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LA NOUVELLE

REVUE FRANÇAISE

LA FINISSANTE

Le goût du pain la quitte


Le poids lui passe
Elle étend de grands membres flous
Qui vont plus loin que tout le bornage
Consenti par les bien portants
A la courbure d'un univers douteux,

L'air se confond avec l'espace


Elle mâche à vide,

Débordant dis-je donc


La voilà qui sur ma page empiète
Voilà qu'elle s'élargit et s'allonge
Avec le naturel vaurien que l'on connut
Elle se déplie en éventail
Elle se déride et se déroule

Elle se dévoile comme un paon


Jaloux de l'horizon marin,

Paon de jour
Paon de nuit

Paon de là où n'est nuit ni jour


Elle est l'infini paon de l'immensité toute
LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Sa mémoire aussi fait la roue


Ses ans vont se ramentevant
Infailliblement constamment,

Une bise venue des tréfonds


Siffle en la récollection gourde,

L'évocation s'exalte et s'accélère


Sous le bâton des maîtres brins

Les fiers-à-bras fébriles,

Manège processionnaire
Mais qui s'emballe oui
Quoique soit
Renversée la moindre vapeur,

Frémissent de plumeuses bielles


Tremblent des baguenaudes poupines
En flent des bulles qu'un rayon diapre
Craquent des vésicules caduques
Tournent les ocelles de celles qu'elle fut
Toutes celles qui furent entre ci et là
Celles de naguère et du versant de l'âge
Celles que l'on aima
Celles qui demeurèrent dans l'enfantillage,

Nommées de son nom mais nombrables


Ni plus ni moins que f euilles au bois
Que filles aux sérails du songe
Que lames frisant la mer
Accueillantes les unes
Les autres à cueillir
Bonnes au couteau comme le bois vert
La cambrure et l'éclat les f ont sœurs
Un rien fugace les appareille
Et toutes tourbillonnent,
LA FINISSANTE

Le tournement devient tempétueux


Autour d'elle-même c'est elle qui tournoie
Elle est cercle et centre du cyclone
En se commémorant elle s'environne
Elle s'abîme en soi,

Elle reluit en se réfléchissant,

Cependant qu'elle s'approfondit


Le miroir qui l'engouffre
La divulgue au delà
De tout aveu que jamais elle fit
Avant de scintiller pour se multiplier,

Dans ce puits de soi-même


Dans cette âme rayée
Ce canon calibré
Où vers la culasse
Vers le chien elle va
Un croc brillant l'arrête
Qui est soi-même encore,

Contre-biais
Cataracte
Alors elle ne sait
Quel ressort a cassé
Cédé quelle gâchette
Quelle porte d'écluse
Qui met le dedans hors,

Son cœur est un cerceau

Surgi comme une cible


Pour le saut bleu dit saumon
Qui va remonter le courant
En la vrillant de laitance
Depuis les ongles adorables
LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

De ses pieds qui foulèrent des kriss


Jusqu'à la terminaison fine
Des cheveux sombres comme un vin
Où les déments avec les sages
Tant de saints et tant d'assassins
Se fussent soûlés en frères
Depuis l'origine du temps,

Ait vu du souverain poisson


A son imagination seule
Au simple su du coup de pale
Et de la f orce gluante
Elle eût dû sentir le froid
Le frisson du frai,

Mais cela se fait


Avant qu'elle ait compris
Que cela se faisait,

Ou bien cela se défait


Sans qu'elle ait eu angoisse
Que cela se défasse,

Percée par les deux bouts


La nasse en désuétude
Qu'elle était devenue
S'est raidie dans la paix d'en bas,

Vide et plein sont égaux


Mâcher n'est plus en son pouvoir
Le mot n'a plus de sens,

Tous les mots ont abouti


Dans une f osse insondée
Où la multitude des sens
Retombe ainsi qu'un tapis d'algues
Sur des parois verticales,
LA FINISSANTE

Elle ne connaîtra plus rien


Que l'interminable descente
D'un f outre blanc qui dans l'eau tisse
Un linceul en lait d'amandes,

Evanescente loque
Qu'un ultime
Infime
Remous
Ourle.

ANDRÉ PIEYRE DE MANDIARGUES


ÉNIGMES DE PERSE
(fin 1)

IV. OÙ S'ACHÈVENT LES ÉNIGMES

1. Retour à l'énigme.
Il est temps de rejointoyer les pièces de notre enquête,
et reprendre l'énigme à ses débuts. Quelle énigme? C'est,
d'une part, que Perse est un poète normal. Qui retrouve,
sans l'avoir apparemment cherchée, avec la forme antique
du poème, la délectation poétique. Qui forme, sans l'avoir
concerté, le plan, et trace les lignes d'un langage universel
Œuvre étrangement accomplie, et propre à traverser, sans
y perdre sa vertu, les écrans divers des langues. La poésie
cesse avec elle d'être sporadique et le langage incertain.
Comme si Perse se trouvait placé, plus que tout autre poète,
dans le vrai de l'expression. Tel est le premier point, et voici
le second il semblait encore que cette vérité s'accom-
pagnât d'une connaissance, et comme d'une révélation de
nature religieuse, ou sacrée. « L'âme, disait-il, l'outre-
mort.» Il nous arrivait là-dessus une curieuse aventure.

Il me fallait bien, pour en déceler le secret, diviser l'œuvre


de Perse en diverses parties, et mon essai en chapitres,
correspondant à ces parties. C'est ainsi que je convenais
d'examiner successivement le genre littéraire dont elle

1. Cf. (ce dont l'auteur s'excuse) les numéros de la N.R.F. du


1er octobre 1962 et du 1" janvier 1963.
ÉNIGMES DE PERSE

relève c'était le genre épique, puis les zncmcrs1 dont


elle fait montre c'était la louange, enfin les éléments
mêmes mots et phrases, de la syllepse à la métaphore
dont elle est composée. Or, chacune des études qui s'en-
suivaient, de premier abord satisfaisante et plausible, n'était
pas longue à tourner en erreur et en confusion l'épopée
cessait d'être une épopée (ou c'était du moins une épopée
bien anormale) l'encensement tournait à la satire et la
louange au blâme; la métaphore était tout le contraire d'une
métaphore, et les mots eux-mêmes chose plus étrange
encore le contraire d'un mot. Cette confusion s'aggravait
de page en page, jusqu'à imposer à l'oeuvre entier de
Perse, plus loin que genre, mœurs et passions, plus loin
même que mots et que phrases, une nouvelle unité ambi-
guë, faite de brouillage et de refus. Loin qu'une première
énigme se trouvât à la longue dissipée, notre analyse ne
parvenait qu'à lui substituer de nouveaux mystères. Comme
si l'attention raisonnable que nous lui portions n'était
bonne qu'à l'aggraver encore et qu'elle fût insaisissable
dans la mesure même où nous tentions de la saisir.
Pourtant, nous avions mis toutes les chances de notre
côté.

2. Toutes les chances de notre côté.

Quelles chances? Eh bien, celles que nous offraient la


méthode des sciences, les simples principes du bon sens.
Bref, les « règles faciles et certaines» qui permettent
d'atteindre à la connaissance vraie. Et d'abord la première
de ces règles c'est de ne jamais rien admettre que l'obser-
vation, l'expérience ne nous montrent comme évident, quitte

1. J'entends par mœurs, au sens des grammairiens, l'ensemble de sen-


timents et de démarches par lesquels un auteur entre en communication
avec son lecteur et tâche à gagner sa confiance,
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à éclairer par hypothèses, confrontations, raisonnements,


les faits bruts que me proposent l'expérience ou l'obser-
vation. Or le critique a ici sur le savant de la nature un
avantage évident. L'astronome ne prend de ses étoiles
qu'une vue lointaine, le physicien ne participe pas à la chute
de la pierre qu'il observe, ni le chimiste aux corps dont il
suit la décomposition. Au lieu qu'un vers, une phrase, une
période, si accomplis qu'ils soient et parfaits objets, cepen-
dant sont nôtres et ne contiennent rien que nous ne puis-
sions comprendre et à notre tour il nous le semble du
moins imaginer rien que nous ne réinventions à chaque
lecture.

Quant aux principes généraux qui gouvernent ici notre


méthode.

Les savants et les logiciens ne m'en montrent qu'un, à


vrai dire, dont les expressions seules diffèrent. Il est tout
simple, et paraît à première vue naïf, sinon niais comme
une pure répétition, comme un bavardage. Cependant, l'on
m'avertit curieusement, tantôt qu'il exprime une vérité trop
élevée pour être possédée par nous autrement qu'à titre
précaire 1, tantôt qu'il offre l'intuition par excellence dont
notre esprit soit capable 2, tantôt encore qu'il s'agit avec
lui de la perception qui supporte toutes les autres, et sans
laquelle elles ne seraient pas 3. C'est, il faut enfin l'avouer,
le principe d'identité. Un chat est un chat, un sou est un
sou, un mot est un mot, un blâme est un blâme, une épopée
est une épopée. Le plus étonnant est que l'on prenne la
peine d'énoncer de telles évidences 4. (A qui en a-t-on, et
qui a jamais dit le contraire? Voilà, si l'on veut, une nou-
velle énigme.)

1. Aristote.
2. Saint Thomas.
3. Heidegger.
4. En fait, les logiciens distinguent couramment du simple principe
d'identité (A est A) le principe de contradiction (A n'est pas non- A) et
le principe du milieu exclu (si A est vrai, non-A ne l'est pas). Ce sont
plusieurs façons de dire la même chose.
ÉNIGMES DE PERSE

D'ailleurs, on ne les énonce pas si clairement que leur


nature ne nous demeure quelque peu obscure. Il s'agit,
paraît-il, d'une loi de la raison. Je le veux bien. Mais dois-je
entendre loi au sens des physiciens, ou bien au sens des
juristes? Est-ce une simple règle que je suis libre, à mes
risques et périls, d'observer, ou tout au contraire une pro-
priété de la pensée à laquelle je ne puis manquer? C'est
tout l'écart de la loi physique à la loi morale. Or les hommes
de la métaphysique ni ceux de la logique ne m'apportent
là-dessus de grands éclaircissements. Mais je reviens à mes
énigmes.

3. Détails de l'énigme.

La plus brève épopée, le roman de chevalerie le plus


naïf supposent que le héros a un but défini il souhaite
découvrir le secret de la mort, assurer dans le monde le
triomphe de la justice, ou tout simplement retrouver sa
maison natale. De là passant à la décision, de la décision
au choix des moyens, du choix des moyens à l'application,
il arrive à la fin qu'il échoue (comme don Quichotte), qu'il
triomphe (comme Ulysse), ou encore qu'il connaisse (comme
Gilgamesh) tantôt le succès et tantôt l'échec. C'est à quoi
tiennent les surprises, et précisément les suspens, de
l'épopée.
Mais Perse ignore de telles ambiguïtés. Tantôt il suffit
à son héros de former un projet, et le reste va de soi.
« Levez des pierres, dit-il, à ma gloire » Et les pierres se
lèvent. « Je changerai l'image de la terre. j'accomplirai
des actions sans nombre et sans mesure.» Et les actions

se trouvent accomplies, l'image changée. « Vous verrez


dans nos façons d'hier (d'hier, déjà) un grand principe
de violence.Ainsi le lendemain suit de la veille et l'acte
de l'intention comme s'ils ne faisaient qu'un.
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Tantôt, il est vrai, Perse nous présente d'autres héros


qui mènent leur jeu à travers le poème. Et queljeu! bous-
culant les hommes et les maisons, transformant la terre
s'arrêtant parfois épuisés et parfois repartant de plus belle,
inflexibles ou tendres, brutaux, subtils. Seulement ce sont,
chose curieuse, des héros sans intention ni projets, indif-
férents à l'échec comme au succès, inexplicables les
Pluies, les Neiges, les Vents, la Mer, les Sables à l'infini.
Etranges personnages auxquels il n'est pas donné de dis-
tinguer entre le rêve et l'action, entre la déception et le
triomphe. Plus étrange Perse, qui sait lire à la façon
des dieux l'acte dans l'intention et l'avenir dans le
présent.

Perse a pris une fois pour toutes, on le sait, le parti de


la louange et de l'encensement. Il ne voudrait à son œuvre
entier qu'un seul titre Eloges. Il écrit « C'est le train
du monde, et je n'ai que du bien à en dire» (où se glisse
peut-être quelque réserve). Il lui arrive de s'écrier
« Choses vivantes, ô choses excellentes » Soit, mais non
pas si excellentes qu'elles ne laissent assez vite place à
l'ordure de la création, aux villes pourries et aux filles
cariées, et l'éloge à la palinodie. Il y a plus.
C'est que le blâme se trouve chez lui tout aussi violent,
mais plus intéressant que l'éloge. L'ébahissement joyeux
est un sentiment d'enfant. Mais c'est à l'adulte, au vieillard
qu'il appartient de souffrir la solitude et l'exil définitif dans
quelque pays sans nom« illuminé d'horreur et vide de tout
sens », où la rose est sans arome et la plénitude ne répond
pas à qui l'interroge (comme s'il suffisait d'une interro-
gation pour la dissiper). Nous cependant, « sommes-nous
dans tout cela»? Et le monde ce monde qu'il nous
fallait louer est-il véridique, existe-t-il en vérité, ou s'il
n'est qu'illusion? Et ce n'est pas à la légère que Pierre-
ÉNIGMES DE PERSE

Jean Jouve écrit de Perse qu'il est « le poète du Désespoir


auguste et du Malheur essentiel ». Etrange Perse, qui lit
à son gré le mal dans le bien et le bien dans le mal.

Du langage et des mots, que dire encore? Certes Perse


n'ignore pas le « très grand arbre du langage, peuplé
d'oracles, de maximes et murmurant murmure d'aveugle-
né ». Il sait ce que sont « les plus beaux dits de l'homme,
les plus belles sentences, les plus belles séquences, les
pages les mieux nées ». Oui, mais c'est pour souhaiter
qu'une trombe emporte tout ce fatras. Pour lui, il n'a rien
à voir dans cette cuisine de chimistes. Plus il y a de lan-
gage, et moins il le voit la synecdoque ne lui est qu'un
scrupule, la syllepse une insinuation, la maxime un rêve,
le proverbe un souffle. Il sait tout du langage, et ne sait
pas qu'il le sait.

4. Une hypothèse de travail.

Je ne cherche pas, pour l'instant, une solution à mes


énigmes. Je ne cherche qu'une hypothèse de travail qui
me permette de retenir à la fois les divers traits que j'ai
plus haut notés, tels qu'ils s'offraient à moi faiblement
d'abord, puis avec une insistance de plus en plus grande.
J'en vois une seule, que je vais dire.
C'est qu'il a été donné à Perse de passer par un état, où
les contraires se confondent et tel que le bien profondément
n'y soit pas différent du mal, ni les mots de la pensée, ou
le projet de l'acte. Or cet état dans la suite ne s'abolirait
pas si entièrement que Perse n'en gardât le souvenir
confus, la nostalgie tantôt appliqué à faire surgir le bien
d'entre les maux (ou le mal d'entre les biens), tantôt
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le sens d'entre les phrases ou l'action d'entre les projets.


Me dira-t-on qu'il s'agirait là d'un état insolite? Certes,
mais voyez que Perse lui-même se plaint d'avoir « subi
une infection»(divine, ajoute-t-il). Proprement inimagi-
nable, ajoutera-t-on, et sur laquelle il ne resterait qu'à se
taire. Non.

Il n'a pas manqué d'auteurs, parmi les plus autorisés,


pour tenir qu'une telle pensée était naturelle, et même
souhaitable. C'est le Christ qui nous conseille de « tenir le
dedans pour le dehors et le dehors pour le dedans 1(met-
tons l'esprit pour la phrase et la phrase pour l'esprit)
Lie-Tzeu, « le bien pour le mal et le mal pour le bien 2 »
et l'auteur du Bhagavad-Gitâ, « le projet pour l'acte et
l'acte pour le projet3 » Certes, il s'agit ici d'une pensée
religieuse ou sacrée. Voilà qui n'est pas pour nous embar-
rasser si nous savons, depuis Boccace, que la poésie authen-
tique est théologie. Au demeurant les métaphysiciens et les
poètes ne se séparent pas ici des prophètes Héraclite,
Nicolas de Cues, Maître Eckhart, Novalis voient dans
l'identité des contraires l'approche et comme déjà la pré-
sence, de Dieu.
Du moins s'agit-il (nous dira-t-on encore) d'un événement
transcendant, et qui échappe à vos prises. Ah! je ne
recherche pas, pour le moment, s'il est transcendant ou
immanent; je cherche seulement s'il est vrai. Pour le reste,
il se peut en effet qu'il échappe à notre observation directe.
Que m'importe, si cette observation suffit à le cerner et le
dénoncer. (Et l'Inconscient aussi vous semble avoir ses
lois.)
Il manque (ajoutez-vous) au principe d'identité. Oui. Il
fait plus qu'y manquer, il le contredit si A s'y trouve être

1. Evangile selon Thomas, § 47.


2. Le vrai Classique dit Vide parfait, IV, 6.
3. Il s'agit à la vérité d'un simple lieu commun que l'on retrouverait
encore dans la plupart des passages où les auteurs arabes parlent des
« instants ».
ÉNIGMES DE PERSE

le contraire d'A; et le bien, le contraire du bien. Il le


contredit si carrément qu'il semble y avoir entre eux je
ne sais quelle connivence et quel accord secret. Au surplus
songerions-nous même à énoncer le principe d'identité s'il
n'existait en nous ce qui le nie et le contrebat. Laissons
cela. Je ne risquais, pour moi, qu'une hypothèse. C'est à
Perse de nous dire si elle est ou non fondée.

5. Perse, assailli d'ambiguïtés.

Il est aisé de constater que Perse ne se laisse embarrasser


d'aucune contradiction. Il les appelle à lui, il les aspire,
il les dévore. Il prend le parti de l'Asie contre l'Occident;
il prend aussi le parti de l'Occident contre l'Asie. Il est à
la fois homme de magie, mais homme de mystique; il
prend les partis opposés du rêveur contre l'homme d'action
et de l'homme d'action contre le rêveur, étant lui-même
l'homme de dépouillement et l'homme de richesse l'homme
de Dieu et l'homme du diable, l'homme de luxe et l'homme
de nudité, l'homme de mots et l'homme de pure pensée.
Il est une opposition plus profonde et qui commande à
toutes celles-là c'est que Perse tout à la fois se rapproche
et s'éloigne du monde des choses se fie sans réserves à la
nature et s'en écarte, prend et ne prend pas son parti de
la vie qui nous est faite, s'il y distingue du même regard
une horreur et un honneur.

De toutes parts, c'est ainsi l'ambiguïté qui s'offre à lui,


c'est l'ambiguïté qu'il appelle comme si elle faisait son
exercice favori. Et dès le début de sa carrière poétique
Perse, prince lui-même, doit aussi bien choisir entre la
Reine éclatante de beauté devant qui les jeunes hommes
ont « le fier désir de se baigner nus »

Reine parfaitement grasse, soulève cette jambe de


sur cette autre; et par là faisant don du parfum de ton
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corps ô Affable! ô Tiède, ô un-peu-humide, et Douce

entre cette Reine et le Prince très maigre, subtil, vêtu de


sentences qui est à la fois « le Guérisseur et l'Assesseur et
l'Enchanteur aux Sources de l'esprit». Hercule, dans un
tel partage, avait fait un choix très particulier. Mais c'est
la chair et aussi l'esprit, le vice et aussi la vertu, que choisit
Perse. Et comment se peut-il? Ici Gabriel Bounoure
répond

En réalité Saint-John Perse n'a pas la superstition du


sujet, de la « vie intérieure ». Il pense que le poète n'a
pas à être enfermé en lui-même, ntais doit accueillir les
manifestations variées qui se rattachent au vide de son exis-
tence individuelle, comme au vide de l'espace'.

Soit, et je vois bien à quelle métaphysique Gabriel Bou-


noure ici fait allusion. Pourtant je me demande si « vide
»
est bien le mot qui convient. Il me semble qu'il y a, dans
l'idée d'une réflexion qui procéderait par bonds successifs
(avec un hiatus entre deux bonds, un creux entre deux
bosses), on ne sait quoi, qui s'oppose à tout ce qu'il nous
est donné de savoir ou d'éprouver dans le style, ou plutôt
dans le ton de Perse dans cette cohérence stricte et cette

continuité essentielle, dans ce vernis de maître (comme on le


dit des peintres) qui recouvre uniformément tous ses mots,
toute sa pensée. Il vaut mieux interroger Perse. Il nous dit

0 Poète, ô bilingue, entre toutes choses bisaiguës, et


toi-ntême litige entre toutes choses litigieuses homme
assailli du dieu! homme parlant dans l'équivoque ah!
comme un homme fourvoyé dans une mêlée d'ailes et de
ronces, parmi des noces de busaigles 3

1. Cf. Amitié dit Prince; et, plus haut, Récitation à l'éloge d'une
Reine.
2. Gabriel Bounoure a Saint-John Perse et l'ambiguité poétique
»
(Cahiers de la Pléiade, 1950).
3. Vents, II.
ÉNIGMES DE PERSE

Il dit encore

Toujours il y eut cette clameur, toujours il y eut cette


splendeur.
Cette grande chose sourde par le monde et qui s'accroît
comme une ébriété.

Je vous connais, ô monstre! Nous voici de nouveau face


à face.
Que voulez-vous encore de moi, ô souffre originel?.
Et voici qu'il s'élève une rumeur plus vaste par le monde.

Il précise

comme une usurpation de l'âme.

6. Une définition de l'âme.

Il est cent façons de nos jours d'évoquer l'âme. Est-elle


promesse ou souvenir; énergie obscure qui cherche au
dehors sa plénitude ou création spirituelle sur quoi nous
pouvons fonder; devoir à accomplir ou connaissance pure;
forme du corps ou principe de tout mouvement? Elle paraît
être tout cela, et mille choses encore.
Si nous demandons à Perse quelques précisions sur son
expérience de l'âme, nous apprenons d'abord qu'

Il n'est d'histoire que de l'âme; il n'est d'aisance que de


l'âme.

Insaisissable pourtant, cette âme, car

l'âme [est] sans tanière.

Entendez qu'elle échappe aux prises de notre pensée

Mon âme, grande fille, vous aviez vos façons qui ne sont
pas les nôtres

façons au prix desquelles


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les choses de ['esprit sont probantes et peu sûres.

Incertaine d'ailleurs et toujours en danger

L'âme [est] avide de son risque.

Quel risque? le plus grave peut-être de tous la mort

[Mon] âme veille à grand bruit aux portes de la mort.

Ailleurs encore, Perse nous décrit ce qu'a été l'irruption


de l'âme dans la vie du jeune homme qu'il a été

Celui qui entre au cirque de son œuvre nouvelle dans


une très grande animation de l'être, et, de trois jours, nul
n'a regard sur son silence que sa mère, nul n'a l'accès de
sa chambre que la plus vieille des servantes

car il lui suffit bien de décrire les passages d'une âme exi-
geante et violente. Par chance il nous indique, en quelque
sorte de biais, le lieu de la définition que nous cherchons.
Voici une nouvelle clef.

Lorsque Crusoé, rendu entre les hommes dont l'odeur


est celle d'un abattoir, pleure sous le sanglot des cloches,
alors il rouvre le Livre qui lui rend la joie du Ciel et les
délices de la Terre. Et voici qu'il est insensiblement
reconquis par son âme.
Quel livre? Non, ce n'était pas La Divine Comédie ni le
De Natura Rerum que les matelots anglais emportaient dans
leur sac. Et qu'est-ce, pour la Bible, que l'âme?
Celui qui n'a jamais lu la Bible, ou qui l'a lue (c'est mon
cas) légèrement, rencontre ici une surprise c'est que l'âme
dans ce vieux livre vieux, mais qui a curieusement
nourri toute la pensée de l'Occident n'est point du tout,
comme elle semble l'avoir été pour certains Grecs, une fine
amande, un noyau de l'esprit et comme sa part subtile.
Elle n'est pas non plus, comme l'ont supposé maints Primi-
tifs, un réduit secret du corps, parfois logé dans la poitrine
ou le ventre, et parfois dans le sexe. Non, l'âme n'est pas
ÉNIGMES DE PERSE

une partie du corps, elle est le corps elle n'a pas sa


demeure dans l'esprit, elle est l'esprit ï. Elle forme de
l'esprit et du corps que nous opposons si aisément trop
aisément un tout indivisible où le corps se confond à
l'esprit, et la matière à la pensée où le rêve ne se dis-
tingue pas de l'acte, ni l'idée du mot; bref, où les contraires
ne font qu'un. Toutes ambiguïtés s'y trouvent abolies, et
résolues avec elles les oppositions du rêve et de l'action
(celle-ci relevant du corps, celui-là de la pensée), des mots
faits de matière et du sens fait d'esprit de la louange et
du blâme. Bref, la« mêlée d'aigles et de ronces ». Il faut
en croire le témoignage de Perse tels sont les effets, tel
le souvenir que nous soupçonnions, d'un passage par
l'âme. Ou faut-il dire l'aspiration à ce passage, l'espoir de
ce traitement? Sans doute, l'un et l'autre à la fois dans ce
domaine où le passé ne se distingue pas de l'avenir.
De l'existence réelle de ce passage, il y aurait encore
beaucoup à dire. Mais que Perse, qu'il l'ait ou non clai-
rement voulu, ait écrit pour les Crusoés que nous sommes,
insatisfaits de nos songes, singulièrement déçus d'une action
qui ne ressemble pas à nos rêves, hantés à défaut de le
posséder d'on ne sait quel Paradis perdu, le livre qui nous
rende l'instant du départ et le lever du grand vent, bref
qu'il nous ait donné une nouvelle Bible, la Bible de notre
monde-ci, je ne vois pas qu'il y ait là-dessus le moindre
doute. Ainsi prennent fin les énigmes.

JEAN PAULHAN

1. Genèse, I, 20S II, 19, etc. Sagesse, IX, 15 XIII, 3, etc.


Ezéchiel, XXXVII, 1; Psaumes, LXIII, 2; XVI, 95, etc.
UN PETIT BOURGEOIS

LES PAYSAGES

Longtemps, sublimes ou non, les paysages m'ont cassé


les pieds. Les photos ennuient. Or tous les paysages
ressemblent à des photos. Mon affaire c'était l'Humain.
Bistrots, grouillement, Gênes, Mouffetard, etc., je me gar-
garisais avec ces fariboles. Je n'avais pas encore compris
que plus c'est vide plus c'est beau. J'ai mis du temps à
évacuer de mon goût tous ces pouilleux que j'avais eu la
maladresse d'y laisser s'installer. C'est fait. Je collectionne
à présent de superbes souvenirs de vide le désert de Moab,
la Vallée des Rois. Ou bien ce néant des cailloux surgis de
la mer et la mer si profonde, sa nuit d'eau, sous moi,
peuplée du jeu des poissons les îles Lipari. Ou bien encore
l'air rare et bleu des aubes en montagne.
Puis est venu le besoin inexplicable d'une masse d'eau
calme posée devant moi, au-dessous et loin de mes yeux,
sur quoi le vent glisse ses friselis, ses rides contrariées, ses
géométries de mat et de brillant. Dans cette catégorie, on ne
trouve pas mieux en Europe que le Léman entre Pully et
Villeneuve. La chance et l'amitié ont voulu que nous puis-
sions construire une maison dans une prairie orientée selon
mes désirs. Je me suis alors assis face à ce paysage
immense. Quandje levais les yeux, tout en moi se dislo-
quait les grandes étendues de ciel et d'eau, je le crains,