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Pierre Cabanne, Marec Duchamp.

Entretiens avec Pierre Cabanne, Paris, Éditions


Allia, 2014.

MARCEL DUCHAMP
Entretiens avec Pierre Cabanne

- Que j'aie été là ou non, cela aurait été la même chose. Ce n'est que maintenant,
quarante ans après, qu'on trouve que, quarante ans avant, il s'était passé des
choses qui auraient pu gêner des gens, mais alors ils s'en fichaient
complètement. 9
- Une méfiance contre la systématisation. Je n'ai jamais pu m'astreindre à
accepter les formules établies, à copier ou à être influencé, au point de rappeler
une chose vue la veille dans une vitrine. 22
- Je ne le sais pas. Ce sont des choses techniques souvent. Le verre m'intéressait
beaucoup comme soutien, à cause de sa transparence. C'était déjà beaucoup.
Ensuite, la couleur, qui, mise sur du verre, est visible de l'autre côté et perd toute
chance de s'oxyder si on l'enferme. La couleur reste, aussi longtemps que
possible, pure dans sa visualité. Tout cela constituait des questions techniques
qui avaient leur importance. En plus, la perspective était très importante. Le
Grand Verre constitue une réhabilitation de la perspective qui avait été
complètement ignorée, décriée. La perspective, chez moi, devenait absolument
scientifique. 39
- [Vous preniez quand même ça très au sérieux? Ces cours à l'École des Chartes]
Parce que je pensais que ça allait durer. J'ai bien vu que je ne pourrais jamais
passer l'examen des Chartes, mais j'y allais pour la forme. C'était une sorte de
prise de position intellectuelle contre la servitude manuelle de l'artiste; en même
temps je faisais mes calculs pour Le Grand Verre. 43
- [Le verre n'a pas d'autre signification?] Non, non, pas du tout. Le verre, étant
transparent, pouvait donner son efficacité maximale à la rigidité de la
perspective, il enlevait également toute idée de ''patte'', de matière. Je voulais
changer, avoir une nouvelle approche. 43
- [D'où vient votre attitude anti rétinienne?] De l'importance trop grande donnée
au rétinien. Depuis Courbet, on croit que la peinture s'adresse à la rétine; ça a été
l'erreur de tout le monde. Le frisson rétinien! Avant, la peinture avait d'autres
fonctions; elle pouvait être religieuse, philosophique, morale. Si j'ai eu la chance
de pouvoir prendre une attitude anti rétinienne, malheureusement ça n'a pas
changé grand-chose; tout le siècle est complètement rétinien, sauf les
surréalistes qui ont un peu essayé d'en sortir. Et encore ils ne s'en sont pas
tellement sortis! Breton a beau dire, il croit juger d'un point de vue surréaliste,
mais au fond c'est toujours la peinture au sens rétinien qui l'intéresse. C'est
absolument ridicule. Il faudrait que ça change, que ça ne soit pas toujours comme
ça. 45
- Quand on voit ce qu'ont fait les abstractionnistes depuis 1940, c'est pire que
jamais, ce sont des optiques, ils sont vraiment dans la rétine jusqu'au cou!46
- [Comment en êtes-vous venu à choisir un objet série, un ready-made, pour en
faire une œuvre?] Je ne voulais pas en faire une œuvre, remarquez. Le mot de
''ready-made'' n'est apparu qu'en 1915 quand je suis allé aux États-Unis. Il m'a
intéressé comme mot, mais quand j'ai mis une roue de bicyclette sur un tabouret,
la fourche en bas, il n'y avait aucune idée de ready-made ni même de quelque
chose d'autre, c'était simplement une distraction. Je n'avais pas de raison
déterminée pour faire cela, ni d'intention d'exposition, de description. Non, rien
de tout cela… 51
- [Vous avez dit aussi que l'artiste est inconscient de la signification réelle de son
œuvre, et que le spectateur doit toujours participer à une création
supplémentaire en l'interprétant] Exactement. Parce que je considère, en effet,
que si un monsieur, un génie quelconque, habitait au cœur de l'Afrique et qu'il
fasse tous les jours des tableaux extraordinaires, sans que personne ne les voie, il
n'existerait pas. Autrement dit, l'artiste n'existe que si on le connaît. Par
conséquent, on peut envisager l'existence de cent mille génies qui se suicident,
qui se tuent, qui disparaissent, parce qu'ils n'ont pas su faire ce qu'il fallait pour
se faire connaître, pour s'imposer et connaître la gloire. Je crois beaucoup au côté
''médium'' de l'artiste. L'artiste fait quelque chose, un jour, il est reconnu par
l'intervention du public, l'intervention du spectateur; il passe ainsi plus tard à la
postérité. On ne peut pas supprimer cela puisqu'en somme c'est un produit à
deux pôles; il y a le pôle de celui qui fait une œuvre et le pôle de celui qui la
regarde. Je donne à celui qui la regarde autant d'importance qu'à celui qui la fait.
[…] Les cuillères en bois africaines n'étaient rien du tout au moment où on les a
faites, elles étaient seulement fonctionnelles; elles sont devenues par la suite des
choses belles, des ''œuvres d'art''. Vous ne croyez pas que le rôle du spectateur a
une importance? 84
- [Est-ce que vus visitez les musées?] Presque jamais. Je n'ai pas été au Louvre
depuis vingt ans. Cela ne m'intéresse pas à cause de ce doute que j'ai sur la
valeur des jugements qui ont décidé que tous ces tableaux seraient présents au
Louvre au lieu d'en mettre d'autres dont il n'a jamais été question et qui auraient
pu y être. Au fond, on se satisfait très bien de cette opinion qu'il existe une sorte
d'engouement passager, une mode basé sur un goût momentané; ce goût
momentané disparaît et malgré tout certaines choses durent encore. Cela ne
s'explique pas très bien, et cela ne se défend pas forcément non plus. 85
- Remarquez qu'il ne me faut pas beaucoup de conceptuel pour me mettre à
aimer. Ce que je n'aime pas, c'est le non-conceptuel du tout, qui est le pur
rétinien; cela m'agace. 95
- [On a l'impression que chaque fois que vous vous engagez à prendre une
position vous l'atténuez par l'ironie ou par le sarcasme.] Toujours. Parce que je
n'y crois pas. 114
- Je trouve que c'est une très bonne solution pour une époque comme la nôtre où
on ne peut pas continuer à faire de la peinture à l'huile qui, après quatre cents à
cinq cents ans d'existence, n'a aucune raison d'avoir l'éternité comme domaine.
Par conséquent, si on peut trouver d'autres formules pour s'exprimer, il faut en
profiter. C'est d'ailleurs ce qui se passe dans tous les arts. En musique, les
nouveaux instruments électroniques sont le signe d'un changement dans
l'attitude du public vis-à-vis de l'art. Le tableau n'est plus la décoration de la salle
à manger, ni du salon. On a pensé à autre chose pour décorer. L'art prend
davantage la forme d'un signe, si vous voulez; il n'est plus ravalé au niveau de la
décoration; c'est ce sentiment qui m'a dirigé dans ma vie. 119
- Les happenings ont introduit dans l'art un élément que personne n'y avait mis:
c'est l'ennui. Faire une chose pour que les gens s'ennuient en la regardant, je n'y
avais jamais pensé! Et c'est dommage parce que c'est une très belle idée. C'est la
même idée, au fond, que le silence de John Cage en musique; personne n'avait
pensé à cela. 128
- Je ne crois pas au cinéma comme moyen d'expression. Il pourra en être un, plus
tard peut-être; mais, comme la photographie, cela ne va pas plus loin qu'un
moyen mécanique de faire quelque chose. Cela ne peut pas faire de concurrence
à l'art. Si l'art continue à exister… 136
- [Qu'est-ce que vous feriez?] Ah! Je n'en sais rien. Je ne peux pas faire un tableau,
ou un papier, ou une sculpture. Je ne peux absolument pas. Il faudrait que je
réfléchisse deux ou trois mois avant de me décider à faire quelque chose qui ait
une signification. Cela ne pourrait pas être seulement une impression, un plaisir.
Il faudrait qu'il y ait une direction, un sens. C'est la seule chose qui me guiderait.
Il faudrait que je le trouve, ce sens, avant de commencer. Ce serait donc avec des
réticences que je l'accepterais. 139