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Stéphane Laurens
Topshiaki Kozakaï
Pierre Janet et la mémoire sociale

« Les anciens psychologues nous décrivaient la mémoire immédiatement


après la sensation et la perception.
La mémoire était un acte individuel. M. Bergson admet ordinairement qu’un
homme isolé a de la mémoire. Je ne suis pas de cet avis.
Un homme seul n’a pas de mémoire et n’en a pas besoin. […]
[Le souvenir], pour un homme isolé est inutile,
Robinson, dans son île, n’a pas besoin de faire un journal.
S’il fait un journal, c’est parce qu’il s’attend à retourner parmi les hommes.
La mémoire est une fonction sociale au premier chef »
Janet, 1928, p. 218-220.

Lors de l’un de ses derniers cours au collège de France, Pierre Janet


(1928) développa une théorie générale de la mémoire L’évolution de la
mémoire et de la notion du temps (cours du 1er décembre 1927 au 8 mars
1928). Ce cours sur la mémoire illustre fort bien l’évolution des concep-
tions de Janet et notamment l’importance croissante qu’il accorda à la
société dans l’organisation et la genèse des fonctions psychologiques 1.
Les idées sur la mémoire exposées dans ce cours aujourd’hui bien
méconnu (Laurens, 2002), complètent pourtant fort bien deux célèbres

1. Grace au programme des cours de Janet au collège de France à partir de 1902, on voit qu’il
réoriente ses recherches dans de nouvelles directions à partir de 1921, année de son cours sur
l’évolution du comportement moral et religieux (Ellenberger, 1994, p. 369). Cf. les analyses de
Prévost (1973) ainsi que l’article de Minkowski (1960) à propos des dernières publications de
Pierre Janet ainsi que les numéros 413 et 414 du Bulletin de psychologie où sont réédités
quelques-uns des plus importants de ces derniers textes.

Stéphane Laurens, maître de conférences en psychologie sociale à l’Université Rennes II (E-


mail : stephane.laurens@uhb.fr)
Toshiaki Kizakaï; maître de conférence à l’Université Paris VIII.

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théories de la mémoire dont elle est contemporaine : celle d’Halbwachs


(1925) et celle de Bartlett (1932).
Répondant et dépassant les critiques de psychologisme qu’on pou-
vait opposer à ses conceptions précédentes (Blondel, 1913, p. 304-307),
Janet soutiendra l’hypothèse que la mémoire n’est pas une faculté
immédiate dépendant de la vie elle-même, mais qu’elle est une opéra-
tion intellectuelle, une invention tardive de l’homme en société et
qu’elle est avant tout une fonction sociale et non une fonction indivi-
duelle (Janet, 1928 ; 1936, p. 137-169). Ce sont les grandes lignes de
cette passionnante théorie de la mémoire sociale, à travers les théma-
tiques du récit, de la fabulation, du rapport à l’autre… qui seront expo-
sées ici.

Distinguer la mémoire de l’imagination

Dans une observation publiée en 1898, Pierre Janet rapporte le cas


d’un jeune homme atteint d’un délire par confusion entre les rêves et les
souvenirs (Janet, 1898, p. 167-172). La majeure partie de l’activité de
ce jeune homme consistait à rechercher et à prouver ses origines. Il était
convaincu que ses parents n’étaient pas ses parents biologiques et que
ces derniers lui avaient laissé un important héritage qu’il essayait main-
tenant d’obtenir. Ainsi, il racontait ces histoires imaginaires à qui vou-
lait les entendre et écrivait sans cesse à des notaires et des maires afin
de constituer un dossier pour étayer sa filiation, retrouver sa sœur et tou-
cher son héritage.
Le cas de ce jeune homme aurait sans doute été oublié par Janet, si
un jour, ce patient ne l’avait pas interpellé en lui demandant ce service :
« Je suis maintenant rétabli et guéri. Mais j’ai bien peur de retomber
rapidement. Pour ne pas retomber, je voudrais une précaution. J’ai cher-
ché dans tous les traités de psychologie le moyen de me reconnaître au
milieu des imaginations et des souvenirs. Je ne l’ai pas trouvé. J’espère
que vous voudrez bien m’indiquer un signe simple, toujours le même,
un critérium au moyen duquel on puisse distinguer nettement, une fois
pour toutes, ce qui est imagination et ce qui est souvenir. Indiquez-moi
ce signe » (Janet, 1928, p. 452).
Cette question porte sur une des thématiques classiques de la psy-
chologie, elle pose un problème simple que chaque individu arrive aisé-
ment à résoudre quotidiennement, à tel point que cette distinction entre
souvenir et imagination nous semble, à tous, évidente. Pourtant cette
question surprit et déconcerta le grand psychologue : « Je vous avoue
que je suis resté très interloqué et qu’en effet, j’ai remarqué avec lui que
les traités de psychologie étaient bien pauvres sur ce point et qu’on ne
lui indiquait pas le signe qu’il désirait » (Janet, 1928, p. 452).
Le patient de Janet avait touché un point sensible. En effet, si les
traités de la fin du XIXe distinguent bien la mémoire, l’imagination et la
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perception, c’est-à-dire les traitent dans des chapitres séparés, comme


s’il s’agissait de fonctions, de facultés, de propriétés, de mécanismes
distincts… c’est au prix de l’accentuation de leurs différences et de l’at-
ténuation ou de l’oubli de leurs ressemblances. Ressemblances qui
n’avaient pourtant pas échappé à quelques-uns des prédécesseurs de
Janet, fondateurs de la psychologie française : Maine de Biran 2 et avant
lui Condillac 3.
Trente ans plus tard, lorsque Janet annonce le thème d’un de ses
cours au collège de France, cours portant justement sur la distinction
entre souvenirs et imagination, l’un de ses étudiants aura cette réaction
caractéristique : « Quelle singulière manie de couper les cheveux en
quatre ! En réalité ce problème n’existe pas, nous savons tous très bien
comment une imagination se distingue du souvenir ; nous ne nous trom-
pons jamais sur ce point » (Janet, 1928, p. 453).
Telle est l’évidence partagée. Dans ce cas, il s’agit d’un bon sens
prétentieux qui balaye des théories classiques comme celle de Condillac
ou de Maine de Biran et qui néglige aussi ce qui ressort d’une rapide
enquête sur nos propres souvenirs ou chacun peut constater, comme le
fait le patient de Janet, qu’il est souvent délicat de distinguer les souve-
nirs des constructions, ou, plus simplement ce qui dans le souvenir
semble avoir été conservé : « J’écrivais mes confessions de mémoire ;
cette mémoire me manquait souvent ou ne me fournissait que des sou-
venirs imparfaits, et j’en remplissais les lacunes par des détails que
j’imaginais en supplément de ces souvenirs, mais qui ne leur était
jamais contraires… Je disais des choses que j’avais oubliées comme il
me semblait qu’elles avaient dû être, comme elles avaient été peut-être

2. Ainsi, comme le constatait Maine de Biran un siècle plus tôt : « Il me paraît difficile de tra-
cer d’une manière bien nette les limites qui séparent la faculté appelée mémoire, de celle que
l’on continue d’appeler imagination, ou de voir là autre chose que des degrés ou quelques cir-
constances particulières de l’exercice d’une même propriété représentative ou reproductive des
images » (Maine de Biran, 1805/1924, p. 429).
3. Quand à Condillac, il est encore plus formel : mémoire et imagination ne sont pour lui qu’une
seule et même faculté psychologique dont le nom change (soit mémoire soit imagination) en
fonction de ce sur quoi elle porte. Mémoire et imagination varient sur un même continuum ou
chacune représente deux niveaux différents. « Ainsi il y a dans l’action de cette faculté deux
degrés, que nous pouvons fixer : le plus foible est celui, où elle fait à peine jouir du passé ; le
plus vif est celui, où elle en fait jouir comme s’il étoit présent. Or, elle conserve le nom de
mémoire, lorsqu’elle ne rappele les choses, que comme passées ; et elle prend le nom d’imagi-
nation, lorsqu’elle les retrace avec tant de force, qu’elles paroissent présentes. L’imagination a
donc lieu dans notre statue, aussi bien que la mémoire ; et ces deux facultés ne différent que du
plus au moins. La mémoire est le commencement d’une imagination qui n’a encore que peu de
force ; l’imagination est la mémoire même, parvenue à toute la vivacité dont elle est suscep-
tible » (Condillac, 1754, p. 38).
Ainsi, pour Condillac les idées peuvent avoir une vivacité plus ou moins forte. Lorsqu’elles ont
une faible vivacité, il s’agit d’un souvenir, le souvenir d’avoir vu, senti… dans un espace de
temps passé, révolu, tandis que lorsque leur vivacité est forte ces idées agissent comme s’il
s’agissait du présent, comme si on voyait toujours, on sentait encore. L’imagination est « cette
mémoire vive, qui fait paroître présent ce qui est absent » (Condillac, 1754, p. 222).
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en effet. » (Rousseau, Rêveries du promeneur solitaires, 4e promenade,


cité par Cuvillier, p. 394).
Cette idée qui domine le sens commun et nombre de conceptions
scientifiques repose sur un mythe encore dénoncé aujourd’hui par
Rosenfield (1994). Ce mythe est le suivant : la mémoire serait une capa-
cité de nous rappeler grâce à « l’image que nous possédons, imprimée
et emmagasinée en permanence dans le cerveau » (Rosenfield, 1994,
p. 19). Ces images emmagasinées lors d’expériences seraient mobilisées
et comparées à nos perceptions nouvelles. Cette comparaison nous per-
mettrait de reconnaître, de situer l’événement présentement perçu. Cette
existence des images emmagasinées et cette capacité à les comparer
permettraient de distinguer le souvenir de l’imagination
Janet, lui aussi s’est élevé contre ce mythe et plutôt que de croire
que personne ne confond jamais souvenirs et imaginations, il pense au
contraire que leur distinction étant une opération extrêmement com-
plexe, tous, nous les confondons perpétuellement (Janet, 1928, p. 457).
Il conclura même son cours en affirmant qu’un tel critérium, permettant
de les distinguer, n’existe pas (Janet, 1928, p. 469).

Naissance et perfectionnement de la mémoire

Comme pour les autres thèmes classiques de la psychologie qu’il


étudiera dans ses derniers cours au collège de France (la mémoire, la
personnalité, le langage, l’intelligence…), Janet abordera la mémoire
sous l’angle de l’évolution des formes sociales ou des rapports sociaux.
Le titre de son cours de 1928 au collège de France est d’ailleurs publié
sous ce titre : L’évolution de la mémoire et de la notion du temps.

Quelles sont les principales étapes de cette évolution de la mémoire ?

Tout d’abord, Janet prend une position très originale en soutenant


qu’un homme seul n’a pas de mémoire et qui plus est, n’en aurait même
pas besoin : « Les anciens psychologues nous décrivaient la mémoire
immédiatement après la sensation et la perception. La mémoire était un
acte individuel. M. Bergson admet ordinairement qu’un homme isolé a
de la mémoire. Je ne suis pas de cet avis. Un homme seul n’a pas de
mémoire et n’en a pas besoin » (Janet, 1928, p. 218-219).
Janet va plus loin en affirmant que la mémoire « n’a pas existé pri-
mitivement, elle n’est pas fondamentale en psychologie. Il ne faut pas
commencer comme autrefois en disant que l’être vivant, dès qu’il vit,
dès qu’il pense, dès qu’il a conscience, a de la mémoire. Il faut admettre
que la mémoire vient tardivement et qu’il y a des êtres sans mémoire »
(Janet, 1928, p. 222).
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Ainsi, la mémoire sort de la psychologie dont elle est pourtant, à


l’époque comme aujourd’hui encore, l’une des thématiques de
recherche majeure 4.
Concernant la logique du développement de la mémoire, Janet
prend une position assez similaire à celle de Durkheim (1893) à propos
de la solidarité 5. Durkheim analysait le passage d’une petite société à
solidarité mécanique où les individus sont similaires, avec un intérêt
commun et sont immédiatement présents les uns aux autres à une
société plus vaste et plus complexe dans laquelle les intérêts et même
les réalités rencontrées par les individus sont très divers. Ce passage
d’une société à l’autre implique, selon Durkheim, un changement de
solidarité : on passe de la solidarité mécanique à la solidarité organique.
Pour Janet, ce qui change dans cette évolution majeure de la société,
c’est effectivement le lien entre les individus, mais ce lien est pour lui
constitué par la mémoire et le langage : l’évolution de la mémoire est
pour Janet ce qu’est l’évolution de la solidarité pour Durkheim.
Janet suppose en effet que dans les premiers groupes sociaux les
individus n’interagissaient qu’avec les autres individus effectivement
présents avec eux dans la même situation, au même endroit. Il faut
qu’ils se voient, qu’ils se touchent, qu’ils s’entendent… pour exister les
uns vis-à-vis des autres 6. Dans cette société primitive, la mémoire est
inutile l’autre étant toujours présent, il peut, à chaque instant, rappeler
l’ordre qu’il a donné, exprimer son désir pour nous le faire sentir…
ainsi, il n’y a aucun besoin d’en conserver la mémoire.

4. Ce point essentiel de la théorie de Janet est salué par Halbwachs (1942) : « Ce qui est très
remarquable dans tout ce chapitre, c’est que Janet revient sans cesse sur cette idée que la
mémoire est un fait social (cela, avant lui et moi, personne, a ma connaissance, ne l’avait dit
aussi nettement). Par là, il entend un fait qui répond aux nécessités de la vie sociale. Il se place
au point de vue de l’action des conduites. La mémoire est une conduite qui répond à certaines
conditions. Si celles-ci ne se présentent pas, il n y a aucune raison de se souvenir. Or, ces condi-
tions sont celles de la vie en société. » Étonnamment, et comme le déplore d’ailleurs Halbwachs
(1942), Janet ne cite jamais ses travaux sur la mémoire. Ceci est assez étrange car Janet (1936,
p. 232) cite le livre de Blondel Introduction à la psychologie collective et attribue à Blondel le
mérite de montrer le rôle des cadres sociaux pour ranger nos souvenirs. Or, dans le chapitre de
son livre consacré à la mémoire, Blondel (1928) souligne l’importance des idées d’Halbwachs
et de son « ouvrage capital sur Les cadres sociaux de la mémoire ».
5. Si on trouve assez peu de référence à Durkheim dans ces analyses de Janet, on trouve en
revanche très souvent des références aux travaux des anthropologues et des sociologues tels
ceux de Lévy-Bruhl, Mauss, et dans une moindre mesure à ceux d’Halbwachs, dont on sait les
liens avec l’approche de Durkheim. Janet fut tout particulièrement inspiré par les travaux de
Baldwin (dont il reprit le terme de socius, un concept qui devint central dans le système proposé
par Janet) (Ellenberger, 1994, p. 429-432).
6. Cette évolution majeure de la société fut notamment soulignée par Tarde (1898) : c’est le pas-
sage de la foule au public. La foule est la forme sociale primitive, elle « présente quelque chose
d’animal » et les influences sont fondées sur les contacts physiques, le rapprochement des corps
(Tarde, 1898, p. 32). À l’inverse, dans le public, il existe un lien d’influence même en l’absence
de tout contact physique, de tout rapprochement. L’émergence de la mémoire dans la société
constitue pour Janet ce que représente le passage de la suggestion de proximité (ou par contact)
à la suggestion à distance (ou idéale, spirituelle) pour Tarde.
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La mémoire primitive a sans doute été limitée à la transmission


d’une action, d’un ordre (Janet, 1928, p. 281). Mais grâce à cette simple
mémoire primitive et au langage, les absents se mettent à exister : « La
conduite vis-à-vis des absents, toutes les relations avec les absents, les
commandements aux absents, la transmission des commandements, les
commandements envoyés aux absents, tout cela forme une évolution de
l’humanité et c’est la seconde période de la mémoire. Cette seconde
période se réunit avec la première, la mémoire se réunit avec la durée et
voilà ce qui commence à édifier le temps » (Janet, 1928, p. 613).
Ainsi, avec cette évolution majeure, les individus restent liés entre
eux à distance : ils peuvent agir, suivre un ordre qui leur a été donné par
exemple, alors même qu’ils sont isolés de leur groupe, loin de celui qui
leur a donné un ordre. Vue sous cet angle, la mémoire a pour but de
triompher de l’absence (Janet, 1928, p. 221).
La mémoire et le langage permettent à un individu isolé des autres
de poursuivre, alors qu’il est seul, une conduite sociale (par exemple
exécuter un ordre), mais elle permet aussi à cet individu d’informer les
autres sur ce qu’il a vu, senti… alors qu’il était seul. C’est cette action
de rapporter aux autres qui constitue, pour Janet, le nouveau pas décisif
dans l’évolution de la mémoire. Le souvenir, « pour un homme isolé est
inutile, Robinson, dans son île, n’a pas besoin de faire un journal. S’il
fait un journal, c’est parce qu’il s’attend à retourner parmi les hommes.
La mémoire est une fonction sociale au premier chef » (Janet, 1928,
p. 219-220).
La mémoire est donc l’invention de conduites particulières pour
triompher de l’éloignement et de l’absence (Janet, 1928, p. 231 ; 233),
ces conduites permettent donc l’extension de la société 7.
« Ce qui est intéressant dans l’acte de mémoration, c’est la question
sociale. Lorsque nous ne considérons que nous seuls il n’y a pas de
mémoire, à moins que nous ne soyons vis-à-vis de nous même une per-
sonne à qui nous fassions des commissions. Mais la mémoire exige des
relations sociales tout à fait particulières : les relations avec les absents.
En réalité, nous fixons dans la mémoire les faits que nous avons
envie de raconter à la maison, que nous voulons communiquer à des
personnes qui n’étaient pas avec nous » (Janet, 1928, p. 260).
Triompher de l’absence, c’est raconter correctement, c’est faire en
sorte que ceux qui étaient absents aient, grâce au récit qui leur est donné
de l’événement, une idée proche de ce qu’a vu ou senti celui qui a réel-
lement assisté à l’événement (Janet, 1928, p. 288). Le but de la mémoire
étant « de faire éprouver aux gens qui sont présents [présents au moment
du récit mais absents au moment de l’événement] les sentiments qu’ils
auraient eu s’ils avaient assisté à l’événement » (Janet, 1928, p. 270), il

7. Tarde (1898) insiste lui-aussi beaucoup sur ce point : grâce au public cette nouvelle forme du
lien social qui permet la suggestion à distance, sans contact, la société peut largement s’étendre.
C’est la condition sine qua non pour constituer une nation ou tout groupe de plusieurs millions
d’individus.
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convient que le narrateur, celui qui se remémore adopte dans son récit
un certain nombre de règles. Sans le respect de ces règles, le récit n’aura
pas la capacité de faire ressentir ce qui s’est passé. De ce point de vue,
le problème de la mémoire rejoint celui de la narration 8. On peut ainsi
trouver une autre origine à la mémoire, une origine dans laquelle elle est
indépendante de l’action et des faits : la mémoire élémentaire est un jeu
destiné à amuser, émouvoir un auditoire avec des histoires racontées
(Janet, 1929, p. 289).
« Ce qui intéresse les hommes, c’est la joie et la tristesse, c’est la
provocation des sentiments de confiance ou de désespoir. Eh bien, la
mémoire peut les produire à peu de frais, rien que par la parole. Vous
raconter des combats, des victoires, vous dire que le pays a été sauvé,
cela peut encore vous émouvoir aujourd’hui, quoique ce soit heureuse-
ment passé. Les premières populations se sont réjouies par tous ces
récits de victoires et de défaites, elles se sont émotionnées ; c’est la troi-
sième période de la mémoire, la période que nous appelons fabulation.
La fabulation est tout justement un développement considérable de la
mémoire, parce qu’elle amuse. La littérature, la poésie ont évolué dans
ce sens et ont donné à la mémoire une grande puissance » (Janet, 1928,
p. 614).
Ce passage obligé par le récit, donc par la fabulation, pour la
mémoire et celui qui en est, permet bien sûr de rapporter des événe-
ments auxquels il a assisté, mais permet aussi d’inventer, d’imaginer.
C’est pourquoi, pour Janet (1928, p. 298), l’imagination naît de la
mémoire et en est une partie. Ainsi, comme le remarque James (1915,
p. 266-267), « nous racontons plutôt ce que nous voudrions avoir dit ou
fait que ce que nous avons réellement dit ou fait ; peut-être, lors d’un
premier récit, pouvons-nous distinguer la réalité de la fiction ; mais
bientôt celle-ci élimine celle-là où elle règne seule désormais ».
De plus par la fabulation, il y a de toute façon une transformation
de l’événement et ceci constitue donc toujours un défaut de réalité, un
défaut de vérité de la mémoire (Janet, 1928, p. 289)
Ainsi, lors de cette troisième période de l’évolution de la mémoire,
imagination et mémoire sont confondues à cause même du mécanisme
(la narration) qui permet à la mémoire d’atteindre son but : faire éprou-
ver à un autrui n’ayant pas assisté à un événement ce que le narrateur a
éprouvé en assistant à cet événement.
Ce fabuleux développement de la mémoire grâce à la fabulation qui
donne au récit une organisation intelligente (Janet, 1936, p. 222) est

8. « Le phénomène essentiel de la mémoire humaine, c’est l’acte du récit. Le récit est un lan-
gage et au fond un commandement, mais qui a des propriétés particulières, celle de permettre à
des individus qui ont été absents au moment de certains événements de se comporter cependant
comme s’ils avaient été présents, le récit transforme les absents en présents. » (Janet, 1936,
p. 163-164) « Le récit permet à l’homme d’aujourd’hui de connaître le passé et même le passé
avant sa naissance, parce que la mémoire le rend présent à ces événements alors qu’il était
absent. » (Janet, 1936, p. 166).
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cependant incomplet, et « pour que la mémoire devienne pratique, il


faut qu’elle sorte de cette inconsistance vague dans laquelle la fabula-
tion l’a laissée » (Janet, 1928, p. 299). Si la mémoire était dominée par
la seule fabulation, elle serait devenue inutile. Pour devenir consistante
et utile, la mémoire a dû faire un nouveau progrès grâce à la création du
présent qui rattache la mémoire et la réunit à l’action (Janet, 1926,
p. 244-253 ; Janet, 1928, p. 293 ; 310-312 ; Janet, 1929, p. 289).
« Le présent est le moyen de rattacher le récit à l’action des
membres et pour cela il faut qu’il transforme cette action elle-même en
un récit. […] le présent est caractérisé par un récit de mon action fait en
même temps que l’action » (Janet, 1936, p. 229).
Se rappeler que lorsqu’on rencontrera telle personne il faudra faire
telle chose ; se souvenir de faire telle action tel jour… Toutes ces
actions, qui sont des actions différées (elles ne sont pas à exécuter dans
l’instant, mais plus tard), sont le fruit de la mémoire. Or, l’action diffé-
rée qui est caractéristique de la mémoire est une narration à soi-même
sans action dans le présent (Janet, 1928, p. 304) (par exemple, je me rap-
pelle que quand je rencontrerai telle personne je ferai telle action, mais
dans l’instant je ne fais pas cette action). En revanche dans le présent,
action et narration se confondent. Il y a un acte de mémoire dans le pré-
sent de manière à le rattacher au passé et à l’avenir (Janet, 1928, p. 307).
En effet, le présent « suppose un très singulier phénomène social ; il
suppose que non seulement nous exécutons l’action mais que nous la
racontons à quelqu’un » (Janet, 1928, p. 309). Il est une narration faite
au moment où nous agissons, il est l’action en train de se faire doublée
du « récit de l’action que nous nous faisons à nous-même pendant que
nous sommes en train d’agir » (Janet, 1928, p. 309). De cette unification
du récit avec le moment présent naît une mémoire consistante et utile.

Discontinuité des souvenirs : base de la sélection

Cette idée selon laquelle le présent se construit par un acte de


mémoire doublant l’action (ce qui le distingue du passé et du futur ou
des souvenirs et de l’imagination), Janet la trouve chez Bergson, dans
L’énergie spirituelle. En effet, pour Bergson (1919), tout de ce qui
touche nos sens se dédouble en perception et en souvenir. Ainsi, le
temps actuel, le temps de l’action est une situation étrange et paradoxale
du point de vue de la mémoire et des souvenirs : ce souvenir, « c’est du
passé quant à la forme et du présent quant à la matière. C’est un souve-
nir du présent » (Bergson, 1919, p. 137, souligné par l’auteur).
Néanmoins, pour Janet, le présent ou le doublement de l’action par
la narration n’est pas continu contrairement à ce que suppose Bergson.
« Il me semble inadmissible que cet acte de mémoire soit perpétuel,
qu’il accompagne, qu’il « double » toutes les actions ; je crois au
contraire cet acte de mémoire simultané à l’action plutôt rare, car il n’y
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a de souvenirs et surtout de sentiments de présents qu’à propos d’un


petit nombre d’actions » (Janet, 1926, p. 247).
Pour Janet, le présent n’existe donc pas perpétuellement, nous ne
réalisons pas sans cesse ce que nous faisons, nous ne passons pas « notre
temps à nous dire : « je marche, j’avance dans la rue, je mange, etc. »
Mais de temps en temps, nous nous arrêtons pour faire le récit au même
moment où nous faisons l’action, pour les unifier » (Janet, 1929,
p. 289).
Cette idée de la discontinuité dans l’élaboration du récit ou de la
sélection de certains actes à propos desquels nous faisons des souvenirs
est un point central de cette théorie de la mémoire : puisqu’elle est dis-
continue et qu’elle ne se plie pas à la volonté des faits tels qu’ils se pro-
duisent chronologiquement et en permanence, la mémoire devient un
processus actif qui acquiert une certaine indépendance vis-à-vis des
faits. On peut, donc, comme le fait Bachelard dans sa longue analyse de
la théorie de Janet, parler de « prise de mémoire » (Bachelard, 1950,
p. 48).
Suivant cette conception, la mémoire devient un processus de sché-
matisation qui sélectionne, isole, rapproche, condense… les souvenirs.
C’est cet aspect fondamental de la mémoire sur lequel insiste Janet qui
fonde aussi l’originalité des proches de la mémoire comme celle de
Bartlett et sa théorie des schémas ou celle d’Halbwachs et sa théorie de
la mémoire sociale : les souvenirs sont sélectionnés et encadrés (au
moment présent où l’acte se fait, au moment des élaborations des récits
ou au moment des remémorations), ce sont les processus de conventio-
nalisation de Bartlett (1932) 9 ou les systèmes de convention, les fameux
cadres sociaux, d’Halbwachs (1925).

L’élaboration de la mémoire : la narration

La réminiscence dramatique

La mémoire est une action psychologique qui consiste essentielle-


ment dans l’acte de raconter (1928, 203-294 ; 1936, p. 137-169), or,

9. À la fin de son livre Remembering, Bartlett analyse les bases sociales de la mémoire. Cette
analyse de Bartlett commence par une brève analyse de la théorie que Janet a développé dans
son livre L’évolution de la mémoire et de la notion du temps. Pour Bartlett (1932, p. 293), les
idées de Janet sont convaincantes et attirantes et il reconnaît même l’existence de nombreux
points communs entre sa théorie et celle du psychologue français, Cependant il ne reconnaît pas
l’influence de Janet sur ses travaux. Voici la note qui suit la première citation de Janet dans le
texte de Bartlett : « Many of the points made by Janet have a close resemblance to the general
line of approach which I have adopted in this volume. Perhaps I may be allowed to say that on
neither side was there any possibility of interchange of ideas on the subject, and that though, in
common with all other psychologists, I have for long had the greatest admiration for the psy-
chological work of Prof. Janet, I had completed this part of my study before Janet’s volumes
appeared. »
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l’élaboration du récit est « presque toujours une opération de langage,


tout à fait indépendante de l’attitude que nous avons en présence de
l’événement » (Janet, 1919, p. 272).
Comme le montre le célèbre cas d’Irène, la mémoire n’est pas une
reproduction, ni une répétition. Irène fût un jour conduite à l’hôpital car
elle ne voulait pas croire que sa mère était morte alors même qu’elle
avait assisté à cette mort 10. Elle ne gardait aucun souvenir de cet évé-
nement. Cette amnésie n’aurait posé aucun problème théorique si en
même temps cette jeune fille n’avait pas été atteinte de crises délirantes :
dans certaines circonstances, elle rejouait l’ensemble des événements
survenus la nuit du décès de sa mère. Il y avait donc d’un côté la rémi-
niscence dramatique, c’est-à-dire la capacité de répéter, de reproduire
l’ensemble des scènes et d’un autre l’absence totale de mémoire de ces
événements.
Ce cas clinique est tout à fait révélateur de ce qu’est la mémoire et
de ce à quoi elle sert : « Si, la mémoire n’était que l’habitude de répéter
le même acte dans les mêmes circonstances, elle n’aurait jamais l’occa-
sion de s’exercer » (Janet, 1936, p. 145-146).
En effet, pour Janet (1936, p. 189), cette réminiscence dramatique,
« qui consiste à faire revivre les événements passés en recommençant à
jouer les attitudes et les actions que l’on avait eues dans ces circons-
tances » n’est pas encore la véritable mémoire, c’est simplement une
forme primitive de la mémoire. La réminiscence d’Irène n’est pas du
tout adaptée (1928, p. 213), elle ne lui permet pas de « ranger » cet évé-
nement, de le rapporter facilement et efficacement à quelqu’un d’autre.
C’est donc une forme de conservation bien peu utile.
À côté de ces crises délirantes, de cette scène rejouée par Irène, qui
peut durer des heures, il y a le récit qui est plus court, il peut résumer
l’événement en paroles, il est aussi plus mobile et plus transportable que
cette réminiscence dramatique (Janet, 1936, p. 189). Il est, lui, la véri-
table mémoire, une mémoire efficace et utile.

La mémoire : construction d’un récit qui se perfectionne

Pour bien préciser la spécificité de cet acte de mémoire, Janet prend


l’exemple d’une sentinelle isolée et placée sur un poste avancé. Si cette
sentinelle voit l’ennemi s’avancer, elle réagira tout d’abord en faisant
une série d’actes comme se dissimuler de telle manière, ramper jusqu’à
tel endroit… En plus de ces actes, « la sentinelle doit faire une autre

10. Irène avait assisté à la mort de sa mère dans des circonstances particulièrement dramatiques.
Cette jeune fille de 23 soignait sa mère, malade depuis longtemps, avec un grand dévouement.
Depuis des semaines Irène ne s’était pas couchée, travaillant pour nourrir sa mère, la soigner et
pour approvisionner son père alcoolique. La mort de sa mère survint alors qu’Irène était à son
chevé, mais Irène ne le comprit pas, elle tentât des heures durant de ranimer le cadavre, de le
faire boire, de lui donner des médicaments, de redresser le corps… pendant que son père ivre
comme à son habitude vomissait ou ronflait dans un coin.
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Titre 69

réaction tout à fait nouvelle qui caractérise la mémoire, elle doit prépa-
rer un discours, elle doit suivant certaines règles traduire l’événement en
paroles afin de pouvoir tout à l’heure le raconter devant le chef » (Janet,
1919, p. 273). Entre ces deux types d’actes, il y a une différence fonda-
mentale : les premiers (se dissimuler, ramper…) se reproduiront à peu
près à l’identique lorsque à nouveau la sentinelle sera replacée dans les
mêmes circonstances (même poste, même terrain, arrivée de l’en-
nemi…). À l’inverse, les seconds, l’élaboration et la réélaboration du
récit, se produiront devant le chef, dans le camp, en l’absence d’ennemi.
« Le caractère important de ce discours c’est donc qu’il est indépendant
de l’événement à propos duquel il a été formé, tandis qu’il n’en est pas
de même pour toutes les autres réactions qui constituent la perception.
C’est la construction de cette nouvelle tendance qui constitue la mémo-
ration, tandis que son activation dans des circonstances indépendantes
de son origine après la question est la remémoration » (Janet, 1919,
p. 273).
La mémoire qui se construit est donc une narration, un récit que
l’individu se fait à lui-même à propos de l’action qu’il réalise (Janet,
1928, p. 308). Mais une fois réalisée l’action, ce premier récit qui l’ac-
compagne est réélaboré, perfectionné. Ainsi, la mémorisation est un tra-
vail qui « n’est pas fini quand l’événement est terminé, parce que la
mémoire se perfectionne en silence » (Janet, 1928, p. 266).
Pour illustrer cette construction, Janet utilise l’exemple, d’un petit
enfant qui est tombé et s’est fait mal alors qu’il était seul, isolé de sa
mère. Cet enfant préparera une belle histoire, il pourra même essayer
cette belle histoire en regardant son effet sur sa bonne. En l’essayant, il
verra si son histoire la fait pleurer, la force à le consoler et, en fonction
de l’effet qu’il obtiendra, il modifiera son récit, il perfectionnera son
roman. (Janet, 1928, p. 265-280)
Les souvenirs se perfectionnent donc peu à peu et c’est pour cette
raison « qu’après quelques jours, un souvenir est meilleur qu’au com-
mencement, il est mieux fait, mieux travaillé. C’est une construction lit-
téraire qui est faite lentement avec des perfectionnements graduels »
(Janet, 1928, p. 266).

Le récit et sa construction

Compte tenu de sa fonction et de ses objectifs, ce récit est soumis,


lors de sa construction, à deux contraintes principales : il faut non seu-
lement qu’il puisse être compris ou ressenti (pour que ceux qui n’ont pas
assisté à l’événement sachent ou ressentent), mais il faut en plus qu’il
intéresse (pour que ceux qui n’ont pas assisté à l’événement ressentent
comme s’ils avaient assisté et plus simplement pour captiver leur atten-
tion afin qu’ils suivent le récit qui leur est donné).
« Le problème de la construction du récit consiste donc à organiser
une histoire qui puisse bien jouer son rôle, qui corresponde bien aux
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sentiments du narrateur et des auditeurs. Quand il s’agit d’une réalisa-


tion difficile, la construction du récit doit précisément tenir compte à la
fois des conduites perceptives qu’il s’agit d’évoquer et de l’état mental
des individus pour lesquels le récit est fait. Le malade 11 cherche à
exprimer et à réaliser ses propres sentiments et à apitoyer les autres en
faisant naître chez eux des sentiments correspondants : il y a là tout un
travail d’invention et d’organisation » (Janet, 1935, p. 138).
Cette analyse de la construction du récit ou de la mémoire en fonc-
tion de la mission ou des objectifs qu’ils remplissent dans la société
rejoint l’analyse empirique de Bartlett (1932) à propos de la remémora-
tion et de la transmission d’un récit. Ainsi, Bachelard (1950, p. 48)
exposant les thèses de Janet sur la construction des souvenirs écrit :
« Toute prise de mémoire est solidaire d’une schématisation qui, en
datant les événements les isole […] Cette schématisation est comme un
canevas rationnel, comme un plan de développement pour la narration
de notre passé. »
Suivant l’objectif assigné au récit par Janet, il est le résultat de la
sélection, du filtrage des éléments à raconter en fonction des connais-
sances, de l’intention et de l’attitude du narrateur. Les éléments sélec-
tionnés sont réorganisés et hiérarchisés, des éléments sont ajoutés de
manière à remplir les trous, à combler les vides de telle façon que le
récit gagne de l’efficacité.
Mais c’est surtout sur cet aspect social qu’insiste Janet avec son
mécanisme de fabulation : comme le dira aussi plus tard Fayol (1985,
p. 116) : « Un récit qui se bornerait à relater les événements connus de
tous lasserait rapidement l’auditeur ou le lecteur. L’auteur ne se donne-
rait sans doute pas la peine de le raconter. Donc, parallèlement aux
moyens mis en œuvre pour assurer la cohésion du texte, il convient de
supposer qu’il en existe d’autres visant à introduire des informations
nouvelles et, si possible, inattendues. »
Janet ne se contente pas de cette analyse théorique du récit, il décrit
de nombreux récits élaborés par quelques-uns de ses patients, souvent
des délires, et il rapporte aussi les travaux de Pick (1906) sur la confa-
bulation (Janet, 1928, p. 459-461), c’est-à-dire sur le processus qui
consiste à construire un épisode nouveau pour combler les vides de la
mémoire (Janet, 1936, p. 222). Ce besoin de remplissage s’effectue par
la sélection, l’organisation et l’ajout d’éléments à un récit pour l’orga-
niser, le rendre cohérent, le compléter, enlever les vides, le rendre perti-
nent, le mettre en adéquation tant en ce qui concerne l’organisation
interne du récit qu’en ce qui concerne le contexte, les positions et les
centres d’intérêts de celui qui fait ce récit et de celui à qui est fait ce
récit.

11. La plupart des observations sont faites sur des patients montrant telle ou telle absence de
fonction. C’est sur l’analyse de ces cas pathologiques que Janet arrive à déterminer ce qui est
essentiel ou non à la mémoire et à savoir quelle conséquence à par exemple le fait de ne pas tenir
compte du présent ou de ne pas réaliser une action…
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Titre 71

Janet rapporte aussi quelques expériences de Claparède (1934) sur


la formation des hypothèses et des récits. Plutôt que de donner une série
d’images retraçant les différents moments d’une histoire, Claparède ne
donne par exemple que la première et la dernière image et il demande
ensuite aux sujets de deviner ou construire toute l’histoire.
Ces deux images constituent en fait les deux événements autour des-
quels le récit doit d’organiser, elles constituent ce qu’il faut raconter et
ce autour de quoi le reste doit s’organiser. En cela, ces expériences
simulent bien l’élaboration d’un récit.
Les résultats montrent tout d’abord qu’en fonction de ces deux
points d’ancrage, un même individu peut proposer successivement des
histoires très différentes les unes des autres. Mais dès lors qu’une his-
toire est inventée, elle est confrontée avec les détails des deux images
et, par tâtonnements, elle est « vérifiée ». Cette vérification consiste
d’un côté à la confrontation avec les deux images, mais « il faut surtout
que l’histoire soit d’accord avec une sorte de consigne, avec un senti-
ment général qui semble devoir caractériser toute l’histoire » (Janet,
1935, p. 138).

Mémoire et individualité ou Mémoire et personnalité

La mémoire dans l’action : construction de la personnalité

Ce récit, « il faut non seulement savoir le faire, mais savoir le situer,


l’associer aux autres événements de notre vie, le ranger dans l’histoire
de notre vie que nous construisons sans cesse et qui est un élément
essentiel de notre personnalité » (Janet, 1919, p. 273). C’est par un
mécanisme, la réalisation ou la présentification, que certains de nos
actes (ceux qui donnent lieu à des récits) sont unifiés. C’est ainsi que se
construit notre personnalité. Par exemple, et c’est là un grand paradoxe
de la mémoire, la présentification introduit du récit dans l’action pré-
sente et s’empare de ce récit pour l’intégrer aux autres récits et donc à
la personnalité. « D’une manière générale, il n’y a lieu de faire le récit
d’une perception qu’au moment où cette perception est passée et ne peut
plus être en action. Mais la présentification consiste à faire le récit en
même temps que l’on fait l’acte, c’est-à-dire dans des conditions où le
récit semble parfaitement inutile. Cette dérogation aux règles de la
mémoire s’est établie pour obtenir l’unité des récits de la vie pour que
les actes actuels puissent être rangés avec les actes passés et les actes
futurs en prenant pour ainsi dire le même dénominateur » (Janet, 1935,
p. 129).
Cette réalisation-présentification qui accompagne l’acte ne modifie
pas ou peu l’acte en train de se faire « mais elle y ajoute mon expérience
passée et mes intentions pour l’avenir, elle devient un des éléments de
la construction de la personnalité »(Janet, 1935, p. 129). « C’est une
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manière d’unifier tous les phénomènes de notre vie, de raccorder le


futur et le passé avec le présent » (Janet, 1935, p. 129). En effet, le rôle
de la mémoire dans la personnalité consiste à « donner une nouvelle
unité à l’individu. À côté de l’unité corporelle, de l’unité sociale, la
mémoire doit donner à l’individu une unité temporelle » (Janet, 1929,
p. 284).
Cette réalisation-présentification est aussi une manière de transfor-
mer un acte personnel en un acte social dans la mesure où nos actes,
étant réalisés et devenant des récits pour celui qui les fait, acquièrent en
même temps une forme accessible pour tous les autres hommes (Janet,
1935, p. 129). Ainsi, la réalisation « a un rôle social considérable » : réa-
liser ma situation, « c’est faire que non seulement moi-même j’y adapte
mes actes passés et futurs, ma personnalité, mais encore de telle façon
que tous les autres hommes qui ne sentaient pas ma situation de la même
manière s’y intéressent comme moi et y adaptent leur personnalité »
(Janet, 1935-1994, p. 129).
Ainsi, cette réalisation-présentification conduit à la construction
d’une biographie.

L’élaboration de notre personnalité : la biographie

La biographie que chaque individu élabore pour lui-même et pour


les autres est la dernière étape de cette évolution de la mémoire sociale.
Très directement, nous constituons notre propre biographie par la
narration que nous faisons de nos propres actions. Le récit qui se fait en
même temps que l’action est une conduite paradoxale destinée à « trans-
former mon action en récit afin de pouvoir lui donner une place parmi
les récits. Elle rentre dans cette série de conduites qui au niveau du plan
verbal cherchent à transformer en langage toutes les actions des
membres » (Janet, 1936, p. 229). Ensuite, nous perfectionnons ces récits
en les adaptant à d’autres récits que nous avons élaborés et à des récits
que d’autres nous ont faits. Ainsi apparaît l’histoire de notre personna-
lité et donc notre biographie. Cette biographie personnelle est construite
dans le présent et elle trouve dans le présent l’orientation des récits que
nous faisons à notre propos. Cette action présente et les contraintes
qu’elle apporte peut d’ailleurs produire des amnésies qui sont des
troubles de l’organisation des périodes de notre vie plus que des troubles
de la mémoire elle-même (Janet, 1936, p. 233).
En même temps, puisque dans nos récits, nous faisons intervenir les
autres, nous devons, pour que nos récits conservent quelque consis-
tance, bâtir et conserver la biographie de chacun des personnages parti-
cipant à chacun de ces récits. Un même personnage ne peut pas être né
en France et être célibataire au début d’une histoire et devenir subite-
ment un père de famille né en Espagne (ou si tel est le cas, il convient
d’ajouter une partie à ce récit). Ce qui est valable pour les personnages
imaginaires l’est aussi pour ceux qui nous entourent et qui interagissent
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avec nous. Simplement pour raconter à ceux qui nous entourent les his-
toires qui les intéressent, il faut constituer pour eux une biographie.
« Du moment que vous êtes obligé de distinguer dans vos récits les
différents individus, vous devez connaître leurs histoires. Vous avez
devant vous un individu particulier, rien ne sert de lui raconter les his-
toires concernant mille autres personnages qu’il ne connaît pas ; cela ne
l’intéresse pas, cela n’arrange pas son action » (Janet, 1929, p. 290).
Ceci nous conduit à la construction de l’histoire ou de la biographie
de chaque individu qui participe à notre vie (Janet, 1929, p. 291).
C’est cette activité que nous réalisons lorsque nous nous rensei-
gnons sur telle personne ou racontons tel événement la concernant :
nous attribuons des actes caractéristiques réalisés par une personne à sa
biographie et nous faisons ensuite partager aux autres cette biogra-
phie… ce personnage, une fois que sa biographie est constituée et par-
tagée devient intéressant pour les autres et nous pouvons ensuite leur
raconter des événements nouveaux concernant ce personnage dont ils
partagent la connaissance de l’histoire. La réalisation des biographies a
d’abord été sélective : seule l’histoire de quelques-uns a été racontée et
remémorée (celle des personnages hors du commun, c’est-à-dire des
héros, des rois…). Puis, ce mécanisme s’est généralisé à tel point qu’au-
jourd’hui, « nous avons tous ce qu’on appelle un “curriculum vitæ” et
nous sommes obligés de le fournir à l’administration » (Janet, 1929,
p. 292).
Mais cette obligation fait suite à la généralisation de l’acte social
consistant à créer des biographies des personnes qui nous environnent,
c’est-à-dire à nommer et à rattacher des actes et des histoires à ces per-
sonnages. « Ces attributions des actes à la personnalité du sujet ou à la
personnalité du socius semblent se rattacher à l’une des dernières phases
de l’édification de la personnalité, celle de la biographie obligatoire. Un
perfectionnement de la personnalité dépend en effet de la mémoire, car
nous devons grouper autour de notre nom et des représentations corpo-
relles fondamentales l’histoire des actes que nous nous attribuons de
même que nous groupons autour des représentations élémentaires et des
noms des autres leurs actes caractéristiques » (Janet, 1937, p. 160).

Conclusion

Les conceptions de Janet sur la mémoire sociale qui furent très


proches des idées d’Halbwachs (cf. l’analyse d’Halbwachs, 1942, sur la
théorie de Janet), constituent aussi l’une des premières théories de la
mémoire narrative ou discursive très proche des thèses aujourd’hui sou-
tenues par Middleton et Edwards par exemple. En effet, ces deux
auteurs articulent leur thèse autour de deux points cardinaux déjà clai-
rement affirmés par Janet : l’étude de la mémoire ne doit pas être can-
tonnée à une approche individuelle puisque les souvenirs et les oublis
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sont à la fois inhérents aux activités sociales (Middleton et Edwards,


1990a, p. 1) et socialement organisés (Middleton et Edwards, 1990b,
p. 43). D’où l’importance que ces auteurs accordent à l’étude de la
mémoire lors des conversations dans un contexte naturel. Il est certain
que leur théorie serait particulièrement enrichie par la perspective fonc-
tionnaliste et évolutionniste de Janet ainsi que par les très beaux cas cli-
niques qu’il relate pour étayer sa théorie.

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