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Charles Virolleaud

La mort de Mahomet, dans la tradition chiite


In: Comptes-rendus des séances de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, 87e année, N. 3, 1943. pp. 407-
417.

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Virolleaud Charles. La mort de Mahomet, dans la tradition chiite. In: Comptes-rendus des séances de l'Académie des
Inscriptions et Belles-Lettres, 87e année, N. 3, 1943. pp. 407-417.

doi : 10.3406/crai.1943.77666

http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/crai_0065-0536_1943_num_87_3_77666
LA MORT DE MAHOMET, DANS LA TRADITION CHIITE 407
empereurs latins sont purement occidentaux, sauf de minces
détails. Il demande si l'autographie de l'empereur est exacte.
M. Longnon répond que ce caractère autographe paraît pro
bable en raison des signes graphiques.
M. Edmond Faral voudrait savoir si à côté de l'aspect exté
rieur, ces particularités ne seraient pas explicables historiqu
ement : le « A Deo coronalus » ne pourrait-il s'expliquer par le
désir de Baudouin Ier de justifier auprès du Pape son avène
ment?

COMMUNICATION

LA MORT DE MAHOMET, DANS LA TRADITION CHIITE,


, PAR M. CH. V1ROLLEAUD, MEMBRE DE L'ACADÉMIE.

Mahomet est mort à Médine, en l'an 10 de l'hégire, à


l'âge de soixante-deux ans, après une brève maladie. C'était
le 8 juin 632.
Comme il ne laissait pas dé fils et qu'il n'avait désigné
personne pour le remplacer, le désarroi fut grand dans la
famille de Mahomet et dans toute la communauté musul
mane, car à la douleur causée par cette disparition sou
daine se mêlaient les inquiétudes les plus vives touchant
l'avenir de l'Islam.
Cependant, après bien des discussions, et des discussions
passionnées, l'un des amis les plus fidèles de Mahomet, l'un
de ses disciples les plus convaincus, le plus énergique de
tous, Abou-Bekr, fut élu comme successeur du Prophète.
Mais Abou-Bekr ne devait survivre que quelques mois à son
Maître, et il fut remplacé, en 634, par Omar, à qui suc
céda, dix ans plus tard, Othman. Enfin, Othman étant
mort (assassiné, comme Omar l'avait été), Ali fils d'Abou-
Taleb, époux de Fatima et par conséquent gendre de Mahom
et, Ali, dis-je, devint calife, à son tour, en 654.
Tel est l'ordre de succession des quatre premiers vicaires
de Mahomet ; tel est l'ordre historique, et aussi l'ordre
408 COMPTES RENDUS DE l'aCADÉMIE DES INSCRIPTIONS
selon la tradition orthodoxe de l'Islam, la tradition dite
sunnite.
Mais pour les Chiites, c'est-à-dire pour les musulmans de
la Perse et pour les différentes sectes qui se rattachent au
ehiisme, les choses se sont passées d'une tout autre
manière : Ali avait succédé à Mahomet, non pas indirect
ement et au bout de vingt-deux ans, mais bien immédiate
ment, ayant été désigné par le Prophète lui-même, comme
son héritier. En d'autres termes, les Chiites ne tiennent
aucun compte des califats d'Abou-Bekr, d'Omar et d'Oth-
man, étant résolument attachés au principe de l'hérédité.
Je ne sais si, comme l'a dit Dozy, les Chiites ont été les
plus grands falsificateurs de l'histoire ; il y a eu tant de
falsificateurs de cette sorte ! Mais il faut bien reconnaître,
du moins, que les Chiites en ont usé très librement avec
l'histoire, comme d'ailleurs avec la théologie.
Il était nécessaire de rappeler d'un mot, en commenç
ant, cette querelle dynastique, qui divisa, dès les premiers
jours, le monde musulman, et qui devait avoir des consé
quences si sérieuses et si prolongées, tant dans le domaine
politique que dans celui des croyances ou des idées ; et j'en
arrive maintenant à l'objet particulier de cette lecture, qui
est simplement d'analyser un drame persan, en 320 vers,
portant le titre de Véfàt[é) payghambar « La mort du
Prophète », et qui remplit huit pages d'un important
manuscrit de la Bibliothèque nationale, le n° 993 du Fonds
persan, Supplément Κ
Si ce drame est encore inédit, il a été pourtant traduit
déjà, une première fois, en 1878, par Alexandre Chodzko2.

1. Voir déjà C. R. de l'Académie, 1942, pp. 277 ss.


2. Dans un volume intitulé Théâtre persan, choix de iéaziés on drames,
formant le tome XIX de la « Bibliothèque orientale elzévirienne » publiée
par E. Leroux, et dont E. Renan a dit : « Je ne connais pas de lecture plus
instructive. Ce petit volume enchantera tous ceux qui s'intéressent aux
manifestations religieuses comme à la plus parfaite image du génie des
peuples divers », Nouvelles Études d'histoire religieuse, p. 188.
LA MORT DE MAHOMET, DANS LA TRADITION CHIITE 409
Mais, ayant entrepris de comparer cette traduction au
texte même, j'ai été amené à constater que, si le travail
de Chodzko n'est pas sans mérite, il convient de le corri
gersur beaucoup de points. On y relève, en effet, quantité
de menues erreurs, et il y a, souvent, des erreurs graves.
Certains passages, d'ailleurs, n'ont pas été traduits, on ne
sait pourquoi ; et, à côté de ces lacunes, on rencontre des
compléments inattendus, en particulier : quatre pages
entières qui appartiennent, non pas au drame de la Mort
du Prophète, mais à un autre drame, du même recueil il
est vrai, comme si le traducteur, ayant mal numéroté les
feuillets de son manuscrit, ne s'était pas rendu compte de
son inadvertance '.
Le premier personnage qui se présente à nous est Dji-
bril, l'ange (ou l'archange) Gabriel, le protecteur attitré
du Prophète, l'esprit qui, pendant vingt ans, lui avait
inspiré ou dicté, un à un, de la part d'Allah, les versets du
Coran.
Gabriel salue Mahomet, très respectueusement et cér
émonieusement. Il lui rappelle que Dieu est toujours prêt à
exécuter ses désirs, et qu'il a, lui, Mahomet, tout pouvoir
sur les vivants et sur les morts, qu'il tient entre ses mains
les clés de l'enfer et celles du ciel. Tout ce discours paraît
un peu compassé ou embarrassé ; Gabriel ne s'exprime, en
somme, qu'à demi mots ; mais Mahomet ne s'y trompe pas ;
il sent bien, il sait déjà que sa dernière heure est venue;
et, dans sa réponse à l'ange Gabriel, il déclare qu'il est
las de toutes les agitations de ce monde et qu'il n'aspire
plus qu'à aller habiter le Paradis, où il se trouvera, enfin,
face à face avec son Dieu.

1. Dans le Théâtre persan, en effet, la page 32, à partir de la ligne 3


jusqu'à la p. 33, avant-dernière ligne, reproduit (en des termes sensibl
ement différents, du reste) la traduction qui occupe les pages 24 à 26. Et, en
outre, de la p. 33, dern. ligne, à la p. 35, jusqu'à la fin de la réplique de
Hassan, il s'agit d'une autre version du texte qui se trouve traduit de
l'avant-dernière ligne de la p. 21 jusqu'à la fin de la p. 23.
410 COMPTES RENDUS DE L'ACADÉMIE DES INSCRIPTIONS
Puisqu'il en est ainsi, Gabriel ordonne à Mahomet de
rendre à la mosquée, à la mosquée de Médine, pour y pré
sider, une dernière fois, la prière publique et pour annonc
er au peuple que c'est Ali, fils d'Abou-Taleb, que Dieu a
choisi pour prendre en main la direction des affaires, Ali
s'étant seul montré digne, par ses mérites et ses vertus,
de s'asseoir à la place qui, d'un moment à l'autre, devien
dra vacante.
On voit ensuite l'esclave abyssin Bilâl, le muezzin du
Prophète et le premier de tous les muezzins, parcourir les
rues et les souks de Médine, pour annoncer, de sa voix
puissante, que le Prophète va prendre la parole. Tous,
petits et grands, Mecquois et Médinois, les mohadjirs et les
ansàrs, accourent avec empressement, et Mahomet se rend
à son tour à la mosquée, ou plutôt il y est porté par les
siens, car la fièvre le consume et ses forces déclinent rap
idement.
Alors Mahomet s'adresse à son peuple, et il prononce,
d'un ton haletant, sa dernière khotba.
« Ecoutez-moi tous, dit-il. Le moment est venu où je
dois vous quitter. Il me faut partir, en toute hâte, car
déjà j'entends, là-haut, le tambour qui bat la retraite.
« Vous savez ce que j'ai souffert, combien j'ai rencontré
d'obstacles sur la route qui m'était tracée. Toute ma vie,
la flèche de la méchanceté m'a pris pour cible. Et pourtant
c'est bien moi qui ai ouvert la voie de la Religion. C'est
Dieu qui m'avait envoyé vers vous. Il avait fait descendre
en moi son Verbe, et l'Esprit-Saint avait choisi ma demeure
pour son habitacle.
« Écoutez maintenant mes volontés dernières. C'est sur
l'ordre de Dieu que je vous les dicte : d'abord, ne com
mettez nulle injustice à l'égard de ma famille; ensuite,
observez la parole de Dieu, telle que je vous l'ai trans
mise, sans rien ajouter, sans rien omettre.
« Et puis, sachez-le bien, l'Éternel vient de m'ordonner
LA MORT DE MAHOMET, DANS LA TRADITION CHIITE 411
d'instituer, comme mon successeur, Ali, qui est l'ami de
Dieu. Nul, en dehors d'Ali, ne doit s'asseoir à ma place,
car, si aux yeux du vulgaire, nous paraissons séparés l'un
de l'autre, nos deux corps sont, en réalité, issus d'un seul
et même rayon de lumière. »
Ces derniers mots, concernant Ali, représentent ce qu'on
appelle en arabe — et en persan — Y isârè, c'est-à-dire l'I
ndication ou la Désignation, — désignation formelle d'Ali
comme premier calife.
Suivant d'autres documents, Yisârè aurait été prononcée,
non pas le jour même de la mort du Prophète, mais trois
mois auparavant, près de l'Etang de Khomm, au retour du
pèlerinage de la Mecque, de ce pèlerinage dit « d'adieu »,
qui est, en somme, le seul pèlerinage dont Mahomet ait
assumé personnellement la direction.
C'est en souvenir de cette désignation, faite auprès de
l'Étang de Khomm, ou à Ghadîr-Khomm, que, chez cer
tains chiites, la principale fête de Tannée porte le nom de
Ghadîr. Il en est ainsi, particulièrement pour ce peuple de
la Haute- Syrie auquel M. le Secrétaire Perpétuel a con
sacré un précieux volume, intitulé Histoire et Religion des
Nosaïris, les Nosaïris qui, d'ailleurs, se nomment main
tenant les Alaouites et qui tiennent beaucoup à cette appel
lation, le mot alaouite étant la forme européenne d'un
adjectif arabe, qui est formé lui-même sur le nom d'Ali,
de cet Ali qui n'est pas seulement, pour les Alaouites, le
gendre et l'héritier de Mahomet, mais qui est le Seigneur,
par excellence, la première des trois personnes de cette
trinité, ou de cette triade, dans laquelle Mahomet n'occupe
que la seconde place, la troisième place étant occupée par
Salman, le serviteur de Mahomet, dont je dirai un mot
tout à l'heure.
Mais il nous faut revenir, et nous sommes d'ailleurs
ainsi ramenés, à notre drame persan.
Mahomet a prononcé Yisârè, Ali est consacré mainte-
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nant ; il a reçu l'investiture. Le Prophète, s'adressant à
l'assemblée, demande alors si personne n'a de reproche à
lui faire, pas de vengeance à exercer, en application du
verset coranique « dent pour dent, plaie pour plaie ». Et,
s'il pose cette question, c'est qu'il ne veut pas, dit-il,
entrer dans l'éternité, courbé sous le poids d'une faute qu'il
aurait commise, même par mégarde.
A ces mots, un jeune homme du nom de Sévadé se lève
pour réclamer l'application stricte de la loi du talion. Il
rappelle que, quelques mois plus tôt, au soir de la journée
de Taïf, qui est célèbre dans les annales de l'Islam, il
s'était, lui Sévadé, porté avec beaucoup d'autres à la ren
contre du Prophète pour le saluer et fêter sa victoire. Mais
il était arrivé que Mahomet, ayant, à ce moment-là, levé
son fouet pour frapper sa chamelle, le coup était tombé sur
les épaules de Sévadé. Et c'est pourquoi Sévadé exige
maintenant de frapper Mahomet sur l'épaule.
Le prophète envoie Salman, son fidèle serviteur, cher
cher le fouet qu'il tenait à la main dans la journée de
Taïf. Mais Fatima, qui gardait la maison, hésite à obéir :
« Mon père, dit-elle, n'a pas besoin de ce fouet. Il n'est
pas en état de partir en voyage. » Et Salman d'expliquer
qu'il ne s'agit point d'un voyage, en effet, mais d'une
demande, présentée avec insistance par un nommé Sévadé,
et que le prophète est tout prêt à satisfaire à la loi du
talion, voulant ranimer ainsi, par un exemple éclatant, le
zèle de ses amis. Il y a, littéralement, « cherchant un pré
texte pour (attiser) le feu des cœurs », bérâyé âtès(é) delhâ,
béhânè mî-khâhed.
Fatima s'indigne des exigences de Sévadé. « Cethomme,
dit-elle, n'est donc pas musulman ! Qu'il frappe au moins
doucement, s'il veut absolument frapper ». — Ali inter
vient à son tour : « Epargne le prophète, dit-il, et, à sa
place, frappe-moi, et frappe-moi de cent coups de fouet,
pour un seul que tu as reçu. »
LA MORT DE MAHOMET, DANS LA TRADITION CHIITE 413
Mais le Prophète assure qu'il n'est point possible que
quiconque se substitue à lui en pareille occurrence. « Gomm
ent, dit-il, serais-je pardonné, au jour delà Résurrection,
si j'accepte maintenant qu'un autre soit puni pour une faute
que j'ai commise? » Et Mahomet offre son épaule aux coups
de Sévadé... Cependant, et comme on pouvait s'y attendre,
Sévadé se jette aux pieds du Prophète pour lui demander
pardon, et déclarer qu'il a atteint son but, qui était seule
ment de mettre à l'épreuve, et publiquement, l'esprit de
justice de FEnvoyé d'Allah l.
Les adieux de Mahomet à sa famille occupent à peu près
le quart de ce drame de 320 vers. Mais il n'est point pos
sible d'entrer ici dans le détail, parce que, si ces adieux
contiennent de beaux passages, des appels pathétiques,
des cris déchirants, des paroles vraiment humaines, ces
adieux sont aussi remplis d'allusions à ce qui fait l'essence
de la doctrine chiite, et il s'ensuit qu'une simple traduct
ion,dans le genre de celle de Ghodzko, sans commentaire
d'aucune sorte, serait, à peu près entièrement, inintelli
gible.
Je dirai seulement que c'est à sa femme que Mahomet
s'adresse d'abord, à l'une de ses femmes, celle qui a pour
nom Omm-Salama. Historiquement, ou selon la tradition
sunnite, c'est Aïcha, la fille d'Abou-Bekr, l'épouse préfé
rée du Prophète, qui se tenait aux côtés de Mahomet, au
moment de sa mort, ou bien, ce qui revient au même,
c'est dans la chambre d'Aïcha que Mahomet est mort.
Mais ici, dans un texte chiite, dans l'une des scènes de ce
théâtre persan qui est consacré, tout entier, à la glorifica
tion d'Ali et des Alides, ici, le' nom d'Aïcha ne peut pas
être prononcé, et non pas seulement parce que Aïcha était
la fille d'Abou-Bekr, mais aussi parce que Aïcha avait
des motifs personnels — et qui sont, d'ailleurs, bien con-

1. E. Renan, op. cit., p. 195, a loué la « gradation savante » de cette


scène, qui compte, daus le texte original, soixante-quatre vers.
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nus i) — de haïr, et de tout son cœur, Ali 'fils d'Abou-
Taleb.
C'est donc à Omm-Salama, substituée à Aïcha, que le
prophète fait ses adieux. Ces adieux sont d'ailleurs assez
brefs et un peu froids, et l'on peut croire que Mahomet eût
tenu un autre langage si la tradition lui eût permis de
de s'adresser à Aïcha.
C'est ensuite vers Fatima, sa fille bien-aimée, que le
Prophète se tourne, — Fatima qui occupe, du fait même
qu'elle était la femme d'Ali, une place éminente dans la
tradition chiite, Fatima qui sera même, un jour, vénérée
comme une déesse par les Chiites extrémistes, par ceux
qui ont été jusqu'à dire, et à croire, que le monde a été
créé pour Ali, — ou bien encore, et plus encore, que le
monde a été créé par Ali.
Des adieux de Mahomet à Ali, je ne retiendrai qu'un
mot seulement, un mot rare, un mot qu'on chercherait en
vain, je crois, dans les dictionnaires et qui s'écrit avâdanî.
Parmi les titres que Ali donne à Mahomet, il y a, en effet,
celui-ci : tâj-dâr[é) avâdanï, ce que Chodzko a traduit, sans
s'expliquer là-dessus, par « Porte-couronne d'immortalité ».
Tâj-dâr signifie bien « porte-couronne » ; mais que faire de
avâdanit J'avais d'abord pensé à rapprocher ce vocable de
âbàd, mot persan très usuel 2, qui veut dire : « lieu habité »
ou « agréable à habiter», et que l'on trouve dans des noms
de villes ou de sites, tels que Soltân-âbâd, Khors-âbâd
(Résidence du roi, Résidence de Khosroès). Mais, comme
avâdanî est en parallélisme avec shâhânè, qui signifie
« royal » (de shah « roi »), il paraît vraisemblable que avâ
danî a un sens analogue à « royal ». Et, pour ce qui est

1. D'abord par le Coran, chap. 24, dont le texte a été mis en scène par
Henri de Bornier dans son drame Mahomet, écrit en 1890 mais qui, en pré
vision de certaines difficultés diplomatiques, n'a jamais été représenté » ni
sur une scène subventionnée, ni sur aucun autre théâtre ».
2. Auquel se rattachent les mots abâdân (ou avâdân) et âbâdânî (ou
àbdânî), qui ont le même sens que âbàd.
LA MORT DE MAHOMET, DANS LA TRADITION CHIITE 415
de l'étymologie, il est peut-être permis de rapprocher avâ-
danî d'un vieux mot perse, qui figure dans les inscriptions
d'Artaxerxès II Mnémon, un mot qui est bien connu,
d'ailleurs, des archéologues et qui s'écrit apadàna {. Or
Yapadâna est un palais, plus exactement une salle hypos-
tyle, de toute façon une résidence royale.
C'est là, en tout cas, le seul terme étrange que j'aie
rencontré, non seulement dans ce drame de la Mort du
Prophète, mais dans tous ces drames, pris dans leur
ensemble, et il y en a trente-trois, — drames qui sont tous
écrits dans une langue très simple, trop simple même,
peut-on dire. Mais l'on sait bien — et notre confrère,
M. Massé, le rappelait récemment — on sait bien que c'est
là le défaut de cette langue persane, d'ailleurs si char
mante : il lui manque une ferme armature grammaticale, —
et, à cet égard comme à d'autres, le contraste du persan
avec l'arabe est vraiment saisissant.
Mahomet a dit adieu à sa famille, à ses enfants, à ses
petits-enfants aussi, surtout à celui qui s'appelle Hosseïn
et qui, cinquante ans plus tard, rencontrera, suivant la
tradition chiite, un destin aussi tragique que glorieux dans
la plaine de Kerbéla, au sud de Bagdad, à Kerbéla où le fils
d'Ali tombera, volontairement, pour la rédemption de son
peuple.
Mahomet a dit adieu à tous. Maintenant, il est couché
dans sa maison. Il est très faible ; la fièvre augmente ;
Fatima, toute en pleurs, veille sur lui, et elle est seule à
veiller. A ce moment, un Arabe, venu du désert, se pré
sente à la porte et demande la permission d'entrer. Fatima
essaie d'écarter l'importun, bien qu'elle n'ait, comme elle
dit, d'autres forces que ses larmes. Cependant, le voyageur

1. On peut ajouter que avùdanî s'écrit aussi avàdanà. Il arrive d'ailleurs


que ce vocable rime avec des mots en a, même quand il est écrit avâdanï.
— D'après Paul Horn, Grundriss der neupersishen Etymologie, p. 2,
apadâna n'a aucun rapport avec les mots du groupe âbâd, énumérés à la
note précédente.
416 COMPTES RENDUS DE L'ACADÉMIE DES INSCRIPTIONS
insiste. Il vient de fort loin, assure-t-il, et il a une affaire
très urgente à traiter avec celui qu'il nomme « l'Interces
seur du genre humain au jour du Jugement ».
Réveillé par le bruit de la discussion, Mahomet appelle
Fatima et lui demande ce qui se passe. « C'est, dit Fatima,
un nomade, qui voudrait entrer. J'ignore qui il est, mais
je devine que ce n'est pas de son propre gré qu'il est venu
jusqu'ici. »
Le Prophète comprend que sa dernière heure est enfin
venue. « C'est lui, dit-il, c'est Izraïl qui est là, Izraïl — ou
Azraël, — l'ange de la mort, celui qui ne sait pas sourire,
Azraël qui traverse toutes les portes, même quand elles
sont de fer, et qui, s'il les trouvait fermées, passerait par
la fenêtre. »
Alors Fatima laisse entrer Azraël. Il approche du lit du
malade : « C'est le Créateur qui m'envoie, dit-il, et il m'a
bien recommandé de ne pas entrer dans ta demeure sans
demander la permission. Sache donc que je viens prendre
ton âme; mais je la prendrai le plus doucement possible,
et je l'emporterai au Paradis, au Paradis où les prophètes
attendent ta venue, voulant te faire cortège et te conduire
jusqu'au château qu'on a construit pour toi. »
Mahomet déclare qu'il est prêt. Cependant, il demande
un court délai, car Gabriel lui a promis de l'assister au
moment suprême, et Mahomet tient à remercier l'archange
pour toutes les bontés qu'il a eues pour lui. Gabriel arrive,
en effet, et Mahomet lui reproche, en termes d'ailleurs
assez vifs, d'avoir tant tardé. « Pourquoi m'as-tu ainsi
abandonné, dit-il ; quelle tâche si urgente a donc pu t'em-
pêcher de venir plus tôt? » Et Gabriel de s'excuser sur ce
qu'il était justement occupé à tout préparer là-haut, avec
le plus grand soin, pour celui qui doit être le dernier des
prophètes et qui est aussi le meilleur de tous, celui qu'on
appellera, et qu'on appelle déjà, « le Sceau de la Prophét
ie ». Et tandis que Gabriel invite Azraël à prendre l'âme
LA MORT DE MAHOMET, DANS LA TRADITION CHIITE 417
de son protégé sans le faire souffrir, Azraël tend au mour
ant une pomme qu'il a cueillie pour lui dans les vergers
du Paradis, et c'est en respirant l'odeur de cette pomme
que le Prophète de l'Arabie, qui aimait tant les parfums,
expire, après avoir prononcé, une fois encore, la profession
de foi de l'Islam : « II n'y a pas d'autre dieu qu'Allah. »
Et ce dernier trait doit être évidemment rapproché de
certaine légende juive, suivant laquelle c'était en respirant
le parfum d'une pomme du Paradis, apportée par Azraël
également, que Moïse avait rendu l'âme1.
J'ai eu déjà, dans une précédente communication, il y a
un an, l'occasion de rappeler que c'est le comte de Gobi
neau, qui a, le premier, fait connaître aux Européens
l'existence d'un théâtre en Perse, théâtre que Gobineau
plaçait du reste très haut, et trop haut, sans doute, puis
qu'il en faisait l'égal du théâtre grec.
Au temps où Gobineau était ministre de France à
Téhéran, au milieu du siècle dernier, ce théâtre persan
(dont les origines ne remontent pas, semble-t-il, à une
époque très reculée) était alors en plein développement.
Aujourd'hui, j'entends dire qu'il n'y a plus de théâtre en
Perse — ou en Iran, — plus de représentations scéniques
de ce sombre drame, aux cent actes divers, qu'a été, aux
yeux des Chiites, la Bataille de Kerbéla.
Quoi qu'il en soit, ou bien, peut-être, pour cette raison
même qu'il s'agit là de choses révolues, ce n'est pas sans
une vive sympathie qu'on lit maintenant et qu'on étudie
ces Poèmes, où se trouvent exprimées, de façon sans
doute naïve, parfois, mais toujours sur un ton d'absolue
sincérité, des croyances qui ont été, durant de longues
générations et pour des millions d'hommes, une consola
tion et un grand espoir.

1. Voir Encyclopédie de Γ Islam, t. II, p. 607.

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