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Les éco-quartiers : laboratoires de la ville durable 18/08/15 10:52

Cybergeo : European
Journal of Geography
Current issues
Quartier durable ou éco-quartier ?

Les éco-quartiers : laboratoires


de la ville durable
Changement de paradigme ou éternel retour du même ?
Eco-neighborhoods: laboratories for the sustainable city. Paradigm shift or eternal return of the same?

YVES BONARD AND LAURENT MATTHEY

Abstracts
Français English
Les éco-quartiers sont souvent posés comme un laboratoire de la ville du futur – une ville qui
serait parvenue à entrelacer urbain et rural, à articuler enjeux écologiques, sociaux et
économiques. Ce court article cherche, sur le mode du débat, à clarifier la question de savoir
s’ils sont effectivement les embrayeurs d’un changement de paradigme urbanistique ou s’il
persiste, dans leur “génétique”, quelque chose d’un inéluctable retour du même. Pour ce faire,
elle puise dans une revue de la littérature spécialisée et dans un retour d’expériences,
principalement suisses et françaises.

Abstract: Eco-neighborhoods are often cast as laboratories for the city of the future – a city able
to merge urban and rural elements, and to balance ecological, social, and economic needs. This
short contribution debates on whether eco-neighborhoods have been initiating an urban
paradigm shift or whether something in their “genetic” makeup actually dooms them to an
inevitable return of the same. It draws from a review of specialized literature and from actual
experiences, mostly Swiss and French.

Index terms
Mots-clés : éco-quartier, urbanisme durable, géographie critique

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Keywords : sustainable urbanism, critical geography, eco-neighborhood

Full text

Refonder la question urbaine :


les éco-quartiers, laboratoires
d’un urbanisme vertueux ?
“À la fois vitrine, symbole et manifestation concrète d’avancées de la politique
écologique et durable globale de la ville, l’éco-quartier rend visible une
intention, attire le regard des citadins sur les mutations urbaines amorcées pour
négocier le virage de la durabilité. […] Un éco-quartier est ainsi autant un lieu
pilote qu’un aboutissement : il tire la ville vers le durable autant que la politique
de durabilité de la ville le pousse à éclore” (La Revue durable, 2008).

1 À l’échelle de la ville, le développement durable constitue désormais la référence


obligée des politiques urbaines. En témoigne notamment la signature massive de la
charte d’Aalborg (1994) par les villes européennes. Une des formes les plus manifestes
de ce phénomène est la diffusion du modèle d’urbanisme dit des éco-quartiers.
2 Dans la littérature francophone, ces éco-quartiers sont posés de manière quasi
unanime comme des laboratoires ou des espaces témoin. Des lieux où penser et tester la
ville durable à venir (Souami, 2009 ; Lefèvre, Sabard, 2009 ; Charlot-Valdieu,
Outrequin, 2009), que ce soit du point de vue de la gestion des déchets et rejets
(Emilianoff, 2007), de la diffusion de comportements éco-citoyens, des modalités
participative de production du bâti (ARENE, 2005) ou de la bonne gestion des mixités
ou enfin de leur capacité à contenir l’étalement urbain en offrant une alternative
crédible aux aspirations résidentielles périurbaines...
3 Globalement, les éco-quartiers – dont la genèse en tant que vocable et forme
d’intervention urbanistique a été précédemment éclaircie, dans cette même rubrique,
par Benoît Boutaud (2009) – paraissent donc être le laboratoire d’un urbanisme
vertueux, un “terreau contextuel propice pour l’innovation et l’apprentissage”, “un
outil urbanistique prometteur dans une perspective de durabilité urbaine” (Tribout,
Manola, Castillo, Ardila, Charre, 2008 : 22). Les expériences auxquelles on s’y livre
seraient potentiellement transposables à “d’autres parties, nouvelles ou existantes, de
la ville” (Schaeffer, Ruegg, Litzistorf-Spina, 2010 : 32). Ce en quoi, ils s’inscriraient
dans le processus d’invention de la ville durable, ancrée dans le local, propre à “offrir
une qualité de vie en tous lieux » en lissant « les différentiels […] entre les cadres de
vie”, portée par un réel “projet politique et collectif” (Emelianoff, 2002).
4 Toutefois, en dépit de toutes ces promesses, il demeure qu’on peut s’interroger. Les
éco-quartiers, considérés comme un laboratoire de la ville du futur – une ville qui serait
parvenue à entrelacer urbain et rural, à articuler enjeux écologiques, sociaux et
économiques – sont-ils effectivement les embrayeurs d’un changement de paradigme
ou persiste-t-il, dans leur “génétique”, quelque chose d’un inéluctable retour du même ?
5 De grandes lignes critiques apparaissent ainsi dans la littérature francophone.
D’aucuns voient, dans les éco-quartiers, la forme douce d’un “nouvel hygiénisme”
(Matthey, Walter, 2005). L’écocitoyenneté suppose en effet une “bonne conduite
écologique” et l’arrivée des nouveaux arrivants donne parfois lieu à un rite agrégatif au
cours duquel ils sont invités à signer une charte, qui marque l’entrée dans un nouveau

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mode de vie. Cette “nouvelle doxa” (Cassaigne, 2009), frappée du sceau d’un
hypothétique “nouvel évangile technocratique” (Emelianoff, Theys, 2000), mobiliserait
une chimère effrayante, celle d’une qualité totale (Cassaigne, 2009), monde merveilleux
des moments heureux.
6 On thématise encore la socialité un peu effrayante qui est susceptible de se
développer dans cet environnement nettoyé des scories de la société, dans une
“communauté destructrice” pour reprendre une expression célèbre de Richard Sennett
(1979). L’éco-quartier fonde un entre-soi qui procède parfois d’une logique insulaire
reproduisant, à l’échelle de la ville, l’effet NIMBY, par lequel les “externalités négatives”
sont rejetées loin de ceux qui les produisent.
7 Plus généralement, on insiste sur le fait que la composante “environnementale” de
l’éco-quartier se réduit à une forme circonscrite de modernisation écologique qui,
centrée sur elle-même, est inattentive aux transformations écologiques plus profondes
qui seraient nécessaires. L’automobile, par exemple, fonctionne comme un puissant
révélateur de l’échelle à laquelle pensent les concepteurs des éco-quartiers. Comme on
le sait, la voiture est souvent prohibée à l’intérieur de ceux-ci. Or, cette interdiction a
parfois pour effet de déverser la circulation sur les espaces périphériques au quartier.
L’éco-quartier apparaît ainsi comme un îlot de durabilité dans une mer de pollution
urbaine qu’il est bien impuissant à transformer.
8 Ainsi, si l’histoire universelle se joue toujours deux fois, “la première fois comme
tragédie, la seconde fois comme farce” (Marx, 2007 [1852]), on pourrait être enclin à se
demander si les vertus prêtées aux éco-quartiers ne sont pas en train de nous conduire
aux mêmes impasses que les belles espérances des villes nouvelles et des grands
ensembles. Des impasses liées à un oubli chronique de quotidienneté des territoires, de
ce que Michel de Certeau appelait la ville “à fleur de sol” et qu’on nommerait,
aujourd’hui, un souci du contexte, un intérêt pour le lieu de l’opération.
9 Il convient ici de rappeler les différentes critiques portées à ces éco-quartiers, qu’une
certaine vulgate aspire à transformer en roi thaumaturge. L’explicitation de ces limites,
recueillies çà et là dans la littérature spécialisée, permettra finalement de proposer, sous
forme de synthèse dialectique, certains des termes d’un urbanisme véritablement
durable, d’esquisser les conditions de possibilité d’une ville véritablement durable.

L’histoire universelle se joue toujours


deux fois : les éco-quartiers changent-
ils la fabrique urbaine ?
“La fonction historique de la répétition parodique est de se déprendre du passé en le
rejouant une dernière fois” (Chamayou, 2007 : 14).

10 Schématiquement, selon leurs adeptes et promoteurs, les éco-quartiers seraient un


outil incontournable de la ville durable en ce qu’ils permettraient de limiter l’étalement
urbain, de développer une culture participative et de favoriser une expérimentation – in
situ et in vivo – de différents dispositifs éco-techniques susceptibles d’être, par la suite,
généralisés à la ville entière. Cette triade est de plus en plus proposée comme si elle était
validée par les “faits”. Or, la littérature spécifique est moins catégorique et partisane.
Par ailleurs, ces fameux “faits” permettent de nuancer ces postulats. C’est précisément
l’énonciation de ces failles et de ces “faits têtus”, pour reprendre une expression de
Marx, qui permettra d’énoncer certains des principes générateurs d’un urbanisme

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durable.

Une contribution mineure à la lutte contre


l’étalement urbain
11 À l’opposé d’une certaine doxa voulant que les éco-quartiers constituent le sésame
d’une lutte contre l’étalement, il faut rappeler l’impact marginal et à très court terme
qu’ils ont en la matière. En effet, les éco-quartiers – lorsqu’ils ne sont pas purement et
simplement construits en zone agricole – prennent généralement place sur les tout
derniers espaces intra-urbains non encore (ou peu) bâtis : friches industrielles,
portuaires ou militaires… Si ces espaces constituent une réserve à bâtir intéressante, ils
n’en sont pas moins limités. On peut d’ailleurs en faire l’inventaire. En Suisse, par
exemple, il y aurait trois cent cinquante friches de plus d’un hectare, totalisant dix-huit
kilomètres carrés (Wüest & Partner, 2008). Or, toutes les villes ou presque ont
aujourd’hui enclenché un processus de valorisation de ces espaces. Il est d’ailleurs
loisible de penser qu’avec l’augmentation de la pression foncière, les blocages politique
ou financier, qui empêchent encore la valorisation de ces friches, s’atténueront,
réduisant par là même le volume de cette réserve stratégique. Par ailleurs, il convient de
rappeler que la réalisation d’éco-quartiers reste anecdotique au regard de politiques
publiques (par exemple, les prêts à taux zéro pratiqués en France pour encourager
l’accession à la propriété) qui continuent, vollens nollens, à favoriser les processus la
périurbanisation.
12 Les leviers qui permettraient de lutter efficacement contre l’étalement urbain sont
pourtant connus. On peut ici en mentionner trois : 1) ne plus étendre les zones à bâtir à
des parcelles dont la situation est manifestement problématique ; 2) dans les zones à
bâtir existantes, dézoner les parcelles mal situées (ce qui implique de développer une
stratégie de dédommagement) ; 3) là où une urbanisation est souhaitable, contraindre
les propriétaires à la densification de leur parcelle, sous peine de se voire exproprier en
cas d’inaction dans un intervalle de temps déterminé. Or, la mise en œuvre de ces
mesures confine au tabou : rares sont les documents d’urbanisme qui en livrent
l’esquisse (les documents de planification récemment révisés et publiés par le Canton de
Vaud en Suisse constituent ici une rare exception). C’est que ces mesures impliquent un
rééquilibrage, éminemment conflictuel, entre le sacro-saint “droit à la propriété” et un
développement véritablement soutenable.

Des éco-quartiers défaillants du point de vue du


bien commun
13 On le sait, de Vauban à Versterbro, en passant par Bedzed, le volet social constitue le
parent pauvre dans les expérimentations d’éco-quartier (Emelianoff, Theys, 2000 ;
Emelianoff, 2004b ; ARENE, 2005 ; Bonard, Gaillard, Schaeffer, 2008 ; Schaeffer,
Ruegg, Litzistorf-Spinaa, 2010). De monographie en ouvrage synthétique, on est à
même d’identifier aujourd’hui deux grands champs particulièrement déficients : la
production et la pérennisation de la mixité sociale ; l’implication de la population dans
la constitution et la gestion du quartier.
14 Cyria Emelianoff avance une première raison, financière, qui permet d’expliquer la
moindre importance accordée à la mixité sociale lors des expériences pionnières en
matière d’éco-quartier :

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“les aides européennes, orientées depuis le début des années 1990 vers la
question énergétique et climatique ont appuyé les projets d’urbanisme durable
mais en créant un ‘forçage’ vers les éco-technologies. Les innovations sociales,
elles, n’ouvrent droit à aucune subvention” (Emelianoff cité par Lemonier,
2008 : 42).

15 Une seconde explication peut être trouvée dans les processus de production des éco-
quartiers. Ceux-ci sont fabriqués par l’outil du projet urbain. Cette démarche
urbanistique, qui prend acte du contexte d’incertitude économique et de complexité
croissante de nos sociétés urbaines, repose sur les principes de flexibilité et
d’adaptation, valorisant le processus plus que le résultat produit. Le projet urbain
fonctionne sur la base de partenariats avec le privé, le discours urbanistique dominant
insistant sur la convergence des intérêts (Pinson, 2004 ; 2006). Le “bien commun
durable” passerait ainsi par le bien des investisseurs qui, grâce à la magie des incitations
d’un marché bien cadré trouveraient leur intérêt à faire “de la qualité urbaine pour
tous”. Nulle opposition entre logique privée et logique publique, nul affrontement entre
promoteurs et habitants, ni entre propriétaires et locataires. Pourtant, qui dit
partenariat public-privé dit partenaire, or, pour trouver un partenaire, il faut d’abord le
séduire, c’est-à-dire lui donner les garanties suffisantes de rentabilité. Ceci implique du
marketing urbain : une manière de rendre la ville en train de se faire désirable pour les
investisseurs. Dans un contexte politico-administratif où le privé est placé en position
de force, il n’est pas illégitime de craindre la “mauvaise tenue” des projets par les
pouvoirs publics. Garantir à la fois une bonne rentabilité pour les investisseurs et le
bien commun apparaît comme une ambition difficile à réaliser.
16 Néanmoins, cette carence semble ne plus être d’actualité et la mixité apparaît comme
une ambition récurrente des projets que l’on pourrait qualifier de seconde génération
(Lefèvre, Sabard, 2009). Dans la ZAC de Bonne à Grenoble par exemple, 35 % des
appartements seront sociaux d’une part, d’autre part le prix de vente de la moitié des
autres logements sera plafonné à trois mille euros le m2, moyennant des clauses anti-
spéculatives de neuf ans (Atger, 2008). La mixité intergénérationnelle n’a pas été
oubliée : l’éco-quartier comprend une école, une résidence pour étudiants et une autre
pour des personnes âgées. À l’image de l’éco-quartier de Bonne à Grenoble, il semble
possible de produire des éco-quartiers “idéaux”. Mais idéaux pour qui ?
17 Un éco-quartier, comme tout autre projet urbanistique, ne saurait être l’émanation
d’un collège d’experts. Il est élaboré au travers d’une démarche de concertation, où les
savoirs profanes, les compétences habitantes sont réhabilitées. Or, il n’est pas inutile de
rappeler ici que la concertation, bien qu’utile et indispensable, possède des limites
indépassables, qui témoignent de la difficulté de s’en tenir à une définition procédurale
du bien commun (Leresche, Audétat, 2006 ; Felli, 2005). Les plus faibles, les moins
bien organisés n’ont pas la même capacité à porter la voix : jeunes, vieux, pauvres,
étrangers restent souvent invisibles. Les plus participatifs sont généralement ceux qui
ont le plus à y gagner (propriétaires, promoteurs…) ou à y perdre (propriétaires, voisins
lésés…), dans un “nimbisme” stérile, mais bien compréhensible. Au surplus, le caractère
participatif des projets d’éco-quartier est souvent surévalué, tant les habitants et
riverains peinent à se projeter dans un objet éminemment abstrait parce qu’en projet.
C’est du moins ce que révèle la faible participation dans les processus de concertation, à
Lausanne par exemple.
18 Finalement, il reste délicat d’estimer la contribution d’un éco-quartier à la ville
durable. Un projet séduisant à une échelle micrologique (le quartier) peut s’avérer
problématique à l’échelle macrologique (l’agglomération). Les éco-quartiers sont aussi
producteurs d’externalités environnementales négatives (augmentation du trafic et du
stationnement). Ils contribuent à une augmentation de la pression foncière et

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immobilière. Ils sont suspectés de participer à la gentrification (comme dans la


première couronne parisienne à Montreuil –Cassaigne, 2009).

Du quartier à la ville : un transfert difficile ?


19 L’essentiel de la ville est déjà bâti – les nouvelles constructions représenteraient
annuellement qu’un pourcent de la totalité du parc bâti. Il se dégage de ce constat une
évidence : le grand enjeu de la “fabrique de la ville durable” repose sur les “territoires
ordinaires”. Une question se pose alors : en quoi les procédures et techniques déployées
dans un éco-quartier sont-elles applicables aux espaces construits déjà existants ? Des
espaces appropriés par leurs habitants, qui les ont dotés d’une épaisseur sémiotique et
symbolique (Matthey, 2005). Des espaces qui sont traversés d’enjeux fonciers
spécifiques et complexes, tant les propriétaires sont divers, poursuivant des intérêts
parfois divergents dans le cadre de stratégies contrastées (selon qu’on choisisse, par
exemple, de laisser le marché faire son œuvre ou qu’on s’astreigne, par des
investissements réguliers, à valoriser son patrimoine).
20 Le transfert des bonnes pratiques testées dans le cadre d’un éco-quartier ne saurait se
résumer à une simple opération de reproduction : composer avec des formes physiques
et des systèmes sociaux apparaît comme un art délicat. Comment financer la
réhabilitation écologique des parcs d’habitat social dégradés ? Comment produire de la
mixité sociale et de la diversité fonctionnelle dans des “machines à habiter” ? Comment
réaliser la ville compacte ou polycentrique (pour faire référence à deux orientations de
l’urbanisme durable) à partir de tissus pavillonnaires périphériques ? Le chantier de la
ville durable se situe bien plus dans la formulation de réponses à ces enjeux que dans la
production d’éco-quartiers modèles.
21 Certaines réponses commencent néanmoins à être esquissées, ici et là. À Lorient, on
“remodèle” une barre de logement (selon les termes de son concepteur, R. Castro). À
Leicester, on débloque des aides publiques pour inciter les propriétaires à réhabiliter
leurs bâtiments de logement (MEEDAT, 2008). À Lausanne, on distille des aides
financières au logement “à la personne” pour éviter une concentration spatiale de
personnes en situation précaire (Bonard, Thomann, 2009). Dans la région zurichoise,
on travaille à retisser du liant à partir d’un nuage de pavillons dispersés (cf. projet de
recherche du Zentrum Urban Landscape de la Zürcher Hochschule für Angewandte
Wissenschaften). Ici et là, on développe des opérations qui peinent néanmoins à se
généraliser – contrairement à la multiplication des projets d’éco-quartiers – en raison
notamment de contraintes budgétaires des collectivités publiques. De fait, lorsqu’elles
ne sont pas détentrices de foncier (souvent en mains privées), celles-ci ne disposent pas
d’un volant suffisant pour orienter la fabrique de la ville vers plus de durabilité.

Un droit à la ville durable ?


22 Si les éco-quartiers ont une indéniable vertu pédagogique, s’ils participent de ce que
Laurent Devisme et ses collègues appellent des “visibilités citadines” (cf. l’axe 1 du
projet scientifique 2006-2009 du LAUA), ces gestes qui permettent à une ville de
prendre conscience d’elle-même, il demeure qu’on ne saurait y voir le signe d’un
urbanisme durable à l’état naissant. Ils en constituent certes un des outils, mais de la
forme à la fonction, il y a souvent un monde : l’outil peut être détourné par l’usage que
l’on en a.

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23 Ainsi, ce qui gêne dans la rhétorique des éco-quartiers, c’est cette propension à
produire de la ville à partir de recettes, de généraliser le cas modélisé. Ce qui interpelle,
c’est ce glissement sémantique, procédant de l’homophonie, qui consiste à faire
d’espaces qui témoignent (les différents éco-quartiers européens), des espaces-témoins
(des modèles à l’échelle 1/1 d’un lieu de vie, comme il y a des appartements-témoins qui
permettent d’anticiper ce qu’on aura comme qualité de vie dans tous les appartements
d’un bâtiment). L’état de la littérature francophone atteste de la prégnance de ce
schème de pensée. Or, on le sait, en matière d’urbanisme et d’aménagement du
territoire, les lieux diffèrent. “Ici” n’est pas “là-bas”, même si “ici” et “là-bas” ont
quelques points communs.
24 C’est en ce sens que les éco-quartiers sont susceptibles de constituer une redite de
l’histoire ; qu’ils rejouent, sous forme de farce, ce que l’urbanisme des années 1960 a
proposé sous forme de drame. Il s’agissait alors de loger au mieux des populations
souvent mal loties ou de “caser” les ouvriers dont avait encore besoin l’industrie
européenne. La solution des grands ensembles avait l’avantage d’offrir un certain
confort, une modernisation du cadre de vie ; ils offraient une solution de masse à un
problème d’échelle. Les éco-quartiers se posent eux aussi comme une solution
universelle, mais relèvent d’une pensée du minuscule qui, désormais consciente des
pesanteurs politiques et économiques de la “réalité”, aspire à un réformisme lent et
ponctuel ; expression matérielle d’une certaine impuissance : c’est déjà ça ! Mais cet
urbanisme – qui fait “comme si” en se concentrant sur des espaces modèles répliqués
“ici”, “là” et “là-bas” – est aussi un urbanisme qui oublie que, si des lieux résonnent, se
ressemblent, ils rendent souvent des sons différents, quand, à titre de diagnostic, on
leur fait rendre un son, pour pénétrer leur intimité, l’épaisseur quotidienne des
systèmes territoriaux (Matthey, 2008) dans lesquels ils s’inscrivent.
25 Faire la ville, nous le savons tous, est plus que répliquer ad nauseam des recettes :
comprendre comment les ingrédients vont être appropriés par un homme-habitant
toujours-déjà inscrit socialement. Comment donc, à partir d’un modèle techniciste qui
scotimise toute socialité et violence symbolique, faire la ville à venir ? Comment, de
l’éco-quartier, refonder la ville ? La question se pose de savoir ce qu’est, au juste,
l’urbanisme durable.
26 Il est plus aisé de donner une première définition par la négative. L’urbanisme
durable n’est en tout cas pas la simple transposition de modèles qui ont fait leur preuve
ailleurs. Cette méfiance envers toute marche à suivre décontextualisée n’empêche pas
toutefois d’esquisser, en creux, des principes, des idéaux types (cf. par exemple les dix
thèses de Cunha, Guinand, Bonard, 2007).
27 De fait, l’urbanisme durable est avant tout un art ancré dans une valorisation des
caractéristiques de chaque territoire, dans un positionnement qui part du local
(Magnaghi, 2003 ; Emelianoff, 2004a), de ce qui fait son épaisseur (morphologique,
sémiotique et symbolique), en un mot du genius loci :

“Si un modèle urbain émerge, avec quelques fondamentaux décrits en première


partie, sa particularité est de se décliner avec une grande diversité d’une ville à
une autre. Le développement durable de la ville est aussi le développement du
caractère de chaque ville. Il valorise potentiellement ce qui fait leur relief, leur
climat, leur ambiance, ce que l’on aime en elles. Chaque ville a une biographie
en propre, un caractère. Un projet bien compris de ville durable ne peut que
prendre appui sur ces spécificités, sur le sens de l’urbanité porté par les
habitants, dans une optique de réappropriation de la ville. Ce chantier-là n’a pas
encore été ouvert, et fait partie des nombreux impensés politiques qui
caractérisent le champ de la ville durable” (Emelianoff, 2004a).

28 Cette approche implique de reconsidérer la position de producteur de la ville, de

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favoriser l’avènement d’une forme d’expertise plus sensible au sens des lieux,
hippocratique au sens où elle aspire à faire raisonner le milieu de l’intervention. Une
forme possible de cette expertise peut être escomptée à partir des travaux novateurs du
géographe Olivier Labussière (2009) : “l’urbain ne livre pas de significations explicites
mais les signes d’une réalité complexe, non directement intelligible, dont il reste à
inventer les codes pour s’en saisir”.
29 Surtout, l’urbanisme durable ne saurait faire abstraction de la dimension politique
qui sous-tend toute action sur le territoire (Leroy, 2010). Rejetant l’idéal mou et
fallacieux du consensus, l’urbanisme durable reconnaît les rapports de force, inégaux,
au cœur de la fabrique de la ville, comme il reconnaît les tensions entre valeur d’usage
et valeur d’échange, entre un droit de propriété garanti par la Constitution et un droit à
la qualité urbaine que revendique l’urbanisme durable. Ce en quoi, il donne une
nouvelle dimension au droit à la ville, thématisé par Henri Lefebvre (1972).
30 En fin de compte, l’urbanisme durable nécessite de bousculer la hiérarchie des
priorités d’intervention publique sur le territoire, dans une démarche qui rende visible
la dimension normative de la pratique urbanistique.

Bibliography
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http://cybergeo.revues.org/23202 ; DOI : 10.4000/cybergeo.23202

About the authors


Yves Bonard
Assistant-doctorant, Institut de géographie, Université de Lausanne, Yves.Bonard@unil.ch

Laurent Matthey
Responsable de recherches, Institut de géographie, Université de Lausanne,
Laurent.Matthey@unil.ch

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