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Un concept de différence implique une différence qui n'est

pas seulement entre deux choses, et qui n'est pas non plus
G ILLE S DELEUZE
une simple différence conceptuelle. Faut-il aller jusqu'à une
différence infinie (théologie) ou se tourner vers une raison
du sensible (physique) ? A quelles conditions constituer un pur
concept de la différence ?
Différence
Un concept de la répétition implique une répétition qui 1 1 • •
n'est pas seulement celle d'une même chose ou d'un même
élément. Les choses ou les éléments supposent une répétition et repet1t1on
plus profonde, rythmique. L'art n'est-il pas à la recherche
de cette répétition paradoxale, mais aussi la pensée (Kierke-
gaard, Nietzsche, Péguy) ?

Quelle chance y a-t-il pour que les deux concepts, de diffé-


rence pure et de répétition profonde, se rejoignent et s'iden-
tifient?
G. D.

Gilles Deleuze, né en 192.5, professeur de philosophie, a enseigné


à l'Université de Paris Vill- Vincennes jusqu'en 1987.

É.PIMÉTHÉB

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ÉPIMÉTHÉE
ESSAIS PHlLOSOPHIQt!I'.S

Collection jo11t!Jt par ]tan Hyppolile


el Jirigk ptsr Jean-LMc M4rion
DIFFÉRENCE
ET RÉPÉTITION

GILLES DELEUZE

PRESSES UNIVERSITAIRES DE FRANCE

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BibliotMqu• ck pbilooophir conlrmpotaint
' ''"· boulnoatd Saine-Germain, 75006 P&ril
AVANT- PROPOS

Les faiblesses d'un livre sont SOUV('nt la contrepartie d'inten-


tions vides qu'on n'a pas su rèaliser. Une déclaration d'intention,
en cc sens, témoigne d'une rr~ellc modestie par rapport au livre
idéal. On dit souvent. que les prr'•faccs ne doivent être lues qu'à
la fin. Inversement, les conclusions doivent être lues d'abord;
c'est vrai de notre livre, où la conclusion pourrait rendre inutile
la lecture du reste.

Le sujet traité ici est manifestement dans l'nir du temps. On


peut en relever les signes: l'orientation de plus eu Jllus accenlw'~e
de Heidegger vers une philosophie de la Dillêrence ontologique ;
l'exercice du structuralisme fondé sur une distribution de carac-
tères différentiels dans un espace de coexistence; l'art du rom:m
contemporain qui tourne autour de la diiTêrence et de la répéti-
tion, non seulement dans sa réflexion la plus abstraite, mais dnns
ses techniques eiTectives; la df:Couverlc dans toutes sortes de
domaines d'une puissance propre de répétition, qui serail aussi
bien celle de l'inconscient, du langage, de l'art. Tous ces signes
peuvent être mis au compte d'un anti-hégélianisme généralisé :
la diiTérence et la répétition ont pris la place de l'identique et
du négatif, de l'identité et de la contradiction. Car la di!Térence
n'implique le ni~gatif, et ne se laisse porter jusqu'à la contradic-
tion, que dans la mesure ot'J l'on continue à la subordonner !t
l'idenlique. Le primat de l'identité, de quelque maniëre que
celle-ci soit conçue, définit le monde de la représentation. Mais
la pensée moderne naft de la faillite de la représentation, comme
de la perte des identités, et de la découverte de toutes les forces
qui agissent sous la représentation de l'identique. Le monde
moderne est celui des simulacres. L'homme n'y survit. pas à
Dieu, l'identilt; du sujet ne survit pas à celle de la substance.
Toutes les identités ne sont que simulées, produites comme un
• eiTet • optique. par un jeu plus profond qui est celui de la diffé-
rence et de la r!•pétition. Nous voulons penser la différence en
2 DJFFtRENc~· ~-r H.ÉPÉT/T/01\'

elle-même, et le rapport du difTt>rrnl awc le diiTàent, indt;pcn-


damment des formes de la repr,:scnlalion qui le& ramènenl au
Même et les (ont passer par le négatif.

Notre vie moderne est telle que, nous trouvant devant les
rèpêt ilions les plus mécaniques, les plus stèrêolyp{·cs, hors de nous
el en nous, nous ne cessons d'en extraire de Jlelites diiTérenccs,
variantes el modifications. Inversement, des rêpi·litions secrêtcs,
dèguisêes et cach~;es, animi>es par le déplac<'mcnl perpétuel
d'une difTl·rence, rrstitucnl ('Il nous el hors de nous des répéli-
lions nues, mécaniques el slérêot ypées. Dans Je simulacre, la
r.!pétition porte ù\·ji• sur des n.'pdit ions, ct ln dillërcncc porte
dêjà sur des diJT,•rcnces. Ce sont des répt:·t it ions qui sc répètent,
el le diiTl·rencianl qui se diiTércncit•. La tâche de la vie est de
[aire coexister toutes les rèpêtilions dans un espace où sc distribue
la di!Té-rencc. A l'origine de ce livre, il y a deux t.lircclions de
recherche : l'une, concernant un concept de la dillércnce sans
n.!galion, pr~;cisëment parce que la dilll;rence, n'aant. pas subor·
donnée à l'identique, n'irait pas ou • n'aurait pas à aller • jusqu'à
l'opposilion el la contradiction- l'autre, concernant un concept.
de la r~pélilion, tel que les répétitions physiques, mécaniques
ou nues (répétition du Même) trouveraient leur raison dans les
structures plus profondes d'une répétition cachée où sc déguise
el se déplace un • di!Térentiel ». Ces deux recherches se sont
spontanément rejointes, parce que ces concepts d'une dif/ére11ce
pure el d'une repelilion complue semblaient en toutes occasions
se réunir et se confondre. A la divergence et. au décentrement
perpétuels de la diiTêrence, correspondent. étroitement. un dépla-
cement el un déguisement dans la répétition.

Il y a bien des dangers a invoquer des différences pures,


libérées de l'identique, devenues indt;pendant<'s du ni·gatif. Le
plus grand danger est de tomber dans les representations de la
belle-âme : rien que des différences, conciliables el rédérables,
loin des lulles sanglantes. La belle-Ame dit : nous sommes diiTé-
rents, mais non pas opposés... Et la nolion de problème, que nous
verrons liée à celle de difTerence, semble elle aussi nourrir les
états d'une belle-Ame :seuls comptent les problèm{'S elles ques-
tions... Toutefois, nous croyons que, lorsque les problèmes attei-
gnent au degré de positivité qui lt"ur f'Sl propre, el lorsque la
difTèrence devient l'objet d'une afTirmalion correspondante, ils
libërenl une puissance d'agression ct. de sélection qui dëtruit la
belle-Ame, en la destituant de son identité même et en brisant sa
AVANT-PROPOS a
bonne volonté. Le prob!Cmatique et le difTtl-renliel déterminent
des luttes ou des destructions par rapport auxquf'lles celles du
nCgaW ne sont plus que dr.s apparences, elles vœux de la belle-
Ame, autant de myslifications prises dans l'apparence. Il appar-
tient. au l'imulacre, non pas d'être une copie, mais de renverser
toutes les copies, en renversant aussi les modeles : toute pensCe
devient. une agression.

Un livre de philosophie doit. être pour une part. une cspéce


très parlieulière de roman policier, pour une autre part une sorte
de science-fiction. Par roman policier, nous voulons dire que les
concepts doivent intervenir, avec une zone de présence, pour
résoudre une situation locale. Ils changent. eux-mêmes avec les
problèmes. Ils ont. des sphères d'influence, où ils s'exercent,
nous le verrons, en rapport avec des " drames n C'l par les voies
d'une CC'rlaine u cruauté ». Ils doivent avoir une cohérence f"ntre
eux, mais cette cohCrence ne doit pas venir d'eux. Ils doivent
recevoir leur cohérence d'ailleurs.

Tel est. le secret. de l'empirisme. L'empirisme n'est nullement


une réaction contre les concepts, ni un simple appel à l'expérience
vécue. Il entreprend au contraire la plus tolle création de concepts
qu'on ait. jamais vue ou entendue. L'empirisme, c'est. le mysti-
cisme du concept., el son malhématisme. Mais précisément. il
traite le concept. comme l'objet. d'une rencontre, comme un ici-
maintenant., ou plutôt. comme un Erewhon d'où sortent, inépui-
sables, les • ici » et les • maintenant , toujours nouveaux, autre-
ment distribués. Il n'y a que l'empiriste qui puisse dire : les
concepts sont. les choses mèmes, mais les chost's à l'état. libre et
sauvage, au-delà des « prédicats anthropologiques ». Je fais,
refais et. défais mes concepts à partir d'un horizon mouvant,
d'un centre toujours décentré, d'une périphérie toujours déplacée
qui les répète et. les di!Térencie. Il appartient à la philosophie
moderne de surmonter l'alternative temporel-intemporel, his-
torique-éternel, particulier-universel. A la suite de :"Jietzsche,
nous découvrons l'intempestif comme plus profond que le temps
et l'éternité ; la philosophie n'est. ni philosophie de l'histoire,
ni philosophie de l'éternel, mais intempestive, toujours el seu-
lement. intempestive, c'est-à-dire « contre ce temps, en faveur, je
l'espère, d'un temps à venir». A la suite de Samuel Butler, nous
découvrons le Erewhon, comme signifiant à la fois leu nulle part •
originaire, et. le " ici-maintenant » déplacé, déguisé, modifié,
toujours recréé. Ni particularités empiriques, ni universel abs-
1 DlFFÊRI::NCE ET RÉPf:TJTJON

trait : Cogito pour un moi dissous. Nous croyons à un monde où


les individuations sont imprrsonnelles, et les singularités, pré-
individuelles : la splendeur du « o~ n. !J'oU l'aspect de sl'ience-
ficlion, qui dérive néct'ssaircment de ce Erewlwn. Cr• que r·e livre
aurait dù rendre présent, r'csl donc l'approche d'une cohérence
qui n'est pas plus la nôtre, celle de l'homme, que cl'lle de Dieu ou
du monde. En cc sens, ç'aurait dû être un livre apocalyptique
(le troisième temps dans la série du temps).

Scien::e-ficlion, encore en un autre sens, oi1 les faiblesses


s'accusent. Comment faire pour écrire autrement que sur ce
qu'on ne sait pas, ou ce qu'on sail mal? C'est là-dessus m~cessai­
remcnt qu'on imaginr avoir quelque chose à dîrr. On n'écrit qu'à
la pointe de son savoir, à celle pointe extrême qui sépare notre
savoir et notre ignoranC(', ri qui fait passer l'un dans l'au/re. C'est
srulement de celle façon qu'on est déterminé à écrire. Combler
l'ignorance, c'est remetl.rl' l'écriture à demain, ou plutôt. la rendre
impossible. Peut-être y a-t-il là un rapport de l'écriture encore
plus menaçant que cl'lui qu'elle est dite entretenir avec la mort,
avec le silence. Nous avons donc parlé de science, d'une manière
dont nous sentons bien, malheureusement, qu'elle n'était. pas
scientifique.

Le temps approche où il ne sera guère possible d'écrire un


livre de philosophie comme on en fait depuis si longtemps :
• Ah ! le vieux st.yle ... » La recherche de nouveaux moyens
d'expression philosophiqul's fut inaugurée par Ni(~tzsche, el doit
être aujourd'hui poursuivie en rapport avec le renouvellemrnt
de certains autres arts, par exemple le théâtre ou le cinéma. A cet
(>gard, nous pouvons dès maintenant poser la question de l'utili-
sation de l'histoire de la philosophie. Il nous semble que l'histoire
de la philosophie doit jouer un rôle assez analogue à celui d'un
coffage dans une peinture. L'histoire de la philosophie, c'est la
reproduction de la philosophie même. Il faudrait que le compte
rendu en histoire de la philosophie agisse comme un véritable
double, et comporte la modification maxima propre au double.
(On imngine un Hegrl philn.~ophiquemenl barbu, un Marx philo-
tophiquemenl glabre au même titre qu'une Jocondl' moustachue).
Il faudrait arriver à raconl.cr un livre réel de la philosophie
passée f':omrne si c'était un livre imaginaire et ft~int .. On sait que
Borges excelle dans le compte rendu de livres imaginaires. Mais
il va plus loin lorsqu'il considère un livre réel, par exemple le
/Jan Quicholle, comme si c'était. un livre imaginaire, lui-même
.4 VANT·PRUl'OS

reproduit par un auteur imaginaire, Pierre Ménard, qu'il consi-
dère à son tour comme réel. Alors la répétition la plus f'Xacle, la
plus stricte a pour corrélat le maximum de difTêrence (• Le texte
de Cervanlt:s cl celui de ~lénard !'ont verbalement identiques,
mais le second est prl'sque infiniment plus riehe ... »).Les comptes
rendus d'histoire de la philosophie doivent représenter une sorte
de ralenti, de figeage ou d'immobilisation du tex.le: non stufemtnf
du texte auqul'l ils se rapportent, mais aussi du texte dans lequel
ils s'insèrent. 8i bien qu'ils onl une existence double, ct, pour
double idéal, la pure répétition du texte ancien el du texte actuel
l'un dans l'aulrr. C'est pourquoi nous avons dû parfois intégrer
les notes historiques dans notre texte mème, pour approcher de
cdle double existence.

1
INTRODUCTION

RÉPÉTITION ET DIFFÉRENCE

La répétition n'est pas la généralité. La répétition doit être


distinguée de la généralité, de plusieurs façons. Toute formule
impliquant leur confusion est fâcheuse : ainsi quand nous disons
que deux choses se ressemblent comme deux goulles d'eau ; ou
lorsque nous identifions « il n'y a de science que du général •
et« il n'y a de science que de ce qui se répète». La diiTCrence est
de nature entre la répétition et la ressemblance, même extrême.
La généralité présente deux grands ordres, l'ordre qualitatif
des ressemblances et l'ordre quantitatif des équivalences. Les
cycles et les égalités en sont les symboles. Mais, de toute manière,
la généralité exprime un point de vue d'aprés lequel un terme
peut être échangé contre un autre, un terme, substitué à un
autre. L'échange ou la substitution des particuliers définit notre
conduite correspondant à la généralité. C'est pourquoi les empi-
ristes n'ont pas tort de présenter l'idée générale comme une
idée particulière en elle-même, à condition d'y joindre un sen-
timent de pouvoir la remplacer par toute autre idée particulière
qui lui ressemble sous le rapport d'un mol. Au contraire, nous
voyons bien que ln répétition n'est une conduite nécessaire et
fondée que par rapport à ce qui ne peul être remplacé. La répé-
tition comme conduite et comme point de vue concerne une
singularité inéchangeable, insubstituable. Les reflets, les échos,
les doubles, les Ames ne sont pas du domaine de la ressemblance
ou de l'équivalence; et pas plus qu'il n'y a de substitution
possible entre les vrais jumeaux, il n'y a possibilité d'échanger
son Ame. Si l'échange est le critère de la généralité, le vol et le
don sont ceux de la répétition. Il y a donc une diiTérence éco-
nomique entre les deux.
Répéter, c'est se comporter, mais par rapport à quelque
chose d'unique ou de singulier, qui n'a pas de semblable ou
d'équivalent. Et peut-être cette répétition comme conduite
externe fait-elle écho pour son compte à une vibration plus
D/FFf.RI-.'1\'CE ET Rf.PÉTITION

secrt'-111, à une ~prtition int~rit'urt: rt plus profontlr rlans le


singulier qui l'anime. La fr.tr n'n p:.!l d'autre par:.doxr apparent:
rPpéter un • irrrcommrnçable ~- Non pas ajouter une seconde
et une troisii:mc fois a la premicre, mais porlrr ln prrmière fois
à la • nil'>me • puissance. Sous ce rapport de la puissanr.e. la rrpé-
tition se renverse en s'intériorisant ; comme dit P éguy, cc n'est
pas la fêle de la Fcidération qui commémore on repn;sente la
prise de la Bastille, c'est la prisc de ln na~tille qui Wc et qui
répète lt l'avance toul.es les Fl;Mrnl.ions; ou c'est. le prl'mier
nymphêa de ~lonl't qui répète tous les aulres1 . On oppose donc
la grnrralité, comme ~tlnèralilé du particulier, el. la rt;pétilion
comme universalite du singulier. On rèpi>te une œuvre d'art
comme singularité sans concept, et ce n'est pas pnr hnsard qu'un
pot>me doit être appris par cœur. La Lèta est l'organe drs échan~es,
mais le cœur, l'organe amoureux de la répêtilion. (Il est vrai
que ln répétition concerne aussi la tête, mais précisément parce
qu'elle en est la terreur ou le paradoxe.) Pius Servien distinguait
à juste til re deux langages ; le langa~e des sciences, dominé par
le symbole d'i>galitt', cl où chaque terme peul être remplacé
par d'autres; le langage lyrique, dont chaque terme, irrempla-
çable, ne peul ètre que ri·pété1 • On peut toujours « représenter •
la répétition comme une ressemblance extrême ou une équi-
valence parfail.f'. Mais, qu'on passe par degrés d'une chose à
une autre n'empêche pas une diiTérence de nature entre les
deux choses.
D'autre part., la généralité est de J'ordre des lois. Mais la
loi dHermine seulement la ressembhmce des sujets qui y sont
soumis, et leur équivalence à des termes qu'elle désigne. Loin
de ronder la répétition, la loi montre plutôt comment la répé-
tition resterait impossible pour de purs sujets de la loi - les
particuliers. Elle les condamne b. changer. Forme vide de la
dillérence, forme invariable de la variation, la loi astreint ses
sujets à ne l'illustrer qu'au prix de leurs propres changements.
Sons doute y a-t-il des constantes nutant que des variables
dans les termes désignés par la loi ; el dans la nature, des perma-
nences, des persévérations, autant que des flux et des variations.
Mais une pergévêralion ne fait pas davantage une répétition.
Les constantes d'une loi sont à leur tour les variables d'une loi
plus générale, un peu comme les plus durs rochel'll deviennenl.

1. Cr. Charles Pt~;Guv, Clio, 1917 (N.R.I~.J. 33• éd.), p. 45, p. 114.
'l. Pius SEIIVI~:'I, Principe11 d'e$/hllique (tsoivln, 1935), pp. 3-5; Sclenu et
pouie (FJammu.rion, 1947), pp. 44~7.
INTRODUCTION

des matit-res molles et fluides à l'échelle géologique d'un mil-
lion d'années. Et, à chaque niveau, c'est par rapport à de grands
objets permanents dans la nature qu'un sujet de la loi éprouve
sa propre impuissance à ri-péter, et découvre que celle impuis-
sance est déjà comprise dans l'objet, réfléchie dans l'objet per-
manent où il lit sa condamnation. Ln loi réunit le changement
des eaux à la permanence du fleuve. De Watteau, Élie Faure
dit : • Il avait placé ce qu'il y a de plus passager dans ce que
notre regard rencontre de plus durable, l'espace et les grands
bois. • C'est la méthode xv m'siècle. \Volmar, dans La Nouvelle
H~loi!Je, en avait fait un systême: l'impossibilitk de la répétition,
le changement comme condition générale à laquelle la loi de
la Nature semble condamner toutes les créatures particulières,
était saisi par rapport à des termes fixes (sans doute eux-mêmes
variables par rapport à d'autres permanences, en fonction
d'autres lois plus générales). Tel est Je sens du bosquet, de la
grotte, de l'ohjet • sacré •· Saint-Preux apprend qu'il ne peut
pas répéter, non seulement en raison de ses changements et de
ceux de Julie, mais en raison des grandes permanences de la
nature, qui prennent. une valeur symbolique, et ne l'excluent.
pas moins d'une vraie répétition. Si la répétition est possible,
elle est du miracle plutôt que de la loi. Elle est contre la loi :
contre la forme semblable et le contenu équivalent de la loi.
Si la répétition peut être trouvée, même dans la nature, c'est.
au nom d'une puissance qui s'affirme contre la loi, qui travaille
sous les lois, peut-être supérieure aux lois. Si la répétition existe,
elle exprime à la fois une singularité contre le général, une uni-
versalité contre le particulier, un remarquable contre l'ordinaire,
une inst.ant.anéitk contre la variation, une éternité contre la
permanence. A tous égards, la répétition, c'est la transgression.
Elle met. en question la loi, elle en dénonce Je caractère nominal
ou général, au profit d'une réalité plus profonde et plus artiste.
Il semble difficile pourtant de nier tout rapport de la répéti-
tion avec la loi, du point de vue de l'expérimentation scientifique
elle-même. Mais nous devons demander dans quelles conditions
l'expérimentation assure une répétition. Les phénomènes de la
nature se produisent à l'air libre, toute inférence étant possible
dans de vastes cycles de ressemblance : c'est en ce sens que tout
réagit sur tout, et que tout ressemble à tout (ressemblance du
divers avec soi). Maie l'expérimentation constilu1': des milieux
relativement clos, dans lesquels nous définissons un phénomène
en fonction d'un petit nombre de facteurs sélectionnés (deux au
minimum, par exemple l'e~~pace et le temps pour le mouvement

1
{0 DIFFÉRElVCE ET RÉPÉTITION

d 'un corps en général dans le vide). Il n'y a pas lieu, dès lon~, de
s'interroger sur l'application des mathématiques à la physique :
ln physique est immédiatement mathématique, les facteurs rete-
nus ou les milieux clos constituant aussi bien des systèmes de
coordonnées géométriques. Dans ces conditions, le phénom~ne
apparatt nécessairement comme tgal à une certaine relation quan-
titative entre facteurs sélectionnés. Il s'agit donc, dans l'expéri-
mentation, de substituer un ordre de généralité à un autre : un
ordre d'égalité à un ordre de ressemblance. On défait les ressem-
blances, pour découvrir une égalité qui permet d'identifier un
phénomène dans les conditions particulières de l'expérimentation.
La répélition n'apparaît ici que dans le passage d'un ordre de
généralité à l'autre, affieurant à la faveur, à l'occasion de ce
passage. Tout se passe comme si la rëpétition pointait dans un
instant, entre les deux généralités, sous deux généralités. Mais là
encore, on risque de prendre pour une différence de degré ce qui
diffère en nature. Car la généralité ne représente et ne suppose
qu'une répétition hypothétique : si les mêmes circonstances sont
données, alors... Cette formule signifie : dans des totalités sem-
blables, on pourra toujours retenir et sélectionner des facteurs
identiques qui représentent l'être-égal du phénomène. Mais on ne
rend compte ainsi ni de ce qui pose la répétition, ni de ce qu'il y a
de catêgorique ou de ce qui vaut en droit dans la répétition (ce
qui vaut en droit, c'est « n • rois comme puissance d'une seule
fois, sans qu'il y ait besoin de passer par une seconde, une troi-
sième fois). Dans son essence, la répétition renvoie à une puissance
singulière qui diffère en nature de la généralité, même quand elle
profite, pour apparaltre, du passage artificiel d'un ordre général
à l'autre.
L'erreur c stotcienne •, c'est d'attendre la répétition de la loi
de nature. Le sage doit se convertir en vertueux ; Je rêve de
trouver une loi qui rendrait la répétition pos!'ible passe du côté
de la loi morale. Toujours une lAche à t('commencer, une fidélité
à reprendre dans une vie quotidienne qui se confond avec la réot-
firmation du Devoir. Büchner fait dire à Danton : • C'est bien
rastidieux d'enfiler d'abord sa chemise, puis sa culotte, et le soir
de se trainer au lit et le matin de se traîner hors du lit, et de meltre
toujours un pied devant l'autre. Il n'y a guère d'espoir que cela
change jamais. Il est fort triste que des millions de gens aient.
Cait ainsi et que d'autres millions le (assent encore après nous, et
que par-dessus le marché nous soyons constitués de deux moitiés
qui font toutes deux la même chose, de sorte que tout se produit
deux fois. • Mais à quoi servirait la loi morale, si elle ne sanctifiait
INTRODUCTION H

la réit.eration, ct surtout si elle ne la rendait possible, nous don·


nant un pouvoir législatif dont nou!l exclut la loi de nature ? Il
arrive que le moraliste présente les catégorit~s du Bien ct du :\lai
sous les especcs suivantes : chaque fois que nous essayons de
rCpéter selon la nature, comme êtres de la nature (répétition d'un
plaisir, d'un passé, d'une passion), nous nous lançons dans une
tentative démoniaque, déjà maudite, qui n'a pas d'autre issue
que le désespoir ou l'ennui. Le Bien, au contraire, nous donnerait
)a possibilité de la répétition, ct du succês de la répétition, et de
la spiritualité de la répétition, paree qu'il dépendrait d'une loi
qui ne serait plus celle de la nature, mais celle du devoir, et dont
nous ne serions pas sujets sans élrc aussi législateurs, comme
êtres moraux. Et cc que Kant appelle la plus haute épreuve,
qu'est-ce, sinon une épreuve de pensée qui doit déterminer
cc qui peul être reproduit en droit, c'est-à-dire ee qui peut
être répété sans contradiction sous la forme de la loi morale ?
L'homme du devoir a inventé une n épreuve » de la répétition,
il a déterminé ce qui pouvait être répété du point de vue du droit.
Il estime donc avoir vaincu à la (ois le démoniaque ct le fasti-
dieux. Et tel un écho des soucis de Danton, telle une réponse à
ces soucis, n'y a-t-il pas du moralisme jusque dans l'étonnant
support-chaussettes que Kant s'était con(eclionné, dans cet
appareil à répetition que ses biographes dêcrivent avec tant de
précision, comme dans la fixité de ses promenades quotidiennes
(au sens où la négligence de la toilette et le manque d'exercice
font partie des conduites dont la maxime ne peut pas sans contra-
diction être pensée comme loi universelle, ni donc faire l'objet
d'une répétition de droit)?
Mais l'ambiguïté de la conscience est celle-ci: elle ne peul se
penser qu'en posant la loi morale extérieure, supérieure, indif-
férente à la loi de nature, mais elle ne peul penser l'application
de la loi morale qu'en restaurant en elle-même l'image ct le
modele de la loi de nature. Si bien que la loi morale, loin de nous
donner une vraie répetilion, nous laisse encore dans la généralité.
La généralité, cette fois, n'est plus celle de la nature, mais celle
de l'habitude comme seconde nalure. Il est vain d'invoquer
l'cxistPnce d'habitudes immorales, de mauvaises habitudes; ce
qui est moral essentiellement, ce qui a la forme du bien, c'est la
forme de l'habitude ou, comme disait Bergson, l'habitude de
prendre des habitudes (le toul de l'obligation). Or, dans ce tout
ou cette généralité de l'habitude, nous retrouvons les deux grands
ordres : celui des ressemblances, dans la conformité variable des
éléments d'action par rapport à un modele suppose, tant que
DIFFÉRENCE ET RÉPÉTITION

l' habitude n 'est pas prise ; celui des équivalences, avec l'égnlilë
des éléments d'action dans des situations diverses, dès que
l'habitude est. prise. Si hien que jamais l'habitude ne forme une
véritable répétition : tantôt. c'est l'aclion qui change, ct se per-
fectionne, une intention restant constante ; tantôt l'aclion reste
égale, dans des intentions et des contextes ùillêrcnt.s. Là encore,
si la répétition est possible, elle n'apparaît qu'entre ces deux
généralités, de perfectionnement. el d'intégration, sous ces deux
généralités, quitte à les renverser, témoignant d'une tout. autre
puissance.
Si la répétition est possible, c'est contre la loi morale autanL
que contre la loi de nature. On connalt deux manières de renverser
la loi morale. Tantôt par une remontée dans les principes : on
contest.e l'ordre de la loi comme secondaire, dérivé, emprunté,
~ général •; on dênonce dans la loi un principe de seconde main,
qui détourne une force ou usurpe une puissance originelles.
Tantôt, au contraire, la loi est d'autant mieux renversée qu'011
d<>;scend vers les cons<'quences, qu'on s'y soumet avec une minutie
trop parfaite; c'est à force d'épouser la loi qu'une âme fausse-
ment soumise arrive à la tourner, et à goûter aux plaisirs qu'elle
était censée dëfenc..lre. On le voit bien dans toutes les demons-
trations par l'absurde, ùans les grèves du zèle, mais aussi dans
certains comportemenLs masochistes de dérision par soumission.
La première manière de renverser la loi est ironique, et l'ironie
y apparalt comme un art des principes, de la remontée vers les
principes, et du renversement des principes. La seconde est
l'humour, qui est un art des conséquences et des descentes, des
suspens et des chul.es. Faut-il comprendre que la répétition
surgit dans ce suspens comme dans cette remontée, comme si
l'existence se reprenait et se • réitérait D en elle-même, dès qu'elle
n'est plus contrainte par les lois ? La répétition appartient il
l'humour et à l'ironie; elle est par nat.ure transgression, excep-
tion, manifestant toujours une singularite contre les particuliers
soumis à la loi, un universel contre les généralités qui font. loi .

.1 1

Il y a une force commune à Kierkegaard et à Nietzsche. (li


faudrait y joindre Péguy pour former le triplyque du pasteur,
de l'antéchrist et du catholique. Chacun des trois, à sa manière,
fit de la répétition non seulement. une puissance propre du lan-
gage et. de la pensée, un pathos et une pat.hologie supérieure,
mais la catégorie fondamentale de la philosophie de l'avenir. A
JNTRODUC1'1UN 13

chacun correspond un Testament, ct aussi un Théâtre, une


conception du llu;àtrc, et un personnage éminent dans cc théâtre
comme héros de la répétilion : Joii~Abraham, Dionysos~Zara~
thoustra, Jeanne d'Arc-Clio). Ce qui les sépare est considérable,
manifeste, hit~n connu. Mais rien n'effacera celte prodigieuse
rencontre autour d'une pensée de la répétition : ifs opposent la
répélilion à Ioules les formes de la généralilé. Et le mol • répéti-
tion ~. ils ne le prennent pas de maniere mdaphorÎIJUe, ils ont
au contraire une certaine maniére de le prendre à la lettre, et.
de le faire passer dans le style. On peut, on doit d'abord numé-
roter les principales propositions qui marquent. entre eux la
coïncidence :

to Faire de la répétition même quelque chose de nouveau;


la lier à une épreuve, a une sélection, à une épreuve sélective ;
la poser comme objet suprême de la volonté et de la liberté.
Kierkegaard précise : non pas tirer de la répétition quelque
chose de nouveau, non pas lui soutirer quelque chose de nou-
veau. Car seule la contemplation, l'esprit. qui contemple du
dehors, a soutire ». Il s'agit. au conlraire d'agir, de faire de la
répétition comme telle une nouveauté, c'est-à-dire une liberté et
une tâche de la liberté. Et. Nietzsche :libérer la volonté de tout
ce qui l'enchatne en fais<ml de la répétition l'objet. même du vou-
loir. Sans doute la répétition est-elle déjà ce qui enchalne; mais
si l'on meurt de la répétition, c'est elle aussi qui sauve et qui
gu,;rit, ct qui f.(Uérit d'abord de l'autre répétition. Dans la répé-
tition, il y a donc à la fois tout le jeu mystique de la perte et du
salut, tout le jeu théâtral de la mort. et de la vie, tout le jeu
positif de la maladie et de la santé (cf. Zarathoustra malade et
Zarathoustra convalescent, par une seule et même puissance qui
est celle de la répétition dans l'éternel retour).

20 Dt)s lors. opposer la répétition aux lois de la Nature.


Kierkegaard déclare qu'il ne parle même pas du tout de la répé-
tition dans la nature, des cycles ou des saisons, des échanges et
des égalîlés. Bien plus : si la répétition concerne le plus intérieur
de la volonté, c'est parce que tout change autour de la volonté,
conformément a la loi de nature. D'aprës la loi de nature, la
répétition est impossible. C'est. pourquoi Kierkegaard condamne,
sous le nom de rèpétition esthétique, tout. c!Tort pour obtenir la
répétition des lois de la nature, non seulement comme l'épi-
curien, mais fût-ce comme le stoïcien, en s'identifiant. au principe
qui légift·re. On dira que, chez Nietzsche, la situation n'est. pas
DJFF$RE1VCE ET R$PÊTJTJON

si claire. Pourtant les declarations de Nietzsche sont formelles.


S'il decouvre la répétiliun dans la Phy:>is die-même, c'est parce
qu'il découvre dans la Physis qutlquc chose de supérieur au
règne des lois : une -..rolonté se voulant elle-même à tranrs tous
les changements, une puissance contre la loi, un intérieur de la
terre qui s'oppose aux lois de la surface. Nietzsche oppose c1 son •
hypothèse à l'hypolhëse cyclique. Il conçoit la répëlition dans
l'éternel retour comme i!.tre, mais il oppose ccl être à toute
forme légale, à l'être-semblable autant qu'à l'èlre-égal. Et com-
ment le penseur qui poussa le plus loin la critique de la notion
de loi pourrait-il n;inlroduire l'éternel retour comme loi de la
nature? Comment lui, connaisseur des Grecs, serail-il fondé à
estimer sa propre pensée prodigieuse et nouvelle, s'il se cont.enlait.
de formuler cel.t.e platitude naturelle, celle g~nE'ra lilé de la
nature bien connue des Anciens ? A deux reprises, Zarathoustra
corrige les mauvaises interprétations de l'éternel retour : avec
colère, contre son démon (~ Esprit de lourdeur... ne simplifie
pas trop de choses ! •); avec douceur, contre ses animaux
(• 0 espiègles, ô ressasseurs ... vous en llV<'t d~jà fait une ren-
gaine ! »). La rengaine, c'est l'éternel retour comme cycle ou
circulation, comme être-semblable el comme être-égal, bref
comme certitude animale naturelle el comme loi sensible de la
nature elle-même.

3o Opposer la répétition à la loi morale, en faire la suspen8ion


de l'êthique, la pensée de par-delà le bien el le mal. La rêpê-
lition apparalt comme le logos du solitaire, du singulier, le logos
du • penseur privé •· Chez Kierkegaard et chez 1'\ietzsche, se
développe l'opposil ion du penseur privé, du penseur-comète,
porteur de la répélilion, avec le professeur public, docteur de la
loi, dont le discours de seconde main proci:dc par médiation ct,
prend sa source moralisante dans la génüralité des concepts
(cf. Kierkegaard contre Hegel, Nietr.sche contre J{anl eL Hegel,
et de ce point de vue Péguy contre la Sorbonne). Job est la
contestation infinie, Abraham, la résignation infinie, mais les
deux sont une seule el même chose. Job mel l·n question la loi,
de manière ironique, refuse toutes les explications de seconde
main, destitue le général pour atteindre au plus singulier comme
principe, comme universel. Abraham sc soumet. humoristique-
ment à la loi, mais retrouve précisément dans celle soumission
la singularite du fils unique que la loi commandait de sacrifier.
Telle que J'entend Kierkegaard, la r(!pt:tition est le corrélat
transcendant commun de la contestation et de la résignation
INTRODUCTION tS

comme intentions psychiques. (Et l'on retrouverait les deux


aspeds dans le dt;doublement de Péguy, Jeanne d'Arc et Ger~
vnise.) Dans l'athPisme èclatant de Nietzsche, la haine de la loi
et l'amor {ali, l'ogressivite et le consentement sont le double
visflge de Zarathoustra, recueilli de la Bible el retourné contre
elle. D'une certaine mani&re encore, on Yoit Zarathoustra riva-
liser avec Kant, avec l'èpreuvf' de la rèpétition dans la loi morale.
L'éternel retour se dit : quoi que tu veuilles, veuille~le de telle
manihe que tu en veuilles au:;si l'éternf"i retour. Il y a là un Œ for-
mali!'.me " qui renverse Kant sur son propre terrain, une épreuve
qui va plus loin, puisque, au lieu de rapporter la rèpêtition à
une loi morale suppOSL;e, elle semble faire de la rèpCLition même
la seule forme d'une loi par-dclù la morale. Mais en rénlité, c'est
encore plus complit)Ué. La forme de la r{•pt;lition dans l'éternel
retour, c'est la forme brutale de l'immédiat, celle de l'universe-l
d. du singulier rèunis, qui détrône toute loi générale, fait fondre
les mt'diations, périr ll.'s partil.'ulil.'rs soumis ù la loi. Il y a un
au-delà de la loi, et un en-deçà de la loi, qui s'unissent dans
l'éternel retour comme l'ironie et l'humour noirs de Zarathoustra.

4° Opposer la répétition non seulement aux généralités de


l'habitude, mais aux particularités de la mémoire. Car peut-
être est-ce l'habitude qui arrive à u tirer » quelque chose de
nouveau d'une répétition contemplée du dehors. Dans l'habi-
tude, nous n'agissons qu'il condition qu'il y ait en nous un petit
Moi qui contemple : c'est lui qui extrait le nouveau, c'est-à-dire
le général, de la pseudo-répétition des cas particuliers. Et la
mémoire, peut-être, retrouve les particuliers fondus dans la
généralité. Peu importent ces mouvements psychologiques ; chez
Nietzsche et chez Kierkegaard, ils s'efTacent devant la répétition
posée comme la double condamnation de l'habitude et de la
mémoire. C'est par là que la répétition est la pensée de l'avenir :
elle s'oppose à la catégorie antique de la réminiscence, et à la
catégorie moderne de l'habitus. C'est dans la répétition, c'est
par la répétition que l'Oubli devient une puissance positive,
et l'inconscient, un inconscient supérieur positif (par exemple
l'oubli comme force fait partie intégrante de J'expérience vécue
de l'éternel retour). Toul se résume dans la puissance. Lorsque
I<ierkegaard parle de la répétition comme de la seconde puis-
sance de la conscience, « seconde » ne signifie pas une deuxième
fois, mais l'infini qui se dit d'une seule fois, l'éternité qui se dit
d'un instant, l'inconscient qui se dit de la conscience, la puis-
sance a n ». Et quand Nietzsche présente l'éternel retour comme
DIFFERENCE ET RÉPÉTITION
"
l'expression immédiate de la volonté de puissance, volonté de
puissance ne signifie nullement « vouloir la puissance •, mais au
contraire: quoi qu'on veuille, porter ce qu'on veut à la • nième 1
puissance, c'est-à-dire en dégager la forme supérieure, grâce à
J'opération sélective de la pensée dans l'êlcrnel retour, grâce
à la singularité de la répétition dans l'éternel retour lui-même.
Forme supérieure de tout ce qui est, voilà l'identité immédiate
de l'éternel retour et du surhommel.
Nous ne suggérons aucune ressemblance entre le Dionysos
de Nietzsche et le Dieu de Kierkegaard. Au contraire, nous
supposons, nous croyons que la difTérence est infranchissable.
Mais d'autant plus : d'où vient la coïncidence sur le thème de
la répétition, sur cet objectif fondamental, même si cet objectif
est conçu de façon diverse ? Kierkegaard et ~ietzsche sont de
ceux qui apportent à la philosophie de nouv('aux moyens ·d'ex-
pression. On parle volontiers, à leur propos, d'un dépassement
de la philosophie. Or ce qui est en question dans toute leur
œuvre, c'est le mouvtmtml. Ce qu'ils reprochent à Hegel, c'est
d'en rester au faux mouvement, au mouvement logique abstrait,
c'est-à-dire à la « médiation ». lis veulent mettre la métaphy-
sique en mouvement, en activité. Ils veulent la faire passer à
l'acte, et aux actes immédiats. Il ne leur suffit donc pas de
proposer une nouvelle représentation du mouvement ; la repré-
sentation est déjà médiation. Il s'agit au contraire de produire
dans l'œuvre un mouvement capable d'émouvoir l'esprit hors
de toute représentation ; il s'agit de faire du mouvement lui-
même une œuvre, sans interposition ; de substituer des signes
directs à des représentations médiates; d'inventer des vibra-
tions, des rotations, des tournoiements, des gravitations, des
danses ou des sauts qui atteignent directement. l'esprit. Cela,
c'est une idée d'homme de théâtre, une idée de metteur en scène

1. Dans la comparaison qui prt\céde, les textes auxquels nous nous rMt\rons
sont panni les plus connus de Nietzsche et de Kierkegaard. Pour KlEnKE-
GAARD, il s'agit de: La répW/ior1 (trad. el éd. T!SSEAU); des passages du Jour-
nal (IV, 8 117, publit\s en appendice de la traduclion T!sSEAU); Crainte~/
/runblermn/; la note très importante du Conup/ d'angoiue (trad. FERLOV et
GA.TEAU, N.R.F., pp. 26,28). Et sur lu critique de la mémoire, er. Mit/lu philo·
aophiqu.t&et Ela(M& &ur /t chtmin dt la uit.- Quant à NIETZSCHE, Zarathoustra
(surtout Il, • De la rédemption •; elles deux !!'f"3nds passages du livre Ill, • De la
vision et de l'énigme • el • Le convalescent •, l'un concernant Zarathoustra
malade et discutant avec 110n démon, l'autre, Zarathoustra convalescent dis-
cutant avec ses animaux); muls aussi I.u nolu de 1S81·1882 (où NiHzsche
oppose explicitement • son • hyr,otMse Il. l'hypolbêse cyclique, et critique toutes
les notions de ressemblance, d t\galité, d"équ1libre et d'identité. Cr. Volon/~ dt
pu.iuanu, trnd. BIA!'!QUIS, N.R.F., t. 1, pp. 295-301).- Pour Pâouv, ennn,
on 1e reparlera eM8DUellemen\ a Jwnn1 rf Arc et à Clio.
INTRODUCTION 17

- en avance sur son tcmp!\. C'est en ce sens que quelque chose


de tout à fait nouveau commence avec h~ierkegaard et Nietzsche.
Ils ne réfléchissent plus sur le théâtre à la manière hégélienne.
Ils ne font pas davantage un théâtre philosophique. Ils inven-
tent, dans la philosophie, un incroyable équivalent de théâtre,
et par là fondent ce théâtre de l'avenir en même temps qu'une
philosophie nouvelle. On dira que, au moins du point de vue
théâtre, il n'y a pas du tout réalisation; ni Copenhague vers 1840
et la profession de pasteur, ni Bayreuth et la rupture avec
Wagner, n'étaient des conditions favorables. Une chose est
certaine, pourtant: quand Kierkegaard parle du théâtre antique
et du dr~me moderne, on a déjà changé d'élément, on ne se
trouve plus dans l'élément de la réflexion. On découvre un
penseur qui vit le problème des masques, qui éprouve ce vide
intérieur qui est le propre du masque, et qui cherche à le combler,
a le remplir, fût-ce par« l'absolument différent», c'est-à~dire en
y meLtant toute la différence du fini et de l'infini, et en créant
ainsi l'idée d'un théâtre de l'humour et de la foi. Quand Kier-
kega<~rd explique que le chevalier de la foi ressemble à s'y mé-
prendre à un bourgeois endimanché, il faut prendre cette indi-
cation philosophique comme une remarque de metteur en scène,
montrant comment le chevalier de la foi doit être joué. Et quand
il commente Job ou Abraham, quand il imagine les variantes
du conte Agnès el le Triton, la manière ne trompe pas, c'est
une manière de scénario. Jusque dans Abraham et dans Job,
résonne la musique de Mozart; et il s'agit de « sauter ''• sur l'air
de cette musique. « Je ne regarde qu'aux mouvements », voilà
une phrase de metteur en scène, qui pose le plus haut problème
théâtral, le problème d'un mouvement. qui at.Leindrait direc-
tement l'âme, et qui serait celui de l'âme1 •
A plus forte raison pour Nietzsche. La Naissance de la Tra-
gédie n'est pas une réflexion sur le théâtre antique, mais la
fondation pratique d'un théâtre de l'avenir, l'ouverture d'une
voie dans laquelle Nietzsche croit encore possible de pousser
Wagner. Et la rupture avec Wagner n'est pas a!Taire de théorie;
elle n'est pas non plus affaire de musique ; elle concerne le rôle

J. Cr. KIERKEGAARD, Crainte e/ /rtmb/emen/ (trad. TISSEAU, Aubier,


pp. 52-67) sur la nature du mouvement rêel, qui est • rêpêlition • et non pas
médiation, el qui s'oppose nu faux mouvement logique abstrait de Hegel,
cf. les remarques du Journal, en appendice è la Rfpétilion, lrad.-éd. TISSEAU.
-On trouve aussi che;,; Ptr:uy une critique profonde du • mouvement logique •.
Péguy dénonce celui-ci comme un pseudo-mouvement, conservateur, accumu-
lateur el capitalisateur: er. Clio, N.R.F., pp. 45 sq. C'e!lt proche de la critique
kierkegaardienne.
1
18 DIFFÉRENCE ET RÊPÉTIT/ON

respectif du texte, de l'histoire, du bruit, de la musique, de la


lumière, de la chanson, de la danse et du décor Jans ce théâtre
dont Nietzsche rêve. Zarallwuslra reprend les deux tentatives
dramatiques sur Empédocle. Et si Bi1.el est meilleur que Wagner,
c'est du point de vue du théâtre et pour les danses de Zara·
lhouslra. Ce que Nietzsche reproche à Wagner, c'cst d'avoir
renversé et dénaturé le ft mouvement ~ : nous avoir {ait pataugl'r
et nager, un théâtre nautique, au lif'u de marchC'r e-l danser.
7aralh1Juslra est conçu tout entier dons la philosophie, mais
aussi tout entier pour la scène. Tout y f'Sl sonorisé, visualisé, mis
en mouvement, en marche et en dansr. EL comment Ir lire sans
chercher le son exact du cri de l'homme supérirur, comment
lire le prologue sans meUrt• en scène le funambulf' qui ouvre
toute l'histoire? A certains moments, c'est un opi·ra boufTe sur
des choses terribles; et ce n'est pas par hasard qur Nieh:sche
parle du comique du surhumain. Qu'on se rappelle la chanson
d'Ariane, mise dans la bou l'ile du VÎ{'ÎI Enchanteur: dru x masqurs,
ici, sont sup{'rposés - celui d'une jeune femme. presque d'une
Koré, qui vient s'appliquer sur un masque de vieillard répugnant.
L'acteur doit jouer le nUe d'un vieillard en train de jouer le
rôle de la 1\oré. Et là aussi pour Nietzsche, il s'agit de combler
le vidr intérieur du masque dans un espace scénique : en mul·
tipliant les masques superposés, en inscrivant dans cette super-
position l'omniprésence de Dionysos, en y mettant l'infini du
mouvement ré-el comme la difTérence absolue dans la répétition
de l'éternel retour. Lorsque Nietzsche dit que le surhomme
ressemble à Borgia plutôt qu'à Parsifal, lorsqu'il suggère que le
surhomme participe à la fois de l'ordre des Jésuites et du corps
des olficiers prussiens, là encore, on ne peut comprendre ces
textes qu'en les prenant pour ce qu'ils sont, des remarques de
metteur en scène indiquant comment le surhomme doit ètre
• joué •·
Le théâtre, c'est le mouvement réel; et de tous les arts qu'il
utilise, il extrait le mouvement réel. Voilà qu'on nous dit : ce
mouvement, l'essence el l'intériorité du mouvement, c'est la
répétition, non pas l'opposition, non pas la médiation. Hegel est
dénoncé comme celui qui propose un mouvement du concept
abstrait, au lieu du mouvement de la Physis et de la Psyché.
Hegel substitue le rapport abstrait du particulier avre le concept
en général, au vrai rapport du singulier ct de l'universel dans
l'Idée. Il en reste donc à l'élément réfléchi de la Œ représentation •,
à la simple généralité. Il représente des concepts, au lieu de
dramatiser les Idées: il fait un faux théâtre, un faux drame, un
INTRODUCTION t9

faux mouvement. JI faut voir comme Hegel trahit et dénature


l'immédiat pour fonder sa dialectique sur celte incomprt>hension,
et introduire la médiation dans un mouvement qui n'est plus que
celui de sa propre pensée, el des ~···nt!ralités de celte pensé<'. Les
successions spécul:.~tives remplacent. les coexistences, les oppo-
sitions viennent recouvrir el cacher les répélilions. Quand on dit
que le mouvement, au contraire, c'est la répétition, et. que c'est
là notre vrai théâtre, on ne parle pas de l'cfTorl de l'acteur qui
• répêlc • dans la mesure où la piCce n'est pas encore sue. On
pense à l'espace scénique, au vide tle cet espace, ft la maniere dont
il est rempli, déterminé, par des signes et des masques, à travers
lesquels l'acteur joue un rôle qui joue d'autres rôles, el comment
la répétition se tisse d'un point. remarquable à un autre en
comprenant en soi les différences. (Quand "larx critique aussi
le faux mouvement abstrait ou la médiation des hégéliens, il se
trouve lui-même porté Il une ido'·e, qu'il int.liqu<' plutôt qu'il ne la
développe, idCe essentiellement ~ théâtrale » : pour autant que
l'histoire est un théâtre, la répétition, le tragique et le comique
dans la répétition, forment une condition du mouvement, sous
laquelle les • acteurs,. ou les • héros • produisent dans l'histoire
quelque chose d'eiTcctivemenl nouveau.) Le théâtre de ln répé-
tition s'oppose au théâtre de la reprt'\sentation, comme le mouve-
ment s'oppose nu concept el à ln représentation qui le rapporte
au concept. Dans le théâtre de la répétition, on éprouve des
forces pures, des tracés dynamiques dans l'espace qui agissent
sur l'esprit sans intermédiaire, et qui l'unissent directement à la
nature et à l'histoire, un langage qui parle avant les mots, des
gestes qui s'élahorenlavant les corps organisés, des masques ovant
les visages, des spectres el des fantômes avant les personnages
- tout l'appareil de la répétition comme • puissance terrible •·
Il devient aisé, alors, de parler des diiTérences entre Kier-
kegaard et Nietzsche, Mais même celle question ne doit plus
être posée au niveau spéculatif d'une nature ultime du Dieu
d'Ahraham ou du Dionysos de Zaralhouslra. Il s'agit plutôt de
savoir ce que veut dire • !aire le mouvement», ou répêler, obtenir
la répétition. S'agit-il de sauter, comme le croit Kierkegaard"!
Ou bien s'agit-il de danser, comme pense ~ictzsche, qui n'aime
pas que l'on confonde danser nvec sauter (seul le singe de Zara-
thoustra, son d~~mun, son nain, son bouffon, saule)'. l{ierke-

t. Ct. NtJttUCH'I!:, Zarvlhotulro, liv. Ill, • Drs vitiUu et dts nou,•tUes


tables '• § 4 ; • ~lait lt bouflon seul pense : on peul auui sauter par-olnsus
l'hommr. •
J)JFFÉTŒ.YCH ET llÉPÉTTTIO.'t'

g-aard nous propose un lhêâtre de la foi; cl n~ qu'il oppo:.e au


mouvenwnt logique, c'est le mouvement spiriltll'l, le mouvement
de la foi. Aussi peul-il nous convier à dêpasst~r toute n;pêlition
eslh{>tique, à d~passer l'ironie el m1tme l'humour. toul. en sachant,
avec souHrance, qu'il nous propose seulement l'im;q.:t• t•slhdique,
ironique cl humoristique d'un lei dépassement. Clwz :\'idzsche,
c'est un thèâlre de l'incroyance, du mouvement comme Physis,
déjà un théàlre de la cruauté. L'humour et l'ironie y sont. indê·
passables, opérant au fond de la nature. Et que serail l'éternel
retour, si l'on ouhli:1il qu'il est un mouvement vertig-ineux, qu'il
est doué d'une force de sêlectionnt'r. d'expulser comme de crêer,
de détruire comme de produire, non pas dt' faire revrnir Ir ~lême
en génl·ral? La grande idée de 1'\ietzsehe, c'est de fonder la r,;pé-
tition dans l'Herne! retour à la fois sur la mort dt~ Dieu cl sur la
dissolution du Moi. Mais dans le tht'litre de la foi, l'alliance est
toul autre ; KierkeJ.taard la rt}ve entre un !Jil'U cl un moi
retrouvés. Toutes sortes de diiTCrcnces s'enehalnent : le mou-
vement est-il dans la sphi-re de l'esprit, ou bi,•n dans les entrailles
de la terre, qui ne connall ni Dieu ni moi ? Uù sc trouvera-t-il
mieux protégC contre il's gênàalitês, contre les mediations?
La répHilion est-elle surnaturelle, dans la mesure oU elle est
au-dessus des lois de la nature? Ou bien est-elle le plus naturel,
volonté de la l'\ a lure eu die-même el sc voulant elle-même comme
Physis, parce que la nature est par elle-même tsupéricurc à ses
propres rl·l{nes el à ses propres luis? IGerkeg-aard, dans sa condam-
na lion de la rêpêlilinn ~ csthf.lique », n'a-l·il pas mélang-~ toutes
sortes de choses : une pseudo-rCpêlilion qu'on attribuerait aux
lois générnles de la nature, une vraie rèp~tition dans la nature
dle·mème; une rl•pditiun des passions sur un mode patholo·
gique, une rép!-tilion dans l'art et l'œuvre d'art? Nous ne pou-
vons mainll·uant rt~suudrc aucun de ces probll·rnes; il nous a
suffi de trouver la confirmation théâtrale d'une diiTCrcnce
irréduclible entre la généralité et la répêlition.

Répêtition et gént'ralilê s'opposaient du point de vue de la


conduite et du poinl de vue de la loi. Il faut encore prPciscr la
troisiCme opposition, du point de vue du concrpt ou de la rcpré-
sentat.ion. l'osons une question qtlid juris : le 1:onrept peut. êlrt~
en droit celui d'une l'hase parliculii·rc exis(unle, ayant alors
une compr···ht'nsion infinit'. La comprr.hl'n!<i"n infinie 1•sl le
conélat d'une exlf'm;iun = 1. Il importe fort IJUC cel infini de la
lNTRO/JUCTIU.'V 21

comprdlf'nsion soit po~~ comme ncluel, non pas comme virtuel


ou simplement Îlulcfini. C'est à ccli e condition que les prédicnls
comme momen~ du concept sc ronsl'rvrnt, l't ont un efTI'I dans
Je sujet auqul'l il~ s'attribuent. La comprt'hrnJ>ion in finie rend
ainsi possihh• la rrrn•'•moration et la reco~nition, la m···moire et la
conseiencr dt> ~vi ( nu1 mc qunn<l ees dl'tiX farulh;~ ne sont pos
infini('s pour leur compte). On nppt·llr rPpréscnlnl ion lt' rapport
du concept et •le son ohjet., sous cc douhle aspect, lei qu'il se
lroU'I.'!" efTeclu•' dans cette ml'moire et ccltr conscience de soi.
On pPul ('fi tir('r IPs principes d'un lf'ibnizianisme vulgnrisé.
D'apri·s un prineipe de difTérenc(', toute do~lf'rmination est concep-
t UPIJe en dPrnil·re instance, ou !nit ad ut•llt!ment partie de la
comprdJrn~ion d'tm conrept. D'après un t•rincipe ùe rnison
su llisanlt•, il y a !nu jours un conct'p!. par chose particulii·rc.
D'apri·s la rècipro•JUI', principe des îniliscrrn:•Mt>s, il y a une chose
et un•· ~cule par cnm•t•pL L't~nsemblr dr c1•s principes forme
l'exposition de la diiTèrence comme difT•'•rerwe conceJJluelle, ou le
1lo;\'t•loppcm"nl lit• la reprêsenlalion connue m!·dintion.
Mais un concept pPut toujours i\lre bloqué, au niveau de
char.une de ses détPrminations, de chacun d('s prédicats qu'il
compr<"nd. Le propre du prédicat comme déll'rmination, c't"st de
rester fixe dans le concept, tout en deven:mt autre dans la chose
(animal devi<'nt nutre en homme ct cn rhl'val, humanitt>, autre
en Pierre ct Paul). C'est même pourquoi la compréhension du
conc('pt est infini!\ : drvenu auLre dans la chosf", Ir prédicat t•st
comme l'objet tl'un autre prédicat dans le concPpL ~lais c'rst
pourquoi aussi chaque détermination rPstc gcnérale ou définit
une rrss('mblnncl', en tant que fixée dans le conc•·pl et convPnanl
en droit il une inlinilë de choses. Le concept, ici, est donc constitué
de telle fnçon que sn comprehension va à l'inlini dans son usage
réel, mais {'sl toujours passible d'un blocage artiliciel dans son
usage Jogîqu(', Tout" limitation logique d<' ln compréhension du
concept Il" dotl' d'une extension supérieure à 1, infinie en droit,
donc d'une ~énl>ralité telle qu'aucun individu existant. ne peul
lui corrt>spondre hic el mme (règle du rapport inwrse de la compré-
hension et de l'cxt('nsion). Ainsi le principe de différence, comme
ditTé·renc•~ dans l1• concept., ne s'oppose pas, mais au contraire
Jais!'.e le plu~ ~rt~nd jeu possible à l'apprt'lu•nsion dC's rC'ssem-
blances. l)éji\, du point de vue des dcvÎnf'lles, la question
• qud]l' tlifTi•rC'OCe y a-l-il ? » p~•ut toujours .~o• transformer rn :
quelle r" •sr rn blancc y a-t -il '? 'luis ~urlou t., d:111S h•s dassilica·
lions, la dêl~·rminatiun des r~pi~t:cs impl iq ut• l'l suppose un•~
évaluation continue des ressemblances. ::5ans doute la resscm-
22 DIFFÉRENCE ET RÉPÉTITION

blance n'est pas une identité partielle; mais c'est seulement


parce que le prédicat dans le concept, en \l('rtu de son devenir-
autre dans la chose, n'est pas une partie dl' celte chose.
!'\ous voudrions marquer la difference entre ce type de blocnge
artificiel et un tout autre type, qu'on doit apprll'r blocage naturel
du concept. L'un renvoie à la simple logique, mais l'autre, à une
logique transcf'ndantale ou à une dialectique de l'existence.
Supposons en cfTet qu'un concept, pris à un moment déterminé
où sa compréhension est finie, se voit assignl'r de force une place
dans l'espace et dans le lemps, c'esl-à-dire une existence corres-
pondant normalement à l'ext('nsion = 1. On dirait alors qu'un
genre, une cspùce, passe à l'existence hic el mme sans augmenta-
lion de comprehension. Il y a déchirement entre cette exten-
sion = 1 imposee au conccpl el l'extension = oo qu'exige en
principe sa compréhension faible. Le résultat va être une g exten-
sion discrète n, c'est-à-dire un pullulement d'individus absolument
identiques quant au concept, el participant de la même singula-
rité dans l'existence (paradoxe des doubles ou des jumeaux) 1 • Ce
phénomène d'extension discrète implique un blocage naturel du
concept, qui di!Tère en nature du blocage logique : il forme une
vraie répétition dans l'existence, au lieu de constituer un or1lre
de ressemblance dans la pensée. Il y a une grande différence
entre la généralité, qui désigne toujours une puissance logique du
conct"pt, et la répétition, qui témoigne de son impuissance ou de
sa limite réelle. La répCtition, c'est le fait pur d'un concept. à
compréhension rinic, forcé de passer comme lei à l'existence :
connaissons-nous des exemples d'un lei passage? L'atome épi-
curien serait. un de ces exemples ; individu localisé dans l'espace,
il n'en a pas moins une compréhension pauvr(', qui se rattrape en
extension discrète, au point qu'il existe une infinité d'atomes de
même forme et. de même taille. ~lais on peul douter de l'existence
de l'atome épicurien. En revanche, on ne peul douter de l'exis-
tence des mols, qui sont d'une certaine manière des atomes lin-
guistiques. Le mot possède une compréhension nécessairement
finie, puisqu'il rst. par nature objet. d'une définition seule-
ment nominale. Nous disposons là d'une raison pour laquelle ln
compréhension du concept ne peul pas aller à l'in ri ni: on ne définit
un mol que par un nombre flni de mols. Pourtant la parole cl
l'écriture, dont il est inséparable, donnent. au mot. une existence
hic tt nunc ; le genre passe donc la l'existence en tant que tel; et

1. Lo fonnule elle phénomène de l'e:ro:tension disen'!le sont bien dégagés par


!!!:lehel Tournier dons un texte è parallre.
1.\'TIWDUCTJUN

là encore l'extension se rattrape en disp~M~ion, en discretion, sous


Je signe d'une répëlition qui forme la puissance réelle du langage
dans la parole et dans l'écriture.
La question ('St : y a-l-il d'autres blocages naturels que celui
de l'extension discrète ou de la comprd1cn~ion finie ? Suppo!;OIIS
un concept à comprehension iud~finie (virtuellement infinie}. Si
loin qu'on aille dans celle compréhension, on pourra toujours
penser qu'il subsume des ohjctll parfaitement identiques. Conlrai-
rem('nl à ce qui se passe •lans l'infini actuel, oule conct>pl suflit
en droit à distinguer son o bjet de loul autre objet , nous nous
trouvons maintenant devant un cas où Je concept peul pour-
suivre indéfiniment sa compréhension, tout en s ubsumant. tou-
jours une pluralité d'objet elle-même indéfinie. Là cneure le
concept est le Même - indéfiniment le même - pour des objets
distincts. N'ous devons alors reconnaitrc l'existence de dillérences
non conceptu('llcs ('ntrc ces objets. C'rsl J(ant qui marqua Je
mieux la corrélation entre drs concepts doués d'une spécification
seulement indefinie el des déterminations non conceptuelles,
purement spalio-lemporellcs ou oppositionnelles (paradoxe des
objets symetriques)!. Mais precisément ces déterminations sont.
seulement les figures de la répétition : l'espace et le tr.mps sont
eux-mèmes df's milieux rêpëtilifs ; et l'opposition nielle n'est. pas
un maximum de diiTérence, mais un minimum de répétition, une
répétition réduite à deux, faisant retour el écho sur soi, une
répétition qui a trouYê le moyen de se définir. La répétition
apparait donc comme la diiTêrence sans concept, qui se dérobe
à la dillércnce ronceptuelle indéfiniment continuée. Elfe t'Xprime
une puissance propre de l'existant, un entêtement de l'existant.
dans l'int.uilion, qui résiste à toute spécifkalion par le concept,
si loin qu'on pousse celle-ci. Si loin que vous alliez dans le concept,
dit l<ant, vous pourrez to ujours répélt•r, c'est-à-dire lui faire
correspondre plusieurs objets, au m oins deux, un pour la gauche

t. Chu Kant, il y a bien une 6ptcitlcation ln Anie du concept ; mals poi"CC


que ce t infini n'esl •lllt' virt uel (înMnniJ, on ne ))t'Ul en tirer oucuu argutno•nt
hwornhle il ln pusiliun d' un principe lies indisccrnoli!Ps. - Au controirc, &l"lon
LHIDNIZ, il importe beaucoup que la compr~hemion du eoncrpt d'un t'XIstonl
(possible ou réel) S<lit flcluelltmfnl infinie : Leibniz l'3mtme cla iremetll dnns
D~ /d libuté (• Dieu seul voit, non certes, la fln tle la résolution, fln qui n'a
pas lieu ... •:. Loi"Sque Leibniz emploie le mot • •·irluellement • pour caracariser
l'inhérence du predicat dans le eu rtea \'éril6s de rait (par ell:ernpl~. T>i s(;(ll.lr• de
m~taphy~ique, ~ 8), 1·irtu~l doit alurs Mre entendu, non pas comme le contraire
d'actuel, mais œmme ,;i~niflanl • enveloppé •. • impliqu~ •, • impressc •. cc qui
n'exclut nullement l'actualilt'. Au Jens strict, la notion de VIrtuel est bien
invoquée par l.eibuiz, mais seulement è propos d'une esp~ce de \'éritéa néee~­
saires (propositions non réciproques) : ct. Dt la libtr/t.
.. DIFFÊRE!fCE ET RÊPtTJTION

un pour la droite, un pour le plus un pour le moins, un pour le


positif un pour le nêgatir.
Une telle situation se comprend mieux si l'on considère que
les concepts à compréhension indéfinie sont les concepts dl' la
Nature. A ce titre, ils sont toujours en autre chose: ils ne sont pas
rlans la Nature, mais dans l'esprit qui la contemple ou qui l'ob-
l serve, ct qui sc la représente. Ce pourquoi l'on dit que la Nature
est concept aliéné, esprit. aliéné, opposé à soi-même. A de tels
1 concepts, répondent des objets qui sont eux-mêmf's dénués de
1 mémoire, c'e!.l.-à-dirc qui ne possèdent el ne recueillent pas en soi
leurs proprrs moments. On demande pourquoi la Xalure répète :
parcl' qu'elle est p(/rles extra parlts, mens mome11lanea, La nou-
veauté alor~ passe du côte de l'esprit qui se représente : c'est
parce que J'esprit a une mémoire, ou prend des habitudes, qu'il
t'St capable de former des concepts en gt':néral, et de tirer quelque
chose de nouveau, de soutirer quelque chose de nouveau à la
répétition qu'il contemple.
Les cono·pts à comprl·hrnsion finie sont les concepts nomi-
naux ; les concepts il compri:hension indéfinie, mais sans mémoire,
sont les concepts de la l\'ature. Or ces deux cas n'l'puisent pas
encore les exemples de blocage naturel. Soit. une notion indivi-
duelle ou une représentation particulière a comprt'hcnsion infinie,
douée de mémoire, mais sans conscience de soi. La représentation
compréhensive est bien en soi, le souvenir est là, embrassant
toute la parlicularité d'un acte, d'une scène, d'un événement,
d'un ètre. Mais ce qui manque, pour une raison naturelle déter-
minêe, c'est le pour-soi de la conscience, c'est lu recognition.
Ce qui mantJUe à la mémoire, c't•st la remémoration, ou plutôt
l'élaboration. La conscience etablit entre la représentation et
le Je un rapport beaucoup plus profond que celui qui apparatt
dans l'expression « j'ai une représentation •; elle rapporte la
représentation au Je comme à une libre faculté qui ne se laisse
enfermer dans aucun de ses produits, mais pour qui chaque
produit est dt':jà pensé el reconnu comme passi·, occasion d'un
changement déterminé dans le sens intime. Quand manque la
conscience du savoir ou J'elaboration du souvenir, le savoir tel
qu'il est en soi n'est plus que la répélilion de son objet : il est joué,
c'est-à-dire répété, mis en acte au lieu d'être connu. La répéti-
tion apparatt ici comme l'inconscient du libre concept, du savoir
ou du souvenir, l'inconscient. de la représentation. Il revient à
Freud d'avoir assigné la raison naturelle d'un tel blocage : le
refoulement, la rf.sislance, qui fait de la répétilion même une
véritable « contrainte "• une Q compulsion "· Voilà donc un troi-
1NTRODUC7'JON 25

sit'-me cas de blocage, qui concerne celte fois les concepts de la


liberté. Et là aussi, du point de vue d'un certain freudisme , on
peut degager le principe du rapport invl'rse entre répétition et
conscience, répétition el remrmoration, rc'pi:lilion el recognition
(paradoxe des • sépultures • ou des objets enfouis) : on répète
d'autant plus son passé qu'on s'en ressouvient moins, qu'on a
moins conscience de s'en souvenir - souvcn<'z-vous, élaborez le
souvenir, pour ne pas répcler1 • La conscience de soi dans la
reco~nition apparalt comme la faculté de l'avenir ou la fonction
du futur, la fonction du nouveau. N'est-il pas vrai que les seuls
morts qui reviennent sont ceux qu'on n trop vite ct trop profon-
dément enfouis, sans l('ur rendre les devoirs nécessair('s, et que le
remords témoigne moins d'un excès de mémoire que d'une impuis-
sance ou d'un ralé dans l'élaboration d'un souvenir ?
Il y a un tragique et un comique de répétition. La rêpé-
tilion apparalt même toujours deux fois, une fois dans le
destin tragique, l'autre dnns le caractère comique. Au théâtre,
le heros répète, précisément parce qu'il est séparé d'un savoir
essentiel infini. Cc savoir est en lui, plonge en lui, agil en lui,
mais agit comme une chose cachée, comme une représentation
bloquée. La différence entre le comique ct le tragique tient à
deux éléments : la nature du savoir refoulé, tantôt savoir naturel
immédiat, simple donnée du sens commun, tantôt terrible savoir
ésotérique ; dès lors aussi la manière dont le personnage en est
exclu, la manière dont • il ne sait pas qu'il sait •· Le problème
pratique en général consiste en ceci : ce savoir non su doit être
représenté, comme baignant toute la scène, imprégnant lous les
éléments de la pièce, comprenant. en soi toutes les puissances de
la nature ct de l'esprit ; mais en même temps le héros ne peut
pas •~ le représenter, il doit au contraire le mettre en acte, le
jouer, le n'péter. Jusqu'au moment aigu qu'Aristote appelait
c reconnaissance •, où la n'pétition et la reprt·senlal ion se mèlenl,
s'a!Tronlenl, sans confondre pourtant leurs deux niveaux, l'un
se réfléchissant dans l'autre, se nourrissant de l'autre, le savoir
êtanl alors reconnu Je même en tant qu'il est représenté sur
scène et répété par l'acteur.

1. FREUD, Hun~mf'H'tllion, rl~Wion d tloooralion, 1914 (trad. BERICAI'f,


D~ IG /eehniqut p8rJChonulyliqtU, Pre~es Universitaires de France). - Dana
celte •·oie d'une inlerpn'l a lion n4!ga live de la répl>titi<>ll paye tuque (on ri: pète
paree qu'un se tromp~. pa~e qu'"n n'l!labor~ pas le souvenir, parce qu"on n'a
pas conscience, pa~e qu on n·a r:1sd'instinci.A), nul n·a lité plus loin l!t aonep1U1
de ri~ueur que Ferdinand AI.QUI&, I.e dé6ir d"tltmili (1943, i'rc88es Univefli-
La\rea de Fronce), chap. II·IV.
'

•• DIFFJ!:RENCE /;'1' Ri1PÉTI1'10.'\'


• •
Le discret, l'aliéné, le refoulé sont les trois cas de blocage
naturel, correspondant aux concepts nominaux, aux concepts de
la nature et aux concepts de la liberté. Mais d:ms lous ces cas,
on invoque la forme de l'identique dans le concl'pt. la forme du
Mêml' dans la représrntation, pour rendre compte de la ri·pé-
tition : la rf.pétîlion se dit d'êléments qui sont réellement dis-
tincts, et qui, pourtant, onl strictement Je même concept. La
répétition apparntt donc comme une difT(·rencc, mais une dif-
férence absolument sans concept, en ce sens diiTérencc indi!Té-
rcnle. Les mots « réellt'ment li, " strictement n, « absolument »
sont censés renvoyer au phènomène du hlocal!e naturel, par
opposition au blocage lo11:ique qui ne détermine qu'une Ri<néralité.
Mais un grave inconvénient compromet Ioule cette tentative.
Tant que nous invoquons l'identité absolue du concept pour des
objets distincts. nous SU/Zgérons seulement une explication nPga-
tive et par défaut. Qu<' ce dHaut soit fondé dans la natur(' du
concept ou de la r<'présentaUon mêmes n'y change rien. Dans
le premier cas, il y a répêtition parce que le concept nominal a
naturellement une compréhension finie. Dans le second cas, il
y a répétition parce que le concept de la nature est naturellement
sans mémoire, alit•né, hors de soi. Dans le troisième, parce que
le concept de la liberté reste inconscient, le souvenir et la repré-
sentation, rcfouiPs. Dans tous les cas, ce qui répète ne le fait
qu'il force de ne pas • comprendre», de ne pas ge souvenir. de ne
pas savoir ou de n'avoir pas conscience. Partout. c'est l'insuffi-
sance du concept et de ses concomitants représentatifs (m~moire
et comcience de soi, remémorai ion et recognition) qui est cens~e
rendre compte de la rf'•pèlilion. Tel est donc le dêfaut de tout
argument fondé sur la forme d'idcnlitê dans le concept : ces
arguments ne nous donnent qu'une définition nominale et une
explication négative de la répétition. Sans doute peut-on opposer
l'identité formelle qui correspond ou simple blocage logique, et
l'identité réelle (fe Même) telle qu'elle apparalt dans le blocag-e
naturel. :\lais le hlocaj!C naturel a lui-même hPsoin d'une force
positive supra-conceptuelle capable de l'expliquer, et. d'expliquer
du même coup la rfpetition.
Revenons à l'exemple de la psychanalyse : on répète parce
qu'on refoule ... Freud ne s'est jamais satisfait d'un tel schéma
négatif où l'on explique la répétition par J'amnésie. Il est vrai que,
dès le début, le refoulement désigne une puissance positive. Mais

1
'
I NTRODUCTION 27

cette positivité, il l'emprunte au principe de plaisir ou au prin-


cipe de réulité : positivité seulement dérivée, <'l d'opposition. Le
grand tournant du freudisme apparail dans Au-deld du prin-
cipe de plaisir : l'instinct de mort est déc:ouvert, non pas en
rapport avec les tendances destructives, non pas en rapport avec
l'agressivité, mais en fonction d'une considération dirt'cle d<.'s
phénomènes de répétition. Bizarrement, l'instinct de mort vaut
comme principe positif originaire pour la répétition, c'est là
son domaine ct son sens. Il joue le rôle d'un principe transcen-
dantal, tandis que le principe de plaisir <'SL seulement psycholo-
gique. C'est pourquoi il est avant tout silencieux (non donné
dans l'expérience), tandis que le principe de plaisir esl bruyant.
La première question serait donc : comment. le thème de lu mort,
qui semble recueillir le plus négatif dans la vie psychologique,
peul-il être en soi le plus positif, transccndantalcmcnt positif, au
point d'anirmcr la répétition ? Comment peut-il être rapporté à
un inslincl primordial ? Mais une seconde question recoupe
immédiatement celle-là. Sous quelle forme la répétition est-elle
alnrmee et prescrite par l'instinct de mort ? Au plus profond,
il s'agil du rapport entre la répétition et les déguisements. Les
déguisements dans le travail du rêve ou du symptôme - la
condensation, le déplacement, la dramatisation - viennent-ils
recouvrir en l'atténuant une répétition brute et nue (comme
répétition du Même) ? Dès la première théorie du refoulement,
Freud indiquait une autre voie : Dora n'élabore son propre rôle,
et ne répète son amour pour le père, qu'à travers d'autres rôles
tenus par d'autres, ct qu'elle lient elle-même par rapport à ces
autres (K, Mme J{, la gouvernante... ). Les déguisemenls et les
variantes, les masques ou Jl.'s travestis, ne viennent pas a par-
dessus », mais sont au contraire les éléments génétiques internes
de la répét.ition même, ses parties intégrantes et constituantes.
Cette voie aurait pu diriger l'analyse de l'inconscient vers un
véritable théâtre. Toutefois, si elle n'aboutit pas, c'est dans la
mesure où Freud ne peut s'empêcher de maintenir le modèle
d'une rêpélit.ion brute, au moins comme tendance. On Je voit
bien quand il attribue la fixat.ion au Ça ; le déguisement est alors
compris dans la perspective d'une simple opposition de forces, ln
répétition déguisée n'est plus que le fruit d'un compromis
secondaire entre les forces opposées du !\loi el du Ça. Même dans
l'au-dela du principe de plaisir, la forme d'une répëtition nue
subsiste, puisque Freud interprète l'instinct de mort comme une
t endance à revenir à l'état d'une matière inanimée, qui mainlienl
Je modèle d'une répétition toute physique ou matérielle.
28 D/FF$Rt:.VCE B1' RÉPÉTITION

La morl n'a rien à voir avec un modèle matériel. )1 suffit de


comprendre au contraire l'instinct de mort dans son rapport.
spirituel avec les masques et les travesti!:. La répétition est
vraiment ce qui se déguise en se con~tituanl, ce qui ne se constitue
qu'en se déguisant. Elle n'est pas sous les masques, mais se forme
d'un masque à l'aulr<', comme d'un point remarquable à un autre,
d'un instant privilégié à un autrr, avt•c ct dans les variantes. Les
masques ne recouvrent rien, sauf d'autres masques. Il n'y a pas
de premier lerm<' qui soit répété; el même notre amour d'enfant
pour la mère répète d'autres amours d'adult<>s à J'égard d'autres
femmes, un peu comme le héros de la Hecherche rejoue avec
sa mêrr Jo passion de Swann pour Odette. Il n'y a donc
rien Je répéti· qui puisse être isolé ou abstrait de la répétition
dans laqurlle il se forme, mais aussi dans laquelle il se cach('.
Il n'~: a p:u de rl•pétition nue qui puisse êtr(' abstraite oulnfér(>~
du déguisement lui-même. La même chose t•st. déguisante et
déguisée. Un moment décisif de la psyehanalysc fut celui où
Freud renonça sur certains points à l'hypothèse d'événements
réels de l'enfance, qui seraient, comme des termes ultimes
déguisés, pour y substituer la puissance du fantasme qui plonge
dans J'instinct dr mort, où tout est déjà masque et encore
déguisement. Br("f, la répétition est symboliqur dans son essence,
le symbole, le simulacre, est la JeUre d(" la répétition mêm(". Par
le déguisement et l'ordre du symbolr, la différence est comprise
dnns la répétition. C'est pourquoi Ir:;; variantes ne viennent pas
du dehors, n'expriment pas un compromis secondaire entre une
instance rdoulante et une instance refoulée, et ne doivent pas se
comprendre 1t partir des formes encore négatives de l'opposition,
du rctourn("ment ou du renversement. Les variantes expriment
plutôt des mécanismes di!Tér("nti("ls qui sont de l'essence et de la
genèse de cc qui sc répète. Il faudrait même renverser les rap-
ports du 1 nu » et du « vêtu ~ dans la répétition. Soit une répé-
tition nue (comme répétition du ~li!m("), par exemple un céré-
monial obsessionnel, ou une stéréotypie schizophrénique : ce
qu'il y a de mécanique dans la répétition, l'élément d'action
apparemment répété, sert de couverture pour une répétition plu!~
profonde, qui se joue dans une autre dimension, verticalité
secrète oU lrs rôles et les masques s'alimentent à l'instinct de
mort.. Tlu\â!.re de la t("rrcur, disait Binswanger à propos de la
schiwphrénie. Et le « jamais vu » n'y est pas le contraire du
«déjà vu "• tous deux signifient la même <'hose el. sont vi>cus l'un
dans l'autr(". La Syh•ie de 1\'erval nous introduisait déjà dans ce
théâtre, et la Gradiva, si proche d'une inspiration nervalienne,
\

I.NTRODUCTION ..
nous montre le héros qui vit à la rois la répétition comme trlll',
et ce qui se répète commf' toujours déguisé dans la répêtition.
Dans l'analyse de l'obsession, l'apparition du thème de la mort
coïncide avec le moment où l'obsédé dispose dP lous l('s per-
sonnages de son draml', rt les réunit dans une répétition dont
le « cérémonial » est seulement l'enveloppe ext~rieurE'. Partout
c'est le masque, c'est le travesti, c'est le vHu, la vérité du
nu. C'est le masqiH', le véritable sujet. de la répétition. C'est
parce que la répétition di!Ti're rn nature de la représentation,
que le répété ne peut être représ('nlé, mais doit toujours être
signifié, masqué par ce qui le signifie, masquant lui-même ce
qu'il signifie.
Je ne répète pas parce que je rf'foule. Je refoule parce quf' je
répète, j'oublie parce que je rCpètc. Je refoule parce qU!•, d'abord,
je ne peux vivre certaines choses ou certaines expériences que
sur le mode de la répétition. Je suis déterminé à refouler cc qui
m'empêcherait de les vivre ainsi : c'est-à-dire la représentation,
qui médiatise le vécu en le rapportant à la Corme d'un objel
identique ou semblable. l!:rôs et Thanatos se distinguent en ccci
qu'l!:rôs doit être répété, ne peut Hrc vécu que dans la répétition,
mais que Thanatos (comme principe transcrndantal) est ce qui
donne la répétition à !!:ros, ce qui soumet Éros à la répétition.
Seul un tel point de vue est capable de nous faire avancer dans
les problèmes obscurs de l'origine du refoulement, de sa naturc,
de ses causes et des termes exacts sur lesquels il porte. Car
lorsque Freud, au-delà du refoulement « proprement dit " qui
porte sur des repr~senlalions, montre la nécessité de poser un
refoulement originaire, concernant d'abord des présentations
pures, ou la manière dont les pulsions sont nécessain·ment
vécues, nous croyons qu'il s'approche au maximum d'une raison
positive interne de la répétition, qui lui paraîtra plus tard
détPrminable dans l'instinct de mort, et qui doit expliquer le
blocage de !.'\ représf'ntat.ion dans le rdoulement proprement
dit, loin d'être expliqué par lui. C'est pourquoi la loi d'un
rapport inwrse répétition-remémoration est peu satisfaisante
à tous égards, en tant qu'elle fait dépendre la répétition du
refoulement.
Freud marquait dès le début que, pour cesser de répctcr, il ne
sullisait pas de sc souvrnir ahstrnitement (sans a!Tect), ni de
!ormcr un concept en général, ni même de se représenter dans
toute sa particularité l'êvénemf'nt. refouh; :il !allait aller chercllf'r
le souvenir là où il était, s'installer d'emblée dans le passê pour
opfrer la jonction vivante entre le savoir et la résistance, la
Q, DZLIWD 2
80 DJFFJ!RENCF. 11·T RtPP.TITION

rt-prj\scntalion et le blocage. On ne guérit donc pas par simple


mnésie, pas plus qu'on n't~st malade par amni·si~. Lll comme
nilleurs, la prise de conscience est peu de dwse. L'operation
aulrcmrnt l.ht"•ùtrolc et dramatique pp.r Jaquelle on guerit, et
aussi par Jaqudle on ne ~uérit pas, a un nom, Il! transfert. Or le
transfert csl encore de la répétition, avant tout de la répctîtion1 •
Si la répPtition nous rend malades, c'est elle au5si qui nous
guérit; si elle nous enchatne ct nous détruit, c'est. elle encore qui
nous libère, li·moi~ant dans les deux cas de sa puissance • démo-
niaque ~. Toute la cure est un voyage au fond d(' la rëpétition.
Il y a bien dans le lr:msfert. quelque chose d'analogue à l'exprri-
m!'ntation sci~~ntifique, puisque le malade est. supposé répéter
1'rnsemble de ~on trouble dans des condition~ artificielles privi-
lr~iées, en prenant pour « objet. • Ea personne de l'analyste. Mais
la répHition dans le transFe-rt. n moins pour fonction d'identifier
des êvi'nemcnts, des personnes ct des passions que d'aulhenli fier
drs rôles, st;lectionner des masques. Le transfert n'est pas une
expérience, mais un principe qui fonde l'expérience analytique
tout entière. Les rôles eux-mêmes sont par nature érotiques,
mais l'épreuve des rôles fait appel à ce plus haut principe, il ce
jut.,re plus profond qui est l'instinct. de mort. En efFel, la réOexion
5ur le transfert fut un motif déterminant. de la découverte d'un
• au-delà •. C'est en ce sens que la répétition constitue par elle-
même le jeu sélectif de notre mnladie el de notre santé, de notre
perte el de notre salut. Comment peut-on rapporter ce jeu à
l'instinct de mort 1 Sons doute en un sens voisin de celui où
Miller dit, dnns son livre admirable sur Rimbaud ; « Je compris
que j'étais libre, que la mort, dont j'avais fait l'expérience,
m'avait. libéré. » Il npparall que l'idée d'un inslinct de mort doit.
être comprise en fonction de trois exigences paradoxales complé-
mentaires: donner à la rt'-pétit.ion un principe originel positif, mais
aussi une puissance autonome de déguisement, enfin un sens
immanent ou la terreur se mèle étroitement au mouvement de la
sélection et de la llberte.

1. FREUD invoqu~ pr~cis~ment le transfert pour mellre cm question aa loi


glubale du rapport inverse. Cf. Au-dela du princiJU de plai«ir {trad. S. JA!'I·
ltF:I.tvlTCH, l'ayot, fP· 24·25) : aouvenlr et reproduction, r~mêmoralion et
répHition s'oppnsrn en principe, mals il faut pratlquemPnt ~c rtsij..'ller A ce
~ue le malade revll"e dnns la cure catnins éléments rd<ml~s; • le rapport qui
1 établit ainsi entre la re proli.u Gt.iun, rt le sou,·enir varie d '1111 cas 11 1 a utre •.
- Ceux qui insi5l6renl le plu~ profondément sur l"aapecl lhérnpeuli1''e et
lit>eratoire de la répétition telle qu"elle apparall dana Je transfert, urent
F•:R~:-!Ctl et RANK <tansl:.'nfulicklung:idt der P$gchormulf11t (Neue Arbeiten z.ur
lrtzlichen Paychoanalyee, VIenne, 1924).
I NTRODUCTION 3i

• !

Notre problème concerne l'essence de la répélil ion. Il s'agit


de savoir pourquoi la répétition ne se laisse pas expliquer par la
forme d'identité dans Je concept ou dans la représentation -en
qud st;ps elle réçlame un principe ~ positif » supérieur. Cette
recherche doit porter sur 1'ensemble de!l concepts de la nature et
de la liberté. Considérons, à la frontière des deux cas, la répétition
d'un motif de décoration : une figure se trouve reproduite sous
un concept absolument identique... Mais, en réalité, l'artiste ne
procède pas ainsi. Il ne juxtapose pa!l des exemplaires de la
figure, il combine chaque fois un é!t;menl d'un exemplaire avec
un ~ulre élément d'un exemplaire suivant. Il introduit dans le
processus dynamique de la construction un déséquilibre, une
instabilité, une dissymétrie, une sorte de béance qui ne seront
conjurés que dans l'effet total. Commentant un tel cas, Lévi-
Strauss écrit : «Ces éléments s'imbrique:nt par décrochement les
uns sur les autres, et c'est seuleml'nt à la fin que la figure lrouve
une stabilité qui confirme et démenl lout ensemble le procédé
dynamique selon lequel elle a élë exécutée ~1 • Ces remarques
valent pour la notion de causalité en gi~néral. Car ce qui compte,
dans la causalité arUslique ou naturelle, ce ne sont pas les élé-
ments de symétrie présents, mais ceux qui manquent ct ne sont
pas dans la cause - c'est la possibilité pour la cause d'avoir
moins de symétrie que l'eiTet. Bien plus, la causalité resterait
étemellemenL hypolhdique, simple catégorie logique, si celte
possibilité n'était à un moment quelconque efTeclivemenl remplie.
C'est pourquoi le rapport logique de causalité n'est pas séparable
d'un processus physique de signalisa/ion, sans lequel il ne passe-
rait pas à l'acte. i'\ous appelons u si!-(nal »un syslème doué d 'élé-
ments ùe dissymétrie, pourvu d'ordres ùc grandeur disparates ;
nous appelons~ signe» cc qui se passe Jans un lei système, ce qui
fulgure dans l'intervalle, telle une communication qui s'établit
entre les disparates. Le signe est bien un efTel, mais l'eiTet a deux
aspects, l'un par lequel, en tant que signe, il exprime la dissy-
métrie productrice, l'aulre par lequel il tend à !':mouler. Le
signe n'est pas t.out à rail J'ordre du symbole ; pourlanl., il le
prépare en impliquant une diiTérencc interne (mais en laissant
encore à l'extérieur les conditions de sa reproduction).
L'expression négative • manque de symétrie» ne doit pas nous

l. Claude LtvJ·STIIA.IJSS, Trislu fropiqut~ 1Plon, 1955), pp. 197-199.


32 D/FFÉ'RE;YCE ET RÉPÉTITION

abuser: elle désigne l'orig"ine et la positivité du procrssus rausnl.


Elle eslla positivilè mèml'. L'rssenticl pour nou~. comnw nous
y invite l'exemple du nwl if dr dècoral ion, est alors de tknwmhrrr
la causalité pour )' distingu('r dPUX typPs de n'•pt'•lilion, l'un
concernant sculemenli'I'ITct. tolu! abstrait, l'autre, la cause agü-
sanll'. L'une f'Sl une rt•pt'•liliun st;~!iqm•. l'nulr<', dy1wmiqu(',
L'une nisulle de l'œu\TC, mais l'autre est comme (1 l't'•volulion >>
du ge!:'le. L'une rPnvoiP ù un llH~me l'Oneept, (]IIÎ nr lai~se :;uhsisler
qu'une dill'ér{'IJC{' cxlt•rieure l'ni re ll's r>xemplaires ordinnircs d'une
fi~ure; l'autre est nip(·Lition d'une di !Térence intnne qu'elle
comprend tlnns cha<'llll de St'S moments, ct qu'elle lranliporle d'un
point remarquable à un autre. On prut lrnlrr d'a;:;:imi!t·r crs
rt'pC!ilium l'n dis;1nl que, tlu r,remier type nu second, c't•st st>ule-
mcnt le contenu du cunct•pt IJUÏ a chang-é ou la fi!!'ure qui s'articule
autrement. ~lais ce serail mt·connattre l'ordre respectif dt' chaque
r•;pdition. Cnr dnm l'ordre tlynamii]Ut', il n'y a plus ni concept
reprh;enlalif, ni !1;::-urr rl'prl•!<cntl·e tlan;: un espace prt;existant.
Il y a une ldt.'e, ct un pur dynamisml' crt·all'ur d'espaet• cor-
re;:pondant.
Les études sur le rythme ou sur la symétrie conlirnwnt
cette dualilê. On distingue une symétrie arithméliqut', n•n-
voyant à une échl'ile tle eoefiirirnts l'Illiers ou fractionnaires,
et une symétrie géométrique, fondée sur des proportions ou des
rapports irrationnt'ls; Ullt' symétrie statique, de typr cuhique
ou hrxag-onal, ct une symdrie dynamique, du type prntagonal, •
qui sc manifeste dans un tracé ;:piralique ou dans une pulsation
en progrrssion géomdriquc, bref dans une « évolution " vivante
ct morll'lll'. Or, cr sreond type est au cœur du premier, il en rst
le cœur, et le procédé actif, positif. Dans un réseau de doubles
carrés, on décoU\Tt' dt>s tracés ra:yonnants qui ont pour ptilc
asymétrique le ccnlrt" d'un prntagone ou d'un pcntagramme.
Le réseau t"St comme une éloiTr sur une armaturr, " mais la
coupe, le rythme principal de cette armaturt", est presque tou~
jours un thème inJéprndant de Cl' réseau " : tel l'f>lémrnt de
dissymétrie qui sert à ln fois de principe de genèse et de réflexion
pour un cns('mble synH'trique 1• La répétition statique dans le
réseau des doubles carrès n·nvoie donc à une répétition dyna-
mique, formél' par un pt•nlagonc ct u la série décroissante des
pentagrammes qui s'y insrrivrnt natun•llf>mE'nt n, De même la
rylhmologie nous invite à distingurr immêdiatrment deux typrs
de répétition. La répétition-mesure est une division régulière du

1. Malila GnYKA, Lt 11ombrt d'or [N.II.F., 1931), l. 1, p. 65,


11\'TRODUCTION 83

lrmps, un retour i~orhrone d'i·lfmPnls irlrntique~. ~tai~ une durée


n'cxish~ qur dëlt•rmîn(:r par un a('cc·nt !oniqu{', rommnndéc par
des ini('flsités. On 1\c lrom1u•rait sur la ronel ion des accents si
l'on disait qu'ils se r<'produisent à int ervalles égaux. Les
valc•urs toniqurs ct intcmivcs agissent au contraire en rréant
des in~gnlit és, des incommensur11 Li lités, dans des durérs ou des
c!~pnN•s mél riqul'ment égaux. Ell e~ r.r(!l'Ut drs points rl'mar-
quabks, dc!s in.!'olanls privih;gic;s qui m arquent. toujours une
polyrylhmic. Là encore, l'inég;cl r st le· plus pMitif. La m esure
n 'est que l'enveloppe d'un rythme, ct d'un rupport. de ry lhmcs.
La reprise de poinls d 'inf.galilA\ d e points rif• flt·xion, cl'événe-
mcnts ryllcmiqucs, est. plus p rofonde q ue la rcproùur·tion d 'élé-
mcnL<; ordinai res homogènes ; si iJiPn que, partout. nous dt•Yons
disti nguer la répétition-mesure ct lu répélition-rylhmc, la
première étant sf'ul~>ment l'atoparencc ou J'dfct abstrait de la
seconde. Une répétition malérielle et nue (<'ommc répélition
du Mêmc) n'apparaît qu'au sens oû unr: autre répétition se
déguise en riiP, la constituant <>L se constilu:ml elle-mèmc en
se déguisant. !\lêmc dans la nature, les rotations isochrones ne
sont que l'apparence d'un mouYr:rnrnt. plus profond, les cycles
révolulifs ne sont que des abstraits ; mis en rapport, ils révi!Jcnt
des cycles d'évolution, spirales de raison de courbure Yariable,
dont la trajectoire a deux aspects dissymétriques comme la
droite et. la ~au che. c·..st toujours dans cr·lle bi~ù ncc, qui ne se
ronfond pas a wc Je né gal if, que !Ps créat.ur('S t.i~sPnt leur r<·pHi-
tion, en même tl.'mps qu'ils rcçoivtnl le don de vivre el de
mourir.
Revenons enfin aux concepts nominaux. E st-cc l'identité
du concept nominal qui explique la r(·pétilion du mol ? Soit
l'cxcmpl!: de la rime : elle ('st b iPn répétition verbale, mais r<'· pé-
l ition qui comprend la difT~rence ('Oire deux m ots, d qui !"inscrit
au sein d 'une Idée poéli<1ue, dans un espace qu'elle détermine.
Aussi n 'a-t.-eHe pas pour srn s de marqu<'r d es int.en·alles égaux,
mais plutôt, comme on le voit dans une conccpt.ion d e la rime
forte, de mettre les valeurs de limbre au service du rylhme
tonique, de contrihul'r l1 l'indépcndancn des rythmes toniques
par rapport. aux rythmes arithmétiques. Quant à la répétition
d'un même mot, nous devons la con cev oir comm(~ une " rime
~énéra lisée )) ; non pas la rim<>, f'ommc une répétition réduite.
II y a deux procédés de cette généralisation : ou bien un mot,
pris en deux sens, assure une rrssrmblance ou une identit é para-
doxales entre ces deux sens. Ou bien, pris c.>n un seul sens, il
exerce sur ses voisins une force attractive, leur communique
'

DIFFÉRENCE ET RÊPÉTJT/OJ.Ii
"une prodigieuse gravitation, jusqu'à ce qu'un des mots contigus
prenne le relais et devienne à son tour centre de répétition.
Raymond Roussel et Charles Péguy furent les grands répétiteurs
de la littérature ; ils surent porter la puissance pathologique du
langage à un niveau artistique supérieur. Roussel part de mots
à double sens ou d'homonymes, et comble t.oute la distance
entre ces sens par une histoire et des objets eux-mêmes dédoublés,
présentés deux fois ; il triomphe ainsi de l'homonymie sur son
propre terrain, et inscrit le maximum de diiTércnce dans la
répétition comme dans l'espace ouvert au sein du mot. Cet
espace est encore présenté par Roussel comme celui des masques
el de la mort, oû s'élaborent à la fois une répétition qui enchaîne
et une rêpetition qui sauve - qui sauve d'abord de celle qui
enchaîne. Roussel crée un après-langage oû tout se répète et
recommence, une fois que tout a été diV. Très diiTérente est la
technique de Péguy : elle substitue la répétilion non plus à
l'homonymie, mais à la synonymie ; elle concerne ce que les
linguistes appellent la fonction de contiguïté, non plus celle de
similarité ; elle forme un avant-langage, un langage aurora! où
l'on procède par toutes petites différences pour engendrer de
proche en proche l'espace intérieur des mots. Celte fois, toul
débouche sur le problème des morts prématurés et du vieillis-
sement, mais là aussi, dans ce problème, sur la chance inouïe
d'affirmer une répétition qui sauve contre celle qui enchaîne.
Péguy et Roussel, chacun conduit le langage à une de ses limites
(la similarité ou la sélection chez Roussel, le • trait distinctif •
entre billard et pillard ; la contiguïté ou la combinaison chez
Péguy, les fameux points de lapi!lSerie). Tous deux substituent
à la répétition horizontale, celle des mots ordinaires qu'on redit,
une répétition de points remarquables, une répétition verticale
où l'on remonte à l'intérieur des mols. A la répétition par défaut,
par insuffisance du concept nominal ou de la représentation
verbale, une répétilion positive, par excès d'une Idée linguis-

1. Sur le rapport de la répHlti<>n avec le langage, mais aussi avec les masques
et la mort, dans l'œuvre de Raymond llmuul, cr. le beau livre dt Michel Fou-
CAULT (N.R.F., 1963): • La répetition et la différence sont si bien intriquées
l'une dans l'autre et s'ajustent nec tant d'exactitude qu'il n'est pas possible
de dire ce qui est premier... , (pp. 35-37). • Loin d'être un la!'~"~~ <Jni chel't'he
è. commencer, il est la figure seconde des mots déjà parlés. C'e~t te lan!age de
toujours travaillé par ta destruction et la mort... De nature il est répét•ti ... (non
plus la répétition) latérale des choses qu'on redît, mais ceUe, rad1cale, qui est
pass~e par-dessus du non-lan~age et qui doit à ce vide franchi d'Hre poé-sie ... •
(pp. 61-63].- On consultera ét:alemenl L'article de Michel BuToR sur Roussel
(Ripuloîn, 1, Editions de Minuit] analyünt le double ofipect de lu répétition
qui enchatne et qui sauve.
INTRODUCTION
••
tique et stylistique. Comment la mort inspire-t-elle le langage,
etant toujours présente quand la répétition s'affirme ?
La reproduction du Même n'est pas un moteur des gestes.
On sait que mème l'imitation la plus simple comprend la diiTé-
rence entre l'extérieur et l'intérieur. Bien plus, l'imitation n'a
qu'un rôle régulateur secondaire dans le montage d'un compor-
tement., elle permet. de corriger des mouvements en t.rain de se
faire, non pas d'en instaurer. L'apprentissage ne se fait. pas dans
le rapport de la représentation à l'action (comme reproduction
du Même), mais dans le rapport du signe à la réponse (comme
rencontre avec l'Autre). De trois maniêres au moins, le signe
comprend l'hétforogénéité : d'abord dans l'objet qui le port.e ou
qui l'émet, et qui presente nécessairement une difli•rence de
niveau, comme deux ordres de grandeur ou de rèalité disparates
entre lesquels le signe fulg-ure; d'autre part en lui-même, parce
que le signe enveloppe un autre « objet » dans les limites de
l'objet portt>ur, et incarne une puissance de ln nature ou de
l'esprit (Idée); enfin dans la réponse qu'il sollicit.e, le mouvement
de la réponse ne « ressemblant " pas à celui du signe. Le mouve-
ment du nageur ne ressemble pas au mouvement de la vague ;
et précisément, les mouvements du mattre-nageur que nous
rf'produisons sur le sable ne sont rien par rapport aux mouve-
ments de la vague que nous n'apprenons à parer qu'en les sai-
sissant pratiquement. comme dt's signes. C'est pourquoi il est si
diilicile de dire comment. quelqu'un apprend: il y a une familia-
rité pratique, inw'e ou acquise, avec les signes, qui fait de toute
éducntion quelque chose d'amoureux, mais aussi de mortel.
Nous n'npprenons rien avec celui qui nous dit: fnis comme moi.
Nos seuls ma1lres sont ceux qui nous disent « fais avec moi n,
et qui, au lieu de nous proposer des gestes à reproduire, surent
émettre des signes à développer dans l'hétérog-ène. En d'autres
termes, il n'y a pas d'idéo-motricité, m;~Îs seulement de la sensori-
motricité. Quand le corps conjugue de ses points remarquables
avec ceux de la vague, il noue le principe d'une répétition
qui n'est plus celle du Même, mais qui comprend l'Autre, qui
C-Omprend la différence, d'une vague et d'un gest.e à l'autre, et
qui transporte cette différence dans l'espace répétitif ainsi
constitué. Apprendre, c'est hien constituer cet espace de la ren-
contre avec des signes, où les points remarquables se reprennent.
les uns dans les autres, et où la répétition se forme en même temps
qu'elle se déguise. Et il y a toujours des images de mort dans
l'apprentissage, à la faveur de l'hétérogénéité qu'il développe,
aux limites de l'espace qu'il crée. Perdu dans le lointain, le signe
86 D IFFÉRENCE ET RÉPifTJTJON

est mortel ; el aussi quand il nous frappe de plrin rouet.. Œdipe


reçoit le signe une fois de trop loin, une (ois dt• trop pri·s ; ct
entre les di'UX, sc tisse une terrible répélit ion du crime. Zara·
l.houslra re~oil ~on "si~ne »tantôt de trop Jm··s, t antôt de trop
loin, ct ne prl'sl'ent qu'à la fin la bonne distanct', (IUÎ va chang<.>r
cc qui le rend mal:tde dnns l'éternel retour ('1\ une n;pi·l il ion
lihf>ratoire, l'al val rie P. Les signes sont lt's ,.,··rit :1blo•s t:·l!~ml'nts du
théâtre. Ils l•'·muigncnt des puissances de lu nnt ure et de l'rsprit
qui agiss«.>nt sous les mots, les ~estes, les p~'rsonnag-~'s ct les olojC"Is
repr1;scntés. Ils si~nifienl la répétition rommc muuv!'menl r···l'l,
par opposition ;\ la représentai ion comme laux mouve menL de
l'nhstrail.
Nous sumnws rn droit de parh·r de rl'prl il ion, quand nous
nous trouvons devant d::os éh;ments idcntiqu!'s ayant absolument.
le même conc~·pt. Mais de C('S él•:·mcn1s d isrre 1s, de ces objets
rl;pai·:;, nou~ devons dis! in~u('r un sujd secrt·l IJUÎ se ro'·pi·t {' à
lrav('rs eux, v!·rit "ble sujet. de ln ri-pé! il ion. Il raul prn~cr la
ri· pd iLion nu pronominal, trouver le Soi de ln r!·p,;l il ion, ln sin-
gu lu ri Lé dans ee •Jui se répète. Car il n'y a pns de répétition sans
un répétiteur, rien de répété sans âme ri-pétitrice. Aussi bien,
plullit que le répélé et le r!·p!·lilt·ur, l'objet rt Je sujl"t, nous
devons dislin:;ur.r deux formes tic répétition. De Ioule manière,
la r•'·pêtition est. la diiTêrence san.'i concept. :'llnis dans un cas,
la •li/Térence est. seulement posi•e comme cxl.ùricure au concept,
di!Tt:·rencc entre objets rcprl·scnt.ios sous le même concept, tom-
bant dans l'indilTérencc de l'espace et du temps. Dans l'autre cas,
la cil/Térence est inlt;rieure à I'Idëc ; elle se d!·ploie comme pur
mouvemt'nl. créateur d'un t•space el d'un l.emps dynnmiques
qui corrrspondent. à l'ltUc. La premièr!' r apdilion esl rèp~li­
lion du Même, qui s'explique par l'iJrnli\(• du concept ou de la
r('présenlalion ; la seconde est celle tJUi comprend la di ITt'•rcnce,
el sc comprend elle-même dans l'alt{·rité <le l'Id•~(', dans J'hrléro-
grnl;ité d'une a apprésenl.ation u. L'une est négative, par Jéfaut
du concept, l'autre, allirmative, par l'cxccs de l'Jdt)e. L'une est
hypothél iquc, l'autre cal!'·goriquc. L'une est statique, l'autre
dynamique. L'une est répélition dans l'eiTcl, l'autre dans la
cnuse. L'une, en extension, l'autre intensive. L'une ordinaire,
l'autre, remarquable et singulii~rc. L'une est horizontale, l'autre
verticale. L'une est dévdopp~e, expliquée ; l'autre est em·elopp!·e,
e t doil êlrc int!'rprëtée. L'une est ré,·olulivc, l'autre, d'évolution.
L'une est d'l>galiiE\ de commcnsurabilité, de symétrie ; l'autre,
(ondée sur l'inrgal, l'incommensurable ou le dissymétrique. L'une
est mat.érielle, l'autre spirituelle, même dans ln nature et. dans la

J.
1..\ '[ RODUCT/ON 37

terre. L'une esl innnim~e, l'autre a le secret de nos morts el de


nos vies, de nos cnciJaln~menls cl de nos libérations, du démo·
niaquc el du divin. L'une est une répélilion " nue », l'autre une
n'pi·lîtion vêtue, qui se Corme die-même rn se vêlant, en sc
ma:.quant, l'Il SI) •lt'~guisanl. L'une est d'cxuctiludc, l'autre a
pour cril.i·rc 1'au\ henl idti~.
Les deux r•··pd il ions ne sont pas ind•'•pcmlnnt.es. L'une est
le sujclsingulicr, le cœur ct l'inlc·riorill; df' l'uulrc, la profondeur
tlc l';wtrc. L':lULre est seulement. l'envduppc •~xléricurc, l'ciTct
abslr;,jt. La répail ion de dissymét.ric sc cache dans les ensembles
ou les ciTets symt'·triqu•~s; une répélil ion de points remarquables
sous celle des p()inls onlin:lircs ; cl partout l'Autre dans la ri·pl~­
titiun du M•!me. C'est la r!·pt;lilion scrrùte, la plus profonde : elle
seule dunne la raison •le l'autre, la raison du hloc:1~e des concepts.
Et dans cc ùomuin<·, rornmc dans le Sarlur H•·snrtus, c'est le
masque, le d•':guis•:·, le l.ravesl.i qui sc trouve êlre la vérité du nu.
1'\écc!;suircmt•nt, puisque la r···pl:lition n'est pas cachée par autre
chose, m<~ÎS sc forme en ~c di·guisHnl., ne pr•:•·xislc pas il ses propres
di~~uisements, cl, en sc formant., constitue la répétition nue dans
laquelle elle s'enveloppe. Les consêqucnccs en sont importantes.
Lorsque nous nous trouvons en présence d'une répélition qui
s'avance masqw'·c, ou bien qui comporte des déplacements, des
précipitations, des raient issemenls, des variantes, des diiTêrences
capables à la limite de nous eut rainer fort loin du point de départ,
nous avons tendance à y voir un élat mixlc oil lu répélition n'est.
pas pure, mais seulement approximative : le mot même de
ri: pét ilion nous sem ble alors employé s ym bol iq uement, par
métaphore ou par analogie. Il est vrai que nous avons défini
slriclcment. la r•:pétilion comme diiTücnce sans concept. Mais
nous aurions tort de la réduire à une difTërence qui retombe dans
J'extériorité, sous la forme du Même dans Je concept, sans voir
qu'elle peul être inlëricurc ù l'Idee, et posséder en elle-même
toutes les ressources du signe, du symbole et de l'altérité qui
d(':passcnt le concept en tant. que tel. Les exemples précédemment
invoqués concernaient ks cas les plus divers, conccpls nominaux,
de la nature ou de la lihcrlé ; et l'on pourrait nous reprocher
d'avoir mélangé toutes sortes de répétitions, physiques et psy~
chiques; el même dans le domaine psychique, des répétitions
nues du type stôrëotypic el des rêpêlilions latentes el sym~
ooliques. C'est que nous voulions montrer dans toute structure
répétitive la coexistence de ces instances, et comment la répéli~
lion manHeste d'cléments identiques renvoyait. nécessairement.
à un sujet latent qui se répétait lui-même à travers ces éléments,
DIFFÉllE.YCE h'T ltÉPÉTITJON

formant une « autre >> répét.it.ion au cœur tle la première. De ceLte


autre répé-tition, nous cliron~ done qu'elle n'l'st. nullement approxi-
malive ou métaphorique. Elle est au contraire l'esprit de
toute répétition. Elle est même la lettre de toute répétition, à
l'clat de filigrane ou de chiffre constituant. C'est elle qui constitue
l'essence de la différence sans concept, de la diiTérem~e non
médiatisée, en quoi consi:>te toute répéLition. C'est elle, le sens
premier, littt'·ral et spirituel, de la répétition. c·e~tle sens maté-
riel qui résulte de l'autre, sécrété comme une coquille.
Nous avions commencé par distinguer la généralité et la
répétition. Puis nous avons disLingué deux formes de répétition.
Ces dellx distinctions s'enchaînent ; la première ne développe
ses conséquences que dans la seconde. Car si nous nous contentons
de poser la répétition de manière abstraite, en la vidant de son
intériorité, nous restons incapables de comprendre pourquoi et
comment un concept peul être naturellement bloqué, el laisser
apparaître une répùlilion qui ne se confond pas avec la généralité.
Inversement, quand nous découvrons l'int.l·ricur littéral de la
répétition, nous avons le moyen non seulement de comprendre
la répétition d'extériorité comme couverture, mais aussi de
récupërer l'ordre de la généralité (el d'opérer, suivant le vœu
de lüerkegaard, la réconciliation du singulier avec le gênerai).
Car, dans la mesure où la rèpëlilîon intèricure se projetLe à
travers une répétition nue qui la recouvre, les différences qu'elle
comprend apparaissent comme aulo.nt de fadeur~ qui ~·oppol!ent
à la répétition, qui l'atténuent et la font varier suivant des lois
• générales ». Mais sous le travail général des lois subsiste tou-
jours le jeu des singularités. Les généralites de cycles dans la
nature sont le masque d'une singularité qui pointe à travers
leurs interférences ; et sous les g"éneralités d'habitude dans la
vie morale, nous retrouvons de singuliers apprentissages. Le
domaine des lois doit ètre compris, mais toujours a partir d'une
Nature el d'un Esprit supérieurs a leurs propres lois, et qui
lissent d'abord leurs répétitions dans les profondeurs de la terre
et du C1œur, là où les lois n'existent pas encore. L'intérieur de la
répétition est toujours affecté d'un ordre de diiTt;rence ; c'est dans
la mesure où quelque chose est rapporté à une répétition d'un
autre ordre que le sien, que la répétition pour son compte appa-
raît extérieure el nue, et la chose elle-même, soumise aux catégo-
ries de la généralité. C'est l'inadéqualion de la différence et de la
répétition qui instaure l'ordre du généraL Gabriel Tarde suggérait.
en ce sens que ln ressemblance elle-même n'èl.nit qu'une répa.it.ion
décalée :la vraie r.-pétilion, c'est celle qui correspond directement.

d
INTRODUCTION 39

Il une différence de même degré qu'elle. Et personne, mieux que


Tarde, ne suL elaborer une nouvelle dialectique en découvrant.
dans la nature et dans l'esprit. l'ellort. secret pour instaurer une
adéquation de plus en plus parfaite entre la différence et la
répét.it.ion1 •

Tant que nous posons ra différence comme une diiTérence


conceptuelle, intrinsêquement conceptuelle, et la répétition
comme une différence extrinsèque, entre objets représentés sous
un même concept, il semble que le problème de leurs rapports
puisse être résolu par 1es faits. Oui ou non, y a·l· il des répéti·
lions ? ou bien toute différence est-elle en dernière instance
intrinsèque et conceptuelle ? Hegel raillait. Leibniz d'avoir invité
les dames de la cour à faire de la métaphysique expérimentale en
se promenant dans les jardins, pour vérifier que deux feuilles
d'arbre n'avaient pas le même concept. Remplaçons les dames
de la cour par des policiers scientifiques: il n 'y a pas deux grains
de poussière absolument identiques, pas deux mains qui aient. les
mêmes points remarquables, pas deux machines qui aient la
même frappe, pas deux revolvers qui strient leurs balles de la
même façon••• Mais pourquoi pressentons-nous que le problème
n'est pas bien posé, tant que nous cherchons dans les laila le·
critère d'un principium individualionîs 1 C'est qu'une différence
peul être interne et cependant non conceptuelle (tel est déjà le
sens du paradoxe des objets symêtriques). Un espace dynamique
doit ètre défini du point de vue d'un observateur lié à cet espace,
et. non d'une position extérieure. Il y a des différences internes
qui dramatisent une Idée, avant de représenter un objet. La
difTérence, ici, est. intérieure à une Idée, bien qu'elle soit extérieure

1. Daru~ lee Loi& d~ rimilalion (Aican, 1890) Gabriel TARDE montre comment
la ~aaemblance, par exemple entre espcces de type ditT~renl, ~nvoie t l' lden·
til6 du milieu physique, c'esl·lil·dire l un processus répétitif affectant dee
él~ment.a inférieure aux tonnes conaid~Mel. - Toute la philosophie de Tarde,
noua le verrons plus précisément, eal rondée aur les deux ca légoriea de différence
el de rêpélition; la dilférence est à la rois l'origine el la destination de la répé-
tition, dons un mouvement de plus en plus • puissa nt el ing~nieux •, qui tient
• de plus en plus compte des degrés de liberU ' · Cette rép~Ullon diiT~~ntlene el.
dHT~renclunle, Tarde prétend la substituer dana tout lee domalnea Ill l'oppo·
siUon. Roussel ou Pé'!'UY pourraient revendiquer so formule ; • La répétll10n
est un procéd~ de slyle bien autrement énergique el moins fatigant que l"anll·
thèse, ct aussi bien plus propre à renouveler un sujet • (L'oppolilion unîuerullt,
Alcan, 1897, p. 119). Damia répHilion, Torde voyait une Idée bien rrançaise;
li est vrai que Kierkegaard y voyait un eoncept bien danois. lia veulent dire
qu'eUe ronde une tout autJ'e dialeeUque que eeUe de Hegel.
DIFF~RENCE ET RtP~TIT/ON

au concept comme reprt1 ~cntalion d'objet. C'est pourquoi l'oppo-


sition de Kant. cl ch~ Lrilmiz parail bien s'at.Lènucr à mesure que
l'on lient compte Jcs facteurs dynamiques présents dans les deux
dod.rines. Si l<nnt reconnaît dans les formPS de l'intuition des
dilTérrnccs extrinsèques irréduclibles à l'ordn· dt•s concepts, ces
JiiTért•nces n'en sont pas moins « 'int1•rJH'S "• birn qu'elles ne
puissent être assignées par un entendement comme" intrinsèques •
et ne soient. r<'présentablcs que dans leur rapport extérieur à
l'espace enlier1• C'est. dire, conformêml'nl à n·rtaines interprèla-
tions nêo-kantic·nnrs1 qu'il y a de proche en proche une ronslruc-
tion dynamiqur inlf'rne de l'espace qui doit préçt!rlf'r la • représen-
tation" du toul comme forme d'extériorilé. l.'~lém!·nl de celle
genèse interne nous semble consister dans la quantité intensive
plulôl que dans le schèm.-, et. sc rapporter aux ldt;cs plutôt qu'aux
concepts de l'cntcndt~ml'nL Si l'ordre spatial d l's dilTêrcnces
extrinsèques el l'ordre conceptuel des di!Tùrcnct'S intrinsèques ont
linalemt'nl une harmonie, comme le schcmc en témoigne, c'est
pius profondem('nt f:\'r<Îcc a ccL element diiTcrcnl.icl intensif,
synthèse du continu dans l'instant, qui, sous ln forme d'une
conlinua repelilio, engendre d'abord interieurement l'espace
conformement aux Idees. Or chez Leibniz, l'allînile des dillê-
rcnces extrinsèques avec les dillérenccs conct>pluf'llcs intrinsèques
faisait déjà apprl au processus interne d'une continua repelilio,
fondé sur un t:>lénwnt. dillêrenti.-1 intensif opérant la synlhese du
continu dans le point pour engendrer l'l'space du dedans.
Il y n drs rt!pHi! ions qui ne sont pas sculrmcnl. des diiTrrcnces
extrinsèques ; il y a des di!Tt'·rcnccs internes, qui ne sont pas
in! rinsi~ques ou I'OIH~I'Jll udlos. 1\ous sommPs :dors ~~~ nil' SUre de
mieux situer la source des nmbiguïlt~s prt~ct'•dt•nh•s. Quand nous
determinons la r~pèlition comme diiTi·rence sans concept, nous
croyons pouvoir rondure au caractcre sculeml'nL exlrinsi·que de
la di!Tt-rence dans la rt;p,;l it ion ; nous estimons alors que toute
• nouwauté • inlernt> sullit à nous éloigner de la !elire, el n'est
conciliable qu'avec une répétition approximative, dite par
analogie. Il n'en I"SI pas ainsi. Car nous ne savons pas encore
quelle est l'csst•nct> de la n;p,;tition, ce que d~signe positivement
l'cxprr~sion" diiT!•r.-m~e s:ms conct'pl n, la n;~lure de l'inti·riorité
qu'elle rsl eapahle d'implÎI]UCr. Inwrscnwnt, quand nous déter-
minons la dill'crence comme diiTerence concepluclle, nous croyons

1. Sur la olirri•r<>llt:P lntl'rne, qui u'est pourtant pus intrhls~que ou concep-


tuelle, cr. K ..:.:r, l•r,Ugumtnu, § IJ (cf. l'oppolition enlre illllerf l'u.-chi~den­
heil et i11nulich V.).
1.\'TROD L'CTIO.V '. 1

avoir assez. la it pour la d élcrminntion du concrpl de difTérencc


•·n tant. qut! t cllt·. P ourtant, là encore , nous n'avons aur,une id.'e
dt• diiTérence, aucun concept de la diiTc.lrence propre. Ce rut. peul·
èt rc le tort de la philosophie Je la tliiTi·rr nce, d 'Aristote à Hrgd
1!11 pas~n nl par Lcilmiz, ù'a\·uir conrondu le C',OJ\ccpl de '" diiT·~·
rt·ncc a ne une ditf,;rence simplt•mcnt. con crpt ul'lh·, t'Il st• con t ep·
t.anl d 'inscrire la JiiTI·rcn<'c dans 1<' concept. r n g•:n (·ral. En réalité,
t:m l qu'on inscrit la diiTércncc dans Ir. concept en gi•nt:ral, on
n'a au<'unc JJ,;e singulii·re de la difTI·rcncc, on resle seulement.
tbns r.:Jt'·nlt'nt d'une diiT•'·rcnce dt;j!'i ml·diat isl·c par la rcprl·~
st>ntat ion. :'\ous nous trouvons donc devant deux tJUrstions :
qud t•st le conct>pl de la dinércnce - qui llc sc rèduit. pas il la
simple diiTt'·rcncc conceptuelle, mais qui rrc hunc une ldC:·e propre,
comme une singul:1rité dans l' Idi·e '! lfa ut re porl, quelle est.
l '~sscnce de la répl-tition- qui n e se rMuil pus à une difTérencc
sans conct~pt, qui ne sc confond pas uvee le corach!rc a pparent
dt•s objets rcpr(·~t·ut t'·s sous un même concept, mais qui ltlmoigne
à son tour de la singularité comme puissnncc de l'Idée'? La
ren contre des deux n otions, difTércn ce ot rêpélition, ne peut plus
êlre posée d ès le départ , mais doit apparatlrc à la faveur d'inter~
(t;renccs el de croisements entre ces deux lignes, l' une conct>manl
l'essence de la r épètition , l'autre, )'it.h;e de la diiTérence.
CHAPITRE PREMIER

LA DIFFÉRENCE EN ELLE-MÊME

L'indifférence a deux aspects: l'abtme indifférencié, le néant


noir, l'animal indHerminê dans lequel tout est dissout- mais
aussi le né-ant blanc, la surface redevenue calme oU flottent des
déterminations non liées, comme des membres épars, tête sans
cou, bras sans épaule, yeux sans front. L'indéterminé est tout il.
fail indifférent, mais des déterminations flottantes ne le sont pas
moins les unes par rapport aux autres, La différence est-elle
intermédiaire entre ces deux extrêmes? Ou bien n'est-elle pas le
seul extrême, le seul moment de la présence et de la précision ?
La différence est cet état dans lequel on peul parler de LA déter-
mination. La différence u entre • deux choses est seulement
empirique, et les déterminations correspondantes, extrinsèques.
Mais au lieu d'une chose qui se dislingue d'autre chose, imaginons
quelque chose qui se distingue - el pourtant ce dont il sc dis-
tingue ne se distingue pas de lui. L'éclair par exemple se dis-
lingue du ciel noir, mais doit le tratner avec lui, comme s'il se
distinguait de ce qui ne se distingue pas. On dirait que le fond
monte à la surface, sans cesser d'être fond. Il y a du cruel, et
même du monstrueux, de part et d'autre, dans celle lutte contre
un adversaire insaisissable, où le distingué s'oppose à quelque
chose qui ne peut pas s'en distinguer, el qui continue d'épouser
ce qui divorce avec lui. La différence est cel étal de la détermi-
nation comme distinction unilatérale. De la différence, il faut
donc dire qu'on la fait, ou qu'elle se fait, comme dans l'expression
• faire la difTCrence ~- Celle di!TCrence, ou LA détermination, est
aussi bien la cruauté. Les platoniciens disaient que le non-Un se
distingue de l'Un, mais non pas l'inverse, puisque l'Un ne se
dérobe pas à ce qui s'en dérobe : el à l'autre pôle, la forme se
distingue de la matière ou du fond, mais non pas l'inverse,
puisque la dislinclion même est une forme. A vrai dire, ce sont
toutes les formes qui se dissipent, quand elles se réfléchissent
dans ce fond qui remonte. Il a cessé lui-même d'être le pur
DIFFÉRENCE E7' llÉJ>ËTJTJON

indÎ'lerminê qui reste au fond, mais les !ormes aussi ressent d'èlrt'
des clo'Lcrminations cot·xistantcs ou cump!O:·mentaircs. Le fond
qui remonte n'est plus au fond, mais acquiert une existence
autonome; la forme qui se réfl{·chit. dans ce fond n'est plus une
furmt•, m<Jis une ligne abstraite agissant directement sur l'âme.
Quand le fond monte a lu surfucc, le visa~c humain se dt:compose
dam ce miroir où J'indéterminé comme !cs di-tcrminalions
viennent se confondre dans unç ~cule déterm inë liun IJ \!Î • fait •
la tli!Tércncc. Pour produire un mon~ïlre, c'est une pauvre recette
d'entasser des dëterminations hétéroclites ou de surdéterminer
l'aninwl. Il vaut mieux faire monter le fond, ct dissoudre ln
forme. Goya procédait par l'aquatinte el l'cau-forle, la grisaille
de l'une ct la rig-ueur de l'autre. Odilon Redon, par le clair-
obscur ella ligne ubstraite. En renonçant au rnoddt".. c'est-a-dire
au S)'mbule pluslique de la form(', la ligne al>strailc acquiert
toute sa force, ct participe au fond d'autant plus violemment
qu'elle s'en di:;linguc sans qu'il sc distingue d'ellc1, A quel point
les vis:1g-cs se déforment dans un tel miroir. Et il n'est pas sûr
que ce soit seulement lt' sommeil de la Raison qui engendre les
monslres. C'est aussi la veille, l'insomnie de la pcns.:e, car la
pcnst>e est ce moment où la ddermination se (ail une, à force
de soutenir un rapport unilatéral et précis avec l'indéterminé. La
penst'e • fait • la ùiiTO:·rcnce, mais la dillt;rencc, c'est le monstre.
On ne doit pas s'étonner que la dillérence paraisse maudite,
qu'elle soit la faute ou le péché, la figure du Mal promise à
l'cxpialion. Il n'y a pas d'autre péché que celui de faire monter
le fond et de dissoudre la forme. Qu'on se rappelle l'idée d'Artaud:
la cruauté, c'est seulement LA détermination, ce point précis ou
le dderminé entretient son rapport essentiel avec l'indüerminé,
cette li:;ne rig-oureuse abstraite qui s'alimente au clair·obscur.
Arracher la dillérence à son étal de malédiction semble
alors le projet de la philosophie de la difTércncc. La différence
ne peut-elle devenir un organisme harmonieux, el rapporter la
détermination a d'autres déterminations dans une forme, c'esl·lli-
dire dans l'élément cohérent d'une représentation organique ?
L'élément de la représentation comme • raison • a quatre aspects
principaux : l'identité dans la forme du l'onccpt indelerminé,

1. Cf. Odilon RErHJ :o<, A •oi-mlme (Joumal, Floury, M., p. 63) : • Nulle
tonne plastique, j-'entends perçue objectivement, pour elle·m~me, sous les lois
de l'umbre et de a lumièr(', par les moyens conventionnels du mode-lé, ne sau·
rait ltre trou\·ée en ml's ou\'ra~es ... Tout mon art est limité oux seules rt'r.sources
du clair-obscur, et il doit aussi beaucoup aux effets dt lo ligne abstraite, cet
agent de source prvlonde, agit.sant directement sur l'esprit. •

- -- -- -- - - - -
LA DIFFtRE:YCE EN ELJ.E-.U~JIE

l'an:J)o~ie dans le rapport entre con<'I'Jlfs dtltrm inablts ultimes,


J'opposition dans le rnpporl des drltrminafions à l'intérieur du
concept, la ressemblance dans l'objet délumifll1 du conc~pl lui-
même. Ces fornws sonl comme les quatre tètrs, ou les quatre
liens de la médiation. On dira qur la dîlTérence C'sl " médiatisée •,
pour autant qu'on nrrÎYt' a la soumett.rt• h lu IJIIIIIIruple racine
de l'identité et dP l'oj•position, de l'analogit~ et tho la resst•mblance.
A partir d'une première impression {la dîfTêrenc••, c'est le mal),
on se propose de « sauver " la diiTêrcnr.t~ l'D la rrprt'·sentant, ct de
la représenter PD la rapportant aux exigenc<'s du concept en
général. Il s'agil alors de di·tl'rminer un h<"Ureux moment- J'heu-
reux moment grec - où la diiTérencc t'Sl comm•· n'ronciliée avec
le concept. La dilléren{"c doit sortir de• sa caverne, et <'esser d'ètre
un monstre ; ou du moins ne doit suhsisl<'r comme monstre que
ce qui se dérobe à l' ht>urcux moment, ce qui consl itue seulement
une mauvaise ren<'ontrc, une mauvaise occasion. fei, l'expression
« faire la di!Térenl'e " chan~t' donc de !lr ns. Elle cl~signe mainte-
nant une épreuve sëll'dÎ\'c qui doit dètrrminer quell(•s diiTérences
peuvent être inscri!t>s dans le conrepl t·n gén~ral, el comment.
Une telle épreu,·c, mw telle select ion semble eiTectivement réalisée
par le Grand et le Pel il. Car le Grand et le Petit ne se disent pas
natun•llt'ment de I'Cn, mais d'abord Je la dillêrenre. On demande
donc juf'qu'où la diiTêrrnr<' peut et doit aller - quelle grandeur?
quelle petitesse ? - pour ent.rer dans les limites du conc<'pll'ans
se perdre en de~à ni s'échapper au-ùl'!il. Il l'St. évidemment
diflicile de savoir si le problème est ain~i bi<"n posé : la diiTérence
élait-elle vraiment un mal en soi ? f:~llait-il poser la question
dans ces termes moraux ? fnllaiL-il Il médiati!ler • la uiiTérence
pour Ja ff'Ddre a )a fois vivable ct Jll'nsabll' ? Ja sélection devait·
elle consister dans cette !!preuve là? L'épreuve devait-rUt' être
con~u<' de celte manii--re et dans ce but ? !\lais nous ne pourrons
répondre à ces quPstions que si nous déterminons plus précisé-
ment la nature supposée de l'heureux moment.

Aristote dit : il y a une diiTércncc qui est à la fois la plus


grande cl la plus parfait!.', !Ltyta""! el -r~Àtto~. Ln dillérencc en
général se dislinguf' de la diversité ou de l'altèrilé ; car deux
l••rml's diiTèrcnl quand ils !~Ont autres, non pas pur eux-mêmes,
mais par quelque chose, donc quand ils convit•nn<'nl aussi en
autre chose, en ~rnrf' pour des diiTérencrs d'r~pèce, ou mème
en es:'è,-e pour les dillérences de nombre, ou encore • en être
DIFFÉRENCE ET RÊPÉT/1'/0!.V

selon l'analogie » pour des différences de genre. ·- Quelle est


dans ces conditions la plus grande différence ? La plus grande
différence, c'est toujours l'opposit.ion. Mais de toutes les formes
d'opposition, quelle est la plus parfaite, la plus complete, celle
qui« convient» le mieux? Les relalifs se disent l'un de l'autre;
la contradiction se dit déjà d'un sujet, mais pour en rendre la
subsistance impossible, ct qualifie seulement le changement par
lequel il commence ou cesse d'être ; la privation exprime encore
une impuissance déterminée du sujet existant. Seule la contra-
riété represente la puissance d'un sujet de recevoir des opposes
tout en restant substantiellement le même (par la matière ou
par le genre). Dans quelles conditions, toutefois, la contrariété
communique-t-elle sa perfection à la différence ? Tant que nous
considérons l'être concret pris dans sa matière, les contrariétés
qui l'affectent sont des modifications corporelles, qui nous
donnent seulement le concept empirique accidentel d'une dif-
férence encore extrinsèque (e:clra quiddilalem). L'accident peut
être séparable du sujet comme u blanc , el c noir» de • homme •,
ou inséparable, comme « mâle » et ~ femelle » de • animal • :
suh·anl le cas la différence sera dite communis ou propria, mais
elle sera toujours accidentelle, en tant qu'elle vient de la matière.
Seule, donc, une contrariéte dans l'essence ou dans la forme nous
donne le concept d'une difTérence elle-même essentielle (diffe-
rentia essenlialis aul propriissima). Les contraires sont alors des
modifications qui afTectent un sujet considere dans son genre.
Dans l'essence en efTet, c'est le propre du genre d'être divisé
par des différences, telles « pedestre » el • aile », qui se coordon-
nent comme des contraires. Bref, la difference parfaite et maxima,
c'est la contrariété dans le genre, et la conlrarieté dans le genre,
c'est la di!Térence specifique. Au-delà el en deçà, la difTércnce
tend à rejoindre la simple alterité, el se dérobe presque à l'iden-
tité du concept : la différence générique est trop grande, s'ins-
talle entre des incombinables qui n'entrent pas dans des rapports
de contrariété ; la ditrerence individuelle est trop petite, entre
des indivisibles qui n'ont pas de contrariété non plus1•
Il semble bien, en revanche, que la différence spécifique
réponde à toutes les exigences d'un concept harmonieux ou
d'une représentation organique. Elle est pure parce que formelle;
intrinsëquc, puisqu'elle opëre dans l'essence, Elle est qualita-

1. AIIISTOTE, flfélaphy$ique, X, 4, 8 el9. Sur le~ trois sortes de différence,


commune, propre et essentielle, PoRPHYRE, Jsagoge, 8-9. Cr. oussi les manuels
th<>mistes: par exemple, le chapitre, de diiTerenlio • dons les Elemenla phi/oso·
phiae aristotelico·lhomi&liroe dt Josl'ph GREDT (Fribourg), t. 1, pp. 122·125.

l
LA DIFFÉRENCE EN ELLE-M2ME

live ; et dans la mesure où Je genre désigne l'essence, la diffé-


rence est. même une qualité très spéciale, (J selon l'essence »,
qualité de l'essence elle-même. Elle est. synthétique, car la spé-
cification est. une composition, et la différence s'ajoute actuel-
lement. au genre qui ne la contient. qu'en puissance. Elle est
médiatisée, elle est. elle-même médiation, moyen t erme en
personne. Elle est productrice, car le genre ne sc divise pas en
différences, mais est divisé par des différences qui prod uisent
en Jui les espèces correspondantes. C'est pourquoi elle est tou-
jours cause, cause formelle : le plus court est. la différence spé-
cifique de la ligne droite, le comprimant, la différence spécifique
de la couleur noire, le dissociant, celle de la couleur blanche.
C'est pourquoi aussi elle est. un prédicat d 'un t ype si particulier,
puisqu'elle s'attribue à l'espèce, mais en même lemps lui attribue
Je genre, et constitue l'espèce à laquelle elle s'attribue. Un tel
prédicat, synthétique et constituant, aUri buteur plus qu'attribué,
véritable règle de production, a enfin une dernière propriété :
celle d'emporter avec soi ce qu'il attribue. E n efTet , la qualité
de l'essence est assez spéciale pour faire du genre quelque chose
d'autre, et non pas simplement d'une autre qualité1 • Il appar-
tient. donc au genre de rester le même pour soi tout en devenant
autre dans les différences qui le divisent. La difTérence transporte
avec soi le genre et toutes les différences intermédiaires. Trans·
port de la différence, diaphora de la diaphora, la spécification
enchaîne la différence avec la différence aux niveaux successifs
de la division, jusqu'à ce qu'une dernière difTérence, celle de
la species infima, condense dans la direction choisie J'ensemble
de l'essence et de sa qualité continuée, réunisse cet ensemble
dans un concept intuitif et le fonde avec le terme à définir,
devenant elle-même chose unique indivisible (<h <>,ILOV, «8ux<popo\l
&!8o:;). La spécification garantit ainsi la cohérence e t la conti-
nuité dans la compréhension du concept..
Reve nons à l'expression c la plus grande différence •· Il est
devenu évident. que la différence spécifique n 'est. la plus grande
que tout relaLivcment. Absolument pa rlant, la contradiction est
plus grande que la contrariété - et surtout la différence générique
est. plus grande que la spéci fique. Déjà la maniere dont Aristote
distingue la différence de la diversité ou de l'altérité nous met sur
la voie : c'est seulement par rapport à l'identité supposée d'un

1. Poi'IPEEYRR, l8agngf, 8, 20: • La diiTéreuee de ralsonnaLle venant &'ajou·


Ler à l'animal le rail autre, tandis que celle de se mouvt>ir le rend seulemenl de
q ualité autre que l'être en repos. •
DIFF~llENCE ET RtP~TITION

concept que la diiTrrencc spécifique est dite la plus grandt•. Dien


plus, c'est par rapport à la forme d'i<knlilt'• dans le conct•pt
gt:·nèrique que la dilll·rence va jusqu 'à l'opposil ion, es! puuss!·c
jusqu'à la contrari,;lt:. La différence :;p~;ciliqw• ne rcprèsenle donc
nullement un conc~·pl uninrsd pour loulr!i les ::in ~u laril."·s <'lies
tournants de la diiTt'·rencc (c'est-à-dire une Jd,;e j, mais dt-siJ!ne un
moment particulier oû la diflércnce sc concilie seulement awc le
concept en géni>ral. Aussi la diaphora de la diaphora n'csl·«"lle
chez Aristote qu'un faux transport : j:mwis on n '~· voit ln diiTI·-
rencc changer dP nature, jama is on n'y d~;t'ouvrc un dilfrrmrialll
de la différence qui nwllrait en rapport, dan!\ lf•ur imuH:dialt•l(·
res peel ive, le plus uniwrsd cl le plus singulier. La ditTt'·rrm·r.
spécifique ne désigne qu'un maximum tout relatif, un point
d'accommodation pour l'œil grec, rl ~·nrorc pour l'œil J!rcc du
j uste milieu qui a perdu le sens des transports dion~·siaqurs cl. des
métamorphoses. Tel est le principe d ' une confusion ruinrU!\C pour
toute la philosophir de la difli·rt>ncc : on confond l'assi~nal ion
d'un conc<>pt propre de la diflércnce avec l'inscription de la diflê-
rencc dans Je concept en gi·n~ral - on confond la tklcrminal ion
du concept de difli·rence avec l'inscription d<' la diiTi•rrncc dans
l'idenlîtt> d'un concept indetermin(l. c·c~t le tour de passe-passe
impliqué dans l'heureux moment (ct pt'Ut-Nre toul le resle rn
découle :la subordination de la diflêrencc à l'opposition, i1 l'ana-
logie, à la ressemblance, tous les aspects de ln médiation). Alors
la différence ne peut plus être qu'un pr~•dicnt dans la comprt•hl!n-
sion du concept. Celte nature predicative de la ùiflércncc spt'ci-
lique, Aristote la rappelle constamment ; mais il tsl !orel; ete lui
prêter des pouvoirs i-trangcs, comme d'allribut•r autant que d't~lre
attribué, ou d'altérer le 1-(Cnre autant que d 'en modifier la qualité.
Toutes les manières dont la dil!~rence spt:•cifiquc semMe sai isfaire
aux exigences d 'un concept propre (purt•h', inl êrioritf- , producti-
vité, transport...) sc rf-vèl('nt. ainsi illulloires, et même cont radic-
toires, à partir de la confusion fondamentale.
La difTérence spècifique est. donc pclile par rapport à une plus
grande différence qui concerne les ~<'nres eux-mêmes. Même dnns
la classification biologique, elle devitnl toute petite par rapport
aux grands ~enres : non pas sans doute différence mat.éril'lle,
mais pourtant. simple différence • dans • la matière, opérant par
le plus et. le moins. C'l'sl. que la diflércnce spt'cifiq ue est le maxi-
mum ct la pt'rfedion, mais seu!Pmenl ~;ous la condition de l'iden-
tité d'un concept ind,\tcrminé (genre). Elle est peu de chose nu
contraire, si on la compare a la diiTérence entre les genres comme
ultimes concepts déterminables (catégories). Car ceux-ci ne sont
LA DIFFSRENCE EN ELLE-MtME
••
plus soumis à la condition d'avoir à leur tour un concept identique
ou genre commun. Retenons lu ruison pour laquelle l'Etre lui-
même n'est pas un genre: c'est, dit Aristote, parce que lt.>s diffé-
rences sont (il faudrait donc qu<' il' ~enre puisse s'attribuer à
ses différences en soi : comme si J'animal sc disait une fois de
l'espêce humaine, mais une autre fois de la diiTérence raisonnable
en constituant une autre espt~cc ... )1 . C'est donc un arg-ument
emprunté à la nature de la diiTc"·rencc spécifique qui permet de
conclure à une au/re nature des difft~rr>nces gl>nériqucs. Tout se
passe comme s'il y avait deux'' Log-os "• différant rn nature, mais
entrrmêll·s l'un ù l'autre: il y a le logos des Espèces, le logos de
ce qu'on pense ct de ce qu'on dit, qui repose sur la condition
d'idenlité ou d'univocité d'un concept en général pris comme
!!enre ; et le logos des Genres, le logos de ce qui se pense el de ce
qui se dit à travcl'll nous, qui, libre de la condition, se meut dans
l'équivocité de J'f:tre comme dans la diversité des concepts les
plus généraux. Quand nous disons l'univoque, n'est-cc pas encore
de J\>quivoque qui se dit en nous? Et ne faut-il pas reconnatlre
ici une sorte de fêlure introduite dans la pensée, qui ne cessera pas
tle se creuser dans une autre almosphCre (non aristotélicienne)?
Mais surtout, n'est-ce pas ddù une nouwlle chance pour la philo-
sophie de la diffPrence? ne va-l-elle pas approcher d'un concept
absolu, une fois libérée de la condition qui la maintenait dans un
maximum tout relatif ?
Pourtant, il n'en est rien chez Aristote. Le fait est que la
diiTérence gl·nérique ou catfgoriale reste une différence, au sens
aristotélicien, et ne tombe pas dans la simple diversité ou altérité.
C'est donc qu'un concept identique ou commun subsiste encore,
bien que d'une façon três spéciale. Ce concept d'Ëlre n'est pas
collectif, comme un genre par rapport à ses espèces, mais seule-
ment distributif et hiérarchique : il n'a pas de contenu en soi,
mais seulement un contenu proportionn~ aux termes formelle-
ment différents dont on le prl·dique. Ces termes (catêgories) n'ont
pas besoin d'avoir un rapport égal avec l'être; il sullil que le
rapport de chacun avec l'être soit intérieur à chacun. Les deux
caractères du concept d'être - n'avoir un sens commun que
distributivement, avoir un sens premier hiérarchiquement -
montrent. bien qu'il n'a pas, par rapport aux catégories, le rôle
d'un genre par rapport à des espèces univoques. Mais ils montrent
aussi que l'équivocité de l'être est tout à fait particulière : il

1. ARI5TOT&1 Mtlaphytique, Ill, 3, 998 b1 20·27; el Topiquu, VI, 6, 144 a,


35·40.
50 DIFF~RENCE ET R~PËTJTJON

s'agil d'une analogie1• Or si l'on demande quelle est l'instance


capable de proportionner le concept aux termes ou aux sujets
dont on l'affirme, il est évident que c'est le jugement. Car le
jugement a précisément deux fonctions essentielles, et seulement.
deux: la distribution, qu'il assure avec le pariage du concept, el
la hiérarchisation, qu'il assure par ln mesure des sujets. A l'une
correspond la faculté dans le jugement qu'on appelle sens
commun; à l'autre, celle qu'on appelle bon sens (ou sens premier).
Toutes deux constituent la juste mesure, la « justice " comme
valeur du jugement. En ce sens toute philosophie des cat<-gories
prend pour modèle le jugement- comme on le voit che~ Kant,
el même encore che~ Hegel. Mais, avec son sens commun et son
sens premier, l'analogie du jugement laisse subsister l'identité
d'un concept., soit sous une forme implicite et confuse, soit sous
une forme virtuelle. L'analogie est elle-même l'analogue de
l'identité dans le jugement. L'analogie est l'essence du jugement,
mais l'analogie du jugement est l'analogue de l'identité du
concept. C'est pourquoi nous ne pouvons alt.endre de la di !Térence
générique ou calégoriale, pas plus que de la différence sp{~cifique,
qu'elle nous livre un concept propre de la différence. Alors que
la différence spécifique se contente d'inscrire la différence dans
l'identité du concept indéterminé en général, la différence géné-
rique (distributive et hiérarchique) se contente à son tour d'ins-
crire la différence dans la quasi-identité des concepts déterminables
les plus généraux, c'est-à-dire dans l'analogie du jugement lui-

1. On soit qu'Aristote ne parle pas luJ.même d'analogie à propos de l'être.


Il détennlne les eaté~oriea comme des np/}~ fv eleans doute aussi comme etes
fq;t~>'.~ l~e sont les deux cas, en dehors de l'équivocilé pure, où il y a • diiTé·
renee • sans ~enrc commun).- Les !tpb<;lv se disent par rapport :li un tenne
unique. Celui-el est comme un &eni wmmun; mais ce sena commun n'est pat un
genre. Car il forme seulement une unit' distributive (implicite et confuee),
et non pas comme le genre, une unité collective, explicite el distincte. Quand la
seolasti'JII6 traduit les ~pl,ç év en • anologie de proportionnalité •, elle a donc
raison. Celle- onalogie en elfe l ne doit P.U Hre comprise au sens striet du ma thé·
maticien, el ne suppose aucune égaillé de rnpport. Elle se déllnil, ce qui elt
tout dîiTllrent, par une inltriorilt du rapport: le rapport de chaque catégoria
avec l'être est intérieur à chaque catégorie, c'est pour son compte que chacune
a unité et être, en vertu de sa nature propre. Ce caractère dislribulir est bien
marqué pur Aristote, lorsqu'il identinc les catllgor-ies à des ll~~~pt:OE\~. Et
malgré certaines inlerprHolions rêccntes, il y a bien un partage de I'Hre carrel·
pondant aux manières dont ii se distribue aux • étants •.- Mais dans les ~!:. fv,
le lenne unique n'est pas simplement l'être comme sens commun, c'est déjà la
1ubstance comme •m• prtmier. D'où le l{lissement vers l'idée des è<;>t~~.
impliqu!Uil !UIII hiérarchie. La scolastique parlera lei • d'analol{ie de propor·
lion • : Il n'y a plus un concept distributif qui se rapporte rormellement à dea
termes différents, mals un concept sériel <JUI se rapporte rormellemenl·émi·
nemmenl Ill un lenne principal, et Ill un motndre de~ aux autres. L'Etre est
d'abord, en acte, analogie de proportionnalité; mais ne pré.sente·l·il p81 auui,
• virtuellement •, une analogie de proportion ?
1..4 DIFFI1RENCE EN ELLE-MEME St

même. Toute la philosophie arislotélicienne de la différence tient.


dans celte double inscription complément.aire, fondée sur un
même postulat, traçant. les limites arbitraires de l'heureux
moment.
Entre les différences génériques et. spécifiques se noue le lien
d'une complicité dans la représentation. Non pas du !.out qu'elles
aient même nature : le genre n'est déterminable que du dehors
par la diiTérence spécifique, et l'identité du genre par rapport
aux espèces contraste avec l'impossibilité pour l'~tre de former
une pareille identité par rapport aux genres eux-mêmes. Mais
pr~cisémeot, c'est la nature des différences spécifiques (le fait
qu'elles soitnl) qui fonde celt~ impossibilité, empêchant les
différences génériques de se rapporter à l'être comme à un genre
commun (si l'être était un genre, ses différences seraient assimi-
lables à des différences spécifiques, mais on ne pourrait. plus dire
qu'elles • sont •, puisque le genre ne s'attribue pas à ses différences
en soi). En ce sens, l'univocité des espèces dans un genre commun
renvoie à l'équivocité de l'être dans les genres divers : l'une
reflète l'autre. On le verra bien dans les exigences de l'idé<~l de
la classification: à la fois les grandes unités- yhl') 1-l•r~or.ot, qu'on
appellera finalement embranchements - se déterminent selon
des rapports d'analogie qui supposent. un choix de caractêres
opéré par le jugement dans la représentation abstraite, et les
petites unites, les petits genres ou les espèces, se déterminent.
dans une perception directe des ressemblances qui suppose une
continuité de l'intuition sensible dans la representation concrète.
)iême le néo-évolutionnisme retrouvera ces deux aspects liés
aux catégories du Grand et du Petit, lorsqu'il distinguera de
~randes différenciations embryologiques précoces, et de petites
diiTêrencialions tardives, adultes, inlra-spéci fiques ou spécifiques.
Or hien que les deux aspects puissent rnt rer en conflit, suivant.
que les grands genres ou les espèces sont pris comme concepts
de la Nature, tous deux constit uent les limites de la représenta-
tion organique, et des requisils également. nécessaires pour la
classiflcalion : la continuité méthodique dans la perception des
ressemblances n'est pas moins indispensable que la distribution
systématique dans le jugement d 'ana)ogir. Mais d'un point de
vue comme de l'autre, la DiiTérencc apparu1t seulement comme
un concept réflexif. En effet, la différence permel de passer des
espèces semblables voisines à l'idenlitë d'un genre qui les sub-
sumP., donc de prélever ou découper des identités génériques
dans le Oux d'une st\ric continue seMihle. A l'autre pôle, elle
permet de passer des genres respectivement identiques aux
'

52 DIFFERENCE ET RÉPÉTITION

rapports d'analogie qu'ils entretiennent entr~ ('liX dans l'intelli-


gible. Comme concept de réflexion, la di!Térencc témoigne de sa
pleine soumission à toutes les exigences de la représC"ntation,
qui devient précisément par cliP " représenl.ation organiqur "·
Dans le conc(•pl de réflexion, en c/TcL, la ùillérence médiatrice
et médialiséc se soumet de plein droit à l'idenlilê du concept,
à l'opposilion des prédicats, à l'analo!JÎC du jugement, à la res-
semblance de la perception. On rclrouye ici le caractère nécessai-
rement quadripartite de la représentation. La question est de
savoir si, sous tous ces aspects réflexifs, la di!Térence ne perd
pas à la fois son concept et sa rl·nlité propres. La difTérence ne
cesse en e!Tel d'èlre un concept rétlexif, et ne retrouve un concept
eiTectivement réel, que dans la mesure où elle 1lésigne des calas·
lrophes : soit. des ruptures de continuité dans la série d!'s ressem·
blances, soit des failles infranrhissables entre les structures
analogues. Elle ne cesse d'être réllexive que pour devenir catas~
trophique. Et sans doute ne peut.~elle être l'un sans l'aulr{'. ~tais
justement, la différence comme catastrophe m~ Lt;moigne-t-l'lle
pas d'un fond reh<'lle irréductible qui continue a ngir sous l'équi-
libre apparent de la représentation organique ?

..
Il n'y a jamais eu qu'une proposition ontologique: l'lhre est.
univoque. Il n'y a jamais eu qu'une seule ontologie, celle de
Duns Scot., qui donne a l'être une seule voix. Nous disons Duns
Scot., parce qu'il sul porter l'être univoque au plus haut point.
de subtilitê, quille à le payer d'abstraction. :\lais de Parménide
à Heidegger, c'est. la même \'Oix qui rst reprisr, dans un écho
qui forme à lui seul tout le déploiement. de l'univoque. Une
seule voix fait la clameur de l'être. !'\ous n'avons pas de peine à
comprendre que l'f.:tre, s'il est absolumrnl commun, n'est. pas
pour cela un genre ; il suffit. de f{'mplacer le modCie du jugement.
par celui de la proposition. Dans la proposition prise comme
entité compi{'Xe, on distingue: le sens, ou J'l'xprimü de la propo-
sition; le désigné (ce qui s'exprime dans la proposition); les
exprimants ou désignants, qui sont des modes numériques, c'est·
à-dire des facteurs di!Térentiels caractérisant. les éléments pourvus
de sens et de désignation. On conçoit. que des noms ou des propo~
sitions n'aient pas le même sens tout en désignant strictement. la
même chose (suivant des exemples célëbrt>s, étoile du soir~ctoile
du matin, Israël-Jacob, plan-blanc). La distinction entre ces
sens est bien une distinction réelle (dislincfio realis), mais elle
LA DIFFÉRENCE E.V ELLE-MSME 53

n'a rien de numérique, encore moins d 'ontologique : c'est une


distinction Cormell!', qualit.alive ou !H\méiologique. La qucst.ion
de savoir si les catégories sont directement assimilables à de
tels sens, ou plus vraisC'rnblablcment en •lériHnl, doit être
laissée de côté pour le momrnt. L'imporhmt, c'est qu'on puisse
concevoir plusieurs S<'ns formellrment di~t incls, mais qui se
rapportent à l'ètrc comme à un seul dësigné, ontologiquement
un. Il est vrai qu'un tel point de vue ne suffit pas encore à nous
interdire de consi•Jércr ces sens comme df's analogues, et cette
unité de l'être comme une analogie. Il f:llll ajouter que l'être,
cc désigné commun, en tant qu'il s'cxprinH', se dit a son tour
en un seul el même sens de tous les désignants ou exprimants
numériquement dislincls. Dans la proposition ontologique,
ce n'est. donc pas sr.ulement le désigné qui est ontologiquemrnt
le même pour des srnl'l qualitativf'ment di,;linrls, c'est aussi le
sens qui est ontologiquement le même pour des modes indivi·
duan! s, pour des di~signanls ou exprimant s numériquement
distincts : tf'lle est la circui:JI.ion dans la proposition ontologique
(expression dans son ensemble).
En ciTet, l'essentir.l de l'univocité n'est pas que l'E:tre se dise
en un seul el même sens. C'est qu'il se dise, en un seul et même
sens, de toutes ses diiTérences individtwntcs ou mo•lalités intrin-
sèques. L'f:tre est le même pour toulf'S Cf'S modalités, mais C('S
modalités ne sont pas les mèm('s. Il est « égal n pour toutes,
mais (}Iles-mêmes ne sont pas égales. Il sc dit cn un seul sens (le
toutes, mais elles-mèmrs n'ont pas le mènH' s.-ns. Il est de l'es-
sence de l'être univoque de sc rapporter à t.les diiTér('nces indivi-
duantcs, mais ces diiTércn~es n'ont pas la 1n1~mc f'~Sf'nce, f't ne
varif'nt pas l'essence de l'èt.re - comme le blunc sc rapporte à
des intensités diverses, m:Jis reste ess!'nticlh·ment le m1tme blanc.
Il n'y a pas deux «voies 11, comme on l'avait cru dans le poème
de Parménide, milis une seule "voix 11 de I'Rlre (tui se rapporte
à tous ses modes, les plus divers, les plu:> variés, les plus diiTé·
renciés. L'f:lre se dit rn un seul et même sens de tout ce dont il
se dit, mais ce dont il sc dit diflèrc : il se dil de la diiTérence
elle-mëme.
Sans doute y a-L-il encore dans l'ètre univoque une hièrarchie
ct une distribution, qui concernent l<'s fadeurs individuants et.
leur sens. Mais disl.rihut ion r.t même hi•"•rarchie ont deux accep-
tions tout à fait difTl·rcntcs, sans conciliai ion possible ; de même
les expressions logos, nomos, pour autant. qu' clles renvoient elles-
mêmes ll. des probli'lllf'S de distribution. Nous devons d'abord dis-
tinguer une distribution qui implique un partage du distribué : il
DIFFËRENCE E1' IIÊPÉTITJON

s'ngil de rrparlir le distribué comme tel. C'est là que les règles


d'analogie dans le jugement sont loutes-puissanlts. Le sens
commun ou le bon sens en tant que qualités du ju~emcnt sont
donc représentres comme des principes de répartition, qui se
d~clarcnt eux-mèmcs fe mieux partagés. Un tel t.ypc de distri-
bution procède par dHerminations fixes ct proportionnell<'s,
assimilables à des • propriétés u ou des territoires limités dans la
représentation. Il se peut que la question agraire ait eu une
grande importance dans cette organisation du jugement comme
fa culté de distinguer des parts (• d'une part et d'autre part •).
Même parmi les dieux, chacun n son domaine, sa catégorie, S<'S
attributs, et tous distribuent aux mortels des limites et des lot s
conformes au destin. Tout autre est une distribution qu'il faut
appeler nomadiquc, un nomos nomade, sans propriété, enclos ni
mesure. Là, il n'y a plus partage d 'un distribué, mais plutôt
répartition de ceux qui se distribuent dans un espace ouvert
illimité, du moins sans limites précises'. Rir.n ne rcvienl ni
n'appartient à personne, mais toutes les personnes sont disposées
çà et là, de mani•~re à couvrir le plus d'espace possible. 1\Ièmc
quand il s'agit du sérieux de la vie, on dirait un espace de jeu, une
règle de jeu, par opposition à l'espace comme au nomos si-dP-n-
taires. Remplir un espace, se partager en lui, t'Sllrès différent dc
partager l'espace. C'est une distribution d'errance et même de
• délire », où les choses se drploicnt. sur toute l'étendue d'un
Bt.re univoque et. non partagé. Ce n'est pas l'être qui se partage
d'après les exigences de la représentation, mais toutes choses qui
se rt:·partissent en lui dans l'univocité de la simple présence
(l'Un-Tout). Une telle distribution est démoniaque plutôt que
divine ; car la particularité des démons, c'est d'opérer dans les
intervalles entre les champs d'action des dieux, comme de sauter
par-dessus les barrières ou les enclos, brouillant. les propriétés. Le
chœur d'Œdipe s'écrie : c Quel démon a sauté plus fort que le
plus long saut ? • Le saut témoigne ici des troubles bouleversants
que les distributions nomades introduisent dans les structures

J. Cf. E. LAROCIIB,llirloire de la racine nc:m - en grec anden (Kiincksieck,


19~9). - E. Laroche montre que l'id~e Ile distribution daM ~6f.I.OÇ-VÉf.lt<> n'est
paa dans un rapport simple avec celle de partage ( -rtJLIIW, 3a:[~). 3ta:tpÉw). Le
sens pastoral de vé~t"' (laire paltre) n'iffij)lique que tardivement un partage
de la terre. La société homérique ne connall pas d'enclos ni de propnélé des
plllu.-a~es : il ne s·~r,il pas de distribuer la terre aux !•~les, mais au contraire
de les distribuer elles·m~mes, de les répartir çà cl là dans un espace illimité,
forêt ou flanc de montagne. I.e v61;1oç liésil['ne d'abord un lieu d'occupation,
mail san1 limites précises {par exemple, l'Hendue autour d'une villa). D'oô
rul$Sl le thème du • nomade •.
LA DIFFtRENCE EN ELLE-MP.Mt:

st'dentaires de la représentation. Et l'on doit en dire autant de la


hiérarchie. Il y a une hiêrarchie qui mesure les êtres d'après leurs
limih•s, et d'après leur degré de proximité ou d'éloignemrnt
par rapport a un principe. Mais il y a aussi une hiérarchie qui
considi•re les choses et les êtres du point de vue de la puissance: il
ne s'agit pas de degrés de puissance absolument considérés, mais
seulement de savoir si un être " saute » tivcnlucllement, c'est-à-
dire dl'· passe ses limites, en allant jusqu'au bout de ce qu'il peut,
quel qu'en soit le degré. On dira que • jusqu'au bout » définit
encore une limite. Mais la limite, t:ip«;, ne désigne plus ici ce qui
maintient la chose sous une loi, ni ce qui la t ermine ou la sépare,
mais au contraire ce à parlir de quoi elle se d~ploie et dêploie
toute sa puissance; l'hybris cesse d 'être simplement condam-
nable, elle plus ptlit devienll'tgal du plus grand d~s qu'il n'est pas
sêparé de ce qu'il peut. Cette mesure enveloppante est la même
pour toutes choses, la même aussi pour la substance, la qualité,
la quantité, etc., car elle (orme un seul maximum où la diversité
développée de tous les degrî·s touche à l'égalité qui l'enveloppe.
Cette mesure ontologique esL plus proche de la d<'mcsure des
choses que de la première mesure ; celle hit·rarchie ontologique,
plus proche de l'hyLris et de l'anarchie des êlrcs que de la pre-
mière hiérarchie. Elle est le monstre de tous les demons. Alors
les mots« Toul est êgal »peuvent retentir, mais comme des mots
joyeux, à condition de se dire de ce qui n'est pas égal dans cet
etrc egal univoque : l'être i·gnl est immédiatement présent à
toutes choses, sans inlermêdîaire ni m(•dialion, bien que les
choses se tiennent inégalement dans cet être égal. Mais toutes
&ont dans une proximité absolue, là où l'hybris les portr, et,
grande ou petite, inférieure ou supérieure, aucune ne participe à
l'être plus ou moins, ou ne le reçoit par analogie. L'univocité de
l'ètrc signifie donc aussi l'è~alitê de l'èlrE'. L'Et.re univoque est à
la fois distribution nomade et. anarchir. couronnée.
Pourtant ne peut-on concevoir une concilialion de l'analogie
et de l'univocité ? Car si l'être est univoque en lui-même, en tant
qu'être, n'est-il pas « analogue » di•s qu'on le prend avec ses
modes intrinsèques ou facteurs individuanls (cc que nuus appe-
lions plus haulies exprimants, les d1~signa nt.s ) ? S'il est égal en
lui-mème, n 'est-il pas int•gal dans les modalilts qui sc lienm•nt
en lui? S'il designe une entité commune, n'est-ce pas pour des
existanls qui n'ont" réellement n rien de commun? S'il a un ètat
métaphysique d'univocité, n'a-t-il pas un Hat physique d'ana-
logie ? Et si l'analogie reconnalt un quasi-concept identique,
l'univociW ne recowtait-elle pas un quasi-jugement d'analogie,
56 DIFFÊRE,\'CH BT RÉPÉTJTJON

nf' scraîl-cr que pour rapporter l'èl re ù r.('s exi~ tunl~ part iculi<·rs1 ?
:\lais de 1elles <lucs\ ions risquent de t.h;n al ur<'r I N~ dru x 1hi·sps
qu'ellt·s l••nlenl de rapproch<.'r. Car l'<'s~cntid d e J';~ nulugh·, nous
l'avons vu, rt'po:s-c sur une ccrtninc complicit ,·. (nwl::ro'• leur
dilT<;rence de nature) eni re les diiTl·renccs l!ëllt··riqucs ct ~>pi·ci­
fiqucs : l'être ne p r ut 1;1 re posé comme un gt·nrc connu un s:ms
détruire la ra i~on pour laquelle on le pose ninsi, c 'est -ù-ùire la
pussil oilité ù'èl re pour lrs di trércnces spi·ci fiquf'i;... ()n ne s'i~t onnern
don c pas que, du point. de Y llP. d e l'nnalogi1•, tou l sc pas:>t• en
m•'• diation cl en gènéralitl' - ide ni ilé du concept en g•'•m;ral el
ana logie des concepts les plus gén<' raux - dans le-s ri·giuns
moyennes du l!•'nre et. J e l'('spi·ce. Il e!'l di·s lors int•vitahlc- que
l'analogie tombe dans une dillicuJi é sans Î!>S\Jt' : :'1 la rois, dit· ùoil
essen tiellement rapporter I'Hre :'t des existo nl s porliculiers, mais
elle n e peul tlire ce qui eonst itue IPur individunlit•;· Cor ne rete-
nant. dans le par\ iculirr qu<' ce tJUi t•sl c<•nformc :ou gi•n1:ral
(forme el nwlii·re), elle cherche Il' principe d 'in dividuation dans
tel ou tel (·l•'menl des individus tout conslitut:·s. Au cunlraire,
qunnd nous disons que l'être univoque lie rapporte e~senliclll' menl
el imm~;dialement à des factrurs individuanl .<-, nous n'enit·nJuns
ccrles pas par ceux-ci des individus conslilu<'s dans l'expérience,
mais cc qui a~;il en eux comme principe transcendantal, comme
principe plastique, anarchique el nomade, contemporain du
processus d'individuation, et qui n 'est pas moins cnpaLle de
dissoudre cl de détruire ks individus que de lrs constilul~r tem-
poruircmcnt : modalités intrinsèques de I'Nrc, passant. d'un
« individu »à un autre, circulant. eL communicant sous lrs formes
elles matières. L'individuanl n 'es t pas le simple individuel. IJans
ces conditions, il ne su !lit pas de dirr que l'individuation dilfèrc en
n ature de la sp•:·ciflcat iun. Il n e sullil mème pns de le dire~ ù la
manii:re de Duns Scot, qui ne se conlcntail pas p ourt ant d'a n a-
lyser lrs êli·mcnts d'un indiv idu constitue', mais s 'èlcvail jusqu'à
la conception d'une individuation comme u ultime aclu alil.é de la
forme "· Il faut. montrer n on seulemen t comment la diiTt~rcnce
individuanlc diffère en nalure de la rli!Têrence spécifique, mais
d'abord el surlouL. comment l' indiviuuntion précède en droit
la forme et la matière, l'cspïocc elles parties, et tuul autre élt.'menl
de l'individu conslilu~. L'uniYocilt; de l'être, en la nt qu'elle sc
rapporte imnH;dialemen l ù la dillércnce, exige que l'on montre

1. Etienn<' Gu.so~ sou1ëve l<>utes ce~ questions dans son livre sur Jtan Duns
S rr.l (Vrin, 1!l:>2ll'l,· Sï-~. 11-1, 2:u>-237, 62!1. Il insiste sur le ra prorl de l'ana·
lol{ir 3\'CC le jugcrnettl, et plus parliculiërcmcnt avec Je jugement d'existence
(p. 101).
-
L.l DIFFf.'RE.YCI:: EN ELLB·M~.liE 57
cvmmcnt la difTt'rC'nce inrli"iduanl c prl•c,; de dons l'être les rlifTfl-
rcncrs ~-:•:•nt;riqu<'~. ~prcifiqurs rt mo~rnc individuellt's - romment
un champ pr,;al:t hlt! d'intlivîtlun 1hm d:mf! l'ètre cmttlil ion ne ct. la
~ r•;cilicnl ion df's Cormes, t•l la dèl erminnl ion des p<~rlies, ct leurs
\·nriations individur•llt•s. ~i l'imlivit.luat ion ne ~c fait. ni par la
rormc ni p:1r la malii·re, ni qunlit:Jtivcrncnl ni t.'xlt•nsivcmcnt,
e'csl p:1rœ qu'elle est dt.'jà suppvs•'e p:~r lt·s formes, lt•s matii·rcs
1.'1 lt·s parties extensives (non pas sculc~mcnt parce qu'elle diiTl>rc
t' Il nat ure).
(À> n 'cl<t donc pas du toul. de la m ême ra~on qut', dans l'aoa-
lo~if' de l'è tre, lrs d ill'i•rf'nrt•s ~·'m'riqu1•s d le·~ difJ,·· rrnci'S spëci-
lii]U('S sc mi·Jial iscnl- t•n gt'n•' ral, p:tr ra ppcort il <les différences
indiviolul'llrs, et. qut', dans l'univodfo\ l'l'Ire univoque se dil
irnmt.'·Ji;•lement tics diiTt:rcnct's indi\'idua nl t•s, ou que l'univrrsel
se dit du plus !'>Îngulier indi·pcndammenl de toute médiation.
S'il est vr;1i que l'analogie nic que l'Mrc soit un !?Cnrc commun
parce que les di!Tërenccs (sp i.•ciliques) « sont "• inversement
l'être univoque est bien commun, dans la me~Url' oîJ les diiTr-
rl"nc<'s (indivîduanlrs) « ne sont pas ~ cl n 'ont pas il être. Sans
do ute verrons-nous qu't>lles ne sont p:~s, r n un sens très parti-
culier : si elles ne sont pas, c'est parce qu'elles dépendent, dans
1\~tre univoqul', d'un non·êl r·c sans nt'· g-at ion. :\luis il np parait
dt'·jil, l!ans l'univocill;, que ce ne sont p a,; ll's diiTérences qui sont
c l ont. à être. C'est l'être qui esl DiiTt'•ren ce, a u sens oit il se dit
de la di!Tèrcnce. Et ce n'rsl pas nous qui sommes univoqurs
dans un J;:.tre qui ne l'est pas ; <''est n ous, e'C'st nolrc individualité
qui resl.e équivoque dans un f.:.tre, pour un J;:.t.rc univoque .
L'histoire de la philosophie dét ermine trois momt>nts princi·
pau x dans l'élaborai ion de l'univocil é do l't\lre. Le premier est
rcprésl'nl-' par Duns Scot. Dans l'Opus O.roniensf., Ir. plus grand
livre de l'ontologie pure, l'être es t pense\ comme univoque, nwis
J'être univoque est pensé comme neut r e, neuler, incliiTérenL n
l'infini clau fini, au ~ingulier rt à l'univt'rsrl. au cr éé et à l'incrét>.
Scot mérilc dont' le nom dt• • docl('ur suhtil •, pnrce que son
regard di!'ccrne l\~tre en dr.ç:\ de l'entrecro isement de l'univt~rsel
el Ju singulier. P our n eu lrnlisrr i<'s forct'S d'unalogic d ans le
ju~rmenl, il prend les deYanls, cl n<'ul rnli~e d'a llonl l'èlrl.' dans
un concept :~ bstrail. C'esl pourquoi il a s~·ule mt•nt pensé l'ètre
univoque. Et l'on \'oit l'ennemi qu'il s'eiTorce de fuir, confor-
mt'mrnt aux cxi~cncr.s du christinnisnw : le panl.ht'ii'mc, dans
lequel illomher:~il si l'être commun n't'•tail pns n euf r(•. Toutefois,
il avait su d..:·finir deux types de distinction qui rupportai('nl à
la dilfèrence cl'l l'Ire neutre indi/Térenl. La di$lÏnction formelle ,
. DIFFP.RENCE J-.:1' RÉPÉTITJO.Y

en efTel, est bien une distinction r<"elle, puisqu'elle esl. fondf-f'


dans l'être ou rhms la chose, mais n'est pas m·~ccssairemcnl unr
distindion num{•riqur, paree qu'elle s'établit. rntre drs essences
ou sens, enlrf' des «raisons formelles ~qui pruvent laisser sub-
sister l'unih; du sujet auquel on les nllribue. Ainsi, non seulemenl
l'univocité de l'èlre {par rapport à Dieu el aux créatures) se
prolonge dans l'univocité des« attributs n, mais, sous la condition
de son infinité, Dieu peut posséder ces attributs univoques
formellement distincts sans rien perdre de son unité. L'autre
type de distinction, la dislinclîon modalt, !!'t;lablit entre l'être
ou les attributs d'une part, et d'autre part !t~s variations inten-
sives dont ils sont capables. Ces variations, comme les degrf.s
du blanc, sont des modalités individuantes dont l'infini elle fini
constituent pr~;cisément les intensités singuliCres. Du point de
vue de sa propre neutralité, l'être univoque n'implique donr.
pas seulement ~les formes qualitatives ou des attributs diStincts
eux-mèmo'S univoques, mais se rapporte et les rapporte à dt"s
facleurs intemifs ou des degrés individuant.s qui en varient le
mode sans en modifier l'essence en tant qu'être. S'il est vrai
que la distinct ion en général rapporte l'être à la di !Térence, la
distinction form1•lle et la distinction modale sont les deux typrs
sous lesquels l'ètre univoque se rapporte à la différence, en lui-
même, par lui-même.
Avec le second moment, Spinoza opère un progrès consid~­
rable. Au lieu de penser l'être univoque comme neutre ou indif-
férent, il en fait un objet d'allirmation pure. L'être univoque
se confond avec la substance unique, universelle et infinie : il
est posé comme Deus sive Nalura. Ella lutte que Spinoza entre-
prend contre Descartes n'est pas sans rapport avec celle que Duns
Scot menait contre saint Thomas. Contre la théorie cartésienne
des substances toute p~net.rée d'analogie, contre la conception
cartésienne des distinctions, q'ui mélange étroitement l'ontolo-
gique, le formel et le numt>rique (substance, qualité et quantité)
- Spinoza organise une admirable répartition de la substance,
des attributs Pt des modes. Dès les premi(>res pages de l' tthiqut,
il fait valoir que lrs distinctions réelles ne sont jamais numf-riques,
mais seulement formelles, c'est-à-dire qualitatives ou essentielles
(attributs essentiels de la substance unique); et inversement,
que les distinctions numériques ne sont jamais réelles, mais
seulement modales (modf'S intrinsi·ques de la substance unique
et de ses attributs}. Les attributs se comportent réellement
comme des sens qualitativement diiTi·rents, qui sc rapportent
à la substance comme à un seul et même désigné; et cette
LA DIFFÉRENCE EN ELLE-MEME

suhst;~nce à son tour se comporte comme un sens ontologiquement


..
un par rapport aux modes qui l'expriment, el. qui sont en elle
comme des facteurs individuanls ou des degrés intrinsëques
intenses. En découlent une détermination du mode comme
1i~gri~ de puissance, et une seule ~ obligation D pour le mode, qui
est de déployer toute sn puissance ou son être daM la limite
Pile-même. Les attributs sont donc absolument communs à la
substance et aux modes, bien que la substance et les modes
n'aient pas la même essence ; l'être lui-même se dit en un seul
ct même sens de la substance ct des modes, bien que les modes
et la substance n'aient pas le même sens, ou n'aient pas cet
être de la même façon (in se el in alio). Toute hiérarchie, toute
éminence est niêe, pour autant que la substance est également
désignée par tous les attributs conformément h leur essence,
également exprimée par tous les modes conformt•ment à leur
degré de puissance. C'est avec Spinoza que l'être univoque cesse
d'être neutralisé, et devient expressif, devient une véritable
proposition expressive amrmative.
Pourtant subsiste encore une indifTérence entre la substance
el les modes : la substance spinoziste apparatt indépendante des
modes, et les modes dépendent de la substance, mais comme
d'autre chose. Il faudrait que la substance se dise elle-même des
modes, et seulement des modes. Une telle condition ne peut ètre
remplie qu'au prix d'un renversement catégorique plus général,
d'après lequel l'être se dit. du devenir, l'identité, du difTiorent,
l'un, du multiple, etc. Que l'identité n'est pas premif>re, qu'elle
existe comme principe, mais comme second principe, comme
principe devenu; qu'elle tourne autour du Dillércnt, telle est la
nature d'une révolution copernicienne qui ouvre a la dillérence
la possibilité de son concept propre, au lieu de la maintenir sous
la domination d'un concept en général posé d.~j:\ comme iden-
tique. Avec l'eternel retour, Nietzsche ne voulait pas dire autre
chose. L'éternel retour ne peut pas signifier le retour de l'Iden-
tique, puisqu'il suppose au contraire un monde (celui de la
volonté de puissance) oil Ioules ll's idenlitès préalables sont
abolies et dissoutes. Revenir est l'être, mais seulement l'être du
devenir. L'eternel retour ne fait. pas revenir m le même •, mais le
revenir constitue le seul Mê-me de ce qui devient. Revenir, c'est.
le devenir-identique du devenir lui-même. Revenir est donc la
seule identité, mais l'identité comme puissance seconde, l'identité
de la différence, l'identique qui se dit du di!Térent, qui tourne
autour du di!Térent. Une telle idenlit~. produite pnr la diiTI'~rence,
est. déterminée comme • ré petition •- Aussi bien la répétilion dans
60 DIFF.tRBNCE ET R.tPÉTITJON

J'élcrne) rclO\Ir CODSÎ~le-l-eiJe U penser Je nHtme Ïl partir du di!Té-


rent. !\lais celte pcns{·e n'est plus du toul une rcprt'srnlntion
lhl·orique : elle opere pratiquement une s!·lcction des diiTi·renccs
d'après leur capacitè de produire, c'est-à-dire de rewnir ou de
supporl\~r l'l'preuve dP l't!lernel rclour. Le caraclère sd!'cli( de
l'èlt•rnd retour appnratt. ne-ttcmrnl dans l'idée de 1\îl'lzsche :ce
qui revient, re n'est pas le Tout. le Mèmt' ou l'identité pri·nlnble
en ~t'·néral. Cc n'est. pas davantage le prtit ou le wand comme
parties du tout ni comme rlémenls du même. Seules revirnnrnt
les formes extrêmes- cclll'~ qui, petites ou ~randes, se drploicnt
dans la limite el vont ju~qu'au bout de la puissance, sc lronsfor-
manl et passant les unes dans les aulrrs. Seul revient ce qui est
extrême, excessif, ce qui passe dans l'autre el devient identique.
C'est pourquoi l't'•t erne! retour se dit seulement du monde théâtral
des mi·tamorphoses et dt's masqurs de la Volonte de puissnnce,
des intensités pures de cette Volontt'•, romme facteurs mohilt>s
individu:mts qui ne se laissent plus rel en ir dans les limit es fa cl ices
de 11'1 ou tel individu, de tel ou tri Moi. L'r;tunel retour, lt' re·venir,
exprime l'ètre commun de toutes lrs métamorphoses, la me~ure
el l'être commun de tout ce qui est extrême, de tous les dcgrtls de
puissance en tant que réalisés. C'<'sl l'être-1;gal de tout ce qui est
inégal. cl qui a ~u rt'·aliser plcinrment ~on inégalité. Tout ce qui
est cxlrf·me dewnant le même communiqur dans un f:trc e~al et
commun qui en détermine le retour. C'est pourquoi Je surhomme
esl defini par la forme sup.:\ricure de toul ce qui • est H. Il faut
deviner cc que 1\ïetzsche appelle noble : il emprunte le lan~o~e
du physicien de l'energie, il appelle noble l'énertzie capable tle se
transformer. Lorsque :\iet~che dit. qur l'hybris rsl le vrai
problème de toul héraclitéen, ou que ln hj(,rllrchie est le problt-me
des esprits lihrl'~. il veut dire unr seule et mt!me chose : que c'rsl
dans l'hybris que rhacun trouve l'ëlre qui Il' fllil revenir, el aussi
Cl'ltc sorte d'anorchie couronnr;e, cclii" hit;rarchie re-nvrrsrt' qui,
pour assurl'r la sl-icction de la difTércncl', commence par subordon-
ner l'identique au difTt'renll. Sous tous ces aspects, l'él crncl
retour est l'univocité de l'être, la rt'-alisalion ciTective de cette
univocité. Dans l'éternel retour, l'être univoque n'est pas seule-
ment pensé el même allirmé, mais effectivement realisé. L'f:tre

1. cr. NtETZSCIIE: • Ce mot dangereux, l"b)·hris, eslla pierre de touche de


toul héraclitérn • (1.3 philos<lphie ol't'pnqua dr IJJ lrugédir ~rec1uc, in 1. (1/IUÎI·
~anu d'la phi/osnphi,, trad. BtANQVt~, N.ll.F., p. r.G.) Et sur e prohl~mc de
la hiérnrchie, • n<>lrc probli'me à nous autres esprits libres •, 1/umain /rQp
humain, pré/ace § 6· 7. - · Le surhumain, comme • fonne supérieure de tout
ce qui est • : Ettt Jlomo (Aimi parlai/ ZarafhouJfra, ~ 6).
/.A ])J FF ÉRI:."NC/:: ES ELLE·.\/ P..ll E til

se dit en un seul et nlt\me sens, mais r.•! sens est cc-lui ÙP. l',•tl'rnel
rdour, comme rl'lour ou r1' pdilion de ce dont il se dit. Ln roue
t)ans l'i'tt'rne) rclour l'Sl a la fois producl ion de la rt•po'• l il ion à
r.art ir de la tlitTt-rence. et séleclion de la dillérence à part ir de 1:~
rë pétition.

1 r

L't!preuvc du Pc.! il cl du C:rnnd nous n st•miJio! fnut;SI'r la


s•'•leclion, paree qu 'rllc renonçuit. :'! un collc••pt propre •le la d ifT~~
rene" au profil des exigences d e l'idt•nt itl· du concept çn ~···nc'r:~l.
Elle fixa il seulement l~s li miles rnt re lc!ii]IU•II~s la déterminai ion
olewnail dillércnce en s'inscrivant. tians le concept idt•ntique ou
olans les concepts analo~ues (minimum l'l maximum}. C'C'sl pour·
tJUOÎ la st~lcction qui consiste à • faire ln dillt'rence • nous a paru
avoir un a ut re sC'ns : laisser paratl re t!l. sc dèployer lt·s (ormes
extrême:\ dans la simplf' presence d'un Ëtre univoque - plutôt
que de mesurer et de rt'partir dell fornws muyennes d'nprl-s lt>s
t•xigences de 1~ rcprësentation organique. Toutefois pouvons-nous
dire que nous avons ëpuis~ toutes les ressources du Petit ct du
Grand, pour autant qu'ils s'appliquent ù la diiTérence ? N'allons-
nous pas les rel rou ver comme une altr rnative caractfrisliqut• des
fornws t>xtrêmes ellcs-mèml's? Cnr l'extrêm e semble se définir
par l'infini dan!l 1.- petit ou d:ms le ~rnnd . L 'inflni, <'n ce srns.
si::-nifie même 1'identité du petit ~t du (.lra nd, l'identité des
extrêmes. Quand la représrntalion l.rou\'C en s oi l'infini , elle
apparaiL comme représentation orgiqut, f'l non plus organiqut :
elle dr couvre en soi le t umulll•, lïnquil·tude et la passion sous le
cnlme apparent ou les limit es d e )'or~n nis~ . Bile l't'trouve le
noonslre. Alors il ne s'agil plus tl'un hrureux moment qui mar-
q~~t:rail J'entr~··c t•t. la sortie de la dt'· t<'rmination dans le conc('J,l
en général, le minimum et le maximum rclotirs, Je punclum pro~
J"imum et le punclum rtmolum. Il faut :w contra ire un œil myope,
un œil hypermM rope, pour qut! le cnnr.t•pt. pr•~nne sur soi tous les
Jlll)mrnls: le eonccpl est mainlt•nunlloJ T oul, soil qu'il t\t<>ncfc sa
ltt'nédiclion sur lou tes les parties, soil qu r. la scission elle malheur
des parties se ré fléchissent en 1ui pour recevoir une sort c d'a bso·
lulion. Le concept suit donc cl épouse la dHermination d'un bout
à l'autr~. dans toutes ses mél."lmorphoscll, t•t.la représente çumme
pure dilli·rence f'n la livrant à un fondement, par rapport auc1uel
il n'importe plus de savoir si l'on se trouve devant un miuimum
ou un maximum rclalirs, devant un J.."'"and ou un p('l it, ni de• va nt
un début OU une fin, puisque lt'S deuX COïncident d11 05 ~~ fonuc·
62 DIFFÉREIVCH ET RÉPÉTITION

ment comme un seul cl mt~me moment a tot{!! "• qui csl nussi
bien celui de l'évanouissement el de la proùuclion de la diliérence,
celui de la disparition el de l'apparil ion.
On remarquera en cc sens à quel point HegeL non moim. que
Leibniz, at! ache de l'imporl:mce au mouwnwnl infini de J',•va-
nouissement comme lei, c'e><l-it-dirc au moment oit la diff,;r,oncc
s'évanouit qui est aussi Cl"lui où elle se produit. C'e:>l la nul ion
même de limite qui clmnge compll-lcmenl de signification : elit~
ne désigne plus les bonw~ de la repn':senl a lion finie, mais au
con!.raire la matrice où la dét.erminalion finie ne c•~sse p<~s de
disparallre rl de nallrc. de s'envelopper el de se déployc:t• dans la
représcnlaLion orgique. Elle ne désigne plus la limitation d'une
rormc, mais la converge11ce vers un fondement; non plus la di:>-
lindion <les fornws, m"is la corr.:·lnl ion du fondé avec le ronde-
ment ; non plus l'arrèt de la puissanc~. mais l'd•',mcnl dans lequel
la puissance est efTect u•~c el fondèe. Le calcul dimrenticl en elfel
n'est, pas moins qu11 la rii.1lcclique, allaire de « puissance », d de
puissance de la limite. Si l'on traite les bornes de la représentation
finie comme deux déterminations malht'matiqucs abstraites qui
seraient celles du Pelil et. du Grand, on remarque encore qu'il es~
toul à fait indifTérent a Leibniz (comme à Hegel) de savoir si le
déterminé est petit ou wand, le plus b"fand ou Je plus petit; la
consiMralion de l'infini rend le déterminé indépendant de cette
question, en le soumellant à un élément architectonique qui
decouvre dans lous l<'s cas le plus parfait ou le mieux: fondét.
C'est en ce sens que la reprt;sentalion orgique doit êt.re dite faire
la difTérence, puisqu'elle la sélectionne en introduisant cel infini
qui la rapporte au fondement (soit un fondement par le Bien qui
agit comme principe de choi;x et de jeu, soit. un fondement par la
négativité qui agil comme douleur el travail). El si l'on traite
les bornes de la représentation finie, c'esl-:'1-dire le Petit et le
Grand eux-mêmes, dans le caractère ou le contenu concrets que
leur donnent les genres elles espèces, là encore, l'introduction de

1. Sur l'indiiTérence au petit ou au grand, ct. l.mu~tz, Tenlamen anavn·


gicum (G., Pl!. Sc!u-., l. Vil).- On remnrquern 'lue. pour l.eihniz non moms
que pour Hegel, la représentation in finir ne se l~issl.' pas rMuirl.' à une structure
matMmalique: il y a dans le calcul dillerenliel, cl tlans la continuil~, un Né-
ment arcbilectonique, non mathémulîque ou supra-mathématique. lnwrse-
menl, llegel semble hien reconnaltre dans le calcul diJT{or<'nliella prêsencc d'un
v~rilable infini, <JUÎ t•sll'infl ni du • rapport •; c~ llll'il reproche au calcul, c'est
seulement d'exprimer ce véritable infini sous la rnrrne mathématique de la
• série •, qui, elle, est un rnux infini. cr. HEGP.L, Vl(lique (trad. S. J,I.NJ<I',:J.i:vtTCII,
Aubier), l. 1, pp. 261 sq. -- On sait que l'interprétation moderne rend comple
enlit'remenl du calcul difl'érenllel dans les lenne& de lo reprisenlalion finie;
nous analysons ce point de vue chapitre IV.
/.il DIFFtRENCE EN ELLE·.'IlE!tiE

l'infini dans la représentation rend le déterminé indëpenrlant du


genre comme dètl'rminnble el de I'P.spèce comme déterm ination,
en retr.nanl dans un lnt)ycn lcrmc aussi bien l'universalilé vraie
qui Çchappe nu g1·nre que la singulnrilé a u thentique qui échap pe
à l'espèce. Drcf, la représentation or~ique a pour principe le
fondement, et l'infini comme élément. - contrairement à la
représentation org-anique qui gardait pour principe la forme et
pour élément le rini. C'est l'inlini qui rend la dt!termination
pensable cL St;lectionnablc : la d iiTt•rcnce apparatl donc comme
la représentation or~iquc de la détermin ation, n on p lus comme
sa repri•sentalion organique.
Au lieu d 'animer des jugements sur les choses, la représen·
talion or~iquc fait des c.hoses mêmes autant d'expressions, de
propositions : propositions analytiques ou synt.h.:tiques infinies.
:\tais pourquoi y a-t-il une altcrnalive dans la représenlnlion
orfl'iquc, a lors que les deux poinls, le pclit ct le grand, le maximum
ct. le minimum, sont d evenus indiiTérents ou identiques d ans
a
l'infini, et la dilTércncc, touL fait indépenda n te d'eux d:ms le
fondement ? C'est que l'in fin i n'est pas le lieu ou la détermination
finie a d isparu (cc serait projel<'r dans 1'infini la fausse conception
de la limite). La représentation orJ,\ique n e peut dt:couvrir en soi
l'infini qu'en laissant subsister la daermination finie, hien plus,
en disant l'infini de cette détermination finie elle-même, en la
représentant non pas comme évanouie cl disparue, mais comme
évanouissanle ct sur le point de disparattrc, donc a ussi bien
comme s'cn~endl'ant dans l' infini. Celte représentation est telle
q ue l'in lini cl. le fini y ont la même « inquiétude n, qui permet
précisément cie représenter l'un dans l'autre. :\lais quand l'infini
se dit du fini lui-mèmc sous les conditions de la reprO:sent(ltion, il
3 deux manieres de se dire : ou bien comme infiniment petit, ou
bien comme infiniment grand . Ces deux m:miërrs, ces deux
« différences », ne sonl nullemen t symClriques. La dualité se
réintroduit nins i dans la repr•:scntalion orgique, non plus sous
forme d'une comph:menla rité ou d 'une ré flexion de deux moments
flnis assi~na hlcs (comme c'ét ait le cas pour la d iffërencc spéci-
fique ct la différence générique}, mais sous forme d'une alterna·
live entre deux processus ina ssi~nahles infinis - sous forme d'une
alternative entre Leibniz el Hegel. S'il est vrai que le pelil e t
le grand s'identifient dans l'infini, l'infiniment petit cl l'infini-
ment grand sc séparent à nouveau, ct plus durement, pour
autant que l'infini se dit du fini. Leibniz ct Hegel, chacun d'eux
séparément échappe à l'alternative du Grand cl du Petit, mais
l ous deux ensemble retombent dans l'alternat.ivc de l'infiniment.
... DIFF~Rl':JYCE ET RÉPÉTITION

petit et. de l'infiniment. grand. C'est pourquoi la rPpn;~entalion


orgique s'ouvre sur une duali!t' qui redouhlc son inquidude, ou
même qui en est la vi-ritablc raison, et. la divi~c en deux types.
Il apparalt que la « contmdiclion », selon Hrgcl, fait. fort peu
problème. Elle a une tout autre fonction : la conlradiclion se
rêsoul ct, sc rêsolvant, r1\soutla dilkrcncc en la rupportanl il un
fondement. La dillércnce est le seul problème. Ce que Hegel
reproche à ses préd!·ces\\rurs, c'est d'l'n être restés il un maximum
tout. relatir, sans aUeindrc au maximum absolu de la difr,··rcncc,
c'est-à-dire à la contradiction, à l'infini (comme infiniment
grand) de la contradiction. Ils n'ost•rcnt pas aller jusqu'au bout:
« La difTl\renee en gt•nêral est dêjà contradiction ~:n soi. .. C'est
s<'ulcm<'nt lorsqu 'il est poussé à la pointe de la contradict.ion que
le vorié, le multiforme s'éveille et s'anime, ct que les choses
faisant partie de celte variété reçoivent. la négativité qui est la
pulsation immanente du mouvcm<'nt. autonome, spontané et
vivant ... Quand on pousse assez loin la di!Ierence entre les réalités,
on voit ln diversil ê devenir oppo~ilion, et par conséquent contra-
diction, de sorte q11c l'ensemble de tou\rs lrs réalitr:;; d~>vient à
son tour contradiction absolue en soi »1 • Hegel, comme Aristote,
détermine la diiTércnce par l'opposition des extrêmes ou des
contraires. Mais 1'opposition resle abstraite tant qu'elle ne va
pas à l'infini, el l'infini reste abstrait chaque fois qu'on le pose
hors des oppositions finirs : l'inlroduct.ion de l'infini, ici, entraine
l'identité des contraires, ou fait du contraire de l'Autre un
contraire de Soi. Il est vrai que la contrari"të représente !1eule-
ment dans l'infini le mouvement de l'intériorité; celui-ci laisse
subsister de l'indifTt\rence, puisque chaque détermination, en
t.anL qu'elle contient l'autre, est. indépendante de l'autre comme
d'un rapport avec l'extérieur. Il faut encore que chaque contraire
expulse son autre, s'expulse donc lui-même, ct devienne l'autre
qu'il expulsE'. Telle E'St la contradiction, comme mouvement de
l'extérioritt' ou de l'objcdivation réelle, constituant la vraie
pulsation de l'infini. En elle se trouve donc dépassée ln simple
identite des contraires, comme identité du positif et du négatif.
Car ce n'est pas de la même façon que le positif et le négatif sont
le Même; mointenant le négatif est à la fois le devenir du po:>itif
quand le positif est nié, et le revenir du posi tir qua nd il se nic
lui-même ou s'exclut. Sans doute chacun des contraires di-ter-

1. HEGEL, Logiqu~. t. Il, pp. 57, 70 el 71. cr. aussi Encyc/opédit, § Jl6-122.
- Sur ce passage de la •li!!ércnce li l'opposition, et il la contradiction, cf. les
comment1ures de Jcon IIYPPOLlTE, !.ng1que el e:risfmce (i'resst•s Unh·er.;it;lirf's
de France, 1953), pp. 146-157
LA DIFFÉRENCE EN ELLE-MSME 65

min~s comme posi1 if ct n<'~at.if était d~:jh ln cuntradid ion,


"mais le positif n'est cette contradiction qu'en soi, tandis que la
n~'g-ation est. la contradiction posée"· C'est dans la contradiction
posée que la difTàcncc trouve son concept propre, qu'elle est
J<·lerminée comme négalivit~'>, qu'elle devient. pure. intrinsi!(jUe,
essentielle, qualilaLive, synthdiquc, prorluc!rice, et ne lai~sc pas
subsister d'indifférence. Supporter, soulever la contradiction,
est l'épreuve sélective qui « fait» la difTércnce (en! re l'eiTect.i~
vement.~récl et le pht'nomi'nc pa%a~cr ou conting-ent). Ainsi la
dill't\rcnce est poussée jusqu'au bout, c'cst-ù-dire jusqu'au fon-
dement qui n'est pas moins son retour ou sa reproduction que
son anPanlisscment.
Cet infini hégélien, bien qu'il sc dise de l'opposition ou de la
d\>terminat.ion finies, c'est encore l'infiniment f!rand de la théo-
logie, de l'Ens quo nihil majus ... On doit même consid{!rl'r que
la nalurc de la contradiction réelle, en tant qu'elle distingue
une chose de lou/ ce qu'elle n'est pas, a été pour la premii~re fois
furmul\oc par Kant, qui la fait dépendre, sous le nom de " déter-
mination comp!i•!e »,de la position d'un toul de la r1··alil1! comme
Hns summum. Il n'y a donc pas lieu d'att!'ndre un traitement
mathématique de cet infiniment grand théologique, de cc sublime
de l'infiniment grand. Il n'en est pas de même chez Leibniz.
Car, pour la modestie des créatures, pour éviter touL mdange de
Dieu et des créatures, Leibniz ne peut introduire l'infini dans le
lini que sous la forme de l'infiniment petit. En ce sens, pourtant,
un hésitera à dire qu'il va « moins loin J• que Hegel. Lui aussi
dt;passe la représentation organique vers la rcprésentolion
orgique, bien qu'ille fasse par un autre chemin. Si Ile gel d('couvre
dans la reprèsenLation sereine l'ivresse eL l'inquiétude de l'infi-
niment. grand, Leibniz découvre dans l'idée claire finie l'inquié-
l.ude de l'infiniment petit, faite aussi d'ivresse, d'étourdissement,
d'évanouissement. même de mort. Il semble donc que la di/Té-
rence entre Hegel et Leibniz Lient aux deux façons de d<'•passer
l'organique. Cerles, l'essentiel cl l'inessenliel sont inséparables,
comme l'un ct le multiple, l'égal et l'inégol, l'identique et le
difTérenL Mais Hegel part de l'essentiel comme genre; el l'infini
est ce qui met la scission dans le genre, el la suppression de la
seission dans l'espèce. Le genre est donc lui-même et l'espèce, le
tout est lui-même ct la partie. Dës lors, il contient 1'autre en essence,
il le coulient csscnticllt•menl'. Leibniz au contraire, en ce qui

1. Sur l'infini, Je genre et l'espèce, ct. Phinoménologit (trad. iiYI'POLITI!,


Aubier), L 1, pp. 13;)-138, 149·151, 243-247.
DIFFtRENCE ET RtPtTIT/ON

concerne les ph4:·nomèncs, part de l'inessentiel - du mouvement,


de l'int;gal, du diiT('•renl. C'est l'inesscnlicl, en vertu de l'infiniment
petit., qui est maintenant pose comme espèce cl comme genre, et
qui se termine à cc til re dans Ill « quasi-espèce opposée ~ : ce qui
signifie qu'il ne contient pas l'autre en esscqcc, mai;; seulement en
propriélc, en cas. Il est (aux d'imposer n l'analyse infinitésimale
l'alternative suivante: est-cc un langage des essences, ou une fi clion
commode ? Car la subsomplion sous h~ • cas •, ou le langa~e des
propriétés, a son ori~inalité propre. Ce procédé de l'infiniment
petit, qui maintient la distinction des essences (en tant que l'une
joue par rapport à l'autre le rôle de l'inessenlid), f'sl toul à fait
difTt'rent de la contradiction ; aussi raul-il lui donner un nom
particulier, celui de • vice-diction •. Dans l'infiniment. grand,
l'él{al contredit l'inégal, pour autant. qu'il le possede en essence,
ct se contredit lui-même pour autant qu'il sc nie lui-même en niant
l'inégal. ~tais dllns l'inlinirncnl petit, l'in<·g-al vice-dit 1\lgal, ct
se vice-dit lui-même, pour autant qu'il inclut en cas ce qui l'exclut
en essence. L'incssentiel comprend l'essentiel en cas, tandis que
l'essentiel contenait l'inessentiel en essence.
Doit-on dire que la vice-diction va moins loin que la contradic-
tion sous prétexte qu'elle ne concerne que les propriêtés? En réa-
lité, l'expression• dillàence infiniment petite • indique bien que la
différence s'évanouit par rapport à l'intuition; mais elle trouve
son concept, et c'est plutot l'intuition qui s'évanouit elle-mème
au profit du rapport différentiel. Ce qu'on montre en disant que
d:t n'est rien par rapport à x, ni dy par rapport à y, mais que
~est le rapport qualitatif interne, exprimant l'universel d'une
fonction séparée de ses valeurs numériques particulières. Mais si
le rapport n'a pas de déterminations numériques, il n'en a pas
moins des degrés de variation correspondant à des formes et
équations diverses. Ces degrés sont eux-mêmes comme les
rapports de l'universel; et les r:~pporls différentiels, en ce
sens, sont pris dans le processus d'une détermination réciproque
qui traduit l'interdépendance des coefficients variables'. Mais
encore, la délerminalion réciproque n'exprime que le premirr
aspect d'un vérh ablc principe de raison; le dcuxii~mc aspect est
la détermination compWe. Car chaque degré ou rapport, pris

1. cr. LEIB:I'IZ, !Voua talculi di(fuenlialil applicalio... (1%-l). - Sur un


principe de dHem1inalion reeipNq~o~e. lei que Salomon :\!almon le lire de
Leibniz, ct. '-1. GutiiOULT, l.a piJila.ophit lronJundanlale de Salomrm Ma/mon,
Alcan Wit., pp. 755q. (mais Malmon, ni Leibniz, ne distinguent la détermination
rëcîproque dt& rapport. el La dtttnninalion complète de l'objet).
LA DIFFI.RENCE EN ELLE·l'ti~ME

comme l'universel d'une (onction, détcrmint> l'existence et la


répartition de points remarquables de ln courbe correspondante.
Nous devon!; prendre grand soin, ici, de ne pas confondre le
« complet. " avec • l'entier »; c'est que, pour l'équat.ion d'une
courbe par exemple, le rapport difTérenlicl renvoie seulement
à des lignes droilcs déterminées par la nnt.ure de la courbe ; il
est déjà détermination complète de l'ohjrl, d pourtant n'exprime
qu'une partie de l'objet entier, la p:~rlie considérée comme
"dérivée" (l'au!.re partie, exprimée par la fonction dite primitive,
ne peut être trouvée que par l'inlégralion, qui ne se contente
nullement d'être J'inverse de la diiT~renli:~tion ; de même, c'est.
J'intégrat-ion qui définit la nature des points remarquables pré-
cédemment déterminés). C'est pourquoi un olJjet peul être
complètement déterminé - ens omni modo delerminalum -
sans disposer pour cela de son intégrité qui, seule, en conslilue
l'existence acluelle. Mais, sous le double ~spccl de la détermi-
nation rl!ciproque el de la dôlerminalion compli~te, il <~pparatl
déjà que la limite coïncide avec la puissance même. La limite est
definie par la convergence. Les valeurs numt'riques d'une fonction
trouvent leur limite dans le rapport. diiT~rentiel; les rapports
diiTérentiels trouvent leur limite dans les degrés de variation ;
et à chaque degré, les points remarquables sont. la limite de
séries qui se prolongent analytiquement les unes dans les autres.
Non seulement le rapport différentiel est. l'élt>ment pur de la
potentialité, mais la limite est la puissance du continu, comme la
continuité, celle des limites elles-mêmes. La diiTérence trouve
ainsi son concept dans un négatif, mais un négat.if de pure limi-
tation, un nihil respecliuum (dx n'est rien par rapport à x). De
tous ces points de vue, la distinction du remarquable et de
l'ordinaire, ou du singulier et du régulier, forme dans le continu
les deux catégories propres à l'inessentiel. Elles animent tout
le langage des limites ct des propriétés, clll's constituent la struc-
ture du phénomène en tant que tel ; nous vciTons en ce sens
tout ce que la philosophie doit allt-ndre d'une distribution des
points remarquables et des points ordinaires pour la description
de l'expérience. Mais déjà les deux sortes de points préparent. et.
déterminent, dans l'inessentiel, la constitution des essences elles-
mêmes. L'inesscnticl ne désigne pas ici cc qui est. sans importance,
mais au contraire le plus profond, l'étolie ou le continuum uni-
versel, ce dont. les essences elles-mèmes sont finalement faites.
En effet., Leibniz pour son compte n'a jamais vu de contra-
diction entre la loi de continuité et le principe des indiscernables.
L'une régit les propriétés, les affections ou les cas complets,
tiH lJJlo'FJ\'JIE;\'CE ET RÉPÉT/1'/0N

l'autre, les essences comprises comme nolions individuelles


cnlil·res. On sait 11ue chrtctme de Cl'S notion;; cntil·rcs (monades)
exprime la totalité du monde; mHis elle l'exprime pn'ci~0mcnl
sous un ceri ain rupporL di/Tàcntiel, ct autour de certains points
remurquables corre~pondant lt ce rapport'. C'est en ce sens que
les ruppurts difTi•rcilli\•ls d les points remarquables indiquent
(l\•jil dnns le con! inu d~s centres d'envclopprmcnl, des cenl.rcs
d'implication ou d'involution possibles qui se trouvent eJTect.u~s
par les essences individuelles. Il sullit de montrer que le continu
des alTeclîons et des proprii·Lés préci~ùe en droit, d'une certaine
nwni•.,re, la con:;lilulion de ces es~ences individuelles (ce qui
rcvio•Jll il dire que 1••:; puinls remarquables sont t•ux-mémes des
singularil.t's pri•-individuellcs; el cc qui ne contredit nullement
l'idée tJUe l'individuation précéde la spécitlcation aduelle, bien
qu'elle soit. précédée de tout le continu dilfèrenticl). Cette
condition se trouve remplie dans la philosophie de Leibniz de la
uwniére suivante : le monde, commt~ exprimé commun de toutes
les monades, prt~existc à ses expressions. Il est bien vrai pour-
tant qu'il n'existe pus hors de ce qui l'exprime, hors des monades
elles-mêmes; mais ces expres~ions renvoient lt l'exprimé comme
au requisil de leur conslilulion. C'est en ce sens (comme Leibniz
le rappelle constamment dans ses lettres à Arnauld) que l'inhé-
rence des pro;dicats dans chaque sujet suppose la compossibilité
du monde exprinu·~ par lous ces sujets : Dieu n'a pas créé Adam
pt"•cheur, mais d'aLuni le monde où :\dnm a péché. C'est sans
ùoulc la cont.inuill: qui délinit la corn possibilité de chaque monde;
et si le monde réel est.. le meilleur, c'est dans la mesure où il pré-
sente un maximum de continuit•! dans un maximum de cas, dans
un maximum de rapporls et de points remarquables. C'est dire
que, pour chaque rnonùe, une série qui converge autour d'un
point reman1uable est. capable de sc prolonger dans toutes les
directions dans d'autres séries convergeant autour d'autres
points, l'incompossibilitt~ Ùl'S mondes se définissant au contraire
au vui~inage des points qui feraient diverger les séries obtenues.
On voit pourquoi la notion d'incompossibilité ne sc ramêne
nullement à la eonlrndiction, et n'implique même pas d'opposi-
tion réelle: elle n'implique que la divergence ; et la compossibilité

1. LE::!U:>It?., /,ri/re <i Arl!!w/d (.lnnel, 2• éd., 1. 1, p. 593); • J'av3is dit rrue
l"!lme exprimaul nalln"e!lernct>l toul l'univers en certain sens, ct ~don
le
rapp<>l"l que les autres corps ont uu sit•n, et parcons~•JliCnl >'X primant plus immé-
dialernent ce qui apparli~nl uux parlit•s de son corps, duit, en vertu dt·s lois du
rapport qui lui sont css•·nli.. Hcs, exprimer parliculiûrernenl quclqut·s muu,·e-
rnenl~ ""trn.,nlinaircs d~s parties de son rorp~. • Cf. nns~i, duns la Lelin du
30 w.:ri/ 1687, les • degrés de r~pport • (p. 573).
....
L t Dl FFRJŒ.VrJ:' EN ELLH-M R.\ fF. 69

tra1luil seulement l'ori~inalil P tlu proc~·~~us de 1:~ '\'ÏCI'-rlirl ion


comme prolon~emrnl, annlyt ique. Dans le r:onlinuum d'tm monde
compossihle, lrs ra ppnrl s di1T1··rcntiels elles points rem;~rqua hies
drJ crmincnt. dnnc des Ct> ni rrj; expressî rs (c.<~~r>ncrs ou sub~t a nees
irulividurlle!') dans h~sqtwls, it chnqtw foi~. le monde lou!. t•nlirr
s'r:nvdopp1: d'un Cf• ri nin point de VU l'. ln vPr.~~·rnrnt ces ccut.rt•s se
t.h~roulent. cl SI' dêvclopp•~nl 4}n r('stituanllc monde, el en jouant
alors eux·mèmes le rôle de simples points wmarquahles rt de
« cas n dam le continuum exprimr. La loi 1le continuité apparniL
ici comme une loi des proprit;L,'s ou des cas du monde, une loi
de d!;velnppcmrnt qui s'applique au monde exprimé, mais aussi
llliX monades ~~lks-mèmes dans le mondt~; le principe dr!S indis-
ccrnablt•s est un principe des essences, un principe rl'enveloppe-
ment, qui s'applique aux expressions, c'csl-:\-dire aux nwn.1des
d au momie dans les monad~s. Les dt>ux lan,Z~ges ne cessent de sc
lraduir~ l'un (Jans J'autre. Tous deux t•nscmblc rapporlf'nl. la
difTi·rencc, à la fois comme diJTi•rt:ncc infinirncnt pct.i!c ct comme
dilférrncc finie. h la raison ~ullis:mle en t.ant. que fondement qui
sdcclionne, c't~st-à-dirc qui ciJOisil le monde le meilleur = le
meillt~ur des mondes, en cc sens, implique bien une comparaison,
mais n'est pas un comparatif; chnque monde l-tant infini, c'est.
un su perlai if qui porte la dilfl·rcnce ù un nw ximum tl hsulu. dans
l'··~rn~uvc mt~rnr~ de l'inlinimenl pl'lil. La dîlil··rcncc fini•· est
cJ,'•lerminl•c duns la monacJ,. comme la ri-g-ion du monde cxpri rnêc
claîrcmcnl, la dill'{~rcnc" infinimrnl pct.itc comme le fond confus
qui conditionne crUe dari!~. I>e ces deux mnni~rcs, la r~prl:sen­
l ation orgique mcdi:üise la dr'·t.rrminalil)n, rn fail un concept
de la diiTr~rrncr> en lui n!lsi~manL une « r;1i~tm ,_
La rl':.prt;scnlnlion fini'~ est calle d'un•· formr> comprr>nant une
malii•rt•, uwis une mal ii·rc sc<"ond~> en t ani qu'inrormo'·c pnr les
conl rairPS. ;x ous a vuns \'H qu'elle rrprt~senl :1it. !:1 di!Tt'•rr.nec en ln
médialisanl, en la Suhor<J,mn:mt U J'jùpnfil o! COmme gr•nre, cl. en
assurant. cd I.e subordination dans l'annlogie des grnrrs rux-
mèmes, dans l'opposition log-ique des d.:t.crmin:;~tions. comme
dnns la rcssemLiance des conl•·nus proprement mall·rid~. Il
n'en est. p;Js de mr!mc de la repr···scnt:'!l.ion infiniP., paree CJu'ellc
comprend le Tout, c'est-à-dire le fon<l comme matierc premi i·re,
el. l'('s~cncc comme sujel., comme Moi ou forme nbsolue. La
représentation in finie ra pporlc ù la fois l'c.~sence et le fond, ct. la
difT(;rcnce entre II'S deux, à un rondement ou raison sullisnntc. La
médiation même est dcvf'!RU(' fondement. Mais, tantôllc fond esl
la r.ontinuif,": infiniP des propridl-s dt! l'uniYersel qui s'envelop pe
lui-m•~u~~~ dans lt·~ :\loi p:trl ioculiers finis ronsidéri·s comme des
70 DIFFÉRENCE E T RÉPÉTITION

essences. Tantôt les particuliers sont seulement des propriétés ou


des figures qui se dévcloppenl dans le fond universel infini, mais
qui renvoient aux essences comme aux vraies déterminations
d'un Moi pur ou plutôt d'un « Soi • enveloppé dans cc fond.
Dans les deux cas, la représentation infinie est l'objet d'un
double discours : celui des propriétés et çelui des essences - celui
des points physiques et celui des points métaphysiques ou points
de vue chez Leibniz, celui des figures et celui des moments ou
catégories chez Hegel. On ne dira pas que Leibniz aille moins
loin que Hegel; il y a même chez lui plus de profondeur, plus
d'orgisme ou de délire bachique, au sens où le fond jouit d 'une
initiative plus grande. Mais dans les deux cas aussi, il ne semble
pas que la représentation infinie suffise à rendre la pensée de la
différence indépendante de la simple analogie des essences, ou de
la simple similitude des propriétcs. C'est que, en dernier ressort,
la représentation infinie ne se dégage pas du principe d'identité
comme présupposé de la représelllalion. C'est pourquoi elle reste
soumise à la condition de la convergence des srries chez Leibniz,
et à la condition du monocenlrage des cercles chez Hegel. La
representation infinie invoque un fondement. Mais si le fondement
n'est pas l'identique lui-même, il n'en est pas moins une maniere
de prendre particulièrement au sérieux le principe d'identité,
de lui donner une valeur infinie, de le rendre coextensiF au tout,
et par là de le faire régner sur l'existence elle-même. JI importe
peu que l'identité (comme identité du monde et du moi) soit
conçue comme analytique, sous l'espèce de l'infiniment petit,
ou comme synthétique, sous l'espèce de l'infiniment grand. Dans
un cas, la raison sulllsante, le fondement est ce qui vice-dit
l'identité ; dans l'autre cas, ce qui la contredit. Mais dans tous
les cas, la raison suffisante, le fondement, ne fait à travers l'infini
que conduire l'identique à exister dans son identité mème.
Et, ici, ce qui est évident de Leibniz ne l'est pas moins de Hegel.
La contradiction hégélienne ne nic pas 1'ident ité ou la non-
contradicLion ; elle consiste au contraire à inscrire dans l'existant
les deux Non de la non-cont radiction , de telle manière que l'iden-
tité sous celte condition, dans cette fond ation, suffise à penser
l'existant comme tel. Les formules selon lesquelles « la chose nie
ee qu'elle n'est pas» ou« se dist ingue de tout ce qu'elle n'est pas , ,
sont des monstres logiques (le Tout de ce que n 'est pas la chose)
au service de l'identité. On dil que la diiTércnce est la négativité,
qu'elle va ou doit aller jusqu'à la contradiction, dès qu'on la
pousse jusqu'au bout. Ce n'est vrai que dans la mesure où la
diiTérence est déjà mise sur un chemin, sur un fil tendu par
LA DIFFÉRENCE EN ELLE<IUSME
"
l'identité. Ce n'est vrai que dans la mesure où c'est l'identité qui
la pousse jusque-là. La difTérence est le fond, mais seulement le
fond pour la manifestation de l'identique. Le cercle de Hegel
n'est pas l'eternel retour, mais seulement la circulation infinie de
l'identique à travers la négativité. L'audace hégélienne est le
dernier hommage, et le plus puissant, rendu au vieux principe.
Entre Leibniz et Hegel, il importe peu que le négatif supposé de la
difTérence soit pensé comme limitation vice~disante, ou comme
opposition contredisante; pas plus qu'il n'importe que l'identité
infinie soit elle-même posée comme analytique ou synthétique.
De toute manière, la différence reste subordonnée à l'identité,
réduite au négatif, incarcérée dans la similitude et dans l'analogie.
C'est pourquoi, dans la représentation infinie, le délire n'est qu'un
faux délire préformé, qui ne trouble en rien le repos ou la sérénité
de l'identique. La représentation infinie a donc le même défaut
que la représentation finie : celui de confondre le concept propre
de la difTérence avec l'inscription de la différence dans l'identité
du concept en général (bien qu'elle prenne l'identité comme pur
principe infini au lieu de la prendre comme genre, et qu'elle étende
au tout les droits du concept en général au lieu d'en fixer les
bornes).

••
La différence a son expérience cruciale : chaque fois que nous
nous trouvons devant ou dans une limitation, devant ou dans une
opposition, nous devons demander ce qu'une telle situation sup-
pose. Elle suppose un fourmillement de difTérences, un pluralisme
des différences libres, sauvages ou non domptées, un espace et un
temps proprement différentiels, originels, qui persistent à travers
les simplifications de la limite ou de l'opposition. Pour que des
oppositions de forces ou des limitations de formes se dessinent,
il faut d'abord un élément réel plus profond qui se définit et se
détermine comme une multiplicité informelle et potentielle. Les
oppositions sont grossièrement taillées dans un milieu fin de
perspectives chevauchantes, de distances, de divergences et de
disparités communicantes, de potentiels et d'intensités hétéro-
gènes; et il ne s'agit pas d'abord de résoudre des tensions dans
l'identique, mais de distribuer des disparates dans une multipli-
cité. Les limitations correspondent à une simple puissance de la
première dimension - dans un espace à une seule dimension et
à une seuiP. direcLion, comme dans l'exemple de Leibniz invoquant
des bateaux emportés par le courant, il peul y avoir des chocs,
DJFFËRENCI:' ET RP.PÉ'J'ITJON

mais ces chocs ont nécessairement voleur~~ ~ limitalion t'l d'rgali-


salion, non pas de ncut.ralisaLion ni d'oppo~ilion. Quant à l'oppo-
sition, l'Ile représente à son tour la puissnnce de la seconde
dimcn~ion, comme un étalement des choses dnus un t>!!paee plan,
comme une polarisation réduite à un seul plan ; ct la synthèse
elle-même se fait seulement. dans une rausse profondeur, c'esl -à-
dire dans une lroisii!me dimension fictive qui s'njoule aux
nutres el se contente ùe dédouhlcr le pla n . Ce qui nous échappe
de toule façon, c'est la profondeur or iginelle, intensive, qui est
la matrice de l'espace toul entier ~lia première affirmation de la
difTérencc ; en elle v it el bouillonne à 1·~1 al de librl's difTc':rencc:s
ce qui n':tpparatlra qu'ensuite comme lim itation linéoirc cl oppo-
l'it.ion plane. Pa rtout les couples, les pola rili·s s upposent. des
faisceaux cl des réseu ux ; les opposition s orgunisôes, dt's rayon-
nements en Loutes directions. Les ima:;es stéréoscopiques ne
forment une opposition que plane et plate ; elles renvoi~nt tout
autrem~nl à un él.agemcnl de plans coexist ants mobiles, à une
u disparution " dans la profondeur originelle. Partout la profon-
deur de la difTàence est premii·re ; et il n e sert de rien de retrouver
la profondeur comme troisième dimension, t>Î on ne l'a pas mise
au dt•bul comme enveloppant les deux autres, ct s 'enveloppant
elle-même comme troisième. L'espace ct le lemps ne monifestent
des oppositions (el des limitations) qu'à la surface, mais supposent
dans leur profondeur réelle ùcs différe nces autrement volumi-
neuses, affirmées et distribuées, qui ne se lnissent pas réduire à la
platitude du négatif. Comme dans le miroir de Lewis Carroll où
tout ~;:st contraire el inverse a la surface, mais « dillércnl » en
épaisseur. Nous verrons qu'il en est ainsi de tout espace, géomé-
trique, physique, biopsychique, socio:~ l et lin~uislique (combien
peu cer taine a cet égard apparatt la déclaration de principe de
TrouLelzkoï: a l'idée de difTércncc suppose l'idée d'opposition... »).
Il y a une fa usse profondeur du combat, mais, sous Je combat,
l'espace de jeu des différences. Le négatif est l'image de la
différence, mais son image aplatie et renversée, comme la
bougie dans l'œil du bœuf - l'œil du dialecticien rêvant
d'un vain combat '!
En ce sens encore, Leibniz va plus loin , c'est.-à-dire plus
profond que Hegel, lorsqu'il distribue tian:; le fond les pointa
rema rqua bles et les (;lémenls différent iels d'une mulliplicilé, et
lorsqu'il découvre un jeu dans la créaUon du momie : on dirait
donc que la prcmihe diml'n:>ion, celle de ln limite, malgré toute
son imprrfcclion, resle plus proche de la profondeur originelle.
Le seul lorl de Leibniz ne serait-il pas d'avoir lié la différence au
LA DJFFtRENCE EN ELLE-Mi!ME 73

négatif de limitation, parce qu'il maintenait la domination du


vieux principe. parce qu'il !bit les sêrics i1 une condil.ion de
convergence, sans voir que la divergence elle-mème était objet
d'allirmation, ou que les incompossibililés appartenaient à un
même monde ct s'allirmaienl, comme le plus grand crime et.
la plus grande vertu , d 'un seul ct même monde de l'éternel
retour?
Ce n'est pas la différence qui suppose l'opposition, mais
l'opposition qui suppose la différence ; ct loin de la résoudre,
c'est-à-dire de la conduire jusqu'à un fondement., l'opposition
trahit et dénat ure la diiTérence. Nous disons non seulement que
la diiTérence en soi n 'est pas c déjà ~ contradiction, mais qu'eUe
ne sc laisse pas réduire et mener à la contradiction, parce que
celle-ci est moins profonde, et non pas plus profonde qu'elle. Car
li quelle condition la di!Tt:rcnce est-elle ainsi menée, projetée dans
un espace plan? Précisément quand on l'a mise de force dans
une identité préalable, quand on l'a mise sur celte pente de
l'identique qui la porte nécessairement où l'identité veut, et la
fait se rê fléchir où veut l'identité, c'est-à-dire dans le négatif•.
On a souvent. remarqué ce qui se passe au début de la Phénomé-
nologie, le coup de pouce de la dialectique hégélienne : l'ici et le
maintenant sont posés comme des identités vides, des universa-
lités abstraites qui prétendent entratner la différence avec elles,
mais justement la diiTércnce ne suit pas du tout, et reste accrochée
dans la profondeur de son espace propre, dans l'ici-maintenant
d'une réalité di!Térentielle toujours (aile de singularités. Il arrivait
à des penseurs, dit-on, d'expliquer que le mouvement était impos-
sible, et cela n'empêchait pas le mouvement de sc faire. Avec
Hegel, c'est le contraire : il fait le mouvement, et même le mouve-

1. Louis ALTIIu!ISER dénonce dans la philosophie de Hegel la toute-puis-


BlUte de l'identité, c'c.sl-è.·dire la 1implicrté d'un principe l nlt rnt : • La eim-
plicité de la contradicüon hég~üenne n'est en effet possible que par la simpli-
elt~ du principe interne qui constitue l'essence de toute p~riode historique.
C'est parce qu 'il est en droit possible de rMuire la totalité, l'infinie diversil6
d'une sociHé historique donnte ... è un principe interne simple, QIIP cette m~me
r.implicité, acquise amsi de droit ill la contradiction, peul a'y rélltchir. • C'est
lourquoi iJ rt:J!roche au ce~cle hégélien de n'avoir qu un seul centre, où toutes
les flf(ures se rè06chissent et sc conserl!cnt. L. A. oppose à Hegt>l un IJrincipe de
la CQnlradiclinn multiple ou surdétenninée, qu'il croit t rouver chez ~larx : • Lts
di(ferencc1 qui constituent chacune des instances en jeu ... , si elle~ ae (ondtnl
dans une unit~ réelle, ne se diuiptnl pas comme un pur phtnom~n( dans l'unité
intérieure d'une contradiction Jimple. • (Heste que, selon L. A. , c'est encore la
contradictior1 qui se trouve surdéterminée el diftérenliclle, et c'est l'ensemble
de ses diJTérences qui se ronde nt légilimement dana une con.radic lion princi-
pale.) - Cr. Pour Man, Cuntradiclion el surdétermination (Mu ~J·foro, 196!">l.
pp. 10~)-103.
DIFFÉRENCE ET RÉPÉTITION
''
ment de l'infini, mais comme ille fait avec des mols ct des repré-
sentations, c'est un faux mouvement, et rien ne suit. Il en est
ainsi chaque fois qu'il y a médiation, ou représentation. Le
représentant dit : « 'fout le monde reconnatt que... ~. mais il y a
toujours une singularite non représentée qui ne reconnaiL pas,
parce que précisément elle n'est pas tout le monde ou l'universel.
« Tout. le monde )) reconnatt l'universel, puisqu'Il est lyi-mème
l'universel, mais le singulier ne le reconnaît pas, c'est-à-dire la
profonde conscience sensible qui est pourtant censée en faire les
frais. Le malheur de parler n'est pas de parler, mais de parler pour
les aulres, ou de reprêsenter quelque chose. La conscience sensible
(c'est-à-dire le quelque chose, la difTèrence ou ·d: <li)J.e~) s'obstine.
On peut toujours médiatiser, passer dans l'antithëse, combiner
la synthëse, mais la thcse ne suit pas, subsiste dans son immé-
diateté, dans sa diiTérence qui fait en soi le vrai mouvement.
La diltérence est le vrai contenu de la thèse, l'entêtement
de la thèse. Le négatif, la négativité, ne capture même pas
le phénomène de la dillt!rcnce, mais en reçoit. seulement le
fantôme ou l'épiphùnomène, et toute la Phénoménologie est
une épiphénomi·nologie.
Ce que la philosophie de la difTérencc refuse : om11is delermi-
nalio negalio... On refuse l'alternative générale de la représen-
tation infinie : ou bien l'indéterminé, l'indifférent, l'indifTérencié,
ou bien une diiTèrence déjà déterminée comme négation, impli-
quant et enveloppant le négatif (par la même on refuse aussi
l'alternalive particulière : négatif de limitation ou négatif d'oppo-
sition). Dans son essence, la différence est objel d'alllrmation,
atnrmation elle-même. Dans son essence, l'affirmation est elle-
même dillércnce. Mais ici, la philosophie de la différence ne
risque-t-elle pas d'apparallre comme une nouvelle ligure de la
belle âme ? C'est. la beUe âme en cfTct qui voit partout des
diiTérences, qui en appelle à des differences respectables, conci-
liables, fédérables, là où l'histoire continue à se faire à coup de
contradictions sanglantes. La belle âme se comporte comme un
juge de paix jeté sur un champ de bataille, qui verrait de simples
« différends », peul-être des malentendus, dans les luttes inex-
piables. Pourtant, inversement, pour renvoyer le goût des
difTérences pures à la belle âme, et souder Je sort des difTérences
réelles à celui du négatif et de la contradiction, il ne suffit pas de
se durcir à bon compte, et d'invoquer les complémentarités
bien connues de l'allirmation et de la nê~ation, de la vie et de
la mort, de la crèalion et de la destruction - comme si elles
sufllsaient à fonder une dialectique de la négativité. Car de
/,A DIFF/J,'Rl!.'NCB EN l~'LLI!:-Mi?M I~- 75

telles complcmentaritc;s n~ nous font. rir.n connallre encore du


rapporl d'un terme avec l'nuire (l'allirmal.ion ddcrmin•"·c r,;sullc·
t-el h~ d'une JilTI·n·ncc d(·jil w;~ative cl ni:~atricc!, m1 bien le
négaLH rcisullc-t-il d'une a!lirmution dc!jà dilrércnlil'lle ?). TrC:·!l
généralement nous disons qu'il y a deux manières d'en appdcr
aux u destructions nécessail·c,; n: celle~ ùu poële, qui parle au nom
d'une pubsance créatrice, apte à renverser l•JU~ le,; ordres d
toutes les representations pour allirmu 1:~ DifT,:·rc·no! duns l'élat
de révolution pcrmanenttl de l'éternel rclour; ct. cdle du poli-
tique, qui sc soucie d'a bord de nier cc qui oc di ITère », pour conser-
ver, prolon~er un ordre etabli dans l'histoire, ou pour établir
un ordre historictuc qui sollicite dt:j;l dans le monde les formes
de sa représcnlalion. Il sc peut que (('s deux coïncident, dans un
moment parliculierement a~ilé, mais ils M sont jamais le même.
Nul moins que Nietzsche ne peul pusscr pour une Lcllc âme.
Son âme est cxlrêmcmcnl lwllc, mais non pas au sens de belle
âme; nul plus que lui n'a le sens de la cruauté, le goût de la
dt~slruclion. ~lais précisément, dans toute son œuvre, il ne cesse
d'opposer deux conceptions du rrtpporl allirmat.ion-n•·~gation.
Uans un cas, I<J négation est bien Je moteur ct la puissance.
L'allirmation en résulte - disons comme un er;;atz. EL peut-
être n'est-ce pas trop Je deux nêgalions pour faire un fanlùme
d'allirmalion, un ersatz d'atnrmation. :\lnis comment l'aflir-
malion résulterait-elle de la n6galion si elle ne conservait pas
ce qui est nié '1 Aussi bien Nietzsche sÎ!~nnlc-t-il le conserva! isme
eiTrayant d'une telle conception. L'allirmation est bien produite,
mais pour dire oui à tout ce qui est né~alir et négateur, à toul
cc qui peul ~lre nié. Ainsi I'Ane de Zarathoustra dit oui; mais
pour lui, allirmer, c'est porter, assumer, se charger. Il porte
tout : les fardeaux dont on l•: charge (les valeurs divines), ceux
dont il sc charge lui-même (les valeurs humaines), et le poids
de ses muscles fatigués quand il n'a plus rien â porter (l'absence
de valeurs)!. Il y a un goùt terrible de la responsabilité chez cet
âne ou ce bœuf dialecticien, ct un arriere-goût moral, comme si
l'on ne pouvait affirmer qu'à force d'expier, comme s'il fallait

1. NlETzscnE ne cesse de d6noncer !"assimilation de • affirmer • avec • por·


ter • (cr. Par-dela lt bien d le mal, § '213 : • Penser, et prendre une chose nu
sérieux, en assumer le poids, c'est tout un pour eux, ils n'en ont pas d"autre
exp6rience. •) G'csL que porter implique une rausse activité, une ransse alllr-
malion qui se chur~re seulement des produits du nihilisme. Ainsi Nietzsche
dérlnit Kant el llegcl comrne des • ouvriers de la philosophie •, qui amassent
et conservent une masse énorme de jugements de valeur établis, même s'il
~·agit pour eux de triompher du passé; en ce sens, ils sont encvre escla\·es du
négallt (§ 211).
/JI FFJ~/11-:.'\'( '/~ 81' Il f.ï' 1\"J'JTJO!I'

pas!.'E'r par les mn)h('urs d(' la sciss-ion et du do'•rhiremt•nl. pour


t~rrivrr ;, dire oui. Corn mt• si la Dili•'renrc .-.1 nit le mal. ri dl•ji1
lt> n.:·~al ir, I(UÎ ne pouvait.produin• l'u llirrnat ion IJll 'o•n l'X pianl,
c'cst-ù-dire en SI' ehargeant à la fois du poids du ni.:~ Pt. dr. la
n~·~ation même. Toujours la vieille malt;diclion qui rell·ntil du
haut du principe d'idt•ntilé : seule sera sauvt:•e, non pas cc qui
esl simplt•mcnl n•pr!·senl{·. mais );~ reprt•stml.ation in/init~ (le
concept.) qui const>rw toul le né1.:ulif pour rt•ndrc enfin la ùH-
ft'•rence t\ l'iùcnt ique. De lous les sens de Aufl!ebm, il n'y en o.
pus de plus imporl ani que cdui de sou)C\'I'r. Il y a bi rn un cercle
de la di:J!ccliquc, mais cc cercle infini n'a partout qu'un seul
centre qui rt•l ient l'fi lui lous les autres cercles, lous les a ut res
cenlres mornent.:m•'s. Les reprises ou les r.:·pdit.ions de la tlialec-
l iquc expriment. scull'uwnt la consPrvat ion du tout, toutes les
figures el tous les moments, duns une :\f,;moirc !;Îganlcsque. La
représentation infinie esl ml-moire qui conserve. La répaition
n'y est plus qu'un conservatoire, une puissance de la m•'moirc
elle-m.~nw. Il y a ùien une Sl;lection circulairf~ diult·ctique. mais
lou jour~ it l'avantage de ce qui se conserve dans la reprèscnl.alion
infinie, c'est-à-dire de cc qui porte el de cc qui est port,;. La
sélection (onclionnc à rt>bour:;, et élimine impitoya!Mmo•nt. ce
qui rendrait le cerclc- tortueux, ou qui briserait ln Lrampart>nce
du souvt•nir. Telles les ombres de la caverne, il' porteur el le
J)(lrl.ü •·ntrenl sans cesse cl sortent. pour rentrer, dan!' la repré-
senta\ iun in finit• - d. voilil qu'ils prétendent avoir pris sur eux
la puissance proprement dialectique.
Mais d'aprt's l'autre conception, l'alllrmalion est première :
elle alfirme la diiTèrt·nl"c, la distance. La diiTércnce est la lègére,
l'aérienne, l'allirrnativc. Allirm<"r n'est pas porter, mais loul le
contraire : d•'charger, all,>ger. Ce n'est plus le nt'gatif qui produit.
un ra nt ùmr d 'allirma t ion, comme un ersatz. C'est Je Non qui
rf-suite tir l'atlirmat ion : il est i1 son tour l'ombre, mais plutôt
au sens de conséquence, on dirait de nachfol!Jt. Le nëgatiC, c'est
l'•'piphénomënc. La m'galion, telle dans un~ mare, est l'ciTet
t.i'unc a11irmation trop forte, trop ditrérente. Et. peut-être faut-il
dt~ux a!lirmations pour produire l'ombre de la nég-ation comme
nachfolae ; cl peul-èt rt' y a-1.-il d<•ux moments, qui sont la Dîf-
fèrence comme minuit el midi, où l'ombre mème disparatt..
C'est. ('n cc sens que Nietzsche oppose le Oui el le :\'on de l'Ane,
c t le Oui el le Non de Dionysos-Zarathoustra - le point. de vue
de l'esclave qui tü·e du non le fantôme d'une affirmation, ct le
point d•· vue rlu « m:lltre » qui lirf' du Oui UIH' conséqurncf" de
ni-galion. de desl.ruclion - le point de vue d<·s conservateurs
/ ..·l Dl fi'F tRH.\"f'/;' /-:.\" E/.1.1:"-ltf f:M E

dr.s valeur;; anricnnr~. cl ,·t'lui dr!' crralrurs dr nouvrllr!; vr~l,urs1 •


"
C•~ux: qui' i\;il'lz,;,~ht• appf!l[,. les maltr1•s !'ont. il coup sùr dl's
h••mr11t•s de puL,;sr~ne'\ mais nnn pns lt~s hommes du pou\·oir,
puist[Ut! le pouvoir ~e ju~e il l'r~llribulion des vult•urs en cours;
il ru: sullil pas ù l'esclave de prendre le pouvoir pour cesser d'être
t~sclavc, c'est même la loi du cours ou de la surrace du monde
d'ètre mené par ll's esclav1•s. Ln distinction des valeurs Hablies
et d e la création ne doil pas d avant ng1: se comrrendre au sens
d'un relativisme historique, comme si les valcuu Hablies avaient
élé nouvelles à leur èpOi(liC. et. les nouwllrs dcvaicnt s'établir
il l<'ur heure. Au confrnir.:, il y n une difl'ércnc•! tic nature, comme
entre l'ordre consl'rvall'ur de la rcpr.:scn l a tion, cl un d<'sordre
cn•ateur, un chaos 1-!tonial, qui ne p <'ul j omais que coïncider avec
un momenl•lc l'hisl.nirl' snus se confondre nv,~c lui. LH diiT~rence
do• nature la plus prnfondc est cnt re les form rs moyenne:> ct les
forrnt•s extrèmcs (valt•urs nouvelles): on n 'olh•inl pas à l'extrême
en portant à l'inlini les formes moyennes, rn sc servant de leur
opposition dans le fini pu ur alllrmcr h~ur idcnt il é dans l'infini.
D:m~ la rcprêscnlation infinie, la pseudo-unirmation n e nous
fait pas sortir des for!lll'S moyennes. Aussi I.Jio~n ~ietzsche
reproche-t-il ù lou~ J,•s proceMs de sé·lrdiou fon!ks sur l'oppo-
ail.iun ou lt• combat., til' tourner à J'ovnnt.nge dn ln moyenne ct de
jOUCI" aU I.Ji•néJice du U g-rand OOmbre D. Ii :lppnrt ÎCilf. U l'étcrnd
rdour d'opl·rl'r h1 waic sêh•clion, pnrce qu'il élimine au contraire
les forml'S moycnm•s ct di·gage u la forme supi•rirurt• de toul cc
qui est D. L'exlrème n'est pas l'identité des contraires, mais bien
plutôt l'univocitè du ditT<·rcnt; la forme supt!ricure n'est pas la
forme infinie. mais birn plutôt l'dernel informel de l'éternel
retour lui-même à travers les métamorphoses et les t.ransfor-
mat ions. L',~tcrnel retour u {ait " la diiTt~rcncc, pnrcc qu'il crée
la forme supt'ricur!'. l..'•;l <'rn<'l retour sc ser t de la nl·gat.ion comme
mzchfolge, cl invent c une nouvcllc formule de la n··~gnt.ion de la néga-
tion :est n i&, d oit ètrè nié lou[ ce qui p eul êlre 11ié. Le ~;t'·nie de
l'èlernel retour n'est pas dans la mt~moirc, mais dans le gaspillage,
d nns l'oubli dcvt·nu act if. Tout ce qui est nègaiif el toul ce qui nie,
toutes Ct'S allirmations moyennes qui port.enl le négatir, tous
ctl piilr•s Oui mal vrnus qui sortent du no n, foui ce qui ne supporte
ptu l'ipreuve de t'élemel retour, tout cela doit être ni•~. Si l'éternel
rr.tour est une roue, encore faut-il doter celle-ci d'un mouvement

1. 1'11r-ddà /1' bia1 elle mal, § 211. Su1· le • non • du mallrc, qui est consé-
IJ Ucnrr, por nppnsitinn nu • no11 • ole l'csclnvt, qui f'Sl prinripr, cr. r.ent'a/ogie
de la mnrole, 1, ~ tu.
?8 D I FFÉRENCE ET RÉJ'É1'/TJON

cf'ntrifuge violent, qui expulse tout ce l!UÎ ~ peut » èl re nie, ce


qui ne supporte pas l't'·preuve. Nietzsche n';mnonre qu'une
punition légère à ceux qui ne u croiront , pas â l'dcrnel retour :
ils ne sentiront, et. n'auront. qu'une vic fugitive ! Ils se sentiront,
ils sc sauront pour ce qu'ils sont.- des épiphénomènes ; lei sera
leur Savoir absolu. Ainsi la nrgat.ion comme conséqucnee ri·suHe
de la pleine affirmat.ion1 consume tout cc qui esl m'galiC, ct sc
consume elle-même au r.t>nlre mobile de l'éternel retour. Cnr si
l'éternel retour est. un cerde, e'cst la DifTrrence qui csl au Cl~nlrc,
ct le Même seulement au pourtour - C<'rcle à chaque instant
décentré, constamment tortueux, qui ne tourne qu'nutour de
l'inégal.
La négation, c'est la difTèrcncc, mais la ùilft\rcncc vue du
petit côté, vue d'en bas. Redres:>ée au contraire, de haut en has,
la difTerence, c'est l'allirmal ion. ~lais cette proposition a beau-
coup de sens ; que la diiTérencc est objet d'allirmatîon ; que
l'affirmation même est multiple; qu'elle est creation, mais aussi
qu'elle doit être creee, comme aiHrmant. la diiTérence, comme
étant différence en elle-même. Ce n'est pas le nPgatif qui est le
moteul'. Bien plutot il y a des élo'•mf'n!s di!Tf·renlicls positifs, qui
déterminent à la fois la genèse de l'nllirmation ct de ln ùifT.:·rencc
affirmée. Qu'il y ait une genèse de l'aflirmation comme l.l'll1:,
c'est ce qui nous échappe chaque (ois que nous laissons l'aflirma-
t.ion dans l'indét.crminë, ou que nous mettons la délcrminalion
dans 1e négatif. La négation résulte de l'affirmation : cela veut.
dire que la négation sur~it à la suite de l'aflirmat.ion, ou ù côlé
d'elle, mais seulement comme l'ombre de l'êlémenl génèlique plus
profond- de cette puissance ou de cette" volonté ~qui enq-cndre
l'affirmation ct la différence dans l'affirmation. Ceux qui portent.
le négatif ne savent pas ce qu'ils font: ils prennent l'ombre pour
la réalité, ils nourrissent les fantômes, ils coupent la const'·quencc
des prémisses, ils donnent. à l'épiphénomène la valeur du phi·nQ-
mène et de l'essence.
La représentation laisse echapper le monde amrmé de la
différence. La représentation n'a qu'un seul centre, une perspec-
tive unique et fuyante, par là mème une fausse profondeur; elle
mP.diatise tout, mais ne mobilise et ne meut rien. Le mouvement
pour son compte implique une pluralité de centres, une superposi-
tion de perspectives, un enchevêtrement de points de vue, une
coexistence de moments qui déforment essentiellement la repré-
sentation : déjà un tableau ou une sculpture sont de tels • défor 4

mateurs » qui nous forcent à faire le mouvement, c'est-à-dire il


combiner une vue rasante et. une vue plongeante, ou à mont.er e t
LA DIFF~RENCE EN ELLE-M~ME

descendre dans l'espace à mesure qu'on avance. Suffit-il de


multiplier lj's représentations pour obtenir un tel a effet. » ? La
représentation infinie comprend précisément une infinité de
representations, soit qu'elle assure la convergence de tous les
points de vue sur un même objet ou un même monde, soit qu'elle
fasse de lous les moments les propriétés d'un même Moi. Mais elle
garde ainsi un centre unique qui recueille ct représente tous les
autres, comme une unité de série qui ordonne, qui org:misc une
fois pour toutes les termes et leurs rapports. C'est que la repré-
sentation infinie n'est pas séparable d'une loi qui la rend possible:
la forme du concept comme forme d'identité, qui constitue tantôt
l'en-soi du représenté (A est A), tantôt le pour-soi du représentant
(Moi =~toi). Le préfixe RE- dans le mol représentation signifie
celle forme conceptuelle de l'identique qui se subordonne les
différences. Ce n'est donc pas en multipliant les représentations
et les points de vue, qu'on atteint à l'immédiat defini comme
« sub-représenlatif ». Au contraire, c'est déjà chaque représenta-
tion compos:mt.c qui doit ètrr. déformée, dèviée, arrachée à son
centre. Il faut que chaque point de vue soit lui-même la chose, ou
que la chose appartienne au point de vue. Il faut donc que la chose
ne soit rien d'identique, mais soit écartelèc dans une différence oû
s'evanouit l'identité de l'objet vu comme du sujet voyant. Il raut
que la différence devienne l'élément, l'ultime unite, qu'elle renvoie
donc à d'autres diJTérences qui jamais ne l'identifient, mais la
différencient. Il faut que chaque terme d'une série, étant déjà
différence, soit mis dans un rapport variable avec d'autres termes,
ct constitue par là d'autres séries dénuées de centre et de conver-
gence. Il faut, dans la série mème, affirmer la divergence et le
décentrement. Chaque chose, chaque èlre doit voir sa propre
identité engloutie dans la diiT('rcnce, chacun n'étant plus qu'une
di!Térence entre des différences. Il faut montrer la différence
allant différanl. On sait que l'œuvre d'art moderne tend à réaliser
ces conditions : elle devient en ce sens un véritable théâlre, fait
de métamorphoses et de permutations. Thêàtre sans rien de fixe,
ou labyrinthe sans fil (Ariane s'est pendue). L'œuvre d'arl quitte
le domaine de la représentation pour devenir « expérience D,
empirisme transcendantal ou science du sensible.
Il esl étrange qu'on ait pu fonder l'esthétique {comme science
du sensible) sur ce qui peut être représenté dans le sensible. Ne
vaut pas mieux, il est vrai, la démarche inverse qui soustrait de
la représentation le pur sensible, ct tente de le déterminer comme
ce qui reste une fois la représentation ôtcc (par exemple un flux
contradictoire, une rhapsodie de sensations). En vérité l'empi-
80 D iFFÉRENCE ET RÉPÉ'1'11'10N

risme devient transcendantal, ct l'eslhétique, une discipline apo-


dictique, quand nous appréhendons directement dans le sensible
ce qui ne peut être que senli, l'être même du sensible : la diiTé-
rence, la diiTérence de potenLiel, la difft·rence d'intensité comme
raison du divers qualitatif. C'est dans la difTùrcncc que le ph(~no­
mêne fulgure, s'explique comme signe, el que le mouvement se
produit comme « effet ». Le monde intense des dillércnces, où les
qualités trouvent leur raison elle sensible, son être, est précisé-
ment l'objet d'un empirisme supérieur. Cet empirisme nous
apprend une étrange« raison», le multiple et le chaos de la di !Té-
rence (les distributions nomades, les anarchies couronnées). Ce
sont toujours les différences qui se ressemblent, qui sont analo-
gues, opposées ou identiques : la différence esL derrière toute
chose, mais derrière la diiTérence il n'y a rien. Il appartient à
chaque diiTérence de passer à travers toutes les autres, el de se
~vouloir n ou de se retrouver elle-même à travers toutes les autres.
C'est pourquoi l'éternel retour ne surgit pas en second, ou ne
vient pas apres, mais est déjà présent dans toute métamorphose,
contemporain de cc qu'il fait revenir. L'éternel retour se rapporte
à un monde de différences impliquées les unes dans les autres, à
un monde compliqué, sans identité, proprement chaotique. Joyce
présentait le vicus of recirculalion comme faisant tourner un
chaosmos ; et Nietzsche déjà disait que le chaos et l'éternel retour
n'étaient pas deux choses distinctes, mais une seule et même a{/ir-
mation. Le monde n'est ni fini ni in fini, comme dans la représen-
tation : il est achevé et illimité, L'éternel retour est l'illimité de
l'achevé lui-même, l'être univoque qui se dit de la différence.
Dans l'éternel retour, la chao-errance s'oppose a la cohérence de
la représentation; elle exclut la cohérence d'un sujet qui se
représente comme d'un objet représenté. La répétition s'oppose
à la représentation, le préfixe a changé de sens, car dans un cas
la différence se dit seulement par rapport à l'identique, mais dans
l'autre cas c'est l'univoque qui se dit par rapport. au différent. La
répétition, c'est l'être informel de toutes les diiTérences, la puis-
sance infotmelle du fond qui porte chaque chose à celle K forme »
extrême où sa représentation se défait. Le dispars est l'ultime
élément de la répétition, qui s'oppose à l'identité de la représen-
tation. Aussi le cercle de l'éternel relour, celui de la différence et.
de la répétition (qui défait celui de l'identique et du contradic-
toire), est-il un cercle tortueux, qui ne dit le Même que de ce qui
diffère. Le poète Blood exprime la profession de foi de l'empi-
risme transcendantal comme véritable eslhét.ique : « La nnture
est contingente, excessive et mystique essentiellement... Les
LA DJF/t'ÉRENCE EN ELLE-M~ME lt

choses sont étranges... L'univers est sauvage... Le mème ne


revient que pour apporter du différt'nt. Le cercle lent du tour du
graveur ne gagne que de l'épaisseur d'un cheveu. Mais la di/Té-
rence se distribue sur la courbe tout entière, jamais exactement
adéquate •1•
Il arrive qu'on assigne un changement philosophique consi-
dérable entre deux moments représentés par le prèkanlisme et
le postkantisme. Le premier sc Mfinirait par Je négatif de limi-
tnLion, l'autre, par le négatir d'opposition. L'un , par l'identité
analytique, l'aut re, par l'identité synthétiq ue. L'un, du point
de vue de la substance infinie, l'autre, du point. de vue du Moi
fini. Dans la grande analyse leibnizicnne, c'est d\·jà le Moi fini
qui s'introduit dans le développcmcnL de l'infini, mais dans la
grande synthèse hëgéliennc, c'est l'in lini qui se réintroduit dans
l'opération du )loi fini. On doutera pourtant de l'importance
de pareils changements. Pour une philosophie de la différence,
il importe peu que le négatif soit conçu comme négatif de limi-
tation ou d'opposition, et l'identité, comme analyti~uc ou
synthétique, du moment que la différence esL de toute façon
réduite au negatif et subordonnée a l'identique. L'unicite cL
l'identité de la substance divine sont en vérité le seul garant
du Moi un cL identique, et Dieu se conserve tant qu'on garde
le Moi. Moi fini synthétique ou substance divine analytique,
c'est la mème chose. C'est pourquoi les permutations Homme-
Dieu sont si décevantes et ne nous font pas bouger d'un pas.
Nietzsche semble bien être le pre mier a voir que la mort de
Dieu ne devient effective qu'avec la dissolution du Moi. Ce qui
se révèle alors, c'est l'être, qui se dit de diiTérences qui ne sont
ni dans la substance ni dans un sujel : autant d'allirmalions
souterraines. Si l'éternel retour est la plus haute pensée, c'est-
à-dire la plus intense, c'esl parce que son extrême cohérence,
au point le plus haut, exclut la cohêrence d'un sujet pensant,
d 'un monde pensé comme d ' un Dieu garant•. Plutôt. qu'à ce qui

1. Cilé par Jean WAUL, L~• philfl•ophiea plurotil/tt d'Angteterrt rf d'Amt-


riqu~(Alcan, 1920), p. 37. - Toute l'œuv re de J ea n Wahl est une profonde
médita lion sur la différence; sur les possibililh de l' empirisme tl'en llXp rimer
la nature pt>étique, libre el sauva J{e; sur l'irrMuctibUJlè de la difTérence
au $lmple n~galH ; sur les rapports non h~gelien• de l'a mnnalion et de la
né~oralion .
2. Dans deux articles qui renouvellent 11nterpr~tatlon de Nietzsche,
Pierre KLossowsKI a dégagé cet élément : • I>itu ut mort ne signifie pas que la
divinité cesse en tant qu'une explicilalîon de l'existence, mais b1en que le
garanl absolu de ridenlité du moi responsable tllsparall à J'horizon de la
conscience de Nietzsche, Jequt>l, à son tour-, se con ro nd avec celle o.lî.sparilion...
11 no rea~e plue (a la conscience) qu'a déClarer que aon idenUl6 même eet un cae
82 DIFFÉRENCE ET ll/tPÉTITION

se passe nvnnt. et. après Kant (ct. qui revient au même), nous
devons nous intéresser à un moment précis du kantisme, moment.
furtif éclatant qui ne sc prolonge mème pas chez Kant, qui se
prolonge encore moins dans le postkantisme - sauf peut-être
chez Holdcrlin, dans l'exp.,•·ience el l'idée d'un « détournement
catégorique n, Car lorsque Kant met en cause la théologie raUon-
nelle, il introduit du même coup une sorte de dcséquilibre, de
fissure ou de fèlure, une aliénation de droit, insurmontable en
droit, dans le ~toi pur du Je pense : le sujet ne peut plus se
représenter sa propre spontanéité que comme celle d'un Autre,
et par là invoque en dernière instance une mystérieuse cohi-rcnce
qui exclut la sienne propre, celle du monde et celle de· Dieu.
Cogit.o pour un moi clissons :le Moi du« Je pense» comporte Jrms
son essence une réceptivité d'intuition par rapport à laquelle,
déjà, JE est un autre. Peu import.e que l'identité synthètique,
puis la moralite de la raison pratique restaurent. l'intégritc du
moi, du monde et de Dieu, et préparent. les synthèses post-
kantiennes ; un court instant nous sommes entrés dan~ cette
schizophrtlnic de droit qui caracterise la plus haute puissance
de la pensée, et qui ouvre directement l'lhre sur la di!Tércnce,
au mépris de toutes les médiations, de toutes les réconciliations
du concept.

.. .
..
La tAche de la philosophie moderne a été définie : renverse-
ment du platonisme. Que ce renversement conserve beaucoup
de caractères platoniciens n'est. pas seulement inévitable, mais
souhaitable. JI est vrai que le platonisme représente déjb. la
subordinaLion de la di!Têrence aux puissance!> de l'Un, de l'Ana-

fortuit maintenu arbitrairement comme nécessaire, quitte ill se prendre eUe·


même pour cette roue universelle de ln fortune, quille à embrasser s'il se peut
la totalil6 des cas, le fortuit même dans sa totalité nécessaire. Ce qui aubalste,
c'est donc l'êlre, elle verbe être, lequel ne s'applique jamais è l'être même, mois
au fortuit • (Nietzsche, le polytMisme et l:l porodic, dnns Un si (uneslf dt&ir,
N.R.F., 1963, pp. 220-22 \ ), - • Est-te ~ dire que le sujet pensant perdrait son
Identité il partir d'une.pensêe cohérente qui l'exclurait d'elle-même?... Quelle
est ma part dans ce mouvement circulaire par rapport auquel je suis incoMrent,
par rapport à celle pensée si parfaiiemenl cohér('nte qu'elle m'exclut à l'instant
même que je la pense'!... Comment portc-l·elle at teinte à l'actun!ilê du moi, de
ce moi que pourtant elle exalte? En lil.>érant les fluctuations qui le signïnaient
en tant que mol de telle sorte que ce n'est jo mais que le révolu qui retenti l duns
aon présent... Le Circu/us viliosUJ d~u.J n'est qu'une dénomination de ce signe
qui prend ici une physionomie divine à l'insl o r de Dionysos • (Oublie l anamn~se
dans l'expérience vécue de l'êlemel retour du Même, dans Ni(/Uche, f.'ahi~rl
de Royaumont, Editions de Minuit, 1966, pp. '233·'235).
LA DIFFÉRENCE EN ELLE-M~ME

logue, du Semblable et même du Négatif. C'est comme l'animal


en train d'ètre dompt~, dont les mouvements, dans une dernière
crise, témoignent mieux qu'à l'état de liberté d'une nature
bientôt perdue : le monde héraclitéen gronde dans le platonisme.
Avec Platon l'issue est encore douteuse; la médiation n'a pas
trouvé son mouvement tout fait. L'Idée n'est pns encore un
concept d'objet qui soumet le monde aux exigences de la repré-
sentation, mais bien plutôt une présence brule qui ne peut être
évoquée dans Je monde qu'en fonction de ce qui n'est pas« repré-
sentable • dans les choses. Aussi l'Idée n'a·t·elle pas encore choisi
de rapporter la di!Térence à l'identité d'un concept en général ;
elle n'a pas renoncé à trouver un concept pur, un concept propre
de la diiTérencP. en tant que telle. Le labyrinthe ou le chaos sont
débrouillés, mais sans fil, sans l'aide d'un fil. Ce qu'il y a d'irrem·
plaçable dans le platonisme, Aristote l'a bien vu, quoiqu'il en
fit précisêment une critique contre Platon : la dialectique de
la di!Térence a une methode qui lui est propre - la division-
mais celte-ci opère sans médiation, sans moyen terme ou raison,
agit dans l'immédiat, et sc réclame des inspirations de l'Idée
plutôt que des exigences d'un concept en général. El c'est vrai
que la division, par rapport à l'identite supposée d'un concept
est un procëdè capricieux, incohérent, qui saute d'une singu·
larité à une autre. Mais n'est-ce pas sa force du point de vue de
l'Idée? Et loin d'être un procédé dialectique parmi d'autres,
qui devrait être complété ou relayé par d'autres, n'est-ce
pas la division, au moment où elle paratt, qui remplace les
autres procédés, qui ramasse toute la puissance dialectique
au profil d'une vêritable philosophie de la difTérence, ct qui
mesure à la fois le platonisme et la possihilité de renverser
le platonisme ?
Notre tort est d'essayer de comprendre la division platoni-
cienne à partir des exigences d'Aristote. Suivant Aristote, il
s'agit de diviser un genre en espèces opposées; or, ce procédé ne
manque pas seulement de «raison »par lui-même, manque aussi
une raison pour laquelle on décide que quelque chose est du
côt.é de telle espèce plutôt que de telle aul.re. Par exemple on
divise l'art en arts de production ct d'acquisition ; mais pour-
quoi la pêche à la ligne est-elle du côté de l'acquisil ion ? ce qui
manque, ici, c'est. la médiation, c'est-à·dire l'identité d'un
concept. capable de servir de moyen terme. Mais il est évident
que l'objection tombe si la division platonicienne ne se propose
nullement de déterminer les espèces d'un genre. Ou plulôt elle
se le propose, mais superficiellement et même ironiquement,
84

pour mieux cacht>r sous Ct~ masqut~ son v~:rjt <• hl•• srcrd 1 . La
division n'est pas l'inverse d'une q g--t; nr.ra lisn t ion n, cc n'csl pas
une spécilication. li ne s'agit pas du tout d 'une mdl1ode de
spécification, mais de sélection. Il ne s'a~it. p:~s de diviser un
genre dt•tcrminè en cspo'>ccs dëfinÎl'!\, mnis dr. clivist~r une espèce
con ruse en ligm:cs p ures, o u de s(·l·.~ct ÎOIIIll' r une li::n•'•r. pure à
partir d'un mau~ricl qui ne l'est pas. On pourrait parler de
• platonons • qui s'oppo:;t:nl a u x « nrisloti·lons •, comme les
biologistcs opposent les u j urrla nons • aux • linn(•on:' •. Car l'espèce
d'Arislotc, mèmc indivisible, m ême infime, est e ncore une ~rosse
espëc~. La division platonicienne opi~re duns uu l.ouL autre
domaine, qui e.,;t celui t.lcs pelites espèces ou d•~s lii{nét•s. Aussi
son point dt~ d t; parl esl-il indiiT~:remment un genre ou une
espi:cc ; mais ce ~;enre, CPlle Jtrosse cspi!ce, es t pos•~ comme une
maW~re lo!!ique indilfrrr ncir'e, un mat.i·riau inrtiiT··· rr:nt, un mixte,
une mult.iplicil.o! imlt.'linic rcprriscnla n L ce qui doit. èlrc r!liminé
pour mettre it jour l'Idée comme lignée pure. La rl•chrrche de
l'or, voilà le modèle de la division. La dilf(·rcn c•! n'est pa,; spé-
cifique, entre deux détnminalions t.iu ~enrc, mais l.nu t cntil·rc
d'un côté, dans la ligni·e qu'on sélt·clionne: non plus l<'t< conlrnirr·s
d 'un mème genre, mais le pur et l'impur, le bon cl k mauv:~i;;,
l'authenliquc cl l'inaullwntiquc dans un mixl.c CJUÎ forme une
gros~c cspëcc. La pure di!Tt!rence, le pur conr:l•pl. de dilkrencc,
d non la di!Térrnce médiillisée dans Ir: concept l !n g•'·néral , dans
le genre etl<'s espi·ces. Lt• sen3 elle but de la m ···lhodr: de divi:;ion,
c'est la s{•Jecl.ion des riv:llJX, !'<'preuve des p rélend:mls - non
pas l'tiv-rl9«a~~. mais l'citJ.qHao·~TI)atc; (on le voit bien dans )Ps d eux
exemples principaux de Plat on ; da ns Le Politique, où le poli-
t ique est d···li ni comme co·lui <J UÎ sail« p:•tlre les lwmmcs ~. tn ai~
hr.;~ucoup de w•ns survif'nncnt, commcr~nnls, laboureur~ . bou-
lan~ers, gymnasLE's, mo~1lccins qui disent : I l! vrai past eur des
homm~s, c'est moi! cl dans Le P hèdre, où il s·a~it de définir le
bon délire ct. 1.- vfrit.abh~ amant, el oi.l bc:1ucoup de prdendants
sont lâ pour dire : l'amant., l'amour , c'est moi!). Pas question
tl'cspècc en to ul cela, saur par ironie. Hien de com mun avec les
soucis d'Arislot~ : il ne s'agil pas ù 'i•h:nt iHcr, mais d'<lulhenli-

1. Sur la cr itique de 1.:~ division platonicienne por ARISTOTF., cf. Prtmiers ana·
lyliqu~s. 1, 31 ; Second.• rmn/y/îqurs, Il,:; c l ];t lc'csl dans cc d~ruier texte
t(u'Aristulc maintient, pour la division, un cerlalu rûl~ dans la •lélr~rminati.,n
de l'espèce, qutl!t' à corri~er p~r un principe de cunlinttilé les insumsances qu'il
croit décou.-rir •l:ws la conception de Plalcm). - :\l:•ls à qurl point la dëler-
minaliou d'esr•i·e"s est seulement une apparence iruniquc, el non 1~ bill de la
tlivisiun plalonkirnnl', on le \·oit bien, pnr exl'mple, don~ Le Potilique,
'}.66 b-d.
LA. DlFFÉRE'NCE EN ELLE·M~ME 85

fier. Le seul problème qui traverse toute la philosophie de Platon,


qui préside à sa classification des sciences ou des arts, c'est
toujours de mesurer les rivaux, de sélectionner les prétendants,
de distinguer la chose el ses simulacres au sein d'un pseudo-genre
ou d'une grosse cspëce. Il s'agil de raire la diiTercn<:c : donc
opérer dans les profondeurs de l'immédiat, la dialectique de
l'immédiat, l'épreuve dangereuse, sans fil et sans filet. Car
d'après la coutume antique, celle du mythe et de l'épopée, les
faux prétendants doivent mourir.
Notre question n'est pas encore de savoir si la différence
sélective est bien entre les vrais et les faux prétendants, à la
manière dont Platon le dit, mais plutôt de savoir comment
Platon faiL cette diiTérence, '-'l'dcc ll la méthode de division. Le
lecteur, ici, n une vive surprise ; car Platon fait in le rvenir un
u mythe». On dirait donc que la division, dès qu'elle abandonne
son masque de spécification ct découvre son véritable but,
renonce pourtant à réaliser celui-ci, se faisant relayer par le
simple «jeu » d'un mythe. En eiTet, dès qu'on en arrive à la
question des pretendants, Le Polilique invoque l'image d'un
Dieu qui commande au monde et aux hommes dans la période
archaïque : seul ce dieu mérite à proprement parler le nom de
Roi-pasteur des hommes. ~lais précisément, par rapport à lui,
lous le~ pr.:.tendants ne se valent pas: il y a un cerl.ain ~soin ~de
la communaull· humaine qui renvoi~ par excellence a l'homme
poliLiquc, parer qu'il esL le plus proche du modde du Dieu-
pasteur archaïque. Les prétendants sc trouvent en quelque sort.e
mesurés d'après un ordre de participation élective; et. parmi les
rivaux du politique, on pourra distinguer (d'après celle mesure
ontolo;:dque lüurnie par le mythe) des parents, des servants,
des auxiliaires, enfin des charlatans, des contrefaçons1 • ~lême
démarche dans le Phèdre : quand il s'agit de distinguer les
« délires », Platon invoque brustJUement un myt.he. 11 décrit la
circulation des âmes avant l'incarnation, le souvenir qu'elles
emportent des Idées qu'elles ont pu contempler. C'est cette
contemplation mythique, c'est la nature ou le degré de cette
contempl:•tion, c'est Je genre d'occasions nécessaires au ressou-
venir, qui d~terminenlla valeur et l'ordre des di!Térents lypes de
délire actuels : nous pouvons déterminer qui est le faux amanl,

1. c·e~t sous cet aspect que IP mythe doit Nr~ compl~tt' pnr un modNe
d'un autre genre, le parndi~me, qui permet de distinguer 1111r nnuloh"ie les
r3renl8, les servants, les auxiliaires, !Ps cuntrefnçons. !Je mènw J'(opreu~·e de
or comporte pltt~im11·s ~élertiuns : élimination ùes impurel~s, Nimination des
autres métaux • de la même famille • (ct. Politique, 303 d-e).
86 DIFFERENCE E T RtPI1TITION

el l'nmnnL véritable ; nous pourrions même déterminer qui, de


l'amant, du poète, du prêlre, du devin, du philosophe, participe
électivement. de la réminiscence et de la contemplation - qui est
le vrai prêtcndant, le vrai part icipant, cl dans q uel ordre les
autres. (On o bjectera que le t roisième grand t ext e concernant la
division , celui du Sophiste, ne présente nucun mythe ; c'est. que,
par une utilisation paradoxale de la méthode, par une contre-
utilisation , Platon sc propose d 'isolt'r ici le faux prétend:mt
par exct'llence, celui qui prétend à tout sans a ucun droit : le
• sophiste •.)
~la is celle introduction du mythe scmhlc con firmer toutes les
objections d 'Aristote : la division, manquant de médiation,
n 'aumit. a ucune force probantf' , et devrait. sc fai re relayer par un
mylhe qui lui fournirait un équivalent. de mediation sous une
forme imaginaire. Là encore, pourtant, nous trahissons le sens
de cette methode si mystérieuse. Car, s'il est vrai que le mythe
et la dialectique sont deux (orees distinctes dans le platonisme
en général, cette distinction cesse de valoir au moment où la
dialectique di·couvre dans la division sa véritable methode. C'est
la division qui surmonte la dualité, et intègre le mythe dans la
dialectique, fait du mythe un élément de la dialectique elle~
même. La structure du mythe apparatt clairement chez Platon :
c'est le cercle, avec ses deux fonctions dynamiques, tourner et
r evenir, dislrihucr ou répartir - la répartition des lots appartient
à la roue qui tourne comme la métempsycose ù l'eternel retour.
Les r aisons pour lesquelles Platon n'est certes pas un protagoniste
de l'éternel retour ne nous occupent pas ici. Il n'en reste pas
moins que Je mythe, dans le Phèdre comme dans Le Politique ou
ailleurs, établit le modi·lc d'une circulat ion partielle, dans lequel
a pparatt un fondement. propre à fa ire ln différence, c'est-il-dire à
mesurer les rùles ou les prétentions. Ce fondement se trouve
détermin.! dans le Phèdre sous la forme dt•s Idées, telles qu'elles
sont contemplées par les âmes qui circulent nu-dessus de la voûte
célesle ; da ns L e P olitique, sous la forme du Dieu~paslcur qui
préside lui-même au mouvemen l circulaire de l'univers. Centre
ou moteur du cercle, le fondemcnl est institué dans le mythe
comme le principe d'une épreuve ou d'une sélection, qui donne
t out son sens à la méthode de la division «'n fixant les degrés d'une
participation dcctive. Conformêmenl il ln plus vieille Lrndilion,
le mythe circulaire est donc bien le récit· répétilion d'une fonda-
lion. La division l'exige comme le fondement capable de faire
la différence ; inversement, il exige la division comme l'élal de la
ditTêrence dans ce qui doit être fondé. La division est la véritable
r LA DIFFtRENCE EN ELLE-lllt!tfE

unité de la dialectique el de la mylholo~il', du mythe comme


87

fondation, ct du logos comme Mroc; 't'O!ltÛ; .


Ce rôle du fondement apparail en toute clarté dans la concep-
tion platonicienne de la pnrticipotion. (Et snns doute est-cc lui
qui fournit il la division la média lion dont clll' seml.tlnit manquer,
ct. qui, du même coup, rapporte la diiTérencc h l'Un ; mais d'une
manière si particulière... ) Participer veut dire aYoir part, avoir
après, avoir en second. Ce qui possède en premier, c'est le fon-
dement lui-même. Seule la Justice est juste, dit Platon ; quant.
à ceux qu'on appelle les justes, ils possèden t en second, ou en
lroisièmc, ou en qua trième ... ou en simulncrc, ln qualité d 'être
juste. Que seule lu justice soit juste n'est pas une simple pro-
position :malytique. C'est la dèsignalion de l'Idée comme fon-
dement qui possède en prt•mier. El le propre du fonde1nent, c'est
de donner à participer, donner en second. Ainsi ce qui participe,
et qui participe plus ou moins. à des degrés divers, esl nécessai-
rement un prétendant. C'est le pretendant qui en appelle Il un
fondement., c'est la pretention qui doit êlrc fond0e (ou dénoncée
comme sans fonùement). La prétention n 'est pas un phénomène
parmi d'autres, mais la nature de tout phénomène. Le fondement
est une épreuve qui donne, aux prt~ Lendants, plus ou moins à
parlicipcr de l'objet de la pretention ; c'est en cc sens que le
fondement mesure et (ail la différence. On doit donc distinguer:
la Justice, comme fondement; la qualité de juste, comme objet de
la prétention possédé par cc qui fonde ; les justes, comme pré-
tendants qui participent inégalement à l'objet.. C'est pourquoi
les néo-platoniciens nous livrent une compréhension si profonde
du platonisme lorsqu'ils exposent leur triade sacrée : l' lmpar-
ticipable, le Parlicipr>, les Participants. Le principe qui fonde est
comme l'imparticipablc, mais qui donne quelque chose à par-
ticiper, et qui le donne au participant, possesseur en second,
c'est-à-dire au pret.end:ml qui a su traverser l'épreuve du fon-
dement. On dirait: le pèr<', la tille et le prt!lendant. Et parce que
la triade se reproduit le long d 'une série de parlicipalions, parce
que les prétendants p<trlicipcnt dans un ordre ct it des degrés qui
représentent la di!Térence en act.e, les néo-pl:\lonicicns ont bien
vu l'essentiel : que la division avait pour but, non pas la dis-
tinction des espèces en largeur, mais l'établi:;:;cment d'une
dialecliquc sérielle, de séries ou de lignées en profondeur, qui
marquent les opérations d'un fondement sélectif comme d'une
participation élective (Zeus J, Zeus II, etc.). Il apparalt dés lors
que la contradiction, loin Je signifier l'épreuve du fondement
lui-même, represente au contraire l'étal d'une prétention non
DIFFÉRENCE E T RtPtT!TlON

rondt'~e, il la limite de la participation. Si lP juslc prétendant


(le pr<'mier fondé, le bien-fonde, l'aut hentique) a des rivaux qui
sont comme S<'S parents, comme ses auxiliuircs, comme ses
servants, participant à titre divers de sa pr étcnt ion, il a aussi Sf'S
simulacres, ses contrdaçons dénoncés par l'!: preuve : tel est selon
Platon le « sophisle ''· bouiTon, cenlaurc ou satyre, qui prétend à
t out, et, prétendant il tout, n'est jamais fond!!, mais contredit.
toul et se contre<lil lui-même...
Mais en quoi consiste exactement. l'épreu,·e du fonde ment ?
Le my lhe n ous le dil : toujours une lâch e il remplir , une énig me
à r(~soudre. On questionne l'oracle, mais la réponse de l'oracle
est f'lle-mêmc un problème. La dialectique est. l'ironie, mnis
l'ironie est l'art d es problèmes et. des questions. L'ironie consiste
à traiter les choses et les êtres comme autant de réponses à des
questions cachëes, comme autan t d e cas pour d es problèmes à
résoudre. On se rapprllc que P lat.on définit la dialectique comme
proco'• dant. pnr «problèmes», à lrnvcrs lesquels on s'ùlève jusqu 'au
pur principr. qui fonde , c'est-à-dire qui les mesure en tant que
tels r.l distribue les solutions correspondantes ; ct le Ménon
n'expose la réminiscence qu'en rapport av ec un pro blème géo-
métrique, qu'il faut comprendre avant de résoudre, et qui doit
avoir la solution qu'il mérite d'après la façon dont le rêminiscent.
l'a compris. Nous n'avons pas i1 no us soucier maintenant de la
distinction qu'il convient d'établir entre les deux instances du
problème et de la question, mais à considérer plulôl comment.
leur complexe joue dans la dialectique platonicienne un rôle
essentiel- rôle comparable en importance a celui que le nêgntif
aura plus lard, par exemple dans la dialcct.ique hégélienne.
~fais prêcisémcnt ce n'est pas le néj!ntif qui joue ce rôle chez
Platon. Au point qu'il raut sc demander si la t.h èse crlèbre du
Soplrisie , maiRré cr.r t.aines équivoques, ne doit pas êlre comprise
a insi : '" • n on • . da ns l'expr ession " non -être ~. exprime quelque
chose d' autre que le ntgalif. Su r cc point, le tort. des t héories
traditionnelles est de nous imposer UM allern111 ive douteuse :
quand n ous cherchons ù conjurer le n i:gat.if, n ous nous déclarons
satisfaits si nous montrons que l'être est pleine réalité p ositive,
et n'admet aucun non-êlre ; inversement., quand nous cherchons
à fonder la negation, nous sommes salisf11ils si nous arrivons
à poser dans l'être, ou en rapp ort avec l'être, un non-êt re quel~
con que (il nous semble que cc n on-être est nécrssairement l'être
du nt>galif ou le rondement de la négation). L'alternative est
donc la suivante :ou bien il n'y a pas de non-être, et la négation
est. illusoire el non fondêc ; ou hiPn il y n du n on-èt r~. qui met le
1~11 DIFP~RENCE EN ELI.E-MtME

négntir dan~: l'être et fonde la n égation. P eut-être pourtant


avon~-nous des raisons dl' dire d la fois qu'il y a elu non-être, et
qu~ le négatif est illusoire.
L1~ probh'>rnc ou la question ne sont pas des détermination~
su!Jjeclives, privati\·e~. marquant un mornenl. d 'insulfisan ce
dans la connaissance. La glruclure problematique fuit partie
des objets, el. permet de les saisir comme signes, tout comme
l'insl ance queslionn:mle ou probU•mn t.isante fait partie de la
connaissance , et pr.rmet d 'en saisir la positivité, la spécilicilé
dans l'acte d'apprmdre. P lus profond,~m ent encore, c'est !'t;;tre
(Ph1lon disait l ' ld~e ) qui • corn•spond • à l'essence du problème
ou de la question comme lcll<'. Il y a comme une • ou,·ert.ure »,
une • béance •, un • pli • on tologique qui rapporte l'être et la
question l'un à l'autre. Dans cc rapport l'èt.re est la DifTcrence
elle-même. L'êt re est aussi bien non·èlre, mais le 110n-élre n 'es/
pas l'ë/re du ntgalif, c'est l'être du proùlt\matique, l'être du pro·
1. blême el de h• queslion. La Dillércnce n 'est pns Je nt;gatif,
c'est au contraire le non-être qui est la DiiTérenct• : ln:?ov, non
pas &nv·dov. C'est pourquoi le n on-êt.re devrait plutôt s'écrire
(non)-ètre, ou mif'UX encore ?-être. JI arrive en ce sens que
l'infinilif, l'esse, désigne moins une proposition que l'intrrrogation
a laquelle la proposition est censée répondre. Cc {non)-être est
l'.Ëiément di!Térenlicl où l'allirmation, comme a llirmalion mul-
tiple, trouve le principe de sa gen èse. Qunnt à la nt'~ gation, elle
n 'est que l'ombre de ce plus hnul principe, l'ombre de la difTe-
rence à côté de l'affirmation produite. Lorsque n ous confondons
le {non)-èlre avec le ni>gatir, il est inévitable que la contr::~diclion
soit portée dans l'être ; mais la con t radiction, c'est encore l'appa-
rence ou l'rpiphénomëne, l'illusion projct.~e p nr le problème,
l'ombre d 'une qul'slion qui d emeure ouverte el de l'être qui
eorrl'spond comme tel avec ccl Le question (avant de lui donner
une réponse). N'est-e<' pas d éjà en ce sens que lrt contradiction
caractér ise seult>rncnl chez Platon l'él.<lt iles dialo~ues dits apo-
rét.iqucs ? Au-delà de la conlradid ion. la diiTérence - a u-delà
du non-être, le (n on )-êtrc, au-delil du n~ga tif, le problème el
la question1 .
1. Non~ SOR LA PUILOSOPflll!. DE LA DIFP!RI!N CE DE HEIDI!. CCER.- Il
semble bien qur. les principaux malentendus, que Heidegger a dénoncés
comme contresens sur sa philosophie, après L' Etr~ t l le ~mp11 E!t Qu'est-ce
qru l" mitaphysiq~a .' , portair-nt sur ccci : le NE-PAS heid1•ggérien ren-
voyait, non pas au n~gati! dans l'être, mais à l'Hre comme différence;
et non pas à la négation, m:tis à la qut•stion. Quand Sartrl', au début de
L't.lr(• et li' néant, anal,\'s:till'intt>rrogalion, il en !aisait 110 preliminaire
90 D/FFltRENCE E1' Rl1Plt1'1T/OiV

à la découverte du négatif cl de la nt!gath·itè. C'était, en quelque sorte,


le contraire de la démarche de Heidegger. Il c$l vrai qu'il n'y a,·ail là
nul malcnhmrlu, Sartre ne sc proposant pas do comment er llcifl(·gger.
~lais Mcl'leau-Ponty sans doute avait uno inspiration heiù~:ggéricnne
plus réelle, quand il parlait de • pli " ou de" plissement •• dès la /'hénomé-
nologi~ de la peruption (par opposition aux • trous • c l " lats de no n-èlrc •
sartriens) - ct quand il rcw!lait à une ontologiu d e la différence et de
la question dans son livre posthume, Le 1•isible el l'in1•isible.
Les thèses de Heidcggocr nous semblent pouvoir être résumées ainsi :
t o Le ne-pa$ n'exp1·ime pas le nùgalit, mais la 1ll1Tl·rence entre l'être
et l 'étant. Cf. Préface de Vom JY~scn d~s Grundcs, ac ùd., 1!>'o9 : • La
difiérence ontologiq11e est le ne-pas entre l 'étant c l l'~tre • (cl posllace
de Wa$ ist .ltctaphysilc ?, 4• éd., t 9'•3 : • Ce qui n'est jamais ni nulle
part un étant ne se dévoile-t-il pas comme le ~e-dHTé1 cn('iant de tout
étant ? • {p. 25) 2° Cette diiTérence n'csl pas • cntr~:... • au sens ordinaire
du mot. 1:!1lc est le Pli, Zwi~falt. Ell<: est consli lu ti v<: de l'ùtl'l!, cl de la
manière dont l'ètril constitue l'élant, dans le double mouvement de
• l'éclaircie • et du • voilement •. L'ôtre ~sl veritablement le ùifT.!ren-
eiant de la différence. D'ou l'exprt•ssion : différence ontologi•(lle. cr.
Dépassement de la métaphysique, trad. rranç., in Hssai.s ct confértmces,
pp. 89 SIJ.; 3° La rlifTércnce ontologi<)Ue correspond avec ·la question.
Elle est l'être de la question, fJui se développe en problèmes, en jalon-
nant des champs déterminés par rapport à l'étant. Ct. Vom Wem1 des
Grumùs, trad. franç., in Qu'est-ct! que la métaphysique?, pp. 5i·58;
4o Ainsi comprise, la différence n'est pas objet de représentation. La
représentation, comme élément de la métaphysique, subordonne la
dillérence à l'identité, ne serait-ce qu'~n la rapportant à un tcrtium
comme centre d'une comparaison entre deux t ermes cens~s cliJTén•r
(l'être cl l'èlant). lleidcgger rcconnait que cc point d e vur de la. repré-
sentation metaphysique est encore pr~sent dans J'om n'esen (ct. lrad.
!ranc., p. 59, où. le tiers est trouvé dans • la transcendance de l'l!trc-
là •). Mais la métaphysique est impuissante à penser la diiTùrence en
el1e-m~me, et l'importance de ce qui sépare autant que de cc qui unit
(le difJércncianl). Il n' y a pas de synthèse-, de médiation ni de réconci·
lialion dans la diltércnce, mais au contraire une obstination dans la
diiTérenciation. Tel est le • tournant •, au-delà de la métaphysique : • Si
l'être lui-m~me peu t éclairer dans sa v~rilé la diiU•r~:nce qu'il pré:;Prve
en lui de l 'ètrc ct de l'étant, ille peul seulement lorsque la dilTérence sc
ma nifeste elle-même spêcialement. .. • (Dèpossement de la mrtaphysique,
p. 89). Sur ce point, cf. Beda Allemann, /J6idt'rlin et llt:idetger, trad.
lranç., Presses Universitaires de France, pp. 157-1 G::!, t GS- t ï2, ct J t'an
Deaufrct, Introduction au Poème de Parménide, Presses Univci'Sitaircs
de France, pp. '•5-55, 6~-72; 5° La dilTérencc ne sc laisse donc pas subor-
donner à l'Identique ou à !'(.;gal, mais elle doit t:Lrc pcns~e dans le ~!ème,
et comme le ~!ème. Cf. Idtntitat Ufld Differen3 {Gi.mthcr Nesk~. 195ô).
Et L'homme habiu en poët~, trad. {ranc:., in Essais et confüenct'l, p. 231 :
• Le mème cl l'égal ne sc recouvrent pas, non plus que le même cl l'uni-
LA DIFFf:JtENCE EN ELLE-M/JME

formité vide ùu pur identique. L'égal s'attache toujours au sans-difTé-


..
rence, afin que tout s'accorde en lui. Le même au contraire est l'appar-
tenance mutuelle du différent à parlir du rassemblement opûré par la
ditTérencr. On ne peut dire le même que lorsque la di !Térence est pensée ...
Le mème écarte tout empressement à résoudre IL•s ùiiTérences dans l'égal:
â toujours Pgaler el rien d'autre. Le même rassemble le différent dans
une union originelle. L'égal au contraire disperse dans l'unité fade de
l'un simplrmenl uniforme. •
Nous retenons comme fondamentale celle • correspondance • de la
di!Tér(•nce el de la question, de la différence ontologique et de l'ètrc
de la qucst.ion. On se demandera toutefois si Heidegger n'a pas lui-même
favoris\! les malentendus, par sa conception du • Rien », par sa manière
de « barrer • l'ètrc au lieu de mettre entre parenthèses le (non) de non-
être. De plus, sutlit-il d'opposer le ~fèmtl à l'Identique pour pcnsrr la
diiTCr~Jnce originelle et l'arracher aux mêdialions ? S'il est vrai que cer-
tains commentateurs ont pu ret1·ouvcr chez Husserl des échos thomistes,
Heidt>gger au contraire est du côté de Duns Scot, et donne une splendeur
nouvelle à l'Univocite de l'être. :\lais opère-t-il la conversion d'après
laquelle l'.:tre univoquo doit se dir~ seulf'm•~nl do la différence, et, en ce
sens, tourner autour t.!c l'étant? Conçoit-il l'<!tant de telle raçon que
celui-ci soit vraiment soustrait à toute subordination vis-à-vis ùe l'iden-
tité de la rilpr~senlalion ? Il ne lo semble pas, à voir sa critique de
l'éternel retour nietzschûen.


• •
Les quatre figures de la difllectique platonicienne sont donc :
la sPieclion de la di!Térence, l'instauration d'un cercle mythique,
l'établissement d'une fondation, la position d'un complexe
question-problCme. Mais a travers ces figures, la dillérencc est
encore rapportée au l\lèmc ou li l'Un. EL sans doute le mrme ne
doit pas être confondu avec l'identité du concept en gi-néral ; il
caractérise plulùt l'Idée comme étant la chose « même ». Mais
dans la mesure où il joue le rOle d'un vêritable fondement, on
voit mal quel est son cfTct sinon de faire exister l'identique dans
le fond~··, de se :;crvir de lfl di!Têrencc pour faire exister l'identique.
En vàité, la distinction du même ct de l'identique ne porte ses
fruils que si l'on fait subir au Même une conversion qui le rap-
porte au différent, en même temps que les choses el les êtres
qui sc disting-uent dans le di!TI·!'ent su!Jissent de façon corres-
pondante une destruction radicale de leur idenlîle. C'est seulement
à celte condition que la di!Tt~rence est pcnsl·e en elle-même el
non pas représentCe, non pas mt~dialisée. Au contraire, tout le
platonisme est dominé par l'idt~e d'une distinction à faire entre
ela chose même D elles simulacres. Au lieu de penser la dillP.rence
•• DIFFltRENCE ET ltÊI'ÉT/1'/0,\'

en l'llc-mèmc, ilia rapporte dt'jà à un fondcrnrnl, ln :mhordonnc


nu même et int rotluit la mêdiation sou!\ unt' fnntH' myl hique.
Ht•nvt>rser le plnlonisme signifie C('ri : dt'nicr k primat d'un
original sur la copie, d'un modèle sur l'illlO!!I'. nh,rilit•r le ri·~nc
tll's simulacres el dl's ro• nets. Pierre 1\los!low:-;ki, tl :m~ )Ps articles
quo• nous ci! ions pn;ci•do•nmwnt , a IJit•n nwrtJUo·· ,.,. point: l'l;lernel
rcte~ur, pris dans son sens strict, si~;nilic t) Ul' ch:IIJUC chose n'existe
qu'en revenant, copir d'UJu• infinité de co pit~s CJUÎ ne laissent pas
s ub!\ister ù'original ni même d 'orig:ine. C'est )mnrquoi l'éternel
rf'luur ('~t. dit • parodique •: il qualilie CP qu'il fuit être (cl rewnir),
rommr i·tant simulacre•. Le simulacre est le n:•i cnradi·re ou
ln forme de f'(' qui t•st -·- • l'étant • - qua nd l'o'· trrnrl retour rst
la puissance de l' f.:tre (l'infornwt). Qu:mtl l'idrnt iLé des r.ltosrs
est dissoute, l'être ~·(·cha ppe, alh·inl à l'univodl•\ l! t sr. met ;t
tourner autour du diiTi·rl'nt. Cc qui est uu rcvieut n'a nulle
idenlîlc préalnLie cl constilu~c: la chose est ro:duite :. b dilll·rence
qui l'écarte!e, et à toutl"s lt~s dirTt;rcnc('s impliquèes Jans celle-ci,
par Jesquellt's elle passe. C'est en ce sens que le ~imula cre est le
symbole même, c'est-à-dire le si~ne en t.anl qu'il inlt'·riorise les
conditions de sa propre répNilion. L•~ simula•·.rr a saisi une
di~ parité constituante dans la chose qu'il d<'slil.ue du rau~ de
mo•IHe. Si l'éternel ret.our, comme nous l'uvons vu, n pour fonc-
t.înn d'l·l a bEr une diiTi·rcncc de nat ure l" ni re le~ formes movr.nnes
cl les formes supl:ricurcs, il y <l aussi une diiTI-r•·ncc tl•• ;wlurc
entre les positions moytnnes ou mod1\n1es de l'étt'mel retour
(soit les cycles partid!l. soit le retour ~lobai approximai if, in
&pecie) el sa position stricte ou cakgoriquc. Cnr, allirmé dans
toute sa puiss:mce, l'c'tt>rncl retour nt' p<·rmd aucune instaura-
lion cl 'une fondation-fond•· ment: au cont.ruire il dt'·l.ruil, en~loulil
toul fondement comme inslnncc qui mr.llrail la ùiiTàcnce entre
l'orit;inaire el le ùéri\'t"., la chose cl les r.im uh1crcs. JI nous fait
assister à l'effondemenl universel. Par c eiTondcment •. il faut
entendre celte liberl.è du fond non mi·diatisre. cette d•':couverte
d'un fond derrière toul autre fond, ce rapport du sans-fond avec
le non-fondé, cet.le rèflexion immt:·dinle de l'inform('l el de )a
forme supêrieure qui constitue l'éternel retour. Chaque chose,
animnl ou ëtre est porli• à l'Hal de simulacre ; alors le penseur de
l'éternel retour, qui ne sc laisse certes pas tirer hors de la caverne,
mais qui trouverait plutùl une autre caverne ou-ddà, toujours

1. Ct. IUpra, p. ><1, n• l. 1El1ur celte idt\e du 1imulat"', ltll~ •ttl'l'llf' :.ppa·
rait elle' KI06Sù'lloski ~n ruppurt Q\'ee l'éterm•l ntuur, r.r. Mil'lll'l FtH'CA\JLT,
!.a prose d'Actéon, Sou1~/l~ lla·ut franrailt, mars 19G4, l'l ~ll)uricu DLANCIIOT,
I.e rire dea dieux, Nou.tJt/le lleuut (ran~aise, Juillet 196&.)
l .A DIFFtRENCE EN ELLE-.Ut.UJ:' 98

un~ :lUlre ou s'enfouir, peut dire !l hon droit qu'il est lui-mème
chnrgè de la forme supérieure de toul cc qui est, comm~~ le puae,
• chargé de l'humanité, des animaux même ». Ces mols eux-
llH~ml's ont )l'ur (·dto dons les r:l\•rrnrs superpo;;i•cs. El celle
cru a ut,; qui nous p:~rais~ait au rk J,ul. cons! iluer le momt re, et.
clcvoir expier, n(' pou,·••ir ~~tre npaist\•• IJUC par la ml•dial.ion
repr~··scnlativc, nou~ l>l'lllhlr) maiut~·rwul former l' ldr;c, c'est-à-
dire le concept pur de la diiTèrcnce rians le plat onismc renvrrsé :
le plus innocent, l't.':tat d'innocene~~ et. son t•cho.
Plal on a assigné le hul supr•1mc de la dial<>cl ÏffUC : faire la
diiTt-rcnce. Sculemf'nl celle-ci n'l'sl pas entre la choS(l f'l les
simulaC'rcs, le modi·lc et les copil"s. La chose I'Sl l•· ~imulacre
même, 1~ simulacre rst la forme sup•'·ricurc, ct Ir dillir:ilr• pnur
toute ehose est d'aU<:indrc il son prnprt! l'imulacre, it ~on c:•tul ile
!\igue dans la coh,'•rcnce de l'Herne! retour. Platon opposnit
l 'ôt1~r1wl rel our nu chaos, comme si Ir• c·hao.~ f.l ait 1111 1~1 al 1·onl ra-
•lictoirc, dev:mt. reœvoir du cil·hnr,; 1111 ordn· ou utw loi. l•·llc
l'opr'·rnl.ion du Dt'·miur:Je en train de ployer une uwti•'·r•· ret,dlc.
Platon renvoyait le sophiste à la con! radie! ion. à cd r:l:tl lill)lposé
du chaos, c'csl-à-dire à la plus basse puissance, au dcrni•·r dc~ré
rie participation. :\lais en vêrito'~ ln ni~me puissancl! ne passe pas
par deux, trois, quatre, elle s'affirme irnmcdiatemrnl pour ronsli·
tuer le plus haut : elle s'affirme du dtaos lui-même ; el, comme
dit Nietzsche, Je chaos cl)\:terncl rl'!our ne sont pas deux choses
diiTr\renles. L~ sophiste n'est pas l'r:trc (ou le non·êtrc) de la
conlradiclion, mtlis celui qui porlr! toutes choses ;, l'•'lnl. de
simulacre, el l('s porte toutes duns ccl i~l.at. Ne fallait-il pas que
J>l:llon pousse l'ironie ju.;.quc-l:'t - jusqu'la celte pnrodie ? Ne
fallait-il pas que Phtlon fùl 1(' prr·mil'r o't n·nverser le plalonisrnc,
rlu moins à montrer ln direction d'tm !Pl rcnversem('nl.? On se
~nu vient de la fln grandiose du Sopllisle; la di !Terence esl d•~plact:e,
la di\'ision se relourne contre elle-même, roncHonne à rebours,
"'·à force d'approfondir le simulacre (1~ son~e, l'ombre. Ir. rt•flet,
la pt•inlurr\. d"monlrc l'impossihilil•! de le distingtwr d••l'original
ou du rnl)(ti·h·. f .' f..ïmnger dt>nne une do; finit ion du sophiste qui
/Ill fll'lll fllu.ç SI' tlisling-urr de Socrate lui-mème : l'imilnteur
ironÏtJlH', prod•tlant par ar~umcnls hrds (questions ct probli·mrs).
Alors chaqu•! morllt~nr de ln cliiU·rt·•we 1loit trouver sa vt'-rilablc
ligure, la s\:Jccl inn, la rr:p,··tilinn, l'eiTondcment, le complexe
qucslion-prol~lème.
Nous avons opposê la reprc'senlation à une formation d'une
autre nature. Les concepts êlr!menlnircs de la rcpn:scntalion
sont lcs catégories définies comme conditions de l'cxpt'~ricncc
0, DISLIWIII
94 DIFFÉRENCE ET RÉPÉTITION

possible. Mais celles-ci sont trop générales, trop larges pour le


réel. Le filet est si lâche que les plus ~ros poissons p;.1ssent au
travers. Il n'est pas étonnant, dès lors, que l'esthétique se scinde
en deux domaines irrt;ducliblcs, celui ùe la thèorie du sensible
qui ne relient. du réel que sa conformité ù J'expérience possible,
ct celui de la théorie du beau qui recueille la réalité du réel en
tant qu'elle se réfléchit d'autre part. Tout change lorsque nous
déterminons des conditions de l'expérience rt~elle, qui ne sont pas
plus larges que le conditionné, et. qui di!l'1'rent. en nature des
catég-ories : les deux sens de l'esthétique se confondent, au point.
que l'ètre du sensible se révèle dans l'œuvre d'art, en même temps
que l'œuvre d'art apparalt comme expérimentation. Cc que l'on
reproche à la représentation, c'est d'en rester ü la forme d'identité,
sous le double rapport de la chose vue et du sujet voyant. L'iden-
tité n'est pas moins conservée dan:> chaque repn;scntation compo-
sante que dans le tout. de la repn>sent :li. ion in finie comme telle.
La représentation inllnie a beau mu li iplier les points de vue, et
les organiser en séries ; ces séries n'en sont pas moins soumises
à la condition de converger sur un mème objet, sur un même
monde. La représentation infinie a beau multiplier les figures
et les moments, les organiser en cercles doués d'un auto-
mouvement; ces cercles n'en ont pas moins un seul centre qui
est celui du grand cercle de la conscience. Quand l'œuvre d'art
moderne, au contraire, développe ses séries permutanles et ses
struclures circulaires, elle indique à la philosophie un chemin qui
conduit à l'abandon de la représentation. Il ne suflit pas de
multiplier les perspectives pour faire du perspectivisme. Il faut
qu'à chaque perspective ou point de vue corresponde une œuvre
autonome, ayant un sens suflisant : ce qui compte est la diver-
gence des séries, le déc<'nlrcment. des cercles, le « monstre ».
L'ensemble des cercles et des séries f'St donc un chaos informel,
eflondé, qui n'a pas d'autre « loi » que sa propre rêpétilion, sa
reproduction dans le développement de ce qui diverge et décentre.
On sait comment ces conditions se trouvaient dejà effectuées dans
des œuvres comme le Livre de Mallarmé ou Finnegans Wake de
Joyce : ce sont des œuvres par nature problématiques'. Là,

1. Cf. Umberto Eco, L'œuvre ouverte (trad. Houx, Le Seuil, 1965),- Eco
m ontre bien que l'œuvre d'art • classique • est \'Ut' sous plusieurs pet'Spectives
e t justiciable de plusieurs interprétations; mais <Jue, à chaque point de \'UC
ou intcrprêtalion, ne correspond pas encore une <euvre autonome, comprise
dans le chaos d'une grande·œu\"rc. La caractéristique de r.cuvrc ù'arl
• moderne • appai"'.Jll comme l'absence de centre ou de com·ergcncc (cf. chap. 1
e l IV).
!.A DlFF(':U{;','I'CE EN ELI.E-;\ll~.llH 95

l'identité de la chose lu~ sc di~~out réellement dans les stlries


divergentes définies par les mols (~solériquf'l'i, comme l'identité
du sujeL lisant sc dissout dans les cercles décentrés de la mulli-
lcclure possible. Pourtnnt rien ne sc perd, chaque serie n'existant
que par le retour des autres. Toul est devenu simulacre. Car, par
simulacre, nous ne devons pas entendre une simple imitation,
mais hien plutôt l'acte par lequel l'idée mème d'un modèle ou
d'une position privilégiée se trouve contestée, renversée. Le simu-
lacre est l'instance '\ui comprend une diiTércnce en soi, comme
(au moins) deux sér1es divergentes sur lesquelles il joue, toute
ressemblance abolie, sans qu'on puisse db lors indiquer l'exis-
tence d'un original cl d'une copk C'est dans cette direction qu'il
raut chercher les CQll(litions, non plus de l'expérience possible,
mais de l'expërience réelle (sélcdion, r~pélition, etc.). C'est la que
nous trouvons la réalité vécue d'un domaine sub-reprt:~senlatil.
S'il est vrai que la représentation a l'identité comme élèment, et
un semblable comme unitë de mesure, la pure présence telle
qu'elle apparatt. dans le simulacre a le ~ dispars • pour unite de
mesure, c'est-il-dire toujours une différence t.lc différence comme
élément immédiat.
CHA.PITRE Il

LA RÉPÉTITION POUR ELLE-1\If:ME

La répélilion ne change rien da11s l'objet qui se réprle, mais elle


cha11ge quelque chose da11s l'esprit qui la colllemple : ceLLe thèse
cëlèbre de Hume nous porte au cœur d'un problème. Comment
la répétition changerait-elle quelque chose dnns le cas ou dans
l'ëlément qui se répète, puisqu'elle implique en droiL une pnrfaite
indépendance ùe chaque prl·sentnlion ? La ri·glc de discontinuité
ou d'inslanlanéilé dans 1<~ r~pélition se formule: l'un n'appnratt
pas sans que l'autre ait disparu. Ainsi l'aat de la matière
comme mens momenlanea. ~lais comment pourrait-on dire « le
second n, « le troisième », el " c'est le même n, puisque la répéti-
tion sc déf:Jit à mesure qu'elle sc fait ? elle n'a pas d'en-soi. En
revanche, elle change quelque chose dans l'esprit qui la contemple.
Telle est l'essence de la modifkation. Hume prend comme exemple
une réprtilion de ca~. du type AB, AU, ,\13, A... Chaque cas,
chaque sèquence objective :\il est indépendante de l'aulrc. Ln
répûtition (mais justement on ne peut pas encore parler de
repetition) ne change rien dans l'objet, dans l'ôtal de choses AU.
En revanche, un clw.ngcment se produit dans l'esprit qui
contemple : une diiT\~r~ncc, quelque chose de nouve;:~u dans
l'esprit. Lorsque A p:1rait, je m'attend;; maintenant à l'appari-
lion de U. Est-cc là le pour-soi de ln rép(•Lit.ion, comme une
subjectivité originaire qui doit entrer nécessairement dnns sa
conslitulion ? Le paradoxe de la répaition n'est-il pas qu'on ne
puisse parler de répétition lJlU.' par la ùill(·rence ou le chan:;cment
qu'die introduit dnns l'esprit qui la contemple? Par une dilh;-
rcnce que l'esprit sou/ire h la répt:~t.ilion?
En quoi consiste ce chang-enwnl? Hume explique que les
cas identiques ou semblables indèpcndants sc fondent dans
l 'imaginal~. L'imagination sc ddinit ici comme un pouvoir
de conlract.Jon : plaque sensible, elle retient l'un quand l'autre
apparatt. Elle contracte les cas, les éléments, les ébr:Jnlements,
P'

LA RËPËTITJO:V POl/Il ELLE-Mll.lf.E

les instants homng-imcs, et les fond dans une impression quali-


tative interne d'un certain poids. Quand A parai!, nous nous
nUcndons ;\ D avec une force correspondant ù l'impression
qualil a live de 1ous les AU cont raclrls. c~~ n'est. surl.out pas une
1ll1?moire, ni une op•'•ral ion •le l'enlenÙ1~ment. : la contraction
n'est pas une réflexion. A proprement parler, t:lle forme une
synthèse du Lemps. Une sucer•ssion tl'in~t:mls JW fait pns le lemps,
elle le défait aussi hh•n ; cil~ rn man1ue srulcmcnt le point de
naissance toujours avorL•~- Le l!'mps ne sc r.onsl it ue que dans
la synlhi·se ori!!inairc qui porte sur la rl'-p•'•l ilion dl'S insl nnts.
Celle synt hi·sc con trac! e les uns dans lo•s aul res les instants
successirs ind.!pcJ\fl:mls. Elle const ilu~ p<~r lit le prt'-senl v!•cu,
le présent vivant. Et c't>sl dans cc pr~··s('nt que l1• lemps sc !!!·ploie.
C'est à lui qu 'appnrticnncnL ct le pass•'' t'll1: futur : le passé dans
la mesure où les instants précédents sont ret('nus dans la contrac-
tion ; le futur, parei' qu•! l'attente est anticip::tf ion clans cette
même contra cl ion. L1: pass•': ct k fulur ne d{~:;i::ucnt. pns des
inst:mls, distinds d'tm insl:mt suppos(·~ pr•'•senl, n1ais les rlimcn-
sions du pr~scnl lui-mùmc en tant qu'il contracte les inslnnls.
a
Le pr~senl n'a pas sortir de wi pour aller du passé au futur.
Le present. vivant va donc du passé au fulur qu'il constitue
dans le temps, c'est-il-dire aussi hien du particulier au général,
des particuliers qu'il enveloppe dans la conLradion, au gi·néral
qu'il développe dans le champ cie son at.tcnt.c (la djJT,:rence
produite dans l'e~prit rst la g!·n•;ralité mômr. l'Il tant qu'elle
forme une r"t;lc vivante du futur). Cd.l..e synl hi·l>c doit., a Lous
egards, être nomrnt•e : synt hi·se passive. Cons! it.mmle, elle n'est
pas pour cela aclivc. Elle n'est pas fa ile par l'rsprit., mais se
fait dans l'esprit. qui contemple, pri·cédant toute mémoire el
tou le rêflrxion. L!! temps est subjectif, mais c\•slla su hjeclivilé
d'un sujet passif. La synlht\se passive, ou con\.raclion, est essen-
tiellement asymètrique : elle va du passé au futur dans le present,
donc du parliculif'r au j!!:nü:l.l, cl par lâ oriente la flèche du Lemps.
En considl·rant la répt':tilion dans l'objet, nous restions en
deçù des condition,; qui rendent possible une id1!c de ré pd ition.
Mais en considérnnt le chan~emcnt dans le sujet, nous sommes
dùjà au-delà, devant la forme grn!'•ralr de la ùiiT1~rence. Aussi
la constil.ulion id•;clle de la rl·pHit.ion implicpw-t-rlle une sorte
de mounment rr!troactif entre ces d•:ux limites. Elle se tisse
entre l('s deux. C'est. cc mouvement que Hume analyse profon-
do'•menl, lorsqu 'il monl re que les ens conl raclés ou fondus dans
l'imagination n'en restent pos moins distincts dans la mémoire
ou dan.s l'entendement. :\on qu'on en revienne à l'étal de la
98 DlFFÉRE.VCt: E'1' RÉPÉTJTJOl' i

matière qui ne produit pas un cas sans que l'autre ait disparu.
Mais à partir de l'impression qualitative de l'ima~inalion, la
mémoire reconstiluc les cas particuliers comme distincts, les
conservant dans n l'espace de temps • qui lui est propre. Le passé
n'est plus alors le passé immédiat de la rétention, mais le passé
réflexif de la représentation, la particulnritb ré fléchie et repro-
duite. En corrélation, le futur ce;;se aussi d'ètre le futur immédiat
de l'antrcipalion pour devenir le futur rdlcxif de la prevision,
la généralité réfléchie de l'entendement (l'entendement propor-
lionne l'attente de l'imagination au nombre de cas semblables
distincts observës et rappelés). C'est dire que les synthèses
actives de la mémoire el de l'entendement se superposent à la
synthèse passive de l'imaginalion, ct prennent appui sur elle.
La constitution de la rép1!lition implique déjà trois instances :
cet en-soi qui la laisse impensable, ou qui la <léfait à mesure
qu'elle se fait; le pour-soi de la synthèse passive ; eL fondée sur
celle-ci, la représenlalion réfléchie d'un " pour-nous » dans les
synthèses actives. L'associationnisme a une subtilité irrempla-
çable. On ne s'étonnera pas que Bergson retrouve les analyses
de Hume, d~s qu'il se heurte à un problème analogue : quatre
heures sonnent. .. Cnaque coup, chaque ébranlement ou excita-
tion, est logiquement indépendant de l'autre, mens momenlanea.
Mais nous les contractons en une impression qualitative interne,
hors de tout souvenir ou calcul distinct, dans cc présent vivant,
dans celt.e synthèse passive qu'est la durée. Puis nous les restituons
dans un espace auxiliaire, dans un temps dérivé, où nous pou-
vons les reproduire, les réfléchir, les compter comme autant
d 'im pressions-exlérie ures quan li fiables'.
Sans doute l'exemple de Bergson n'est-il pas le même que
celui de Hume. L'un désigne une répétition fermée, l'autre,
ouverte. De plus, l'un désigne une répétition d'éléments du
type A A A A (tic, tic, tic, tic,), l'autre, une répétition de cas,
AB AB AB A... (tic-tac, tic-tac, tic-tac, tic... ). La principale
distinction de ces formes repose sur ceci : dans la seconde la

1. Le texte de BERGSON est dans les Donn~u immédialu, ehap. Il (éd. du


Centenaire, pp. sz.sr,). Bergson y distingue bien les deux aspecls de la fusion
ou contraclion dans resprit, el tlu d~ploiement dans l'espace. I.a cnnlraclion
comme essence de la durêe, el comme opérant sur <h•s éhranl<•ntenl~ matériels
élémentaires pour contilituer ln qualité perçue, est encore plus pr~isément
analysée dans Malién tl mémoire.
Les textes de HuNE sont dans le TraHé de la nalurt h umaine, surlout3• par-
t ie, sect. 16 (trod. LEROY, Aubier, t. 1, pp. 2-19·251). Hume distingue avec
force l'union ou la fusion des cas dans J'irnaa;inalion- union qui se fait indè-
pendanunenl de la mémoire ou do l'entendement - et la distinction de ces
mêmes cas dan& la mémoire &t J'entendement.

..
LA R~PHTIT/f.).'V POUR EL/,H-.llt.IΠ99

rliiT•!rence n 'n ppar:tit. pas seulement lian!\ ln roui rac ~ion cl cs


•\lùmcnls en ~·;n,;rnl, die exis~e au~si •lans chaque cas particulier,
cnlre deux (.l,',nwnl !' <ll:l.1:rminés !'!. ri'!unis par un rn pporl d 'oppo-
sil ion. J.a fowl ion de l'oppnsit ion, id, r.~l, dt~ limiter en droit.
la r t:·p.:lil io111 o'•lo'· uwn t.nÎI'e, de )a ro·rnwr l'Ill' le j.;rllllJlC! le p i US
simple•. d•~ l:t r•;duire au minimu rn d1: dP•tx (1•~ l nc l!l.ant u n t.ie
inn•rs•'•). La dilf•~rence semble •JQnr ah:molonnrr sa prcmiérc
figure ùe ~t;n,~ralil~. sc distribue tlnn~ lt: p:.rt it:ulier qui se r rpèlc,
mais po ur susdler de nouvelles ~l:n,:ral ilt'·s vi\'tln l•·s . La rt;pé-
tit ÎOil se 11'0 11\' 1! cnfcrnh~C dans If• « c;ts », rr duile Ù d ('UX. m ais
s'omvre un n nuvc·l in lini qui est. ln rt'•po'•t ilion df's r.as eux-mi!mrs.
Il serail. clone faux tic •Toin· •Jue t.oul r. r•;pH il ivn •Ir. cas est par
nature ouvrrl t• , comme lou l c ~··pr l il ion d 'di·nwnls. fermf;P. La
ri~pùlil ion des t'as n'cs!. ouverte qu'l'Il passa ni. par la fr rrnelur c
d'une opp~J~iUnn hinain~ enlrc éil'·rm·nls ; in\'l'rscmcnt. la répé-
lilion de~ t':lt;nwnts rù·st ft•rm•'e qu ',.n rc•nvoyaul i1 der; structures
d e r.as dan~ l ··~•1uo·ll,.s dit• joue l'llf• - rnt'~ mt~ clans son ens cmhle
le r<',)e d'un cl•·s •l•!ux f·lémf'nll'ô nppos,;s : non seulement q ua tre
est. une :;•;néralitt; par rapport. aux qua\ re coups, m ais « qua li'(!
heures» entre en duc:l avec la demi-heure prùcMenlt: ou suivante,
et même, :'1 l'horizon de l'univf'r~ JWrCI'l•l if. uvrc les quatre
bc!Urt·~ in\'t·t·,;i·t'S du mat in cl du ~·,ir. L•·s cl••ux form•·s d~ répé-
1il ion r"nvoio·nt. 1uujuur;; J'un•· il l'nul r•· dans la syni.IH':I'c pa.s~ivc :
rdlo: d•·s cas suppuse r.<"lle des ékmcnl :-;, 11111b Cf'JIC des d éments
sc: cl···pas~c ul••:c~s;liremcnl dans celle des eus (d'où la lend;:mce
nalurdh! cil~ 1<.~ synthi·sc passive à ùprouvcr le lie-tic comme
un 1ic-l:tc).
C'('st pourquoi, plus encore <pH~ ln cli!'l ind .itm 1k~ clr-ux (()rmes,
compte la dh.l.indion dt•s niver~ux où l' un•: cl l'nu ire :;'exercent et
se comiJiuc nl. L'••x•·mplc de Hume :tu l:tnl. que o:dui de Bergson
nou:-; laisse au n iveau de synl h•!sr.s l't'lisibles cl perceptives. La
qua lilé scnlie !'e con rond avec la cool raclion d'cxcilétlions élé-
mentaires ; mais l'ohjcl perçu lui-même implique une conlraclion
de c:1s telle qu'unt• qualité soit luc dans l'a u t re , cl une structure
où la for mr:- d'u],jet se jumelle il ia qua lil•i au m oins comme partie
in lent ionncll<>. ~Jais, dans l'ordre de la passivitl: const ituan le, les
synlht'!scs percept ives renvoient i1 des !lynl.hi:ses organiques,
comme la scnsibililé Ù•!s sens, il une sensihililé primaire que nous
SQmme$. ~ous smnmf'S Ùf! l'eau, ù e la t erre . dtl la lu mière et de
l'a ir cvnlraclo'·s. non seulo:menl :tvanl de les rcconnatlre ou de les
repr···~··nl,.r. rnais avant. de les sr.nlir. Toul. or"mnir.nu: est. dans ses
ëlèmcnl s r.:.Cept ifs 1'1. pPrcl'ptifs, rn ais aussi clans ses v isccres,
une somrm· de conlract.ions, de rélcnlicms cl d'a ttentes. Au niveau


100 DIFFÉ/lt:NCE ET RÉPÉ'TITION

de cet te scn~ibilit é vitale primuirc, le prL;SrnL VL'CU constitue déjà


dans le temps un pass~ ct. un futur. Ce futur 11ppara1L dans le
besoin comme fonnt~ or~anique de l'atl<'nlt• ; le pusse de la r~ten­
tiun npparult dans l'ht>r,··dité C(•llulairc. Bien plus: ces syn\hi·scs
org-aniques, en sc combinant. avec les synthèses perceptives
éclwfaudées sur cllt•s, sc rcMploirnt dans les synl hèscs actives
d'une mi•moire el d'une inh•llif!l'nce psyello-org-aniques (instinct
el apprcnl issa ge). Nous ne devons clone pas seulement dislin~uer
des formf'S de répêhtion par rapport a Ja synthèse passive, mais
des niveaux de synthèses passives, et des combinaisons de ces
niveaux entre eux, ct des combinaisons de ct~s niveaux avec l<'S
synthèses actives. Tout cela forme un riche donwinc de signes,
enveloppant chaque fois l'hi{t:·rogL'ilc, rt nnimnnt l0 comporte-
ment. Car chaque cunlract.ion, chaque synlhi'se passive, est
constil ulive d'un signe, qui s'interprète ou sc déploie dans les
synthèses adÎV('S. Les signes auxquels l'animal« sent» la présence
de l'enu ne ressemblent pns aux ~·~!émenls dont son organisme
assoill\· m:.1nque. La nwnièrc dont la sensation, la perception, mais
aussi le besoin et. l'hérédité, l'apprent.issage et l'inslinct., l'intelli-
gence et la m!:moire participent de ln rt;pétition, sc mesure dans
chaque cas par la combinaison des formes de répét.ilion, par les
niveaux où ces combinaisons s'élaborent, pr~r la mise en relat.ion
de ces niveau:<, par l'interfL;rencc des synthèses aclives avec les
synlhèses pasgivcs.
De quoi s'n~it-il Jans tout. ee domaine, qur nous avons dû
étendre jusqu'il l'organique? Hume le dit pr;:cisément: il s'agit
du problèmtl de l'habi!urh~. !\lais comment expliquer que, dans
les coups d'horloge de l3ergson, comme dans ll's séquences causales
de Hume, nous nous sentions si proches en elfct du mystère de
l'habitude, el pourtant ne reconnaissions rien de cc qu'on appelle
« hai.Jit.ue!!ement n une habitude '! La raison doit. en être cherclu'c,
peut-être, dans les illusions de b psycholog-ie. Celle-ci a fait de
l'activité son fétiche. Sa crainte forcenée de l'introspection fait
qu'elle n'observe que ce qui bouge. Elle demande comment on
prend des habitudes en agissant.. ~lais ninsi luule l'étude du
/ear11ing risque d'ètre faussëe tant qu'on ne pose pas la question
préalable : est-ce en agi~sanl. qu'on pr\'IHl des habitudes... ou au
contraire en confemplanl ? La psycholo~ie tient pour ncquis que
le moi ne peul pas se contempler lui-même. l\lais cc n'est pas !a
question, la question est de savoir si le moi lui-même n'est pas
u ne contemplation, s'il n'est pas en lui-mèmc une contempla-
ti.on- el si l'on peut apprendre, [Ol·mer un comportement et se
former soi-même autrement qu'en contemplant.
LA R11PJ1TJTJON POUR ELLE-MP..UE tot

L'habitude .~oulire à la n;p(·tition quelque chose de nouveau :


la diiTércncc (d'abord posée commr g-•··n(·ralité}. L'habitude dans
son essence est contraction. Le lnn:-:ar;-e en témoigne, quand
il parle de " contracter » une habitude et. n'emploie le verbe
contracter qu'avec un compll·mC"nl capable de constituer un
habitus. On objecte que le cœur, quand il sc contracte, n'a pas
plus (ou n'est pas plus) une habitude que quand il sc dilate.
Mais c'est que nous confondons deux genres dc contraction
loul à fait difTI-rrnts : b. contraction pl'ut désigner un des deux
élèmcnts a cl ifs, un des deux temps oppDs{•s dans une série du
type tic-tac ... , l'autre (.)('ment Clanlla détente ClU ln dilatation.
Mais la contraction désigne aussi la fusion des tic-lac successifs
dans une àme contemplative. Telle est la synthèse passive, qui
constitue nolrf' habitude de vivrr, c'est-i1-dire notre attente que
«cela» continue, qu'un des deux rlrments survienne après l'autre,
:1ssurant la p(•rp(··tualion de notre cas. Quand nous disons que
l'habitude est. conlraclion, nous ne parlons !\one pas de l'action
instantanée qui sc compose avec l'autre pour former un élément.
de répdition, mais de la fusion de cette répdilion dans l'esprit
qui contempl<'. Il faut attribuer une âme au cœur, aux muscles,
aux nerfs, aux cellules, mais une àme conlcmplalive dont tout le
rôle est de contrackr l'hahiludc. Il n'y a 13 nulle hypothèse
barbare, ou mystique : l'habitude y manifeste au contraire sa
pleine généralité, qui ne concerne pas seulement l!.'s habitudes
scnsori-motricrs que nous avons (psychologiquement), mais
d'abord les habitudes primnil'cs que nous sommes, les milliers
de synthèses passives qui nous composent organiqucmf.'nl. A la
rois, c'est en conlract:Jnt que nous sommes des habitudes, mais
c'est par contemplation que nous contractons. Nous sommes des
contemplations, nous sommf.'s des imaginations, nous sommes
des généralités, nous sommes des prdentions, nous sommes des
satisfactions. Car le phi·nomènc de la pr>!tention n'est rien d'autre
encore que la contemplation contrnclante par laquelle nous
allirmons nol re droit ct notre attente sur cc que nous contractons,
cl uotrc satisfaction de nous-mèmes en tant que nous contem-
plons. ~ous nc nous contemplons pas nous-mèmes, mais nous
n'existons qu't'n contemplant, c'(•l;t-à-dire en contractant ce
dont nous procédons. La question de savoir si le plai~ir est lui-
mème une contraction, une tension, ou s'il est toujours li.-\ à un
processus de ddrntc, n'est pas bil'n pos,;c ; on trouvera des êlê-
ment.s de plaisir dans la succession active des d>~Lcnlcs cl des
contractions d'excitants. 1\lais c'est une toul autre quPstion de
demander pourquoi le plaisir n'est pas simplement un élément
tot f)[ FFÊRENCE ET RÉl'ÉTITION

ou un cas dans not r~ vie psychique, mais un principe qui rt~l!il.


souvcrainrmcnt ccllr-r.i dans tous les cas. Le plai~ir est un prin-
cipe, en tant qu'il est l'émoi rJ'une contemplation rcmplissante,
qui contracte en elle-même les cas de dêtente el de contraction.
Il y a une bêal.il.udc de la synthèse passive ; et nous sommes tous
Narcisse par le plaisir que nous t'prouvons rn contemplant
(aulosat.is[aclion) hien que nous contemplions toul aulrc~ chose
que nous-mt,mcs. Nous sommes toujours Acti•on par cc que nous
contemplons, bien que nous soyons Narcisse par Je plaisir que
nous en tirons. Contempler, c'est soutirer. C'est. toujours autre
chose, c'est l'cau, Diane ou l!•s bois qu'il faut d'abord contempler,
pour se rrmplir d'une image de soi-même.
:'\ul mieux que Samul'l Butler n'a montré qu'il n'y avait. pas
d'autre continuité que celle de l'habitude, et que nous n'avions
pas d'autres conlinuit.és que celles de nos mille habitudes compo-
sant-es, formant en nous autant de moi superstilieux et contem~
plalifs, autant de prétendants et de satisfactions : • Car le blé
ries champs lui-même fonde sa croissance sur une base supersti-
tieuse en ce qui concerne son existence, et ne transforme la terre
et l'humidité rn froment que g-râce a la pr~somptueuse confiance
qu'il a dans sa propre habileté à le faire, confiance ou foi en soi-
même s:ms laquelle il serait impuissant »1 • Seul l'empiriste peul
risquer avec bonheur de telles formules. Il y a une contraction
de la terre et de l'humidilô qu'on appelle froment, et cet.tc
contraction est une contemplation, et l'autosatisfaction de celle
contemplation. Le lys des champs, par sa seule existence, chante
la gloire des cieux, des déesses et des dieux, c'est-a-dire des
éléments qu'il contemple en contractant. Quel organisme n'est
pas rait d'éléments et de cas de rcpét.ition, d'eau, d'azote, de
carhone, de chlorures, de sulfates contemplés et contractés,
entrelaçant ainsi toutes les habitudes par lesquelles il se compose ?
Les organismes s'éveill<'nL sous les paroles sublimes de la troisième
Ennéade: tout est. contemplation! el c'est peut.-êlre une a ironie»
de dire que tout est contemplation, même les rocher~ elles bois,
les animaux et les homnws, m(\mc Actéon cl le cerf, Norcisse
et la fleur, même nos actions et nos besoins. Mais l'ironie à son
!.our est encore une cont.emplation, rien d'autre qu'une contem-
plation ... Plotin dit : on ne détermine sa propre image, et J'on
n'en jouit, qu'en sc retournant., pour le contempler, V<'rs ce dont
on procede.

1. Samuel BuTLER, La uie el /'habilude (trnd. \'a lery LARDAt'D, N .R.F.),


pp. SS-87.
LA RÉPÉTITION POUR ELLE-M.bME ...
Il est facile de multipli('r les raisons qui rendent l'habitude
indtlpendante de la répétition: aJ!'ir n'est jamais répêter, ni dans
l'action qui se monte, ni dans l'action toute montée. Nous avons
vu comment l'action avait plutôt le particulier comme variable
et la ~énéralité pour élément. Mais s'il est vrai que la généralité
est tout autre chose que la répétition, elle renvoie pourtant à
la répétition comme à la base cachée sur laquelle elle se construit.
L'action ne se constitue, dans l'ordre de généralité et dans le
champ de variables qui lui correspondent, que par la contraction
d'éléments de répétition. Seulement cette contraction ne se fait
pas en elle, elle se fait dans un moi qui contemple et qui double
l'agent. Et pour intégrer des actions dans une action plus
complexe, il faut que les actions primaires à leur tour jouent
dans un « cas "le rôle d'éléments de répétition, mais toujours
par rapport à une àme contemplative sous-jaccnte au sujet de
l'action composée. Sous le moi qui agit, il y a des petits moi qui
contemplent, et qui rendent possibles l'action et le sujet actif.
Nous ne disons a moi» que par crs mille témoins qui contemplent
en nous ; c'est toujours un tiers qui dit moi. Et même dans le rat
du labyrinthe, et dans chaque muscle du rat, il faut mettre de
ces âmes contemplatives. Or, comme la contemplation ne surgit
à aucun moment de l'action, comme elle est toujours en retrait,
comme elle ne « fait » rien {bien que quelque chose, et quelque
chose de tout à fait nouveau, se fasse en elle), il est facile de
l'oublier, et d'ir,terpréter le processus complet de l'excitation et
de la réaction sans aucune référence à la répétition, puisque
cette référence apparatt seulement dans le rapport des réactions
comme des excitations avec les âmes contemplatives.
Soutirer à la répêtition quelque chose de nouveau, lui soutirer
la différence, tel est le rôle de l'imagination ou de l'esprit qui
contemple dans ses états multiples et morcelés. Aussi bien la
répétition dans son essence est-elle imaginaire, puisque seule
l'imagination forme ici le« moment» de la vis repetiliva du point
de vue de la constitution, faisant exister ce qu'elle contracte à
titre d'éléments ou de cas de répétition. La répétition imaginaire
n'est pas une fausse répétition, qui viendrait suppléer à l'absence
de la vraie; la vraie répétit.ion est de l'imagination. Entre une.
répétition qui ne cesse de se défaire en soi, et une répétition qui
se déploie et se conserve pour nous dans l'espace de la représen~
talion, il y a eu la différence, qui est le pour-soi de la répétition,
l'imaginaire. La différence habite la répét.it.ion. D'une part,
comme en longueur, la différence nous fait passer d'un ordre à
l'autre de la répétition: de la répétition instantanée qui se defait
to~ DIFFÉRENCE ET RP.PÉTITION

en soi, à la répétition activement rcprÇsenh~c. par l'intt'rmédiairc


de ln synthèse passive, D'autre part, en profondeur, la di/Térence
nous fait passer d'un ordre de répétition à un autre, ct d'une
~énéralité à une aulre, dans les synt hùscs passives elles-mêmes.
Les battements de lêle du poulcl accotupagncnl les pulsations
cardiaques d:ms une synthcsc organique, avant de servir à
picorer dans la syntht'se perceptive du groin. El déjà originel-
lement, la gém;ralilé formée par la contraction des« tic» sc redis-
tribue en particularités dans la répétition plus complexe des
« lie-tac » à leur tour contractt:·s, dans la sèrie des syathèscs
passives. De toul ~~s l('s ntanil\res, la ri· pa ilion matérielle el nue,
la rtipt~lilion dili! du même, est l'enveloppe extérieure, comme
unr. peau qui se défait, pour un noyau de: dill'l·rencc cl tics répé-
titions internes plu,; compliquées. La dilférl!nce est entre deux
répétitions. N'est-ce pas dire invcrscnwnl que la 1·épélilion au:;si
est mire deu:c dilfel'enccs, qu'elle nous lait passer d'un ordre de
ùiiTérence iL un autre ? Gabriel Tarde as:;ig-nait ainsi le dëvelop-
pemcnt dial<·cl ÎtJUe : la répélition comme p:1ssagc d'un éln l des
différences J{l'nt'•ralcs à la ùillérence singulière, des ùiiTérences
extérieures à la ùifTt;rencc inlernc - brd la rêpêtilion comme
le diJTércnciant. de ln di1Térencc1 •

1. La philosOJihio de Gabriel Tarde est une des dernières ~rondes philo-


sophies de la N~lurc, hérilicre de Leibniz. Elle sc développe sur deux pla11&.
Sur un premier plan, elle rne t en jeu trois ca tt6ories fondamentale$(] ui ré~is~~nl
tous les phénomt'ncs : répétition, opposition, adaptation (cr. Les lois Botiults,
Alcan, 1898). ~lais l'opposition n'est que la U;;ure snus laquelle une différence
se disltibue dans la r•'pétitîon pour limiter ccllc·ci, el pour l'ouvrir à un
nouvel ordre ou & un nouvel in!lni; par exemple, quand la vie oppose ses
parties deux li deux, elle renonce à une croissance ou multiplication indéfinie&
pour former des le>uls limiUs, mais !!agne ainsi un influi d'une outre sorte,
une répétition d'une nulre nature, celle de la ~énérntion (L'opp,Milirm cmh·er-
Btlle, Alcan, 1897). L'adaptation elle·même est la figure sons laqllelle des
cuuranls répétitifs sc croisent et s'inlè:,rrenl duns une répétition 5up.:•rieure.
Si hien que la différence npparall en/re d'-UX snr/u de répélilion, ct que chaque
rt\pélition suppose une différence de mème deg-ré (]U'elle {l'imitation comme
rép6lition d'une invention, la reproduction comme répétition d'une variation,
le rayonnement comme répétition d'une perturbation, la sommation comme
répétition d'un di!Têr.,nliel..., cf. Les /r;is de l'imitation, Alcan, 1890).
Mais sur un plan plus profond, c'est plutôt la rêpétilion qui est • pour •
la diiTérencc. Car ni J'opposition ni même J'odapbtion ne mani/estent la
fl~ure lihr!" de la diiT•'rl'ncr : la différence • •Jui ne s'oppose à rien ~L qui ne
sert à ri~n •, cnrnmc • Un O•lale drs choses • (l.'r>f'.fmsilion unil·ersc/le, p. 445).
De cc pninl t!o vu.,, /11 répe/ilirm est en/re dw.c d•ffércuces, cl nous rait passer
d'un ordre à un autre de b LliiTércnce : de la différence externe à ln difll'rl'nce
Interne, de la difference èl~mcntnire à la d!!Térllncc tmnsr-cndnnte, de la diffé-
rence in Oni tésirna le à la rlifTurence personnelle cL mnnadologiqun. Ln répé Li lion
esl tlonc Je processtl$ par lequel la di !Térence n'an~mrnte ni ne diminut',JllAis • vo
di!Térant • el • sc donne pnur hut à elle·mtimc • (cl. ~lonudolog-ie el sociolo~ie,et
La variation tllliVt'rsell~, in Essais tl mèlangcs sorif>logiques, M. Ma loi ne, 1895).
Il est enli<·rl.'mcnl raux de réduire la sociulo~:ie de Tarde à un psycho-
logisme ou même â une inlerpsychologic. Cc que Tarde reproche à Durkheim,
LA RJ!PÊTITJON POUR ELLE-JIEME t OI
La synthèse du temps constitue le pr~sent d:ms le temps. Non
pas que le présent. soit. une dimension du temps. Seul le présent
existe. La synthèse constitue le temps comme présent vivant, et
le passé ct le futur comme dimensions d~ ce prrsent. Toutefois,
cette synthèse est inlriltempor<'llc, ce qui si~nifie que cc présent
passe. On peut sans doute concevoir un perpélu('l présent, un
présent coextensif au temps; il suffit de lair(' porter la contem-
plation sur l'infini de la succession d'instants. ~lais il n'y a pas
de possibilité physique d'un tel présent : la contraction dans la
contemplation opère toujours la qualificalion d'un ordre de répé-
tition d'après des éléments ou des cas. Elle (orme nt;c!'ssn.iremenl
un présent d'une certaine durée, un présent qui s'épuise et qui
passe, variable suivant les espèces, les individus, lt's organismes
et les parUes d'organisme considérées. Deux présents successifs
peuvent êlre contemporains d'un même troisième, plus étendu
par le nombre d'instants qu'il contracte. Un orgnnisme dispose
d'une dur~e de présent, de di\'crses durées de présent. suivant la
portee naturelle de contraction de ses âmes contemplalives. C'est
dire que la fatigue appartient rt'·ellcment it la contrmplation. On
dit bien que c'est celui qui ne fait rien qui ~e fatigue ; la fali~ue
marque cc moment ou l'âme ne peut plus contracter cc qu'elle
contemple, où contcmplnlion ct contraction sc defonl. Nous
sommes composés de fatigues autant que de contemplations. C'est
pourquoi un phénomène comme le besoin peul être compris sous
l'espèce du« manque •, du point de vue de l'action et des synthèses
actives qu'il dëterminc, mais au contraire comme un extrême
« rassasiement », comme une « fatigue » du point de vue de la
synthèse passive qui le conditionne. Précisément le besoin marque
les limites du présent variable. Le présent s'étend entre deux
surgissements du besoin, et se conrond avec le temps que dure
une contemplation. La répétition du besoin, eL de toul ce qui en
dépend, exprime le Lemps propre de la synthcse du temps, le
caractère inlratemporel de celle synthèse. La répétition est
c'est de se donner ee qu'il raut expliquer, •la similitude de millions d'hommes •·
A l'alternative : donnees imp~rsonnelles oa ld~~s des çrands hommes - il
aubslitue les petites i<lé~s des p~tils hommes, les petites inn~nlions et les
inlerftrenees entre courants imitaWs. Ce que Tarde in1/aure, c'e~/ la micro·
1ocio/ogie, qui ne s'établil pas nécessairement entre deux Individus, mais est
d6jà fondée dans un seul el même individu (par exemple, l'h~sitalion comme
1 opflQS[IJqn,sociale inflnilès!fil:Jle •, Ql.l l'invenlion comme 1 adaplnlion sociale
Infinitésimale • - cf. Les lois &ociales). C'est par cette méthode, procêllant
par monographies, qu'on montrera comment la répétition 6omme et intègre
les petites varia lions, toujours pour déga~er le 1 différemment différent •
(!.tl logiqrle sociale, Alcan, 1893). L'ensemble de la philosophie de Tardi) se
présente ainsi : une dialecliquc de la diO'~rence el de la repHition, qui fonde
sur toute une cosmologie la possibilité d'une microsociologie.
106 DIFFÉRENCE ET RÉPtTIT/ON

csscn~icllcmenl inscrite dans le besoin, parce que le besoin repose


sur une instance qui concerne essentiellement la répétition, qui
forme le pour-soi de la répétition, pour-soi d'une ccrt.aine durée.
A partir de nos contemplations se définissent tous nos rythmes,
nos réserves, nos temps de réactions, les mille entrelacements, les
présents ct les fatigues qui nous composent. La règle est qu'on ne
peul pas aller plus vile que son propre présent, ou plut.ôl que ses
présents. Les signes, tels que nous les avons définis comme des
habitus, ou des contractions se renvoyant les unes aux autres,
appart-iennent toujours au présent. C'est une des grandeurs du
stoïcisme d'avoir montrè que toul signe était. signe d 'un présent,
du point de vue de la synthèse passive où passé et futur ne sont
précisément que des dimensions du présent lui-même {la cicatrice
est le signe, non pas de la blessure passée, mais du « fait présent
d'avoir eu une blessure • : disons qu'elle est contemplation de la
blessure, elle contracte tous les instants qui m'en séparent en un
présent vivant). Ou plutôt, il y a là le vrai sens de la distinction
entre naturel et artificiel. Sont naturels les signes du présent., qui
renvoient au prësent dans cc qu'ils signifient, les signes fondés
sur la synthèse passive. Sont. art.i fi ciel;; au contraire les si~nes qui
renvoient au passé ou au futur comme à des dimensions distinctes
du pri·sent.. dont le présent peut.-êlre dépendrait. à son tour ; de
tels signes impliquent des synthèses actives, c'est-à-dire le pas-
sage de l'imagination spontanée aux facultés actives de la repré-
sentation réfléchie, de la mémoire et de l'intelligence.
Le besoin lui-même est donc très imparfaitement compris
d'après des structures négatives qui le rapportent déjà à l'activité.
Il ne suffit même pas d'invoquer l'activité en train de se faire, de
sc monter, si l'on ne détermine pas le sol contemplatif sur lequel
elle se monte. Là encore, sur ce sol, on est conduit à voir dans le
négatif {le besoin comme manque) l'ombre d'une plus haute
instance. Le besoin exprime la béance d'une question, avant
d'exprimer le non-êlre ou l'absence d'une réponse. Contempler,
c'est questionner. N'est-ce pas le propre de la question, de « sou-
tirer , une réponse ? C'est la question qui présente à la fois cet
entêtement ou celle obstination, et celte lassitude, celte ratigue
qui correspondent au besoin. Quelle différence y a-t-il... ? telle
est la question que l'âme contemplative pose à la répétition, el
dont elle soutire la réponse à la répétition. Les contemplations
sont des questions, et les contractions qui se font en elle, et qui
viennent les remplir, sont autant d'affirmations finies qui s'engen-
drent comme les prt'•sents s'engendrent il partir du perpétuel
présent dans la synthèse passive du temps. Les concept.iuns du
L.1 RÉPÉT/TJO.Y l'OUR EI.l.E-MilMT:' 107

nê~atif viennent de notre précipitation à comprrndre le besoin


en rapport avec les synthèses actives, qui, rn fait, s'Ciaborrnt.
seulement sur ce fond. Dien plus : si nous replaçons les synthi•scs
actives elles-mêmes sur cc fond qu'elles supposent, nous voyons
que l'activité signifie plutôt la constitution de champs probléma-
tiques en rapport avec les questions. Tout le domaine du compor-
tement, l'entrelacement des signes artificiels et des signes natu-
rels, l'intervention de l'instinct el de l'apprentissage, de la
mémoire et de l'intelligence, montrent comment les questions de
la contemplation se développent en champs problématiques
aclils. A la premiëre synthèse du temps, correspond un premier
complexe question-problème tel qu'il apparatt dans le présent
vivant (urgence de ln vie). Ce présent vivant ct, avec lui, lou te ln
vie or~anique et psychique reposent sur l'habitude. A la suite de
Condillac, nous devons considérer l'habitude comme la fondation
donl tous les autres phénomènes psychiques dérivent. Mais c'est
que tous les autres phl·nomènes, ou bien reposent sur des contem-
plations, ou bien sont eux-mêmes des contemplations : même le
besoin, même la question, même u l'ironie •.
Ces mille habitudes qui nous composent - ces contractions,
ces contemplations, ces prétentions, ces présomptions, ces satis-
factions, ces fatigues, ces présents variables - forment donc le
domaine de base des synthèses passives. Le Moi passif ne se
définit pas simplement par la réceptivité, c'est-à-dire par la
capacité d'éprouver des sensations, mais par la contemplation
contractante qui constitue l'organisme lui-même avant d'en
constituer les sensations. Aussi ce moi n'a-t-il aucun caractëre de
simplicité : il ne su!Ht même pas de relativiser, de pluraliser le
moi, t.out en lui gardant chaque fois une forme simple atténuée.
Les moi sont des sujets larvaires ; le monde des synthCses passives
constitue le système du moi, dans des conditions à déterminer,
mais le système du moi dissous. Il y a moi dès que s'établit
quelque part une contemplation furlive, dès que fonctionne
quelque part une machine à contracter, capable un moment de
soutirer une différence a la répétition. Le moi n'a pas de modifi-
cations, il est lui-même une modification, ce terme désignant
précisément la di!Térence soutirée. Finalement, on n'est que cc
qu'on a, c'est par un avoir que l'être sc forme ici, ou que le moi
passif esl. Toute cont.raclion est une présomption, une prétention,
c'est-à-dire émet une attente ou un droit sur ce qu'elle contracte,
et se défait dès que son objet lui échappe. Samuel Beckett, dans
tous ses romans, a décrit l'inventaire des propriétés auquel des
sujets larvaires se livrent avec fatigue et passion : la série des
t08 DIFFltRENCE ET RÉPltTJTJON

cailloux d~ .Molloy, des biscuits de 1\lurphy, dl's propriet.ês de


Malone - il s'ag-i~ toujours de soutirer une petite difTérr•ncr,
p11uvrc g-•'·no'·r:llfl,··, à la r{·pélil\oq des èh~mrnls ou à l'organisa lion
des cas. ::5ans doute est-cc une des intentions les plus profondes
du « nouveau roman 1' que de rejoindre, en ficçit de ln synlhùsc
active, le rlom:1ine des synthêses passives qui nous constituent,
modilicalions, tropismes cl petites propridés. El dans toutes ses
fatigues composantes, dans toutes ses auto-satisfaction~ Jllt:llio·
cres, dans ses prt'~somptions dérisoires, dans sa misëre cl sa pau-
vreté, le moi dissous chante encore la gloire de Dieu, c'est-a-dire
de ce qu'il contemple, contracte et possède.

• •
La première synthèse du temps, pour être or1gmaire, u'en
est pas moins intralcmporelle. Elle constitue le temps comme
présent, mais comme prê:;ent qui past'e. Le lemps ne sort. pas
du présent, mais le présent ne cesse pas de se mouvoir, par bonds
qui empiètent les uns sur les autres. Tel e~t le paradoxe du pré-
sent : constituer !tl tcrnp5, mais passer dans cc temps constitué.
Nous ne devons pas récuser la conséquence néces~aire : il faut
un autre lemps dans lequel s'opère la pl'cmi~re synthèse du lemps.
Celle-ci renvoie nécessairement à une seconde synthese. En
insistant sur la finitude de la contraclion, nous avons montré
l'e!Tet., nous n'avons pas du tout montré pourquoi le présent
passait, ni ce qui l'empêchait d'èlre coextensif au temps. La
première synthèse, celle de l'habitude, est vraimen~ la fondation
du temps ; mais nous devons distinguer la fondation et Je fon-
dement. La fondation concerne le sol, et montre comment quelque
chose s'établit sur cc sol, l'occupe ct le possède ; mais le fonde-
ment vient plutôt du ciel, va du faite aux fondations, mesure le
sol et le P'lssesseur l'un à l'autre d'après un titre de propriété.
L'habitude est la fondation du temps, le sol mouvant occupé
par le présent qui passe. Passer, c'est précisément la prétention
du présent. Mais ce qui fait passer le présent, et qui approprie
le présent cl l'lwbitude, doit être déterminé comme fondement
du temps. Le fundernent du temps, c'est la Mémoire. On a vu
que la mémoire, comme synthèse active dérivée, reposait ;;.ur
l'habitude : en c!Tet, tout repose sur la rondation. :\lais ce qui
constitue la mémoire n'est pas donné par Ill. Au moment où
elle se fonde sur l'habilud<', la mémoire doit è~re fondée por une
a utre synthèse passive, distincte de l'habitude. Et la synthèse
passive de l'habitude renvoie elle-même à celte synthèse passive
plus profonde, qui es~ de la mémoire : Habitus et Mnémosyne,
L.·1 RÉPÉTITION POUR ELLE-MJ!ME 109

ou l'nlli~mce du ciel ct. dr. In t.rrrc. L'II:1hitudc c.~t ln ~ynthèse


ori~iiwirr du 1emps, qui comliltll) la vic du préf t~nt qui p<tsse ;
la ~lémoirc rsL la synl hè~c fondt11nentalc du lemps , qui constitue
l'ètrc du pa!<,:é (cc qui fait passer le présent).
On Jirait d'abord CJUC le pa~~é :->e trou ve coincé entre deux
préscnls : celui qu'il a étê, ct. celui par r apport nuque! il est.
p ussé. Le pa,:~é n 'est pa,; l'ancien pré,:cnl lui-rnèmr, m ais l'élé-
ment d;~ns leque l on vise celui-ci. Aussi lo part icularilé est-elle
maintenant dnns le vi,:~, •:'est-à-dire dan:> ce qui a a été ~. tandis
que le passé Jui-mèmc, le « était "• est. par nnturc généra l. Le
p n,:,;é en général est l'élément dans lequel on vise cha que ancien
présent en pa r t iculier et comme particulier . Conform ém ent à
la terminolo~ie hus:-crlit.•nnc, nous devon$ di:4ingucr h1 r étention
el la reproduction. l\lais ce que nous appelions t ouL à l'heure
rétentiou de l'ha bi tude, c'était l'état des instants s uccessifs
contr:Jclés dans un actuel pré~ent d ' une ccrt ninc du rée. Ces
instants formaient 1:1 parliculnritê, c'c~t-à-dire un passé immé-
diat nppartûnnd n;Jturcllem~nt à l'actuel présent; quant. au
présent lui-même, ouvert sur le futur par l'attente, il constituait
le général. Au contraire, du point de vue de la reproduction de
ln mémoire, c'e:;;t le pas.<é (comme médiation d e~ présents) qui
est devenu général, ct. Je présent (tant l'uctud que l'nncien)
particulier. Dans la m(!:mre où le pa~sé en général est J'élément
dans lequel on peut vi:'cr chaqoç ancien présent., qui s'y cun!lcrvc,
l'ancien pré!lent ::;c trouve • rcpré~cnté »dans l'actuel. Les limites
de cette représentation ou reproduction sont en fait déterminées
par les rapports variables de rcs!lcmbla nce et de contiguïté
connus sous le nom d'association ; c.ar l'ancien présent, pour
être repré<>cnté, ressemble à l'actuel, e~ sc di~socie en présents
partiellement simuiL:1né:; de durées t rès cliiTérenles, dès lors
contigu:; les uns ;mx autres, et, à la limite, conti~us avec l'nctuel.
La grandeur de l'associationnisme est d'avoir fondé toute u ne
théo rie des ~ignes artificiels sur ces rappor ts d'as:;ocia t.ion.
Or l'ancien présent n'est pa:;; représenté dans l'actuel, sans
que l'actuel ne soit lui-même représenté tians celle r eprésen-
t-.lion. Il a ppartient essentiellement à la représentn t ion de
représenter non seulement quelque chose, m a is sa propre repre-
sent:ltivilé. L'ancien et l'actuel présents ne sont donc pa s comme
deux instanl s succcs:::ifs ~ur la ligne Qll l emps, mai:; l'actuel
comporte uéce"snirement une dimension cie plu~ par laquelle
il re-présente l'ancien, ct. d:ms laquelle nusHi il se repré:;cnte
lui-même. L'actuel présent n'est pas traité comuHl l'objet futur
d'un souvenir, mais comme ce qui sc ré fléchit en mème tcmp5
D/li'FRRII'NCE ET RÉPÉT/1'/().\'

qu'il furme le 5ouvcuir Ile l':ulricn pré~t·u L. La 5yulhesc arlivt~


a don~ rl~ux a~Jwc:l.s
corrélat if~. '{Uoiquc non symétriques ;
rcprodud.ion cl reflexion, remémoration cl rcco~nilion, mémoire
e~ entendement. Ou a souvent remarqué que la réRexion impli-
quait quelque cho~e de plus que la reproduction ; mais ce quelque
chose de plu~. c'esl :;culemenl celte dimension supplémentaire
où tout présent se réfléchit comme actuel en même temps qu'il
représente l'ancien. " Tout état de comr.iencc exige une dimen-
sion de plus que celui dont il implique le souvenir •"~. Si bien
qu'on peul appeler synthèse active de la mémoire le principe
de la représcnla!.ion sous ce double aspect : reproduction de
l'uncien présent. el réflexion de l'acluel. Cett.e synthèse active
de la mémuire :;e londe sur la synthèse passive de l'habitude,
puisque celle-ci constitue tout présent possible en gënéral. Mais
elle en diffère profondément : l'asymétrie réside maintenant
dans l'augmentation constante des dimensions, dans leur proli-
fération in finie. La synthèse passive de J'habitude constituait
le Lemps comme contraction des instants sous la condilion du
présent, mais la synthèse active de la mémoire le constitue
comme emboîlemtnl des présents eux-mêmes. Toutle problème est:
sous quelle condition ? C'est par l'élément pur du passé, comme
passé en général, comme passé a priori, que tel ancien présent
se trouve reproductible, et que l'aclucl présent se réfléchit. Loin
de dériver du présent ou de la représentation, le passé se trouve
supposé par toute représentation. C'est en ce sens que la synthèse
active de la mémoire a beau se fonder sur la synthèse passive
(empirique) de l'habitude, en revanche elle ne peut être fondée
que par une autre synthèse passive (transcendantale) propre à la
mémoire elle-mème. Alors que la synthèse passive de l'habitude
constitue le présent vivant dans le lemps, et fait du passé et
du futur les deux éléments asymétriques de cc prés~nt, la syn-
thèse passive de la mémoire constitue le passé pur dans le temps,
el fait de J'ancien présent. ct de l'actuel (donc du présent. dans
la reproduction et du futur dans la réflexion) les deux éléments
asymêlriques de ce passé comme tel. Mai~ que signifie passé
pur. a priori, en général ou comme tel ? Si ;\[aCière el mémoire
est un grand livre, c'est peut-être parce que Bergson a pénétrë
profondément. dans le domaine de celle synthèse transcendan-
Lale d'un passé pur, et en a dégagé tous les paradoxes constitutifs.
Il est vain de prétendre rccomposrr le passé à parlir d'un des
présents qui if' coincent, soit celui qu'il a élé, soit celui par rap-

1. ~liche! Soumt.u, Le Ttmps (Aican, Hl:l7), p. 55.


LA RÉPÉTITION POUR ELLE-llfÉME

port auquel il ('St maintenant passé. Nous ne pouvons pas croire


en c!Tet. que le passé se constitue après avoir été présent, ni
parce qu'un nouveau présent. apparatt. Si le passé attendait un
nouveau présent pour se constituer comme passé, jamais l'ancien
présent ne passerait ni le nouveau n'arriverait. Jamais un pré-
sent ne passerait, s'il n'était passé 11 en même temps" que présent;
jamais un passé ne se constituerait, s'il ne s'était constitué
d'abord~ en même temps" qu'il a été présent. Tel est le premier
paradoxe : celui de la contcmporanéité du passé avec le présent.
qu'il a élé. Il nous donne la raison du présent. qui passe. C'est
parce que le passé est contemporain de soi comme présent, que
tout présent passe, et passe au profit d'un nouveau présent. Un
second paradoxe en sort, paradoxe de la coexistence. Car si
chaque passé est contemporain du présent qu'il a été, loul le
passé coexiste avec le nouveau présent par rapport auquel il est
maintenant passé. Le passé n'est pas plus « dans " ce second
présent, qu'il n'est« après~ le premier. D'où l'idée bergsonienne
que chaque actuel présent n'est que le passé toul entier dans son
état le plus contracté. Le passé ne fait pas passer l'un des présents
sans faire advenir l'autre, mais lui ne passe ni n'advient. C'est
pourquoi, loin d'être une dimension du temps, il est la synthèse
du temps tout entier dont le présent et le futur sont seulement
les dimensions. On ne peut pas dire : il était. Il n'existe plus, il
n'existe pas, mais il insiste, il consiste, il est. Il insiste avec l'ancien
présent, il consiste avec l'actuel ou le nouveau. Il est l'en-soi du
temps comme fondement dernier du passage. C'est en ce sens
qu'il forme un élément pur, général, a priori, de tout temps. En
e!Tet, quand nous disons qu'il est contemporain du présent
qu'il a élé, nous parlons nécessairement d'un passé qui ne fut
jamais présent, puisqu'il ne se forme pas« après». Sa manière
d'être contemporain de soi comme présent, c'est de se poser
1 déjà-là, présupposé par le présent qui passe, et le faisant passer.
Sa manière de coexister avec le nouveau présent, c'est de se
~' poser en soi, se conservant en soi, présupposé par le nouveau
présent qui n'advient qu'en le contractant. Le paradoxe de la
préexistence complète donc les deux autres : chaque passé est
contemporain du présent qu'il a été, tout le passé coexiste avec
le présent par rapport auquel il est passé, mais l'élément pur du
passé en général préexiste au présent qui passe1 • Il y a donc un

I. Ces trois paradoxes font l'objet du ehapilre III de Matière el mémoire.


(Sous ces trois aspects, BERGSON OPJJOse le pass~ pur ou pur 5ouvenir, qui ~st
sans avoir d'existence psycholo~igue, Il la représent~tion, c'est-Il-dire Il la
réalité psychologique de l'im~ge-wuvenlr.)

-
11 2 DIFFERENCE ET REPETITJO!V

élément. substantiel du temps (Passé qui ne rut. jnmais pr(osenl)


jouant le rôle de fondement. Il n'est pas lui-même représenté. Ce
qui est repr~senté, c'est toujours le prés('nl, connue ancien ou
actuel. ~lais c'est par le passé pur que le temps se déploie ainsi
dans la représentation. La synthèse passive transcendantale porte
sur ce passé pur, du triple point de vue de la contemporanéité,
de la coexislencc el rlc la prèexistencc. La ~ynlhi·se active au
contraire est la reprêsentol ion du présent, sous IC' double aspecltle
la reproduction de l'ancien ct de la réflcxi1m du nouveau. Celle-ci
est fondée par celle-la ; el si le nouveau prés('nl dispose toujours
d'une dimension suppll:nH'ntaire, c'est parce qu'il se réfléchit dans
l'élément du passé pur <'Il ~l·néral, tandis que l'anci<>n présent est.
seulement vist• comme particulier à lracers <'rl ~··lc··ment.
Si nous comparons la synlhi·sr passive Uf! l'habitude et ln
synthèse passive de la mémoire, nous voyons combien, de l'une
a 1'autre, Il chang:~ la ré part ilion de la r~p!'l il ion ct de la contrac-
tion. De toute manière s:ms doute, le présent. npparalt comme
le fruit d'une contraction, mais rapporti·e il des dimensions tout
à fait dilTerenle:>. Dans un cas, le présent es tl 'etalle plus contracté
d'instants ou d'élêmenls successifs, indépendants les uns des
autres en soi. Dans l'autre c;~s, le présent dési~ne le degré le plus
contract~~ J'un passé tout ('Olier, qui est en soi comme totalite
coexistante. Supposons en eifel, conform~mcnt aux nécessités du
deuxiëmc paradoxe, que le passë ne sc conserve pas dans le
présent par rapport auqud il est passé, mais sc conserve en soi,
l'actuel present n'étant que la contraction maxima de tout ce
passé qui coexiste avec I!Ü. Il faudra d'abord que ce passé tout
entier coexiste avec soi-même, à des degrés divers de détenle ...
et de contraction. Le prè!'cnt. n'est le degré le plus contracté ùu
passé qui lui coexiste que si le passé coexiste d'abord avec soi,
à une inlinitë de degres de dètcnte el de contraction divers, à une
infinité de niveaux (tel est le sens de la célèbre métaphore
bergsonienne du cône, ou quatrième paradoxe du passé)!. Consi-
1. BKIIG~o~, Maliue tf mèmnirt : • La même vie PB)'Cholol('ique serait donc:
répétée un nombre indênni <le foi1, aux éta~cs successifs de ln mémoire, et le
m~me acte de !"esprit pourrait ~e jouer à bien d<.'s hauteur& <lirrérenles... • (M.
du Centcnoin~, p. 'l50) ; • il y n place pour mille et mille rêJ>êtitions de notre \'Îe
psyeholoRique, llgurées par autant d~ st•ctions A' D', A· u·, etc., du mème
cône... • (p. 30".Z).- On remarqul'"ra que la rc'pélition, Ici, concerne la \'il' psy-
chologique, mais n·est pas el1e-m~me psychoh•gique ; la psychologie en t'fTet ne
commPnce qu·awc l'ima~c-souvenir, tandis que ks serhons ou étages du cône
se dessinent dans le passé pur. Il a'ol('it donc d'une r~pélition métap~ycholo·
gique de ln vi~ psychologique. o·aulre part, quand Beri('SOII parle des. H3j!CI
successifs •, &utassi( doit se cornprl'ndre d'une fRçon toute llgurèe, en fonction
de notre IUil qui parcourt le ûc81lin proposé par Bergson ; cnr, dans leur rêullt6
prGpre, toua les ât.uges sont dih coexister les uns nvec les uutres.
LA RtPJ!TITIOJV POUR ELLE-MEME ua
dcrons ce qu'on llflf)f'llr. r~pi:tilion dnns une vie, plus pr~cist\menl
dans une vie spirituelle. Des présents sc succèdent, empiétant
les uns sur les nutres. Et pourtant nous nvons l'impression que,
si fortes soient l'inl'oht\rence ou l'opposition possibles des pr~sents
successirs, chacun d'eux joue • la mèm<> vie" à un niveau rlifT~r('nt.
C'l'st. ce qu'on appi'Jie un destin. Le tleslin ne consiste jamais
en rapports de délt>rminisme, de proche en proche, entre des
pr~sent.s qui se succèdent. suivant l'ordre d'un temps repr~senlè.
Il implique, entre les présents successirs, des liaisons non locali-
sabi<'S, des actiom à •listance, des systèmes de reprise, de réso-
nnncc et d't\chos, d•·s hasards ohjccl iCs, etes si:;naux et des
signes, drs rùlrs qui Lranscemlent. les silunlions spatiales ct les
successions temporelles. Des présents qui se succrdent , el qui
expriment un destin, on dirait qu'ils jouent. toujours la même
chose, la même histoire, à la difTércnce du niveau près : ici plus
ou moins ~o.ktcndu, là plus ou moins contracté. C'est pourquoi le
destin se concilie si mal avec le délermini~me, mois si bien avec
la liberté : la libel'tc, c'est de choisir le niveou. La succession des
actuels présents n'est que la manifestation de quelque chose de
plus profond :la mnni4~re dont. chacun reprend toute la vie, mais
à un niveau ou de~ré ditTérent de cdui du précédent, tous les
niveaux ou degrés coexistant et s'oiTrant h notre choix, du fond
d'un passé qui n6 fut jamais présent. Nous appelons caraclêre
empirique les rapporlll de succession et de simultanéité entre
présents qui nous composent, leurs associations d'après la causa·
lité, la contiguïté, la ressemblance et. mème l'opposition. ~tais
caractère nouménal, les rapports de coexistence virtuelle entre
niveaux d'un passe pur, chaque présent ne rnisant qu'actualiser
ou représenter un de ces niveaux. Bref, ce que nous vivons
empiriqu('mcnt comme une succession de présents rliiTércnts du
point de vue de la synth(·se active, c\:st aussi bien la coexistence
toujours grandissante des niveaux du passi dans la synlllèse passive.
Chaque présent contracte un niveau du toul enlier, mais ce
niveau est. déjà de détente ou de contraction. C'esl-à-dire : le
signe du présent est un pas$age à la limite, une contraction
maxima qui vient sanctionner comme telle le choix d'un niveau
quelconque, lui-mème en soi contracté ou détendu, parmi une
infinité d'autres niveaux possibles. Et cc que nous disons d'une
vic, nous pouvons le dire de plusieurs vies. Chacune étant un
présent. qui passe, une vie peut en reprendre une aulrc, à un
autre niveau : comme si le philosophe eL le porc, le criminel et. le
saint jouaient le mème p3ssé, aux niveaux différents d'un gigan-
tesque cùne. Cc qu'on appelle métempsychose. Chacun choisit.
DIFFÉRENCE ET RÉPÉTITION

sa hauteur ou son lon, pcut-êlrc ses paroles, mais l'air est bien le
même, et sous toutes les paroles, un même tra-la-la, sur tous les
tons possibles et à toutes les hauteurs.
Il y a une grande différence entre les deux répêtitiom~, la
mt1lériellc et la spirituelle. L'une est une répétition d'instants ou
d'éléments successirs indépendants ; l'autre est une répétition
du Tout, à des niveaux divers coexistants (comme disait Leibniz,
« partout et toujours la même chose aux degrés de perfection
près i'f. Aussi les deux répétitions sont-elles dans un rapport
très di!Tércnt avec la u différence » elle-même. La difTêrcnce est
soutirée a l'une, dans la mesure où les éléments ou instants se
contractent dans un présent vivant. Elle est incluse dans l'autre,
dans la mesure où le Tout comprend la difTérence entre ses
niveaux. L'une est nue, l':mtre est vêtue ; l'une est des p<trties,
l'autre du tout ; l'une de succession, l'autre de coexi~tence ;
l'une actuelle, l'autre virtuelle ; l'une horizontale, l'autre ver~
tic::~le. Le présent est toujours différence contractée ; mais Jans
un cas il contracte les instants indi!Tércnts, dans l'autre cas
il contracte, en passant a la limite, un niveau différentiel du
tout qui est lui-même de détente ou de contraction. Si bien que
la di!Térence des présents eux-mêmes est entre les deux répéti~
tions, celle des instants élémentaires auxquels on la soutire,
celle des niveaux du tout dans lesquels on la comprend. Et
suivant l'hypothèse bergsonienne, il faut concevoir la répétition
nue comme l'enveloppe extérieure de la vêtue : c'est-à-dire la
répétition successive des instants comme le plus détendu des
niveaux coexistants, la matière comme le rêve ou comme le
passé le plus décontracté de l'esprit. De ces deux répétitions,
ni l'une ni l'autre à proprement parler n'est représentable. Car
la répétition matérielle se défait à mesure qu'elle se !ait, et n'est
représentée que par la synthese active qui en projette les éléments
dans un espace de calcul et de conservation ; mais en même temps,
cette répétition, devenue objet de représentation, sc trouve subor-
donnée à l'identilé des éléments ou à la ressemblance des cas
conservés et additionnés. Et la répétition spirituelle s'élabore dans
l'être en soi du passé, tandis que la représentation n'atteint et ne
concerne que des présents dans la synthèse active, subordonnant
alors toute répétition à l'identité de l'actuel présent dans la ré-
flexion comme à la ressemblance de l'ancien dans la reproduction.
Les synthèses passives sont évidemment sub-représentatives.
Maii' toute la question pour nous est de savoir si nous pouvons

1. LEIBNIZ, Nouue<zux euai.f .fur l'enltndtmflnl humain, liv. I, chap. I.


L,l RRP/~1'11'JON POUR Ef.LE-MBMB U.5

péuélrer d;m~ la ::ynlhi~~e passive de la m~moi1·c. Vine en quelque


fiorle l'èl.rc en soi du p<t:>sé, comme nous vivons l:J ~ynthèse
passive de l'hahil.ude. Tout le passé so couscrve en soi, mais
comment le sauver pour nous, comment pénétrer dans cel en-soi
sans le réduire à l'ancien présent qu'il 3 ~ lé, ou a l'actuel présent
par rapport. auquel il est passé. Comment le sau\·cr pour nous?
c'est ù peu pr~s le point ou Proust reprend, relaie Dergson. Or il
semble que la réponse ait été donnée depuis très longtemps : la
rémini:;ccHce. Celle~ci désigne en eiTcl. une synthèse passive ou
une mémoire involontaire, qui di ITère en nature de toute synthèse
active de la mémoire volontaire. C<)mbray ne res;;urgit pas
comme il fut présent, ni comme il pQurrait l'être, mnis dtms une
splendeur qui ne fut ja mais vécue, comme un passé pur qui
révèle enfin sa double irréductibilité au présent qu 'il a été, mais
aussi à l'actuel présent qu'il pourrait être, à la faveur d'un téles-
copage entre les deux. Les anciens pré;;cnls sc lai~sent représenter
dans ln synthèse acti,·e par-delà l'oubli, dans lo mesure où
l'oubli est empiriquement vaincu. Mai~ la, c'est da11s l'Oubli, et
comme immëmorial, que Combray surgit ~ous ft>rmc d'un passé
qui ne lut jamais présent : l'en-~oi de Combray. S'il y a un en-soi
du passé, la réminiscence est sun noumène ou la pen8éc qui
l'investit. La réminiscence ne nous renvoie pas simplement d'un
présent actuel à d'anciens présents, nos a mours récentes à des
amours infantiles, nos amantes à nos mères. Lu encore, le rapport
des présents qui passent ne rend pns compte <.lu passé pur qui
en profite, à leur faveur, pour surgir sous la représentation : la
Vierge, celle qui ne fut jamais vécue, au-delà de l'amante et
au..delà de la mère, coexistant avec l'une et contemporaine de
l'autre. Le présent existe, mais seul le passé insi>;t.e, ct fournit
l'élément dans lcquellr. prés eu L pa8SC elles présents sc lëlescopent.
L'écho des deux pr~enl'l forme seulement une que.stion persis-
tant e, qui se développe dans la représentation comme un champ
de problème, avec l'impératif rigoureux de chercher, de répondre,
de ré:>oudre. Ma is la réponse v ient. toujours d'ailleurs : toute
réminiscence est érot ique, qu'il s'(lgisse d'une ville ou d 'une
femme. C'est toujours Érôs, le noumène, qui nous fait pénétrer
dans ce passé pur en soi, dnns celle répétition virginale, Mné-
mosyne. Il est le compngnon, le fiancé de !\fnl~mosyne. D'où
lient-il ce pouvoir, pounJuoi l'exploration du pai'Sé pur est-elle
érotique ? Pourquoi Érô.~ lient-il à la fois le secret des ques-
tions et de leurs réponses, et d'une insistance dans toute notre
existence ? A moins qur nou~ ne disposions pas encore du dernier
mot, et qu'il n'y :lil une troisième synthèt>e du t emps ...
116 DIFFitRE.TVCE ET R~PÉTIT/ON

• 1

Rien de plus instructit temporellement. ç'e::~l-/)-dire du point.


de vue de ln théorie du temps, que la différence entre le cogito
kantien ct le cogito cartésien. Tout se passe comme si le cog-ito
de De. . ..:arte,; t)péraiL avec deux valeurs logiques : b détermina-
tion cl l'existence indéterminée. La détermination (je pense)
implique une existence indêt.erminée {je suis, puisque c pour
penser il (aut être ») - ct préci~ément la détermine comme
l'cxi.~tcncll d'un être peu,;anl : je pense donc je suis, je suis une
chose qui pense. Toute la rriliquc kantienne revient à objecter
contre Descartes qu'il e~t impossible de faire porter directement
la détermination sur l'indéterminé. La détermination « je pense •
implique évidemment quelque chose d'indéterminé {• je suis "~),
mais den ue nous dit encore comment cel indél<'rminê est déter-
minable par le je ptnst'. « Dons la conschmce que j'ai de moi-
même u\'ec la pure pensée, je suis l'ètrc même; il est vrai que par
là rien de ccl être ne m'est. encore donné à penser ri. 1\anl ajoute
donc une troi~ième valeur lo~ique : le déterminable, ou plutôt la
forme sous laquelle l'indéterminé est déterminable (par la déter-
mination). Cette troisième valeur suffit à faire de la logique une
insla nec Lr<lnscendantale. Elle constitue la découverte de la Di !lé-
renee, non plu,; comme tliiTérence empirique entre deux détermi-
nations, mais Différence tram;ccnflantale ent.re LA détermination
et. cc qu'elle détermine - 11011 plus comme différence extérieure
qui sépare, mais Dillérrnce interne, ct qui rapporte a priori
l'être et la pensée l'un à l'autre. Ln réponse de 1\ant c~t. célèbre :
la forme sous laquelle l'existence indéterminée est déterrninable
par Je Je pense, c'e:;t la forme du ternps ...1 . Les conséquences
en sont. exlrilmes : mon existence indéterminée ne peut être
déterminée que dans fe lemps, comme l'existence d'un phéno-
mène, d'un sujet phénoménal, pas~îf ou réceptif apparaissant
dans le lemps. Si hien que la spontanéité dont j'ni conscience
dans lt~ Je pense ne peul pas être comprise comme l'at.lribut d'un
être substantiel et spontané, mais seulement. comme l'allection
d'un moi passif qui sent que sa propre pensée, sa propre intelli-
gence, cc par quoi il dit JE, s'exerce en lui et sur lui, non pas par
lui. Commence alors une longue histoh:e inépuisable : JE est un
aulre, ou le paradoxe du sen:> intime. L'activité de la pensée

1. I(ANT, Criliqu~ dr la rai1on pur~, Remarque ~rênérale concern::.nt le

f'p. 335).
assar;~e de la psychologie ralionncllc O. la cosmologie (trad, IIAn:-~r, Giberl éd.,

2. /llid., Anal~·tique, note du § 2&.


r
LA REPET11ï0.\' POUR ELU::.lJII!liiE U7

s 'applique à un être r~ceptif, à un ~ujrt passif, qui sc rrprrsen te


dont• celle adivilé plutôt qu'il1w l'agit, qui en sent l'eiTclplutôt.
qu'il n'en pos!'ède l'initiatiVt!, el IJUÎ la vit comme un Autre en
lui. Au « J l' pcn~t· • el au • Je ,;uis Il, il fnul ajouter le moi, c'est-à-
d ire la l'"~iti•m pas,; ive (t~e que 1\n nt appelle la réceptivité d'in-
luilion); à la (létermination ct. a l'indéterminé. il raut ajouter
la forme du déterminable, c'e~t-à-dire le temps. Et encore • ajou-
ter • est un mauvais mot, pui,;quïl s'agit plutôt de faire la
différence, cl de J'intérioriser tl:llls l't~tre et la pen~êe. D'un bout
à l'autre, le JE est comme lr<lV<'r,.l! tl' une fèlure : il est fèlé pnr la
forme pure cl vide du lemps. Snu.> l'elle (orme. il r,-l le corrélat du
moi passif npparaissant dans le tt•mps. Une faille ou une ft~lure
dans le Je, une pas!'ivité dans le moi. voila ce que ~Îifnifie le
lemps ; ella corrélation du moi pa.-:>i! el ciu Je (èlé <"omlitue la
découverte 1lu lr:m,:cemlanlal ou l't'lément de la révolution
copernicien nt~.
Descartes ne concluait qu'ù force de réduire le Co~ito à
l'instant, cl d'cxtJUlser le trmps, de l•• confier ù Dieu dans l'opé-
ration de ln création conlinuét•. Plus gi·néralenwnt, 1'illcnt ité
supposée du Je n'a pas d'autre J!tlranl que l'unité de Dieu lui-
même. C'est pourquoi la suhstitution du point de vue du • Je "
au point de vue de « Dieu n a lu•auroup moins d'importance
qu'on ne dit., tant que l'un conscrvc un~ identitl· qu'il doit pré-
cisément à l'autre. Dieu continue de vi\Te tant qul' le .Jl" dispose
de la subsistance, de la simplicité, de l'identité qui expriment
toute sa ressemblance avec le divin. lnver"enwnl. la mort de
Dieu ne lai:>~e pas subsistrr l'idrnlité du Je, mais instaure et
intériorise rn lui une dissemhlanct• es"t•nl ielle, une • d.:mar<]ue n au
lieu de la marque ou du sreau de Dieu. C'est cc que l<anl a si
profondérn\'nl vu, au moin,; une fois, d;.ns la Critique de fa
raison pure : la d isparition simultanée de la théolog-ie rationnelle
el de la psychologie rationnr.llc, la façon dont la mort. spécula-
tive de Dieu cntratnc une ftHurc du Je. Si la plus gr<~nt.Jc initinlive
de la philosophie transcendantale consiste à introduire la forme
du lemps dans la pensrc comme tci!P, celte forme à son tour,
comme forme pure ct vidl', siJmific indissolublt•ment Ir Dieu
mort, le Je fêle cl Je moi passif. Il est vrai que Kant ne poursuit.
pas l'inil iative : le Dieu et le Je connaissent une résurreclion
pratiqu''· Et mème dans le domaine spéculatif, la fèlurc e5t vite
comblée prtr une nouvelle forme d'irlenlitê, l'identité synthé-
tique active, tandis que le moi passif est seulement dt·lini par
la réce ptivité, ne possédant à cc titre aucun pouvoir de synthèse.
i'\ous avons vu nu contraire que la réceptivité comme capacité
118 D/FFÉ!lENCf.' RT llÉPÉTIT/ON

d't~prouvt•r tlt>s afTr.dions n'~ tnil. qu'un(' con~l·qU«'D(;t', d que le


moi p;~ssir t:·tail plu~ profond•~nwnt con~t ifu,·· pur une synl hi!SC
elle-même po ssi ve (co nt em p!ation-contract ion). L a pos~i hi! ilé
de recevoir d.-s imprt•ssions ou sensat ion:; en dècoulr. Il est
impos:'ihlr. •le tn11int en ir lu ft· part il. ion kuntirnnt'. lJU i consi~tr
C'n un eiTorl. suprêm•~ pour :-au\'t•r l•• rnonde dt• l;~ rc·pr•;lil'nl at ion :
la synthè.!'c y est cnnçur. comme oct ivo!, el en npJwllc it une unu-
Vl'llc forme cl'idenl.il •~ d:m~ le Je; la pnssivil,'• y est conçue c nJnmr
simple ro'•c••rlivité sa ns synt hi_.s c. C'est tln n~ une tout au l rC'
,:,·alualion du moi passif que l'initintivc knnf icmw prut .~ tre
reprise. ct q u e la forme du ' '-'lllJl;< maintient ;, ln roi~ lt! Dieu m or!
et le J e rt:l.~ . En cc St'llS, il l'~l juste de di rl.' IJU<: l'issu•: elu kan-
tis me n ' est. pas chez F ichte ou clttz H eg•·l. mais s•:u lem•·nt. cllt' 7.
HOI<lerlin. qui Mcou,·re le \'hie du ll·mps pur. cl.• clatu cc Yiole,
ù la fois le d •;lournl'ment continué du divin. 1 ~ tèlure proltmuée
du J e et la p:~ssion cons!ilulin! du ~f toi 1 • C..tll· lornH· du lo ·IIIJl5,
Holdcrlin ;.- voyait. l'essf'nc•· du tragiqu(• nu l':t\'('JII ure d'tEdip(',
comme un instinct J•~ morl aux lilwr('~ C<miJIIo'·nwuf <•ire~. J·:sl-il
possible ainsi qut! la philo,;ophic kantienne soit.l'hêriliêre d'Œdipe'?
Introduire le lemps dans la pensee co mme lelle, cst.-cc hien
cela tou 1dois l'npporl prestigieux de J(nnl ? Car il IH'mbloit
que la r•'•zniniscence plnloni~iemH! nvuit do\jà cc~ sens. L'iunt'·it•;
est un myllw. non moins que la rt'·mini:sc•:ncc ; mais c',.,,, un
mythe de l'inst;mbn···. ct· pourquoi il convienl. il J>csca rL<·~. \hwnd
Plnlon oppose I'Xprt•sst\nwnt la r èminisccucc il l'itm(·ilt'·. il veut
dire que cdli.'-CÎ rqm\srn!.t· sculeu\l'nl l 'imn~re ohs l.raite d u savoir,
mais que l1! mnuw11wnl r,;cJ <I'HJl(lrt'ntlr(~ ÎlllftlÎI(Ut! dans l'âme
la distind ion d'un " avant» cl d 'un " n p rès •, c\·sl-à-dirt! l'inl ro-
duc tion d'un lemps premit:'r po ur oul,licr cc que nous uvn ns s u ,
puis•Iu'il nous arrive d:m s un lt•mps S<"conrl tlt: rc lro un·r cc
que nous avons oublié•. :'tl r•is luult· la qut~st.i"n ~~sl : sous l]uclte
rorme la ri·miniscrncc inlrotl uil-cllc lt! lemps '? :'tlèmP. puur l'âuu:,
il s 'agit d ' un temps physique, d 'un lt•mps do: la Physis, p•'·r io-
diquc ou cir culairè, sui..Jordonm~ aux l;VéUclll•·nls qui passent t·n

t. Sur ta forme pm!' du l emps, el la f~lurc ou • c~s11re • qu'elle in lrt,.l ui l


rtans le Je,ct. llôLOERu:-:, /ltmarqu~s !udJ;tl;p,.,lrtmarqlln wr A t~lig•mt ( 10; l i<l,
Pl Le commeutaire de .Jean I!EAUI'Rt:·r, •tui souli~n~ ro rl emenl L'innut·nr.e ole
1\t~Hl sur l lulolt•rlin, 1/to/rfalill cl SQph" cl', surtout pp. IG-2(;.
(Sur l~ thi·rne d 'u ne • ft~lnrc. du ,Jt,, ''n raf'•JJC>rl e~~!'u\id ;t\'I'C 111 fnrrnc 1111
trmps compri!'e cnmmc in~tind dl' mntl, o n sc rnpprllr·t·a t rois !!rnuo lcs 1.1!11\'rcs
lill~raires P'"lrlant lri·s oliver!'!'~ : f.u lu'lr ilumr1inr ole Z•>I.A, /.a {liure de
F . S. Fnzr;~:RA.I.Il, Au-•l~s.<tou.< du t••,[c•m •k ~1. l.nwnv.)
2. Sur l'upp0sîtion explîdlt> dt' la rtminiscencl.' tl\'I.'C l'innl:ilé, cf. Pl/Mon,
16 a•d.
LA RÉPÊTJT/ON POUR ELLE-M~ME 119

lui ou aux mouvements qu'il mesure, aux avatars qui le scandenL


Sans doute cc temps trouve-t-il son fondement dans un en-soi,
c'est-il-dire dans le passé pur de l'Idée qui organise en cercle
l'ordre des présents suivant leurs ressemblances décroissantes et
croissantes avec l'idéal, mais qui aussi hien fait sortir du cercle
l'âme qui a su conserver pour elle-même ou retrouver le pays de
l'en-soi. Il n'en reste pas moins que l'Idée est comme le fondement
à partir duquel les présents successifs s'organisent dans le cercle
du temps, si hien que le pur pnssé qui la définit elle-même
s'exprime nécessairement encore en termes de présent, comme
un ancien présent mythique. Telle etait déjà toute l'équivoque
de la seconde synthèse du temps, toute l'ambiguïté de Mnémo-
syne. Car celle-ci, du haut. de son passé pur, dépasse et domine
le monde de la représentation : elle est fondement, en-soi, nou-
mène, Idée. Mais elle est encore rclalive ù la représentation
qu'elle fonde. Elle exhausse les principes de la représentation,
à savoir l'identitê dont elle fait le caractère du modèle immé-
morial, et la ressemblance dont elle fait le caract.ère de l'image
présente : le Même et le Semblable. Elle est irréductib!e au
présent, supérieure à la représentation ; et pourtant cite ne fait
que rendre circulaire ou infinie la représentation des présents
(même chez Leibniz ou chez Hegel, c'est encore Mnémosyne qui
fonde le déploiement de la représentation dans l'infini). C'est.
l'insutlisance du fondement., d'être relatif à cc qu'il fonde, d'em-
prunter les caractères de ce qu'il fonde, et de se prouver par eux.
C'est même en ce sens qu'il fait cercle: il introduit le mouvement
dans l'âme plutôt que le temps dans la pensée. De mème que
le fondement est. en quelque sorte« coudé», et doit nous précipiter
vers un au-delà, la seconde synthèse du temps se dépasse vers
une troisiëme qui dénonce l'illusion de l'en-soi comme étant
encore un corrélat de ln représentation. L'en-soi du passé et
la répétition dans la réminiscence seraient une sorte K d'e/Tet ,,
comme un e/Tet optique, ou plutôt l'e/Tel érotique de la mémoire
elle-même.
Que signifie : forme vide du temps ou troisiëme synthëse ?
Le prince du Nord dit K le temps est hors de ses gonds ». Est-il
possible que le philosophe du Nord dise la même chose, et soit.
hamlétien puisqu'il est. œdipien? Le gond, cardo, c'est ce qui
assure la subordination du temps aux points précisément car-
dinaux par où passent les mouvements périodiques qu'il mesure
(le temps, nombre du mouvement, pour l'âme autant que pour
le monde). Le temps hors de ses gonds signifie au contraire le
Lemps afTolé, sorti de la courbure que lui donnait un dieu, libéré
120 DTFFI!J1ENCE E 1' RtPÉTlTIO.V

de sa fig-ure circulaire lrop simple, affranchi des événemcnls


qui faisaient son cunlcnu, rcnver~ant son rapport avec le mou-
venwnl, bref se clc!•:ouvrant comme forme vide ct pure. Le lemps
lui-ml-me se déroule (c'est-à-dire cesse apparenuncnt d'être un
cercle), au lieu (JUe quci<JUe chose se déroule en lui (suivunL la
fi~ure trop simple du cerdc). Il cesse d't:Lre cardinal et d4!Vient
ordinal, un pur ordr·e du temps. llôlderlin <.li~a il qu' il ~esse de
« rimer l>1 parce qu'il se 41i~trihue inègah·111cnL J e part el d 'aulre
d' une « césure » d 'apri:s l:u1ucllc d!':lml ct fin ne coïnd ùcnt. plus.
l"ous p ouvons clèllnir l'ordre du tem ps comme <:eLle dist ri bu tion
puremen t. formelle de l'inégal en fonction d 'une c.ésure. On
clist in~ue alors un passé fllus nu mnins ln ng, u n futur en propor-
tion inverse, ma is le futur eL le passé ne son t pas ici des ddcr-
mina lions empiriques ct dynamiques du lemps : cc !'ont des
caractères formels et fixes 4JUÎ d ëcoulen t d e l'ordre fl priori,
comme une synthèse slaliquc du tem ps. Stat.iquc forcément,
puisque le temps n'est plus subordonné au m ouvement.; forme
du rhangemcnt le plus ratlical, mais la forme du c h:.m ~;cmcnt
ne (·hange pas. C'est la r.c'~~un~, cl l'avant et l'après qu'elle ordonne
une foi;; pour toutes, qui constit.uent la f~lurc du Je (la ct·sure
est. exad.ement le point. de naissnnce de lu fêlure).
Ayant abjuré son conlr.nu empirique, ayant rcnvcrsê son
propre fondement, le t.cmps ne sc dé finit pas seulement par un
ordre formel vide, mais ent•ore pa•· un e11semble cl une ûrie. En
premier lieu, l'idL~e d'un ensemble du l emps correspond à r ed :
que la r.:sure quelconque 1loit i;trc tll~ t.erminèe d a ns l'image d ' une
a clion, d'un événement unique ct formidable, adéquat au l emps
tout entier. Celle ima:;c exist.e ellc-mème sous une (orme déchirée,
en deux portions inêgalcs ; ct toutefois , elle rassemble ainsi
l'ensemble du temp~. Elle doit être dile un symbole, en fonction
des parties inégales qu'elle subsume cL rassemble, mais qu'elle
rassemble comme ini!gales. Un I.e! symbole ndéquat. à l'enl'emhlc
du lemps s'ex prime de bea ucoup de ma ni~res : sortir le lemps
de ses gonds, faire é claler le soleil, sc précipiter da ns le volca n,
tuer Dieu ou le père. CeLte image symbolique const it ue l'ensemble
du l emps pour auta nt qu'elle r assernble la césure, l'av ant ct
l'nprès. Mais elle re ml possible une série du t emps p our a u tant.
qu'elle opère leur distribution dans l'inégal. Il y a t oujo ur,; un
temps , en ellet, où l'action dans son image est. posée comme " trop
grande pour moi». Voilà ce qui M finit a priori le passl: ou l'avant.:
il importe peu que l'évcnemcnl lui-même soit ar.compli ou non,
que l'action soit déjà faite ou non ; cc n 'est pas d 'apri!s ce critère
empirique que le passé, le present et. le lulur se distribuent.
LL1 RÉPÉTITION l'OUR El.LE-MBUJ:: 121

Œdipe a déjà (aiL l'action, Hamld, pns encore ; mais de toute


fa çon il.:; vivent la première partie ùu symbole au pa~sé, ils vivent
eux-nu!mt:s et :;ont rcjelé.; dans le pa ~~ë tant qu'ils éprouvent
l'image de l'ac! ion comme trop grande pour <'UX. Le second temps,
qui renvoie ù la césure elle-même, est donc le pré~ent.. de la mé!ll-
morphusc, Je devenir-égal à l'aclion, hl dé<loublemcnt.. du moi, la
proj ection d 'un moi idënl dan!' l' image de l'aüion {il est man~ué
par le voyage en mer d'Hamlct, ou par le résultnt d e l'enquèle
d'Œdipe : le héros deYient 11 capable » ùe l'action ). Quant au
troisième Lemps , qui découvre l'ave:nir- il s ignifie que l'événc·
ment, J'action nnl une co hérence :<<'crète excluant. ct>lle du moi,
sc rclourunnt con{.rc le m oi qui leur est devenu égal, le projetant
en mille morceaux comme si le gcst.1lcur d u llOU\'eau monde était
emport-é ct •lissipû par l'éc!;~t dé cc qu'il {nit. n nil re au mult.iple :
ce à quo i le lnùÎ s'est égnlisë, c'est l'inégal en soi. C'est ainsi que
le Je fêle ~uivant l'ordre du Lemps ct le ~l oi d ivisé ::uivant la
série ùu temps sc corre~pondcnt cL trouvent une i~s ue commune :
dans l'homme san,:; nom, sans famille, sans qualités, sans moi ni
Je, le« plébéien "détenteur d'un secret, déjà surhomme donL les
membres épars gr:-.vitenL autour de !'im<l!;C sublime.
Tout e5t rt!pétition dans la ~eric du lemps, par rapport ù ceUe
image symboliqnc. Le passé lui-même est répétition par défaut,
et pré pa re c~tte autre répétition comLiluée par ln métnmorphose
dan:; le présrnt. II arrive que J'histnr·ien chcl'chc d e~ corrc::pon-
dances empiriques enLre le présent cL le passe ; mn ii' si riche qu'il
soit, cc réseau de correspondances his toriques ne forme de repe-
tition que pnr simililudc ou analogie. En vérité, c'est le passé qui
est en lui-même répétition, cl le prê~ent aussi, sur deux modes
di!Tércnls qui sc ro!pëlent l'un tl:m.; l'au lrc. Il n'y n pns ùes faits
de répétitiun d.ms l'hi~Loirc, mais la répétition est ln condition
historique ~uw; laquelle quelque chose de nouveau est efTcctive-
mcnt produit. Ce n 'est pas à ln rüOcxion de l'historien quP. se
manifeste une r~st>mblance cnl rc Luther cl Paul, la Hévolution
Je 89 ct la Hëpubliquc rumai11e, etc-., mai;; c'est d'abord pour eux·
mêmes que les révolutionnaires ::;ont déterminé;; à se vivre comme
des a romains n's;;uscilé,- •, avant de devenir cap:~bles de l'action
qu'il,; ont commencé par répéter sur le mode d'u n pas;;é propre,
donc dans des conditions telles qu ïls s'identifiaient néccssnire-
ment à une figure du passé hi.~toriqu~. La répelilion est une
condiliotl de l'aclion auanl d'èlre 1111 concept de lu réflexion. l'\ous
ne prutlui~ons quelque chose de noun~au qu'à condition de répéter
une foi:; :;ur ce mode qui constitue le passé, une autre foi s dans le
préscut Je la métamorphose. Et. cc qui e~t produit, l'absolument
t22 DIFFERENCH 1::1' R~PETITIUN

nouveau lui-même, n'est rien d'autre à son l,(lUr que répélilion,


la troisit'~mc répülitiun, celle foi s par <•xcù~. c:t1lle de J'ovcuir
comme éternel retour. Car bien que nou:; pui,-sions exposer
l'éternel retour comme s'il aiTcclait toute la =-crie ou l'en!>cmhle
du temps, le p;.Jssé elle présent. non moins <JUC l'avenir, cel exposé
reste seulement introductif et n'a d'autre vulcur que probléma-
tique ct indéterminé, d'autre fonction que celle de poser le
problème ue l'éternel retour. Da ns sa vt:rité é!'olériquc, l'étcrnd
retour ne concerne et ne peut concerner que le troisième Lemps
de la série. C'est là seulement qu'il se détermine. Ce pourquoi il
est dit â la lettre croyance de J'avenir, croyancA rn l'avenir.
L'éternel retour n'affecte que le nouveau, c'cst..-à-dire ce qui est
produit sous la condition du défaut el par l'intermédiaire de la
métamorphose. !\lais il ne fait revenir ni la condition ni l'agent ;
au contraire, il les expulse, il les renie de toute sa force centrifugtl.
Il constitue l'autonomie du produit, l'indépendance de l'œ uvre.
Il est la répétilion par excès, qui ne laisse rilln subsister du défaut
ni du devenir-égaL Il est lui-même le nouveau, toute la nouveauté.
Il est à lui seul le troisième temps de la série, l'avenir en tant que
tel. Comme dit l(lossowski, il est celte secrète cohérence qui ne
se pose qu'en excluant. ma propre cohérence, m a propre ident.itê,
celle du moi, celle du monde et celle de Dieu. Il ne fait revenir
que le plébêien, l'homme sans nom. ll entralne dans son cercle le
dieu mort et le moi dissous. Il ne fait pas revenir le soleil, puisqu'il
en suppose l'éclatement ; il ne concerne que les nébuleuses, il se
confond avec elles, il n'a de mouvement que pour elles. C'est
pourquoi, tant que nous exposons l'éternel retour comme s'il
aiTeclaill'ensemblc du temps, nous simplifions les choses, comme
Zarathou~tra le dit une fois au démon ; nous en faisons une rcn-
g<Jine, comme ille dit une autre fois à ses animaux. C'est-à-dire :
nous en restons au cercle trop simple qui a pour contenu le présent
qui passe, et pour figure le passé de la réminiscence. Mais préci-
sément l'ordre du temps, le temps comme forme pure et vide a
défait. ce cercle-là. Or il l' a défait, mais au profit. d 'un cercle moins
simple ct, beaucoup plus secret, beaucoup plus tortueux, plus
nébuleux, cercle éternellement. excentrique, cercle décentr é de la
t.liflérence qui se reforme uniquemeut. dans le troisième temps de
la série. L'ordre du temps n'a brisé le cercle du Même, eL n'a mis
le temps en série, que pour reformer un cercle 1le l'Autre au terme
Je la série. Le« une fois pour toutes u de l'ordre n'est. là que pour
le« toutes les fois • du cercle final ésotérique. La forme du lemps
n'est là que pour la révélation de l'informel dans l'éternel retour.
L'extrême formalité n'est là que pour un informel excessif {le
L..t RÉPÉTJTJO.\" POUR ELLJ::-.\1 t.UE ua
Unformlich~ tle Hol.terliu). C'e.~l :tin~i qur. le fondement. n été
dépa»sé ver,; un sans-fond, universel cfl()wlemenl qui tourne en
lui-même el ne fuit. revenir que l'à~venir1 •
1. NoTE sun Lt.:s rno1s R ÊPÉT!Tto:;s. - La théorie de la répêlition
JJislorique de :\tarx, telle •tu'cllc apparalt notamnwnt tian:> le Dix-/u;it
Brumaire, tourne autour du prindpe suivant qui ne semble pas avoir été
suffisamment compris par h•s hislori~n~; : qu•~ la répétition en histnirc
n'est pas une analogie ou un conce[)t dü la rtiOcxion de l'historien, mais
d'abord une condition de l'action historique dlc-mèmc. Dans de trios
belles pages, Harold Hoscnberg a mis ce pvinl en lumit-re : les act.eurs,
les agents de l'hbloirll ne pell\'cnt cr~er qu'il condition de s'identifier à
t.lcs figures du passé ; c't•st en cc sens que l'histoi1·c pst un théâtre. « Leur
action devint spontanément la rëpétllion d'un rô!r ancien ... C'est la
crise révolutionnaire, l'e1Torl à fournir pour créc1' «JIIl'l1Jue chose d'entiêrc--
mcnt neuf qui oblige l'histoire il se voiler de mythe... " (Lu tradition dr1
nou1•eau, cha p. X Il inlilul.:-" Les Homat ns ressuscités •, trad. Anne :'llar-
chand, I::Jitions de :\finuit, pp. 15~-155.)
:-)ui\·ant Marx IJ. rêpëtition est comique quand elle tourn'-' court,
c\~sl-à-dire quand, au lieu de conduire à la métamorphose et à la produc-
tion du nouveau, elle (vrme une sorte d'involution, le contraire d'une
création authentiqu('. Le travesti comique rempla<'.C la métamorphose
tragique. :\lais il s•.~mbh• que pour ~!arx, crltc r(,pt'·tition comique ou
grotesque vienne ncccssairt•mcnt apr•'s la r<·pel ilion tragique, évolutive
ou créatrice (" tous l••s grands éYënrmcnts ct p~rsonnag•'S hislnriqm•s ~e
répètent pour ainsi dire dt>ux fois ... la prcmii:re fois comme tragédir, la
seconde rois comme fare,• •l. - Ct•t ordre temporel toutrfois ne paraît
pas absolument fonde. La rr•pétition comique opère par défaut, sur le
mode du passé propre. Le héros affronte n~ccssairemC'nl cette rf~peti­
tion tant que • l'action est l rop grande pour lui • : le meurtre d~ l'olo-
nius, par défaut, est comique ; l'enquête œdipiennl' aussi. La répétition
tragique vient ensuite, c'est le moml~nt de la mHamorphosc. Il Pst vrai
q u.e cc~ deux moments n'ont pa~ d'ind\;pendance, rt n'exislt'nt qu•' pour
le lroisi~mc, au-dt•lil du comiquP el du tragique : la rtlp\~tition orama-
Uque dans la production tl•• quelque chose de nouveau, qui cxdut h•
htros m,jme. )Jais lorsqut• les d.:ux prt>mi<.~rs élùments prennent une
indépcnt.hmce abslrailt'. ou tl••vil'nnent des ~(nru, alors c\•sl lt• ~{'nrc
('Orniqur qui succ~d.~ au genre tragique, commt• si l't'•chec de la méta-
morJlhosl', ële,·t! à l'absolu, supposait une andenne métamorphose
déja raite.
On remar•tucra que la. structure a trois !t•mps de la répétition n'rsl
pas moins crllc d'Hamlf'l que celle d'Œdipe. llilld,•rlin l'avait montrée
pour Œdipe avec une rigueur ineomparable : l'avant. la ctlsure ct l'après.
11 signalait que les dimensions r,•lativPs tic l'avant ••t de l'après pou-
vaient varier d'après la position (1.! la césure (ain~i la mort rapid e
d'Antigone par opposition à la longue errance d'Œdipe) . .\lais l'esst!nliel
('St la pt~rsis!anœ <le la strucl!lle triadiqur. A cd égard, Hosenberg
interprète Hamlel d'une manière tout à fait conforme au schéma hül-
DIFFÉRENCE ET RÉPÉTITION
"'
derlinien, la césure Hant constituée par le voyage en mer: cf. cha p. Xl,
pp. 136·151. Ce n'est pas seulement par la maliCre qu'llamld r••ssemble
à Œdipe, c'est aussi par la forme dramali'lue.
Le drame n'a qu'une forme réunissant les lL·ois rO:pétitions. Il est
évident que le Zarotlwustra de Nietzsche est un drame, c'{•Sl·à·dirc un
thCâtrc. V avant occupe la plus grandll parUe du li \Tc, sur le mode du
défaut ou du passé : cette action est trop grarHk pour mui (cf. l'ir!êe du
• blême criminel "• ou toute l'histoire comi•(IW rh· la mort de Dieu, ou
toute la peur de Zarathoustra devant la r~\·(:lation de l'êkrnr•l rdour
- • Tes frllils sont ffiÙl'S, mais toi, tu n'cs pas mùr pour lPs fruits •).
Puis \'Îènl le moment de la césure ou de la métamorphose," le Sigm• n, où
Zarathoustra de,·icnl capa Me. ~Ianque le troisii•mc moment, celui de la
rêvélation ct de l'affirmation de l'(>terncl retour, impli!]uant la mo1·t de
Zarathoustra. On sail quo Nietzsche n'eut pas Ir! lemps d'éuire cetlo
partie qu'il projetait. Ce pourquoi nous nvons pu constammrnt consi-
dérer que la doctrinl! nietzschéenne de !'.:lerne! rclour n'etait p:1s dite,
qu'elle était rt:scrvéc pour une œuvre future : Nietzsche n'a exposé que
la condition passêe et la métamorphose préscntn, rouis non pas l'incondi-
tionnl'l qui d.:vait en r~suller comme • avenir •.
On retrouve, on trouve déjU le thème des lroi~ temps dans la plupart
des conceptions cycliques: ainsi les trois Tt·staments de Joachim de Flore;
ou bien les trois âges de Vico, !'àg~ ries dieux, l'ûge des héros, l'âge des
hommes. Le premier est nécessairement par dl•faut, et comme formé
sur soi; le deuxième, ouvert, témoigne de la mùlamorphose liéroïque;
mais le plus cssenlid ou le plus mystérieux l'Sl dans le lroisiéme, qui
joue le rùle de • signifié • par rapport aux deux autres (ainsi Joacllim
êcrivait : ~ Il y a deux choses signiflcatriccs pour une chose signiflt:e »
-L'Évangile étunel, trad. :Egcster, Ricdcr êdil., p. '•:!). Picrrt• Hal-
lanche, qui doit hcaucoup à Joachim cl i1 Vien réunis, s'eiTorce de
dêlermincr cc troisième àg~ comme étant c..Jui du J>lébêicn, Ulysse ou
a personne •, • l'Homme sans nom», le régîcitle ou l'Œdipe mo(h·rne qui
« cherche les membres épars ùe la grande victime • (d. ks étr;Lng"PS
Essais de palingêm!sie socifll<', 1821).
:-lous dt'\"ons disling-(Jcr rie ce point dt) \'u,) plusieurs répélîtion.,;
possiblès, 'lui n~se concilient pas f'xaclemenl: 1" \"ne ri·pêtition intra-
C\"CIΕ/UC, qui consiste danq la (aç-on dont lns deux piTmirrs àg-èS sc
répètent l'un l'autrl', ou plutôt r.\pètent une même" chose •, nction ou
événement à venir. C'est surtout la thèse drJ Joachim, qui cons li luc une
table drs concordanc•'S entre l'ancien ct \t, nouveau Tcsl(Lmcnt ; mais
cett!! thèse nt! peut pas encore dépasser les simples analogies de la
réflexion; 2o Une répétition cyclique où l'on suppo;;e I]Ue, à la fln du
troisième âge et à l'extrême pointe d'une dissolution, tout recommence
au premier âge : tes analogies, alors, s'ètablissent entre deux cycles
(Vico); 3° ~lais tout le problème est: n'y a-t-il pas une répétition propre
au troisième âge, el qui ml'lrilerait seule le nom d'élorn('] retour? Car ce
que les deux premiers <1ges r(o]>Haienl, c'était <[UPiqur chose qui n'uppa-
ralt pour soi que dans le troisième; mr~is dans Ir troisième, cette • chose»
LA RÉPÉTITION POU/l ELLE-MEME 125

se répète en elle-m~me. Les deux • signiflc!l.tîons » so11t déj;\ .r~péti­


trices, mais le signifie lui-même est pur~ rérétilion. Précist:me nt, celle
répétition supt.\ricuro conçue comme éternel retour dans le troisième
éla.t suffit à la fois à corrig~r l'hypotMse inlra-cycliquc ct à contredire
l'hypothèse cyclique. D'une part, en eiTRt, la répétition dans les deux
premie-rs moments n'exprime plus les analogies de la réflexion, mais
les conditions de l'action sous les<]ucllcs l'éternel retour est eiTective-
ment produit; d'autre part, ces deux prf'miers momrn!s ne reviennent
pas, étant au contraire t'iliminés par la reproduction de l'éternel retour
dans 1~ troisième. De CI'S deux points de vue, Niet1.sche a profondément
raison d'opposer g sa • conception à toute conception cyclique (cf. Kro-
ncr, X.ll, 1'6 partie, § 106),

Voilà que, dans cette dernière syntht":sc du temps, Ir présent


et le passé ne sont plus 1\ leur tour que des dimensions de l'avenir:
le passa comme condition, el le présent comme n~ent. Ln pre-
mière synthèse, celle de l'habitude, constituait le lemps comme
un présent vivant, dans une fondation passive dont d~pendaient
le passé et le futur. La seconde synthèse, celle de la mémoire,
constituait le lemps comme un passé pur, du point de vue d'un
rondement qui fait passer le présent et en advenir un nulre. Mais
dans la troisième synthèse, le présent n'est plus qu'un acteur,
un auteur, un agent. desliné a s'eiToccr; et le passé n'est. plus
qu'une condition opérant par déraut. La synthèse du temps
consli tue ici un avenir qui allirme à la fois le caractère incondi-
tionné du produit par rapport à sa condition, l'indépendance de
l'œuvre par rapport à son aul.eur ou actl'ur. Le présent, le passé,
l'avenir se révèlent comme Répétition à travers les trois syn-
thèses, mais sur des modes très di!Tércnls. Le présent., c'est le
rt'~péti leur, le passé, la répétition même, mais Je futur est le
rt'~ptllé. Or, le sccrcl de ta répétition dans son ensemble est dans te
répété, comme signifié deux fois. La répétition royale, c'est celle
de l'avenir qui se subordonne les deux autres ct les destitue de
leur autonomie. Car la premiere synthèse ne concerne que le
contenu et la fondation du temps ; la seconde, son fondement;
mais nu-delà, la troisième assure l'ordre, l'ensemble, la série et
le buL final du temps. Une philosophie de la répètit.ion passe par
tous les« stadeg », condamnée à répéter la répétition même. Mais
à travers ces stades elle assure son programme : faire de la répé·
tilion la calt>g-orie de l'avenir - se servir de la répl"tition de
l'habitude el de celle de la mémoire, mais s'en servir comme de
stades, elles laisser sur son chemin- lutter d'une main contre
HabiLus, de l'autre contre Mnémosyne - refuser le contenu
d'une répélilion qui sc laisse tant bien que mal a soutirer» la di !Té-
G, DIU.BUŒ
126 DIFFÉRENCE ET RÉPÊTIT/ON

renee (Habitus)- refuser la forme d 'une répétition qui comprend


la différence, mais pour la subonloq_ner encore a q :'\Jèll}ç et au
Semblable (Mnémosyne)- refuser les cycles trop simples. aussi
bien celui que subit un habituel présent (cycle coutumier) que
celui qu'organise un passé pur (cycle mémorial ou immémorial)
- changer le fondement ùc la mi~moirc en simple condition par
défaut, mais aussi bien ln fonùalion de l'hal>itutle <'n faillite de
<1 l'habitus »,en métamorphose de l'agent- expulser l'agent ella
condition au nom de l'œuvre ou du produit - faire de ln répé-
tition, non pas cc à quoi l'on « soutire » une différence, ni cc qui
comprend la différence comme variante, mais en faire la pensée
ct la production de • l'absolument. diiTérent » - faire qu.. , pour
elle-mème, la répdition soit la différence en elle-même.
La plupart des points de ce programme animent une recherche
protestante el catholique : Kierkegaard et Péguy. Personne
autant que ces deux auteurs n'a su opposer « sa » rt'·pèti1 ion à
celle de l'habitude el de la mémoire. Personne n'a mieux su
dénoncer l'insullisancc d'une répétition présente ou pass(·e, la
simplicité des cycles, le piège des réminiscences, l'état des
différences qu'on pr-étend u soutirer » à la répétition, ou, au
contraire, comprendre comme de simples variantes. Personne ne
s'est davantage réclamé de la répélilion comme calôgorie de
J'avenir. Personne n'a plus sûrement récusé le fondement antique
de Mnémosyne, et avec lui la réminiscence rlat.onicicnne. Le
fondement n'est plus qu'une condition par dMaul, parce que
perdue dans le péché, et qui doit être redonnée dans le Christ.
Et la fondation présente de l'Habitus n'est pas moins récusée :
elle n'échappe pas à la métamorphose de l'acteur ou de l'agent
dans le monde moderne, dût-il y perdre sa cohérence, sa vie, ses
habitudes1 •
Seulement Kierkegaard et Péguy, s'ils sont les plus grands
répétiteurs, n'étaient pas prêts à payer le prix nécessaire. Cette
répétition suprême comme catégorie de l'avenir, ils la confhlient.
à la roi. Or, la foi sans doule a assez de force pour défaire et

1. Sur la mani<lre dont ln rt!pHition kierkegaardienne s'oppo~e ou cycle


coutumier, cl aussi au cercle des réminiscences, cf. les commentaires do ~lircea.
ELIADE concernant le sacrifice d'Abraham, Lt mythe de l'éterntl rtlour (N .n.F.,
1!H'J), pp. 161 S'J. L"ault>ur en conclut la nouveauté dcsc::alég<lries de l'histoire
et de la toi.
Le texte très important de Kn:R~tECA.,RO, sur la vraie repélition qui ne doit
pas se laisse!" • soutirer • une différence, se trouve dans I.e concept dt /'tmgoÎ$8~
(tl'tld. 1-'EIILOV et GATEAu, N .H.F.), p. ~il. l.a lbéorie kierkej!'aardil"nne de la
condition, de l'inconditionné el de l'absolument difT~rent, fait l'objet des
M itftu phil08ophiqru8.
/..1 Rt:PeTJTIO.V l'OUR HU.t:-ME.UE

l'habiturle ella réminiscence, ct le moi des habitudes el le dieu


de~ r~'·miniscences, et la fondation ct 1~ fondement du temps.
Mais la foi nous convie à retrouver une fois pour Ioules Dieu elle
moi dan~ une résurrection commune. IGerkegaard el Péguy
nchcv;~icnl Kant, ils réalisaient le kantisme en confiant à la foi
le soin Je surmonter la mort Hp(•cululiv~ de Dieu et de combler
la blessure du moi. C'est leur problème, d'Abraham à Jeanne
d'Arc :les fiançailles d'un moi retrouvé cl d'un dieu reùonnê, si
bien qu'on ne sort pas véritablement de la condition ni de l'agent.
Bien plus : on rénove l'habitude, on rafralchit la mémoire. Mais
il y a une aventure de la foi, d'aprùs laquelle on est toujours le
bou!Ton de sa propre foi, le comédien de son idéal. C'est que la
foi a un Cogito qui lui est propre el qui la conditionne à son tour,
le sentiment de la !2"fâce comme lumière inli·rieure. C'est dans cc
cogito très particulier que la foi se réfléchit, expérimente que
sa condition ne peut lui être donnée que comme • re-donnée », et
qu'elle est non seulement séparée de cette condition, mais
dédoublée dans cette condition. Alors le croyant ne se vit pas
seulement comme pécheur tragique ~·n tant que privé de la
condition, mais comme comédien et bou!Ton, simulacre de lui-
même, en tant que dédoublé cl réfléchi dans la condition. Deux
croyants ne se regardent pas sans rire. La grâce n'exclut. pas
moins comme donnée que comme mnnquuntc. Kierkegaard disait
bi~:n qu'il était. po&te de la foi plutôt que chevalier, bref un
u humori~te ».Ce n'est pas sa faute, mais celle du concept de foi;
ct la tcrriùlc aventure de Gogol est peul-être plus exemplaire
encore. Comment la foi ne serait.·cllc pas sa propre habitude et sa
propre réminiscence, et. comment la répétition qu'elle prend pour
objet - une répétition qui procède paradoxalement une fois
pour toutes - ne serait-elle pas comique ? Sous elle gronde une
autre répétition, la nietzschéenne, celle de l'éternel retour. Et ce
sont d'uutres fiançailles, plus mortuaires, entre le Dieu mort. et
le moi dissous comme formant la vraie condition par défaut, la
vraie métamorphose de l'agent, tous deux disparaissant dans le
caraclère inconditionné du produit. L'éternel retour n'est pas
une foi, muis la vérité de la foi: il a isolé le double ou le simulacre,
il a libéré le comique pour en faire un élément du surhumain.
C'est pourquoi, comme dit. encore Klossowski, il n'est pas une
doctrine, mais le simulacre de toute doctrine (la plus haute
ironie), il n'est pas une croyance, mais la parodie de toute croyance
(le plus haut humour) : croyance et doctrine éternellement à
venir. On nous a trop convié à juger l'athée du point de vue de la
croyance, de la foi dont on prétend qu'elle l'anime encore, bref
128 DIFFÉRENCE ET REPÊTIT/ON

du point. de vue de la grâce, pour que nous ne soyons pas tentés


par l'opération inverse : jug-er du croyant par l'athée violent qui
l 'habite, antéchrist. éternellement donné dans la grâce et pour
( toutes les fois ».

La vie biopsychique implique un champ d'individuation dans


lequel des di!Térenccs d'intensité sc distribuent çù ct là, sous
Corme d'excitations. On appelle plaisir le processus, à la fois
quanlit.aliC et qualitatif, de résolution de la diO\irence. Un tel
ensemble, répartil.ion mouvante de dillérences ct r{·solutions
localt".s d11ns un cha mp intensif, correspond à ce que Freud
appelait le Ça, d u moins a la couche primaire du Ça. Le mot
« ça» ne désigne pas seulement en cc sens un pronom redoutable
inconnu, mais aussi un adverbe de lieu mobile, un « çà ct 1:\ »
des excitations et de leurs résolutions. Et c'est là que le problème
de Freud commence : il s'agit de savoir comment le plaisir va
cesser d'être un processus pour devenir un principe, cesser d't~l.rc
un processus local pour prendre la valeur d'un principe empirique
qui tend à organiser la vie biopsychique dans le Ça. 11 est évident
que le plaisir fait plaisir, mais ce n'est nullement une raison pour
qu'il prenne une valeur systématique d'après laquelle on le
recherche «en principe». C'est ce que signifie d'abord Au-deld du
principe de plaisir: non pas du tout des exceptions il ce principe,
mais au contraire la détermination des conditions sous lesquelles
le plaisir devient eiTectivement principe. La r~ponse freudienne
est que l'excitation comme libre dillérence doit, en quelque sorlc,
être m investie», «liée •, ligotée, de telle manière que sa résolution
soit systématiquement possible. C'est la linison ou l'investisse-
ment de la dillérence qui rend possible en g~néral, non pas du
t out le plaisir lui-même, mais la valeur d e principe prise par le
plaisir : on passe ainsi d' un cLat de résolution éparse à un statut
d'intégration, qui constitue la seconde couche du Ça ou le début
d'une organisalion.
Or, celte liaison est une véritable synthèse de reprod uction,
c'est-à-dire un Habitu3. Un animal ~c forme un œil en déter-
minant des excitations lumineuses épnrses et diffuses à se repro-
duire sur une surface privilégiée de son corps. L'œil lie la lumière,
il est lui-même une lumière liée. Cet exemple suffit à montrer
combien la synthèse esL complexe. Car il y a bien une activité
de reprodllclion qui prend pour objet la dillérence à lier ; mais
plus profondément. il y a une passion de ln répétition, d'où sort
une nouvelle dillérence (l'œil formé ou le m oi voyant). J.'cxci-
LA RÉPÉTITION POUR ELLE-M.tltfE

taLion comme différence était déjà la contraction d'une répétition


élémentaire. Dans la mesure où l'excitalion devient a son tour
élément d'une répétition, la synthèse contract:mte est élevée à
une seconde puissance, précisément représentée par la liaison
ou l'investissement. Les investissements, les liai~ons ou inté-
grations sont des synthèses passives, des contempla lions-contrac-
tions d'un second degré. Les pulsions ne sont rien d'autre que
des excitations liées. Au niveau de chaque liaison, un moi se
lorme dans le Ça ; mais un moi passif, partiel, larvaire, contem-
plant et contractant. Le Ça se peuple de moi locaux, qui cons-
tituent le temps propre au Ça, le temps du présent vivant, là
où s'opèrent les inté~rations correspondant aux liaisons. Que
ces moi soient immédi:1tcment narcissiques s'explique aisément
si l'on considère que le narcissisme n'est pas une contemplation
de soi-mème, mais le remplis~ement d'une inwge de soi quand
on contemple autre chose : l'œil, le moi voyant, sc remplil d'une
image de soi-mème en contemplant l'exeitalion qu'il lie. Il se
produit lui-même ou use soulire »a cc qu'il contemple (et a ce
qu'il contracte et investit par contemplation). C'est pourquoi
la satisfaction qui découle de la liaison est. forcément une satis-
faction " hallucinatoire '! du moi lui-même, bien que l'halluci-
n:ltion ne contredise nullement ici l'efTectivité de la liaison. En
tous ces sens, la liaison représente une synthèse passive pure,
un H<:~bitus qui confère au plaisir la valeur d'un principe de
satisfaction en général; l'organisation du Ça, c'est celle de
l'habitude.
Le problème de l'habitude est donc mal posé tant qu'on
subordonne celle-ci au plaisir. Tantôt, on considère que la répé-
tition dans l'habitude s'explique par le désir de reproduire un
plaisir obtenu ; tantôt qu'elle peut concerner des tensions
désagréables en elles-mêmes, mais pour les maîtriser, d;~ns le
but d'un plaisir à obtenir. Il est clair que ces deux hypothèses
supposent déjà le principe de plaisir : l'idée du plaisir obtenu,
l'idée du plaisir à obtenir n'agissent que sous le principe, et en
forment les deux applications, passée et future. Mais l'habitude,
comme synthèse passive de liaison, précede au contraire le prin·
cipe de plaisir et le rend possible. Et l'idée de plaisir en découle,
comme le passé ct le futur, nous l'avons vu, découlent de la
synthèse du présent vivant. La liaison a pour effet l'instauration
du principe de plaisir; elle ne peut pas avoir pour objet quelque
chose qui présuppose ce principe. Quand le plaisir acquiert la
dignité d'un principe, alors et alors seulement l'idée de pl;~isir
agit comme subsumée par le principe, dans un souvenir ou un
130 DIFFÉRENCE ET RJUtTITION

projet. Le plaisir déborde alors sa propre iru•lantanéilé pour


prendre l'allure d'une satisfaction en général (et les tentatives
pour substituer, à l'instance du plabir jugée lrop subjective,
des concepts « objectifs » comme ceux de réussjte ou de succès,
Lémoignent encore de cette extension conférée par le principe,
dans des conditions telles que l'idëe de plaisir, cette fois, est
seulement passée dans la tête de l'expériment:lteur). Il se peut
que, empiriquement, nous vivions la répétition comme subor-
donnée à un plaisir obtenu ou à obtenir. Mais dans l'ordre des
condiLions, c'est l'inverse. La synthèse de lioi:>on ne peut pas
s'expliquer par l'intention ou l'effort de ma1lrisrr une excitation,
bien qu'elle ait cet eltetl. Une fois de plus, nous devons nous
garder de confondre l'activité de reproduction avec la passion
de répétition qu'elle recouvre. La répétition de l'excitation a
pour véritable objet d'élever la synthèse passive tl une puissance
dont découlent le principe de plaisir ct ses applications, future
el passée. La répétition dans l'habitude ou la synthèse passive
de liaison est donc « au-delà » du principe.
Ce premier au-delà constitue déjà une sorte d'Esthétique
transcendantale. Si cette esthétique nous paraît plus profonde
que celle de Kant, c'est pour les raisons suivantes : définissant
le moi passif par la simple réceptivité, Kant se donnait déjà les
~ensations toutes faites, en les rapportant seulement à la forme
a priori de leur représentation dét.erminée comme espace et
lemps. Par là, non seulement il unifiait le moi passif en s'inter-
disant de composer l'espace de proche en proche, non seulement
il privait cc moi passif de tout pouvoir de synthèse (la synthèse
étant réservée à l'activité) ; mais encore il coupait les deux
parties de l'Esthétique, l'élément objectif de la sensation garanti
par la forme d'espace, et l'élément subjectif incarné dans le
plaisir ct la peine. Les analyses précédentes avaient pour but,
au contraire, de montrer que la réceptivité devait être définie
par la formation de moi locaux, par des synthèses passives de
contemplation ou de contraction, qui rendent compte à la fois
de la possibilité d'éprouver des sensations, de la puissance de
les reproduire et de la valeur de principe prise pnr le plaisir.
Mais à part.ir de la synthè3e passive apparait un double
développement, dans deux direclions très différentes. D'une

1. Daniel LAGACHE a examiné la possibilité d'appliquer le concept psycho


logique d'habitude à l'inconscient el à la répéliUon dans l'Inconscient (mais il
semble alors que la répétition soit considérée dans la seule perspective d'une
mallrise des tensions) :cr. Le problème du transfert, llevue (ran,aise de p1ycha·
na/ys~, janvier 1952, pp. 84·97.
LA RJ!PltTITJON POUR ELLE-MEME t8t

part une synthèse active s'établit sur la fondation des synthèses


passives : die consiste à rapporll'r l'excitation liée à un objet
posé comme reel el comme terme de nos actions (synthèse de
recognition, qui s'appuie sur la synthèse passive de reproduction).
C'est l'épreuve de réalité dans une relation dite • objectale •
qui définit la synthèse active. Et, précisément, c'est. selon le
principe de réalité que le Moi tend à « s'activer ~. à s'unifier
activement., a ras~embler tous ses pt'Lits moi pas~Hs composants
et. contemplanls, ct à se disLÎnf3UCr topiquemenL du Ça. Les moi
passifs étaient déjà des intégralions, mais, comme disent les
mathématiciens, des intégrations seulement locales ; le moi
actif est tentative d'intégration globale. Il serail tout à fait
inexact de considérer la position de réalité comme un effet
produit par le monde extérieur, ou même comme le résultat
des échecs rencontrés p:lr la synthese passive. Au contraire,
l'épreuve de réalité mobilise et anime, inspire toute l'activité
du moi : non pas tant sous forme d'un jugement négatif, mais
sous la forme du dépassement de la liaison vers un u substantif »
qui sert de support au lien. Il serait inexact aussi de considérer
le principe de réalité comme s'il s'opposait au principe de plaisir,
le limitait ct lui imposait des renoncements. Les deux principes
sont dans la même foulée, bien que l'un dépasse l'aulrP. Car les
renoncements au plaisir immédiat sont déjà compris dans le
rôle de principe auquel accède le plaisir lui-même, c'est-à-dire
dans le rôle que prend l'idée de plni~ir par rapport à un passé
et un futur. On ne devient pas principe sans avoir des devoirs.
La réalité el les renoncements qu'elle nous inspire ne font que
peupler la marge ou l'extension acquise par le principe de plaisir,
et le principe de réalité ne fait. que déterminer une synthèse
active en tant que fondée sur les synthi>scs passives pr~cédeutes.
Mais les objet.s réels, l'objet posé comme réalité ou support du
lien, ne const.itucnt pas les seuls objets du moi, pas plus qu'ils
n'épuisent l'ensemble des relations dites objectales. Nous distin~
guions drux dimensions simultanées : c'est ainsi que la synthèse
passive ne sc depasse pas vers une synthèse active, sans s'appro-
fondir aussi dans une autre direction, où elle demeure synthèse
passive ct contemplative, tout en se servant de l'excitation li(;e
pour atteindre autre chose, mais d'une autre manière que celle
du principe de réalité. Bien plus, il apparatt que jamais la syn-
thèse active ne pourrait se construire sur la synthèse passive si
celle-ci ne persistait simultanement, ne se développait en même
temps pour son compte, et ne trouvait une nouvelle formule, à
la fois dissymétrique et complémentaire de l'aclivité. Un enfant
.. DIFFÉRENCE ET R~PÉTIT/ON

qui commence à marcher ne se contente pas de lh~r des excitations


dans une synlhi,~c passive, même à supposer qun ces excitations
soient endogi~nes ct naissent de ses propres mouvrments. On n'a
jamais marché de manière endow:~nc . D'une p<~rl, l'enranl dépasse
les excitations Ji,"·l's vers la position ou l'intenlionnalilé d'un objet,
par exemple la mùre comme bul d'un (dTort., terme à rejoindre
activement • cn réalité B, par rapport auquel il mesure ses échecs
el ses succès. Mai:-; d'aulre part el m même lemp$, l'enfant sc cons-
titue un aul re objet, un toul autre lype d'objet, objet ou foyer
uirluel qui viclll rt!gler el compenser les progrès, les éciH~cs de son
activité réelle : il mel plusicurl! doigts da.ns sa bouche, entoure ce
foyer de l'autre bras, ct apprt;cic l'ensemble de la situation du
point de vue de celte mère virlucllc. Que le reganl de l'cnfnnl soil
l.ourné vers la mi~re reelle, que l'objet virt uel soit le terme d 'une
apparente aclivil!! (le suçolenwnl par exemple), risque d'inspirer
ù l'observateur un jugement erroné. Le suçotemcnl n'est agi que
pour fournir un objet virtuel à contempler dans un a pprofondis-
sement de la synthèse possiw ; inversement la mère réelle n'est
contemplée que pour servir de but à l'action, cl de critère à
l'évaluation de l'action dans une synthèse active. Il n'est pas
sêrieux de parl<'r d'un égocentrisme de l'enfant. L'enfant qui
commence à manier un livre par imitation, sans Stlvoir lire, ne se
trompe jamais: ille mel toujours ;i l'envers. Comme s'ille tendait
à autrui, terme rrcl de son activiU·, en même ll'rnps qu'il en saisit
lui-même l'envers comme foyer virtuel de sa passion, de sa
contemplation approfondie. Des phénomènes très divers comme
le gauchisme, l'(·eril ure en miroir, certaines formes de Légaiemrnl,
certaines stéréotypies, pourraient s'expliquer :i partir de cette
dualité des foyers dans le monde enfantin. Mais l'important est
ljUC ni l'un ni l'autre ùes deux foyers n 'est le moi. C'est dans une
même incompréhension q ue l'on interprete les conduites de l'en-
fant comme relevant d'un prétendu • égocentrisme », ct qu'on
interprétait le n arcissisme enfantin comme excluant la contem-
plation d'autre chose. En vérité, à partir de la synLhèsc passive
de liaison, à parlir des exci~tions liées, l'nnfan t se construit sur
une double séri(!. Mais les deux series sont objcclalcs : celle des
objets réels comme corrélats de la synthèse active, celle des objets
virt uels comme corrélals d'un approfondissement de la synthèse
passive. C'est en contemplanlles foyers virtuels que le moi passif
approfondi sc remplit maintenant d 'une imago! narcissique. Une
série n'existerait pas sans l'autre ; el pourtant elles ne se ressem-
blent pas. C'csL pourquoi Henri Maldiney, analysant par exemple
la démarche de l'enfant, a raison de dire que le monde enfanlin
LA RtPtTJTJON POUR ELLE-MP.ME ...
n'est nullement circulaire ou égocf'ntrique, mais dtiptique, à
double foyer qui diffère en nature, tous deux objectifs ou objec-
taux pourtanll. Peut-être même, d'un foyer ù l'<lutre, rn vertu
de leur dissemblance, se forment un croisement, une torsion, une
hèlice, une forme de 8. Et le moi. qu'est-il, oû est-il, dans sa
distinction topique avec le Ça, sauf au crois<'ment du 8, au point
de jonction des d<'ux cercles dissym!-lriques qui se couprnt, le
cercle des objets réeb et celui dt"s objets ou foyers virtuels ?
C'est à cette dualité de deux séries corrélatives qu'on doit
rattacher la différenciation des pulsions de conservation et des
pulsions sexuelles. Car les premières sont inséparables de la
constitution du principe de réalité, de la fondation de la synthèse
active et du moi j:l"lobal actif, des rapports avec l'objet réel
appréhf'ndé comme sati~faisant ou menaçant. Les secondes ne
sont pas davantage sùparahlcs de la constitution des foyers
virtuels, ou de l'approfondissement de la synthèse passive et du
moi passif qui leur correspondent : dans la sexualité prégt;nilale,
les ac! ions sont toujours des observations, des contemplations,
mais le contemplt\, l'observt:, c'est toujours un virtuel. Que les
deux séries n'existent pns l'une sans l'autre, signifie qu'elles ne
sont pas seulement complt!mentaircs, mais s'empruntent. et s'ali-
mrntent l'une à l'autre, en vertu de leur dissemblance ou de leur
différence de nature. On constate it la fois que les virtuels sont
prélevés sur la série des réels, el qu'ils sont incorporés dans la
série des réels. Ce prélèvement d'abord implique une isolation ou
un suspens, qui fige le réel afin d'en extraire une pose, un aspect,
une partie. Mais cette isolation est qualitative; elle ne consiste
pas simplement à soustraire une partie de l'objet réel; la partie
soustraite acquiert une nouvelle nature en fonclionnant comme
objet virtuel. L'objet virtuel est un objet partiel, non pas simple-
ment parce qu'il manque d'une partie restée dans le réel, mais en
lui-même et pour lui-même, parce qu'il se clive, se dédouble en
deux parties virtuelles dont l'une, toujours, manque à l'autre.
Bref, le virtuel n'est pas soumis au caractère global affectant les
objets réels. Il est, non seulement par son origine, mais dans sa
nature propre, lambeau, fragment, dùpouille. Il manque à sa
propre identité. La bonne et la mauvaise mère, ou le père sérieux
et le pCre de jeu suivant la dualité paternelle, ne sont pas deux
objets partiels, mais le m~me en tant qu'il a perdu son identité
dans le double. Alors que la synthèse active dépasse la synthèse

1. Cf. Henri MALDINEY, Le Moi, cours re&um~, Bulletin Faculté de Lyon,


l967.
DIFFÉRENCE ET RÉPÉTITION

passive vers des intégrations globales cL la position d'objets


totalisablcs identiques, la synthèse passive en approfondissant
se dépasse elle-même vers la contemplation d'objets partiels qui
restent non totalisables. Ces objets partiels ou virtuels se retrou-
vent aussi hien, à des titres divers, dans le bon el le mauvais objet
de 1\lt<l.il.nie Klein, dans l'objet « transitionnel n, dans l'objet-
fétiche, et surtout dans l'objet a de Lacan. Freud pvait moptré
de façon définitive comment la sexualité prégénitale consistait
en pulsions partielles préltvées sur l'exercice des pulsions de
conservation; un tel prélèvement suppose la constitulion d'objets
eux-mêmes parliels fonctionnant comme autant de foyers vir-
tuels, pôles touj ours dédoublés de la sexualité.
Inversement, ces objets virtuels sont incorporés dans les
objets réels. Ils peuvent correspondre en ce sens à des parties du
corps du sujet, ou d'une autre personne, ou même â des objets
très spéciaux du type jouet, fétiche. L'incorporation n'est nulle-
ment une identification, ni même une introjection, puisqu'elle
déborde les limites du sujet. Loin de s'opposer à l'isolation,
elle en est complémentaire. Quelle que soit la réalité où s'incorpore
l'objet virtuel, il ne s'y intègre pas : il y est plut!)t planté, fiché,
et ne trouve pas dans l'objet réel une moitié qui le comble, mais
témoigne au contraire dans cet objet de l'autre moitié virtuelle
qui continue à lui manquer. Quand Melanie Klein montre combien
le corps maternel contient d'objets virtueb, il ne faut pas
comprendre qu'il les totalise ou les englobe, ni les possède, mais
plutôt qu'ils sont plantés en lui, comme les arbres d'un autre
monde, comme le nez chez Gogol, ou les pierres de Deucalion.
Il n'en reste pas moins que l'incorporation est la condition sous
laquelle les pulsions de conservation et la synthèse active qui
leur correspond peuvent, avec leurs propres ressources et à leur
tour, rabattre la sexualité sur la série des objet s réels et l'intégrer
du dehors au domaine régi par le principe de réalité.
L'objet virtuel est essentiellement passé. Bergson , dans
Matière et mémoire, proposait le schéma d'un monde à deux
foyers, l 'un réel et l'autre virtuel, dont émanaient ù'une part. la
série des« images-perceptions», d'autre part la série des • images-
souvenirs •, les deux s'organisant dans un circuit sans fin. L 'objet
virtuel n'est pas un ancien présent; car la qualité du présent, et
la modalité de passer, affectent maintenant de manière exclusive
la série du réel en tant. que constituée par la synthèse active.
Mais le passé pur tel qu'il a été defini précédemment, comme
contemporain de son propre présent, préexistant au présent. qui
passe et faisant passer tout présent, qualifie l'objet virtuel.

liio
LA R:éPÊTITION POUR ELLE-MEME tl5

L'objet virtuel est un lambeau de passé pur. C'est du haut de


ma contemplation des foyers virtuels que j'assiste ct préside à
mon présent qui passe, et à la succession des objets réels ou ils
s'incorporent. On en trouve la raison dans la nature de ces foyers.
Prélevé sur l'objet réel présent, l'objet virtuel diffère en nature
avec lui ; il ne manque pas seulement de quelque chose par rap-
port à l'objet réel dont il se soustrait, il manque de quelque chose
en lui-même, étant toujours une moitié de soi-même, dont il pose
l'autre moitié comme différente, absente. Or cette absence est,
nous le verrons, le contraire d'un négatH : éternelle moitié de soi,
il n'est là où il est qu'à condition de ne pas être ou il doit être.
Il n'est là où on le trouve qu'à condition d 'être cherché où il
n'est pas. A la fois il n'est pas possédé par ceux qui l'ont, mais il
est eu par ceux qui ne le possèdent pas. Il est toujours un • élail •-
En ce sens nous paraissent exemplaires les pages de Lacan, assi·
milant.l'objet virt.uel à la lettre volée d'Edgar Poe. Lacan montre
que les objets réels en vertu du principe de réalité sont soumis à
la loi d'être 011 de ne pas être quelque part, mais que l'objet
virtuel au contraire a pour propriété d'être el de ne pas être là
où il est, où qu'il aille : (Ce qui est caché n'est jamais que ce qui
manque à sa place, comme l'exprime la recherche d'un volume
quand il est égaré dans la bibliothèque... C'est qu'on ne peut
dire à la lettre que ceci manque à sa place que de ce qui peut en
changer, c'est-à-dire du symbolique. Car pour le réel, quelque
bouleversement qu'on puisse y apporter, il y est toujours et en
tout ct~s, il l'emporte collé à sa semelle, sans rien connnitre qui
puisse l'en exiler »1 • Jamais on n'a mieux opposé le présent qui
passe, ct qui s'emporte avec soi, au passé pur dont l'universelle
mobilité, l'universelle ubiquité, fait passer le présent, et perpé-
tuellement diffère de soi-même. L'objet virtuel n'est jamais
passé par rapport à un nouveau présent; il n 'est pas davantage
passé par rapport à un présent qu'il a été. Il est passé comme
contemporain du présent qu'il est , dans un présent figé ; comme
manquant, d'une part, de la partie qu'il est d 'autre part. en même
temps; comme déplacé quand il est à sa place. C'est pourquoi
l'objet virtuel n'existe que comme fragment de soi-même : il
n'est trouvé que comme perdu- il n'existe que comme retrouvé.

1. Jacquet LACAl'l, Le sl!:minaire sur la lettre volée (Eerill, Edllions du Seuil,


p. 25). Ce texte est sans doute celui où Lacan développe le plus profondément
sa conception de ln répétition- Certains disciple~ de Laenn onl fort insisté sur
ce thème du • non identique •, et sur le rapport de la dltférence ct de la répé-
tition qui en découle :cf. J.-A. 1\lu.LP.R, La auture; J .-C. MILNEn, Le point dll
signiflanl; S. LECLAIRE.L Les éléments en Jeu dane une psyehanalytc, in Cahitr&
ptJUl' l'ana/gre, no• 1, ;s et 5, 1966.
136 DIFFÉRENCE ET R ÉPi!TIT/ON

Ln perle ou l'oubli ne sonl pas ici des dél!!rminalions qui doivent


êlre surmontées, mais désignent au contraire la nature objective
de ce qu'on retrouve au sein de l'oubli, cl en tant que perdu.
Contemporain de soi comme présent, étant à lui-même son propre
passé, préexistant à tout présent qui pnsse c.lans la série réelle,
l'objet virtuel est du passé pur. Il est pur frn~mcnt, el fragment de
soi-même; mais comme dans l'expérience phy:Siquc, c'est l'incor-
poration du pur fragment. qui rait changer la qualité, et passer
le présent dans la série des objets réels.
Tel est. le lien d'~rôs ave-; Mnémosyne. ~rôs arrache au passé
pur des objelc; virtuels, il nous les donne à vivre. Sous l ous les
objets virtuels ou partiels, Lacan découvre le « phallus u comme
or~anc symbolique. S'il peut donner ceLle r.xtension au concept
de phallus (subsumer lous les objets virtuels}, c'est parce que ce
concept comprend ellectivement les caractères précédents :
témoigner de sa propre absence, et de soi comme pnsl'é, èlre
essentiellement déplacé par rapport à f>Oi-mème, n'être t rouvé
que comme perdu, existence toujours fragmentaire qui perd
l'identité ùan8 le double - puisqu'il ne peut être cherché et
découvert que du côté de la mère, cl qu'il a pour propriété
paradoxale de changer de place, n'étant pas possédé par ceux
qui ont un u pénis •. et pourtant étantl'u par celles qui n'en ont
pas, comme le montre le thème de la castration. Le phallus sym-
bolique ne si~;nifie pas moins le mode érotique du passé pur que
l'immémorial de la sexualité. Le symbole est le rragmenlloujours
déplacé, valant pour un passé qui ne rut jamais présent : l'objet
- x . Mais que signifie celte idée, que les objets virtuels renvoient
en dernière in~tance à un élément lui-meme symbolique ?
Sans doute est-ce t.oul le jeu psychannlytique, c'est-à-dire
amoureux, de la répétition qui se trouve en cause. La question
est de savoir si l'on peut concevoir la rêpélition comme s'ciTee-
tuant d'un présent à un autre, l'un actuel et l'autre ancien, dans
ta série réelle. En ce cas, l'ancien présent jouerait. le rôle d'un
point complexe, comme d'un terme ullime ou originel qui
resterait à sa place et exercerait un pouvoir d 'altraction : c'est
lui qui fournirait la chost à répéter, c'est lui qui conditionnerait
tout le pro~cssus de la rêpétilion, ma is en ce sens il en serait
indépendant. Les concepts de fixation et de régression, et aussi
de trauma, de scène originelle, expriment ce premier élément.
Dés lors le processus de la rcpétilion se conformerait en droit au
modèle d'une répëlition mntêrielle, brule ct nue, comme répé·
t ilion du même: l'idée d'un« automatisme» exprime ici le mode
de ln pulsion fixée, ou plutôt de la répétition conditionnée par la
r
LA RÉPÉTITION POUR ELLE-MfiME

fixation ou la ré!,'l'Cssion. Et si ce modèle matériel est en fait


troublé et recouvert par toutes sortes de déguisements, mille
travestis ou déplacements qui distinguent le nouveau présent de
l'ancien, c'est seulement d'une manière secondaire, bien que
nécessairement fondée : ln déformation dans la plupart des cas
n'appartiendrait. pas à la fixation ni à la répétition même, mais
s'ajouterait. à elles, se superposerait, viendrait nécessairement
les vêtir, mais comme du dehors, s'expliquant par le refoulement
qui traduit le conflit (dans la répétition) du répétiteur avec le
répété. Les trois concepts très di!Térents de fixation, d'automa-
tisme de répétition, et de refoulement, témoignent de celte
di~lribution entre un terme supposé dernier ou premier par
rapport à la répétition, une répétition supposée nue par rapport
aux déguisements qui la recouvrent, et les déguisements qui s'y
ajoutent nécessairement par la force d'un conflit. Même et
surtout la conception freudienne de l'instinct de mort, comme
retour à la matiêre inanimée, resle inséparable à la fois de la
position d'un terme ultime, du modèle d'une répétition maté-
rielle et nue, du dualisme conflictuel entre la vie et la mort. Il
importe peu que l'ancien présent agisse non pas dans sa réalité
objective, mais dans la forme où il a été vécu ou imaginé. Car
l'imagination n'intervient ici que pour recueillir les résonances
el assurer les déguisements entre les deux présents dans la série
du réel comme réalité vécue. L'imagination recueille les traces
de l'ancien présent, elle modèle le nouveau présent. sur l'ancien.
La théorie traditionnelle de la contrainte de répétition en psy-
chanalyse resle essentiellement réaliste, matérialiste, el subjec-
tive ou individualiste. Réaliste, parce que tout se « passe » entre
présents. Matérialiste, parce que le modèle d'une répétition
brute automatique reste sous-jacent. Individualiste, subjective,
solipsiste ou monadique : parce que l'ancien présent, c'est-à-dire
l'élément. répété, déguisé, elle nouveau présent., c'est-à-dire les
termes actuels de la répétition travestie, sont seulement consi-
dérés comme des représentations du sujet, inconscientes et
conscientes, latentes et manifestes, re foulantes et refoulées. Toute
la théorie de la répétition se trouve ainsi subordonnée aux
exigences de la simple représentation, du point de vue de son
réalisme, de son matérialisme et de son subjectivisme. On soumet
la répétition à un principe d'identité dans l'ancien présent, et à
une règle de ressemblance dans l'actuel. Nous ne croyons pas que
la découverte freudienne d'une phylogenèse, ni la découverte
jungienne des archétypes, corrigent les insuifisanccs d'une telle
conception. Même si l'on oppose en bloc les droits de l'imaginaire
t38 DIFPI!RENCE ET RtPtTJTlO.V

aux faits de la réalité, il s'agit encore d'une « ré alite! n psychique


considérée comme ultime ou originelle ; même si l'on oppose
l'esprit A la matière, il s'agit encore d'un esprit nu, dévoilé, assis
sur son identité dernière, appuyé sur ses analogies dériv.:\cs ;
même si l'on oppose à l'inconscient individu(') un inconscient.
collectif ou cosmique, celui-ci n'agit que par son pOU\'OÎr d 'ins-
pirer des représentations à un sujet solip.c:i~l~. fùt -il le sujet
d 'une culture ou du monde.
On a souvent :-ouligné les difficullés de pcn:<er le proce:o:<us
de la répétition. Si l'on con~idère les deux pré:<enb, les deux
scène:; ou les deux événement-S (l'infnnl.ile ct. l'adulte) dans lt>ur
r~alilti séparée par le Lemps, comment J'ancien p résent pourrait-
il ngir li distance sur l'acluel. ct le modeler, alors qu'il doit cu
recevoir rétrospectivement toute son e llicacité ? Et~~ l'on invoque
le~ opérations imaginaire~ indispcnsnbles pour combler l'espace
de lemps, comment ces opér:.tions n'ab~orberaicnl-cllcs pns i1
la limite toute la réalité des deux présent!~, ne Jai~s11 nt subsisl('r
la répétition que comme l'illu~io11 d'un sujet solipsiste ? Mois
s'il est vrai que le~ ùeux present~ ~ont. successifs, à une distance
variable dans la série des réel:;, ils forment plutôt dm:c st'rits
rtrll~s cor:risfantes par rapport â l'objet t•irlutl d'1mt aulre nnfurt,
qui ne cesse de circuler et de se rléplacer en elle!\ (même ~i Je~
pe~onnages, les sujeb qui effectuent les position~. les termes
et le~ rapports de chaque série restent pour leur compte lemporcl-
lement t.lislincts). La répétition ne sc constitue pas d'un présent
è un autre, mais entre les deux 11éries coexistantes que ces
présenl<t forment en fonction de l'objet virtuel (objet = :r).
C'est parce qu'il circule constamment, t oujours déplacé pnr
rapport à soi, qu'il determine dnn~ les deux !'.éries réelles oil
il apparnil, soit entre les deux présent!', des transformations de
termes et des modifications de rapports imaginaires. Le dépla-
cement de l'objet virtuel n'est donc pas un déguisement parmi
les autres, il est le principe dont découle e n réalité la répétition
comme répétition déguisée . La répétition ne se constitue qu'avec
et dans les déguium~nfs qui affectent les termes et les rapports
dei séries de la réalité ; mais cela , parce qu'elle dépend de l'objet
virtuel comme d'une instance immanente dont Je propre est
d 'abord le déplacement. Nous ne pouvons pas, dès lors, considérer
que le déguisement. s'explique par le refoulement. Au contraire,
c'est parce que la répétition est nécessairement déguisée, en
vertu du déplacement caractéristique de son principe déter-
minant, que le refoulement se produit, comme une conséquence
portant sur la représentation des présents. Freud le sentait
LA RtPJlTJTJON POUR ELLE-!t1~ME til

bien, quand il cherchait une instance plus profonde que celle


du refoulement, quitte a la concevoir encore sur le même mode,
comme un refoulement dit • primaire n. On ne répète pas parce
qu'on refoule, mais on refoule parce qu'on répète. El, 1:c qui
revient au mème, on ne déA"uise pa~ parce qu'un rdoult~, on
refoule parce qu'on déguise, ct l'on dégui~e en vert u du foyer
déterminant de la répétition. Pas plus que le déguisement n'est
second par rapport à la répétition, la répétition n'est seciJnde
par rapport à un terme fixe, supposé ultime ou originaire. Car
si les deux présents. l'ancien et l'acluel, fr,rmcnl tlcux ~;éries
coexistantes en fonction de l'objd virtuel qui ~e déplace eu elles
ct. par rapport. à soi, aucune dt us deux titrits ne peul plus ilre
déûgnte comme l'originelle ou comme la dérivée. EllelS melt.ent
en jeu Jes t.crme,; et des sujet.s t.liver:;, rbu:- une inter.-ubjeclivité
complexe, chaque sujet. devant son rôle el sa fonction tians sa
~érie à la position intemporelle qu'il occupe par rapport à l'objet
virtuel•. Quant à r.et objet lui-même, il ne peut pas davnnlage
être traité comme un terme ultime ou ori~inel : ce serail lui
rendre une place fixe el une identité à laquelle toute sa n11lure
répugne. S'il peut être • identifié • au phallus, c'est seulement
dans la mesure ou celui-ci, t~elon les expre;;sions de Lacan,
manque toujours a sa place, manque à son identité, manque a
sa representation. Uref, il n'y a pas de terme ultime. no!\ amours
ne renvoient. pas à la mère ; simplement la mère occupe dans
la :;érie constitutive de notre prê~ent une certaine place par
rapport à l'objet virtuel, qui t!sl nécessairement remplie par
un autre personnage dans la série qui constitue le présent d'une
autre subjectivité, compte tenu toujours des déplacement.s de
cet objet = x. Un peu comme le héros de la Recherche, en
aimant sa mère, répète déj• l'amour de Swann pour Odette.

1. L' existence des stries est d~gag~e par LACAN dans deux lexle•l~• impor-
tante : la Ltltre volh, p~cédemmenl cil~e ( 1•• a~rie : • roi-reiue·minbt re •,
~· ~rie : • police-minisLTe-Dupin J ; el Le mylht individu~( du névrou, C.D.U.,
(;()ffirnentaire de • l' homme aux rata • (lea deux wiea, paternelle el nliale, quJ
melttnl en jeu dans des situations difT~rentrs la detlr, l'ami, la femme pau,·re
ella femme riche). l .es ~lémrnla et rf"la tions dans chaq ue strie sont dHtrmin~
en fonction de leur puti liun par rappurt a l'obje t virtuel t oujoun dtplact : la
JeUre dana le premier exemple, la delle dans le second.- • Ce n'eal pli leule·
ment le sujet, mais les sujeh prill dnna leur inlenubjec tivit~ qui prennent la
file.. , J.e f11\plaeemenl dU ~~~ni0aul dt\lr.nnine lell SUjell d Bfl8 Jt:Unl Kclea 1 oi&IIS
leur dealin, tians leun relus, dana leu!'! oveu~lementa, dana leur 1ueeh el dans
leur 1ort, nonobstant leurs dona innt'8 el leur acqui8 social, a~n& tgnrd pour le
caract<lre ou )f! sexe... • l f..'aU$, p . JO.) Ainsi se définit un inconscirnl Inter·
aubjeeUI qui ne se rêduil ni a un incon-'Cienl individue 1 ni a un inrunliCient
colleclif, el par rapport auquel c.m ne peul plus asaigner une 5érie commr ori-
lfinelle et l'autre comme dérivée ~ bien que Lacan continue a employer cee
terme1, eemble-t·il, par commodlt6 de langage),
JIIFFEIWNCI:.' l\'T Rtl'/~1'/TJON

Lc)1 personnn~r~ parenlnux rw sont pn~ le.~ trrmrs ultime.~ d'un


sujd, mnis les nl\ly(~ns-lcrmc~ d'une intcr~ubjecl.ivité, les formes
de communication rt de dé{:!uh•emt>nl d'uuc ~r.rie à une a utre,
pour des sujets différents, en lnnt. que t'(~>< formes sont déter-
minées par le transport. dr. l'objet virtuel. n~! rri ùrc Ir~ nwsqucs
il y n donc cncorc des masque~, eL le plu~ cnrhé. c 'c~ l encore
une cac hcllc . à l'infini. Pus d 'autre illu:-:i(lll que cf'lle de démas-
qUt~r quelque chnsc ou quelqu'un. Le phallu ~. orf?anr ~ymbo­
Jiqm: de la répétition, n 'c,;t pas moins un masque qu'il n'est
lui-même ('aché. c·~t que le masque " deux !'Cil~. « Donne-moi,
j e l 'en prie , do nne-moi... quoi donc ? un a ut re m osquc. » Le
ma!'qur signifie d '::~bord le dtyuisemenl qui nllect<' im:>l!inni-
remenl les lcmtcs et rapport~ tic deux série.~ réelles corxisl antes
en droit ; m:~is plus proCondément, il ~i~ni fic le déplaumtt~l qui
allccle es~entirllement l'objet virt uel :-;ymbolique. dl4ns !loll série
comme dan!' le~ séries réelles où il ne cc~!'C d e circuler . (Ain:-;i le
déplacement qui f<t il correspondre les yeux ctu porteur a vec 1:~
bouche du masque, ou qui ne lni~se v oir le vi~nJ?e du porteur
que comme un corps sans tête, quille à Ct~ qu'une tête l'C dessine
à son tour sur Ct' corps.)
La répét.ition dnrt>; son e.~~ence est clone l'ymboliquc, ~piri­
tuelle, intcr~uhjl'ctive ou monadologiqu~:. Une dernière r.omé-
quence en décoult>, concernnnt la nature de l'inconscient. Les
phénomenes de l'inconscîenl ne se laisr;enl p M comprt'ndrc sous
la forme trop simple de l'opposition ou du conflit. Ce n'est pas
seulement la tht'!orie du reiuulcmenl, mni~ le dualil'mc dnns la
théorie des pubions qui favorise chez Freud le primot. d'un
modèle conflictuel. Pourt:wt les conflit~ l'OUt la ré~ultnnlc de
mécanismes diflérenticls autrement su toi ill' (déplacenacnls et
d~.~uiscments). Et si les forets entrent naturellement. d:ms des
rapports d'opposition, c'est à partir d'élémt>nls dillérentiels
exprimant une instance plus pro[onde. Le négatif en général,
sous son double aspect de limita tion el 1l 'opposition , nous a
paru second par ra pport à l'instance des pr()b li'mes et dt~s ques-
t ions : c'est dire à la fois que le nêgalîf ex prime seulemen t. dans
la conscience l'ombre de questions et de problèmes fondamenta-
lement inconscients, el qu'il emprunte son pouvoir npparent
il la part inévitable du a faux • dans la p osition n a turelle de ces
problèmes eL que!'tions. Il e;;t vrai que l 'incon~cient. 1lé~ire, et
ne rait. que désirer. Mais en mrme temps que le dé~ir trouve le
principe de sa différence avec Je besoin d ans l'objet virtuel, il
apparaît non pns comme une puis~ance de négation, ni comme
l'élément d'une opposition, mais bien plutôt comme une force
LA li.ÉPJ!:Tl1ïU.\' POUR J::LLE-M:tME

de recherche, q uestiuun;ml c cl problt;nw l.i:.~ nl t-, qui se Mw•l(lppe


d~n ~ un autn· rlwmp que ct'lui du bt•:-tdu cl ch: la sali,,fndiun.
Le:-:. quc!'lio11~ d les problème;; ne ~ont pu!' de:< 11c\~~ ~ pt"•<· ulntif!',
qui rcl'lcr;ticnt ù ce til re tout ,.. f:1il pr<•vi~o irt·~ el nwrquer(licnt
l 'iguor~nœ nwmcntanéc d'un :.ujrl t'lllpirique. Cl· ~''''l des acles
vivanb, iuvt~::t i:-o;anl les ohjnl j,·il (•,. ~péciv lt>!' rlc• lïncon~cirn t ,
d e~liné<i à ,-urviHe à l'éiHt pru\·i.-oire ct. parth·! qui vllt·rle au
contraire Il':< réponses el le:: :::olulions . Lr:< prololi•mc:s " curres-
pondcul " avec le déguit.emt.•n l récipm que des lt•rme:: cl ra pports
qui con:;! ilucnl les ~:.éries de la réalité. Le$ que$l ions comme
sources de problèmes correspondent avec le dépl;ct·cmt•nt de
l'objet v irl uel en fonction d uqu t>l Ir:-:. l'éric!' ~c dénlop pent.
C'e!il parce <tu 'il sc confond avec son P~ p:wc de ciépl ~cem•~nt
que le pJwllu:<, eomme objet ,-irt uel. c:<t l ou jou r~ M~~i:? • ~c à la
place où il manque p3r des énigmes et de~ d~,·i udtl~~- !\lt:·me les
con llils d'Œdipe dépendent 1l'abord de la <Juesti<lll du Sphinx.
La nais:<anec el la murl, ln diflérrncc de:: !'('X(':<. so11l le~ lhl>mes
complexes de problème~ av:tnl ll 'ètn• le:; l ernH'~ ~impies d'oppo-
sition. (Av;~nt l'oppo~ition des ~exes, déterminée par !;1 po~~el'~ion
ou la priv~tion ûu péni.~. il y a la « que::t.ion » du plwllus qui
détermine dan~ ch~quc :<êril' la JlOsîlion di ITérenlidle de~ pcr~on­
nagc:,; sexué~.) Il ~c peut que, dan:; Ioule queslion, dans lout
problème, comme dnn~ leur tr:m~ccn d:lllce pnr rupporL HUX
réponl'C>', da11S leur imi.-lanrc il lr<IV<'rs lt•s ~tJluticon~. dan1< la
m:mière dont ib lli<!Îlll irnJit'ul leur btance proprt>, il y f<it for-
cllmcnL quelque chose <.le fou 1 •

1. s~rgc LECI.AIRE a esquis~é une lh~oric df' 1~ nê\"I OS!' cl df' la psychose f'n
rapport avt-r lu nnlinn de qu<·•li<m ,-,mme caltlj!orir fundaml'nla ll• or l'in-
cunscienl. 11 distingue t'n c~ sens Je rnodt dt qutst iun rhu l' hyli'riquc ( • suis-je
un Jwmmf' o u une frmme? • ) tl chr7. l'chsi'tll! t • suls·j •• m ort <ou ,·if? •: ; il
dis tiui!UI' aus~i la po~ition rPspccti\·(' di' la néHUSI' e t dr la psychos•• pur rnp·
port à rl' l.le instan rf" dt- la question. - t:f. Lo nwrl d~t lls la \"ÎI.' df' l'ol.sM~.
L <l psy(hunafysr, 11°2, 1!.1&6; A la tl'Chl't<'bl' dr• principts d 'lille r~ycho\hl'rapie
dt'S psychoses. E t'Oiu/ùm psyrhialri que, 1 1, 19i"o8. Crs n•ch<'tthl's ~ur ln Co rnu• t' t le
co ntenu d es q uestion!i vtcucs par Il' ma lade llf\11~ $f'mhll'nl d 'u nr ~randf' im por-
l aucc, el entrafnc>nl u ne révision d u r (•l<' d u 11\'J!atif r t elu rou flil d ans l"in<~~·ns­
cif'nl en ~t'nera!. l.à l'm'<>rc, l'llt·s o nt pour OI"ÎJ!ÎOI.' dts lndicntinns d l' .laccau<'S
LAC A!'< : sur h-~ lyprs de qul'slio n dans l' h ys térie f't l'<>l••l'~~i"n• cf. Errils,
PP- 303-304 ; e t sur le d ésir, sa clifTérl'nce awc 1.! tw~oin, son ra p port awc la
• drmande • el avt>c la • q u••,.lion •, pp. 6~i-630, (i!iQ-6\l:l.
l l n drs point• le~ plus imporl:•nts dl' ln th~urir <Ir Ju!lJ! n't'ta it-il pas dl'j:i là:
la force de. qut>slionnt'mt-nl • dans l'inron•cit·nt , la concl·pllcon dr l' in<"flnftiPn l
commt incon~citnt drs • prnJ.Ii·mrs •1'1 d1·s • thchrs • 1 Jl"l'<: <'Il t irait lu COIISé-
qurnce : la d~couvcrle d 'un prort's de rlifTt\rr uda ticm, p lus prr>fond 'lill' lrs
opposition~ rl'sullanlt-s rer. I.e m11i ri /'inrun,triml ). Il rsl \"nli qur Fn~Tt• rri·
tiqur violt-mmt>nl ct• point df' vue : clans J.'hnmmP <111:7: /omps, ~ Y, ni• il main-
tient 'lill' l'rufnut Ill' qurstinnnl' pas, muis M sin•. n'es t pas coonfronté à dt'a
tâches , mais è ùrs emoi~ regis par l't•pposili<m - e l aussi duns li<om, ~ Il, oil il
DIFFÉRENCE ET RÉP.ÊT/TJON

Il suffit que la question, comme chez Dostoïevski ou chez


Chestov, soit posée avec assez d'insistance pour faire taire toute
réponse au lieu d'en susciter. C'est là qu'elle découvre sa portée
proprement. ontologique, (non)-êlre de la question qui n e ~e réduit
pas au non-ètre du négatir. Il n'y a pas de réponses ou de solutions
originelles ni ullimes, seules le sont IP.s questions-problèmes, à la
faveu r d'un masque derrière t out masque ct d'un déplacement
derrière toute place. Il serait naïf de croire que les problèmes de
la vie et de la mort, de l'amour et de la dilTérence des sexes, soient
justiciables de leurs solutions et même de leur,; positions scienti-
fi ques, bien que ces posit ions ct solutions surviennent nécessai-
rement, doivent nécessairement intervenir à un certain moment
dans le courant du processus de leur doveloppcment. Les pro-
blèmes concernent l'ùterncl déguisement, les questions, l'éternel
déplacement. Les névropathes, les psychopathes explorent peut-
être au prix de leurs souffrances ce fond originel ultime, les uns
demandant CIJmment deplacer le probléme, les autres, où poser la
question. Précisément leur sou fTrancc, leur pathos, est la seule
rêponse pour une question qui ne cesse pas de se déplacer en elle-
même, pour un problème qui ne cesse pas de se déguiser en lui-
même. Ce n'est pas ce qu'ils disent ou ce qu'ils pensent, mais leur
vie, qui est exemplaire et qui les dépassent. Ils témoignent de
cette transcendance, et du jeu le plus extraordinaire du vrai et du
raux tel qu'il s'établit, non plus au niveau des réponses et solu-
tions, mais dans les problèmes eux-mêmes, dans les questions
elles-mêmes, c'est-à-dire dans des conditions telles que le faux
devient le mode d'exploration du vrai, l'espace propre de ses
déguisements essentiels ou de son déplacement fondamental : le
pseudos est ici devenu le pathos du Vrai. La puissance des ques-
tions vient toujours d'ailleurs que les réponses, et jouit d'un libre
fond qui ne se laisse pas resoudre. L'insistance, la t ranscendance,
le maintien ontologique des q uestions et des problèmes ne s'expri-
ment pas sous la forme de finalité d ' une raison suffisante (à quoi
bon ? pourquoi ?}. mais sous la forme discrète de la différence et
de la répétition : quelle différence y a-tril ? et « répète un peu ».

montre que Je noyau du rêve ne peut être qu'un dé$ir engagé dans un conflit
correspondant. Toutefois entre Jung el Freud. la discussion n'est peul-èlre
pas bien située, puisqu'ils'agit de savoir si l'inconsclenl peut ou non faire autre
chose que de désirer. En vérité, ne faut-il pu plutot demander si Je désir est
seulement une force d'npposilion, ou bien une force t out entière fondée dans
la puissance de la question ? !tlême le rêve de Dora, invoqué par Freud, ne se
laisse interpréter que dans la perspective d'un pr(lbleme (avec les deux séries
père-mère, M. K.-~tme K.) qui développe une question de forme hystérique
(avec la boite à bijoux jouant le rOle d'objet - z )•

....
LA RtPÊTITJO.Y POUR ELLE-MEME lU

La diiTérencr, il n'y en a jamais, mais ce n'est pns parce qu'elle


revient au même dans la réponse, c'est parce qu'elle n'est pas
ailleurs que 1l:ms la question, et dans la répétition de la question,
qui en assure le transport et le déguisement. Les problèmes et les
questions appartiennent. donc à l'inconscient, mais aussi bien
l'inconseient est par nature diiTt;rcnt.icl et itératir, sériel, problé-
matique et questionnant. Quand on demande si l'inconscient est.
en fln de compte oppositionnel ou différentiel, inconscient des
grandes forces en conflit ou des petits éléments en séries, des
grandes représentations opposées ou des petites perceptions dit-
f~rcnciécs, on a l'air de ressusciter d'anciennes hésitations, d'an-
ciennes polè!niques aussi, entre la tradition leibnizienne et la
tradilion kantienne. ;\lais si Freud dait tout â fait du cole d'un
poslkantisme ht;gélien, c'est-à-dire d'un inconscient d'opposition,
pourquoi rendrait-il tant d'hommage au lcibnizien Fechner, et à
sa finesse diiTèrcnlielle qui est celle d'un " symptomatologiste » ?
En vérité, il ne s'agit pas du tout de savoir si l'inconscient
implique un non-être de limitation logique, ou un non-être d'op-
position réelle. Car ces deux non-êtres sont de toute façon les
figures du nég-atif. Ni limitation ni opposition - ni inconscient
de la dégradation, ni inconscient de la contradiction - l'in-
conscient concerne les problëmcs ct questions dans leur difTêrence
de nature avec les solutions-réponses : (non)-être du probléma-
tique, qui r~cuse également les deux formes du non-ètre négatif,
celles-ci ne régissant que les propositions de la conscience. C'est
à la lettre qu'il raut prend re 1e mot célèbre' l'inconscient ignore
le Non. Les objets partiels sont les éléments des petites percep-
tions. L'inconscient est difTérenliel, el de petites perceptions, mais
par la mème il diffère en nature avec la conscience, il concerne
les problèmes et les questions, qui ne se réduisent jamais aux
grandes oppositions ou aux efTets d'ensemble que la conscience
en recueille (nous verrons que la théorie leibnizienne indique déjà
cette voie).
Nous avons donc rencontré un deuxième au-delà du principe
de plaisir, seconde synthèse du temps dans l'inconscient lui-même.
La première !lynthrse passive, celle d'Habitus, présentait la répé-
tition comme lien, sur le mode recommencé d'un présent vivant.
Elle assurait la fondation du principe de plaisir, en deux sens
complémentaires, puisqu'en resultaient à la fois la valeur générale
du plaisir comme instance à laquelle la vie psychique était
maintenant soumise dans le Ça, et la satisfaction particulière
hallucinatoire qui venait remplir chaque moi passif d'une image
narcissique de soi-même. La seconde synthèse est celle d'Érôs-
DlFF~RENCE ET R~PÉTJTJON

Mnémosyne, qui pose ln répétition comme géplacemenl el dégui-


sement, et qui fonctionne comme fondement du principe de
plaisir : il s'agil alors, en effet, de savoir comment ce principe
s'applique :\ ce qu'il régit, sous la condition de quel usage, au prix
de quelles limitations el de quels approfondisscnH·nl s. La rcpon.;;e
est donnée dans deux directions, l'une, celle d 'une loi de rcalilé
générale, d'après laquelle la premii·re synthèse pa ~sive sc dépasse
vers une synt hèse cl un moi aclifs, l'autre d':1près laquelle, au
cont raire, elle s'approfondît. dans une seconde synt hèse passive,
qui recueille la satisfacl.ion narcissique parliculii:re ct la rapporte
à la contemplation d'objets virtuels. Le principe de plaisir reçoit
ici de nouvelles conditions. tant à )'~gard d'une réalité produite
que d'une sexualité constit uee. La pulsion, qui sc délînissait
seulement comme excitalion liée, apparall maintenant so~ s une
forme di!Tércnciée : comme pulsion de conservation suivant la
ligne active de réalité, comme pulsion sexuelle dans cette nouvelle
profondeur passive. Si la première synthèse passive constitue une
a esthétique •. il est juste de délinir la seconde comme l'équivalent.
d'une « analytique "· Si la premit:~re synthèse passive est celle du
présent, la seconde est. du passé. Si la première se sert de la
répétition pour en soutirer une diiTérence, la seconde synthèse
passive comprend la difTérence au sein de ln répétition ; car les
deux figures de la différence, le transport et le travesti, le dépla-
cement qui afTecLe symboliquement l'objet virtuel, et les dégui-
sements qui afTectenl imaginairement les objets réels où il s'incor*
pore, sont devenus les ëlëmen~ de la répétition même. C'est
pourquoi Freud éprouve une certaine gêne à distribuer la difTé-
rence ella répétition du point de v ue d'~rôs, dans la mesure où
il maintient l'opposition de ces deux facteurs, ct comprend la
répétition sous Je modèle matériel de la différence annulée, tandis
qu'il définit Érôs par l'introduction ou même la production de
nouvelles difTérences1• Mais en !ait, la force de répétition d ' ~rôs
dérive directement d'une puissance de la différence, celle qu ' ~rôs
emprunte à Mnémosyne, ct qui afTccte les objets virtuels comme
autant de fragments d' un passe pur. Ce n 'est pas l'amnésie, mais
bien plulôl une hypermnésie, comme J anet. l'avait pressenti à
certains egards, qui explique le rôle de la répétition érolique et

1. Pour autant qu'Ert'ls implique l' unicm de deux corps cellulnires, el


introduit ainsi de nouvelles di((ümcu t•illlltl, • nous n'avons pas pu déceler
dans l'instinct seJ~>ue\ cette tendance à 1::1 rt<pHition dont la dtcou\'erte nous a
pennis de conclure è. l'existence d'instincts de mort • ( FREU D, Au·dclà du
principe de plaisir, trad, J4NKÉLÉ\'JTCJI 1 in Euais de p11fchanalyu, Pa)'Ut M.,
p. 70).
L A RÉPÉTIT/Oi"i POUR ELLE-llltlltE 145

sa combinaison avec la diiTércnce. Le« jamais-vu »qui caractérise


un objet toujours déplacé eL M~uisé plonge dans le tt déjà-vu n,
comme caractère du passé pur en général d'où cet objet est
extrait. On ne sait pas quand on J'a vu ni où, conformémrnt à la
nature objective du problt~matiquc; cl à la limite il n'y a que
l'étrange qui soit familier, ct seulement la différence qui se
répùte.
li est vrai que la synthèse d'Érôs et de Mnémosyne soullre
encore d'une ambiguïté. Car la série du réel (ou des pré~ents qui
passent dans le réel) el la série du virtuel (ou d'un passé qui
diiTère en nature avec lout présent.) forment deux lignes cir-
culaires divergentes, deux cercles ou mème deux arcs d'un même
cercle, par rapport à la première synthèse passive d'IIabilu~.
Mais par rapport à l'objet =x pris comme limite immanente de
la série des virtuels, et comme principe de la seconde synthèse
passive, ce sont les présents succe~sifs de la réalilé qui forment.
maintenant des séries coexistantes, des cercles ou même des
arcs d'un même cercle. Il e~L inévitable que les deux références
se confondent, et. que le passé pur retombe ainsi dans l'état d'un
ancien présent, fùt-il mythique, reconstituant l'illusion qu'il
était censé dénoncer, ressuscitant cette illusion d'un originaire
et d'un dérivé, d'une identité dans l'origine et d'une ressemblance
dans le dérivé. Bien plus, c'est Érôs qui se viL lui-même comme
cycle, ou comme élément d'un cycle, dont l'autre élément opposé
ne peut être que Thanatos au fond de la mémoire, les deux se
combinant comme l'amour et la haine, la construction et la
destruction, l'attraction et la répulsion. Toujours la même
ambiguïté du fondement, de se représenter dans le cercle qu'il
impose li ce qu'il fonde, de rentrer comme élément dans Je circuit
de la représentation qu'il délermine en principe.
Le caractère essentiellement perdu des objets virtuels, le
caractère essentiellement travesti des objets réels, sont les
puissantes motivations du narcissisme. Mais quand la libido se
retourne ou reflue sur le moi, quand le moi passif devient tout
entier narcissique, c'est en intériorisant la différence entre les
deux lignes, et en s'éprouvant lui-même comme perpétuellement
déplacé dans l'une, perpétuellement déguisê dans l'autre. Le moi
narcissique est inséparable non seulement d'une blessure consti-
tutive, mais des déguisements et déplacements qui se ti~scnt
d'un bord à l'autre, et constituent sa modification. Masque pour
d'autres masques, travesti sous d'autres travestis, le moi ne sc
distingue pas de ses propres bouffons, et marche en boitant sur
une jambe verte et une jambe rouge. Pourtant, on ne saurait
146 DIFFÉRENCE ET RÉPJ!TJTION

exagérer l'importance de la réorganisation qui ~c produit à ce


niveau, en opposition avec le stade précédent. d e la seconde
synthèse. Car, en même temps que Je moi po~s if devient nar-
cissique, l'activité doit être pensée, et nç peut l'être que comme
l'a ffection, la modification m ême que le moi na rcil'siquc tprouve
passivement pour son compte, renvoyant dès lors à la forme d 'un
Je qui s'exerce sur lui comme un • Autre •. Ce Je Slclif, mais
fêlé, n'est pas seulement la base du surmoi, il est le corrélat du
moi narcissique, passif et blessé, dans un ensemble complexe
que Paul Ricœur a bien nommé • cogito avorté •'· Encore n'y a-
t -il pas d'autre cogito qu'avorté, ni d'autre 5ujet q ue larvaire.
Nous avons vu précédemment que la fëlure du J e élail seulement
le lemps comme forme vide et pure , dégagée de :<rs con t enus.
C'est que le moi narcissique apparait bien dans Ir. t emps, mais ne
constitue nullement un contenu t emporel ; la libido narcissique,
le reRux de la libido sur le moi, a fait abstraction d e t out contenu.
Le moi narcissique est. plulôl le phénomène qui corre$pond à la
forme du temps vide sans ln remplir, le phénom ène ~<patîal de
cette forme en général (c'est ce phénomène d'espace qui se
présente de manière différente, dans la castration névrotique et
dans le morcellement psychotique). La forme du temps dans
le Je déterminait un ordre, un ensemble et une série. L'ordre
formel statique de l'avant, du pendant et de l'après marque
dans Je temps la division du moi narcissique ou les conditions
de sa contemplation. L'ensemble du lemps se recueille dans
l'image de J'action formidable, telle qu'elle est à la foill présentée,
interdite et prédite par le surmoi : l'action = a:. La série du
t emps désigne la confrontation du m oi narcissique divisé avec
l'ensemble du temps ou l'image de l'action. Le moi narcissique
répète une fois, sur le mode de l'avant. ou du déta ut, sur Je mode
du Ça (celle action est trop grande pour moi) i une seconde fois,
sur le mode d'un devenir-égal infini propre au moi id~al ; une
troisième, sur un mode de l'après q ui réalise la prédiction du
surmoi (le ça et le m oi, la condition et l'agent seront eux-mêmes
anéant is} ! Car la loi pra t ique eUe-même ne s ignifie rien d 'autre
que cette forme du Lemps vide.
Quand le moi narcissique prend la place des objets virtuels
et reels, quand il prend sur soi le dèplacem ent d es uns comme Je
déguisement des autres, il ne remplace p ns un conlcnu du lemps
par un autre. Au contraire, nous sommes ent rés dans la troisièm e
synthèse. On dirait que Je temps a abandonné tout. contenu mné·

1. Cf. Paul Rlcœvii,Dtrlnlfl'pNialion (Edlllontdu S.uii,IINI6), pp. 413-414.


LA RtPtTITION POUR ELLE-!dtME H1

moriel possible, et par là, brisé le cercle où l'enlratnait grôs. Il


s'est. déroulé, redresse, il a pris l'ultime figure du labyrinthe, le
labyrintnc en ligne droit.e qui est, comme dit I3orges, a invisible,
incessant ». Le temps vide hors de ses gonds, avec son ordre
formel el statique rigoureux, son ensemble écrasant, sa série
irréversible, est exactement l'inslinct de mort. L'instinct de
mort n'entre pas dans un cycle avec Érôs, il n'en est nullement
complémentaire ou antagoniste, il n'en est symétrique en aucune
façon, mais t~moigne d'une tout autre synthèse. A ln corrélation
d'Éros el de Mnémosyne, se substitue celle d'un moi narcissique
sans mémoire, grand amnésique, et d'un instinct de mort sans
amour, désexua)i!lé. Le moi narcissique n'a plus qu'un corps mort,
il a perdu le corps en même temps que les objets. C'est à travers
l'instinct de mort qu'il se réfléchit dans le moi idéal, et pressent
sa fin dans le surmoi, comme en deux morceaux du Je fêlé. Ce
rapport du moi narcissique el de l'instinct de mort, c'est celui
que Freud marque si prorondément, lorsqu'il dit que la libido ne
reOue pas sur le moi sans se désexualiser, sans [ormer une énergie
neutre déplaçable, capable essentiellement de se meUre au service
de Thanalos1 • ~fais pourquoi Freud ainsi pose-t-il l'instinct de
mort comme prt'exislanl à cette energie désexualisée, indépen-
dant d'elle en principe ? Pour deux raisons sans doute, l'une
renvoyant à la persistance du modële dualiste et conflictuel qui
inspire toute la théorie des pulsions, l'autre, au modèle matériel
qui préside à la théorie de la répétition. C'est pourquoi tantôt Freud
insiste sur la difTérencc de nature entre Érôs et Thanatos, d'après
laquelle Thanatos doit. être qualifié pour lui-même en opposition
avec Érôs ; tantôt sur une différence de rythme ou d'amplitude,
comme si Thanatos rejoignait l'étal de la matière inanimée, et
par là s'identifiait à celte puissance de répétition brute et nue,
que les différences vitales venues d'Éros sont supposées seulement
recouvrir ou contrarier. Mais de toute façon la mort, déterminée
comme retour qualitatif el quantitatif du vivant à cette matière
inanimée, n'a qu'une définition extrinsèque, scientifique et.
objective ; Freud refuse bizarrement toute autre dimension de la
mort, tout prototype ou toute presentation de la mort dans
l'inconscient., bien qu'il concède l'existence de tels prototypes
pour la naissance et. la castration*. Or, la réduction de la mort à

1. FRauo, Le Mol et le Ça, • Essais de psychanalyse • (lr. JANKÉLÉVITCU,


M. Payot}, pp. 212-214.
't. Jo'RI!.UD, Inhibition, rympMmt, angoiut (trad. Toii.T, 2• M., Presses Uni-
Yersilaire~~ de Fronce, 1968), pp. 53 sq. Il est d"aulanl plus !'!trange que Freud
"-'Proehe t. Rank de te faire une conccpüon trop objective de la naissan~.
UB DIFFtRENCE ET REPETITION

la dM.ermination objective de la matière manirrste ce préjugé


d'après lequel la répdition doit trouver son principe ultime dans
un modele mal<'riel indifférencic, par-delà les d''piacements cl
d éguisements d'une diiTérence seconde ou opposër. Mais en vérité
la structure de 1'inconscient n'est pas conflictuelle, oppositionnelle
ou de contradiction, elle est questionnante ct. prol.!l\matisante. La
r épétition n'est pas davantage puissance brute e t nur, par-dela
des déguisements qui viendraient l'affccler sccondairemenlcomme
autan t de variantes; elle se tisse au conl raire dans le déguisement,
dans le déplacement comme élèm cnts constit ut.ifs auxquels eUe ne
préexiste pas. La mort n'apparatl pas da ns le modélc objectif
d ' une matière indifférente inanimée, à laquelle le vivant « revien-
drait »; elle est présente dans le vivant, comme expérir nce sub-
jecliYe et différenciée pourvue d'un prototype. Elle ne répond
pas à un état de matière, elle correspond au contraire a une pure
forme ayant abjuré toute matière - la rorme vide du temps.
(El c'est lout il fait la mème chose, une monië:rc de remplir le
temps, que de subordonner la r épétition à l'identité cxlrinséque
d'une maliere morle, ou à l'identité intrinsèque d'une âme
immortelle.) C'est que la mort ne se réduit pas à la nùgation, ni
au négatif d'opposition ni au négatif de limilalion. Ce n'est ni la
limilnlion de la vie mortelle par la mat.ièrc, ni l'opposition d'une
vic immortelle avec la matière, qui donnent à la mort son proto-
type. La mort est plutôt la {orme derni~re du problc\matique,
la source des probli~mes et des question!!, la marque de leur pcr~
mancnce par-dessus toute réponse, le Où el Quand ? qui désigne
ce (non)-ètre où toute affirmation s'nlimcnte.
Blanchot disait bien que la morl a d eux aspects : l'un, per-
sonnel, qui concerne le Je, le moi, cl que je peux affronter da ns
une lutte ou rejoindre dans une limite, en tout cas rencontrer
dans un présent qui rail toul passer. Mais l'autre, é!.r nngement
impersonnel, sans rapport avec • moi •, ni présen t ni passé, mais
loujours à venir, source d 'une aventure multiple incessante dons
une question qui persiste : u C'est le fa it de mourir qui inclut un
renversement radical par lequel la mort, qui était la form e
extrême de mon pouvoir , ne devient pas seulement cc qui me
dessaisit en me jetant hors de mon pouvoir de commencer ct
mèmc de finir, mais devient ce qui est sans relation avec moi,
aans pouvoir sur moi, ce qui est dénu~! de toulc possibilité,
l'irréalilc de l'indéfini. Renversement que je ne puis me repré-
senter, que je ne puis même concevoir comme définitif, qui n'est
pas le passnge irréversible au-delà duquel il n'y a pas de retour,
car il est ce qui ne s'accomplit pas, l'interminable et l'incessant...
L A RÉPÉTITION POUR ELLE-MEME Ho9

Temps sans présent avec lequel je n'ai pas de rapport, ce vers


quoi je ne puis m'élancer, car en (lui) ;e
ne meurs pas1 je suis
déchu du pouvoir de mourir, en (lui) on meurt, on ne cesse pas cl
on n'en finit pas de mourir... Non pas le terme, mais l'intermi-
nable, non pas la mort propre, mais la mort quelconque, non pas
la mort vraie, mais, comme dit Kafka, le ricanement de son
erreur capitale... »1 • A confronlt>r ces deux aspects, on voit bien
que même le suicide ne les rend pas adéquats et ne les [ait pas
coïncider. Or, le premier signifie cette disparition personnelle de
la personne, l'annulation de celle di!Térence que représentent
le Je, le moi. DiiTérence qui était seulement pour mourir, et dont
la disparition peut être objectivement représentée dans un
retour à la maLi~~rc inanim\~e, comme c:liculée dans une sorte
d'entropie. Malgré les apparences, cette mort vit>nt toujours du
dehors, au moment même ou elle constitue la possibilité la plus
personnelle, et du passé, au moment même où elle est le plus
présent. Mais l'autre, l'autre ·visage, l'autre aspect, d~signe l'état
des différences libres quand elles ne sont plus soumises à la forme
que leur donnaient un Je, un moi, quand elles se développent
dans une figure qui exclut ma propre coherence au même titre
que celle d'une idcnlil\! quelconque. Il y a toujours un« on meurt»
plus profond que le «je meurs »,et il n'y a pas que les dieux qui
meurent sans cesse et de multiples manit>res; comme si surgis-
saient des mondes où l'individuel n'est plus emprisonné dans la
(orme personnelle du Je el du moi, ni même le sing-ulier, empri-
sonné dans les limites de l'individu - bref le mulliple insubor-
donné, qui ne se & reconnalt » pas dans le premier aspect. C'est
au premier aspect pourtant que renvoie toute la conception
freudienne ; mais c'est par la qu'elle manque l'instinct de mort,
et l'expérience ou le prototype correspondants.
Nous ne voyons donc aucune raison pour poser un instinct de
mort qui se di,;Linguerait d'Érôs, soit par une dilTérence de
nature enlre deux force~, soit par une diflérence de rythme ou
d'amplitude entre deux mouvements. Dans les deux cas, la
différence serait déjà donnée, et Thanatos indépendant. Il nous
semble, au contraire, que Thanatos ~e confond entièrement avec
la désexualisalion d'Érôs, avec la formation de celle énergie
neutre et déplaçable dont parle Freud. Celle-ci ne passe pas au
service de Thanatos, elle le constitue : il n'y a pas entre Erôs et
Thanatos une diflérencc an:Jlytique, c'est-a-dire déjà donnée,
dans une même u synlhè~e • qui les réunirait Lous deux ou les

1. MauriceBI.ANCHOT, 1."upactlil/éraire(N.R.F.,I955), p.I07, pp. 160·161.


150 DIFFÉRENCE ET RÉPÉTITION

Cerait alterner. Non pas que la difTérence soit moins grande; au


contraire, elle est plus grande, étant synthétique, précisément
pnrce que Thanatos signifie une tout autre synthèse du temps
qu'~rôs, d'autant plus exclusive qu'elle e~ t prélevée sur lui,
construite sur ses débris. C'est en mème temps qu'Érôs reflue
sur le moi - que le moi prend sur lui-même les tl égui~ements et
déplacements qui caraclérisaicnt. les objets, pour en faire sa
propre afTection mortelle - que la libido perd tout contenu
mnésique, et que le Temps perd sa figure circulaire, pour prendre
une forme droite impitoyable- et que l'instinct de mort appa-
ralt, identique à cette forme pure, énergie désexualisée de cette
libido narcissique. La complémentarité d e la libido narcissique
et de l'instinct de mort. définit la troisième synthèse, autant
qu'Érôs et Mnémosyne définissaient la seconde. Et lorsque freud
dit que, à cette énergie désexualisée comme corrélative de ln
libido devenue narcissique, il faut peut-être rattacher le processus
en général de penser, nous devons comprenore que, contrairement
au vieux dilemme, il ne s'agit plus de savoir si la pensée est
innée ou acquise. Ni innée, ni acquise, elle est génitale, c'e$l-à-dire
désexualisée, prélevée dans ce reflux qui nous ouvre au lemps
vide. «Je suis un génital inné ~. disait Artaud, voulant dire aussi
bien un « acquis désexualisé », pour marquer cette genèse de la
pensée dans un Je toujours fêlé. Il n'y a pas lieu d'acquérir la
pensée, ni de l'exercer comme une innéité, mais d'engendrer
l'acte de penser dans la pensée même, peut-être sous l'effet d'une
violence qui fait re nuer la libido sur le moi narcissique, et parallè-
lement extraire Thanatos d'f:rôs, abstraire le temps de toul
contenu pour en déga~er la (orme pure. Il y a une expérience de la
mort, qui correspond à cette troisième synthèse.
Freud prêle à l'inconscient trois grnndes ignornnces : le Non,
la Mort et le Temps. Et pourtant iJ n 'est question que de temps,
de mort et de non dans l'inconscient.. Est-cc dire seulement qu'ils
sont agis snns être représentés ? Plus encore ; l'inconscient
ignore le non parce qu'il vit du (non)·être des problèmes et des
questions, mais non pas du non-être du négatif qui afTecte
seulement. la conscience et ses représenta tions. Il ignore la mort
parce que toute représentation de la mort concerne l'aspect
inadéquat, tandis que l'inconscient saisit l'envers, découvre
l'autre visage. Il ignore le temps parce qu'il n'est jamais subor-
donné aux contenus empiriques d'un présent qui passe dans la
représentation, mnis opère les synthèses passives d'un temps
originel. C'est à ces trois synthèses qu'il faut reve11ir, comme
constilulives de l'inconscient. Elles correspondent aux figures de la
LA RÉPÉTITION POUR F.LLE-llf.SME 151

répét.ition, telles qu'elles apparais:;ent dans l'œuvre d'un grand


romancier : le lien, la cordelette toujours renom.-elée ; la tache
sur le mur, toujours déplacée; la gomme, toujours efTacée. La
répétition-lien, la répétition-tache, la répétition-~omme : les
trois au-delà du principe de plai~ir. La première synthèse exprime
la fondation du temps sur un présent vivnnt, fondation qui donne
au plaisir sa valeur de principe empirique en général, auquel est
soumis le contenu de la vie p5ychique dans le Ça. La seconde
synthèse exprime le fondemrnt du temps par un passé pur,
fondement qui conditionne l'application du principe de plaisir
aux contenu~ du Moi. :!\[ai..; la trui.,ième ~ynlhèse désigne le sans-
fond, où le fondement lui-même nous précipite : Thanatos est
bien découvert en troisième comme ce sans-fond par-delà le
fondement d'Érôs ct la fondation d'Habitus. Aussi a-t-il a\'CC le
principe de plaisir un type de rapport déconcertant, qu'on
exprime souvent dans les paradoxes insondables d'un plaisir
lié à la douleur (mais en fait, il s'agit de tout autre cho:;e : il
s'agil de la dé.:;exualisation dans cette troisième synthèse, en
tant qu'elle inhibe l'application du principe de plaisir comme
idée directrice et préai<Jble, pour procéder ensuite à une re-
sexualisation où le plaisir n'investit plus qu'une pensée pure et
froide, apathique et glacêe, comme on le voit dans le cas du
sadisme ou du masochi~me). D'une certaine manière la troisième
synthèse réunit toutes les dimensions du temp~, passé, prés.-,nt,
avenir, et les fait jouer maintenant dans la pure forme. D'une
autre manière, elle entraine leur réorganisation, pui~que le passé
est rejeté du côté du Ça comme la condition par défaut en fonc-
tion d'un ensemble du temps, et. que le présent se trouve défini
par la métamorphose de l'agent dans le moi idéal. D'une autre
manière encore, l'ultime synthèse ne concerne que l'avenir,
puisqu'elle annonce dans le surmoi la destruction du Ça el
du moi, du pnssé comme du présent, de la condition comme
de l'agent. C'est à cette pointe extrême que la ligne droite
du temps reforme un cercle, mais singulièrement tortueux,
ou que l'instinct de mort révèle une vérité inconditionnée
dans son « autre n visage - précisément l'éternel retour en
tant que celui-ci ne fait pas tout revenir, mais au contraire
a!Tecte un monde qui s'est débarrassé du défaut de la condition
el de l'égalité de l'agent pour affirmer seulement J'excessif el
l'inégal, l'interminable ct J'incessant, l'informel comme pro-
duit de la formalité la plus extrême. Ainsi finit l'histoire du
temps : il lui appartient de défaire son cercle physique ou
naturel, trop bien centré, ct de former une ligne droite, mais
t52 DIFFÉRENCE ET RÉPÉTITION

qui, entraînée par sn propre longueur, reforme un cercle


éternellement décentré.
L 'Herne! retour est puissance d'allirmer, mais il affirme tout
du multiple, tout du rJiiTêrent, lout du hasard, sauf ce qui les
subordonne à l'Un, au Même, à la nécessité, sauf l'Un, le Même
et le Nécessaire. De l'Un, on dit qu'il s'est subordonn{~ le multiple
une fois pour toutes. Et n'est-ce pas le visnge de la mort? Mais
n'est-ce pas l'autre visage, de faire mourir une fuis pour toutes,
à son tour, tout ce qui opère une fois pour toutes ? Si l'éternel
retour est en rapport essentiel avec la mort, c'est parce qu'il
promeut et implique « une fois pour toutes » la mort de ce qui
est un. S'il est en rapport essent.iel avec l'avenir, c'est parce
que l'avenir est le tU·ploit'ment ct l'explication du mulliple, du
différent, du fortuit pour eux-mêmes et « pour toutes les fois ».
La répétition dans l'éternel retour exclut. deux déterminations :
le Même ou l'identité d'un concept subordonnant, et le négatif
de la condition qui rapporterait le répété au :\lèmc et assurerait
la subordination. La répétition dans l'Herne! retour exclut à
la fois le devenir-(·gal ou le devenir-semblable au concept, eL la
condition par défaut d'un tel devenir. Elle concerne au contraire
des systèmes excessifs qui lient le diJTérent. au diiTérent, le
mulliple au multiple, le fortuit au fortuit, dans un ensemble
d'affirmations toujours coextensives aux questions posées eL
aux décisions prises. Il est dit que l'homme ne sait pas jouer :
c'est que, même lorsqu'il se donne un hasard ou une multiplicité,
il conçoit ses aflirmations comme destinées à le limiter, ses
décisions, destinées à en conjurer l'effet, ses reproductions,
destinées a raire revenir le même sous une hypothèse de gain.
Précisément c'est le mauvais jeu, crlui où l'on risque de perdre
aussi bien que de gagner, parce qu'on n'y allirme pas lou! le
hasard : le caractère préétabli de la règle qui fragmente a pour
corrélat la condition par défaut dans le joueur, qui ne sait quel
fragment sortira. Le système de l'avenir, au contraire, doit
être appelé jeu divin, parce que la règle ne préexiste pas, parce
que le jeu porte déjà sur ses propres regles, parce que l'enfant-
joueur ne peuL que gagner- touL le hasard étant allirmé chaque
fois cL pour loules les fois. Non pas des affirmalions restrictives
ou limitatives, mais coextensives aux questions posêes et aux
décisions dont celles-ci émanent. :un tel jeu enlralne la répétition
du coup nécessairement vainqueur, puisqu'il ne l'est qu'à force
d'embrasser toutes les combinaisons et les règles possibles dans
le système de son propre retour. Sur cc jeu de la diJTércncc ct
de la répétition, en tant que mené par l'instinct de mort, nul
LA RÉPÉTITION POUR El.LE-MtAIE 153

n'est. alli~ plus loin que llor~cs, dans toute son œuvre insolite :
« Si la loterie est une intensification du hr~sard, une infusion
périodique du chaos dans le cosmos, ne conviendrait-il pos q ue
le hasard inl('rvtnl dans toutes les étapes du lirage el non point
dans une seule ? N'est-il pas évidemment absurde que le hasard
dicte la mort de quelqu'un, mais que ne soient pas sujettes ou
hasard h~~ circonstances de cette mort : la rl-serve, la publicité,
le dëlai d'une heure ou d'un sii:clc ? ... En r~;nlité le nombre des
lirages est infini. Aucune décision n'est finale, toutes se rami-
fient. Les i~norants supposent que d'infinis tirages nécessitent
un Lemps infini; il sunit en fait que le temps soit infiniment
subdivisible ... Dans toutes les fictions, chaque fois que diwrses
solutions sc prësentent, l'homme en adopte une et élimine les
autres ; dans la fiction du presque ine-xlricable Ts' ui Pên, il
les adopte toutes -simultanément. Il cree ainsi divers avenirs,
divers lemps qui prolifèrent aussi et bifurquent. De là, les contra-
dictions du roman. Fango par exemple dait•nl un secret.; un
inconnu frappe a sa porte; Fang d~cide de le tuer. i'laturellement,
il y a plusieurs dénouements possibles : Fang peut tuer l'intrus,
l'intrus prut tuer Fang, tous deux peuvent réchapper, tous deux
peuvent mourir, etc. Dans l'ouvrage Ts' ui Pén, tous les dénoue-
ments se produisent ; chacun est le point de depart d'autres
bifurcations »t.

, 1

Quels sont ces systèmes affectés par l'éternel retour ? Consi-


dérons les deux propositions : seul ce qui se ressemble dilTcre ;
et seules les diiTérencf's sc ressemblent•. La première formule
pose la ressemblance comme condition de la différence; sans
doule exige-t-elle aussi la possibilité d'un concept identique
pour les deux choses qui diiTërent à condition de se ressembler;
et impliquc-l-elle encore une analogie dans le rapport de chaque
chose à ce concept ; et entratne-t-elle enfin la réduction de la
ditlér<>ncc à une opposilion déterminée par ces trois moments.

1. Jorge Luis IJORGES, Ficfionr,ltad. VERDEVOYE et ID4RRA (N.R.F'., 1951),


pp. 89·00, 1'.!9-130.
2. cr. Claude LÉVI·STR.\USS, L~ lolémi~me aujourd'hui (Presses Univer-
sitaires de France, 1962), p. Ill : • Ce ne sont pas les ressemblances, mais les
diiTf!rences, qui se ressemblent. • - 1.~\·i-Strnuss montre comment ce principe
se développe dans la constitution de deux séries nu moins, les termes de chaque
série di !T~ranl entre eux (par exemple pour Ill tot~misme, la série des espèces
a nimales dislincles el celle des pusitinns sociales diiTI'rentielles): la res:<emblance
est • entre ces rleux sysli'mes de di ITère nees '·
1.S'. DIFFfl:RENCE ET lif:I'ÉTITIO.V

O'apri·s l'autre formule au contrairl', ln rP;;st•mltlauce, et au ~s i


l'identité, l'analogie, l'opposition ne Pf!UWnl plus ;,1re considi·r1;1~s
que comme les eiTet:~, les produits d'une ditf'l·rPnr.e première ou
d'un système premier de difTërcnces. l>'apri·s rd 1c autre for-
mule, il faut que la diiTèrence rapporte iuun•'·dial.cmcnl l1~s
uns aux autres Ici> tr•rnws qui diiTi,rcnL Il faut, eonformëmcnl
à l'intuition ontologique de Heidegger, que la dilfërcnce soit.
en elle-même articulation et liaison, qu'elle rapporte le diiTërent
au diJTérent, sans aucune médiation par l'identique ou le sem-
blable, l'analogue ou l'opposé. Il faut une difT\·rcnciat.ion de la
di!Térence, un en-soi comme un diflérencianf, un Sich-ullfer.~cllci­
Jende, par quoi le ùiffi,renl se trouve t•n même: temps ra~semlJJ,··,
au lieu d'être représenté sous la condiUon d'u1w ressemhlanec,
d'une identité, d'une analogie, d'une oppo!>ilion prl·alaLic..-. Quant
à ces instances, cess:mt d'être conditions, elles ne sont plus que
des effets de la différence première et de sa différenciation,
effets d'ensemble ou de surface qui caractérisent le monde d,·ma-
turé de la reprl·srntation, et qui expriment la manièn~ dont
l'en-soi de la diiTérencc se cache lui-mème en suscitant cc qui le
recouvre. Nous devons demander si les deux formules sont
simplement deux façons de parler qui ne changent pas grnnd~
chose ; ou bien si l'Iles s'appliquent à Ùeli systi·mes tout a fait
diJTI~rents ; ou hien si, s'appliquant aux nH~mcs systèmes (el
à la limite au système du monde), elles ne si!!'nificnt pus deux
interprétations incompatibles et de valeur inégale, dont l'une
est capable de tout changer.
C'est dans les mêmes conditions que l'en-soi de la différence
se cach~. et que la différence tombe dans les calégüric,; de l:1
représentation. Dans quelles autres conditions la différence déve-
lopj)e-t-elle cet en-soi comme 11 différenciant ~. ct ra~semblc-t-ellc
le différent par-deLit toute représentation po!<~iblc '! Le prcnJÎl'r
caractère nous semble être l'organi!ialion en serie:<. Il faut qu'un
système se constitue sur la base de deux ou plusieurs séries,
chaque série étant définie par les diiTérences entre les termes qui
la composent. Si nous ~upposons que les séries entrent en commu-
nication sous l'action d'une force quelconque, il apJlaraît que
ceLle communication rapporte des différences à d'autres diffé-
rences, ou constitue dan~ le système des diCTérenccs de différences :
ces différences au "'~cond degré jouent le rôle de « différenciant ~.
c'est-à-dire rapportent les unes aux autres les ùiiTérenccs de
premier degré. Cet état de choses s'exprime adéquatement dans
cerlains concepts physiques : coupfaae entre séries hétérogënes ;
d 'où dérive une resonanct interne dans le sy:>tème ; d'où dérive un
/..A RÉPÉTITION POUR ELLE-M~ME 155

mfluvemml forcé dont l'amplilutlc déborde les ,;éries de base cllc-


mt!me. On peut determiner la nnlurc de ces élëments qui valent
à la fois par leur diiTércnce dan~ um~ :;\)rie doo.t iJs font partie, ct
par leur di !Térence de différence, d'une série à l'autre :ce sont des
intcn~il~s, le propre de l'inlen:<ité étant d'être constituée par une
diiTérence qui renvoie elle-même à d'autres différences (E-E' où
E renvoie à e-e', ct e à &:-~'... ). Ln nature inten~ivc de,:. systèmes
con!'idérés ne doit pa:~ nous faire préjuger de leur qualification :
mécanique, physique, biologique, psychique, sociale. e~thétique,
philo.•ophique, etc. Chaque type de sy!>lèmc a ~<Jns doute ses
conditions particulicre~. mais qui sc conforment aux caractères
précédents, tout en lt1u1' donnant une :;lructurc appropriée dans
r.haquc cas : par exemple, les mots sont de véritables intensités
dans certains sy:;tèmes csthéliques, le:; concepts sont aussi des
intensités du point de vue du système philo~ophique. On remar-
quera, d'après la c<'lèbre Esquis.ce freudienne de 189-:>, que la \'ÎC
biopsychique se pré~ente ~ous la forme d'un tel champ intensif
où se distribuent de~ différences dêterminablcs comme excita-
Lions, eL des diltércnccs de différences, déterminables comme
frayages. !\lais surtout, les synthèses de la Psyché incarnent pour
leur compte les trois dimensions des systèmes en général. Car la
liaison psychique (Habitus) opère un couplage lie :;érics d'excita-
tions ; f:rôs désigne l'état ~pécifique de ré;;onancc interne qui en
découle; l'instinct de mort sc confond avec le mt~uvemenl forcé
dont l'amplitude psychi(1ue dépasse les séries ré~onnanles elles-
mèmes (d'où la différence d'amplitude entre l'instinct de mort
et. l'.f:rôs ré~onnant).
Lorsque la communication est établie entre séries hétérogènes,
toutes sortes de con..;équences en découlent dans le systeme.
Quelque chose « passe ~entre les. bords ; des evéuem..nts éclatent,
des phénomènes fulgurent, du type éclair ou foudre. Des dyna-
misme~ spatio-t~mporcl~ rcmplbsenL Je sy~lème, exprimant à 13
fois la résonance des sêrî<'s couplées et l'amplitude du mouvement
forcé qui les débordent. Des sujets peuplent le système, à la fois
sujets larvaires et moi passifs. Ce sont des moi passif~, parce qu'ils
se confondent avec la contemplation des couplages et résonances ;
des !'Ujels larvaires parr,e qu'ils sont le support ou le patient des
dynami:-;me.-. En eiTd, dans sa p.~rtidpation néces!'.nire au mouve-
ment f,,rcé, un pur 1lynamisme spalio-temporcl ne peut Hre
éprouvé qu'à la pointe du VÎ\'<~bll', dans des conditions hor,;
desquelles il ent.rr~incrait la mort de tout sujet bien constitué,
doué d'indépendance et d'activité. La vérité de l'embryologie,
déjà, c'l'st qu'il y n des mouvements vitaux systématiques, des
151 DIFF~REI'I'CH ET RÊPÊT/1'10N

gli~~cmenls, de~ tor~ions, que seul l'embryon peut supporter :


l'::ulullc en sorUrait déchiré. Il y u 1les nwuvcm1~nls dont on ne
peut être que le patient, mais le pnlicnt à son t1•ur ne peut être
qu'une larve. L'évolution ne sc fait pas à l'air libre, c t ~t'ul
l'involué évolue. Le cauchemar ~st pcul ·1~t re un dynnmi:-me
p~ychiquc que ni l'humrne éveillé, 11i méml' Ir rèl'mr ne pourr:1ienl
supporter, mai-; seul l'endormi du somnH!il profond, du ~om mdl
sans rêve. Il n'est pas sùr en cc sen!' que la p<'n:\éc, telle qu'elle
con~tiluc le d ynami,;me propre du 10ystèmc philfi!<OphÎitU<'. puis!'c
ètre rapportee, comme dan~ le cogito (':J rlési<'n. f1 un ~ujel subs-
lanlicl achevé, bien constitué : la pcns~c est plulôttle ces moU\'1'-
men b; tt~rriblcs qui ne peuvent. être supportés que dnns les
conditions d'un sujet larvaire. Le !lyst émc ne comporte que de
lei,; sujets, car seuh; ils peuvent fa ire le mou\'cmenl forré,.cn se
faisant le patient des dynami~mc~ qui J'expriment. Même le
philosophe est. le sujet larvaire de l'On propre syt<lème. Voilà donc
que le systeme ne se définit pas seulcrnl'nl par les séries hétéro-
gènes qui le bordent ; ni par le couplage, ln résonan<'c ct le
m ouvement rorce qui en constituent les dimcn~ions ; mai!l aussi
par le:; sujets qui le peuplent et. les dynamismes qui le remplis-
sent; et en fin par les qualités et. les étendues qui sc développent
l!. partir de ces dynamismes.
Mais subsiste la difftculté maj~urc : est-cc bil'n la différence
qui rapporte le diiTi·r<'nl au différent dnns ces sysli•mes intensifs ?
La différence de clillérence rapporle-l-ellc la dillcrencc à elle-
même sans autre intermédiaire ? Quand nous parlons d'une mise
en communication de st:·ries héll~ rn~i·n<'s. d'un coupln~e el d'une
résonance, n'est-ce pas sous la condil ion d'un minimum de ff~­
semblance entre les séries, et d'une ident ilé d ans J'a~ent •Jui
opère la communication? • Trop • d e diiTért"ncc entre les sérit~s
ne rendrait-elle pas l oute opéraliun impossible ? N'rsl-on pns
condamné à retrouver un point privilé~iè où la d ifférence ne 11c
laisse penser qu'l'n vertu d'une rcss<~ ml,l ance d<'s choses qui
diiTèrt>nt el d'une identité d 'un liers? C'est ici que nous devons
prêt er la plus grande attention au rôle respectif de la diiTé rencc,
de la ressemblance et de l'identité. Et. d 'abord q ul'l est cet a~...nl ,
celle force assurant la communication ? La foudre éclate ('nlre
intensil"s différentes, mais elle est précédée par u n précurseur
$ombrt, invisible, insensible, qui en <f,) tcrmin~ il l'avance le clwmin
renversé, comme en creux. De llll~mc, t.oul syst.i·mc con\i('nt ~on
prt!curseur sombre qui assure la communication des séries d e
bordure. Nous verrons que, d'après lu variété des systemes, cc
rôle est rempli par des dét.erminotions très diverses. Mais il s'agiL
LA RÊPÊTITJO.V POUR ELLE-JtiS.ttt: t57

de savoir tic toute façon comment le précur!ieUr exerce cc rùlc.


Il n'est pas Joul!'UX qu'il y a une identité du prl·wrseur, ct une
ressemblance des st•rit•s qu'il mel t!n communit:a l iun. ~lais ccl.
• il y a • resle parfailcrncnl ind"lcrmini•. L'ic.lcnlilt"· ella ressem-
blance sonl-dlt>s id d1·s condition:>, o u au cont raire •1~::~ t'ITcls de
(onctionnt•mcnl du Sombre prt'curseur CJUÎ pmjelf.f'raÎt. néceS-
sa irement sur soi-mc'me l'illusion d 'une itl4!nl it•' fiel ive, ct sur les
stlries qu 'il rassrmhlt~ l'illusion d'une rt'Si'l!mbl:mc<' n 1lrospeclivc ?
ldcntili! el rcss<>mhlance ne st•raic•nt. J'lUs alor~ qtw dt·s illusions
ini:vitablcs, c'csl·il-dire des couccpls de la rt:·fll•xion tpti rt:ndr;lÎt•nL
compte de notre habitude invClt·rl'C' de pcnsPr ln tlitll·rcncr à
partir des catt-~ori<>s de la re présentation, mais cd:t, parce que
l'invisible précurseur sc dèroberail, lui-mème cl ~on fonclionne-
menl, el déroberait du même coup l'r n -soi comnu~ la \'r aie nature
de la dillt>r~nce. Dt•ux st•rit's hdt;ro~i·ncs, deux s.:rh•s de dillè-
rences étant donnees, le prt-cur:;eur a~il romme l•~ ditTt·· rrnciant
de ces différences. C'est ain~i qu'il l<>s md en rapJ.ort. imml·dia-
lcment, de par sa propre puissance : ilrst l'en-soi dt: la di!Têrcncc
ou le « di!Téremmenl di!Térenl », c'est-il-dire la di iTI~rence au
St'cond degTë, la dillércncc avec soi qui rapporte le différent au
différent par soi-même. Parce que le ch..min qu'il trncc rsl În\'Î-
sihle, cl ne deviendra visihle qu'ù l'envers, rn tant que rt•couwrl
el parcouru par les phénomënes qu'il induit Jans ho ~ysll·me,
il n'a pas d'autre place que celle à laquelle il « manque •. pas
d'autre identite que celle à laquelle il manque : il est précisément
l'obje t = :z:, crlui qui • manque à sa place • cvmmr ;', sa propre
identité. Si hit'n que l'identilt' lo~;iquc que la rt>fl,•xion lui prèle
abslraitcmenl, cl la rt>s~r mLlance physique CJUC la n'flt•xion
prèle aux sàit's qu'il rassembl~, exprimr seulrmenl l'effet sla-
t.iltiquc de son fonctionnement. sur l'cnst'mble tiu système, c'cst-
A-dir<' la manii·re dont il se dérohe nécessairement sous s<>s propres
eiTels, parce qu'il s~ dép/ac~ perpétuellement en lui-ntt:me e t se
déguisl! pcrpél ucllemf'nl duns les St~rit's. Ainsi nou~ Ol' pouvons
pas con sidér er q ue l'i(le nl ilé d 'un tiers el la rcss•~mhlance des
parties soient une condition pour l'être el la penst'c de la diflt!-
rcnce, mais seulement unt· condition p our sn rcprél'rntalion,
laquelle t'xprim~ une denaturation de cd. être r t de ('t•tle pens.'r,
comme un ellcl optique qui troublerait le wai 61atul de la condi-
t ion telle qu't>ll e ('sl. ('D soi.
Nous app~'lons dis pars le sombre prècurseur, C<'l le diiTt'·rt'nce en
soi, au second degrt!, (lUi met en rapport lc!s séries héll!rogcnes ou
disparates elles-mêmes. C'est dans choque cas son espace de
dêplaceml'nl d sun processus de d éguisement qui dt'!l~rminenl
6
ua DIFFltRENCE ET RltPÉTITJON

une grandeur relative des d ifférences mises en rapport. Il est bien


connu que, dans certains cas (dans certains systèmes), la di !Térence
d('s diiTérences mises en jeu peut être drès grande •; dans d'autres
sysl~mes, elle doit être u lrès petite »1 • Mais on aurait tort de voir,
dans ce second cas, l'expression pure d'une exigence préalable de
ress~mblance, qui ne ferait que se relâcher dans le premier cas
en s'étendant à l'échelle du monde. On insiste par exemple sur
la nécessité que les séries dispr~rates soient presque semblables,
que les rréqucnces soient voisines (w voisin de w0 ), bref que la
diiTo~rencc soiL pelile. Mais justement il n'y a pas de diiTèrcnce
qui ne soit K petite», même :'1 l'échelle du monde, si l'on présuppose
l'identité de l'agent qui met en communication les diiTérents.
Petit et grand, nous l'avons vu, s'appliquent très mal à la diiTé~
renee parce qu'ils la jugrnt d'après les critères du Même el du
scmLiablc. Si l'un rapporte la difTérence à son diiTerenciant., si
l'on se garde de prêter au difTêrenciant une identité qu'il n'a pas
ct. ne peut pas avoir, la diiTt;rence sr.ra dite petite ou grande
d'a prés ses possibilités de fractionnement, c'est-a-dire d'a pres le
déplacement et le déguisement. du différenciant, mais en aucun
cas on ne pourra pretendre qu'une diiTérence petite témoigne
d'une condition stricte de ressemblance, pas plus qu'une grande
ne témoigne pour la persistance d'une ressemblance simplement
relâchée. La ressemblance est de toute maniere un effet, un
produit de fonctionnement, un résultat externe - une illusion
qui surgit. dès que l'agent. s'arroge une identité dont il manque.
L'important n'est donc pas que la différence soit petite ou grande,
et finalement toujours prtile par rapport à une ressemblance
plus vaste. L'important. pour l'en-soi, c'est que, petite ou grandè,
la différence soit interne. Il y a des systemes à grande ressem-
blance externe et pelile différence interne. Le contraire est
possible : systèmes à petite ressemblance externe et grande
diiTérence interne. Mais cc qui est impossible, c'est le contradic~
loire ; toujours la ressemblance est à l'extérieur, et la différence,
petite ou grande, forme le noyau du système.
Soient. des exemples empruntés à des systèmes littéraires très

1. [.4\on SELME montrait que l'illusion d'une annulation des diiT~rences


devait Hre d'autant plus j::randl' l'JOie le~ clifT~n>nrr5 rj<alisées dans un syst/'me
"taiC'nt plu~ )J<'tiles fninsi dans h·~ n1:1chi1WS lh~rmi<Jues) : Prindpt dt Carnot
tonfrt furmult tmpirii{Ut dt t:ftmûtu, fiiv"rs, l ~1 ï). - Snr l'impnrlanrc des
$~ries dis]oarnles .-1 de leur rj<sonanrl' inh•rn~ claus la constitution de~ ~ysti·mcs,
on se reportera à Gilhert SIM0:-100:"1, !.'individu tisa genè&t physiro·bi()/()!]iqut,
Presses Vni\·ersitaires de France, HlG~, p. 20. [~lais G. Simondon maintient
comme condition une exigence de ressemblnnce entre séries, ou de petitesse
des différences mises en jeu : ct. pp. 254-257.)
z...t RltPllTITJON POUR EL/,E-.UtME 159

<.livers. Dans l'œuvre de Raymond Roussel, nous nous trouvons


devant des ~érics verbale~ : le ri,l4~ •lu pré~urseur c4 tenu par un
homonyme ou un quasi-homonyme ( billnrd-J,iJI:ml ), nwi~ cc
précur~cur !>Ombre est •l':lUL<tnl moin~ visibl~ ct scn~iblt~ qu'une
des deux série;;, au besoin, rc:<l c cnclu~c. D 'étrange~ hi...loircs
combleront la di!Térence entre les deux séries, de mnnièrc n
induire un e!Tet de resscmblnncc cl d 'identité externe!'.. Or, le
précur.~f!ur u 'agit nullemen t par ~on idcnlil.é, ftil.-cc UIH' identité
nominale ou homonymique ; on le Yoil bien dans le quasi-homo-
nyme qui ne fonctionne qu'en se confondant t oul. enlier avec le
cnracu!r c difTérentiel de deux m ots (b ct p ). De mi:mc l'homo-
nyme n 'a pparait pas id comme l'idcnlité nominnlc d'un ~igni­
finnl, mais comme le ditlérencianl de signinés di,;lincts, qui
produit secondairement un efTcl de ressemblonce de,; signifiés,
comme un efTet. d 'identité dan.s le signifltmt. Aul'~ i !'erail-il
Înl1ullisanl de dire que le système sc londe sur une certaine
détermination négative, à savoir le défoul d e;; mot s par r:1pport
aux choses, ce pourquoi un mot e!il cond:unné à désigner plu-
sieurs choses. C'est lu mèmc illusion qui nuu ~ fait pcn~cr la •liiTé-
rencc à partir d'une rcs.~cmblancc eL d'une id~nli tc !< uppo.~ées
préalable~, ct qui lu fnilttppnraitre comme négative. En vérité, ce
n'est. p3 ~ par su pauvreté de vue a bu luire, nu tis p:n son cxr:ès, por
sa puissoncc synla xi que el sémantique la plus positive, que le lan-
gnge invente la forme où il joue le rôle de précurseur sombre, c'est-
a-dire où, parlant de cho~cs diiTêrcnlcs , il difTèrcncie ces difTérences
en les rapportant immédiatement les une.,; nux autres, en séries
qu'il rail r~sonner. C'est pourquoi, nn us l'avons vu, la rép étition
de~ mols ne s'explique pas plus n~galinmenl, qu'cllr. ne peut
être pré.senlée comme une répêlition nue, snns diflércncc. L'U'uvre
de Joyce fait évidemml'nt appel à de tout a utre:; procéd~. Mais
il ~·agit. toujours de rn:ssemblcr un nwximum Je :-éries cli~tHtta tes
(à la limite, toutes Je.s !'érirs divcrgr.nlc~ con.slilutives du r.m mos),
en faisant fonctionner des précur..;cu r~ sombres linguiü iques
(ici moLs ésotériques, mots-valises), (]UÎ ne reposent sur aucune
identité préalable, qui n e sont s urtout pas " ide nlifinblcs • en
principe , mais induisent. un maximum de ressemblance cl
d'identité dans l'cmcmble du .sy,;lèmc, et comme ré~ ultal du
procès de ditlérenciation de la ·ditlt.'rence en soi (cL la lettre
cosmique de Finnegan's \Vakf1). Ce qui se passe dans le !'.ystème
entre séries résonnantes, sous l'action du précurseur sombre,
s'appelle c épiphanie n. L'extension cosmique ne fa it qu'un avec
l'amplitude d'un mouvement forcé, baloyant. et débordant les
séries, Instinct. de mort en dernière instance, « non » de Stephen
••• DIFFÉRENCE ET RÉPÉTITION

qui n'est pas le non-êlre du négatif, mais le (non)-êlre d'une


!JUC~lion pcr5istante, auquel correspond sans y répondre le Oui
cosmique de Mme Bloom, parce que seul il l'occupe et le remplit
adêquatemenll.
La question de savoir si l'expérience psychique est structurée
comme un langage, ou même si le monde physique est assi-
milable à un livre, dépend de la nature des sombres précurseurs.
Un précurseur linguistique, un mot ésotérique, n'a pas par lui-
même une identité, fût-elle nominnle, pas plus que ses signifi-
cations n'ont une ressemblance, fùt-clle infiniment relàehée;
ce n'est pas seulement un mot complexe ou une simple réunion
de mots, mai;; un mot sur les mots, qui se confond enliërcment
avec le « différenciant , des mots de premier degré, et avec le
« ùissemblant » de leurs signillcations. Au:;si ne vaut-il que dans
la mesure oû il prétend, non pas dire quelque chose, mais dire le
sens de ce qu'il dit. Or la loi du langage telle qu'elle s'exerce dans
la représentation exclut ceLte possibilité; le sens d'un mot ne
peut être dit que par un autre mot qui prend le premier pour
objet. D'oU cette situation puradoxale: le précurseur linguistique
appartient à une sorte de métal::mgage, et ne peut s'incarner que
dans un mot dénué de sens du point de vue des séries de repré-

J. NOTE SUR LES EXPERIENCES PROUSTIENNES. ~ ElleS onl évidemment


une toul autre structure que les épiphanies de Joyce. Mais il s'agil aussi de
deux séri~s, celle d'un ancien présent (Combray tel qu'il a été vécu) el celle
d'un présent actuel. Sans doute, à en rester à une premiCre dimension de
l'expérience, il y a une ressemblance entre les deux séries (la madclein~, le
petit déjeuner), et même uue identité (lu saveur comme qualité non seulement
semblultle, mais identique à soi dans les deux moments). Toutl'fois ce n'est
pas là le secret. La saveur n'a de pouvoir que parce qu'elle mreloppe quelque
chose= x, qui ne se dé!lnit plus par une identité : elle enveloppe Combray
/el qu'il e$1 en soi, fragment de passé pur, dans sa double irrMuetibilité au
présent f[U'il a ét6 (perception) el à l'actuel présent où l'on pourrait le revoir
ou le reconstituer (memoire volontaire). Or cc Combray en soi se détlnil par
sa propre différence .,ssentiel!e, • ditTérence qualitative • dont Proust dit
qu'elle n'existe pas • à la surface de la terre '• mais seulement dans une pro·
fondeur singuliere. El c'est elle f(ui produit, en s'enveloppant, l'identité de
lu f(uulitC comme la ressemblance des séries. Identité el ressemblance ne sont
donc, là encore, que Je résultat d'tm di!Iéreneiant. Et si les deux séries sont
successives l'une par rapport à l'autre, elles coexistent au contraire par rapport
au Combray en soi comme objet= x qui les fait résonner. Il arrive d'ailleurs
que la resonance des séries s'ouvre sur un instinct de mort qui les déborde
toutes deux: ainsi ln bottine et le souvenir de la ~rand·mère. Erôs est constitué
par la résonance, mais se dépasse vers l'instinct de mort, constitué par l'ampli·
tude d'un mouvement forcé (c'est l'instinct de mort qui trouvera son issue
(S"Iorieuse dans l'œuvre d'art, par·dclà les expériences éroli~ues de la mémoire
mvolontaire). La furmule proustienne, • un peu de temps à 1 étal pur •, désigne
d'abord le passé pur, l'être en soi du passé, c'est-à-dire la synthèse érotique
du temps, mais désigne plus profondément ln tonne pure et vide du temps,
la synth.èse ultime, celle de l'instinct de mort qui aboutil à l'éternité du retour
dana le tempa.
L..4 R~P~TITION POUR ELLE·M~JIE tU

senlations verbales du premier degré. C'est lui, le refrain. Ce


double élat du mot é:;otérique, qui dit son propre sens, mais ne
le dit pas sans sc représenter cl le représenter comme nou-sens,
exprime bien le perpétuel Jéplaeement du sens et son ,Jég-uise-
mcnt dans les séries. Si bien quç le nwt ésotérique est l'objet = :z:
proprement linguistique, mais au~si que l'objet = .:c structure
l'expérience psychique comme celle ù'un langage- à condition
de tenir compte du perpétuel déplacement invisible ct silencieux
du sens lingui:>lique. D'une certaine manière, toutes les choses
parlent el ont un sens, à condition que la parole en même temps
soit au~~i ce qui se lait, ou plutôt le sens, ce qui se Lnit dans la
parole. Dans son très beau roman Cosmos, Gombrowicz montre
comment deux séries de dillércnces hétérogènes (celle des pen-
daisons cl celle des bouches) sollicitent leur mise en communi-
cation à travers divers signes, ju~qu'à l'insl<IUrulion d'un pré-
curseur sombre (le meurtre du chnl), qui ngit iri comme le
différenciant de leurs dilTércncc~. comme Je sens, incarné pour-
tant dans une représentation absurbc, mais à partir duquel des
dynamismes vont se déclencher, des événements se produire
dans le système Cosmo~, qui trouveront leur issue finale dans
un in.~tinct de mort débordant le~ séries'. Se dégagent ainsi les
conditions sous lesquelles un livre est un cosmos, le cosmos un
livre. Et se développe a travers des techniques très diverses
l'identité joycienne ultime, celle qu'on retrouve chez Borges ou
chez Gombrowicz, chnos = cosmos.
CtHHfUC série forme une histoire : non pas des points de vue
dilTércnts sur une même histoire, comme les points de vue sur la
ville selon Leibniz, mais des histoires tout a rail distinctes qui se
développent simultanément. Les ~eric.~ de base sont divergentes.
Non pas relativement, au sens ou il sullirait de rebrousser chemin
pour trouver un point de convergence, mais absolument diver-
gentes, au sens où le point de convergence, l'horizon de conver·
gence est. dans un chao;;, Loujour:; déplacé dans ce chaos. Ce
chaos lui-même est le plus po~itif, en même temps que la diver-
gence est objet d'affirmation. Il se confond avec le grand œuvre,
qui Lient toutes les sêries compJiq,lfes, qui allirme et complique
toutes les ~éries simultanées. (Hien d'étonnant si Joyce éprouvnil
tanl d'inlérêt pour Druno, le théoricien de la complicalio.) La
trinité complication~explicat.iun-implicalion rend compte de

1. \Vitnhl GoMBROWICZ, CnJmll!, J)t'noël, 1966. = l.a prNace de r;.,,mn•


esquisse une théorie de~; séries disparn lr~, de leur réscmance el du r.hao&. On u
reportera au~~ei au thème de la r6p~LiUan dana Fudydurkt (Julliard, 19fl8),
pp. 76-80.
162 DIFF~RENCE E T R~PETITJON

l'ensemble du sysl.ème, c'esl.-à-dire du r,haos qui lient touL, des


séries di vcrgentes qui en sortent ct y rentrent, el Ju diiTércnciant
qui les rnpporte les unes aux autres. Chaque :::éric s'explique
ou se développe, mais dans sa tlifTércncc 3\'CC les aul.res séries
qu'elle implique ct qui l'impliquent, qu'elle enveloppe et qui
l'enveloppent, dalls ce chaos qui complique Lout. L'ensemble
du système, l'uniLê des séries divergentes en tant que telles,
correspond à l'objectivité d'un 11 problèm e • ; d'où la méthode
des questions-problèmes dont .Joyce anime son œuvre, eL déjà
la façon dont Lewis Cflrroll liait les mots-valises au statut
du problém a t ique.
L'essentiel est la simullanéité, la contcmporanéilé, la coexis-
t ence de toutes les séries divergentes ensemble. Il est cert.1in
que les séries sont successives, l'une • avan t 11, l'autre • après »,du
point de v ue des présents qui pa~<sent dans lo repré:;entalion.
C'est même de ce point cie vue que la seconde est dit e ressembler
à la première. l\l;~is il n'en e:;t plu~ ainsi par rnpport au clwos qui
les comprend, à l'objet= x qui les parcourt, au précur~eur qui
les met en communication, au mouvement forcé qui les déborde :
t oujours le di!Térenciant les faiL coexi.~ter. Nous avons rencontré
plusieurs fois ce paradoxe des présents qui ~e succèdent , ou des
séries qui !le succèdent en réalité, mnis qui coexistent symboli-
quement par rapport au passé pur ou à l'objet virtuel. Lorsque
Freud montre qu'un phanlasme est constit ué sur deux séries de
base au moins, l'une inf<lntile ct prégénitfl le, l'autre génitale ct
post -pubertaire, il est évident que ces séries se succèdent dans le
temps, du point de vue de l'inconscient solipsiste du sujet mis en
cause. On se demande alors comment rendre compte du phéno-
mène de 11 retard "• c'est-à-dire du temp;; nécessaire pour que la
scène infantile, supposée originaire, ne t rouve son eiTet qu'à dis-
tance, dans une scène arlulte qui lui ressemble, et qu'on appelle
dérivée1 • Il !l'agit bien d 'un problème de résonance entre deux
séries. Mais précisément ce problème n 'est pas bien posé, tant
qu'on ne tient pas compte d'une instance pa r rappor t à laquelle les
deux sér ies coexistent dans un inconscient intersubjectir. En
vérité, les séries ne se répartissent pas, l'une infa ntile et l'autre
adulte, dans un même sujet . L'événement d'enfance ne forme
pas une des deux séries réelles, mais bien plutôt le sombre pré-
curseur qui met en communication les deux séries de base, celle

1. Sur ce problème, cr. Jean LAPLANC II E el J .-D. I'O:"!TALTS, Fantasme


originaire, fantasme• des origines, origine du fantasme, Ltl Ttmpl modtrnu,
avril 1964.
LA RÉPÉTITION POUR ELLE-M~ME t68

des adultes que nous connûmes enf;mt, celle de l'adulte que


nous somme.~ avec d'aulres adultes et d'autres enfants. Aimi
le héros de la Recherche du Temps perdu : son amour infan-
tile pour la mère est l'agent d'une communication entre deux
série~ adultes, r.elle de Swan n avec Odetlc, celle du héros
devenu grand, avec Albertine ~ ct toujours le même secret
dans le;; deux, l'éternel déplacement, l'éternel dêguiscmeut de la
prisonnière, qui indique au;;si bien le point où les séries coexistent
dans l'incon;;cient înlcrsubjeclif. Il n'y a pas lieu de se demander
comment l'événement d'enfanc:c n'agit qu'avec retard. Il est ce
retard, mais ce retard lui-nH\nlC c~t la !orme pure du temps qui
fait. coexister J'avant ct l'apr(•;;, Lorsque Freud découvre que le
phantasme est pcut-ètre réalité ultime, et implique quelque
chose qui déborde les séries, on ne rloit pas en conclure que la
scène d'enfance est irréelle ou inw~inaire, m<l j;; plutôt que la
condition empirique de la succc:oûon dHnf: le temps f<~it place
dans le phantasme a la coexistence des deux séries, celle de
l'adulte que nou,; seron:-; avec les <l<lullcs que nous « avons été »
(cf. ce que Ferenczi appl'iait l'identification de l'enfant à l'agres-
seur). Le phantasme est. la manifestation de l'enfant comme
sombre précurseur. Et ce qui c.-;t. originaire dan~ le phantasme,
ce n'est pas une série par rapport à l'autre, mais !:1 diiTérence des
séries, en tant. qu'elle rapporte une série de différences à une
autre série de différences, abstraction faite de leur succession
empirique dans le temps.
S'il n'est plus po;;~ible dans le l'-ystèmc de l'inconscient d 'éta-
blir un ordre de succes~io n entre les séries, si toutes les séries
coexistent, il n'est. po$ da van tag-e pos~ible de considérer l'une
comme originaire et l'autre comme dérivée, l'une comme modèle
et l'autre comme copie. C'est à la fois que les ~éries sont saisies
comme coexistantes, hors de la condition de succcs~ion dans le
temps, et comme différenll!s, hors de toute condition d'après
laquelle l'une jouirait de l'identité d'un morlèle ct l'autre, de la
ressemblance d'une copie. Quand deux histoire~ divergentes se
développent simult.anémcnt, il est impossible de privilégier
l'une sur l'autre; c'est. le cas de dire que tout se vaut, mais a tout
se vaut » se dit de la différence, ne se dit que de la différence
entre les deux. Si pelile soit la différence interne entre le~ deux
séries, entre les deux histoire;;., l'une ne rcprruluit pa!' l'autre,
l'une ne sert pas de modèle à l'autre, mais rcs~emblan<'.e et iden-
tité ne sont que les effets du fonclionnemcnt de celte différence,
seule originaire dam; le système. Il est donc juste de dire que le
système exclut l'assignation d'un originaire et d'un dérivé,
tM DJFFltRENCE ET RÉPÊTJTJON

comme d'une première el d'une seconde roi~. parce que la diffé-


rence est la seule origine, ct rail coexister indépendamment de
toute resse mblance le cliffêrcnt qu'elle rapporte au difTérenl'. Sans
doute est-ce suu:> ccl aspect que l'éternel ret our ~e révèle comme la
• loi~ sans rond de ce système. L'éternel relour ne fil il pas revenir
le mème ct le semhl:able, mai,; dérive lui-même d'un moi11le de la
pure diiTérence. Chaque ~éric revient, non seulement d:ms les
autres qui l'impliquent, mais pour elle-même, pnrce qu'elle
n'est pas impliquée par le,; aulrc:> sans ëlre à son t our int 6grale-
mcnt restituée comme cc q ui les implique. L'éternel rel.oUI· n'a
pas cl'aul re sens que celui-ci : l'absence d 'origine a:;~ignable,
c'e.->l-à-dire l'nssi~na lion de l'origine comme étant la diiTér cnce,
tpJÏ rappor te le diliérenl au cli iTi!rcnt Jl<lUf le (OU Jes) r;tire revenir
en tant que Lei. En cc sens, l'él••rnel retour c.sl bien la cunséquence
d' une dillérence originaire, pure, synthétique, en sui (ce que
Nietzsche nppeluit la vulunlé de puissance). Si la diiTércnce est.
l'en-soi, la répétition d::m !'i l'éternel retour est le pour-soi de la
dillérencc. EL pourtant, comment nier que l'éternel retour
ne soit inseparable du Même ? N'est-il pas lui-même éternel
retour du Même ? Mais nous devons être sensibles aux diffé-
rentes significations, au moins trois, de l'expression a le même,
l'i<lcnlique, le semblable ».
Ou bien le Mème dési~ne un sujet supposé de l'élerucl retour.
Il dé~igne alors l'identité tle l'Un comme principe. M:lis justement,
c'est là la plus grande, ln plus longue erreur. Nietzsche dit bien: si
c'était l'Un qui revenait, il aurait commencé par ne pas sortir de
soi-même ; s'il devait determiner le multiple à lui ressembler,
il aurait commencé par ne pas perdre ~on identité dans cette
dégradation du semblable. La répétition n'est. pas plus la per-
manence de l'Un que la re:osemblance du multiple. Le sujet de
l'êlerncl retour n'est pas le même, ma is le différent, ni le sem-
blable, mais le dissimilaire, ni l' Un, mais le multiple, ni la nêccssilé,

t. Dans des pages qui s'appliquent particulièrement au plumtasme freu-


dien , .hcque-s D I!RRII>A ecrit: • C'e~~t dune le- rclarol !JUÏ est ori~in11ire. Sa.11S quoi
la rtirf•'rance serait le dtHai <Jlle s'nccnrde nnc conscience, une pr~aence ô so1 du
pr.~~ent ... Dire 'tue {l:t cli lftr;lllce) PSt uricin<~ire, c'est du ml!me coup e ff:.CI't lo
mythe d'une origine pr~se nle. C'rsl pourq uoi H raut entendre • oriRinalre •
~·lu~ r:oture, raule de 'luoi on c1l'riverail la diiT~nmce d'une ori!l"ine pleine. C'est
la nnn-ori:!inc: cJUÏ est oriuirmire • (l.'tcril11rt tl lu di((irtnct, Erlilinn1 du Seuil,
\~lli7l, Jll'· 30'!-30.1.- cr. :lliS<i ~burir.r DI.A~CilOT, Lt r ire du rlitur, N .H.F.,
juillet \~lô:> : • l.'ima:rc oloit ce!>scr d 'èlre seconde par rapport il un prN!'ndu
J>n-mirr ut>je l et doit revendi'lu"r une CPrtaine primauté, de m~me •tue l'ori·
~rinal, puis l'origine vont perdre leurs privilo'~es de puissances initi:~les... JI n'y a
phts d'ori~11al, mai! une élernelle scintillation ou se disperse, dans l'éclat
.Ju dt!touc et du retour, l'ab1enc~ d'origine. •
LA RtPJ!TITJON POUR ELLE- MEME til

mais le hasard. Bien plus la répétition clans l'éternel retour


implique la de;-;truction de toutes lr.s formes qui en empêchent
le tonctionncrnenl, catégories de la représentation incarnées
dans le prealable du Même, rte l'lin, de l'Identique ct du Pareil.
Ou bien le même et le sembl:thlc sont seulement Ull effet du
ronctionncment des système;; soumis à l'éternel retour. C'est.
ainsi qu'une ident it{ se trouve néce!:sairemenl projetée, ou
plutôt rétrojelée sur la différence originaire, et qu'une ressem-
blance se trouve int.ériori,;ée dans les séries divergent e;;. De celte
identité, de celte ressemblance, nou~ devons dire qu'elles sont
• simulées • : elles sont produites dans le syst erne qui rapporte
le 'liiTérent au différent par la différence (ce pourquoi un t el
système est lui-même un simulacre). Le même, Je semblable
sont des fictions engemlrêcs par l'éternel retour. Il y n là, cette
lois, non plus une erreur, m••is une illusian : illusion iné-
vitable, qui est à Jo source de l'erreur, mois qui peut. en être
séparée. Ou bien le même et. le scmblnble ne se distinguent pa!\ de
l'éternel retour lui-même. Ils ne préexistent pas à l'éternel
retour : ce n'est pas le même ni le semblable qui reviennent.,
mais l'éternel retour est le seul mflrnc, et la seule ressemblance
de cc qui re\·ient. Pas davantnge ils ne se la i~sent abi'lraire de
l'éternel retour pour réagir sur ln cause. Le même se dit tic ce
qui difTère ct reste différent.. L'éternel retour est le même du
différent, l'un du multiple, le ressemblant du dis~cm blable.
Source de l'illusion précédente, il ne l'engendre et ne la con~erve
que pour s'en réjouir, et s'y mirer comme dans l'effet de sa propre
optique, sans jamais tomber dans l'erreur attenante.

1
1 1

Ces syslémes différentiels à séries disporales et résonnantes, à


précurseur sombre cl mouvement force, s'appellent simulacrf's ou
phantasmes. L 'éternel retour ne concerne et ne fait revenir que
les simulacres, les phantasmes. Et peul-être retrouvons-nous id
le point le plus essentiel du platonisme el de l'anti-platonisme,
du platonisme el du renversement du platonisme, leur pierre de
louche. Car, dans le chapitre précédent, nous avons fait comme
si la pensée de Platon lournnit. autour d'une distinction parti·
culièrcment importante, celle de l'originnl et de l'image, celle du
modèle et de la copie. Le modde est censé jouir d'une identité
originaire supérieure (seule l'Idée n'est pas autre chose que ce
qu'elle est, seul le Courage est courageux, et la Pièté pieuse),
166 DIFFÉRENCE ET RÉPETITION

tandis que la copie se juge d'après une ressemblance intérieure


dérivée. C'est même en ce sens que la difTérence ne vient qu'au
troisième rang, après l'identité et la ressemblance, et ne peut être
pensée que par elles. La dillérence n'est pensée que dans le jeu
comparé de deux similitudes, la similitude exemplaire d'un ori-
ginal identique et la similitude imitative d'une copie plus ou
moins ressemblante : telle est 1'épreuve ou Ja JJICSUre des préten-
dants. Mais plus profondément, la vraie distinction platonicienne
se déplace et change de nature : elle n'est pas enlre l'original et
l'image, mais entre deux sortes d'images. Elle n'est pas entre le
modèle et la copie, mais entre deux sortes d'images (idoles),
dont les copies (icânes) ne sont que la première sorte, l'autre
étant constituée par les simulacres (phantasmes). La distinction
modèle-copie n'est là que pour fonder et appliquer la distinction
copie-simulacre ; car les copies sont justi fiées, sauvées, sélec-
tionnées au nom de l'identité du modèle, et grâce a leur
ressemblance intérieure avec ce modèle idéel. La not.ion de
modêlc n'intervient pas pour s'opposer au monde des images
dans son ensemble, mais pour sdectionner les bonnes images,
celles qui ressemblent de l'intérieur, les icônes, et éliminer
les mauvaises, les simulacres. Tout le platonisme est construit
sur cette volonté de chasser les phantasmes ou simulacres,
identifiés au sophiste lui-même, ce diable, cet insinualeur ou
ce simulant, ce faux pretendant toujours déguisé et déplacé.
C'est pourquoi il nous semblait que, avec Platon, une décision
philosophique etait prise, de la plus grande importance : celle
de subordonner la diJTérence aux puissances du Même et du
Semblable supposées initiales, celle de déclarer la différence
impensable en elle-même, et de la renvoyer, elle et les simu-
lacres, à l'océan sans fond. Mais précisément parce que Platon
ne dispose pas encore des catégories constituées de la représen-
tation (elles apparattront. avec Aristote), c'est sur une théorie
de l'Idée qu'il doit fonder sa décision. Ce qui apparalt alors,
dans son état le plus pur, c'est une vision morale du monde,
avant que puisse se déployer la logique de la représentation.
C'est pour des raisons morales d'abord que le simulacre doit être
exorcisé, et. par la même la dillérence, subordonnée au même et
au semblable. Mais pour cette raison, parce que Platon prend la
décision, parce que la victoire n'est pas acquise comme elle le
sera dans le monde acquis de la représentation, l'ennemi gronde,
insinué partout dans le cosmos platonicien, la diiTércnce résiste
à son joug, Héraclite el les sophistes font un vacarme d'enfer.
Étrange double qui suit pas à pas Socrate, qui vient hanter
LA RÉPÉTITION POUR ELLE-MhME

jusqu'au style de Platon, et s'insère dans les répétitions et


'"
variations de ce style'.
Car le simulacre ou phantasme n'est pas simplement une
copie de copie, une ressemblance infiniment relâchée, une icône
dégradée. Le catéchisme, tant inspiré des Pères platoniciens, nous
a familiarisés avec l'idée d'une image sans ressemblance: l'homme
est a l'image et à la ressemblance de Dieu, mais par le péché nous
avons perdu la ressemblance tout en gardant l'image ... Le simu~
!acre est précisément une image démoniaque, dénué de ressem-
hlance; ou plutôt., contrairement à l'icône, il a mis la ressemblance
a l'extérieur, et vit de différence. S'il produit un eJTet extérieur
de ressemblance, c'est comme illusion, et non comme principe
interne; il est lui-même construit sur une disparité, il a intériorisé
la dissimilitude de ses séries constituantes, la divergence de ses
points de vue, si bien qu'il montre plusieurs choses, raconte
plusieurs histoires à la fois. Tel est son premier caractëre. Mais
n'est-ce pas dire que, si le simulacre se rapporte lui-même à un
modèle, ce modèle ne jouit plus de l'identité du Même idéel, et
qu'il est au contraire modèle de l'Autre, l'autre modèle, modèle
de la difTérence en soi dont découle la dissimilitude intériorisée ?
Parmi les pages les plus insolites de Platon, manifestant l'anti-
platonisme au cœur du platonisme, il y a celles qui suggèrent que
le difTérent, le dissemblable, l'inégal, bref le devenir, pourraient
bien ne pas être seulement des défauts qui affectent la copie,
comme une rançon de son caractëre second, une contrepartie de
sa ressemblance, mais eux-mêmes des modC!es, terribles modèles
du pseudos où se développe la puissance du faux 2 • L'hypothèse
est vite écartée, maudite, interdite, mais elle a surgi, ne füt-ce
qu'un éclair témoignant dans la nuit d'une activité persistante
des simulacres, de leur travail souterrain ct de la possibilité de

1. Les raisonnements de Pla lon sont scandés par des reprises et des ~pHi­
lions stylistiques, qui témoignent d'une minulic, comme d'un eiTorl pour
, redresser • un lhême, pour le défendre contre un thPmc voisin, mais dissem-
blable, qui viendrait • s'insinuer •. C'est le retour des thèmes présocratiques
qui se trouve conjuré, neutralisé par la répélilion du lht'Jme platonicien ; le
parricide est ainsi consommê plusieurs fois, el jamais plus que quand Platon
1mile ceux qu'il dénonce.- Ct. P.-M. ScnuuL, Remarques sur la technique de
la rêpêlition dans le Phédon, in Eludes platoniciennes, Presses Vniversilaires
de France, 1960, pp. ll8-125 (ce que P.-M. Schuhl appelle • les Jilanics de
l'idée •).
2. Sur cet • autre • modèle, qui constitue dans le platonisme une sorte
d'érjuivalent du malin génie ou du Dieu trompeur, cf. ThUWe, 176 e, et
surtout Timü, 28 b sq.
Sur le phantasme, sur la distinction des icônes et des phantasmes, les textes
principaux sont dans Le Sophiste, 235 e-236 d, 264 c-268 d. (Cf aussi Répu-
blique, X, 601 d sq.)
168 DIFF~RENCE ET R~P~TJTJON

leur monde propre. N'est-ce pas dire encore davantage, en troi-


sième lieu, que dans le simulacre il y a de quoi contester, tl la
notion de copie el celle de modèle? Le modèle s 'ablmc dans la
dillérence, en même lemps que les copies s'c~nfoncent ct:ms la
dissimilitude des séries qu'elles intériorisent, suns qu'on puisse
dire jamais que l'une est copie, l'autre moddc. Te lle est la fin du
Sophislt : la possibilité du triomphe des simulacres, car Socrate
&e distingue du sophiste, mais le sophiste ne se dislin~rue pas de
Socrate, et met. en question la légitimité d'une h•lle d i!llinclion.
Crépuscule des icônes. N'est-cc pas désigner le point où l'identité
du modéle et la ressemblance de la copie sont des erreurs,le même
et le semblable, des illusions nées du foncl ionnement du simu-
la t're ? Le simulacre fonctionne sur soi-même en passant el repas·
sanl par les centres décenl.rrs de l'élcrnc•l retour. Ce n'est plus
l'e!Tort platonicien pour opposer le cosmos au d1aos, comme si
le Cercle etail l'empreinte de l'Idée lransctm<lnnle cnpuhle d'im-
poser sa ressern},[a nee à un<~ malii~re rebelh·. C't•st même toul le
contrait(', l'idenUtti immant•nte du c haos awc le cosmu~. l'être
dans l'ét('rnel retour, un cercle autrement tortueux. Platon ll'nlait
de discipliner l'i·ternel retour en en faisant un effel des ldèes,
c'est.·à-dire en lui faisant. copier un modèle. ~luis d;~ns le mouve-
ment inlini de la ressemblance dégradée, de copie en copie, nous
atteignons à cc point où tout change de nature, où la copie elle·
même se renverse en simulacre, où la ressemblance enfin, l'imita-
lion spirituelle, fait place à la répétition.
C HAPITRE Ill

L'IMAGE DE LA PENStE

Le problème du commencement en philosophie a toujours


été con:;iùérê, à juste litre, comme lrèt> clélical. Car commencer
signifie éliminer lous les présup po::és. ~l ais, alors qu'en s<'it•m·c
on sc t r ouve devant des présupposés objectirs qui peuvent être
éliminés par une uxiomatiquc rigoure use, les présuppo~és philo-
sophiques sont subjectifs autant qu'objectifs. On appelle pré-
supposés objectifs des concepts explîcitemenl supposés par un
concept donné. Par exemple Descartes, dans la seconde ,\/édi-
ta/ion, ne "'cul pas définir l'homme comme un a nimal raisonnable,
pa rce qu'une telle définition suppose explicitement connus les
concepts de raisonnable et d'animal : en présentant le Cogito
comme une définition, il prétend donc conjurer lous les pré~up­
posés objectifs qui grèvent les procédés opérant par genre et
différence. Pourtant, il est évident qu'il n'échappe pas à des
présuppo~és d'une autre sorte, !lubjcclifs ou implicites, c'est-à-
dire enveloppés dans un sentiment au linu de l'être dan~ un
concept. : il est. supposé que chacun !lait. sans concept ce que
signi fie moi, penser, être. Le m oi pur du J e pense n'est donc
une apparence de commencement que pa rce qu'il a renvoyé
t ous ses présupposés dans le m oi empiriq ue. Et si Hegel en fait
déjà le reproche a Descartes, il ne semble pas que Hegel pour
son compte procede autrement : l'être pur, à son t our, n'est
un commencement. qu'à force de renvoyer t ous ses présupposés
dans l'èlre empirique, sensible cl concret. Une telle altit ude qui
consiste à récuser les présupposés objectifs, mais à coJHiilion
de se donner au tant de présu pposés subjectifs (qui sont. peuL-
être d'ailleurs les mêmes sous une autre Corme), est encore celle
de Heid egger invoquant une compréhension préonlologique de
l'lhre. On peut en t irer la conclusion qu'il n'y a pas de n ai
commencement en philosophie, ou plutot que le \'ra i commen-
cement philosophique, c'esl-~-dire la DifTérence, est déjà en
t10 DJFF~RBNCE ET R~P~TITJON

lui-même Hépét.ilion. Mais celle formule, el le rappel de la


philo;.ophie comme Cercle, sont sujet~ à tant. d'interprétations
po~~iblcs qu'on ne saurait montrer trop dç pru•lence. Car s'il
s'agit de retrouver à la fin ce qui ét.uit dans le début, s'il s'agil
de reconnaitrc, de tirer au clair, à rexplicitc ou au concept ce
qui était simplement connu san s concept cl de ma nière impli-
cite - quelle que soit. la complexité •lu tir:tgc, quelles que
soient les diflérences entre les procêdé.i de tels ou t els auteur:; -
c'est le cas tle tlirc que toul cela est encore lr1111 ~ impie, cl que
ce cercle vrniment n'est. pas assez. tortueux. L' image du cercle
témoignerait plutôt pour la philol'ophie t.l"une impuissance à
commencer vérilnblement, mais au,;~i à répett•r authentiquement.
Cherchons mieux ce qu'est un présupposé subjectif ou impli·
cite : il a la (orme du ' tout Je monde sait... n. l'out le monde
sait, avant le concept et sur un mode préphilu~ophique... tout
le monde sait ce que signifie penser ct être ... si !Jien que, lorsque
le philosophe dit. Je pense donc je suis, il peut supposer implici-
tement compri~ l'universel de ~es prémi~SC$, ce qu'être et penser
veulent dire... et personne ne peut nier que douter soit penser,
et penser, être ... Toul le monde sail, personne ne peul nier, c'est
la forme de la représentation et le discours du représentant.
Quand la philosophie assure son commencement >:ur des pré·
supposés implicites ou subjeclifs, elle peul donc jouer l'innocence,
puisqu'elle n'a rien gardé, sauf il est vrai l'e~sentiel, c'est~à~dire
la forme de ce discours. Alors elle oppose « l'idiot » au pédant,
Eudoxe à J!.:pislémon, la bonne volonté à l'entendement trop
plein, l'homme particulier doué de sa seule pensée naturelle, à
l'homme perverti 1wr les généralités de son temps1. La philo·
sophie se met. du coté de l'idiot comme d'un homme sans pré-
supposés. Mai,; en vérité, Eudoxe n'a pas moins de présupposés
qu'f.:pistémon, seulement il les a sous une autre forme, implicite
ou subjective, « privée » et non tt publique •, sous la forme d'une
pensée naturelle, qui permet à la philosophie de se donner l'air
de commencer, et de commencer sans pré~upposês.
Or voilà que des cris surgissent, isolés el pa~sionnés. Comment
ne seraient-ils pas isolés puisqu'ils nient que ~ tout le monde
sache... »? Et passionnés, puisqu'ils nient ce que personne, dit·on,
ne peut nier ? Celte protestation ne sc Coit pns au nom de pré·
jugés aristocratiques : il ne s'agit pas de dire que peu de gens
pensent, et savent ce que signifie penser. Mais au contraire, il

1. Ct. DESCARTEs, Ruhmhe de la witt par la lumitrt naturelle (éd. Alqui~,


Garniu, t. Il).
L'IMAGE DE LA PENS~E nt
y a quelqu'un, ne fût-cc qu'un, avec la modestie nécc!lsaire, qui
n'arrive pas à savoir ce que toul le morule sait, ct. qui uic modes-
tement cc que toul le monde est. ccn~é rcconnailre. Quelqu' un
qui ne se laisse pas representer, mai:> qui ne veut pas davantage
représenter quoi que ce soit. J'; on pas un particulier doué de bonne
volonté et de pensée naturelle, mais un singulier plein de mau-
vaise volonté, qui n'arrive pas à penser, ni dans la nature ni
dans le concept. Lui seul est sans prcsupposés. Lui seul commence
eflecl.ivemenl, et. répète efledivemcnl.. El pour lui les présupposés
subj ectif:;; ne sont pas moins des préjugés que les objectif:;;,
Eudoxe et Épbtémon sont un seul et même homme lrompcur,
dont ilia ut. se méfier. Quille à faire l'idiot, faisons-le à la russe :
un homme de sous-sol, qui ne sc reconnuil pas plus duns les
présupposés subjectif~ d' une pensée rwturelle que duns les
présupposés objectifs d'une culture du lr.mp~. cl qui uc <.lispose
pas de compas pour fDirc un cercle. Il est l' lnlcmpe:.lif, ni tem-
porel ni éternel. Ah Chestov, et les que.slions qu'il sail poser,
la mauvaise volonté qu' il sllil montrer, l'impui.~sancc à penser
qu'il mel dans la pensée, 1:J. double dimension qu'il développe
dans ces questions exigeantes, à la !ois conccrnunl le commcn-
cemen~ le plu;; radical cl la répétition la plus entêtée.
Beaucoup de gens ont inlérèt à dire que tout le monde sait
u ceci •, que tout le monde reconnaît ceci, que personne ne peut
nier ceci. (Ils triomphent aisément., tant qu'un interlocuteur
maussade ne sc lève pour répondre qu'il ne veut pas être ainsi
représenté, ct qu'il nic, qu'il ne rcconnatt pas ceux qui parlent
en son nom.) Le philosophe, il est vrai, procède avec plus de
désintéressement. : ce qu'il pose comme universellemenl reconnu,
c'est seulement ce que !lignifie penser, être ct moi, c'est-à-dire
non pas un ceci, mais ln !orme de la représentation ou de la
récognition en général. Celte forme pourtant a une malièrc,
mais une malière pure, un élément. Cet élément consiste seule-
ment dans la position de la pensée comme exercice naturel d'une
faculté , d ans le présupposé d'une pensée naturelle, douée pour
le vrai, e n affinité a vec le vrai, sous le double aspect d'une bonne
volonlè du penseur ct d'une nature droite de la pensée. C'est parce
que tout. le momie pense nnl urellemcnl, que toul le monde est
censé savoir implicitement cc que veut dire penser. La forme la
plus génëralc de la rcpré~entalion est donc dans l'élément. d'un
sens commun comme nature droite el bonne volonln (Eudoxe
et orthodoxie). Le présupposé implicite de Ja philosophie se
trouve dans le sens commun comme cogilalio nalura universalis,
à partir de laquelle Ir~ philosophie peut prendre son départ. Il
172 DII<'FÉRE11lCE E1' RÉPÉTITION

~~l inut.ile de multiplier les declnrations des philosophes, depuis


« tout If! monde a, pnr natu re, Je desir de conn:~it.re », jusqu'à
" le bon ~t!ns est la chose d u monde la mieux part:~gée », pour
vérifier l'existence du présupposé. C<tr celui-ci v:ntl moins par
les propo:>ition~ explicites qu'il inspire, que par sa persistance
chez des philosophes qui le laissent précisément dans l'ombre.
Les postu la t~ en philosophie ne sont pas des propositions dont
le philo>\ophc demande qu'on le~; lui accorde, mais au contraire
des lht~mcs de propositions qui rest ent implicites, et qui sont
entendus sur un mode pri~philo~op hiquc . En cc sens, la pensée
conceptuelle philo:;ophique a pour présupposé implidte une
Image de la pensée, préphilosophique et naturelle, cmprunlée
a l'élément pur du s••ns commun. D'après cette image, la pensée
e~t en atlinit.é avec le nni. possède formellement le vrai et veut
mntériellcmcnt le nn i. Et c'c~t sur cette image que cha ~:un
$3Ïl, est ccn;>é savoir ce que s ignifie penser. Alors il importe peu
que la philo,-ophie commence par l'objet ou par le sujet, par
l'être ou par l'éLant., tant que la pensée rc:<t.c soumise à celLe
Image qui préjuge rléj~ de tout, et de la di;;tribution de l'objet
et. du suj<'l., ct de l'èlrc el de l'êtnnt.
Celle imn~e de la pensée, nous pouvons l'appeler image dogw
malique ou orthodoxe, image moral('. Il est certain qu'elle a des
varianl('s : ninsi ce n'est pas du Loul de la mème façon que les
« ralionnJi,.frs »elles« empiristes» la supposent. érigée. Bien plus,
nous le \'errons, les philosoph<>s é-prouvent de nomhreux r epentirs,
et n'acceptent pas cette image implicite sans y joindre aussi de
no mbreux traits, venus de la ré flexion explicite du concept, qui
réngissent cont.re elle ct tende nt à la renverser. Elle lient bon pour-
tant dans l'implicite, mëme si le philosophe précise que la vérité,
après t.out., n'est pas ((une chose r<lcile il atteindre et à la portée de
t.ous n. C'est pourquoi nous ne parlons pas de telle ou telle image de
la pensée, variable suivant les philosophies, mais d'une seule
Image en général qui constitue le présupposé subjectif de la philo-
sophie dans son ensemble. Quand Nietzsche s'interroge sur les prê-
supposés les plus généraux de la philosophie-, il dit qu'ils sont
essentiellement moraux, car sr.ule la Morale est capable de nous
persuader que la pensée a une bonne nature et le penseur une
bonne volont.ê, ct seul le Bien peul fonder 1'affinitè suppost~e de la
pensée avec le Vrai. Qui d'autre, en e flet, que la Morale? et ce Bien
qui donne la pensée au vr ai, eL ce vrai à la pensée... Dès lors ::~ppa­
raissent mieux les condilions d'une philosophie qui ser;~il. sans
présupposés d'aucune sorte : au lieu de s'appuyer sur l'Image
morale de la pensée, elle prendrait son point de départ dans une
L'IMAGE DE LA PENSÉE

critique radicale de l'Image et des ~postulats» qu'elle implique.


Elle trouwrnit sa difTrrencc ou ~on vrai cornm{'nccm{'nl. non
pas dans une entente avec l'Imnp-t> préphilosophiqut>, mais dans
une lutte rigoureuse contre l'Imnge. di·noncre comme non-
philosophie1. Par là mème, rl!e trouverait sa r~:·pètit ion authen-
tique dans une pensée sans ImnŒe. fût-cc au prix des plus grandes
destructions, de~ plus ~randPs do'rnornlil'ations. t-l d'un cnlête-
mt-nt de la philosophie qui n'nurait plus pour allié que le paradoxe
et deYrait. renoncer à la forme de ln r<'prt'·sental ion comme à
l'Clément du sens commun. Comme si la prns{•e ne pouvait
commt-ncer fi p<'nser, el toujours recommencer, que libérée de
l'Imag-e et des postulats. Il est vain de pr1;lcndre remanier la
doctrine de la vérîtt'. si l'on ne reccnse pr~s d'abord les postulats
qui projettent de la pensée cette image dëformante.

Que penser soit l'axcrcice n<~turrl d'une farul t.r, que cette
faculté ait une bonne nature et une honne \'Olon!f'>, cela ne peut
pas s'entPndre e11 fait. "Tout le monde >>sait bien qu'en fait les
hommes pensent r<~rement, ct plutôt sous Je coup d'un choc que
dans l'élan d'un goût. Et la phrase cc!lèbre de Descartes, le bon
sens (la puissance de prnser) t':>t la chose du monde la mieux
partagée, rt'JWSI! seul<'mcnt sur une vieille plaisanterie, puis-
qu'elle con:;iste à rnppeler que les hommes se plaip-nent à la
rigueur de m:mqu<'r de ml'moire, d'imngination ou mème d'oreille,
mais se l.rouvent toujours assez bien part:1gés du point de vue de
l'intelligt-nce et de la pl'nS1~1'. ~tais si Drscarlcs est philosophe,
c'est parce qu'il se sert d{' cetle plnisanteric pour ~'riger une image
de la prns('•c telle qu'rllr est l'li droit: la bonne nature t't l'affinité
avec le vrai appartiendr<~ient fl la penst•t> Pn droit, quelle que soit
la difficulté de traduire le droit d;~ns les faits, ou de retrouver le
droit. par-delà les faits. Le bon sens ou le sens commun naturels
sont donc. pris comme la drtermination de la pensée pure. Il
appartient au sens de préjuger de sa propre universalité ; ct de se

1. !'Y.tJI:nnAciT e8L de ceux qui all~rcullc plus loin dans 1~ prob)\lm~ du com-
m~ncemenl. Il d!lnonc~ J~s pr~snpposés imp!icilcs dans la philosophie en général,
el dans celle de lle!('el en particulier. 11 montre que la philosophie doit partir,
non pas de son entente avec une image pré· philosophique, mais de sa • différence •
a wc la non-phi/o.,opllic. {Seulement il estime f]Ue celle exi~ence du nai com-
mencement est sunlsammenl réalisée quand on pnrt de J'~lre empirique, sen-
sible et concret.) - cr. Cnnlribuli"n a la rrilique de la phi/osophit de 1/egd
(trall. AI.TIWSSP.II, .\tani(rstes philosnphiques, Presses Universitaires de France,
notamment p. 33).
DIFFÉRENCE ET RÉPÉTITION
"'
postuler comme universel en droit., communicable en droit.
Pour imposer, pour retrouver le droit, c'est-à-dire pour appliquer
l'esprit bien doué, il faut une methode explicite. Sans doute donc
est-il difHcile en fait de penser. Mais le plus difficile en fait passe
encore pour le plus facile en droit; ce pourquoi la méthode elle-
même est dite facile du point de vue de la nature de la pensée (il
n'est pas exagéré de dire que cette notion de facile empoisonne
tout le cartésianisme). Quand la philosophie trouve son présup-
posé dans une Image de la pensée qui prétend valoir en droit, nous
ne pouvons pas, dès lors, nous contenter de lui opposer des faits
contraires. Il faut porter la discussion sur le plan même du droit,
et savoir si cette image ne trahit pas l'essence même de la pensée
comme pensée pure. En tant qu'elle vaut en droit, cette image
présuppose une certaine répartition de l'empirique et du trans-
cendantal; et c'est celte répartition qu'il faut juger, c'est-à-dire
ce modèle transcendantal impliqué dans l'image.
Il y a bien un modèle en efTet, c'est celui de la récognition.
La rêcognition se définit par l'exercice concordant de toutes les
facultés sur un objet supposé le même : c'est le même objet qui
peut être vu, touché, rappelé, imaginé, conçu.. Ou, comme dit
Descartes du morceau de circ," c'est le même que je vois, que je
touche, que j'imagine, et enfin c'est le même que j'ai toujour~
cru que c'é.tail au commencement ». Sans doute chaque faculté
a-t-elle ses données particulières, le sensible, le mémorable, ·j
l'imaginable, l'intelligible ... , et son style particulier, ses acles
particuliers investissant le donné. Mais un objet est reconnu quand
une faculté le vise comme idenlique à celui d'une autre, ou
plutôt quand toutes les facultés ensemble rapportent leur donné
et se rapportent elles-mêmes a une forme d'identité de l'objet.
Simultanément la rêcognition réclame donc un principe subjectif
de la collaboration des facultés pour« tout le monde», c'est-à-dire
un sens commun comme concordia facullalum; et la forme d'iden-
tité de l'objet. réclame, pour le philosophe, un fondement dans
l'unité d'un sujet pensant dont toutes les autres facultés doivent
être des modes. Tel est le sens du Cogito comme commencement:
il exprime l'unité de toutes les facultés dans le sujet, il exprime
donc la possibilité pour toutes les facullés de sc rapporter à une
forme d'objet qui réfléchit l'identité subjective, il donne un
concept philosophique au présupposé du sens commun, il est le
sens commun devenu philosophique. Chez Kant comme chez
Descartes, c'est l'identite du Moi dans le Je pense qui fonde la
concordance de toutes les facultés, et leur accord sur la forme
d'un objet supposé le Même. On objectera que nous ne nous
L'IMAGE DE L4 PENSÉE t75

trouvons jamai,; devant un objet formel, objet quelconque uni~


verse!, mais toujours devant tel ou tel oLjet, découpé ct ~pécifié
dans un apport dëlerminé des faculté:>. Mais c'e~L ici qu'il faut
faire intervenir la différence précise des deux instances complé-
mentaire:>, sens commun et bon sens. Car si le sens commun est
la norme d'identité, du point de vue du ~foi pur el de la forme
d'objet quelconque qui lui correspond, le bon sens est la norme
de partage, du point de vue des moi empiriques et des objets
qualifiés comme tel ou tel (cc pourquoi il s'estime universelle-
ment partagé). C'est le bon sens qui détermine l'apport des
facultés dans chaque cas, quand le sens commun apporte la
forme du Même. Et si l'objet quelconque n'existe que comme
qualifié, inversement la qualification n'opère qu'en supposant
l'objet quelconque. Nous verrons plus tard comment le bon
sens et le sens commun se complètent ainsi dans l'image de la
pensée, d'une manière tout à fait nécessaire : à eux deux, ils
constituent les deux moitiés de la doxa. Pour le moment il suffit
de marquer la précipitation des postulats eux-mêmes : l'image
d'une pensée naturellement droite, et qui sait ce que signifie
penser; l'élément pur du sens commun qui en découle a en
droit» ; le modèle de la récognilion, ou déjà la forme de la repré-
sentation qui en découle à son tour. La pensée est supposée
naturellement droite, parce qu'elle n'est pas une faculté comme
les autres, mais, rapporLée à un sujet, l'unité de toutes les autres
facultés qui sont seulement ses modes, et qu'elle oriente sur la
forme du Même dans le modèle de la récognition. Le modèle de
la récogniLion est nécessairement compris dans l'image de la
pensée. Et que l'on considère le Théélèle de Platon, les Médila-
lions de Descartes, la Critique de la raison pure, c'est encore ce
modèle qui est roi, et qui « oriente » l'analyse philosophique de
ce que signifie penser.
Une telle orientation est fâcheuse pour la philosophie. Car le
triple niveau supposé d'une pensée nat.urellement. droite, d'un
sens commun naturel en droit, d'une ri:cognilion comme modèle
transcendantal, ne peut constituer qu'un idéal d'orthodoxie.
La philosophie n'a plu;; aucun moyen de realiser son projet, qui
était de rompre avec la doxa. Sans doute, la philosophie récuse-
t-elle toute doxa particulière ; sans doute ne retient-elle aucune
proposition particulière du bon sens ou du sens commun. Sans
doute ne reconnaît-elle rien en particulier. Mais elle conserve
de la doxa l'essentiel, c'est-à-dire la forme; et du sens commun,
l'essentiel, c'est-à-dire l'élément ; et. de la récognition, l'essentiel,
c'est-à-dire le modèle (concordance des facult.és fondée dans le
176 DIFFÉRENCE ET RÉPÉTITION

sujet pensant comme universel, et s'exerçant sur l'objet quel-


conque). L'image de la pensée n'est que la figure sous laquelle
on universalise la doxa en l'élevant au niveau rationnel. Mais on
reste prisonnier de la doxa lorsqu'on fait seulement abstraction
de son contenu empirique, tout en gardant l'usage des facultés
qui lui correspond, et qui retient implicitement l'essentiel du
contenu. On a beau découvrir une forme supra-temporelle, ou
même une matière première sous-temporelle, sous-sol ou Urdoxa,
on n'avance pas d'un pas, prisonnier de la même caverne ou des
idées du temps, qu'on se donne seulement la coquetterie de
a retrouver »,en les bénissant du ~igne de la philosophie. Jamais la
lorme de la récognition n'a sanctifié autre chose que le reconnais~
sable et le reconnu, jamais la forme n'inspira autre chose que
des conlormilés. Et si la philosophie renvoie à un sens commun
comme à son présupposé implicite, quel besoin le sens conimun
a-t-il de la philosophie, lui qui montre tous les jour:>, hélas, qu'il
est capable d'en faire une à sa façon ? Double danger ruineux
pour la philosophie. D'une part, il est évident que les actes de
rêcognition exbtcnt ct occupent une grande partie de notre vie
quotidienne : c'est une table, c'est une pomme, c'est le morceau
de cire, bonjour Thêétète. Mnis qui peut croire que le destin de la
pensée s'y joue, et que nous pensions, quand nous reconnuisJ<ons?
On a beau distinguer à la manière de Bergson deux types de
rêeognition, celle de la vache en présence de l'herbe, et celle de
l'homme appelant ses souvenirs, le second pas plus que le premier
ne peut être un modèle pour ce que signifie penser. Nous disions
qu'il fallait juger l'Image de la pensée sur ses prétentions de
droit, non pas d'après les objections de fait. Mais justement, ce
qu'il faut reprocher à cette image de la pensée, c'est d'avoir
fondé son droit supposé sur l'extrapolntion de certains faits, et de
faits particulièrement insignifiants, la banalité quotidienne en
personne, la Récognition, comme si la pensée ne devait pas
chercher ses modèles dans des aventures plus étranges ou plus
compromettantes. Soit l'exemple de Kant : de tous les philo-
sophes, c'est Kant qui découvre le prodigieux domaine du lr<lns-
cendantal. Il est l'analogue d'un grand explorateur; non pas
un autre monde, mais montagne ou souterrain de ce monde.
Toutefois que fait-il ? Dans la première édition de la Critique de
la raison pure, il décrit en détail trois synthèses qui mesurent
l'apport respectif des facultês pensantes, toutes culminant ùans
ln troisième, celle de la récognition, qui s'exprime dans la forme
de l'objet quelconque comme corrélat du Je pense auquel toutes
les facultés se rapportent. Il est clair que Kant décalque ainsi

l
L'IMAGE DE LA PENSJ5E .,
les structures dites transcendantales sur les actes empiriques
d'une conscience psychologique : la synthèse transcendantale
de l'appréhension est directement induite d'une appréhension
empirique, etc. C'est pour cacher un procédé si voyant que Kant
supprime ce texte dans la seconde édition. Mieux cachée, pour-
tant, la méthode du décalque n'en subsiste pas moins, avec tout
son " psychologisme ».
En second lieu, la récognition n'est insignifiante qu'à titre de
modële spéculatif, mais cesse de l'être dans les fins qu'elle sert et
où elle nous entrafne. Le reconnu, c'est un objet, mais aussi des
valeurs sur l'objet. (les valeurs interviennent même essentielle-
ment dans les distributions opérées par le bon sens). Si la récogni-
tion trouve sa finalité pratique dans les ~valeurs établies », c'est
toute l'image de la pensée comme Cogilalio nalura qui témoigne,
sous ce modèle, d'une inquiêtanLe complaisance. Comme dit
Nietzsche, la Vérité parait. bien être " une créature bonasse et
aimant ses aises, qui donne sans cesse à tous les pouvoirs établis
l'assurance qu'elle ne causera jamais à personne le moindre
embarras, car elle n'est, après toul, que la science pure ... ))1 , Qu'est-
ce qu'une pensée qui ne fait de mal à personne, ni il celui qui
pense, ni aux autres? Le signe de la récognition célèbre des
fiançailles monstrueuses, où la pensée «retrouve» l'Êtat, retrouve
« l'Êglise », retrouve toutes les valeurs du temps qu'elle a fait
passer subtilement sous la forme pure d'un éternel objet quel-
conque, éternellement béni. Quand Nietzsche distingue la création
des valeurs nouvelles et la récognit.ion des valeurs établies, cette
distinction ne doit, certes, pas être comprise d'une manière relative
historique, comme si les valeurs établies avaient été nouvelles en
leur temps, et comme si les nouvelles valeurs demandaient simple-
ment du temps pour s'établir. Il s'agil en vérité d'une di!Térence
formelle et de nature, et le nouveau reste pour toujours nouveau,
dans sa puissance de commencement et de recommencement,
comme l'établi était établi dès le début, même s'il fallait un
peu de temps empirique pour le reconnattre. Ce qui s'établit dans
le nouveau n'est précisément pas le nouveau. Car le propre du
nouveau, c'est-à-dire la di !Térence, est de solliciter dans la pensée
des forces qui ne sont pas celles de la récognition, ni aujourd'hui
ni demain, des puissances d'un tout autre modèle, dans une /erra
încognila jamais reconnue ni reconnaissable. Et de quelles forces
vient-il dans la pensée, de quelle mauvaise nature et de quelle
mauvaise volonté centrales, de quel effondrement central qui

1. NitnSCHE, Comidéralioru inl~mp~•liL•u, Schop~nhau~r tducaleur, § 3,


178 DIFFÉRENCE ET RÉPÉTITION

dépouille la pensee de son « innéité »,et qui la traite à chaque fois


comme quelque chose qui n'a pas toujours existé, mais qui
commence, contrainte et forcée ? Combien sont dérisoires, à
côté, les luttes volontaires pour la rêcognition. JI n'y a jamais
de lutte que sous un sens commun, et autour de valeurs établies,
pour s'attribuer ou se faire attribuer des valeurs en cours
(honneurs, richesse, pouvoir). Étrange lutl.e des consciences pour
la conquête du trophée constitué par la Cogilalio nalura universalis,
trophée de la récognition et de la représentation pures. Nietzsche
riait à la seule idée qu'il pût s'agir de cela dans cc qu'il appelait
volonté de puissance. Et non seulement Hegel, mais Kant, il les
nommait «ouvriers de la philosophie », parce que leur philosophie
restait marquée par ce modèle indélébile de la récognit.ion.
Kant semblait armé, cependant, pour renverser l'Image de
la pensée. Au concept d'erreur, il substituait celui d'illusion :des
illusions internes, intérieures a la raison, au lieu d'erreurs venues
du dehors et qui seraient seulement l'efTet d'une causalité du
corps. Au moi substantiel, il substituait le moi profondément
fêlé par la ligne du temps; et c'est dans un même mouvement que
Dieu et le moi trouvaient une sorte de morL spéculative. Mais,
malgré tout, Kant ne voulait pas renoncer aux présupposés
implicites, quitte à compromettre l'appareil conceptuel des trois
Critiques. Il fallait que la pensée continuât à jouir d'une nature
droite, et que la philosophie ne pût aller plus loin ni dans d'autres
directions que le sens commun lui-même ou m la raison populaire
commune». Tout au plus la Crit.ique consiste-t-elle, alors, à donner
des étals civils à la pensée considérée du point de vue de sa loi
naturelle : l'entreprise de Kant multiplie les sens communs, fait
autant de sens communs qu'il y a d'intérêts naturels de la pensée
raisonnable. Car s'il est vrai que le sens commun en général
implique toujours une collaboration des facultés sur une forme
du Même ou un modèle de récognition, il n'l!n reste pas moins
qu'une faculté active parmi les autres est chargée suivant le cas
de fournir cette forme ou ce modèle, auquel les autres soumettent
leur apport. Ainsi l'imagination, la raison, l'entendement colla-
borent dans la connaissance et forment un « sens commun
logique »; mais c'est l'entendement qui est ici la faculté legisla-
trice, et qui fournit le modèle spéculatif sur lequel les deux autres
sont appelés à collaborer. Pour le modèle prat.ique de la récogni-
tion, au contraire, c'est la raison qui lêgifcre dans le sens commun
moral. Encore y a-t-il un troisième modële, où les facultés
accèdent à un libre accord dans un sens commun proprement
esthétique. S'il est vrai que toutes les facultés collaborent dans
L'IMAGE DE LA PENS~E .,,
la récoj!nition en général, les formules de cette collaboralion
diffèrent suivant les conditions de ce qui est. à reconnattre, objet
de connaissance, valeur morale, eflct esthétique... Loin de ren-
verser la forme du sens commun, Kant l'a donc seulement
multiplié. (Ne !aut-il pas en dire autant de la phénoménologie ?
celle-ci ne découvre-t-elle pas un quatrième sens commun, fondé
celle fois sur la sensibilité comme synthèse passive, et qui, pour
constiluer une Urdo:ra, n 'en resle pas moins prisonnier de la
forme de la doxa1 ?) On remarque à quel point Ja Critique
kantienne csL finalement respectueuse ; jamais la connaissance,
la morale, la réflexion, la foi ne sont mises elles-mêmes en ques-
tion, étant censées correspondre à des intérêts naturels de la
raison, mais seulement l'usage des facultés qu'on déclare légitime
ou non d'après tel ou tel de ces intérêts. Partout le modèle
variable de la récognition fixe le hon usage, dans une concorde
des facultés déterminée par une faculte dominante sous un sens
commun. C'est pourquoi l'usage illégitime (l'illusion) .s'explique
seulement par ceci : que la pensée, dans son étal de nature,
confond ses intérêts el laisse ses domaines empiéter les uns sur
les autres. Ce qui n'empêche pas qu'elle ait une bonne nature
dans le fond, une bonne loi nalurelle a laquelle la Critique
apporte sa sanction civile; et que les domaines, intérêts, limites
cl propriétés ne soient sacrés, fondés sur un droit ina !iéna ble.
JI y a tout dans la Critique, un tribunal de juge de paix, une
chambre d'enregistrement, un cadastre - sauf la puissance
d'une nouvelle politique qui renverserait l'image de la pensée.
Même le Dieu mort. et le Je fêlé ne sont qu'un ma uvais moment
à passer, le moment spéculatif; ils ressuscitent plus intégrés et.
certains que jamais, plus sûrs d'eux-mêmes, mais dans un aulre
intérêt, dans l'intérêt pratique ou moral.
Tel est le monde de la rtpréstnlalion en général. Nous dision•
précédemment que la représentation se définissait par certains
cléments : l'identité dans le concept, l'opposition dans la déter-
mination du concept, l'analogie dans le jugement, la ressemblance

1. Sur ce sens commun et la pcrsislnnce du modêle de la récoj:nilion,


cr. Maurice MERLEAU-PONTY, Phinominolllgit dt la ptruplion (N.H.F.,
pp. '176 sq., 366 sq.). - Sur la lh~orle kanllrnne des sens communs, cr. surloul
Crilîqut du jugement, § 18-22 el 40. l~l lfa déclaratlcms de principe de la Cri-
tique dt la raison pure : • La plus haute philnsophi(', par rapp\ltt 11ux fins ess~n­
titlle& dt la nature humaine, ne peul cnnduire l'lu& loin que ne rai lla direction
que celle·Ci a acce>nlt'e au sens commun • ; • les id~ea de la raison pure ne pro-
duis~nt une apparence trompeuse que par leur abus, car tllcs nous sont don·
n~rs par la nnture de notre raison, et il est imposstble que ce tribunal sup~me
de tous les droits el de toutes les p~tentinns de nol re spécula lion renrerme
lui·m~me dea illusions et des presliges originels •.
180 DIFFÉRENCE ET RÉPÉTITION

dans l'objet. L'identité du concept quelconque const.itue la


forme du :\lême dans la rêcognition. La détermination du concept
implique la comparaison des prédicats possibles avec leurs
opposés, dans une double série régressive et progressive, parcourue
d'un côté par la remémoration et, de l'autre, par une imagination
qui se donne pour but de retrouver, de recrêer (reproduction
mémorielle-imaginative). L'analogie porte soit sur les plus hauts
concepts déterminables, soit sur les rapports des concepts déter-
minés avec leur objet respectif, et fait appel à la puissance de
répartition dans le jugement. Quant à l'objet du concept, en lui-
même ou en rapport avec d'autres objets, il renvoie à la ressem-
blance comme au requisit d'une continuité dans la perception,
Chaque êtément sollicite donc particulièrement une faculté, mais
s'établit aussi d'une faculté à une autre au sein d'un sens commun
(par exemple, la ressemblance entre une perception el une remé-
moration). Le Je pense eslle principe le plus général de la repré-
sentation, c'est-à-dire la source de ces éléments et l'unité de lou les
ces facultés: je conçois,je juge, j'imagine et me souviens, je perçois
-comme les quatre branches du Cogito. Et précisément, sur ces
branches, la différence est cruciflée. Quadruple carcan où, seul,
peut être pensé comme différent ce qui est identique, semblable,
analogue et opposé; c'est toujours par rapport dune identité conçue,
d une analogie jugée, d une opposition imaginée, d une simililude
perçue que la dilfërence devient objet de représenlalion 1• On donne
à la différence une raison suffisante comme principium compara-
lionis sous ces quatre figures à la fois. C'est pourquoi le monde
de la représentation se caractérise par son impuissance à penser
la différence en elle-même ; et du même coup, à penser la répé-
tition pour elle-même, puisque celle-ci n'est plus saisie qu'à
travers la récognilion, la répartition, la reproduction, la ressem-
blance en tant qu'elles aliènent le préfixe RE dans les simples
généralités de la représentation. Le postulat de la récognition
était donc un premier pas vers un postulat de la représentation,
beaucoup plus général.

• •
• Il y a dans les perceptions certaines choses qui n'invitent pas
la pensée à un examen, parce que la perception suffit à les déter-
miner, et il y en a d'autres qui l'engagent tout a fait dans cet

1. Sur ln double subordination de la difT~rence il. l'identité con~ue et Ill


la ressemblance perçue, dans le monde • cll!ssiquc • de la représenlallon
cf. ~ichel FouCAULT, Lu mol• tl les chrne• (N.R.F., 1966), pp. 66 sq., 82 sq.
L'IMAGE DE LA PESSÊE 181

examen, en tant que la perception ne donne rien de sain. -Tu


parles t!videmmenl des choses qui apparaissent de loin el des
peintures en perspective.- Tu n'as pas du toul saisi ce que je
veux dire ... ~ 1 • -Ce texte distingue donc deux sortes de choses :
celles qui laissent la pensée tranquille, el (Platon le dira plus
loin) celles qui forcent à penser. Les premières sont les ol>jets de
récognilion. La pensée el loul<'s ses facultés peuvent y trouver
un plein emploi; la pensée peul s'y afTair<'r, mais cette afTaire el
cel emploi n'ont rien à voir avec penser. La prnsée n'y est remplie
que d'une image d'elle-mème, où elle se reconnaît d'autant mieux
qu'elle reconnaît les choses : c'est un doigt, c'est une table,
bonjour Théétète. D'où la question de l'interlocuteur de Socrate:
est-ce quand on ne reconnaît pas, quand on a du mal a recon-
naitre, qu'on pense vraiment? L'interlocuteur semble déja car-
tésien. Mais il est clair que le douteux ne nous fait pas sortir du
point de vue de la recognition. Aussi n'inspire-t-il qu'un scepti-
cisme local, ou bien une méthode génCralisée a condition que la
pensée ait dCja la volonté de n•connaitrc cc qui distingue essen-
tiellement la certitude elle doute. Il en est des choses douteuses
comme des certaines : elles présupposent la bonne volonté du
penseur ella bonne nature de la pensée conçues comme idéal de
récognilion, cette allinité pretendue pour le vrai, cette 9~/.b: qui
prédétermine à la fois l'image de la pensée el le concept de la
philosophie. Et pas plus que les douteuses, les choses certaines
ne forcent à penser. Que les trois an~les du triangle soient
nécessairement égaux à deux droits, cela suppose la pensée, la
volonté de penser, et depenser au triangle, et même de penser à ses
angles: Descartes remarquait qu'on ne peut pas IIÎ!'r cette égalité
si l'on y pense, mais qu'on peut fort bien penser, même au triangle,
sans penser à celte égalité. Toutes les vérités de cetlt' sorte sont
hypothétiques, puisqu'elles sont incapables de faire naître l'acte
de penser dans la pensée, puisqu'elles supposent. tout ce qui est
en question. En vérité, les concepts ne désignent jamais que des
possibilités. Il leur manque une grifTe, qui serail celle de la néces-
sité absolue, c'est-à-dire d'une violence originelle faite à la pensée,
d'une étrangeté, d'une inimitié qui seule la sortirait de sa stupeur
naturelle ou de son éterm·lle possibilité; tant il n'y a de pt'nsée
qu'involontaire, suscitée contrainte dans la pensée, d'autant
plus nécessaire absolument qu'elle nalt, par efTraction, du fortuit
dans le monde. Ce qui est premier dans la pt'nsée, c'est l'efTrac-
tion, la violence, c'esll'ennemi, et rien ne suppose la philosophie,

1. PUTOlll, Rtpubliqu~, \'11, 523 b sq.


182 DJPFARENCE ET RePATITION

tout part d'une misosophie. Ne complons pas sur la pensé-e pour


asseoir la nécessité relative de ce qu'elle pense, mais au contraire
sur la contingence d'une rencontre avec cc qui force à penser,
pour lever f!l dresser la nécessité absolue d'un acte de pf'nser,
d'une passion de penser. Les conditions d'une véritable critique
et d'une véritable création sont les m~mcs : destruction de
l'image d'une pensée qui se présuppose elle-même, genèse de
l'acte de penser dans la pensée même.
Il y a dans le monde quelque chose qui force à penser. Ce
quelque chose C'SL l'objet d'une rencontre fondamentale, et non
d'une récognition. Ce qui est rencontré, ce peut être Socrate,
le temple ou le démon. Il peut être saisi sous des tonalités allee-
lives diverses, admiration, amour, haine, douleur. ~lais dans
son premier caractère, et sous n'importe quelle tonalité, il ne
peut être que senti. C'est en cc sens (ju'il s'oppose à la récogni~
lion. Car le sensible dans la récop;nition n'est nullement ce qui
ne peut être que senti, mais cc qui se rapporte directement aux
sens dans un objet qui peut être rappele, imaginé, conçu. Le
sensible n'est pas seulement référé à un objet qui peut être autre
chose que senti, mais peut être lui-même visé par d'autres facultês.
Il présuppose donc l'exercice des sens, et l'exercice des autres
facultés dans un sens commun. L'objet de la rencontre, nu
contraire, fait réellement naïtre la SPnsibilité dans le sens. Ce
n'est pas un IX!a6-"1)•6~, mais un IXta&rrréo~. Ce n'est pas une qua-
lité, mais un signe. Ce n'est pas un Hre sensible, mais l'être du
sensible. Ce n'est pas le donné, mais cc par quoi le donné est
donné. Aussi bien est-il l'insensible d'unr! certaine façon. C'est
l'insensible, précisément du point de vue de la récognition, c'est-
à-dire du point de vue d'un exercice empirique oU la sensibilité
ne saisit que cc qui pourra l'être aussi par d'autres facultés,
et se rapporte sous un sens commun à un objet qui doit
être aussi appréhendé par les autres facultês. La sensibilité,
en présence de ce qui ne peut être que senti (l'insensible en
même temps) se trouve devant. une limite propre -le signe-
et s'élève à un exercice transcendant ··- la nième puissance.
Le sens commun n'est plus là pour limiter l'apport spécifique
de la sensibilité aux conditions d'un travail conjoint; celle-ci
entre alors dans un jeu discordant, ses organes deviennent
métaphysiqurs.
Second caractère : ce qui ne peut être IJllC senti (le senliendum
ou l'être du sensible) émeut l'âme, la rend « perplexe •, c'est-
à-dire la force à poser un problème. Comme si l'objet de
rencontre, le signe, était porteur de problème- comme s'il faisait

l
L'IMAGE DE LA PENS~E til
problème'. Faut-il, conformément à d'autres texlt>s de Platon,
id.-ntilier le probli·me ou la question à l'objet ~in~ulicr d'une
Mémoire transcl'.ndanlale, qui rrnd po:;sible un .apprentissage
dans ce domaine en saisissant r.c qui nt' peut être que rappelé?
Tout l'indique; il c:'sl bien vrai que la ri·minisccnce platonicienne
prétend saisir l'être du passt:·, immi·morial ou mémorandum,
en même temps frappé d'un oubli essentiel, conformément à la
loi de l'exercice lrumcendant. qui wut que cc qui ne peul être
que rappelé ~oit aussi l'impossible à rappeler (dans l'exercice
empirique). Il y a une grande dillcrencc entre cel oubli essentiel
et un oubli ('mpirique. La mémoire empirique s'adresse à des
choses qui peuvent ct mème doivent être autrement saisirs : ce
que je rappelle, il faut que je l'aie vu, entendu, imaginé, ou pensé.
L'oublié, au sens empirique, ('SL ce qu'on n'arri\·e pas à ressaisir
par la mémoire quand on le cherche une seconde fois (c'est trop
loin, l'oubli nm s(•prtrc du sou\·enir ou l'a cJTacé). Mais la mémoire
transcendant:~le snisit Cl! qui, dans la premiiJre fois, dës la première
fois, ne peut être que rappelé : non pas un passé conlin~ent,
mais l'èlre du passé comme tel el passé de toul lemp~. Oubliée,
c'esl de cette maniëre que la chose apparail en personne, à la
mémoire qui l'appréhende essentiellement. Elle ne s'adresse
pas à la mémoire sans s'adresser à l'oubli dans la mémoire. Le
memorandum y est aussi l'immêmorable, l'immémorial. L'oubli
n'est plus une impuissance conlîngenle qui nous s~pare d'un
souvenir lui-même conlingent, mais existe dans le souvenir essen·
tic! comme la nième puissance de la mémoire à l'éRard de sa
limite ou de cc qui ne peul être que rappelé. Il en êtnil de même
pour la sensibilit.é : à l'insensible contingrnt, trop petit, trop loin
pour nos sens dans l'exercice empirique, s'oppose un inst>nsible
essentiel, qui se confond avec ce qui ne peul ètre que senti du
point de vue de l'exercice transcendant. Voilà donc que la
sensibilité, forcée par la rencontre à ~entir le 1enlimdum, force
b. son LQur l"' mrrnoire {} :;ic souvenir du mémorandum, ce qui
ne peut. être que r:~ppelé. Et enfin, pour lroisit•me caractère,
la mémoire transcendantale à son lour rorcc la pensée à saisir
ce qui ne peul ëlre que prnsé,le cogilandum,le VOlJ-:-io\1, l'Essence:
non pas l'intelligible, car celui-ci n'est encore que le mode sous
lequel on pense ce qui peut être autre chose que pensé, mais
l'être de l'intelligible comme dernière puissance de la pensée,

1. Ibid., 5'24 ab.- On remarquera comment, dans Le ralionali•mt appliquj


(Presses t.:niversitaires t.le France, 1949, pp. 51-~6), \oa!ton IIACIIIII ARD oppose
le problème ou l"ohjrt-porteur de probl<·me au doute cart~sien, el d~nonce le
modèle de la ~ognition en philosophie.
tM DTFF~RENCE ET RtPtTJTTON

l'imp~nsable aussi bien. Du senliendum a u C()gitandum, s'est


développée la violence de cc qui lorce à penser. Chaque lacullé
est sortie de ses ~onds. Mais qu'est-cc que les gonds, saur la
forme du !lens commun qui faisait t ourner ct converger toutes
les facultés ? Chacune a, pour son compte ct dans son ordre,
brisé la forme du sens commun qui la maint enait dans l'élément
empirique de la doza, pour atteindre à sa nième puissance
comme à l'élément du paradoxe dans l'exercice transcendant.
Au lieu que toutes les facultés convcrs;cnt, ct contriburnt à
l'effort commun de rcconnatlre un objet , on assiste à un effort
divergent., chacune étant mise en prêsence de son • propre • en
ce qui la concerne essentiellement. Discorde des facultés, chaine
de force et cordon de poudre où chacune affronte sa limite, et
ne reçoit de l'autre (ou ne communique à l'autre) qu'une violence
qui la mel en !ace de son élèment propre, comme de son dispa-
rate ou de son incomparable.
Arrêtons-nous toutefois à la maniere dont Platon détermine
la nature des limites dans chaque cas. Ce qui est. essentiellement
rencontre, ce qui doit se distinguer de toute réco~nition, le texte
de La République le définit comme l'objet d'une u sensation
contraire en même lemps». Alors que Je doigt n'est jamais qu'un
doigt, ct est toujours un doigt qui sollicite la reconnaissance,
le dur n'est jamais dur sans être mou aussi, puisqu'il est insé-
parable d'un devenir ou d'une relation qui mettent en lui le
contraire (de même le grand et. le pelil, l'un et le mull.iplc).
C'est donc la coexistence des contraires, la coexist ence du plus
el du moins dans un devenir qualitatif illimilè, qui const itue le
signe ou le point de départ de ce qui force à penser. La reco-
gnition , en revanche, mesure et limite la qualité en la rapport.ant.
à quelque chose, elle en arrête ainsi le devenir-fou. Mais en
définissant la première instance par celle forme d'opposition ou
de wnlrari~té qualitaliue, Ph1lon ne confond-il pas dêjil l'être
du sensible a vec un simple être sensible, avec un être qualitatif
pur (o:l~"t"r:v) ? Le soupçon se renforce dès que l'on considère
la seconde instance, celle de la réminiscence. Car c'est. seulement.
en apparence que la réminiscence brise avec le modèle de la
récognition. Elle se contente plutôt d'en compliquer le schéma :
tandis que la reconnaissance porte sur un objet perceptible ou
perçu, la réminiscence porte sur un nnlre objet, qu'on suppose
associé au premier ou plutôt enveloppé en lui , et qui sollicite
d 'être reconnu pour lui-même indépendamment d'une perception
distincte. Cette autre chose, enveloppée dans le signe, devrait a la
fois être le jamais-vu et pourtant le déjà-reconnu, l'inquiétante
l:HfAGE DE LA PENSltE 115

ctranget.é. Il est. alors tentant de dire en poèlc que cela a été vu,
mnis dans une autre vie, dans un présent mythique : tu cs la
ress<>mhl:mce... Mais por là tout. est trahi : d'abord la nD turc de
la rencontre, en tant qu'elle ne propose pas à la r écognition une
épreuve particulièrement dillicile, un enveloppement particu-
li&rement dimcile à déplier, mais s'oppose !i toute récognition
possible. Ensuite, la nature de la mémoire transcendantale et
de ce qui ne peut ètrc que rappelé; car celle seconde instance
est seulement conçue sous la forme de la similitude dans la rémi-
niscence. Au point que la même objection surgit ; la réminiscence
conrond l'êt.re du passé avec un être passé, c t., faute d e pouvoir
assig ner un moment empirique où cc passé fut pr\!scnt, invoque
un présent originel ou my thique. La grandeur du concept de
réminiscence {el ce pourquoi il sc distingue radicalement du
concept cartésien d'innéité), c'est d'introduire le temps, la durée
du lemps dans la pensêe comme telle : par là, il établit une
opacite propre à la pensée, témoignant d'une mnunise nature
comme d'une mauvaise volonté, qui doivent. être secou~s du
dehors, par les signes. Mais, nous l'avons vu, parce que le temps
n'est introduit ici que comme un cycle physique, et non sous
sa forme pure ou son essence, la pensée est encore supposée
avoir une bonne nalurc, une resplendissante cla rte, qui se sont
simplement obscurcies ou égarées dans les avatars du cycle
naturel. La réminiscence est encore un refuge pour le modèle
de la récognil.ion ; et non moins que Kant., Platon décalque
l'exercice de la mémoire transcendantale sur la ligure de l'exer-
cice empirique (on le voit bien dans l'exposé du Phéd()n).
Quant à la lrobièmc instance, celle de la pcn ~éc pure ou dt! ce
qui ne peuL être que pensé, Platon la détermine ~om mc le
contraire séparé :la Grandeur qui n'est. rien d'autre que grande,
la Petitesse qui n'est rien d'autre que petite, la Lo urde ur qui
n'est. que lourde, ou l'Unité, seulement. une- voilà ~e que nous
sommes forcés de penser sous la pression tic la reminiscence.
C'est donc la {11rme de l' ltlenlilé réelle (le ~tt~mc compris comme
otÙTo xa:O' cx~-:-o) qui définit l'essence selon Platon. Toul culmine
avec le grand principe : qu'il y a, malgré tout ct. avant t ouL,
une affinité, une lllialion, ou peut-être il vaut mieux dire une
phi li<~lion de la pensée avec le vrai, bref une bonne nature et un
bon desir, fondés en dernière instance sur l:t forme d'analogie
dans fe Dien. Si bien que Platon, qui écrivit le texlt! de La Répu-
blique, rut aussi le premier il dresser l'imngc d ogmatique ct
moralisante de la pensée, qui neutralise cc texte el ne le laisse
plus ronctionner que comme un« repentir'· Découvrant l'exercice
... DIFFÉRENCE ET RÉPÉTITION

supérieur ou transcendant des facultés, Platon le subordonne


aux formes d'opposition dans le semiblc, de ;;imilitudc dans la
réminiscence, d'identité dan~ l'essence, il'an;llug:ie dans le Bien;
par là, il prépr~re le monde d() la rcpré~enlolion, il en opère une
première di~lribulion des éléments, el recouvre ùéja l'exercÎ('C
de la pensée d'une image dogmatique qui la pré~uppose el
la trahit.
La forme transcendantale d'une faculté ~c confond avec son
exercice di~joint, supérieur uu l-ran~ccndanl. Tran,:cend:ml ne
signifie pas du tout que la faculté s'<~dre~~e à des objets hors du
monde, mai~ au contraire qu'elle sai.-;it dans le monde C(' qui la
concerne exclusivement, ct qui la fait naître au monde. Si
l'exercice transcendant ne doit pas èlrc décalqué sur l'exercice
empirique, c'est précisément parce qu'il appréhende ce qui ne
peul pas être saisi du point de vue d'un sen.~ commun, lequel
mesure l'usngc empirique de toutes les facultés d'aprês ce qui
revient à chncune sous la forme de leur collaboration. C'est
pourquoi le transcendantal pour son comptt.> est ju~ticiable d'un
empirisme supérieur, seul capable d'en explorer Je domaine et les
regions, puisque, contrnirement à ce que croyait Kant, il ne peut
pas être induit des forme~ empiriques ordinaires telles qu'elles
apparaissent ~ous la dêtermination du sens commun. Le dis-
crédit dans lequel est tombee aujourd'hui la doctrine des facultés,
pièce pourtant tout à fait néce~~aire dans le systi-lne de la
philosophie, s'explique par la méconnaissance de cet cmpiri~me
proprement lran:::cendantal, auquel on substituait vaint.>ment
un décalque du transcendantal sur l'empirique. Il faut porter
chaque faeullé au point extrême de son dérèglement, où elle
est comme la proie d'une triple \'iolencc, violence de ce qui la
force à s'exercer, de ce qu'elle est forcée de saisir et qu'elle est
seule à pouvoir saisir, pourtant l'insaisissable aussi (du point
de vue de J'exercice empirique). Triple limite de la dcrniêre
puissance. Chaque fnculté découvre alors ln passion qui lui est
propre, c'est-à-dire sa différence radicale et son éternelle répé-
tition, son élément différentiel et répétiteur, comme l'engl.'ndre-
ment instantané de son acte et l'éternel ressassement de son
objet, sa manière de naître en répétant déjà. Nous demandons
par exemple : qu'est-ce qui force la scmibilité à ~entir? et
qu'est-ce qui ne peut être que senti? ct qui est l'insensible en
même temps ? Et cette question, nous dc\'ons encore la poser
non seulement pour la mémoire et la pen!'ée, mais pour l'imagi-
nation - y a-t-il un imaginandum, un lflCXVTcxa-rÉov, qui soit aussi
bien la limite, l'impossible à imaginer? - pour le langage
L'IMAGE DE LA PENSÉE 187

- y a-t-il un loqwmd!lm, silence en même temps ? - et pour


d'autres facultés qui retrouveraient leur place dans une doctrine
complète - la vitalité, dont l'objet lran:>cendanL serail aussi
bien le monstre, la sociabilité, donl l'objet transcendant serail
aussi l'anarchie- et même enfin pour de:> facultés non encore
soupçonnées, à découvrir1• Car on ne peut rien dire d'avance, on
ne peut pas préjuger de la recherche ; il se peut que certaines
facultés, bien connues-trop connues, _!;C révèlent ne pas avoir
de limite propre, pas d'adjectif verbal, parce qu'elles ne sont
imposées et n'ont d'exercice que sous la Corme du sens commun ;
il se peul, en revanche, que de nouvelle,; facultés ~e lèvent, qui
étaient refoulées par cette forme du sen:> commun. Celle incer-
titude quant aux. résultats de la recherche, celte complexité dans
l'étude du ca.~ particulier de chaque faculté, n'ont rien de
regrettable pour une doctrine en général; l'empiri~me transcen·
dantal est au contraire le seul moyen de ne pas décalquer le
transcendantal sur les figures de l'empirique.
Notre sujet n'est pas ici l'établissement d'une telle doctrine
des facultés. Nous ne cherchons à déterminer que la nature de ses
exigences. Mais ù cet egard les determinations platonicit.mnes ne
peuvent pas être satisfaisantes. Car ce ne sont pas des figures
déjà médiatisées et rapportées à la représentation, mais au
contraire des élats libres ou sauvages de la diiTérencc en elle·
mème, qui sont capables de porter les facultés à leurs limites
respectives. Ce n'est pas l'opposition qualitative dans le sen-
sible, mais un élément qui est en lui-même difTèrence, ct qui crée
à la fois la qualité dans le sensible et l'exercice transcendant
dans la sensibilité : cet élément est l'intensité, comme pure
différence en soi, à la fois l'insensible pour la sensibilité empi-
rique qui ne saisit d'intensité que déjà recouverte ou média-
tisée par la qualité qu'elle crée, et pourtant ce qui ne peut être

1. L~ cas de l' imaqi nali<Jn : ce cas est le seul où KANT considère une faculté
libérée de la forme dun sens commun, et découvre pour elle un exercice légi-
time vêrilablemcnt • transcendant •. En effet, l'ima~inalion schémalisante,
dans la CriliqLI' de la rais<Jn pure, est encore B!lus le sens commun dit lo~rique;
l'imagination réfléchissant(', dans le jul(l'ment de beaulf>, est !'ncore sous le
sens commun !'sth.-~ iopJe. !\lais avec le sublime, l'imagination sdon Kant est
forcée, cqntrainJe d'a(l"ronler sa limite p ropre, son ~cxvr~a-tt?v, son maximum
qui est a ussi bien l'inimaginable, l"infonne ou le difforme d3ns la nature
(Critique du jugemml, ~ 26). El Plie trnnsrnet sa contrainte Il la penséo>, Il son
tour forcée tic pcn~er l" supra-srnsibl(', comme fnndernrnt d(' la nature et de la
faculté de penser : la prnsée cl l'inw~iunlinn ~nlrenl ici dans un~ discordanre
essentielle, J!lns une violence r~cipruquc <JUi conditionne un uuuvc:•u type
d'accord {§ 27). Si hieu que le mU<h'le de la récl)gnilion ou la ronnr du sens
commun se trouvent en défaut dans le sublime, au profil d'une toul aulre
conception de la pensée (§ 29).
DI FFERENCE ~T RÉPETJTION

que senti du point de vue de la sensibilité transcendante qui


l'apprrhendt~ immt-diatcment. dans la rt•ncontrt'. Et quand la
sensibilité trunsmct sa contrainte à l'imagination, quand l'ima-
gination s'l-lùvc it son tour à l'cxerciec transcendant, c'est le
fantasme, la disparilt! dans le fantasme qui con~lit ue le 9<XV't'!Xt7TtO\I,
ce qui ne p1 ut Hre qu'imagim\ l'inimagin:tblc empirittlll'. Et
quand vient le momt•nt dr la mémoin·, Ct' n't•st pas la similitude
dans la reminiscence, mais au contraire Je dissemblable tians la
forme pure du ll'mps qui constitue l'immémorial d'une mémoire·
transccnùanll". Et c'est un Je !èlé par celte forme du temps qui
se trouve enfin contraint de penser rt• qui ne peut être que pcnsü,
non pas le Mèml', mais cc u point aléatoire » transcendant, lou-
jours Autre par nature, où touh•s les essences sont envcloppi•t•s
comme ditTérenticllcs de la pensée, el qui rw signifie la plus haule
puissance de penser qu'à force de di·sig-nc•r aussi l'impensaÎllc ou
l'impuissance à penser dans l'usa !;t' ('11\jiÎriquc. On se rappelle
les textes profonds de Heidegger, mont raul qu•~ tanl que la pensee
en reste au prl-:mpposc de sa bonne nature et ùe sa bonne volont(>,
sous la forme d'un sens commun. d'une ratio, d'une cogilalio
nalura uniuersalis, elle ne pense ric•n du Lout, prisonnière de
l'opinfon, figée dans une possibilitë ahslrailc ... : « L'homme sait
penser en tanl qu'il en a la possibilili·, mais ce possible ne nous
garantit pas encore que nous en soyon s capahlcs ~ ; la pensi~C Dl'
pense que contrainte et forcée, rn prl'St'nCC de ce qui « donne a
penser •, de ce qui est à penser- el cc qui est à penser, c'est aussi
bien l'imprnsablc ou la non-pensee, c'csl·:'t-dire le fait perpétuel
que u nous ne pensons pas l'ncore ~ (suivant la pure !orme du
temps) 1 • Il esl vrai que, sur le clwmin qui mi·ne à ce qui est. à
penser, toul part ùc la sensibilité. Dt• l'intensif à la pensee, c'est.
toujours par une intensité que la pensi·c nous aJvient. Le pri..,·i-
lège de la sensibilite\ comme origine npparaH en C('ci, que cc qui
furce a scnlir el cc qui ne peul être (]UC senti sont une seule el
mème chose dans la rencontre, alor~ que• ll's deux instances sont.
distinctes dans les autres cas. En l'ITc·t J'int('nsif, la difll;rcnce

1. HECDI".GGI'.R, Qu'<Jpptllt·l-on ptnur .' {trad. BI,CKER el GRANEt., Pl't'MU


Universitaires dl' Fra nec1, p. 21. - Il nt HRi 'Jill' Il ei<lt>J.(ger conserve le
thème d'un dt<sir ou d'•m 9tH:%, d'une anulul(ll' uu mieux d'une homoll>j.(ie
entre la pen~e el ce qui est Il penst'r. C1·sl CJU'il J.(ardl' le primat du ~Mme,
même si celui ·ci est censé rassl'ml>ler cl compc·eclllre la difTêrence en tu nt CJUC
t elle. D'ou les mHaplwn•s du d""• f]Ui se suloslitu,.ut ~ Cl'lll·s de la violPn~e.
F.n tous ces seus, ll<•iolt·~cr ne rewmn• pas il c" •Ill<' nous appelions précédem·
ment les présup))Osés ~ubjectifs. Comme on Jt, \'Oil dans l'Eire d lt trmp•
(trad. BŒIIM el Wu:tU.F.l'IS, N.R.F., p. 'li), il y n cn l'fTct une compréhl'n~inn
pré·ontoloj:ique el implicite de l'êlre, bie11 que, précise Jleidegg"er, l~ e<mupl·
ezplidl~ n~ doil.lf pa• tn dttt~ulD".
L'IMAGE DE l...t PI:'NSEE t 89

dans l'intensilr, est à ln fois l'objet. de 1:~ rencontre el l'objet


auquel la rencontre élève la sensibilité. Ce ne sont pas les dieux
qui sont rencontrés ; même cachés, les dieux ne sont que des
formes pour la récognition. Cc qui est rencontré, ce sont les
démons, pui:;sances du saut, de l'intervalle, Je l'intensif ou de
l'instant, el qui ne comhlcnt la di!Tér{'ncc qu'avec du di!Térenl;
ils sont les porte-signes. El c'est le plus important : de la sensi-
bilité à l'imagination, de l'imag-ination ida mémoire, de la mémoire
à la pensée - quand chaque facult(\ disjointe communique à
l'autre la violence qui la porte à sa limite propre- c'est chaque
fois une libre figure de la différence qui éveille la faculté, el
l'éveille comme le diiTércnt de cette différence. Ainsi la différence
dans l'intensité, la disparité dans le fantasme, la dissemblance
dans la forme du temps, la di!Térenliellc dans la pensée. L'oppo-
silion, la ressemblance, l'identité el m~me l'analogie ne son/ que
des tffels produits par ces prêsenlalions de la diflêrence, au lieu
d'être les conditions qui se subordonnent. la di!Térence et en font
quelque chose de représenté. Jamais on ne peut. parler d'une <pV..I.a.,
témoignant d'un désir, d'un amour, d'une bonne nature ou d'une
bonne volonté par lesquelles les facultés possc\derrtient dejà, ou
tendraient vers l'objet auquel la violence les rlèvc, ct présente-
raient une analogie avec lui ou une homolo~ie entre elles. Chaque
faculté, y compris la pensée n'a d'autre aventure que celle de
l'involontaire ; l'usage volontaire resle enfoncé dans l'empirique.
Le Logos se brise en hiéroglyphes, dont chacun parle le langage
transcendant d'une faculté. 1\lème le point de départ, la S('DSÎ-
bilité dans la rencontre avec ce qui lorce à senlir, ne suppose
aucune aflinité ni prédestination. Au contrail·e, c'est le fortuit
ou la contingence de la rencontre qui garantit la n{~crssité de ce
qu'elle force à penser. Ce n'est pas une amitié, comme c{'l\e du
semblable avec le Même, ou encore unissant l1•s opposé~, qui lie
déjà la sensibilité au senlicndum. Il suflït du prt'·curscur sombre
qui fait communiquer le difTérenL comme tel, et le fait communi-
quer avec la différence : le sombre précurseur n'est pas un ami.
Le président Schrebcr à sa maniêre reprenait les trois moments
de Platon, en les restituant à leur violence originelle et communi-
cative : les nerfs el l'annexion des nerfs, les âmrs examinées et
le meurtre d'âmes, la pensée contrainte ou la contrainte à
penser.
Le principe même d'une communicalion, fûl·clle de violence,
semhle maintenir la forme d'un sens commun. Cependant, il
n'en est rien. Il exi~te bien un enchainemcnL des faculté~, et
un ordre dans cet enchainemPnt. Mais ni l'ordre ni l'cncbatnement.
o. D I>L'EUZ:I> 7
l tl DlFF~RENCE ET R~P~TITION

n'impliquent. une collaboration sur une torme d'objet. supposé


le mème ou une unité subjeclivc dun~ la nnlurc du Je pense.
C'est une chaine forcée et brisée, qui parcourt les morceaux d'un
moi dissous comme les bords d'un J e fè!O. L'usar.tc transcendant
des facult.é~ c~t un usage à proprement parler paradoxal, qui
s'oppose à leur exercice sous la règle d'un se n:~ commun. Aussi
l'accord 1lcs tacullés ne peut-il èlre produit. que comme un
accord discordant, puisque chacune ne communique à l'autre
que la violence qui la met. en présence de sa diflérence e l. de sa
divergence :.vec loutes1 • I<ant le premier a montré l'exemple
d 'un lei accord par la discordance, avec le cas du rapport de
l'imaginnlion el de la pen~e t elles qu'elles s'exercent. dans le
sublime. Il y a donc quelque chose qui !le communique d'une
faculté à une autre, mais qui se métamorphose, et ne forme pas
un sens commun. On dirait aussi bien qu'il y a des Idées qui
parcourent toutes les fn cutLés, n'éLant l'objet d'uur.une en pnr·
ticulier. Pcul-t!lre en ciTet, nous le verron~. (aul· il réserver le
nom rl'ldées, non pas aux purs COfJÎinnda, mais plutôt à des
instances qui vont de la sensibilité a ln pen~ée, et de la pensée
à la sensibilité, capables d'engendrer dans chaque cas, suivant
un ordre qui leur appartient.., l'objet-limite ou transcendant de
chaque faculté. Les Idées sont les problèmes, mnis les problémes
apportent. seulement les conditions !lous lesquelles les facullés
accèdent à leur exercice supérieur. Sous cet aspect. les Idées,
Join d'avoir un bon sens ou un sens commun pour milieu, ren-
voient ~ un para-sens qui détermine ln seule communication
des faculltSs disjointe~. Aussi ne sont-elle~ plis éclairées par une
lumière nal.urcllc ; elles sont plutôt luisn ntc~. comme des lueurs
difTércntiellcs qui sautent et se métamorphosent... La conception
même d' une lumière naturelle n'est pa!l sépnrable d'une certaine
valeur supposée de l'Idée, Je c clair et distinct •. et d' une certaine
origine suppo~ée, • l'innéité •. Mais l'innéit.é représente seulement
la bonne nature de la pensée, du point de vue d'une théologie
chrétienne ou, plus généralement, de!l exigences de la création
(ce po urquoi Platon opposait la réminiscence à l'innéité, repro-
chant à celle-ci d'ignorer le rôle d'une rorme du temps dans
l'Ame en fonction de la pensée pure, ou la néce~sité d'une dis-
tinction formelle entre un Avant et un Aprè!l, capable de fonder
l'oubli dnns ce qui force à penser). Le • clair et distinct» lui-même

1. La notion d'un 1 oeeord-dlaeordant 1 est bien d6terminée par Kostae


AxeLos, qui l'applique au monde, et qui se sert d'un alp:ne particulier (• ou{et •l
pour désia-ner en ce sent ln ditféreor:e ontologique : cr. Vd't la penue plGIIé-
taire, Edition• de Mlnull, 1964.
L'JM.~tCE DE LA PENS~E tM

n'est p~.~ séparable du modèle de la récognition comme ins-


trument de toute orthodoxie, fùt-elle rationnelle. Le clair cL
distinct est la logique de la récognition, comme l'innéité, la
théologie du sens commun ; tous deux ont déjà versé J'Idée dans
la représentation. La restitution de l'Idée dans la doctrine des
facultés entraîne l'éclatement du clair et. distinct, ou la décou-
verte d'une valeur dionysiaque d'après laquelle l'Idée est néces·
sairement obscure en ianl qu'elle est dislincle, d'autant plus
ob.~cure qu'elle est. davantage dis linde. Le distinct-obscur devient
ici la vraie tonalité de la philosophie, la symphonie de l'Idée
discordante.
Rien n'est plus exemplaire que l'échange de lettres entre
Jacques Rivière eL Antonin Artaud. Riviere maintient l'image
d'une fonction pcnsanle autonome, douée d'une nature et d 'une
volonté de droit. Bien sûr, nous avons les plus grandes difncultés
de fait à penser : manque de méthode, de technique ou d'appli-
cation, eL même manque de santé. Mais ces difficultés sont
heureuses : non seulement parce qu'elles empêchent la nature
de la pensée de dévorer notre propre nature, non seulement
parce qu'elles mettent la peru>ée en rapport avec des obstacles
qui sont autant de u faits • sans lesquels elle n'arriverait pas à
s'orienter, mais parce que nos e!Torls pour les dépasser nous
permettent de maintenir un idéal du moi dans la pensée pure,
comme un • degré supérieur d'identité à nous-mêmes », à travers
toutes les variatioru>, différences et inégaliLés qui ne cessent de
nous a!Tecter en fait. Le lecteur constate, éLonné, que plus
Rivière croit. sc faire proche d'Artaud, el le comprendre, plus
il s'éloigne et parle d'autre chose. Rarement, il y eut tel malen-
tendu. Car Artaud ne parle pas simplement de son « cas », mais
pressent déjà, dans ces lettres de jeunesse, que son cas le met.
en présence d'un processus généralisé de penser qui ne peut plus
s'abriter sous l'image dogmatique rassurante, et se confond au
contraire avec la des truclion complète de cette image. Aussi
les d ifficultés qu'il dit éprouver ne doivent-eUes pas être com-
prises comme des fait!, mais comme des difficultés de droit.
concernant eL a!Teclant l'essence de ce que signifie penser.
Artaud dit que le problème (pour lui) n'est pas d'orienter sa
pensée, ni de parfaire l'expression de ce qu'il pense, ni d'acquérir
applica tion et méthode, ou de perfectionner ses poèmes, mais
d'arriver tout courl à penser quelque chose. C'est là pour lui
la seule ~ œuvre • concevable ; elle suppose une impulsion, une
compulsion de penser qui passe par toutes sorLes de bifurcations,
qui part des nerfs et se communique à l'âme pour arriver à la
192 DJFFÉRENCE Jo:T REPÉTJTJON

pensée. Dès lors, ce que la pensée est forcée de penser, c'est aussi
bien son ellondrcment. central, sa fèlure, son propre • impou..-oir o
naturel, qui se confond a..-ec la plus grm !Je puis~ance, c'e:<l-à-
dire avec les CO!Jilanda, ces forces informulées, comme avec
autant. de vols ou d'eiTraclions de pensée. Artaud poursuit. en
tout ceci la terrible révélation d'une pensee ~ans image, el lo
conquète d'un nouveau droit qui ne sc laisse pas représenter.
li sait que la diffccullé comme telle, et son cortè~e de problemcs
et de questions, ne sont pas un état de fait, mais une struclurc en
droit de la pensée. Qu'il y a un acéphale dans la pensée, comme
un amnésique dans la mémoire, un aphasique dnns le langage,
un agnosique dans la sensibilité. Il sait que penser n'est pas
inné, mais doit ètrc engendré dans la pensée. Il snil que le pro-
blème n'est pas de diriger ni d'appliquer méthodiquement. une
pensée préexistante en nat.ure el en droit, mais de faire nattre
ce qui n'existe pas encore (il n'y a pas d'autre œuvre, tout. le
reste est arbitraire, et enJolivement.). Penser, c'est créer, il n'y
a pas d'aut.re création, mais créer, c'est d'a bord engendrer
« penser n dans ln pensée. C'est pourquoi Artnud oppose dam;
la pensée la genilafiU à l'innéité, mais aussi bien à la réminiscence,
et. pose ainsi le principe d'un empirisme transcendantal : • Je
suis un génital inné... Il y a des imbéciles qui se croient des êtres,
êtres par innéité. Moi je suis celui qui pour être doit fouetter
son innéité. Celui qui par innéité est. celui qui doit. être un être,
c'est-à-dire toujours fouetlt~r cette espèce de négalir chenil,
ô chiennes d'impos~ibilité ... Sous la grammaire, il y a la pensée
qui est un opprobre plus fort à vaincre, une vierge beaucoup
plus rêche à outrepasser quand on la prend pour un fait. inné.
Car la pensée est une matrone qui n'a pas toujours existé ;l.

•••
Il ne s'agit pas d'opposer à l'image dogmatique de la pensée
une autre ima~e. empruntée par exemple à la schizophrénie.
Mais plutôt. de rappeler que la schizophrénie n'est pas seulement
un fait humain, qu'elle est une possibilité de la pensée, qui ne se
révèle à ce titre que dans l'abolition de l'image. Car il est remar-
quable que l'image dogmatique, de son côté, ne reconnaisse que
l'erreur comme mésaventure de la pensée, et reduise tout à la

1. Antonin ARTAUD, Conupondance avee Rivl~re (Œuvru Ct>ntplllu,


N.RF., t. 1, pp. !l-11). - Sur celt~> correspondance, on se reportera nux
commentaires de Maurie!! BLANC IlOT, I.t /ivrt 4 venir, N .R.F.
L'IMAGE DE LA PENSt.E t 91

ngurc de l'erreur. C'est même le cinquième pos tulat que nous


ayons à recenser : l'erreur, présentée comme seul • négatif • de la
pensée. El sans doute ce poslulat tient-il a ux autres, a utant que
lu aulrcs à lui : que peul-il arriver a une Cogitnlio nalura unit•tr-
$Oiil, qui suppose une bonne \'Oiont.é du penseur comme une
bonne nature de la pensée, saur de se lromprr, c'est-à-dire de
prendre le faux pour le vrai {le faux selon la nature pour le vrai
suivant la volonté) ? Et l'erreur ne témoigne-t-elle pas elle-mème
de la forme d'un sens commun, puisqu' il ne peut. arriver à une
faculté toute seule de se tromper, mais à deux facult~s au moins
du point de vue de lt>ur collaboration, un objet de l'une étant
confondu avec un au/re objet. de l'a utre ? Et qu'est-ce qu' une
erreur, sinon toujours une rausse récognilion ? Et d'où vient.
l'erreur, sinon d'une fausse répartition des éléments de la repré·
scntation , d 'une fausse évaluation de l'opposit ion, de l'analogie,
de la ressemblance el de l'identité? L'erreur n'~st que l'en,·en
d'une orthodoxie rationnelle, el elle témoigne encore en faveur
de ce dont elle s'écartr, en faveur d'une droiture, d'une bonne
nature cl d'une bonne volonté de celui qui est dit se tromper.
L'erreur rend donc hommage à la • vérité » dans la mesure où,
n'ayant pas de !orme, elle donne au faux la forme du vrai. C'est.
en ce sens que Platon, dans le Tl!éélèle, sous une inspiration
apparemment lout à fait diiTérenle de celle de La République,
dresse à la fois le modele positif de la r•'cognilion ou du sens
commun, et le modèle négatif de J'erreur. Non seulement la
pensée emprunte l'idéal d'une • or~hodoxie •, non seulement le
sens commun trouve son objet. dans les catégories d'opposition,
de simililude, d'analogie et d'identité ; mais c'est l'erreur qui
implique en elle-même celte transcendance d'un sens commun
sur les sensations, el d'une Ame sur toutes les fa cultés qu'elle
détermine à collaborer (au)J.oytaJL6t;) dans la forme du Mème.
Cor, si j e ne peux pas confondre deux choses que je perçois, ou
que je conçois, je peux toujours confondre une chose que je
perçois avec une aulre que je conçois ou dont je me souviens,
œmme lorsque je glisse l'objet présent de m a sensation dans
J'engramme d'un autre objet. de ma mémoire - ainsi • bonjour
Théodore • quand Thëélèt e passe. L'erreur dans sa misère
témoigne donc encore pour la transcendance de la Cogilalio
nalur11. On dirait de )'erreur qu'elle est une sorte de raté du bon
sens sous la forme d'un sens commun qui resle intact, intègre.
Par là, elle confirme les postulats précédents de l'image dogma-
tique, autant qu'~llc en dérive, et en donne une démonstration
par l'absurde.
tH DIFPJ!RENCE BT R~P~TITION

Il est vrai que celte démonstration est. tout à rait inefficace,


operant dans le même élément que les postulats eux·m~mes.
Quant à la conciliation du Théélèle et du texte de La République,
peut-être est-elle plus facile à découvrir qu'il ne semble d'abord.
Ce n'est pas par hasard que le ThUI~le est un dialogue aporé-
tique ; et précisément l'aporie sur laquelle il se clôt, c'est celle de
la diiTérence ou diaphora (autant la pensée exige pour la différence
une transcendance par rapport à c l'opinion •, autant l'opinion
exige pour elle-même une immanence de la différence). Le
Thééfèle est la première grande théorie du sens commun, de la
recognition et de la représentation, et de l'l'rreur comme corrélat.
Mais l'aporie de la différence en montre l'échec, dès l'origine,
et la nécessité de chercher une doclrinc de la pensée dans une
tout autre direction : celle indiquée par le livre VII de La Répu-
blique ?... Avec cette réserve toutefois que le modèle du ThUI~Ie
continue d'agir de manière sous-jacente, et. que les éléments
persistants de la représentation compromettent encore la nou-
velle vision de La Rtpubliqut.
L'erreur est Je • négatif • qui se développe naturellement dans
l'hypothèse de la Cogilalio nalura universalis. Pourtant l'image
dogmatique n'ignore nullement que la pensée a d'autres mésa-
ventures que l'erreur, des opprobres plus difficiles à vaincre, des
négatifs autrement. difficiles à développer. Elle n'ignore pas que
la folie, la bêtise, la méchanceté - horrible trinité qui ne se
réduit. pas au même - ne se réduit pas davantage à l'erreur.
Mais encore une rois, il n'y a là pour l'image dogmatique que des
faits. La bêtise, la méchanceté, la folie sont considérées comme
des faits d'une causalité externe, qui mettent en jeu des forces
elles-mêmes extérieures, capables de détourner du dehors la
droiture de la pensée- et cela, dans la mesure où nous ne sommes
pas uniquement penseurs. Mais précisément. le seul effet de ces
!orees dans la pensée est assimilé à l'erreur, censée recueillir en
droit tous les eiTets des causalitês de fait externes. C'est donc en
droit qu'il faut. comprendre la réduction de la bêtise, de la méchnn·
celé, de la folie à la seule figure de l'erreur. D'où le caractère
hybride de ce fade concept, qui n'appartiendrait pas à la pensée
pure si celle-ci n'était. dévoyée du dehors, mais qui ne résult.crait.
pas de ce dehors si ce n'était dam la pensée pure. C'est. pourquoi,
de notre côté, nous ne pouvons pas nous content.cr d'invoquer
certains faits contre l'image en droit de la pensée dogmatique.
Comme pour la récognition, nous devons poursuivre la discussion
sur le plan du droit, en nous interrogeant sur la légitimité de la
distribution de l'empirique et du transcendantal, telle que l'opère
L'IMAGE DE LA PENS8B ttl

l'image dogmatique. Car il nous semble plutôt qu' il y a des faiu


d'erreur. Mais quels faits? Qui dit • bonjour Théodore • quand
passe Théélète, et • il est. trois heures • quand il est 3 heures et.
demie, et. 7 + 5 = 13? Le myope, le distrait, le petit. enfant à
l'école. Il y a là des exemples cfTectirs d'erreurs mais qui, comme
la plupart des « faits ~. renvoient à des situations parfaitement
artificielles ou pueriles, et qui donnent de la pensee une image
grotesque parce qu'ils la rapportent à des interrogations tres
simples auxquelles on peut et doit répondre par propositions
indépendantes'. L'erreur ne prend un sens que lorsque le jeu de
la pensée cesse d 'èlre spéculatif pour devenir une sorte de jeu
radiophonique. Il faut. donc toul renverser : c'est l'erreur qui est.
un fait, arbitrairement extrapolé, arbitrairement projeté dans le
transcendantal ; quant aux vraies structurl's transcendantales de
la pensée, et au • négatif • qui les enveloppe, peut-être faut-il les
chercher ailleurs, dans d'autres figures que celles de l'erreur.
D'une certaine maniere les philosophes n'ont pas cessé d'avoir
une vive conscience de celte nécessité. Il y en a pi'U qui n'éprou-
vaient le besoin d'enrichir le concept d'erreur par des détermi-
nations d'une autre nature. (Citons quelques exemples: la notion
de superstition, telle qu'elle est élaborée par Lucrèce, Spinoza
et les philosophes du xvm 8 siècle, notamment Fontenelle. Il
est clair que « l'absurdité • d'une superstition ne se réduit pas â
son noyau d'erreur. De même l'ignorance ou l'oubli de Platon
se distingue autant de l'erreur que la réminiscence elle-mème, de
l'innCilé. La notion stolcienne de stullitia est à la fois folie et.
bêtise. L'idee kanlicnne d'illusion interne, intérieure li la raison,
se distingue radicalement du mécanisme extrinsèque de l'erreur.
L'aliénation des hcJ.téliens suppose un remaniement profond du
rapport vrai-faux. Les nolions schopenhauéricnnes de vulgarité
et de stupidité impliquent un renversement complet du rapport.
volonté-entendement). Mais ce qui empêche ces déterminations
plus riches de se développer pour elles-mêmes, c'est malgré tout
le maintien de l'image dogmatique, et des postulats de sens
commun, de recognition cl de représentation qui lui font cortège,
Alors les correctifs ne peuvent appara!tre que comme des • repen-

1. cr. HeG&L, Ph~naméno/ogie dt rupril (trad. IIYPPOLIT&, Aubier),


t. 1, p. 35: • La manière doi:iffiaUque de penser dans le domnlnc du savoir n'est
pas autre chose que l'opinhm selon laquelle le vrai consiste cu une proposition
qui est un resultat Rxc ou encore en une proposition qui rst immédiatement sue.
A de telles questions : quand ~rest-il né 1 combien de ~lieds a un stade 1, elc.
on don donner une réponse nette... Mais la nature d une telle vérité aine1
nommée est différente du vérl~l philoaoph.iques. •
t9G DU'FÉREXCE ET RÉPÉTITIOJV

tirs n, qui viennent compliquer ou lrouJ,Ier un instant J'image


sans en rt~nverscr le principe implicite.
La bêtise n'est pas l'animalilé. L'animal csL gnranli par des
formes spéciliques qui J'cmpêchcnl d'être « bêle ». On a souvent
établi des correspondances lormellcs entre le visage humain ct
les têtes nnimah·s, c'est-à-dire entre des di!Tércnces individuelles
de l'homme el des diiTércnccs sp(>cifiqurs de l'animal. Mais ainsi
on ne rend pas compte Je la bêtise comme bestialité proprement.
humaine. Quand le poète satirique parcourt tous les degrés de
l'injure, il n'en reste pas aux formes animales, mais entreprend
des régressions plus profondes, des carnivores aux herbivores,
et finit par d('•boucher dans un clo:HIUC, sur un fond universel
digestif cL Mgumincux. Plus profond que le geste extérieur de
l'attaque ou le mouvement de la voracité, il y a le processus
intérieur de la dig-estion, la bêtise aux mouvements péristal-
tiques. Ce pounJuoi le tyran n'est pas seulement à tète de bœuf,
mais de poirr, de chou ou de pomme de terre. Jamais quelqu'un
n'est sup(;ri•·ur ni exterieur à cc dont il profite : le tyran insti-
tutionnalise la bêtise, mais il est le premier servant de son
système el Je premier institué, c'est toujours un esclave qui
commande aux esclaves. Et là encore, comment le concept
d'erreur rendruil-il compte de celte unité de bêtise et de cruauté,
de ~rotcsque cl de terrifiant, qui double le cours du monde ?
La lâcheté, la cruauté, la bassesse, la bêtise ne sont pas sim-
plement. des puissances corporelles, ou des faits de caractère et
de socit'lè, mais des structures de la pensée comme telle. Le
paysage du transcendantal s'anime; on doit y introduire la
place du tyran, de l'esclave ct de l'imbécile- sans que la place
ressemble il celui qui l'occupe, et sans que le transcendantal soit
jamais décalqué sur les figures empiriques qu'il rend possibles.
Cc qui nous empêche de faire de la bêtise un problème transcen-
dantal, c'est toujours notre croyance aux postulats de la Cogilalio:
la bêtise ne peut plus êlre qu'une déterminalion empirique,
renvoyant à la psychologie ou à l'anecdote - pire encore, à la
polémique et aux injures - el aux sottisiers comme genre
pseudo-liltéraire particulièrement execrable. Mais la faute il qui?
La faute n'en est-elle pas d'abord à la philosophie, qui s'est
laissee convaincre par le concept d'erreur, quitte à l'emprunter
lui-même à des !ails, mais à des faits peu significatifs el très
arbitraires "! La plus mauvaise litterature rnit des sottisiers ;
mais la nwillt•Hre fu l hant(;e par le probli:mc de la bêtise, qu'elle
sut conduire jUS!(U'aux portes de la philo~ophie, en lui donnant
toute sa dimension cosmique, encyclopédique et gnoséologiquc
/.'/l'otAGE DR lA PENSÉR t97

(Flaubert, ilallllelaire, Bloy). Il aurait sulli que la philMophie


reprit ce probli·mfl uvee ses moyens propres et avre la modestie
nécessairf', en consifU•rant que la bêtise n'est jamais cellc d'au-
trui, mais l'objet d'une question propremPnl transcrndanlale :
comment la bètise (ct non l'erreur) est.-elle pos:<ihle?
Elle est pn.~~ible ru vertu du lien de la pen~éc avec l'indivi-
duation. Ce lien est be<JUcoup plus profond que relui qui apparail
dans le Je pense; il se noue dnns un champ cl'intemilé qui
constitue déjà la seu~<ibilité du sujet pensant. Car le Je ou le Moi
ne sont peut-être que tics indices d'c~pèce : l'humanité comme
e~pêcc et parties. Sans doute l'espèce e~t-elle passée à l'état
implic:ite dan.-; l'homme; :-.i bien que Je comme forme peul servir
de principe univer.-;el il la rêcognilion el à la reprêsentalion,
tandis que les forme~ ~péei fiques explicites ~ont seulement
reconnues par lui, ct que la ~pécificatiun n'e~t flUe la ri~!;le d'un
des élémcnb de la rPpré.~cntaLion. Le Je n'l~;.l donc pas une
e~pèce, mais plutôt parce qu'il contient implicil1~mrnt ce que les
genres et les espèces développent explicitement, asa voir le devenir
represente de la forme. Leur sort est commun, Eudoxe et Épis-
léman. L'individuation au contraire n'a rien a voir avec la
~péeifieation, même prolongée. Non seulement elle difTêre en
nature de toute spécifi1:ation, mais, nous le verrons, elle la rend
po.<-siblc ella précùde. Elle con~iste eu champs ,If· fadeur;: inten-
sifs fluents qui n'empruntent pas davanlug-e la forme du Je ni
du Moi. L'individuation comme telle, opérant sous toutes les
formes, n'est pas séparnble d'un fond pur qu'elle fnit surgir el
qu'elle lr11îne avec soi. Il est difficile de décrire cc fond, el à la
fois la terreur cl J'atll"ail qu'il su~citc. Remuer le fond est
l'occupation la plus dnngereu~e, mais aussi ln plus tentante dans
les moments de stupeur d'une volonté obtuse. Car ce fond, avec
l'individu, monte a la surface el pourtant ne prend pas forme ou
figure. Il est là, qui nous fixe, pourtant sans yeux. L'individu
s'en distingue, mais lui, ne s'en distingue pas, continuant.
d'épouser cc qui divorce aver; lui. Il c.-•t l'inrléh·rminé, mais en
tant qu'il continue d'embrasser la dêtcrminntion, comme la
terre au soulier. Or le.-; unimuux sont en quelque sorte prémunis
contre ce fond, pnr leurs formes explicit.cs. Il n'en e.-t pas de
même pour le Je eL le Moi, miné-; par les champs d'individuation
qui les travaillent, sans r\êfcme contre une montee 1lu fond qui
leur tend ~on miroir diiTorme ou déformant, cl oû toute~ les
formes maintenant pen~ées se dissolvent. La bêtise n'est pas le
fond ni l'individu, mai:> bien ce rapport oû l'individuation fait
monter le fond sans pouvoir lui donner forme (il monte à travers
DIFF~RENCE ET RÉPÉTITION
"'
le Je, pénétrant au plus profond dans la possibilité de la pensée,
constituant le non-reconnu de toute récogniLion). Toutes les
déterminations deviennent cruelles el mauvaises, n'étant plus
saisies que par une pensée qui les contemple el les invente,
écorchées, séparées de leur forme vivante, en train de flotter sur
ce fond morne. Toul devient violence sur ce fond passif. Attaque,
sur ce fond digcst.il. Là s'opère le sabbat de la bêtise el de la
méchanceté. Peul-être est-ce l'origine de la mélancolie qui pèse
sur les plus belles figures de l'homme : le pressentiment d'une
hideur propre au visage humain, d'une montée de la bêtise,
d'une déformation dans le mal, d'une réflexion dans la folie.
Car du point de vue de la philosophie de la nature, la folie surgit
au point où l'individu se réfléchit dans ce fond libre, et par
conséquent, par suite, la bêtise dans la bèlise, la cruauté dans la
cruauté, et ne peul plus se supporter. u Alors une faculté pitoyable
se développa dans leur esprit, celle de voir la bêtise et de ne plus
la tolérer... »1 • 11 est vrai que cette faculté la plus pitoyable
devient aussi la faculté royale quand elle anime la philosophie
comme philosophie de l'esprit, c'est-à-dire quand elle induit
toutes les autres facultés à cet exercice transcendant qui rend
possible une violente réconciliation de l'individu, du fond et
de la pensée. Alors les facteurs d'individuation intensive se
prennent pour objets, de manière à constituer l'élément le plus
haut. d'une sensibilité transcendante, le senliendum; et, de faculté
en faculté, le fond se trouve porté dans la pensée, toujours
comme non-pensé et non-pensant, mais ce non-pensé est. devenu
la forme empirique nécessaire sous laquelle la pensée dans le
Je fêlé (Bouvard el Pécuchet) pense enfin le cogilandum, c'est-à-
dire l'élément. transcendant qui ne peul:. être que pensé (u le {ait
que nous ne pensons pas encore • ou Qu'est-ce que la bêtise ?) .


• •
Déjà les professeurs savent bien qu'il est rare de rencontrer
dans les « devoirs • (saur dans les exercices où il faut traduire
proposition par proposition, ou hien produire un résultat fixe)
des erreurs ou quelque chose de faux. Mais des non-sens, des
remarques sans intérêt ni importance, des banalités prises pour

1. FLAUBERT, Bouvard d Püuchef- Sur le mal (hl lise el méchanceté), sur sa


source qui est eomme le Fond devenu autonome (en rapport essentiel a,·ec
J'individuation), et aur toute J'histoire qui s'ensuit, ScnP.LUNO écrivit dea
pages splendides, Recherches pllilosophiquu sur la na/ure de la li bu/~ humaine,
ct. Buai~, ll'll.d. S. JANKtLÉVITCK, éd. Aubier, pp. 265·267 : • Dieu laissa ce
fond agir en toute indépendance ... •
L'IMAGE DE LA PENSEE 199

remarquables, des confusions de ( points » ordinaires avec des


points singuliers, des problèmes mal posés ou détournés de leur
sens, tel est le pire et le plus fréquent, pourtant gros de menaces,
notre sort à tous. Quand des mathématiciens polémiquent, on
doutera que l'un reproche à l'autre de s'être trompé dans ses
résultats ou calculs; ils se reprochent plutôt d'avoir produit un
théorème insignifiant, un problème dénué de sens. C'est à la
philosophie d'en tirer les conséquences. L'élément du sens est
bien reconnu par la philo,;;ophie, nous est même devenu très
familier. Toutefois, ce n'est peut-être pas encore suffisant. On
définit le sens comme la condition du vrai ; mais comme on
suppose que la condition garde une extension plus large que le
conditionné, le sens ne fonde pas la vérité sans rendre aussi
l'erreur possible. Une proposition fausse n'en reste donc pas
moins une proposition pourvue de sens. Quant au non-sens, il
serait le caractère de ce qui ne peut être ni vrai ni faux. On dis-
tingue deux dimensions dans une proposition : celle de l' expres-
sion, d'après laquelle la proposition énonce, exprime quelque
chose d'idéel ; celle de la désignation, d'après laquelle elle indique,
elle désigne des objets auxquels s'applique l'énoncé ou l'exprimé.
L'une serait la dimension du sens, l'autre, celle du vrai et du
faux. Mais ainsi le sens ne fonderait pas la vérité d'une proposi-
tion sans rester indifférent à ce qu'il fonde. Le vrai et le faux
seraient affaire de désignation (comme dit Russell, 11 la question
de la vérité et de la fausseté concerne ce que les termes et les
énoncés indiquent, non pas ce qu'ils expriment »). On est alors
dans une étrange situation : on découvre le domaine du sens,
mais on le renvoie seulement à un flair psychologique ou à un
formalisme logique. Au besoin, on ajoute aux valeurs classiques
du vrai et du faux une nouvelle valeur, celle du non-sens ou de
l'absurde. Mais on suppose que le vrai et le faux continuent à
exister dans le même état qu'auparavant, c'est-à-dire tels qu'ils
étaient indépendamment de la condition qu'on leur assigne ou
de la nouvelle valeur qu'on leur ajoute. On en dit trop ou pas
assez : trop, parce que la recherche d'un fondement forme l'essen-
tiel d'une a critique » qui devrait nous inspirer de nouvelles
manières de penser ; pas assez parce que, tant que le fondement
reste plus large que Je fondé, cette critique sert seulement à
justifier les manières de penser traditionnelles. On suppose que
le vrai et le faux restent inaffectés par la condition qui ne fonde
pas l'un sans rendre l'autre possible. En renvoyant le vrai et le
faux au rapport de désignation dans la proposition, on se donne
un sixième postulat, postulat de la proposition même ou de la
200 DIFFitRENCE ET REPJ!TITION

désignation, qui recueille les précédents el s'enchaine avec eux


(le rapport de désignation n'est que la forme logique de la
récognition ).
En fait, la condition doit être condition de l'expérience
réelle, et non de l'expérience possible. Elle forme une genèse
intrinsèque, non pas un conditionnement extrinsèque. La vérité
à tous égards est allaire de production, non pas d'adéquation.
Allaire de génitalité, non pas d' innéité ni de réminiscence. Nous
ne pouvons pas croire que le fondé resle le même, le même qu'il
était auparavant, quand il n'était pas fondé , quand il n 'avait.
pas traversé l'épreuve du fondement. Si la raison suffis.1nt.e, si le
fondement est c coudé •, c'est parce qu'il rapporte ce qu'il fonde
à un véritable sans-fond. C'est le cas de dire : on ne le reconnaît
plus. Fonder, c'est métamorphoser. Le vrai et le Caux ne concer-
nent pas une simple désignation, que le sens se contenterait de
rendre possible en y restant indifférent. Le rapport de la propo-
sition à l'objet qu'elle désigne doit Hre établi dans le sens lui-
même ; il appartient au sens idéel de se dépasser vers l'objet
désigné. Jamais la désignation ne serail {ondée si, en tant qu'eC-
fectuée dans le cas d'une proposition vraie, elle ne devait être
pensée comme la limite des séries génétiques ou des liaisons
idéelles qui constituent le sens. Si le sens sc dépasse vers l'objet,
celui-ci ne peut plus être posé dans la rénlitk comme exlkrieur au
sens, mais seulement comme la limite de son procès. Et le rapport
de la proposition à ce qu'elle désigne, en tant que ce rapport est
effectué, se trouve constitué dans l'unité du sens, en même temps
que l'objet qui l'efTectuc. Il n'y a qu'un seul cas où le désigné
vaut pour soi ct reste extérieur au sens : c'est précisément le
cas des propositions singulières, prises en exemples, arbitraire-
ment détachées de leur contexte'. Mais là encore, comment
croire que des exemples d'école, puérils ct artificiels, puissent
justifier l'image de la pensée ? Chaque fois qu'une proposition est.
replacée dans Je contexte de la pensée vivnnt.e, il apparait qu'elle
a exactement la vérité qu' elle mérite d'après son sens, la fausseté
qui lui revient d'après les non-sens qu'elle implique. Du vrai,
nous avons toujours la part que nous méritons nous-mêmes
d 'après Je sens de ce que nous disons. Le sens est. la genèse ou la
production du vrai, ct la vérité n'est que le résultat empirique
du sens. Dans tous les postulats de l'image dogmatique, nous

1. D'ou l'ntutude de Russ&Lt. qui prlvlléfrle let proposlllnns slnguli~res :


cf. sa polémiiJUe avec Carnap, dans Signi{lcolioll d vérilt (trad. bsvAUX,
Flnmm[lrion), pp. 360-367.

1
L'IMAGE DE LA PENSJ1E 201

retrouvons la même confusion, qui consiste à élever au transcen-


dantal une simple figure de l'empirique, quitte à faire tomber
dans l'empirique les vraies structures du transcendantal.
Le sens est l'exprimé de la proposition, mais qu'est-ce que
l'exprimé ? Il ne se ramène ni à l'objet désigné, ni à l'état vécu de
celui qui s'exprime. Nous devons même distinguer le sens et la
signification de la façon suivante : la signification renvoie seule-
ment au concept et a la manière dont il se rapport.e à des objets
conditionnés dans un champ de représentation ; mais le sens est.
comme l'Idée qui se développe dans les déterminations sub-
représentatives. On ne s'étonnera pas qu'il soit plus facile de
dire ce que le sens n'est pas, que de dire ce qu'il est. Jamais
en ciTct nous ne pouvons formuler à la fois une proposition ct
son sens, jamais nous ne pouvons dire le sens de ce que nous
disons. Le sens, de ce point de vue, est le véritable loquendum, ce
qui ne peut pas être dit dans l'usage empirique, bien qu'il ne
puisse être que dit dans l'usage transcendant. L'Idée, qui par-
court toutes les facultés, ne se réduit. pourtant pas au sens. C'est
que, à son tour, elle est. aussi bien non-sens; et il n'y a aucune
difficulté à concilier ce double aspect par lequel l'Idée est consti-
tuée d'éléments structuraux qui n'ont pas de sens par eux-mêmes,
mais constitue elle-même le sens de tout ce qu'elle produit (struc-
ture et genèse). Il n'y a qu'un mot qui se dit lui-même et son sens,
c'est précisément. le mot non-sens, abraxas, snark ou blit.uri.
Et si le sens est. nécessairement un non-sens pour l'usage empi-
rique des facultés, inversement, les non-sens si fréquents dans
l'usage empirique sont comme le secret du sens pour l'observa-
teur consciencieux dont toutes les facultés sont tendues vers
une limite transcendante. Comme tant rl'aut.eurs l'ont reconnu
de manières diverses (Flaubert ou Lewis Carroll), le mécanisme
du non-sens est la plus haute finalité du sens, de même que le
mécanisme de la bêtise est la plus haute finalité de la pensée.
S'il est vrai que nous ne disons pas le sens de ce que nous disons,
nous pouvons du moins prendre le sens, c'est-à-dire l'exprimé
d'une proposition, comme le désigné d'une autre proposition
-dont, à son tour, nous ne disons pas le sens, à l'infini. Si bien
que, en appelant. tt nom » chaque proposition de la conscience,
celle-ci se trouve entraînée dans une régression nominale indé-
finie, chaque nom renvoyant à un autre nom qui désigne le sens
du précédent. Mais l'impuissance de la conscience empirique est
ici comme la « ni<me » puissance du langage, et. sa répét.it.ion
transcendante, pouvoir infini de parler des mots eux-mêmes ou
de parler sur les mots. De tout.e façon, la pensée est trahie par
202 DIFF~RENCE ET R~P~TITJON

l'image dogmatique et dans le postulat des propositions, d'après


lequel la philosophie trouverait. un commencement dans une pre-
mière proposition de la conscience, Cogito. Mais peut.-êlre Cogito
est-il le nom qui n'a pas de sens, et pas g'autre objet que la
régression indéfinie comme puissance de réitération (je pense que
je pense que je pense... ). Toute proposition de la conscience
implique un inconscient de la pensée pure, qui constitue la
sphère du sens où l'on régresse à l'infini.
Le premier paradoxe du sens est donc celui de la prolirération,
d'après lequel l'exprimé d'un • nom • est le désigné d 'un autre
nom qui vient redoubler le premier. Et sans doute peul-on
échapper à ce paradoxe, mais pour tomber dans un autre : cette
fois nous suspendons la proposition, nous l'immobilisons, juste
le lemps d'en exlraire un double qui n 'en retient que le contenu
idéel, la donnée immanente. La répétition paradoxale essentielle
au langage ne consiste plus alors dans un redoublemen t, mais
dans un dédoublement; non plus dans une précipitation, mais
dans un suspens. C'est ce double de la proposition qui nous
parait à la fois distinct de la proposition elle-même, de celui qui
la formule et de l'objet sur lequel elle porte. Il se distingue du
sujet et de l'objet, parce qu'il n'existe pas hors de la proposition
qui l'exprime. Il se distingue de la proposition même, parce
qu'il se rapporte à l'objet comme son attribut logique, son
c ênonçable • ou • exprimable •· C'est le lhAme comple:u de la
proposition, et par là le terme premier de la connaissance. Pour
le distinguer à la fois de l'objet (Dieu, le ciel par exemple) el de la
proposition (Dieu est, le ciel est bleu), on l'énoncera sous une
forme infinitive ou participiale : Dieu-être, ou Dieu-étant,
l'étant-bleu du ciel. Ce complexe est un événement idéel. C'est
une entité objective, mais dont on ne peut même pas dire qu 'elle
existe en elle-même : elle insiste, elle subsiste, ayant un quasi-
être, un ext.ra-êt.re, le minimum d 'être commun aux objets réels,
possibles el même impossibles. Mais ainsi, nous tombons dans un
nid de difficultés secondaires. Car, comment éviter que les
propositions contradictoires aient le même sens, puisque l'affir-
mation et la négation sont seulement des modes propositionnels ?
Et comment éviter qu'un objet impossible, contradictoire en
lui~même, ait un sens, bien qu'il n 'ait pas de c signification 11
(l'étant-carré du cercle) ? Et encore, comment concilier la fuga-
cité d'un objet et l'éternité de son sens? Comment faire enfin
pour échapper au jeu de miroir : une proposition doit être vraie
parce que son exprimable est vrai, mais l'exprimable n'est vrai
que quand la proposition elle-même est vraie ? Toutes ces diffi·
L'IMAGE DE LA PENStE 203

cultês ont une origine commune : en extrayant un double de la


proposition, on a évoqué un simple fantôme. Le sens ainsi défini
n'est qu'une vapeur se jouant à la limite des ch oses el des mots.
Le sens npparall ici, à l'issue d'un des efTorls les plus puissants
de la logique, mais comme I' Inellicace, stérile incorporel, privé de
eon pouvoir de genèsc1 • Lewis Carroll til un compte merveilleux
de tous ces paradoxes : celui du dl!doublemen t neutralisant
trouve sa figure dans le sourire sans chut, comme celui du redou-
blement prolitérant, dans le cavalier qui donne toujours un
nouveau nom au nom de la chanson - el entre ces deux extrêmes,
tous les paradoxes secondaires qui forment les aventures d 'Alice.
Gagner3il-on quelque chose en exprimant le sens sous une
Corme interrogative plutôt qu'infinitive ou participiale (« Dieu
est-il? • plutôt que Dieu-être ou l'étant de Dieu)? A première
vue,le gain est mince. Mais il est. mince parce qu'une interrogation
est toujours calquée sur des réponses donnablcs, probables ou
possibles. Elle est donc elle-même le double neutralisé d'une
proposition supposée préexist.ante, qui peut ou doit servir de
réponse. L'orateur mel tout son arL à construire des interro-
gations conformément aux réponses qu'il veul susciter, c'est-à-
dire aux propositions dont il veut nous convaincre. Et même
lorsque nous ignorons la réponse, nous n'interrogeons qu'en la
supposant déjà donnée, préexistant en droit dans une aut.re
conscience. C'est pourquoi l'interrogation, d 'après son étymologie,
se fait toujours dans le cadre d'une communauté : interroger
implique non seulement un sens commun, mais un bon-sens, une
dislribution du savoir el du donné par rapport aux consciences
empiriques, d'après leurs siluat.ions, leurs points de vue, Jeur8
fonctions eL leurs compétences, de telle manière q u'une conscience
est censée savoir déjà ce que l'autre ignore (quelle heure est-il ?
- vous qui avez une montre, ou êtes près d'une pendule. Quand
César est-il né ? - vous qui savez l'histoire r omaine). Malgré
cette imperfection, la formule interrogative n'en a pas moins un
avantage : en même temps qu'elle nous invite à considérer la
proposition correspondante comme une réponse, elle noua ouvre

1. Ct.l'excellenllivre de Hubert Eue, Le complue 1igni(leabilt (Vrin, 1936)


qui montre l'imporl:mce et les paradoxes de celle théorie du eens, telle qu'elle
ee d~veloppe au xtv• siècle dans l'école d'Ockhnm (Grégoire de fl.imini, Nicola~
d'Autrecourt), telle aussi que Meinong: la retrouvera. - La stérilité, l'inem-
cacité du aens ainsi conçu apparalt encore che;r. H uS5F.:IIt. 1 quand il êcril :
• La couche de l'expreuion n'est pns productive. Ou, el l'on veut, eo produc-
livit6, wn aclion noémalique s'épuisent avec l'exprimer el dans la Corme du
conceptuel qui s'introduit avec celle Conclion • (Jdü1 dirtctrictr pour une phtno·
mtno/ogit, trad. RicœuR, N.R.F., p. 421).
20\ IJIFFÉRENCE r.: T RÉI'ÉTIT/O;.V

une voie nouvelle. Une proposition conçue commt~ réponse est.


toujours un cas parliculi{•r de solution, considérù p11Ur lui-même
abslrailemc:tl, séparé de la ~ynlhèsc supérieure qui le rappor-
terait avec d'autres cas à un problème cn tanl que problt:mc.
L'interrogation, à son tour, ~~ xprime donc la nwnii:rc dont un
problème est démembré, monnayé, trahi dans l 'c xp~riencc ct
pour la conscience, d'après ses cas de solution appréhendés comme
divers. Quoiqu'elle nous donne une idée insullisanle, elle nous
ins pire ainsi le pressentiment de ce qu'elle démembre.
Le sens esl dans le problème lui-mème. Le sens csl constitué
dons le thème complexe, mais le thème complexe ('Sl cet ensemble
de problèmes cl de questions par rapport auqurllcs propositions
ser•;enl d 't~l.~mt>nls de rèponse et de cas de solulion. Toutefois,
celle délinilion exige qu'on se débarrasse d'une illusion propre
à J'imaJ:e do~matique de la pcnsi·e: il faut cesser de décalquer les
problêmes el les questions sur lf's propositions correspondantes
qui servent ou peuvent servir de réponses. 1'\ous savons quel est
l'a~cnl de l'illusion ; c'est l'inlerro~ation, qui, dans le cadre d'une
communaull\ démembre les problèmes el les questions, et les
reconstituent d'après les propositions de la conscience commune
empirique, c'est-à-dire d'après les vraisemblances d'une simple
doxa. Par là, se trouve compromis le ~rand rêve logique d'un
calcul des probl~~mes ou d'une combinntoire. On a cru que le
problème, la. question étaient seulement la neutralisation d'une
proposition correspondante. Comment ne pas croire, par consé-
quent, que le Lhème ou le sens est seulement un double inefficace,
calque sur le type des propositions qu'il subsume, ou même sur
un élément prêsumé commun de toute proposition (la thèse
indicative) ? Faute de ,.·oir que le sens ou le proM~·me est extra-
propositionnel, qu'il diiTère en nature de toute proposition, on
rate l'essentiel, la genèse de l'acte de pt'nser, l'usa~c des facultés.
La dialectique esll'art des problèmes cL des questions, la combi-
natoire, le calcul des problêmes en tant que tels. Mais la dialcc·
tique perd son pouvoir propre - el alors commence l' histoire de
sa longue dénat uration qui la fait tomber sous la puissance du
négalH - quand elle se contente de décalquer l('s problèmes sur
des proposiliùns. Aristote écrit. : • Si l'on dit par exemple :
Animal-pédestre-bipède est la définition de l'homme, n'est-ce
pas ? ou Animal est le genre tlc l'homme, n'est-ce pas? on
obtient une proposition j si l'on dit en revanche : Est-cc que
animal-pédeslrc-bipède est ou non la définition de l'homme '1
c'est là un problème. Et. de même pour les autres notions. Il en
resulte tout naturellement que les problèmes el les propositions
L'IMAGE nE 1..1 PE.YSEH ...
sont en nombt·o• !·gal, puisqut• olt• lo•lllt> prOJon:;itiun un p<'ul faire
un pro!Jii•tnt•. t·n t•h;Lng-eanlsinlpl•~llH'ltlla tournut·e de la phrnf<t'. »
{Jusque chez les lo:,!'iciens conlo•mporains, on relrou\'(' le chemi-
nement de l'illusion. Le calcul oies pro!Jil-mes t•sl pri·sento'- comme
extra-malho;mutique; ce qui est vr:IÎ, puis•tu'il est essenliellemt•nt.
log-ique, c'est-à-o.Hre dialectique; mais il e~L infêr{• d'un simple
calcul des propusitions, toujours copié, décalqué sur les proposi-
tions mêmes)!.
On nous fait. croire à la fois que les proLli•mes sont donnés
tout faits, ct qu'ils disparaissent 1lans les réponses ou la solution;
sous ce double aspect, dèjà ils LU' peuvent plus ètre que des
fantùmes. On nous fait croire que l'activité de penser, el aussi le
vrai ct. le faux par rapport it t:ell.e activité, ne commencent
qu'avec la recherche des solutions, ne concernent tjUe les solu-
tions. Il est probabl<' que celte cruyance a la ml'mr origine que
les autres postulats de l'ima~e dO:,!LUlllÎIJUe: toujours des exemplrs
puo'-rils séparés de leur contexte, arbitrairement t·rig:és en moddes,
C'est un pro.\jug-ê infantile, d'apri~s lequel Je maitre donne un
proLièmt~, notre tàche étant. de ~~~ r•;soudre, cl le rèsultat dl· la
tàcbe élunt. qualifiê de vrai ou de fttux par une autorité puis-
sante. Et c'est un préjugé social, dans l'inlo'-rèl visible de nous
maintenir enfants, qui nous convie toujours ù r•;soudre des pro-
blèmes venus d'ailleurs, et. qui nous console ou nous di~trait en
nous disant que nous avons vaincu si nous avons iU rl·pondre: le
problème comme obstacle, ct le rùpondant. comme IIercule. Telle
est l'origine J'une grotesque image de la culture, qu'on retrouve
aussi bien dans les t.est.s, dans les consignes du gouvernement,
dans les concours de journaux {où J'on convie chacun à choisir
selon son goût, à condition que cc goût coïncide awc cdui de
tous). Soyez vous-même, êlanlt•nlcndu tjUC cc moi ~Juil être celui
des aut.res. Comm•' si nous ne restions pas esclaves l<ml que nous

1. Cf. ARISTOTE':, Topiqut&, J, 4, 10\ b, 30·35.- l.a m~llll' illusion sc pour•


suit dans la lull'ique moderne: le calcul dn problèmes, lei <tu'ill'~t d~flni nutam·
menl par Kouw<.H.>aun, se trouve encore calrJu~ sur uu calcul des pruposi-
liuns, en • i,nmorphismc • avec lui (cf. Pauldtc DEsTot:cm,s-Fi·:vntER, Rapporll
tnlrt lt t<Jicul des pr.,bltmt& el lt taltul des pr<>posilions, Comptes rendus des
sêances ole I'AcaMmic oies Sciences, liHII l'.HG). Nous \'Crtunt 'lu'une l'nlrc-
pnsl' ole • malhémali<!UC sans negalion •, commr celle ole G.I·'.C. C.n!'oS, ne trouve
sa limite qu'en ronctitm ole celle fausse conception de la cal~to:nrie de problo'ml".
LEto:<tz: nu contraire pressent l't!cart v~riable, mais tuujour;; profond,
rnlre les pr<.>l.oh'mrs ott l~s lhèmcg, l'l les prupnsilinns : • On peul nwme dire
•Ju'il y a oil.'s th~nw~ qui sont mo>·ens entre une idee et unr ptopn~ition. Ce wnl
les questiuns, dont il y en a qui réclament Beulcmenlll' om d uon: et ce sont
les plus proches des pro(lusitîons. )f11is il y en a aussi qui r~c!mnrnlle comment
et les circonstnnces, etc., où il y a plus O. suppléer pour O'lt fttite des proposi-
tion• • [Nouutauz euai• •ur ftnltndtmtnl humain, IV, chop. 1, § 2),
206 DIFFlRENCE ET RtPIJTJTION

ne disposons pas des probli>mes eux-mêmes, d'une parlicipntion


aux problèmes, d'un droit aux problèmes, d'une gestion des
problèmes. C'est le sort de l'image dogmatique de la pensee de
s'appuyer toujours sur des exemples psychologiquement puérils,
socialement réactionnaires (les cas de récognition, les cas d'erreur,
les cas de propositions simples, les cas de réponses ou de solution)
pour préjuger de ce qui devrait èl re le plus haut dans la pensée,
c'est-à-dire la genèse de l'acte de penser et le sen s du vrai cl du
faux. C'est donc un septième postulat à ajouter aux aulrea :
celui des réponses el solutions, d 'aprèslequelle vrai elle faux ne
commencent qu'avec les solutions ou qualifient les réponses. Déjà
pourtant, lorsqu 'il arrive dans un examen scientifique qu'un faux
problème soit • donné •, cel heureux scandale est là pour rappeler
aux familles que les problèmes ne sont pas tout faits, mais qu'ils
doivent être constitués et investis dans des champs symboliques
qui leur sont propres ; et que le livre du maitre a nécessairement
besoin d'un mattre, nécessairement faillible, pour être fait. Des
tentatives pédagogiques se sont proposées de faire participer des
élèves, même lrès jeunes, à la confection des problèmes, à leur
constitution, à leur position comme problèmes. Bien plus, toul
le mQnde • reconnatl• d'une certaine manière que le plus impor-
tant, cc sont les problèmes. Mais il ne suint pas de le reconnatlre
en fait, comme si le problème n'Hait qu'un mouvement provisoire
et contin~ent appelé a disparallre dans la formation du savoir,
el qui ne devait son importance qu'aux conditions empiriques
negatives auxquelles se trouve soumis le sujet connaissant ; il
faut au contraire porter celle découverte au niveau lnnsccn-
dantal, el considérer les problèmes, non pas comme des • données •
(data}, mais comme des • objcclilés • ideelles qui ont leur sufH-
sance, qui impliquent des acles constituants el inveslissants dana
leurs champs symboliques. Loin de concerner les solutions, le
vrai el le faux affectent d'abord les problèmes. Une solution a
toujours la vérité qu'elle mérite d'après le problème auquel elle
répond; et le problème, toujoun la solution qu'il mérite d 'aprèe
1a propre vérité ou fausseté, c'est-à-dire d'après son sens. C'est
bien ce que signifient des formules célèbres comme • les vrais
grands problèmes ne sont posés que lorsqu'ils sont resolus », ou
« l'humanité ne sc pose que les problèmes qu'elle est capable de
resoudre • : non pas du tout que les problèmes, pratiques ou
spê.culatifs, soient comme l'ombre de solutions préexistantes,
mais au contraire parce que la solution découle nécessairement.
des condilions completes sous lesquelles on détermine le problème
en tant que problème, des moyens et des t.ermes dont on dispose
L'IMAGE DE LA PENSBE

pour le poser. Le problème ou le sens, c'est à la fois le lieu d'une


vérité originaire el la genèse d'une vérité dérivee. Les notions de
non-sens, de faux sens, de contresens doivent être rapportées aux
problèmes eux-mêmes (il y a des problèmes qui sont faux par
indétermination, d'aulres par surdétermination; el la bêtise
enfin est la faculté des faux problèmes, témoignant d 'une inap-
titude à constituer, à appréhender el déterminer un problème en
tant que tel). Les philosophes et les savants rêvent de porter
l'épreuve du vrai et du faux dans les problèmes ; t el est l'objet de
la dialeclique comme calcul supérieur ou combinatoire. Mais là
encore, ce rêve (onclionne seulement comme un • repentir l, tant
que les conséquences transcendantales n'en sont. pas explicite-
ment tirées et que subsiste en droit l'image dogmatique de la
pensée.
L'illusion naturelle {celle qui consiste à décalquer les pro-
blèmes sur les propot~itions) se prolonge, en effel, dans une
illusion philosophique. On reconnaît l'exigence critique, on
s'efforce de porter l'épreuve du vrai et du raux jusque dans
les problèmes ; mais on maintient que la vérit.é d'un problème
réside seulement dans sa possibililé de recevoir une solution. La
figure nouvelle de l'illusion, son caractère technique, vient cette
fois de ce que l'on modèle la forme des probllimcs sur fa forme
de possibilité des propositions. Tel est déjà le cas chez Aristote
- Aristote assignait à la dialectique sa Uche réelle, sa seule
t.lche effective : l'art des problèmes et des questions. Tandis
que l'Analytique nous donne le moyen de résoudre un problème
déjà donné, ou de répondre à une question, ln Dialectique doit
montrer comment. on pose légitimement la question. L' Analy-
tique étudie le processus par lequel le syllogisme conclut néces-
sairement, mais la Dialectique invente les sujets de syllogismes
(qu'Aristote appelle préci~ément des • problèmes •) et engendre
les éléments de syllogisme concernant un sujet (• propositions •).
Seulement, pour juger d'un problème, Aristote nous invite à con~i­
dérer • les opinions-qui sont reçues par tous les hommes ou par la
plupart d 'entre eux, ou par les sages •, pour les rapporter à des
points de vue généraux (prédicables) ct former ainsi des lieux
qui permettent de les établir ou de les réfuter dans une discus-
IIÎOn. Les lieux communs sont donc l'épreuve du sens commun
lui-même ; sera considéré comme faux problème toul problème
dont la proposition correspondante contient. un vice logique
concernant l'accident., le genre, le propre ou la définition. Si la
dialectique apparait dévaluée chez Aristote, réduite aux simples
vraisemblances de l'opinion ou de la doxa, ce n'est pas qu'il en
208 DIFFi!RENCE ET RÉPETIT/ON

ail mal compris la tâche essentielle, au contraire, mais parce


qu'il a mal conçu la réalisation de cette tâche. En proie à l'illu-
sion naturelle, il décalque les problèmes sur les propositions
du sens commun; en proie à l'illusion philosophique, il fait
dépendre la vérité des problèmes de lieux communs, c'est-à-dire
de la possibifilé logique de recevoir une solution (les propositions
désignant elles-mêmes des cas de solution possibles).
Tout au plus, au cours de l'histoire de la philo..-ophie, la
forme de la possibilité varie-t-elle. Ainsi les parl.igans d'une
méthode mathématique prétendent s'opposer à la dialectique ;
ils en gardent pourtant l'essentiel, c'est-à-dire l'idéal d'une
combinatoire ou d'un calcul des problème~. Mais au lieu de
recourir à la forme logique du possible, ils dégagent une autre
forme de possibilité, proprement mathématique - soit gé_omé-
trique, soit algébrique. Les problèmes continuent donc à être
décalqués sur des propositions correspondantes, et à être évalués
d'après leur possibilité de recevoir une solution. Plus précisément,
d'un point de vue géométrique et synthétique, les problèmes
sont inférés de propositions d'un type particulier qu'on appelle
théorèmes. C'est une tendance générale de la géométrie grecque,
pour une part de limiter les problèmes au profit des théorèmes,
pour une autre part. de subordonner les problèmes aux théorèmes
eux-mêmes. C'est que les théorèmes semblent exprimer et déve-
lopper les propriétés de l'essence simple, tandis que les problèmes
concernent seulement des événements et afTections qui témoi-
gnent d'une dégradation, d'une projection de l'essence dans
l'imagination. Mais ainsi, le point de vue de la genèse est forcé-
ment relégué à un rang inférieur : on démontre qu'une chose
ne peut pas ne pns être, au lieu de montrer qu'elle est., et. pour-
quoi elle est (d'où, la fréquence chez Euclide des rai:;onnements
négatifs, indirects et. par l'absurde, qui maintiennent. la géométrie
sous la domination du principe d'identité, et l'empêchent d'être
une géométrie de la raison sufll:>ante). D'un point de vue algé-
brique et. analytique, l'essentiel de la situation ne change pas.
Les problèmes sont maintenant. décalqués sur des équations
algébriques, et. évalués d'après la possibilité d'e!Tectuer sur les
coefficients de l'équation un ensemble d'opérations qui fournit
les racines. Mais, de même qu'en géométrie, nous imaginons le
problème résolu, en algèbre nous opérons sur des quantités
inconnues comme si elles étaient connues : par là, se poursuit.
la besogne qui consiste à réduire les problèmes à la forme des
propositiom capables de leur servir de cas de solution. On le
voit bien chez Descartes. La méthode c;~rlésienne (la recherche

l
L'IMAGE DE LA PENSJ!E l ot
du clair et distinct) est. une méthode pour résoudre des problèmes
supposés donnés, non pas une mHhode d'inYention, propre à
la constitution des problèmes eux-mêmes et. à la compréhension
des qucsLions. Les règles qui concernent les problèmes et les
questions n'ont qu'un rôle expressément secondaire et subor-
donné. Combattant. la dialectique aristotélicienne, Descartes
a pourtant. avec elle un point commun, un point. décisif: le calcul
des problèmes et des questions reste inféré d'un calcul des
«propositions simples »supposées préalables, toujours le postulat
de l'image rlogmatique1•
Les variations se poursuivent, mais dans la même perspec-
tive. Que font les empiristes, sauf inventer une nouvelle forme de
possibilité : la probabilité, ou la possibilité physique de recevoir
une solution'? Et l(ant.lui-même 1 Plus que tout autre, pourtant,
l(ant réclamait que l'épreuve du vrai et du faux fût portée dans
les problèmes et les questions; c'est même ainsi qu'il définissait.
la Critique. Sa profonde théorie de l'Idée, comme prohlémat.isante
et problématique, lui permettait de relrouycr la vraie source de la
dialectique, et même d'introduire les problèmes dans l'exposé
géométrique de la Raison pratique. Seulement, parce que la
critique kantienne reste sous la domination de l'image dogma-
tique ou du sens commun, J{ant. définit. encore la vérité d'un
problème par sa possibilité de recevoir une solution : il s'agit cette
fois d'une [orme de possibilité transcendantale, conformément
à un usage légitime des facultés tel qu'il est déterminé dans chaque
cas par telle ou telle organisation du sens commun (à laquelle le
problème correspond). - Nous retrouvons toujours les deux
aspects de l'illusion : l'illusion naturelle qui consiste à décalquer
les problèmes sur des propositions qu'on suppose préexistantes,
opinions logiques, théorèmes géométriques, équations algé-

1. DEsCARTES distingue les préceplee relatifs aux • propositions simples •el


les prëceptes relatifs aux • questions • (lftgulat, XII). Précisément cea demlel'll
ne commencent qu"avec ta règle Xlii, cl se concluent des premiel'!l. Deseartes
aouligne lui-même le point de ressemblance entre sa mHhode et la dialectique
arislot~licienne : • Vo1ci en quoi seulement nou11 imilons les dialecticiens: pour
ensei~ner les formes des syllogismes, ils en supposent connus les termes et la
motl<.\re; nous aussi, nous exi~eons d'nvance ic1 que la question soit parfaite-
ment comprise • {XIII).- De même le rôle subordonné des • questions • che~
MALI•.DRAI'ICHE: cf. Recherche de la ~rUt, VI, 2, chap. 7. Et chez Spinoza, aucun
, problème • n'apparall dan~ l'usage de la méthode ~~omètrique.
Pourtant, dans la Géomtlri~, DllSCAIIITF.s souli~nait l'importance du procédé
analytique du point de vue de la constilullon des problèmes, et non pas seule-
ment de leurs solutions (Auguste Co,.TI>:, dans de très belles pages, insiste
aur cc J:>Oinl et montre comment la ~partition des • 8ingularitès • détermine lea
• conditions du problème •: er. Traitt tltm~n/ain de gtomélrie analylîqut, 1843).
On peut dire en ce sens que Descartea géomètre va plus loin que Descartes
philosophe.
210 DIFFÉRENCE ET RJ!PJ!TJTION

briques, hypothèses physiques, jugements transcendantaux ; et


l'illusion philosophique, qui consiste à évaluer les problèmes
d'après leur c. résolubilité ~. c'est-à-dire d'après la forme extrin-
sèque variable de leur possibilité de solution. Il est fatal, alors,
que le fondement ne soit lui-même qu'un simple conditionne-
ment extérieur. Étrange saut sur place et cercle vicieux, par
lesquels le philosophe prétend porter ln vérité, des solutions
jusqu'aux problèmes, mais, encore prisonnier de l'image dogma-
tique, renvoie la vérité des problèmes à la possibilité de leurs
aolutions. Ce qui est manqué, c'est la caractéristique interne du
problème en tant que tel, J'élément impératif intérieur qui
décide d'abord de sa vérité et. de sa fausseté, et. qui mesure son
pouvoir de genèse intrinsèque : l'objet même de la dialectique
ou de la combinatoire, le c. différentiel •· Les problèmes sont. des
épreuves et. des sélections. L'essentiel est. que, au sein dès pro-
blèmes, se fait une genèse de la vérité, une production du vrai
dans la pensée. Le problème, c'est. l'élément diflérentiel dans la
pensée, l'élément génélique dans le vrai. Nous pouvons donc
substituer un point de vue de la genèse eflective nu simple point
de vue du conditionnement.. Le vrai et le faux ne restent pas
dans l'indillërence du conditionné par rapport à sa condit.ion, ni
la condition, dans l'indillérence par rapport à ce qu'elle rend
possible. Une production du vrai et du faux par le problème, et.
dans la mesure du sens, telle est la seule manière de prendre au
sérieux les expressions • vrai et faux problème •· Pour cela, il
suffit de renoncer à copier les problèmes sur des propositions
possibles, comme à définir la vérité des problèmes par la possi-
bilité de recevoir une solution. Au contraire, c'est la • résolu-
bilité • qui doit dépendre d'une caractéristique interne : elle doit
se trouver déterminée par les conditions du problème, en même
temps que les solutions réelles, engendrées par et. dans le pro-
blème. Sans ce renversement, la fameuse révolution coperni-
cienne n'est rien. Aussi n'y a-t-il pas de révolut.ion tant qu'on
en reste à la géomét.rie d'Euclide : il fau t aller jusqu'à une géo-
métrie de la raison suffisante, géométrie dillérentielle de t ype
riemanien, qui tend à engendrer le discontinu à partir du continu
ou à fonder les solutions dans les conditions des problèmes.
Non seulement le sens est idéel, mais les problèmes sont les
Idées mêmes. Entre les problèmes et les propositions, il y a tou-
jours une différence de nature, un écart essentiel. Une proposi-
tion par elle-même est particulière, et représente une r~ponse
déterminée. Un ensemble de propositions peuvent. se distribuer
de manière a ce que les réponses qu'elles représentent forment
L'IMA.GE DE LA PENSÉE Ill

les cas d'une solution générale (ainsi pour les valeurs d'une équa-
tion algébrique). Mais précisément, générales ou particulières,
les propositions ne trouvent leur sens que dans le problème sous-
jacent qui les inspire. Seule l'Idée, seul le problème est universel.
Ce n'est pas la solution qui prête sa généralité au problème, mais
le problème quj prête son universalité à la solution. Il n'est
jamais sulllsant de résoudre un problème à J'aide d'une série de
r,as simples jouant le rôle d'éléments analytiques ; encore raut-il
déterminer les conditions dans lesquelles le problème acquiert
le maximum de compréhension cl d'extension, capable de commu-
niquer aux cas de solution la continuité idéelle qui lui est propre.
Même pour un problème qui n' aurait. qu'un seul cas de solution,
la proposition qui désignerait celui-ci ne trouverait son sens que
dans un complexe capable de comprendre des situations imagi-
naires et d'intégrer un idéal de continuité. Résoudre, c'est
toujours engendrer les discontinuités sur fond d'une continuité
fonctionnant comme Idée. Des que nous c oublions» le problème,
nous n'avons plus devant nous qu'une solution gênérale abs-
traite ; et comme rien ne peut plus soutenir cette généralité, rien
ne peut empêcher cette solution de s'émietter dans les proposi-
tions particulières qui en forment les cas. Séparées du problème,
les propositions retombent à l'etat de propositions particulières
dont la seule valeur est désignatricc. Alors la conscience s'efforce
de reconstituer le problème, mais d'après le double neutralisé
des propositions particulières (interrogations, doutes, vraisem-
blances, hypothèses} et d'après la forme vide des propositions
générales (équations, théorèmes, théories... )•. Commence alors
la double confusion qui assimile le problème à la série des hypo-
thétiques, et le subordonne à la série des catégoriques. La nature
de l'universel est perdue ; mais avec elle aussi bien la nature du
singulier. Car le problème ou l'Idée n'est pas moins la singularité
concrète que l'universalité vraie. Aux rapports qui constituent
l'universel du problème, correspondent des répartitions de points
remarquables et singuliers qui constituent la détermination des
conditions du problème. Proclus, tout en maintenant le primat
du théorème sur le problème, avait défini rigoureusement celui-ci

1. Un des caraelères les plus originaux de l'~pistêmologie moderne est la


l't!connaissance de celte double irrMuctibilil~ du • problème • (en ce sent l'emploi
du mol probUmalique comme substantif nous semble un neologisme indispen-
lable).- cr. Geor~es BOl!LIGA.:'fD el S!l distinction entre • l'élément·pn>bli•me •
et • l'él~menl·synlhèse globale • (nolammt'nl J.e déclin dtl aholut ma/lctma·
ltco·logiquu, M. d'Enseignem!!nl supérieur, 1949); Georges C..o.~GUJLitEM et sa
distinction problème-théorie (notamment Le nol'mal tl le pathologique, Presses
Unh·e,.,itaires de France, 1966).
2t2 DJPF~RENCf: ET RÉPÊTIT/ON

comme <'Oncernant un ordre des é\·éncmcnts ct des afTcdîons1 ,


Et Leibniz. disait hien cc qui separait le problème el les propo-
sitions : toutes sortes d'évêncnwnts, • le comment el lrs circons-
tances •, où les propositions trouv!'nl leur sens. ~lais <'CS i·vén<'-
ments sont des événPrn('nls idéels, d'une autre nature cl plus
profonds que les t•vénemrnts r(•ds <Ju'ils clélcrmincnt dnns l'ordre
des solutions. Sous les grands événements bruyants, l<'s petits
~vénemenls du silence, comme sous la lumiere naturelle, les
petites lueurs de l'Idée. La sin~ularité n'est pas moins au-tldà
des propositions particulières, que l'univcrst•l, au-Jl'!.\ de la pro-
position générale. Les Idées probl•'·nwliqucs nr sont pas des
essences simple~. mais des complexes, de·s multiplicités de rap-
ports el de singularités correspomhmlrs. Du point de YUe de la
pensée, la distinction problt'-malique de l'ordinaire et du sin~u­
lier, el les non-sens qui viennent d'une mauvaise répartition
dans les conditions du probli!me, sont sans doute plus importants
que la dualité hypothrliquc ou calt;goriquc du vrai et du faux,
avec les a erreurs» qui viennent seulement de leur confusion dans
les cas de solution.
Un probleme n'existe pas hors de st•s solutions. ~lais loin de
disparall re. il insiste el persiste dans ces solutions qui le recou-
vrent. Un problt!IIIC se détermine ('0 mème lemps qu'il est re'•solu;
mais sa di'terminatiou ne sc confond pas awc 1:~ sol ut ion, )('s
deux élénwnls di!Tèrent en nature, ella délcrminalion est comme
la genèse de la solution concomitnnle. (C'est ainsi que la rl>par-
tition des singularit(·s appartient compldcmcnl ;~ux conditions
du problùme, landi:; que ltur sp4!cilicalion renvoie déja aux
solulions construites sous ces conditions.) Le problème est i.t la
fois transcendant el immanent par rapport a ses solutions.
Transcendant, parce qu'il con~iste en un système de liaisons
idéelles ou de rapports dillèrcntiels entre èlêmcnls g.-.nétiques.
Immanent, parce que ces lit~isons ou rapports s'incarnent dans
les relations actuelles qui ne leur r<-sscmblent pas, el qui sont
de finies p<.~r le champ de solution. :\'ul mieux qu'Albert Lauhunn,
dans son rcu\'rc udmirnblc, n'a montré que les probli·mt's étaient.
d'abord des Idées platoniciennes, des liaisons idéelles entre
notions dialectiques, relatives à d<'s • situations êvcnluclles de
l'existant ~; mais nussi bien qu'ils s'actualisaient dans )f's rela-
Lions r•;clles constilutivt's de la solution cherchée sur un champ
malhemalique, ou plrysique, etc. C'('st en ce sens, selon Lautman,

1. P~~oocLus, Lu comml!n/ail'f4 61U' Il! fl"tmitr lit•rt dt6 Eltml!nl& d'Euc/idt


(trad. \"El\ EIICIIOE, Detelée de Brouwer), pp. 6S lq.
L'JM.·tGE JJE LA PENSÉE 2t 3

que la science parlicipe toujours d'une dinlectique qui la dépasse,


c'est-à-dire d'une puiss:mce mél:.unallu',mat ique et ext ra-propu-
silionnellc, bien que celle dialeclique n'inrurne ses liaisons que
dans les propositions de tl•···ories scientifiques ciTeclives1 • Les
prohlcrncs sont toujours diulcctiques ; c'est pourquoi, lorsque la
dialectique a oulJ!ie • son rapport inlime n ne les proLli:mes en
tanl 'lu'ldées, lorsqu'elle sc coulente tic J,;calquer les problcmes
sur les propositions, elit) perd sa vt'•rilable pui~:-ance pour tomber
sous le pouvoir du ni·~atif, el substitue ni·ccssaircmenl à l'objec-
lit ~~ idêcllc du problèmalique un :oimph• aJTrontement des propo-
sitions oppos(~cs, conl ra ires ou eon! ratliduircs. Longue di·nalu-
ralion qui commence 3\'l~c la dialectique elle-rwtme, el trouve sa
lorme extrême dans le h(·~dianismc. :\lais !ti'ill•~<l H:Ji que ce qui
est dialectique en principe, ce sont les probli·mcs, et scientifique,
leurs solulions, nous <levons distinguer de manière plus complète :
le problème comme inshm,•e lransccnJanh·; le champ symbo-
lique où s'expriment les conditions du pruloll'me dans son mou-
vement d'immanence ; le champ de rt:sulu Loililë scientifique où
•'incarne le problème el en fonction duquel se définit le symbo-
lisme prccêdenl. C'esl seulement une théorie g~nérale du pro-
blème, et de la synthèse idt\elle correspondante, qui pourra
préciser le rapport entre ces éll>mcnl s.

Les problèmes et lrurs symboliques sont rn rapport <n-ec des


signrs. Ce sont les sill:ncs qui • ronl prohli·me •, el qui se déve-
loppf'nl dans un rhamp symbolique. L'usa~e paradoxal d<'s
facuJt,;s, et d'abor,J de l:1 51~nsibililè dans h• ~Î:!D(', renvoie donc
aux: Idées, qui parcourent toutes les facullrs el les éveillenl A
leur tour. Inversement, l'Idt;e rcnvoif' i1 l'usa~e p:m~eloxal de
chaque faculté, ol otTre elle-même le sen~ au Jangaj!e. Il revient
au même d'explorer l'ldt'•e, at d'l•levcr les facullt~s rhacune ù
son exercice transcendant. Cc sont. l•·s deux :Jspcrls d'un appren-
dre, d'un apprentissa~e e5senticl. Car l'apprenti, d'une part, c'est
celui qui constitue et investit des problrrncs pratiques ou spê-
culat.Hs en tant. que ll'ls. Apprl'ndr" esl le nom qui convient

1. Albert LA UT)IA:o<, Euai 1ur lu n~fi"'" •fe 1/rur/urt tl d'uisltnct tn math.'·


malique. (Hermann, 19~), l. 1, p. 13; t. Il, p. 149 (• le seul ~lément a pri"ri
que nous conccviotu est donn~ d~ us l'~:q>éricnce de cc ttc ur,rence des probl~mes,
unt~rieure à la d~couverle de leurs solutions... •).- Et sur le double aspect des
ldée9-probl~mes, transcendance H immanence, cr. Nout-tlltl nchtrchu •ur la
•lruclurt dialectique dtl malhtmaliqutl (llermann, 1939), pp. 1-i-15.
DIFFaRENCE ET RtPÊTITION

aux acles subjectifs opérés face à l'objeclilé du problème (Idée),


tandis que savoir designe seulement la généralité du concept ou
la calme possession d'une règle des solutions. Une épreuve
célèbre en psycholo~ie mel en scène un singe auquel on propose
de trouver sa nourriture dans des holles d'une couleur donnée,
parmi d'autres de couleurs diverses ; vient une période para~
doxale où le nombre des • erreurs • diminue, sans que le singe
pourtant possède encore le • savoir • ou • la vérité • d'une solution
pour chaque cas. Heureux moment où le singe~philosophe s'ouvre
l la vérité, el produitlui~même le vrai , mais seulement. dans la
mesure où il commence à pénétrer dons l'épaisseur colorée d'un
problème. On voit ici comment la discontinuité des ré ponses
s'engendre sur rond de continuité d'un apprentissage id~cl, et.
comment. le vrai et le faux se distribuent d'après ce qu'on
comprend du problème, comment la vérité finale, quand elle est
obtenue, surgit comme la limite du problème entièrement
compris et déterminé, comme Je produit de séries génétiques qui
constituent le sens, ou le résultat d'une ~;enèse qui ne sc passe pas
seulement dans la lêle d'un singe. Apprendre, c'est pénétrer dans
l'universel des rapports qui constituent l'Idée, et dans les singula,
rilés qui leur correspondent. L'ldl-e de la mer par exemple-
comme le monlrail Leibniz, est un système de liaisons ou de
rapports difTt'>rentiels entre particules, et de singularités corres-
pondant aux degrés de variation de ces rapports - l'ensemble
du système s'incarnant dans le mouvement réd des vagues.
Apprendre a nager, c'est conjuguer des points remarquables de
notre corps avec les points singuliers de l' Jdée objective, pour
former un champ problématique. C!!tle conjugaison détermine
pour nous un seuil de conscience ou niveau duquel nos actes
réels s'ajustent à nos perceptions des relations rêellcs de l'objet,
fournissa nt alors une solution de problème. Mais préciséme.nt
les Idées problématiques sont à la fois les éléments derniers de
la nature el l'objet su!Jiiminal des petites perceptions. Si bien que
• apprendre " passe toujours par l'inconscient, se passe toujours
dans l'inconscient, établissant entre la nature et l'esprit le lien
d' une compliciLé profonde.
L'apprenti, d'J~utre part, élève chaque faculté lt l'exercice
transcendant. Dans la sensibilité, il cherche à laire natl.re cette
seconde puissance, qui saisit ce qui ne peut èlre que senti. Telle
est l'éducation des sens. El d'une foculté à l'autre, la violence se
communique, mais qui comprend toujours l'Autre dans l'in~
comparable de chacune. A partir de quels signes de la sensibilité,
par quels tresors de la mémoire, la pensée sera-t-elle suscitée,
L'IMAGE DE T..A. PENS~E 2t5

sous des torsions déterminées par les singularités de quelle


Idée '! On ne sait jamais d'avance comment qu<'iqu'un va
apprendre - par quelles amours on de\·ienl hon en latin, par
quelles rencontres on est philosophe, dans quels dictionnaires
on apprend a penser. Les limites des facultés s'embattent les
unes dans les autres, sous la forme brisee de ce qui porte et
transmet la différence. Il n'y a pas de mHhodc pour trouver les
trésors, et pas davanLage pour apprendre, mais un violent
dressage, une culture ou paideïa qui parcourt l'individu tout
entier {un albinos ou naft l'acte de sentir dans la sensibilité, uo
aphasique où nalt la parole dans le langage, un acéphale où na1t
penser dans la pensée). Ln méthode est le moyen du savoir qui
règle la collaboration de toutes les facultrs ; aussi est-elle la
manifestation d'un sens commun ou la réalisation d'une Cogifalio
nalura, presupposant une bonne volonté comme une • décision
préméditée • du penseur. ~lais la culture est le mouvement
d'apprendre, l'aventure de l'involontaire, enchalnant une sen-
sibilité, une mémoire, puis une pensée, avec toutes les violences
et cruautés nécessaires, disait Nietzsche, justement pour« dresser
un peuple de penseurs •, 6 donner un dressage à l'esprit •·
Bien sûr, on reconnaît. souvent. l'importance et la dignité
d'apprendre. Mais c'est comme un hommage aux conditions
empiriques du Savoir : on trouve de la noblesse dans ce mouve-
ment préparatoire, qui doit. pourtant. disparaitre dans le résultat.
Et même si l'on insiste sur la spécificité d'apprendre, et sur le
lemps impliqué dans l'apprentissage, c'est pour apaiser les scru·
pules d'une conscience psychologique qui ne se permet, certes.
pas de disputer au savoir le droit inné de représenter tout
le transcendantal. Apprendre n'est que l'intermédiaire entre
non-savoir et savoir, le passage vivant de l'un à l'autre. On a
beau dire qu'apprendre, après tout, est une tâche in finie ; celle-ci
n'en esL pas moins rejetée du côté des circonstances et de l'acqui-
sition, mise en dehor~ de l'essence supposée simple du savoir en
tant qu'innéité, élément a priori ou mëme Idée régulatrice. Et.
finalement l'apprentissage retombe plutôt du côté du rat dans
le labyrinthe, tandis que le philosophe hors de la caverne emporte
seulement le résultat -le savoir~ pour en dégager les principes
t ranscendantaux. Mème chez Hegel, le formidable apprentissage
auquel on assiste dans la Phénoménologie resle subordonné, dans
son résultat non moins que dans son principe, à l'idéal du savoir
comme savoir absolu. Il est vrai que la encore, c'est Platon qui
!ait exception. Car, avec lui, apprendre est vraiment le mouve-
ment transcendantal de l'dme, irréductible au savoir autant
216 DIFFÊRENCE ET RÊPÊTIT/ON

qu'au non-~avoir. C'est sur ~ J'apprendre » el non sur le savoir,


que les conditions transcendantales de la pensée doivent ètre
prélevées. C'est pourquoi les condilions sont déterminées par
Platon sous la forme de la réminisunu, et non pas de l'innéité.
Un lemps s'introduit aimi dans !:1 pem;ée, non pas comme le
temps empirique du penseur soumis à des couditions de fait, et
pour qui penser prend du lemps, mais comme temps de la pensée
pure ou condition de droit (le temp!l prend la pensée). Et la
réminiscence trouve son objet propre, son mémorandum, dans
la matière spécifique de l':~pprentissage, c'est-à-dire dans les
questions et les problème~ en tant que tels, dans l'urgence des
problèmes indépcnd:1mment de leurs solutions, l'Idée. Pourquoi
faut-il que tant de principes fondamentaux, concernaul cc que
signifie pen5er, soient compromis par la réminiscence elle-même "!
Car, nous l'avons vu, Je temps platonicien n'introduit, sa di!Té~
renee dans la pensée, et l'apprentisl':tge, son hétérogénéité, que
pour les ~oumettre encore;, la forme mythique ù~ la re:>sembhmce
et de l'identité, donc à l'image du savoir lui-mfme. Si bien que
toute la théorie platonicienne de l'npprentissagc fonctionne
comme un repentir, écrasé par l'image dogmatique naissante, et
suscite un sans-fond qu'elle resle incapable d'explorer. Un
nouveau Ménon dirait : c'est le ~avoir qui n'est rien d'autre
qu'une figure empirique, simple résultat qui tombe et retombe
dans l'expérience, mais l'apprendre est la vraie structure trans-
cendantale unissant sans les médiatiser la di!Tércnce a la di!Té-
rence, la dissemblance à la dissemblance, et qui introduit le
temps dans la pensée, mais comme forme pure du temps vide en
général, et non comme tel passé mythique, tel ancien pré.~ent
mythique. Nous retrouvons toujours la nécc~sité de renverser
les relations ou les répartitions supposées de l'empirique et du
transcendantal. Et nous devons considérer, comme un huitième
postulat dans l'image dogmatique, le postulat du savoir qui ne
fait que récapituler, recueillir tous les autres en un résultat
supposé simple.
Nous avons recensé huit postulats, chacun 3 deux figures :
1° postulat du principe, ou de la Cogilalio natura universalis
(bonne volonté du penseur, eL bonne nature de la pensée) ;
2° postulat de l'idéal, ou du sens commun (le sens commun
comme concordia facullalum, et le bon sens comme répartition
qui garantit celte concorde) ; 3° postulat du modele, ou de la
récognition (la récognition conviant toutes les facultés à s'exercer
sur un objet supposé le même, et la possibilité d'erreur qui en
découle dans la répartîlion, quand une faculté con(ond un de
L'JMAGJ.: DE LA PBNSAE 217

ses objets avec un autre objet d'une nutre) ; 4° postulat de l'élé-


ment, ou de la représentation (quand la différence est subor-
donnée aux dimensions complémentaires du Même ct du Sem-
blable, de l'Analogue et de l'Opposé) ; 5o postulat du négatif,
ou de l'erreur (où l'erreur exprime à la fois tout ce qui peut
arriver de mauvais dans la pen:.:ée, mais comme le produit. de
mécanismes e.xlernes) ; 6° postulat de la ronct.ion logique, ou
de la proposition (la dési!-(nalion est prise comme le lieu de la
vérité, le sens n'étant que le double neutrali~é de la proposition,
ou l'On reduublement indéfini) ; 7° poslulat de la modalité, ou des
solutions (les problèmes étant matériellement décalqués sur les
propositions, ou bien formellement définis par leur possibilité
d'être resolus) ; 8° postulat. de la fin ou du résultat, postul;.~t. du
savoir (ln subordinat.ion de l'apprendre au ;;avoir, et de la culture
à la méthode). Si chaque postulat a deux figures, c'est parce qu'il
est une fois naturel, une fois philosophique ; une fois dans l'arbi-
traire des exemples, une rois dans le présuppolié de l'essence. Les
poslulats n'ont pas be.:;oin d'être dits: iL.; agissent d'autant mieux
en silence, dans ce présupposé de l'essence comme dans le choix
des exemples ; à eux tous, il:; forment l'image dogmalique de la
pensée. Ils écrasent la pensée sous une image qui est celle du
Même el du Semblable dans ln représentalion, mais qui trahit au
plus profond cc que signifie penser, aliénant les deux puissances
de la différence et. de la répétition, du commencement et du
recommencement philosophiques. La pensée qui naît dans la
pensée, J'acte de penser engendré dans sa gênitalité, ni donné dans
l'innéité ni supposé dans la réminiscence, est lu pensée sans imnge.
Mai~ qu'elit-cc qu'une telle pensée, et son processus d:ms le
monde~
C HAPITRE IV

SYNTHÈSE IDtELLE DE LA DIFFtRENCE

l(ant. ne cesse de rnppder que les ldé('S sonl csscnlidlement.


• problématiques ». Inver:>enwnl, les problemes sont l!'s Idées
elles-mêmes. Sans doute monhe-t-il que les !Mes nous préci-
pitent dans de faux problèmes. Mais ce earactëre n't>sl pas le
plus profond : si la raison selon Kant pose de faux probli>mes en
particulier, donc rorte l'illusion dnns son sein, c'est parce qu'elle
est d'abord facuii.c de poser des problèmes en général. Une telle
faculté, prise dans son état de nature, n'a pas encore le moyen
de distinguer ce qu'il y a de vrai ou de faux, ce qui t'!'l !ondé ou
non dans un problème qu'elle pose. Mais l'opération critique a
précisément pour but de lui donner ce moyen : • La Critique n'a
pas à s'occuper des objets de la raison, mais de la raison !'Ile-
même ou des problemes qui sorlrnt de son sein »1• On apprendra
que les fault problèmes sont liés à un usage illégitime de l'Idée. Il
en ressort que tout problème n'est pas faux : les Idées, conformé-
ment è leur nature critique bien comprise, ont un usage parfaite-
ment légitime, appelé c régulateur •, d'après lequel elles consti-
tuent de vrais problèmes ou posent des problèmes bien fondés.
C'est pourquoi régulateur signifie problématique. Les Idées par
elles-mêmes sont problématiques, problématisanles - et Kant,
malgré c~rtains textes où il assimile les termes, s'e!Torce de mon-
trer la di!Térence entre • problématique • d'une part, el d'autre
part • hypothétique •. • fictif •, • général • ou • abstrait •· En quel
sens donc la raison kantienne, comme faculté des Idées, pose-t-elle
ou constitue-t-elle des problèmes '! C'est que, seule, elle est
capable de réunir en un tout les démarches de l'entendement

1. KAI'IT, C,.lllque dt la rai10n pure, pr~faee de la 2• édlllon (lr. BAII!'fl,


Gibert éd., 1, pp. 24-25) : • !.a talaon pure 11péculative a ceci de puliculJer,
qu'elle peut et doit estimer exactement su propre puiuance, sui\·ant les
diverses manière• dont elle &e choisit les obJela de sa pen~e. faire même
un dénombrement complet de toulet aee faljona dillérentee de H poser dea
probltmea... •
.SYNTH~SE IDltELLE DE LA DIFFtRENCE ltt

concernant un ensemble d'objets1 • L'entendement par lui-même


resterait en(oncé dans des démarches parcellaires, prisonnier
d'interrogations ou de recherches empiriques partielles portant
sur tel ou t.d objet, mais ne s'eleverait jamais jusqu'à la concep-
tion d'un • problème • capable de donner à lqutcs ses démarches
une unité systématique. L'entendement. seul obtiendrait. des
résultats ou des réponses, ici et là, mais jamais celles-ci ne cons-
titueraient. une • solution •· Car toute solution suppose un pro·
blème, c'est-à-dire la constitution d'un champ systèmalique
unitaire orienlanL et. subsumant. les recherches ou les interroga-
tions, de telle manière que les réponses à leur tour rorment préci-
sément. des ens de solution. Il arrive à J(ant de dire que les Idées
sont des • problèmes sans solution •. JI veut dire, non pas que les
Idées sont. nécessairement de (aux problèmes, donc insolubles,
mais au contraire que les vrais problèmes sont. des Idées, et que
ces Idées ne sont. pas supprimées par • leurs 1 solutions, puis-
qu'elles sont. la condition indispensable sans laquelle aucune
solution n'existerait jamais. L'Idée n'a d'usage légitime que
rapporlée nux concepts de l'entendement ; mais inversement les
concepts de l'entendement ne trouvent. le fondement de leur
plein usuge expérimental (maximum) que dans la mesure où ils
sont rapportés aux Idées problématiques, soit qu'ils s'organisent.
sur des li~;nes convergeant vers un foyer idéal hors de l'expé-
rience, soit qu'ils se réfléchissent sur le fond d'un horizon supê-
rieur qui les embrasse lous'. ne tels foyen, de tels horizons sont
les Idées, c'est-à-dire les problèmes en tant que tels, dans leur
nature immanente et. transcendante à la fois.
Les problèmes ont une valeur objective, les Idées ont en quel-
que manière un objet.. v: Problématique 1 ne signifie pas seulement
une espèce particulièrement importante d'actes subjectifs, mais
une dimension de l'objeclivilé comme telle, investie pnr ces
actes. Un objet hors de l'expérience ne peul être représenté que
sous une forme problématique; ce qui ne signifie pas que l' Idée
n'a pas d'objet réel, mais que le problême en tant que problème
est. l'objet réel de l'Idée. L'objet de l'Idée, rappelle J<ant, n'est
ni une fiction, ni une hypothèse, ni un être de raison : c'est un
objet qui ne peut. être donné ni connu, mais qui doit. être repré-
senté sans pouvoir être déterminé directement.. Kant aime A
dire que l'Idée comme problème a une valeur à la fois objective

1. Id., nt. ld~tl tran$Ctndantalr•, 1, p. 306.


2. Le! deux imoges se trouvent donsi'Apptndlu d la dioltcliqut, Il, p. 1&1
~t p. ICO.
220 DJFFÊRENCE ET JIÉPÉTJT/0.\'

ct indéterminée. L'indéLerminé n'est plus une simple imperfec-


tion dans notre connaissance, ni un manque dans l'objet ; c'rst
unc struclure objective, p<~rfailrmrnt positive, ogi!lsant déjà
dans la perception à titre d'horizon ou de foyer. En cllet, l'objet
indétcrmine, l'objet en Idée, nous sert à representer d 'autres
objets {ceux de l'expériencr) auxquels il prèle un maximum
d 'unité systématique. L'ldt'e ne systématiserait pa~ lrs dP.marclws
formelles de l"entendemcnt., si l'objet de l' Idét~ ne prêtait aux
phénomènes une unité semhlable du point de v ue de leur matière.
Mais ainsi l'indéterminé n'est que le premier moment ohjectif de
l' Idée. Car, d'autre part, l'objet de l' Idée dcvirnt indirectement
déterminnblc : il est déterminable par analogie avec crs objets de
l'cxpérirncc auxquPis il confère l'unité, mais qui lui proposent
en retour une détermination n analogue • aux rapports qu'ils
entretiennent ent.re eux. Enfin, l'objet d11 l' Idèc porte en soi
l'idéal d'une détermination complète infinie, puisqu'il assure
une spécification des concepts de l'entendement, par laquelle
ceux-ci compn·nnent de plus en plus de dillérences en disposant
d'un champ de continuité proprement infini.
L'Idée présente donc trois moments : indéterminée dans son
objet, déterminable par rapport aux objets de l'expérience,
portant l'idéal d'une détermination infinie par rapport aux
concepts de l'entendement. Il est évident que l'Idée reprend ici
les trois aspects du Cogito : le Je suis comme existence indéter-
minée, le lemps comme forme sous laquelle celle existence est
déterminable, le Je pense comme détermination. L('S Idées sont
exactement les pensées du Cogito, les difTércntielles de la pensée.
Et pour autant que le Cogito renvoie à un Je fêM, d'un bout à
l'autre fendu par la {orme du temps qui le traversr, il faut dire
des Idées qu'elles fourmillent rians la fêlure, qu'elles émergent
constamment sur les bortls de celle fèlurc, sortant et. rentrant
sans cesse, se composant de mille manières ùin•rscs. Aussi n 'est -il
pas question de combler ce qui ne peut p as être comblé. Mais de
même que la difTérencc réunit cl articule immédiatement ce
qu'elle distingue, la fèlurc retient cc qu'elle Cèle, les Idées contien-
nent aussi leurs moments déchirés. Il appartient à l' Idée d'inll?-
rioriser la fêlure el ses habitants, ses fourmis. Il n' y a dans l' Idée
nulle identification ni con!usion, mais une unité objective problé-
matique interne, de l'indéterminé, du déterminable ct de la
détermina lion. C'est peut-être ce qui n'apparaît pas suffisamment
chez Kant: deux des t.rois moments, selon lui, restent des carac-
tères extrinsèques (si l'Idée est en elle-même indéterminée, elle
n'est déterminable que par rapport aux objets de l'expérience, et
SYNTHbSE IDEELLE DE LA DIFFÉRENCE 221

ne porte l'idéal de déLermination que par rapport aux concepts


de l'entendement). Bien plus, Kant incarnait ces moments dans
des Idées distinctes : le Moi est surtout indéterminé, le ~londe,
dêterminnble, et Dieu, idéal de la détermination. Peut-être faut-
il chercher là les véritables raisons pour lesquelles 1\ant, comme
les post-kantiens le lui reprochèrent, s'en tient au point de vue
du conditionnement sans atteindre à celui de la genf>se. Et si le
tort du dogmatisme est toujours de combler ce qui sépare, celui
de l'empirisme est de laisser extérieur le séparé ; en cc sens, il y
a encore trop d'empirisme dans la Critique (et trop de dogma-
tisme chez les postkanliens). L'horizon ou le foyer, le point
~ critique »où la diiTércnce fait fonction de réunir, en tant que
diiTérence, n'est pas encore assigné.

Nous opposons dx à non-A, comme le symbole de la différence


(Differenzphilosophie) à celui de la contradiction - comme la
di!Térence en elle-même à la négativité. Il est vrai que la contra-
diction cherche l'Idée du côté de la plus grande di !Térence, tandis
que la diiTérentielle risque de tomber dans l'abîme de l'infiniment
petit. Mais le problème ainsi n'est pas bien posé : c'est. un tort de
lier la valeur du symbole dx à l'cxist('nce des infinitésimaux; mais
c'est un tort aussi de lui refuser toute valeur ontologique ou
gnoséologique au nom d'une récusation de ceux-ci. Si bien que,
dans les interprétations anciennes du calcul di!Térenliel, dites
barbares ou préscienlifiques, il y a un trésor qui doit être dégagé
de sa gangue infinitésimale. Il faut beaucoup de naïveté vraiment
philosophique, el beaucoup d'entrain, pour prendre au sérieux
le symbole dx : Kant et même Leibniz y renoncèrent pour leur
compte. Mais dans l'histoire ésotérique de la philosophie di!Té-
rentielle, trois noms brillent d'un vif éclat : Salomon Maïmon,
paradoxalement, fonde le postkanlisme par une réinlerprétalion
leibnizienne du calcul (1790); Hoëné Wronski, mathématicien
profond, élabore un système à la fois positiviste, messianique et
mystique impliquant une inlerprélat.ion kantienne du calcul
(1814); Bordas-Dcmoulin, à l'occasion d'une réflexion sur Des-
cartes, donne du calcul une interprétation platonicienne (1843).
Beaucoup de richesses philosophiques, ici, ne doivent pas être
sacrifiées à la technique scientifique moderne : un Leibniz, un
Kant, un Platon du calcul. Le principe d'une philosophie diffé-
rentielle en général doit être l'objet d'une exposition rigoureuse,
el ne dépendre en rien des infiniment petit.s. Le symbole d.x
O. Dl>LIWZB

j
: . D IFFÊRENCE ET RÊPÊTIT/0.\'

o.pparnit à la fois comme ind6terminé, comme déterminable et


comme détermination. A ces trois aspects correspondent trois
principes, qui forment la raison suffisante: à l'indéterminé comme
tel (dx, dy) correspond un principe de dHerminabilité ; au réel-

lcmenl dét-erminable (~) correspond un prin~~pc de détrrmi-


nalion réciproque ; a l'eflcclivrment déterminé 1valeurs de '.j!Y)
• d.r
correspond un principe de détermination comp!Hc. Bref, dx, c'est
l'Idée - l'Idée platonicienne, lcibniûenne ou kantienne, le
fl problème » ct son être.

L'Idée de feu subsume le feu comme une seule masse continue


susct•ptibl·~ J'accroissement. L'Idée d'nr;.~cnl subsume son ol.Jjct.
comme une continuité liquide de metal fln. l\laîs s'il est vrrti que
le continu doit être rnpporté à l'Idée ct à son usage probléma-
tique, c'est ü condition de ne plus être défini par des earaclèrcs
empruntés ù l'intuition sensible ou mème géométrique, comme
il l'est. encore quand on parle d'inh·rpolation d'inLermédiaires,
de su iles intercalaires in finies ou de parties qui ne sont jamais les
plus petites possibles. Le continu n'appartient vraiment à l'Idée
que dans la mesure où l'on dHermine une cause idéelle de la
continuité. La continuite prise avec sa cause forme l'éléml'nl pur
de la quantitabilité. Celui-ci ne se confond ni avec les quantités
fixes de l'intuition {quantum) ni avec les quantités variables
comme concepts de l'enlendemenl (quanlilas). Aussi le symbole
qui l'exprime est-il tout. à rait. indéterminé : dx n'est strictement
rien par rapporl à x, dy, par rapport à y. Mais tout le problème
est dons la signification de ces zéros. Des quanta comme objets
de l'intuition ont toujours des valeurs particulières ; el mèmc unis
dans un rapport fract.ionnain·, chacun garde une valeur indépen-
dante de son rapport. La quanlilas comme concept de l'entende-
ment a une valeur générale, la généralité désignant içi une infinité
de valeurs particulières possibles, autant. que la variable peut en
recevoir. Mais il faut toujours une valeur particulière, chargée de
r<'prcsenter les autres el de valoir pour elles : ainsi l'equation
algébrique du cercle x3 + y 1 - R1 = O. Il n'en est plus de même
pour ydy + xdx = 0, qui signifie" l'universel de la circonférence
ou dt~ la fonction correspondante ». Les zéros de dx ct de dy,
expriment l'anéantissement du quantum et de la quantitas, du
général comme du particulier, an profit" de l'universel cl de son
apparition n. Telle est. la force de l'interprétation de Llordas-

...
Demoulin :ce qui s'annule en ~Il ou~, ce ne sont. pas les quantités
.
SYNTH~SE WÉEI.LE DE LA DIFFÉRENCE 223

diiTércntiellcs, mais seulement l'individuel et les rapports de


l'individuel dans la fonction (pur« individuel" Bordas entend à
la fois le particulier C'lle général). On est passé d'un genre à un
autre comme de l'autre côté du miroir; la fon clion a perdu sa
partie mua ble ou la propriété de varier, elle ne rcprt~senlC' plus
que l'immuaLic avec l'opération qui l'a dégap:é. «En elle s'annule
ce qui change, elen s'annulant lais;<.e voir au-delà ce qui ne change
pas n1• Bref, la limite ne doit pas être conçue comnw limite de la
fonction, mais comme une véritable coupure, une limite du chan-
grant ct du non-changeant dans la fonction mt1me. Le tort de
Newton est donc d'égaler à zéro les diiTérentiPlles, mais celui de
Leibniz, de les identifier a J'individuel ou à la variabilib\. Par là
Bordas est déjà proche de l'interprétntion modf'rne du calcul: la
limite ne suppose plus les idées de variable continue et d'approxi-
mation infinie. Au contraire, c'est la notion dl' limite qui fonde
une nouvelle définition statique et puremf'nt idéelle- de la conti-
nuité, ct qui n'implique, pour ètre elle-même définie, que le
nombre ou plutùt l'universel dans le nombre. Il apparlient aux
mn thématiques modernes de préciser la nature de cet universel
du nombre, comme consistant dans la a coupure » (au sens de
Dedekind) : c'est la coupure, en ce sens, qui constitue le g-enre
prochain du nombre, la cause idéelle de la continuité ou l'élé-
ment pur de la quantitabîlité.
Dx est tout a fait indéterminé par rapport à x, dy par rapport
il y, mais ils sont parfaitement détermÎiwble;; l'un par rapport à
l'autre. C'est pourquoi un principe de détrrminahilité corres-
pond à l'indéterminé comme tel. L'universeln'e5t pn5 un nénnt,
pnrre qu'il y a, suivant l'expre55Îon de Bordas,« des rapports de
l'unîver~el ». D.x et dy sont tout à fait indifTérencîé~. dans le parti-
culier comme dans le général, mais tout à fait diiTérenliés dans
l'universel el par lui. Le rapport;~ n'est pas comme une fraction
qui s'établit entre quanta particulier,: dans l'intuition, mais n'est
pas davantage un rapport général el!tre grandeurs variables ou
quantité~ algébrique::. Chaque terme n'existe absolument que
thllls son rapport avec l'autre; il n'est plus besoin, ni même
po~~ible d'indiquer une variable indépendante. C'e!lt pourquoi,
maintennnt, un principe de déterminotion réciproque corres-
pond comme tc[ à la délerminabilité du rapport. C'est dans une

1. Jean BoRoA.S-DEMOIJLIN, Lt Carll!siunisme nu /a m!rilab/e rénow/ion des


sciencesiParls, 18431, l. Il, pp. 133 sq. et 4013 sq.- Charles HE:<OU\"IER, malgré
son h<H;tillté contre les lhi'ses rle Bordas, en rail une analyse compréhensiH et
pro{unde : cf. J.a critique philosophiqm, 6• année, 1877.
DIFFPRENCE ET RtPtTITION

synthèse réciproque que l'Idée pose el développe sa lonclion


elTcr.tivemcnt synlhétique. Toute la question est donc : sous
quelle forme le rapport dillérenticl est-il déterminable ? Il l'est
d 'abord sous [orme qualitative, et â ce litre exprime une fonction
qui diffère en nature de la fonction dite primitive. Quand la
primitive exprime la courbe, ~= - ~ exprime pour son
compte la tangente trigonométrique de l'angle que la tangente à
13 courbe fait avec l'axe des abscis!les ; el l'on a souvent souligné
l'importance de celte différence qualitative ou de ce • chan~e­
ment de fonction • compris dans la dillércnlielle. De même la
coupure désigne des nombres irrationnels qui diiT<•rcnt en n:1lurc
des termes de la série des nombres rationnels. Mais ce n'c!;t là
qu' un premier aspect ; car le rapport ditTércnliel, en tant qu'il
exprime une autre qualité, reste encore lié aux valeurs indivi-
duelles ou vuriations quantitatives corn~sponrlan l à cette qua-
lité (por exemple tangente). Il est donc différentiable n son tour,
et témoigne seulement de la puissance de J'Idée de donner lieu
à une Idée de l'Idée. L'universel par rnpport à une qualité ne
doit donc pas être confondu avec les valeurs individuelles qu'il
possède encore par rapport à une :mtre qualité. Dans sa fonction
d'universel, il n'exprime pas simplement cette autre qualité,
mais un élément pur de la qualilabilité. C'esl en ce sens que
l'Idée a pour objet le rapport dilTérenticl : elle intègre alors la
variation, non plus du lout comme détermination variable d'un
rapport supposé constant (« variabilité •), mais au contraire
comme degré de vnrialion du rapport lui-même (11 variété •),
auquel correspond par exemple la série qualifiée des courbes. Si
l'Idée élimine la variabilité, c'est au profit de ce qu'on doit
appeler variété ou multiplicité. L'Idée comme universel concret
s'oppose au concept de l'entendement, el possède une compré-
hension d'aulanL plus vaste que son extension est grande. Ln
dépendance réciproque des degrés du rapport, et à la limite la
dépendance réciproq ue des rapports entre eux, voilà ce qui définit
la synthèse universelle de l' Idée (Idée de l'Idée, etc.)
C'est Salomon Maimon qui propose un remaniement. fonda-
mental de la Critique, en surmontant la dualité kantienne du
concept et de l'intuition. Une telle rlunlité nous renvoyait ~ u
critère extrinsèque de la constructibilité, et nous laissuit dans un
rapport extérieur entre le déterminable ( l 'e~Jlace kantien comme
pur donné} et la détermination (le concept en tant que pensé).
Que l'un s'adapte à l'autre par l'intermédiaire du schème, ren-
force encore le paradoxe d'une harmonie seulement extérieure
SYNTiftSE IDJ!ELLE DE LA DIFFÉRENCE

dnns la doctrine des rncultés : d'oû la réduction de l'instance


tr:Jn<;cendanta le à un simple rondilionnemenl, el le renonrement
à tnutc exigence génétique. Chez ](anf, donc, la tli!TCreurr reste
e:dl:ricure, el à cc tilre irnpurt', empirît]Ur, ~u~pendue :'t l'exté-
riorité de la conslrucliun, "rntrc "l'intuiliun dClt•rmiJwble et le
concept déterminant. Le r;énie de :'llaïmon, c'est. de montrer
combien le point de vue du conditionnement est insullisant pQur
une philosophie lramcendantale : le~ deux trrnu:;; fic la diiTé-
rtmce doivent être également pcni'és - c'est-lHlire qw~ la deter-
minabililé doit être elle-mt~mc pen~éc comme ~~~ tlépa~~ant. w·rs
un principe de determination réciproque. Les conct:pls de l'enten-
dement connai~scnt bien la déterminatil)n rédproque, parcxr:mple,
dans la causalité ou tians l'action mutuelle, m:1i~ srulement
d'une façon toute formelle eL réflexive. La syuthi~~e rédproque
des rapports di!Jérentiels, cumme ~ource dt~ la produr.l.iun des
objetH réel~. telle est la matière de l'Idée dans l'(~lénwnL pcn;;é de
la qu:~litabilité oU elle bniguc. Eu découle une triple w~ni!~e: r.elle
de,; qualit.és produites comme le~ différences de~ objd~ réel~ de la
connnissance ; celle rlr. l'espace et du temps, comme conditions
de la connnissance des di!Jérences ; celle de~ concepts comme
conditions pour la diiTércncc ou la dblinction tics rnnnais~anccs
elles-mêmes. Le jugement phy.-:ique tend ain.<>i à as,'-urer son pri-
mat sur le jugement. mathématique, ct la genèse de l'étendue n'e~t
pa~ séparable de la genèse de~ objets qui ln peuplent. L'Idée
apparaît comme le ~y~U~me de~ liaisons idéales, c'e~t-à-dire des
rapports diiTérentiel~ entre éli:mcnts génétiqur~ rédproqur.ment
déterminables. Le Cogito récupère toute la puL-;_,nnce d'un
inconscient di!Tércntid, inr.on~cient de la pen~ée pure qui inté-
riorise la tJÎITérence entre le :\loi déterminable ct le Je détermi-
nant, et qui met dans la pensée comme telle qudquc cho,..e de
non pensé, sans quoi son exercice serait pour toujours impo~sible
et vide.
~!aïmon écrit:~ Qunnd je dis par exemple: le rouge r:<t difTé-
rent du vert, le concept de la di!Jérencc en tant que pur concept
de l'entendement n'est. pas eon~idéré comme le rapport des
qu:dités sensibles (sinon la qu(·~lion knntienrH~ du quid juris
rr.sl('rait culière), :\lab : ou bien, conformément à la théorie de
Kant, comme le rapport de leur~ espaces en tant. que formes
a priori, ou bien, conformément à ma théorie, comme le rapport
de leurs di!Jércnlielles qui sont des Idées a priori... La règle par-
ticulière de la production d'un objet, ou le motle de sa riifTéren-
tielle, \·oilà ce qui en fait un objet particulier, et le~ rnpports
entre les difTérents objets naissent des rapports de leurs difTé-
226 DIFFÉRENCE ET RÉPÉTITION

renlicllcs ~~1 • Pour mieux comprendre l'alternative présentée par


Maïmon, revenons à un exemple célèbre : la ligne droite est le
plu~ court chemin. Le plus cour/ peul s'interpréter de deux façons :
ou bien du point de vue du conditionnement, comme un schème
de l'imaginalion qui délcrmine J'espace conformément au
concept (ligne droite définie, comme superposable à elle-même en
toutes ses parties) - ct en cc cas la ùiiTérence resle extérieure,
incarnée par une règle de construction qui s'ét:tblit « entre ~· le
concept cl l'intuilion. Ou bien le plus court s'interprete du point
de v ue de la genèse, comme une Idée qui surmo nte la dualité du
concept et de l'intuition , qui intériorise a ussi la diiTérence de la
droite et. de la courbe, ct. qui exprime c ette d ifférence interne
sous la forme d'une détermination réciproque et dans les condi-
tions de minimum d'une intégra le. Le plus co ur t n'es t plus
.~ c hè me, mais lùée; ou il est scheme ideal, non plu~ schème d'un
concept. Le mathématicien HouH remarqut'l it. en cc sens, que la
plus courte di ~ lance n 'étnil nullement une notion euclidienne,
mais nrchimédienne, physique plus que m a t.hém<lt ique; qu'elle
était inséparable d'une méthode d'cxhau ~ lion , et qu'elle servait
moins à déterminer ln droite, que la long-ueur d'une ligne courbe
au moyen de la droile-ll on fait du calcul intégral sn n~ le savoir »2 ,
Le rapport di!Térenliel présente enfin un trc:'li~ième élément,
celui de la potentialité pure. L:1 pu issa nec c~ t la forme rie la
détermina lion réci proq uc d'a près lu quelle des grnndcu rs va ria bles
sont pri5es comme fonctions les une~ des autres ; aussi le calcul
ne considère-t-il que des grandeurs dont l'une a u moins se
t rouve à une puissance supérieure il une autre. Sam; doute, le
premier acte ùu calcul consist e-t-il en une « dépo tcn li::~ lis::~ tion "
de l'équation (par exemple au lieu de 2 a.r - x' = y', on a
!= 411
-;; .t ). Mais l'analogue se trouvait déjà dans les deux
figures précédentes, où la disparition du quanlum ct de la quan-
lilas était. condition pour l'apparition de l'élément de la qua nti-
tabilité, et la di:>qualification, conditio n pour l'apparit ion de
l'élément de la qualita bilité. Celt.c rois la dépolenliali$alion
conditionne la potentialité pure, suivant la pré~enlutïon de
Lagrange, en permettant un développeme nt de la Conclion d'une

I. Salomon M.o.b!ON, Vusuch tlber Trans:cndantalphilosophie (Vos cd.,


Berlin, 1i!:IO), p. 33.- Cf. le livre l~s imporlaul de Marli~! C uéROtJLT, 1-a phi-
losophie lranscendantale de Salomon Maimon, Alca n, 1929 (notamment sur la
• déterminabililé • el la • détermination récipro'lue •, pp. 53 sq., pp. 7G sq.).
'2. Jules llouü., Essai critique sur les princ1pcs f ondamtfllauz de la géo-
métrie élimentnire (Gauthier-Villars, 1867), p. 3, p. 75.
S 'J".VTHËSE JDÊHLI.E DE LA DlFFf.:llHI\'CE 127

variable en une série constituée par lrs puis~ances de i {quantité


indéterminée) et les cocnicien Ls Je c<>s pui~s:mces (nouvelles
Conclions de x), de telle mnnii!rc que la !oncLion de développement
de cette variable soit compnrablc a celles des autres. L'élément.
pur de la potentialité apparaît dan~ le premier coefficient ou
la première dérivée, les autres dérivées et par conséquent tous
les termes de la série ré!'ultanl de la répCtilion des mêmes opé-
rations; mais précisément tout Je problème l'st. de détl'rminer
ce premier coell1.cient., lui-même indépendant de i. C'est ici
qu'intervient l'objection de \\'rom•ki, qui porte aussi bien coutre
la présenl<lt ion de Lagrange (série de Taylor) que contre celle
de CarnoL {compemalion des erreurs}. Coutre Carnot, il objct·le
que les équations di le,; a uxiliaircs ne sont pas inexuctes parce
qu'elles impliquenL dx l'l dy, mais pnrre qu'elle~ négligent
certaines quantités complémentaire:; 'lui diminuent en rn ème
temps que dx cl dy : loin d'expliquer la nature du caleul diiTé-
renliel, dès lors, la prés~nlation de Carnot la ~uppose. Et il en
est de même des séries de Lagrange où, du point de vue d'un
algorithme rigoureux qui caracléri,-e selon Wronl'ki la ~ philo-
sophie tr:msccndant.alc ~. les coefficients discontinus ne reçoiYcnt.
de sig ni flcation que pnr le..; !onctions di flérentirllc,; qui les
composent. S'il est vrai que l'entf·ndcmenl ruurnit une « som-
mation tlü:conlinuc », ccllc~ci n'est. que la mntièrc de la génér<Jtion
des quautités ; seule la « graduation • ou continuité en constitue
la forme, qui appartionl :1ux ldbes de la nlison. C'est pourquoi
les diiTérenliellc~ ne correspondent certes fi aucune quantité
engendrée, mais sont une règle inconditionnée pour la genèse
de la connaissance de la quautilé, cl pour la g-énér:1 Lion des
di~conLinuilés qui en conl'litucnlla m<l Lièr~ ou pour la cons truc-
Lion des séries1• Comme di~ Wronski, ln diiTérenlielle est « une
diiTérence idéale », san~ lnquelle la qu:mtilc indt\lcrminéc de
Lagrange ne pourrait. pas opérer la dét.erminnt ion qu'on attend
d'elit'. En cc sens, la diiTérentielle est bien pure pui~sance, comme
lt~ rapp(Jrt diiTércntiel, élément pur de la polentialilé.
A l'élément de la potentialité corn·.~pond un principe de
détermination complète. On ne confondra pa~ la détermination
compU·le avec la détermin:,lion réciproque. Celle-ci conct•rn:1ÎL

1. lloi'ne WllON~KI, Phi/osnplrie de /"infini (Oidol, lfll4), et Philosophi11


de la lechr!Îe u/gorilhmiqrle ( 1817). C'est dans ce rh'rnicr livrr 'l'~~' Wronski expose
sa th~orie cl ses /ormulcs ries s~rie~. Les muvrl'~ wulh~mali'Jllf's de \\"roroslo ont
été r~Milées par tlermann en 1925. - Sur ln philosophiP, cr. L'œuvrt' phi/IJao-
pflique de JlOine \Vronski, éd. Vega, 1933, p:ir Francis WARRAIN, qui faiL lea
confrontalimu nécessaÎn's avec la philos,phie de Schelling.
228 DIFFÉilENCE ET RÉPÉTiTiON

le~ rupport~ tli !Térenticls ct leurs degré::;, leurs variétés dans


l'Idée, correspondant a des formes diverses. Celle-là concerne
le~ vulcur.~ d'un rapport, c'c~l-à-dire la compo~ition d'une forme
o u ln répartition des points singulier::; qui l01 caractérisent, par
exemple quand le rapport 1levir.nt nul, ou irlflni, ou ~. Il s'agit
bien d'une détermination complète des parties de l'objet :
m aintcnnnt, c'est. dans l'objet., ainl'i dans ln courbe, qu'on doi t
t rouver de~ élément,; qui présentent le rapport • liné;lire 11 précé-
d emment. délini. El c·~~~L ~ealcmenl 1:1 que ln forme sérielle d(ITl S
la (•otcntialitê prend tout son sen~ ; il devient même nécc~saire
de pré~entcr ce qui est un rapport comme une somme. Car une
série de puissances à cocllicienls numériques enl{)UfC un point
singulier, el un seul à la foi~. L'intérèt ct la néce~~ité de la !orme
sérielle apparai~~enl dans la pluralité des séries qu'elle subsume,
d ans leur dépendance à J'égard de ..; points ~ingulir.r~, cl::ms la
m anière dont on passe d'une partie de J'objet oit la fonction est
représentée par une série à une autre où elle s'exprime dans une
série diiTércnte, soit que le~ deux série~ conver~enl ou sc pro-
longent, soit qu'elles divergent au conlrt~ire. Tout comme la
déterminabililé se dépa!\sait vers la détermination réciproque,
celle-ci sc 1lépasse ver.~ la clélcrminalion complète : toutes trois
forment la fi;;urc (le la rai~on sulli~antc, dans le triple élément
d e la quautitabilité, de la qua liln bi lité ct de la potentialité.
L 'hlée est un univcr=-cl concret., où l'extcn,;ion et la compré-
hension vont de pair, non scu!cmcnl parce qu'elle comprend
en soi la variété ou hl multipli·~ité, mnis parce qu'elle comprend
la :<ingularilé Jans chacune de ses variëlé~. Elle subsume la
d blribulion des points remnrqua ble=- ou ..;inguliers ; toute sa
distinction, c'est-à-dire le dis/incl comme caractère de l'idée,
consbte précisément à répartir l'ordinnirc ct le remarquable,
le singulier et. Je régulier, et à prolonger le singulier ..;ur les points
régulier~ jusqu'au voi~innge d'une nut.rc sin~ularilé. Au-delà de
l'individuel, au-delà du particulier comme du ~énéraJ, j i n'y a
pas un universel abstrait : ce qui est « pré-inlli viduel •, c'est
la singularité même.

La question de l'interprétation du cn.lcul diiTérentiel s'est


sans doute présentée sous la formt suivante : les infiniment
petits sont-ils réels ou fictifs? Mais dès le début, il s'agil aussi
d'autre chose : le sort du calcul est-il lié aux infiniment petits,
SYNTIIÈSE iDÉELLE DE LA. DIFFÉRF..VCE 229

ou bien ne doit-il pas recevoir un statut rigoureux du point de


vue de la représentation finie ? La vraie fronliùrr. d t> fin issant les
mathématiques modernes serait, non pas !lans le calcul lui-même,
mais dans d'autres découvertes comme celle d e la théorie des
ensembles qui, même si elle a besoin pour son compte d 'un axiomP-
dc l'infini, n'en impose pas moins unr. in t crpr Hnlion strictement
finie du calcul. On sail en eiTct que la notion de limite a perdu
son caractère phoronomique ct n'en v eloppe plus q ue d es consi-
dérations slatiqucs ; que la v ariabilité cesse de représenter un
p assage progressif à travers toutes les v aleu rs d ' un in ter va lle,
pour signifier seulement l'assomption disjoncli\"C d'une valeur
dans ccl intervalle ; que la dérivée et l'intég rale sont devenues
des con cepts ordinaux plutôt que quanlita tirs ; que la diiTéren -
t.iclle enfin ne désigne qu' une grand eur q u 'on laisse indé terminée
pour la faire au besoin plus petite qu' un nombre a ssigné. C'est là
que le structuralisme est né, en même temps q ue moura ient les
ambitions génétiques ou dynamiques du calcul. Qu anll on parle
de la " métaphysique >> du c::~lcul, il s'agil précisément d e celte
alterna live entre la représentation in fini e e t la représentalion
finie. Encore cette alternative, el donc la métaphysique, sont-
elles étroitement immanentes à la t echnique du calcul lui-même.
C'est pourquoi la question métaphysique fut énoncce dès le
début : pourquoi, techniquement, les dill"ércntidles sont-elles
négligeables el doivent-elles disparaître da ns le résultat '! Il est
évident qu'invoquer ici l'infiniment pelit, ct le caractère infi-
niment. petit de l'erreur {si " erreur » il y a), n'a aucun sens et
préjuge de la repré:>entation infinie. La répon se rigoureuse fut
donnée par Carnot, dans ses cclèbrcs lléflexions, mais j ust.ement
du point de vue d'une interprét ation fin ie : les éq ua t ions diiTë-
rentiellcs sont de simples « a uxiliaires » exp rimant les condition s
d u problème auquel répond une équa lion cherch ée ; m nis ent re
elles se produit une s tricte compe nsa tion d es cr~urs, qui ne la isse
pas subsister les diiTérenlielles d ans le résu llat, p uisqu e celui-ci
n e peul s 'établir qu'entre des <JIIantil l:s fixes ou finies.
!\lais en invoqua nt essent.icllr.mcnlles notions de « problème »
et de œ conditions tle pro blème ''• Ca rnot ouvra it à la m étaphy-
sique une v oie qui débord :1il I f! end re de sa t héorie. Déjà L eibniz
a \"ail montré que le calcul était l'instrument d' une combinat oire,
c 'est-à-dire exprimait des problèmes que l'on n e pouvait pas
auparavant résoudre, ni même el surtout poser (rroblèmcs
transcendants). On pensera notamment au rôle d es p oints régu-
liers et singuliers qui entrent dans la dét erm in ation complète
d'une espèce de courbe. Sans doulc la spécification des points
230 DIFFÉRF:NCE ET R'EPÉTJTJON

singuliers (par exemple cols, nœuds, foyers, centres) ne sc fait-


elle que par ln forme des <'Ourbr;; intégrales qui renvoient. aux
solutions ùe l'équation diiTércnti~Jlc. fi n'y en a pas moins une
détermination complète concernant l'existence ct la répartition
de ces points, qui dépend d ' une tout autre instan c<', à savoir du
champ d e vecteurs défini par celle équation même. La complé-
mentarité des deux aspccls ne supprime pas leur diliércnce de
n ature, au c.ontraire. Et si la spécification ùcs points montre
déjà l'immanence n écessaire du problè me à la solution, son
engagement ùans la solution qui le recouvre, l'ex isten ce et la
répartition témoignen t de la transcendance du problème ct de son
rôle directeur dans l'organisation d es solutions elles-mêmes.
Bref, la ùétcrminalion complèt.c d 'un problème se confond avec
l'existence, le nombre, la répartition d,•;; point;; dél<'rminnnts
qui e11 fou rnisset!l précisémml le.~ cot1dilions (un point singulier
donne lieu à deux équations de condition)1• ~lais il devient alors
d e plus en plus dilncile de parler d 'erreur ou d e compensation
d 'erreurs. Les équalions de condition n e sont pns ùe simples
auxiliaires ni, comme disait Carnot, d es équnlions imparraites.
Elles sont constitutives du problème et de sa synthèse. C'est
faute de comprendre la nature objective id·!ellc du probléma-
tique qu'on les réduit à des erreurs même u t iles, ou à dt'.'s llctions
mèmc bien rondécs, de toute maniere •\ un momC'nl subjectif
du savoir imparfait, approximatif ou erroné. Nous appelions
« problématique " l'ensemble du problèm e ct de ses conditions.
Si les dillérentiellcs disparaissent dans le résultat, c'est dans la
mesure où l'instance-problème diiTère en nature de l'instance-
solution, c'est dans le mouvement par lequel les solutions
viennent nécessairement recouvrir le p roblème, c'est au sens où
les conditions du problè me s<mt J'objet d'une synth èse d' Idée
qui n e se lais:>e pas exprimer dans l'analyse des concep ts propo-
sitionnels const ituant les cas ùe solution. Si bien que la première

l. Albert L1.UT>u~ a bien marquè eeUe d ilrérence de nnlure entre J'exis-


t e nce ou la répart iti•m Iles points s in:{uliers, qui renvo ient à l'él~ment proùlème,
ella spcdtlc;~liun de ces m~mes p uin ts qui rem·.,ie à l'élément solution : cr.
L e pr obUme du lemps ( Hermann, J!).J61, p. 4'.!. Il sonliznP. d i·s lors le rùle dell
poi1lh sin;.:uliers dans leur !onc tion p roblemalisantc, ~én6ralrice de snlnlions:
les P•>Î<It:l SÏII~uliers • 1• pcrmelle lll la uélel'llli nol ion Ll'un sys lÈ'lll~ fonda-
mental tic S" luli•ms prnlon:n•ahl~$ n nalyliq uement sur tou t c hemin ne rl'ncon-
tr..mt pas lie singularités; 2•... leur rô le est de décomr.·•~er un clomnine de
façon q ue la !•mdi•m qui assure la représcn t<ltion S<lll dcOnissable ~ur r.e
drlmaine; 3• ils permettent lo1 pasSa:.!C de l'inlégratinn hl•:ule des é'1un tions
dictllrenlietles à l:i c~rnctéris:~liron ~!,baie des ronclion~ an~ l yliqncs <rui sont
solutions d~ ces é<Juatinus • (/,'nai "trr l es w>l itms de structure tl d'e:ti&lenct en
mal/i4maliquts, Hermann, 1!):}6, t. Il, p. 13:3).
S YNTJUSE IDilELLE DE LA D/FFilREJVCE 23t

alternative : réel ou fictif ? tombe. Ni réel ni fictif, le ditTércnlicl


exprime la nature du problématique en tant que tel, sa consis-
tance objective comme son autonomie subjective.
Peut-être aussi tombe l'autre alternative, celle de la repré-
sentation infinie ou finie. L'infini et le llni, nous l'avons vu, sont
bien les carrtclèrcs de la représrntation pour autant que le concept
qu'elle implique développe toute sa compréhension possible, ou
la bloque au contraire. Et de loulc façon, la représentation de la
diflérence renvoie à l'identité du concept comme prindpe.
Aussi peut-on traiter les représentations comme des propositions
de la conscience, désignant des cas de solution par rapport au
concept pris en général. ~lais l'élément du problématiqu<', dans
son caractère extra-propositionnel, ne tombe pas dans la repré-
sentation. Ni particulier ni général, ni fini ni infini, il est l'objet
de l'Idée comme universel. Cet élément ditTérentiel est Je jeu de la
difTércnce en tant que telle, qui ne sc laisse ni médiatiser par la
représentation, ni subordonner !1. l'identité du concept. L'anti-
nomie du fini et de l'infini surgit précisément lorsque Kant, en
vertu du caractère spécial de la cosmologie, se croit obligé de
verser dans la représentation le contrnu correspondant de l'Idée
de monde. Et selon lui, l'antinomie sc trouve résolue, lorsque
pour une part il découvre, toujours dans la représentation, un
élément irréductible à la fois au fini et à l'infini (régression) ; et
lorsque, pour une autre part, il joint à cet élément la pure pensée
d'un autre élément qui diffère en nature de la représentation
(noumène). Mais dans la mesure où cette pensée pure reste
indétel'minée -n'est pas déterminée comme difTérent.ielle - la
représentation, de son côté, n'est pas réellement dépassée, non
plus que les propositions de la conscience qui constituent la
mati1~re el le détail des antinomies. Or, d'une autre manière, les
mathématiques modernes aussi nous laissent dans l'antinomie,
parce que la stricte interpretation finie qu'elles donnent du
calcul n'en suppose pas moins un axiome de l'infini dans la théorie
des ensembles qui la fondent, bien que cet axiome ne trouve
pas d'illustration dans le calcul. Ce qui nous échappe toujours,
c'est l'élément extra-propositionnel ou sub-représentatif exprimé
dans l'Idée par le di!lércnticl, sur le mode précis du problème.
Il faut parler d'une dinledique du calcul, plutôt que d'une
métaphysique. Par dialectique, nous n'entendons nullement
une quelconque circulation des représentations oppo;;écs qui les
Ft'rnit coïncider dans l'identité d'un concept, mais l'élément
du problème, en tant qu'il se distînj:!uc de l'élément proprement
mathématique des solutions. Con!ormément. aux thèses gêné-
232 DIFJ.t'P.RENCE ET RP.PÉTITION

rnles de Lnulman, le problème a trois aspect s : sa différence de


nature a v cc les sulutioqs ; sa lramcendunce pùr rapport aux
sohtLÎ!m..; qu'il engendre à partir de sc5 propres conditions
déterminantes ; «un îmmancn<:e aux solution~ qui viennent le
recouvrir, le problème êlanl d'<~utnnt mieux résolu qu'il se
déLermiuc dav;mtngc. Les liai..-ons idéales constitutives de l'Idée
problématique (dialectique) s'incarnent donc ici dans les relations
rt!ellcs <;<)ll.~tiluécs par lt!,l théories m:at.hé ma t.iques, ct apportées
comme solutions aux problème,;. Nous nvons vu comment tou:;
ces n,;pect.s, ces troi!'. a spects, él:lient pré,;cnts dans le calcul
différentiel ; les solutions sont comme les d iscontinuités compa-
tibles avec le,; équation,; rlifférenlicllcs, ct s'engend rent su r une
ennt.inuilé idéelle en (ouclion des conditions du problème. ~lais
il faut préds•~r un point important. Le calcul difTércnt.icl appa r-
tient. évidemment :mx mathématique.~. c'est uu in,.;l.rurucnl
cnlii!rr.ment. mathématique. Il seraiL donc <.liflicile d 'y voir le
lêmoignage platonicien d'une di:llecliquc supérieure aux m athé-
mat.ique~. Du IUIJins ce ser.1il dillicilc, ,;j l'asp ect d'immanence
du problèm1: ne venait nou~ donner une ju4o explication. Lls
problème.~ !Will loujour.~ dialec!iqurs, la Jialcctique n'a pas <.l'autre
sen,:, le" problèmes aussi n'ont pns d'autre sens. Cc qui est.
m:alhémaliquc (ou physique, ou biolo~iquc , ou psychique, ou
sot:iologiquc... ) cc sont les !iolutions. Muis il e~l vrai, d'une part,
que la nalure des solutions renvoie à d es ordres différents de
problème~ dan:; la diOllecLique elle-même ; ct d'autre part que
les problème~. en vertu de leur immanence n on moins essentielle
que la l.ranscenrlnnco, s'expriment eux-mêmes t echniquement.
dans cc domaine de solutions qu'ils engendrent en fonction de
ll'ur ordre dialectique. Comme b droite ct. le cercle soul doublës
pnr ln règle eL le compas, chaque problème dialcc.Lique est doublé
d ' un champ symbolique où il s'exprime. C'est pourquoi l'on doit
dire qu' il y a des problèmes ma l hém uliqucs, physiques, biolo-
l!iq ue~. p:<ychique:<, sociologiques, quoique toul problème soit
dialectique par nature et qu'il n'y ait pas d 'autre problème que
dialectique. La mathématique ne comprcnrl clone pas !'eulemenl
d e;; ~o lul.ion!' de problème;; ; elle comprenrl nus>'i l'expression
des problèmes rclntive au champ de résolubilité qu'ils définissent,
ct. qu'il,; délini;;~cnt p<tr leur ordre dialcct.iquc même. C'est
p ourquoi le calcul diiTérentiel appartient enlièremcnt aux mathé-
matique,., au moment même où il ~c t rouve son sens dans la
révélation d'une dialectique qui dépasse la mathématique.
On ne peul même pas comidérer que, techniquement, le
calcul difTêrenLiel soit la seule expression mathématique des
SYNTHbSE IDÉELLE DE LA DIFFÉRENCE 233

problèmes en tant que tels. Dans des domaines très divers, les
méthodes d'exhaustion jouèrent ce rôle, la géométrie analytique
aussi. Plus récemment, ce rôle a pu être mieux rempli par d'autres
procédés. On se rappelle, en efTet, le cercle dans lequel tourne la
théorie des problèmes : un problème n'est résoluble que dans
la mesure où il est ~ vrai », mais nous avons toujours tendance
à définir la vérité d'un problème par sa résolubilité. Au lieu de
fonder le crilère extrinsèque de la résolubilité dans le caractère
intérieur du problème (Idée), nous faisons dépendre le caractère
interne du simple critère extérieur. Or, si un tel cercle a été
brisé, c'est d'abord par le mathématicien Abel; c'est lui qui
élabore toute une méthode d'après laquelle la résolubilité doit
découler de la forme du problème. Au lieu de chercher comme
au hasard si une équalion est résoluble en général, il faut déter-
miner des conditions de problèmes qui spécifient progressivement
des champs de résolubilité, de telle manière que « l'énoncé
contienne le germe de la solution ». Il y a là un renversement
radical dans le rapport solution-problème, une révolution plus
considérable que la copernicienne. On a pu dire qu'Abel inaugu-
rait ainsi une nouvelle Crilique de la raison pure, et dépassait
précisément l'exlrinsécisme kantien. Le même jugement se
confirme, appliqué aux travaux de Galois: à partir d'un« corps D
de base (R), les adjonctions successives à ce corps (R', R", R'" ... )
permettent une distinction de plus en plus précise des racines
d'une équation, par limitation progressive des substitutions
possibles. Il y a donc une cascade de ~ résolvantes partielles D
ou un emboîtement de « groupes », qui font découler la solulion
des conditions mêmes du problème : qu'une équation ne soit
pas résoluble algébriquement, par exemple, cela n'est plus
découvert à l'issue d'une recherche empirique ou d'un bîton-
nement, mais d'après les caractères des groupes et des résolvantes
partielles qui constituent la synthèse du problème et de ses
conditions (une équation n'est résoluble algébriquement, c'est-
à-dire par radicaux, que lorsque les résolvantes partielles sont
des équations binômes, et les indices de groupes, des nombres
premiers). La théorie des problèmes est complètement trans-
formée, enfin fondée, parce que nous ne sommes plus dans la
situation classique d'un maitre et d'un élève - oû l'élève ne
comprend et ne suit un problème que dans la mesure où le
maître en connaît la solution et fait, en conséquence, les adjonc-
tions nécessaires. Car, comme le remarque Georges Vcrriest, le
groupe de l'équation caractérise à un moment, non pas ce que
nous savons des racines, mais l'objectivité de ce que nous n'en
234: DJFFÉR~NCE liT RË/.'ÉTJTJON

savons pas1• Inversement ce non-savoir n'est plus un négatif,


une insuffio>ance, mais une règle, un apprendre auquel correspond
une dimeno>ion fondamentale dans l'objet. Nouveau Ménon,
c'e~t tout le rapport pédagogique qui est transformé, mais avec
lui bien d'autres choses encore, la connaissance et la raison
suffisante. La ~ disccrnabilité progressive » de Galois réunit
dans un même mouvement continué le processus de la déter-
mination réciproque et. celui de la détermination complète
(couples de racines, et distinction des racines dans un couple).
Elle constitue la figure totale de la raison suffisante, et y
introduit le lemps. C'est avec Abel et Galois que la théorie
des problèmes est, m:-~ thématiquement, en mesure de remplir
toutes ses exigences proprement dialectiques et de briser le
ccrde qui l'a !TectaiL.
On fait donc partir les mathém:~tiques modernes de la théorie
des groupes, ou de la théorie des ensembles, plutôt que du calcul
diiTérentid. Pourtant ce n'est pas un hasard si la méthode d'Abel
concerne avant tout l'intégration des formules diiTérenliclles.
Ce qui nous importe, c'est. moins la détermination de telle ou
telle coupure dans l'histoire des mathématiques (géométrie ana-
lytique, calcul diiTérentiel, théorie des groupes... ) que, à chaque
moment de cdte histoire, la manière dont se composent les pro-
blèmes dialectiques, leur expression mathématique el la genèse
simultanée des champs de résolubilité. De ce point de vue, il y a
une homogénéité comme une téléologie continue dans le devenir
des mathématiques, qui rendent secondaires les différences de
nature entre le calcul différentiel eL d'autres instruments. Le
calcul reconnaît des différentielles d'ordre diiTérent. Mais c'est.
d'une tout autre maniere que les notions de di!Térenlielle et
d'ordre conviennent d'abord avec la dialectique. L'Idée dialec-
tique, problématique, esL un système de liaisons entre éléments
ùiiTérentiels, un système de rapports diiTérenliels entre éléments
génétiques. Il y a différents ordres d'Idées, supposés les uns par
les autres, suivant la nature idéale des rapports et des éléments
considérés (Idée de l'Idée, etc.). Ces dé finitions n'ont encore rien

1. C. Georges VERRtEST, Euarist~ Galois el la théorie des équations algé-


briques, 196!, p. 4!, in Œuvres ma/hématiques de GALOIS (Gauthier-Villars).-
Le grand manifeste concernant prob!ème-soluliun se trouve dans les Œuures
compWes deN. H. ABEL (f.hristîania, 1881), t. Il, Sur la rëso/ulion alg~brique des
~qualinns.- Sur Abel et Galois, cf. les deux chapitres essentiels de Jules VmL-
LEMIN, La philosophie de /'alg~bre (Presses Universitaires de France, 1962),
t. 1. Vui!lemin analyse le rille d'une théorie des probll>mes et d'une nouvelle
conccpth.>n de la critique de la 1\uison chez Abel, lu rôle d'un nouveau principe
d e détermination chez Galois : surtout pp. 213-221 ; pp. 229-233.
SYNTHbSE IDJ!ELLE DE LA DlFFJfRENCE 235

de mathématique. Les mathématiques surgissent avec les champs


de solution dans lesquels s'incarnent les Idées dialediqurs de
dernier ordre, et avec l'expression des problèmes relative à ces
champs. D'autres ordres dans l'Idée s'incarnent dans d'autres
champs et dans d'autres expressions correspondant a d'autres
sciences. C'est ainsi qu'à partir des problèmes dialectiques et de
leurs ordres se produit une genèse des domaines scientifiques
divers. Le calcul diiTércntiel au sens le plus précis n'est qu'un
instrument mathématique qui, même dans son domaine, ne
représente pas nécessairement la forme la plus achevée de l'ex-
pression des problèmes et de la constitution des solutions par
rapport à l'ordre des Idées dialectiques qu'il incarne. Il n'en a
pas moins un sens large, par lequel il doit désigner universelle-
ment l'ensemble du composé Problème ou Idée dialectique
- Expression scientifique d'un problt·me - Instauration du
champ de solution. Plus généralement nous devons conclure
qu'il n'y a pas de dilllculté concernant une prétendue application
des mathématiques, et notamment du calcul di!Térenticl ou de la
théorie des groupes, à d'autrrs domaines. C'est plut.ût chaque
domaine engendré, ct où s'incarnent les Idées dialectiques de
tel ou tel ordre, qui possède son propre calcul. Les Idées ont
toujours un élément de quanlitatibilité, de qualitabilite, de poten-
tialité ; toujours des processus de détcrminabilité, de détermina-
lion réciproque et de détermination complète ; toujours des
distributions de points remarquahl<'s ct ordinaires, toujours des
corps d'adjonction qui forment la progression synthétique d'une
raison sunisante. Il n'y a là nulle métaphore, sauf la métaphore
consubstantielle à l'Idée, celle du transport dialectique ou de la
R diaphora ». Là rêside l'aventure des ldêes. Ce ne sont pas les

mathématiques qui s'appliquent à d'autres domaines, c'est la


dialectique qui instaure pour ses probli~mes, en vertu de leur
ordre cl de leurs conditions, le calcul différentiel direct corres-
pondant au domaine considéré, propre nu domaine considéré.
A l'universalité de la dialectique répond en ce sens une malhesis
uni11ersalis. Si l'Idée est la différentielle de la pensée, il y a un
calcul différentiel correspondant a chaque Idée, alphabet de ce
que signifie pensl'r. Le calcul di!Térentiel n'est pas le plat calcul
de l'utilitariste, le gros calcul arithmétique qui subordonne la
pensée à autre chose comme à d'autres fins, mais J'algèbre de la
pensée pure, l'ironie supérieure des problèmes eux-mt~mes - le
seul calcul « par-delà le bien el le mal ». C'<'st tout ce caractère
aventureux des Idées qui resle a décrire.
236 DIFFERENCE ET RËPÉTJTJON

..•.
Les Idées sont des multiplicités, chaque Idée est une multi-
plicit.é, une variété. Dans cet emploi rit-manien du mot« multi-
plicite » (repris par Husserl, repris aussi pnr Oergson), il faut
attacher la plus grande importance à la forme substantive : la
multiplicilé ne doit pas désigner une combinaison de multiple et
d'un, mais au contraire une organisation propre au multiple en
tant que tel, qui n 'a nullement besoin de l'unité pour former un
système. L'un et le multiple sont des concepts de l'entendement
qui forment les mailles trop lâches d'une dialectique dénaturée,
procédant par opposition. Les plus gros poissons passent A
travers. Peut-on croire tenir le concret quand on compense l'insuf-
fisance d'un abstrait avec l'insuffisance de son opposé? On peut
dire !ongternps « l'un est JD\.Ùliple, et le multiple un o - on parle
comme ces jeunes gens de Platon qui n 'épargnaient même pas la
basse-cour. On combine les contraires, on fait de la contradic-
tion; à aucun moment on n'a dit l'important, u combien "•
• comment •. « en quel cas ». Or l'essence n'est rien, généralité
creuse, quand elle est séparée de celte mesure, de cette manière
el de cette casuistique. On combine les prédicats, on rate l'Idée
- discours vide, combinaisons vides où manque un substantif.
Le vrai substantif, la substance même, c'est « multiplicité », qui
rend inutile l'un, et non moins le multiple. La multiplicité
variable, c'est le combien, le comment, le chaque cas. Chaque
chose est une multiplicité pour autant qu'elle incarne l'Idée.
Même le multiple est une multiplicité ; même l'un est une mul-
tiplicité. Que l'un soit une multiplicité {comme là encore Bergson
el Husserl l'ont montré), voilà ce qui suffit à renvoyer dos à dos
les propositions d'adjectifs du type l'un-multiple et le multiple-
un. Partout les différences de multiplicités, ct la différence dans
la multiplicité, remplacent les oppositions schématiques et
grossières. Il n 'y a que la variété de multiplicité, c'est-à-dire la
différence, au lieu de l'énorme opposition de l'un et du multiple.
Et c'est peut-être une ironie de dire : toul est multiplicité, même
l'un, même le mulliple. Mais l'ironie elle-même est une multipli-
cité, ou plutôt l'art des multiplicités, l'art de saisir dans les choses
les Idées, les problèmes qu'elles incarnent, el de saisir les choses
comme des incarnations, comme des cas de solution pour des
problèmes d'Idées.
Une Idée est une mulliplicilé définie et continue, à n dimen-
sions. La couleur, ou plutôt l'Idée de couleur est une multipli-
cité à t.rois dimensions. Par dimensions, il faut entendre les
S YNTII~SE JD~ELLE DE LA DIFF~RENCE 231

variables ou coordonnées dont dépend un phénomime ; par


continuité, il faut entendre l'ensemble deg rapports entre les
changements de ces variables, par exemple une forme quadra-
tique des dillérentielles des coordonnées ; par définition, il faut
entendre les éléments réciproquement déterminé.,; par ces rap-
ports, qui ne peuvent pas changer sans que la multiplicité ne
change d'ordre et de métrique. Quand dcvons-nou,; parler de
multiplicité, ct à quelles conditions ? Ces conditions sont au
nombre de trois, el permettent de définir le moment d'émergence
de l'Idée : 1° il faut que les éléments de la multiplicilé n'aient
ni forme sensible ni signification conceptuelle, ni des lors fonction
assigna ble. Ils n'ont même pas d'existence actuelle, et sont
inséparables d'un potentiel ou d'une virtualité. C'est en cc sens
qu'ils n'impliquent aucune identité préalable, aucune po~ition
d'un quelque chose qu'on pourrait dire un ou le mëmc ; mais au
contraire leur indétermination rend pos~ible la manifestation
de la différence en tant que libérée de toute subordination ;
2° il faut en effet que ces éléments ~oient déterminés. mais réci-
proquement, par des rapports réciproques qui ne lais~ent sub·
sister aucune indépendance. De tels rapports sont prêci,-émcnl
des liaisons idéales, non locnlisables, soit qu'ils caractérisent.
la mulliplidté globalement, soit qu'i15 procèdent par juxt~po­
sition de voisinages. Mai~ toujours la mulliplicitê e~t définie de
manière intrinsèque, sans en sortir ni récourir à un C."pace uni-
forme dans lequel elle serail plongée. Les relations spntio-lempo-
relles gardent sans doute la multiplicité, mais en perdent
l'intériorité ; les concepts de l'entendement gardent l'intériorité,
mais perdent la multiplicité qu'ils remplacent par l'identité
d'un Je pense ou d'un quelque cho~c de pcn~é. L:~ multiplieilé
interne, au contraire, est le caractère de l'Idée seulement ;
3o une liaison multiple idéale, un rapparl dillérenticl doit s'actua-
liser dans des relalions spatio-lemporcllcs diverse;;, en rm':me
lemps que ses êlémenls s'incarnent actuellement dans des termes
et (ormes variées. L'Idée se définit ainsi comme structure. La
structure, l'Idée, c'est le u thème complexe n, une multiplicité
interne, c'est-à-dire un système de liaison multiple non locaH-
sable entre éléments dillérenliels, qui s'incarne dans des relations
réelles el des termes actuels. Nous ne voyons en ce sens aucune
difficulté à concilier genèsP. et structure. Conformément aux
travaux de Lautman el de Vuillemin concernant les mathéma-
tiques, le ft structuralisme » nous parait même le seul moyen par
lequel une mélhode génétique peul réaliser ~es ambitions. Il
suffit de comprendre que la genèse ne va pas d'un terme actuel,
238 DIFFERENCE ET REPETITION

si petit soit-il, à un autre terme actuel dans le Lemps, mais du


virtuel à son actualisation, c'est-à-dire de la structure à son
incarnation, des conditions de problèmes nux cas de solution,
des éléments différentiels et de leurs liaisons idéales aux termes
actuels et aux relations réelles diverses qui consliluent à chaque
moment l'actualité du temps. Genèse sans dynami~me, évoluant
nécessairement dans l'élément d'une supra-historicité, genèse
slalique qui se comprend comme le corrélat de la notion de syn-
thèse passiue, el qui éclaire à son t our celte notion. Le tort de
l'interprétation moderne du calcul différent iel ne fùt.-il pas d'en
condamner les ambit.ions génétiques, sous Je prétexte qu'elle
avait dégagé une " s!.ruclure • qui dissociait le calcul de toute
considération phoronomique et dynamique ? Il y a des Idées qui
correspondent aux réalités et relations mathématiques, d'autres,
aux faits et lois physiques. Il y en a d'autres, d'après leur ordre,
qui correspondent aux organismes, aux psychismes, aux langages,
aux sociétés : ces correspondances sans ressemblance sont. struc-
turales-génétiques. De mème que la struclure est indépendante
d'un principe d'identité, la genèse est indépendante d'une règle
de ressemblance. Mais une Idée émerge avec tant d'aventures
qu'il se peut qu'elle satisfasse déja à certaines conditions struc-
turales et génétiques, non pas encore à d'autres. Aussi faut-il
chercher l'application de ces critères dans des domaines très
différents. presque au hasard des exemples.
Premier exemple, l'alomisme comme Idée physique. - L'ato-
misme antique n'a pas seulement multiplié l'ètre parménidien,
il a conçu les Idées comme des multiplicités d'atomes, l'atome
étant l'élément objectif de la pensée. Dès lors, il est bien essentiel
que l'atome se rapporte à l'autre atome au sein d'une structure
qui s'actualise dans les composés sensibles. Le clinamen, à cet
égard, n'est nullement un changement de direction dans le
mouvement de l'atome ; encore moins une indétermination qui
témoignerait d'une liberté physique. C'est la détermination
originelle de la direction du mouvement, la synthèse du mou-
vement et de sa direction, rapportant l'atome à l'autre atome.
Incerlo lempore ne veut pas dire indéterminé, mais inassignable,
illocalisable. S'il est vrai que l'atome, élément de la pensée, se
meut « aussi vite que la pensée mème », comme ~picure le dit
dans la lettre à Hérodote, alors le clinamen est la détermination
réciproque qui se produit 11 en un lemps plus petit que le minimum
de temps continu pensable ». Il n'est pas étonnant qu'f:picure
emploie ici le vocabulaire de l'exhaustion : il y a dans le clinamen
quelque chose d'analogue à un rapport entre diiTérentiellcs des
SYNTHÈSE JDJ1ELLE DE LA DIFFÉRENCE ...
atomes en mouvement. Il y a là une déclinaison qui Corme
aussi bien le langage de la pensée, il y a hl quelque cho~c
dans la pensée qui témoigne d'une limite de la pensée, mab
à partir de quoi elle pen~c : plu~ vite que la pensée, u en un
temps plus petit... )). - Néanmoins l'atome épicurien garde
encore trop d'indépendance, une figure et une actualité. La
détermination réciproque y a encore trop l'aspect d'une relation
spatio-temporelle. La question de savoir si l'atomisme moderne
remplit, au contraire, toutes les conditions de la structure,
doit étre posée en fonction des équations difTérentielles qui
déterminent les lois de la nature, en fonction des types de
« liaison~ mulLiples et non localisables » établies entre les
particules, et du caractère de « potentialité », expressément
reconnu a ces particules.
Deuxi~me exemple, l'organisme comme Idée biologique. -
Geoffroy Saint-Hilaire semble être le premier à réclamer la
considération d'éléments qu'il appelle abstraits, pris indépen-
damment de leurs {ormes et de leurs {onctions. C'est pourquoi
il reproche à ses predecesseurs, mais aussi à ses contemporains
(Cuvier), d'en rester à une répartition empirique des difTérences
et des ressemblances. Ces éléments purement anatomiques, et
atomiques, par exemple des osselets, sont unis par des rapports
idéaux de détermination réciproque : ils constituent ainsi une
«essence n qui est comme l'Animal en soi. Ce sont ces rapports
différentiels entre éléments anatomiques purs qui s'incarnent
dans les diverses figures animales, les divers organes et leurs
fonctions. Tel est le triple caractère de l'anatomie : atomique,
comparative et transcendante. GeofTroy, dans les Notions syfl·
lMliques el historiques de philosophie naturelle ( 1837), peul préciser
son rêve, qui fut aussi, dit-il, le rêve de Napoléon jeune : èt.re
le Newton de l'infiniment petit, découvrir« le monde des détails»
ou des connexions idéales « à t.rës courte distance ))' sous le jeu
grossier des difTérences ou des ressemblances sensibles et concep-
tuelles. Un organisme est un ensemble de termes et de relations
réelles {dimension, position, nombre) qui actualise pour son
compte, à tel ou tel degré de développement, les rapports entre
éléments différentiels : par exemple, l'hyoïde du chat. a neuf
osselets, tandis que celui de l'homme n'en a que cinq, les quatre
autres se trouvant vers le crâne, en dehors de l'organe ainsi
réduit par la station verticale. La genèse ou le développement
des organismes doivent donc êt.re conçus comme actualisation
de l'essence, suivant des vitesses et des raisons variées déter-
minées par le milieu, suivant des accélérations ou des arrêts,
240 DIFFI1RENCE ET RÉPÉTITION

mais indépendamment de toul passage transformiste d'un terme


actuel à un autre terme aclucl.
Génie de Geoffroy. Mais là encore, la queslion d'un structu-
ralisme en biologie (conformément au mol • structure • souvent
employé par Geoffroy) dêprnd de l'ultime détermination des
éléments diiTérentiels ct de leurs types de rapports. Des éléments
anatomiques, principalement osseux, sont-ils capables de jouer
ce rôle, comme si la néccssilé des muscles n'imposait pas de
limites à leurs rapports; et comme s'ils n'avaient pns eux-mêmes
encore une existence actuelle - t rop actuelle ? Il se peut, alors,
que la structure renaisse à un tout autre niveau, par d 'autres
movens, avec une dét.ennination touL à fait nouvelle d'éléments
difÙrenticls el de liaisons idéales. C'est le cas de la génétique.
Autant de différences peut-être entre la génétique et GeoO'roy,
qu'entre l'alomisme moderne et ~picure. Mais les chromosomes
apparaissent comme des loci, c'est-à-dire non pas simplement
comme des lieux dans l'espace, mais comme des complexes de
rapports de voisinage ; les gènes expriment des éléments diffé-
rentiels qui caractérisent aussi bien de manière globale un orga-
nisme, eL qui jouent le rôle de points remarquables dans un
double processus de détermination réciproque et complète ; le
double aspect du gène est de commander li plusieurs caractères
à la lois, eL de n'agir qu'en rapporL avec d'autres gènes ; l'en-
semble constitue un virtuel, un potentiel ; et cette structure
s'incarne dans les organismes actuels, tant du point de vue de
leur spécification que de la dillérenciation de leurs parties,
suivant des rythmes qu'on appelle précisément ~ difTérentiels •,
suivant des vitesses ou des lenteurs comparatives qui mesurent
le mouvement de l'actualisation.
Troisième exemple : y a-l-il des Idées aociales, en un sens
marxiste? - Dans ce que Marx appelle • travail abstrait », on
fait abstraction des produits qualifiés du travail et de la quali-
fication des travailleurs, mais non pas des conditions de produc-
tivité, de la force de t ravail et des moyens de travail dans une
société. L'Idée sociale est l'élément de quantitatibilité, de
qualitabilité, de potentialité des sociétés. Elle exprime un
système de liaisons multiples idéelles, ou de rapports diiTérentiels
entre éléments differentiels : rapports de production et de pro-
priété qui s'établissent, non pas entre des hommes concreLs,
mais entre des atomes porteurs de force de travail ou représen-
tants de la propriété. L'économique est constitué par une telle
multiplicité sociale, c'est-à-dire par les variétés de ces rapports
différeuliels. C'est Lelle variété de rapports, avec les point.s remar-
SYNTHbSE ID/tELLE DE LA DIFFJ!RENCt: 2'1

quables qui lui correspondPnt, qui s'inrarne dans les travaux


concrets di!Térenciés qui caractérisent une société déterminée,
dans lrs relations réelles de cette socidê (juridiques, politiques,
idéologiques), dans les trrmes actuels de ces relations (par
exemple capitaliste-salarié). Althusser ct ses collaborateurs ont
donc profondément raison de montrer dans le Capilalla prés('nce
d'une véritable structure, et de récuser les interprétations histo-
ricistes du marxisme, puisque cette structure n'agit nullrment
de façon transitive et suivant l'ordre de la succession dans le
temps, mais en incarnant ses variétés dans dt's societês diverses
et en rendant compte, dans chacune à chaque fois, de la simul-
tanéité de toutes les relations et termes qui rn constiturnl
l'actualité : c'est pourquoi « l'économique u n'est jamais donné
à proprement parler, mais désigne une virtualité ditlérentieHe
à interpréter, toujours recouverte par ses formes d'actualisa-
tion, un thème, une « problématique 11 toujours recouwrte par
ses cas de solution1 • Bref l'économique, c'est la dialectique sociale
elle-même, c'est-à-dire l'ensemble des prol>lémes qui se posent à
une société donnée, le champ synthétique et problémalisant de
celte société. En toute rigueur, il n'y a de problemes sociaux
qu'économiques, bien que les solutions en soient juridiques,
politiqu('s, idéologiques, el que les problèmes s'expriment. aussi
dans ces champs de résolu!Jilité. La phrase cél~bre de la Contri-
bution d la critique de l'economie politique, u l'humanité se propose
uniquement les tâches qu'elle est capable de résoudre », ne
signifie pas que les problèmes soient seulement des apparences,
ni qu'ils soient déjà résolus, mais au contraire que les conditions
économiques du problème déterminent ou engendrent la maniere
dont il trouve ses solutions dans le cadre des relations rérlles
d'une société, sans toutefois que l'observateur puisse en tirer
le moindre optimisme, puisque ces « solutions u peuvent avoir
la bêtise ella cruauté, l'horreur de la guerre ou de « la solution
du probleme juif D. Plus précisément, la solution est toujours
celle qu'une société mérite, engendre, en fonction de la maniere
dont. elle a su poser, dans ses relations rérlles, les probl(>mes
qui se posent en elle el à elle dans les rapports di!Térenliels
qu'elle incarne.
Les Idées sont des complexes de coexistence, toutes les Idées
coexistent d'une certaine maniere. Mais par points, sur des
bords, sous des lueurs qui n'ont. jamai~ l'uniformité d'une

1. Cf. Louis ALTHUSSER, Etienne BALtDAfl, Uoger EsTABLET, Lirt/tCapi·


tai (~laspéro,1965), t. Il: surtout pp. 150 sq., pp. 20.f sq.
DIFF!JRENCE ET RIJPÉTIT/ON

lumière naturelle. A chaque fois des zones d'ombre, des oh~curités


correspondent à leur di;;linction. Le:> Idées se distinguent, mais
non pas du tout de la même manière que se distinguent les
formes et les termes où elles s'incarnent. Elles se font et se defont.
objectivement, suivant les conditions qui déterminent leur syn-
thèse fluente. C'est qu'elles conjuguent la plus grande pui~~ance
de ~e diiTérenlier, avec l'impuissance à se rlifTérencier. Les Idées
sont des variétés qui comprennent en elles-m~mes des sous-
variétés. Distinguons trois dimensions de variété. D'abord des
variétés ordinales, en hauteur, suivant la nature des éléments et
des rapports différentiels : Idée mathématique, mathématique-
physique, chimique, biologique, psychique, sociologique, lin-
guistique... Chaque niveau implique des dillércntielles d'un
«ordre • dialectique différent; mais les élémrnts d'un ordre peu-
vent passer dans ceux d'un autre, sous dr. nouveaux rapports,
soit qu'il~ se décompo~ent dans l'ordre supérieur plus vast~. soit
qu'ils se réfléchissent dans l'ordre inférieur. Emuite, des uariélés
caraclérisliques, en largeur, qui correspondent aux degré~ d'un
rnpport. di!Térentiel dans un même ordre et aux di~tributious de
points singuliers pour chaque degre (telle l'équation des coniques
donnant suivant. le a cas n une ellipse, une hyperbole, une para-
bole-, une droite; ou les variétés elles-mêmes ordonnées de l'ani-
mal du point de vue de l'unité de composition ; ou les variétés
de langues du point de vue du système phonologique). Enfin,
des uarWés axiomaliqrœs, en profondeur, qui déterminent un
nxiome commun pour des rapports diiTérentiels d'ordre dillérent,
à condition que cet. axiome coïncide lui-même avec un rapport
difTérenticl de troi1>ième ordre (par exemple, addition de nombres
réels et. composition de déplacements ; ou, dans un tout. nutre
domaine, tisser-parler chez les Dogons de Griaule\. -Les Idées,
l~s distinct ions d '1 dées, ne sont pas sépara bles de leurs types de
variétés et de la manière dont chaque type pénHre dans les
outres. Nous proposons le nom de perplicalion pour désigner
cel état. distinctif et coexistant de l'Idée. Non pas que la • per-
plexité n, comme saisie correspondante, signifie un coefficient
de doute, d'hésitation ou d'étonnement, ni quoi que ce soit.
d'inaehevé dans l'ldée même. Il s'agit au contraire de l'identité
de l'Idée et. du problème, du caractère exhaustivement prohlé-
mntique de l'Idée, c'est-à-dire de la façon dont les problèmes
~ont objectivement déterminés par leurs conditions à participer
le~ uns des autres d'aprè~ les exigences cirr.on~tnnrielles rlr. la
svnlhè;;c des Idée~.
· L'idée n'est pas du toul l'essence. Le problème, en tant
S YNTHÈSE IJ)ÉELLE DE LA DIFFÉRENCE 21t3

qu'objet de l'Idée, se trou,·e du côté des événements, des a!Tec-


tio ns, des accidcn ls plu tùt que de l'es~cnce théorématique. L' 1déc
sc développe dans les auxiliaires, dans les corps d'adjonction qui
mesurent sou pouvoir synthétique. Si bien que le domaine de
l'Idée, c'est l'incssentiel. Elle se réclame de l'incssentiel d'une
manière aussi délibérée, avec autant d'obstination farouche que
celle avec laquelle, au contraire, le rationalisme réclamait pour
elle la possession et la compréhension de l'essence. Le rationa·
lis me a voulu que le sort de l'Idée fût lié à l'essence abstraite et
morte ; et. même, dans la mesure où la forme problématique de
l' ldée était reconnue, il voulait que cette forme fût liée à la
question de l'essence, c'est-à-dire à 11 Qu'est-ce que ? -. Mais
combien de malentendus dans cette volonté. Il est vrai que Platon
se sert de celle question pour opposer 1'essence et l'apparence, ct
récuser ceux qui se contentent de donner rles exemples. Seulement
il n'a pas d'autre but, alor,;, que de raire laire les réponses empi~
riques pour ouvrir l'boriwn indéterminé d'un problème lransccn·
dant comme objet de l'Idée. Dè;; qu'il s'agit de determiner le
problème ou 1' Idée comme telle, de.> qu'il s'agit de mettre en
mouvement la dialectique, la question qu'est-ce que? fait place à
d'autres questions, autrement efficaces et pui5santes, autrement
impératives : combien, comment, dans quel cas ? La question
u qu'e~t-ce que? » n'anime que les dialogues dits aporétiques,
c'e~t·à-dire ceux que la Corme même de la question jette dam la
contradiction el fait déboucher dans le nihilisme, sans doute
parce qu'ils n'ont pas d'autre but que propédeutique -le but
d'ouvrir la région du probleme en général, en laissant à d'autres
procédés le soin de le déterminer comme problème ou comme
Idée. Quand l'ironie socratique fut prise au sérieux, quand la
dialectique tout entierc se confondit avec sa propédeutique, il
en résulta des conséquences extrt)mement fâcheuses ; car la
dialectique cessa d'être la science des problèmes, ct, à la limite,
se conrondit avec Je simple mouvement du négatif et de la
contradiction. Les philosophes se mirent à parler comme les
jeunes gens de la basse-cour. Hegel, de ce point de vue, est l'abou-
tissement d'une longue tradition qui prit au sérieux la question
qu'est~ce que?, et qui s'en servit pour déterminer J'Idée comme
essence, mais qui, par là, sub~tilua le négat.if a la nature du pro·
blémalique. Ce fut l'issue d'une dénaturation de la dialectique.
Et combien rie préjugés théologiques dans cette histoire, car
u qu'est-ce que ? •, c'est toujours Dieu, comme lieu de combina-
toire des prédicats abstraits. Il faut remarquer combien peu de
philosophes ont fait confiance à la question qu'est-ce que? pour
DIFFERENCE ET RltPltTITION

avoir une Idée. Aristote, surtout pas Aristote... Dès que la dia-
lectique brasse sa matière, au lieu de s'exercer à vide à des fins
propédeutiques, partout retentissent • combien •. • comment •,
c en quel cas • - el• qui ? •. dont nous verrons plus lard le rôle
et Je sens1• Ces questions sont celles de J'accident, de l'événement,
de la multiplicité - de la différence - contre celle de l'essence,
contre celle de l'Un, du contraire el du contradictoire. Partout
Hippias triomphe, même el déjà dans Platon, Hippias qui
récusait l'essence, et qui pourtant ne sc contentait pas d'exemples.
Le problème est de l'ordre de l'événement. Non seulement
parce que les cas de solution surgissent comme des événements
réels, mais parce que les conditions du problème impliquent elles-
mêmes des événements, sections, ablations, adjonctions. En ce
sens, il est exact de représenter une double série d'événements
qui se déroulent sur deux plans, se (oisanl écho sans ressem-
blance, les uns réels au niveau des solutions en~endrées, les
autres idéels ou idéaux dans les cond'itions du problème, comme
des acLes ou plutôt des rêves de dieux qui doubleraient nolre
histoire. Ln série id~elle jouit d'une double propriété de trans-
cendance el d'immanence par rapport au réel. Nous avons vu,
en efTet, comment l'existence ella répartition des points singuliers
appartenaient complètement à l'Idée, bien que leur spécification
fùt immanente au1e courbes-solutions de leur voi~inage, c'est-à-
dire aux relations rt!elles où l'Idée s'incarne. Péguy, dans son
admirable description de l'événement, disposait deux lignes, l'une
horizontale, mai,; l'autre verticale, qui reprenait en profondeur
les points remarquables correspondant à la première, bien plus,
qui devançait et engendrait éternellement ces points remar-
quables et leur incarnation dans la première. A la croisée des
deux lignes se nouait le c temporellement éternel » - le lien de
l'Idée et de l'actuel, le cordon de poudre- et ~e décidait notre
plus grande maitrise, notre plus grande puissance, celle qui
concerne les problèmes eux-mêmes : ~ Et tout d'un coup, nous
sentons que nous ne sommes plus les mêmes forçats. Il n'y a
rien eu. Et un problème dont on ne voyait pas la lin, un problème
sans issue, un problèm