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n° 25

du 28 avril au 4 mai 2018


TRIBUNE CHRONIQUES
Le XXIe siècle sera-t-il celui des Le moi d’avril, par Boris-Hubert Loyer
nationalismes, des rébellions ou des Page 25
petits riens du tout ?, par Karine Solene
Espineira Page 3 Le moi de mai, par Boris-Hubert Loyer
Page 28
Réécrire, disent-ils, par Jean-Luc Florin
Page 53 TELEVISION
REVUES Burger Quiz, saison 2 : culte ou
mythique ou les deux ? Par Dominique
Terrain Vague #4 : lancement ce Bry Page 30
mercredi à La Générale, par Johan
Faerber Page 6

Macron à la NRF ou le romanesque : FRED LE CHEVALIER Page 55


que d’la com’ ? Des usages de la
littérature en politique, par Morgane
Kieffer Page 8 EXPOSITIONS

ENTRETIENS Sens dessus dessous : Salon d’Art


contemporain de Montrouge (28 avril –
« Le texte est hanté » : entretien avec 23 mai 2018), par Jean-Philippe Cazier
Jean-Marie Gleize (Trouver ici), par Page 41
Emmanuèle Jawad Page 16
CINEMA
LIVRES
Je ne suis pas un homme facile : Ne
La fenêtre de Diane, de Dominique venez plus me dire que le féminisme
Douay, par Samuel Minne Page 12 est un sujet dépassé, par Zelda
Colonna-Desprats Page 49
Corps et désir : Le silence dans la peau
de Claire Tencin ou le hiatus de la
langue maternelle (7/8), par Gabrielle DESSIN DE PRESSE
Saïd Page 33
Les aventures de Perlimtintin (49) : par
La vie contemplée (Julien Thèves, Le ici l’assorti, par Rodho
pays d’où l’on ne revient jamais), par Page 56
Jean-Philippe Cazier Page 38

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Les traitements des blocages dans les universités, les discours anti-grévistes, anti-
zadistes, anti-migrant.e.s, les rhétoriques criminalisantes à l’encontre des bénéficiaires
des minima sociaux ou encore des chômeurs et chômeuses, seraient justifiés par des
« infractions constatées ». Non pas par la Justice mais par le renouveau d’un
certain ordre moral quand on voit l’État faire du baisemain au Clergé sur le dos d’une
partie du Tiers État.

Dans ces approches d’un « nous les mauvais.e.s citoyen.ne.s », nous parlons alors
d’infractions à une moralité judéo-chrétienne dont on dit qu’elle aurait été bafouée et
humiliée par « le mariage pour tous » et toutes, ajoutons-nous. On croit rêver mais à
bien y réfléchir, la liste des infractions est bien plus longue suivant cette logique de
ceux et celles qui valent quelque chose, et les autres, qui ne valent ou qui ne sont rien.

Infractions : à la mondialisation ; à l’ultralibéralisme ; aux repliements identitaires


apparentés à ceux des années 1920, 1930 et 1940 ; à la discipline des corps et des
sexualités ; de la « famille traditionnelle » ; à l’individualisme et à la jouissance non-
feinte sur la somme de privilèges toujours plus grands et plus nombreux, dont
d’autres petites gentes paient le douloureux prix. C’est qu’il faut bien produire
des richesses pour qu’il y ait des riches que l’on doit de toute évidence remercier de
donner du travail, de penser pour nous en nous permettant de vivre et en nous pensant
autonomes, libres et émancipé.e.s. Ce qui pourrait vite prendre le vêtement
d’un inventaire à la Prévert donne assurément un vertige indescriptible causé par
une nausée très sartrienne.

Allons toujours plus loin dans l’absurde et au-delà. Peut-être serait-il pertinent de
dépénaliser le sexisme, la cupidité, la corruption, la xénophobie, les LGBTIphobies,
les handiphobies, etc., tout en rétablissant les seigneuries et l’ensemble des droits
féodaux inhérents, voire d’organiser une nouvelle inquisition dirigée par des
âmes vertueuses reconnaissables à leurs vêtements maculés de rose et de bleu, sans
faire l’impasse sur les flyers teintés de couleurs similaires ?

Sommes-nous dans l’ironie à poser la question : Sommes-nous certain.e.s de vivre tant


que cela dans l’une des plus belles et merveilleuses démocraties du monde ?

Il est vrai : que l’on ne nous canarde pas au coin des rues, seulement dans le cadre
d’escarmouches dans des champs – de bataille ? – d’une république faisant son
complexe masculiniste ; que les discours haineux sont peu nombreux et
condamnés sans ambiguïté ; que les relents fascistes et leurs actants sont recadrés sans
complicité ; que les bénéficiaires des minima sociaux ne sont pas décrits et perçus
comme des parasites vivant sur le dos de l’imperturbable solidarité nationale ; que les
polticien.ne.s corrompu.e.s ne reviennent pas dans le jeu politique démocratique ; que
nous ne sommes pas à l’origine de génocides et d’extinctions ; que les puissants ne

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pillent pas la terre et ne ruinent pas l’écosystème en se faisant construire des bouts de
paradis toujours plus vastes et fastueux aux quatre coins de ce monde ressemblant plus
à un loft, avec des oubliettes et des douves, qu’à une planète dont nous partagerions la
responsabilité.

« Vos paniques » – puisque nous sommes « la menace » – sont de tous ordres : de


sexe, de genre, d’ethnie, de foi, de classe, etc. Vous créez des hiérarchies au sein de
l’espèce humaine. Celles-ci conduisent parfois aux assassinats, mais à coup sûr aux
rhétoriques de haine et d’exclusion qui nous accompagnent tout au long de notre
existence courte ou longue.

En effet, la France a peur comme d’autres pays. Elle a peur de la pluralité et de la


diversité des identités, des sexualités, des pratiques culturelles, de la variété des corps,
des couleurs de peau, de la saveur des idiomes régionaux, des précaires qu’elle-même
génère, ou encore des contestataires qui interrogent pourtant la démocratie, la
fraternité, la sororité, les égalités et les libertés. Que penser d’un pays ayant peur des
gens qui l’habitent et le construisent ?

Il y aurait-il encore des personnes pour croire : en une « pureté » de la race, que la
Terre est plate, qu’un être suprême nous regarde quand nous allons aux toilettes, que
nous irons en enfer pour avoir joui de nos corps, que nous devons détruire les corps et
les esprits de ceux et celles qui ne sont pas en tout point comme nous ?

Si une telle « majorité » existe et de telles « politiques » sont validées, alors je fais
valoir mon droit à n’être rien, voire une figure monstrueuse non-conforme à l’identité
nationale car traître aux prescriptions de genre, de sexe, de validité, d’exclusions de
tous ordres et de replis culturels que l’on ne parvient plus à énumérer. Je ne suis
pas 500 qui deviennent 5 000. Nous sommes le reste d’entre vous mais pas au sens
de vos restes car si vous nous considérez comme vos déchets nous savons ne pas l’être.
Malgré nous, nous sommes un peu de vous.Malgré vous, vous êtes un peu de nous.
Mais, ce que je peux être personnellement, c’est tenter d’être une citoyenne du monde
qui trouve sa place dans le questionnement intime et collectif, dans la solidarité par-
delà le national et dans l’infraction à l’ordre moral, surtout quand celui-ci recommande
d’accepter l’inacceptable.

Karine Solene Espineira


trans-féministe non patriote et non nationaliste

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Terrain Vague s’offre ainsi comme une revue faites de mots, de photos, de dessins,
d’émotions convoquées, imaginées et produites par des artistes, des théoricien-nes,
des auteur-es, des activistes et des allié-es qui veulent penser et partager ensemble
leur réflexion sur le genre, l’identité, la sexualité et l’art. Pour le quatrième numéro
de Terrain Vague, ce mercredi 2 mai, dès 20h jusqu’à la fin de la nuit, à la Générale
Nord Est, la revue a imaginé une soirée de lancement associant performances, live,
dj sets et festivités qui font en écho au contenu de cette dernière numéro et des
herbes folles que nous aimons voir danser follement.

Le projet Terrain Vague naît en 2015 en réponse aux opinions stigmatisantes,


sexistes et racistes qui se durcissent et investissent l’espace public suite au débat
lancé autour de la question du mariage pour tous. La revue est proposée par Adam
Jeremy Richards Love, Anne Pauly, Antoine Pietrobelli, Pierre Andreotti, David
Navas, Amélie Couture, Claude-Emmanuelle Gajan-Maull et Margot Mourrier.

Une fête conçue autour des thèmes de l’identité, de genre, et de la sexualité avec 5
performances, un live et 4 dj sets.

AU PROGRAMME

Performances :
Marie Milon, Melle Violette & Friguidass,
Paola Daniele
Valérie Thomas et le collectif La Chapelle
Debout.

Live : Yula Kasp

DJ sets : Léonie Pernet, Leslie Barbara


Butch, Madame Monsieur, Fany Racaillou

Terrain Vague disponible sur place et en


suivant ce lien


La Générale Nord-Est,
14 avenue Parmentier
75011 Paris

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Détaché du réel, mise en scène à l’eau forte d’une aventure pour un retour
dialectique à la quête du sens qui anime, selon une certaine vision de l’art, toute
entreprise de création : le romanesque selon Emmanuel Macron est le moyen de
convertir le peuple à la politique. Contre la science aride, pour la littérature sensible
! La technique pour l’arrière-garde : on n’explique plus la politique, on la rend
vibrante (« preneurs d’otages », les cheminots ; « preneurs d’otage » les étudiants
qui bloquent une université déjà ruinée. Vous reprendrez bien un peu de drame ? Le
réel disparaît sous la rhétorique). Sublime outil, celui des histoires que l’on raconte
pour convaincre ! Sublime, le passage de la fable à la moralité, du movere
(l’émotion) au docere (l’instruction). Quoi de plus attendu, de la part de celui qui
«ne se ‘sépare pas de l’édition du théâtre de Molière illustrée par Debout’» : châtier
les mœurs par le rire, orienter les esprits par le cœur. C’est le tournant empathique
du contemporain qui se dit là, celui qu’identifie dans le roman – de manière critique
– Suzanne Keen (Empathy and the novel, New York, Oxford University Press,
2007), que cartographie récemment Alexandre Gefen dans la littérature française
contemporaine (Réparer le monde, Corti, 2017). Président, as-tu du cœur ?,
s’inquiète le peuple.

Car c’est bien l’émotion populaire qui intéresse Emmanuel


Macron dans cette histoire de romanesque : celle qui saisit
la France (quelle France ? quel singulier à l’œuvre ici ?) à la
mort de Johnny, une France réticente aux interventions d’un
Président de la République, figure d’autorité massive,
professorale, austère et décrépite – mais ce n’est pas en
Président de la République qu’alors Emmanuel Macron
parla. Indulgent, connecté à son public (puissances
transcendantes du romanesque), il l’a compris. C’est du
cœur qu’il a parlé, chaleureux, empathique – pas depuis la
froideur et le surplomb de l’intellect. « Émotion brute ». Anti-intellectualiste,
Emmanuel Macron ? C’est que Johnny est mort. C’est que l’occasion se présente,
trop belle, de communier avec la foule (« le peuple français » !) autour d’un héros
perdu, un camarade, un homme, enfin, comme vous et moi. On a tous quelque
chose en nous de Johnny – le Président compris. Y aurait-il quelque chose
d’Emmanuel Macron en chacun.e, aussi ? Magie du syllogisme.

Emmanuel Macron n’est pas le premier, ni le seul, ni le plus insistant dans son
usage politique de la littérature. Quand Christiane Taubira citait Victor Hugo de
mémoire, qu’elle revenait à Aimé Césaire dans l’hémicycle et dans la presse,
qu’elle faisait tournoyer dans ses discours citations ou mots d’esprits des un.es, des
autres, tirés des classiques (ceux que l’on appelle classiques) ou d’autres sphères
littéraires, un tout autre usage se faisait jour. Citer dans le détail vs donner le
qualificatif synthétique ; exalter la nuance et la complexité vs rétablir dans une
lecture globale le confort du noir et blanc ; prêter l’oreille aux mots vs brandir
l’arme fatale du name-dropping. Mais l’une, intellectuelle, est passée pour

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arrogante dans sa culture et sa curiosité (un seul exemple, choisi comme on pêche à
l’aveugle dans un vivier trop abondant : l’article de Cécile Bourgneuf
dans Libération, daté du 27 janvier 2016, qui parle de « l’amour des belles
phrases » de l’ancienne garde des Sceaux, qui « a toujours multiplié les références
lyriques pour défendre ses idées »), quand l’autre, ancien disciple de Paul Ricoeur
(en réalité assistant – close enough), a le discours légitime s’il a le verbe creux.
S’ébahir du prestige, se rassurer de la parole directe (le romanesque macronien est
tendu vers le dénouement, il est vectorisé) sincère, celle d’une communion dans le
fantasme.

L’histoire, l’aventure, l’émotion


populaire : trois mots d’ordre, et
un credo d’une efficacité rare.
Storytelling et suspense : pas besoin
d’être narratologue (Raphaël Baroni, La
Tension narrative : suspense, curiosité et
surprise, Seuil, 2007) ou théoricien de la
fiction (Jean-Marie Schaeffer, Pourquoi
la fiction ?, Seuil, 1999 ; Christian

Salmon, Storytelling. La machine à
fabriquer des histoires et à formater les esprits, La Découverte, 2008 ; Yves
Citton, Mythocratie. Storytelling et imaginaire de gauche, Éditions Amsterdam,
2010) pour connaître la capacité immersive de ces outils. Vieux pots, et meilleure
soupe assurément : Emmanuel Macron sait raconter des histoires. Sous sa plume, le
romanesque devient l’outil politique par excellence, celui qui refonde une solidarité
entre gens qui se comprennent par le cœur, sans passer par les détours et les
fioritures des grands arguments ; de gens qui nourrissent le même besoin de
transcendance et de dépassement de soi dont le souffle du drame leur renvoie
l’image flatteuse.

Emmanuel Macron aime lire ?

« J’ai connu les odeurs des fleurs d’abord chez Colette ou Giono avant de les
respirer moi-même… Ma grand-mère m’a initié au premier Giono, celui
de Regain et de Colline, au merveilleux Giraudoux que plus personne ne lit
aujourd’hui, à Colette énormément. Ensuite, au cours de l’adolescence, il y a eu
Gide et Camus. Proust et Céline sont venus après. Un livre comme Les Nourritures
terrestres a été très important pour moi, en même temps que j’étais touché aussi par
Camus. D’un côté, Gide l’intellectuel devenu sensuel, et de l’autre côté, Camus
arrivant de la Méditerranée, avec son côté brut, minéral, devenant intellectuel
engagé. Il y eut aussi René Char, pour la poésie ».

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Parfait roman d’apprentissage, parfaits jalons qui charrient les bonnes valeurs au
bon moment. Un sens aigu de l’occasion : naïveté et tendresse pour le bambin,
révolte et sensualité du jeune homme, lucidité critique et audace en l’adulte (Et puis
Garcia Marquez, pour l’exotisme). Peut-être Emmanuel Macron ignore-t-il qu’il
existe un autre romanesque, qui s’intéresse au détail, au quotidien, au réel enfin, qui
loin de chercher l’évasion dans l’emportement s’ancre et nous ancre dans la matière
de nos vies. Un romanesque en quoi Roland Barthes lisait

« un mode de discours qui n’est pas structuré selon une histoire ; […] un mode de
notation, d’investissement, d’intérêt au réel quotidien, aux personnes, à tout ce qui
se passe dans la vie » (« Vingt mots-clés pour Roland Barthes » [1975], in Éric
Marty (dir.), Œuvres complètes, IV, Seuil, 2002, p. 866-867).

Peut-être, en lisant Mathieu Riboulet (Quelqu’un s’approche, Verdier, 2016)


Emmanuel Macron verrait-il que magie, bouleversements érotiques et souci du
monde comme il est vont parfois de pair ; en lisant Christine Montalbetti (Trouville
Casino, POL, 2018) serait-il sensible au grand écart que permet la fiction entre
l’excitation du hold-up et la mélancolie lente d’une vie, heureuse pourtant, enfin
peut-être, et qui touche à sa fin. En lisant Jakuta Alikavazovic (L’Avancée de la
nuit, L’Olivier, 2017), saurait-il que l’Histoire et l’anticipation peuvent se mêler
pour nous parler de nous, de nos inquiétudes et de nos désirs présents. En
lisant Arno Bertina, aventureux pourtant, et tourné vers les marges d’un capitalisme
occidento-centré (Des châteaux qui brûlent, Verticales, 2017 ; Anima Motrix,
2006).

Mais il ne s’agit pas de lire. La littérature, on ne pense pas avec, on capitalise


dessus (au passage, s’agrégeant à ce que Pierre Bourdieu appelait les Règles de
l’art [Genèse et structure du champ littéraire, Seuil, 1992] dans les fastes du
capital – de la violence – symbolique).

Romanesque à haut rendement, Julien Sorel en école de com’.

À propos de l’entretien d’Emmanuel Macron avec Michel Crépu, dans le


numéro 630 de la NRF (mai 2018).

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Un tel silence n’est pas inédit dans la science-fiction française. Il suffit de rappeler
Noô, livre-univers offert par Stefan Wul dix-huit ans après son précédent roman.
Ou encore l’inégalé May le monde, par lequel Michel Jeury est revenu à la science-
fiction, délaissée pendant vingt-deux ans au profit du roman de terroir. Dominique
Douay s’était lui aussi éloigné du genre, et de l’écriture tout court, en un désamour
qui s’est heureusement estompé. Comme ses prédécesseurs, c’est également avec
une de ses œuvres majeures qu’il fait son retour, tenant la promesse qu’il avait faite
à Patrice Duvic de renouer avec l’écriture.

À l’aéroport de Bucarest, en 1992, une jeune


femme attend un passager qu’elle n’a jamais
vu mais qu’elle doit accueillir, un certain
Gabriel Goggelaye. Elle se sait surveillée par
deux hommes, Atlan et Berenski, afin que tout
se passe comme prévu. Au chapitre suivant,
Atlan et Berenski sont les deux astronautes
d’un vaisseau régi par un ordinateur nommé
Diane. Puis l’on suit la jeunesse de Gabriel
Goggelaye, un garçon qui ne semble voué à
aucun destin d’exception, et qui est même
plutôt un exemple parfait de médiocrité. Mais
il découvre à l’occasion de son initiation
sexuelle qu’il a sans doute le pouvoir de guérir
les gens de maladies incurables. Ailleurs, des
Lecteurs patrouillent au sein de la
Bibliothèque, une station orbitale qui tourne
autour du Livre, une étrange planète noire, qu’ils explorent à l’aide de machines
nommées marque-pages… Les Lecteurs parcourent une infime partie de ces
mondes, et un de leurs surveillants s’arrête sur une scène qui le bouleverse : une
petite fille en fauteuil roulant s’avance vers la fin de son monde. Le surveillant peut
toujours retourner à différents points précédant la disparition totale, mais il ne peut
empêcher le sort de l’enfant. À moins qu’il n’intervienne…

Comme le résume l’auteur, le Livre « renferme la mémoire de toutes les Terres qui
existent ou qui ont existé dans le multivers ». C’est une infinité de mondes
parallèles qui coexistent et qui s’offrent à l’exploration de la Bibliothèque. La
théorie du multivers se voit ainsi non seulement reprise, mais représentée sous les
apparences et le vocabulaire de la lecture, en une double mise en abyme. D’abord,
le livre La fenêtre de Diane parle d’un Livre et de ses Lecteurs. Le Lecteur peut
arrêter le temps, et sauter d’un instant à l’autre, comme les écrivains peuvent jouer
avec la temporalité de la narration et les lecteurs interrompre leur cheminement
dans le récit, revenir en arrière ou avancer. Mais de plus, ce Livre contenu dans le
roman inclut toutes les réalités possibles. Les mondes apparaissent et disparaissent,
les temporalités se dédoublent et se croisent. Un vrai régal pour les narratologues et

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du sur mesure pour les théoriciens des mondes possibles en littérature. En entretien,
Dominique Douay a confié avoir pensé donner pour premier titre au roman : Lire,
disent-ils. Ce clin d’œil à Marguerite Duras était aussi une manière de confirmer et
de surdéterminer la métafiction.

Si le Livre n’apparaît que dans quelques


chapitres, les maîtres de la Bibliothèque
peuvent à tout moment surgir dans les autres
fils narratifs du roman, ou disserter sur les
autres personnages, Goggelaye au premier chef,
car son pouvoir les intéresse, sans toutefois les
impressionner. De fait, l’essentiel du roman va
suivre ce anti-héros au nom farcesque, calqué
sur l’expression anglaise « google eye » (œil
globuleux). Le roman prend très souvent un
tour truculent avec les aventures sexuelles
parfois déconcertantes du bonhomme, et la
manière dont ses fantasmes érotiques prennent
chair, du polisson à l’obscène. Cette
composante importante rappelle un autre roman
de l’auteur, L’Impasse-Temps, où un homme
trouve un objet capable d’arrêter le temps, et en
profite pour assouvir sans vergogne ses désirs.

Ces aventures servent de fil directeur dans un roman où la temporalité n’est en rien
linéaire et où des scènes du passé peuvent même se rejouer avec des variantes. Ces
manipulations du temps évoquent bien sûr l’œuvre de Philip K. Dick, dont
Dominique Douay est l’un des auteurs français qui ont su le mieux s’approprier
l’influence, avec Michel Jeury et Patrice Duvic. Dans le flot temporel de la vie de
Goggelaye, un double souvenir revient ainsi, où un de ses amis lui apprend soit la
mort de l’auteur américain, soit son hospitalisation, ouvrant le possible à un monde
parallèle où Dick n’est pas mort en 1982. Le roman comporte des allusions à
d’autres auteurs, comme Robert Louit, traducteur de deux tomes de la trilogie
divine de P. K. Dick et éditeur de deux romans de Douay. Il est aussi fait référence
à Christian Libos, pseudonyme de l’auteur français Claude Cheinisse, époux de
Christine Renard, oublié de nos jours, sauf dans le souvenir douloureux de ceux qui
les ont connus.

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Du bureau parisien de Goggelaye à Bucarest, en
passant par Bobo-Dioulasso, le roman voyage aussi
en suivant les destinations imposées à un personnage
manipulé par des êtres qu’il est seul parfois à
apercevoir. Pourquoi faut-il qu’il consulte un
dithildar, un chef burkinabé, Chef Kambou-Hien ?
Pourquoi une femme lui tire-t-elle dessus à Bucarest,
avant que tout le monde à l’hôpital lui dise qu’il a
seulement fait un AVC ? Et pourquoi ne souvient-il
pas d’avoir refusé d’être rapatrié en France, au profit
d’une convalescence en Roumanie ? Sa présence
serait-elle requise, et dans quel dessein, pour servir
quel but ? Et quel est le secret de Diane ?

Variations sur des parenthèses temporelles, vision


d’un Livre total et d’une Bibliothèque orbitale,
biographie intime d’un homme moyen : La fenêtre de
Diane est tout cela, mais pas seulement. La langue fluide et élégante de Dominique
Douay épouse les pensées et les sensations des personnages, alors que la réalité se
modifie autour d’eux, ou qu’ils observent le temps se figer. Les souvenirs
autobiographiques viennent nourrir un roman qui se définit en fin de compte
comme une modeste parcelle, forcément subjective, d’un grand Livre aux
prolongements infinis. Véritable labyrinthe de ramifications imprévues et de
bifurcations délibérées, La fenêtre de Diane mérite pour cela d’être lu et relu.

Dominique Douay, La fenêtre de Diane, éditions les Moutons électriques, 2015,


299 p., 23 €

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Après Tarnac un acte préparatoire (Seuil, 2011) et Le livre des cabanes (Seuil,
2015), Trouver ici questionne l’écriture dans son rapport aux espaces de luttes
politiques. Dans ce dernier livre la question du lieu occupe une place centrale.
« Mais cet ici n’est pas quelque part. Ici est le lieu de ceux qui n’ont pas de
lieu ». Dans cette réaffirmation de l’écriture en tant qu’acte politique, peut-on
dire que Trouver ici participe avec les deux précédents livres d’un même cycle
d’écriture ?

Au moment où je commence à répondre à ces


questions, j’apprends que les CRS viennent, dans la
nuit, « d’évacuer » le site universitaire de Tolbiac, et
que le ministre de l’Intérieur, chef des « forces de
l’ordre », nous prévient que ce n’est qu’un début.
Même chose à Notre-Dame-des-Landes où la
puissance publique s’est déployée de façon très
militaire pour « nettoyer » la zone et s’employer à la
destruction systématique de cabanes et autres lieux
de vie, tandis que les autorités compétentes
interdisent le dépôt de projets « collectifs », notion
absolument intolérable pour les « libéraux » qui sont
au pouvoir. Il faudrait ajouter que, selon les médias
télévisés, les grévistes sont toujours moins nombreux,
les manifestations de plus en plus insignifiantes, les
syndicats de plus en plus divisés, les étudiants noyautés par des agitateurs
professionnels, et le gouvernement de plus en plus « déterminé ». La violence
policière semble avoir encore de beaux jours devant elle, et « l’opinion » être
sensible à la propagande.

Tel est le contexte, ou plutôt, en effet, « l’espace » à l’intérieur duquel il nous est
donné d’écrire et de nous déplacer, et de respirer ; je rappelle ici les mots de
Christophe Tarkos qui figurent en tête de chacun des volumes de ma
revue Nioques : « Je ne suis pas encerclé, je ne suis pas écrasé, je respire ». Il
respirait, nous respirons, dans cette atmosphère-là, entre l’exaltation des bienfaits
du capitalisme mondialisé, de la concurrence, de la « réussite » individuelle, et les
heureux effets d’une police puissante et « décomplexée ». Ce que disait Tarkos,
c’est que nous ne sommes pas morts, que nous bougeons encore et que nos livres
sont en tension avec ce réel-là. En fait Trouver ici est bien le huitième livre d’un
cycle commencé en 1990. Pour moi, la dimension politique inscrite et dans le fait
d’écrire – d’obéir à la nécessité d’écrire –, et dans l’acte d’écrire – ou la perception
de l’écriture comme acte –, et dans l’écrire – dans le texte en ses formes vivantes,
explosantes-fixes sur la page –, est présente et insistante, voire pour moi lancinante,
dès le début.

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Dans Léman, qui inaugure la série, la question
centrale – qui s’articule à celle de la paralysie
que le lac implique et signifie – est celle qu’un
ami chinois et moi nous – nous – posons, à
Wuhan puis à Pékin devant le « Lac sans nom »
: quel sens nouveau, autre, pouvons-nous donner
à cette aspiration salie, à ce mot trainé dans la
boue des régimes totalitaires : « communisme ».
C’est bien ce autour de quoi tournent – la toupie
serait une des images les plus appropriées au
mouvement de ces livres –, les trois titres que
vous citez, mais aussi, par exemple, de façon
très explicite, celui qui les précède
immédiatement, Film à venir, en 2007, dont le
huitième chapitre est consacré à la mort du jeune
lycéen – et militant communiste révolutionnaire
– Gilles Tautin poussé dans la Seine lors de
l’occupation de l’Usine Renault de Flins en juin
1968 par les gardes mobiles. Ainsi restitués à l’ensemble du cycle oui, les trois
derniers volumes, Tarnac, Le livre des cabanes et Trouver ici sont très fortement
liés à « la question révolutionnaire », qui s’est
réimposée à partir de 2008 pour moi (lors des
arrestations dans mon village d’enfance, au cœur du
plateau corrézien, village marqué par les combats de
la résistance durant la Guerre, sur une terre de
tradition communiste). Il s’agit donc d’abord de
déclarer que nous sommes de fait en grève, ou en
guerre, contre l’ici des ruines et des oppressions.
Ainsi, poétiquement, « nous faisons pousser des
ronces », nous voudrions pratiquer « l’écriture à
fragmentation ». Mais ici est aussi, autrement, notre
horizon d’utopie concrète. « Ici », dans les trois
livres, est le nom de ce lieu sans lieu vers lequel
nous nous dirigeons sans fin, où nous construisons
des cabanes, vers lequel nous ne cessons de nous
déplacer, où nous partageons le présent, où nous
voulons la politique « simple comme une gorgée

d’eau », au bord de la rivière.

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La réflexion politique traverse le texte avec des propositions poétiques qui sont
aussi celles de luttes et de résistance. On y retrouve Tarnac mais également des
références – Rosa Luxemburg notamment – et des énoncés explicitement
politiques, sur le fascisme, le référendum, etc. Une dimension onirique semble
également présente par exemple dans sections sa voix dans l’eau, L’histoire de
la poussière. Cet ensemble poétique se compose de 11 sections indépendantes.
Comment s’est opérée précisément la composition de ce livre ?

« Politique » est en ouverture ou prélude, c’est bien le


premier mot du texte, précédé, en épigraphe, de ces deux
vers de Maïakovski : « La politique est simple / Comme
une gorgée d’eau ». On voudrait qu’il en soit de même de
cette façon d’être à l’écriture, à la « poésie », qu’elle coule
de cette source-là, depuis cette première page qui pose que
tout – ce qui suit – doit être entendu à travers ce filtre, à
l’aune de cette vibration, de cette musique, que les
« références » – Rosa Luxemburg ou paysage de camps
dévastés – viennent explicitement en surface – comme il
arrive en effet –, ou pas. La musiquede tout – une fois
réduite la musique ou « poésie » qui se donne pour telle –
est ce qui devrait affleurer en surface, et gagner l’ensemble
du texte, jusqu’en ses plus infimes veinules. C’est pour moi
une leçon de John Cage, une certaine leçon de pratique « réeliste » comme je la
comprends. Rien de vraiment « onirique » dans tout cela, même s’il arrive que le
mot « rêve » soit prononcé. Il s’agit seulement du tremblement de la pensée ou de
la vision – comme de cet arbre qui s’appelle un tremble – et du flottement de la
description qui en résulte.

A partir de là, le livre s’élance « vers ici », franchissant des grilles, parcourant
les lisières, s’enfonçant au cœur d’une ou de mille forêts, champs de fougères, talus
et ruisseaux. La « composition » est musicale – au sens que je viens de dire –, elle
juxtapose des suites de moments – un même parcours fait de stations et de chemins
qui se recoupent, se croisent, se recouvrent – jusqu’à la séquence finale, En
vraie pauvreté, qui, prenant prétexte d’une installation contemporaine due à l’artiste
Claire Cuénot, vient clore, mais aussi ouvrir, cet ensemble sur la note franciscaine
– nudité/simplicité/pauvreté. La figure de Claire – d’Assise – répond ici,
fraternellement, à celle de Rosa, la révolutionnaire amoureuse des insectes et des
fleurs. En ce sens, je ne parlerais pas de « sections indépendantes », mais
des chapitres d’un récit lacunaire et non linéaire, qui relance et prolonge le propos
des livres antérieurs.

Il m’est difficile de décrire maintenant avec précision les différentes opérations


de montage qui m’ont conduit à la composition définitive du volume, il me semble
qu’elles sont proches de celles qui doivent présider au dernier moment de l’écriture

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d’un film scénario/tournage/montage, c’est au montage, souvent que l’essentiel se
dessine, rythme, vitesse, ellipses, répétitions, recherche des équilibres ou des
déséquilibres, etc. Tel qu’il se présente, Trouver ici tend à restituer formellement,
ensemble, l’errance et la tension, la contemplation et l’aveuglement, l’odeur du
goudron froissé, l’odeur humide et froide des fougères, aussi bien que la rumeur
lointaine d’une émeute à Fergusson dans le Missouri.

Des propositions sur la poésie s’insèrent dans la structure du texte poétique,


sur la langue, revendiquant « l’obscurité plate du langage », pour une écriture
« à fragmentation » ou encore une « poésie brutale », à l’encontre d’un lyrisme
« poésie en sachets ». Quelle place occupe la dimension critique et réflexive
dans ce dernier livre ?

Elle occupe, comme dans tous les livres du cycle,


depuis Léman, une place essentielle. Sans doute, avec
le temps, la nécessité de l’énoncé proprement négatif
– à l’encontre de la toujours proliférante poésie en
sachet et de l’abus du stupéfiant lyrique – se fait-elle
moins pressante. L’affaire est entendue, et rien jamais
ne pourra définitivement neutraliser les relents idiots
de la chansonnette et du bel canto. En revanche, en
effet, sur le versant positif, réflexif, la question de –
ou à – la langue et à l’usage qu’on en peut faire,
comme outil perçant et creusant dans le dur et le cru
et le nu du réel, reste très actuel, actif, critique en ce
sens. La langue reste évidemment notre seule arme,
ou notre arme principale, dans la situation où nous
nous trouvons, et je renvoie ici à ma réponse à votre première question. La lecture
et l’exploration d’un réel énigmatique, l’avancée tendue dans l’obscurité des
choses, dans le brouillard parfois blessant des situations, impliquent que nous
restions vigilants, et aussi conscients que possible de ce que nous faisons. Et que
nous fassions partager cette conscience aux quelques lecteurs qui viendront vers
nous et voudront partager nos cabanes.

C’est de ce côté, celui des propositions, que se déploient les formules sur la poésie
« à répétition fragmentée », sur la langue « déshabituée », sur le son blanc de la
prose en prose, ou sur le bruit de « cailloutis de sens brisé » que font les poèmes
d’Emilie Dickinson – Emilie, une autre des figures filantes entre les lignes
de Trouver ici, avec Rosa et Claire. Parmi les points nodaux de cette poétique
inscrite, il en est un qui fait explicitement retour, celui de l’appropriation, et/ou de
la reproduction de segments antérieurement écrits, ou simplement croisés, ou
sérieusement et dès longtemps et très profondément intériorisés dans la mémoire

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sensible, dans la mémoire lectrice. Au chapitre 2, « La nuit commence à peine », on
lit ceci, dès sa première page : « Chaque ligne contient d’autres lignes / Chaque
ligne contient la mémoire d’autres lignes / Le bruit qu’elles font est comme celui
des feuilles écrasées ».

Je n’en donnerai qu’un seul exemple : le segment qui donne son titre au chapitre 6,
« L‘histoire de la poussière » appartient à Claude Royet-Journoud, dans son
livre Kardia, publié par Eric Pesty en 2009, Kardia qui devient ensuite le premier
chapitre de La finitude des corps simples, publié chez P.O.L. en 2016. Dans le livre
de Claude, un corps sombre dans un sommeil qui ressemble à l’agonie : « Ce livre
contient l’histoire de la poussière ». Ainsi, comme depuis 1972, avec Le
renversement publié chez Gallimard, les mots de ce poète, des poussières de mots
et de phrases, viennent à moi, me traversent, se déposent à l’intérieur de mon
propre texte. Il n’est pas question pour moi de citation, c’est une façon
définitivement radicale d’être au corps, aux articulations, à la lettre, au drap, au
froid, aux vitres brisées. Nous circulons ainsi de pièce en pièce, de serre en fond de
barque, de jardin clos – « le grand carré n’a pas d’angle » – en poussière qui vole.
Je dis parfois que nos livres sont des livres d’images sans images. Quelque chose

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invisiblement a lieu, donne lieu. Je travaille – ne peux travailler que – dans ce type
d’échange, cela est de l’ordre de la transfusion.

Plusieurs listes s’inscrivent dans le texte : liste de « lieux sans nom », « la liste
des objets utiles », « la suite des listes possibles ». On peut noter également la
forme d’un journal fragmentaire avec une énumération de dates et de faits,
l’ordre chronologie n’y étant pas systématiquement respecté. Ce qui pourrait
être aussi une forme se rapportant à la fois au biographique et au champ
social, politique et artistique. Quel statut occupe cette liste au regard de
l’ensemble du texte ?

Oui, la liste est devenue – ou redevenue parce que


c’est une pratique bien ancienne – un marqueur de
modernité formelle, j’en rencontre un peu partout
de toutes sortes, mais je ne crois pas que ce soit une
mode, ni même, comme je l’entends dire parfois,
une simple facilité ; plutôt sans doute une forme
d’époque, rendue possible et nécessaire par la
prolifération des objets et l’évaporation du sens,
l’insignifiance apparente d’une réalité à la fois trop
pleine et très vide. Les listes qui m’ont le plus
impressionné sont celles qui se trouvent dans le
magnifique Anachronisme de Christophe Tarkos,
nombreuses, variées, et en composition – tressage –
avec un récit d’allure autobiographique, qu’elles
scandent et minent, ou contre-disent d’une étrange
manière.

Dans Trouver ici, il n’y a pas à proprement parler de listes, il y a des embryons de
listes, et surtout l’évocation de listes possibles, mais non actualisées. En revanche,
oui, il y a dans ce livre la reprise, sous la forme d’une liste de faits, de lieux,
d’événements, concernant « ma » propre histoire, ou ce que j’en sais ou crois
savoir, de pages « chroniques » – chronologiques mais dans le désordre,
anarchiques si l’on veut, parce qu’elles vont aboutir à l’évocation d’un « objet
anarchique » emprunté au poète Anne-Marie Albiach – provenant de livres
antérieurs et regroupées en un seul massif, ou liste de listes, hétérogène, centrifuge.
Un « ici » pluriel et paradoxal, vécu jusqu’au vertige, comme dans un de ces avions
d’enfance, les manèges au village, en été : Tourette, Tournelles, Tarnac, Flins,
Pékin, Marais parisien, Caravage, Chris Marker, Kurt Kobain, Steve Reich,
Rossellini, Beuys, Bill Viola, Albiach, Rosa, Claire, Angèle de Foligno, Olson, and
so on. Cette liste, si c’en est une, inscrit la matière du livre, le récit sans récit dont

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le livre est le support et le medium, dans un présent qui déborde, un présent sans
limites, un chaos temporel, « un bruit cassé et demeurant ».

Le texte semble explicitement par endroits adressé, en particulier à Leslie


Kaplan dont l’une des sections – « L’usine » – se réfère au titre de son premier
livre paru en 1982, L’excès-L’usine, ou à Justin Delareux au début du volume
mais aussi dans l’insertion d’une image. Des collaborations avec d’autres
plasticiens – Claire Cuenot, Giney Ayme entre autres – semblent marquer
l’origine de certaines sections du livre. Dans quelle mesure le travail d’écriture
se fait-il nécessairement dans une approche, sinon
collective, dans le dialogue ?

En répondant à votre troisième question, je crois avoir


indiqué, à propos notamment de la poussière et de
Royet-Journoud, ce qu’il en est d’un texte qui
s’écrit aussi dans les mots des autres, dans
l’appropriation, la relance, la recontextualisation d’un
déjà écrit qui n’est pas moins déjà là que le bois du
Chat ou le pont Lagorce, la Vienne ou les maquis de
bruyère, ou encore une « jungle à Dieppe » ou le
Landwehrkanal à Berlin. Le texte est hanté. Et les voix
qui le composent dialoguent entre elles, d’abord.

Quelques lecteurs se souviendront peut-être que deux


lignes de L’excès-L’usine étaient en exergue à mon
livre Tarnac, un acte préparatoire. Ce livre de Leslie Kaplan ne cesse de me faire
signe : « et maintenant ce livre est en moi ». L’usine est un morceau d’espace et de
matière, un essaim tourbillonnant dans la poussière des « ici ». Alors en effet, non
seulement l’écriture absorbe et travaille le dialogue de ces voix mais, depuis la
solitude radicale de celui qui écrit, il y a cet appel – oui, cette adresse – à la
population de ses morts – Denis Roche, Edouard Levé, etc. – et de ses vivants
présents et absents : Leslie Kaplan, Christophe Hanna, etc. C’est à eux, et en eux,
sinon pour eux que j’écris. Plusieurs, des artistes, peintres, sculpteurs, graveurs, ont
participé à l’aventure de l’ici, en chemin vers le livre tel qu’il se présente
aujourd’hui : Claire Cuénot, Agathe Larpent, Giney Ayme, Jacques Clerc, etc. Ils
ont intensément contribué à son existence, ils m’ont aidé à voir ce qui pour moi
reste et restera invisible, informulable, insensé, ils ont donné forme à tout cet
infigurable. Reste, dans la version ultime – mais toujours en instance de rebond –,
une seule trace apparente et brouillée, en laquelle viennent se déverser toutes les
autres, le palimpseste de Justin Delareux. « Je sais que chaque ligne est la mémoire
d’autres lignes, que chaque corps est la mémoire d’autres corps ».

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Si Trouver ici poursuit un cycle d’écriture, un nouveau livre est-il actuellement
en cours ? De façon plus générale, quels projets, individuels, en collaboration ?

Oui, bien sûr, j’ai progressivement compris – et admis – que le cycle était comme
un seul livre, et que la matrice du livre suivant était dans le livre précédent, et qu’il
me restait toujours à « trouver » ce qui est là, en réserve, en attente, en gestation, en
« actes préparatoires », pour le travail « en cours » et les feuilles « à venir ». Il y a
donc toujours de l’insurrection qui vient, avec la repousse de l’herbe, au printemps.
Mais il va de soi que les contours du livre en cours d’écriture ne sont pas définis à
l’avance et que je ne peux rien en dire avant qu’une certaine masse critique
n’impose quelque chose comme une arête centrale dont je me rendrai compte
qu’elle peut organiser tout l’effort, aimanter les fragments épars, révéler les régions
secrètes et les liens cachés et les chemins de traverse, et « les restes brûlants ».
Ceux par quoi le récit ne peut que commencer à (re)commencer, à se redéployer en
lisières. Parallèlement à ce neuvième volume encore anonyme, je travaille à un
livre entièrement consacré à l’œuvre de Denis Roche, écriture et photographie, dont
j’aimerais qu’il soit sous-titré – mais rien n’est jamais sûr – « Éloge de la
véhémence ». Denis Roche est à mes yeux un intervenant essentiel – dans la mise à
mal de l’institution poétique –, un artiste intransigeant, intempestif, radical,
« ailleurs, nulle part, seul », selon ses mots. Il doit nous accompagner dans notre
gymnastique quotidienne : « Je me suis mis sur la poésie, à la verticale, tête en bas
et m’en servant tantôt comme d’une vrille pour la perforer, tantôt comme d’une
meule pour l’abraser ».

Jean-Marie Gleize, Trouver ici – Reliques & lisières, éditions du Seuil, avril
2018, 224 p., 20 €.

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Quatrième mois de l’année civile, avril est également le quatrième mois des
calendriers julien et grégorien. De Jules (César) et de Grégoire (XIII), qui ont en
commun d’avoir donné leur prénom à une éphéméride et d’être morts dans
d’atroces souffrances. Surtout Jules César.

Un peu d’histoire :

À l’origine, et juste pour emmerder les encyclopédistes, avril était le deuxième


mois du calendrier romain, venant a priori du latin aprilis, en l’honneur de la
déesse Aphrodite ou, peut-être, selon les adeptes du pastis par beau temps, du verbe
latin aperire (« ouvrir » en Gaffiot dans le texte). Mais les avis sur l’origine précise
du mot avril divergent autant que les résultats des sondages sur l’honnêteté de
Laurent Wauquiez. Entre Ovide et certains animistes, on assista, sur le sujet, à des
combats sémantiques importants : le poète antique prétendait qu’avril était dédié à
Vénus tandis que les adorateurs de la nature s’en remettaient à une conception
naturaliste liée à la terre, aux éléments, aux saisons et à son renouveau. Quelle que
soit l’explication, sachez que depuis Aristote, la nature a horreur d’Ovide.

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Avril est mondialement connu pour son jour du poisson, qui cette année est tombé
un dimanche juste pour embêter les adorateurs bêlants de l’agneau pascal. Ce qui
en revanche a ravi les pisciculteurs dont l’avenir s’est fortement assombri depuis
que les écologistes et les éleveurs bovins (correction : les éleveurs de bovins,
NDLR) font pression pour interdire la pêche au thon rouge sous le fallacieux
prétexte de vouloir protéger les scombridae de l’appétit croissant des mangeurs de
sushis inconséquents et internationaux. Ce lobbying n’a pas été sans conséquence
sur le pouvoir d’achat de certains professionnels de la mer, tels Ronan et Maïwenn
Le Plouec, sardiniers de pères en mousses à Pont L’Abbé dont le revenu
minimaliste ne leur permet plus de s’encanailler deux fois l’an à la crêperie Ker
Gluten ou au Karaoké Bar de Quimperlé. Parce qu’ils aimaient pousser la
chansonnette en revenant de la criée à l’occasion.

Le 1er avril est aussi ce jour imbécile où il est coutume de faire des plaisanteries ou
des canulars en toute impunité à son entourage. Ce jour-là, les enfants accrochent
des poissons en papier dans le dos des personnes dont ils veulent se moquer
(généralement leurs géniteurs marris ou leurs petits camarades) en découpant des
mérous difformes dans le dossier Martin de papa qui trainait sur le canapé du salon
avec les ciseaux de cuisine de maman. Car la mère est nourricière.

Le 1er avril, le gouvernement en profite généralement pour annoncer des


propositions de lois iniques et des augmentations du gaz non moins injustes tandis
que la majeure partie de l’électorat se demande si c’est du lard, du cochon, s’il est
vrai que Cyril Hanouna est intelligent, ambitieux ou populiste ; s’il est avéré que
des archéologues ont découvert l’entrée d’un tunnel reliant la Corse et l’Italie ; ou
si la rumeur selon laquelle le président en exercice serait celui des riches ou des très
riches est vraie, fausse ou une punchline bien préparée de la part d’un ex-président
en promotion pour son dernier livre.

Mais surtout, avril est le mois du sempiternel dicton qui veut empêcher les
naturistes d’aller s’exhiber gaiement sexe au vent et pâleur corporelle en étendard
avec une totale absence de complexe dans des carrés de verdure urbaine dès les
premières chaleurs revenues.

Au motif qu’« en avril ne te découvre pas d’un fil ; en mai, fais ce qu’il te plaît ; en
juin, tu te vêtiras d’un rien », la pudibonderie ambiante et la proverbialité
traditionnelle ont bridé des générations entières d’hédonistes qui se sont résolus à
ne se mettre à poil que dans les espaces qu’on voulait bien leur allouer, plages
réservées, villages nudistes et autres enclos libertaires voire libertins du sud de la
France ou de l’est de l’Allemagne… Afin de les préserver sûrement du regard
libidineux ou envieux des pratiquants du costume trois-pièces avec crucifix au

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revers, de la bure intégrale ou du voile pudique jeté sur le spectacle naturel du corps
nu jouissant sans entraves vestimentaires matérialistes. C’est pour cette raison que
de nos jours, les hommes et les femmes portent fièrement des strings ou vont cul-nu
sous leurs habits de travail jusqu’aux prochaines vacances. Histoire d’affirmer leur
droit à exercer une liberté qu’on leur dénie la plupart du temps en dehors des heures
de bureau et puis aussi pour battre en brèche l’idée rance selon laquelle les victimes
sont les premières coupables de leur agression.

Quoi qu’il en soit et ce n’est pas la fête du travail qui approche à grands pas sur le
pavé battu par les centrales syndicales ou les insoumis à cotisations qui me
contredira, rendons à César ce qui appartient à Julien : les événements de mai 68
ont commencé un 22 mars, c’est vous dire si avril a été oublié par l’histoire.

Vivement le moi de mai !

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Un peu d’histoire :

Le mois de mai est aussi appelé « mois de Marie » et fut longtemps réservé aux
communions et baptêmes. Il faut dire que le mois de mai – et c’est encore plus vrai
avec le dérèglement climatique – connaît des températures élevées que l’on n’avait
plus connu depuis mai 1431 (autour du 30) et la fournaise rouennaise qui a vu
l’égérie à son corps défendant du Front National brûler de sa passion pour le Christ
et à petit feu.

Notons au passage pour rester dans le domaine religieux, que mai a souvent été un
mois propice au surnaturel puisque c’est en mai à Fatima que trois jeunes bergers
ont été témoins d’une apparition mariale et que c’est au cours de ce même mois
qu’Emmanuel Macron a été élu président de la république française en 2017… Il
faut toutefois noter, avant que les mauvaises langues ne voient des symboles là où
il n’y en a pas, que ce n’est que pure coïncidence si les organisateurs des

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traditionnels défilés revendicatifs ont choisi la fête du travail pour manifester et
égrainer leurs desiderata en cortège, au début d’un mois célébrant ceux qui ont vu
la Vierge. Là encore, les avis sont très divisés, selon qu’on est manifestant ou de la
préfecture de police. Dans tous les cas, y en a païen pour rattraper l’autre.

Le saviez-vous ?

Le 3 mai célèbre la Journée Internationale de la Liberté de la Presse depuis


1994. Le 3 mai, les politiques de tous bords qui le reste de l’année déversent leur
haine du quatrième pouvoir qui les dérange avec de bêtes questions sur le
financement de leur campagne viennent ripoliner leur image de démocrates
bienveillants en disant tout le bien qu’ils pensent de la nécessité d’avoir une presse
libre (à condition qu’elle ne reparle pas du financement de leur campagne ou du
statut d’auto-entrepreneurs de leurs porte-paroles). En mai 2018, la liberté de la
presse est d’ailleurs devenue un thème majeur dans les discours des élus qui se
divisent en deux camps : celui des dénonciateurs de fake news et celui des
colporteurs de post-vérités. Souvent les mêmes.

Vous apprends-je que le 3 mai est étonnamment le jour du chamerops qui désigne
le quatorzième jour du mois de floréal dans le calendrier républicain ? Chamerops,
du nom de l’espèce de palmier nain ridicule en appartement et grotesque en
extérieurs, est tombé dans l’oubli avec raison, valant au pire 18 points au Scrabble,
mais peu facile à placer dans une conversation qui ne traiterait ni de la révolution
française ni d’horticulture. Pour information, le chamerops peut être exploité pour
la production de crin végétal qui servira à rembourrer les coussins Ikéa, les
fauteuils Chesterfield et les matelas Mérinos de la moitié supérieure du globe
terrestre ou à la fabrication d’objets tressés tels que nattes, paniers ou cordes à
sangler les bœufs faméliques de la moitié inférieure. Afin d’être complet, en tant
que plante alimentaire, sachez que le bourgeon apical des jeunes plantes,
blanchâtre, est comestible cru ou cuit mais sans intérêt gustatif. Comme les lignes
qui précèdent.

Enfin, la rumeur selon laquelle Charles Aznavour aurait écrit fin avril une chanson
intitulée « Mes amis, mes amours, mais en mai… » avant d’opter pour une version
moins polie ne serait que pure invention de la part de l’auteur de cette chronique.

Vivement le moi de juin !

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Pour mémoire, Burger Quiz, c’est ce jeu drôle, potache, absurde, qui fleure bon ce
temps que les moins de 15 ans ne peuvent pas connaître à moins d’être allé sur
Internet glaner des séquences datant du Canal Plus historique, quand la chaîne à
péage innovait encore avant de sombrer dans le Bollorisme – qui est à la télévision
ce qu’Alzheimer est à la médecine : un mal sournois dont ceux qui en souffrent ne
se souviennent même plus qu’ils en sont atteints.

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Burger Quiz, c’est ce jeu où les questions sont potentiellement aussi voire plus
drôles que les réponses, avec un talent d’écriture dans le conducteur qui ferait
presque croire à l’existence d’éventuels dieux de la blague et autres rois du gag. Il
faut dire que la promesse d’il y a seize ans est toujours tenue : le décor de fast-food
pour rire, la voix off de Bruno Salomone et le maître des lieux n’ont (presque) pas
pris une ride et le talent des invités n’est même pas forcé. Si l’on devait comparer
Burger Quiz avec d’autres programmes toujours diffusés en 2018 malgré leur âge
canonique : on est loin de Michel Drucker et son canapé dominical défraîchi ou de
Laurent Ruquier et ses duos de comiques intervieweurs successifs ; on est très loin
de Thierry Ardisson et ses vannes intrusives ; on est à des années lumières de Cyril
Hanouna et de son plateau de chroniqueurs aux ordres du MC de C8.

Dès son retour à l’antenne la semaine dernière en prime time sur TMC, les réseaux
sociaux ne s’y trompent pas (hors les quelques imbéciles qui ont crié au scandale
sur Twitter sur le mode « oh lala la quelle honte de mettre juif et arabe dans la
même phrase ! ») : pas de promo (ou très peu), pas d’humiliation, de l’humour, de
la rigolade, de l’auto-dérision, du second, du millième degré. Bref : un programme
de divertissement pur qui ne tape sur personne (sauf les buzzers à l’occasion), qui
rassemble et rit avec tout le monde. Au lieu de rire de voire contre en invitant au
suivisme bovin et en divisant les spectateurs en catégories jusqu’au sectarisme avec
les fans (zouzes) d’un côté et le reste des imbéciles de l’autre.

Mais la chose la plus extraordinaire dans le retour de Burger Quiz, c’est ce qui ne
se voit pas immédiatement à l’écran : le format court (même diffusé à raison de 3
épisodes chaque mercredi) est assurément en accord avec notre époque avide
d’immédiateté, de réactivité (le hashtag a été immédiatement propulsé en TT le 25
avril dernier) ; l’écriture collective soignée et percutante de Dan Andreï, Max
Chabat, Cyril Cohen, Ambre lazaret, Benoît Ouillon et Alain Chabat ; la qualité de
l’humour et le respect des auditeurs ; et le fait que TMC (donc TF1) ringardise ses
concurrents directs de la TNT voire les ex-chaines hertziennes, avec le pari très très
osé de remettre au goût du jour
un programme devenu mythique.

Sur les 10 meilleures audiences


du 25 avril dernier, le classement
était le suivant :

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On serait dans le camp des détracteurs de mauvaise foi ou des critiques faciles, on
pourrait débattre autour de l’adage « faire du neuf avec du vieux » car pendant
qu’on retrouvait l’ex-chef de Les Nuls dans son élément sur TMC, une autre
résurrection d’un programme un temps défunt, La Carte aux trésors, est venue
tutoyer M6 qui a réalisé la pire audience de l’histoire des finales du concours de
cuisine emblématique de la chaîne tandis que le concert d’adieu de Michel Sardou
sur C8 a fédéré 700 000 téléspectateurs de moins que le quiz à Chabat et consorts.

En attendant les épisodes 4,5 et 6 diffusés ce soir à 21 heures sur TMC, avec un
casting mêlant les burgerquizistes d’antan et la nouvelle génération, on peut d’ores
et déjà affirmer que passé l’effet curiosité, Burger Quiz saison 2 a d’ores et déjà et
paradoxalement gagné la bataille de la créativité en remettant le couvert et au goût
du jour un programme vieux de seize ans. Avec tous les défauts qu’on aime et qui
en font son essence et sa qualité : esprit foutraque et vannes gonflées, enchaînement
de perles cultes par avance, retour des fausses pubs labellisées et ping-pong verbal
avec les potes Foïs, Darmon, Baer, Barthélémy et les petits nouveaux émus et fiers
d’être conviés à la table Ketchup ou sur le banc Mayo pour de la franche et bonne
marrade. Et c’est ça qu’est bien.

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Silence et peau, deux mots sans liaison, échoués, éparpillés en constellation sur la
page blanche liminaire, au seuil d’un récit qui d’abord bafouille tel un nouveau-né,
avançant sans syntaxe ni sujet, ni point ni virgule, un nouveau-né qui simplement
bute sur un corps, « pas n’importe lequel le corps de la mère dans la cuisine un
corps qui fait fonction de mère étendue sans couleur entre les deux mots qui
dérivent à la surface d’une parole manquante ». Cette parole manquante, c’est la
langue maternelle, la langue confisquée à la mère : « mère drapée d’une jolie
langue qui ne lui appartient pas un vêtement pour lui tailler la langue sur mesure
dépossédée de l’enfant par la syntaxe territoriale nationale patriotique ».

Alors le Récit prend sa majuscule et s’articule en suivant les lois de la grammaire à


la recherche de cette soustraction de la langue, de ce désir de langue inscrit dans la
peau du silence maternel. Le Récit raconte autant la fille, la mère et la mère de la
mère que sa propre venue, son propre cheminement dans la langue, sa texturation
faite de jonctions et de hiatus, de lésions et de liaisons. Surtout quand la langue ne
va pas de soi, surtout quand elle s’articule à la mère. Est-ce que la langue et la mère
font la langue maternelle ? C’est un beau piège que la langue a tendu à la mère ; ça,
le Récit l’a bien compris. Et il fait avec ce trou, ce fossé, ce silence, cette
disjonction dans la langue de la mère qu’il ne cherche pas tant à combler qu’à
ramifier, à l’aide d’une syntaxe qui ne serait ni territoriale ni nationale ni
patriotique, mais une syntaxe qui bifurque, qui boîte, qui danse.

Aussi les mots surgissent-ils d’abord en surface – mais depuis des profondeurs
ancestrales, historiques, filiales et/ou mythiques, depuis la marche syntaxique des
chasseurs de la préhistoire qui a « écrasé la musique maternelle », depuis Lilith, la
première femme rayée du récit afin qu’Eve lui soit substituée –, ces mots émergent
comme sur une peau, puis peu à peu, pas à pas, se relient, dévient, s’assemblent, se
divisent. Et le Récit ramasse d’autres mots en chemin, parfois les rejette, et c’est
comme si ces mots rencontrés par lui avaient été abandonnés, oubliés ou figés, et
qu’il fallait leur trouver une nouvelle place, une nouvelle articulation, les re-cycler
en quelque sorte. Ce qui fait du Récit un résidu, le Récit est ce qui reste.

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Mais ce reliquat, cette relique, n’est en rien figé, institué, territorialisé, il est au
contraire itinérance, mouvement nomade, traces, à la fois dessin et stylet traçant
lignes, droites, courbes, pleins et déliés, blancs et ratures. Et tout cela commence à
former des nervures, les nervures dans la peau dans le silence de la mère. Le refus
de l’érection, au sens de mouvement ascendant, autoritaire, visant à établir et
statufier ce qui s’écrit de désir et de parole, se lit à travers le statut accordé au
« je », instance du discours d’où émane le désir d’écriture, « je » de la narratrice –
fille de sa/la mère – qui questionne sa filiation tout en réfutant tout emprise du
« pronom possessif ». Ce « je » destitué de son autorité, de sa mainmise sur le récit,
se fait dialogique, toujours en circulation, en relation : « je est toujours le début
d’une marche dans la langue », « je » marche avec le Récit qui est comme cette
troisième personne à qui l’on confie quelque chose, un petit rien, à peine deux mots
qu’il doit tenter d’élucider en arpentant. Alors il se fait transhumance, suivant le
chemin de la fille à la mère, de la mère à la fille, dans des allers et retours qui
finissent par dessiner quelque chose, ces nervures justement, ces veines, qui
permettent une nouvelle circulation, presque une respiration.

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Tous ces aspects font de ce texte une raisonnance plus qu’un raisonnement sur la
langue, sur le corps-mère, leur maturation et leur histoire, sur la dite langue
maternelle à qui l’on a coupé la langue. Il évoque et convoque le désir de ce corps
langue qui échappe à la loi grammaticale du Père (et du fils et du saint esprit), qui
circule dans la langue sans jamais édifier ni réduire au Même. Ce désir qui a été
soustrait de la langue et virginalisé par les purs esprits sous forme de Muses
vaporeuses.

La maternité prend dans ce texte une résonance bien plus vaste que ce que lui
accorde le discours commun en tant que circonstance, expérience, voire condition
d’existence d’une femme. Cela n’a rien à voir avec l’idée que les femmes seraient
vouées, destinées à la maternité, comme si c’était leur devenir, non, tout au
contraire, c’est comme si c’était un passé en-deçà du passé qui surgissait, comme
un retour, un revers, un mouvement non téléologique, avançant à reculons à la
manière d’une spirale qui fait retour sans retourner au Même. Oui, peut-être que la
« maternité », lien mère-fille ici, en tant que symbolique mais aussi corps, rapport
au corps, est un mouvement, une circulation. Une mémoire à venir sans territoire
passé, une mémoire-relation sans filiation ni chronologie, sans héritage surtout, une
mémoire qui ne relèverait pas d’un champ mental, mais d’un champ corporel sans
quoi le désir reste orphelin. La fille le sait. A son poignet, le tic-tac de la montre, la
toute relique filiale, lègue de l’aïeule précieusement transmis par la mère, écrase le
battement de son cœur, si bien qu’à peine reçu elle s’en débarrasse, l’enfouissant
clandestinement et nonchalamment dans le vieux pot de fleurs fanées empli de
détritus, juste à la sortie du cimetière.

« C’est la route qui a départagé les mâles des femelles. La langue, les femmes ne la
possédaient pas au départ, la langue déroulée sur la route, elles l’ont acquise à force
de marcher, acquis la syntaxe déroulée sur la route pour suivre les hommes. […] La
guerre des sexes à commencer avec l’écriture ». Hiatus de la langue maternelle,
celle confisquée aux mères à qui les pères ont fait croire que c’était la leur pour
qu’elles la transmettent comme une Relique à la descendance, sans une virgule de
moins ni un point de trop, afin qu’elle demeure intacte dans leur giron qu’ils ont
voulu vierge. La verge et la vierge, c’est peut-être cela le malentendu de la langue.
Pourtant, cette langue, à y regarder de près, en mettant tout à plat, en lui ôtant sa
tige, on remarque qu’elle est sans territoire propre, or les guerres proviennent
toujours d’une question de territoire, d’un désir d’appropriation.

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A ce titre, le récit de Claire Tencin ne se réclame
nullement d’une pensée féminine (le Récit a rayé le
dit adjectif), j’ajouterais au sens où on voudrait
encore enfermer les femmes dans une spécificité
mineure (ou majeure), mais il faut bien constater
qu’il y a une pensée universelle qui s’accorde
essentiellement depuis toujours au masculin, et
cette pensée a un besoin urgent, dans sa structure,
dans son contenu, de se fracturer, de s’ouvrir au
divers, à la diversalité par une politique/poétique de
la proximité (plutôt que de la propriété), du proche
(vs la frontière), de la similitude (vs l’identique), de
l’immanence (vs le méta- et la transcendance), de
l’intime (vs la loi), pour en finir avec l’atavisme, la
démarcation et le retour au Même. Et si le cerveau
n’est pas biologiquement sexué, il pense avec/depuis le corps, il pense aussi avec
des schémas préétablis, appris, répétés, des schémas désincarnés comme dieu le
père qui ne s’incarne qu’en homme. Est-ce cela être asexué ? Du masculin sans
pénis ?

Les corps-désirs des femmes ont leurs mots à dire, et ça ne les concerne pas elles
seules, ça concerne tout le monde. Quand je parle dans un corps de femme, je parle
en tant qu’existant, je énonce son existence comme tout autre je, et tout je parle
dans un corps sans qu’il soit pour autant besoin de circonscrire, de territorialiser, de
tenir les comptes de ce qui est à je, tu, elle, il. Alors n’attendez pas qu’elle érige son
corps, qu’elle vous en révèle la mécanique cachée, il n’y a pas de mécanique parce
qu’il n’y a pas de machine, il n’y a pas de clôture, il n’y a pas d’objet, pas de sujet
non plus. Il y a une pensée qui prend corps dans la langue, une pensée désirante, et
c’est dans la relation qu’elle entretient avec ce désir que se noue sa relation aux
autres, au monde, au réel (ou au supposé réel qui n’est lui-même qu’une activation-
actualisation de désirs le plus souvent refoulés, structurés, ordonnancés, policés,
policiers, autoritaires, impérieux, impétueux, etc.).

Claire Tencin, Le silence dans la peau, Récit, éditions tituli, 2016, 80 p., 15,00

Autres ouvrages de l’auteure : Aimer et ne pas l’écrire, Montaigne et Marie,


éditions tituli, 2014 ; Ange Pieraggi, l’étoffe et la peau, Jacques Flament Editions,
2013 ; Je suis un héros, j’ai jamais tué un bougnoul, éditions du Relief, 2012.

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Le narrateur évoque son enfance dans la ville de H., ville du sud de la France,
située en face de l’Espagne, pays où lui et sa famille vivront pour une courte
période. Ses rapports avec les autres sont volontiers conflictuels, douloureux. Le
père est distant, plus ou moins absent. La mère est excessivement présente.
L’existence est vécue dans le désenchantement, une forme de souffrance, une
inadaptation fondamentale. Pourtant, il serait trop simple de ne voir ici que
l’évocation de souvenirs lointains, le récit de sentiments négatifs, d’une vie
familiale compliquée. Le rapport au souvenir renvoie à des situations passées, mais
le souvenir existe au présent : par le souvenir, le passé est en un sens présent et
demeure présent. Ce qui est plus précisément expérimenté par le souvenir, c’est la
distance interne au présent du souvenir entre celui-ci et ce à quoi il renvoie, à savoir
un passé qui n’existe plus. C’est cette tension, cette réalité du souvenir et du temps
tel qu’il est perçu et vécu par le souvenir qui intéresse Julien Thèves. Plus que les
souvenirs, c’est l’expérience du temps qui est l’objet de ce livre, un temps non pas
linéaire, successif, mais compliqué : le présent du souvenir implique un passé qui
ne passe pas, qui à la fois existe au présent mais échappe au présent, ici et hors
d’atteinte, le passé étant présent et ne cessant de fuir hors de la présence.

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Le présent n’est pas simplement présence, il est quasi-présence, expérience de la
présence de l’absence, expérience d’une présence-absence, d’un lointain qui est là,
ici, et ne peut être rejoint. La photographie, omniprésente dans le livre, est la
matérialisation de ce temps et de cette expérience du temps. Voir une photographie,
la dire, revient toujours à la voir et à la dire au présent : « Sur d’autres photos, il est
toujours en costume, toujours fumant, mais il est assis, avec d’autres hommes,
quelques femmes en robe de soirée, il a un diner d’affaires, il fume, il est avec des
clients importants, un homme fume un gros cigare… ». Cette phrase, qui mêle le
présent d’habitude et celui de l’actuel, qui glisse de l’un à l’autre, resserre
l’attention sur ce qui dans ce livre définit la photographie. Celle-ci représente ce
qui a été, ce qui n’est plus, renvoie à un passé révolu, mais est en tant que telle
présente sous les yeux, ce qui y est représenté l’est au présent, faisant du passé un
actuel qui échappe en même temps à cette actualité, ici et maintenant et pourtant
hors d’atteinte, définitivement passé. Avec la photographie, le passé se dit au
présent et ce présent est creusé d’une absence, d’un passé pour toujours hors
d’atteinte, mort.

Cette coprésence du passé et du présent dans la photographie, dans l’expérience


essentielle du temps qui est celle du livre de Julien Thèves, devient objet de
contemplation, de manière pure, sans prolongement dans une action, sans
réaction de défense. Le temps est contemplé et le narrateur, le sujet de la narration,
s’abandonne à cette contemplation qui le définit, le constitue. Ici, le narrateur n’est
jamais une présence, il est présent-absent, énonçant au présent l’enfant qu’il n’est
plus et qu’en même temps il est encore sans l’être, à la fois mort et vivant, là-bas et
ici, maintenant et autrefois. Le sujet du discours est un sujet scindé, traversé par un
temps divergent, un temps duel dans les flux duquel le sujet diffère de lui-même, se
différencie sans cesse de lui-même non pas successivement mais simultanément.

Le livre de Julien Thèves n’est pas un livre de souvenirs de plus, il est un livre du
temps. Il n’est pas un livre de plus centré sur le moi, sur le sujet, il écrit au contraire
la divergence simultanée et incessante du moi d’avec lui-même, du sujet pris dans
les flux incohérents du temps et qui par là ne cesse d’être aussi absent. Cette
expérience du temps, sa contemplation dont le narrateur ne peut s’extraire, dont il
ne cherche pas à s’extraire, empêchent l’adhésion simple au présent, l’action,
l’engagement habituel dans l’existence et selon ses normes. Ce qui arrive, ce qui se
présente est toujours vécu à travers le prisme d’un temps qui implique l’absence, où
ce qui arrive n’arrive pas, est habité d’un passé qui persiste par lequel ce qui se
présente reflue hors de lui-même. Ce qui arrive, les faits de l’existence, ne sont pas
dans ce livre l’objet d’une adhésion, d’une participation mais demeurent dans une
distance, sont l’objet d’une contemplation qui est toujours et encore celle du temps.
Le sujet est comme à l’écart de ce qui advient, à distance, traversé par l’existence
plus que participant à celle-ci (« Je regarde tout de loin »).

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C’est cette distance structurelle par rapport à l’existence que Julien Thèves appelle
« dépression » : « La dépression commence, ou elle se concrétise ». Pourtant, la
dépression ici est moins un état négatif – même s’il est douloureux –, un état de
moindre existence, qu’un certain niveau du rapport au monde et à l’existence, à sa
propre existence dans le monde : niveau auquel l’existence est contemplée, vécue
par la contemplation plus que par l’action. Il ne s’agit pas de se détacher de
l’existence, de s’en détourner dans une espèce de comportement morbide, contre la
vie, mais de contempler ce qui dans l’existence n’est pas habituellement vécu et qui
est le temps divergent, la coprésence permanente du passé et du présent. Julien
Thèves extrait de la dépression l’élément vitaliste de la contemplation, le temps
comme vie complexe de la vie. Et il écrit la vie du sujet qui est contemplation et
expérience du temps – sujet plus vivant peut-être.

Julien Thèves, Le pays d’où l’on ne revient jamais, éditions Christophe Lucquin,
avril 2018, 176 p., 19 €

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Ce qui est commun à l’ensemble des
œuvres présentées, c’est le souci de
contester la primauté du visuel sur les
autres sens, la façon dont le visuel
régule la hiérarchie des sens et du
sensible, l’ordre du monde tel qu’il
apparaît par nos sens et notre pensée,
la façon dont la vue exerce un pouvoir
sur ce que nous percevons et pensons.
Cette volonté de troubler la vue
implique la volonté de donner à sentir
ce trouble mais aussi de faire exister dans et par les œuvres d’autres façons de
sentir et de penser, de faire émerger des mondes sensibles et pensables structurés
par d’autres rapports entre les sens, d’autres configurations de la pensée.

Le changement d’échelle pour, par exemple, représenter des empreintes agrandies


(Clara Saracho de Almeida), ou le croisement de technologies contemporaines et de
techniques plus anciennes dans la photographie (Baptiste Rabichon) permettent de
troubler l’identité du visible, de rendre visible ce qui ne l’est pas habituellement. Ce
que nous avons l’habitude de voir, ce que notre œil est dressé à voir, n’est pas la
totalité du visible, et faire advenir à la vue ce que celle-ci ne saisit pas d’ordinaire,
ce qui n’est pas inclus dans les normes du visible, à la fois conteste ces normes,
l’identité de ce qui est perçu, le sujet percevant, et multiplie le monde en le rendant
inconnu. De même, comme le font par exemple, bien que de façons différentes,
Laurent Burkart ou Jules Cruveiller, produire une incertitude au sujet de l’espace,
c’est rendre la perception et l’identité de celui-ci incertaines, savoir précisément ce
que nous voyons devenant impossible, indécidable.

Troubler la perception, défaire le privilège


de la vue et des habitudes qui lui sont
attachées, a comme conséquence
d’empêcher les processus de
reconnaissance, l’identification, les
identités et les jugements. Cela a également
comme conséquence de court-circuiter les
narrations qui accompagnent pour nous le
visible, l’ordre d’un discours lié à l’ordre
du visible. Cet abandon et cette défaite des
récits qui accompagnent ce que nous
percevons – et qui est, de manière
privilégiée, soumis à la vue, à un certain
ordre du visible – traversent l’ensemble des
œuvres présentées : on ne peut plus dire

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qu’il s’agit de tel espace, que s’y déroule telle action, qu’y sont identifiables telles
personnes, tel genre, tel temps. Les espaces, les genres, les temps s’y multiplient et
se chevauchent, contraignant le jugement à se suspendre, forçant la pensée à
intégrer des possibilités et incertitudes nouvelles.

Ce sont les rapports – organisés en fonction d’un ordre qui privilégie la vue et la
reconnaissance – entre le visible, le langage, la pensée et le monde qui sont troublés
et dépassés, la thématique du dépassement des identités, de l’impossibilité d’un
récit univoque et normé, étant présente à travers l’ensemble des œuvres : dans les
photographies d’Anne-Sophie Guillet, dans l’œuvre présentée par Ariane Loze, la
carcasse de Citroën 2CV de Paul Duncombe qui est en même temps du végétal, un
biotope en voie de développement, la grotte/salon vidéo de Pauline Julier, etc. On
ne peut plus dire : « La 2CV est une voiture dans laquelle je vais m’installer, je vais
faire démarrer le moteur, je vais aller faire des courses avec, etc. », nous sommes
au contraire obligés, face cette 2CV de Paul Duncombe, que
nous voyonseffectivement, de produire un discours inédit, liant des propositions et
des réalités pour nous contradictoires, reliant le mécanique et le végétal, l’inerte et
la vie, le technologique et le biologique, etc. L’ordre des choses, l’ordre des sens,
l’ordre du langage sont recomposés. Le monde ne peut plus être phrasé selon la
logique et les catégories habituelles, selon les récits qui accompagnent et règlent
pour nous l’usage du monde. A travers l’exposition, le monde devient l’objet de
cadrages et décadrages incessants produisant une incertitude fondamentale, un sujet
mobile, une pensée sans cesse hors de ses gonds.

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Les objets sont privés de leur fonction, de leur usage, de leur maniabilité, de leur
signification, comme, par exemple, dans l’accumulation de chaises longues de
Thomas Wattebled ou dans l’œuvre d’Elise Eeraerts. Les identités et récits qui leur
sont liés sont bloqués, et de même les subjectivités construites en rapport avec ces
identités et récits. Il s’agit non pas d’empêcher tout récit mais de les faire proliférer,
d’en rendre possibles d’autres, c’est-à-dire d’autres imaginaires et mémoires,
d’autres pensées critiques autant que créatrices – de maintenir ouverte la création
de récits pluriels, de conditionner les récits produits à une dé-hiérarchisation des
sens, des mémoires, des discours, des subjectivités. Le monde n’est plus réduit à un
récit unificateur avec ses privilèges, ses hiérarchies, ses exclusions : il devient une
pluralité de récits et de possibles sans cesse en création. Le visible vacille sur sa
base et se voit envahi de visibles divergents, inventifs, libérateurs – débordé par
autre chose que le seul visuel.

Le monde apparaît constitué de rapports nouveaux, paradoxaux, énigmatiques,


signifiants ou non. Il est à voir autant qu’à penser, par-delà l’appauvrissement de ce
qui est vu et pensé « normalement ». Si d’autres mémoires, d’autres histoires,
d’autres temps, d’autres discours, d’autres dimensions du visible sont convoqués
par les artistes réunis à l’occasion de ce Salon, il s’agit aussi, pour un certain
nombre d’œuvres, d’inclure autre chose que du visible afin de défaire la
hiérarchisation des sens et le privilège de la vue qui informent notre expérience du
monde. Certaines œuvres se présentent comme des dispositifs sensibles pluriels, à
l’intérieur desquels le visuel se trouve contesté, interrogé, désorienté par sa mise en
rapport égalitaire avec, par exemple, le sonore ou le tactile – pierre, tissu, papier,
verre, etc. –, par des objets vus mais dont la matière impose au corps une
impression d’abord tactile, par des textes lus ou des sons qui doublent
le visible d’un sonore – tout ceci ouvrant entre les sens des relations qui
renouvellent notre perception, notre expérience, notre pensée.

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Beaucoup d’œuvres tendent vers la sculpture, l’installation, recourant aux
documents, à la présentation fragmentée de références, d’objets de mémoire ou
quotidiens, que le « spectateur » doit agencer mentalement. S’il s’agit pour
certaines œuvres de proposer un espace d’immersion, rendant possible, là encore,
une expérience qui ne se réduit pas au visuel, il s’agit aussi de produire des œuvres
qui incluent leur espace propre et définissent le visiteur comme constituant actif de
l’œuvre, l’entraînant dans une expérience mentale autant que sensible du monde,
expérience dans laquelle il devient un sujet créateur et pluriel.

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63e Salon d’Art de Montrouge, du 28 avril au 23 mai 2018, Le Beffroi
2, Place Emile Cresp, 92120 Montrouge.
Direction artistique : Ami Barak, Marie Gautier.

Artistes : Samira Ahmadi Ghotbi, Mali Arun, Alexandre Barre, Francois


Bianco, Baptiste Brossard, Pierre Brunet, Roland Burkart, Clementine
Carsberg, Baptiste Cesar, Celia Coette, Lauren Coullard, Octave Courtin,
Jules Cruveiller, Odonchimeg Davaadorj, Laurence De Leersnyder, Clemence
de Montgolfier, Romuald Dumas-Jandolo, Paul Duncombe, Elise Eeraerts,
Clemence Esteve, Cedric Esturillo, Raphael Fabre, Julia Gault, Antoine
Granier, Anne-Sophie Guillet, My-Lan Hoang-Thuy, Princia Itoua, Jean-
Baptiste Janisset, Pauline Julier, Yann Lacroix, Camille Lavaud, Ronan Le
Creurer, Samuel Lecocq, Lucas Leglise, Ariane Loze, Fabien Marques,
Garush Melkonyan, Mayrhofer-Ohata, Andrey Pavlov, Zoe Philibert, PAÏEN,
Baptiste Rabichon, Octave Rimbert-Riviere, Emmanuelle Rosso, Mostafa Saifi
Rahmouni, Clara Saracho de Almeida, Pauline Toyer, Pieter van der Schaaf,
Marianne Vieules, Quentin Vintousky, Thomas Wattebled, Katarzyna
Wiesiolek.

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Sorti le 13 avril dernier, ici il s’agit de Damien (Vincent Elbaz), ce beau mec
misogyne qui suite à une mauvaise chute se retrouve projeté dans un monde où les
femmes tiennent la place de l’homme et vice-versa. Il y rencontre de nouveau
Alexandra (Marie-Sophie Ferdane), simple assistante dans le monde « réel », ici
propulsée en puissante femme de lettres. L’adaptation est difficile pour Damien,
mâle dominant par excellence, qui se laisse cependant envahir peu à peu par son
nouveau rôle. L’intrigue suit son histoire d’amour avec l’imposante écrivain (dont
le patronyme est précisément Lamour) et dont l’objectif nous confirme la théorie
du genre.

Tous les thèmes sont abordés : épilation, menstruation, parité au travail, sports
genrés, diététique, rapports sociaux, garde d’enfant… même notre regard sur les
féministes passe au crible – appelé ici les masculistes – dans ce film qui traite avec
richesse des injustices si subtilement intégrées. Clichés, sûrement, diront certains,
et pourtant véridiques. J’avais presque honte lorsque je me reconnaissais à la vue
du meilleur ami de Damien (Pierre Bénézit) en train d’enlever sa gaine avant son
cours de Pilates. Je pense aussi à mon amoureux, qui avec ses grands yeux bleus,
ses talents d’homme d’intérieur et son 1m67 peut prêter au doute quant à sa virilité,
il correspondrait pourtant ici à « l’épouse » parfaite.

Au cours d’une nuit et lors d’une discussion entre Damien et Alexandra, nous
pouvons aisément découvrir les origines même de la misogynie voire, ici, de la
misandrie, dont les racines remontent à l’Age de Pierre… Damien affirme que la
faiblesse du corps féminin est le résultat d’une sous nutrition qu’imposaient les
chasseurs à leurs compagnes. En face de lui, Alexandra explique le fondement de
cette réalité parallèle : la femme a pris le dessus en ces mêmes temps anciens car,
portant l’enfant, elle s’impose comme genre dominant. Cela donne à réfléchir… Je
ne suis pas un homme facile peut nous faire plonger dans la haine tant l’on prend
conscience de notre condition dans l’inégal partage du genre. Je me suis sentie
tiraillée entre le rêve honteux d’être du côté de la puissance et l’indignation face à
ce monde qui est le reflet du nôtre et où le simple désir de boire une bière seule
dans un troquet est jugé louche.

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Notons aussi le leitmotiv du mythe de l’hystérie porté à l’écran par la réalisatrice :
la femme comme allégorie de la folie – ici inversée – ou encore lorsque les
messieurs font preuve de rébellion, le sexe opposé les traite de « fous furieux ». On
peut se demander par conséquent si nos comportements qualifiés d’hystériques ne
sont pas légitimes dans nos sociétés machistes où l’oppression trop intégrée, trop
ravalée, s’exprime à travers des colères que le genre masculin a préféré taxer de
folie. Quand Damien craque, en mal d’amour, et gifle Alexandra avec violence, la
première réaction est celle du choc, puis la jeune femme se reprend – à l’image de
l’homme – et nous questionne sur ce sujet délicat. Le choix du dénouement est
symbolique, je n’en dis pas plus, non dénuée de sens, bien que certains la jugeront
peut être un peu abrupte. Sous couvert d’une comédie satirique, Je ne suis pas un
homme facile est un film qui mériterait une large diffusion pour lancer un débat que
beaucoup estiment dépassé mais qui nous montre et démontre ici le long chemin
qu’il faut encore parcourir face à cette inégalité bien réelle. Une gynocratie qui
s’insurge, mais qui a tout de notre monde.

Je ne suis pas un homme facile d’Eléonore Pourriat (avril 2018, Netflix), avec
Vincent Elbaz, Blanche Gardin, Camille Landru-Girardet, Moon Dailly,
Pierre Bénézit, Marie-Sophie Ferdane, Céline Menville – 98 mn


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Ces enseignements mêlant économie, sociologie et sciences politiques sont
effectivement en voie de se voir recomposés. Au-delà des risques d’une portion
congrue désormais laissée à la sociologie, pour faire place à de la gestion, il a
surtout été mentionné une ancienne et éternelle querelle opposant les associations
d’enseignants concernés à leurs détracteurs. Ces derniers chercheraient à défendre
un rééquilibrage des chapitres selon eux trop éloignés des réalités de l’entreprise. Il
semblerait cependant que l’histoire du conflit parvienne à son terme. Le groupe de
travail destiné à fomenter ces nouveaux programmes intègre plusieurs

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correspondants de l’Académie des Sciences Morales et Politiques, gagnés depuis
toujours à la cause d’une révision en profondeur. La direction est confiée à Philippe
Aghion, économiste des plus macron-compatibles. Avec un tel casting, les
représentants des diverses instances engagées depuis des années dans cette croisade
morale vont enfin pouvoir se reposer d’avoir dépensé une telle énergie à produire
rapports et articles critiques, à ausculter à la loupe les manuels de lycée – prenant
parfois au pied de la lettre les documents que les enseignants utilisent avec
réflexion et distanciation.

Cette victoire n’est pas sans points communs avec la conquête de la présidence du
Conseil Scientifique de l’Éducation Nationale par un promoteur de l’usage des
neurosciences en pédagogie, également parvenu à triompher de résistances (que
l’on aime à réduire en phobies envers la science ou les technologies). C’est sans
grands heurts que se concrétisent les recommandations égrenées par différents think
tank proches des grands groupes économiques. Les adversaires du progrès sont vite
assignés à leur manque d’ouverture, à leur immobilisme, à leur gauchisme
présumé. Les nouveaux programmes d’économie, tout comme les nouvelles
pédagogies sont enfin débarrassés de l’idéologie, parce que s’appuyant sur des
résultats scientifiques plus éprouvés, plus efficaces, moins sujets à caution,
mesurables, etc. Les meilleures positions de pouvoir étant conquises par le seul jeu
des nominations, il ne reste qu’à reconnaître en bon seigneur un certain intérêt aux
autres approches marginalisées dont on peut très bien se passer en pratique.

L’ampleur du renouvellement idéologique en cours doit donc se comprendre dans


sa globalité : le projet d’une société libérée de ses freins « politisés » et partisans,
où des experts mettent en œuvre les « bonnes pratiques », comme on l’écrit en toute
innocence. Ce fil court depuis la réforme de l’école maternelle, en passant par le
secondaire et ses futurs contenus normalisés, jusqu’aux universités.
Le projet de remplacer les formes du pouvoir visibles au grand jour par sa
dissolution dans de nouvelles “coopérations” constructives s’étend jusqu’à la
réforme visant à redéfinir l’objet de l’entreprise. Cette dernière ne serait plus vouée
à rechercher le seul profit — telle est au moins l’orientation initiale du projet de loi
PACTE (Plan d’action pour la croissance et la transformation des entreprises) en
discussion au Parlement à partir du 2 mai —, on intégrerait son rôle bénéfique sur
son environnement, quasi philanthropique. Quoi de mieux que les échanges
forcément vertueux entre firmes et organisations de l’économie sociale et solidaire
? La montée des parrainages avec de grands groupes, leurs intrications plus
nombreuses, y compris dans le secteur de l’enseignement n’est-elle pas le signe
d’une administration des choses préservée du politique, dirigée vers le bien
commun ?

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Il importe donc de mieux comprendre ce que réécrire veut dire, et ne pas se leurrer
si le vocabulaire se référant au bien-être et à la société affleure encore. Il s’agit bien
d’un retour de l’harmonie sociale, expression phare du dix-neuvième siècle, portée
par le comte de Saint Simon (1760-1825), comme par ses divers héritiers jusqu’à
Auguste Comte, maître du positivisme. Plusieurs commentateurs et éditorialistes
enthousiastes n’ont en effet pas manqué d’applaudir depuis les élections
présidentielles à un saint-simonisme en version 2.0. La révolution menée par la
majorité a été assimilée à celle que les promoteurs des chemin de fer, des canaux et
des grandes banques comptaient alors accomplir pour la société. On s’est souvenu
comment l’esprit d’entreprise, les sciences de l’ingénieur et les sciences
s’imposaient alors comme les valeurs d’avant-gardes d’un nouvel esprit débarrassé
des pesanteurs et des archaïsmes de l’Ancien régime – l’ancien monde étant
remplacé par le nouveau. Ici, la réécriture doit s’entendre comme un acte de
substitution par la bonne nouvelle, comme l’on troque un testament pour un
nouveau testament, plus efficace dans un certain sens – la dimension religieuse
irrigue tout le saint-simonisme dont certains membres sont même qualifiés
d’apôtres.

Nul mieux que Stendhal n’aura diagnostiqué l’avenir de cette supercherie avec
style, en évoquant “les Catéchismes de M. de Saint Simon”, dès les premières
lignes de son pamphlet D’un nouveau complot contre les industriels. En raillant
une presse payée par “l’industrialisme” qui communique dans “un style obscur”et
“sans grand esprit” sa ferveur pour tout ce qui démonétise le passé. Qui embrasse
la réussite industrielle, la trouve admirable, quelle que soit la destinée des
financements qu’elle permet, ceux-ci étant orientés vers l’ami ou l’ennemi, sans
autre critère de distinction que la perspective de rémunération. Une classe qui
célèbre ceux qui prétendent, selon Stendhal, prendre des risques, auxquels
l’écrivain oppose l’héroïsme reposant sur le plus grand désintéressement possible,
vies de Lord Byron ou de Benjamin Franklin à l’appui.

C’est de cette dernière notion de désintéressement ou d’inutilité que l’écriture du


nouveau monde n’aura que faire. C’est une écriture qui a pour but de remplacer,
résultat d’une position critique dont on aime pourtant faire le procès. En définitive,
il nous suffit de ne jamais oublier par quelle tâche s’est inauguré le quinquennat :
par l’annonce d’une réécriture du code du travail jugée indispensable. « Qui n’écrit
pas est écrit » disait-on dans les années 70 pour se garder de toute passivité.

Jean-Luc Florin

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« Mais qu’est-ce qu’ils ont tous à s’exiter ? »

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Ont participé à ce numéro :

Karine Solene Espineira, Jean-Luc Florin, par Johan Faerber, Morgane Kieffer,
Emmanuèle Jawad, Samuel Minne, Gabrielle Saïd, Jean-Philippe Cazier, Dominique
Bry, Fred Le Chevalier, Rodho, Zelda Colonna-Desprats, Christine Marcandier

Ré © Christine Marcandier

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