UNIVERSITE PARIS DIDEROT (PARIS 7

)

École Doctorale
Économies, Espaces, Sociétés, Civilisations – EESC

DOCTORAT
Histoire contemporaine

ÉLODIE JAUNEAU

La féminisation de l’armée française
pendant les guerres (1938-1962) :
enjeux et réalités d’un processus irréversible

Thèse dirigée par Gabrielle HOUBRE

Soutenue le 14 novembre 2011

Jury
M. Luc CAPDEVILA Professeur, Université Rennes II
Mme Odile GOERG Professeure, Université Paris Diderot-Paris 7
Mme Gabrielle HOUBRE Maîtresse de conférences habilitée à diriger
des recherches, Université Paris Diderot-Paris 7
M. Fabrice VIRGILI Directeur de recherche, CNRS
Mme Danièle VOLDMAN Directrice de recherche, CNRS

1
2
La féminisation de l’armée française
pendant les guerres (1938-1962) :
enjeux et réalités d’un processus irréversible

3
4
À mes grands-parents

5
6
REMERCIEMENTS

En premier lieu, je remercie ma directrice de thèse, Gabrielle Houbre. Dès ma première
année à l’université, elle m’a initiée à l’histoire des femmes et du genre en me permettant de
travailler sur les mémoires d’Adelheid Popp. Après avoir suivi son enseignement « Femmes et
politique – France, 1789-1945 » en licence, elle acceptait l’année suivante de diriger ma
maîtrise… Première étape d’une longue collaboration qui m’a amenée jusqu’au doctorat. Je lui
exprime ici toute ma reconnaissance pour sa disponibilité de chaque instant, son écoute, sa
confiance, ses conseils et son soutien sans faille qui m’ont aidée à surmonter les obstacles qui ont
jalonné ce travail. Ces quelques lignes résument hélas trop brièvement ma profonde gratitude.
J’adresse également mes plus sincères remerciements au Conseil Régional d’Île de France
et à l’Institut Émilie du Châtelet qui ont accepté de financer mes recherches pendant deux ans. Les
séminaires et « journées jeune recherche » organisés par l’IEC ont été une source considérable de
réflexion et d’enrichissement intellectuel.
Merci à mon École Doctorale et au Laboratoire « Identités – Cultures – Territoires » qui
ont toujours su répondre à mes questions et qui m’ont guidée dans les méandres administratifs de
fin de thèse.
Au département d’Histoire de l’Université Paris Diderot – Paris VII qui, en me faisant
confiance – d’abord comme monitrice puis comme Attachée Temporaire d’Enseignement et de
Recherche – m’a permis de poursuivre ma thèse dans les meilleures conditions possibles tout en
m’intégrant pleinement au sein de son équipe enseignante.
Aux enseignant-e-s que j’ai été amenée à contacter pour obtenir de l’aide sur des points
précis et qui ont toujours su prendre le temps de me répondre.
À l’ensemble des personnels administratifs, civils et militaires, qui m’ont accueillie et
orientée dans mes recherches aux archives ou dans les bibliothèques. Il est malheureusement
impossible de tous-tes les citer ici tant ils/elles sont nombreux-ses.
Aux associations, sans qui la rencontre avec d’anciennes militaires auraient été quasiment
impossible. Je remercie chaleureusement toutes les femmes qui ont accepté de me répondre et
parfois même de me communiquer leurs archives personnelles. Elles sont toutes mentionnées à la
fin de ce mémoire et j’espère avoir retranscrit au mieux leurs expériences. J’ai également une
pensée particulière pour celles qui nous ont quittés depuis le début de ce travail en 2005.
Enfin, celui-ci n’aurait pu aboutir sans le soutien inconditionnel de mes proches.
Ma mère, lectrice et correctrice acharnée qui, depuis ma maîtrise, est devenue experte en
détection de coquilles, pléonasmes, barbarismes et autres incohérences rédactionnelles. Elle qui
m’a toujours encouragée, et sans qui des études aussi longues n’auraient jamais pu être menées :
qu’elle soit ici remerciée pour cet immense dévouement. Ce mémoire dans sa version définitive
est également un peu le sien.
Agnès, ma conseillère attitrée en statistiques et graphiques qui – parfois à des heures
indues – a donné de son temps pour m’aider à résoudre bien des problèmes.
« Les Filles » – dont l’amitié sans faille m’a apporté distraction et décompression mais
également conseils et soutien – ont elles aussi contribué à faire de ce mémoire ce qu’il est
aujourd’hui en passant plusieurs heures à le relire.
Caroline, Vincent, Gabin, Léna, Roméo, Estelle, Anthony, Léo, Alain et Hélène : ma
« grande famille » qui suit depuis plusieurs années les pérégrinations de mon travail.
Et enfin, Odette et André Coubard qui, pour avoir vécu la triste expérience de la Seconde
Guerre mondiale, m’ont donné le goût de l’histoire il y a longtemps déjà.

7
8
SOMMAIRE

INTRODUCTION .................................................................................................................... 15

CHAPITRE I – De la loi Paul-Boncour à la Seconde Guerre mondiale : nouveau
regard sur la mobilisation des femmes dans l’armée française ........................................ 45

I. De la loi Paul-Boncour à la Résistance : naissance de la féminisation de l’armée
française.................................................................................................................... 47

II. 1944-1945 : conséquences et héritage de la mobilisation des femmes ...................... 126

CHAPITRE II – La guerre d’Indochine : nouvelle étape de la féminisation de
l’armée française .............................................................................................................. 183

I. Partir en Indochine : une nouvelle vague de féminisation de l’armée ....................... 186

II. Les paradoxes de l’engagement militaire féminin en Indochine : la
reconnaissance par la loi et l’amnésie de la mémoire guerrière ................................ 253

CHAPITRE III – D’une guerre à l’autre. L’engagement des femmes de l’Indochine à
l’Algérie............................................................................................................................. 299

I. Le retour de « celles qui ont fait l’Indo » : quelles perspectives ? ............................ 302

II. L’Algérie : nouvelle expérience de guerre au féminin ............................................. 338

CHAPITRE IV – Trois guerres vectrices de la féminisation de l’armée française ........... 423

I. L’armée française entre 1938 et 1962 : la fin du monopole masculin de la guerre .... 424

II. La féminisation inachevée d’un bastion masculin .................................................... 464

CONCLUSION...................................................................................................................... 531
ANNEXES............................................................................................................................ 539
SOURCES ............................................................................................................................ 613
BIBLIOGRAPHIE ................................................................................................................. 661
TABLE DES MATIERES ........................................................................................................ 725

9
ABREVIATIONS DES LIEUX DE RECHERCHE CITES

AN Archives Nationales (Site de Paris)
BDIC Bibliothèque de Documentations Internationale et Contemporaine
BMD Bibliothèque Marguerite Durand
CHETOM Centre d’Histoire et d’Études des Troupes d’Outre-Mer
ECPAD Établissement de Communication et de Production Audiovisuelle de la Défense
IHTP Institut d’Histoire du Temps Présent
INA Institut National de l’Audiovisuel
SHD Service Historique de la Défense

SIGLES ET ABREVIATIONS MILITAIRES

– Qui demandez-vous ? – Le QG des AFAT des FA. […]
[Devant la porte des toilettes des dames, il s’interroge]
– « LADIES »… Laboratoire de l’Armement et la Défense Interalliés…
Cary Grant dans Allez coucher ailleurs d’Howard Hawks (1949)

A
AA Armée de l’Air Affaires Algériennes
AEF Afrique Équatoriale Française
ADIR Association des Déportées et Internées de la Résistance
AFAT Arme / Auxiliaire / Armée Féminine de l’Armée de Terre1
AFFF Amicale des Forces Féminines Françaises
AFN Afrique Française du Nord
AMG Assistance Médicale Gratuite
ANAS Association Nationale des Assistantes Sociales
AOF Afrique Occidentale Française
ATS (Women’s) Auxiliary Territorial Service (Royaume-Uni)
ASFA Action Sociale des Forces Armées

B
BCRA Bureau Central de Renseignement et d’Action
BE Brevet Élémentaire
BM Bataillon Médical / Base militaire
BMC Bordel Militaire (ou Mobile 2) de Campagne
BRMC Bureau de Reclassement des Militaires de Carrière

1
Certains sigles comme AFAT sont en fait des acronymes. Ils se prononcent comme des noms communs
ordinaires et non en distinguant les lettres qui les composent.
2
Bernard Fall, Guerres d’Indochine, France 1946-54, Amérique 1957, Paris, J’ai Lu, p. 143 et Pierre Carles, Des
millions de soldats inconnus, La vie de tous les jours dans les armées de la IVe République, Paris, Lavauzelle,
1982 (1959), p. 99.

10
C
CA Corps d’Armée
CAA Centre Administratif de l’Air / Corps d’Armée d’Alger
CAC Corps d’Armée de Constantine
CAO Corps d’Armée d’Oran
CAFAEO Corps Auxiliaire Féminin d’Assistance en Extrême-Orient
Corps Auxiliaire des Forces Armées d’Extrême-Orient
Corps Administratif des Forces Armées en Extrême-Orient
Cadres Administratifs des Forces Armées d’Extrême-Orient1
CCFA Commandement en Chef des Forces en Algérie
CEF Corps Expéditionnaire Français
CEFI Corps Expéditionnaire Français en Italie
CEFEO Corps Expéditionnaire Français d’Extrême-Orient
CEMJA Centre d’Enseignement des Monitrices de la Jeunesse d’Algérie
CFJA Centres de Formation de la Jeunesse d’Algérie
CFF Corps Féminin de la Flotte2
CFT Corps Féminin des Transmissions
CFTEO Commandement des Forces Terrestres en Extrême-Orient
CFVF Corps Féminin des Volontaires Françaises (CVF plus fréquemment utilisé)
CHOLF Commission d’Histoire de l’Occupation et de la Libération de la France
CIPFI Centre d’Instruction du Personnel Féminin pour l’Indochine
CLAEO Corps de Liaison Administrative en Extrême-Orient3
CMLAEO Corps Militaire de Liaison Administrative en Extrême-Orient4
CNF Comité National Français
CR Compagnie de Ramassage
CRF Croix-Rouge Française
CRPFI Centre de Regroupement du Personnel Féminin pour l’Indochine
CSDN Conseil Supérieur de la Défense Nationale
CVF Corps des Volontaires Françaises (ou féminines)
CWAC Canadian Women’s Army Corps

D
DB Division Blindée
DBLE Demi-brigade de la Légion Étrangère
DCA Défense Contre les Aéronefs
DFL Division Française libre
DGG Direction Générale du Gouvernement
DGGA Délégation Générale du Gouvernement en Algérie
DI Division d’Infanterie
DIA Division d’Infanterie Algérienne
DIC Division d’Infanterie Coloniale
DIM Division d’Infanterie Marocaine
DMM Division Marocaine de Montagne
DPMAA Direction du Personnel Militaire de l’Armée de l’Air
DPMAT Direction du Personnel Militaire de l’Armée de Terre

1
Marc Le Maire, Le service de santé militaire dans la guerre d’Indochine, Paris, L’Harmattan, 1997, p. 76.
2
Albert Maloire, Femmes dans la guerre, Paris, Éditions Louvois, 1957, p. 195.
3
Équivaut à CMLAEO et/ou CAFAEO
4
Appellation équivalente du CLAEO

11
DPMM Direction du Personnel Militaire de la Marine

E
EIPMF École Interarmées du Personnel Militaire Féminin
EM État-major
EMI État-major Interarmées
EMIFT État-major Interarmées des Forces Terrestres
EMSI Équipe Médico-Sociale Itinérante
EPFAT École des Personnels Féminins de l’Armée de Terre
EVASAN Évacuation Sanitaire

F
FAFL Forces Aériennes Françaises Libres
FAEO Forces Armées d’Extrême-Orient
FEFEO Forces Expéditionnaires Françaises d’Extrême-Orient
FFA Forces Féminines de l’Air
FFAT Formations Féminines de l’Armée de Terre
FFF Forces Féminines Françaises
FFL Forces Françaises Libres
FNFL Forces Navales Françaises Libres
FTCV Forces Terrestres du Centre Viêt Nam
FTEO Forces Terrestres en Extrême-Orient
FTNV Forces Terrestres du Nord Viêt Nam

G
GCM Groupe Chirurgical Mobile
GMC General Motor and Co (Camions…) / Groupe Mobile Chirurgical
GMMTA Groupement des Moyens Militaires de Transport Aérien
GPRF Gouvernement Provisoire de la République française

I
IPSA Infirmière Parachutiste / Pilote Secouriste de l’Air

J
JMO Journal de Marche et d’Opérations

L
LCS Landing Craft Support
LCT Landing Craft Transport
LS Liberty Ship
LST Landing Ship Transport

P
PC Poste de Commandement
PF Personnel Féminin
PFAA Personnel Féminin de l’Armée de l’Air
PFAM Personnel Féminin de l’Armée de Mer
PFAT Personnel Féminin de l’Armée de Terre
PFFAAT Personnel Féminin des Formations Auxiliaires de l’Armée de Terre
PFM Personnel Féminin de la Marine

12
PFT Personnel Féminin des Transmissions
PMFAA Personnel Militaire Féminin de l’Armée de l’Air
PMFA Personnel Militaire Féminin de l’Air / de l’Armée 1 / des Affaires Algériennes2
PMFAT Personnel Militaire Féminin de l’Armée de Terre
PFSO Personnel Féminin Sous-officier
PMFSSA Personnel Militaire Féminin du Service de Santé des Armées

R
RA Région Aérienne
RAF Royal Air Force
RBFM Régiment Blindé de Fusiliers Marins
RC 5 Route Coloniale n° 5
RCCC Régiment Colonial de Chasseurs de Chars
RI Régiment d’Infanterie
RIC Régiment d’Infanterie Coloniale
RICM Régiment d’Infanterie Coloniale du Maroc
RM Région Militaire
RMT Régiment de Marche du Tchad
RTM Régiment de Tirailleurs Marocains
RTS Régiment de Tirailleurs Sénégalais

S
SANA Section Automobile Nord-Africaine
SAS Section Administrative spécialisée
SAU Section Administrative Urbaine
SCA Service (ou Section) Cinématographique des Armées
SEFAT Secrétariat d’État aux Forces Armée Terre
SFA Service Féminin de l’Armée 3
SFFAT Service des Formations Féminines de l’Armée de Terre
SFF Service / Section Féminin(e) de la Flotte
SFJA Service de Formation de la Jeunesse Algérienne
SIRPA Service d’Information et de Relations Publiques des Armées
SPMFAA Spécialistes des Personnels Militaires Féminins de l’Armée de l’Air
SOE Special Operations Executive
SOFAT Sous-officier Féminin de l’Armée de Terre
SPA Section Photographique des Armées
SPFAT Service / Spécialistes du Personnel Féminin de l’Armée de Terre
SSA Service de Santé des Armées
SSA(F) Sections Sanitaires Automobiles (Françaises)
SSBM Société de Secours aux Blessés Militaires
STO Service du Travail Obligatoire

T
TED Tableau d’Effectifs et de Dotations
TFEO Troupes Françaises d’Extrême-Orient

1
Appellation beaucoup plus rare.
2
Ainsi mentionné dans plusieurs documents de la sous-série 1H du SHD relative à l’Algérie..
3
Jacques Sarraz-Bournet, Contribution à l’étude de la psychopathologie dans le personnel féminin de l’armée,
Paris, Imprimerie R. Foulon, 1953, p. 62.

13
TOE Théâtre des Opérations Extérieures

U
UA Unité Administrative

V
VMF Volontariat Militaire Féminin
VF Volontaire Française / Féminine

W
WAAC Women’s Auxiliary Army Corps
WAAF Women’s Auxiliary Air Force
WAC Women’s Auxiliary Corps
WACS Women’s Army Corps Service
WAVES Women Appointed for Voluntary Emergency Service
WRAC Women’s Royal Army Corps
WRNS Women’s Royal Navy Service
WRS Women’s Royal Service1

1
Jacques Sarraz-Bournet, Contribution à l’étude … op. cit., p. 24

14
INTRODUCTION

« Jamais la femme ne sera l’égale de l'homme dans ce métier, quoi qu'elle fasse. […]
La femme soldat est un être hybride et asexué ». Partant de ce postulat défendu par un
quartier-maître en 19571, étudier l’histoire du processus de féminisation de l’armée française
par le prisme des guerres entre 1938 et 1962 soulève plusieurs interrogations connexes. Il
s’agit alors de démontrer que ce sont les guerres qui ont entraîné la féminisation de l’armée.
L’intérêt d’un tel sujet s’inscrit dans une histoire et une historiographie plus larges.
Comprendre comment et pourquoi l’armée française s’est féminisée à partir de la Seconde
Guerre mondiale implique de tenir compte d’une autre histoire : celle des relations entre
l’armée et les femmes dans son acception la plus exhaustive. Au terme de ce premier point se
pose la question de la légitimité du sujet. Les femmes militaires sont-elles un sujet d’histoire ?
En envisageant d’y répondre à l’aide du genre comme « catégorie utile d’analyse
historique »2, il apparaît clairement que deux nouveaux angles d’approche se dégagent : celui
des interférences entre le genre, les guerres et l’histoire militaire d’une part, et celui de la
pluridisciplinarité d’autre part. Enfin, après avoir répondu à ces différentes problématiques, la
présentation des sources révèlera qu’il s’agit incontestablement d’un sujet d’histoire.

I. Histoire et historiographie des femmes dans l’armée

Bien que le lien entre les femmes et les forces armées soit prégnant depuis des siècles,
il n’en est pas moins complexe et jalonné de réflexions, de mythes et d’interrogations sur la
légitimité d’une telle relation. Si la féminisation de l’armée apparaît comme un sujet attractif,
sa pertinence est loin d’être évidente.

1. Femmes et forces armées : histoire d’une relation chaotique
La présence des femmes au front n’est pas une nouveauté mais les relations qu’elles
entretiennent avec les forces armées, la violence et le combat, ne sont pas pour autant

1
Grade de la marine nationale équivalent à caporal (quartier-maître 2e classe) ou caporal-chef (quartier-maître 1e
classe). Q. M. Wattel, Cherbourg, « En juin, M. Q. M. Wattel, de Cherbourg faisait paraître une réponse »,
Bellone, n° 43, juillet-août 1957, p. 30.
2
Expression empruntée au titre de l’article de Joan W. Scott, « Le genre : une catégorie utile d’analyse
historique », Les Cahiers du GRIF. « Le genre de l’Histoire », n° 37-38, 1988, p. 139 qui reprend en grande
partie celui-ci : « Gender. A useful category of historical analysis », The American Historical Review, n° 5,
décembre 1986, p. 1053-1075.

15
constantes. Dans ces domaines traditionnellement et « naturellement » réservés aux hommes,
les femmes sont l’objet, depuis longtemps déjà, de critiques, d’analyses et parfois de légendes.
Pour comprendre l’herméticité du bastion masculin de l’armée, il faut parfois remonter à des
temps anciens pendant lesquels des femmes se sont battues comme les hommes, les armes à la
main. Loin d’être glorifiées, ces combattantes ont généré de nombreux mythes, faisant d’elles
des femmes hors norme, contre nature, virilisées et avilissantes pour la « nature féminine » si
précieuse aux yeux des hommes pour l’organisation de la société. En sortant des sentiers
balisés du genre, elles ont prétendu – comme les hommes – être les défenderesses de la patrie.
L’héritage du passé occupe ainsi une place très importante dans l’analyse de la féminisation
de l’armée, particulièrement lente et tardive en France. Des amazones de l’antiquité aux
cantinières de l’époque contemporaine, les femmes actrices de la guerre ont alimenté des
discours basés, pour la plupart, sur de solides valeurs de genre visant à déconstruire l’image
des femmes au front.
Déjà dans la Grèce antique, la distribution des rôles sexués repose sur une normalité
qui associe les femmes au plaisir des hommes, au foyer et à la pérennité de la cité en
produisant des « fils qui ressemblent à leurs pères »1 . En retrait de la vie politique et de la
guerre, les Grecques ne doivent pas faire parler d’elles. Dans cette logique, parce qu’elles ne
sont pas grecques, les amazones2 sont avant tout des « barbares » incarnant l’antonymie des
femmes grecques, et elles font parler d’elles. Dans l’Iliade3, Homère les qualifie d’« anti-
homme ». Pour Aristote, elles sont même « tueuses d’hommes4 ». Se comportant en hommes,
elles vivent entre elles et sans eux : « l’amazone, la vraie, n’a pas de mari »5. Barbares, anti-
hommes, tueuses d’hommes, célibataires, guerrières, elles incarnent toutes les transgressions
des lois du genre. Le terme d’« amazones » est repris dans tous les travaux dédiés aux femmes

1
Jeannie Carlier-Détienne, « Les amazones font la guerre et l’amour », L’Ethnographie, LXXXVI, n° 1-2, 1980,
p. 12.
2
L’étymologie du mot est aujourd’hui contestée, mais toujours mentionnée, a-mazos, sans sein : Joël Schmidt,
Dictionnaire de la mythologie grecque et romaine Paris, Larousse, 1993, p. 22. Elle repose en partie sur des
témoignages ou des études décrivant ces guerrières qui se seraient mutilé la poitrine pour gagner en puissance et
en technique dans le maniement de l’arc ou de la lance : par exemple Diodore de Sicile (1er siècle av. J-C.), dans
plusieurs tomes de sa Bibliothèque historique ou encore Boccace dans sa Théséide en 1340, dans laquelle il
relate les guerres opposant Thésée aux amazones. En 1494, Christophe Colomb affirme avoir rencontré des
amazones vivant séparées des hommes, peuplade de femmes guerrières à la poitrine mutilée qui aurait donné son
nom au fleuve Amazone : Christine Bard et Sandra Boehringer, « Amazones », Dictionnaire des cultures gays et
lesbiennes, dir. Didier Eribon, Paris, Larousse, 2003, p. 28. Hélène d’Almeida-Topor souligne qu’il s’agit en fait
d’Indiens aux cheveux longs que les Espagnols auraient pris pour une « communauté de femmes guerrières » :
Les Amazones, une armée de femmes dans l’Afrique précoloniale, Paris, Rochevigne, 1984, p. 13.
3
Rédigée entre le IXe et le VIIIe siècle av. J.-C.
4
Cité par Christine Bard et Sandra Boehringer, « Amazones », Dictionnaire des cultures… op. cit., p. 28.
5
Jeannie Carlier-Détienne, « Les amazones font la guerre et l’amour », op. cit., p. 12.

16
en armes, la plus célèbre d’entre elles étant Jeanne d’Arc 1. Éliane Viennot a récemment
démontré que les guerres de religion ont fait « du mot ‘amazone’ un terme générique
désignant les femmes engagées dans des actions militaires d’éclat »2. C’est pourquoi toutes
celles qui prennent les armes pendant la Révolution ou la Commune sont elles aussi qualifiées
d’amazones3. Au XIXe siècle, ce sont les amazones du Dahomey4 qui investissent le devant
de la scène guerrière. De telles guerrières peuvent rapidement devenir des héroïnes – ou des
saintes comme Jeanne d’Arc – mais rompent avec les attributs traditionnels de la nature
féminine 5. Dans sa définition des amazones, Pierre Larousse précise ainsi qu’il s’agit par
analogie de « femmes hardies aux habitudes viriles »6, citant lui aussi Jeanne d’Arc en
exemple.
Finalement, ce qu’il faut retenir des amazones, c’est non seulement le caractère
singulier de ces femmes en armes qui combattent comme des hommes et souvent contre eux,
mais aussi l’évolution de cette appellation au cours des siècles. D’une figure plus ou moins
mythique dont le courage et la vertu militaire ne sont jamais contestés, l’amazone devient peu
à peu synonyme de transgression et de perversion, plus proche de l’hommasse ou de la virago
que de la « femme d’un courage mâle et guerrier »7. Il faut noter que dans les deux
définitions, le courage reste une vertu exclusivement masculine : femme d’un courage mâle

1
Sylvie Marchenoir, « Un archétype de l’amazone dans le théâtre classique allemand : Jeanne d’Arc dans La
Pucelle d’Orléans de Schiller », Réalité et représentations des Amazones, dir. Guyonne Leduc, Paris,
L'Harmattan, 2008, p. 213-224, Cécile Voisset-Veysseyre, Des amazones et des femmes, Paris, L'Harmattan,
2010, p. 66 et 109-111, Nicole Pellegrin, « Comment habiller Jeanne d'Arc ? Le travestissement féminin guerrier
et quelques artistes anglais(es) et français(es) du premier XIXe siècle », Travestissement féminin et liberté(s),
dir. Guyonne Leduc, Paris, L'Harmattan, 2006, p. 353-354 et, « Le genre et l'habit. Figures du transvestisme
féminin sous l'Ancien Régime », Clio Histoire, Femmes et Sociétés, « Femmes travesties : un ‘mauvais’ genre »,
n° 10, 1999, p. 34.
2
Éliane Viennot, « Les amazones dans le débat sur la participation des femmes au pouvoir à la Renaissance »,
Réalité et représentations des Amazones, op. cit., p. 114.
3
Voir sur ce sujet : Dominique Godineau, Citoyennes tricoteuses : les femmes du peuple à Paris pendant la
Révolution Française, Paris, Perrin, 2004 (1988), 416 p. et « De la guerrière à la citoyenne : porter les armes
pendant l’Ancien Régime et la Révolution Française », Clio Histoire, Femmes et Sociétés, « Armées », n° 20,
2004, p. 43-69. Au XIXe siècle, le terme s’étend à l’équitation et désigne la monte à cheval féminine, les deux
jambes du même côté. Il semble donc que ce soit la simple transgression féminine d’une appropriation de
l’équitation qui leur ait valu cette appellation puisque les amazones montaient en fait à califourchon. Les femmes
choisissant donc de monter comme des amazones et donc comme des hommes, sont assimilées à des féministes,
« ce qui était rarement un compliment » comme le souligne Gabrielle Houbre, « L'âge des amazones »,
L'éducation des jeunes filles au temps de George Sand, dir. Michèle Hecquet, Arras, Artois Presses Université,
1998, p. 98.
4
Ancien nom du Bénin.
5
Hélène d’Almeida-Topor, Les Amazones… op. cit., p. 13.
6
Pierre Larousse, Grand dictionnaire universel du XIXe siècle, Tome 1, Paris, Larousse, 1867-1890, p. 249.
7
Marina Yaguello, Le sexe des mots, Paris, Belfond, 1989, p. 26.

17
ou « femme forte ou courageuse comme un homme »1, traduction du terme latin de virago.
Tour à tour belliqueuses et transgressives, les amazones incarnent au fil des siècles toutes les
femmes dont la « nature » est bafouée ou la perversion avérée : guerrières certes, mais aussi
féministes, lesbiennes ou encore prostituées et, par extension, toutes les femmes adoptant des
codes sociaux masculins.
Pourtant, malgré le poids du passé ou des traditions, certaines femmes intègrent les
troupes françaises au moins jusqu’à la Révolution : cantinières, vivandières ou combattantes
souvent travesties. En 1793, la Convention, lasse des désordres occasionnés par les femmes
qui perturberaient les troupes masculines, ordonne de « congédier des armées les femmes
inutiles »2. Seules les cantinières y sont maintenues. Elles sont responsables du ravitaillement
et de la gestion du quotidien (repas, hygiène, lessive, soins médicaux…etc.). En principe
tenues à l’écart du champ de bataille, elles n’en sont pas moins exposées au danger, parfois au
péril de leur vie3. Comme le rappelle Pierre Larousse dans sa définition de « cantinière », les
règles de leur admission au sein des troupes sont très restrictives : elles doivent être « unies et
en légitime mariage à un sous-officier ou à un simple soldat du corps ». Et si elles sont
veuves, elles ne peuvent être enrôlées « que dans des circonstances exceptionnelles »4. On
sent poindre ici les craintes liées à la présence parmi les hommes de femmes célibataires,
sous-entendues libres de toute contrainte conjugale et morale. Il achève son propos par une
définition de l’identité sexuée de la cantinière qui en dit long sur les conséquences de
l’immersion des femmes dans une sphère qui n’est pas la leur : « En général, la cantinière
professe le plus profond dédain pour toutes les personnes de son sexe ; pour elle, ce sont des
femmelettes ; elle appartient à un sexe intermédiaire, à quelque chose d’androgyne, beaucoup
plus proche du sexe fort que du sexe faible »5. Il va même plus loin en expliquant que la
cantinière dénigre sa fonction maternelle, particulièrement quand elle a une fille qui
« l’humilie » alors qu’un garçon « fait ses délices ». Laissant finalement croire que la
cantinière serait quasiment un homme dans un corps de femme, il affirme que « quand on lui

1
Alain Rey dir., Dictionnaire historique de la langue française, Paris, Dictionnaires Le Robert, 1998 (1992),
p. 4083 (tome 3).
2
Procès-verbal de la Convention Nationale, Paris, Imprimerie Nationale, 1793, tome 10, p. 128. Décret du 30
avril 1793. Jusqu’au XIXe siècle, on parle encore de vivandières pour désigner les femmes chargées de
l’approvisionnement des troupes. Mais leurs tâches se diversifiant peu à peu, c’est finalement celui de
« cantinières » – apparu en 1792 qui est définitivement adopté : Alain Rey dir., Dictionnaire historique… op.
cit., p. 610.
3
Odile Roynette, Les mots des soldats, Paris, Belin, 2004, p. 58.
4
En italique dans le texte. Pierre Larousse, op. cit., tome 3, Paris, Larousse, 1867-1890, p. 290.
5
(Et citation suivante) Ibid.

18
demande combien elle a d’enfants […], elle répond fièrement, en frisant la moustache 1 qu’elle
enrage de ne pas avoir : ‘demandez à mon mari, je ne m’occupe pas de ces choses-là’». La
seule raison qui semble justifier cet engagement féminin est celle d’une transgression
identitaire évidente. Plus de soixante ans séparent la définition de Pierre Larousse de celle du
quartier-maître Wattel, mais leurs conclusions sont les mêmes : les femmes dans l’armée
n’ont pas d’identité propre : elles sont intermédiaires, androgynes, hybrides et asexuées.
Malgré cette transgression fréquemment dénoncée, les femmes sont parfois
récompensées2. Mais ces rares hommages s’inscrivent dans une contradiction contextuelle, au
moment même où la généralisation de la conscription au XIXe siècle amorce un retrait
définitif des femmes de la sphère combattante. Comme le rappelle Luc Capdevila, la
formation des états-nations et des armées de conscription, « passant par la généralisation
d’une identité masculine fondée sur l’archétype du citoyen-soldat, a provoqué un mouvement
systématique d’exclusion radicale des femmes de la caserne » 3. Gil Mihaely quant à lui,
associe l’effacement progressif des cantinières à un processus de « virilisation de l’armée
française »4. La législation de la conscription rejoint donc les lois de la nature qui attribuent
aux hommes l’art de la guerre et aux femmes la sauvegarde du foyer.
Doublée d’une formation militaire dans un espace clos – la caserne –, la conscription
exclut par son principe même toute tentative de féminisation de l’armée. La non-mixité est

1
Sur la moustache comme élément constitutif de l’identité militaire masculine, voir Gil Mihaely, « Pékins et
vieilles moustaches : masculinité bourgeoise, masculinité militaire », Dissemblances : jeux et enjeux du genre,
dir. Agathe Gestin, Rose-Marie Lagrave, Éléonore Lépinard et Geneviève Pruvost, Paris, L'Harmattan, 2002, p.
101-116 et L'émergence du modèle militaro-viril. Pratiques et représentations masculines en France au XIXe
siècle, Thèse de doctorat d’histoire sous la direction de Christophe Prochasson, EHESS, Paris, 2004, p. 395-397.
2
Pierre Larousse, op. cit., tome 3, Paris, Larousse, 1867-1890, p. 290. La Constitution du 13 décembre 1799 ne
prévoit pas de récompenser des femmes à titre militaire. C’est la création de la Légion d’Honneur le 19 mai 1802
qui permet par la suite d’honorer les femmes pour services rendus à la nation. L’article 1 er de la Loi portant
création d'une légion d'honneur est ainsi formulé : « en exécution de l'article 87 de la Constitution, concernant les
récompenses militaires, et pour récompenser aussi les services et les vertus civiles, il sera formé une légion
d'honneur ». L’article ne mentionnant pas explicitement les femmes, il ne les exclut donc pas de cette
récompense. « Article 87 – Il sera décerné des récompenses nationales aux guerriers qui auront rendu des
services éclatants en combattant pour la République » : « Constitution du 13 décembre 1799 », Conseil
Constitutionnel, consulté le 18 mars 2010,
http://www.conseil-constitutionnel.fr/conseil-constitutionnel/francais/la-constitution/les-constitutions-de-la-
france/constitution-du-22-frimaire-an-viii.5087.html et « Loi portant création d'une légion d'honneur du 29
Floréal an X (19 mai 1802) (Extraits) », Légion d'Honneur, consulté le 18 mars 2010,
http://www.legiondhonneur.fr/shared/fr/ordresdecorations/lhlegislation.html
3
Luc Capdevila, « armée (Femmes dans l’) », Les mots de l'Histoire des femmes, op. cit., p. 9-10
4
Gil Mihaely, « L'effacement de la cantinière ou la virilisation de l'armée française au XIXe siècle », Revue
d'Histoire du 19e siècle, « Pour une histoire culturelle de la guerre », n° 30, 2005, p. 21. Voir également Thomas
Cardoza, « Exceeding the needs of the service : the french army and the suppression of female auxiliaries, 1871-
1906 », War and Society, n° 1, mai 2002 (volume 20), p.1-22.

19
alors un élément constitutif de l’identité virile des hommes 1. C’est également sur cette
répartition des rôles sociaux que se base l’éducation des enfants : le père incarnant le courage
militaire (sphère publique), la mère incarne quant à elle le foyer (sphère privée) et assure – en
restant à sa place – le repos du guerrier et la pérennité de la nation.
L’« âge d’or des casernes »2 entre 1870 et 1914 se met en place dans un contexte de
revanche après la défaite française. Doublée d’une concurrence entre les puissances militaires
française et allemande, la saignée démographique causée par la guerre réaffirme la répartition
des rôles. Pour relancer la natalité et potentiellement augmenter les effectifs militaires à venir,
la maternité et les familles nombreuses sont encensées par les anti-malthusiens3. Plus que
jamais, il revient aux hommes de former les futurs soldats, et aux femmes de leur assurer une
descendance – masculine de préférence – qui passera à son tour sous les drapeaux. Ainsi, la
caserne se mue en école du patriotisme en plus de celle de la virilité 4. Odile Roynette parle de
« refuge des valeurs viriles5 » et Michel Auvray met en avant l’exaltation des valeurs
masculines via une série de « rites et de mythes virils », tout en démontrant comment la
conscription est un « rite de passage du monde de l’enfance dominé par des valeurs féminines
à l’univers de l’homme adulte »6. De telle sorte que la caserne incarne un espace – au sens
propre – de rupture avec les codes de l’enfance et les femmes7.

1
Voir Michel Bozon, Les conscrits, Paris, Berger-Levrault, 1981, 155 p.
2
Expression fréquemment employée dans les ouvrages consacrés à ce sujet.
3
Tels Jacques Bertillon qui fonde en 1896 l’Alliance nationale pour l’accroissement de la population française et
qui défend l’idée d’une subvention de l’État en faveur des familles nombreuses dans « De la dépopulation de la
France et des remèdes à y apporter », Journal de la Société de statistique de Paris, Paris, 1896, p. 27-28.
4
Vincent Veschambre, « L’armée française, un bastion masculin en mutation », Le genre des territoires, dir.
Christine Bard, Angers, Presses Universitaires d’Angers, 2004, p. 121.
5
Odile Roynette, « Bons pour le service ». L’expérience de la caserne en France à la fin du XIXe siècle, Paris,
Belin, 2000, p. 81. Enfin, la construction de l’identité masculine guerrière passe aussi par le langage. Les mots
des soldats, pour reprendre l’expression d’Odile Roynette, sont imprégnés de grossièreté ou d’expressions
fortement connotées sexuellement dans lesquelles les femmes sont systématiquement associées à des situations
négatives ou dégradantes, comme « la fille d’artilleur » qui désigne une femme avec une forte poitrine. Elle
serait ainsi dotée car son père artilleur aurait glissé dans son corsage deux boulets. « Coucher avec la femme
plate » renvoie aux brimades infligées aux élèves de première année à St-Cyr qui sont contraints de dormir sur
une planche, ou encore la « femme du capitaine », qui évoque le fantasme des soldats rêvant de passer une nuit
avec l’épouse de leur capitaine. Quant on sait qu’aujourd’hui, cette expression renvoie à « poupée gonflable »,
on en saisit mieux la péjoration : Jean-Marie Cassagne, Le grand dictionnaire de l’argot militaire, Paris, Éditions
LBM, 2007, p. 26 et 202.
6
Michel Auvray, L’âge des casernes, histoire et mythes du service militaire, La Tour d’Aigues, l’Aube, 1998,
p. 164.
7
Voir sur ce sujet : Sabina Loriga, « L'épreuve militaire », Histoire des jeunes en Occident, tome 2 : l'époque
contemporaine, dir. Giovanni Levi et Jean-Claude Schmitt, Paris, Seuil, 1996, p. 19-50.

20
La loi du recrutement de juillet 1872 instaure la conscription universelle 1. Mais
comme le droit de vote, il s’agit d’un universalisme masculin. Cette association entre
citoyenneté politique et devoir militaire en dit long sur la négation des femmes dans les
sphères de pouvoir 2.
Enfin, le principal reproche fait aux femmes vivant ou travaillant dans le milieu
militaire a trait à leur moralité et leur comportement sexuel 3. Avec la conscription et
l’exaltation du citoyen-soldat, on comprend mieux comment l’image de la cantinière
vertueuse est peu à peu remplacée dans l’imaginaire collectif par celle de la prostituée. La
suppression des cantinières en 1914 achève ce processus de virilisation et de
(re)masculinisation absolue de l’armée 4.
Pendant la Première Guerre mondiale, c’est l’infirmière qui symbolise la femme au
front, malgré une autre mobilisation économique féminine considérable à l’arrière. Comme le
démontre Françoise Thébaud, bien que les femmes soient au cœur de la guerre en incarnant
les « figures essentielles de ‘l’autre front’ », leur mobilisation dans les usines, par exemple, a
souvent provoqué une crainte de leur masculinisation. Elle ajoute que les expressions « enfiler
des obus comme des perles » ou le diminutif « munitionnettes » rassurent sur « l’immuabilité
de la frontière entre les sexes »5. Et elle rappelle que « deuxième front » ou « combattantes de
l’arrière » sont, au contraire, virilisées par les féministes dans le but de briser les barrières du
monopole masculin de l’expérience guerrière.
Si pendant la guerre l’infirmière est glorifiée, c’est la veuve qui incarne le mieux les
valeurs féminines pendant l’entre-deux-guerres : « la veuve idéale est une sacrifiée du
souvenir, une héroïne de la fidélité par-delà la mort, fidélité qui s’exprime par le non-
remariage et une éducation des enfants »6. Loin d’être émancipatrice 7, la Grande Guerre a

1
C’est la fin de la règle du « tirage au sort » qui entraîne une augmentation du nombre d’hommes sous les
drapeaux et crée une unité nationale, par-delà les origines géographiques et sociales. En effet, cette règle
permettait aux plus riches de se faire remplacer. Désormais, tout individu de sexe masculin se doit de passer par
la caserne en vue de venir grossir les rangs de l’armée revancharde.
2
Vincent Veschambre, « L’armée française… », op. cit., p. 122. C’est d’ailleurs ce que stipulait l’article 1er de la
loi Jourdan-Delbrel faisant de la nationalité française et de la conscription deux éléments constitutifs de l’identité
du Français : « Tout Français est soldat et se doit à la défense de la patrie ».
3
Gil Mihaely, « L'effacement de la cantinière… », op. cit.
4
Odile Roynette, Les mots des soldats, op. cit., p. 58.
5
Françoise Thébaud, « Femme et genre dans la guerre », Encyclopédie de la Grande Guerre 1914-1918, dir.
Jean-Jacques Becker et Stéphane Audoin-Rouzeau, Paris, Bayard, 2004, p. 613 et 617.
6
Françoise Thébaud, « La guerre et le deuil chez les femmes françaises », Guerre et culture 1914-1918, dir. Jay
M. Winter, Jean-Jacques Becker, Gerd Krumeich, Annette Becker, Stéphane Audoin-Rouzeau, Paris, Armand
Colin, 1994, p. 107.
7
Sur ce sujet, voir Françoise Thébaud., La femme au temps de la guerre de 14, op. cit., Gail Braybon, Evidence,
history and the Great War : historians and the Impact of 1914-18, Oxford New York, Berghahn books, 2003,

21
certes mobilisé les femmes pour pallier une carence évidente en main d’œuvre masculine –
prouvant ainsi que les femmes sont tout autant capables que les hommes – mais elle a
également entraîné leur démobilisation massive 1 dès 1918. C’est finalement l’image de la
garçonne2 aux cheveux courts, largement répandue dans les années 1920, qui contribue au
mythe de la guerre émancipatrice 3. Tandis que la Grande-Bretagne accorde le droit de vote
aux femmes, la France les renvoie dans leurs foyers. Et pendant qu’elle honore ses morts et
ses héros, et que se constituent les premières associations d’anciens combattants, le débat
autour de la mobilisation des femmes revient sur le devant de la scène féministe. Ayant
provisoirement mis de côté leurs revendications pour l’obtention du droit de vote au profit de
l’Union Sacrée en 1914, les féministes reprennent leur combat pour l’égalité civique. Et pour
certaines d’entre elles, elle s’accompagne d’une égalité des devoirs en temps de guerre.
Pendant près de vingt ans, la question de l’engagement militaire des femmes alimente les
débats, ouvrant la voie à la loi Paul-Boncour élaborée en 1927 et votée en 1938. Cette année-
là marque donc l’acte de naissance de la féminisation de l’armée française.

248 p., Deborah Thom, Nice girls and rude girls : women workers in World War I, New York Londres, I.B.
Tauris, 1998, 224 p.
1
« L'idée que la Grande Guerre a bouleversé les rapports de sexe et émancipé les femmes bien plus que des
années ou même des siècles de combats antérieurs est très répandue pendant et au lendemain du conflit. C'est un
lieu commun de la littérature et du discours politique, que la rupture soit saluée ou dénoncée, mesurée avec
rigueur ou amplifiée jusqu'aux fantasmes. Puis les mémoires, façonnées par la commémoration et la présence des
anciens combattants, ne retiennent que les noms des héros de la guerre ou ceux des champs de bataille.
Symboliquement, dans toute l'Europe, la statuaire des monuments aux morts – quelques 30 000 en France –
remet chaque sexe à sa place. Des femmes, il n'est question que par allégories : la Victoire, la veuve éplorée,
exceptionnellement la mère maudissant la guerre. Reste toutefois le parfum sulfureux de la garçonne, cette
nouvelle femme aux mœurs et à l'allure viriles, que l'historiographie et les manuels scolaires transmettent sans
trop y regarder de près. Victor Margueritte, son auteur, croyait écrire en 1922 ‘une fable vertueuse’ ; il connut,
dans le conformisme de la paix bleu horizon, un succès de scandale – un million d'exemplaires vendus – et la
radiation de l'ordre de la Légion d'honneur. Traduit en douze langues, son roman fit le tour de l'Europe » :
Françoise Thébaud, « La Grande Guerre, le triomphe de la division sexuelle », Histoire des Femmes en
Occident, tome 5 : le XXe siècle, dir. Françoise Thébaud, Paris, Perrin, 2002 (1992), p. 85-86.
2
Victor Margueritte, La garçonne, Paris, Flammarion, 1922, 311 p. Voir sur ce sujet Catherine Valenti,
« Garçonne », Dictionnaire de la Grande Guerre, dir. Jean-Yves Le Naour, Paris, Larousse, 2008, p. 231,
Christine Bard, Les garçonnes. Modes et fantasmes des années folles, Paris, Flammarion, 1998, 159 p, Anne-
Marie Sohn, « La Garçonne face à l'opinion publique. Type littéraire ou type social des années 20 ? », Le
Mouvement social, n° 80, juillet-septembre 1972, p. 3-28.
3
Françoise Thébaud, « Femme et genre dans la guerre », op. cit., p. 614.

22
2. La féminisation de l’armée française : historiographie et état de la question
Trois thèmes de recherche sont logiquement privilégiés ici1 : l’histoire des femmes et
du genre, celle de l’armée, mais aussi les travaux portant sur les différents conflits du XXe
siècle.
L’objectif n’est pas de répertorier tous les travaux d’histoire des femmes et du genre.
Depuis une quarantaine d’années, elles ont suscité de nombreuses recherches et ouvert des
brèches considérables sur des pans entiers de l’histoire où les femmes étaient occultées,
absentes ou incluses dans une globalité dominée par les hommes. « La publication en 1991-
1992 des cinq volumes de l’Histoire des femmes en Occident2 constituait un manifeste
historiographique, qui présentait les résultats des recherches des vingt années précédentes et
souhaitait en montrer la richesse »3. L’histoire des femmes s’installe donc dans le paysage
historiographique français mais non sans difficulté :
Malgré des réticences et des incompréhensions,
l’histoire des femmes s’est peu à peu imposée dans le
champ historiographique depuis que des pionnières ont
pointé, voici plus de trois décennies, la part d’ombre
contenue dans la plupart des travaux de notre discipline.
Les historiens avaient jusqu’alors été peu attentifs au fait
que l’humanité était composée de femmes autant que
d’hommes4.

Plusieurs institutions ou revues de référence se sont intéressées très tardivement
d’ailleurs à cette question5, certains universitaires ou comités éditoriaux étant encore, à
l’heure actuelle, sceptiques voire réticents à cette problématique.

1
Cette synthèse reprend en partie celle de mon DEA soutenu en 2005 : Quand les femmes deviennent soldats. À
l'origine de nouveaux rapports de genre dans l'armée française (1938-1976), sous la direction de Gabrielle
Houbre, Paris Diderot - Paris 7, 2005, p. 14-24.
2
Michelle Perrot et Georges Duby (dir.), Histoire des femmes en Occident, op. cit.
3
Françoise Thébaud, « Dix ans plus tard », Histoire des Femmes en Occident, op. cit., p. 33.
4
Raphaëlle Branche et Danièle Voldman, « Pour une histoire des genres », Vingtième Siècle, « Histoire des
femmes, histoire des genres », n° 75, juillet-septembre 2002, p. 3.
5
À titre d’exemple, la revue Vingtième siècle, fondée en 1984, a attendu presque vingt ans pour consacrer un
numéro spécial à l’histoire des femmes et du genre dirigé par Raphaëlle Branche et Danièle Voldman dir.,
« Histoire des femmes, histoire du genre », op. cit. En 2000, Guerres mondiales et conflits contemporains qui
existe depuis plus de quarante ans, a publié son premier numéro traitant exclusivement des femmes : « Les
femmes et la guerre », n°18, juin 2000, Paris, PUF, 2000, 166 p. La Bibliothèque Nationale de France n’a publié
qu’en 2004 sous la direction d’Annick Tillier son Guide des sources pour l’histoire des femmes, Paris, BNF,
2004, 203 p. Quant à la revue Historiens et Géographes, ce n’est qu’en 2006 (n° 392, 393 et 394) qu’elle s’est
penchée sur cette question avec, pour l’époque contemporaine, les contributions suivantes : Anne-Claire
Rebreyend, « Genre et histoire des sexualités au XXe siècle », p. 93-100, Luc Capdevila, Fabrice Virgili, Danièle
Voldman et François Rouquet, « Le genre à l'épreuve des guerres (France 1914-1945) », p. 157-166 et Anne-
Marie Sohn et Association Mnémosyne coord., « Histoire des femmes », p. 81-177.

23
De cette histoire des femmes est née celle du genre qui met l’accent sur la construction
sociale des sexes et sur les rapports entre hommes et femmes. Insufflées par les women’s et
gender studies anglophones, elles se sont implantées en France entre les années 1970 et 1990.
Plus récemment encore, ces deux courants ont donné lieu à des travaux traitant de l’identité
masculine et des masculinités. Ces champs de recherche sont au cœur de ce travail qui traite
du genre dans l’armée, bastion masculin par excellence, école de la virilité qui s’est féminisée
pour devenir tant bien que mal une institution mixte où le genre est souvent mis à rude
épreuve.
La relative jeunesse de ces courants a pour conséquence de les rendre extrêmement
dynamiques, de nombreux sujets restant encore peu ou pas explorés. C’est le cas de l’histoire
des femmes en milieu masculin. Ces dernières années, les sociologues1 ont largement traité le
sujet qui a d’ailleurs donné lieu à un colloque en 20052.
Si la féminisation de l’armée a encouragé de nombreuses réflexions, très peu d’études
lui sont exclusivement consacrées 3. Fondamentales pour ce travail, elles sont à l’origine de sa
problématique mais les sujets qu’elles abordent sont un peu différents : histoire des femmes
militaires « des origines à nos jours », évolution de leurs statuts, féminisation des armées en

1
Des sociologues ont ainsi mis en évidence ces rapports dans le monde du travail et de nombreux historiens ont
envisagé la question dans des contextes et des sphères où l’exaltation du masculin est à son paroxysme : la
guerre, la politique, le savoir, la cité, le pouvoir…etc. Geneviève Pruvost a par ailleurs livré dans l’un de ces
derniers ouvrages une étude socio-historique des policières : De la "sergote" à la femme flic, une autre histoire
de l'institution policière (1935-2005), Paris, La Découverte, 2008, 309 p.
2
« L’inversion du genre – quand les métiers masculins se conjuguent au féminin…et réciproquement », colloque
organisé par l’Atelier de recherche sociologique de l’université de Bretagne Occidentale, 18, 19 et 20 mai 2005,
dont les actes ont été publiés : Danièle Kergoat, Yvonne Guichard-Claudic et Alain Vilbrod dir., L'inversion du
genre, quand les métiers masculins se conjuguent au féminin... Et réciproquement, Rennes, Presses
Universitaires de Rennes, 2008, 398 p.
3
Seules cinq ont pour objet la féminisation de l’armée dans son acception la plus large : la thèse de droit de
Raymond Caire, La condition féminine dans les armées, thèse pour le doctorat d’État, sous la direction de
Jacques Robert, Université de Droit, d’Économie et de Sciences Sociales de Paris, 1979, 540 p. + Annexes : 123
p., publiée sous le titre La femme militaire des origines à nos jours, Paris, Lavauzelle, 1981, 361 p. ; le mémoire
d’Odile Ducret-Schaeffer, Les femmes dans les armées en France : 1914-1979, Paris, FNSP, Centre de
sociologie de la défense nationale, 1980, 103 p. et Les femmes dans les armées en France, 1914-1979 :
Bibliographie – Chronologie, Paris, Centre de sociologie de la défense nationale, 1981, 22 p.; plusieurs travaux
d’Emmanuel Reynaud, Les femmes, la violence et l’armée, essai sur la féminisation des armées, Paris, FEDN,
1988, 207 p., Les femmes dans l’armée : situation actuelle et perspectives, Paris, FEDN, 1986, 238 p. ;
Maternité et activité des femmes : le cas de la Marine et de la Gendarmerie, Paris, FEDN, 1988, 130 p. et plus
récemment « Les femmes dans l’armée : résistances et changements », AGIR, n° 8-9, octobre 2001, p. 171-178 ;
la thèse de sociologie de Katia Sorin, Femmes en armes, une place introuvable ? Le cas de la féminisation de
l'armée française, Thèse de doctorat en Sociologie sous la direction de François Gresle, Paris I, février 2002 (2
tomes), 610 p., publiée sous le même titre en 2003, Paris, L’Harmattan, 239 p., et l’essai historique de Martin
Van Creveld, Les femmes et la guerre, Monaco, Le Rocher, 2002, 306 p. Ce dernier concentre l’essentiel de sa
réflexion autour des travaux déjà parus pour aborder la question des relations entre les femmes et la guerre des
temps les plus reculés à nos jours et dans tous les pays. Excluant la problématique du genre de son approche, il
considère que la féminisation de l’armée est contre nature et qu’elle contribue à son propre déclin.

24
France et aux États-Unis, réflexion sur les rapports sociaux de sexe dans l’armée à l’époque
contemporaine1 ; en revanche, toutes situent la féminisation de l’armée française à partir des
années 1970. Enfin, la suppression de la conscription le 21 octobre 19972 génère une
augmentation des travaux sur la féminisation de l’armée française, beaucoup étant réalisés par
l’armée ou à sa demande3.
Si cet intérêt pour les femmes militaires semble récent en France, il n’en est pas de
même à l’étranger 4. Les chercheurs-es anglophones ont été précurseurs. Cela se vérifie, non
seulement d’un point de vue historiographique, mais également sur Internet. Encore en 2005,
alors que l’expression « women soldiers » ne menait qu’à des sites universitaires ou
scientifiques, l’entrée « femmes militaires » était associée dès la première page à des sites à
caractère pornographique, même constat pour une recherche sur les homosexualités dans
l’armée5. En 2011, ce n’est heureusement plus le cas. Toutefois, ceci reste vrai pour la
recherche « lesbiennes + armée » qui ne conduit qu’à quelques sites informatifs tandis que
« lesbiennes militaires » n’aboutit qu’à des sites à caractère pornographique 6. Ceci révèle les
lacunes scientifiques affichées par la recherche française. Ces problématiques sont pourtant
inévitables dès qu’il s’agit de réfléchir sur les rapports sociaux de sexe au sein de l’armée
française. Aujourd’hui, les préjugés ont encore la peau dure et certain-e-s pensent que
« l’armée est truffée de lesbiennes »7. Alors qu’en 1990, Allan Bérubé publiait Coming out

1
Katia Sorin, Femmes en armes, une place introuvable ?...op.cit, Thèse de doctorat, p. 11.
2
Loi n° 97-1019 du 28 octobre 1997, « portant réforme du service national », Journal Officiel de la République
Française, 8 novembre 1997, p. 16251-16253.
3
C’est le cas de plusieurs Documents du Centre d’études en sciences sociales de la Défense (C2SD),
anciennement centre de sociologie de la Défense Nationale (CSDN). Ces études très contemporaines portent sur
la place de l’armée dans la société, le rôle des militaires, leur formation et s’accompagnent très souvent de
statistiques très précises résumant un état des lieux particulier. Pour ceux exclusivement consacrés aux femmes,
voir : Marie-Amélie Bouchard, « La féminisation des écoles d’officiers, Étude comparative », n° 2, novembre
1996, 39 p., Isabelle Burot-Besson et Nadia Chellig, « Les enjeux de la féminisation du corps des médecins des
armées », n° 41, novembre 2001, 178 p., Daniel Loriot, Guy Friedmann et Leïla Benkara, « Métiers de la
Défense, le choix des femmes », n° 43, novembre 2001, 207 p., Christian Raphel dir., « Soutien des personnels
militaires féminins engagés sur des théâtres d’opérations extérieures et de leurs familles », n° 51, janvier 2000,
53 p., ou encore Katia Sorin dir., Des femmes militaires en occident, Quels enseignements pour la France ?,
Paris, C2SD, 2005, 227 p.
4
Viki L. Friedl (dir.), Women in the United States Military, 1901-1995 : A Research Guide and Annotated
Bibliography (Research Guides in Military Studies), Westport, Greenwood Press, 1996, 272 p. Ce guide prétend
recenser tous les travaux quels qu’ils soient. Il répertorie huit cent cinquante-sept références, dont la plupart ont
été publiées au cours des vingt dernières années. Organisé en chapitres thématiques, il est sans équivalent en
France.
5
« Lesbians + army » ou encore « lesbians + military ».
6
Résultats constatés sur Google le 8 juin 2011 pour la recherche des expressions exactes « lesbiennes
militaires » et « lesbian soldiers » / « gay soldiers ».
7
Réflexions très fréquemment entendues au cours de cette recherche.

25
under fire. The history of gay men and women in the World War II1, un tel sujet n’a toujours
pas été envisagé en France.
En histoire, les travaux traitant du genre et de l’armée sont rares. La revue Clio
Histoire, Femmes et Sociétés y a consacré un numéro en 20042 qui reste la seule initiative en
histoire du genre.
Quant à l’armée française stricto sensu, elle a fait l’objet de nombreux travaux mais
aucun de ceux qui prétendent être une Histoire militaire de la France n’aborde les femmes
militaires3. Cet apparent manque d’intérêt s’inscrit dans la problématique de ce travail qui
prétend sortir de l’ombre toutes ces femmes ignorées de l’histoire militaire française 4.
Finalement les historiographies les plus riches restent celles qui croisent l’histoire du
genre et des guerres car, comme le soulignent Luc Capdevila et Fabrice Virgili : « loin de
s’opposer, les images de la combattante et de la mère au foyer révèlent un enchevêtrement des
systèmes de représentations qui témoignent de la dynamique des imaginaires en temps de
guerre »5. En effet, les historien-ne-s du genre se sont très rapidement intéressé-e-s aux
guerres car elles entraînent un bouleversement social et culturel des rôles « naturels ». La
Grande Guerre connaît depuis une quinzaine d’années un renouveau historiographique. Alors
que les poilus et les différentes campagnes concentraient toutes les recherches, de récents
travaux s’intéressent aux enfants, à la sexualité et au moral des soldats, à la morale et aux
femmes6.

1
New York, Plume, 1990, 384 p. Historien américain, fervent défenseur des droits des homosexuel-le-s.
2
Luc Capdevila et Dominique Godineau dir., Clio Histoire, Femmes et Sociétés « Armées », op. cit.
3
C’est le cas, entre autres de : Raoul Girardet, La société militaire de 1815 à nos jours, Paris, Perrin, 1998, 342
p. ; Philippe Masson, Histoire de l’armée française, Paris, Perrin, 2002, 508 p. ; Guy Pédroncini dir., Histoire
militaire de la France de 1871 à 1940, dir. André Corvisier, Histoire militaire de la France, Paris, PUF, 1992,
522 p. et André Martel dir., Histoire militaire de la France de 1940 à nos jours, dir. André Corvisier, Histoire
militaire de la France, Paris, PUF, 1994, 701 p.
4
Une seule thèse fait office d’exception dans cette historiographie, celle d’Odile Roynette : elle est la seule à
s’intéresser à la construction de l’identité masculine par la conscription et la vie en caserne. « Bons pour le
service »… op. cit.
5
Luc Capdevila et Fabrice Virgili, « Guerre, femmes et nation en France (1939-1945) », 2000, consulté le 9
octobre 2009,
http://209.85.229.132/search?q=cache:5TyeENEJ3BcJ:irice.cnrs.fr/IMG/doc/Guerre_femmes_nation.doc+guerre
+femmes+et+nation&hl=fr&ct=clnk&cd=1.
Voir aussi Margaret Randolph-Higonnet dir., Behind the lines. Gender and the two World Wars, Yale
University, 1987, 310 p., Susan R. Grayzel, Women’s identities at war, Londres, University of North Carolina
Press, 1999, 333 p. et Carol Mann, Femmes dans la guerre, 1914-1945 : survivre au féminin devant et durant
deux conflits mondiaux, Paris, Pygmalion, 2010, 384 p.
6
Olivier Faron, Les enfants du deuil. Orphelins et pupilles de la nation de la Première Guerre Mondiale : 1914-
1941, Paris, La Découverte, 2001, 335 p. et Stéphane Audoin-Rouzeau, La guerre des enfants 1914-1918, Paris,
Armand Colin, 2004 (1993), 187 p. et L’enfant de l’ennemi, 1914-1918 : viol, avortement, infanticide pendant la
Grande Guerre, Paris, Aubier, 1995, 222 p. Frédéric Rousseau, La guerre censurée, Paris, Le Seuil, 2003
(1999), 465 p. ; Michel Hardy, De la morale au moral des troupes ou l’histoire des BMC, 1918-2004, Paris,

26
En fait, c’est la Seconde Guerre mondiale qui a donné lieu au plus grand nombre de
publications sur les femmes, par le prisme de leur vie quotidienne sous l’Occupation, leur
déportation ou la Résistance. Et c’est ce thème qui a été privilégié par les spécialistes de
l’histoire du genre. En effet, au sein des réseaux – armés pour la plupart – les rapports entre
hommes et femmes sont fortement bouleversés. Même si, elles, ne sont jamais armées – sauf
exceptions – leur immersion dans la sphère du combat clandestin contre l’occupant est déjà
une transgression en soi. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si les premiers travaux concernant
la présence féminine dans la résistance extérieure militaire, sont l’œuvre d’historien-ne-s du
genre1.
Quant aux femmes ayant servi dans l’armée pendant la guerre d’Indochine, Michel
Bodin est le premier et le seul historien à leur avoir dédié un article ainsi qu’une entrée dans
son Dictionnaire2. Mais l’historiographie globale de cette guerre les ignore3.

Lavauzelle, 2004, 363 p. Jean-Yves Le Naour, Misères et tourments de la chair durant la Grande Guerre, les
mœurs sexuelles de Français 1914-1918, Paris, Aubier, 2002, 411 p. et « Le héros, la femme honnête et la
putain : la Première Guerre Mondiale et les mutations du genre », Le genre face aux mutations. Masculin,
Féminin, du Moyen Âge à nos jours, dir. Luc Capdevila, Sophie Cassagnes, Martine Cocaud, Dominique
Godineau, François Rouquet, Jacqueline Sainclivier, Rennes, presses Universitaires de Rennes, p. 307-317.
Françoise Thébaud, ops. cits., Susan R. Grayzel, Women and the First World War, Harlow, Longman, 2002
(1988), 196 p., Erika A. Kuhlman, Reconstructing patriarchy after the Great War : women, gender, and postwar
reconciliation between nations, New York, Palgrave Macmillan, 2008, 246 p. et Christine Bard, Les filles de
Marianne. Histoire des féminismes 1914-1940, Paris, Fayard, 528 p. Bien que cet ouvrage ne porte pas
exclusivement sur la Première Guerre mondiale, elle occupe une place centrale.
1
Sur les femmes pendant la Seconde Guerre mondiale, les recherches menées par l’équipe de l’Institut
d’Histoire du Temps Présent (IHTP) font figure de référence. Leur dernier ouvrage collectif : Luc Capdevila,
François Rouquet, Fabrice Virgili et Danièle Voldman, Hommes et femmes dans la France en guerre, Paris,
Payot, 2003, 362 p., réédité en 2010 sous le titre Sexes, Genre et Guerres : France 1914-1945, témoigne de la
vivacité de cette problématique. Sur les rapports sociaux de sexe en temps de guerre, la bibliographie
anglophone est très abondante et compte de nombreux travaux concernant la France. Luc Capdevila est
également l’auteur de plusieurs articles consacrés aux AFAT et a dirigé deux mémoires de maîtrise portant sur
les Merlinettes (les femmes du Corps Féminin des Transmissions).
2
Michel Bodin, « L’engagement des femmes durant la guerre d’Indochine », Guerres mondiales et conflits
contemporains, op. cit., p. 137-150 et Dictionnaire de la guerre d'Indochine, 1945-1954, Paris, Economica,
2004, 319 p. Spécialiste de la guerre d’Indochine, il a notamment publié La France et ses soldats. Indochine
1945-1954, Paris, L'Harmattan, 1996, 286 p., « Le corps expéditionnaire français à la veille de la bataille de Dien
Bien Phu », Guerres mondiales et conflits contemporains, n° 211, Juillet 2003, p. 11-27, « La question des
effectifs dans les FTEO, 1945-1954 », Guerres mondiales et conflits contemporains, n° 176, Octobre 1994, p.
91-103, Les Africains dans la guerre d’Indochine, 1947-1954, Paris, L'Harmattan, 2000, 240 p., Soldats
d’Indochine, Paris, L'Harmattan, 1997, 237 p., Les combattants français face à la guerre d’Indochine, 1945-
1954, Paris, L'Harmattan, 1998, 270 p. et « Le plaisir du soldat en Indochine (1945-1954) », Guerres mondiales
et conflits contemporains, n° 222, 2006, p. 7-18.
3
Patrick-Charles Renaud, Aviateurs en Indochine, Dien Bien Phu, novembre 1952 – juin 1954, Paris, Grancher,
2003, 354 p. ; Roger Bruge, Les hommes de Dien Bien Phu, Paris, Perrin, 2003, 611 p., Pierre Journoud et
Hugues Tétrais, Paroles de Dien Bien Phu – Les survivants témoignent, Paris, Tallandier, 2004, 413 p., Delphine
Robic-Diaz, « Dien Bien Phu : portraits de combattants sans image », Guerres mondiales et conflits
contemporains, n° 211, juillet 2003, p. 107-121. Maurice Vaisse (dir.), L’armée française dans la guerre
d’Indochine (1946-1954) : adaptation ou inadaptation ?, Paris, Éditions Complexe, 2000, 363 p.

27
Le constat est plus ou moins le même pour celles engagées en Algérie : la
bibliographie est inexistante et l’historiographie nulle, contrairement aux femmes présentes
dans le FLN qui ont donné lieu à de nombreuses recherches 1. Les raisons qui peuvent
expliquer ce silence sont notamment liées aux tabous qui gravitent autour de cette « guerre
sans nom ». Elle a toutefois donné lieu récemment à un renouvellement historiographique 2 et
à une approche jusque-là jamais envisagée3. L’armée française est sortie vaincue de ce conflit
et les recherches récentes ont écorché son prestige. La mise au grand jour de tous les aspects
de cette guerre avance peu à peu.
L’historiographie transversale à l’étude des femmes dans l’armée française entre 1938
et 1962 est certes volumineuse mais est constituée avant tout de travaux portant sur les
femmes en milieu masculin ou sur les femmes et le genre à l’épreuve des guerres.
Enfin, plusieurs auteurs4 affirment que la féminisation de l’armée française a débuté
dans les années 1970. Que dire alors des femmes qui se sont mobilisées comme les hommes
pendant la Seconde Guerre mondiale, les guerres d’Indochine et d’Algérie ? Sinon qu’elles
ont amorcé ce processus qui se poursuit pendant la seconde moitié du XXe siècle 5. Ces trois
conflits sont souvent relégués au chapitre « rappel historique » ou « contexte », et n’en
occupent pour ainsi dire qu’une infime partie qui fait souvent office d’introduction 6.

1
Djamila Amrane, Les femmes algériennes dans la guerre, Paris, Plon, 1991, 298 p. et Des femmes dans la
guerre d’Algérie, Paris, Éditions Karthala, 1994, 218 p. et Jean-Charles Jauffret, Soldats en Algérie : 1954-1962,
Paris, Autrement, 2000, 365 p., qui consacre un chapitre aux Algériennes mobilisées dans le FLN.
2
Raphaëlle Branche, La guerre d'Algérie, Une histoire apaisée ?, Paris, Seuil, 2005, 449 p., La torture et
l’armée pendant la guerre d’Algérie, Paris, Gallimard, 2001, 474 p., « Des viols pendant la guerre d'Algérie »,
Vingtième Siècle, op. cit., Benjamin Stora, Les mots de la guerre d'Algérie, Toulouse, Presses Universitaires du
Mirail, 2005, 126 p., Histoire de la guerre d’Algérie 1954-1962, Paris, La Découverte, 2004 (1992), 122 p.,
Benjamin Stora et Mohamed Harbi dir., La guerre d’Algérie 1954-2004. La fin de l’amnésie, Paris, Robert
Laffont, 2004, 728 p.
3
Christelle Taraud, La prostitution coloniale, Algérie, Tunisie, Maroc (1830-1962), Paris, Payot, 495 p. Ce
travail tiré de la thèse de l’auteure est le premier sur le sujet. Il n’existe aucun travail similaire pour l’Indochine
bien que les récentes recherches sur les BMC (Bordels militaires de campagnes) évoquent les deux guerres
mondiales et les conflits liés à la décolonisation. Raphaëlle Branche, Jean-Charles Jauffret et Charles-Robert
Ageron dir., Des hommes et des femmes en guerre d’Algérie, Paris, Autrement, 2003, 572 p., Diane Sambron,
Femmes musulmanes, guerre d'Algérie, 1954-1962, Paris, Autrement, 2007, 194 p., Les femmes algériennes
pendant la colonisation, Paris, Riveneuve, 2009, 351 p., « La politique d'émancipation du gouvernement français
à l'égard des femmes algériennes pendant la guerre d'Algérie », Des hommes et des femmes en guerre d’Algérie,
op. cit., p. 226-242., Benjamin Stora, « La solitude des incomprises. La guerre d'Algérie dans les écrits de
femmes européennes (1960-2000) », Des hommes et des femmes en guerre d’Algérie, op. cit., p. 124-150.
4
Emmanuel Reynaud, Katia Sorin et Martin Van Creveld basent leurs recherches sur une féminisation de
l’armée qui aurait débuté il y a « une quarantaine d’années » : Katia Sorin, Femmes en armes, une place
introuvable ?... op. cit., Thèse de doctorat, op. cit. p. 10.
5
Luc Capdevila, François Rouquet, Fabrice Virgili et Danièle Voldman, Hommes et femmes…op. cit., p. 291.
6
Raymond Caire, La femme militaire… op. cit.. ; Katia Sorin, Femmes en armes, une place introuvable ?, op.
cit. ; Emmanuel Reynaud, Les femmes, la violence et l’armée… op. cit., Daniel Loriot, Guy Friedmann, Leïla
Benkara, « Métiers de la Défense, le choix des femmes », op. cit. ; Catherine Bertrand, « L’École interarmées du

28
Bien plus qu’une introduction ou un rappel chronologique, cette thèse entend placer le
genre au centre de sa réflexion afin d’analyser les enjeux sociaux, culturels et historiques de la
féminisation de l’armée française de la Seconde Guerre mondiale à l’Algérie.

II. La féminisation de l’armée française : problématiques de genre et sujet
d’histoire

Les enjeux historiographiques et la diversité des champs disciplinaires liés à ce sujet
conduisent à envisager le processus de l’armée française par le prisme du genre tout en lui
conférant une historicité.

1. Problématiques de genre et transversalité disciplinaire
Le processus de féminisation de l’armée française soulève plusieurs interrogations qui
s’articulent autour des problématiques du genre, de la guerre et de la violence et qui
interfèrent avec plusieurs courants historiques.
Tel que défini par Joan W. Scott, « le noyau essentiel de la définition repose sur la
relation fondamentale entre deux propositions : le genre est un élément constitutif de rapports
sociaux fondés sur des différences perçues entre les sexes, et le genre est une façon première
de signifier des rapports de pouvoir »1. Cela conduit donc à distinguer le sexe biologique du
sexe social. L’histoire du genre analyse la construction des différences entre hommes et
femmes, entre féminités et masculinités, et celles des rapports de pouvoir entraînant une
inégalité entre les sexes symbolisée par la domination masculine 2. En distinguant l’espace
public – masculin – de l’espace privé – féminin – et en répartissant les rôles sociaux basés sur
des stéréotypes et des valeurs traditionnelles, le discours normatif admet que « le sexe
détermine des fonctions en relation avec des aptitudes et des qualités naturellement ou même
culturellement reconnues au groupe déterminé »3. Cette définition des rôles sexués aboutit à
des assignations de genre, « c'est-à-dire l’injonction et l’obligation pour les individus de se
conformer aux modèles dominants, majoritairement acceptés, du système de genre d’une
société donnée ».

personnel militaire féminin », Revue Historique des armées, n° 1, 1996, p. 123-128 ; Raymond Caire dir.,
« Femmes militaires », Armées d’Aujourd’hui, n° 91, juin 1984, p. 27-45.
1
Joan W. Scott, « Le genre : une catégorie utile d’analyse historique », op. cit., p. 139.
2
Pierre Bourdieu, La domination masculine, Paris, Le Seuil, 2002 (1998), p. 53.
3
(Et citations suivantes) Luc Capdevila, François Rouquet, Fabrice Virgili et Danièle Voldman, Hommes et
Femmes… op. cit., p. 27-28 et 38-40.

29
Selon la même logique s’opère une distinction sexuée des rôles en contexte de guerre.
C’est « chacun-e à sa place » que « les hommes et les femmes ont été requis pour défendre la
patrie attaquée » au début des deux guerres mondiales. Celles-ci entraînant une
désorganisation de la société et un bouleversement des rapports sociaux, les valeurs
traditionnelles s’ébranlent. Comme le soulignent Danièle Voldman, Fabrice Virgili, Luc
Capdevila et François Rouquet, c’est dans ces conditions que se multiplient « des initiatives
inattendues, solitaires et intimes, ou publiques et partagées ». Ces deux guerres totales
nécessitent une mobilisation des deux sexes sur tous les fronts : à l’arrière et au combat, dans
les sphères économique et militaire. Mais la différence fondamentale entre ces deux conflits
concerne la mobilisation féminine. Massivement réquisitionnées pour l’économie de guerre
entre 1914 et 1918, démobilisées ensuite, envisagées comme personnel mobilisable dans les
années 1930, les femmes ont vu s’élargir le champ du service patriotique au cours de la
Seconde Guerre mondiale. Partageant l’expérience du feu aux côtés des combattants, certaines
d’entre elles dépassent ainsi les assignations de genre. Poussant l’expérience au-delà de 1945,
elles sont plusieurs milliers à conserver la place qu’elles ont conquise dans l’armée depuis
1939, entraînant ainsi sa féminisation. Devenues citoyennes en 1944, elles sont alors de
potentielles citoyennes-soldates au même titre que les hommes avant elles. Mais, leur
maintien dans l’armée est loin d’être évident.
Dans ces conditions, la guerre – comme légitimité et expression de l’essence virile
masculine – est mise à mal par l’intrusion féminine dans l’armée française entre 1938 et 1962.
Placer la problématique du genre au cœur de ce travail revient à démontrer que, tout comme
« on ne naît pas femme, on le devient »1, on ne naît pas non plus soldat, on le devient. Dire
que la société forge les femmes en adéquation avec leur sexe biologique revient à affirmer que
les fonctions traditionnellement féminines et masculines sont également attribuées par la
société en conformité avec le sexe biologique. Ainsi certains auteurs comme Joshua S.
Goldstein démontrent que la guerre n’est pas inhérente aux hommes mais que ce sont la
socialisation et l’entraînement qui forgent le soldat 2. De même, « on ne naît pas homme, on le

1
Simone de Beauvoir, Le Deuxième Sexe, Paris, Gallimard, 1949, p. 13.
2
Joshua S. Goldstein, War and Gender, Cambridge, University Press, 2001, p. 252. Texte original : « War does
not come naturally to men (from biology), so warriors require intense socialization and training in order to fight
effectively. Gender identity becomes a tool with witch societies induce men to fight ».
Joshua S. Goldstein est professeur émérite à l’Université de Washington. Il a enseigné les relations
internationales et les sciences politiques. War and Gender a reçu le prix Book of the Decade Award (2000-2009)
de l’International Studies Association : « War and Gender », War and Gender, consulté le 13 mai 2010,
http://warandgender.com/

30
devient »1 : l’armée et la guerre participent activement à la construction de l’identité
masculine.
L’association « naturelle » entre virilité et armée reflète les lois du genre qui
structurent la société, attribuant aux hommes la guerre, la chasse et le maniement des armes,
et aux femmes la sauvegarde du foyer et des valeurs familiales. La division sexuelle du travail
et la construction de soi engendrent par conséquent « un monopole masculin de la chasse, de
la guerre et a fortiori des armes »2. Comme l’explique Paola Tabet, c’est parce que le métier
des armes reste un monopole masculin que les femmes se retrouvent exclues de la chasse ou
de la guerre. Ce qu’elle appelle le « sous-équipement » des femmes, s’accentue avec
l’industrialisation des sociétés. Alain Testard, dans son étude sur « la femme et la chasse »3,
souligne que dans bien des sociétés, les femmes chassent comme les hommes… mais avec
des armes différentes. Parce que les femmes ne peuvent provoquer l’écoulement du sang, les
armes destinées à ouvrir et trancher leur sont proscrites4. Elles pratiquent alors une chasse
« féminine » en ayant recours à des armes conformes à leur sexe : chiens, gourdins, feu. En
fait, ce qu’il appelle « une affaire de sangs »5 est le fondement même de cet interdit dont la
persistance relève d’une transgression anthropologique qu’auraient conservé nos sociétés.
Pendant la Première Guerre mondiale, ce constat se vérifie et, si les femmes se retrouvent en
première ligne, c’est toujours accidentel ou exceptionnel 6.
La Seconde Guerre mondiale et celles d’Indochine et d’Algérie voient les effectifs des
femmes en première ligne augmenter… bien que toujours désarmées, conformément aux lois
militaires et au poids de la représentation sexuée de la fonction guerrière. L’interdiction du
port des armes observée par Alain Testard se retrouve dans l’armée qui devient le miroir des
lois régissant la société. Jusqu’en 1951, la mobilisation des femmes étant toujours envisagée
comme provisoire et conjoncturelle, les institutions militaires limitent considérablement leurs
prérogatives. Elles sont avant tout des femmes : leurs attributions militaires doivent être en
conformité avec leur sexe, et n’être rien de plus qu’une parenthèse dans leur vie de femme.

1
Françoise Héritier, Masculin-Féminin : la pensée de la différence, Paris, Odile Jacob, 1996, p. 200. En prenant
pour exemple la société des Sambia en Nouvelle-Guinée, Françoise Héritier explique que « la féminité est
considérée comme complète et naturelle de façon innée, la masculinité doit donc être construite », p. 201.
2
(Et citation suivante) Paola Tabet, « Les mains, les outils, les armes », L’Homme, XIX, n° 3-4, 1979, p. 9-10.
3
Alain Testard, « La femme et la chasse », Hommes, femmes la construction de la différence, dir. Françoise
Héritier, Paris, Le Pommier / Cité des Sciences et de l'Industrie, 2005, p. 143.
4
Sagaies, lances par exemple.
5
Alain Testard, « La femme et la chasse », op. cit., p. 141.
6
Stéphane Audoin-Rouzeau, « La violence de guerre au XXe siècle : un regard d'anthropologie historique », Les
rendez-vous du CHEAr – Ministère de la Défense – DGA, 20 janvier 2005, p. 5-6, consulté le 9 octobre 2009,
http://www.chear.defense.gouv.fr/fr/colloques/restitution/20_01_05.pdf

31
Alors que l’entre-deux-guerres se distingue par la brutalisation des sociétés, défini
selon George L. Mosse comme un enracinement de la violence dans les sociétés
européennes1, il serait tentant de croire que ce processus entraîne les femmes avec lui. Selon
Antoine Prost, la théorie de George L. Mosse est surtout valable pour l’Allemagne. En France
et en Grande-Bretagne, les conséquences de la Grande Guerre diffèrent, ce qui prouve que ce
n’est pas parce que les individus ont été brutalisés au combat qu’ils le demeurent après la
guerre2. Tandis que la France s’évertue à se reconstruire en remettant chacun-e à sa place, on
observe ailleurs en Europe une féminisation de l’action combattante. En Espagne par
exemple, la guerre civile entraîne une mobilisation et une violence féminines jamais
observées auparavant. Lorsque Yannick Ripa étudie « la dimension sexuée de la violence »
pendant la guerre d’Espagne, elle démontre que ce sont les armes qui font la combattante. Dès
lors que les républicaines sont arrêtées les armes à la main, « leur autonomie dans la lutte est
clairement reconnue »3. Cette association intrinsèque entre port des armes et fonction
combattante pèse très lourd dans la décrédibilisation des femmes sans armes. Parce qu’elles
sont continuellement maintenues dans des rôles conformes à leur sexe pendant les trois
guerres que la France mène entre 1939 et 1962, elles sont davantage perçues comme des
auxiliaires, des intermittentes ou des femmes « au service » des armées très éloignées de la
figure historique du militaire en armes. Cet état de fait, doublé de textes législatifs qui ne
cessent de « recadrer » les femmes, explique sans doute pourquoi la féminisation de l’armée
française n’est habituellement pas prise en compte avant les années 1970. « Les femmes en
armes symbolisant la transgression ultime des frontières de sexe », l’armée française
conservatrice estime qu’elles ne sont pas des militaires comme les autres, sous entendu
comme les hommes, pour qui l’arme est l’attribut viril par excellence. De plus, la brutalisation
des sociétés est à l’origine de « l’homme nouveau » des régimes fascistes :
« fondamentalement un guerrier, héritier de l’expérience des champs de bataille de la
Première Guerre mondiale ». Est-il possible, dans ces conditions, de considérer les femmes
autrement que comme des subalternes ou des auxiliaires ? C’est là tout « le paradoxe de la
relation de nos sociétés à l’activité guerrière que d’avoir progressivement cantonné le port des

1
George L. Mosse, De la Grande Guerre au totalitarisme. La brutalisation des sociétés européennes, Paris,
Hachette, 2003 (1999), 291 p., initialement publié en 1990 sous le titre Fallen soldiers. Reshaping the Memory
of the World Wars, Londres, Oxford University Press.
2
Antoine Prost, « Brutalisation des sociétés et brutalisation des combattants », Les sociétés en guerre, 1911-
1946, coord. Bruno Cabanes et Édouard Husson, Paris, Armand Colin, 2003, p. 99 et 101.
3
(Et citation suivante) Yannick Ripa, « Armes contre femmes désarmées : de la dimension sexuée de la violence
dans la guerre civile espagnole », De la violence et des femmes, dir. Cécile Dauphin et Arlette Farge, Paris, Albin
Michel, 1997, p. 131-145.

32
armes à une quantité limitée de personnes, tout en autorisant les femmes à accéder, comme
actrices, à la violence de guerre »1.
L’apprentissage de la virilité sous les drapeaux perdure jusque dans les années 1950 2
et la figure du militaire comme incarnation de la maturité masculine, jusque dans les années
1960. Le service militaire non mixte est le processus transitoire entre la jeunesse masculine et
l’âge d’homme. Christophe Gracieux le rappelle : « être bon pour le service, c’est être viril,
apte sexuellement et maritalement »3. Traditionnellement, la qualité virile va de pair avec une
prédisposition à la violence qui diffère selon les sociétés et les époques. Dans son Histoire de
la violence, Robert Muchembled observe que la masculinité, la virilité et la violence sont
intimement liées mais qu’elles sont conditionnées par la construction des identités sexuées4.
Bien que le genre occupe peu de place dans son analyse, il sous-entend que le déterminisme
biologique entraîne inévitablement des assignations socialement et culturellement sexuées.
Par conséquent, aborder l’histoire de la féminisation de l’armée française par les
prismes du genre, de la guerre et de la violence amène à reconsidérer l’histoire militaire
traditionnelle qui occulte les femmes. À la croisée de problématiques multiples, ce sujet
rencontre également la pluridisciplinarité. L’étude d’un processus qui s’inscrit en marge des
assignations traditionnelles de genre implique de prendre en compte plusieurs notions
empruntées à l’histoire, la sociologie ou encore l’anthropologie.
Dans un premier temps, l’histoire militaire est bien évidemment un rouage essentiel de
cette recherche. C’est d’ailleurs logiquement vers elle que la réflexion s’est orientée à ses
débuts. « La première forme revêtue par l’histoire, celle des évènements, des faits d’armes et
actions dignes de rester dans la mémoire des hommes pour servir d’exemple, a privilégié
l’histoire militaire »5. Tel est l’angle d’approche adopté par André Corvisier pour définir
l’histoire militaire. Depuis l’antiquité, les guerres fournissent une source d’informations
considérable car elles constituent souvent une étape politique ou un tournant historique
majeur. En termes de recherche, la Première Guerre mondiale marque une rupture dans
l’histoire militaire car c’est la première fois qu’une guerre produit des sources non plus

1
Stéphane Audoin-Rouzeau, La guerre au XXe siècle, 1. L'expérience combattante, Paris, La Documentation
Française, 2004, p. 12.
2
George L. Mosse, L’image de l’homme. L’invention de la virilité moderne, Paris, Abbeville, 1997, p. 56.
3
Christophe Gracieux, « Jeunesse et service militaire en France dans les années 1960 et 1970. Le déclin d’un rite
de passage », Jeunesse oblige. Histoire des jeunes en France (XIXe-XXIe siècles), dir. Ludivine Bantigny et Ivan
Jablonka, Paris, PUF, 2009, p. 214.
4
Robert Muchembled, Une histoire de la violence, Paris, Seuil, 2008, p. 27 et 37.
5
André Corvisier, « Histoire militaire », Dictionnaire des Sciences historiques, dir. André Burguière, Paris,
PUF, 1986, p. 463.

33
exclusivement attachées à la polémologie, mais également aux aspects sociaux, moraux et
économiques, conduisant les historien-ne-s à concevoir autrement ce qui n’était alors qu’une
« histoire-bataille »1. Avec la défaite de 1940, deux écoles de pensée s’opposent : l’une visant
à rétablir le passé glorieux d’une armée vaincue, l’autre se détournant de l’histoire militaire
classique jugée trop encline « à préparer la guerre et à paralyser la pensée militaire ». C’est
finalement dans les années 1950 que s’opère la transition la plus importante de l’histoire
militaire avec l’ouverture des archives administratives du Service Historique de l’Armée de
Terre2. Le contenu même de ces archives invite les chercheurs-es à dépasser l’histoire
militaire stricto sensu pour l’envisager sous un angle socioculturel. Et c’est précisément cette
orientation qui a été choisie pour ce doctorat : il s’agit avant tout d’une histoire des militaires
et non plus d’une histoire militaire à proprement parler. Cette étude s’inscrit dans la continuité
de celles qui ont vu le jour à la fin des années 1970 et qui s’attachaient à réfléchir sur les
relations entre armées et sociétés, l’opinion et l’armée ou encore l’éthique militaire 3. Une telle
évolution de l’histoire militaire n’est pas sans influer sur le profil des chercheurs-es. André
Corvisier établit ainsi la typologie suivante :
- des militaires et universitaires travaillant dans le cadre
de services officiels,
- des universitaires de plus en plus souvent rassemblés
dans des centres de recherche constitués dans les
universités4,
- des « francs-tireurs » de l’histoire militaire allant du
savant indépendant à l’amateur du passé, venus aussi bien
de l’armée que de toutes autres origines intellectuelles. 5

À cette classification assez fidèle à la réalité, il convient d’ajouter que la féminisation de
l’armée a également entraîné une féminisation de la recherche en histoire militaire. Alors que
cette discipline demeurait, jusque très récemment encore, fortement dominée par les hommes,
les chercheuses sont de plus en plus nombreuses. N’en déplaise à Martin Van Creveld qui
considère que « la construction du genre » est une « expression à la mode » et que le sexe –
biologique – des chercheurs-es biaise leurs conclusions et leur objectivité 6.

1
(Et citation suivante) André Corvisier, « Histoire militaire », op. cit., p. 465.
2
SHAT : ancien département des archives de l’armée de terre qui a fusionné avec celles de l’air et de la marine
pour devenir l’actuel Service Historique de la Défense (SHD).
3
André Corvisier, « Histoire militaire », Dictionnaire… op cit., p. 467.
4
C’est le cas par exemple du Centre d’Études d’Histoire de la Défense ou du Centre d’histoire militaire et
d’études de la Défense rattaché à l’université de Montpellier.
5
André Corvisier, « Histoire militaire », Dictionnaire… op cit., p. 470.
6
Martin Van Creveld, Les femmes et la guerre, op. cit., p. 13-14 et 17.

34
De cette mutation de l’histoire militaire résulte donc de nouvelles perspectives parmi
lesquelles celle de la mémoire collective. Les études d’histoire militaire transmettant
notamment celle des guerres, envisager la féminisation de l’armée sous cet angle revient à
s’interroger à la fois sur la mémoire individuelle des femmes militaires mais aussi sur
l’héritage qu’elles ont légué à l’histoire. Selon Jacques Le Goff, « la mémoire est la matière
première de l’histoire. Mentale, orale ou écrite, elle est le vivier où puisent les historiens »1.
C’est parce que celle des femmes n’occupe que très peu de place dans l’histoire militaire que
cette recherche s’est ensuite orientée vers sa restitution. Après un relevé minutieux des récits
de guerre et des témoignages féminins, la question d’une transmission féminine de
l’expérience guerrière s’est posée. Alors que l’existence d’une mémoire orale et écrite des
militaires féminines de la première génération est incontestable, reste à savoir si celle-ci
s’érige en lieu de mémoire tel que l’a défini Pierre Nora : « toute unité significative, d’ordre
matériel ou idéel, dont la volonté des hommes ou le travail du temps a fait un élément
symbolique du patrimoine mémoriel d’une quelconque communauté »2. Il a alors fallu se
rendre à l’évidence : il existe bien des lieux de mémoire féminine mais ils sont loin d’avoir
conquis leur place dans l’imaginaire collectif. Le rôle des historien-ne-s étant de « rendre
compte de ces souvenirs et de ces oublis, pour les transformer en matière pensable »3, leur
étude permet de restituer l’expérience guerrière des femmes. Il n’est pas pour autant question
de faire de cette restitution un devoir de mémoire qui « implique une lecture du passé
univoque ; proche d’une mémoire officielle, en opposition avec une appréhension souple et
diverse d’un même passé »4. Il s’agit plutôt d’un « travail de mémoire » visant à rétablir dans
une globalité mémorielle la place et le rôle des femmes militaires dans les guerres françaises
de 1939 à 1962.
Ici, l’importance des sources orales s’inscrit dans une histoire du temps présent,
caractérisée selon Danièle Voldman par « l’existence (la ‘vivance’) de témoins des faits
étudiés »5. Les témoins rencontrées pour étudier la féminisation de l’armée française n’ont

1
Jacques Le Goff, Histoire et mémoire, Paris, Gallimard, 1988 (1977), p. 10.
2
Pierre Nora dir., Les lieux de Mémoire, Paris, Gallimard, tome III, volume 1, Les France, 1992, p. 20.
3
Jacques Le Goff, Histoire et mémoire, op. cit., p. 11.
4
(Et citation suivante) Nicolas Offenstadt, « Mémoire », Les mots de l'historien, dir. Nicolas Offenstadt,
Toulouse, Presses Universitaires du Mirail, 2006, p. 70.
5
Danièle Voldman, « La place des mots, le poids des témoins », Écrire l'Histoire du Temps présent, En
hommage à François Bédarida, dir. Institut d'Histoire du Temps Présent (IHTP), Paris, CNRS, 2004, p. 123. Sur
la méthodologie et l’ambivalence scientifique des sources orales, voir Danièle Voldman, « Définitions et
usages », La bouche de la vérité ? La recherche historique et les sources orales, dir. Danièle Voldman, Paris,
CNRS, 1992, p. 33-44. Jean-Pierre Azéma abonde lui aussi dans ce sens, soulignant que la constitution de
l’Institut d’Histoire du Temps Présent en 1978 en est la vitrine scientifique : Jean-Pierre Azéma, « Temps

35
certes pas fait de « révélations » majeures mais elles ont permis de « restituer l’air du temps,
qui se dilue dans les documents écrits »1. La mémoire et l’histoire des femmes dans l’armée
française étant encore très partiellement retransmises, les envisager sous cet angle est
indispensable car l’histoire du temps présent « se singularise comme gestion historienne des
usages sociaux et des instrumentalisations des passés incomplètement mis en histoire et de la
mémoire pas encore refroidie »2.
À mi-chemin entre l’histoire sociale telle que définie par Antoine Prost3 et la
sociologie historique4, cette thèse croise aussi l’histoire des représentations qui prétend
« saisir les multiples chemins par lesquels les hommes du passé pensaient leur présence au
monde, donnaient sens à leurs actes ou encore modelaient leur mémoire »5. Accordant elle
aussi une large place aux sources de l’écriture de soi, elle permet d’appréhender le vécu de ces
femmes par leur propre ressenti mais aussi par celui de l’opinion et de la société. Étant
continuellement remises en question, taxées d’incompétence ou soupçonnées de déviances,
les femmes militaires ont ainsi donné lieu à de multiples représentations. Participant de « la
construction sociale de la réalité et régissant en dernière instance les identités et les pratiques
sociales, tout en subissant leurs effets en retour », l’histoire des représentations de ces
militaires féminines est un élément constitutif de l’analyse du processus de féminisation de
l’armée française.
Enfin, cette recherche croise également l’anthropologie guerrière, telle que l’envisage
Stéphane Audoin-Rouzeau. Le fait que les femmes soient traditionnellement exclues de
l’activité guerrière est une évidence telle et quasi-universelle qu’elle est peu questionnée par
les historien-ne-s : « un historien ne cherche pas à savoir pourquoi les femmes ne combattent
pas. Ce n’est d’ailleurs pas son rôle. En revanche, un anthropologue est conduit à s’interroger
sur un tel sujet »6. En partant des postulats d’Alain Testard ou Françoise Héritier

présent », Dictionnaire des Sciences historiques, op. cit.,, p. 653. Il caractérise l’histoire du temps présent selon
deux aspects majeurs : « l’histoire très immédiate » et « l’histoire avec témoins ».
1
Danièle Voldman, « La place des mots, le poids des témoins », Écrire l'Histoire du Temps présent… op. cit.,
p. 123.
2
Christian Delacroix, « Entre doutes et renouvellements – les années 1980-2000 », Les courants historiques en
France, XIXe-XXe siècle, dir. François Dosse, Patrick Garcia et Christian Delacroix, Paris, Gallimard, 2007
(1999), p. 537.
3
Antoine Prost, « Pour une histoire sociale du temps présent », Écrire l'Histoire du Temps présent… op. cit.,
p. 355-359.
4
Dominique Schnapper, « Le temps présent entre histoire et sociologie », Écrire l'Histoire du Temps présent…
op. cit., p. 49-52.
5
(Et citation suivante) Hervé Mazurel, « Représentations (histoire des) », Les mots de l'historien, op. cit., p. 96.
6
Stéphane Audoin-Rouzeau, « La violence de guerre au XXe siècle : un regard d'anthropologie historique », Les
rendez-vous du CHEAr – Ministère de la Défense, op. cit., p. 5. Pour approfondir ce sujet, voir Stéphane Audoin-

36
précédemment évoqués, la féminisation de l’armée française apparaît comme un processus
inachevé car le métier des armes reste fermé aux femmes. Dans cette logique, ce doctorat
entend analyser les raisons qui poussent les hommes à interdire aux femmes de combattre.
De ces réflexions historiques, historiographiques et sémantiques a donc émergé la
problématique principale de ce travail qui a pour but d’expliquer comment les guerres ont
entraîné une féminisation, plus ou moins subie, de l’armée française entre 1938 et 1962.

2. La féminisation de l’armée française pendant les guerres (1938-1962) : enjeux
et réalités d’un processus irréversible
La réponse à cette problématique s’articulera autour de quatre chapitres suivant la
chronologie guerrière de la France entre 1938 et 1962. Le choix de l’année 1938 peut prêter à
discussion. Partant de l’idée que la France est en guerre sans discontinuer entre 1939 et 1962,
la question s’est posée de savoir à partir de quel moment une mobilisation des femmes a été
envisagée. C’est effectivement la loi Paul-Boncour du 11 juillet 1938 qui marque le tournant
législatif radical de l’histoire de la mobilisation féminine. Alors qu’un second conflit mondial
se profile, le gouvernement français prend les devants en encadrant de façon officielle
« l’organisation de la nation pour le temps de guerre » et en considérant pour la première fois
les femmes comme des personnels mobilisables. Mises en pratique dès 1939, les prérogatives
de la loi sont rapidement dépassées puisque des femmes incorporent alors des unités
paramilitaires. Dès lors, et malgré la défaite française de 1940, les effectifs féminins au sein
de l’armée française ne cessent d’augmenter, y compris pendant les deux guerres qui suivent.
De la métropole à l’Algérie, en passant par Londres, l’Afrique du Nord et l’Indochine, les
femmes conquièrent leur place au sein de l’armée française.
Le premier chapitre propose d’analyser les débuts de la féminisation de l’armée depuis
la promulgation de la loi Paul-Boncour jusqu’à la fin de la Seconde Guerre mondiale. La
mobilisation des femmes étant source de débats et prêtant à controverses, le début de ce
chapitre montrera comment s’est féminisée l’armée française dans les premières années de la
guerre et de la Résistance et ce, malgré de nombreux obstacles culturels. Après avoir étudié
les différents aspects de la mobilisation féminine, la réflexion portera sur ses conséquences et
son héritage, de la Libération à la construction de la mémoire féminine de la Seconde Guerre
mondiale.

Rouzeau, Combattre, Une anthropologie historique de la guerre moderne (XIXe - XXe siècle), Paris, Seuil, 2008,
327 p.

37
Le deuxième chapitre s’attache à démontrer la poursuite de la féminisation de l’armée
française par la continuation de l’engagement militaire féminin en Indochine. Partant de l’idée
que cette guerre entraîne une nouvelle vague de mobilisation des femmes sous l’uniforme
français, la première partie porte sur un état des lieux de leur présence en Extrême-Orient, la
seconde met en lumière les paradoxes de cet engagement qui entraîne à la fois une
reconnaissance législative des personnels féminins de l’armée mais également une amnésie de
la mémoire guerrière.
Le troisième chapitre est traite de l’affirmation du processus de féminisation de
l’armée française qui se poursuit pendant la guerre d’Algérie. Tout en analysant les conditions
du retour de « celles qui ont fait l’Indo », la guerre d’Algérie y est présentée comme une
nouvelle expérience de guerre au féminin.
Enfin, le dernier chapitre apporte la preuve que les trois guerres menées par l’armée
française entre 1939 et 1962 ont été les vectrices de sa féminisation et que la guerre n’est plus
un monopole masculin. Mais la féminisation de l’armée reste un processus inachevé aux
regards de la persistance des valeurs de genre et de la situation dans d’autres pays.

Une telle recherche a été rendue possible grâce aux sources qui, contre toute attente, se
sont révélées très nombreuses et diversifiées.

III. Chercher des réponses : les sources

Aux premières heures de l’élaboration de ce sujet de thèse, la quête de sources n’a pas
été évidente. L’histoire militaire occultant les femmes, il a été indispensable de se tourner vers
les archives. Le résultat obtenu a largement dépassé celui attendu. En effet, plusieurs fonds
ont révélé leur richesse et entraîné le dépouillement systématique de nombreuses sources
imprimées.

1. Les archives
En toute logique, c’est le Service historique de la Défense 1 qui conserve la majorité
des fonds susceptibles de répondre à la problématique de ce sujet. Au département de l’armée
de terre, plusieurs inventaires mentionnent très clairement les auxiliaires féminines puis les

1
Composé des départements de l’armée de terre, de l’air et de la marine.

38
personnels féminins de l’armée de terre1. Il s’agit des archives du Levant 2, de l’Indochine3, de
la guerre4 et de la France Libre5, du cabinet du Ministre de la Défense 6, de l’État-major7 et des
formations8 de l’armée de terre. Elles portent sur la discipline 9, le recrutement, les uniformes,
les cantonnements, les postes, les missions, ou encore les écoles de formation. Trois séries
sont beaucoup plus évasives : les archives de l’Algérie, de la Tunisie et du Maroc10. Il en va
de même pour toutes les anciennes colonies françaises 11. Dans les inventaires les moins
explicites, un dépouillement systématique des fonds relatifs aux services sociaux et médicaux
a révélé une quantité d’archives propres aux femmes militaires, puisque c’est dans ces
services qu’elles sont traditionnellement les plus nombreuses. En outre, plusieurs fonds plus
généraux possèdent des archives utiles. C’est le cas de ceux de l’Indochine et de l’Algérie.
Toutes ces archives du PFAT semblent avoir été peu exploitées et peu manipulées 12. Elles
sont d’ailleurs souvent méconnues des archivistes eux-mêmes et des membres du personnel13.
À l’annonce de cette recherche, des réactions de surprise ou de scepticisme ont été
fréquemment rencontrées. Les femmes dans l’armée ont laissé peu de traces dans la mémoire
militaire alors que, pourtant, les archives témoignent du contraire.
L’état d’esprit est tout autre au département de l’armée de l’air qui reste une armée
jeune dans laquelle les femmes ont été plus facilement et rapidement intégrées, et surtout
acceptées. Dès les débuts de l’aviation civile, elles sont nombreuses à devenir pilotes ou
parachutistes – avant tout pour le plaisir. La Première Guerre mondiale éclatant peu de temps
après, elles sont quelques-unes à faire profiter l’armée de l’air de leur maîtrise et de leurs
connaissances en matière d’aviation. Ce constat, doublé d’une présence féminine relativement
précoce, a pour conséquence une transparence limpide des inventaires 14. Les travaux sur les

1
AFAT et PFAT dans la suite du texte.
2
Sous-série 4 H.
3
Sous-série 10 H. Les archives relatives aux PFAT sont abondamment citées par Michel Bodin qui met en
évidence la présence d’archives relatives aux PFAT dans des cartons dont le titre n’en fait pas mention.
4
Série N. Fonds couvrant la période de 1920 à 1940.
5
Série P.
6
Série R.
7
Série T.
8
Série U.
9
Un carton de la série R porte la mention « affaires disciplinaires. »
10
Respectivement, les sous-séries 1 H, 2 H et 3 H.
11
Afrique occidentale française (sous-série 5 H), Afrique équatoriale française (sous-série 6 H), Côte française
des Somalis (sous-série 7 H), Madagascar (sous-série 8H)…etc.
12
Sauf par les auteurs précédemment cités. De plus, certains cartons présentent un classement peu rigoureux,
voire totalement aléatoire. Quant aux documents, leur état de conservation laisse parfois deviner qu’ils ont été
peu consultés.
13
En salle des inventaires comme en salle de lecture.
14
Même si leur classification et leurs catalogues sont parfois peu explicites voire peu logiques.

39
aviatrices par exemple sont très nombreux et les archives les concernant ont été largement
exploitées. Récemment, le département de l’armée de l’air a acquis et inventorié un fonds
spécifique aux infirmières parachutistes et secouristes de l’air 1 qui, pourtant nombreuses,
n’ont jamais fait l’objet de recherches. Quant au personnel militaire féminin de l’armée de
l’air 2, ses fonds portent sur l’Indochine 3, la Défense Nationale4 (depuis 1945), la Seconde
Guerre mondiale 5 et renvoient aussi bien aux concours de recrutement, à la formation, la
discipline, aux inspections, qu’aux carrières professionnelles.
C’est dans les archives du département de la marine que les femmes sont les moins
visibles. Un seul fonds leur est entièrement dédié mais son inventaire est plus qu’évasif et la
quasi-totalité de ses archives n’est consultable que sur dérogation. La féminisation de la
Royale6 est un sujet qui a longtemps fait sourire « les gars de la Marine ». Et c’est parfois
encore le cas aujourd’hui. Il faut dire que les préjugés et superstitions perdurent et qu’une
présence féminine « à bord » est censée porter malheur. La marine est encore aujourd’hui
l’armée la plus hermétique aux femmes, et cela se révèle dans l’état de ses fonds.
Le département de l’armée de l’air est le seul à avoir consacré une exposition aux
femmes « des pionnières à nos jours »7 et celui de l’armée de terre vient de publier un ouvrage
portant sur « les femmes au combat »8. Tous les départements du SHD ont une section
« histoire orale » mais celle de l’armée de l’air est la seule à avoir collecté autant de
témoignages de femmes. Ceux de la terre et de la marine mentionnent parfois les femmes
mais aucune n’a pourtant été interviewée.
Dépendant également du SHD, l’Établissement de communication et de production
audiovisuelle et de la Défense 9 possède des fonds importants qui sont primordiaux dans
l’étude des représentations. La richesse de ses archives iconographiques et audiovisuelles
permet de comprendre la place accordée aux femmes dans l’armée. Mais certaines ne

1
Portant la cote Z 32829. IPSA dans la suite du texte. D’autres fonds moins spécifiques sont également
consacrés aux IPSA. Ils portent les cotes 4 C 1253-B et 4 C 1253-C.
2
PMFAA dans la suite du texte.
3
Sous-série 4 C. A noter que dans cette série, il semble que plusieurs fonds ne portent pas que sur la guerre
d’Indochine mais aussi sur le PMFAA pendant la guerre d’Indochine.
4
Série E.
5
Série D.
6
Nom donné à la Marine Nationale.
7
En 1996.
8
Nathalie Genet-Rouffiac et Jean-François Dominé dir., Les femmes au combat, L'arme féminine de la France
pendant la Seconde Guerre mondiale, Vincennes, SHD, 2008, 103 p.
9
ECPAD dans la suite du texte.

40
semblent pas très réalistes1, et c’est pourquoi elles méritent d’être confrontées à celles de
l’Institut National de l’Audiovisuel2. Même si l’ECPAD est souvent l’auteur des images
diffusées sur les grandes chaînes, l’importance de l’émission, son horaire de diffusion, son
public et ses commentaires peuvent en changer toute la teneur.
Il existe d’autres centres d’archives annexes au SHD un peu partout en France. Leurs
fonds portent surtout sur les médailles et récompenses attribuées aux militaires, les dossiers de
personnels, une arme ou un conflit précis. L’Espace Ferrié 3 à Rennes conserve les archives
des Merlinettes. Et le Centre d’Histoire et d’Études des Troupes d’Outre-Mer4, situé à Fréjus
au sein du Musée des troupes de marine a également révélé un fonds intéressant : celui de
Mireille Hui, Merlinette pendant la Seconde Guerre mondiale.
Autre service dépendant du SHD, les archives de la gendarmerie nationale n’ont été
d’aucune utilité car ce n’est qu’en 1983 qu’elle s’ouvre définitivement aux femmes. Ceci
explique en partie pourquoi ce travail ne porte que sur les trois armées qui ne dépendent que
du Ministère de la Défense, la gendarmerie nationale étant également rattachée à celui de
l’Intérieur.
En plus des archives de la Défense, plusieurs centres ont été visités. Aux Archives
Nationales, l’état des fonds est relativement pauvre si l’on excepte celui d’Yvette Lebas-
Guyot5, officier dans les Forces Navales Françaises Libres6 et fondatrice des Sections
Féminines de la Flotte7 à Alger pendant la Seconde Guerre mondiale. Deux autres fonds
privés ont été utiles : ceux de Marie Granet 8 et Joseph Paul-Boncour1. Quelques « papiers »

1
Par exemple, les clichés figurant dans Bled, journal militaire fondé pendant la guerre d’Algérie, ne reflètent
presque jamais la réalité. Il arrive fréquemment que les autorités militaires aient un droit de regard voire un
contrôle de diffusion des images dans ce journal. Les femmes représentées sont souvent maquillées, apprêtées,
souriantes, dans un uniforme impeccable. Parfois, elles sont mises en scène en uniforme dans des paysages
bucoliques ou champêtres telles les pin-up américaines de la Seconde Guerre mondiale. Le contrôle de la presse
militaire par des hommes influe considérablement sur les représentations des femmes militaires. Il est tout aussi
important de connaître l’identité du réalisateur ou du photographe. Un homme ou une femme, un civil ou un
militaire ne porte pas le même regard sur les femmes militaires et le message n’est jamais le même non plus.
Malheureusement, dès lors qu’un film ou une photographie est commandé par l’armée, le nom du réalisateur ou
du photographe n’est quasiment jamais révélé.
2
INA dans la suite du texte.
3
Résultat de la fusion entre les archives de l’École Supérieure d’Application des Transmissions et le Musée des
Transmissions.
4
CHETOM dans la suite du texte.
5
Série 435 AP.
6
FNFL dans la suite du texte.
7
SFF dans la suite du texte.
8
Série 397 AP. Auteure de nombreux ouvrages sur la Résistance, ce fonds conserve le manuscrit d’un livre
inédit, le rôle des femmes dans la Résistance. Elle a notamment publié : Combat, histoire d’un mouvement de
résistance de juillet 1940 à juillet 1943, Paris, PUF, 1957, 331 p., Défense de la France, histoire d’un
mouvement de résistance, 1940-1944, Paris, PUF, 1960, 303 p., Les jeunes dans la Résistance, 20 ans en 1940,
Paris, Éditions France-Empire, 1996 (1985), 248 p.

41
du général de Gaulle2 pendant la Seconde Guerre mondiale ainsi que plusieurs fonds relatifs à
ce conflit 3 ont également été consultés. La Légion d’Honneur occupe aussi une place centrale
dans cette recherche mais ses fonds sont très lacunaires : de nombreuses femmes légionnaires
en sont absentes. Ils sont pourtant très riches car ils contiennent tous les fichiers
biographiques des légionnaires ainsi que les citations et les demandes de décorations. Les
archives du Ministère des Affaires étrangères, malgré des inventaires attractifs mentionnant le
gouvernement de la France Libre à Londres et à Alger, se sont révélées inutiles car aucune
n’évoque les femmes. Le centre d’archives de la Croix-Rouge française possède de nombreux
fonds dédiés aux conductrices ambulancières, aux Sections Sanitaires Automobiles 4 et aux
liens très étroits qu’elles entretiennent avec l’armée. La Bibliothèque Marguerite Durand 5 est
la seule à posséder un fonds iconographique 6 sur les femmes engagées dans l’armée française
en temps de guerre. Les « dossiers » de cette bibliothèque sont également très riches : ils sont
constitués de coupures de presse qui permettent de cerner l’image que les femmes militaires
ou liées à l’armée renvoient à leurs contemporains à travers la presse. Dans la lignée de la
BMD, les archives du féminisme de la Bibliothèque Universitaire d'Angers disposent de
plusieurs fonds relatifs aux mouvements féministes pendant l’élaboration de la loi Paul-
Boncour. L’Institut d’Histoire du Temps Présent7 renferme deux fonds particulièrement riches
et profitables à cette recherche : ceux de Germaine Lévy, résistante de l’intérieur puis dans
l’armée. Enfin, les recherches à la Bibliothèque de Documentation Internationale et
Contemporaine8 se sont révélées infructueuses malgré la présence du fonds « Gabrielle
Duchêne » portant sur l’opposition féministe à la loi Paul-Boncour, celui de l’Association des
Déportées et Internées de la Résistance 9 et quelques documents disséminés faisant allusion
aux femmes militaires. À Paris, le Mémorial du maréchal Leclerc est le dépositaire des
archives des Rochambelles, les ambulancières de la 2e Division Blindée. D’autres centres
d’archives ont été contactés et/ou visités mais sans résultat probant quant au contenu de leurs
fonds : les archives du service de santé militaire du Val de Grâce, celles de la Préfecture de

1
Série 424 AP.
2
Sous-série 3 AG 1.
3
Série 72 AJ.
4
SSA dans la suite du texte.
5
BMD dans la suite du texte.
6
Constitué d’affiches, cartes postales et caricatures.
7
IHTP dans la suite du texte.
8
BDIC dans la suite du texte.
9
ADIR dans la suite du texte.

42
Police ou encore celles du Mémorial de Caen1. Face à l’éparpillement des archives et pour
combler certaines lacunes, la rencontre avec une cinquantaine de militaires féminines
retraitées a permis l’accès à autant d’archives privées.
Finalement, peu d’organismes non militaires conservent des traces de la militarisation
des femmes. Au sein du SHD, l’état des fonds varie d’un département à l’autre. Il en va de
même pour la diversité de leurs intitulés et leur contenu ; la différence d’intérêt accordé à
certains types de sources, comme les sources orales, en est l’illustration parfaite. À ces
archives s’ajoutent de nombreuses sources imprimées ainsi que des témoignages oraux et
écrits.

2. Les autres sources
Concernant les sources imprimées, il s’agit majoritairement d’articles de presse. La
presse militaire a tardé à s’intéresser aux femmes mais la revue Bellone les a incarnées
pendant presque vingt ans en étant la seule et unique revue féminine de la presse militaire.
Malgré son intérêt historique majeur, Bellone2 n’a jamais fait l’objet d’étude approfondie.
Quelques auteures3 pourtant la mentionnent dans leurs sources. Lorsque cette revue disparaît,
les femmes disparaissent aussi – pour un temps – des colonnes des grands journaux militaires.
Aujourd’hui, malgré la parution d’une centaine de numéros en vingt ans, Bellone reste
totalement inconnue des autorités militaires mais aussi des différents services historiques.
Puis, peu à peu, devant la présence grandissante des personnels féminins dans les rangs de
l’armée, la presse militaire recommence à s’intéresser à ces femmes exerçant un métier si
atypique. Mais globalement, au regard de tous ces articles, une remarque s’impose. Ils sont
souvent légers, parfois peu approfondis voire ironiques. Pour beaucoup d’hommes – militaires
ou non –, cette présence féminine dans l’armée est incompréhensible : comment une femme
peut-elle choisir un métier aussi peu féminin ? Cette question est souvent posée par d’autres
journaux et magazines d’information plus généralistes4. Ceux-ci contribuent fortement à sortir
de l’ombre ces femmes qui n’étaient jusqu’alors connues que de leurs homologues masculins.

1
Malgré quelques documents évoquant les femmes dans les séries A : Alliés et FR : France Résistance.
2
Sauf mention contraire, le titre de Bellone sera le seul en usage ici, même si avant 1953, cette revue a pour titre
Bulletin PFAT.
3
Odile Ducret-Schaeffer, Les femmes dans les armées en France, op. cit., Lucile Clémens-Morisset, La Marine
Nationale au féminin, de 1943 à nos jours, Saint-Cyr-sur-Loire, Alan Sutton, 2003, 159 p., Micheline Fornaciari,
Les femmes dans la Marine Nationale Française de 1942 à 1956, Toulon, AGPM Éditeur, 1989, 65 p.
4
Le Figaro, France-Soir, Paris-Match, Elle …etc.

43
Les documents officiels émanant des autorités militaires sont autant de sources
imprimées importantes. Ces livrets, brochures, lois, décrets et autres manuels constituent une
mine d’informations sur les carrières féminines dans l’armée, les différences statutaires entre
hommes et femmes, et les lois qui sont propres aux femmes dans cette profession.
Enfin, ces sources doivent impérativement être non seulement confrontées entre elles
mais aussi avec des témoignages oraux et écrits, relativement nombreux. En plus des sources
orales conservées au département de l’armée de l’air, plusieurs dizaines de femmes ont été
interrogées pour ce travail. Rencontrées par le biais d’associations d’anciens combattants, par
recommandation ou simple bouche-à-oreille, elles ont toutes répondu soit à un questionnaire
soit à une interview semi-directive entre 2005 et 2011. Ces témoignages appellent toutefois à
la prudence car il s’agit de souvenirs a posteriori1. Concernant les récits à caractère
autobiographique, plusieurs dizaines ont été recensées. Mais ils sont à manipuler avec
distance et discernement car la reconstruction du passé amène souvent des erreurs ou une
subjectivité particulière. Ces témoignages permettent de combler les lacunes, les silences et
les non-dits des autres sources. En effet, certains sujets qui « fâchent » comme la misogynie
ou le machisme, les relations entre hommes et femmes, les problèmes liés à la mixité, ou les
inégalités professionnelles entre les personnels des deux sexes ne sont que très rarement
abordés dans les autres sources imprimées. Seule Bellone se fait un point d’honneur à mettre
en lumière la face cachée des carrières féminines dans l’armée.
Pour finir, d’autres sources telles que des ouvrages sur la question militaire ou sur les
femmes, les biographies ou les romans ont également leur place dans ce corpus car elles
reflètent les préoccupations des scientifiques, des militaires, et plus généralement de tous ceux
et toutes celles qui ont côtoyé, de près ou de loin, ces femmes exerçant un métier « si peu
féminin ».

1
Sur l’exploitation des sources orales en histoire, voir Danièle Voldman (dir.), La bouche de la vérité ?... op. cit.

44
CHAPITRE I

De la loi Paul-Boncour à la Seconde Guerre mondiale :
nouveau regard sur la mobilisation des femmes dans l’armée française

Mobiliser les femmes en temps de guerre est une question qui se pose depuis
longtemps. Leur engagement massif à l’arrière pendant la Première Guerre mondiale relance
le débat déjà ancien du rôle qui doit leur être attribué en cas de conflit. Bien qu’elles aient été
massivement démobilisées dès 1919, elles ont prouvé en participant activement à l’effort de
guerre qu’elles avaient – comme les hommes – un rôle important à jouer dans la France en
guerre.
Même si l’entre-deux-guerres est avant tout marqué par une glorification des morts
pour la France, une héroïsation des poilus revenus du front et une politisation croissante des
anciens combattants, la lutte des femmes pour l’accès à la citoyenneté politique et pour une
égalité pleine et entière avec les hommes, revient sur le devant de la scène. Particulièrement
active au tournant des XIXe et XXe siècles, elle s’était effacée au profit de l’Union Sacrée dès
le début de la guerre1. Prendre en compte l’action des femmes pendant la Première Guerre
mondiale relance le débat de leur participation à la défense de la patrie. Des féministes aux
hommes politiques, la question de la mobilisation des femmes va souvent de pair avec celle
de leurs droits civiques.
En 1927, lorsque Joseph Paul-Boncour reçoit la responsabilité de mettre sur pied une
loi dans le but de mobiliser les femmes en cas de guerre, les débats sont relancés pour
plusieurs années. Celle-ci est votée le 11 juillet 1938 et elle marque la naissance d’une
féminisation officielle et légale de l’armée française. Dès 1939, les femmes sont présentes
dans les rangs de l’armée et la défaite de 1940 ne ralentit en rien leur mobilisation. Au
contraire, c’est en s’engageant dans la Résistance que les femmes passent peu à peu du statut
de civiles à celui de militaires contractuelles. Cette différence de statut est primordiale pour
comprendre en quoi la Seconde Guerre mondiale incarne l’acte de naissance de la

1
Ce que Yannick Ripa appelle très justement « l’union sacrée des sexes » ou comment la grande majorité des
féministes mettent entre parenthèses leurs revendications pour se consacrer « à leurs devoirs de ‘braves
Françaises’, multipliant les œuvres sociales », Yannick Ripa, Les femmes, actrices de l’Histoire, France 1789-
1945, Paris, Sedes, 1999, p. 96. Ouvrage réédité depuis sous le titre Les femmes actrices de l’Histoire de 1789 à
nos jours, Paris, Armand Colin, 2010, 239 p.

45
féminisation de l’armée française, alors que celle-ci est traditionnellement datée des années
19701.
Concernant l’analyse du processus de féminisation de l’armée française, c’est la
définition de Claude Zaidman qui sera retenue ici : « quand des femmes entrent modestement
et en petit nombre dans des métiers jusque-là monopole masculin. Cette entrée en douceur,
quand il s’agit de secteurs de pouvoir ou présumés tels, évoque l’idée d’une subversion
(positive ou négative) selon les positions 2. » Car c’est bien la subversion qui jalonne le
parcours des femmes dans l’armée, puisqu’en pénétrant ce bastion masculin, elles
bouleversent – souvent malgré elles – l’ordre établi, les valeurs et les idées reçues 3.
La nature féminine est au cœur des débats qui ponctuent l’adoption de la loi sur
« l’organisation générale de la nation pour le temps de guerre »4. Malgré son adoption en
1938 et sa mise en pratique quasi-immédiate dès le début de la Seconde Guerre mondiale, les
débats sont toujours très vifs pendant et après le conflit. Si elles ne sont que quelques
centaines à servir la France au début de la guerre, leurs effectifs finissent par atteindre treize à
quatorze mille. Bien qu’elles ne représentent que 2 à 3 % de l’armée nouvelle à la fin de la
guerre et qu’elles n’aient pas été plus de 10 à 20 % dans les réseaux et mouvements de
Résistance5, force est de constater que leurs effectifs n’ont cessé de croître pendant toute la
durée de la guerre.
Non seulement la défaite de 1940 n’engendre pas la fin de cette mobilisation féminine
mais, contre toute attente, la Libération ne sonne pas non plus comme un retour aux normes
de genre, contrairement au lendemain de la Première Guerre mondiale. Enfin, c’est
l’augmentation constante des effectifs militaires féminins à partir de 1940 qui est à l’origine
des textes de loi et non l’inverse. C’est là toute l’originalité de ce processus qui met en
évidence un écart considérable entre la théorie et le terrain. Ces militaires d’un « nouveau
genre »6, parce que minoritaires, deviennent alors bien malgré elles des objets de

1
Raymond Caire, La femme militaire des origines à nos jours, op. cit, Odile Ducret-Schaeffer, Les femmes dans
les armées en France : 1914-1979, op. cit., Emmanuel Reynaud, Les femmes, la violence et l’armée, essai sur la
féminisation des armées, op. cit.,. et Katia Sorin, Femmes en armes, une place introuvable ? Le cas de la
féminisation de l'Armée française, Thèse de doctorat, op. cit., puis Femmes en armes, une place introuvable ?,
Paris, L’Harmattan, 2003, 239 p.
2
Claude Zaidman, « La notion de féminisation. De la description statistique à l’analyse des comportements »,
Les Cahiers du CEDREF, n° 15, 2007, consulté le 11 janvier 2011, http://cedref.revues.org/499
3
Alain Rey dir., Dictionnaire historique… op. cit., p. 3671.
4
Loi du 11 juillet 1938, « portant sur l’organisation générale de la nation pour le temps de guerre », Journal
Officiel de la République Française, 13 juillet 1938, p. 8330-8337.
5
Luc Capdevila, « La mobilisation des femmes dans la France combattante (1940-1945) », Clio Histoire,
Femmes et Sociétés, « Le genre de la nation », n° 12, 2000, p. 57.
6
Expression employée ici dans le sens de « style » ou « type ».

46
questionnements ou d’enquêtes générant leur lot de préjugés, souvent plus proches du
fantasme que de la réalité.

I. De la loi Paul-Boncour à la Résistance : naissance de la féminisation de
l’armée française

Si la loi portant sur « l’organisation générale de la nation pour le temps de guerre » est
votée le 11 juillet 1938, elle est née bien des années avant dans l’esprit de Joseph Paul-
Boncour. C’est en 1927, alors qu’il préside le Conseil Supérieur de la Défense Nationale 1
qu’il devient le rapporteur de cette loi qui portera son nom onze ans plus tard.
Le CSDN, placé sous l’autorité du Président du Conseil, a été créé en 1906. Il s’agit
d’un organisme d’études qui réunit régulièrement les ministres de la Guerre, de l’Intérieur et
des Affaires Étrangères. Au lendemain de la Première Guerre mondiale, le CSDN se dote
d’un secrétariat permanent. C’est à lui que le Gouvernement confie la responsabilité de
débattre des questions relatives à la mobilisation économique, administrative mais aussi
humaine en temps de guerre.
Entre 1927 et 1938, Joseph Paul-Boncour, député, ancien combattant, avocat,
particulièrement impliqué dans les débats portant sur le désarmement ou sur l’importance de
régler pacifiquement les différends internationaux, tente, non sans difficultés, de mettre sur
pied cette loi. Celle-ci permettrait une mobilisation de toute la population sans distinction
d’âge ni de sexe. Et c’est bien cette dernière caractéristique qui cristallise les tensions, tant
dans l’opinion et la presse que chez les politiques. En défendant l’idée d’une mobilisation des
hommes et des femmes, Joseph Paul-Boncour s’attaque à l’une des barrières du genre les plus
solides : celle qui veut que la guerre soit un domaine exclusivement masculin.

1. La loi Paul-Boncour : enjeux et problématiques autour de la mobilisation
féminine

La question de la mobilisation des femmes et de leur enrôlement dans des formations
militaires ne date pas de 1927. En effet, depuis longtemps déjà, des hommes et des femmes
ont réfléchi sur la place à accorder aux femmes en temps de guerre. Ce sont les féministes qui
se sont le plus exprimées sur ce sujet mais il n’est pas rare de lire ça et là des prises de

1
CSDN dans la suite du texte.

47
position masculines en faveur d’une mobilisation féminine. Pour comprendre les enjeux de
cette loi, il est donc nécessaire d’analyser ses antécédents et ses enjeux.

a) Mobiliser les femmes : enjeux et débats
Jusqu’au XIXe siècle, les femmes sont parfois présentes au sein des troupes et non
loin des champs de bataille. Elles sont cantinières, vivandières – souvent épouses ou veuves
de soldats1 ou encore prostituées2. Ainsi Théroigne de Méricourt déclarait-elle en 1792 :
Citoyennes, pourquoi n’entrerions-nous pas en
concurrence avec les hommes. Prétendent-ils eux seuls
avoir des droits à la gloire ; non, non… Et nous aussi nous
voulons mériter une couronne civique, et briguer
l’honneur de mourir pour une liberté qui nous est peut-être
plus chère qu’à eux. […]
Oui… généreuses Citoyennes, vous toutes qui
m’entendez, armons-nous, allons nous exercer deux ou
trois fois par semaine aux Champs-Élysées, ou au Champ
de la Fédération ; ouvrons une liste d’Amazones
Françaises, et que toutes celles qui aiment véritablement
leur Patrie, viennent s’y inscrire ; nous nous réunirons
ensuite pour nous concerter sur les moyens d’organiser un
Bataillon3.

Mais depuis le décret du 30 avril 1793, l’armée obéit à une logique d’exclusion des
femmes : la Convention décide de les expulser, sauf les blanchisseuses et les vivandières
indispensables au service des troupes. La dernière combattante du XIXe siècle officiellement
reconnue pour ses actes de bravoure est Marie-Angélique Brulon4, qui reçoit la Légion
d’Honneur en 1851. Entre la guerre de 1870 et la Première Guerre mondiale, les femmes
disparaissent peu à peu de la sphère combattante. En 1914, la disparition de la figure de la
cantinière en est l’illustration parfaite 5. La seule présence féminine désormais tolérée est celle

1
Katia Sorin, Femmes en armes…, op. cit. p. 84.
2
Sabina Loriga, « L'épreuve militaire », Histoire des jeunes en Occident, tome 2 : l'époque contemporaine, dir.
Giovanni Levi et Jean-Claude Schmitt, Paris, Seuil, 1996, p. 26.
3
Théroigne de Méricourt, Discours prononcé à la Société fraternelle des minimes, le 25 mars 1792, Paris,
Imprimerie Demonville, 1792, p. 6-7. Sur les femmes en armes pendant la Révolution Française, voir :
Dominique Godineau, « De la guerrière à la citoyenne : porter les armes pendant l’Ancien Régime et la
Révolution Française », Clio Histoire, Femmes et Sociétés, « Armées », n° 20, 2004, p. 43-69 et Citoyennes
tricoteuses… op. cit.
4
Danièle Déon-Bessière, Les femmes et la Légion d’Honneur depuis sa création, Paris, L’Officine, 2002, p. 35
et Odile Roynette, « La construction du masculin de la fin du 19e siècle aux années 30 », Vingtième Siècle, n°
75, juillet-septembre 2002, p. 87.
5
Odile Roynette, « La construction du masculin de la fin du 19e siècle aux années 30 », op. cit. p. 88.

48
de l’infirmière, « personnage le plus louangé de la guerre1 », parfois bénévole du service de
santé militaire2.
La conscription et le développement des casernes comme lieu initiatique de la
virilisation du « citoyen-soldat3 » excluent les femmes du monde militaire 4. C’est depuis la fin
de la Révolution que la citoyenneté masculine est devenue indissociable du service armé5. Et
même si la figure de la femme semble indissociable de celle du soldat, sa militarisation est
alors inenvisageable. La conscription accentue la frontière entre masculin et féminin dans la
société6 : « la participation directe à la violence de guerre (donner ou recevoir la mort) dans
un cadre étatique devient au début du XXe siècle, un critère qui distingue de manière plus
nette que naguère hommes et femmes »7. Dans les sociétés occidentales8, les femmes liées à
l’armée ou présentes dans les milieux traditionnellement masculins contribuent à une
dénaturation de la femme. Cette virilisation de la « nature féminine » est fortement contestée
car elle serait la cause d’un « amollissement »9 des hommes. La conscription, ou le service
militaire, comme « consécration de la virilité »10 ne peut donc par principe concerner les
femmes.
Au début du XXe siècle, seules les féministes radicales se posent en faveur d’un
service féminin. Parmi elles, Madeleine Pelletier défend vigoureusement cette idée. En 1908,
elle exprime sa position dans son article « La Femme-soldat » publié dans La Suffragiste11, et
réclame un service militaire féminin s’inscrivant dans la logique de l’égalité des droits et des
devoirs allant de pair avec un service militaire féminin 12. Figure emblématique de la
virilisation des femmes qu’elle revendique et défend dès le début du siècle, elle affirme que

1
Françoise Thébaud, La femme au temps de la guerre de 14, op. cit., p. 47-48.
2
Katia Sorin, Femmes en armes, op. cit. p. 84. Les rares infirmières « salariées » du service de santé militaire
sont en fait les premiers personnels féminins de l’histoire de l’armée. Elles sont entièrement « militarisées » :
Odile Ducret-Schaeffer, Les femmes dans les armées en France, op. cit., p. 4.
3
Michelle Zancarini-Fournel coord., Les mots de l'Histoire des femmes, op. cit., p. 10.
4
« Virilisation » et « femmes » sont antinomiques car la virilisation est un processus modifiant la « nature »
féminine en y intégrant des éléments traditionnellement masculins (comme le sport ou l’exercice de certains
métiers), Michelle Zancarini-Fournel coord., Les mots de l'Histoire des femmes, op. cit., p. 108-109.
5
Luc Capdevila, « L’identité masculine et les fatigues de la guerre (1914-1945) », Vingtième Siècle, n° 75,
juillet-septembre 2002, p. 98.
6
« L'épreuve militaire », op. cit., p. 43 et Michel Bozon, Les conscrits, op. cit., p. 104-109.
7
Odile Roynette, « La construction du masculin de la fin du 19e siècle aux années 30 », op. cit., p. 88.
8
Ce qui est loin d’être le cas partout. Dans certaines communautés ou tribus, certaines « femmes à cœur
d’homme » se comportent en homme la plupart du temps, mais ne dénigrent pas pour autant les tâches
féminines : Françoise Héritier, Masculin-Féminin : la pensée de la différence, op. cit., p. 226.
9
Ed. de La Barre Duparcq, Histoire militaire des femmes, Paris, aux frais de l’auteur, 1873, p. 304.
10
Georges Falconnet et Nadine Lefaucheur, La fabrication des mâles, Paris, Le Seuil, 1975, p. 156
11
Cité par Christine Bard, Les filles de Marianne… op. cit., p. 141.
12
Ibid.

49
« tant que, selon leur expression, elles [les femmes] continueront à rester femmes, le
féminisme ne sera qu’un vain mot. Leur émancipation ne se réalisera pas, parce qu’elles ne
mériteront pas d’être libres »1. Comme l’analyse Christine Bard, « rares sont les féministes
qui ont dit aux femmes aussi clairement que Madeleine Pelletier qu’‘il faut être des hommes
socialement’, autrement dit, qui ont considéré la ‘virilisation’ (l’expression est d’elle) comme
une condition sine qua non de l’égalité des sexes »2.
Le lien entre accès à la sphère militaire et accès à la citoyenneté politique est
également prégnant puisque cette même année, Hubertine Auclert défend, elle aussi, un
équivalent féminin au service militaire masculin. Dans son ouvrage Le vote des femmes, elle
explique selon quelles justifications les femmes ne sont pas citoyennes. Dans le chapitre
« vous n’êtes pas militaires », elle établit une double comparaison entre le service militaire et
le droit de vote d’une part, et la maternité d’autre part :
Quand les femmes demandent à voter, ceux mêmes
qui parlent de supprimer les armées permanentes leur
répondent : « Vous ne pouvez jouir des prérogatives
politiques puisque vous ne portez pas le fusil ».
La loi de deux ans sert aux antiféministes de
prétexte pour déclarer que les femmes point astreintes aux
obligations militaires imposées aux hommes, ne peuvent
être en la société leurs égales.
C’est peine perdue de leur faire remarquer que la
loi de neuf mois renouvelables est plus dure pour les
femmes que la loi de deux ans pour les hommes ; que
beaucoup plus de femmes succombent sur le lit de douleur
pour l’œuvre de création, que d’hommes sur le champ de
bataille pour l’œuvre de destruction.
Les femmes ne se battent pas ; mais tous les
hommes non plus ne se battent pas ; il y a de par le monde
une foule d’hommes impropres au service militaire ; on les
appelle les réformés, ces réformés, qui jouissent cependant
de leurs droits civiques. […]
Les femmes ont un peu partout suffisamment
prouvé qu’elles étaient aptes à porter les armes, et qu’elles
pourraient être avantageusement utilisées par le
département de la guerre. […]
Lors de la campagne de Tunisie, tous les journaux
publièrent une lettre adressée au général Farre, ministre de
la guerre, dont voici un passage : « Nos soldats vaincraient

1
Madeleine Pelletier, « Les femmes et le féminisme », La revue socialiste, janvier 1906, p. 45, cité par Christine
Bard, « La virilisation des femmes et l’égalité des sexes », Madeleine Pelletier : logiques et infortunes d’un
combat pour l’égalité, dir. Christine Bard, Paris, Côté-femmes, 1992, p. 91.
2
Christine Bard, « La virilisation des femmes et l’égalité des sexes », Madeleine Pelletier : logiques et
infortunes d’un combat pour l’égalité, op. cit, p. 91.

50
vite l’ennemi et la maladie, si un personnel dévoué,
veillait à leur bien être matériel. Qu’on appelle les femmes
à faire leur service humanitaire – pendant du service
militaire des hommes – et l’on aura ce personnel. » […]
La femme chargée de perpétuer la nation, devrait
être traitée de même que le soldat chargé de défendre le
territoire.1

Cette position d’Hubertine Auclert, datant de 1908, résume à elle seule les clivages et les
enjeux liés à la perspective d’une mobilisation – autre que maternelle – des femmes.
Hubertine Auclert dénonce une triple inégalité entre les hommes et les femmes,
particulièrement quand elle ajoute que même ceux qui ne combattent pas, jouissent de leurs
droits civiques. Pendant tout le premier tiers du XXe siècle, c’est le lien entre maternité,
mobilisation et droit de vote des femmes qui rythme les débats. Régulièrement, la presse
féministe se fait l’écho de cette inégalité. En 1912, Arria Ly, dans La Suffragiste revient sur
cette idée. Bien qu’elle revendique que la guerre est un mal qu’il faut combattre, elle dénonce
l’inégalité de traitement entre les hommes et les femmes :
Ah ! Masculina nous en conte de bonnes à ce sujet
lorsqu’il se pose en martyr sous prétexte qu’il fait la
guerre et ose prétendre que c’est cette qualité de guerrier
éventuel qui lui confère le privilège d’être le seul à
légiférer ! […] Nul n’est plus antimilitariste et antipatriote
que moi. Mais je ne suis pas antiguerrière. […] L’idéal
serait un monde que les guerres ne déshonoreraient
plus […] et où existerait, néanmoins, une sorte de service
militaire obligatoire pour les deux sexes. Aux femmes, on
enseignerait la gymnastique et le maniement de toutes les
armes afin de les rendre aptes à se défendre
victorieusement2.

Cette réflexion soulève une nouvelle contradiction : revendiquer le droit à la mobilisation des
femmes et/ou à leur formation militaire est souvent assimilé à du bellicisme ou du
militarisme. Or, les femmes sont traditionnellement associées au pacifisme. Lorsque
Madeleine Pelletier avait revendiqué ce droit en 1908, elle s’était notamment attiré les foudres
de Gustave Hervé, leader du socialisme révolutionnaire auquel elle est ralliée de 1907 à 1910.
Pour Gustave Hervé, soutenir Madeleine Pelletier revient à « trahir les idées antimilitaristes
qui étaient au cœur de son désaccord avec les réformistes 3 » : « Comment moi, rédacteur de la

1
Hubertine Auclert, Le vote des femmes, Saint-Amand, Imprimerie de Bussière, 1908, p. 48 et 54.
2
Arria Ly, « La guerre est-elle un mal ? », La Suffragiste, n° 28, mai 1912, p. 10-13.
3
Claude Maignien et Charles Sowerwine, Madeleine Pelletier, Une féministe dans l’arène politique, Paris,
Éditions Ouvrières, 1992, p. 87.

51
Guerre Sociale1 et antimilitariste, ai-je pu demander que les femmes soient admises à faire
leur service militaire ? »2 Madeleine Pelletier regrette d’ailleurs que les féministes ne
s’impliquent pas davantage dans cette lutte :
Les hommes ont versé le sang pour conquérir le
droit de suffrage. S’il fallait que les femmes emploient les
mêmes moyens, il est probable qu’elles ne l’obtiendraient
jamais ; non seulement parce qu’elles auraient peur pour
elles-mêmes, mais parce que la violence en général leur
fait horreur. […] Dans les journaux et revues, les articles
féministes abondent et si notre intervention, à propos de la
femme soldat a déchaîné dans la presse populaire les
injures et les sarcasmes de gens écrivant pour un public
grossier, nombre de publications importantes ont discuté la
question comme elle devait l’être et l’Angleterre, par la
création d’un corps d’infirmières militaires, lui a donné
depuis un commencement de solution3.

Enfin, d’autres comme Nelly Roussel en 1922, réfutent l’association entre
mobilisation militaire et citoyenneté politique des femmes, l’une pouvant – et devant – aller
sans l’autre. Selon elle, à chacun-e « sa besogne4 » : aux femmes la maternité, aux hommes la
guerre. Parce que les hommes n’enfantent pas, il n’y a donc aucune raison que les femmes
endossent une nouvelle responsabilité, qui accentuerait encore davantage l’inégalité entre
hommes et femmes. C’est dans son article « charges militaires, charges maternelles », publié
en réaction à la brochure d’Alexandra Kollontaï, l’ouvrière et la paysanne dans la République
soviétique5, qu’elle développe cette idée. Elle s’oppose ainsi à Madeleine Pelletier qui
considère comme Alexandra Kollontaï qu’à « partir du moment où la femme est appelée dans
l’armée, l’opinion de ce qu’elle est dans la société se forme définitivement comme étant celle
d’un membre de l’État, égal à l’homme en droit et en valeur »6. Au cœur de ces débats se
trouve bien entendu la Première Guerre mondiale qui met en scène de nombreuses femmes
sous l’uniforme militaire, particulièrement en Russie mais également en Angleterre comme le
mentionne justement Madeleine Pelletier. Cette féminisation des armées étrangères alimente

1
Journal socialiste et antimilitariste publié de 1906 à 1916, fondé et dirigé par Gustave Hervé.
2
Claude Maignien et Charles Sowerwine, Madeleine Pelletier…, op. cit., p. 88.
3
Madeleine Pelletier, « Le féminisme et ses militantes », Les Documents du progrès, juillet 1919, p. 24-25.
4
Nelly Roussel, « Charges militaires, charges maternelles », La Voix des Femmes, 16 mars 1922, p. 1.
5
Alexandra Kollontaï, L’ouvrière et la paysanne dans la République soviétique, Paris, Librairie de l'Humanité,
1921, 30 p.
6
Cité par Nelly Roussel, « Charges militaires, charges maternelles », op. cit., p. 1.

52
également l’argumentation féministe française qui lui accorde de nombreux articles1. La
presse nationale ne manque pas non plus d’évoquer certaines figures militaires féminines.
L’une d’entre elles, Maria Botchkareva 2, dite « Yashka », est à l’origine d’une unité militaire
féminine, unique à cette époque : le Bataillon de la Mort qu’elle fonde en Russie pendant la
Révolution. Le 12 août 19173, dans le Supplément illustré du Petit Journal, un article4 ainsi
qu’une gravure5 pleine page lui sont consacrés :

1
« Femmes colonels », La Suffragiste, n° 21, octobre 1911, p. 11, la Glaneuse, « Les femmes-soldats », Le Droit
des Femmes, décembre 1928, p. 695, « Service militaire féminin en Russie », Le Droit des Femmes, mars 1930,
p. 34, « La mobilisation des femmes en Russie », Le Droit des Femmes, mai 1930, p. 153.
2
Ce passage reprend un article récemment publié : Élodie Jauneau, « Des femmes dans la 2e Division Blindée du
Général Leclerc. Le Groupe Rochambeau : un exemple de féminisation de l’armée pendant la Seconde Guerre
mondiale et la Guerre d’Indochine », Travail, Genre et Sociétés, n° 25, 2011, p. 101-124. Botchkareva est
parfois orthographié Bochkareva. Ici, c’est l’orthographe de l’édition française de 1934 qui a été adoptée : Maria
Botchkareva, Yashka, Ma vie de soldat. Souvenirs de la Guerre, de la Révolution, de la Terreur en Russie (1914-
1918), Paris, Plon, 1934, 252 p.
3
De nombreux articles lui sont consacrés dans Le Miroir, Le Figaro, Le Matin, Le Temps, tous cités par Fernand
Corcos, Les femmes en guerre, Paris, Montaigne, 1927, p. 124-129.
4
« Celles qui donnent l’exemple aux hommes. Le Bataillon des femmes russes dit ‘Bataillon de la Mort’ »,
Supplément illustré du Petit Journal, 12 août 1917, p. 250.
5
Ibid., p. 256.

53
Elle est considérée par l’auteur1 de l’article comme un exemple à suivre, pour les femmes
certes, mais aussi pour les hommes : « Vint la Révolution. Mme Botchkareva, indignée de
voir trop de soldats palabrer au lieu de se battre s’avisa de faire donner au sexe fort une leçon
de patriotisme par le sexe faible »2. Cette gravure achève de briser les préjugés liés à la
faiblesse des femmes3 et à leur incapacité à se battre. La masculinisation évidente de Maria
Botchkareva prouve indiscutablement que les femmes sont capables non seulement
d’endosser l’uniforme militaire, mais aussi d’adopter et de respecter la militarisation qui va
avec. Cette gravure de Maria Botchkareva est tout à fait fidèle à la réalité : elle n’y est ni
enjolivée, ni caricaturée, comme en témoigne ce cliché, même si elle pose pour le
photographe4 :

Jeune femme d’origine paysanne, Maria Botchkareva choisit de s’engager dans l’Armée
Impériale Russe. Elle incarne en quelque sorte l’idéal militaire féminin si cher à Madeleine

1
Anonyme.
2
« Celles qui donnent l’exemple aux hommes. Le Bataillon des femmes russes dit ‘Bataillon de la Mort’ », op.
cit., p. 250.
3
Déjà sérieusement remise en question pendant la Première Guerre mondiale lorsque les femmes furent amenées
à remplacer les hommes dans des travaux très physiques, comme la livraison du charbon par exemple : Yannick
Ripa, Les femmes, actrices de l’Histoire… op. cit., p. 105.
4
Melissa K. Stockdale, « My Death for the Motherland Is Happiness : Women, Patriotism, and Soldiering in
Russia's Great War, 1914-1917 », The American Historical review, n° 1 (Volume 109), février 2004, p. 78-116.
La plupart des clichés de Maria Botchkareva (certains libres de droit sur Internet, d’autres conservés dans des
archives) la représentent toujours à l’identique : posture militaire, en uniforme, crâne rasé.

54
Pelletier, qui l’évoquera en 1932 dans son roman Une vie nouvelle1. D’abord travestie en
homme, Maria Botchkareva tente d’incorporer le 25e Bataillon de réserve de Tomsk. Essuyant
un refus catégorique2, elle se voit proposer par l’État-major de s’engager comme infirmière ou
auxiliaire, fonctions en parfaite adéquation avec son sexe 3. Cependant, elle tient à rejoindre
l’armée en tant que militaire et elle en fait personnellement la demande au Tsar. Il cède et
accepte cet engagement « hors norme » et « contre nature ». Elle endosse alors l’uniforme, se
rase la tête et devient une soldate parmi les soldats. Entre 1914 et 1917, elle se heurte aux
violences des soldats de son régiment, au harcèlement sexuel et moral, aux coups et aux
humiliations. Devant sans cesse faire ses preuves pour justifier son statut de combattante, elle
parvient à être considérée comme l’égale de ses camarades de combat. Devenue caporal, elle
obtient le droit de commander des hommes. Mais c’est pendant la Révolution russe de 1917
qu’elle fonde le bataillon des femmes, avec l’accord d’Alexandre Kerensky. Deux mille
femmes répondent à l’appel et défendent le Palais d’Hiver contre l’assaut des Bolcheviks en
octobre 1917. Devenue lieutenant, Maria Botchkareva, blessée, fuit vers les États-Unis. De
retour en Russie en 1918, elle tente de ressusciter le « Bataillon de la Mort »4 mais elle est
condamnée par les Bolcheviks et fusillée en 1920. Cet exemple illustre parfaitement la
transgression significative de la barrière du genre dans le monde slave 5 et montre combien les
obstacles culturels sont solides. Même si l’article ne dit mot sur l’accueil difficile fait à Maria
Botchkareva dans l’armée russe, il a au moins le mérite de faire connaître à un public large 6
l’existence des femmes militaires dans un pays étranger.
La mobilisation de toute la population, « toute la nation dressée pour sa défense ! La
guerre totale ! »7 : tel fut donc l’objet des débats, déjà bien amorcés, lorsqu’en 1927, un projet
de loi vient concrétiser cette ambition.

1
Madeleine Pelletier, Une vie nouvelle, Paris, E. Figuière, 1932, p. 100-101.
2
Le commandant du 25e bataillon argue que l’engagement militaire féminin est alors illégal.
3
Maria Botchkareva, Yashka, Ma vie de soldat… op. cit., p. 27.
4
Id., p. 93.
5
Stéphane Audoin-Rouzeau, « La violence de guerre au XXe siècle : un regard d'anthropologie historique », Les
rendez-vous du CHEAr – Ministère de la Défense – DGA, 20 janvier 2005, 11 p., consulté le 9 octobre 2009,
http://www.chear.defense.gouv.fr/fr/colloques/restitution/20_01_05.pdf
6
Pendant la Première Guerre mondiale, même si Le Petit Journal voit son tirage diminuer considérablement, il
est tout de même diffusé à environ cinq cent mille exemplaires : Christophe Charle, Le siècle de la presse, 1830-
1939, Paris, Seuil, 2004, p. 157.
7
Joseph Paul-Boncour, Souvenirs sur la IIIe République, Entre deux guerres, Paris, Plon, 1945-1946, p. 247.

55
b) La loi sur « l’organisation générale de la nation pour le temps de guerre »
En 1927, Joseph Paul-Boncour est nommé rapporteur de la loi sur l’organisation de la
nation en temps de guerre. Le projet – qui date en fait de 1925 – envisage une mobilisation de
toute la population en cas de conflit « sans distinction d’âge ni de sexe1 ». C’est la première
fois qu’une mobilisation des femmes est envisagée. 1927 apparaît donc comme une année
charnière dans les débats qui agitent l’opinion et les politiques depuis le début du siècle :
débats vivement critiqués par Joseph Paul-Boncour qui estime qu’ils auraient
considérablement retardé l’approbation de la loi et largement contribué à la défaite de la
France en 19402. C’est la première fois qu’une telle mobilisation concerne une population qui
jusqu’alors subissait la guerre sans y prendre part sur le plan juridique. Cette différence est
extrêmement importante, notamment pour toutes les femmes qui ont contribué à l’effort de
guerre pendant la Première Guerre mondiale et dont la « mobilisation » a été étouffée par le
retour des héros en 1918. Il s’agit donc clairement d’assigner à chacun et à chacune des
tâches précises mais sans précipitation :
Débordant le cadre du projet initial, je proposai, et
fis adopter que, du jour où l’état de guerre était prononcé,
tous dans la Nation, sans distinction d’âge ni de sexe
étaient en état de réquisition permanente. Ceux en état de
porter les armes étaient aux armées ; les autres dans les
champs, dans les usines, dans les administrations, au
ravitaillement, mobilisés civils remplaçant à leur poste ou
dans leur travail les mobilisés militaires. Et cela devait être
organisé d’avance ; comme dans toute mobilisation,
chacun et chacune devaient savoir la place qui lui était
assignée, et y être préparé. […]
Ah ! Cette disposition ! Que d’encre elle a fait
couler ! Que de polémiques ! Que de couplets dans les
revues et à Montmartre, et même de cris plus aigus dans
certaines organisations féministes ! Je mobilisais les
femmes, les enfants, les vieillards. Quel thème ! […]
Mobiliser les femmes ! Le Sénat, qui ne voulait pas de leur
vote, trouva, pour les défendre contre cette atteinte à leur
liberté, des accents indignes et les habituels aphorismes
sur la femme au foyer, comme si dans le peuple, au moins,
c’était par goût qu’elle s’en était éloignée3.

Dès lors, entre 1927 et 1938, la loi est sans cesse remaniée, amendée, combattue ou
encouragée. Elle est votée par la Chambre des Députés le 7 mars 1927, puis par le Sénat le 17

1
Joseph Paul-Boncour, Souvenirs sur la IIIe République… op. cit., p. 259.
2
Id., p. 245.
3
Id., p. 250 et 256. En italique dans le texte.

56
février 1928 après plusieurs modifications. Mais finalement, elle reste ensuite près de dix ans
en instance.
Si, pour les féministes, l’entre-deux-guerres est surtout une période de lutte pour
l’accès à la citoyenneté politique, pour les radicales, cette époque s’accompagne aussi d’une
égalité totale face à la lutte armée et la défense de la patrie 1. Madeleine Pelletier répond à ses
opposant-e-s qui la taxent d’excentricité et de bellicisme, que l’égalité absolue entre hommes
et femmes passe aussi par l’impôt du sang. Elle est soutenue par Hélène Brion2 ou Arria Ly,
toutes deux pourtant profondément pacifistes. D’autres souhaitent un service militaire
auxiliaire pour les femmes. Marguerite Durand le fait savoir le 4 mars 1927 dans le journal
qu’elle dirige : La Fronde, tout comme Maria Vérone dans le Droit des Femmes, qui souligne
cependant que la guerre, la mobilisation générale ou encore la diplomatie restent l’affaire des
hommes et qu’une mobilisation féminine décrétée par eux relève d’une « injustice indigne de
la démocratie »3. Au contraire, certaines comme Cécile Brunschvicg refusent tout projet de
mobilisation féminine. Toujours en 1927, Fernand Corcos, avocat favorable au féminisme,
estime que la rédaction d’une loi est superflue puisque les femmes ont déjà prouvé par le
passé qu’elles étaient tout à fait capables de se mobiliser pour la défense de la patrie, sans
pour autant avoir obéi à une quelconque loi :
Monsieur Paul-Boncour pense donc que quand les
femmes seront dans la guerre à côté des hommes, la
victoire sera plus sûre ? Il faudra établir d’une façon claire
en quoi l’utilisation que l’on fera des femmes dans la
prochaine guerre sera essentiellement différente de celle
réalisée dans la guerre de 1914, où en fait, et quoique sans
texte, les femmes ont été bel et bien mobilisées à des
degrés divers.
Mais Monsieur Paul-Boncour ne semble pas se
préoccuper outre mesure de l’esprit pacifiste des femmes.
Or, voilà l’objet de notre étude. Pour Monsieur Paul-
Boncour l’enrôlement des femmes et leur acceptation du
rôle nouveau qu’il entend leur faire jouer, ne font pas
question. Les féministes sont-elles du même avis ?4

Il semble finalement que la future loi Paul-Boncour ne soit qu’une officialisation du rôle que
les femmes ont déjà joué par le passé. Enfin, Fernand Corcos s’étonne du peu d’écho reçu par

1
Madeleine Pelletier, « la femme soldat », 1908, cité par Christine Bard, Les filles de Marianne, op. cit., p. 141.
2
Id., p. 143.
3
Maria Vérone, « Aux armes citoyennes ! », Le Droit des Femmes, avril 1927, p. 97-99, cité par Christine Bard,
Les filles de Marianne, op. cit., p. 141.
4
Fernand Corcos, Les femmes en guerre, op. cit., p. 30.

57
ce débat dans la presse et de l’indifférence des féministes, tout en se demandant si ce manque
d’intérêt vient du fait que personne ne croit en la mobilisation féminine ou si tout le monde
croit que cela ne changera rien. Il serait très réducteur d’affirmer que les groupes féministes
sont indifférents. Leur division semble être la raison majeure de ce silence que Fernand
Corcos dénonce. Christine Bard résume bien cette ambivalence quand elle analyse les « forces
et faiblesses des féministes de l’entre-deux-guerres »1 qualifiant les années 1920 de
« pragmatiques » et les années 1930 de « paradoxales »2. Pourtant, la période 1927-1939 voit
se multiplier les articles relatifs à la mobilisation des femmes dans la presse féministe 3 qui,
bien qu’elle ne soit pas unanime, n’en est pas moins loquace sur ce sujet, n’en déplaise à
Fernand Corcos. Comme le démontrent très justement Luc Capdevila, François Rouquet,
Fabrice Virgili, et Danièle Voldman, les débats autour de ce projet de loi s’accompagnent
également d’une « plus grande visibilité » des « modèles patriotiques féminins »4 : publication
en France des mémoires de Maria Botchkareva en 1934, intérêt grandissant pour les Lottas5
en Finlande et/ou les partisanes pendant la guerre d’Espagne, travaux multiples autour des
« héroïnes actives de 1914-1918 », hommages appuyés à Louise de Bettignies6…etc.

1
Christine Bard, Les femmes dans la société française au 20e siècle, Paris, Armand Colin, 2004 (2001), p. 89-92.
2
Christine Bard, Les filles de Marianne, op. cit., p. 125 et 285.
3
La Française et Le Droit des Femmes notamment publient de très nombreux articles sur cette question. Dans
La Française : Cécile Brunschvicg, « Le suffrage des femmes – la réforme électorale et le projet de loi
militaire », n° 794, 12 mars 1927, p. 1, « La mobilisation des femmes », n° 796, 26 mars 1927, p. 1, « Les
Françaises au service de la Nation », n° 1263, 21-28 mai 1938, p. 1, « Les féministes et le décret du 5 janvier
1939 sur l’enrôlement des civils en cas de conflit », n° 1278, 21-28 janvier 1939, p. 2, Maurice Vollaeys, « A qui
obéir ? Au mari ? Au colonel ? », n° 797, 2 avril 1927, p. 3, Jamet, « Les Françaises au service de la Nation », n°
1278, 21-28 janvier 1939, p. 1, « La mobilisation volontaire des femmes n° 1299, juin 1940, p. 1, « Le rôle des
Françaises au service de la Nation », n° 1279, 4-11 février 1939, p. 2, « Les Françaises au service de la Nation »,
n° 1263, 21-28 mai 1938, p.1, n° 1281, 4 mars 1939, p. 1 et 4 ; n° 1282, 18 mars 1939, p. 2 ; n° 1283, 6 mai
1939, p. 3 ; n° 1292, novembre 1939, p. 3, « L’organisation générale de la Nation pour le temps de guerre, », n°
1279, 4-11 février 1939, p. 1-2, M.V., « Comment Platon mobilisait les femmes », n° 799, 23 avril 1927, p. 3,
Duchesse de la Rochefoucault, « Les Françaises au service de la Nation », La Française, n° 1274, 19-26
novembre 1938, p. 2. Dans Le Droit des Femmes : La Glaneuse, « A travers la presse - la réforme électorale, la
nouvelle loi militaire et le vote des femmes », avril 1927, p. 116-122, Maria Vérone, « Aux armes citoyennes ! »,
avril 1927, p. 97-99, Andrée Lehmann, « La mobilisation des femmes », mai 1927, p. 131-133, Yvonne
Pommay, « La mobilisation des femmes et le droit de suffrage », juin 1927, p. 162-165. À noter également deux
articles d’Hélène Roger-Garden dans la revue Forces féminines françaises, « Les Françaises au service de la
France », n° 113, mars 1939, p. 2-3 et « La femme seule au travail et au service de la nation », Forces féminines
françaises, n° 115, mai 1939, p. 4-5.
4
(Et citation suivante) Luc Capdevila, François Rouquet, Fabrice Virgili et Danièle Voldman, Hommes et
Femmes… op. cit., p. 75.
5
Les Lottas sont les femmes engagées volontairement dans l’organisation des auxiliaires féminines en Finlande
à partir de son indépendance en 1918.
6
Louise de Bettignies (1880-1918). Demeurant à Lille au moment de l’invasion allemande de 1914, elle
s’engage dans la résistance et l’espionnage pour le compte de l’armée britannique. Arrêtée par les Allemands en
1915, elle meurt en captivité en 1918. Sa dépouille est rapatriée en 1920 et une cérémonie funéraire est organisée
à Lille, au cours de laquelle elle reçoit à titre posthume la Croix de la Légion d’Honneur, la Croix de guerre
1914-1918 avec palme et la médaille militaire anglaise. Elle est inhumée à Saint-Amand-les-Eaux, ville où elle

58
Fernand Corcos achève son propos en se positionnant sans ambivalence contre une
mobilisation des femmes, au sens guerrier du terme, revenant sur cette éternelle nature
féminine en totale inadéquation avec l’art de la guerre :
Un tank, une mitraillette, une baïonnette, un fusil
sont des réalisations anti-féminines. La même main de
l’homme, qui place une fleur sur le sein de la femme, peut
aussi lancer le trait homicide ; mais le même sein de
femme qui frémit à l’allégresse de l’amour inspiré, ou de
la joie sacrée de l’allaitement, peut-il palpiter de haines
sanguinaires ?1

Toujours en 1927, la revue Europe publie dans son numéro du 15 avril, une pétition contre le
projet de loi sur l’organisation générale de la nation en temps de guerre 2. Romain Rolland,
fondateur de la revue, adresse le 11 mars 1927 une lettre à Fernand Corcos dans laquelle il
affirme que le pacifisme n’est pas une exclusivité féminine. Il critique vigoureusement cette
loi militaire qu’il qualifie de « monstrueuse »3 : position qui sera reprise par Alain, rédacteur
de la pétition quelques semaines plus tard. Cette pétition entend également dénoncer
« l’asservissement de la pensée » causée par une mobilisation et une réquisition totale des
corps et des esprits4. Plusieurs femmes signent cette pétition : Séverine par exemple, mais
aussi Simone de Beauvoir, même si elle avouera plus tard l’avoir signée davantage pour
défendre la liberté de pensée que contre une mobilisation des femmes :
Au début de mars, je passai, très bien, mon
certificat d'histoire de la philosophie, et à cette occasion je
fis connaissance avec un groupe d'étudiants de gauche. Ils
me demandèrent de signer une pétition : Paul Boncour
avait déposé un projet de loi militaire décrétant la
mobilisation des femmes et la revue Europe ouvrait une
campagne de protestation. Je fus bien perplexe. L'égalité
des sexes, j'étais pour ; et en cas de danger, ne fallait-il pas
tout faire pour défendre son pays ? « Eh bien, dis-je quand
j’eus lu le texte du projet, c'est du bon nationalisme. » Le
gros garçon chauve qui faisait circuler la pétition ricana :
« il faudrait savoir si le nationalisme est bon ! » Voilà une
question que je ne m'étais jamais posée : je ne savais pas
qu’y répondre. On m'expliqua que la loi aboutirait à la
mobilisation générale des consciences, et cela me décida :
la liberté de pensée, ça, en tout cas, c'était sacré ; et puis

est née : AN – LH/227/34 / Louise Marie Henriette Jeanne de Bettignies / Dossiers biographiques des
légionnaires.
1
Fernand Corcos, Les femmes en guerre, op. cit., p. 158-159.
2
Alain, « Sur la loi militaire », Europe, 15 avril 1927, p. 437-441.
3
Fernand Corcos, Les femmes en guerre, op. cit., p. 177.
4
Pétition signée entre autres par Romain Rolland, Alain, Séverine, Jean-Paul Sartre, Jean Guéhenno…etc.

59
tous les autres signaient : je signai donc. […] Vers le mois
de mai, je me liai avec un ancien élève d'Alain. […] Il me
fit connaître aussi Romain Rolland et je me ralliai
résolument au pacifisme. 1

Quelques femmes anarchistes revendiquent ouvertement le droit des femmes à la lutte
armée, davantage dans une perspective révolutionnaire certes, mais l’argument de l’égalité
entre hommes et femmes n’est jamais absent. Si Fernand Corcos accepte de publier la lettre
de l’une d’entre elles, il est convaincu malgré tout qu’« il y a peu, très peu de femmes » qui
approuvent ces idées2 :
On m'a dit :
Pourquoi donc y aurait-il deux appréciations sur la
nature du concours à prêter à la défense nationale ? Ce qui
est vrai pour les hommes n'est-il pas vrai pour les
femmes ? Si tuer en temps de guerre est licite aux
hommes, mettons si vous voulez inévitable, pourquoi ne
serait-ce pas inévitable pour la femme ? Et ne sentez-vous
pas la grandeur de ce fait : « la France est pacifiste, mais
elle entend maintenir son indépendance » ? Le monde
saura que si elle est attaquée, tous les êtres humains sur
son territoire « sans distinction d'âge ni de sexe » se
lèveront pour maintenir son indépendance. Et que ce soit
la France qui donne la première cet aspect nouveau de la
défense nationale, cela est très grand et digne des
anticipations révolutionnaires françaises.
Je ne méconnais pas l'aspect valable de ce
raisonnement. […]
Je vois, je vous fais frémir ; oserez-vous seulement
imprimer tout cela ?
NOTA : nous avons « osé imprimer cela ». Mais
que notre correspondante soit bien assurée qu'il y a peu,
très peu de femmes qui admettront son point de vue3.

Chez les pacifistes, ce débat autour de la mobilisation des femmes n’a pas lieu d’être.
Par principe, c’est l’opposition à toute loi militaire qui prévaut. En 1927, dans le numéro de
février-mars de La Mère Éducatrice, Madeleine Vernet – « une des grandes figures du
pacifisme intransigeant », féministe particulièrement engagée dans le droit des mères 4 – signe
un violent plaidoyer contre la guerre, et par conséquent contre toute forme de mobilisation :
Nos hommes politiques ne trouvent rien de mieux
que d’organiser la guerre en mobilisant toutes les forces

1
Simone de Beauvoir, Mémoires d'une jeune fille rangée, Paris, Gallimard, 1958, p. 328-330.
2
Fernand Corcos, Les femmes en guerre, op. cit., p. 40.
3
Id., p. 37-38 et 40.
4
Christine Bard, Les filles de Marianne, op. cit., p. 139.

60
vives du pays : hommes, femmes, enfants, consciences,
intelligences, génie et travail. Désormais, du berceau à la
tombe, le devoir de tout Français sera d’être un « bon
soldat ».
Je laisse à d’autres le soin de discuter le projet de
loi Paul-Boncour. Je ne veux pas chercher si certains
points en sont acceptables […]. Étant avec ceux qui
demandent le désarmement et la fermeture des casernes, je
ne puis pas être d’accord avec ceux qui cherchent à
organiser la nation armée, parce que je considère
qu’organiser la guerre, c’est la regarder comme inévitable.
[…] Lorsqu’ils possèderont cette force redoutable d’une
nation transformée en caserne, où la discipline militaire
sera le mot d’ordre pour tous les citoyens ; où tout le
monde étant soldat, nul n’aura plus le droit de faire
entendre la voix de sa conscience ; où l’intelligence la plus
haute et la plus claire devra se taire devant la consigne
impérative d’un état-major ; il leur sera loisible d’entraîner
le pays dans les plus folles aventures. […]
Vraiment, un député socialiste avait mieux à faire
qu’à se constituer le négociateur de la tempête.
Il est vrai que ce socialiste allègue, pour sa
défense, que sa loi est démocratique en ce sens qu’elle
égalise les chances et nivelle tous les citoyens devant le
devoir militaire. Mais il faut être bien naïf pour se laisser
prendre à ce mensonge de l’égalité de tous dans la nation.
Tant que subsistera la prépondérance de la richesse, tant
que le capital sera le maître du travail, la nation sera
toujours divisée en oppresseurs et opprimés. […]
L’une des nouveautés « démocratiques » de la loi
nouvelle, c’est la mobilisation des femmes. Il semble
qu’une équivoque s’établisse là-dessus parmi les
féministes. D’une part, il y a les féministes-suffragistes qui
déclarent : « nous repoussons la loi parce qu’on ne nous
accorde pas nos droits politiques. N’étant pas citoyennes,
nous n’avons pas à être soldats ! » Ceci revient à peu près
à dire que ces féministes accepteraient d’être militarisées
si on les déclarait électeurs.
D’autre part, il y a les féministes pacifistes et
antimilitaristes qui déclarent ne pas vouloir payer leur
bulletin de vote de l’obligation de tuer.
N’ayant jamais fait campagne pour le droit de vote
féminin, je prétends simplement que la mobilisation des
femmes est une violation de plus du droit et de la
conscience individuels. Mais je ne fais pas de différence
entre l’obligation faite aux femmes de servir l’armée et la
guerre, et cette obligation imposée aux hommes.
La différence de sexes n’a rien à voir en de
pareilles questions. Il y a des femmes militaristes, aussi
bien que des hommes pacifistes. Les femmes ont assez

61
montré, pendant la guerre, que la passion patriotique
pouvait les pousser aux excès de la haine, et prétendre que
la femme est pacifiste, par le fait même de sa nature
féminine, c’est commettre une lourde erreur. La femme est
aussi facilement grisée par la gloriole militaire que
l’homme est allumé par les sonneries de clairons et les
roulements de tambours. On sait le prestige de l’uniforme
sur son esprit et comment elle entraîne ses enfants vers les
parades militaires.
Nous allons donc, dans le conflit moral que va
créer la loi nouvelle, nous trouver en face de deux blocs en
opposition : d’une part, les antimilitaristes et pacifistes
irréductibles, sans distinction de sexe, et, d'autre part, les
militaristes et les patriotes, féminins ou masculins, qui
opteront pour l'organisation de la nation sur le pied de
guerre.
Mais, entre les femmes pacifistes et les femmes
militaristes, il y a l'immense masse des femmes
« indifférentes », de celles qui n'ont jamais réfléchi à la
question, qui seraient peut-être pacifistes si une sage
éducation avait éclairé leurs consciences, mais qui,
inéluctablement, se rangeront du côté du plus fort parce
qu'elles seront incapables de raisonnement et de
discussion.
C'est un danger grave pour la paix ; et c'est
pourquoi notre impérieux devoir, à nous autres, pacifistes
et antimilitaristes, hommes et femmes, sans distinction de
tendances philosophiques, religieuses ou sociales, est de
nous dresser contre la loi de dictature militaire qu'on veut
nous imposer1.

Cet article synthétise parfaitement les clivages qui divisent l’opinion face à la nouvelle loi. À
ceci près que lorsque Madeleine Vernet évoque les oppresseurs et les opprimés, son discours
se pose davantage en faveur de la lutte des classes que de la lutte pour l’égalité entre hommes
et femmes en temps de guerre. Sans doute parce que, comme elle l’avoue elle-même, elle n’a
jamais milité en faveur du droit de vote des femmes. Quant à Gabrielle Duchêne – en plus
d’être Présidente de la section française de la Ligue internationale des femmes pour la paix et
la liberté (LIFPL) depuis 1919 – elle fonde le Comité d’action contre le projet de loi Paul-
Boncour. Son but est de sensibiliser les femmes, mais aussi le reste de la population, aux

1
Madeleine Vernet, « Comment la France prépare le désarmement », La Mère Éducatrice, n° 2-3, février-mars
1927, p. 17-18. La Mère Éducatrice est un mensuel fondé par Madeleine Vernet en 1917 qu’elle dirige jusqu’à
sa mort en 1949. Dédiée à « la mère inconnue du soldat inconnu », c’est une revue d’éducation populaire, morale
et familiale.

62
dangers de la nouvelle loi en projet, ainsi qu’à ses dérives 1. C’est dans ce but qu’est diffusée
cette affiche en 19272 :

1
BDIC – F Δ Rés. 273 / Fonds Gabrielle Duchêne / Dossier 273 / 14. Divers, pacifisme. [1919-1940] : Comité
d’action contre le projet de loi Paul-Boncour. Dépliant d’information du comité.
2
BMD – Iconographie (Affiches) – AFF 86a / Comité d'action contre le projet de loi Paul-Boncour / Français
soyez conscients !

63
En s’adressant au peuple, aux travailleurs, aux intellectuels, aux féministes et aux mères, cette
affiche reprend l’ensemble des griefs retenus contre le projet de loi. À nouveau, y est
dénoncée la double injustice que cette loi engendrerait pour les femmes qui, bien qu’elles ne
soient pas citoyennes à part entière, devraient malgré tout se mobiliser pour une nation qui ne
leur reconnaît pas le droit de « participer à la direction des affaires du pays »1. Pour autant,
Gabrielle Duchêne ne considère pas la nature féminine comme incompatible avec la guerre.
Lorsque Fernand Corcos lui soumet son projet d’écrire un ouvrage sur les femmes et la
guerre, celle-ci lui donne son avis, loin des idées du pacifisme féminin traditionnel : « J’ai cru
longtemps que les femmes, par leur physiologie, étaient réfractaires à la guerre, mais la guerre
m’a clairement montré qu’il n’en est pas ainsi. Bref, les femmes sur ce point sont des
hommes »2.
La presse dite « féminine » ne consacre que peu de pages à ce projet de loi. D’une
manière générale, elle semble peu préoccupée par les questions féministes même si la presse
de mode s’ouvre de plus en plus aux débats d’idées, à la littérature et aux prises de position de
ses lectrices3. Le meilleur exemple sur ce dernier point est la Femme de France4, qui publie
jusqu’à cinq pages par numéro, dédiées aux courriers de ses abonnées5. Dans son numéro du
25 décembre 1927, à l’occasion de la nouvelle année qui se profile, Pierre de Trévières 6 signe
une saynète dans laquelle il met en scène une femme-soldat7 :
Par la droite apparaît un vieillard que son aimable
vétusté, sa faux et son sablier font inévitablement
reconnaître pour le Temps ; tandis que surgit à droite, une
jeune fille charmante, ingénue et souriante.
Scène I (Le Temps, La Nouvelle Année) […]
La Nouvelle Année – Je suis si jeune, innocente,
confiante… Tout m’effraie…

1
BMD – Iconographie (Affiches) – AFF 86a / Comité…op. cit.
2
Fernand Corcos, Les femmes en guerre, op. cit., p. 142.
3
Vincent Soulier, Presse féminine, la puissance frivole, Paris, L'Archipel, 2008, p. 84.
4
D’abord éditée sous le titre Les modes de la femme de France de 1915 à 1925 : Evelyne Sullerot, La presse
féminine, Paris, Armand Colin, 1963, p. 50.
5
Alisa Del Re, Les femmes et l'État Providence, les politiques sociales en France dans les années 30, Paris,
L'Harmattan, 1994, p. 260 et Samra-Martine Bonvoisin et Michèle Maignien, La presse féminine, Paris, PUF,
1996, p. 20.
6
Auteur de plusieurs ouvrages sur le savoir-vivre et les bonnes manières : Comment recevoir ses invités : les
dîners, les déjeuners, les goûters…etc., Paris, Garnier Frères, 1929, 179 p., Comment s'habiller dans les diverses
cérémonies : le mariage, le baptême, la première communion…etc., Paris, Garnier Frères, 1929, 172 p., avec
Anne Quérillac, Manuel nouveau des usages mondains en France et à l'étranger : la tradition, la vie moderne,
Paris, Delamain et Boutelleau, 1927, 275 p.
7
Pierre de Trévières, « La revue des femmes de France », La Femme de France, n° 659, 25 décembre 1927,
p.13-14.

64
Le Temps – Mon expérience guidera tes premiers
pas… […] Suis-moi… (Ils vont sortir par la gauche. De la
droite s’élance une femme en casque Adrian1, uniforme
militaire, fusil et baïonnette.)
Scène II
(La Nouvelle Année, Le Temps, La Femme-soldat)
La Femme-Soldat (elle croise la baïonnette) –
Halte-là ! Qui vive ?... Halte-là !
Le Temps (reculant) – Diable ! Elle n’est pas
commode ! […]
La Nouvelle Année – Attention, papa !
La Femme-soldat – Halte… ou je fais usage de
mes armes ! […]
Le Temps – Mais qui êtes-vous donc, femme
irascible ?
La Femme-soldat – Qui je suis ? Vous ne l’avez
pas encore reconnu espèce de ciblot 2 ! Pékin3 ! Je suis la
Femme-soldat…
La Nouvelle Année – Comment, les femmes font
leur service militaire ?
La Femme-soldat (s’approchant) – Vous ne savez
donc rien blonde enfant... L'année dernière – en 1927,
quoi ! – On a voté la mobilisation des femmes. Alors, au
commencement de 1928, on nous fait accomplir des
périodes militaires.
Le Temps – Fichtre ! Ça a dû vous ennuyer
sérieusement.
La Femme-soldat – Penses-tu, père noble !... Les
femmes ont toujours eu un panache au fond du cœur...
Mars et Vénus... Bécassine4 et Pitou1...

1
Casque en tôle d’acier destiné aux fantassins. Entré en usage en 1915, il était censé protéger les soldats des
éclats d’obus au-dessus des tranchées : Jean-Marie Cassagne, Le grand dictionnaire… op. cit., p. 13-14.
2
François Déchelette, L’argot des poilus, Dictionnaire humoristique et philologique, Paris, Les éditions de Paris,
2004 (1918), p. 71-72 : « Civil. Depuis la guerre, la nation française est divisée en deux catégories : les mobilisés
et les immobilisés. Ces derniers forment la race des ciblots, dont les spécimens vont se raréfiant de plus en plus à
mesure qu'on approche du pays poilu. Ces bipèdes sont à peu près inconnus dans les tranchées ; même les plus
audacieux des ciblots, qu'on appelle journalistes, y sont très rares et sont alors l'objet de la curiosité de tous. […]
Il [le ciblot – ndla] ne porte pas de fusil, ne sait pas ce que c'est que la guerre ou les marmites, couche dans un lit
et peut aller au café quand il lui plaît. »
3
Jean-Marie Cassagne, Le grand dictionnaire… op. cit., p. 321-322 : « 1. Habitant d’une région où sont
stationnées les troupes. Argot colonial. 2. Civil (mot à connotation vaguement péjorative). Nom que les soldats
de Napoléon donnaient aux bourgeois (au sens qu’avait le mot au XIXe siècle) mais le terme est déjà attesté dans
cette acception dès la fin de l’Ancien Régime. Désigne de façon générique tout individu ne portant pas
d’uniforme militaire. » Jean-Marie Cassagne cite également la définition de Talleyrand : « Nous avons
l’habitude d’appeler pékin tout ce qui n’est pas militaire […] Nous appelons militaire tout ce qui n’est pas
civil » : Charles-Maurice de Talleyrand-Périgord, L'album perdu, Paris, Les Marchands de nouveautés, 1829, p.
90.
4
En référence aux trois albums de Bécassine, publiés pendant la Première Guerre mondiale : Joseph Porphyre
Pinchon et Maurice Languereau dit « Caumery », Bécassine pendant la guerre, Paris, Gautier-Languereau, 1917,
63 p., Bécassine chez les alliés, Paris, Gautier-Languereau, 1917, 63 p. et Bécassine mobilisée, Paris, Gautier-
Languereau, 1918, 63 p.

65
La Nouvelle Année – En effet... Mais tout de
même, quel changement d'existence. Et quelles
affectations difficiles !
La Femme-soldat – Ça a marché tout seul...
Le Temps – Problème complexe ! Quelle arme
vous réserver ? Une bonne mère de famille comme vous,
cajolant ses enfants et adorée d’eux... Parbleu ! On vous a
collée dans les fantassins.
La Femme-soldat – Et pourquoi ça ?
Le Temps – Parce que « l’enfant-te-rie ». […]
La Femme-soldat – Vieillard sentencieux, tu
déraisonnes... En réalité, la question ainsi envisagée était
malaisée à résoudre.
La Nouvelle Année – Votre souplesse, votre
« sportivité » vous désignait à la cavalerie.
La Femme-soldat – Oui... Mais devions-nous
monter en amazone ou à califourchon ? Cruelle énigme !
M. Poincaré a hésité ; il a pourtant l'habitude d'équilibrer
le budget... Restait le génie...
Le Temps – Il y a tant de femmes de génie à notre
époque ! Madame Curie, Maud Loty, Colette, Miss Ruth
Elder, Marthe Chenal...
La Femme-soldat – Tu peux railler, doyen : la
solution était obscure... C'est pourquoi on a préféré les
affectations individuelles.
La Nouvelle Année – Comment cela ?
La Femme-soldat – C'est bien simple. Les
parfumeuses sont envoyées au Service des Poudres ou à la
Projection des Fards...
Le Temps (il s'esclaffe) – Parfait ! Parfait !
La Femme-soldat – … Les pharmaciennes font des
ordonnances – Et les jardinières des plantons !
La Nouvelle Année – C'est merveilleux.
La Femme-soldat – Les demoiselles de magasins
sont réservées à la fabrication des gazes parfumées – car

1
Tout comme Mars est associé à Vénus, Pitou pourrait être le pendant masculin de Bécassine : Archives Pathé –
1907CNCPFIC 00055, Pitou bonne d'enfants, 1er janvier 1907, court-métrage, muet, noir et blanc : Pitou,
gauche, emprunté, son petit képi sur l'oreille droite, porte avec précaution un paquet blanc d'où émerge une petite
fille, tandis que la nourrice, la grosse Julie, s'absente un moment. Mais Pitou a beau lui faire mille agaceries,
mille risettes, l’enfant s'obstine à crier. Pitou donne le biberon au bébé et pour lui tenir compagnie, s'installe à la
terrasse d'un café, lorsqu'il aperçoit au loin son colonel… Très vite, il dépose l’enfant dans une brouette de
plâtre. La main au képi, il fait le salut militaire… Quand il se retourne, plus de brouette, plus de bébé ! Pitou
désolé, va et vient, fouille les environs, les ordures. Il sue à grosse gouttes. Peine perdue, l’enfant reste
introuvable. Soudain, il se frappe le front : « Eurêka, s'écrie Pitou, j'ai trouvé ! » Et sournoisement, il s'approche
d’un landau et s'empare du bébé dont la bonne a le dos tourné : « Julie n'y verra que du bleu » se dit-il en
rapportant triomphalement sa trouvaille. Sur ces entrefaites, le gardien du square retrouve le premier poupon et
le rend à Pitou qui demeure fort perplexe. Deux poupons… Heureusement, tandis que Julie arrive d'un côté, la
nourrice du bébé dérobé arrive en sens inverse ... toutes deux trouvent Pitou bien embarrassé, un bébé pleurant
sur chaque bras…

66
vous pensez bien qu'on proscrit les gaz asphyxiants. – Les
brodeuses ? On en fait des vaguemestres1...
Le Temps – Parce qu'elles ne manquent pas de
cachets et qu'elles soignent bien les lettres...
La Femme-soldat – Mais il n'est pas bête, le vieux
Monsieur ! Vous préparez l'Académie. Alors, dites voir un
peu où on a envoyé les Cardeuses de Matelas ?
La Nouvelle Année – Celles qui nettoient les
couvertures et font la chasse aux mites, tout en
plaisantant ?
La Femme-soldat – Oui, mon bébé... C'est le corps
des « mites-railleuses ».
Le Temps – Formidable ! Et l'État-major ?...
La Femme-soldat – Hé là ! C'était bien simple…
On a enrôlé toute la Ruche de la Femme de France 2.
La Nouvelle Année – Ça, c'est très malin !
La Femme-soldat – On leur a donné un joli petit
uniforme... Corselet brun. Jupe rayée jaune et noire, deux
pare-chocs en gaze bleue. Sur la tête, un casque à
antennes.
Le Temps – Pour la TSF…
La Nouvelle Année – Et comme armes ?
La Femme-soldat – Des petites épées à fourreau de
parchemin, poignée à coquille.
Le Temps – Coquilles d'imprimerie…
La Nouvelle Année – Et quel sera leur service ?
La Femme-soldat – Elles sont chargées de la
Critique des opérations et rédigent des communiqués au
GQG3.
Le Temps – « Rien de nouveau sur le front... Mais
la nuque est plus rase. Les jours rallongent... Les jupes
raccourcissent. » C'est épatant !
La Femme-soldat – Voyez qu'on a pensé à tout.
Ainsi, moi, de mon métier je suis couturière chez un
fabricant de poupées, je recouds les bras, les corps.
La Nouvelle Année – Alors ?
La Femme-soldat – Alors j'appartiens au
« Repérage par le son4 ».
(Le Temps va s'effondrer dans un rire convulsif et
la Femme soldat, furieuse, lui passer sa baïonnette au
travers du corps.)

1
Sous-officier chargé de la distribution du courrier.
2
Les abonnées de La femme de France étant considérées par la rédaction comme des abeilles, elles constituent la
ruche. Dans les pages de la revue, « la Ruche » est en fait la rubrique du courrier des lectrices.
3
Grand Quartier Général.
4
La Section de Repérage par le Son (SRS) existe depuis la Première Guerre mondiale et est rattachée à
l’artillerie. Il s’agit d’un système inventé par les physiciens français Pierre Weiss et Aimé Cotton : le système
Cotton-Weiss, permettant un repérage des canons ennemis par une analyse acoustique.

67
Cette mise en scène révèle le mépris et l’hostilité de l’auteur à l’égard des femmes-soldats.
Dénigrées et tournées en ridicule, elles » contribuent à affaiblir l’armée car leur formation ne
leur permet visiblement pas d’être efficaces et crédibles. Ici, la femme-soldat est irascible, pas
commode, agressive, menaçante, clairement sanguinaire, voire impulsive. Ces émotions ne
sont pas sans rappeler celles qui sont traditionnellement attribuées aux femmes 1, faisant
d’elles des êtres instables totalement sous l’emprise de leurs nerfs – plus nombreux et ramifiés
que chez les hommes. Pour cette raison, si les femmes étaient armées – ce que la loi ne
prévoit absolument pas – elles n’en seraient que plus incontrôlables, comme c’est le cas ici,
renforcées par le « pouvoir psychodynamogène »2 de l’arme qui « rend plus hardi[-e] ».
Chaque affectation des femmes soldats est tournée en ridicule et dénonce bien le
problème auquel risque de se heurter l’administration : comment mobiliser les femmes, alors
que celles-ci n’ont jamais reçu la moindre formation dans ce sens, et que leur nature est un
obstacle évident à toute militarisation ?
Début 1928, La Mère Éducatrice revient sur le projet de loi de Joseph Paul-Boncour,
toujours sous la plume de Madeleine Vernet. L’article qui focalise les débats depuis que cette
loi est en chantier est celui qui envisage la mobilisation de toute la population. L’article 1 est
ainsi formulé : « en temps de guerre […], tous les Français, sans distinction d’âge ni de sexe,
sont tenus de participer, soit comme combattant, à la défense du pays, soit comme non-
combattants, à l’entretien de sa vie matérielle et morale »3. Les réactions violentes qu’il a
suscitées – tant dans l’opinion que chez les politiques – en ont eu raison. Il n’apparaît donc
plus dans le texte définitif qui prévoit ainsi dans son article 11 :
Pour l’exécution des mesures de défense passive
prévues par la présente loi, il devra être adjoint dès le
temps de paix, aux services qui en sont directement
chargés, un personnel de complément composé
notamment : […] de volontaires français et protégés
français des deux sexes qui souscriront à titre civil un
engagement en vue de participer à la défense passive 4.

1
Françoise Héritier, Masculin-Féminin : la pensée de la différence, op. cit., p. 206.
2
Madeleine Pelletier, L'émancipation sexuelle de la femme, Paris, M. Giard et E. Brière, 1911, p. 9, cité par
Christine Bard, « La virilisation des femmes et l’égalité des sexes », op. cit., p. 93.
3
Projet de loi du 7 juillet 1925, « sur l'organisation générale de la nation pour le temps de guerre », Journal
Officiel, Documents parlementaires, Chambre, 18 avril 1926, p. 114 (annexe n° 1879). Sur l’analyse de ce projet
de loi, voir Patrice Buffotot, « Les débats autour du projet de loi sur l'organisation générale de la nation pour le
temps de guerre », L'économie de guerre du XVIe siècle à nos jours. Actes du Colloque international de
Montpellier, 6-7 juillet 1988, dir. Jules Maurin, Montpellier, Centre d'histoire militaire et d'études de défense
nationale, 1989, p. 205-215.
4
Loi du 11 juillet 1938, « portant sur l’organisation générale de la nation pour le temps de guerre », Journal
Officiel de la République Française, 13 juillet 1938, p. 8331.

68
Pour autant, loin d’être satisfaite, Madeleine Vernet déplore l’état de réquisition
permanente que le nouveau texte maintient et la mobilisation implicite qui en découle :
La fameuse loi Boncour prévoyait la mobilisation
de tous les habitants « sans distinction de sexe ni d’âge ».
Cette clause fut si impopulaire que le Sénat crut prudent
de l’abroger. Seulement, en ce qui concerne les femmes, il
décida qu’elles « pourraient être requises si les besoins du
pays l’exigeaient ». Et vraiment, on ne voit pas bien quelle
différence il y a entre être mobilisée ou être requise1.

Le projet de loi adopté, Madeleine Pelletier reprend en 1931 les idées d’Hubertine
Auclert2, et analyse la guerre comme processus naturel ou contraint. Elle affirme que si « la
mobilisation était facultative, bien peu d’hommes partiraient ; c’est du reste pour cette raison
que les gouvernements ont institué le service militaire obligatoire »3. Dans son analyse, loin
de se revendiquer belliciste ou militariste, Madeleine Pelletier démontre que si la guerre n’est
pas « l’expression d’une passion naturelle, tout au moins à la moitié mâle de l’humanité », il
n’y a donc aucune raison de cantonner les femmes à l’arrière ou au pacifisme. En 1932, elle
va plus loin dans son roman Une vie nouvelle, dans lequel elle imagine des femmes
mobilisées et s’entraînant à la caserne :
Un projet déjà ancien sur la mobilisation générale
de tout le pays avait été adopté. Du berceau à la tombe,
chacun devait le service national.
C’était là surtout un principe. En réalité, le
nourrisson et le vieillard perclus ne pouvaient rien faire et
ne faisaient rien. […] Parmi les femmes, une élite
vigoureuse était versée dans le service armé. Depuis
longtemps les femmes jouissaient de leurs droits politiques
et on avait décidé qu’elles devaient comme les hommes
l’impôt du sang. On découvrit alors que le service militaire
n’exigeait pas tant de force qu’on le pensait et que la
plupart des femmes de vingt ans bien portantes le
pouvaient faire sans dommage. […] Loin d’en pâtir, les
jeunes femmes au contraire, prenaient des forces à la
caserne ; sous l’influence des exercices, les marches au
grand air, elles devenaient très vigoureuses. Néanmoins,
par un reste de préjugés, on n’en envoyait au combat
qu’une faible proportion ; on disait qu’il ne fallait pas tarir

1
Madeleine Vernet, « L’Éducation de la Paix. Les projets du sénateur Raiberti et l’Enseignement militariste
obligatoire », La Mère Éducatrice, n° 1-2, janvier-février 1928, p. 62.
2
Hubertine Auclert, Le vote des femmes, op. cit., p. 48 et 54.
3
(Et citation suivante) Madeleine Pelletier, « La guerre est-elle naturelle ? », La Brochure Mensuelle, n° 107,
novembre 1931, p. 3.

69
la race en envoyant les femmes se faire tuer. […] Pour le
plus grand nombre, cette mobilisation ne changeait rien 1.

Bien que ce roman soit purement fictif, les revendications de Madeleine Pelletier sont
omniprésentes : les femmes votent et sont mobilisables ; elles ont ainsi les mêmes droits et les
mêmes devoirs que les hommes. Elle va même jusqu’à affirmer que cette mobilisation
militaire féminine se passe très bien, et que, pour l’opinion, elle ne pose absolument aucun
problème. Comme souvent, Madeleine Pelletier se pose en précurseure de l’égalité des
femmes et des hommes, mais aussi en opposition aux idées dominantes. Toutefois, le poids
culturel de la maternité n’est pas absent de son récit puisqu’elle y dénonce les préjugés qui
opposent les fonctions naturelles des femmes à celles du combattant.
C’est en effet l’argument de la pérennité de la nation et de la chute de la natalité qui
est le plus souvent avancé contre la mobilisation féminine. Fernand Corcos soutient que celle-
ci n’augmenterait pas la force du pays mais contribuerait à accroître les pertes humaines et
matérielles2. Pourtant, cette chute de la natalité causée par la mobilisation masculine n’est
jamais évoquée tant elle semble « naturelle » au législateur. L’entre-deux-guerres, marqué par
un excédent des décès sur les naissances, renvoie au spectre de la dépopulation liée à chaque
lendemain de guerre et déjà dénoncée par les anti-malthusiens après 1870. Cette faiblesse
démographique française alimente la propagande populationniste et la politique familialiste
faisant l’éloge de la femme au foyer 3. À la guerre contre l’Allemagne succède très rapidement
celle contre la dépopulation de la France. Dès 1919, cette question agite les débats dans la
presse mais aussi dans le gouvernement. Dans l’Écho de Paris du 6 février 1919, Fernand
Auburtin4 publie une lettre ouverte au Président Georges Clémenceau :
Ce n’est pas seulement nos cités, nos villages, nos
usines, nos cathédrales que l’Allemagne a voulu détruire,
c’est notre race elle-même qu’elle a voulu supprimer. Elle
se vante, malgré sa défaite d’y avoir réussi, et l’on ne
saurait se dissimuler que, par les deux millions d’hommes
qu’elle nous a tués ou blessés, par cet immense vide
qu’elle a fait dans notre population déjà beaucoup trop
clairsemée, elle a mis en question la survivance même de
la France. Ce n’est donc pas seulement nos cités, nos
villages, nos usines, nos cathédrales, qu’il faut relever
avec l’argent de l’Allemagne ; c’est aussi, c’est avant tout,

1
Madeleine Pelletier, Une vie nouvelle, op. cit. p. 100-101.
2
Fernand Corcos, Les femmes en guerre, op. cit., p. 25.
3
Yannick Ripa, Les 100 notions d'histoire du XIXe siècle européen, Paris, Belin, 2007, p. 110.
4
Maître des Requêtes honoraire au Conseil d’État, auteur en 1921 de La Patrie en Danger. La natalité, Paris, G.
Crès et Cie, 1921, 408 p.

70
dans la mesure et sous la forme où cela est possible, la
famille française1.

Il prêche un convaincu puisque Georges Clémenceau déclare au Sénat le 11 octobre 1919 :
Le Traité de Versailles ne porte pas que la France
s’engage à avoir beaucoup d’enfants, mais c’est la
première chose qu’il aurait fallu y inscrire. Car si la
France renonce aux familles nombreuses, vous aurez beau
mettre dans les traités les plus belles clauses que vous
voulez, vous aurez beau prendre tous les canons de
l’Allemagne, vous aurez beau faire tout ce qu’il vous
plaira, la France sera perdue parce qu’il n’y aura plus de
Français2.

Dans cette logique, les années 1920-1930 sont marquées en France par une
augmentation des mesures en faveur des familles nombreuses, encourageant par la même
occasion le maintien des femmes au foyer. En 1920, la Chambre « bleu horizon » vote la loi
qui condamne la provocation à l’avortement et la propagande anticonceptionnelle 3. Et en
1923, le Code Pénal4 fait de l’avortement un délit relevant de la correctionnelle : les peines
sont désormais plus lourdes et le gouvernement entend ainsi éviter aux accusé-e-s de
bénéficier de l’indulgence éventuelle des cours d’assises 5. La loi de mars 1932 généralise les
allocations familiales, incitant ainsi les mères à rester au foyer. Tous les courants politiques
sont unis dans cette voie : le Front Populaire décide d’ériger à Paris un monument à la gloire
des mères françaises6, crée une prime au premier enfant et confirme les mesures répressives 7.
Comme le souligne Anne-Marie Sohn, l’entre-deux-guerres fait de la femme au foyer une
« vocation féminine » en célébrant le « triomphe » des mères8.

1
Fernand Auburtin, « Comment faire face à la crise de natalité ? », L’Écho de Paris, 6 février 1919, p. 1.
2
Anne Cova, Maternité et droits des femmes en France, XIXe-XXe siècles, Paris, Economica, 1997, p. 233 et
Yannick Ripa, Les femmes, actrices de l’Histoire, op. cit., p. 107.
3
Voir sur ce sujet Jean-Yves Le Naour et Catherine Valenti, Histoire de l'avortement, XIXe-XXe siècle, Paris,
Seuil, 2003, 387 p.
4
Article 317, Code Pénal, Paris, Charles Lavauzelle, 1923, p. 47-48.
5
Yannick Ripa, Les femmes, actrices de l’Histoire, op. cit., p. 111.
6
Fortement inspiré de celui à la gloire de la maternité à Berlin, Françoise Thébaud, Quand nos grands-mères
donnaient la vie, la maternité en France dans l'entre-deux-guerres, Lyon, Presses Universitaires de Lyon, 1986,
p. 21-22.
7
Yannick Ripa, Les femmes, actrices de l’Histoire, op. cit., p. 113.
8
Anne-Marie Sohn, « Entre-deux-guerres. Les rôles féminins en France et en Angleterre », Histoire des femmes
en Occident, op. cit., p. 168-169 et p. 179-182. Françoise Thébaud dans son article « Maternité et famille entre
les deux guerres : idéologies et politique familiale », Femmes et fascisme, dir. Rita Thalmann, Paris, Tierce,
1987, p. 85, cite à juste titre l’ouvrage des médecins Doléris et Bouscatel, Hygiène et morale sociales.
Néomalthusianisme, maternité et féminisme, éducation sexuelle, Paris, Masson, 1918, 264 p., qui présente
l’idéologie dominante de l’entre-deux-guerres : « Quel est le devoir de la femme ? Enfanter, encore enfanter,
toujours enfanter. Que la femme se refuse à la maternité, qu’elle la limite, qu’elle la supprime et la femme ne
mérite plus ses droits ; la femme n’est plus rien… la mère est l’égale de l’homme ; mais la femme qui renonce à
la maternité est un accessoire, un déchet. » Cet article de Françoise Thébaud reprend sa thèse, Donner la vie :

71
Pour l’opinion dominante, le champ de bataille des femmes est celui de la maternité, la
guerre celui des hommes. Cette dichotomie prend également toute sa dimension dans
l’Allemagne nazie, comme en témoigne ce discours d’Hitler du 8 septembre 1934, devant la
Ligue des Femmes national-socialistes1 :
Nous considérons comme une erreur que la femme
s’immisce dans le monde des hommes, dans leurs
domaines. Nous considérons comme naturel que ces deux
mondes restent bien distincts. Aux unes reviennent la
force des sentiments, la force de l’âme. Aux autres
reviennent la force visionnaire, la dureté, la capacité
d’action.
Les sacrifices que l'homme fait pour la défense de
sa nation, la femme le fait pour préserver cette nation. […]
Ce que l'homme donne en courage sur le champ de
bataille, la femme le donne en sacrifice de soi éternel, en
douleur éternelle et en souffrance. Chaque enfant qu'une
femme met au monde est une bataille, une bataille en
faveur de l'existence de son peuple 2.

histoire de la maternité en France entre les deux guerres, Thèse de troisième cycle sous la direction de Michelle
Perrot, Université Paris Diderot - Paris 7, 1982, 563 p.
1
Nationalsozialistische Frauenschaft : « fondée en octobre 1931 ; dirigée par un homme, le SS Krummacher, et
en apparence par la ‘cheftaine des femmes du Reich ‘ (Reichsfrauenführerin) Gertrud Scholtz-Klink ; chargée de
sensibiliser la population féminine à la maternité en nombre et à la spécificité de l’activité professionnelle
féminine (par exemple : secrétaire) » : Thierry Ferral, Le national-socialisme : vocabulaire et chronologie, Paris,
L'Harmattan, 1998, p. 81. Gertrud Scholtz-Klink était mère de onze enfants et était censée incarner la dirigeante
idéale (« un corps sain et un esprit docile ») : Rita Thalmann, « Être femme sous le IIIe Reich », État et Société
en Allemagne sous le IIIe Reich, dir. Gilbert Krebs et Gerard Schneilin, Asnières, Publications de l'Institut
d'Allemand, 1997, p. 149.
2
Texte original : « Wir empfinden es nicht als richtig, wenn das Weib in die Welt des Mannes, in sein
Hauptgebiet eindringt, sondern wir empfinden es als natürlich, wenn diese beiden Welten geschieden bleiben. In
die eine gehört die Kraft des Gemütes, die Kraft der Seele ! Zur anderen gehört die Kraft des Sehens, die Kraft
der Härte, der Entschlüsse und die Einsatzwilligkeit ! Was der Mann an Opfern bringt im Ringen seines Volkes,
bringt die Frau an Opfern im Ringen um die Erhaltung dieses Volkes […]. Was der Mann einsetzt an Heldenmut
auf dem Schlachtfeld, setzt die Frau ein in ewig geduldiger Hingabe, in ewig geduldigem Leid und Ertragen.
Jedes Kind, das sie zur Welt bringt, ist eine Schlacht, die sie besteht für das Sein oder Nichtsein ihres Volkes. »
Traduit en anglais par Jeremy Noakes et Geoffrey Pridham, Nazism, 1919-1945, volume 2 : State, Economy and
Society 1933-1939, Exeter, University of Exeter Press, 2000, p. 255-256, accessible sur le site : « Hitler’s Speech
to the National Socialist Women’s League (September 8, 1934) », German History in documents and images,
consulté le 26 janvier 2011,
http://germanhistorydocs.ghi-dc.org/sub_document.cfm?document_id=1557.
La dernière phrase de ce discours offre plusieurs traductions possibles : « La femme a son champ de bataille.
Chaque fois qu’elle donne un enfant à la nation, elle livre bataille pour elle », selon Emmanuel Reynaud, Les
femmes, la violence et l’armée, op. cit., p. 41, citant Nancy L. Goldman, « The Utilization of Women in the
Armed Forces of Industrialized Nations », communication présentée au Colloque du CERSA, avril 1975, p. 4-5 ;
ou « Chaque enfant qu’elle (la femme) met au monde est une bataille gagnée pour l’être ou le non-être de son
peuple », selon Rita Thalmann, Être femme sous le IIIe Reich, Paris, Robert Laffont, 1981, p. 104, citant Max
Domarus, Hitler : Reden und Proklammationen 1932-1945, Wutrzbourg, 1962, tome 1, p. 451-452, traduit en
anglais en 1990 sous le titre Hitler : speeches and proclamation, 1932-1945 qui formule ainsi cette idée :
« Every child to which she gives birth is a battle which she wages in her Volk’s fateful question of to be or not to
be », p. 533.

72
Le parti national-socialiste prône ici un retour aux valeurs patriarcales et à une répartition
traditionnellement sexuée des rôles, considérant que l’augmentation des divorces et la baisse
des naissances, entre autres, sont à l’origine de la ruine de la nation allemande. Pour
combattre ces tendances démographiques et sociologiques, les familles nombreuses doivent
redevenir une norme sociale. Le choix des mots dans ce discours d’Hitler ne laisse place à
aucune ambigüité quant au rôle que les femmes ont à jouer, à savoir : mettre au monde de
futurs soldats1. Rita Thalmann2 résume parfaitement comment les femmes allemandes doivent
se mobiliser pour leur patrie en accomplissant leur « service maternel »3, au même titre que
les hommes leur service militaire. Elle établit un parallèle évident entre la rhétorique
maternelle et militaire : l’amour, la conception et la naissance étant les sommets héroïques de
la vie féminine, le refus de la maternité pouvant être considéré comme une forme de
désertion. La corrélation entre mobilisation nataliste et régime nationaliste se pose comme une
évidence : l’« obsession nataliste » et les mesures national-socialistes des années 1930 sont
ainsi à rapprocher de la loi votée en France en 1920 4. C’est donc sans surprise que les
nombreuses ligues natalistes françaises usent du même langage qu’Hitler pour qualifier ce que
représente la chute de la natalité pour la nation. Pour l’Alliance nationale pour
l’accroissement de la population, « la dénatalité signifie guerre et ruine de la France »5.
D’ailleurs, celle-ci ne cache pas son admiration pour les politiques natalistes des régimes
fascistes. Loin d’être marginalisées, ces ligues œuvrent de concert avec les organes officiels
du gouvernement et participent activement aux congrès annuels de la natalité.
Ainsi, comme l’a démontré Emmanuel Reynaud 6, s’appuyant sur les travaux de Nancy
L. Goldman7, « à l’image de l’homme biologiquement incapable d’enfanter, la femme serait
par nature inapte à se battre : l’enfantement lui-même étant son propre combat et, finalement,
son rôle militaire principal ». La violence qu’engendrerait une mobilisation – autre que
maternelle – des femmes est donc une transgression, comme le souligne Françoise Héritier :

1
« Hitler’s Speech to the National Socialist Women’s League (September 8, 1934) », German History in
documents and images, op. cit.
2
Nombreux sont les travaux de Rita Thalmann sur ce sujet : Femmes et fascisme, op. cit. qu’elle a dirigé, « La
condition féminine sous le nazisme : entre tradition, modernité et hiérarchisation raciale », Nouvelle
Encyclopédie politique et historique des femmes, dir. Christine Fauré, Paris, Les Belles Lettres, 2010, p. 772-
797, « Être femme sous le IIIe Reich », op. cit., p. 147-156, mais surtout Être femme sous le IIIe Reich, op. cit.,
qui s’ouvre sur une citation de Guida Diehl, éducatrice nazie, et qui se passe de commentaire : « tandis que
l’homme devient un être humain par l’affirmation de lui-même, la femme le devient en renonçant à elle-même ».
3
Rita Thalmann, Être femme sous le IIIe Reich, op. cit., p. 99.
4
Id., p. 104-105, 120.
5
Françoise Thébaud « Maternité et famille entre les deux guerres… », op. cit., p. 89.
6
Emmanuel Reynaud, Les femmes, la violence et l’armée, op. cit., p. 41.
7
Nancy L. Goldman, « The Utilization of Women in the Armed Forces of Industrialized Nations », op. cit.,p. 4-5.

73
« la violence est considérée comme antinomique à la féminité contenue, c'est-à-dire à la
féminité vraie de la femme féconde »1. Ainsi, l’image des femmes en armes dans l’entre-
deux-guerres est-elle particulièrement péjorative, relevant d’une transgression identitaire
dangereuse pour la bonne répartition des rôles sexués dans la société. Yannick Ripa l’a
analysé dans ses travaux sur les républicaines espagnoles pendant la guerre civile, expliquant
que les républicaines armées relèvent davantage de l’animalité que de l’humanité 2.
Enfin, le 20 janvier 1937, Le Journal des débats politiques et littéraires revient sur
l’historique de cette loi, rappelant qu’elle est en fait en projet depuis quatorze ans :
Il y a quatorze ans que la loi sur l’organisation
générale de la nation pour le temps de guerre a été mise à
l’étude. Le projet en fut établi par la commission et le
secrétariat permanents du Conseil supérieur de la Défense
Nationale. Il fut déposé sur le bureau de la Chambre le 26
janvier 1924, rapporté par M. Paul-Boncour et voté au
début de mars 1927. En février 1928, il fut adopté par le
Sénat, après avoir fait l’objet d’un important rapport de M.
Klotz3 et avoir été sensiblement modifié. Il revint alors à
la Chambre où il fut pratiquement enterré. Pourquoi ?
M. Sénac, président de la commission de l’armée à
la fin de la dernière législature, en a donné la raison dans
les termes suivants, que reproduit M. Guy La Chambre,
rapporteur du nouveau projet déposé par le gouvernement
le 5 mars dernier : « les armées alliées étaient sur le Rhin
et le désarmement allemand était, sinon aussi complet que
le traité de Versailles l’avait laissé espérer, du moins assez
poussé pour qu’un conflit immédiat avec les voisins put
apparaître du domaine des invraisemblances. En un mot, le
projet était peut-être utile, il n’était pas indispensable…
Puisqu’il n’y avait pas urgence, il n’était pas sans
avantages de poursuivre les études et les travaux
préparatoires… »
Étrange justification ! Ces études et ces travaux
préparatoires ont été peu poursuivis, car le projet
actuellement soumis au Parlement […] et M. Guy La
Chambre est obligé de reconnaître que ce projet est
insuffisant. Il espère que « le gouvernement proposera à
bref délai, sous forme d’un projet de loi spécial, les
réalisations nécessaires ». La vérité est que, depuis le
début du siècle, la doctrine pratique de nos gouvernements

1
Françoise Héritier, Masculin-Féminin, dissoudre la hiérarchie, op. cit., p. 84.
2
Yannick Ripa, « Armes contre femmes désarmées : de la dimension sexuée de la violence dans la guerre civile
espagnole », op. cit., p. 138.
3
Plusieurs fois ministre des Finances (1910-1920), ministre de l'Intérieur en 1913. Élu sénateur de la Somme en
1925, il consacre l'essentiel de son activité à un important rapport sur l'organisation générale de la nation en
temps de guerre qu'il présente le 9 février 1928.

74
se résume dans cette formule : ne se préoccuper du danger
de guerre que lorsqu’il est présent. Détestable méthode,
irréalisable1.

Le Général Duval, auteur de cet article, s’inscrit dans la logique de Paul-Boncour qui
considère lui aussi qu’il est primordial d’organiser la nation en temps de paix afin qu’elle soit
prête pour la guerre quand celle-ci se déclare. Ce n’est que le 11 juillet 1938 que la loi est
votée et dès lors, l’armée compte dans ses rangs les premières femmes servant sous statut
civil. En 1939, la loi Paul-Boncour prend tout son sens et la mobilisation des femmes a pour
but affiché de « ne pas retomber dans les improvisations qui nous avaient coûté si cher en
1914 »2.

c) 1939-1940 : la guerre comme acte de naissance de la féminisation de l’armée
française
Peu à peu, avec l’évolution des évènements de 1938 – l’Anschluss et la crise
tchécoslovaque – des féministes comme Cécile Brunschvicg prennent conscience que la
guerre semble inévitable et, dans un tel contexte, avoir le droit de vote ne serait pas d’une
grande utilité. Mieux vaut finalement se consacrer à servir la France et reconnaître que « la loi
sur l’organisation générale de la nation, fait aux femmes une place qui ne peut que nous [les
féministes] réjouir ». Alors qu’elles étaient très partagées sur le bien fondé d’une mobilisation
féminine, la guerre qui se profile en 1939 fait changer d’avis les plus réfractaires d’entre
elles : « à l’heure actuelle où les forces brutales et la volonté de prestige dominent une partie
de l’Europe, notre seul devoir consiste à rechercher comment chacun et chacune peuvent le
plus utilement défendre notre Patrie et nos libertés »3.
Mais le 5 janvier 1939 est voté un décret règlementant l’engagement à titre civil pour
les personnels des deux sexes. Et son article 3, stipulant que « pour la femme mariée non
séparée de corps, [celle-ci] doit être pourvue du consentement du mari »4, provoque à nouveau
des réactions chez les féministes. Cécile Brunschvicg, qui s’était particulièrement impliquée
contre la loi Paul-Boncour, dénonce l’illégalité de ce décret puisqu’il s’inscrit en totale

1
Général Duval, « La loi sur l’organisation générale de la nation pour le temps de guerre », Journal des débats
politiques et littéraires, n° 19, 20 janvier 1937, p. 3.
2
Joseph Paul-Boncour, Souvenirs sur la IIIe République… op. cit., p. 245, 250 et 256.
3
Cécile Brunschvicg, « Les féministes et le décret du 5 janvier 1939 sur l’enrôlement des civils en cas de
conflit », op. cit., p. 2.
4
SHD – Département de l’armée de terre – 7 N 2478 / Correspondance avec la direction et les régions
concernant les effectifs, les renforts, les réservistes, la création et la mise sur pied d’unités – août 1939-juin 1940
/ Dossier 3. Instruction prise en application du décret du 5 janvier 1939 et relative aux engagements des
Françaises pour servir comme auxiliaires dans certaines formations militaires.

75
contradiction avec la loi du 18 février 1938 qui abolissait l’incapacité de la femme mariée.
Elle le fait savoir le 4 février 1939 dans La Française1 :
Ce texte [est en] opposition avec la loi du 18
février 1938 qui donne à la femme mariée sa pleine
capacité civile.
Comme on le sait, d’après la loi Renoult, le mari
peut bien s’opposer à ce que la femme exerce une
profession séparée ; mais, dans ce cas, il doit intervenir
positivement, par une opposition nettement formulée, à
l’exercice par la femme d’un commerce séparé. […]
Cette autorisation préalable, supprimée par la loi,
se trouve donc illégalement rétablie par le décret du 5
janvier 1939, pour les femmes désirant contracter un
engagement civil pour la guerre. […]
Nous agirons de notre mieux pour demander que la
femme puisse contracter un engagement sauf opposition
motivée de son mari. […]
Certains pourront arguer qu’il s’agit en
l’occurrence d’une loi militaire. En fait, il n’en est rien : le
décret du 5 janvier, spécifiant lui-même à l’article 1er qu’il
s’agit d’engagements civils et non d’engagements
militaires. D’ailleurs, les réquisitions qui, elles, sont
d’ordre militaire, ne prévoient pas d’autorisations
maritales. 2

Cet article amène à réfléchir sur l’incapacité des politiques à accepter l’idée que les femmes
puissent faire preuve de patriotisme en contexte de guerre. Parce que la guerre est un domaine
masculin, il leur semble difficile d’envisager que les femmes puissent s’impliquer
spontanément dans une lutte dont elles ont toujours été exclues. Ainsi, les autorités veulent
maintenir les femmes loin des préoccupations guerrières en votant une loi d’exception. Cela
revient à dire que, certes les femmes jouissent d’une pleine capacité civile, mais que celle-ci
ne peut concerner la période de guerre.
C’est dans ce contexte que Cécile Brunschvicg crée « les Françaises au Service de la
Nation, association qui a pour but de dresser la liste des femmes susceptibles de pouvoir
s'enrôler civilement à la préfecture, ainsi que celle des volontaires bénévoles, en cas de
guerre, et de développer un service social parallèle aux services administratifs »3. Afin que le
gouvernement permette aux femmes de se mobiliser dans les meilleures conditions en mettant

1
Cécile Brunschvicg, « Les féministes et le décret du 5 janvier 1939 … », op. cit.
2
Ibid. En italiques dans le texte.
3
Cécile Formaglio, « Cécile Brunschvicg, au cœur de la République », Musea, consulté le 11 février 2011,
http://musea.univ-angers.fr/rubriques/elements/imprime_element.php?quoi=notice&ref_element=70.
Cécile Formaglio prépare actuellement une thèse sur le féminisme de Cécile Brunschvicg, sous la direction de
Christine Bard.

76
leurs compétences au service de leur pays, elle adresse le 29 mars 1938 au Secrétariat
particulier du ministre de la Défense Nationale le courrier suivant :
Je vous serais reconnaissante de demander à
Monsieur Daladier s’il voudrait bien me recevoir pour
l’entretenir de la question de l’utilisation des femmes en
cas de conflit. Quantité d’organisations féminines
s’émeuvent de ne pouvoir se préparer dès maintenant aux
devoirs qui pourraient leur incomber un jour. Il ne s’agit
pas, dans mon esprit, de demander au ministre une
mobilisation des femmes, tout au moins pour la généralité
d’entre elles, mais il me semble pourtant que pour les
femmes automobilistes, pour les femmes pilotes d’avions
sanitaires, pour toutes celles aussi qui s’occupent de
questions sociales ou administratives, il serait bon, dès
maintenant de préparer méthodiquement leur instruction et
leur inscription. Nous avons l’impression qu’on ne pourra
pas résoudre la question de la nation armée si on ne
connaît pas à l’avance le nombre et la qualité des femmes
susceptibles de remplacer les hommes le moment venu 1.

Dès 1938, cette association reçoit un accueil très positif et jouit d’une « médiatisation
importante », comme en témoigne un article paru dans l’Ouest-Éclair le 29 septembre 1938. Il
y est question de la défense passive qui s’organise à Paris. L’auteur y souligne que « les
bureaux de la Croix-Rouge, boulevard Malesherbes sont assiégés matin et soir en ce moment
par des centaines de Parisiennes qui viennent offrir leurs services bénévoles à la défense
passive et aux services de santé » ; mais surtout que :
6, rue de Berri, d'autre part, les Françaises au
Service de la Nation accueillent toutes les manifestations
de bonne volonté patriotique. Des femmes s'offrent à
conduire des autos. Des volontaires en possession de
diplômes d'assistantes sociales et de puériculture sont
dirigées vers les organisations susceptibles de leur donner
une affectation.
Des femmes du monde s'offrent à faire la cuisine et
le ménage des cantines.
Dans les gares, diverses associations féminines
prodiguent leurs dévouements aux femmes et aux enfants
quittant les villes que l'on commence à évacuer par
précaution. Elles distribuent du lait aux nourrissons, des
boissons chaudes.

1
Archives du féminisme conservées à la Bibliothèque Universitaire d’Angers – 1AF 532 / Relations avec les
différents Ministères : correspondance / Dossier « Ministère de la Défense Nationale et de la Guerre (1910,
1937-1939) » : courrier de Cécile Brunschvicg au secrétariat du Ministère de la Défense Nationale. Document
aimablement transmis par Cécile Formaglio ; qu’elle en soit chaleureusement remerciée.

77
Le centre de propagande pour la grandeur du pays
(252, faubourg Saint-Honoré) fondé par les Françaises
décorées de la Légion d'honneur consacre de son côté
toute son activité à instruire les femmes et les collectivités
des précautions à prendre en cas d'attaque aérienne. Elle
recrute des volontaires qu'elle instruit pour la défense
passive. Un immense élan porte les Françaises à se
dévouer pour la patrie1.

Cécile Brunschvicg revient longuement sur les Françaises au Service de la Nation dans
un article du 4 mars 1939. Cette association est organisée en comités d’entente. Son but est de
favoriser l’enrôlement civil de toutes les femmes qui souhaitent mettre leurs compétences « au
service de la nation » :
Il est difficile d’énumérer ici et dès maintenant les
services qu’elles auront à remplir. En fait, les initiatives
officielles devront venir de l’administration préfectorale et
« les Françaises au Service de la Nation », par leurs
différentes organisations, serviront de « service social »,
soit pour l’organisation éventuelle des besoins de la
défense nationale, soit pour répondre aux besoins
immédiats. Notre but essentiel est de faire œuvre utile en
cas de conflit. Mais là ne doit pas se borner notre rôle.
Comme le font d’ailleurs les Croix-Rouges, nos comités
devront également se mettre à la disposition de
l’administration chaque fois qu’il y aura dans le
département une « calamité publique », telle qu’une
inondation, un accident grave, ou comme à l’heure
présente, le lamentable exode des réfugiés espagnols 2.

Comme en 1914, on assiste entre 1938 et 1939 à une multiplication des initiatives féminines
et féministes. En vertu de la loi Paul-Boncour, celles-ci se mettent en place avant la
déclaration de guerre et s’inscrivent ainsi en conformité avec les volontés du législateur. Mais
elles ne répondent à aucune directive et leur mobilisation, bénévole la plupart du temps, obéit
davantage à une tradition historique qu’à une application stricte de la loi.
Le 3 septembre 1939, la France et l’Angleterre déclarent la guerre à l’Allemagne.
Entre 1939 et 1940, pendant toute la période de « la drôle de guerre », les mobilisations de
femmes ne faiblissent pas3, bien au contraire. Dépassant largement les cadres de la
mobilisation civile, les femmes se rapprochent de plus en plus de l’armée. Il n’est pas

1
« La défense passive de Paris », L'Ouest-Éclair, 29 septembre 1938, p. 2.
2
Cécile Brunschvicg, « Les Françaises au Service de la Nation », op. cit., p. 1 et 4.
3
Frédéric Pineau estime approximativement à neuf cent mille le nombre de femmes ayant participé à la défense
du pays entre 1938 et 1940 : Les femmes au service de la France, 1919-1940. Tome 1 : La Croix-Rouge
française : Société de secours aux blessés militaires, Union des femmes de France, Association des dames
françaises, Paris, Histoire et Collections, 2006, p. 8.

78
question de reprendre ici la multitude de travaux relatifs à la mobilisation des femmes au sein
de la Croix-Rouge1 et de ses diverses ramifications telles que la Société de Secours aux
Blessés Militaires, la Section Sanitaire Automobile 2 ou encore les Infirmières Pilotes et/ou
Parachutistes de l’Air 3, qui sont tout autant de formations féminines de défense nationale. Du
statut de civiles à l’arrière, les femmes passent peu à peu à celui d’auxiliaires des armées.
Bien que ce rapprochement ne change rien au fait qu’elles ne sont toujours pas des militaires,
la SSA et les IPSA4 apparaissent comme les ultimes étapes avant la féminisation de l’armée
française. En effet, la fondatrice de la SSA, Edmée Nicolle donne à son encadrement un
caractère militaire qu’elle nomme « état-major » et dote chacune de ses membres d’un grade
fictif5. Le début de l’année 1940 et la débâcle qui se profile obligent les autorités à clarifier le
statut de ces femmes qui servent leur pays, comme l’analyse Luc Capdevila :
Durant la drôle de guerre, les IPSA restèrent
clouées au sol et les volontaires féminines, telles celles des
SSA, continuèrent de « servir » à titre bénévole dans les
structures de la Croix Rouge Française. […] Le décret du
31 janvier 1940 sur les dons et le concours des civils à la
défense nationale, et l’arrêté du 16 février 1940 […]
continuèrent à assimiler l’action des civils, donc des
femmes, à une entreprise caritative. […] Bien que placé
sous l’autorité publique, ce personnel bénévole devait le
respect à la hiérarchie militaire, il portait un uniforme de
drap kaki, sans grade ni insigne, et souscrivait un
engagement. Nonobstant, il acceptait de renoncer à toute
rémunération. Les pouvoirs publics projetèrent à cette
époque d’associer davantage les Françaises à l’appareil
militaire. Le 21 avril 1940, le gouvernement publia le
statut des « auxiliaires féminines des formations
militaires » ; à ce titre, les auxiliaires s’engageaient pour

1
Emmanuelle Michalet, La Croix Rouge française pendant la Seconde Guerre mondiale, Mémoire de Master
sous la direction de Jean-François Muracciole, Université Montpellier III, 2005, 120 p., Gérard Chauvy, La
Croix-Rouge dans la guerre, 1935-1947, Paris, Flammarion, 2000, 404 p., Elsa Durbecq, « Femmes et œuvres :
l'exemple des Croix-Rouges françaises », Recherches Contemporaines, n° 3, 1995-1996, p. 193-206, Le Rôle des
femmes dans la Croix-Rouge parisienne : 1919-1939, mémoire de maîtrise sous la direction de Philippe
Levillain et Jean Garrigues, Université Paris X - Nanterre, 1994, 212 p., Les conductrices ambulancières de la
CRF : 1939-1989, 8 volumes, Paris, SAS, 1989, Frédéric Pineau, « Les uniformes de la Section sanitaire
automobile 1939-1940 (1) », Militaria Magazine, n° 220, novembre 2003, p. 20-26 et n° 231, p. 14, La section
sanitaire automobile féminine : 1939-1941, mémoire de maîtrise en Histoire sous la direction de Gabrielle
Houbre, Paris Diderot - Paris 7, 2001, 196 p., Les femmes au service de la France, 1919-1940, op. cit., Les
femmes dans la Défense Nationale en France - 1919-1940, Mémoire de DEA sous la direction de Gabrielle
Houbre et Françoise Thébaud, Université Paris Diderot - Paris 7, Juin 2003, 131 p.
2
SSA dans la suite du texte.
3
IPSA dans la suite du texte.
4
C’est en effet après la Seconde Guerre mondiale que l’armée de l’air offre aux IPSA la possibilité de devenir
convoyeuses de l’air. Voir sur ce point le chapitre II.
5
Frédéric Pineau, Les femmes au service de la France, 1919-1940, op. cit., p. 98.

79
un an et recevaient enfin une rémunération1. En pleine
débâcle, le 17 juin 1940, un deuxième décret fut publié
mobilisant provisoirement les pilotes auxiliaires
féminines. […] La nouveauté de ces textes résidait dans
l’attribution aux nouvelles recrues d’un statut militaire :
elles recevaient, dans le cas des pilotes, le grade de sous-
lieutenant et la solde correspondante2.

Ce résumé de l’évolution statutaire des femmes mobilisées pour leur pays illustre
parfaitement la précipitation du gouvernement face à la débâcle, extrêmement rapide elle
aussi. D’ailleurs, « La Française3 regrette que sa proposition n’ait pas été écoutée plus tôt et
valorise l’exemple de l’Angleterre4 qui a organisé dès 1938 le recrutement d’un demi-million
de femmes dans l’armée ». Alors que les mois de mai et juin 1940 sont le spectacle d’un
exode massif des Français-es à mesure de l’avancée allemande, les femmes mobilisées
accomplissent leurs dernières missions. Peu à peu les organisations féministes sont dissoutes
et leurs journaux ne paraissent plus5.

Dès lors, tout s’accélère. Charles de Gaulle, est nommé au poste de sous-secrétaire
d’État à la Défense Nationale et à la Guerre le 5 juin 1940. Mais le 10 juin, le gouvernement
quitte Paris. Le 16, Paul Reynaud démissionne, remplacé par le « vainqueur de Verdun » : le
Maréchal Pétain. Le lendemain, de Gaulle quitte la France pour Londres d’où il lance l’appel
à la résistance le 18 juin. En un mois, la France est définitivement vaincue. Signé le 22 juin
1940, l’armistice entre en vigueur le 25. Fin juin, le gouvernement s’installe à Vichy.
« Désormais, au moment où Vichy s’installe dans la défaite, du côté de la France combattante
la mobilisation ne concerne plus que des volontaires pouvant être assimilés à des rebelles, des
‘hommes libres’ »6. Des « hommes libres » mais aussi des femmes, qui dès les premières
heures de l’Occupation allemande choisissent de résister, alors que tous-tes n’ont pas
forcément entendu l’appel du Général de Gaulle, reconnu entre temps par le gouvernement
britannique « chef des Français libres »7. Les SSA, qui comptaient dans leurs rangs six mille

1
Christine Bard, Les filles de Marianne, op. cit., p. 437.
2
Luc Capdevila, « La mobilisation des femmes dans la France combattante (1940-1945) », op. cit., p. 59-60.
3
« La mobilisation volontaire des femmes », La Française, juin 1940, cité par Christine Bard, Les filles de
Marianne, op. cit., p. 437.
4
Sur la mobilisation des femmes dans le reste de l’Europe en guerre, voir le chapitre IV.
5
Christine Bard, Les filles de Marianne, op. cit., p. 437 et 439.
6
Luc Capdevila, « La mobilisation des femmes dans la France combattante (1940-1945) », op. cit., p. 60.
7
Pour la chronologie détaillée, voir Jean-Pierre Azéma et François Bédarida, La France des années noires.
Tome 2 : de l'Occupation à la Libération, Paris, Seuil, 2000 (1993), p. 583-614.

80
six cents femmes, sont dissoutes. À l’été 1940, les femmes sous l’uniforme français
disparaissent – mais pour un temps seulement – du paysage militaire.
Pour un temps seulement, car entre 1940 et 1945, le nombre de femmes engagées dans
la Résistance ne cesse d’augmenter. Alors que certaines rejoignent les réseaux de résistance
intérieure qui se mettent peu à peu en place, c’est la France Libre qui signe l’acte de naissance
de la féminisation de l’armée française en créant le 7 novembre 1940 le Corps des Volontaires
Françaises. Pendant toute la durée de la Seconde Guerre mondiale, les engagements féminins
se multiplient, non seulement à Londres et en France dans la résistance intérieure mais aussi
plus tard, en Afrique du Nord. Secrétaires, infirmières, ambulancières, transmissionistes : la
mobilisation militaire des femmes est multiple. De quelques centaines en 1940, elles passent à
plusieurs milliers à la fin de la guerre.

2. La Résistance ou la poursuite de l’engagement militaire des femmes

De 1940 à 1945, contre toute attente, des femmes répondent à l’appel du général de
Gaulle et rejoignent la Résistance extérieure. De la France Libre à Londres, à l’Afrique du
Nord, en passant par les États-Unis, des milliers de Françaises se mobilisent sous l’uniforme.
Comme souvent dans l’histoire, c’est en devançant les lois que les femmes pénètrent des
sphères qui leur étaient jusqu’alors fermées.
Cette féminisation de l’armée ne s’effectue pas sans difficultés ni obstacles, et la
persistance des valeurs de genre pèse très lourd à la Libération, à l’heure de la reconstruction
de l’armée française, des récompenses pour services rendus à la nation et de l’accès des
femmes à la citoyenneté politique.

a) 1940 : l’engagement des femmes dans la France Libre à Londres
De nombreux travaux ont déjà été traité des femmes dans la Résistance. Ceux-ci
privilégient en général la résistance intérieure : les femmes y étaient plus nombreuses que
dans la résistance extérieure et les sources sur les réseaux de résistance intérieure sont
également plus abondantes. Parce que militaires – même si elles étaient alors auxiliaires – il
est plus difficile de trouver des sources sur les femmes des Forces Françaises Libres : elles
sont rares et souvent noyées dans un ensemble plus vaste consacré aux militaires en général.
Néanmoins, quelques rares ouvrages – assez récents pour la plupart – centrés sur la résistance

81
extérieure, comportent un ou plusieurs chapitres sur les femmes 1. Celui de Jean-François
Muracciole, Les Français Libres, l’autre Résistance2, paru en 2009 peut être considéré
comme un ouvrage fondateur puisque, grand spécialiste de la France Libre et plus largement
de la Seconde Guerre mondiale 3, il accorde un chapitre entier aux « oubliés de la France
Libre : femmes, étrangers, coloniaux »4. Il vient d’ailleurs de diriger les recherches de Master
de Fabrice Marti sur les femmes dans les FFL 5.
Dès l’été 19406, quelques femmes quittent la France pour Londres. D’autres, résidant
déjà en Angleterre, s’organisent et rejoignent la capitale anglaise : c’est le cas notamment de
Tereska Torrès7 ou Janine Boulanger-Hoctin8. Certaines, comme Hélène Terré appartenaient
déjà aux SSA avant la défaite et décident de continuer à servir leur pays. La constitution d’une
armée féminine au sein des FFL ne s’est pas faite sans difficultés. Face à l’affluence –
imprévue – des femmes au Quartier Général de la France Libre en 1940, la question de leur
utilité se pose inévitablement aux autorités. À l’origine composée de vingt-six femmes, cette
formation répond au patriotisme de quelques-unes souhaitant œuvrer pour la libération de la
France aux côtés de l’Angleterre. Désireux d’unir toutes les volontés autour de son combat, de
Gaulle, bien que réticent, autorise la création du « Corps féminin des Volontaires Françaises »
et évite ainsi à ces volontaires d’être tentées de s’engager dans l’Auxiliary Territorial Service 9

1
Margaret Collins-Weitz, Les Combattantes de l’ombre, Paris, Albin Michel, 1997, 420 p., Christine Lévisse-
Touzé, Mechtild Gilzmer et Stefan Martens dir., Les femmes dans la Résistance en France, Paris, Tallandier,
2003, 430 p., Evelyne Morin-Rotureau dir., 1939-1945 : combats de femmes, Françaises et Allemandes, les
oubliées de la guerre, Paris, Autrement, 2002, 239 p., Claude Quetel, Femmes dans la guerre 1939-1945, Paris,
Larousse, 2004, 240 p., Antoine Porcu, Héroïques, Femmes en Résistance, Lille, Geai Bleu Éditions, 2006-2007
(2 tomes), 400 p., Laurence Thibault dir., Les femmes et la Résistance, Paris, La Documentation Française, 2006,
175 p., Christine Lévisse-Touzé, Vladimir Trouplin et Guy Krivopissko, Dans l'honneur et par la victoire, Les
femmes Compagnon de la Libération, Paris, Tallandier, 2008, 96 p., Monique Saigal, Héroïnes françaises, 1940-
1945, Courage, force et ingéniosité, Éditions du Rocher, 2008, 219 p.
2
Jean-François Muracciole, Les Français libres, l’autre Résistance, Paris, Tallandier, 2009, 425 p.
3
En plus de l’ouvrage précédemment cité, il est notamment l’auteur de Histoire de la France Libre, Paris, PUF,
1996, 126 p., La France au combat, de l'Appel du 18 juin à la victoire, Paris, Perrin, 2007, 848 p., La France
pendant la Seconde Guerre mondiale, Paris, Librairie Générale Française, 2002, 542 p., « Les Français libres.
Pour une approche sociologique », Le soldat volontaire en Europe au XXème siècle. De l’engagement politique à
l’engagement professionnel, dir. Hubert Heyriès et Jean-François Muracciole, Paris, L'Harmattan, 2007, p.
4
Jean-François Muracciole, Les Français libres, op. cit., p. 45. Il vient également de publier en codirection avec
François Broche et Georges Caïtucoli le Dictionnaire de la France libre, Paris, Robert Laffont, 2010, 1602 p.
5
Fabrice Marti, Françaises en uniforme. Des femmes éprises de liberté (1940-1946), Mémoire de Master II sous
la direction de Jean-François Muracciole, Université Paul Valéry – Montpellier III, 2008, 237 p. + annexes.
6
Cette étude reprend en partie l’article suivant : Élodie Jauneau, « Des femmes dans la France combattante
pendant la Seconde Guerre mondiale : le Corps des Volontaires Françaises et le Groupe Rochambeau », Genre &
Histoire, n° 3, automne 2008, en ligne.
7
Tereska Torrès : entretien, 4 avril 2005.
8
Janine Boulanger-Hoctin : entretien téléphonique, printemps 2005.
9
ATS dans la suite du texte.

82
britannique1 ou dans les Women’s Auxiliary Army Corps (WAAC). Cette concrétisation
s’obtient au terme d’une lutte de pouvoir et d’intérêts avec Churchill, hostile à la création
d’une deuxième armée féminine sur le territoire anglais. À titre comparatif, l’armée
britannique compte déjà dans ses rangs, en 1940, trente-cinq mille femmes qui jouent
d’ailleurs un rôle considérable et influent dans la création des premières unités féminines
françaises. En effet, faute de moyens et d’organisation, l’instruction des Françaises Libres se
fait alors à l’école des ATS, et les Françaises revêtent les uniformes des soldates britanniques
en attendant que la France Libre puisse leur en fournir. Seuls les insignes – pourtant très
similaires – permettent de distinguer les ATS2 des Volontaires Françaises3 :

Insigne des ATS Insigne des Volontaires Françaises

Il n’y a que très peu de différences entre les deux insignes. L’influence des ATS sur la
formation et l’équipement des Volontaires Françaises est évidente. La Couronne a été
remplacée par un sabre et le sigle ATS par la Croix de Lorraine. En revanche, l’insigne
français révèle la difficulté à considérer les Volontaires Françaises comme une unité à part
entière puisqu’aucun sigle n’y figure.
C’est le 7 novembre 1940 qu’est fondé le Corps féminin des Volontaires Françaises,
dirigé par l’ancienne championne de tennis Simone Mathieu puis par Hélène Terré.
Institutionnalisé le 16 décembre 1941, le Corps Féminin prend alors le nom de « Corps des
Volontaires Françaises »4 par un décret stipulant que ce corps est une « formation militaire

1
Luc Capdevila, « La mobilisation des femmes dans la France combattante (1940-1945) », op. cit., n° 12, 2000,
p. 61.
2
(page suivante) « Badges of the ATS », A.T.S. Remembered, consulté le 14 février 2010,
http://www.atsremembered.org.uk/badgesgeneral.htm
3
Tereska Torrès : archives personnelles, consultées le 4 avril 2005.
4
CVF dans la suite du texte et VF pour « Volontaires Françaises ».

83
auxiliaire féminine »1. L’objectif du CVF est de remplacer tous les hommes aptes au combat
par des femmes dans des emplois qu’elles peuvent exercer… sans « dénaturer » le sexe
féminin. La femme combattante n’existe pas encore… Si la loi Paul-Boncour a ouvert les
portes de l’armée aux femmes, elle ne leur donne pas pour autant accès à la sphère du combat
et au maniement des armes qui restent l’apanage des hommes. Pourtant, cet enrôlement de la
première heure est relativement bien accepté puisque les termes du contrat d’engagement sont
extrêmement clairs :
Article 1er : le Corps des Volontaires Françaises
constitue une formation militaire auxiliaire féminine,
ayant pour objet :
- de libérer les combattants dont les emplois
peuvent être tenus par des femmes.
- de doter les services militaires d’un personnel
d’employés exclusivement militaire
[…Article 3] : Les volontaires s’engagent pour la
durée de la guerre et trois mois après la cessation des
hostilités2.

À contexte exceptionnel, engagements exceptionnels : préserver les valeurs morales de
l’armée en acceptant les femmes à des postes conformes à leur nature et à leur sexe semble
donc être une priorité. De plus, le retour à la paix semble annoncer un retour « à la normale »
semblable à celui de 1918 : la fin de la mobilisation féminine.
Paradoxalement, lorsqu’elles reçoivent leur instruction et suivent leur formation, les
femmes foulent le terrain masculin en s’exerçant à des tâches jusqu’alors réservées aux
hommes… et qu’elles n’auront jamais l’occasion de mettre en pratique… Ainsi, elles sont
photographiées s’entraînant au tir, maniant le fusil, attribut masculin par excellence, ou
s’exerçant au « parcours du combattant », toujours en présence d’un supérieur masculin ;
comme en témoignent ces trois clichés pris en Angleterre vers 1940-19413 :

1
Décret n° 74 du 16 décembre 1941 « portant organisation du Corps des Volontaires Françaises », Journal
Officiel de la France Libre, 20 janvier 1942, p. 3.
2
Décret n° 74 du 16 décembre 1941, op. cit.
3
Tereska Torrès : entretien et archives personnelles, consultées le 4 avril 2005.

84
85
Il est difficile d’expliquer pourquoi les Volontaires Françaises suivaient une telle formation,
elles-mêmes l’ignorent. Sans doute s’agissait-il de contrôler leurs aptitudes physiques tout en
leur dispensant une « instruction militaire qui doit tendre à donner aux volontaires françaises
le sentiment de la discipline, du devoir, de l’honneur et de la solidarité sociale de tous les
Français »1.
La vie quotidienne et les missions des Volontaires Françaises ont déjà fait l’objet de
plusieurs études sur lesquelles il n’y a pas lieu de revenir ici. En revanche, les études
sociologiques, quantitatives et qualitatives sont plus rares2. La particularité du CVF est d’être
un corps exclusivement féminin, des recrues aux cadres du commandement. Mais il ne
représente que 3 % des femmes des FFL 3 qui, au fil de la guerre, sont réparties dans d’autres
unités ou états-majors mixtes, mais la plupart du temps sous les ordres d’un homme. Elles
sont également présentes dans les Forces Aériennes Françaises Libres 4 et les Forces Navales
Françaises Libres5 mais en plus faible proportion, ainsi que dans le service des assistantes
sociales créé par décret le 27 octobre 19416. Bien que considérées comme des auxiliaires,
elles n’en sont pas moins régies par un statut militaire, avec matricules, grades et vie en
caserne.
Afin de comprendre en quoi l’incorporation des femmes dans les FFL incarne la
naissance de la féminisation de l’armée française, une étude statistique sur toute la durée de la
guerre s’impose. Pour réaliser celle qui suit, trois listes d’effectifs ont été exploitées.
La première a été réalisée par Henri Écochard, ancien combattant des FFL, travaillant
désormais pour la Fondation Charles de Gaulle 7. Cette liste recense plus de cinquante-trois
mille volontaires des FFL, dont un peu plus de deux mille cinq cents femmes. Elle est loin
d’être exhaustive, faute de renseignements sur certain-e-s volontaires. Le nombre de femmes
est donc inférieur à la réalité. Cette liste est régulièrement mise à jour ; la plus récente date de

1
Décret n° 74 du 16 décembre 1941, op. cit., p. 4.
2
Ce sont les études de Jean-François Muracciole qui sont les plus abouties sur ce point : Les Français libres, op.
cit. et « Les Français libres. Pour une approche sociologique », op. cit.
3
Jean-François Muracciole, Les Français libres, op. cit., p. 47.
4
FAFL dans la suite du texte.
5
FNFL dans la suite du texte.
6
Décret n° 36 du 27 octobre 1941 « portant sur l'organisation du service des Assistantes Sociales », Journal
Officiel de la France Libre, 27 octobre 1941. Voir sur ce sujet Cyril Le Tallec, Les assistantes sociales dans la
tourmente, 1939-1946, Paris, L'Harmattan, 2003, 215 p. et Nathalie Genet-Rouffiac et Jean-François Dominé
dir., Les femmes au combat, op. cit.
7
« Liste des Volontaires des Forces Françaises Libres », Fondation Charles de Gaulle, consulté le 14 février
2011,
http://www.charles-de-gaulle.org/pages/la-memoire/accueil/organismes/liste-des-volontaires-des-forces-
francaises-libres.php

86
novembre 2010. Par « membre des Forces Françaises Libres », il faut comprendre « engagé
volontaire, homme ou femme, sous les ordres du général de Gaulle du 18 juin 1940 au 31
juillet 19431, ce qui exclut toute action occasionnelle hors de son autorité »2. C’est
l’instruction ministérielle du 29 juillet 1953 « relative à l'attribution des différents titres
reconnaissant les services rendus à la France Libre et dans les Forces Françaises Libres »3, qui
détermine qui sont les Français-es Libres sur le plan juridique et historique :
I. Titres reconnaissant les services rendus à la
France Libre ou dans les Forces Françaises Libres :
1. Carte d'identité de membre des Forces
Françaises Libres :
Cette carte est attribuée par le secrétaire d'État à la
guerre (direction du personnel militaire de l'armée de terre,
6e bureau)4.
a) À tous les militaires ayant fait partie des Forces
Françaises Libres entre le 18 juin 1940 et le 31 juillet
1943. L'appartenance à ces forces est établie sur le vu
des indications portées sur l'état signalétique et des
services que l'intéressé doit demander à son bureau de
recrutement et produire à l'appui de sa demande de
carte d'identité ;
b) Aux personnes qui ont été blessées, qui ont contracté
une infirmité, ou aux ayants cause de celles qui ont
trouvé la mort, pendant la même période, dans l'une des
circonstances suivantes :
- en essayant de rejoindre les Forces Françaises
Libres ;
- après avoir rejoint les Forces Françaises Libres aux
fins d'engagement, mais sans avoir régularisé cet
engagement ;
- dans l'accomplissement d'une mission qui leur
avait été confiée par une autorité compétente de la
France combattante ;
c) Aux agents P2 ou P15 homologués, ayant appartenu
avant le 1er août 1943 à l'un des réseaux de

1
C’est le 1er août 1943 qu’a eu lieu la fusion des FFL et des forces du Général Giraud.
2
« Liste des Volontaires des Forces Françaises Libres », Fondation Charles de Gaulle, consulté le 14 février
2011, op. cit., en ligne.
3
« Instruction n° 21022/SEFAG/EMP relative à l'attribution des différents titres reconnaissant les services
rendus à la France libre et dans les Forces Françaises Libres. Du 29 juillet 1953, », Circulaires, consulté le 14
février 2010, http://www.circulaires.gouv.fr/index.php?action=afficherCirculaire&hit=1
4
Aujourd'hui attribuée par le « Ministre de la Défense (sous-direction des bureaux du cabinet, bureau
Résistance) » : Instruction n° 21022/SEFAG/EMP, op. cit.
5
Selon la circulaire n° 1368/D/BCRA pour l'application du décret n° 366 du 25 juillet 1942, il existe trois
catégories de Français-es combattant-e-s. Le décret n° 366 du 25 juillet 1942 « a pour but de définir les devoirs
et obligations et de consacrer les droits des Français combattants en territoires non libérés ou soumis à l'autorité
du Gouvernement de Vichy qui reconnaissent comme chef le général de Gaulle » : « Circulaire n°
1368/D/BCRA pour l'application du décret n° 366 du 25 juillet 1942. », Circulaire, consulté le 15 février 2011,

87
renseignements ou d'action affiliés au CNF1, et ayant la
qualification de « Français libre » ;
d) Aux évadés de France occupée ou d'un territoire placé
sous contrôle du Gouvernement de fait, avant le 8
novembre 19422, qui ont rejoint effectivement une
unité des ex-Forces Françaises Libres, même après le
31 juillet 1943 pour des cas de force majeure tel
qu'incarcération consécutive à leur évasion3.

Dans ces conditions, il faut bien faire la distinction entre CVF et FFL. Ainsi, seules les
femmes engagées dans le CVF entre 1940 et le 31 juillet 1943 appartiennent aux FFL. Au-
delà de cette date, elles sont rattachées à l’ensemble des forces françaises de libération.
La seconde liste provient également de la Fondation Charles de Gaulle. Elle est le
résultat du travail de l’amiral Émile Chaline, lui aussi ancien combattant des FFL et co-auteur
de l’Historique des Forces Navales Françaises Libres en cinq tomes4. Cette « liste des marins
FNFL » recense quatorze mille quatre cent vingt-cinq marins de la France Libre. Parmi eux,
cent vingt-huit femmes ont été relevées.
Enfin, la dernière liste fait partie des archives personnelles de Paulette Steudler-
Levalleur. Il s’agit de la « liste des Volontaires Françaises engagées à Londres pour la durée

http://www.circulaires.gouv.fr/index.php?action=afficherCirculaire&hit=1. Bien que celui-ci ne concerne que les
Forces Françaises Combattantes (FFC), le classement par catégories est le même pour les FFL. Ces catégories
sont :
- Catégories « O » : membres ayant une activité occasionnelle ;
exemple : un fermier prêtant de temps à autre son champ comme
terrain d'atterrissage ou sa maison comme refuge ;
- Catégories « P1 » : membres ayant une activité continue sous
couvert d'une occupation personnelle dont ils continuent à retirer
un profit matériel ;
- Catégories « P2 » : membres ayant une activité permanente,
consacrant la totalité de leur temps au service et se soumettant à
une discipline totale, en particulier quant au lieu d'emploi et genre
d'activité à exercer.
1
Comité National Français. Fondé le 24 septembre 1941 par le général de Gaulle, le CNF est la première étape
vers un gouvernement provisoire. Concrétisé par l’ordonnance du 24 septembre 1941, la constitution du CNF est
souvent comparée à une « Constitution de la France Libre » : Jean-François Muracciole, « Comité national
français », dir. Christine Lévisse-Touzé et Bruno Leroux dir., Dictionnaire historique de la Résistance, Paris,
Robert Laffont, 2006, p. 236-238.
2
Date du débarquement allié en Afrique du Nord.
3
Instruction n° 21022/SEFAG/EMP, op. cit., p. 2-3.
4
Émile Chaline et Pierre Santarelli, Historique des Forces Navales Française Libres, tome 1 : 18 juin 1940-3
août 1943, Vincennes, Service Historique de la Marine, 1990, 463 p., tome 2 : 4 août 1943 - 7 mai 1945,
Vincennes, Service Historique de la Marine, 1992, 580 p., tome 3 : Annuaire biographique des officiers des
Forces navales françaises libres / Marine nationale, Vincennes, Service Historique de la Marine, 1999, 640 p.,
Pierre Santarelli, Historique des Forces Navales Françaises Libres, tome 4 : la flotte française de la liberté, la
Marine marchande FNFL / Marine nationale, Vincennes, Service Historique de la Marine, 2002 (1988), 221 p.,
André Bouchi-Lamontagne, Historique des Forces Navales Françaises Libres, tome 5 : Mémorial, Vincennes,
Service Historique de la Défense, 2006, 1094 p.

88
de la guerre plus trois mois »1, datée de 1981. Six cent quatorze femmes du CVF y sont
recensées pour la période allant du 7 novembre 19402 au 24 avril 19453. Mais elle est,
malheureusement, elle aussi incomplète. Paulette Steudler-Levalleur s’est engagée dans les
FFL en Angleterre en septembre 1941, à l’âge de vingt ans. Elle a servi au Bureau Central de
Renseignements et d’Action4 et a été démobilisée en décembre 1945. Particulièrement
impliquée dans les associations du souvenir, elle est membre, entre autres, des Médaillés
militaires, des Combattants Volontaires de la Résistance, du Souvenir français…etc 5.
L’incorporation dans le CVF a duré jusqu’en 1945. Il n’est donc pas surprenant que
quelques membres du CVF figurant sur la liste de Paulette Steudler-Levalleur ne soient pas
sur celles établies par Henri Écochard et Émile Chaline qui – conformément à la définition du
titre de « Français Libre » – s’arrêtent au 31 juillet 1943. Ainsi, pour la période postérieure à
cette date, parmi les cent soixante-cinq femmes qui ont rejoint le CVF, si certaines figurent
aussi sur les listes d’Henri Écochard et Émile Chaline, c’est parce qu’elles étaient sans doute
déjà membres des FFL avant de rejoindre le CVF.
Les trois listes ont été croisées afin d’obtenir un panel fiable s’étalant sur toute la
durée de la guerre. Ont été triées et /ou regroupées pour cette analyse :
- toutes les femmes figurant dans les trois listes mais dont plusieurs données ne
coïncident pas entre elles ;
- toutes celles qui apparaissent deux fois parce qu’enregistrées sous leurs noms de jeune
fille et d’épouse6, ou qui ont les mêmes noms et prénoms, doublés d’informations de
ralliement identiques7 ;
- toutes celles dont les informations sont très incomplètes.
Enfin, pour les dates d’engagement des Volontaires Françaises, ce sont celles de la liste
matriculaire de Paulette Steudler-Levalleur qui ont été retenues car elles sont plus détaillées

1
Paulette Steudler-Levalleur : courrier du 3 décembre 2009.
2
Le premier matricule enregistré est celui de Simone Mathieu (matricule 70.000).
3
Date du dernier matricule enregistré.
4
BCRA dans la suite du texte. Le BCRA est la section Française du SOE (Special Operation Executive). Le
BCRA est dirigé par André Dewavrin, futur Colonel Passy et a pour mission l’échange de renseignements entre
les réseaux de résistance en France et Londres.
5
Et maintes fois décorée : Légion d’Honneur, Médaille Militaire, Médaille des Forces Françaises Libres, Croix
du Combattant de la Résistance…etc. : courrier du 3 décembre 2009.
6
C’est le cas par exemple de « West épouse Wise » et « West-Wise ».
7
C’est le cas entre autres de Jeanne Allamel, enregistrée avec deux dates de naissance (1 er et/ou 8 février 1901)
mais dont les informations géographiques et d’engagement sont les mêmes, ou Cécile Altheimer, et bien d’autres
encore.

89
que dans les listes d’Henri Écochard et Émile Chaline, et identiques à celles des dossiers
conservés au SHD1.
Au total, deux mille huit cent quatre-vingt-deux femmes ont été retenues pour étudier
la féminisation de l’armée française pendant la Seconde Guerre mondiale. Deux points seront
abordés : l’évolution des engagements féminins dans les FFL entre 1940 et le 31 juillet 1943
et la variation des effectifs matriculaires du CVF entre 1940 et 1945.
Évolution des engagements féminins dans les FFL entre juillet 1940 et le 31 juillet 1943
1200

1000

800

600

400

200

0
J A S O N D J F MAM J J A S O N D J F MAM J J A S O N D J F MAM J J
1940 1941 1942 1943
Total mensuel

1
Une quarantaine de dossiers individuels ont été consultés au Bureau Résistance et Seconde Guerre mondiale du
SHD pour les comparer avec les renseignements fournis par les listes. Fabrice Marti avait déjà procédé à une
analyse pour cent soixante-huit dossiers des six cent quatorze femmes du CVF : Fabrice Marti, Françaises en
uniforme… op. cit., annexes X à XVI.

90
Ce graphique présente deux données : les ralliements mensuels et les ralliements annuels des
femmes aux FFL. L’irrégularité des engagements mensuels peut s’expliquer par le décalage
potentiel entre la date effective de l’engagement d’une femme et celle de la validation de son
contrat par les autorités. Les bases de données à disposition pour cette étude font toutes
apparaître des engagements beaucoup plus nombreux pour les mois de janvier de chaque
année et une grande majorité d’entre eux semblent également avoir été contractés le 1er du
mois. Si la courbe des engagements annuels est clairement en hausse pour toute la durée de la
guerre et sans palier majeur, celle des engagements mensuels affiche une hausse très nette
entre la fin de l’année 1942 et le début de l’année 1943. C’est sans aucun doute l’engouement
suscité par le débarquement allié en Afrique du Nord le 8 novembre 1942 qui explique cette
hausse.
Évolution des effectifs matriculaires 1 du CVF entre 1940 et 1945
700

600

500

400

300

200

100
1945

0
11 2 4 6 8 10 12 2 4 6 8 10 12 2 4 6 8 10 12 2 4 6 8 10 12
1940 1941 1942 1943 1944
Effectifs mensuels

1
Il ne s’agit donc pas des effectifs du CVF mais bien des engagements contractés entre le 7 novembre 1940, date
de celui de Simone Mathieu (matricule 70.000) et le 24 avril 1945, date de celui de Jin Port (matricule 70.596).
Cette nuance a son importance car le graphique ne tient pas compte des pertes éventuelles et des démobilisations
survenues avant 1945. Cependant, celles-ci, parce que peu nombreuses, n’auraient que peu d’incidence sur la
courbe. Parmi ces matricules sont pris en compte ceux d’une vingtaine d’assistantes sociales dont les matricules
sont en « 71.000 ». Ce graphique a été exclusivement réalisé à partir de la « Liste des Volontaires Françaises
engagées à Londres pour la durée de la guerre plus trois mois » fournie par Paulette Steudler-Levalleur.

91
Ici, l’évolution des effectifs est assez régulière et n’affiche que peu de hausses brutales.
Cependant, trois augmentations significatives peuvent être analysées. La première se situe au
tournant des années 1940 et 1941, ce qui est tout à fait logique compte tenu de la récente
constitution du CVF. Une deuxième est perceptible un an plus tard entre décembre 1941 et
mars 1942. Elle s’explique par l’adoption du décret n° 74 du 16 décembre 1941 1 qui vient
structurer le CVF et lui donner un cadre juridique. Enfin, la troisième est visible à partir du
printemps 1944, au moment où la préparation du débarquement nécessite bien entendu un
renfort de personnel2.
À la lecture des deux graphiques proposés ici, une conclusion commune se dégage très
nettement : celle d’une augmentation constante des effectifs féminins dans les armées de
libération de la France. Dès lors, en considérant qu’il y a féminisation lorsque « des femmes
entrent modestement et en petit nombre dans des métiers jusque-là monopole masculin »3, il
est possible d’affirmer que celle de l’armée française a bien débuté pendant la Seconde
Guerre mondiale.
Tandis que le CVF se structure pour devenir un corps militaire à part entière dont les
effectifs augmentent régulièrement entre 1940 et 1945 et que le nombre de femmes ralliées
aux FFL ne cesse de croître, un projet féminin d’une toute autre nature prend forme outre-
Atlantique : la constitution du groupe des Rochambelles 4, futures ambulancières de la 2e
Division Blindée5. Elles incarnent, avec toutes les autres ambulancières des armées de
libération de la France, une tradition féminine guerrière, en mutation pendant la Seconde
Guerre mondiale.

b) Traditions féminines guerrières en mutation : les ambulancières et les
infirmières
Les infirmières et les ambulancières sont depuis longtemps des figures féminines
traditionnelles du temps de guerre. L’héritage de la Première Guerre mondiale et de la Croix
Rouge est très important à l’heure des premières mobilisations féminines pendant la Seconde
Guerre mondiale. Ainsi, avec l’avancement de la guerre, les initiatives féminines et les
engagements militaires féminins se multiplient. Conformément aux valeurs guerrières qui

1
Décret n° 74 du 16 décembre 1941,op. cit., p. 3-4.
2
Certaines comme Paulette Steudler-Levalleur ont également débarqué avec les troupes alliées au cours de l’été
1944. Paulette Steudler-Levalleur : courrier du 3 décembre 2009.
3
Claude Zaidman, « La notion de féminisation… », op. cit., en ligne.
4
À l’origine nommé « Groupe Rochambeau », le surnom de « Rochambelles » leur vient des hommes de la 2e
Division Blindée.
5 e
2 DB dans la suite du texte.

92
attribuent aux femmes le soin des blessés, les différentes armées françaises de libération ont
presque toutes leur contingent d’ambulancières et d’infirmières. Parmi elles, les
Rochambelles de la 2e DB font figure d’exception et ont souvent tendance à éclipser toutes les
autres dans l’imaginaire guerrier.
L’historiographie des Rochambelles1 est très limitée. Quelques rares ouvrages leur
sont exclusivement consacrés. Celui d’Ellen Hampton publié en 2006 Women of Valor, the
Rochambelles on the WW II Front2, est un récit narratif dans lequel l’auteure rend hommage à
leur épopée pendant la Seconde Guerre mondiale, de la naissance du projet à la Libération de
la France. Et en 1992, Béatrix de l’Aulnoit avait publié Les Rochambelles3, un roman
retraçant leur épopée. Enfin, quelques rares articles, reportages ou ouvrages plus généraux
relatifs aux femmes dans la Résistance évoquent les Rochambelles 4.
Les archives les concernant sont éparses et lacunaires. Aucun fonds ne leur est dédié
au SHD. Seules deux structures permettent d’en apprendre davantage sur les membres de la 2 e
DB. Tout d’abord, le « Bureau Résistance » du SHD, qui possède tous les dossiers personnels
des membres des réseaux, des Forces Françaises Libres, Combattantes et de l’Intérieur. Puis,
le Mémorial du Maréchal Leclerc, dépendant de la Mairie de Paris. C’est au sein de la Maison
des Anciens de la 2e DB tenue par des bénévoles que sont conservées de nombreuses archives
exclusivement liées au général Leclerc5 et à la 2e DB. Cette institution possède également tous
les témoignages et autobiographies – publiés ou non – d’anciens de la 2e DB y compris des
Rochambelles ainsi qu’un fonds qui leur est spécifique6.
Les écrits à caractère autobiographique constituent également des sources essentielles.
Ellen Hampton ne relève que trois Rochambelles engagées en Europe ayant laissé une trace
écrite de leur expérience mais n’en précise pas les auteures. Sans doute fait-elle référence à
Édith Vézy7, Suzanne Torrès (future épouse Massu)1 et Zizon Bervialle2. S’ajoutent à ces

1
Cette étude reprend en partie un récent article : Élodie Jauneau, « Des femmes dans la 2e Division Blindée du
Général Leclerc… », op. cit., p. 104-114.
2
Ellen Hampton, Women of valor, the Rochambelles on the WWII front, New York, Palgrave McMillian, 2006,
256 p. Qu’Ellen Hampton soit sincèrement remerciée pour toutes ses précisions et ses conseils.
3
Béatrix de l’Aulnoit, Les Rochambelles, Paris, J-C Lattès, 1992, 382 p.
4
Joseph Muller, L’amour des dames pour la France, Issy-les-Moulineaux, Muller éditions, 2004, 209 p.,
Bernard Édinger, « On les appelait Rochambelles », Terre Information Magazine, n° 191, février 2008, p. 9-10.,
Christine Lévisse-Touzé, Mechtild Gilzmer et Stefan Martens dir., Les femmes dans la Résistance en France, op.
cit., Dominique Torrès, Elles ont suivi de Gaulle, France, France 2, 18 juin 2000, 51 min.
5
Élevé au rang de Maréchal de France à titre posthume le 23 août 1952, c’est son grade de général qui sera
utilisé ici.
6
Mémorial du Maréchal Leclerc – Boîte n° 1 / Rochambelles / Dossier n° 2 – chemise n° 2 : coupures de presse,
éloges funèbres, citations, listing, hommages, photographies…etc.
7
Édith Vézy, « Gargamelle », mon ambulance guerrière 2e DB, Paris, L’Harmattan, 1994, 256 p.,

93
écrits d’autres témoignages, tels ceux de Jacqueline Fournier 3 ou Rosette Peschaud 4 qui ont
déposé leurs souvenirs à la Maison des Anciens de la 2e DB ou qui ont participé à des
colloques ou des ouvrages collectifs. Si c’est la Seconde Guerre mondiale qui occupe la
majeure partie de leurs écrits, Édith Vézy et Suzanne Torrès ont aussi accordé quelques
chapitres à leur expérience en Indochine. Enfin, la revue Caravane, éditée par l’association
des Anciens de la 2e DB depuis quarante ans, a fréquemment rendu hommage aux
Rochambelles dans ses colonnes5.
Quoi qu’il en soit, tous les ouvrages et toutes les sources relatives aux Rochambelles
relatent de façon plus ou moins identique l’histoire de la fondation du Groupe Rochambeau
qui ne doit son existence qu’à une seule femme, Florence Conrad.
Elle est née en 1886 et décédée en 1966. En 1914, elle est une jeune veuve américaine
de vingt-huit ans vivant à Paris. Dès le début de la Première Guerre mondiale, elle s’investit
en tant qu’infirmière. Lorsqu’éclate la Seconde Guerre mondiale, son rengagement est
immédiat et elle parvient à convaincre l’État-major français de créer des foyers de soldats sur
la ligne Maginot. Elle est nommée « caporal de son régiment et désormais tous les hommes
l’appellent ‘Marraine’ »6. En 1940, dès le début de l’Occupation, craignant pour sa sécurité en
tant que femme d’origine américaine, Florence Conrad repart pour les États-Unis.
Avec le soutien de proches et puissantes ligues féministes, elle acquiert dix-neuf
ambulances Dodge, baptisées « Groupe Rochambeau » en hommage au compagnon de La
Fayette qui commandait l’armée française lors de la guerre d’indépendance américaine. Elle
ambitionne de recruter des femmes sur place à New York afin de constituer une unité de
conductrices ambulancières dans le but de participer coûte que coûte à la Libération de la
France au sein de l’armée française. S’attribuant alors quatre galons de commandant, elle
parvient à engager quatorze femmes : des Françaises7 pour la plupart, installées aux USA
depuis peu (soit pour leurs études, soit parce que la guerre en Europe les a empêchées de

1
Suzanne Massu, Quand j’étais Rochambelle, Paris, Grasset, 1969, 255 p. et Un commandant pas comme les
autres, Paris, Fayard, 1971, 231 p.
2
Zizon Bervialle, Au volant de Madeleine Bastille, Paris, Caravane, 1976, 128 p.
3
Jacqueline Fournier, Souvenirs d’une ambulancière de la 2e DB, Paris, 1993, non-publié.
4
Rosette Peschaud, « Les Rochambelles », Les femmes dans la Résistance, op. cit., p. 187-201.
5
Une quinzaine d’articles, rien que pour la période 1945-1947.
6
Rosette Peschaud : notes personnelles non-publiées consultées le 6 avril 2006. Cependant, ce « grade » est
avant tout honorifique et symbolique. Aucune source ou archive ne mentionne un tel grade militaire pour
Florence Conrad.
7
Pour n’en citer que quelques unes : Jacqueline Fournier dit « Jacotte », Jacqueline Lambert de Guise-Sarazac,
Hélène Fabre, Marie-Louise Courou Mangin dite « You ».

94
rentrer en France) mais aussi quelques Américaines1. A l’été 1943, toujours à New York, elle
recrute Suzanne Torrès pour la seconder. Mais face au scepticisme de cette dernière, Florence
Conrad doit faire preuve de persuasion afin de lui prouver que son projet est viable. Elle lui
affirme que les dix-neuf modèles récents de Dodge ainsi que tout l’équipement des femmes
sont déjà financés et qu’elle est fortement soutenue, sur le plan financier, notamment par
Minou de Montgomery, future épouse du général Béthouard2.
Si Suzanne Torrès est réticente au projet de Florence Conrad, c’est sans doute parce
qu’elle a déjà tenté de rejoindre la délégation de la France Libre stationnée au Levant sur les
conseils d’un proche qui l’avait recommandée auprès du général Catroux3. Mais alors que ce
projet allait aboutir, les autorités américaines avaient refusé de laisser partir une femme,
« seule de son sexe », sur un transport de troupes : « Il aurait fallu mettre à ma disposition un
WC particulier et ce n’était pas possible ! »4 Il semble plus probable que ces mêmes autorités
permettront plus facilement à une quinzaine de femmes, équipées, prêtes à servir leur pays et
transportant avec elles des ambulances, qu’à une femme seule, de rejoindre la France Libre.
De plus, de fortes divisions politiques et idéologiques affectent la France Libre entre
les partisan-e-s de de Gaulle et celles et ceux de Giraud. Ces clivages reposent essentiellement
sur la figure de l’ennemi à abattre : Vichy, l’Allemagne et/ou la collaboration. Ce n’est qu’à la
fin de 1941 que la Résistance s’unit autour d’une hostilité commune à Vichy et aux
Allemands même si plusieurs courants résistants entretiennent une certaine bienveillance à
l’égard du Maréchal Pétain5. Giraud tarde à reconnaître la légitimité du combat clandestin en
France, contrairement à de Gaulle 6. En consolidant rapidement sa position de chef de la

1
Par exemple, Leonora Lindsley.
2
Suzanne Massu, Quand j’étais Rochambelle, op. cit., p. 20.
3
Alors délégué de la France Libre au Levant.
4
Suzanne Massu, Quand j’étais Rochambelle, op. cit., p. 17.
5
Jean-François Muracciole, La France pendant la Seconde Guerre mondiale, op. cit., p. 388.
6
La quasi-totalité des Forces Françaises de l’Intérieur se rallie donc très rapidement au général de Gaulle qui
s’impose peu à peu comme seul et unique chef de la France Libre. En Afrique française du Nord (AFN dans la
suite du texte), c’est pourtant le général Giraud qui incarne, aux yeux des Américains, le fédérateur des forces
alliées en présence. Après le débarquement allié du 8 novembre 1942, c’est grâce à l’amiral Darlan, qui a pris la
direction politique de l’AFN et de l’Afrique Occidentale Française, que Giraud obtient le commandement des
troupes. Darlan, appartenant au gouvernement de Vichy, est un fidèle parmi les fidèles au Maréchal Pétain. Mais
sa politique pétainiste et son désir de maintenir en Afrique le régime de Vichy lui attirent une hostilité
grandissante. Darlan est assassiné en décembre 1942. Giraud lui succède mais poursuit dans sa lignée : le régime
de Vichy est maintenu, ainsi que ses lois d’exclusion. Après avoir renié la Révolution Nationale en 1943, Giraud
s’associe à de Gaulle et ils deviennent les présidents du Comité Français de Libération Nationale (CFLN). Mais
en continuant d’apporter son soutien à d’anciens ministres pétainistes comme Pierre Pucheu, Giraud perd peu à
peu nombre de ses partisans militaires.

95
France Combattante, de Gaulle met peu à peu Giraud à l’écart. Celui-ci quitte alors le Comité
Français de Libération Nationale en novembre 1943.
Florence Conrad, étant ouvertement giraudiste, Suzanne Torrès envisage mal de
« débarquer, seule gaulliste, en pareille compagnie sur la terre d’Afrique où la cassure, les
dissentiments des deux clans sont portés à leur degré maximum… [Elle] se hérisse à la seule
idée d’apposer [sa] signature sur un contrat dont le cachet ne comporte pas une croix de
Lorraine »1.
Mais, le besoin viscéral de servir sa patrie est plus fort et elle accepte d’adhérer au
projet de Florence Conrad qui voit en elle l’adjointe idéale. L’équipe s’organise alors et
Suzanne Torrès, prenant les fonctions qui lui ont été attribuées par Florence Conrad, s’octroie
deux galons de lieutenant, « grade » qu’elle garde pendant toute la guerre.
Le Groupe Rochambeau se constitue donc aux États-Unis en 1942. Sa formation
repose essentiellement sur la mécanique et une initiation aux premiers secours.
L’apprentissage de la mécanique (réparation des gicleurs, changement de roue, entretien
quotidien des ambulances), discipline jusqu’alors – et encore aujourd’hui – traditionnellement
masculine, constitue d’une certaine manière la première transgression de genre dans la
carrière de ces apprenties futures soldates. Afin de convaincre l’armée de les enrôler, ces
femmes se doivent d’être irréprochables, autonomes et garantes du bon fonctionnement de
leur outil de travail que sont les ambulances. L’enseignement des premiers secours (bandages,
garrots, injections, prise de température) est dispensé par des professionnels de santé d’un
hôpital de New York. Florence Conrad a parfaitement conscience que faire admettre les
ambulances et les femmes dans une unité de combat de l’armée française s’annonce très
difficile. L’objectif est donc que son groupe de femmes, dont la plupart n’ont aucune
expérience de la guerre, soit parfaitement formé pour accroître sa crédibilité. Pour ce faire,
Florence Conrad, secondée par Suzanne Torrès, redouble de sévérité et de rigueur 2.
Avant de quitter les États-Unis, toutes reçoivent leur paquetage : une salopette bleue
pour la mécanique, un treillis, des préservatifs 3 mais aussi des sous-vêtements longs. Ce
paquetage est le même que celui des hommes et révèle donc clairement l’absence
d’anticipation face à un éventuel engagement féminin qui aurait dû nécessiter un équipement
féminin. Si les autorités américaines s’inquiétaient du manque d’équipements nécessaires aux

1
Suzanne Massu, Quand j’étais Rochambelle, op. cit., p. 26.
2
Deux traits de caractère qui sont évoqués dans tous les témoignages des Rochambelles.
3
Rosette Peschaud : entretien, 6 avril 2006.

96
femmes à bord des transports de troupes, ce trousseau militaire masculin ne soulève en
revanche aucun problème majeur. Et si ces femmes veulent servir comme des hommes, elles
devront donc se comporter comme tels et s’équiper comme eux.
L’entraînement, l’apprentissage de la discipline et la formation se poursuivent
jusqu’au départ pour l’Afrique du Nord mi-septembre 1943. Quelques jours plus tard, le
Groupe Rochambeau débarque à Casablanca.
A la fin de l’année 1943, la 2e DB est en formation à Rabat, au Maroc. L’objectif de
Florence Conrad est clair mais s’annonce ardu : convaincre les généraux Koenig et Leclerc
d’enrôler dans la 2 e DB le Groupe Rochambeau. En effet, la particularité de ce groupe de
femmes patriotes est de s’être imposé aux autorités militaires. Car, au moment où elles
arrivent à Casablanca elles n’ont aucune certitude d’être enrôlées et ne savent pas si leur
projet va aboutir. C’est là toute l’originalité du projet. Rapidement, Florence Conrad contacte
le général Koenig à Alger pour lui faire part de ses ambitions. Celui-ci lui propose alors de
parler de son projet à la 5e Division de la 1ère Armée dirigée par le général de Lattre de
Tassigny et à la 2e DB du général Leclerc. Mais Florence Conrad insiste pour que ce soit celle
de Leclerc.
Effectivement, tous les témoignages écrits ou oraux des Rochambelles révèlent une
admiration sans borne pour Leclerc, lequel dégage une espèce d’aura mystique et semble
exercer – sur elles mais aussi sur l’ensemble de ses hommes – une réelle fascination. Pourtant,
si la 5e Division de de Lattre est assurée d’envahir l’Europe par l’Italie, les plans pour la 2 e
DB sont loin d’être clairement définis. Les Rochambelles, à l’automne 1943, ne sont donc
toujours pas sûres de partir. Dans ces conditions, plusieurs d’entre elles doutent et quittent le
groupe. Certaines révèlent que leur engagement n’avait d’autre but que celui de rejoindre un
proche en Afrique du Nord. C’est ainsi que quelques-unes évoquent encore aujourd’hui, non
sans une certaine amertume, l’opportunisme peu glorieux dont elles ont fait preuve en
prétextant le patriotisme uniquement dans le but de servir des intérêts personnels 1. D’autres
encore sont affectées comme infirmières à l’hôpital de la 2e DB.
La réaction de Leclerc à l’appel de Koenig est sans équivoque : il pense que Koenig
plaisante. Et il lui répond qu’il n’est pas question d’enrôler des femmes dans une division
blindée. L’engagement des femmes dans l’armée et les différents appels que la France Libre a
lancés à ce sujet sont clairs : les femmes qui s’engagent le font pour libérer un combattant,

1
Selon Rosette Peschaud, c’est le cas de Laure et Élisabeth de Breteuil ou Anne de Bourbon Parme : entretien du
6 avril 2006, et Dominique Torrès, Elles ont suivi de Gaulle, op. cit.

97
non pour combattre elles-mêmes. En effet, la France Libre a accéléré en 1943 sa campagne en
faveur du recrutement féminin appelant les Françaises à s’engager afin de permettre à tout
homme capable de combattre d’être libéré des tâches qu’une femme peut accomplir. Mais
cela n’inclut évidemment pas la sphère du combat, du feu et de la violence. Il apparaît donc
clairement que l’armée accepte, en théorie, les femmes dans ses rangs, mais en pratique, les
seuls postes auxquels elles peuvent prétendre sont ceux qui ne dénaturent pas leur sexe.
Finalement, Leclerc accepte les ambulances mais refuse l’enrôlement des femmes. Et,
face à la persévérance de Florence Conrad, il exige de les voir à l’exercice afin, pense-t-il, de
confirmer sa position. Florence Conrad doit donc, plus que jamais, prouver la crédibilité du
groupe et surtout sa raison d’être intégré au sein d’une division blindée. Dans la Division
Leclerc, d’autres soldats émettent des réserves quant à cet enrôlement qu’ils vivent comme
une invasion du féminin. Pendant une interview accordée à Ellen Hampton, le lieutenant
Chauliac1 affirma qu’il considérait au début que les femmes étaient cause de problèmes et de
discordes au sein des troupes masculines: « Mettez trois cents hommes avec dix femmes et il
y aura des problèmes […] Leclerc craignait que [leur présence] ne complique les choses2 ».
En cela, les propos de Chauliac s’inscrivent dans la tradition des préjugés concernant toutes
les femmes qui signent un engagement dans l’armée, accusées d’être des femmes de petite
vertu, assoiffées de sang ou encore en conflit avec leur nature féminine profonde.
Après avoir fait leurs preuves face à Leclerc, elles sont enfin acceptées au sein de la 2 e
DB. Néanmoins, Leclerc émet des réserves : il accepte de les engager mais décide qu’elles
n’iront pas au-delà de Paris. Aux côtés de Leclerc et Chauliac, le capitaine Ceccaldi est
catégoriquement opposé à cet engagement féminin et c’est sous la contrainte qu’il subit leur
affectation dans son bataillon médical3. Il sera d’ailleurs toujours plus sévère avec elles
qu’avec ses hommes, « par principe ». Toujours épiées, surveillées et jugées, elles ne sont pas
épargnées par les rites militaires et doivent sans cesse se surpasser pour prouver leur aptitude
à la fonction qu’elles entendent occuper. Tous les jours, elles marchent au pas, défilent et
s’adonnent à la gymnastique « devant des hommes hilares »4. Ce bizutage est, selon Florence
Conrad et Suzanne Torrès, nécessaire pour justifier leur légitimité dans un combat qui n’est
pas le leur. Elles redoublent donc de sévérité et de rigueur tandis que leurs supérieurs

1
Lieutenant adjoint du commandant du 13e Bataillon Médical de la 3e Compagnie.
2
Ellen Hampton, Women of valor, op. cit., p. 29. Texte original : « When you put 300 men with 10 women, there
will be trouble. […] Leclerc was afraid they would complicate things. »
3
Id., p. 30.
4
Rosette Peschaud : entretien, 6 avril 2006.

98
masculins guettent le moindre faux-pas. Les Rochambelles, en bons soldats, découvrent
l’obéissance « sans poser de questions »1.
Néanmoins, le Maroc symbolise pour elles la naissance d’une franche camaraderie
avec les hommes de la Division qui les surnomment rapidement « Rochambelles ». À la fin de
la Seconde Guerre mondiale, alors que les membres de l’Arme Féminine de l’Armée de
Terre2 se comptent par milliers, les Rochambelles sont les seules femmes à s’être constituées
comme un groupe à part entière assigné à une unité de combat sur le front européen.
Le recrutement se poursuit au Maroc3 (notamment pour remplacer celles qui viennent
de quitter le groupe) sous le contrôle de Suzanne Torrès. La grande majorité des
Rochambelles est affectée au 13e Bataillon Médical de la 1ère Compagnie 4 dirigée par le
médecin-capitaine Ceccaldi, dépendant directement du Service de Santé de la 2 e DB. Elles
doivent donc apprendre à travailler avec les éléments les plus réticents à leur présence.
Quelques-unes sont affectées ailleurs comme Rosette Peschaud et Édith Vézy qui rejoignent
le 501e Régiment de Chars de Combat 5. L’unité du groupe est ainsi rapidement mise à rude
épreuve puisqu’elles sont séparées dès leurs premières affectations.
En mai 1944, le départ pour la France s’effectue par Mers el-Kébir en direction de
l’Angleterre, étape nécessaire pour que la 2e DB rejoigne les Forces Alliées qui préparent le
débarquement en Normandie. Le séjour en Angleterre dure quatre mois dans l’attente
quotidienne de l’annonce du départ pour la France. Là, elles mènent une vie de manœuvre
jalonnée d’entraînement, de mécanique et elles défilent régulièrement devant les populations
anglaises.
Le 1er août 1944, une partie de la 2e DB, incorporée à la 3e Armée du général Patton
débarque en Normandie, suivie des Rochambelles quelques jours plus tard.
C’est le 4 août 1944 qu’elles embarquent à bord d’un liberty ship6. Cette célèbre
photographie des Rochambelles dans l’attente et en file indienne a été exploitée dans tous les
travaux consacrés aux femmes dans la guerre :

1
Rosette Peschaud : entretien, 6 avril 2006.
2
AFAT dans la suite du texte.
3
Entre autres : Rosette Peschaud, Paule Debelle, Raymonde Jeanmougin, Anne-Marie Davion…etc.
4
BM 13 ou 13e BM.
5
501e RCC. Rosette Peschaud : entretien, 6 avril 2006 et Édith Vézy : entretien, 30 mars 2006.
6
Cargo de facture américaine.

99
Avant d’embarquer sur le liberty ship à Southampton : Florence Conrad en tête, suivie de Suzanne Torrès,
Biquette Ragache, Raymonde Brindjonc-Jeanmougin, Anne-Marie Davion, Jacqueline Fournier.
Bien entendu, la mise en scène de cette photographie est évidente mais elle est néanmoins
intéressante pour deux raisons. D’abord, l’ordre dans lequel les Rochambelles « patientent » :
alors qu’elles sont en rang par ordre alphabétique, ce sont Florence Conrad « commandant »
et Suzanne Torrès « lieutenant » qui sont en tête. Bien que leurs grades soient purement
fictifs, elles se posent malgré tout en chefs de troupe. Ensuite, il s’agit de la seule
photographie sur laquelle l’uniforme « de combat » soit si bien visible : casque, uniforme,
guêtres…etc. Conformément au paquetage qu’elles sont reçu, les Rochambelles sont équipées
comme des hommes prêts pour le front.
C’est en débarquant à Utah Beach qu’elles découvrent la guerre et l’épreuve du feu.
Elles essuient leurs premières explosions en pleine nuit et leurs premières évacuations :
« c’était la première fois que nous voyions le feu et que nous entendions le feu […] comment
allions-nous réagir face au danger ? »1 Pour Rosette Peschaud, se poser une telle question est
une preuve de sang-froid mais quelques Rochambelles terrorisées quittent la Division – sous
différents prétextes. Même Florence Conrad ne se sent plus capable d’assumer son rôle de
chef et elle délègue de plus en plus à Suzanne Torrès. Cette première épreuve est donc une
victoire en demi-teinte pour les Rochambelles mais celles qui décident de rester, ne quitteront
plus la Division et ne décevront jamais, malgré le scepticisme masculin des premiers jours sur
le sol normand : « Elles sont là avec leurs salopettes élégantes mais quand il s’agira de nous
sauver, qui ? Qui va nous ramasser ? »2

1
Rosette Peschaud : entretien, 6 avril 2006.
2
Id.

100
Les Rochambelles suivent donc la 2e DB sans aucune information précise. Comme
pour l’ensemble des troupes, moins elles en savent mieux c’est. Dès les premiers jours en
Normandie, elles passent, comme des bleues 1, leur baptême du feu sous les bombardements
allemands. La première d’entre elles est blessée, Polly Wordsmith, une Américaine engagée
en Angleterre2. Afin d’éviter que toutes les Rochambelles ne soient exposées aux mêmes
dangers au même moment, elles sont de plus en plus dispersées au sein de la Division. C’est
ainsi qu’Édith Vézy et Micheline Grimprel rejoignent les Spahis Marocains 3. Jugées de plus
en plus indispensables par leurs supérieurs, les Rochambelles ne peuvent donc plus être
exclusivement affectées au BM 13.
Elles poursuivent leur avancée jusqu’à Paris entre les chars, ramassant les blessés, leur
apportant les premiers soins et les évacuant toujours rapidement vers les hôpitaux. L’arrivée à
Paris est triomphale. Mais ces Françaises en uniforme sont systématiquement confondues
avec des Américaines ou des Anglaises par les Parisiens et les Parisiennes, tant la présence
féminine dans l’armée française est loin d’être acquise. Elles sont quelques-unes à quitter la
Division à Paris pour de « beaux lieutenants »4, mais dans l’ensemble, leur fidélité à la 2e DB
reste sans faille. D’autres se voient attribuer de nouvelles missions. C’est le cas par exemple
de Florence Conrad à qui le général Leclerc demande de prendre en charge les blessés au Val-
de-Grâce, après lui avoir attribué la Légion d’Honneur. Quoi qu’il en soit, l’heure du renvoi a
sonné car Leclerc, s’il respecte sa décision initiale, doit maintenant se séparer des
Rochambelles. C’est sans compter sur le courage et la vaillance dont elles ont fait preuve et
qui ont contraint Leclerc à se rendre à l’évidence. Convaincu qu’elles sont indispensables, il
décide de les « garder » jusqu’en Allemagne. Suzanne Torrès doit néanmoins combler le vide
laissé par celles qui ont quitté l’aventure à Paris. Débute alors la deuxième vague de
recrutement des Rochambelles, en France cette fois-ci : Berthe Brunet, Jeanne Challier,
Marianne Duvernet…etc. rejoignent le groupe. De nouveau, les affectations changent et c’est
ainsi que Crapette Demay5 et Jacqueline Fournier rejoignent Rosette Peschaud et Édith Vézy
au 501e RCC.
Le 7 janvier 1944, pendant l’avancée vers l’Allemagne, Suzanne Torrès reçoit les
vœux de Leclerc :

1
Expression désignant des éléments nouvellement incorporés et souvent inexpérimentés.
2
Suzanne Massu, Quand j’étais Rochambelle, op. cit., p. 128.
3 er
1 RMSM : Régiment de Marche des Spahis Marocains appartenant aux blindés de reconnaissance.
4
Rosette Peschaud : entretien, 6 avril 2006.
5
Ou Gabrielle Demay.

101
Mon lieutenant ou chère Madame,
Je profite de votre lettre pour vous exprimer ce que
le Groupe « Rochambeau » représente dans la Division. Je
passe sur toutes les qualités de dévouement que nous
connaissions avant le premier coup de fusil, pour insister
sur l’attitude au feu. Nombreux sont les combattants qui
m’ont déclaré « tirer leur chapeau » devant l’attitude de
vos ambulancières. Veuillez leur dire de ma part, et
n’hésitez pas à proposer, pour citations, toutes celles qui le
méritent.
Je sais que pendant ce temps Madame Conrad est
la Providence de nos blessés.
Bonne année, on les aura, et votre général ne
regrette pas son affaire de la Péniche 1, ce fut une bonne
affaire !2 »

Cette lettre met en évidence les liens qui unissent les soldats de la 2 e DB, tous sexes
confondus. Le ton peu formel de Leclerc révèle également cette fraternité qui règne au sein de
la Division et qui existe encore aujourd’hui parmi les Ancien-ne-s de la 2e DB. Elle fait aussi
tomber les préjugés dont les Rochambelles avaient été victimes dès le Maroc et le scepticisme
des hommes lors de leur baptême du feu. Enfin, le grade officieux de Suzanne Torrès est
devenu officiel mais le « lieutenant » n’en reste pas moins une femme et l’expression de
Leclerc à ce sujet est également très significatrice de la persistance des barrières de genre dans
le langage militaire3.
Les Rochambelles ne sont pas les seules ambulancières des armées de libération, loin
s’en faut. Si l’historiographie des infirmières est importante et particulièrement renouvelée
grâce au travail d’Yvonne Knibiehler 4, celle des ambulancières pendant la Seconde Guerre
mondiale se heurte aux mêmes obstacles que celle des Rochambelles.
Les années 1942-1943 marquent un véritable tournant pour le recrutement des femmes
dans l’armée. Le débarquement allié du 8 novembre 1942 doublé d’une libération progressive
de l’Afrique du Nord en 1943 entraîne une augmentation des engagements féminins dans
l’armée. Le Corps Expéditionnaire Français 5 qui se met en place sous les ordres du général
Juin regroupe de nombreuses divisions qui comptent dans leurs rangs autant d’ambulancières
et d’infirmières, cumulant bien souvent, comme les Rochambelles, les deux fonctions. Parmi

1
À Rabat, le cantonnement des Rochambelles se situe sur une péniche sur le Bou Regreg.
2
Suzanne Massu, Quand j’étais Rochambelle, op. cit., p. 239-243.
3
Point qui sera abordé un peu plus loin.
4
Yvonne Knibiehler, Histoire des infirmières en France au XXe siècle, Paris, Hachette Littératures, 2008, p.
206, d’abord édité en 1984 sous le titre Cornettes et blouses blanches, Paris, Hachette, 366 p., en collaboration
avec Véronique Leroux-Hugon, Odile Dupont-Hess et Yolande Tastayre.
5
CEF dans la suite du texte.

102
elles, la 4e Division Marocaine de Montagne 1 du général Sevez, la 2e Division d’Infanterie
Marocaine2 du général Dody ou encore la 9e Division d’Infanterie Coloniale 3 du général
Magnan sont autant de viviers d’ambulancières et d’infirmières qui, comme les
Rochambelles, intègrent progressivement leurs bataillons médicaux.
La libération de l’Afrique du Nord s’accompagne de la création d’écoles
d’ambulancières secouristes et le recrutement commence immédiatement. Elles sont ainsi
plusieurs centaines à rejoindre les rangs de l’armée dès 1943. Leur formation est identique à
celle des Rochambelles :
Les classes sont dures, très dures : réveillées au son
du clairon dès 6 heures, les quarante lits des deux dortoirs
faits « au carré » dans les temps impartis, gymnastique
obligatoire – là n’est pas question de dispense – cours de
conduite, de mécanique, d’entretien des moteurs, marches
de nuit de vingt kilomètres sans avertissement préalable
avec port du masque à gaz, étude des astres…[…] qui
nous « permettra de nous repérer si nous tombons dans les
lignes ennemies » ! […] Nos moniteurs ne nous ont pas
ménagées. […] En fin de stage : exercices de camouflage
de nos véhicules sur les dunes de Sidi Abderrahmane sous
le feu réel des mitrailleuses « pour bien nous mettre dans
le bain ». Parallèlement nous suivons des cours de
secourisme4.

Comme pour les Rochambelles, des sections d’ambulancières se constituent sur place
en Algérie avant d’être affectées à une Division en partance pour l’Europe du sud. C’est le cas
de la 2e section d’ambulancières du 25 e BM de la 9e DIC dirigée par le lieutenant Suzanne
Rouquette. Elles participent au débarquement en Provence à partir du 15 août 1944 puis à
l’avancée progressive vers l’Allemagne. Les ambulancières du CEF en Italie s’illustrent quant
à elles à Monte Cassino début 1944. Dans les mêmes conditions que les Rochambelles,
l’intégration des femmes ne se fait pas sans difficultés. Dans son journal de marche qu’elle
publie en 19785, Suzanne Rouquette relate ainsi les évènements :

1
DMM dans la suite du texte
2
DIM dans la suite du texte.
9 DIC dans la suite du texte. La 9e DIC n’est pas directement rattachée au CEF mais œuvre de concert avec lui
3 e

dans la libération du Bassin méditerranéen. Elle dépend en fait de la 1ère Armée Française du général de Lattre de
Tassigny.
4
Solange Cuvillier, Tribulations d’une femme dans l’Armée française. Ou le patriotisme écorché, Paris, Lettres
du Monde, 1991, p. 14-15.
5
Suzanne Lefort-Rouquette, Calinot chez les ambulancières de la 9e DIC, Paris, Comité des traditions des
troupes de Marine, 1978, 190 p.

103
– Calinot, on va toucher des pépées… […]
– Alors, c’est fait mon lieutenant, ronchonne le
garçon, nous touchons, nous aussi, des chaufferettes1.
– On en parle sérieusement, serais-tu contre ?
– Avouez mon lieutenant, que ce n’est pas de pot.
Nous pouvons nous attendre à « souffrir » avec ces
bouzilleuses. Adieu notre matériel neuf…
– Tu es sciemment injuste, Martial, car tu n’ignores
absolument pas – et les statistiques le démontrent – que
leur pourcentage d’accidents est moins élevé que le nôtre.
Par ailleurs, elles ont fait la preuve de leur conduite, de
leur courage, en Tunisie ou en Italie. Alors sois honnête,
ou avoue que tu es misogyne.
– Bon, admettons mon lieutenant, qu’elles nous
valent sur le plan travail ; mais vous vous représentez la
présence de 30 pépées au milieu de gars sevrés de femmes
depuis longtemps. Des Saintes Blandines chez les
fauves… avec toutes sortes de combines pas catholiques
pour nous refiler le sale boulot. La pagaïe au Bataillon.
– En somme, jeune ascète, la résistance de leurs
vertus te préoccupe autant que celle de leurs moteurs.
Laisse donc ta Sainte Blandine à ses prières et ne te prends
pas pour un lion, ni même pour un don Juan ; tes
bouzilleuses pourraient être plus sérieuses que tu ne le
penses, et notre orgueil de mâle bien déçu…2

« Bouzilleuses », « chaufferettes », « pépées »…etc. : autant de termes peu glorieux pour
désigner ces femmes qui rejoignent l’armée et dont la fiabilité et les compétences sont
régulièrement remises en cause. Aux premières heures de leur affectation, elles sont trente
conductrices de quinze ambulances. Et comme pour les Rochambelles, leurs effectifs ne
cessent d’augmenter au rythme des opérations de libération.
Les témoignages des ambulancières sont unanimes sur les obstacles qu’elles doivent
affronter pour se faire accepter parmi les hommes. Ci-dessous, un autre extrait du journal de
marche de Suzanne Rouquette, qui n’est pas sans rappeler les témoignages des
Rochambelles :
– Le camp pue la gonzesse : j’ai déjà dû rappeler à
l’ordre une grande bringue d’aspirante qui prétendait garer
sa voiture sur la place de ma jeep. « Voulez-vous être
assez aimable, Monsieur, singe-t-il, de bien vouloir
déplacer votre voiture ? Cet emplacement m’est attribué. »
Vous croyez ? Que je réponds, sans me déranger, à cette

1
Nom donné aux ambulancières par les combattants du CEF.
2
Suzanne Lefort-Rouquette, Calinot… op. cit., p. 13-14. L’évènement est ainsi romancé par l’auteure. Cet
ouvrage fait l’objet d’une analyse un peu plus loin.

104
Marie-Chantal. Elle ne sait donc pas que je me gare où je
veux cette pimbêche ? Alors quoi ?
– Tu l’as laissé ta jeep ?
– Ben non […] Elle m’a eu par surprise la garce,
mais elle ne perd rien pour attendre.
– Si nous comprenons bien, tu t’es laissé posséder
dès le 1er jour.
– Possédé ? Je voudrais bien vous y voir face à
cette duchesse. J’pouvais pas lui voler dans les plumes,
puisqu’elle me « causait » poliment1.

Enfin, comme pour les Volontaires ou les Rochambelles, leur paquetage et leur
équipement sont fournis par les armées alliées. À nouveau, les femmes sont équipées comme
des hommes, pour un métier d’homme :
Que d’éclats de rire à la découverte du paquetage
individuel ! L’intendance américaine n’avait pas fait la
différence. Nous nagions dans un équipement masculin :
le caleçon long nous montait jusqu’au cou alors que le
tricot de corps, le « Serge Lifar2 », descendait jusqu’au
mollets. […] Nous eûmes le temps de nous familiariser
avec notre matériel et d’ajuster nos uniformes. Une partie
du paquetage US des WAC3 s’ajoutera aux canadiennes,
treillis, godillots et leggings de l’armée française4.

Si l’armée française peine à intégrer les femmes, révélant encore une fois le poids des
valeurs de genre, il n’en est pas de même pour les autres pays. En 1944, deux articles sur les
ambulancières françaises paraissent dans la presse américaine. Le premier est un reportage du
sergent Ralph G. Martin paru dans Yank, the Army Weekly5 le 31 mars 1944. Suivant la 5e
armée pendant la campagne d’Italie, l’auteur de l’article relate sa rencontre avec les
ambulancières françaises :
Ces 24 ambulancières françaises étaient loin de
Paris. Elles étaient dans une petite chambre à l’étroit dans
une ferme italienne humide et où l’ail pendait encore du
plafond. Et elles ne portaient pas de robe du soir mais la
tenue des GI, des caleçons longs et des bottes coquées.

1
Suzanne Lefort-Rouquette, Calinot… op. cit., p. 17-18.
2
Sorte de maillot de corps moulant qui tient son nom du danseur russe Serge Lifar (1905-1986).
3
Women’s Army Corps. Créée en 1942, cette unité féminine de l’armée américaine était à l’origine une armée
auxiliaire (Women’s Army Auxiliary Corps). C’est en 1943 qu’elle est convertie en armée féminine. Voir le
chapitre IV sur les femmes dans les armées étrangères.
4
Solange Cuvillier, Tribulations… op. cit., p. 19.
5
Hebdomadaire publié par les forces armées américaines pendant la Seconde Guerre mondiale. Exclusivement
rédigé par des militaires et pour eux, il était destiné aux soldats servant hors des États-Unis. Tiré à plus de deux
millions d’exemplaires, sa diffusion cessa en 1945. Célèbre pour les pin-up qu’il faisait souvent figurer en
couverture de chaque magazine, cette figure féminine était censée remonter le moral des troupes.

105
« Quand nous sommes arrivées ici la première fois,
les soldats se sont moqués de nous », dit Renée. Ils ont dit
que nous allions détruire nos engins et nous perdre, et que
nous serions incapables de supporter la sale vie de guerre.
« Mais nous la supportons. C’est dur au début, et
nous sommes terrorisées quand nous sommes bombardées
et quand nous voyons des soldats mourir dans nos bras,
mais nous tenons le coup. Et nos ambulances, elles sont
propres et nous n’avons jamais eu d’accident. Maintenant,
les soldats ne se moquent plus. »
Chaque jour et chaque nuit, il y a trois ambulances
et deux filles dans chacune d’elles, faisant 20 miles aller-
retour jusqu’à la ligne de front, à moins d’un kilomètre des
combats réels, pour ramasser les blessés et les ramener au
point de rassemblement. Les autres filles dans d’autres
ambulances, acheminent les blessés vers les hôpitaux de
campagne. Et quand pendant une bataille, les pertes
humaines sont importantes, les 12 ambulances en même
temps sont sur les routes.
Dans le noir total, les ambulancières doivent
deviner leur chemin. Elles essaient de contourner les trous
d’obus, remplis d’eau, et quand les engins se retrouvent
embourbés dans la boue, elles tiennent bons et poussent
les roues. Et si un pneu crève sous une pluie torrentielle,
elles doivent toujours faire vite car les blessés attendent.
Les deux filles dans chaque ambulance tournent :
pendant que l’une conduit, l’autre est à l’arrière avec les
patients – leur prodiguant des cigarettes ou de l’eau, leur
épluchant des oranges, leur injectant de la morphine s’ils
en ont besoin, leur parlant.
[…] En plus d’un an, elles sont devenues très
proches.
Elles ont passé deux mois dans la saleté à tout
apprendre sur les voitures et plusieurs mois dans la
propreté à tout apprendre du métier d’infirmière.
Quelques-unes d’entre elles étaient déjà infirmières
en France et en Amérique du Nord avant de devenir
ambulancières, mais la plupart sont simplement des
Françaises comme les autres, d’étudiantes en beaux-arts à
agricultrice1.

L’article est accompagné d’une photographie illustrant un soldat « galant » en train d’aider
une ambulancière qui tricote. Cette représentation très réductrice des femmes au front est
hélas assez fréquente puisque Jacques Robichon, lui-même ancien combattant, publie en 1981

1
Traduction personnelle de Ralph G. Martin, « When Going is Tough, French Ambulance Girls in Italy Dream
of Paris », Yank, the Army Weekly, 31 mars 1944, p. 5. Texte reproduit dans son intégralité en annexe p. 555.

106
un cliché identique dans son ouvrage sur le CEF en Italie 1 :
Cliché de Yank, the Army Weekly Cliché de l’ouvrage de Jacques Robichon

Le 11 mai 1988, au cours d’une cérémonie commémorant la bataille du Garigliano 2, une
exposition est organisée. Parmi les nombreuses pièces exposées, cette deuxième photographie
suscite la colère de Solange Cuvillier, ancienne ambulancière du CEF :
Quelle ne fut pas surprise de découvrir une
ambulancière en train de tricoter sur le marchepied de son
véhicule. Comment ! Est-ce la seule image que l’auteur de
ce cliché ait voulu donner du rôle des conductrices dans
cette terrible campagne de guerre ? Décidément, je n’ai
pas fini de parler de misogynie dans ce récit 3 ! Il est
navrant que cette « image » ait paru dans l’ouvrage d’un
historien combattant souvent cité4, qui, dans une fresque
remarquable de véracité, alliée à un style poétique imagé,
en fait l’un des plus réalistes de cette épopée. »

Force est de constater que – même si certains anciens combattants ne manquent jamais de
rendre hommage aux ambulancières plusieurs années après les faits – la représentation que
d’autres en ont sur le terrain reste très traditionnelle et attachée aux valeurs féminines
classiques : les ambulancières, bien que militaires, sont des femmes avant tout.
Dans la même logique, un deuxième article paraît en août 1944 dans Life Magazine5. Il

1
Jacques Robichon, Les Français en Italie. Le Corps Expéditionnaire Français de Naples à Sienne, 1943-1944,
Paris, Presses de la Cité, 1981, p. 398.
2
Bataille qui fait suite à la percée des Monts Aurunci en mai 1944, dirigée par le général Juin et qui vise à
franchir la ligne Gustav pour accéder à la ville de Rome.
3
Solange Cuvillier, Tribulations… op. cit.,
4
Jacques Robichon.
5
Hebdomadaire (jusqu’en 1972) américain fondé en 1936, particulièrement novateur pour ses reportages
photographiques présents dès les premiers numéros du magazine.

107
est accompagné d’une série de clichés réalisés par « une équipe de reporters américains
autorisés à faire un scoop sur les ambulancières françaises, ‘seules femmes au front’ »1. Ces
photographies ont été prises après la chute d’Esperia en mai 1944. Et elles sont d’autant plus
intéressantes que ce sont les seuls clichés colorisés de la Seconde Guerre mondiale
représentant des ambulancières françaises :

2 3

1

1
Solange Cuvillier, Tribulations… op. cit., p. 30.
2
« Infirmière française caressant un chiot, pendant un arrêt le long de la route. Elle était sur le point de traiter
des hommes blessés en conduisant sur la ligne Hitler », Life Magazine, 14 août 1944, p. 57.
3
« Les protections auditives en cuir de cette infirmière sont un équipement français standard. Les troupes avaient
aussi bien des médecins français que des infirmières », ibid.

108
Au-delà de l’intérêt historique de ces clichés colorisés qui permettent une description parfaite
des uniformes et de l’équipement des ambulancières, la mise en scène correspond également
aux attentes du photographe masculin. Apprêtées, maquillées, coiffées, souriantes, douces :
les ambulancières incarnent davantage l’idéal féminin de la beauté que celui de la guerre.
Pourtant, tous les témoignages lus ou recueillis pour ce travail sont unanimes : les affres de la
guerre ne laissaient guère le temps à des préoccupations d’esthétique et de confort. « Adieu
féminité ! »2 comme se plaît à le souligner Solange Cuvillier.
Tandis que le baptême du feu des Rochambelles se fait en Normandie, c’est en Italie, à
Monte Cassino et dans « l’enfer d’Esperia »3 que les ambulancières du CEF côtoient la mort.
Le 5 février 1944, la première d’entre elles tombe sous un tir de mortiers sur la route de San
Elia, « route de la mort » (surnom donné par les combattants du secteur) alors qu’elle tentait
avec sa coéquipière de mettre à l’abri des blessés 4. Quant aux ambulancières de la 9e DIC, ce
sont les combats en Alsace qui causent la mort de Denise Ferrier, mortellement blessée le 24
janvier 19455.
Les femmes militaires engagées dans la Seconde Guerre mondiale sont également
présentes dans d’autres armes. Les Transmissions et la Marine comptent elles aussi un
contingent féminin, certes moins important, mais qui répond lui aussi à un besoin grandissant
en personnel dont le recrutement s’accélère encore une fois entre 1942 et 1943 en Afrique du
Nord.

c) Les Transmissions et les Services Féminins de la Flotte6
Malgré deux mémoires universitaires soutenus au début des années 2000 7,
l’historiographie des transmissionistes féminines 8 est quasi-nulle. Quelques-unes d’entre elles
ont publié leurs témoignages9, mais l’essentiel des sources est conservé à l’Espace Ferrié,

1
« Trois jolies infirmières françaises apprêtées sont assises à côté de leur ambulance. Toutes ces filles étaient en
Afrique du Nord quand les Allemands sont entrés en France », id.., p. 58.
2
Solange Cuvillier, Tribulations… op. cit., p. 19.
3
Id., p. 35.
4
Id., p. 24
5
Suzanne Lefort-Rouquette, Calinot… op. cit., p. 175.
6
C’est le pluriel qui sera privilégié ici conformément à la plupart des sources qui en font mention.
7
Hélène Martin, Les volontaires françaises pendant la Deuxième Guerre Mondiale. L’exemple des Merlinettes,
mémoire de maîtrise sous la direction de Luc Capdevila, CRHISCO - Rennes II, 2001, 110 p. et Jihane Ez-Zafir,
Paroles de femmes, les Merlinettes – 60 ans après, 1942-2002, mémoire de maîtrise sous la direction de Luc
Capdevila, CRHISCO - Rennes II, 2002, 131 p.
8
Rapidement surnommées « Merlinettes », du nom de leur fondateur.
9
Edda Bellew, Matricule 1124, Paris, La Pensée Universelle, 1972, 181 p., Mireille Hui, Les Merlinettes,
pendant la seconde guerre mondiale (période de 1942 à 1945), Le Pradet, LAU, 2000, 60 p., Paulette
Vuillaume, « De Tunis à l'Italie : le parcours d'une ‘Merlinette’ », Bulletin de l'Association Nationale du

109
Musée des Transmissions, dans la banlieue de Rennes 1. À cela s’ajoute un fonds du Centre
d’Histoire et d’Études des Troupes d’Outre-Mer de Fréjus2.
C’est en 1942 que le général Merlin crée l’Arme des Transmissions dans le but de
combler les déficits en personnels engendrés par les campagnes d’Italie et de France. Alors
commandant des Transmissions des armées de terre, air et mer, le général Merlin fonde le 20
novembre 1942 le Corps Féminin des Transmissions 3 qui regroupe rapidement deux mille
volontaires.
La constitution du CFT a posé de nombreux problèmes d’ordre logistique et pratique.
Afin de surmonter les difficultés « dans cette AFN presqu’entièrement vidée des 4/5 e de ses
ressources de la vie courante d’avant-guerre »4, le général Merlin s’entoure de trois
personnes : le lieutenant-colonel Brygoo, le capitaine Cot et une femme : Madame Trabut. Le
rôle de cette dernière était de recruter les volontaires tout en s’assurant de leurs bonnes mœurs
par des enquêtes de moralité approfondies, mais aussi de rassurer leurs familles qui
s’effarouchaient de voir leur fille rejoindre le CFT 5 : « dans l’Afrique du Nord de 1942, vêtir
les jeunes femmes d’un uniforme, les soumettre à la vie et à la discipline militaire des
casernes, des camps, voire des zones de combat, effrayaient bien des familles : ‘Ma fille, vous
n’y pensez pas ! Quelle réputation ! »6
Une fois recrutées, les transmissionistes sont, soit immédiatement opérationnelles et
affectées à leur poste, soit en formation pendant trois mois maximum dans un des nombreux
centres7 situés en Afrique du Nord8. Le fonctionnement et l’organisation du CFT est très
proche de ceux du CVF. Cependant, la hiérarchie des engagées du CFT n’a absolument rien à
voir avec celle du CVF qui est calquée sur celle des hommes :

Souvenir de l'Armée d'Afrique, n° 34, janvier 2004, et « Les premières femmes françaises dans l'Armée au Corps
Expéditionnaire Français en Italie », Bulletin de liaison du CEFI, n° 159, 1996, p. 37-42.
1
Espace Ferrié – Série 4A – Mémorial Merlinettes – BA N° 1 / Livres – Revues – Brochures – Articles de presse
– Mémoires / Coupures de presse, BA N° 2 / Photos – CD-Rom – DVD / brochures photos, multimédia, BA N°
3 / Témoignages – Articles divers / souvenirs Mémoires, lettres, témoignages.
2
CHETOM – 18 H 5 / Don du Docteur et de Madame Hui / Photocopies de documents sur les AFAT
(Merlinettes), 1940-1945. Photographies, transparents, articles de presse, papiers retraçant la carrière de Juliette
Castano, épouse Druinot, engagée volontaire au Maroc à dix-huit ans, qui fit ses classes à Alger, participa au
Débarquement de Provence, appartenant au 15e BM, infirmière pendant le passage du Rhin, sert à Spire, Landau,
Dachau jusqu'en 1946. Plaque d'identité américaine de Madame Hui qu'elle portait en Italie au Débarquement de
Provence. [1945-1946].
3
CFT dans la suite du texte.
4
Lucien Merlin (général de division), Les femmes dans l’arme des transmissions, Alger, Imprimerie Imbert,
1947, p. 4.
5
Lucien Merlin (général de division), Les femmes dans l’arme des transmissions, op. cit., p. 4.
6
Mireille Hui, Les Merlinettes, op. cit., p. 11.
7
Alger, Oran, Constantine, Tunis, Rabat, Casablanca et Fès.
8
Lucien Merlin (général de division), Les femmes dans l’arme des transmissions, op. cit., p. 24.

110
La hiérarchie des engagées du Corps Féminin des
Transmissions est la suivante :
- Élève stagiaire,
- Stagiaire,
- Opératrice de 2ème classe,
- Opératrice de 1ère classe,
- Chef d’équipe,
- Chef de Section adjointe
- Chef de Section1

Alors que la hiérarchie du CFT n’a – à première vue – rien de militaire, les transmissionistes
n’en sont pas moins soumises aux « règles générales de la subordination dans l’armée » et
« en permanence à la disposition du Commandement »2. Par conséquent, le statut des
transmissionistes apparaît encore plus précaire et transitoire que celui des Volontaires
Féminines. Alors que les femmes du CVF s’engageaient « pour la durée de la guerre et trois
mois après la cessation des hostilités »3, celles du CFT signent pour « un an au moins et pour
la durée des hostilités au plus ». Leurs engagements « cessent de plein droit trente jours après
le décret de cessation des hostilités »4. En l’absence des hommes partis se battre, elles ne sont
finalement que des militaires par intérim…
C’est en février 1943 que le général Merlin dicte les objectifs du CFT dans une
allocution :
Jeunes femmes et jeunes filles de France, je vous
remercie d’avoir répondu si nombreuses à mon appel et je
vous en félicite. J’ai besoin de vous, car l’Afrique du
Nord, votre terre natale ou votre terre de refuge, ne peut
pas me donner tous les garçons dont l’Arme a besoin pour
rendre à notre patrie sa liberté et son indépendance après
la victoire à conquérir.
Je vous annonce tout de suite que votre existence
ne ressemblera en rien, pour certaines d’entre vous tout au
moins, à celle que vous meniez hier. Finies les gâteries, les
petits soins. Avec tous les ménagements que comporte
votre état de femme, avec toutes les ressources que nous
assurent nos maigres moyens, nous ferons l’impossible
pour vous donner le confort maximum, mais sachez bien
que ce dernier sera sommaire. Vous serez conduites en
soldats et il faudra vous faire aux exigences sévères de la
vie en commun avec tous les désagréments qu’elle
comporte. […]

1
Id., p. 24-25. Si une comparaison avec les grades masculins était possible, la Chef de Section serait un officier
et la Chef d’équipe serait l’équivalent d’un sergent-chef : Mireille Hui, Les Merlinettes, op. cit., p. 19.
2
Id., p. 25.
3
Décret n° 74 du 16 décembre 1941, op. cit., p. 3.
4
Lucien Merlin (général de division), Les femmes dans l’arme des transmissions, op. cit., p. 24.

111
Maintenant fondues dans un même corps, sous
l’austère uniforme de gros drap du CFT, vous êtes toutes
des sœurs. […]
Le pays nous confie déjà 300 de ses filles, d’autres
suivront. […] Vous venez aujourd’hui remplir un devoir
patriotique, c’est parfait, mais quand le pays aura
retrouvé son régime de paix, nous devrons vous rendre à la
vie civile où vous aurez alors à remplir votre devoir de
nature, créer un foyer, être une mère. […] La guerre exige
des sacrifices. Des garçons de France vous ont montré
l’exemple sur le chemin du sacrifice total ; il est
réconfortant de voir des Filles de France prendre le même
chemin. […] À toutes, bonne chance et n’oubliez jamais
que, modèles de dévouement et de patriotisme, de devoir
et d’honneur, vous êtes celles qui devez donner l’exemple
de toutes les vertus aujourd’hui sous les fanions de la
télégraphie Militaire, comme demain, après la Victoire,
dans les foyers où vous serez épouses et mères selon les
vieilles traditions de notre chère France.1

Ce discours est vraiment sans équivoque quant au rôle que les transmissionistes auront à
remplir mais aussi sur la place qu’elles occupent dans l’armée et dans la société. Leur statut
de militaire ne doit en rien faire ombrage à leur nature féminine. Elles doivent garder à l’esprit
que leur engagement n’est que temporaire. Si la victoire de la France apparaît bien entendu
comme une priorité, elle est également la condition sine qua non pour que les femmes
retrouvent la place qui est la leur dans une société en paix : celle du foyer et de la maternité.
Les hommes sont des exemples de sacrifice qu’elles doivent suivre mais la comparaison
s’arrête là puisque la carrière militaire et les honneurs de la guerre restent des apanages
masculins.
Dès le mois de décembre 1942, des affiches appelant à la mobilisation dans le CFT
sont placardées sur les murs d’Alger. Puis, à partir de la libération de Tunis en août 1943, une
nouvelle campagne de recrutement commence.

1
Lucien Merlin (général de division), Les femmes dans l’arme des transmissions, op. cit., p. 4-5.

112
1 2

La première affiche est celle de 1942. Elle a déjà fait l’objet d’une analyse en 2007 par Luc
Capdevila à l’occasion de la publication de l’ouvrage Amours, guerres et sexualité3 :
Comme pour les hommes, les mobilisateurs
jouèrent habilement sur l’identité de genre pour inciter des
individus à se porter volontaires, mais en utilisant d’autres
ressources symboliques pour les femmes. Dans le cas
présent, le recrutement se faisant au Maghreb, les pouvoirs
publics ont doublé le stéréotype sexué en faisant ressortir
des caractères ethniques : deux soldates répondent à
l’appel, une blonde à la peau claire d’abord, une brune au
teint mat ensuite. L’affiche est explicite, le port de
l’uniforme, qui masque les rondeurs du corps, n’altèrera
pas la féminité des volontaires. Les Merlinettes demeurent
des femmes élégantes et séduisantes. Les traits du visage,
la finesse de la main, les cheveux coiffés d’un calot

1
Espace Ferrié – Série 4A – BA N° 2 / Photos – CD-Rom – DVD / brochures Photos, multimédia. Enveloppe
[2-007] : CD-Rom « Images Mémorial » (LES FEM) : « Pour libérer la France. Françaises ! Venez au corps
féminin des transmissions. »
2
Ibid. : « Il faut nous aider. Françaises, engagez-vous dans les transmissions », Collection Capitaine Turlan,
affiche de 1943.
3
Luc Capdevila, « Les Merlinettes », Amours, guerres et sexualité, 1914-1945, dir. Fabrice Virgili, François
Rouquet, Danièle Voldman, Paris, Gallimard, BDIC/Musée de l'Armée, 2007, p. 34-37. Ouvrage publié à
l’occasion de l’exposition du même nom qui s’est tenue au Musée de l’Armée aux Invalides, organisée par la
BDIC du 20 septembre au 31 décembre 2007.

113
retenus par un filet, la grâce du geste et le port de la tête
affirment une féminité sobre mais intacte1.

La seconde affiche est celle qui est diffusée à Tunis à partir de 1943. Si les canons de beauté
et d’identité de genre restent les mêmes que sur la première, deux nouveaux éléments
viennent l’étoffer. Tout d’abord, la transmissioniste est en action : elle est à son poste et offre
un aperçu concret de ce que sera la mission des futures volontaires. Assise, elle occupe un
« emploi de bureau » conforme à son sexe : elle est loin du front, à l’arrière, et assure un
soutien logistique à distance. En cela, elle remplit son rôle de femme fournissant un effort de
guerre, semblable à celui d’autres avant elle pendant la Première Guerre mondiale. Les
transmissions sont un des rouages essentiels de la féminisation de l’armée française puisque
c’est dans cette arme que les femmes sont les plus nombreuses 2. Aux premières heures du
CFT, les transmissionistes ne sont pas sans rappeler les demoiselles des Postes ou les
employées de bureau, dont les effectifs augmentent considérablement dans l’entre-deux-
guerres. Sur cette affiche, la transmissioniste est dominée – au sens propre comme au figuré –
par un soldat au front. Il est tourné vers un destin glorieux, celui du combattant pour la
libération de sa patrie, sur fond de drapeau français : un rôle en parfaite adéquation avec son
sexe lui aussi. Enfin, conformément aux conditions d’engagement des femmes, et dans la
même logique que le CVF, celles-ci sont là pour prendre la place des hommes aptes au
combat, comme en témoigne l’appel qu’il lui lance : « il faut nous aider »3. Bien que ces deux
affiches annoncent – et rassurent par la même occasion – un maintien des valeurs de genre,
elles sont les premières de l’histoire française appelant à une mobilisation militaire des
femmes.
Sur les deux affiches, les femmes sont représentées les cheveux retenus par un filet.
Cette obligation de « porter une résille pour maintenir les mèches rebelles au-dessus du col de
chemise »4 est une directive de Marguerite Catroux, épouse du général du même nom. Le 25
août 1941, alors qu’elle est infirmière principale et directrice du bureau central d’assistance
aux militaires de la France Libre, elle est nommée « inspectrice permanente du personnel du
corps auxiliaire féminin en service au Levant »5. Le 15 août 1943, avec la libération de

1
Luc Capdevila, « Les Merlinettes », op. cit., p. 35-36.
2
Elles sont deux mille huit cents en date du 1er mars 1944 : Lucien Merlin (général de division), Les femmes
dans l’arme des transmissions, op. cit., p. 6.
3
Appel peu visible sur cette reproduction mais qui est inscrit à droite du visage du soldat.
4
Edda Bellew, Matricule 1124, op. cit., p. 100 et Mireille Hui, Les Merlinettes, op. cit., p. 22.
5
SHD – Département de l’armée de terre – 4 H 337 / Cabinet militaire / Dossier 7. Affectation du personnel
féminin [1940-1943]. Ordre de service n° 4/C.D/À du 25 août 1941, émanant du général Catroux à l’attention de
la Générale Catroux, le Service de Santé, le général adjoint, l’État-major de Beyrouth et le Cabinet.

114
l’Afrique du Nord, ses prérogatives sont étendues à l’ensemble des formations féminines 1 qui
sont régulièrement inspectées2. Madame Catroux a marqué les esprits des soldates, comme en
attestent ces différents témoignages :
1) Les Merlinettes se souviennent d’elle, pour son
sens aigu des marques extérieures de respect à son égard et
le port d’une seule étoile sur ses pattes d’épaule. […] Pour
ne pas choquer les populations civiles, elle avait fait
interdire le port du pantalon en ville, les réunions
dansantes, les invitations dans les mess et les popotes
masculines. Quelle utopie ! Certaines Merlinettes furent
punies3 pour ne pas avoir respecté ce règlement !4
2) Pauvre vieux Catroux. Lui et sa belle mais
infernale épouse, connue sous le nom de « Mad Cat »
devraient eux aussi émigrer ailleurs 5.
3) Je suis reçue par cette femme active et autoritaire
dont l’épaule s’orne d’une seule étoile : ce grade, inconnu
jusqu’ici dans l’Armée Française, me fait rêver 6.
4) Nous appréhendions en revanche les contacts
avec Madame Catroux très exigeante sur notre tenue
vestimentaire. Malheur à nous si nous nous présentions
sans calot ni cravate. Je ne suis pas la seule à avoir eu
quelques problèmes7.

Mais en revanche, ce que ne disent pas ces affiches de recrutement, c’est que certaines
transmissionistes vont assez rapidement quitter leur bureau, leur maquillage et leurs tenues
« féminines » pour intégrer le CEF ou l’Armée B8 du général de Lattre de Tassigny. Aux
premières heures du CFT, elles sont ainsi réparties : deux cent quatre sont affectées au CEF et

La France Libre est stationnée au Levant depuis la campagne de Syrie de 1941, au cours de laquelle elle entre
dans Damas le 21 juin 1941, obligeant le gouvernement de Vichy, représenté par le général de Verdilhac, à
signer un armistice le 14 juillet 1941. Les forces alliées sont représentées par les généraux Wilson pour la
Grande- Bretagne et Catroux pour la France Libre.
1
Mireille Hui, Les Merlinettes, op. cit., p. 25.
2
SHD – Département de l’armée de terre – 7 P 73 / Organisation des petites unités / Dossier 3. Direction de
l’AFAT puis Service du Personnel Féminin de l’Armée de Terre. Notes concernant la mobilisation, la
démobilisation et la réquisition de personnel féminin. Notes concernant la mobilisation et la démobilisation du
personnel féminin ; ordonnances, instructions et notes diverses concernant la solde, l’habillement, la discipline,
le service médical et social, le service de la presse et de la propagande [décembre 1942 – mars 1946]. Rapport de
l’inspection du 16 septembre 1943 en Oranie par Madame Catroux, datée du 20 septembre 1943.
3
Edda Bellew se souvient qu’en août 1943, une transmissioniste a été sanctionnée pour ne pas être rentrée une
nuit : corvées et interdiction de sortir pendant huit jours : Edda Bellew, Matricule 1124, op. cit., p. 113.
4
Mireille Hui, Les Merlinettes, op. cit., p. 22.
5
Susan Travers, Tant que dure le jour, Paris, Plon, 2001, p. 163 : au sujet des réquisitions de logements par
l’armée britannique du général Wilson en 1941 au Levant.
6
Suzanne Massu, Quand j’étais Rochambelle, op. cit., p. 70-71 : au sujet de sa rencontre avec Marguerite
Catroux à Alger en 1943.
7
Solange Cuvillier, Tribulations… op. cit., p. 34-35.
8
Nom donné à la 1ère Armée française en 1944.

115
cent quinze dans l’Armée B1. C’est dans ce but qu’elles effectuent un certain nombre
d’exercices physiques au cours de leur stage. Edda Bellew, fraîchement recrutée pour le CEF
témoigne : « nous allons apprendre à obéir, à marcher au pas, à nous servir d'un téléphone, à
reconnaître les indicatifs, assimiler la composition d'une armée, faire des exercices
d'endurance tels que la promenade à pieds sous le soleil avec le ‘barda’ sur le dos comme des
hommes »2. Comme toutes les autres femmes qui rejoignent progressivement l’armée en cette
même période, le paquetage est américain. Elles sont mises en garde par leur supérieure :
désormais elles doivent se considérer comme des soldats et non comme des mannequins. Elles
ne portent plus de lingerie civile et leur uniforme est le même que les WAC américaines 3.
« Elles touchaient les mêmes rations que les hommes… y compris les lames de rasoir ; la
crème à raser et le tabac »4.
Contrairement aux Volontaires Féminines de la France Libre qui suivaient un stage
d’entraînement au tir alors qu’elles n’auraient jamais à se servir d’une arme, ce n’est pas le
cas pour les transmissionistes : « on ne nous facilite pas la tâche parce que nous sommes des
femmes. Nous avons exactement le même emploi du temps que les hommes avec la seule
différence que nous ne faisons pas de maniement d'armes. C'est le seul côté féminin »5.
Au printemps 1943, elles sont cent cinquante à participer à la campagne de Tunisie qui
a commencé en novembre 1942. Nombre d’entre elles décèdent, certaines succombant à la
maladie :
Elles subirent sans broncher, bombardements et
mitraillages, intempéries et inconfort. L’une d’elles,
épuisée par le surmenage, mourut à son poste d’une forme
foudroyante de méningite cérébro-spinale. […] Si elles
n’eurent pas de tuées au combat, plusieurs perdirent la vie
par accident, au cours d’épidémies de méningite, de
typhoïde, et même de typhus6.

Le 26 novembre 1943, les premières d’entre elles embarquent à Mers El Kébir pour
Naples7 où elles arrivent début décembre. Elles stationnent dans un village de montagne

1
Lucien Merlin (général de division), Les femmes dans l’arme des transmissions, op. cit., p. 13.
2
Edda Bellew, Matricule 1124, op. cit., p. 87-88.
3
Id., p. 104.
4
Mireille Hui, Les Merlinettes, op. cit., p. 23.
5
Id., p. 112.
6
Id., p. 30. Il s’agit de Nadine Fitussi, Toussainte Casenti, Huguette Mahondeaux, Lydia Mazella, Jeanine
Portelli, Sylviane Loritano, Élyane Célérien, Marthe Chapelle : Lucien Merlin (général de division), Les femmes
dans l’arme des transmissions, op. cit., p. 18.
7
Mireille Hui, Les Merlinettes, op. cit., p. 30.

116
jusqu’à la fin de l’année avec pour mission « d’écouter les grandes presses internationales ou
ennemies et d’en faire des comptes rendus »1.
À partir du mois de janvier, elles sont de toutes les batailles jusqu’à la libération de
Rome. En août 1944, certaines participent au débarquement de Provence, comme l’atteste
cette photographie2 prise le 16 août 1944 sur laquelle figurent deux opératrices radio
débarquant à St-Tropez avec le PC3 de la 1ère Armée :

Une fois en France, la plupart des transmissionistes poursuivent jusqu’en Allemagne,
d’autres sont détachées auprès des réseaux de résistance intérieure. Une trentaine a ainsi été
sélectionnée par le CFT et onze d’entre elles ont effectué des missions pour le compte du
BCRA4. Initiées au saut en parachute, elles ont rejoint en août 1944 la résistance intérieure.

1
Espace Ferrié – Série 4A – Mémorial Merlinettes – BA N° 3 / Témoignages – Articles divers / souvenirs
Mémoires, lettres, témoignages. Chemise [3-001] « Témoignages » : Simone Benhaïm, « récit d’une
Merlinette ».
2
Espace Ferrié – Série 4A – BA N° 2 / Photos – CD-Rom – DVD / brochures Photos, multimédia. Enveloppe
[2-007] : CD-Rom « Images Mémorial » (LES FEM)
3
Poste de Commandement.
4
Frédérique Bigrel, Denise Collin, Suzanne Combelas, Colette Martini, Geneviève et Élisabeth Torlet, Jeanne
Mereau, Marie-Louise Cloarec, Eugénie Djendi, Pierrette Louin, Suzanne Mertzizen : Lucien Merlin (général de
division), Les femmes dans l’arme des transmissions, op. cit., p. 18.

117
Dépassant les barrières du genre si chères au commandement féminin, elles suivent – comme
les hommes – un stage qui dépasse largement leurs attributions initiales :
Renseignements, identification des effectifs et
matériels ennemis de toutes armes, topographie avec raids
fictifs dans la nature, repère des objectifs à bombarder,
entraînement avec des armes de toutes catégories, longues
séances de tir, explosifs, sabotages, transmissions. […]
Elles suivaient des cours de conduite, de
mécanique auto et moto sur des véhicules variés et de
toutes cylindrées. Elles suivaient de longues séances de
sport, sans oublier le close combat1 où elles apprenaient à
tuer l’adversaire d’un revers de main. On les entraînait à
subir des interrogatoires musclés, au cas où elles seraient
capturées2.

Parmi elles, cinq ne sont pas revenues : une a été fusillée par les Allemands le 6 septembre
19443, les quatre autres ont été arrêtées par la Gestapo et déportées à Ravensbrück où elles
sont mortes4.
Le 8 mars 1945, elles sont mille trois cents transmissionistes inscrites dans les
registres du Ministère de la Guerre5.
Cette analyse sur les engagements militaires féminins pendant la Seconde Guerre
mondiale s’achève par l’histoire des Services Féminins de la Flotte 6. Toujours en 1943 et en
Afrique du Nord, les SFF sont créés le 9 septembre. L’histoire des femmes dans la Marine a
donné lieu à peu d’études. Deux seulement paraissent incontournables : celles de Micheline
Fornaciari et Lucile Clémens-Morisset7. Quant aux archives conservées au département de la
marine du SHD, elles se sont finalement révélées très décevantes 8. La plupart des documents
présents dans les fonds du département de la marine se retrouve dans celui d’Yvette Lebas-

1
Littéralement « combat rapproché », qui a été développé pendant la Seconde Guerre mondiale par les militaires
anglo-saxons.
2
Mireille Hui, Les Merlinettes, op. cit., p. 40-41.
3
Élisabeth Torlet.
4
Marie-Louise Cloarec, Eugénie Djendi, Pierrette Louin et Suzanne Mertzizen : BDIC – F Δ Rés 797/IV/11/77
(25) / Fonds ADIR / Dossier des parachutistes françaises exécutées à Ravensbrück en janvier 1945. Documents
transmis par : Anne Cloarec (Sœur de Louise Cloarec), Roxane Laberoux (Déportée à Ravensbrück), Mme
Aubignac (Commandant des CFT). Les circonstances de leur mort sont développées un peu plus loin.
5
Mireille Hui, Les Merlinettes, op. cit., p. 12.
6
SFF dans la suite du texte.
7
Micheline Fornaciari, Les femmes dans la Marine Nationale… op. cit. et Clémens-Morisset, La Marine
Nationale au féminin… op. cit.
8
SHD – Département de la marine – 3 CC PFAM / Dossiers 1 à 123 : 1943-1977 / Dossier 001. Création du
corps des Services Féminins de la Flotte. Organisation ; administration ; textes autres armes [1943-1952].
Dossier 004. Personnel du service de santé [1943-1960 et 1955-1967]. Dossier 018. Uniformes, tenues, insignes.
Dossier 081. Saint-Pierre et Miquelon [1942-1974].

118
Guyot déposé aux Archives Nationales1. Yvette Lebas-Guyot est désignée à tort comme
« fondatrice des forces françaises féminines de la flotte » par la notice biographique de
l’inventaire des Archives Nationales et des Archives Centrales de la Marine 2. C’est en fait
Méthilde Bravery3, engagée dès le mois de juillet 1940, qui – en devenant la collaboratrice de
l’amiral Muselier – reçoit la charge de constituer les futurs SFF4. Il faut ensuite attendre le 17
juin 19425 pour que les volontaires du CVF à Londres soient réparties entre les armées de
terre, air et mer. L’effectif réservé à la marine est de cent quinze femmes. Méthilde Bravery
est transférée à Alger après le débarquement allié en Afrique du Nord. Accompagnée d’une
vingtaine de volontaires françaises, elle quitte l’Angleterre. Toutes sont intégrées « de
droit »6 dans les futurs SFF. Méthilde Bravery est nommée commandant 7. C’est d’ailleurs à ce
titre qu’elle est nommée Chevalier de la Légion d’Honneur en 1946 8.
Yvette Lebas-Guyot, quant à elle, ne s’y est engagée que le 7 mars 19449. Son rôle fut
des plus importants puisqu’elle intégra le 4 septembre 1945 le cadre de commandement des
SFF10, mais elle ne les a pas fondés.
En décembre 1943, les volontaires des SFF ne sont que quatre-vingt-quatre. Mais
grâce à la diffusion d’informations et à la multiplication des appels à l’engagement, leurs
effectifs augmentent rapidement et en mars 1944, elles sont plus de six cents 11.

1
AN – 435 AP / Fonds Yvette Lebas-Guyot / Dossier 1. Papiers militaires des services féminins de la flotte,
Alger et États-Unis, laissez-passer et documents divers. Dossier 8. Papiers et fonctions. Documentation sur la
Marine anglaise, 1935-1936. Marine nationale, 1944-1945. OTAN, Conseil de l’Europe, BBC, Unesco [1935-
1955].
2
Frédérique Lauro, Alexandre Sheldon-Duplaix, Pascal Geneste, Vincent Berne, Catherine Vich et Karine
Leboucq, État général des fonds privés de la Marine, volume 1 : 1 GG² - 150 GG², Vincennes, Service
Historique de la Défense, 2002-2010, p. X, accessible en ligne :
http://www.servicehistorique.sga.defense.gouv.fr/contenu/functions/dc/attached/FRSHD_PUB_00000196_dc/FR
SHD_PUB_00000196_dc_att-FRSHD_PUB_00000196_0001.pdf
3
Parfois orthographiée Melthilde.
4
Danièle Déon-Bessière, Les femmes et la Légion d’Honneur … op. cit., p. 96.
5
Après l’adoption du décret n° 317 du 17 juin 1942 : Émile Chaline et Pierre Santarelli, Historique des Forces
Navales Françaises Libres, tome 1 : 18 juin 1940-3 août 1943, op. cit., p. 114.
6
AN – 435 AP / Fonds Yvette Lebas-Guyot / Dossier 1. op. cit. : Arrêté du 13 janvier 1944 fixant l’organisation
des Services Féminins de la Flotte, p. 2.
7
Danièle Déon-Bessière, Les femmes et la Légion d’Honneur… op. cit., p. 96. Et Émile Chaline et Pierre
Santarelli, Historique des Forces Navales Françaises Libres, tome 1 : 18 juin 1940-3 août 1943, op. cit., p. 114.
8
Journal Officiel de la République Française, 13 décembre 1946.
9
AN – 435 AP / Fonds Yvette Lebas-Guyot / Dossier 1. op. cit. : Acte d’engagement dans les Services Féminins
de la Flotte d’Yvette Lebas-Guyot, daté du 7 mars 1944.
10
Id. / Dossier 8. Admission dans le cadre de commandement des officiers SFF Guyot et Murat : courrier du 4
septembre 1945 émanant du Général Juin à l’attention du Ministre de la Guerre.
11
Id. Instruction générale n° 127 SFF du 25 mars 1944, p. 1.

119
Des dépliants1 comme celui-ci sont largement diffusés à partir de 1943-1944 :
1ère de couverture 4e de couverture

Composé de huit pages, ce dépliant est particulièrement novateur dans les messages qu’il
véhicule. L’objectif des SFF est le même que celui des autres armes et services ayant recruté
des femmes : « remplacer du personnel militaire masculin dans les unités et services de la
Marine2 ». En revanche, ce dépliant délivre un message qui n’a jamais été vu ailleurs : la
perspective de carrière. Autant les affiches du CFT étaient très claires quant aux missions des
volontaires : la libération de la France, le remplacement des soldats, le soutien
logistique…etc., autant ici, le message est tout autre. L’objectif de libération de la France
n’est mentionné qu’une seule fois, tandis que les perspectives de carrière le sont quatre fois :
« vous préparerez son avenir et le vôtre », « vous n’avez pas encore de métier, vous en
apprendrez un », « vous avez un métier, vous vous perfectionnerez », « vous êtes digne d’être
un chef, vous en deviendrez un ». Cette dernière phrase dépasse même les codes sexués des
appels à la mobilisation féminine jusqu’alors diffusés puisque les femmes qui rejoignent les

1
AN – 435 AP / Fonds Yvette Lebas-Guyot / Dossier 1. op. cit. : dépliant en faveur de l’engagement dans les
SFF. Il s’agit d’un dépliant en couleur : la bordure est aux couleurs tricolores, de même que le drapeau français
de la 4e de couverture, et toute la typographie est bleue.
2
Id. : Arrêté du 13 janvier 1944 fixant l’organisation des Services Féminins de la Flotte, p. 1.

120
SFF peuvent même prétendre à devenir chef, fonction de pouvoir et d’autorité jusqu’alors
réservée aux hommes. C’est d’autant plus surprenant que la Marine reste l’arme la plus
fermée aux femmes : aussi bien en termes d’effectifs qu’en termes de fonctions.
Les autres pages de ce dépliant contiennent des informations pratiques ainsi que des
encouragements à l’engagement qui en font le parfait manuel de la candidate aux SFF. Sur la
première page figure un portrait de Charles de Gaulle qui s’exprime ainsi : « On ne fait rien
de fort ni de grand qu’en se confondant avec les autres. L’honneur aujourd’hui, c’est d’être
une vague de la mer… Jeunes filles de France, courage ! Voici l’heure du plus grand effort.
Écoutez votre cœur. Il contient l’avenir de la France ! » Il s’agit en fait d’un extrait de son
discours prononcé depuis Londres le 25 février 1943 dans lequel il en appelle à la jeunesse :
C'est vous que l'ennemi vise d'abord, lui qui, en ce
moment même, veut vous mobiliser pour travailler à son
profit. Faites tout pour lui échapper et, si c'est impossible,
pour le tromper, l'abîmer, le décevoir. Groupez-vous avec
discipline dans les organisations de résistance qui sont la
France Combattante du dedans. Suivez les consignes. On
ne fait rien de fort ni de grand qu'en se confondant avec les
autres. L'honneur, aujourd'hui, c'est d'être une vague de la
mer.
Jeunes gens, jeunes filles de France, courage !
Voici l'heure du plus grand effort. C'est à ce prix que les
chaînes tomberont, que le cachot s'ouvrira, que le soleil va
reparaître. C'est à ce prix que vous retrouverez la joie
d'être au monde, l'ardeur de vivre et de donner la vie, le
droit de chanter et de rire, la fierté d'être libres dans un
pays glorieux et fraternel. Écoutez parler votre cœur. Il
contient l'avenir de la France !1

Cet appel à la Résistance des jeunes s’inscrit également dans le contexte de la mise en place
du Service du Travail Obligatoire 2 qui les concerne directement. En reproduisant un extrait de
ce discours dans un dépliant à l’attention des femmes, les mobilisateurs reviennent sur l’idée
jusqu’alors largement répandue que la guerre est une affaire d’hommes. En interpellant ainsi
les candidates à l’engagement dans les SFF, celles-ci ne peuvent que se sentir concernées et
leur place au sein des armées de libération devient légitime.
Sur la deuxième page figure une photographie de Louis Jacquinot, Commissaire à la
Marine, passant en revue les SFF le 12 février 19443 avec le texte suivant : « vous serez celles

1
Charles de Gaulle, Discours et messages, 1940-1946, Paris, Berger-Levrault, 1946, p. 291-292.
2
STO dans la suite du texte.
3
D’abord dans le Comité français de Libération Nationale puis le Gouvernement Provisoire de la République
Française. Cliché publié dans La Dépêche Algérienne du 13 février 1944.

121
qui participent à la grande épopée que sera la libération de la France et vous y apporterez un
élément fait de grâce et de douceur, en même temps que de vaillance… »1 À nouveau, la
teneur des propos reprend les vertus traditionnellement attribuées aux femmes. Il leur est
possible de s’engager dans la marine mais elles ne doivent pas oublier de mettre au service de
la patrie leurs qualités « naturelles ».
La troisième page rappelle les modalités d’engagement dans les SFF :
Voici comment on s’engage dans les Services
Féminins de la Flotte : la volontaire se présente au chef
local des SFF à Oran, Bizerte, Casablanca, Ajaccio,
Dakar, Alexandrie, Beyrouth, Madagascar ...etc. Ou à
Alger, 3 place Bugeaud.
Les candidates à l’engagement dans les SFF
devront formuler une demande sur papier libre. À cette
demande doivent être joints :
- un extrait de casier judiciaire
- un certificat de bonne vie et mœurs
- si la candidate est mariée, une autorisation maritale ou à
défaut une attestation constatant que le mari se trouve
dans l’impossibilité de la donner (mari en territoire
occupé, prisonnier de guerre...etc.)
- si la candidate est mineure, une autorisation des
parents, ou, à défaut une attestation constatant que les
parents se trouvent dans l’impossibilité pratique de la
donner
- toutes les références utiles sur les emplois
antérieurement occupés, l’énumération des diplômes,
titres universitaires ou autres références utiles.
Le personnel féminin se recrute par engagements
volontaires, et, s’il y a lieu, par voie d’appel, qui portent,
par priorité sur les Françaises célibataires, veuves ou
divorcées, sans enfants, âgées de plus de 21 ans et de
moins de 40 ans au 1er janvier de l’année de recrutement.
[…] Les engagements sont souscrits pour la durée
de la guerre plus un mois.

Il s’agit ici d’un résumé de l’arrêté du 13 janvier 1944 fixant l’organisation des Services
Féminins de la Flotte2. Comme pour le CVF et le CFT, les volontaires ne s’engagent que pour
la durée de la guerre plus un mois. Dans ces conditions, les perspectives de carrière si
prometteuses annoncées en couverture restent bien limitées. Il semble qu’elles pourront

1
AN – 435 AP / Fonds Yvette Lebas-Guyot / Dossier 1. op. cit. : dépliant en faveur de l’engagement dans les
SFF, p. 2.
2
Id. Arrêté du 13 janvier 1944 fixant l’organisation des Services Féminins de la Flotte.

122
apprendre un métier dans la marine, ou s’y perfectionner, mais c’est dans le civil qu’elles en
exploiteront les acquis : la carrière militaire féminine dans la marine n’existe pas.
Les trois pages suivantes présentent la vie, le service et l’avancement dans les SFF :
Voici comment on vit dans les Services Féminins
de la Flotte : le personnel Officier et non Officier perçoit
une solde permettant de vivre convenablement, et, de plus,
bénéficie d’avantages matériels et d’allocations militaires
familiales diverses.
- La Volontaire touche un paquetage...
- Elle reçoit gratuitement :
- une tenue bleu marine
- deux tenues d’été
- deux chemisiers
- une cravate noire
- une coiffure
- des souliers
- etc.
Voici comment on sert dans les Services Féminins
de la Flotte : les engagées ou appelées reconnues aptes au
service dans les SFF effectuent un stage d’instruction
militaire et éventuellement un stage de formation
professionnelle.
Elles sont : monitrices, infirmières, ambulancières,
secrétaires, sténodactylos, dactylos, chiffreuses, radios,
comptables, photographes, téléphonistes, conductrices,
cuisinières, couturières, dessinatrices, serveuses,
écouteuses de fond.
Voici comment on peut devenir un chef dans les
Services Féminins de la Flotte : après un stage
d’instruction, celles des Volontaires qui en sont dignes
sont envoyées à un cours de Sous-officiers ou encore
désignées pour l’École des Officiers.
Les SFF comprennent un corps d’Officiers.
La hiérarchie militaire dans les SFF et la
correspondance de grades avec le personnel militaire
masculin de l’Armée de Mer sont les suivantes :
- Officier 3e classe = Enseigne de Vaisseau
de 2e classe
- Officier 2e classe = Enseigne de Vaisseau
de 1e classe
- Officier 1e classe = Lieutenant de Vaisseau
- Officier principal = Capitaine de Corvette1

1
AN – 435 AP / Fonds Yvette Lebas-Guyot / Dossier 1. op. cit. : dépliant en faveur de l’engagement dans les
SFF, p. 5-7.

123
Tout est réuni pour attirer les volontaires : solde, avantages matériels, diversité des emplois,
avancement. À ce stade de la guerre, les besoins en personnels sont de plus en plus importants
et tout doit être mis en œuvre pour mobiliser un maximum de personnes, y compris les
femmes. Face à ses propres contradictions de genre, l’armée de libération qui peinait tant à
intégrer les volontaires féminines en 1940, se tourne désormais vers elles.
Enfin, la dernière page regroupe des photographies, les insignes des SFF (une ancre
entrelacée d’une corde1 semblable à l’illustration de la première de couverture du dépliant)
ainsi que la devise de la marine française : « Honneur, Patrie, Valeur et Discipline »2.
Les ambitions des mobilisateurs sont grandes puisque l’effectif budgétaire alloué aux
SFF pour 1944 est de deux mille : « la mobilisation féminine comme l’intensification de la
propagande pour les engagements permettent de compter sur un recrutement nombreux pour
les mois à venir et l’on peut espérer que l’effectif prévu de 2.000 sera atteint vers la fin de
l’été prochain »3. L’objectif est atteint puisqu’à la fin de la guerre, elles seront deux mille huit
cents.
La formation des SFF dure entre deux à trois semaines. Elle est beaucoup plus courte
que celle du CVF et du CFT. C’est l’urgence de la situation qui pousse les recruteurs à
accélérer la formation : « le recrutement de 2.000 femmes dans la Marine doit rendre
disponible à l’embarquement 1.500 hommes environ. […] Pour qu’un tel but puisse être
atteint, il est nécessaire que le Corps des Services Féminins de la Flotte soit constitué
rapidement »4. Néanmoins, ceux-ci considèrent visiblement que les femmes sont moins
efficaces ou productives que les hommes, puisque la proportion est de quatre femmes pour
remplacer trois hommes…
Si la grande majorité d’entre elles est affectée soit à l’État-major général soit à celui de
la Marine, quelques-unes rejoignent des formations armées en campagne.
Au mois de septembre 1943 est créé le Régiment Blindé de Fusiliers Marins 5 destiné
au Corps Expéditionnaire. Le 15 octobre 1944, le RBFM est finalement affecté à la 2 e DB du
général Leclerc. En détachement composé de neuf conductrices ambulancières 6, les
« marinettes » ainsi surnommées rejoignent les Rochambelles dans la 2 e DB. Le 18 mai 1944,

1
« Demoiselles et dames auxiliaires des armées », Carnets de la Sabretache, n° 67, 1983, p. 8.
2
Devise par ailleurs très intéressante quand on sait qu’elle est une association de celles de la Légion d’Honneur
« Honneur et Patrie » et de la Médaille Militaire « Valeur et Discipline ».
3
AN – 435 AP / Fonds Yvette Lebas-Guyot / Dossier 8. Instruction générale n° 127 SFF du 25 mars 1944, p. 1 et 3.
4
Id., p. 2, à laquelle s’ajoute la directive suivante « Étant donné la nécessité d’un rendement immédiat, la durée
de l’instruction du personnel féminin sera réduite au minimum par une spécialisation rationnelle » : p. 4.
5
RBFM dans la suite du texte.
6
Micheline Fornaciari, Les femmes dans la Marine… op. cit., p. 21.

124
elles quittent l’Algérie pour l’Angleterre avec le dernier contingent de la 2 e DB. Sur place,
elles suivent la même formation que les Rochambelles. C’est le 1 er août 1944 qu’elles
embarquent à destination de la France. Sur le cliché ci-dessous, les neuf SFF du RBFM de la
2e DB sont passées en revue par Louis Jacquinot en septembre 1944 lors de leur avancée dans
les Vosges1 :

Quelques-unes cependant ne vont pas jusqu’en Allemagne et restent en France pour
venir en aide aux populations civiles. Elles sont détachées auprès du corps auxiliaire féminin
de liaison et de secours créé le 5 avril 1944 2 à l’initiative d’Éliane Brault 3, engagée dans les
FFL depuis le 23 juillet 1941 après s’être évadée de France où elle était membre du réseau
Vildé4. C’est avec le grade de capitaine qu’elle la dirige.

Le tournant de 1942-1943 a été décisif pour le recrutement des femmes dans l’armée :
toutes les armes ainsi que plusieurs divisions les ont intégrées. Il y a eu un avant et un après

1
ECPAD / Fonds 1914-1991 – MARINE-315-5192, Le RBFM de la 2e DB dans les Vosges.
2
Cyril Le Tallec, Les assistantes sociales dans la tourmente… op. cit., p. 144.
3
Éliane Brault, L’épopée des AFAT, Paris, Pierre Horay, 1954, 237 p. Sur Éliane Brault : Éric Nadaud, « Éliane
Brault, un parcours au féminin, radical, antifasciste, progressiste, maçonnique et féministe (1895-1982) »,
Histoire@Politique, n° 9, septembre-décembre 2009, consulté le 29 avril 2010, http://www.histoire-
politique.fr/index.php?numero=09&rub=autres-articles&item=49
4
« Avatar du réseau du Musée de l’Homme » : Nathalie Genet-Rouffiac et Jean-François Dominé dir., Les
femmes au combat…, op. cit, p. 72.

125
débarquement du 8 novembre 1942. Cependant, la révolution culturelle que l’armée a subie
pendant la Seconde Guerre mondiale ne se concrétise réellement que le 11 janvier 1944 avec
la création des formations militaires féminines auxiliaires. La grande nouveauté de ce décret
paru au Journal Officiel du 15 janvier 1 est de créer des formations féminines interarmées.
Pour la première fois dans l’histoire de l’armée française, toutes les femmes de toutes les
armes sont régies par un seul et même statut. Désormais regroupées sous l’appellation
acronymique d’AFAT 2, toutes les unités féminines fusionnent, et ce quelle que soit leur arme
même si le T est censé désigner l’armée de terre. En officialisant ainsi la militarisation des
femmes pendant la Seconde Guerre mondiale, elles sont près de quinze mille à être
concernées en 1945. Malgré une harmonisation apparente, les années 1944-1945 s’annoncent
plus sombres pour toutes celles qui prétendaient à la carrière militaire ou qui pensaient que ce
statut leur conférerait la même reconnaissance que leurs « homologues » masculins.

II. 1944-1945 : conséquences et héritage de la mobilisation des femmes

La création de l’AFAT 3 qui accompagne la libération de la France est à la fois une
avancée considérable pour les femmes militaires mais aussi un rappel à l’ordre. Car c’est bien
de cela qu’il s’agit : remettre de l’ordre dans ce qui ressemble de plus en plus à une armée
féminine, et anticiper les lendemains de guerre de ces femmes. Les premiers contrats étaient
tous censés prendre fin quelques mois après la guerre. Mais le décret du 29 janvier 1944
n’apporte aucune précision sur ce point. En créant l’AFAT, les autorités entendent harmoniser
non seulement leur commandement mais aussi leur démobilisation.
La démobilisation qui s’annonce pour plusieurs milliers d’entre elles sonne comme un
retour aux normes de genre : retour au foyer, fin de l’aventure. Et comme pour la Première
Guerre mondiale, la réassignation des rôles sexués attribue les honneurs et la gloire militaires
aux hommes, plongeant à nouveau la société dans une amnésie qui occulte les femmes de la
mémoire combattante.

1
Décret du 11 janvier 1944, « portant création de formations militaires féminines auxiliaires », Journal Officiel
de la République Française, 15 janvier 1944, p. 57-58.
2
Auxiliaires Féminines de l’Armée de Terre.
3
Au singulier : Arme Féminine de l’Armée de Terre.

126
1. Libération(s) et lendemains de guerre

La Libération de la France a des conséquences multiples pour les femmes sous
l’uniforme français. Bien qu’elles y participent activement, cela n’en fait pas pour autant des
militaires comme les autres. Analysées, critiquées, démobilisées et finalement massivement
libérées de leurs obligations militaires, les femmes de l’AFAT subissent très rapidement le
retour à l’ordre moral et sexué qui s’opère dans l’armée.

a) Réorganisation de l’armée féminine
L’organigramme suivant1, produit par Éliane Brault2, résume parfaitement l’historique
de la mobilisation militaire des femmes jusqu’à la création de l’AFAT.

1
Page suivante.
2
Éliane Brault, L’épopée des AFAT, op. cit., p. 10-11. Pour plus de clarté, tous les noms propres ont été gommés
mais les SFF ont été ajoutés.

127
Pour autant, le regroupement de toutes les femmes mobilisées militairement ne s’est pas fait
sans difficultés. Le général Merlin, par exemple, s’est toujours opposé à l’absorption par
l’AFAT de son CFT :

128
Les choses allaient bientôt se gâter. En effet, en
avril 1944, le général Jurion1 était remplacé par la
commandante Hélène Terré. Celle-ci arrivait de Londres et
avait des idées bien arrêtées sur la mobilisation des
femmes et sur la manière de les faire vivre en campagne.
Elle a, à mon avis, commis l’erreur capitale de confondre
l’existence des femmes participant aux services de guet de
DCA2 de l’organisation défensive de Londres avec celles
des femmes des unités en opérations. De plus, imbue des
méthodes anglaises, elle n’a pas voulu comprendre que la
mentalité des Françaises de l’Afrique du Nord d’abord et
de la Métropole ensuite n’était pas celle des Anglaises à
Londres. […]
La commandante Hélène Terré vit le triomphe de
ses conceptions avec la création des AFAT fixée par le
décret du 26 avril 1944. […]
Les inconvénients de ce projet étaient tels qu’ils le
rendaient pratiquement inapplicables. Ils étaient de deux
sortes :
1° : au moment où allait prendre fin dans chaque
corps ou service la dure période de l’intégration des
formations féminines dans l’armée masculine, au moment
où les engagées, gagnées par l’esprit de corps […]
travaillaient pour leurs armes en complète communauté
d’esprit et de cœur, un brutal renversement des valeurs
devait entraîner fatalement une désorganisation au
moment même où démarrait correctement la reconstitution
de l’armée sur le type USA et où les premières grandes
unités entraient en ligne sur le Front d’Italie.
2° : le décret du 26 avril 1944 créait une autorité
supérieure techniquement étrangère à toutes les armes.
Cette autorité se faisait cependant fort, tout en ignorant
leur fonctionnement et leurs emplois techniques et
tactiques, de leur fournir un personnel féminin de qualité 3.

Jusqu’en août 1944, le général Merlin tente d’empêcher l’organisation de l’AFAT telle qu’elle
est prévue par le nouveau décret, jusqu’à ce qu’il reçoive « l’ordre de mettre un terme à cette
‘bagarre épistolaire’ et [qu’il s’] arrange de l’ordre nouveau »4. La critique non dissimulée
qu’il fait des Volontaires Françaises se retrouve souvent dans les témoignages a posteriori.
Parfois considérées comme à l’abri du danger et moins exposées au feu que leurs camarades

1
Il a été désigné début janvier 1944 pour réaliser cette unité en donnant « aux différentes formations une
doctrine commune, une discipline et une administration calquée sur un modèle unique » mais en « laissant à
chacune d’elles son caractère et son individualité propres » : Lucien Merlin (général de division), Les femmes
dans l’arme des transmissions, op. cit., p. 13.
2
Défense Contre les Aéronefs. Beaucoup de Volontaires Féminines à Londres étaient en effet affectées à
l’observation et la prévention contre les attaques aériennes pendant la Bataille d’Angleterre.
3
Lucien Merlin (général de division), Les femmes dans l’arme des transmissions, op. cit., p. 14.
4
Id., p. 15.

129
d’Afrique du Nord, les Volontaires Françaises se retrouvent rapidement assimilées à des
« embusquées »1. Enfin, en parlant à plusieurs reprises d’Hélène Terré comme « la »
commandante, le manque de respect est évident puisqu’il n’existe aucune féminisation des
grades dans l’armée. Pourtant, lorsqu’il s’adresse à elle, il respecte les codes linguistiques
militaires en employant l’expression officielle de « Madame le commandant »2 ; Hélène Terré
elle-même signant ses propres courriers par « Commandant H. Terré, chargé de mission
auprès de l’AFAT »3 ou « directeur de l’AFAT »4.
Bien qu’une restructuration de l’armée féminine soit nécessaire, les conflits d’intérêt
qui opposent le général Lucien Merlin et le commandant Hélène Terré résument assez bien
cette période. Certaines femmes en gardent un goût amer. Mireille Hui, transmissioniste
engagée dès 1942, regrette que cette refonte de l’armée féminine ait entraîné des inégalités et
même des rivalités5 entre les différentes armes qui fonctionnaient jusqu’alors séparément.
Suzanne Torrès, quant à elle, admet volontiers, qu’Hélène Terré « s’est efforcée de mettre de
l’ordre et de donner un statut à cette éclosion anarchique de bandes féminines, rattachées aux
armées dès les premières opérations »6.
Dans le même temps, il s’agit également pour la nouvelle direction de l’AFAT de
prendre en considération les femmes qui se sont mobilisées sur le territoire français, dans la
résistance intérieure. L’armée nouvelle se reconstruit : les hommes des FFI y trouvent
logiquement et légitimement leur place, celle des femmes est moins évidente. C’est dans ce
but que le commandant Chardon est nommé « délégué responsable en vue de l’organisation
du corps féminin dans les Forces Françaises de l’Intérieur, et de l’intégration de cette
organisation avec les éléments existants de l’AFAT »7. Comme il l’explique :

1
Jean-Marie Cassagne, Le grand dictionnaire… op. cit., p. 190 : dans le langage militaire, les « embusqués »
sont tous ceux qui parviennent à se faire affecter à des postes qui ne sont pas directement exposés au feu.
2
Reproduction du courrier n° 14650/TAF du 11 août 1944 que le général Merlin adresse au commandant Hélène
Terré : Lucien Merlin (général de division), Les femmes dans l’arme des transmissions, op. cit., p. 35.
3
SHD – Département de l’armée de terre – 7 P 73 / Organisation des petites unités / Dossier 1. Direction de
l’AFAT puis Service du Personnel Féminin de l’Armée de Terre. Instruction et notes concernant l’organisation
de l’Arme Féminine de l’Armée de Terre, le commandement et les services des formations féminines de l’armée
en Allemagne, créations et dissolutions d’unités administratives, création et organisation des centres
d’instruction [mars 1943 – mars 1946]. Courrier AFAT/346/CAB du 24 novembre 1944 émanant du Ministre de
la Guerre et du commandant Terré.
4
SHD – Département de l’armée de terre – 6 P 5 / Bureau des études générales et des relations extérieures /
Direction de la gendarmerie, de l’infanterie, de l’ABC, de l’artillerie, du génie, des transmissions, des AFAT.
Note AFAT/1058/CAB du 27 février 1945 émanant du commandant Terré à l’attention du Ministre de la Guerre.
5
Mireille Hui, Les Merlinettes, op. cit., p. 25.
6
Suzanne Massu, Un commandant…, op. cit., p. 35.
7
SHD – Département de l’armée de terre – 9 P 31 / 4e RM : Angers / Organisation et fonctionnement du service
du recrutement. Septembre 1944-février 1946. Organisation des unités d’AFAT en 4e RM [septembre 1944 –

130
Une fusion s’impose donc entre les différents
éléments féminins des FFI qui ont acquis la qualité de
résistantes et qui tiennent à conserver un emploi dans
l’armée, et les auxiliaires féminins de l’armée de terre
constitués auparavant et qui ont repris leur activité depuis
la libération du territoire.

Cette intégration des femmes des FFI dans l’AFAT est nécessaire, notamment pour « payer
d’une façon régulière les femmes ayant acquis des grades dans l’armée à titre FFI »1. À
l’heure où les armées de libération reçoivent gloire, honneurs et reconnaissance de la part des
autorités, il convient maintenant de ne pas oublier les FFI. En les intégrant dans l’armée
nouvelle, le rôle qu’elles ont joué dans la résistance intérieure est officiellement reconnu
comme élément constitutif de la France Combattante. Cette fusion obéit à l’« instruction
concernant les conditions de l’intégration dans l’armée féminine de l’armée de terre, des
femmes ayant servi à titre militaire dans la Résistance », datant du 16 décembre 1944 :
Article 1er. – Doit être considérée comme ayant
servi dans la Résistance toute femme qui pourra justifier
de son appartenance à une organisation de résistance
devant le chef de bureau FFI de la région militaire ou
devant ses correspondants départementaux.
Article 2. – ceci ne s’adresse pas au personnel
féminin recruté par les chefs régionaux depuis la
libération.
Article 3. – Les femmes répondant à la définition
de l’article 1er et qui ne contracteraient pas d’engagement
immédiat dans l’AFAT seront, sur leur demande,
considérées comme appartenant à la réserve de l’AFAT.
Article 4. – Toutes les fois que les circonstances le
permettront, les femmes ainsi intégrées à l’AFAT resteront
attachées aux unités auxquelles elles ont appartenu et
auprès desquelles elles ont combattu. Elles seront alors
constituées en petites unités féminines, et
administrativement rattachées à l’Unité administrative
Féminine AFAT de la région de la division à laquelle
appartient l’unité masculine2.

Cette instruction est une grande avancée dans la considération des services rendus à la nation
par des femmes qui résistaient à l’occupant, la plupart du temps sous autorité masculine. Mais

février 1945] : courrier du 9 décembre 1944 émanant du commandant Chardon au commandant de la IVe région
militaire.
1
SHD – Département de l’armée de terre – 9 P 31 / 4e RM : Angers / Organisation et fonctionnement du service
du recrutement. Septembre 1944-février 1946. Organisation des unités d’AFAT en 4e RM [septembre 1944 –
février 1945] : courrier du 9 décembre 1944 émanant du commandant Chardon au commandant de la IVe région
militaire.
2
Id., Courrier AFAT / 430 / CAB du 16 décembre 1944 émanant du Ministre de la Guerre André Diéthelm.

131
dans le même temps, elle rend extrêmement procédurière l’obtention de la preuve des services
accomplis. De nombreux-ses historien-ne-s ont montré depuis longtemps que les femmes
restaient généralement en marge des hommes dans la résistance intérieure. Parce que sous
leurs ordres et avec des missions souvent jugées secondaires, leurs actions sont restées dans
l’ombre. L’armée qui se réorganise entend ainsi se protéger d’une augmentation massive – et
systématique – des effectifs féminins dans ses rangs. De plus, les femmes doivent intégrer
l’AFAT avant la libération de la zone dans laquelle elles se trouvent 1. Il leur faut donc faire
très vite et surtout être informées des possibilités qui leur sont offertes, ce qui – dans un
contexte comme celui de la Libération – est loin d’être évident. Une dernière avancée
importante de cette instruction est la constitution d’une armée de réserve féminine, grande
nouveauté dans l’histoire militaire française.
En revanche, l’intégration des femmes FFI dans l’AFAT n’est pas automatique. Une
fois que leurs services accomplis au sein des FFI auront été reconnus et validés par le bureau
régional FFI, trois solutions s’offrent à elles :
- Formuler une demande écrite tendant à servir
dans l’AFAT par engagement pour la durée de la guerre.
Dans ce cas, les intéressées recevront application à partir
du 1er janvier 1945 des dispositions prévues par le décret
du 26 avril 1944 – article 4 – relatif au régime de solde et
de traitement2. […]

1
IHTP – ARC 115 / Fonds Germaine Lévy dite Gilberte Lamie (1905-2002) / Dossier II : l’engagement militaire
des femmes pendant la Seconde Guerre mondiale et l’immédiat après-guerre à travers le parcours de Germaine
Lévy : des Sections sanitaires automobiles (SSA) aux Auxiliaires féminines de l’armée de terre (AFAT). Sous-
dossier II/A : Instruction concernant les conditions de réintégration des membres féminins FFI dans le cadre de
l’armée (AFAT).
2
Décret du 26 avril 1944, « relatif aux effectifs, avancement, soldes et traitements des personnels des
Formations Militaires Féminines Auxiliaires de l'Armée », Journal Officiel de la République Française, 6 mai
1944, p. 370 :
Article 4. – Les personnels du cadre de commandement
perçoivent :
- s'ils sont officiers, 85 p. 100 de la solde de la majoration de
solde, des frais d'entretien et des indemnités diverses dans les
mêmes conditions que les personnels militaires masculins à
égalité de grade et de situation de famille ;
- s'ils sont sous-officiers ou caporaux, les traitements fixés
pour les personnels spécialistes d'après le tableau de
concordance jointe en annexe au présent décret.
Les personnels spécialistes perçoivent un traitement dans les
conditions et selon les tarifs fixés par les textes en vigueur
antérieurement à la date du présent décret. Ces traitements peuvent
être modifiés par arrêté commun du commissaire à la guerre et du
commissaire aux finances.
Lorsque les auxiliaires spécialistes et les personnels sous-
officiers et caporaux du cadre de commandement sont nourris aux

132
- Retourner à la vie civile.
- Se faire embaucher – de droit et par priorité à titre
civil dans le personnel féminin auxiliaire employé dans les
États-majors et services de la guerre1.

Enfin, en vue d’harmoniser au plus vite les différentes forces féminines en présence, la
régularisation de leur situation doit être achevée pour le 1er février 19452.
Si l’armée a amorcé une esquisse d’égalité entre hommes et femmes en permettant à
ces dernières d’accéder à un statut militaire jusqu’alors réservé aux hommes, la remise en
ordre a bien lieu à la Libération. Le 14 mai 1945, dans une « note sur le maintien dans l’armée
des volontaires FFI »3, le général de Larminat ne tarit pas d’éloges sur les volontaires
masculins des FFI, mais il n’évoque pas les femmes :
Il y a grand intérêt à maintenir dans l’armée pour
quelques années la grande masse de ces volontaires FFI.
C’est une qualité de soldats infiniment supérieure à celle
du contingent normal. Ils sont beaucoup plus intelligents,
décidés, énergiques, désireux de bien faire. Leur qualité
physique est bonne. Ils ont l’expérience du combat. Enfin,
ils ont acquis au contact des réalités un sens exact de la
discipline.
C’est parmi ces jeunes gens que nous trouverons le
premier fond de noyau d’armée permanente qu’il faut au
Pays pour répondre aux obligations militaires immédiates
qui vont lui incomber, pour lesquelles il lui faut des
troupes de qualité (occupation de l’Allemagne, garde de
l’Empire, reconquête de l’Indochine) 4.

C’est donc sans surprise qu’après avoir servi dans l’ombre des hommes dans les FFI, les
femmes restent en marge des lois et des décisions officielles. Le général de Larminat –
comme l’ensemble des autorités militaires – ne se pose pas la question de savoir si des
femmes auraient fait preuve des mêmes qualités qu’il attribue aux FFI dans leur ensemble.

frais de l'État, il est exercé sur leur traitement une retenue égale au
montant de la prime globale d'alimentation, sauf en campagne.
1
SHD – Département de l’armée de terre – 9 P 31 / 4e RM : Angers / Organisation et fonctionnement du service
du recrutement… op. cit., Note de service n° 301/1/ORG datant du 10 janvier 1945, émanant du général de
brigade Hary, commandant la IVe région militaire.
2
Ibid.
3
SHD – Département de l’armée de terre – 9 R 311 / Personnels - législation / Dossier 2. Recrutement,
formation pré-militaire, état-civil aux armées, successions et biens des militaires décédées, décorations, statut des
militaires de carrière, des officiers, des PFAT, création du cadre d’officiers techniciens, dispositions particulières
à certains personnels [1941-1965]. Note n° 633/D.A.Atl/Cab. Du 14 mai 1945, sur le maintien dans l’armée des
volontaires FFI, émanant du général de Larminat.
4
Ibid.

133
Parce qu’elles sont avant tout des femmes, leur engagement militaire doit rester tout à fait
exceptionnel et limité.
Enfin, dans un contexte favorisant « le développement d’un imaginaire propice à la
consolidation d’un ordre social masculin »1, l’épuration des femmes suspectées de relations
avec l’occupant, et tondues, fait partie « de ce que l’on peut considérer comme la
manifestation la plus agressive du rétablissement de l’autorité masculine sur la population
féminine »2. Alors qu’un peu partout s’organise sur le territoire libéré une épuration, parfois
sauvage, parfois légale, certains éléments de l’armée féminine n’échappent pas au contrôle
sévère de leurs activités pendant la guerre. Non seulement, les résistantes de l’intérieur
doivent prouver quels services elles ont rendus, mais il se trouve que celles régulièrement
incorporées dans les armées de libération peuvent également être l’objet d’enquêtes
approfondies. C’est le cas par exemple de Marie-Thérèse Duparc suspectée de
« germanophilie » avant son intégration dans l’AFAT. Le 10 septembre 1945, le chef du
bureau juridique militaire adresse au ministre de la Guerre ainsi qu’à la direction de l’AFAT
le courrier suivant :
Notre attention a été attirée sur la nommée Marie-
Thérèse Duparc qui, pendant l’Occupation, appartenait
aux « Autonomistes Bretons »3, travaillait avec le Docteur
Friedrich4 à Radio-Paris et a manifesté de toutes les
manières son activité germanophile.
Cette personne serait entrée dans l’AFAT et
appartiendrait actuellement au 2e Bureau de l’État-major
de l’armée expéditionnaire d’Extrême-Orient. Elle doit du
reste partir incessamment pour Calcutta.
Mademoiselle Duparc nous a été signalée comme
très dangereuse. Il est d’ailleurs regrettable qu’elle n’ait

1
Luc Capdevila, « Le mythe du guerrier et la construction sociale d’un ‘éternel masculin’ après la guerre »,
Revue française de psychanalyse, « Le masculin », n° 2, 1998, p. 608.
2
Luc Capdevila, « Le mythe du guerrier… », op. cit., p. 608.
3
Christian Bougeard dir., Bretagne et identités régionales pendant la Seconde Guerre mondiale, Brest, Centre
de Recherche Bretonne et Celtique, Université de Bretagne occidentale, 2002, 406 p. Lionel Boissou, dans sa
contribution « l'Allemagne et le nationalisme breton », a démontré les liens étroits entretenus depuis la fin des
années vingt, par certains dirigeants autonomistes bretons avec les services de renseignements allemands. Après
la défaite de 1940, l’occupant a utilisé ces agents autonomistes dans des opérations militaires ou répressives
contre les résistants
4
Friedrich Wilhelm Johannes Grimm (1888-1959) : juriste allemand employé des services de propagande nazis.
« Avocat du Reich dans tous les grands procès politique des années trente à l’étranger et l’un des informateurs
les mieux introduits dans la classe dirigeante française » (Rita Thalmann, « Du cercle de Sohlberg au Comité
France-Allemagne : une évolution ambigüe de la coopération franco-allemande », Hans Manfred Bock, Reinhart
Meyer-Kalkus et Michel Trebitsch dir., Entre Locarno et Vichy : les relations culturelles franco-allemandes
dans les années 1930, Paris, CNRS, 1993, p. 84.). Conseiller de l’ambassadeur allemand en France Otto Abetz,
Friedrich Grimm participa souvent à des émissions de Radio-Paris. La plupart de ses textes ont été publiés entre
1941 et 1943, sous le titre Un journaliste allemand vous parle.

134
pas été poursuivie pour intelligence avec l’ennemi et
frappée d’indignité nationale. […]
Nous avons l’honneur d’appeler votre attention sur
cette affaire et de vous demander de vouloir bien prescrire
une enquête en vue de déterminer les complicités qui ont
permis à Mademoiselle Duparc de s’engager dans
l’AFAT.
De toutes manières, il semble que l’intéressée doit
être chassée de l’armée et poursuivie pour son action en
faveur de l’ennemi pendant l’occupation1.

Bien qu’aucune autre source ne permette de développer, confirmer ou infirmer ces
accusations, ce courrier révèle quand même son lot d’informations sur le sort réservé aux
traitre-s-ses de l’armée. Essentiellement basé sur des rumeurs et des spéculations 2, l’objectif
de ce courrier est d’attirer l’attention de la Direction de l’AFAT sur la légèreté dont elle
semble faire preuve pendant le recrutement 3. Partant d’une supposition, l’auteur de cette
missive considère de telles individues comme « dangereuses » devant être « chassées » et
« frappées d’indignité nationale »4, comme c’est le cas dans toute l’administration française.
Dans l’armée aussi, l’épuration fait rage.
Quoi qu’il en soit, cette assimilation des FFI aux AFAT est loin d’être achevée au
lendemain de la guerre. Jusque dans les années 1950, plusieurs demandes à ce sujet sont
adressées aux autorités militaires. Et les réponses apportées sont sans appel. Il y est clairement
dit qu’il est tout à fait impossible que le statut d’officier de réserve soit « appliqué aux

1
SHD – Département de l’armée de terre – 2 R 126 / Personnel sous-officiers, PFAT / Dossier 1. Statut des
PFAT [1945-1968]. Courrier Cl./D/H.N/ 051-4264 daté du 10 septembre 1945, émanant du chef du bureau
juridique militaire, dont la signature est illisible.
2
Malgré des recherches menées aux Archives de la Préfecture de Police et aux Archives Nationales, rien ne
permet à l’heure actuelle de confirmer que Thérèse Duparc a travaillé à Radio-Paris : F/7/15295 : Radiodiffusion
et photographie (1941-1946) / Dirigeants et speakers de radios : notices de renseignements (1941-1946) ;
demandes d’autorisation ministérielle pour se rendre à l’étranger : dossiers individuels (1945-1946) ; radios
clandestines : coupures de presse, notes de renseignement, correspondance (1941-1943). Service central
photographique du Ministère de l’Information, enquêtes sur des candidats photographes : photographies, notes
de renseignements, correspondance (1943). F/7/15307 : Propagande allemande / Notes d’information, dossiers
d’enquêtes, copie du livre d’or d’Emma Göring (1939-1954). Rapports franco-allemands : notes d’informations,
presse (1940-1944).
3
Ce point sera développé un peu plus loin.
4
C’est l’ordonnance du 26 décembre 1944 qui définit dans son article 2 ce qui « constitue notamment le crime
d’indignité nationale » :
Les six cas sont : avoir été membre du gouvernement après le 16 juin
1940, avoir été membres des services gouvernementaux de
propagande, avoir été membre des services du commissariat des
questions juives, avoir été membre après le 1er janvier 1941 d’un
certain nombre de groupements collaborationnistes, avoir organisé des
manifestations artistiques, économiques ou politiques en faveur de
l’occupant ou de la collaboration, avoir publié des textes ou faits des
conférences en faveur de la collaboration.
Fabrice Virgili, La France « virile », des femmes tondues à la Libération, Paris, Payot, 2000, p. 31 et 330.

135
personnels féminins qui, actuellement dans leurs foyers, ont eu ‘rang et qualité d’officiers’
pendant les opérations de la guerre 1939-1945 »1. En 1956, suivant la même logique, il est
rappelé que les femmes ayant servi « sous le régime de l’ordonnance du 22 octobre 19432 et
qui ont été nommées officiers par décret […] n’ont plus, quel que soit le grade détenu
antérieurement à leur libération, aucun caractère militaire »3. Les dispositions générales de
tous les décrets et lois votés pendant la guerre et qui stipulaient que les femmes s’engageaient
seulement pour la durée de la guerre, prennent tout leur sens à la Libération et font même
jurisprudence des années plus tard.
En début d’année 1945, trente-trois unités administratives de l’AFAT sont constituées
ou en voie de constitution4, réparties sur l’ensemble du territoire français, y compris à
Londres et dans les colonies. Et le 19 décembre 1945, dans une note à l’attention du ministre
de la Guerre, Hélène Terré retrace non seulement l’historique de l’AFAT depuis la fondation
du CVF à Londres en 1940 jusqu’à la Libération, mais elle dresse un bilan chiffré des effectifs
et propose également une « répartition des effectifs à prévoir pour l’AFAT »5. Se basant sur
un effectif d’environ quinze mille 6, elle propose la répartition suivante :

1
SHD – Département de l’armée de terre – 19 T 158 / Bureau d’Études générales / Dossier 2. Forces Françaises
Combattantes : intégration dans le cadre des réserves des ex-membres féminins des Forces Françaises
Combattantes [1956] : projet de réponse à une demande adressée le 26 novembre 1954.
2
Ordonnance « organisant la mise sur pied de guerre dans l’ensemble des territoires non occupés par l’ennemi »
qui officialisait le service féminin dans l’armée par voie d’engagement ou de mobilisation, parue au Journal
Officiel de la République Française du 28 octobre 1943.
3
SHD – Département de l’armée de terre – 19 T 158 / Bureau d’Études générales / Dossier 2. Forces Françaises
Combattantes : intégration dans le cadre des réserves des ex-membres féminins des Forces Françaises
Combattantes [1956] : lettre du 13 juin 1956 émanant de la Direction du Personnel Militaire de l’Armée de Terre
(DPMAT).
4
SHD – Département de l’armée de terre – 6 P 5 / Bureau des études générales et des relations extérieures /
Direction de la gendarmerie, de l’infanterie, de l’ABC, de l’artillerie, du génie, des transmissions, des AFAT.
Note AFAT/693/ CAB du 20 janvier 1945 : « liste nominative des unités administratives de l’AFAT », émanant
du commandant Hélène Terré.
5
SHD – Département de l’armée de terre – 7 P 73 / Organisation des petites unités / Dossier 1. Direction de
l’AFAT puis Service du Personnel Féminin de l’Armée de Terre. Instruction et notes concernant l’organisation
de l’Arme Féminine de l’Armée de Terre, le commandement et les services des formations féminines de l’armée
en Allemagne, créations et dissolutions d’unités administratives, création et organisation des centres
d’instruction [mars 1943 – mars 1946]. Note du 19 décembre 1945 du commandant Hélène Terré : réponse à
diverses questions posées à la direction du service des formations féminines de l’armée de terre.
6
Chiffre arrondi à la baisse pour l’étude qu’elle propose. Mireille Hui mentionne quant à elle « seize mille trois
cents femmes inscrites dans les registres du Ministère de la Guerre » : Mireille Hui, Les Merlinettes, op. cit., p. 12.

136
États-majors territoriaux 1041
Unités et services AFAT 979
Administration centrale d’État-major 910
Écoles et Centres d’Organisation 1360
Services 1830
Allemagne 800
Extrême-Orient 300
Services de Santé 5200
Transmissions 2100
Personnel à l’Instruction et Volant 500

Elle justifie de tels effectifs en rappelant que toutes les femmes de l’AFAT sont des
spécialistes et qu’« on oublie trop souvent par exemple qu’une secrétaire ne peut remplacer
une dactylo ni une infirmière une standardiste »1. Laissant présager un maintien dans l’armée
de femmes dont les contrats étaient pourtant à durée déterminée, ces effectifs sont rapidement
revus à la baisse un mois plus tard.
Dans cette même note du 19 décembre 1945, Hélène Terré fournit un bilan chiffré de
l’AFAT de la fin de l’année 1944 à la fin de l’année 1945. L’augmentation constante des
effectifs entre ces deux dates atteste bien de cette féminisation de l’armée, qui incorpore
progressivement dans ses rangs les « personnels féminins de la Résistance des FFI, de certains
agents P2 et de déportées rentrant de captivité »2. Le graphique suivant en est l’illustration.

Évolution des effectifs AFAT entre octobre 1944 et décembre 1945

14000
13000
12000
11000
10000
9000
8000
7000
6000
5000
4000
mai
mars

juillet

septembre
janvier

avril
novembre

novembre
février

août
octobre

juin
décembre

octobre

décembre

1944 1945

1
SHD – Département de l’armée de terre – 7 P 73 / Organisation des petites unités / Dossier 1. op. cit. Note du
19 décembre 1945 du commandant Hélène Terré : réponse à diverses questions posées à la direction du service
des formations féminines de l’armée de terre.
2
Id. Annexe I. Le tableau des affectations est reproduit en annexe p. 551.

137
En janvier 1946, le ministre des Armées, Edmond Michelet, décide le « renvoi dans
leurs foyers, avant le 28 février 1946 de toutes les auxiliaires féminines de l’armée de terre 1, à
l’exception des volontaires pour la campagne d’Extrême-Orient »2, et annonce procéder à une
sélection très stricte pour les « nouvelles admissions : il sera tenu compte, dans la limite des
besoins, des titres antérieurs et, en particulier, de la participation à la lutte contre l’Allemagne
et la libération du territoire ». Dans cette logique, les effectifs sont désormais de trois mille
huit cents3, soit cinq fois inférieurs à ce qu’ils étaient en 1945. Les intentions du ministre des
Armées se veulent bienveillantes et le maintien de femmes dans l’armée ne saurait être autre
chose qu’une mesure tout à fait exceptionnelle, du fait de leur nature même de femme comme
en atteste la conclusion de cette décision : « ces mesures d’assainissement proposées
satisferont l’opinion publique, affermiront le moral du personnel féminin qui mérite
incontestablement d’être traité avec bienveillance et compréhension »4. Ces quelques mots
pourraient se passer de commentaires mais l’expression « assainissement » veut bien dire que
l’armée française a été gangrénée par l’invasion des femmes pendant la Seconde Guerre
mondiale. Quant à la « satisfaction de l’opinion publique », celle-ci montre que les femmes
dans l’armée sont loin d’être acceptées, tant par les politiques que la société. Ces réflexions ne
sont pas sans rappeler les débats d’avant-guerre sur l’incompatibilité entre la nature féminine
et le monde militaire. Le retour à la normale s’opère donc et cette démobilisation des femmes
ressemble à s’y méprendre à celle de 1918.
Toujours en janvier 1946, alors qu’il ne reste plus que quelques milliers de femmes
dans l’armée, Edmond Michelet crée le service du Personnel Féminin de l’Armée de Terre5
dont les effectifs ne pourront excéder quatre mille 6. La grande différence entre l’AFAT et le
service du PFAT est que, désormais, les personnels féminins de l’armée de terre sont
administrés par un officier supérieur masculin. La Seconde Guerre mondiale apparaît alors

1
L’acronyme AFAT au pluriel peut également s’employer pour désigner les femmes faisant partie de l’AFAT au
singulier.
2
SHD – Département de l’armée de terre – 2 R 126 / Personnel sous-officiers, PFAT / Dossier 1. Statut des
PFAT [1945-1968] : décision du 10 janvier 1946 du Ministre des Armées.
3
Id. Note sur une réorganisation des AFAT.
4
Ibid.
5
PFAT dans la suite du texte. Comme expliqué précédemment pour l’AFAT, l’acronyme PFAT regroupe dans le
langage militaire courant aussi bien les personnels de l’armée de terre que ceux de la marine bien que leurs
acronymes officiels soit PFAA pour l’armée de l’air et PFM ou PFAM pour la marine.
6
SHD – Département de l’armée de terre – 7 T 354 / Statut des personnels militaires / Statut des PFAT, table
chronologique des documents (antérieurs au statut), statut, recrutement, instruction [1944-1972] : Décision du 24
janvier 1946 du Ministère des Armées.

138
comme une parenthèse dans les attributions que certaines femmes s’étaient vues confier. Le
temps de paix revenu, l’heure est désormais à la redistribution des rôles de sexes.
La Libération et la paix revenues sont également propices aux réflexions et aux
enseignements à tirer de cet engagement militaire féminin sans précédent. Les préjugés, les
stéréotypes, ont souvent été évoqués, de même que les images véhiculées – bien malgré elles
– par ces femmes qui ont endossé l’uniforme militaire pour servir comme des hommes. Cette
étude, sur les militaires féminines de la Seconde Guerre mondiale, s’achève par une analyse
des réflexions qu’elles ont suscitées pendant leur guerre, mais aussi immédiatement après.

b) Considération et intérêt nouveau pour ces militaires d’un « nouveau genre »
L’image des militaires féminines de la première heure, bien qu’auxiliaires « à leur
place », est loin d’être glorifiée. En effet, comme le soulignent Luc Capdevila et Fabrice
Virgili :
On ne peut que constater l'incrédulité des
spectateurs qui assistèrent aux défilés des femmes soldats
ou des partisanes en armes à la Libération, et faire état de
la mauvaise réputation dont souffrirent les « filles du
maquis » et les engagées volontaires dans les FFL :
l'engagement qu'elles avaient choisi dans la défense
nationale et leur immersion dans un univers masculin
n'étaient pas compris par le plus grand nombre 1.

Les superstitions et les préjugés sont toujours très vifs au sein de l’armée et ce n’est
pas sans crainte ni mise en garde que les femmes intègrent ses rangs. Une soldate est avant
tout une femme et cet engagement ne doit en aucun cas la détourner de sa nature féminine
faite de douceur, dévouement maternel, abnégation ou discrétion, quatre vertus qui n’ont
évidemment pas leur place dans l’armée ou au front. Les femmes qui s’engagent répondent à
un certain nombre de critères : elles doivent être célibataires, veuves ou divorcées, sans enfant
à charge, afin de ne pas troubler l’équilibre familial déjà mis à mal en contexte de guerre.
Elles sont surveillées de près car les autorités craignent que « la femme mobilisée » ne soit
« amenée à compromettre sa dignité »2, à cause de la promiscuité avec les hommes. C’est

1
Luc Capdevila et Fabrice Virgili, « Guerre, femmes et nation en France (1939-1945) », op. cit., en ligne.
2
SHD – Département de l’armée de terre - SHD – Département de l’armée de terre – 7 P 73 / Organisation des
petites unités / Dossier 1. Direction de l’AFAT puis Service du Personnel Féminin de l’Armée de Terre.
Instruction et notes concernant l’organisation de l’Arme Féminine de l’Armée de Terre, le commandement et les
services des formations féminines de l’armée en Allemagne, créations et dissolutions d’unités administratives,
création et organisation des centres d’instruction [mars 1943 – mars 1946]. Sous-dossier « Direction des services
des Formations Féminines de l’Armée de terre » : Gilda Simond, déléguée des mouvements féminins, Jean
Fontensau, président du Conseil auprès du chef de la Jeunesse et Jean de Chelle, chef du service de la Jeunesse et

139
aussi pour cela qu’elles ne doivent jamais s’être livrées à la prostitution : disposition qui
figure dans tous les décrets relatifs à la formation ou la création d’unités féminines. Comme le
rappelle Katia Sorin, le sigle « PFAT » a longtemps été employé de manière péjorative, et eu
une connotation sexuelle1. Toutes les femmes rencontrées dans le cadre de ce travail ont
insisté sur la manière de prononcer ce sigle : « péfat » et non « pfat » qui s’apparente
davantage à une onomatopée qu’à une appellation officielle, et qui était souvent prononcé
ainsi avec dédain par celles et ceux qui n’approuvaient pas la présence des femmes dans
l’armée.
Pendant toute la Seconde Guerre mondiale, l’incorporation des femmes dans l’armée
pose de nombreux problèmes aux législateurs et aux autorités militaires : légiférer, trouver les
mots… Le poids des représentations est très lourd et révèle un paradoxe important entre les
réalités et les contraintes liées à leur engagement assez soudain.
L’armée ne féminise jamais les grades, et les expressions « commandante » ou
« lieutenante » par exemple restent officieusement et exclusivement réservées aux femmes
entre elles. Employées par les hommes, elles revêtent un caractère péjoratif ou ironique. Les
archives sur ce sujet sont très révélatrices : les grades sont toujours masculins et les femmes
toujours désignées en tant que telles ou regroupées sous les appellations officielles. De plus,
la coutume veut que « la générale » soit l’épouse du général2, de même que « la
maréchale »…etc. En 1954, dans son Guide du bon usage, Albert Dauzat aborde cette
question dans un chapitre qu’il a intitulé « les épouses abusives – la présidente est-elle la
femme du président ? » 3 Voici quelles sont ses conclusions :
Parmi les féminins qui sont entrés depuis
longtemps dans l’usage, une difficulté d’un autre ordre a
été soulevée. Pour des fonctions qui n’étaient pas (ou ne
sont pas encore) accessibles à la femme, le féminin du titre
s’appliquait et s’applique encore, par un usage courant, à
la femme du titulaire : la présidente n’est-elle pas la
femme du président, comme la préfète est la femme du
préfet et la générale celle du général ? […] Pour les
grades de l’armée, les officiers sont unanimes. « Le
qualificatif de générale, m’assurait l’un d’eux, a toujours

des Sports au Commissariat à l’Intérieur : « Les services féminins aux armées et l’avenir de la France ».
Reproduit dans son intégralité en annexe p. 556.
1
Katia Sorin, Femmes en armes, une place introuvable ? … op. cit., Thèse de doctorat, p. 87.
2
Au moins depuis 1802 : Alain Rey dir., Dictionnaire historique … op. cit., p. 1572. Et selon Odile Roynette,
Les mots des soldats, op. cit., p. 130 : « La générale dans le vocabulaire de l’armée n’a rien à voir avec la
répétition qui précède immédiatement la première d’un spectacle. Ce mot désigne en effet depuis 1802 l’épouse
d’un général avec une nuance d’ironie. »
3
Albert Dauzat, Le Guide du bon usage, Paris, Delgrave, 1954, p. 102.

140
été jugé comme souverainement ridicule pour tous les
militaires, aussi peu admissible que la capitaine ou la
commandante ». […] « À réserver, m’écrivait un autre,
pour l’Armée du Salut, où la fonction existe. »
« Depuis que la femme exerce certaines fonctions
dans l’enseignement et dans l’administration, institutrice
et inspectrice furent employées le plus naturellement du
monde comme précédemment l’actrice et plus
anciennement la couturière. Quoiqu’ait dit Littré, peu au
courant de certains usages, l’inspectrice n’a jamais été la
femme de l’inspecteur, pas plus que la couturière celle du
couturier. […]
Il faut donc protester contre l’appellation incorrecte
« Madame le Président » qu’on a pu entendre dans
certaine assemblée parlementaire. La femme qui préside
une assemblée comme une société est la présidente, titre
qu’on a toujours donné par exemple, à la duchesse d’Uzès
à l’époque, déjà lointaine, où elle présidait la Société
protectrice des animaux. »
Quand bien même un féminin aurait deux valeurs,
ce ne serait pas une raison pour appliquer à une femme un
féminin incorrect. Qu’est-ce qu’une reine ? La femme du
roi ? Pas toujours ! Dans les pays où les femmes peuvent
accéder au trône – Angleterre, Pays-Bas…etc. – la reine
fait fonction de roi ; célibataire ou non, elle porte ce titre
et son mari n’a pas droit au titre royal. Aurait-on l’idée de
dire « Madame le roi1 » ?

Cette analyse linguistique prête à sourire, certes, mais elle a le mérite de dénoncer le
monopole masculin de l’attribution des titres et des grades. Parce que les hommes ont été
soldats avant les femmes, les grades sont historiquement masculins. Mais c’est également le
cas de toutes les autres fonctions évoquées par Albert Dauzat. Les opinions des officiers qu’il
cite sont sans appel et s’inscrivent dans la logique d’une exclusivité masculine de la fonction
militaire. Les femmes, mais aussi les « épouses de… » sont donc toujours nommées par les
hommes. Quant à savoir quel titre donner à l’époux d’une femme gradée par exemple, la
question ne se pose pas puisque les hommes ne sont jamais désignés par rapport à la fonction
de leurs épouses.
Si les avis sont partagés sur ces appellations, certaines femmes militaires sont dans la
même logique que les officiers cités par Albert Dauzat : il n’est pas question de féminiser les
grades. Valérie André par exemple2, est catégorique et refuse de se faire appeler « Madame la
générale » car elle ne veut pas qu’il y ait confusion sur ses fonctions : elle n’est pas l’épouse

1
Albert Dauzat, Le Guide du bon usage, op. cit., p. 102-105.
2
Valérie André : entretien, 13 mars 2006. Valérie André sera la première femme général en 1981.

141
d’un général mais bien général elle-même. C’est d’ailleurs le titre qu’elle a choisi pour son
autobiographie publiée en 1988, Madame le général1. Et concernant Suzanne Torrès, même si
elle avoue respecter peu les conventions militaires, c’est pourtant le genre grammatical
masculin qu’elle choisit quand la question lui est posée :
« Madame la Générale, aimez-vous, êtes-vous fière
qu’on vous donne ce titre ? » interroge naïvement un
journaliste omniscient, spécialiste du cheval et de la
femme, en collant devant ma bouche un micro impérieux.
[…] Ce titre me paraît aussi ridicule, aussi suranné qu’un
mauvais roman du début du siècle. « Si vous tenez à me
donner un grade, appelez-moi donc ‘mon commandant’.
Au moins, ce sera personnel et original ». Car j’ai été, je
suis toujours, au moins dans le souvenir de centaines de
femmes et de très nombreux hommes, ce cas rarissime en
France : une femme officier supérieur2.

Albert Dauzat clôt son argumentation en expliquant que la pire des formules consiste
précisément à associer un ou deux groupes de mots de genre grammatical différent, ce que
font justement Valérie André et Suzanne Torrès : « pour les masculins encore irréductibles, ce
qu’il faut éviter c’est l’accouplement, dans un groupe grammatical, de discordances entre
substantif et appellatif, comme ‘madame le docteur’ ou, pis encore, ‘la docteur’ »3. Quant au
déterminant « mon » devant un grade, il est traditionnellement attribué à l’abréviation de
« monsieur », impossible alors de l’utiliser pour s’adresser à une femme gradée. L’usage
militaire veut que celles-ci se fassent appeler « madame » ou « mademoiselle » suivi de leur
grade, ou directement par leur grade sans déterminant ni civilité : général André, commandant
Terré, commandant Torrès…etc. Au-delà de la simple linguistique, Albert Dauzat va jusqu’à
accuser de faiblesse ou de négation de leur identité sexuée les femmes qui refusent – comme
Valérie André – de féminiser leur titre ou leur grade :
Le problème est d’abord d’ordre psychologique.
Quand on aura persuadé les femmes, les intéressées, que le
féminin n’est pas une déchéance – au contraire – le terrain
sera libéré d’une lourde hypothèque. […]La femme qui
préfère pour le nom de sa profession le masculin au
féminin accuse par là même un complexe d’infériorité qui
contredit ses revendications légitimes. Dérober son sexe
derrière le genre adverse, c’est le trahir.

1
Valérie André, Madame le Général, Paris, Perrin, 1988, 250 p.
2
Suzanne Massu, Un commandant…, op. cit., p. 7. Cette réflexion de Suzanne Torrès est par ailleurs intéressante
car même si elle souligne que toutes les femmes ayant été sous son commandement se souviennent qu’elle était
officier supérieur, elle émet bien des réserves quant au nombre de militaires masculins qui s’en rappellent.
3
Albert Dauzat, Le Guide du bon usage, op. cit., p. 108.

142
Si les positions d’Albert Dauzat peuvent paraître assez progressistes, il est malheureusement
difficile d’admettre que la féminisation des grades militaires n’est pas une déchéance quand
depuis des siècles, celle-ci fait de « madame la colonelle » la femme du colonel. Enfin, la
féminisation entraîne souvent une dépréciation, qui va dans le sens de la hiérarchie des
fonctions sociales occupées par les hommes et les femmes1 : un couturier est considéré
comme un grand créateur mais la couturière n’est qu’une ouvrière, une petite main 2.
L’armée du XIXe siècle en fournit un parfait exemple avec les cantinières. Dans
l’imaginaire collectif, elles incarnent une figure emblématique des femmes aux armées, au
moins jusqu’en 1914. Pourtant, à la lecture de la définition qu’en donne Pierre Larousse dans
la deuxième moitié du XIXe siècle, l’évolution de leur définition, selon que le mot est
employé au masculin ou au féminin, révèle très clairement une mutation des identités de
genre :
Cantinier-ère : personne qui tient une cantine.
Les cantiniers à poste fixe sont nommés par le
ministre de la guerre […]. Quant aux cantiniers ambulants,
ils sont désignés par les chefs de corps […]. Les
cantinières et les vivandières sont toujours les femmes des
cantiniers et des vivandiers ; mais il arrive quelquefois
[…] que les cantinières ou les vivandières des régiments
n'ont ni cantiniers ni vivandiers, c'est-à-dire qu'elles seules
tiennent réellement la cantine, pendant que leurs maris
vaquent à leurs occupations ordinaires […]. Qui ne
connaît la cantinière de régiment ? Après le tambour-
major, c'est sur elle que se portent tous les regards. […]
On voit bien qu'elle sait ce qu'elle vaut. […] Que vienne la
guerre, et les cantinières se transforment si bien qu'elles ne
se distinguent plus. Ce sont mêmes sentiments, même
patriotisme, même bravoure.3

Toujours est-il que si le langage militaire officiel ne pratique pas la féminisation des
termes, et si Hélène Terré ne féminise pas sa fonction, ne se considérant ni comme
« directrice » ni comme « chargée » de mission, il est fréquent d’en trouver trace dans les
archives ou les témoignages. L’usage du masculin étant officiellement de rigueur, les notes de
service d’Hélène Terré sont dans la norme militaire. La féminisation de l’armée semble poser
aux autorités militaires une difficulté visible dans presque tous les textes et notes de service.

1
Sur ce sujet, voir Claudie Baudino, Politique de la langue et différence sexuelle, La politisation du genre des
noms de métier, Paris, L'Harmattan, 2001, 364 p.
2
Annie Becquer et al., Femme, j’écris ton nom. Guide d’aide à la féminisation de noms de métiers, titres, grades
et fonctions, Paris, La Documentation Française, 1999, p. 7.
3
Pierre Larousse, op. cit., tome 3, Paris, Larousse, 1867-1890, p. 290.

143
Dans l’une d’entre elles, datée du 6 novembre 1942, on peut lire « sous-officiers et hommes
de troupes féminins »1 ; tandis que les termes « conductrices », « ambulancières »,
« cuisinières » ou « infirmières » ne posent apparemment pas problème quant à leur genre
grammatical ; ces dernières étant en quelque sorte les héritières de la cantinière du XIXe
siècle. Cela montre bien le poids de l’héritage culturel qui attribue aux femmes les tâches
ménagères, le soin aux malades, le service aux personnes. Pourtant, après la guerre, à l’heure
des hommages et du souvenir, courriers et notes de service font parfois apparaître une
féminisation de certains termes jusqu’alors « intouchables » comme « la capitaine »2.
Toujours est-il que ce sont les hommes qui nomment les femmes… et les surnomment.
Dans cet esprit, les sobriquets les plus variés mais pas toujours les plus heureux
apparaissent avec les premiers engagements féminins. C’est le cas des « marinettes », surnom
donné par les hommes aux premières femmes enrôlées dans la marine au sein de la 2 e DB3.
Parce que créé par le Général Merlin, les transmissionistes deviennent donc – en toute logique
– les « Merlinettes ». Ces diminutifs en « -ette » ne sont pas sans en rappeler d’autres : celui
des suffragettes par exemple, sans compter qu’ici, il s’agit du dérivé d’un nom propre
masculin. Le suffixe « -ette » s’applique ainsi aux termes familiers et/ou réducteurs, mais il
est également un marqueur du genre grammatical féminin. Loin de mettre en avant le rôle des
femmes, il les relègue au rang de petites soldates ou petites transmissionistes. Dans la marine
par exemple, une « Jeannette » a longtemps désigné un jeune mousse mais aussi un jeune
matelot efféminé4.
Avec le recul, elles sont peu nombreuses à accorder de l’importance à ces diminutifs.
Si elles sont d’accord pour reconnaître qu’ils ne sont pas vraiment à leur avantage, elles n’en
font que peu de cas5. Pour d’autres, ils font tout simplement partie de leur vocabulaire et de
leur identité de femme militaire comme pour Mireille Hui ou Paulette Vuillaume6. Quant à

1
SHD – Département de l’armée de terre – 4 H 337 / Cabinet militaire / Dossier 7. Affectation du personnel
féminin [1940-1943] : note de service 16092/3 du 6 novembre 1942 signée de l’Intendant militaire Desmoulins
du Besle, directeur de l’Intendance des FFL en Moyen-Orient.
2
SHD – Département de l’armée de terre – 7 P 73 / Organisation des petites unités / Dossier 1. Direction de
l’AFAT puis Service du Personnel Féminin de l’Armée de Terre. Instruction et notes concernant l’organisation
de l’Arme Féminine de l’Armée de Terre, le commandement et les services des formations féminines de l’armée
en Allemagne, créations et dissolutions d’unités administratives, création et organisation des centres
d’instruction [mars 1943 – mars 1946] : ordre du jour n° 78 de l’ambassade de France à Londres du 17 octobre
1945.
3
Micheline Fornaciari, Les femmes dans la Marine Nationale… op. cit., p. 21.
4
Jean-Marie Cassagne, Le grand dictionnaire… op. cit., p. 252.
5
C.B. : entretien écrit, juin 2006.
6
Mireille Hui, Les Merlinettes… op. cit. : p. 9 et Paulette Vuillaume, De Tunis à l'Italie : le parcours d'une
« Merlinette », www.milifemmes.org/Temoignages/Merlinette.htm, consulté le 12 mars 2006.

144
Suzanne Torrès, elle considère volontiers que le surnom de « Rochambelles » est
« affectueux »1. Affectueux, certes, mais non officiel puisque les archives relatives aux
ambulancières de la 2e DB les nomment « Groupe Rochambeau »2. Ainsi baptisé par Florence
Conrad et ses premières recrues aux États-Unis, ce « Groupe » peut alors paraître à première
vue très connoté sexuellement… mais aussi militairement. Dans la rhétorique militaire, tous
les « groupes » de femmes militaires sont féminisés ou comportent le qualificatif « féminin-
e » dans leur nom. Et la lettre « F » de tous les acronymes précédemment cités renvoie
systématiquement à cette féminisation. Le Groupe Rochambeau demeure aujourd’hui le seul
groupe féminin de l’armée dont le nom « officiel » est resté masculin. Comme en témoigne
par ailleurs son insigne3 :

Sa féminisation par les hommes de la 2e DB invite donc à réfléchir sur cette nécessité de
distinguer hommes et femmes dans l’armée. Et d’une manière générale, la féminisation des
appellations militaires mériterait davantage de réflexion, mais l’hypothèse selon laquelle elle
intervient dans un souci de distinction et de non-assimilation des femmes, se pose. Enfin, la
notion de « groupe » dans le langage militaire renvoie presque toujours à une unité officielle ;
or, les Rochambelles ne constituent ni un groupe ni une unité, au sens militaire du terme.
Finalement, féminiser les grades militaires au lendemain de la Seconde Guerre
mondiale reviendrait à faire des femmes les égales des hommes, et donc des militaires comme
les autres. Cela inscrirait dans la longue durée la présence des femmes dans l’armée, ce qui
n’est pas à l’ordre du jour dans les années 1945-1950. Officialiser la possibilité d’une

1
Suzanne Massu, Quand j’étais Rochambelle, op. cit., p. 102.
2
Fonds du Mémorial du maréchal Leclerc.
3
Tereska Torrès : archives personnelles, consultées le 4 avril 2005. Sur fond bleu, un drapeau français est apposé
sur le pare-choc de l’ambulance.

145
association durable entre sexe féminin et grade militaire relève davantage d’une transgression
des valeurs de genre que d’une étape supplémentaire vers l’égalité entre hommes et femmes.
La création de l’AFAT pose un nouveau problème de définition et d’appellation. En
effet, en pratique, le « A » d’AFAT peut aussi bien signifier « arme » qu’« auxiliaire(s) » ou
« Armée ». Ainsi, en 1944, Hélène Terré se désigne comme « Commandant H. Terré, chargé
de mission auprès de l’AFAT »1 et en 1945 « directeur de l’AFAT »2. Elle emploie ici le sigle
au singulier, faisant donc référence à l’arme ou l’armée, de même qu’elle ne féminise pas son
titre ou son grade. Dans le langage militaire, le mot « arme » désigne la terre, l’air, la marine,
ou encore la cavalerie, l’infanterie ou la gendarmerie. L’AFAT constituerait-elle donc une
arme à part entière ? Il est avéré que ce n’est pas le cas puisque toutes les femmes de l’AFAT
sont disséminées dans toutes les armes. Or, autre incohérence : le « T » désigne pourtant
l’armée de « terre ». De plus, le terme d’« AFAT » est aussi fréquemment substantivé :
employé au singulier ou au pluriel, l’acronyme AFAT devient le terme générique employé
pour toute femme engagée dans l’armée. Ainsi, quand le général de Lattre rend hommage à
ces femmes, il parle « des AFAT »3.
Le Corps Féminin des Volontaires Françaises est plus fréquemment appelé « Corps
féminin » et cette appellation suscite bien souvent des railleries de la part des hommes à cause
du double sens du mot « corps » qui renvoie à la fois à une unité militaire mais aussi au corps
des femmes, objet de fantasmes et de remarques obscènes dans les rangs masculins 4.
L’argot militaire est également un vivier d’expressions et d’acronymes désavantageux
pour les femmes. Yvette Rouxel, dans son témoignage, parle à plusieurs reprises de PPO :
« les femmes dans l’armée avaient à cette époque [la Libération – ndla] la réputation d’avoir
été admises pour en faire des PPO », idée qui « était bien ancrée dans l’esprit militaire et,

1
SHD – Département de l’armée de terre - SHD – Département de l’armée de terre – 7 P 73 / Organisation des
petites unités / Dossier 1. Direction de l’AFAT puis Service du Personnel Féminin de l’Armée de Terre.
Instruction et notes concernant l’organisation de l’Arme Féminine de l’Armée de Terre, le commandement et les
services des formations féminines de l’armée en Allemagne, créations et dissolutions d’unités administratives,
création et organisation des centres d’instruction [mars 1943 – mars 1946]. Instruction de l’AFAT, note
AFAT/346/CAB du 24 novembre 1944.
2
SHD – Département de l’armée de terre – 6 P 5 / Bureau des études générales et des relations extérieures /
Direction de la gendarmerie, de l’infanterie, de l’ABC, de l’artillerie, du génie, des transmissions, des AFAT.
Note AFAT/1058/CAB du 27 février 1945 émanant du commandant Terré à l’attention du Ministre de la Guerre.
3
SHD – Département de l’armée de terre – 7 P 73 / Organisation des petites unités / Dossier 1. Direction de
l’AFAT puis Service du Personnel Féminin de l’Armée de Terre. Instruction et notes concernant l’organisation
de l’Arme Féminine de l’Armée de Terre, le commandement et les services des formations féminines de l’armée
en Allemagne, créations et dissolutions d’unités administratives, création et organisation des centres
d’instruction [mars 1943 – mars 1946]. Note du Général d’Armée de Lattre de Tassigny du 18 février 1946 :
« ordre du jour aux Auxiliaires féminines de l’Armée de Terre. »
4
Témoignages divers : Rosette Peschaud, Suzanne Massu, Tereska Torrès, Janine Boulanger-Hoctin… etc.

146
l’élévation du cœur et de l’esprit n’allait pas toujours avec l’élévation en grade »1. PPO est
l’acronyme de « Paillasson Pour Officiers ». Tel est le surnom donné depuis le XIXe siècle
aux femmes ayant des relations uniquement avec des officiers. Jean-Marie Cassagne, dans son
Grand Dictionnaire de l’argot militaire, ajoute que ce surnom « fut repris pendant
l’Occupation, à propos des femmes militaires allemandes »2. Mais, il semble que celles-ci
n’aient pas été les seules à être ainsi surnommées, comme l’atteste Yvette Rouxel. Entre 1944
et 1945, les rumeurs vont bon train3 concernant les « femmes-soldats » qui sont souvent vues
comme des « femmes au service des soldats »4. Et plus généralement, à l’aube des années
1950, les femmes sont perçues comme des éléments perturbateurs pour l’institution « armée »
mais aussi pour « ses hommes »5.
Toujours dans l’ouvrage de Jean-Marie Cassagne, à l’entrée « PFAM »6, on peut lire :
« on dit que le sigle désigne théoriquement les personnels féminins de l’armée de mer. Mais
tout le monde sait bien que PFAM signifie en réalité ‘petites fesses à manipuler’ »7. Cette
réappropriation par les militaires d’un acronyme officiel, désignant les femmes engagées dans
la marine, dissimule en fait un refus d’assimilation très clair de ces femmes dans l’arme qui
leur reste, encore aujourd’hui, la plus fermée. Dans la marine, leur seule présence à bord des
navires porte malheur. Être marin, c’est naviguer entre hommes :
La « double-vie » du marin assigne plutôt la
femme – l’épouse – à résidence, quand l’imaginaire voit
en elle – l’Autre – la destination du voyage… Mais sur le
bateau, traditionnellement, la femme a tout juste le
privilège de figurer aux côtés du lapin, comme l’un de ces
êtres tabous qui a tendance à porter malheur…8

Ces ambiguïtés d’appellation et les difficultés à nommer ces femmes engagées dans
l’armée française perdurent bien au-delà de la Seconde Guerre mondiale : les décrets précisant
les termes à employer seront nombreux par la suite.
Quoi qu’il en soit, aucune de ces femmes ne se définit jamais comme « auxiliaire » ou
« subalterne » même si elles gardent toujours à l’esprit la raison pour laquelle elles ont été
« acceptées » dans l’armée. Elles se voient toujours comme des militaires à part entière dont

1
Yvette Rouxel : courrier du 16 août 2009.
2
Jean-Marie Cassagne, Le grand dictionnaire… op. cit., p. 355.
3
Élodie Jauneau, « Images et représentations des premières soldates françaises (1938-1962) », op. cit.
4
Luc Capdevila, « La mobilisation des femmes dans la France combattante (1940-1945) », op. cit., p. 72-74.
5
Katia Sorin, Femmes en armes, une place introuvable ?..., op. cit., p. 16.
6
Qui désigne officiellement les Personnels Féminins de l’Armée de Mer à partir des années 1950.
7
Jean-Marie Cassagne, Le grand dictionnaire… op. cit., p. 329.
8
Serge Dufoulon, Les gars de la Marine, Ethnographie d’un navire de guerre, Paris, Métaillé, 1998, p. 177.

147
la tâche est complémentaire de celle des hommes mais jamais secondaire. Elles approuvent
également la féminisation du mot « soldat » qui a été utilisée plusieurs fois jusqu’ici. Plutôt
que de parler de « femmes-soldats » ou de « femmes militaires », pourquoi ne pas simplement
féminiser un mot dont l’orthographe le permet ? Officiellement, le mot « soldate » n’existe
pas pour définir les femmes engagées dans l’armée. Seul « soldat », nom masculin, est utilisé
pour l’« homme qui sert dans une armée »1 ; l’expression « à la soldate » renvoyant, quant à
elle, depuis 1548 « à la façon des soldats ». « La soldate » désigne « familièrement la femme
soldat » depuis 1606 ou 16172, c'est-à-dire les femmes s’engageant exceptionnellement dans
les armées depuis l’époque moderne tout en étant marginalisées et discréditées par les
hommes. À l’heure actuelle, bien que très peu employé, il désigne « un auxiliaire féminin de
l’armée ». La langue française ne connaît donc aucun mot précis pour qualifier ces femmes,
qu’il s’agisse du mot « militaire » au féminin ou du mot « soldate ». C’est pourtant ce dernier
qui incarne le mieux cette nouvelle figure militaire féminine.
Ces nombreux obstacles culturels et linguistiques ne ralentissent en rien l’engagement
militaire des femmes et lorsque, immédiatement après la fin de la Seconde Guerre mondiale,
éclate la guerre d’Indochine, c’est l’heure pour bon nombre d’entre elles de « rempiler »3. Les
postes qu’elles occupent alors en Extrême-Orient diffèrent peu des précédents4. Mais ce
contexte particulier d’après guerre mondiale doublé d’un nouveau conflit est propice à un
intérêt grandissant – qui ne sert pas toujours la cause de ces militaires de l’autre sexe.
Si quelques hommages au sein de l’armée prouvent une certaine reconnaissance, ceux-
ci restent limités et les réflexions nouvelles sur ces femmes aboutissent plutôt à des
conclusions mitigées et parfois très critiques 5. En dépit de leurs exploits ou de leur
dévouement, l’idée alors la plus répandue est que la place des femmes, même en temps de
guerre, est au foyer :
Les femmes comme les hommes, mais à leur place,
ont à se mettre au service du pays. La participation à
l’effort de guerre entraîne des bouleversements profonds
mettant en jeu la dignité et la mission de la femme, le
1
Alain Rey (dir.), Le Robert – Dictionnaire historique de la langue française, Paris, Dictionnaires Le Robert,
1992, tome 2, p. 1963.
2
Le Petit Robert, Dictionnaire de la langue française, p. 2358. Utilisé par Agrippa d’Aubigné dans Les
aventures du baron Faeneste.
3
Terme initialement réservé aux sous-officiers, mais qui s’étend, après la Première Guerre mondiale, à
l’ensemble des militaires dont le contrat est arrivé à terme ou qui ont achevé leur service militaire mais qui se
rengagent et poursuivent leur carrière dans l’armée. Jean-Marie Cassagne, Le grand dictionnaire … op. cit., p.
371.
4
Cf. : chapitre II.
5
Élodie Jauneau, « Images et représentations des premières soldates françaises (1938-1962) », op. cit.

148
moral des soldats, la conduite de la guerre et l’Avenir du
Pays. […] Même en temps de guerre, le rôle primordial de
la femme est au foyer 1.

En bravant les lois du genre, ces femmes s’exposent au regard de la société, des
médecins et des politiques, et le spectre des discours essentialistes et naturalistes revient
parfois hanter leurs conclusions. Lorsqu’Hélène Taillefer soutient sa thèse de médecine en
1947, elle se pose en faveur d’un contrôle psychique sévère à l’engagement des femmes. Loin
des discours classiques, elle démontre que les femmes ont prouvé leurs capacités à s’engager
dans les guerres et elle soutient qu’aucune considération psychologique ou physiologique ne
s’oppose à leur incorporation dans l’armée. Toutefois, elle met en garde le recruteur :
Aujourd’hui que la guerre est finie, beaucoup
estiment que l’armée féminine ne sert plus à rien,
cependant on peut dire, sans être taxée d’exagération, que
dans un pays comme le nôtre, où le chiffre de la
population est relativement faible par rapport à nos
charges politiques et militaires, il sera nécessaire, chaque
fois que nous nous trouverons en état de guerre, de faire
appel aux femmes.
[…] Si parmi les héroïnes des temps anciens,
beaucoup étaient animées de sentiments éthiques, il est
incontestable que d’autres peuvent apparaître, même à
travers l’histoire, comme des déséquilibrées.
[…] Il est incontestable que l’armée féminine,
composée d’engagées, doit éliminer les psychopathes avec
plus de rigueur encore que dans l’armée masculine, armée
de conscription2.

Ses arguments amènent deux remarques. Tout d’abord, elle semble oublier que la France est
toujours en guerre à l’heure où elle écrit 3 mais surtout elle laisse entendre que les femmes ne
sont plus mobilisées. Or, s’il est vrai qu’elles sont nombreuses à quitter l’armée quelques
mois après la fin des hostilités, elles sont plusieurs milliers à signer un nouvel engagement
pour l’Extrême-Orient. Enfin, elle souligne l’inégalité du contrôle psychique entre hommes et

1
SHD – Département de l’armée de terre – 7 P 73 / Organisation des petites unités / Dossier 1. Direction de
l’AFAT puis Service du Personnel Féminin de l’Armée de Terre. Instruction et notes concernant l’organisation
de l’Arme Féminine de l’Armée de Terre, le commandement et les services des formations féminines de l’armée
en Allemagne, créations et dissolutions d’unités administratives, création et organisation des centres
d’instruction [mars 1943 – mars 1946]. Sous-dossier « Direction des services des Formations Féminines de
l’Armée de terre » : Gilda Simond, déléguée des mouvements féminins, Jean Fonteneau, président du Conseil
auprès du chef de la Jeunesse et Pierre de Chelle, chef du service de la Jeunesse et des Sports au Commissariat à
l’Intérieur : « Les services féminins aux armées et l’avenir de la France ».
2
Yvonne-Hélène Taillefer, Essai de psycho-pathologie féminine dans l’armée, Paris, Imprimerie Maurice
Lavergne, 1947, p. 35.
3
La Libération se poursuit en Extrême-Orient et débouche sur la guerre d’Indochine. Cf. : chapitre II.

149
femmes lors de leur recrutement. L’article 3 du décret n° 74 du 16 juin 1941 stipule pourtant
que « l’admission est subordonnée au résultat favorable d’une enquête de moralité [et l’]
aptitude physique est constatée par un examen médical d’incorporation »1. Le décret du 11
janvier 1944 ajoute que « sont exclues des formations militaires féminines auxiliaires les
femmes se livrant à la prostitution, les femmes ayant fait l’objet d’une condamnation privative
d’au moins quinze jours, inscrite au casier judiciaire »2.
La psychopathie se manifestant par un « trouble permanent de la personnalité, n'étant
ni de l'ordre de la psychose ni de la névrose et se caractérisant essentiellement par des
conduites antisociales impulsives dont le sujet ne ressent habituellement pas de culpabilité »3,
on imagine mal comment de tel-le-s individu-e-s peuvent échapper aux autorités. Quoi qu’il
en soit, le regard de l’historien-ne doit être prudent puisque la pratique de la psychiatrie dans
l’armée n’existe que depuis le début du XXe siècle. Cela vient du fait que le milieu militaire
semble exercer une influence incontestable sur l’éclosion et le développement des maladies
mentales4. La liste des psychopathologies5 dans l’armée est la même pour les hommes et les
femmes. Pourtant, la place qu’Hélène Taillefer accorde à certains déséquilibres, tels que
l’homosexualité, est considérablement disproportionnée selon qu’elle traite des militaires
masculins ou féminins. Ainsi, les « attentats aux mœurs » des hommes sont tout juste signalés
tandis que les « perversions sexuelles » féminines occupent une place de choix dans le
chapitre consacré aux « déséquilibres pervers »6.
Le mythe selon lequel l’armée féminine concentrerait une plus forte proportion de
lesbiennes que dans le reste de la société est très répandu. Il obéit à des théories déjà
anciennes du complexe de virilité 7 des femmes souffrant de troubles identitaires. Celles-ci
choisiraient alors une voie traditionnellement masculine et contre-nature pour vivre plus
facilement leur homosexualité dans un cantonnement militaire non-mixte :
Il existe deux sortes de lesbiennes : les lesbiennes
actives qui prennent des manières masculines tant dans
leur comportement extérieur que dans leur pensée. Ce sont
des femmes d’allures masculines dans leur habillement et

1
Décret n° 74 du 16 décembre 1941, op. cit., p. 3.
2
Décret du 11 janvier 1944, op. cit., p. 38.
3
Jacques Postel, Dictionnaire de psychiatrie et de psychopathologie clinique, Paris, Larousse, 1993, p. 520.
4
Yvonne-Hélène Taillefer, Essai de psycho-pathologie…, op. cit., p. 39.
5
Débiles mentaux, déséquilibrés, états dépressifs, hystérie, épilepsie, cyclothymie, démence précoce, paranoïa,
confusion mentale, toxicomanies…etc.
6
Yvonne-Hélène Taillefer, Essai de psycho-pathologie…, op. cit., p. 90 et 92.
7
Hélène Deutsch, Psychologie des femmes, Étude psychanalytique, Paris, PUF, 1949, 2 tomes, p. 240-276.

150
dans leur façon de parler qui font du prosélytisme et qui,
par là, sont les plus dangereuses.
Les lesbiennes passives de caractère souvent faible,
qui recherchent « à moindre frais » dans les mœurs de
Lesbos une forme d’érotisme symbolique.
Ce problème n’a pas tardé à préoccuper le
commandement féminin
[…] Le cantonnement des AFAT, à Paris en
particulier, a dû être improvisé, on fut même obligé de les
coucher par deux. […] Parmi les faibles, beaucoup
devaient devenir une proie et une victime facile au
prosélytisme de certaines perverses […] Il est donc
indispensable de savoir reconnaître les lesbiennes
perverses qui doivent être éliminées de façon absolue1.

Si rien ne prouve une telle inquiétude du commandement féminin, la question mérite
d’être posée. Tereska Torrès, Volontaire Féminine de la première heure, est beaucoup moins
catégorique qu’Hélène Taillefer lorsqu’elle évoque l’homosexualité féminine dans l’armée.
Elle reconnaît volontiers la présence de quelques lesbiennes dans sa caserne, mais elle affirme
également qu’aucune n’a « jamais essayé de séduire celles qui ne l’étaient pas […] et cela ne
devait pas être jugé si épouvantable que ça puisqu’on a nommé l’une d’elles
adjudante »2. Vingt ans après la guerre, elle publie pourtant un roman lesbien, Women’s
Barracks3, dont l’intrigue se situe chez les Volontaires Féminines des FFL. Mais, la prudence
est de rigueur car Tereska Torrès soutient qu’il s’agit là de pure fiction et que c’est pour cette
raison qu’elle a refusé de le publier en France, craignant pour la réputation des Volontaires
Féminines, déjà malmenée au lendemain de la guerre. Ce n’est que très récemment qu’elle a
accepté de publier la version française de ce roman sous le titre Jeunes Femmes en uniforme4.
Enfin, Hélène Taillefer conclut son chapitre relatif aux perversions sexuelles ainsi :
À côté de ce type de malades foncièrement pervers,
il existe de petites déséquilibrées qui sont devenues des
lesbiennes comme des enfants deviennent homosexuels.
Cependant, elles n’ont pas de tendance au prosélytisme. A
côté des perverses actives, les perverses passives
apparaissent faibles et facilement entraînables, ce sont
elles qu’ira chercher la malade pour les initier à son culte.

1
Yvonne-Hélène Taillefer, Essai de psycho-pathologie…, op. cit., p. 92.
2
Tereska Torrès : entretien, 4 avril 2005.
3
Tereska Torrès, Women’s barracks, New York, Dell Publishing, 1968, 158 p. Voir la présentation de l’ouvrage
en annexe p. 552.
4
Tereska Torrès, Jeunes Femmes en uniforme, Paris, Phébus, 2011, 187 p. La couverture de cet ouvrage est bien
moins sulfureuse que celles des précédentes éditions puisqu’elle représente sobrement trois Volontaires
Françaises en uniforme, paquetage sur le dos, en octobre 1940 à Londres.

151
On conçoit quel peut être le danger de tels sujets dans un
milieu aussi fermé.

L’éradication des lesbiennes hors de l’armée est une condition sine qua non à son bon
fonctionnement devant aboutir à une organisation « saine » des unités féminines.
L’histoire des homosexualités dans l’armée française reste à faire, contrairement aux
études anglophones déjà importantes1. En 1953, une autre thèse de médecine est soutenue sur
le même thème. Jacques Sarraz-Bournet affirme qu’il n’est pas prématuré de retravailler cette
question puisque les travaux d’Hélène Taillefer ne portent que
sur les premiers contingents admis dans l’armée
comme auxiliaires, et dont l’organisation nouvelle pouvait
laisser prévoir un certain nombre de critiques. D’une part,
et ceci est essentiel, ces premiers contingents ont été
constitués dans une période de guerre, donc dans une
période où la qualité devait nécessairement être sacrifiée à
la quantité. D’autre part, le recrutement s’est effectué dans
la période d’excitation de la Libération2.

Il exclut ainsi de l’étude d’Hélène Taillefer toutes celles qui étaient déjà dans l’armée avant
que ne soit constituée l’AFAT, mais il considère clairement que la qualité de cette armée
féminine laissait plus qu’à désirer.
Les obstacles à la considération, auxquels ces « pionnières » doivent faire face, se
concrétisent après la guerre, à l’heure des décorations et de la reconnaissance de la Patrie pour
« services rendus à la Nation ». Elles sont alors très peu représentées parmi les Compagnons
de la Libération3 ou encore très tardivement décorées de la Légion d’Honneur. Il faut attendre
la mort de Suzanne Torrès pour que toutes les Rochambelles obtiennent la Légion d’Honneur.
Et ce, plus de trente ans après les faits 4. Dans le cercle très fermé de l’armée, les hommages
existent. Mais malgré leur présence dans les rangs des héros libérateurs, elles retombent
rapidement dans l’oubli de la mémoire combattante.

2. La mémoire féminine de la Seconde Guerre mondiale

Toujours à l’ombre des hommes, les hommages militaires se font aussi dans la
discrétion. Éternelles seconds rôles dans la mémoire collective, les femmes sont ignorées des

1
Allan Berube, Coming out under fire… op. cit.
2
Jacques Sarraz-Bournet, Contribution à l’étude de la psychopathologie… op. cit., p. 16.
3
Luc Capdevila et Fabrice Virgili, « Guerre, femmes et nation en France (1939-1945) », op. cit., en ligne.
4
Rosette Peschaud : entretien, 6 avril 2006.

152
cérémonies officielles. Dans cette logique, les années d’après-guerre s’accompagnent de
l’apparition d’un genre littéraire nouveau, celui des souvenirs de guerre féminins. Témoigner
de leur guerre devient une nécessité pour ces femmes, afin de se faire (re)connaître. C’est
également dans ce contexte que la presse militaire française, jusqu’alors exclusivement
masculine, compte désormais dans ses titres Bellone, première et unique revue militaire
féminine, écrite par des femmes et pour elles.

a) Des éternelles seconds rôles dans la mémoire combattante
Il n’est pas question de revenir ici sur les ouvrages qui ont traité l’oubli des femmes
dans l’historiographie de la Résistance : oubli qui est la conséquence directe d’une négation
quasi immédiate au lendemain de la guerre du rôle qu’elles ont joué entre 1939 et 1945. Pour
autant, les hommages et les éloges ne sont pas inexistants, ils sont seulement méconnus. Le
parcours des femmes dans l’armée pendant la Seconde Guerre mondiale, est jalonné de
témoignages de reconnaissance, discrets, peu diffusés mais bien réels. On peut supposer
d’ailleurs que s’ils avaient été plus nombreux et plus entendus, ils auraient empêché la
persistance des préjugés précédemment évoqués.
Parmi les hommages les plus discrets, citons l’allocution d’un avocat, lors du déjeuner
des officiers décorés de la Direction AFAT le 9 mars 1946. Revenant sur l’historique de la
présence féminine aux armées depuis 1914, il achève son discours sur le rôle des femmes
pendant la Seconde Guerre mondiale :
Vous avez accompli Mesdames un magnifique
stade [sic] dans la Résistance, devant la Gestapo
également vous avez été magnifiques. Devant vous, qui
avez fait les campagnes de France, d'Italie, d'Afrique et
qui avez été dès la première heure servir en Angleterre,
nous n'osons pas paraître. Nos rôles se confondent, mais
nous devons souvent nous effacer devant votre gloire et je
suis sûr que c'est d'un cœur tout à fait un, que nous
pensons à ce qui nous inspira tous, toutes en 1914, 1940-
45 : la France1.

À l’heure où l’AFAT vient d’être dissoute et remplacée par le PFAT, ce discours sonne
comme un rappel du rôle accompli par les militaires féminines. Dans cette période de

1
IHTP – ARC 115 / Fonds Germaine Lévy dite Gilberte Lamie (1905-2002) / Dossier II : l’engagement militaire
des femmes pendant la Seconde Guerre mondiale et l’immédiat après-guerre à travers le parcours de Germaine
Lévy : des Sections sanitaires automobiles (SSA) aux Auxiliaires féminines de l’armée de terre (AFAT). Sous-
dossier II B : allocution prononcée au cours du déjeuner des officiers de la Direction AFAT le 9 mars 1946 par
Maître Jean Claude, avocat à la Cour.

153
transition et d’excitation de l’après-guerre, il convient de ne pas oublier celles qui se sont
battues pour la France.
Toujours dans ce contexte de refonte de l’armée féminine, Edmond Michelet, pourtant
catégorique sur la nécessité de réduire les effectifs militaires féminins, se dédouane le 28
février 1946 dans un ordre du jour qui va dans le même sens :
Officiers, sous-officiers, AFAT, SFF et FFA1,
Au moment où le corps des auxiliaires féminins
des armées va subir des réductions d'effectifs très
importantes, je tiens à exprimer à toutes celles d'entre vous
qui rentrent dans la vie civile, la reconnaissance du pays
pour les indiscutables services qu’elles lui ont rendus.
Personnel féminin des transmissions et des États-
majors, vous avez été l'auxiliaire précieux du
Commandement.
Infirmières, conductrices, ambulancières,
nombreux sont ceux de nos blessés qui doivent la vie à
votre courage et à votre dévouement.
Toutes, vous avez le droit d'être fières d'avoir
« servi ».
Je m'incline avec respect devant celles d'entre vous
qui sont restées sur les champs de bataille, devant celles
qui ont trouvé la mort dans les maquis, j'évoque avec
émotion la mémoire de celles des camps de déportation,
mes camarades2…
Celles qui resteront au service des armées, petit
groupe de base pour la préparation des futurs ordres,
garderont précieusement le dépôt de gloire acquis par ces
souffrances et ces sacrifices.
Par la qualité de leur travail, par leurs hautes
valeurs morales, elles exprimèrent la volonté des femmes
de France de prendre leur part du service du pays 3.

En rendant ainsi hommage à celles qui ont perdu la vie en servant leur pays, Edmond
Michelet pose la première pierre d’une réhabilitation de la mémoire féminine guerrière. Bien
que les autorités pensaient avoir protégé les femmes en les maintenant dans des fonctions
conformes à leur sexe à l’arrière, force est de constater à l’heure du bilan, que des femmes
aussi sont mortes sur le champ de bataille en combattant pour leur pays.

1
Forces Féminines de l’Air.
2
Edmond Michelet a lui-même été déporté à Dachau en septembre 1943.
3
SHD – Département de l’armée de terre – 7 P 73 / Organisation des petites unités / Dossier 1. Direction de
l’AFAT puis Service du Personnel Féminin de l’Armée de Terre. Instruction et notes concernant l’organisation
de l’Arme Féminine de l’Armée de Terre, le commandement et les services des formations féminines de l’armée
en Allemagne, créations et dissolutions d’unités administratives, création et organisation des centres
d’instruction [mars 1943 – mars 1946] : ordre du jour du 28 février 1946.

154
Ce sont autant de femmes qui auraient largement mérité comme Maria Hackin 1 d’être
élevées au rang de « Compagnes » de la Libération. Voici d’ailleurs un autre exemple de titre
honorifique masculin. La figure masculine du Compagnon de la Libération écrase de tout son
poids celle des rares femmes qui se sont vues décernées le même titre : elles ne sont que six. Il
est impossible ici de recenser toutes les femmes qui sont mortes sous l’uniforme français
pendant la Seconde Guerre mondiale mais ce qui est sûr, c’est qu’aucune formation féminine
n’a été épargnée. Valentine (dite Moune) Malaroche, Maria Hackin et Césarine Bigerel sont
les trois femmes du CVF qui sont mortes en opération 2.
Dans le CFT, ce sont cinq femmes qui sont mortes en mission spéciale. Méconnues de
l’opinion, oubliées des hommages, seul un cercle très restreint se souvient d’elles. En 1947, le
général Merlin leur témoigne tout son respect dans le « martyrologe du CFT »3, ainsi que
celui de l’ensemble de l’arme des transmissions qui se doit, selon lui, d’« honorer leur
mémoire ». Rappelant brièvement quelles furent leurs missions, il s’attarde plus longuement
sur les circonstances de leur disparition. Le général Merlin se souvient que leur courage
n’avait rien à envier à celui des hommes :
Leur instruction militaire comportait un saut en
parachute. Combien d’hommes se seraient soumis à cet
entraînement avec le risque connu de mission à accomplir,
en cas d’échec !
J’ai reçu toutes ces jeunes filles avant leur départ
[…] ; elles savaient toutes que l’insuccès de leur mission
devait les conduire à la mort. Elles avaient toutes fait le
sacrifice de leur vie pour la France. Je tiens à le dire : il
faut que tous nos officiers le sachent et le fassent savoir.
Sur ces onze héroïnes, cinq ne sont pas revenues.
Élisabeth Torlet, partie d’Alger le 30 août 1944 a
été fusillée par les Allemands le 6 septembre 1944 ; elle
avait vingt-neuf ans.
Cloarec Marie-Louise, Djendi Eugénie, Loin
Pierrette et Mertzizen Suzanne ont été capturées par la
Gestapo, elles sont mortes à Ravensbrück. Des
renseignements non-confirmés mais qu’il faut, hélas !
considérer comme très probables, les trois premières y
auraient été pendues le 19 janvier 1945.

1
Maria Hackin est la seule femme des Compagnons de la Libération à s’être engagée dans le CVF. Embarquée
avec son mari à bord du Jonathan Holt le 20 février sur ordre de mission du général de Gaulle, celui-ci est
torpillé au large du Finistère le 24 février. Ils sont faits Compagnons de la Libération le 13 mai 1941. Christine
Lévisse-Touzé, Vladimir Trouplin et Guy Krivopissko, Dans l'honneur et par la victoire, … op. cit., p. 29.
2
Jean-François Muracciole, Les Français libres, op. cit., p. 48. Fabrice Marti revient très largement sur le
parcours de ces femmes dans son mémoire de Master : Françaises en uniforme…, op. cit.
3
(Et citations suivantes) Lucien Merlin (général de division), Les femmes dans l’arme des transmissions, op. cit.,
p. 18.

155
Dans le dossier qui leur est consacré aux archives de la BDIC, le témoignage d’une ancienne
déportée de Ravensbrück 1 apporte des éclaircissements aux suppositions du général Merlin :
Dès l'appel du matin, [elles] sont averties suivant la
formule d'usage qu'elles doivent se tenir à la disposition du
commandant avec interdiction formelle de sortir du block
jusqu'à l’heure fixée. C'était en fin d'après-midi. 16h30.
[La] chef de notre block 15 […] me charge de
rester aussi près de mes compagnes auxquelles elle me
savait liée d'amitié. Je devais les « occuper », tenter de les
« distraire », me dit-elle. Or, nous ne voulions pas
envisager le drame, mais espérer au contraire qu'elles
seraient traitées en soldats et ainsi transférées dans un
camp militaire !
Pierrette et Marie-Louise sont si jeunes. Vaillantes,
elles font la guerre pour « servir » la France, quels que
soient les risques consentis. […]
Vers 16 heures environ, autant que nous puissions
fixer le temps, [la chef du block] vient chercher les
prisonnières qu'elle me permet d'accompagner jusqu'au
bureau, à l'entrée du camp.
Inquiètes, nous attendons le soir. La nuit tombe.
Une colonne revient du travail à l'extérieur. Il devait être
19 heures probablement. Or, plusieurs de ces femmes
disent qu'elles ont aperçu deux camions stationnés près du
crématorium, et entendu des coups de feu.
Notre camarade bretonne […] avait remarqué vers
17 heures, près des cuisines des SS, quelques soldats qui
encadraient nos « quatre petites » en marche, l'une derrière
l'autre, vers la sortie du camp.
Dans l'angoisse nous attendîmes le matin pour aller
aux nouvelles. Je pus même me faire conduire au bureau
où une amie tchèque me montra le registre où
s'inscrivaient les transferts. Elle met le doigt sur les noms
que je recherchais, marqués d'une croix significative.
« Transport sans destination ». Plus tard, une autre
prisonnière affectée à la désinfection des vêtements me
remit ainsi qu'à une amie française, les robes de Marie-
Louise et de Pierrette avec leur matricule en échange de
nos uniformes rayés.
Le block français était bouleversé, frappé de
stupeur. Nous ne pouvions plus maîtriser notre chagrin,
nous voulions encore croire à ce que l'on appelle « les lois
de la guerre » et ne pas penser à cet affreux massacre :

1
BDIC – F Δ Rés 797/IV/11/77 (25) / Fonds ADIR / Dossier des parachutistes françaises exécutées à
Ravensbrück en janvier 1945. Documents transmis par : Anne Cloarec (Sœur de Louise Cloarec), Roxane
Laberoux (Déportée à Ravensbrück), Mme Aubignac (Commandant des CFT). Témoignage de Roxane
Laberoux.

156
jeunes martyres de la barbarie nazie, ainsi sacrifiées trois
mois avant la libération de Ravensbrück.

Si les circonstances de leur mort restent floues, Roxane Laberoux révèle que – sans grande
surprise hélas – les quatre transmissionistes n’ont pas été traitées « en soldats » et que les
« lois de la guerre » n’ont pas été respectées. En tant que militaires, elles auraient dû être
considérées comme des « prisonnières de guerre » dont les conditions de détention ont été
fixées par la Convention de Genève du 27 juillet 1929 qui stipule, entre autres, que :
Article 2. – Les prisonniers de guerre sont au
pouvoir de la Puissance ennemie […]. Ils doivent être
traités, en tout temps, avec humanité et être protégés
notamment contre les actes de violence, les insultes et la
curiosité publique. Les mesures de représailles à leur
égard sont interdites.
Article 3. – Les prisonniers de guerre ont droit au
respect de leur personnalité et de leur honneur. Les
femmes seront traitées avec tous les égards dus à leur
sexe. Les prisonniers conservent leur pleine capacité
civile. […]
Article 5. – Aucune contrainte ne pourra être
exercée sur les prisonniers pour obtenir des
renseignements relatifs à la situation de leur armée ou de
leur pays. Les prisonniers qui refuseront de répondre ne
pourront être ni menacés, ni insultés, ni exposés à des
désagréments ou désavantages de quelque nature que ce
soit. […]
Article 7. – Dans le plus bref délai possible après
leur capture, les prisonniers de guerre seront évacués sur
des dépôts situés dans une région assez éloignée de la zone
de combat pour qu'ils se trouvent hors de danger1.

Que la Convention de Genève n’ait pas été respectée est certes déplorable, mais
malheureusement fréquent. L’existence même de camps de concentration et d’extermination
s’inscrit en totale contradiction avec les lois humanitaires internationales. La question qui se
pose ici est de savoir si ces femmes ont été, ne serait-ce qu’un court instant, considérées
comme des militaires par les autorités allemandes. Parce qu’arrêtées en France, au sein d’un
réseau de résistance intérieure, et parce que femmes, elles sont vues comme des civiles.
Pourtant, l’article 3 semble avoir pleinement intégré l’idée que le statut de prisonnier de
guerre ne soit pas une exclusivité masculine. Quoi qu’il en soit, il est très difficile de savoir si
des femmes prisonnières de guerre ont été internées comme telles. Aujourd’hui encore, les

1
« La Convention de Genève du 27 juillet 1929 relative au traitement des prisonniers de guerre », Comité
International de la Croix Rouge (CICR), consulté le 25 février 2011,
http://www.icrc.org/web/fre/sitefre0.nsf/html/5FZEZY

157
circonstances de leur mort restent inconnues : pendues, fusillées, transférées dans un autre
camp puis exécutées. Les sources et les ouvrages les évoquant n’apportent pas de réponse.
Toujours en 1947, le général Merlin revient sur le bilan humain du CFT :
Sur mille deux cent soixante-quinze jeunes femmes
engagées au corps féminin de transmission (CFT), trois
cent soixante ont participé aux campagnes de Tunisie,
d'Italie, de France et d'Allemagne. Dix-neuf n’allaient pas
connaître la fin des hostilités. Parmi elles cinq spécialistes,
radios des missions spéciales, parachutées en France
occupée, avant et après le débarquement de Provence,
trouvèrent la mort dans des conditions effroyables.
Leurs noms […] sont gravés dans la pierre du
Mont Valérien et sur la stèle de Ramatuelle parmi ceux de
leurs Camarades des Services Spéciaux morts en héros
pour que renaisse la Liberté1.

L’Association des Anciens des Services Spéciaux de la Défense Nationale (AASSDN)
a accompli un travail important en permettant l’accès en ligne à toutes les notices
biographiques des trois cent vingt hommes et femmes « morts pour notre liberté »2, dont le
nom est inscrit sur le monument de Ramatuelle consacré aux mort-e-s pour fait de Résistance
dans le cadre des services spéciaux. Eugénie Djendi, Marie-Louise Cloarec, Pierrette Louin,
Suzanne Mertzizen et Élisabeth Torlet y figurent. Cette dernière avait été affectée à la mission
Jorxey, au cours de laquelle elle a été fusillée par les Allemands le 6 septembre 1944. Ces
cinq transmissionistes viennent donc s’ajouter aux quatorze autres qui sont mortes en service,
mais d’accident ou de maladie.
Les ambulancières non plus n’ont pas été épargnées. Souvent en première ligne, elles
sont les plus exposées au feu. Leurs manœuvres en pleine nuit tous phares éteints, les
évacuations des blessés – quand leur état le permet et ne nécessite pas de premiers soins « sur
le tas » – sous les tirs d’obus, et parfois en contact avec des soldats ennemis 3, sont autant de
circonstances qui causèrent de nombreux décès. Chacune d’entre elles qui s’est racontée, ou
qui a témoigné, ne manque jamais de mentionner ses « camarades », ses « sœurs » qui sont

1
BDIC – F Δ Rés 797/IV/11/77 (25) / Fonds ADIR / Dossier des parachutistes françaises exécutées à
Ravensbrück en janvier 1945, op. cit. Extrait de la publication du général Merlin du 25 février 1947, déposé par
Georgette Aubignac, commandant en retraite.
2
« AASSDN – Mémorial national », Association des Anciens des Services Spéciaux de la Défense Nationale
(AASSDN) consulté le 25 février 2011, http://www.aassdn.org/araMNliv02.html
3
Solange Cuvillier, Tribulations… op. cit., p. 23, l’auteure évoque son baptême du feu et se souvient des
Allemands surpris de « se trouver face à des troupes françaises et d’être évacués par des femmes militaires. » Et
Christiane N. Nelly, Les ambulancières dans la bataille, De la Croix Rouge à la 9e DIC : 1940-1945, Paris,
Lavauzelle, 1994, p. 210

158
mortes « là-bas ». Dans la mémoire collective, il y a peu de traces de leur expérience
guerrière. Même si elles sont nombreuses à avoir raconté leur expérience ou publié leurs
souvenirs1, ces ouvrages restent destinés à un public initié ou à quelques curieux-ses. D’autres
ont leurs noms gravés dans la pierre des monuments aux morts mais un seul en France rend
exclusivement hommage aux ambulancières. Il s’agit du « carré du souvenir »2 à Réchésy
dans le Territoire de Belfort, inauguré le 24 novembre 1991 :

Ce monument rend « hommage aux ambulancières du 25e Bataillon Médical et en souvenir de
ses morts. En mémoire des ambulancières de la 1 ère Armée Française. Les ambulancières du
8e Bataillon Médical, 4e DMM. Italie, France, Allemagne. […] Le 15e Bataillon Médical de la
1ère division blindée. » Ces textes sont inscrits sur les plaques 3 et 4. Ce monument comporte
l’insigne du 25e BM (n° 1 sur l’image) et en médaillon en haut (n° 2 sur l’image) une
représentation de Denise Ferrier. Voici comment Christiane Nelly relate la construction de ce
monument :
19 novembre 1944 – Delle3 : la 9e DIC attaque, les
Allemands s'accrochent. Une fille du pays se dévoue jour
et nuit au chevet des blessés civils et militaires.

1
Cf. : partie suivante.
2
« En hommage aux ambulancières du 25e Bataillon Médical et en souvenir de ses morts », MemorialGenWeb,
consulté le 12 novembre 2007,
http://www.memorial-genweb.org/monuments/com.php?insee=90081&dpt=90&comm=R%E9ch%E9sy
3
Chef-lieu de canton du Territoire de Belfort.

159
Elle fait la connaissance des conductrices
ambulancières.
19-11-44 : Delle est libéré ; la 9e DIC monte vers le
Rhin. Les années passent...
La jeune fille s'appelle Georgette, elle se marie,
elle n'oublie pas les ambulancières. Lors d'une réunion
amicale, elle rencontre le général Bataille, elle lui
demande son appui pour la réalisation d'un monument
érigé en hommage aux ambulancières, en particulier à la
mémoire de Denise Ferrier, de la 2e CR1 du 25e bataillon
médical, morte au champ d'honneur le 24 janvier 1945.
Les débuts sont difficiles : il faut avancer l'argent
des timbres ; Georgette assume l'ensemble du secrétariat,
elle fait la correspondance à la main, ce, pendant des mois.
Voici le résultat de ses efforts : le monument est debout ;
situé à Réchésy, lieu où les services de santé de la 9e DIC
ont été particulièrement éprouvés : le 26 novembre 1944,
le médecin-capitaine Cheynel y trouve la mort, plusieurs
ambulancières de la 2e CR sont grièvement blessées.
Grâce à l'initiative du Maire de Réchésy, M.
Brungard, la commune offre le terrain.
Le 24 novembre 1991 : cérémonie de
l'inauguration, Mme la maréchale de Lattre l’honore de sa
présence, elle est entourée de 120 drapeaux2.

« Les débuts sont difficiles ». La construction du monument étant l’initiative d’une femme
voulant rendre hommage à des soldates, plus de quarante ans après les faits, semble être la
principale raison des difficultés évoquées ici. Alors que la construction de mémoriaux en
l’honneur des hommes n’a jamais posé de problème, tant cette pratique est solidement
implantée dans la culture. Denise Ferrier a vingt ans quand elle est mortellement blessée par
un obus de mortier. Plusieurs hommages lui sont rendus, à commencer par une citation à titre
posthume :
Adjudant Ferrier Denise
Ambulancière de la 2e Compagnie de Ramassage
du 25e Bataillon Médical qui s'était déjà fait remarquer à
l'île d'Elbe par son sang-froid.
Depuis le début de la campagne de France,
volontaire pour toutes les missions vers l'avant, a
constamment payé de sa personne et évacué de très
nombreux blessés. A participé avec le RICM 3 à la percée
sur Mulhouse où son courage et son esprit de sacrifice lui

1
Compagnie de Ramassage.
2
Christiane N. Nelly, Les ambulancières dans la bataille… op. cit., p. 227.
3
Régiment d’Infanterie Coloniale du Maroc, devenu en 1958 le Régiment d’Infanterie de Chars de Marine.

160
ont valu une citation à l'ordre du Régiment et l'attribution
de la fourragère1 rouge de ce régiment.
Tuée par un obus le [24 janvier 19442] à
Richwiller, à 7 heures du matin, devant un poste de
secours de bataillon. Jeune Française animée du plus noble
idéal, tout imprégnée de la devise de sa Section
« Franchise et Vaillance », Denise Ferrier restera pour tous
ceux qui l'ont connue et aimée un modèle très pur de
patriotisme ardent et de souriant héroïsme.
La présente citation comporte l'attribution de la
croix de guerre avec palme3.

Suzanne Lefort-Rouquette, dans la réédition de ses souvenirs de guerre4, reproduit
quatorze citations pour des décorations. Treize sont destinées à des ambulancières et une à
toute la section qu’elle commande. Sur l’ensemble de ces citations, les qualités que sont le
dévouement, le sacrifice et l’abnégation sont mentionnées dans huit d’entre elles, soit plus de
la moitié. Même si l’hommage est évident, les textes de ces citations sont éminemment
sexués. Ces soldates qui sont honorées sont avant tout des femmes et il convient de le rappeler
en précisant qu’elles ont su mettre au service de leur pays leurs qualités « naturelles » de
femmes. La mention de ces vertus se vérifie dans la plupart des citations attribuées aux
femmes militaires pendant la Seconde Guerre mondiale. Dès 1946 paraît une biographie de
Denise Ferrier, et comme le souligne Luc Capdevila : « en publiant Vie et mort de Denise
Ferrier5, Lucienne Jean-Darrouy manifestait l'ambition de participer à la construction d'une
mémoire féminine de la guerre »6. Au début des années 1950, d’autres hommages 7 sont
rendus à Denise Ferrier :
Denise Ferrier n'est pas la seule ambulancière de
France à avoir payé le tribut de sang à la patrie. D'autres se
sont illustrées au cours des campagnes d'Afrique, d'Italie
et de France. Citons : Marie-Alphonsine Loretti, première
femme tombée au front, qui trouva une mort glorieuse, le

1
Insigne honorifique porté sur l’uniforme constitué d’une tresse de couleur terminée par un ferret. Quand elle est
de couleur rouge, elle correspond à la Légion d’Honneur.
2
Dans le texte original de la citation, il est dit « 20 janvier 1944 », mais c’est une erreur. C’est bien le 24 janvier
qu’elle est morte.
3
Suzanne Lefort-Rouquette, Des ambulancières dans les combats de la Libération, avec les soldats de la 9e
Division d'Infanterie Coloniale, Paris, L'Harmattan, 2005, p. 179. Les croix de guerre avec palme accompagnent
d’office, la Légion d’Honneur et la Médaille Militaire.
4
Suzanne Lefort-Rouquette, Des ambulancières dans les combats… op. cit., p. 179.
5
Lucienne Jean-Darrouy, Les Françaises … dans la guerre, Vie et mort de Denise Ferrier. Aspirant, Alger,
Georges Dinesco, 1946, 147 p. L’auteure a dédié son livre « à la mémoire des Femmes qui, dans la Résistance
ou au Front de guerre, sacrifièrent leur vie au salut de la France » : p. 7.
6
Luc Capdevila, « La mobilisation des femmes dans la France combattante (1940-1945) », op. cit., p. 69-70.
7
Blanche Fat, « De 1940 à 1956. Avec l’Armée des Femmes de France », Le Journal d'Alger, n° 2 147, 25 juillet
1956, p. 1 et 5.

161
5 février 1944 […], le lieutenant Suzanne Rouquette qui,
grièvement blessée le 26 novembre 1944 […], capturée
par un détachement allemand, su par son attitude et son
sang-froid en imposer à l'ennemi et contribuer à la
restitution par celui-ci de ses six conductrices ; […] qui
acceptèrent la vie dure et périlleuse d'ambulancière.
Mais la jeune Denise Ferrier est un peu le
« Georges Guynemer 1 » du corps des ambulancières. Sa
vie fut courte – elle venait d'avoir vingt ans quand la mort
la frappa – et lumineuse, toute vibrante de foi, toute
brûlante de ce feu intérieur qui habitait le « héros
légendaire tombé en plein ciel de gloire »2.

Dans cet article, Denise Ferrier est comparée à Georges Guynemer, jeune soldat qui mourut
au même âge qu’elle pendant la Première Guerre mondiale. C’est aussi la jeunesse de Denise
Ferrier qui lui vaut tant d’honneurs. Deux fois mineure, civilement et civiquement – parce que
femme –, cette mort au combat contredit les lois du genre. Des femmes qui ne sont pas
citoyennes, auxquelles les gouvernements successifs ont toujours refusé le droit de vote,
tombent à la guerre comme des hommes, faisant preuve de patriotisme et de courage, vertus
jusqu’alors exclusivement reconnues aux hommes. Sont également mentionnées dans cet
article Suzanne Rouquette et Marie-Alphonsine Loretti.
À la fin de l’année 1944, Suzanne Rouquette est grièvement blessée par balle en
opération non loin de Courtelevant, dans le Territoire de Belfort :
J’arrive à me mettre sur le dos ? Bizarrement, je
perds immédiatement toute motricité. Dans le mouvement
que j’accomplis pour me retourner, la blessure de ma
jambe m’apparaît énorme : une balle m’a traversé la cuisse
de part en part. Le sang gicle, je m’évanouis de nouveau.
Lorsque je reviens à moi, Marie-Rose Bajeux et un de nos
infirmiers m’agrippent et me tirent près d’un mur.
Un infirmier pose mon premier garrot, tandis que
Marie-Rose me soulève et m’abreuve d’alcool. Le tir est
d’une violence inouïe. Nous sommes tête contre tête et une
balle érafle son casque. […]
Sitôt installée dans l’ambulance, je perds
conscience. […]
Pour Toussinette3, qui a les intestins perforés, pour
Casanova4 touchée aux jambes et pour moi dont les deux
artères fémorales sont coupées, c’est la nuit. […]

1
(1894-1917). Pilote de guerre pendant la Première Guerre mondiale, il est mort au combat le 11 septembre
1917 à l’âge de vingt ans.
2
« L’ambulancière Denise Ferrier », Bulletin PFAT, n° 5, mars 1950, p. 5.
3
Albertine Toussaint.
4
Andrée Casanova.

162
Enfin, un jour, je peux me lever et l’on m’arme de
deux béquilles. Jour atroce, que seuls comprennent ceux
qui ont subi l’épreuve de la manche ou de la jambe de
pantalon vide1.

Le 10 décembre 1944, le lieutenant Suzanne Rouquette est amputée d’une jambe. Tandis que
l’image du blessé, du mutilé ou de l’invalide, était jusqu’alors incarnée par le poilu héroïque
de la Grande Guerre, les traces physiques du combat se conjuguent désormais au féminin.
Quant à Marie-Alphonsine Loretti, c’est le 5 février 1944 qu’elle trouve la mort au
cours de la campagne d’Italie :
Citation de la Campagne d’Italie
3e Bataillon Médical
Attribution de la Médaille Militaire (à titre
posthume)
Conductrice de 2e classe Loretti Marie-Alphonsine
Conductrice d’ambulance sanitaire animée du plus
haut esprit de devoir et d’un dévouement admirable.
Volontaire pour aller chercher des blessés à un poste de
secours régimentaire dans un secteur très exposé, a trouvé
une mort glorieuse le 5 février 1944 sur la route de San-
Elia à Tereille en accomplissant une mission périlleuse.
Prise sous un violent bombardement, a été frappée
mortellement alors qu’elle s’efforçait de mettre à l’abri les
blessés qu’elle transportait. A donné ainsi un magnifique
exemple de courage et d’abnégation.
La présente citation comporte l’attribution de la
croix de guerre avec palme2.

Un mot pour finir sur les Rochambelles. Si dans l’ensemble, elles ont été moins
touchées par la mort ou les blessures de guerre, elles n’en étaient pas moins au contact du
danger et l’une d’entre elles est portée disparue en août 1944. Micheline Grimprel, engagée
dans le Groupe Rochambeau sous le nom de Micheline Garnier3 disparaît sans laisser de trace,
sinon celle d’un blouson ensanglanté. Restée seule au volant de son ambulance, sa
coéquipière ayant été blessée aux abords d’Argentan, les enquêtes concluent à une arrestation.
Identifiée comme « Scarabée » (pseudonyme qu’elle portait lorsqu’elle servait au sein du
réseau Alliance4), elle aurait été déportée à Ravensbrück. Le recoupement des témoignages et
des enquêtes n’a jamais abouti à la même conclusion. Pendant plus de cinquante ans, sa

1
Suzanne Lefort-Rouquette, Calinot… op. cit., p. 170-176.
2
Suzanne Lefort-Rouquette, Des ambulancières dans les combats … op. cit., p. 168.
3
Ou Marie-Louise Charbonnel.
4
Le réseau Alliance était surnommé « l’Arche de Noé » par les Allemands car tous ses membres portaient des
noms de guerre d’animaux.

163
famille ainsi que de nombreuses Rochambelles ont cherché à savoir ce qu’était devenue
Micheline Grimprel, en vain. Le 24 avril 1994, Édith Vézy achève ainsi une note relative à la
disparition de sa coéquipière 1 :
Micheline Grimprel semble avoir été faite
prisonnière à Argentan puis transférée au camp de
concentration de Ravensbrück, par la suite dans différents
goulags de Russie. De très nombreuses recherches ont été
faites par sa famille, par des personnalités importantes,
bien des suppositions, mais la vérité vraie, hélas non2.

En 1989, sa famille a publié un ouvrage qui retrace « une enquête menée depuis quarante-cinq
ans »3, et qui n’a toujours pas abouti aujourd’hui.
Le 18 février 1946, le général de Lattre rend un dernier hommage au Corps des AFAT
sur le point de disparaître :
Formé pour le temps de guerre, le corps des
Auxiliaires Féminines de l’Armée de Terre va disparaître.
Pour moi qui ai vu un si grand nombre de ses
14.000 volontaires remplir en souriant des missions
presque toujours ingrates et souvent périlleuses, je ne veux
pas les laisser partir sans leur apporter mon témoignage et
l’expression de la gratitude du Commandement.
Sans tenir compte ni de l’heure ni du temps ni du
risque, égales à leurs amies des Armées alliées,
ambulancières, infirmières, transmissionistes, volontaires
sociales, secrétaires ont accompli leur devoir avec un
dévouement, une générosité et souvent un courage qui
méritent le respect.
Sans doute y avait-il dans leur intervention parmi
les forces armées une initiative trop neuve pour qu’elle ait
été sans défaut et pour que l’esprit français n’en ait pas
éprouvé parfois quelque surprise. Mais la justice demande
que certaines critiques faciles ne fassent pas oublier des
réalités qui font honneur aux femmes de France. Celles qui
les ont vécues ont le droit d’en garder la fierté.
Demain, le souvenir des 53 AFAT qui ont donné
leur vie au cours de nos combats victorieux inspirera, j’en
suis sûr, les 4.000 Françaises choisies pour servir sous
l’uniforme des Personnels Féminins de notre armée
nouvelle4.

1
Elle aborde également cette disparition dans ses souvenirs : Édith Vézy, « Gargamelle »… op. cit., p. 55-61.
2
Mémorial du Maréchal Leclerc – Boîte n° 1 / Rochambelles / Dossier n° 2 – chemise n° 2 : Dossier Micheline
Grimprel-Charbonnay.
3
Gilberte A. Parthenay-Charbonnel, Où est Scarabée ?, Batz sur Mer, G.A Parthenay-Charbonnel, 1989, 176 p.
4
SHD – Département de l’armée de terre – 7 P 73 / Organisation des petites unités / Dossier 1. Direction de
l’AFAT puis Service du Personnel Féminin de l’Armée de Terre. Instruction et notes concernant l’organisation

164
Finalement, bien que les hommages soient nombreux, ils ne laissent que peu de traces
dans une société d’après-guerre en reconstruction. Comme pour chaque lendemain de guerre,
les mœurs traditionnelles sont réaffirmées et l’État endosse tour à tour les responsabilités de
démographe, père et gendarme 1. « En tout état de cause, les brèches ouvertes par les guerres
sont rapidement colmatées quand revient la paix »2. L’octroi du droit de vote aux femmes ne
s’accompagne pas pour autant d’un accès à la vie politique. Comme le rappelle Michelle
Perrot, « au contraire : les femmes sont renvoyées, au nom même de leur civisme, à la sphère
privée, proclamée la clef des reconstructions et des redressements nationaux ». Davantage
perçu comme une « récompense » pour leurs services rendus à la nation pendant la Seconde
Guerre mondiale, le droit de vote ne sonne ni comme une rupture ni comme une avancée dans
la féminisation de l’armée française. Et avec le recul, aucune de ces femmes n’associe son
engagement dans l’armée à une quelconque volonté d’égalité avec les hommes. Seul le
patriotisme les a poussées à servir comme des hommes. Et si elles ont conscience aujourd’hui
d’avoir été des pionnières, elles ne se revendiquent jamais comme telles. C’est donc dans la
sphère privée, à leur place, que ces femmes rédigent leurs souvenirs et témoignent pour faire
entendre leurs voix et celles de leurs sœurs d’armes.

b) Témoigner pour être reconnues : une nécessité
Certaines femmes engagées dans l’armée française entre 1939 et 1945 ont décidé de
raconter leur expérience de l’armée et de la guerre. Quelle qu’ait été la durée de leur
engagement, ces soldates ont choisi de témoigner en tant que femmes, militaires et actrices de
l’Histoire. Bien que proportionnellement moins nombreuses que leurs homologues masculins,
ces femmes ont laissé beaucoup de traces écrites et orales. En effet, du journal de guerre au
récit de combat, en passant par les souvenirs, les témoignages ou les interviews, la parole des
femmes s’est finalement faite entendre dans les rangs de la Grande Muette3.

de l’Arme Féminine de l’Armée de Terre, le commandement et les services des formations féminines de l’armée
en Allemagne, créations et dissolutions d’unités administratives, création et organisation des centres
d’instruction [mars 1943 – mars 1946]. 18 février 1946 : ordre du jour aux Auxiliaires Féminines de l’Armée de
Terre, du général de Lattre de Tassigny.
1
Luc Capdevila, François Rouquet, Fabrice Virgili et Danièle Voldman, Hommes et Femmes… op. cit., p. 109-
128.
2
(Et citation suivante) Michelle Perrot, « Sur le front des sexes : un combat douteux », Vingtième Siècle, n° 3,
juillet 1984, p. 364.
3
Élodie Jauneau, « Genre et récit de guerre: la parole des femmes de la Grande Muette (1939-1962) », Nouvelles
Études Francophones, volume 25, n° 1, printemps 2010, p. 127-147.

165
À la lecture de tous ces documents, une question se pose. Le regard que ces soldates
jettent sur le conflit auquel elles participent comme les hommes peut-il être qualifié de
sexué ? L’intérêt de ces témoignages est pluriel. Leur nature et la récurrence des thèmes qu’ils
abordent méritent d’être approfondies pour comprendre en quoi ces expériences de guerre
féminines sont tout aussi singulières que celles des hommes.
Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, les témoignages des femmes sont
noyés dans une masse d’écrits masculins. L’abondance des récits s’inscrit dans une logique de
construction de la mémoire et du souvenir de ce qui fut la dernière guerre totale du XXe siècle
et dont la France sortit victorieuse. Mais dans l’immédiat après-guerre, c’est la parole des
opprimé(e)s de l’Occupation qui est privilégiée. Par conséquent, les premiers témoignages
féminins de la Résistance – armée ou non – sont ceux des femmes engagées dans les réseaux,
groupes de presse clandestine, ou les maquis, tels que Libération, Défense de la France,
Combat, Alliance, Le Musée de l’Homme, ou encore Témoignage Chrétien, pour n’en citer
que quelques-uns. Enfin, le retour des camps de toutes celles qui ont été victimes de la
répression nazie et déportées pour des raisons politiques, apporte son lot de témoignages et
contribue à mettre en lumière ces « combattantes de l’ombre ». Cette expression est
fréquemment utilisée pour désigner la résistance intérieure comme « l’armée des ombres »1.
Elle est doublement intéressante. Outre le fait que cette armée soit « dans l’ombre », invisible,
insaisissable ou mystérieuse, elle place également toutes les combattantes de la liberté à
« l’ombre des hommes », à de très rares exceptions près2. Qu’elles soient en France ou à
l’étranger, les femmes qui luttent pour une France libre le font à l’ombre des hommes, qui
écrivent les lois, acceptent les femmes ou les refusent, les engagent et les démobilisent.
Quoi qu’il en soit, la quasi-totalité des écrits militaires féminins relatent des faits de
guerre et vont dans le sens de la théorie défendue par les historien-nes des femmes et du
genre. C’est parce que les rapports sociaux de sexe sont totalement renversés et bouleversés
en contexte de conflit que les écrits sur ce thème semblent être les plus nombreux. Ces récits
de guerre féminins s’inscrivent dans une logique jusqu’alors masculine de transmission d’une

1
Dans le film du même nom de Jean-Pierre Melville (1969), retraçant les activités d’un réseau de résistance, on
assiste notamment au sacrifice de l’héroïne interprétée par Simone Signoret, qui est éliminée par ses camarades –
tous des hommes – de peur qu’elle ne parle une fois arrêtée par la Gestapo.
2
On peut citer par exemple Alice Arteil qui, avec le grade de lieutenant des FFI (officialisé par Londres en juin
1944), commandait des hommes et combattait les armes à la main ; Marie-Madeleine Fourcade, chef du réseau
Alliance, à la tête de trois-mille agents ; Germaine Tillion, chef du réseau de Résistance du Musée de l’Homme,
avec le grade de commandant de 1941 à 1942.

166
expérience après un conflit 1. Alors porteurs d’une tradition militaire très connotée
sexuellement, les souvenirs de guerre ne sont plus, désormais, l’exclusivité des hommes.
Comme pour les récits masculins, les autobiographies féminines sont toujours
construites selon le même schéma. Il s’agit d’un récit chronologique, mêlant anecdotes,
précisions historiques et parcours personnel. Ainsi, Suzanne Lefort-Rouquette apporte des
précisions sur l’itinéraire de sa Division qui participe aux campagnes de Tunisie, Corse, Ile
d’Elbe pour enfin débarquer en Provence et libérer l’Italie. Suzanne Torrès 2 retrace l’histoire
de la création du groupe Rochambeau et de sa fondatrice Florence Conrad avant d’évoquer
son propre engagement en 1943. Le rappel historique des unités dans lesquelles elles
s’engagent est systématique dans tous les récits de guerre féminins. Ce qui n’est pas le cas
pour les hommes. Contrairement aux récits militaires d’hommes qui s’adressent
majoritairement à un lectorat masculin, familier de la « chose » militaire ou de la guerre, les
récits féminins s’adressent aussi aux femmes. Il est donc à supposer que leurs auteures
cherchent, non seulement à raconter « leur » guerre, mais aussi à vulgariser le langage et
l’histoire militaires afin de conquérir un lectorat féminin jusqu’alors peu habitué ou peu
familier des récits d’anciens combattants. Désormais, une identification personnelle aux
héroïnes de guerre est possible.
La première édition du récit de Suzanne Torrès en 1959 porte le sous-titre « l’héroïque
aventure des femmes-soldats de la 2e DB »3. Publié quatorze ans après la fin de la guerre, il
est le premier récit de guerre féminin associant dans son titre les mots « femme » et « soldat »
pour n’en faire plus qu’un, celui de « femme-soldat ». Si la diffusion de cet ouvrage reste
relativement confidentielle, il contribue quand même à sortir de l’ombre des soldats d’un
« genre » nouveau : les femmes. Quant au récit de Suzanne Lefort-Rouquette, son titre
Calinot chez les ambulancières de la 9e DIC semble à première vue énigmatique. Calinot 4 est
en fait un caniche appartenant à un officier de la 9e DIC. C’est donc à travers les yeux d’un
chien qu’est vue l’aventure guerrière du lieutenant Rouquette. Récemment, elle a réédité son
récit sous le titre Des ambulancières dans les combats de la Libération : avec les soldats de la
9e division d’infanterie coloniale5. Cette fois-ci, même si c’est toujours Calinot qui raconte les

1
Luc Capdevila et Fabrice Virgili, « Guerre, femmes et nation en France (1939-1945) », op. cit., en ligne.
2
Suzanne Massu dans les sources.
3
Suzanne Massu, Quand j'étais Rochambelle. De Londres à Berchtesgaden, l'héroïque aventure des femmes-
soldats de la 2e DB, Grasset, Paris, 1959, 250 p.
4
Qui a réellement existé comme en témoigne sa photographie : Suzanne Lefort-Rouquette, Calinot… op. cit., p.
105.
5
Suzanne Lefort-Rouquette, Des ambulancières dans les combats de la Libération… op. cit..

167
aventures de la section d’ambulancières, le titre est beaucoup plus explicite et laisse présager,
sans aucun doute possible, un récit de guerre féminin. Par un simple changement de titre,
l’auteure passe du statut de spectatrice de son engagement à celui d’actrice à part entière. Il
semble difficile d’expliquer pourquoi elle a d’abord choisi de se cacher derrière Calinot. La
raison la plus plausible serait celle de la modestie, leitmotiv de toutes les études portant sur
les femmes engagées dans la Résistance ou sur leur implication en temps de guerre. Ellen
Hampton souligne que ce manque de traces écrites est révélateur de modestie et de discrétion
sur l’engagement féminin 1. Souvent en effet, ces femmes ne « voient pas trop l’intérêt »2 de
raconter ce qu’elles ont vécu. Mais surtout, d’un point de vue historiographique, l’écriture des
femmes et les témoignages féminins ne sont pas chose commune, même si, concernant la
Seconde Guerre mondiale, la tendance va plutôt à la déconstruction de l’éternel masculin. Ce
manque de sources s’inscrit donc dans une logique historique du silence des femmes. Et leurs
souvenirs se retrouvent occultés par les milliers de mémoires publiés par des militaires
engagés pendant le deuxième conflit mondial. C’est dans cette logique qu’en 1970, Hélène
Terré écrit qu’elles « avaient le souci de rester modestes afin que leur présence dans l’armée
ne fût jamais contestée »3. Mais modestes, il semble qu’elles le soient restées bien des années
après la fin de leur engagement. Dans l’immédiat après-guerre, dans un contexte de Libération
et de reconstruction de l’identité masculine bafouée par des années d’occupation, la parole des
femmes – comme actrices de la Libération – n’a pas sa place. Une seule Volontaire Féminine
publie son autobiographie à ce moment-là. Il s’agit de Rachel Windsor, engagée dans le CVF
en 1940 à Londres, qui écrit en 1945 J’étais une Volontaire4. Les autres témoignages relatifs à
la Seconde Guerre mondiale sont publiés régulièrement jusqu’à aujourd’hui. Il faut donc
attendre plus de soixante ans pour pouvoir constituer un corpus de récits de guerre féminins
conséquent.
Celui de Tereska Torrès suit la même ligne rédactionnelle, à ceci près qu’il s’agit d’un
journal. Bien qu’il soit exclusivement chronologique, il abonde en rappels historiques, et
souvent techniques. Ainsi, en plus de vulgariser la « chose » militaire, les témoignages des
premières militaires régulières de l’armée française deviennent rapidement des ouvrages
didactiques sur les femmes dans l’armée française entre 1939 et 1945. Tous ces récits de

1
Ellen Hampton, Women of valor, op. cit., p. 3.
2
Rosette Peschaud : entretien, 6 avril 2006 et Édith Vézy : entretien, 30 mars 2006.
3
Hélène Terré, « Les volontaires françaises à Londres », Revue de la France Libre, n° 187, août-septembre-
octobre 1970, p. 31-32.
4
Rachel Windsor, J’étais une volontaire, Paris, Cahiers de l’Office français d’Edition n° 54, 1945, 91 p.

168
femmes engagées dans la résistance extérieure ont un point commun. Leurs auteures ne
manquent jamais de préciser leur statut et insistent sur le fait qu’elles sont engagées dans
l’armée afin de permettre aux hommes qu’elles remplacent de rejoindre le combat. Cet
engagement obéit ainsi à la logique socioculturelle de la place des femmes dans la société
française. Elles le savent, et même si elles sont minoritaires à revendiquer le droit de
combattre, toutes revendiquent celui de « servir comme un homme1 ». Elles occupent donc
des postes traditionnellement féminins, conformes à leur sexe et à leur statut, et elles en ont
conscience.
Seules les ambulancières, qui sont les premières à pénétrer la sphère du combat, de la
violence et de la mort, accordent une place importante dans leurs récits, à ces attaques qu’elles
décrivent dans les moindres détails. Il s’agit là du seul point commun avec les récits
masculins.
La guerre d’Indochine sera également source d’inspiration pour les soldates de la
Seconde Guerre mondiale qui repartent en Extrême-Orient. Cette expérience sera l’occasion
pour Suzanne Torrès de témoigner à nouveau dans les années 1970 en publiant Un
commandant pas comme les autres2. Édith Vézy choisira de raconter ses deux guerres dans un
seul et même ouvrage : « Gargamelle3 », mon ambulance guerrière 2e DB4, en 1994. Même si
cette autobiographie traite majoritairement de la Seconde Guerre mondiale, elle n’oublie pas
pour autant la guerre d’Indochine à laquelle elle accorde une dizaine de pages. Cette
disproportion s’explique car Édith Vézy se marie quelques mois après son engagement en
Indochine. Et le mariage, mais aussi la dissolution de la 2e DB survenue en 1946, sont souvent
synonymes de fin de carrière militaire pour de nombreuses Rochambelles de la première
heure.
Tous les récits féminins s’attardent sur l’équipement, le paquetage et la formation. S’il
est « naturel » pour un homme de « faire ses classes », pour les femmes, il s’agit d’une
nouveauté que toutes, sans exception, détaillent dans leurs récits. Elles parlent alors de stages,
de formation, de camaraderie, décrivant jusque dans leurs moindres détails, leurs logements,
leurs tenues et la découverte de la discipline militaire. Bien que l’armée amorce sa
féminisation entre 1939 et 1945, l’apprentissage du métier de soldat s’apparente au

1
Solange Cuvillier, Tribulations… op. cit., p. 5.
2
Suzanne Massu, Un commandant…, op. cit.
3
Toutes les ambulances de la 2e DB sont baptisées : Tante Mirabelle, Passy Bourse, Gargamelle, La Baraka,
Marjolaine, Sur le Champ, Le Vésinet, Mektoub, Madeleine-Bastille, Crainquebille, Berberati, Le Burnous, Pit-
Ouit, Cornebiche, Plum-Biq, Pop, Bagatelle…etc.
4
Édith Vézy, « Gargamelle »…op. cit.

169
franchissement d’une barrière de genre très solide. Les récits militaires masculins ne
n’évoquent jamais sur le contenu de leur équipement, de leur formation tant cela est
« naturel » à la condition masculine d’être formée et équipée en soldat.
Concernant les récits d’ambulancières, il convient de s’attarder ici sur la fonction elle-
même. C’est en effet la seule qui soit parfaitement égalitaire entre les hommes et les femmes.
Comme les hommes, les ambulancières évoquent les blessures, les embuscades et les
disparitions en service commandé. À la lecture de leurs souvenirs de guerre, rien ne permet
d’affirmer que leur mission diffère de celle des hommes. Seuls leurs rapports avec leur
hiérarchie masculine occupent une place plus grande que dans les récits masculins. Elles
s’attardent davantage sur les remarques sexistes dont elles sont parfois l’objet, tandis que de
telles anecdotes sont inexistantes dans les écrits masculins.
Enfin, la fonction militaire et l’appartenance à la résistance extérieure exposent les
femmes aux mêmes dangers que les hommes en termes de répression. Appartenir aux FFL
puis, ensuite, à l’ensemble des armées de libération est considéré par l’État Français comme
de la haute trahison. Tous-tes les résistant-e-s, de l’intérieur et de l’extérieur, encourent les
mêmes risques. Dans cette logique, les femmes n’ont pas été épargnées par les arrestations et
la déportation. Et si elles ne sont plus là pour témoigner, ce sont d’autres femmes qui s’en
chargent pour honorer la mémoire de celles qui se sont exposées aux mêmes dangers que les
hommes. Il est impossible d’énumérer toutes celles qui ont été blessées ou qui sont décédées
au cours des opérations, et c’est le récit de leurs sœurs d’armes – qui les citent
systématiquement – qui contribue à les sortir de l’ombre et à entretenir leur souvenir.
Une autre différence majeure entre hommes et femmes dans l’armée est la mémoire
des morts-es. Parce que largement minoritaires, les soldates peuvent accorder dans leurs
souvenirs une place à chacune de leurs camarades. Elles se font d’ailleurs un point d’honneur
à n’en oublier aucune, à la différence des hommes dont le récit repose davantage sur le
conflit, la stratégie et l’ennemi. Bien sûr, les soldats aussi se souviennent de leurs frères
d’armes mais ces témoignages font rarement l’objet de chapitres entiers. Les femmes
racontent toutes les morts et blessures ainsi que les honneurs et décorations qui récompensent
les soldates françaises ; thèmes qui sont totalement absents des récits masculins. Presque tous
les récits féminins de la Seconde Guerre mondiale reproduisent dans leur intégralité les
citations pour la Légion d’Honneur, la Médaille Militaire ou encore la Croix de Guerre. Ainsi,
Suzanne Torrès raconte-t-elle dans les moindres détails la disparition de Micheline Grimprel1

1
Suzanne Massu, Quand j'étais Rochambelle, op. cit., p. 143.

170
ou la terrible blessure de Polly Wordsmith1. Elle relate les souffrances de toutes ses « filles »,
comme pour mettre en évidence le danger auquel sont exposées les femmes, comme les
hommes. Suzanne Rouquette détaille ce qu’on appelle pour les hommes « les faits d’armes »
et énumère sans emphase : une tuée, trois blessées graves, huit prisonnières 2. Elle choisit aussi
de reproduire in extenso les citations de « ses filles » à l’ordre du régiment3.
Le CVF, loin du front, n’en est pas moins exposé au danger. Valentine Malaroche
trouve la mort le 16 avril 1941 lors d’un raid aérien allemand sur Londres. Tereska Torrès
revient sur les circonstances de sa mort et reproduit dans son journal, un extrait d’article paru
dans la France Libre relatant sa mort4. Avec Maria Hackin, elles sont les premières « mortes
pour la France »5. Et le 13 novembre 1942 : « c’est la première fois que le Général décore des
femmes en uniforme français » en remettant officiellement son fanion au CVF et la Croix de
la Libération à titre posthume à Maria et Valentine:
« La croix de la Libération à titre posthume au
sous-lieutenant Hackin qui a pris une part importante à la
formation du corps féminin. Désignée pour accompagner
le commandant Hackin 6 dans sa mission, a trouvé la mort
à ses côtés au service de la France. » Le sous-lieutenant
Hackin… J’ai sa photo. La seule de nos officiers du temps
de Hill Street dont nous, celles d’alors, ayons gardé un
souvenir pur. […]
La seconde citation est également à titre
posthume : la croix de guerre est remise à Yvonne, pour sa
meilleure amie Moune :
« Volontaire d’une conduite exemplaire, vivra dans
le souvenir de ses camarades du corps féminin comme un
modèle de courage calme et d’abnégation souriante. Morte
pour la France à son poste au cours du bombardement du
16 au 17 avril 1941 ».
Valentine, ce nom qu’elle n’utilisait jamais. Elle
devait le trouver ridicule. C’était Moune son nom7.

Très peu, voire aucun témoignage militaire masculin ne reproduit ce genre de documents, tant
la décoration masculine va de soi. Ces chapitres, communs à tous les récits de guerre féminins
révèlent un besoin de légitimer l’engagement des femmes qui, comme celui des hommes, peut

1
Id., p. 129.
2
Suzanne Lefort-Rouquette, Calinot… op. cit., p. 177.
3
Id., p. 113-115.
4
Tereska Torrès, Une Française libre. Journal 1939-1945, op. cit., p. 109.
5
Mention attribuée par l’état civil français en vertu du Code des pensions militaires d'invalidité et des victimes
de guerre.
6
Son mari.
7
Tereska Torrès, Une Française libre…, op. cit., p. 185-186.

171
alors être récompensé. De nombreuses Volontaires Féminines ont témoigné de leur
expérience dans la France Libre. C’est le cas de Jeanne Bohec 1, chimiste de formation,
œuvrant pour le BCRA, qui est très rapidement parachutée en Bretagne où elle prend la tête
d’un groupe qu’elle forme au maniement des explosifs. D’autres, comme Sonia Vagliano-
Éloy ou Éliane Brault 2, profitent de leur expérience personnelle pour raconter « l’épopée » des
« Demoiselles de Gaulle »3.
En 2008, Monique Saigal, petite fille de Reivka Leiba, déportée et morte à Auschwitz
en 1942, publie Héroïnes françaises, 1940-1945, courage force et ingéniosité4. Dans cet
ouvrage, elle donne la parole à dix-sept résistantes : des femmes de confession juive, celles du
mouvement Défense de la France, celles du BCRA, des communistes…etc. Parmi elles,
Jeanne Bohec qu’elle a rencontrée en 2001, revient à nouveau sur son expérience
particulièrement singulière. Elle est l’un des rares exemples de femmes passées des FFL aux
FFI, mais Jeanne Bohec a surtout la particularité d’avoir « été la première femme à être
acceptée par le BCRA pour être envoyée en France [et] le seul instructeur de sabotage dans
les FFI »5 ; « détail » sur lequel elle ne manque jamais de revenir dans ses souvenirs.
L’ouvrage de Monique Saigal s’ouvre sur une citation de Marie-Jo Chombart de Lauwe qui
résume parfaitement l’action de toutes celles qui ont témoigné depuis : « nous avons lutté
pour notre juste cause, nous lutterons jusqu’au bout, et si nous tombons, ce sera au combat,
dignement, fièrement. Pas de lâcheté ni d’abattement. »6. Alors que la très grande majorité des
femmes engagées dans la Résistance « combattent » sans armes, alors qu’elles le font sous le
contrôle et l’autorité des hommes, elles n’en sont pas moins des combattantes. Et c’est
précisément ce qu’elles cherchent toutes à démontrer en racontant leur guerre.
D’autres encore ont été les victimes de la répression nazie. C’est aussi dans le but de
les faire connaître et d’en savoir un peu plus sur leur disparition que l’Association Nationale
des Déportées et Internées de la Résistance (ADIR) consacre en 1986 dans sa revue Voix et
Visages, deux pages à des témoignages de femmes les ayant connues au camp de
Ravensbrück :

1
Jeanne Bohec, La plastiqueuse à bicyclette, Paris, Éditions du Sextant, 2004 (1975), 285 p., « Une femme dans
la guerre du 18 juin 1940 à la Libération », in l'UFF (dir.), Les femmes dans la Résistance, Monaco, Éditions du
Rocher, 1977, p. 35-38.
2
Éliane Brault, L’épopée des AFAT, op. cit..
3
Sonia Vagliano-Éloy, Les Demoiselles de Gaulle, 1939-1945, Paris, Plon, 1982, 262 p.
4
Monique Saigal, Héroïnes françaises, 1940-1945, op. cit.
5
Id., p. 129.
6
Id., p. 9.

172
Le 18 janvier 1945, quatre jeunes parachutistes
françaises ont disparu du camp de Ravensbrück. Plusieurs
de nos camarades les ont connues, mais on sait
malheureusement peu de choses de leur vie et de leur
action. Peut-être la lecture de cet article réveillera-t-elle
certains souvenirs? Voici leurs noms : Louin, Pierrette, 22
ans, originaire d’Oran, enregistrée sous le nom de Saline,
Pierrette, n° 61137; Djendi, Jenny, 24 ans, venue elle aussi
d’Afrique du Nord, enregistrée Silvani, Jenny, n° 61138;
Boitte, Suzy, alias Mme Mertzizen, 27 ans, de Nancy,
enregistrée Lemesle, Suzy, sous le n° 61139; Cloarec,
Marie-Louise, de Carhaix (Finistère), enregistrée Le
Clech, Marie-Louise sous le n° 61140 1.

Ces écrits ont une double vocation : rendre hommage à ces femmes d’une part, mais
aussi en appeler aux souvenirs de celles et ceux qui les ont connues pour combler les lacunes
de leur histoire oubliée qui mérite d’être connue de toutes et de tous. En cela, ces témoignages
sont en tous points identiques à ceux des hommes et plus précisément à ceux des anciens
combattants. En effet, la plupart des revues émanant des associations d’anciens combattants
comportent une rubrique d’avis de recherche ou d’appel à témoigner pour parler de soi ou des
autres. Finalement, la principale différence entre les témoignages des hommes et des femmes,
c’est leur nombre. Parce que bien moins nombreuses que les hommes, elles sont bien moins
visibles et plus rapidement oubliées de la mémoire collective.
Bien que le récit des femmes diffère de celui des hommes, il est excessif de le
considérer comme intrinsèquement « sexué ». C’est en fait l’expérience de la guerre qui est
sexuée en écartant systématiquement les femmes du combat armé. Ainsi, si ces récits
semblent « réduits » à des expériences de guerre bien loin des faits d’armes des hommes, c’est
uniquement parce que les femmes ne sont jamais officiellement mobilisées pour être affectées
à des postes qui les exposeraient aux mêmes dangers que les hommes, exception faite des
ambulancières.
Ces témoignages – même minoritaires – participent du genre littéraire jusqu’alors
exclusivement masculin qu’était le récit de guerre. La vertu patriotique n’apparaît plus comme
étant exclusivement masculine. Si la défense de la France est omniprésente dans les souvenirs
de la Seconde Guerre mondiale, les questions juridiques et/ou sociales particulières à la
Résistance occupent, elles aussi, une place de choix dans les souvenirs des femmes soldats.
Les récits féminins ne font jamais l’impasse sur la politique française. Ainsi, Suzanne Torrès

1
« L’exécution des parachutistes à Ravensbrück en janvier 1945 », Voix et Visages, n° 198, janvier-février 1986,
p. 1.

173
ne manque pas de souligner les divisions qui existent au sein même de la Résistance française
entre les clans gaulliste et giraudiste1.
Toutes prouvent alors que le récit de guerre n’est pas une écriture sexuée mais que
c’est la guerre elle-même qui attribue des codes sexués aux engagements des unes et des uns.
Même si les conflits bouleversent les rapports sociaux de sexe, les femmes n’accèdent jamais
au statut de combattante dans la mémoire collective. Sans doute est-ce pour cette raison qu’au
chapitre des récits de combat, elles n’ont pas leur place. Et encore moins au chapitre du
souvenir où leurs noms sont rares sur les Monuments aux morts. Pourtant, en choisissant de
témoigner, elles participent ainsi à une féminisation de la mémoire, ouvrant la voie à une
féminisation des écrits militaires et de la presse, dont Bellone est l’héritière.

c) Bellone, l’héritière de l’engagement militaire des pionnières
Alors qu’en 1946, un nouveau service du Personnel Féminin de l’Armée de Terre voit
le jour et que la démobilisation des femmes est massive, deux ans plus tard est créé le Bulletin
PFAT. C’est pour combattre l’indifférence et rassembler ces femmes que la mémoire
combattante néglige, qu’il est créé en 1948 devenant en 1953 Bellone, revue des forces
féminines françaises. Cette revue est donc incontestablement l’héritière de l’engagement
militaire des femmes pendant la Seconde Guerre mondiale.
Bellone était une déesse romaine de la guerre (sans doute d’origine sabine), assimilée
à Enyo chez les Grecs. Sœur ou femme de Mars, elle attelait ses chevaux lorsqu'il partait pour
la guerre et conduisait son char. Les poètes la décrivent courant parmi les combattants,
cheveux au vent, le feu dans les yeux, et usant d’un fouet ensanglanté. Personnification de la
Guerre sanglante et furieuse, elle est également représentée armée à l'antique, casquée, la
lance à la main, montée sur son char qui renverse tout sur son passage 2. Dans le premier
numéro de Bellone, le choix du titre de la revue est ainsi justifié :
Nous lisons aussi dans plusieurs auteurs qu’une
divinité sabine Néris (en sabin, Nério signifie force et
puissance) était la femme – ou la sœur – de Nériénès qui
est le surnom sabin de Mars. Quoi qu'il en soit, cette
compagne de Mars devint chez les Romains la déesse
guerrière Bellone […]. À Rome, le culte de Bellone fut
introduit par Sylla, vers 80 avant J.-C […]. Deux temples
de Bellone s'élevaient à Rome l'un très ancien, l'autre
construit à l'occasion de la guerre Samnite et où on

1
Suzanne Massu, Quand j'étais Rochambelle, op. cit., p. 26.
2
Robert-Jacques Thibault, Dictionnaire de mythologie et de symbolique romaine, Paris, Dervy, 1998, p. 53-54.

174
recevait ceux des ambassadeurs étrangers que la loi ne
permettait pas d'introduire dans la ville.
Ainsi nous pouvons constater que ce n'est pas
d'aujourd'hui que date la reconnaissance d'un fait que les
anciens avaient déjà établi : la présence de la femme dans
l'Armée1.

C’est donc sans surprise que l’illustration de couverture de Bellone reprend ces
descriptions de la divinité, comme en témoigne la reproduction 2 ci-dessous, qui est identique à
celle de l’insigne PFAT, repris plus tard3 par celui de l’École des PFAT de Dieppe 4 :

Couverture de Bellone Insigne de béret de l’École de Dieppe Insigne pectoral de l’École de Dieppe

En choisissant le titre5 et le visuel de Bellone, la revue prouve que les femmes ont toujours été
liées de près ou de loin à l’armée. L’auteure insiste sur cette présence qui remonte aux temps
les plus reculés et souligne ainsi une régression dans les mentalités. Si la place des femmes
dans les armées semblait tout à fait naturelle aux « Anciens », celle-ci a été marginalisée au fil
des siècles. C’est pourquoi ce besoin de reconnaissance et de légitimité semble aussi prégnant
au fil des pages de Bellone.
Pour comprendre l’intérêt de cette revue, il est indispensable de la replacer dans son
contexte6. Bellone n’est pas née « à cause » de la guerre d’Indochine mais après la Seconde
Guerre mondiale et pendant la guerre d’Indochine. Cette nuance a toute son importance car

1
Galea, « Pourquoi Bellone », Bellone, n° 17, février 1953, p. 5.
2
Dessin de Raymond Henry, officier, membre fondateur et illustrateur de Bellone. Huguette de Puyfontaine :
entretien, 25 janvier 2006.
3
« Le Centre d’Instruction du PFAT de Dieppe », Bellone, n° 24, mars-avril 1954, p. 32, et collection
personnelle
4
À partir de 1954.
5
Choisir une déesse de la guerre pour le titre d’une revue militaire féminine n’est pas exceptionnel. Le 1 er avril
1973 ouvre l’École Interarmées des Personnels Militaires Féminins qui se dote rapidement d’une revue interne :
Athéna vous informe, Jacqueline Rabeyrolles : archives privées consultées le 27 janvier 2006.
6
Cette étude reprend en grande partie le travail suivant : Élodie Jauneau, Quand les femmes deviennent soldats.
À l'origine de nouveaux rapports de genre dans l'Armée française (1938-1976), mémoire de DEA sous la
direction de Gabrielle Houbre, Paris Diderot – Paris 7, 2005, 197 p.

175
elle influence considérablement le contenu des pages de la revue. En effet, la Seconde Guerre
mondiale – dont les conséquences sur l’intégration de personnels féminins dans l’armée furent
considérables – et la guerre d’Indochine, sont deux conflits qui permettent d’exalter les
revendications de ces femmes, à savoir principalement, la reconnaissance comme militaires à
part entière. Entre 1945 et 1948, très peu de revues de la presse militaire française – sinon
aucune – ne s’intéresse aux femmes. Mais c’est leur rôle remarquable – au sens premier du
terme – pendant la Seconde Guerre mondiale et leur (r)engagement dans la guerre
d’Indochine qui semblent avoir été les actes de naissance de Bellone.
Si Bellone ne devait avoir qu’un intérêt, ce serait celui d’être la féminine de l’histoire
de la presse militaire. C’est là toute sa singularité : écrite majoritairement par des femmes de
l’armée et pour elles, son lectorat est en grande partie féminin. D’abord publiée sous le nom
Bulletin PFAT de Noël 1948 à décembre 1952, elle devient ensuite Bellone, Revue des forces
féminines françaises, bimestrielle jusqu’en décembre 1967. Cette année-là, ce seul et unique
magazine militaire féminin de l’Histoire française disparaît et est absorbé par TAM1, revue
existant depuis 1962, dont le lectorat est presque exclusivement masculin 2.
En ce qui concerne le comité de rédaction, il est assez difficile de savoir qui le
compose. La plupart des articles sont anonymes, signés de pseudonymes, d’initiales ou d’un
prénom. Même s’il semble que la rédaction soit majoritairement féminine, il n’est pas rare
que de grandes figures masculines de l’armée française, comme le colonel Paquier 3, le général
de Lattre de Tassigny4 ou encore le général Chassin5, participent régulièrement à l’écriture
d’articles, mais signés de leurs noms complets. De plus, la place accordée au lectorat est très
importante. Néanmoins, Bellone demeure fort méconnue aux yeux des historiens qui ne l’ont
jamais exploitée comme source fondamentale de l’histoire des femmes dans l’armée française
pendant la deuxième moitié du XXe siècle. Elle a forcé les portes d’un milieu masculin en
s’adressant aux femmes exerçant un « métier d’homme » et dirigées par eux. Et même si

1
Terre – Air – Mer.
2
En effet, avant 1962, la revue TAM n’accorde aucune place aux femmes dans ses pages. Après cette date, elle
touche sans doute quelques lectrices féminines mais sans commune mesure avec Bellone. Et peu à peu, les pages
« féminines » ne se consacrent plus qu’aux programmes télévisuels, aux recettes de cuisine ou à la mode par
exemple.
3
« Aviatrices françaises », Bellone, n° 17, février 1953, p. 29-30 ; « Forces féminines de l’Air », Bellone, n° 22,
janvier-février 1954, p. 10-11 et Bulletin PFAT, n° 16 décembre 1952, p. 38-39 ; « Élisabeth Boselli officier
pilote de l’Armée de l’Air », Bellone, n° 29, mars-avril 1955, p. 16-17.
4
Le général d’Armée de Lattre de Tassigny, « Enquête : valeur et rôle des PFAT dans le passé, le présent et
l’avenir », Bulletin PFAT, n° 10, juin 1951, p. 2.
5
Général L.M Chassin, « Vers le Service militaire féminin », Bellone, n° 35, mars-avril 1955, p. 4-5.

176
Bellone semble « noyée » dans la multitude de titres de la presse militaire, plusieurs centaines
de numéros ont été publiés et ce, pendant près de vingt ans.
Lorsqu’en 1948, le Bulletin est publié pour la première fois, son éditorial est une
plaidoirie en faveur des femmes engagées dans l’armée :
Venues de toutes les régions de l’Union Française,
des femmes, animées d’un même idéal patriotique ont mis
leur dévouement au service de l’armée. Que ce soit dans la
Résistance, ou pendant les campagnes de Tunisie, d’Italie,
de France ou d’Allemagne, elles ont suscité l’admiration
de tous et plusieurs d’entre elles sont mortes au Champ
d’Honneur.
Soyons fières de tout ce passé et n’oublions pas
que, chaque jour, en Indochine, une page de gloire s’ajoute
à l’histoire PFAT.
Des circonstances exceptionnelles ne permettent
pas à chacune de nous d’accomplir de telles actions
d’éclat ; notre service, souvent obscur et fastidieux,
réclame pourtant un esprit de sacrifice et une générosité de
tous les instants ; il demande aussi un effort constant pour
augmenter notre valeur technique et intellectuelle en vue
de fournir un travail toujours plus compétent.
Mais malgré notre bonne volonté, nous nous
heurtons souvent à des difficultés que nous arriverions
plus facilement à vaincre si nous étions unies.
Cette union, nous voudrions essayer de la réaliser à
l’aide de ce bulletin. Nous sommes dispersées et nous
ignorons nos activités réciproques. Votre collaboration
nous est donc indispensable : écrivez-nous, exprimez vos
pensées, vos soucis, vos difficultés, vos joies, votre idéal.
Nous sentirons ainsi que nous travaillons toutes dans le
même esprit et avec la même générosité, et prenant mieux
conscience de la valeur de notre rôle, nous apprendrons à
nous connaître et à nous aimer. Nous formerons alors une
communauté dans laquelle chacune puisera force,
réconfort et joie qui lui permettront de mieux travailler à la
plus belle cause : celle de la France.1 »

Ce premier éditorial montre bien que les femmes engagées dans l’armée française ont besoin
de reconnaissance. Il pourrait être résumé par le proverbe « l’union fait la force ». Car c’est
bien de cela dont il est question : trouver la force de se faire un nom et une place dans ce
bastion masculin. Et le seul moyen d’y parvenir est de s’unir. Cette union doit se faire par-
delà les différences et quelles que soient les origines de ces femmes de l’Union Française. Ce

1
« Éditorial », Bulletin PFAT, Noël 1948, p. 1.

177
bulletin est donc un des rares moyens d’expression qu’ont trouvé ces femmes pour se faire
entendre.
Toujours dans le premier numéro, un appel est lancé aux lectrices afin qu’elles
envoient leurs citations à la rédaction. Mettre en lumière ces femmes décorées comme des
hommes et parfois pour les mêmes actes de bravoure, tel est le but de cette nouvelle rubrique
qui figure dans tous les numéros :
Citations
Vous avez servi une noble cause : celle de la patrie.
Nous serons fières de lire vos citations, envoyez-
les nous, elles paraîtront dans ce bulletin.
Le Colonel Languillaume commandant le 71e R.I 1
cite à l’ordre du Régiment : Melle Le Vézu Angèle,
Infirmière FFI.
Motif de la citation :
Engagée volontaire FFI, est montée sur le front de
Lorient en septembre 44. A, depuis lors, rendu les plus
grands services dans les différents points suivants : Ste
Hélène – Bataille des 20-28 octobre 44 – Poste de secours
du Gouarde – Décembre à mi-février 45 – Foyer du
soldat : Pluvigner. Faisant toujours preuve de la plus
grande discipline vis-à-vis des chefs, se dépensant sans
chercher de repos, ne travaillant qu’avec désintéressement
et courage.
Extrait certifié conforme
En campagne, le 27 mai 1945.
Le Colonel commandant le 71e R.I.
Signé : Languillaume2.

En 1948, la mission du Bulletin PFAT est donc multiple : rendre hommage à
l’engagement des femmes pendant la Seconde Guerre mondiale, soutenir celles qui sont en
Indochine et montrer au grand jour qu’il existe un esprit de corps qui unit les femmes de
l’armée française. Le lien entre la Seconde Guerre mondiale et la guerre d’Indochine trouve
un écho dans Bellone. Comme en témoigne l’éditorial du numéro de l’automne 1953, rédigé
par Éliane Guiz, « déportée de la Résistance, chef de cantonnement PFAT »3 :
Des femmes sont mortes, il y a moins de dix ans,
sous l’uniforme rayé des camps de concentration, pour que
d’autres femmes puissent porter l’uniforme de France.
Combattantes de l’ombre, trop vite oubliées. Avant
de s’évaporer dans la fumée des crématoires, elles ont
parlé bien souvent, au cours de leur long martyre, de

1
Régiment d’Infanterie.
2
« Citations », Bulletin PFAT, Noël 1948, p. 2.
3
Éliane Guiz, Bellone, n° 21, octobre-novembre 1953, p. 4.

178
l’espoir magnifique qui leur donnait la force de tenir : être
soldat chez nous.
Petites parachutistes, égorgées un matin d’hiver à
Ravensbrück1, qui répondez « officiers français » à
l’interrogatoire, et qui, quelques jours avant de mourir,
n’aviez plus qu’un désir, que votre sacrifice serve à
quelque chose… Combien de fois avez-vous répété à vos
camarades : « Si vous rentrez en France, souvenez-vous…
engagez-vous dans l’Armée…Portez l’uniforme pour
lequel nous allons mourir… »
Mais trop peu sont rentrées, et les autres ne savent
pas.
Pourtant, il est certain que beaucoup des PFAT
d’aujourd’hui, qui ne voient qu’une brimade dans
l’obligation de porter l’uniforme, seraient les premières à
se présenter si la Patrie le demandait.
Alors ? Pourquoi n’être héroïque que lorsque tout
est perdu ? Il est moins glorieux, mais bien plus méritoire
de s’astreindre tous les jours à un travail routinier, parfois
même ingrat, mais qui « sert ».
« Fais énergiquement ta longue et lourde tâche
« Dans la voie ou le sort a voulu t’appeler »,
a dit le poète. Votre tâche ne sera pas trop lourde
puisque vous l’aurez choisie ; sachez l’accomplir avec le
sourire. D’autres, avant vous, ont terminé le poème et,
pour que vous viviez, ont su « souffrir et mourir sans
parler2 ».

Une fois de plus, dans un éditorial, dont le but premier n’est pas de rassembler ou de
mobiliser, se devine un appel à l’engagement. Interpeler ainsi les lectrices 3 est fréquent dans
les pages de Bellone. Ces appels émanent toujours de femmes déjà engagées ou ayant déjà
servi dans l’armée. Premières concernées, elles contribuent, par leur expérience, à faire
connaître les possibilités qui s’offrent aux femmes dans l’armée et à valoriser ces emplois.
Pendant presque vingt ans, Bellone devient la porte-parole des soldates françaises.
S’étoffant chaque année davantage, s’adressant à toutes celles qui sont en France, mais aussi
dans les colonies. Elle leur fournit toutes sortes d’informations : biographies, reportages,
histoire des femmes dans l’armée, citations, rubriques juridiques et législatives. Tout est mis

1
Comme dit précédemment, aucune source ne permet de connaître avec certitude les circonstances précises de
leur mort. Voir sur ce sujet aussi : l’Amicale de Ravensbrück et l’Association des déportés et internés de la
Résistance, Les Françaises à Ravensbrück, Paris, Gallimard, 1965, p. 180-181, Christian Bernadac, Le camp des
femmes, Paris, Michel Laffont, 1998, p. 228-229 et Rosane, Terres de cendres – Ravensbrück et Belsen, 1943-
1945, Paris, les Œuvres françaises, 1946, p. 149-150.
2
Éliane Guiz, op. cit., p. 4.
3
« Jeunes Femmes, Jeunes Filles », n° 16, Bulletin PFAT, décembre 1952, p. 19-22. Article qui appelle à
l’engagement en Indochine.

179
en œuvre par Bellone pour que les femmes, minoritaires et souvent marginalisées dans
l’armée française, trouvent des réponses à leurs questions, sachent qu’elles ne sont pas seules.
Et que par-delà les frontières et les armes, elles ont pleinement leur place dans la Grande
Muette, dont Bellone accompagne la féminisation qui se poursuit pendant la guerre
d’Indochine.

Sur le plan historique, depuis les années 1960, la féminisation désigne le processus
d’accession « à un plus grand nombre de femmes à une profession [ou] une activité »1. Bien
qu’il soit donc anachronique de parler de féminisation pendant la Seconde Guerre mondiale,
c’est pourtant bien ce dont il s’agit a posteriori. Ce chapitre s’est ouvert sur une définition de
Claude Zaidman dont l’approfondissement servira de conclusion à la présentation de ce
premier contingent féminin de l’armée française. La notion de féminisation implique « l’idée
d’une marche vers l’égalité, égalité en droits, égalité en nombre : la levée d’obstacles
juridiques, mais plus encore l’évolution sociale et économique favorisent le « rattrapage »
d’un retard historique »2. L’égalité des droits n’est, certes, pas encore atteinte entre hommes et
femmes dans l’armée mais il est évident qu’un obstacle juridique majeur est tombé puisque
pour la première fois dans l’histoire de l’armée française, des femmes sont régies par un statut
juridique militaire. Celui-ci vient donc mettre un terme aux coutumes et aux lois qui
interdisaient aux femmes l’accès à certaine professions ou carrières. 3

1
Alain Rey dir., Dictionnaire historique…, op. cit., p. 1410.
2
Claude Zaidman, « La notion de féminisation. De la description statistique à l’analyse des comportements »,
op. cit., en ligne.
3
Ibid.

180
De 1939 à 1945, plusieurs milliers de femmes se sont mobilisées pour la libération de
la France : sur tous les continents, venant de tous les horizons, alors qu’elles n’étaient ni
citoyennes politiques, ni les bienvenues aux premières heures de la Résistance. Bravant les
lois du genre et devançant celles de leur pays, elles ont endossé l’uniforme militaire français
et ont lutté, parfois dans les mêmes conditions que les hommes, pour la défense de la France.
Malgré des lendemains de guerre qui annoncent un retour à l’ordre sexué, et bien que
l’armée prévoit une démobilisation totale des femmes après 1945, c’est au contraire la
création du service des Personnels Militaires Féminins en 1946 qui confirme l’amorce de la
féminisation de l’armée française.
Cependant, elles sont nombreuses à poursuivre le combat pour la libération de la
France au-delà de ses frontières métropolitaines, sans même attendre la création du PFAT ou
la réorganisation de l’armée féminine.
Dès l’arrivée des troupes françaises en Allemagne, la rumeur selon laquelle Leclerc va
lever des volontaires pour un corps expéditionnaire en Indochine se diffuse dans les rangs de
la 2e DB. C’est donc en toute logique que les Rochambelles sont les premières à poursuivre
leur aventure de soldates, en Indochine.
Entre 1945 et 1954, ce sont plusieurs milliers de femmes qui, comme en 1940,
s’engagent dans les Troupes Françaises en Extrême-Orient, sans pour autant y avoir été
invitées… venant ainsi confirmer que la féminisation de l’armée française se poursuit.

181
182
CHAPITRE II

La guerre d’Indochine :
nouvelle étape de la féminisation de l’armée française

La Seconde Guerre mondiale achevée, de nombreuses femmes décident de quitter
l’armée conformément à leur contrat d’engagement, d’autres en revanche choisissent de
poursuivre en Extrême-Orient leur carrière naissante de soldate.
Pendant la Seconde Guerre mondiale, la présence japonaise en Indochine génère de
profonds sentiments antifrançais. En mars 1945, Bao Daï, héritier de l’ancienne famille
régnante, est proclamé empereur en Indochine. Le Viêt minh 1, quant à lui, lutte ardemment
contre le Japon et proclame l’indépendance du Viêt Nam2 le 2 septembre 1945, engendrant
ainsi l’abdication de Bao Daï. Le Viêt minh incarne donc la lutte pour l’indépendance, contre
les Japonais mais aussi contre les Français :
Après la reddition des Japonais, notre peuple tout
entier s’est levé pour reconquérir sa souveraineté et a
fondé la république démocratique du Viêt Nam.
La vérité est que nous avons repris notre
indépendance des mains des Japonais et non de celles des
Français.
Les Français s’enfuient, les Japonais se rendent,
l’empereur Bao Daï abdique, notre peuple a brisé les
chaînes qui ont pesé sur nous pendant près de cent ans
pour faire de notre Viêt Nam un pays indépendant. […]
Pour ces raisons, nous, membres du gouvernement
provisoire représentant la population entière du Viêt Nam,
déclarons n’avoir plus désormais aucun rapport avec la
France impérialiste, annuler tous les traités que la France a
signés au sujet du Viêt Nam, abolir tous les privilèges que
les Français se sont arrogés sur notre territoire.
Tout le peuple du Viêt Nam, animé d’une même
volonté, est déterminé à lutter jusqu’au bout contre toute
tentative d’agression de la part des impérialistes français.3

C’est en ces termes que s’achève la Déclaration d’indépendance de la république du
Viêt Nam. Les intentions du Viêt minh sont sans ambigüité : rendre sa souveraineté au Viêt

1
Abréviation de Viet Nam Doc Lap Dong Minh : Ligue pour l’indépendance du Viêt Nam fondée par Hô Chi
Minh en 1941.
2
La francisation des termes vietnamiens offre de multiples possibilités. Suivant les conseils de Michel Bodin,
auteur de nombreux ouvrages sur la guerre d’Indochine, c’est une orthographe respectueuse de la prononciation
et de l’écriture vietnamienne qui sera adoptée ici : Hanoï, Saïgon, Viêt Nam et Viêt minh.
3
Déclaration d’indépendance de la république du Viêt Nam, 2 septembre 1945, in. Jacques Dalloz, La Guerre
d’Indochine, 1945-1954, Paris, Seuil, 1987, p. 291-292.

183
Nam, par la lutte armée si nécessaire. La réaction française ne se fait pas attendre et le
gouvernement envoie immédiatement des troupes défendre les intérêts français en Indochine.
Déjà, avant la fin de la Seconde Guerre mondiale, Charles de Gaulle avait envisagé de
dépêcher des troupes en Extrême-Orient pour assurer la protection de l’Indochine face aux
avancées japonaises. Immédiatement après l’armistice du 8 mai 1945, le général Leclerc,
figure emblématique des Forces Françaises Libres et commandant de la prestigieuse 2 e
Division Blindée1, reçoit le commandement des Forces Françaises en Extrême-Orient. Dans
son sillage, il entraîne avec lui bon nombre de soldats de la 2 e DB, hommes et femmes qui,
fidèles au général de Gaulle, poursuivent la lutte au-delà des frontières françaises. Il en va de
même pour l’ensemble des composantes de la nouvelle armée française héritée de la
Libération.
La guerre d’Indochine qui s’amorce alors n’est pas une guerre coloniale mais s’inscrit
dans la poursuite de la libération du territoire français. Saïgon apparaît donc comme la
prochaine étape après la libération de Strasbourg le 23 novembre 1944. En témoigne cette
affiche2 de Pierre Baudouin, datant de décembre 1944 et appelant à l’engagement dans les
Forces Expéditionnaires Françaises en Extrême-Orient3.

1
2e DB dans la suite du texte.
2
(Page suivante) Affiche couleur, lithographie. Conservée au Centre international de recherche sur l’imagerie
politique (CIRIP). Je remercie chaleureusement son président fondateur, Monsieur Alain Gesgon pour toutes les
informations qu’il a bien voulu me communiquer sur cette affiche.
3
FEFEO dans la suite du texte.

184
Placardée dans les rues de la France libérée, on distingue sur cette affiche le général Leclerc
sur un char Sherman1 arborant la croix de Lorraine : la continuité entre la Libération de la
France et celle de l’Indochine est donc évidente, tant par le slogan, que par la présence du
général Leclerc et la croix de Lorraine, emblème de la France Libre. Avant tout destinée à
toutes celles et ceux qui avaient rejoint les FFI, intégrées dans l’armée nouvelle de la
Libération, elle concentre aussi tous les symboles coloniaux les plus percutants de
l’imaginaire collectif. En effet, il fallait faire vite et cette affiche se devait d’être comprise de
toutes et de tous : sur fond de ciel bleu, se dessine au deuxième plan le temple d’Angkor –
bien connu du grand public puisqu’il avait été intégralement reconstruit pour l’Exposition
Coloniale de 1931 – noyé dans une jungle luxuriante. Au bas de l’affiche sont mentionnées
les coordonnées des bureaux de recrutement à Paris mais aussi en province. Il semble possible
d’en conclure que sa diffusion fut nationale.

1
Modèle de char utilisé notamment dans la 2e DB.

185
Le 6 mars 19461, la France reconnaît l’indépendance du Viêt Nam mais exige son
maintien dans l’Union française 2. Tandis que Georges Thierry d’Argenlieu, fidèle du général
de Gaulle, proclame la République de Cochinchine au sud de la péninsule, des troubles agitent
la colonie et les Français bombardent Haiphong – qu’ils veulent reprendre au Viêt minh – le
23 novembre 1946, faisant plusieurs milliers de morts. En représailles, le Viêt minh lance une
insurrection contre les Français, faisant à son tour plusieurs centaines de victimes parmi les
colons. Le 19 décembre 1946, c’est le début de la guerre d’Indochine.
C’est dans ce contexte que des centaines de femmes, déjà présentes dans l’armée
française en Extrême-Orient avant 1946, poursuivent leur carrière pendant la guerre
d’Indochine. D’autres choisissent de s’engager pendant la guerre et les effectifs des
personnels féminins de l’armée ne cessent d’augmenter jusqu’à la défaite française, en 1954.

I. Partir en Indochine : une nouvelle vague de féminisation de l’armée

Si la fin de la Seconde Guerre mondiale semblait annoncer un retour aux normes de
genre semblables à celles de 1918, il n’est que partiel. Bien que les effectifs féminins de
l’armée aient été considérablement réduits par la démobilisation des femmes ou par
l’instauration de quotas de recrutement de femmes dans chaque arme, il n’en reste pas moins
vrai que la poursuite de la Libération en Extrême-Orient et le déclenchement de la guerre
d’Indochine engendrent une nouvelle vague de féminisation de l’armée, à laquelle celle-ci ne
semblait – encore une fois – pas préparée.

1. Poursuivre ou débuter sa carrière de femme dans l’armée

Plusieurs milliers de femmes rejoignent en effet les rangs de l’armée française pendant
la guerre d’Indochine. Pour certaines, il s’agit simplement de poursuivre une carrière déjà
débutée plusieurs années auparavant. Pour d’autres au contraire, la guerre d’Indochine est
synonyme de nouveauté, de voyage, mais aussi de vocation militaire. Le propos est d’analyser
ici les modalités de ces engagements pour l’Extrême-Orient, la formation et l’instruction

1
Ce sont les accords entre Jean Sainteny, commissaire de la République au Tonkin et Hô Chi Minh, devenu
président de la République du Viêt Nam.
2
Nom donné en 1946 à l’ensemble formé par la République française, ses anciennes colonies, appelées
« territoires associés » et ses anciens protectorats appelés « États associés ».

186
qu’ont reçues ces femmes et enfin d’élaborer une étude chiffrée des effectifs militaires
féminins présents en Indochine.

a) Les conditions et motivations de (r)engagement
Il est impossible de dresser un tableau général du (r)engagement des femmes en
Indochine. En effet, la refonte de l’armée française après la Seconde Guerre mondiale ainsi
que les différentes vagues de départs pour l’Extrême-Orient ne permettent pas d’aboutir à un
schéma type. Dans un premier temps, il semble donc plus judicieux d’évoquer les femmes
dont l’engagement s’est poursuivi entre la Seconde Guerre mondiale et l’Indochine : celles
qui incarnent le mieux cette continuité déjà évoquée précédemment sont les Rochambelles 1.
Le 22 juin 1945, c’est le colonel Dio qui prend le commandement de la 2e DB, Leclerc
ayant été appelé vers de nouvelles responsabilités. Début octobre 1945, quinze Rochambelles
embarquent à Marseille à bord du Béarn et débarquent le 15 octobre 1945 à Saïgon.
Le Béarn est suivi par le Pasteur qui transporte « l’arrière-garde » des Rochambelles,
conduite par Jacqueline Lambert de Guise-Sarazac. Elles sont immédiatement suivies par la 9 e
DIC qui comprend elle aussi un important contingent féminin. Mais, cette division a exigé de
ses ambulancières qu’elles renoncent à leur métier de conductrice, jugé trop dangereux en
Indochine2, contrairement à la 2e DB qui maintient dans ses rangs les Rochambelles,
justement parce qu’elles sont ambulancières. Mais très rapidement, nombre d’entre elles
viennent gonfler les rangs des Rochambelles. Comme le souligne Suzanne Massu, leurs états
de services ne laissent aucun doute quant à leurs capacités face au danger :
Les autres AFAT de la 9e division ont, comme les
conductrices, pris part aux campagnes d’Italie, de France
et d’Allemagne. Plusieurs ont été dans les « coups durs »,
notamment dans celui de Cassino, et les croix de guerre
aux multiples citations sanctionnent bien des actes de
courage. […] J’en récupèrerai quelques-unes pour les
envoyer au groupe Rochambeau, dont les ambulances sont
les seules à être conduites par des femmes, et qui
réclament des effectifs3.

C’est aussi en cela que les Rochambelles se distinguent des autres ambulancières de la
Seconde Guerre mondiale puisqu’en « rempilant » pour l’Indochine, elles ont la certitude de

1
Cf. : chapitre I.
2
Suzanne Massu, Un commandant…, p. 61. Suzanne Torrès est l’épouse du commandant Massu. C’est son nom
d’épouse qui sera utilisé ici.
3
Ibid.

187
rester conductrices ambulancières. Néanmoins, le théâtre des opérations en Indochine diffère
considérablement de celui de la Seconde Guerre mondiale et, selon les besoins, les
Rochambelles peuvent être amenées à effectuer d’autres tâches que celles pour lesquelles
elles se sont engagées. À peine arrivée, Suzanne Massu est sollicitée pour « remettre de
l’ordre » chez les AFAT. Petit à petit, elle se détache de « ses filles » pour commander
l’ensemble des AFAT et Personnels Féminins de l’Armée de Terre 1 présentes en Indochine.
Elle devient rapidement capitaine des AFAT du Corps Expéditionnaire Français en Extrême-
Orient2. Le recrutement sur place se poursuit et plusieurs Françaises de métropole,
d’Indochine, mais aussi des autochtones postulent pour faire partie des Rochambelles 3.
Pour toutes les Rochambelles qui tentent l’aventure en Extrême-Orient, la durée de
l’engagement est très variable et ne répond à aucune législation spécifique. C’est donc dans
un cadre juridique relativement flou, hérité du contexte politique particulier de la Seconde
Guerre mondiale, qu’elles rejoignent le CEFEO. De plus, les lois relatives au statut des
PFAT4 diffèrent selon qu’elles concernent la métropole ou ses colonies. Les Rochambelles
manifestent un réel esprit de corps, à savoir une solidarité inébranlable ainsi qu’une
conscience identitaire « à part ». Elles sont Rochambelles avant même d’être militaires. Ce
sont les seules femmes dans l’armée dont le sentiment d’appartenir à un groupe singulier est si
fort. Pendant la guerre d’Indochine, alors qu’elles ne dépendent plus exclusivement du
Groupement Massu – qui a hérité du commandement des opérations de la 2 e DB – mais
qu’elles se confondent avec la totalité des ambulancières présentes en Extrême-Orient, elles se
revendiquent néanmoins toutes comme étant les héritières des Rochambelles de Leclerc.
Aujourd’hui encore, leur implication au sein de la Maison des Anciens de la 2 e DB5, au
Mémorial Leclerc à Paris, témoigne de cet attachement. Elles se définissent d’ailleurs toujours
comme des Rochambelles et sont toujours considérées comme telles par leurs anciens frères
d’armes. Solidaires et fortement liées pendant la Seconde Guerre mondiale et la guerre

1
PFAT dans la suite du texte. Sauf lorsque les sources ou les auteurs cités parlent d’AFAT, seul le terme PFAT
sera utilisé ici puisqu’à partir du décret n° 51-1197 du 15 octobre 1951, « portant statut du personnel des cadres
militaires féminins », il devient le seul en vigueur.
2
CEFEO dans la suite du texte.
3
Janine Boquentin, Simone du Cheyron, Marguerite Helluy, Aline Lerouge, Jeannine Magnus, Françoise
Michaut, Odette Pascal, Sabine Sanguinetti, Yvette Verge…etc.
4
Le terme PFAT est fréquemment substantivé : employé au féminin ou au masculin, singulier ou pluriel,
l’acronyme PFAT devient le terme générique désignant toute femme engagée dans l’armée de terre, mais
regroupe également souvent toutes les femmes militaires quelle que soit leur arme.
5
Association créée sur l'initiative du général Leclerc qui a pour but de grouper les combattants ayant appartenu à
la 2e Division Blindée afin d'apporter à ses membres, l'entraide et l'assistance, soutenir leurs intérêts moraux et
matériels et de les représenter auprès des pouvoirs publics.

188
d’Indochine, elles le sont restées depuis. C’est aussi en cela qu’elles se différencient des
autres femmes militaires qui, bien que membres de certaines associations, ne se revendiquent
jamais comme « membres d’une grande famille 1 ».
En revanche, pour la plupart des hommes engagés en Indochine, les Rochambelles ne
se distinguent en rien du reste du contingent féminin. Si le Groupe Rochambeau renvoyait très
clairement à une entité féminine pendant la Seconde Guerre mondiale, elles sont désormais
intégrées à l’ensemble des PFAT présentes en Indochine. Les témoignages masculins à leur
sujet sont sans appel. Seuls quelques anciens de la 2 e DB, comme le commandant Massu 2,
persistent à les considérer comme des ambulancières à part, mais très rapidement,
l’appellation « Rochambelles » disparaît. Sur le plan historiographique aussi, cette appellation
renvoie systématiquement à la Seconde Guerre mondiale et l’étude des Rochambelles en
Indochine se confond avec celle des PFAT en général. Quoi qu’il en soit, la fin de la carrière
militaire des Rochambelles coïncide souvent soit avec la dissolution de la 2e DB en 1946, soit
avec la fin de la guerre d’Indochine en mai 1954.
D’autres femmes ayant participé à la Seconde Guerre mondiale choisissent au terme
de leur contrat de « rempiler » pour l’Indochine. Les trois graphiques ci-dessous permettent
d’avoir un aperçu de cette continuité entre la Seconde Guerre mondiale et la guerre
d’Indochine. Ils représentent la part des femmes ayant participé à la fois à la Seconde Guerre
mondiale et à la guerre d’Indochine 3. Deux panels ont été choisis : celui des femmes qui ont
répondu à un entretien4, et celui des Rochambelles recensées par le Mémorial Leclerc 5. Le
troisième graphique synthétise les deux premiers et donne un aperçu plus large.

1
Rosette Peschaud : entretien, 6 avril 2006.
2
Cela s’explique sans aucun doute par le fait que le commandant Massu, membre de la 2 e DB, ait épousé
Suzanne Torrès, commandante des Rochambelles pendant la Seconde Guerre mondiale.
3
Dans un laps de temps très court, soit un engagement pour l’Indochine entre 1945 et 1946.
4
Entretiens écrits et oraux réalisés entre 2005 et 2009.
5
Mémorial du Maréchal Leclerc – Boîte n° 1 : Rochambelles – Dossier 2, chemise 2 : liste et adresses des
Rochambelles en janvier 2002.

189
Femmes interrogées Rochambelles

13 15 15 36

Synthèse

Ayant participé à la Seconde Guerre
mondiale et à la guerre d’Indochine
28 51

N’ayant participé qu’à la Seconde
Guerre mondiale

Bien qu’il ne s’agisse que d’un panel de soixante dix-neuf femmes, pour plus d’un
tiers, la guerre d’Indochine ne constitue pas une première expérience militaire : c’est le cas
par exemple de Madeleine Boue-Lahorgue. Membre des FFI pendant la Seconde Guerre
mondiale, elle ressent le « besoin de partir » et considère cet engagement comme « logique1 »
après la Résistance ; elle suit en France une formation dans les transmissions et rejoint
l’Indochine en 1951. Ce n’est toutefois pas une motivation carriériste qui pousse Madeleine
Boue-Lahorgue vers l’Indochine mais bien le besoin de partir, de quitter la France dévastée
par la Seconde Guerre mondiale, point sur lequel elle ne manque pas d’insister lorsqu’elle
évoque son engagement 2.
Plusieurs statuts se côtoient à la fin de la Seconde Guerre mondiale quand les femmes
s’engagent ou repartent en Indochine. Le 22 octobre 1943, une ordonnance « organisant la
mise sur pied de guerre dans l’ensemble des territoires non occupés par l’ennemi 3 »
officialisait le service féminin dans l’armée par voie d’engagement ou de mobilisation. À

1
Madeleine Boue-Lahorgue : entretien, 27 mars 2006.
2
Ibid.
3
Parue au Journal Officiel de la République Française, du 28 octobre 1943.

190
celle-ci s’ajoutait le décret du 11 janvier 1944 « portant création de formations militaires
féminines auxiliaires1 ». Mais ces deux textes ayant été votés dans un contexte de guerre, ils
deviennent obsolètes et non applicables en temps de paix. Le 28 février 1947, le Ministère de
la Guerre décide de proroger leur application. Par conséquent, les unités de personnels
féminins encore en place après cette date n’ont plus d’existence légale en métropole et
l’Indochine sonne donc comme la seule opportunité de pouvoir rester militaire. Le 13 mai
1947, Paul Coste-Floret, alors Ministre de la Guerre, déclare dans une conférence de presse :
J’en viens maintenant […] au problème des AFAT.
Les AFAT, sont charmantes, bien sûr, mais il reste à
savoir si elles sont utiles. Je rappelle qu’elles ont été
créées pour le temps de guerre et que, par conséquent,
créées pour le temps de guerre et les hostilités ayant pris
fin, elles n’ont plus aujourd’hui aucune existence légale.
Le décret du 11 janvier 1944 avait été prorogé seulement
jusqu’au 28 février 1947. La guerre était légalement
terminée depuis le 28 février 1947. Il faut en tirer toutes
les conséquences que cela comporte, et c’est pourquoi,
pour ma part, j’ai transmis au ministère des Finances en
mars dernier un projet de loi qui dissolvait les AFAT, ce
qui est légitime puisqu’elles n’ont plus d’existence légale.
[…] C’est exactement le 17 mars dernier, c'est-à-dire, vous
le voyez, peu de jours après le décret de cessation des
hostilités, que j’ai transmis avec la mention « urgent » ce
projet au ministre des Finances. C’est un projet qui
réalisait des économies considérables. […] Il [le projet,
ndla] essayait de tirer les leçons de ce qu’avait été le corps
des AFAT. Il est bien évident que nous ne pouvons plus,
lorsque la guerre est finie, conserver en principe des
femmes dans l’armée. Mais il est évident aussi que les
femmes remplissent une certaine tâche de personnel
spécialisé : infirmières dans les services de santé,
secrétaires dans les services de transmissions ou d'état-
major, qui permettent […] De dégager des hommes pour
leur donner une instruction militaire plus approfondie.
L'effectif total que je prévoyais était de 3.600. […] Je
souligne également qu’il n’y avait plus de femmes-
officiers. […] Nous avons fait disparaître les femmes-
officiers. J'ai rappelé par lettre du 3 avril dernier à mon
collègue des Finances l'intérêt qu'il y aurait à voter ce
projet. S'il ne peut pas être déposé de manière séparée, je
suis – et c'est pour cela que je vous en parle – décidé, pour

1
Décret du 11 janvier 1944, op. cit., p. 57-58.

191
ma part, à l'incorporer dans mon projet général de
réorganisation de l'armée1.

En 1947, les préoccupations du Ministère de la Guerre sont sans équivoque : puisque la guerre
a cessé, les AFAT doivent être dissoutes. Les AFAT sont un « problème », elles sont
« charmantes » mais a priori bien inutiles. Elles coûtent cher et il convient de leur rappeler
que la place des femmes n’est pas dans l’armée, encore moins aux grades d’officiers.
Focalisée sur la Seconde Guerre mondiale, la conférence de presse de Paul Coste-Floret
oublie de son argumentaire toutes les femmes engagées en Indochine depuis plus d’un an. Les
premières années de guerre sont donc marquées par une coexistence de plusieurs statuts ;
certaines femmes s’engagent alors sous contrat certes, mais sans législation précise. Cette
opacité législative engendre des inégalités de traitement entre hommes et femmes mais aussi
entre femmes. L’abondance de courriers et de demandes écrites – trouvés dans les archives du
SHD – au sujet de soldes incomplètes ou de calcul de retraites, et adressés aux autorités
militaires souvent plusieurs années après les faits, témoigne d’une carence qui a perduré bien
au-delà de 1951. Enfin, il est important de souligner la distinction très nette entre les hommes
et les femmes. Celles-ci sont des « spécialistes » ou des « personnels » mais en aucun cas des
« militaires ». Leur solde n’est d’ailleurs pas considérée comme une « solde militaire ».
Pourtant, les conditions pratiques de l’engagement volontaire pour l’Extrême-Orient sont les
mêmes pour les hommes et les femmes et celui-ci se met en place dans les bureaux de
recrutement. C’est à ce moment-là que les volontaires choisissent leur service. Parfois,
comme ce fut le cas pour Madeleine Boue-Lahorgue, elles peuvent également choisir le lieu
de leur affectation2. En ce qui la concerne, elle choisit Hanoï. Elle avoue aujourd’hui que son
choix n’a été motivé que par la lecture d’un roman, Le Sampanier de la Baie d’Halong
d’Yvonne Schultz3.
Les motivations qui ont poussé les femmes à s’engager pour l’Indochine sont
multiples. Toutes les raisons sont évoquées : patriotisme, choix professionnel ou personnel,

1
Archives Départementales de la Somme – 37 J / Papiers Max Lejeune (1909-1955) / Pièce 59. Service militaire
obligatoire, durée et sursis d’incorporation des soldats recrutés : textes officiels (1928-1951), études sur les
besoins en effectif, notes ministérielles, fiches de renseignements (1956), documentation (1917-1951) : La
réforme de l’armée – Conférence de Presse de M. Coste-Floret, ministre de la guerre le 13 mai 1947, p. 4-5.
Cette conférence de presse a été faite aux Services Français d’Information.
2
Conférence de Presse de M. Coste-Floret, ministre de la guerre le 13 mai 1947, op. cit., p. 4-5..
3
Yvonne Schultz, Le Sampanier de la Baie d’Along, Paris, L’Illustration, 1932 (1930), 235 p. Il s’agit d’un
roman d’amour entre un pêcheur et une jeune fille. Contraints à la séparation par la jalousie du frère du jeune
héros, le livre retrace les pérégrinations amoureuses des deux personnages dans l’Indochine coloniale.

192
besoin d’évasion. Dans son Histoire des infirmières1, Yvonne Knibiehler recense de
nombreux témoignages et même si son travail ne porte pas exclusivement sur l’armée, le sujet
y est abordé2. Et les motivations avancées par les témoins qu’elle cite synthétisent assez bien
celles des femmes qui ont été interrogées ici :
Après la Seconde Guerre mondiale, la fascination
des pays coloniaux semble avoir joué comme un aimant
dans le recrutement des infirmières militaires. Plusieurs
témoins Croix-Rouge se sont engagées avec le désir
explicite de partir pour l’Indochine. Il est vrai que l’armée,
tenue désormais, par le décret de 1946, de recruter des
diplômées, avait besoin de nombreuses supplétives, et leur
offrait un véritable appât : elles étaient recrutées comme
officiers, avec le grade de sous-lieutenant3. Mais plus
encore que cet avantage, ce qui les attirait, disent-elles,
c’était l’envie de « voir du pays », de parcourir les grands
espaces. Elles révèlent un trait de caractère qui semble
s’affirmer chez les jeunes filles de bonne famille : le goût
de l’aventure, le désir de partager avec les hommes
l’imprévu du voyage et de la découverte, la griserie de
l’héroïsme, toute souffrance acceptée d’avance 4.

Ce qui est certain, c’est que la Seconde Guerre mondiale a grandement influencé ces
femmes. Même celles qui n’étaient pas dans la Résistance intérieure ou la France Libre
reconnaissent que la Libération a eu un impact considérable sur leur choix. Elles sont
plusieurs dans les années 1944-1945 à vouloir rejoindre l’armée. Mais parce que mineures,
elles attendent avec impatience leur majorité pour prendre leur envol, libres de pouvoir enfin
faire ce qu’elles veulent 5. Pour Éliane Jughon-Kuntz, opératrice de cinéma en Indochine, le
souvenir des motivations est plus confus. Elle admet ne plus se souvenir comment l’idée lui
est venue de s’engager. Mais ce qu’elle affirme en revanche, c’est qu’elle avait « envie de
partir »6. Elle justifie le choix de sa spécialité par sa nouveauté et le caractère itinérant des
missions qu’elle aura à remplir, précisant que, vu de France cela s’annonçait « très
sympathique »7. Aucun intérêt pour elle de suivre une formation de secrétaire – autant le faire
en France – mais elle regrette de ne pas avoir été infirmière… Et elle avance les mêmes

1
Yvonne Knibiehler, Histoire des infirmières en France au XXe siècle, Paris, Hachette Littératures, 2008, p.
206, d’abord édité en 1984 sous le titre Cornettes et blouses blanches, Paris, Hachette, 366 p., en collaboration
avec Véronique Leroux-Hugon, Odile Dupont-Hess et Yolande Tastayre.
2
Notamment lorsqu’elle traite la question de l’engagement des infirmières de la Croix-Rouge en Indochine.
3
En fait : 2ème catégorie : la correspondance entre les grades masculins et féminins est expliquée plus loin.
4
Yvonne Knibiehler, Histoire des infirmières…op. cit., p. 217.
5
C. B. : entretien, 19 octobre 2005.
6
Éliane Jughon-Kuntz : entretien, 30 mars 2006.
7
Ibid.

193
arguments que Madeleine Boue-Lahorgue. Frustrées de n’avoir pu participer activement à la
libération de la France, elles décident de s’engager dès leurs vingt et un ans. La famille et les
proches semblent aussi jouer un rôle important dans leurs motivations. Pour certaines, sans
attaches familiales ou en instance de divorce1 à la Libération, plus rien ne les retient en France
et l’engagement pour l’Indochine sonne comme un nouveau départ. Suzanne Massu aborde
également cette question dans son autobiographie Un commandant pas comme les autres,
parue en 1971. Elle parle alors de « toutes celles qui cherchent dans la fuite une solution
pratique à des problèmes d’ordre public (la loi et ses rigueurs) ou d’ordre familial (fureur d’un
père ou d’un mari) 2. » D’autres encore, dont la formation professionnelle –
sténodactylographes essentiellement ou déjà militaires – correspond aux besoins du CEFEO,
choisissent de poursuivre leur carrière dans l’armée3. Finalement, seules les Rochambelles et
les AFAT de la première heure4 semblent avancer le patriotisme comme raison principale de
leur engagement. Suzanne Massu revient sur ce qu’elle a ressenti lorsque la question s’est
posée de poursuivre ou non en Indochine :
Ai-je jamais songé à me faire démobiliser, à rentrer
dans la vie civile ? J'ai parfois cherché à retrouver dans
mes souvenirs une impulsion de cet ordre, mais force
m’est de convenir que la page était tournée, bien tournée.
En quelques mois (août 43 à juin 45), une femme
totalement nouvelle était née. J'avais changé de
personnalité, trouvé une nouvelle famille ; mon orientation
était irréversible. […]
Mais un bruit circule dès notre entrée en
Allemagne que le général Leclerc va lever des volontaires
pour un corps expéditionnaire en Indochine. Mon adhésion
est immédiate et celle de mes compagnes, presque
unanimement enthousiaste. […]
Qui, en dehors de nos plus fidèles amis de la
division, pouvait comprendre ce désir de ne pas rompre ce
miraculeux équilibre établi au long des mois par une
poignée de femmes ? Miracle d'avoir échappé aux lois
d'une pesanteur qui paralysait encore, il y a vingt-six ans,
notre sexe ! Liberté dont le prix avait été payé chèrement ;
non pas liberté de vivre dans le désordre ou immoralité, de
singer les hommes, de s'affranchir de son métier de
femme, mais liberté, au contraire, d'aller jusqu'au bout de
sa qualité de femme, de vraie femme dans l'abnégation, le

1
Madeleine Carpentier : courrier du 30 septembre 2009, Yvette Rouxel : courrier du 16 août 2009 et Huguette
de Puyfontaine : entretien, 25 janvier 2006.
2
Suzanne Massu, Un commandant…op. cit., p. 82
3
Courrier anonyme de juin 2006 et Andrée Ducrot-Serreau : entretien, 24 mars 2006.
4
Monique Vanuxem : entretien, 15 mai 2006.

194
don de soi, le courage utile et discret ! Fierté de nous
sentir propres, indiscutées, d'être admirées pour des
qualités valables et non pour des faiblesses ou des
futilités ! Joie d'avoir su préserver notre dignité non pas en
fonction de règles imposées mais par le choix, par orgueil
collectif !1

Cette réflexion, bien qu’elle appelle aux précautions d’usage lorsqu’il s’agit de souvenirs a
posteriori, synthétise finalement assez bien le sentiment commun, d’une part à toutes les
Rochambelles, d’autre part à toutes celles dont l’engagement pour l’Indochine survient
immédiatement après celui contracté pendant la Seconde Guerre mondiale. Mais elle sonne
également comme une justification. Poursuivre sa carrière dans l’armée quand on est une
femme est également, pour Suzanne Massu, l’occasion rêvée d’exalter les vertus féminines,
d’être reconnue et admirée pour des qualités réelles et non pour le strict respect des règles
sociosexuées qui régissent la société. Elle défend donc ardemment la compatibilité entre
nature féminine et engagement militaire, pourtant très contestée depuis longtemps. Rien ne
saurait prouver, bien entendu, qu’en 1945 ce soit en ces termes précis qu’elle ait réfléchi à son
engagement. Le contexte de rédaction de cette autobiographie – les années 1970 – se prête
davantage à cette analyse que celui de la Libération. En revanche, toutes les Rochambelles 2
qui évoquent Suzanne Massu lui reconnaissent bien volontiers ce caractère frondeur et
anticonformiste et ce, dès son engagement à la tête du Groupe Rochambeau.
Enfin, il convient de rappeler que même si des femmes partent en nombre en
Indochine, la propagande en faveur de l’engagement n’est adressée qu’aux hommes, l’identité
masculine étant parfois même exacerbée sur les affiches. Comme en témoigne celle-ci3, datant
des années 1950 : la carrière militaire est faite pour les hommes et leur offre la possibilité de
s’affirmer pleinement, non seulement en tant que soldat, mais en tant que chef :

1
Suzanne Massu, Un commandant…op. cit., p. 20-22.
2
Soit dans les entretiens, soit dans leurs autobiographies.
3
Laurent Gervereau, La propagande par l’affiche, Paris, Syros-Alternatives, 1991, p. 127.

195
Tous les attributs de la virilité, du courage et de la vaillance propres aux hommes sont exaltés
ici. La formulation même de l’appel ne laisse aucune place au doute. La question n’est pas de
savoir « si tu es un homme », mais puisque tu es un homme, tu dois aller en Indochine. Il
semblerait que malgré le décret de 1951 qui reconnaît officiellement la possibilité d’un statut
militaire pour les femmes, celles-ci n’en demeurent pas moins des femmes que l’armée tolère
mais qu’elle est loin de considérer comme les égales des hommes, quand elles sont sous
l’uniforme : pas de propagande, donc, en faveur de l’engagement féminin en Indochine.
Si les motivations de l’engagement féminin diffèrent, les critères de recrutement sont
les mêmes pour toutes : être âgée de vingt et un ans – dix-huit ans après le décret de 1951 –,
célibataires, veuves ou divorcées et sans enfant mineur à charge, ne jamais s’être livrée à la
prostitution et ne pas avoir fait l’objet d’une condamnation 1. On retrouve ici la sempiternelle
crainte de voir des femmes à la morale douteuse pervertir l’armée.

1
Par recoupement des décrets n° 74 du 16 décembre 1941, op. cit., p. 3-4 et n° 51-1197 du 15 octobre 1951,
« portant statut du personnel des cadres militaires féminins », Journal Officiel de la République Française, 15 et
16 octobre 1951, p. 10433-10436.

196
Une fois recrutées, les PFAT suivent, pendant plusieurs semaines, une formation au
Centre de Regroupement du Personnel Féminin pour l’Indochine 1 avant de partir pour
l’Extrême-Orient.

b) L’instruction
Le CRPFI a été ouvert à Margival, dans l’Aisne, le 24 avril 1947 2. Ironie du sort : une
partie du camp comporte plusieurs bunkers allemands, héritage de la présence allemande en
France pendant la Seconde Guerre mondiale 3. Le camp initial de Margival est avant tout un
« centre de rassemblement PFAT4 » pour l’Extrême-Orient. Il a pour but de « recruter, gérer,
instruire et mettre en route dans la métropole le personnel féminin recruté par la mission de
liaison du CEFEO pour l’Extrême-Orient »5 :
Créé le 24 avril 1947 en Unité formant Corps et
s'administrant comme tel, le CRPFI, installé à Margival,
avait pour mission :
- d'une part de gérer et d’administrer les personnels
féminins recrutés pour l'Indochine jusqu'à la date de
leur embarquement, et à leur retour d'Indochine jusqu'à
leur démobilisation ou leur retour dans ce Territoire.
- d'autre part de leur donner les rudiments d'instruction
militaire ainsi qu'une instruction précoloniale et
d'assurer leur perfectionnement technique par leur
envoi en stage dans des formations ou établissements
adéquats.

Le CRPFI est « commandé par un lieutenant féminin ayant les attributions d’un chef de
corps ». Une instruction provisoire du 3 juin 1947 rappelle et précise les missions du Centre
de Margival :
Prendre en compte et administrer la totalité du
personnel féminin en instance de départ depuis la date de
signature du contrat jusqu’au jour de l’embarquement.

1
CRPFI dans la suite du texte.
2
SHD – Département de l’Armée de Terre – 2 R 126 / Personnel sous-officiers, PFAT / Dossier 1. Statut des
PFAT [1945-1968] : fiche n° 18946 TC/BT.I, sans date (mais postérieure au 19 septembre 1950) à l’attention du
général Ghislain, chef d’État-major particulier du Secrétaire d’État aux forces armées « Guerre », émanant du
général de division Salan, directeur des troupes coloniales, objet : centre de regroupement du personnel féminin
pour l’Indochine.
3
Huguette de Puyfontaine, courrier du 21 mars 2006.
4
SHD – Département de l’Armée de Terre – 2 R 126 / Personnel sous-officiers, PFAT / Dossier 1. Statut des
PFAT [1945-1968] : note n° 04.266 – E.M.A /I-O du 24 avril 1947, à l’attention de la direction des troupes
coloniales, objet : centre de rassemblement PFAT de Margival.
5
(Et citations suivantes) Id. : documents attachés à la fiche n° 1958/TC.BT.C du 27 octobre 1950, à l’attention
du chef de bataillon Cappodano émanant du Secrétaire d’État aux forces armées « Guerre » – Direction des
Troupes Coloniales – Bureau technique, objet : réorganisation du Centre de Margival.

197
Prendre en compte et administrer tout le personnel
féminin rapatrié jusqu’à démobilisation ou nouvelle
affectation.
Habiller et instruire ces personnels et vérifier en
dernier ressort leur aptitude à servir en Indochine.
Organiser des visites médicales de contrôle, de
départ colonial et les vaccinations prévues.
Mettre en route sur le port d’embarquement.
Démobiliser ou affecter à une Direction d’Arme le
personnel rapatrié1.

Ce n’est pas sans difficultés que s’effectue la formation des volontaires pour
l’Indochine. Entre 1947 et 1954, le CRPFI déménage trois fois : de Margival à Versailles,
puis de Versailles à Dieppe en 1954. Avec la fin du conflit indochinois la même année, la
formation spécifique propre aux troupes coloniales disparaît peu à peu. Cette instabilité dans
l’organisation et les moyens mis à disposition pour la formation des PFAT se retrouve dans
bien d’autres domaines et révèle combien l’armée peine à assimiler dignement ses recrues
féminines. En 1950, le camp de Margival est même l’objet d’une « violente propagande
extrémiste2 ». Bien que cette menace semble rapidement être sous le contrôle de la
gendarmerie travaillant en liaison avec le commandement du camp, une note de service du 6
avril 1950 laisse entendre que le centre pourrait être menacé « d’une action du genre
‘kommando’3 ». Le camp y est décrit comme peu sécurisé, isolé, facilement pénétrable et
l’auteur y dénonce le manque de moyens et le sous-équipement de la gendarmerie locale qui,
ne disposant que de bicyclettes, serait tout à fait incapable d’intervenir rapidement en cas
d’attaque. S’agissant d’une menace qualifiée d’« extrémiste », les militaires féminines
cantonnées au centre n’en sont donc pas – à première vue – les cibles. Il s’agirait davantage
d’une propagande idéologique, sans doute pacifiste et anticolonialiste, visant à empêcher
l’envoi de troupes supplémentaires en Indochine 4. Quoi qu’il en soit, ce document « urgent »
et « secret »5 met l’accent sur la précarité et l’isolement du centre de Margival.

1
SHD – Département de l’Armée de Terre – 19 T 129 / Bureau d’Études générales / Effectifs du PFAT :
situations, états récapitulatifs des gains et des pertes [1948-1972] : instruction provisoire n° 22.386 TC / BT-O
du 3 juin 1947, pour le recrutement, l’engagement et l’entretien du personnel féminin CEFEO, émanant du
directeur des Troupes Coloniales, Landouzy.
2
SHD – Département de l’Armée de Terre – 2 R 126 / Personnel sous-officiers, PFAT / Dossier 1. Statut des
PFAT [1945-1968] : note n°253 DN/EMP du 6 avril 1950, à l’attention de la gendarmerie et de la justice
militaire.
3
Ibid.
4
Propagande sans doute soutenue par le Parti Communiste comme le laisse entendre la fiche n° 18946 TC/BT.I,
sans date (mais postérieure au 19 septembre 1950), émanant du général de division Salan – SHD – Département
de l’Armée de Terre – 2 R 126 / Personnel sous-officiers, PFAT / Dossier 1. Statut des PFAT [1945-1968].
5
Termes tamponnés sur la note.

198
Malheureusement, c’est une pièce isolée dans un dossier à l’intitulé très vague de « Statut des
PFAT [1945-1968] » et il s’est avéré impossible de trouver toute trace de suites données à
cette note. Jusqu’en 1952 – année du transfert du camp de Margival vers la caserne de Croÿ à
Versailles – ce sont soixante-dix à quatre-vingts volontaires qui se succèdent sans
discontinuer, pour la durée de leur stage fixée à trois semaines. En 1950, bien que le ministre
de la Défense soit favorable à un allongement de la durée du stage, le général de division
Salan, directeur des troupes coloniales, y est opposé. Dans une fiche du 27 octobre 1950, il
explique que trois semaines de formation sont amplement suffisantes « pour des jeunes filles
qui sont destinées à être des employées isolément secrétaires, dactylos, infirmières ou
assistantes sociales »1. Dans ces conditions, un stage militaire semble tout à fait superflu. Il
s’agit ici encore d’une différence considérable avec les hommes qui reçoivent tous une
formation militaire complète et ce, quel que soit le poste qu’ils sont amenés à occuper. Enfin,
pour appuyer ses arguments, il précise que le CAFAEO2 n’a jamais eu à se plaindre de la
formation de ses recrues. Leur stage se compose donc d’une instruction précoloniale destinée
à les former aux opérations extérieures et d’un perfectionnement technique visant à évaluer
leurs capacités réelles. Pour conclure, il rappelle que « toute augmentation de la durée du
stage entraînera une augmentation des effectifs budgétaires en Métropole de 15 postes environ
par semaine de prolongation»3. Il s’agit là d’un argument de poids. En effet, les
préoccupations budgétaires de l’armée liées à un sureffectif féminin inutile ou injustifié
occupent une place de choix dans les documents conservés aux archives du SHD. Les
dépenses relatives au PFAT font l’objet d’un contrôle permanent et assidu, témoignant du
caractère jugé parfois superflu des demandes de leurs états-majors.
L’année 1950 est marquée par la réorganisation du centre de Margival. Après trois ans
de fonctionnement, les autorités militaires dressent un bilan assez mitigé du CRPFI et, peu à
peu s’orientent vers un remaniement et une refonte complète de la formation des PFAT,

1
SHD – Département de l’Armée de Terre – 2 R 126 / Personnel sous-officiers, PFAT / Dossier 1. Statut des
PFAT [1945-1968] : fiche n° 1958/TC.BT.C du 27 octobre 1950, à l’attention du chef de bataillon Cappodano
émanant du Secrétaire d’État aux forces armées « Guerre » – Direction des Troupes Coloniales – Bureau
technique, objet : réorganisation du Centre de Margival.
2
Sigle qui pose une réelle difficulté puisqu’il désigne aussi bien le Corps Auxiliaire Féminin d’Assistance en
Extrême-Orient que le Corps Auxiliaire des Forces Armées d’Extrême-Orient et le Corps Administratif des
Forces Armées en Extrême-Orient. Il semble cependant, qu’à la lecture de plusieurs textes législatifs, il ne
s’agisse pas ici d’un corps auxiliaire féminin.
3
SHD – Département de l’Armée de Terre – 2 R 126 / Personnel sous-officiers, PFAT / Dossier 1. Statut des
PFAT [1945-1968] : fiche n° 1958/TC.BT.C du 27 octobre 1950, … op. cit.

199
comme en témoigne une fiche de la fin de l’année 1950 émanant toujours du général Salan
dans laquelle il justifie cette réorganisation indispensable :
Cette unité a pu vivre d'une façon autonome
pendant trois ans bien que, malgré des qualités et une
bonne volonté indéniables, le personnel féminin
administratif éprouvait de grosses difficultés à assumer sa
tâche, et devait être continuellement conseillé et guidé par
les Services de la Direction des Troupes Coloniales.
De nombreuses réclamations concernant
notamment le paiement de la solde, la liquidation des
droits des personnels, la résiliation des contrats faisaient
apparaître des insuffisances notoires. […]
Désormais le Centre de Regroupement du
Personnel Féminin pour l'Indochine est rattaché
administrativement à la Compagnie d'État-major des
Troupes Coloniales qui le gère et l'administre.
Le centre conserve sa mission, mais l'officier
féminin commandant le centre n'exerce ses prérogatives
que dans les domaines de l'instruction et de la discipline.
Il est à noter que cet officier, Madame Bauer,
consultée sur cette réorganisation s'était alors montrée très
satisfaite, se voyant débarrassée d'une lourde charge
administrative.
En fait cette organisation se révèle à l'usage très
supérieure à la précédente, la Compagnie d’État-major des
Troupes Coloniales ayant de l'administration des
personnels une pratique et une expérience que ne
pouvaient acquérir les personnels administratifs féminins
du centre de Margival. […]
De nombreuses jeunes filles ou jeunes femmes
dont les candidatures n'avaient pas été acceptées à l'issue
du stage probatoire de Margival, m'adressaient en effet des
réclamations dans lesquelles elles prétendaient que seules
des antipathies féminines avait motivé les avis de l'officier
féminin commandant le centre.
Il est évident que dans un milieu féminin fermé et
ainsi isolé, se créent inévitablement un état d'esprit, des
habitudes, une ambiance qui peuvent être extrêmement
néfastes à la discipline et à l'esprit d'équité, et même
nocives à certaines natures féminines.
Par ailleurs, il m'est apparu que le stage
d'instruction militaire de trois semaines n'était peut-être
pas indispensable à la formation de stagiaires, qui en
Indochine, sont employées seulement dans des États-
majors, des formations du Service de Santé et comme
assistantes sociales. […]
En outre, il est incontestable que le stationnement à
Margival de ce centre est une source de dépenses

200
importantes eu égard aux déplacements incessants des
personnels permanents ou stagiaires entre le Centre, Paris,
où fonctionne le Bureau de rengagement et d'accueil et où
réside la Compagnie d'État-major des Troupes Coloniales,
et les lieux où s'effectuent les stages techniques.
Pour ces différentes raisons, j'envisagerais de
dissoudre le Centre de Margival et de procéder à une
réorganisation. […]
Il s'agit en fait, et très simplement, de trouver à
Paris, ou aux abords immédiats de Paris, un local où
puissent être hébergés sous la stricte surveillance
nécessaire à l'observation d'une discipline indispensable,
les PFAT, pendant le temps, calculé au plus juste,
nécessaire aux formalités de l'incorporation, des départs
Outre-Mer ou de la démobilisation. […]
Réorganisation, que j'estime indispensable, sans
provoquer d’émoi chez un personnel qui, par ailleurs, a
témoigné d'un très grand dévouement et d'un très grand
esprit d'abnégation.1

Ce qui est remarquable ici, c’est la tournure que prend l’argumentation du général Salan.
Accordant une large place aux dysfonctionnements d’ordre administratif et à l’éloignement de
Margival des centres décisionnels, il aborde également un autre point : celui de la
prédisposition des femmes à créer une « ambiance néfaste » lorsqu’elles sont enfermées entre
elles dans un lieu isolé. À la lecture de ce document, il semblerait que les femmes soient
également responsables des désordres et des errements 2 qui règnent à Margival. Selon le
général Salan, certaines « natures » féminines sont inaptes à l’enfermement militaire qui
semble engendrer « inévitablement » chez ces femmes des comportements « nocifs ». La
question du genre se pose donc ici puisque le général Salan, comme d’autres avant lui, justifie
un désordre par une certaine nature féminine si prédisposée aux troubles émotionnels. Le
rapprochement du CRPFI de la capitale est donc indispensable pour pouvoir assurer un
contrôle plus rigoureux et une « stricte surveillance » des militaires féminines. Il conclut
malgré tout son argumentation par un témoignage de reconnaissance envers ces femmes qui,
même si elles sont instables et fragiles émotionnellement, n’en ont pas moins préservé leurs
vertus naturelles de dévouement et d’abnégation. Enfin, il ne manque pas de rappeler les

1
SHD – Département de l’Armée de Terre – 2 R 126 / Personnel sous-officiers, PFAT / Dossier 1. Statut des
PFAT [1945-1968] : fiche n° 18946 TC/BT.I, sans date (mais postérieure au 19 septembre 1950) à l’attention du
général Ghislain, chef d’État-major particulier du Secrétaire d’État aux forces armées « Guerre », émanant du
général de division Salan, directeur des troupes coloniales, objet : centre de regroupement du personnel féminin
pour l’Indochine.
2
Terme employé dans la fiche n° 1958/TC.BT.C du 27 octobre 1950, … op. cit. SHD – Département de l’Armée
de Terre – 2 R 126 / Personnel sous-officiers, PFAT / Dossier 1. Statut des PFAT [1945-1968].

201
prérogatives attribuées aux PFAT : puisqu’elles ne sont employées que « dans des États-
majors, des formations du Service de Santé et comme assistantes sociales », rien ne justifie un
stage militaire, qui constituerait pourtant une avancée considérable pour l’égalité entre
hommes et femmes dans l’armée. Mais en 1950, cette question est loin d’être une priorité.
Seul « l'esprit d'équité » entre les PFAT semble préoccuper le général Salan.
Le camp de Margival est peu présent dans les sources et dans l’historiographie. C’est
l’École des Personnels Féminins de l’Armée de Terre1 de Dieppe qui focalise l’attention des
observateurs de l’époque ou des historiens 2, davantage encore que les casernes de Croÿ ou
d’Artois à Versailles. Ceci s’explique en partie par le fait que l’École de Dieppe a ouvert en
1953, absorbant les effectifs du Centre de Versailles, voué à disparaître avec la fin du conflit
indochinois. De plus, l’EPFAT a fonctionné pendant plus de vingt ans, ce qui légitime sans
aucun doute la place qui lui est accordée dans l’historiographie et les sources. Le 1 er avril
1973 est créée l’École Interarmées des Personnels Militaires Féminins (EIPMF) 3, remplaçant
peu à peu celle de Dieppe qui ferme ses portes le 30 juin 1974. Même la revue Bellone n’a
rien publié sur Margival.
En juillet 1948, paraît un important reportage sur le centre de Margival dans
Tropiques4, dont le sous-titre, revue des troupes coloniales, est le titre originel de ce
périodique fondé en 1902. C’est en 1946 qu’il prend le titre de Tropiques. Il s’agit d’une
revue mensuelle des troupes de marine de l’armée de terre5. L’auteur ne signe que par ses
initiales, il est donc difficile – à première vue – de savoir s’il s’agit d’un homme ou d’une
femme. Sauf qu’il se désigne comme le « signataire de ces lignes »6. Cet article est intéressant
pour plusieurs raisons. La première, cela va sans dire, est qu’il décrit dans les moindres détails
le centre de Margival, son organisation, son personnel et son quotidien. La seconde est qu’il
concentre toutes les idées reçues sur les femmes militaires… Autant d’idées reçues que

1
EPFAT dans la suite du texte.
2
Michel Bodin n’évoque que Versailles et Dieppe dans La France et ses soldats. Indochine 1945-1954, Paris,
L'Harmattan, 1996, p. 55.
3
Voir sur ce sujet : SHD – Département de l’Armée de Terre – 27 T 91/ Bureau Écoles / Dossier 3. Création le
1er avril 1973 de l’école interarmées des personnels militaires féminins de Caen et dissolution le 30 juin 1974 de
l’école des PFAT de Dieppe [1973-1974].
4
J.A.H, « Les demoiselles de Margival », Tropiques, n° 301, 1948, p. 19-30. Reproduit dans son intégralité en
annexe p. 564.
5
Avec la décolonisation française, la revue Tropiques disparaît au profit de la revue Bazeilles (en référence à la
bataille de Bazeilles en 1870), fondée le 1er octobre 1962. Bazeilles fusionne en 1966 avec L’ancre d’or, le
bulletin de liaison de la fédération des troupes de marine, et son titre définitif devient L’ancre d’or de Bazeilles,
titre qui existe toujours aujourd’hui.
6
J.A.H, « Les demoiselles de Margival », Tropiques, op. cit., p. 19. Sachant qu’il s’agit d’un article publié dans
une revue militaire, il est fort probable que l’auteur soit un homme.

202
l’auteur prétend pourtant dénoncer. « Comment décrire l’idéal de ces femmes de devoir
lorsque trop de journaux n’ont de rédacteurs que pour les égratigner et trouver là sujet à
plaisanterie ?1 » L’auteur peine à présenter le centre, à le « définir ». Le centre de Margival
pourrait être comparé selon lui à un collège sauf que l’ordre et la discipline y règnent2 alors
que dans un collège, il n’y a que fronde, turbulence et rébellion 3. Il pencherait bien pour un
couvent à cause du sérieux, de la propreté, du soin et même du « renoncement volontaire aux
avantages d’ici-bas », mais finalement, il trouve que les femmes présentes au centre de
Margival sont bien trop « bruyantes, enjouées, plus jeunes, plus libres » et trop maquillées
pour être comparées à des nonnes… Enfin, il pense à une caserne mais il précise que
nous en sommes aux antipodes. Une école militaire alors ?
Ce n’est point autre chose bien sûr, mais la comparaison
n’est encore pas celle qui convient. Il y a des fleurs
splendides dans le bureau directorial, des anémones sur la
table de la salle à manger, un adorable matou angora fait
ronron contre un radiateur. […] Il y a de pimpants rideaux
bonne-femme 4 aux fenêtres du réfectoire, les chambres
fleurent bon l’encaustique et l’on est accueilli sur le seuil
d’un massif bunker allemand par ces mots qui vous
désarment : « Oh ! Quel dommage que vous ne soyez pas
venu au moment des tulipes ! »5

Tout ceci ne fait que confirmer « le grand embarras » dans lequel se trouve l’auteur de ce
reportage qui peine à assimiler « féminité et courage », coquetterie et patriotisme, et
finalement dans une plus large mesure : femme et armée. La place qu’il accorde aux
aménagements et décorations florales relève davantage de l’ironie que d’une description
militaire. Enfin, bien qu’aucune source ne mentionne la « caserne » de Margival, en 1952,
c’est pourtant bien de la « caserne de Croÿ » que partent les volontaires féminines pour
l’Indochine6. D’un point de vue sémantique, la caserne désigne depuis 1680 un « bâtiment

1
J.A.H, « Les demoiselles de Margival », Tropiques, op. cit., p. 19..
2
Caractéristique qui revient également dans un témoignage en particulier, celui d’Andrée, recueilli au printemps
2006 : « nous étions encadrées par des officiers féminins qui ne faisaient pas de sentiments ».
3
Cette remarque laisse encore supposer qu’il s’agit vraisemblablement d’un homme qui a connu ce genre de
situation dans son propre collège.
4
Vitrage droit orné d'un volant, resserré en son milieu par une embrasse : le plus souvent disposé de part et
d’autre d’une fenêtre ou d’une porte.
5
(Et citations suivantes) J.A.H, « Les demoiselles de Margival », Tropiques, op. cit., p. 19.
6
Pour autant, il semble qu’il y ait eu une grande mobilité entre les deux. Andrée Ducrot-Serreau précise que « la
caserne d’Artois à Versailles était le Centre de Regroupement du Personnel Féminin pour l’Indochine […]. Pour
ce qui est de la caserne de Croÿ à Versailles, elle était réservée au Personnel Féminin en poste à Paris et dans la
région parisienne […] En tout état de cause, la caserne d’Artois a continué à recevoir du Personnel Féminin
rentrant d’Indochine jusqu’à la fin des opérations et je situe ces retours fin 1955 – 1er novembre 1956 ». Andrée
Ducrot-Serreau : entretien du 24 mars 2006 et notes personnelles consultées le même jour.

203
pour loger les troupes ». Et par extension, elle désigne un bâtiment « peu plaisant et, par
référence à la discipline qui y règne, un établissement scolaire rigoriste1 ». Le centre de
Margival, dans son apparence, ses statuts et attributions, s’apparente donc bien à une caserne.
Mais la caserne, dans l’imaginaire militaire et collectif, a une connotation sociosexuée
extrêmement forte. Comme tous les établissements fermés, les casernes ont fortement
contribué à la « fabrique » du genre2 : fabrique identitaire qui s’est mise en place pendant
« l’âge d’or des casernes » entre 1870 et 19143, dans un contexte revanchard après la défaite
française face à la Prusse. L’auteur de ce reportage considère que nous sommes « aux
antipodes » du modèle de la caserne. Mais il n’explique pas pourquoi. Or, sur bien des points,
Margival répond à toutes les caractéristiques de la caserne. Cadres du commandement et
élèves stagiaires évoluent dans des sphères distinctes, conformément à la hiérarchie militaire :
les bureaux, logements et salles à manger des cadres4, de la directrice et de son adjointe se
situent dans l’aile droite du bunker tandis que l’aile gauche abrite le réfectoire des élèves et
communique avec les cuisines. Les cadres sont logés en fonction de leurs grades, dans des
chambres individuelles ou doubles5. Quant aux élèves, elles partagent à six de « vastes
chambres6 », semblables à des dortoirs. Le soin et l’ordre apportés aux chambrées sont
rigoureux : c’est la règle absolue. La promiscuité entre les « bleues7 » n’a rien à envier à celle
que les hommes ont connue avant elles au cours de leur service militaire. Et comme pour les
hommes, cette « promiscuité est érigée en système »8. Dans ces conditions, il semble donc
que ce soit la seule représentation sociosexuée de la caserne comme bastion masculin qui
empêche l’auteur de voir Margival comme telle. Pour lui, toutes traces de soin, de décor
personnalisé ou de parterres fleuris aux abords du bunker relève davantage d’une présence
féminine que d’une rigueur militaire. Il ne manque d’ailleurs pas de rassurer son lectorat sur
la nature féminine qui n’est ici en rien entravée. Et ce malgré une carrière en opposition totale
avec le rôle traditionnellement confié aux femmes :
Avant toute chose, que les esprits les plus
caustiques se rassurent, ces femmes savent rester femmes

1
Alain Rey dir., Dictionnaire historique… op. cit., tome 1, p. 642.
2
Vincent Veschambre, « L’Armée française, un bastion masculin en mutation », op. cit., p. 121.
3
Ibid.
4
Formatrices et militaires de carrière.
5
J.A.H, « Les demoiselles de Margival », Tropiques, op. cit., p. 22.
6
Id., p. 23.
7
Dans le langage militaire : personne sans expérience, jeune recrue. Jamais accordé au féminin ; la définition
donnée par Jean-Marie Cassagne correspond pourtant parfaitement aux femmes nouvellement engagées dans
l’armée : Le grand dictionnaire… op. cit., p. 70-71.
8
Vincent Veschambre, « L’Armée française, un bastion masculin en mutation », op. cit., p. 124.

204
et s’interdisent de « jouer au soldat ». Elles ont un rôle à
tenir qui n’est pas celui de combattant ; elles l’apprennent.
Elles ont des devoirs sociaux à remplir ; elles s’y
emploient. Elles partent pour une mission déterminée qui
n’est pas de faire la guerre ; elles s’y préparent. La seule
arme de la maison est le révolver américain du lieutenant.
Elle l’a gagné en d’autres temps et il n’est même pas
approvisionné. Qu’on ne nous ennuie donc plus avec les
vieux clichés péjoratifs dont on accable sans charité le
Personnel des Auxiliaires Féminins de l’Armée de Terre.

L’honneur des femmes est sauf. Ou presque, puisque le « lieutenant » possède quand même
une arme, symbole de puissance masculine et de violence guerrière. Il s’agit ici du lieutenant
Bauer1, directrice de Margival. L’auteur l’évoque un peu plus loin, mais de façon anonyme
« Lieutenant B… »2. Le lieutenant Hélène Bauer est secondée par Huguette de Puyfontaine,
évoquée également en tant que « sous-lieutenant de P… »3. Toutes deux assurent donc
l’encadrement des élèves stagiaires et le commandement du centre pendant deux ans 4. En
insistant sur le fait que l’arme du lieutenant Bauer n’est pas approvisionnée, il confère un
caractère tout à fait symbolique, voire anecdotique, à ce port d’arme exceptionnel pour une
femme. Huguette de Puyfontaine abonde également dans ce sens, précisant qu’Hélène Bauer a
reçu cette arme « au cas où » lorsqu’elle a rejoint la Résistance à Alger 5 mais qu’elle ne s’en
est jamais servie. De plus, aucune formation au tir n’est dispensée aux élèves de Margival,
dont les affectations en Indochine ne nécessitent pas – selon les autorités militaires – d’être
armées. Pourtant, comme le montre le général Salan dans la fiche précédemment citée, leurs
emplois en Indochine ne laissent pas non plus présager des conditions de travail extrêmes.
Comment expliquer alors qu’à Margival, elles fassent « l’apprentissage de ‘la dure’6 qui
pourra leur être précieux en brousse » ?
L’enseignement repose principalement sur la Géographie de l’Union Française,
l’instruction militaire, le sport et le chant. L’apprentissage de ce dernier est assuré par

1
Précédemment évoquée : SHD – Département de l’Armée de Terre – 2 R 126 / Personnel sous-officiers, PFAT
/ Dossier 1. Statut des PFAT [1945-1968] : fiche n° 18946 TC/BT.I, op. cit.
2
J.A.H, « Les demoiselles de Margival », Tropiques, op. cit., p. 25. Il est difficile de savoir si c’est l’auteur qui a
choisi l’anonymat ou si ce sont Hélène Bauer et Huguette de Puyfontaine qui le lui ont demandé. Quand on sait
quelle image véhiculait les femmes militaires, on peut supposer qu’elles l’ont choisi pour se préserver.
3
Ibid.
4
Huguette de Puyfontaine : entretien, 25 janvier 2006.
5
Ibid.
6
Vient de l’expression « coucher sur la dure », au sol sur une couche dure : Alain Rey dir., Dictionnaire
historique…, op. cit., p. 1146. Ici, sur une paillasse posée sur un sommier en planches : J.A.H, « Les demoiselles
de Margival », Tropiques, op. cit., p. 23.

205
Huguette de Puyfontaine1. Chacun des vingt et un jours du stage est rythmé par un slogan. Il
n’est pas choisi au hasard et incarne les valeurs féminines traditionnelles qu’il convient
d’appliquer à la vie militaire féminine :
La semaine est placée sous le signe d’un mot
d’ordre. J’ai sous les yeux celui-ci pris parmi bien
d’autres : « Dignité personnelle ». Chaque jour à son tour
a un slogan : propreté, ordre, politesse, tenue, exactitude,
respect de soi-même, franchise, simplicité, honnêteté,
amour du travail bien fait, discrétion, sincérité envers soi-
même, indulgence, entr’aide, courtoisie, délicatesse,
agrandir son cercle d’amis, sourire, joie dans l’effort,
persévérance, modestie, enthousiasme. […] Oh ! Bien sûr,
il ne s’agit pas là de qualités spécifiquement féminines et
dont nos consœurs puissent prétendre avoir l’apanage.
Mais vous ne trouverez dans ces mots d’ordre aucun sujet
qui puisse prêter à une interprétation tendancieuse. On a
volontairement banni : courage physique, dureté pour soi-
même, vaincre la peur, vaillance, audace, etc. Cela c’est la
part des hommes. La leur s’appelle : bonté, indulgence,
entr’aide, sourire. Y songe-t-on assez ? L’a-t-on dit ? On a
dit l’inverse. C’était plus facile et l’on pensait que ce serait
plus drôle. J’affirme que ce n’était qu’absurde 2.

Ainsi, il faut absolument éviter que les femmes ne se fourvoient dans des valeurs qui ne sont
pas les leurs. Elles ont déjà largement brisé les barrières du genre en embrassant une carrière
professionnelle masculine, il ne faudrait pas qu’en plus elles en perdent leur dignité.
L’intention de l’auteur est claire : bien que militaires, ces femmes sont avant tout des femmes
qui entendent bien le rester. Il est à rappeler toutefois que le contenu des programmes de
Margival n’est pas du ressort de son commandement (féminin) mais de celui des autorités
(masculines). Margival n’est donc pas un centre qui dénature les femmes. Au contraire, leur
emploi du temps est là pour leur rappeler chaque jour la répartition sexuée des valeurs
humaines : aux femmes la bonté, l’altruisme et le don de soi, aux hommes la vaillance, le
courage et la virilité. Pour finir sur le contenu des enseignements, l’auteur se targue d’avoir eu
accès à quelques sujets proposés en cours de français. Sans surprise, ceux-ci s’inscrivent en
parfaite adéquation avec le reste du programme :
- La plus grande joie est de donner le bonheur
(Duhamel).
- Les suprêmes dons doivent être offerts dans des mains
suppliantes (Thibon).

1
Huguette de Puyfontaine : entretien, 25 janvier 2006.
2
J.A.H, « Les demoiselles de Margival », Tropiques, op. cit., p. 24-25.

206
- Se cultiver est un devoir pour chacune d’entre nous en
tant que femme, future mère et Française.
- La vie serait moins belle s’il n’y avait cet effort vers
quelque chose de mieux, cette lente ascension qui nous
est proposée et qui nous conduit, d’effort en effort,
jusqu’à la perfection1.

Il est intéressant de constater que ces sujets évoquent tous le don, la charité, l’abnégation mais
aussi la maternité. Ce dernier thème apparaît comme un officieux rappel des priorités
féminines. Les stagiaires de Margival doivent garder à l’esprit qu’elles sont avant tout des
mères en devenir. Il aurait été utile pour cette argumentation d’avoir connaissance de tous les
sujets proposés en cours de français ; toujours est-il que ceux choisis par l’auteur de ce
reportage sont bien loin des préoccupations d’ordre militaire et ne sont pas sans rappeler le
contenu des enseignements dispensés aux jeunes filles, longtemps bien distincts de ceux des
garçons2. Ayant la possibilité de s’engager pour l’Indochine à partir de « dix-huit ans
accomplis (vingt et un pour les convoyeuses de l’air) 3 », il est possible d’affirmer que bon
nombre de recrues féminines de Margival ont suivi leur enseignement secondaire et/ou le
début de leur enseignement supérieur, soit pendant la Seconde Guerre mondiale soit
immédiatement après. Depuis la loi du 18 mars 1942, « l’enseignement ménager familial » est
obligatoire dans tous les collèges et lycées pendant sept ans4, accentuant encore davantage la
distinction entre les sexes et la barrière entre filles et garçons ; barrière sociale, éducative et
sexuée qui perdure jusqu’en 1963, date à laquelle est voté un décret rendant mixtes les
collèges d’enseignement secondaire 5. L’instruction des filles pendant la Seconde Guerre
mondiale est ainsi principalement focalisée sur l’apprentissage du métier de mère et d’épouse
et la mise en valeur des qualités et vertus naturellement féminines6. Enfin, comme le souligne
Rose-Marie Lagrave : pour la période 1945-1975, « l’École se veut émancipatrice quand elle
est conservatrice, au sens où elle invente de nouvelles filières qui, sous couvert de
diversification des savoirs, mettent en place des ‘options’ destinées à maintenir l’écart des
différences entre filles et garçons 7 ». Les sujets de réflexion proposés en cours de français à
Margival obéissent naturellement à une logique de formation des filles à une carrière en
adéquation avec ces valeurs féminines si solidement implantées dans la société française. En

1
J.A.H, « Les demoiselles de Margival », Tropiques, op. cit., p. 30.
2
Voir sur ce sujet : Claude et Françoise Lelièvre, Histoire de la scolarisation des filles, Paris, Nathan, 1991, 272 p.
3
Décret n° 51-1197 du 15 octobre 1951, op. cit., p. 10434.
4
Francine Muel-Dreyfus, Vichy et l’éternel féminin, Paris, Le Seuil, 1996, p. 271.
5
Christine Bard, Les femmes dans la société française au 20e siècle, op. cit., p 239.
6
Francine Muel-Dreyfus, Vichy ou l’éternel féminin... op. cit., p. 271-277.
7
Rose-Marie Lagrave, « Une émancipation sous tutelle », Histoire des Femmes en Occident, op. cit., p. 601.

207
les obligeant à réfléchir sur leur identité de femme, on leur rappelle ainsi que celle-ci prime
sur leur statut de militaire qui appartient quant à lui, à l’identité masculine.
En 1952, l’installation du CRPFI à Versailles n’engendre que peu de modifications
dans le fonctionnement du recrutement des femmes pour l’Indochine. Désormais installé dans
les casernes de Croÿ et d’Artois, le CRPFI, devenu Centre d’Instruction des Personnels
Féminins pour l’Indochine1 de Versailles est régi selon les mêmes directives que Margival.
Mais son fonctionnement est finalement assez éphémère et on en retrouve peu de traces dans
les sources. Quelques femmes interrogées évoquent Versailles. L’une d’elles2 précise que la
durée du stage peut y atteindre trois mois ; en fait, elle varie en fonction de la spécialité
choisie. C’est le cas notamment de la spécialité « opératrice de cinéma », dont l’apprentissage
technique s’effectue au fort d’Ivry, siège du Service Cinématographique des Armées 3 ; mais
aussi celui des plieuses et réparatrices de parachutes qui suivent leur formation d’abord à
Lannion, puis dans la banlieue de Pau lorsque le centre devient École des Troupes
Aéroportées, et enfin à Montauban4. Aujourd’hui, la seule trace du passage des volontaires
féminines pour l’Indochine à Versailles est une plaque commémorative rénovée le 4
décembre 2003 à la caserne de Croÿ. Elle est célébrée au cours d’une cérémonie en mémoire
des PFAT parties en Indochine et présidée par le général Paul Renaud, premier vice-président
de l’Association Nationale des Anciens d’Indochine 5. L’engagement « volontaire dans
l'indifférence générale6 » de plusieurs centaines de jeunes filles, qu’il dénonce dans la
première phrase de son discours, témoigne du peu de cas qu’il a été fait du CIPFI de
Versailles dans l’histoire, et cette indifférence générale se retrouve dans les sources. C’est par
une note du 7 avril 1954 qu’il est décidé de regrouper les deux centres d’instruction existant,
Versailles et Dieppe, « solution présentant une économie de moyens dans le cadre de l’unité
de formation des dits personnels 7. » A cette date, le conflit indochinois s’enlise et la

1
CIPFI dans la suite du texte.
2
Éliane Jughon-Kuntz : entretien, 30 mars 2006.
3
(SCA), installé au Fort d’Ivry en 1946, devient en 2001 l’ECPAD.
4
Albert Maloire, Femmes dans la guerre, op. cit., p. 82.
5
ANAI dans la suite du texte.
6
Archives privées d’Andrée Ducrot-Serreau, consultées le 24 mars 2006 : Exemplaire du discours du général
Paul Renaud, 4 octobre 2003. Également disponible sur internet : Paul Renaud, « Éloge des Personnels Féminins
des Armées de Terre (PFAT) en Indochine », ANAI - Site Officiel de l'Association Nationale des Anciens et Amis
de l'Indochine et du Souvenir Indochinois, 4 décembre 2004, consulté le 9 octobre 2009, http://www.anai-
asso.org/NET/document/anai/lanai_aujourdhui/eloge_des_personnels_feminins_des_armees_de_terre_pfat_en_i
ndochine/index.htm
7
SHD – Département de l’Armée de Terre – 13 T 117 / 4e bureau 6e section : domaine militaire de l’Armée de
Terre / Dieppe : caserne, école des PFAT [1952-1972] : note n° 11019 SEG/CAB/EMP/INT du 7 avril 1954, à
l’attention de l’État-major de l’armée (signature illisible).

208
perspective d’une issue imminente motive sans doute la décision de fermer le CIPFI de
Versailles, de transférer ses personnels à Dieppe, école qui n’est pas exclusivement réservée à
la formation des personnels pour l’Indochine, comme en témoignage le seul article évoquant
la fermeture de Versailles, paru dans la revue Bellone : « Le CIPFI (Centre d’Instruction du
Personnel Féminin pour l’Indochine) va fermer ses portes, comme Margival il y a trois ans.
Le stage pré-colonial s’effectuera désormais à Dieppe 1. » La fermeture de Versailles a été
l’occasion de remettre aux PFAT le fanion du CIPFI, qui concrétise et matérialise la
reconnaissance officielle du CIPFI comme rouage essentiel de la formation des femmes
volontaires pour l’Indochine et plus généralement, par la suite, volontaires pour l’armée.

« Le Colonel Durand2 remet au lieutenant PFAT Luchetti3 le fanion du CIPFI »4

Bellone a consacré en 1953 un article à la caserne d’Artois. Celui-ci diffère assez peu
des autres sources sur ce sujet :
D’Artois pour les anciennes, c’est le début de leur
vie militaire. […] Le stage c’est justement la raison d’être
d’Artois. Ce stage précolonial qui est conçu pour préparer
physiquement, mentalement et intellectuellement les
AFAT :

1
Christiane Cauet, « Chant du cygne à Versailles », Bellone, n° 24, mai-juin 1954, p. 5
2
Directeur des Troupes Coloniales.
3
En charge du commandement du CIPFI.
4
Bellone, n° 24, op. cit., page de couverture.

209
Appels, test, vaccinations, conférences, instruction
militaire, foyer, causeries, corvées, cinéma, histoire et
géographie de l’Indochine, veillées, activités de toutes
sortes menées sur un rythme rapide 1. »

Le stage s’achève par le baptême de la promotion sous l’égide d’un-e grand-e patron-
ne : Lyautey, Bournazel, Mermoz, Eve Curie2…etc3. Après validation du stage, les personnels
féminins partent pour l’Indochine, par bateau pour un trajet de presque un mois 4 ou parfois
par avion pour un vol de près de trente heures interrompu par cinq escales 5.

c) La présence militaire féminine en Indochine : étude chiffrée
Mener une étude chiffrée des personnels féminins en Indochine n’est pas simple. Les
archives à disposition sont principalement conservées au département de l’armée de terre du
SHD. Celles du département de l’armée de l’air 6 sont très lacunaires et ne proposent aucun
document relatif aux effectifs. Quant au département de la marine7, les traces des femmes
dans ses fonds sont infimes d’une manière générale, davantage encore pour la guerre
d’Indochine. Et, c’est également dans les fonds du département de l’armée de terre qu’on
trouve des données chiffrées pour les Personnels Féminins de l’Armée de l’Air 8, de la Marine9

1
« D’Artois… », Bellone, n° 20, op. cit., p. 17.
2
Louis Hubert Gonzalve Lyautey (1854-1934) : militaire, officier durant les guerres coloniales, résident général
au protectorat du Maroc, Ministre de la Guerre, maréchal de France, principal initiateur de l’Exposition
Coloniale de 1931. Henry de Bournazel, dit « l’Homme rouge » (1898-1933) : militaire de carrière qui s’est
illustré lors des guerres coloniales au Maroc dans les années 1930. Cavalier vêtu d’une tunique rouge, il fut
l’objet d’un véritable culte patriotique dans les années 1930 à 1950. Il incarna pour plusieurs générations de
jeunes militaires un modèle d’officier. Jean Mermoz (1901-1936), dit « l’Archange » : aviateur de l’Aéropostale.
En 1930, il est le premier à relier par voie exclusivement aérienne la France à l’Amérique du Sud. Également
fondateur du Parti Social Français (PSF) en 1936. Eve Curie (1904-2007) : pianiste, femme de lettres, fille de
Marie Curie. Engagée dans la France Libre dès 1940, elle est l’auteure de nombreux textes résistants pour la
presse et la radio. Elle assure la propagande de la France Libre aux États-Unis à partir de 1941. De retour en
Angleterre, elle rejoint les Volontaires féminines de la France Libre et s’engage comme ambulancière sur le front
d’Italie. Elle participe à la jonction de la 1ère Division Française Libre et de la 2e DB, le 12 septembre 1944.
3
J.A.H, « Les demoiselles de Margival », Tropiques, op. cit., p. 25
4
Madeleine Boue-Lahorgue : op. cit.
5
Éliane Jughon-Kuntz : entretien, 30 mars 2006.
6
SHD – Département de l’Armée de l’Air – Série C : les forces aériennes françaises hors du territoire
métropolitain – sous-série 4 C : Indochine, Série P : dossiers individuels de personnel – sous-série 3 P :
personnel décédé en Indochine (dossiers consultables sur dérogation car il s’agit souvent d’actes de décès
accompagnés de dossiers médicaux).
7
SHD – Département de la Marine – 3 CC PFAM 087 : Correspondance « Arrivée » des ports, Marine
Indochine. 1944-1956.
8
PFAA dans la suite du texte.
9
PFAM (Personnels Féminins de l’Armée de Mer) dans la suite du texte. Cet acronyme est celui utilisé par le
Département de la Marine mais il n’est pas rare de trouver également PFM (Personnels Féminins de la Marine)
dans les sources. Contrairement à ce que prétend Jean-Marie Cassagne : « on dit que le sigle [PFAM – ndla]
désigne théoriquement les personnels féminins de l’armée de mer. Mais tout le monde sait bien que PFAM
signifie en réalité ‘petites fesses à manipuler’ » : Le grand dictionnaire… op. cit., p. 329. C’est pourtant celui de
PFAM qui sera utilisé ici, conformément à l’usage dans la Marine.

210
et du Service de Santé – souvent inclus dans l’arme dont ils dépendent. Enfin, ces quelques
remarques préliminaires n’ont que peu d’incidence sur le bilan des effectifs féminins en
Indochine car les PFAA et PFAM sont tellement minoritaires que ce petit nombre ne peut
avoir de conséquence significative sur les bilans définitifs. La plupart des documents utiles
pour cette étude sont les Tableaux d’Effectifs et de Dotations 1 mais aussi les rapports et notes
de service faisant état des effectifs. Pour présenter les conclusions qui suivent, il a donc fallu
croiser plusieurs fonds d’archives et relever dans chacun d’eux les effectifs féminins
« réalisés ». Il convient en effet de distinguer les « effectifs théoriques » des « effectifs
réalisés ». Les effectifs théoriques sont en fait une estimation des besoins calculés
mensuellement en fonction des effectifs réalisés et des pertes survenues ou à venir. Ils n’ont
pas été retenus pour réaliser l’étude qui suit puisqu’ils diffèrent systématiquement des
effectifs réalisés. Il faut considérer non seulement les fonds exclusivement dédiés aux
personnels féminins mais aussi ceux, plus généraux, dans lesquels on trouve parfois mention
des PFAT dans des TED englobant l’ensemble des troupes présentes en Extrême-Orient. Cette
étude a donc ses limites mais elle permet tout de même de suivre l’évolution du nombre de
femmes militaires engagées entre l’automne 1946 et le printemps 1956. Ces deux bornes
chronologiques n’ont a priori pas de valeur historique significative. Il s’agit simplement des
dates extrêmes des TED et des documents trouvés dans les archives qui mentionnent les
personnels féminins en Indochine. Enfin, ils sont assez lacunaires et plusieurs données sont
manquantes pour certains mois2.
Le graphique suivant offre un bilan précis et fiable des effectifs féminins présents en
Indochine sur cent quinze mois entre 1946 et 1956, toutes armes et tous services confondus 3.

1
TED dans la suite du texte ; dans lesquels les PFAA et PFAM figurent aussi sous le titre de « PFAT Air » ou
« PFAT Mer ».
2
Ainsi, il manque des données pour : mai, juin, juillet, octobre, novembre et décembre 1947 ; février, mars, mai,
juin, juillet, août 1948 ; septembre 1950 ; août 1953, soit quatorze mois sur une période qui en compte cent
quinze.
3
Il a été réalisé par recoupement des fonds suivants :
SHD – Département de l’Armée de Terre – 10 H 183-184 / Effectifs / Correspondance, notes sur les effectifs
dont graphiques sur l’évolution des forces de 1946 à 1951 et correspondance sur la désertion des légionnaires de
1947 à 1952 [1946-1952], particulièrement le dossier 10 H 183 : effectifs 1947, sous-dossier « États mensuels
des effectifs TFEO 1947 », 10 H 508 / Effectifs / effectifs réalisés (1946-1956). États des effectifs réalisés
[1946-1956], particulièrement le dossier « EMIFT, effectifs, 1952-1956 », 10 H 509 à 511 / Personnels / Pertes
(1945-1956). États des pertes, tableaux et graphiques concernant les pertes [1945-1956], particulièrement le
dossier 10 H 511 : effort humain français en Indochine. Avant novembre 1951 et après novembre 1954, aucune
distinction n’est faite entre les PFAA, les PFAM, les PFAT et le CAFAEO. Ainsi, il est très difficile de savoir si
les chiffres présents dans les TED ne concernent que les PFAT ou l’ensemble des personnels militaires et
auxiliaires féminins.

211
Effectifs mensuels des PFAT en Indochine (1946-1956)
2500

Fin de la guerre d'Indochine
Décret du 15 octobre 1951
2000

1947 1948 1949 1950 1951 1952 1953 1954 1955 1956

1500

1000

500

0
septembre

septembre
avril

juillet
mars

mars

mars

avril
juillet
janvier
novembre

mai

novembre

mai

juin

juin

mai

mai
novembre
février
août

février

février

février

février
août

août

août
octobre

décembre

décembre

décembre

octobre

octobre

Force est de constater que – malgré quelques variations – les effectifs sont en constante
augmentation du début à la fin de la guerre d’Indochine. Deux dates apparaissent clairement
comme des étapes dans l’évolution des effectifs. Tout d’abord celle du 15 octobre 1951 qui
marque le début d’une hausse significative. Elle correspond au décret n° 51-1197 du 15
octobre 1951, « portant statut du personnel des cadres militaires féminins 1 ». C’est à partir de
cette date que les militaires féminines sont régies par un statut plus solide et plus harmonieux.
La précarité et la diversité des statuts des PFAT disparaissent peu à peu. En toute logique,
cela engendre un accroissement visible des effectifs. Avec l’intensité des combats et
l’enlisement du conflit indochinois, le besoin en personnels féminins est aussi plus important
et ceux-ci augmentent régulièrement jusqu’en mai 1954. C’est évidemment, sans surprise,
qu’ils diminuent considérablement à partir de cette date.
Une fois ces chiffres considérés, pour obtenir un aperçu général de l’évolution de
l’engagement militaire féminin en Extrême-Orient, il convient de resserrer l’étude entre le 19

1
Décret n° 51-1197 du 15 octobre 1951, op. cit., p. 10433-10436.

212
décembre 1946 – date du début de la guerre d’Indochine – et le 7 mai 1954 – date de la
défaite française à Dien Bien Phu marquant la fin du conflit indochinois. Mais il est
également nécessaire de ne prendre en compte que la moyenne annuelle des effectifs
féminins, et ce afin d’obtenir une courbe de tendance plus globale. C’est cette méthode qui a
été appliquée pour élaborer le graphique suivant, tout en choisissant de distinguer les données
de l’année 1951, afin de mesurer quelles furent réellement les conséquences de l’adoption du
décret du 15 octobre sur l’évolution des effectifs militaires féminins.

Effectifs annuels moyens des PFAT pendant la guerre d’Indochine (1946-1954)
2500

Décret du 15 octobre 1951
2000

1500

1000

500

0
1946 1947 1948 1949 1950 du 1er 1er 1952 1953 1954
01/01/51 10/1951 11/1951
au
30/09/51 année 1951

La fin de l’année 1951 apparaît bien comme une charnière dans l’évolution des effectifs
féminins en Extrême-Orient. En effet, entre le 1 er octobre et le 1 er novembre 1951, ceux-ci
passent de mille cent vingt-deux à mille deux cent vingt-cinq, soit une augmentation de 9,1 %,
la plus importante sur un laps de temps si court depuis le déclenchement du conflit. Une telle
croissance est généralement observée sur période plus longue. Pour résumer, rien qu’au mois
d’octobre 1951, les effectifs féminins augmentent presqu’autant qu’entre janvier et octobre

213
19511. Il est clair que l’adoption du décret du 15 octobre 1951 modifie considérablement la
politique d’engagement des femmes dans l’armée. Ce décret, qui intervient alors que les
combats s’intensifient, provoque une accélération de l’augmentation des effectifs. Celle-ci est
en effet de 27,1 % entre 1951 et 1952, puis de 32,9 % entre 1952 et 1953. En mai 1954, à la
veille de la bataille de Dien Bien Phu, les femmes sous l’uniforme français en Extrême-Orient
sont deux mille cent quatre-vingt-une, soit presque deux fois plus qu’en août 1951, tandis
qu’entre la fin de l’année 1946 et la fin de la guerre d’Indochine, leurs effectifs ont plus que
doublé. Il ne faut pas en conclure qu’il n’y a eu que deux mille cent quatre-vingt-une femmes
dans l’armée française en Indochine. Elles sont, en réalité, bien plus nombreuses puisqu’il
faut également prendre en compte la durée variable des engagements, les rapatriements pour
fin de contrat ou incapacité, les « états des pertes »2, les PFAT « hors plan3 », mais également
les PFAA, les PFAM, les recrues du Service de Santé et du CAFAEO qui n’apparaissent
explicitement dans les TED qu’à partir de 1954 et qui viennent s’ajouter aux effectifs
précédemment traités. La durée des engagements est variable, mais en moyenne, les militaires
féminines signent pour deux ans4, avec la possibilité de renouveler leur séjour après leurs
congés de fin de campagne 5. Celles qui choisissent de repartir ne sont toutefois pas
majoritaires. Les PFAA, PFAM et personnels du CAFAEO s’engagent dans les mêmes
conditions mais sont beaucoup moins nombreuses et leurs effectifs évoluent peu. En prenant
en compte toutes ces considérations, le nombre de femmes ayant participé au conflit
indochinois avoisine en fait dix à quinze mille6, soit 7,5 à 10 % des effectifs militaires
globaux engagés en Indochine. Le graphique ci-dessous7 présente les effectifs de ces trois
armes et services de novembre 1951 à novembre 1954, seule période pour laquelle la
distinction est faite dans les archives du SHD.

1
La moyenne des effectifs féminins présents en Indochine pour janvier 1951 est de 1018, et pour octobre 1951,
elle est de 1122, soit une augmentation de 10,2 % en dix mois.
2
Terme employé dans les archives relatives aux effectifs. Par pertes « réelles » (blessé-e-s exclu-e-s), il faut
comprendre : décès, maladies, fins de contrats, rapatriements, désertions…etc.
3
Personnels généralement affectés à des missions spéciales (services secrets, détachements auprès d’États
associés, ou dépendants d’un État-major particulier …etc.). Ne figurant pas dans les TED, ces personnels
permettaient une certaine fluctuation dans les effectifs.
4
Albert Sebban, « Les femmes en Indochine », Insignes de l’Armée française en Indochine. Tome III, dir. A.
Bourdennec, E. Bonnet des Claustres, Ch. Malcros, A. Sebban, Bobigny, SOGICO, 1984, p. 17.
5
SHD – Département de l’Armée de Terre – 10 H 513 / Personnels / Notes de service du bureau « personnel »
(1951-1955). 3e section : mutations, rapatriés, PFAT / 6e section : PFAT [1951-1955], instruction n°
33.184/EMIFT/EP/6 PFAT du 16 octobre 1952 relative aux rengagements du Personnel Féminin de l’Armée de
Terre servant en Indochine.
6
Albert Sebban, « Les femmes en Indochine », Insignes… op.cit., p. 8 et 19.
7
Il a été réalisé par recoupement des mêmes fonds et selon la même méthode que les précédents.

214
Effectifs des Personnels Féminins de l’Armée de l’air, de la Marine et du CAFAEO
pendant et après la guerre d’Indochine (1951-1954)
500

450

400

350

300

250

200

150

100

50

0
septembre

juillet
mars

juillet

juillet

mars
janvier

octobre

mars

septembre

septembre
avril

novembre

janvier

avril
mai
juin

mai
juin

octobre

mai
juin

octobre
novembre

novembre

novembre
février

août

février
août

août
décembre

décembre

1951 1952 1953 1954
PFAA PFAM CAFAEO

Une première remarque s’impose à la lecture de ce graphique. Les effectifs féminins de
l’armée de l’air, de la marine et du CAFAEO n’affichent absolument pas les mêmes tendances
que pour les PFAT. Il y a plusieurs explications à cela : tout d’abord, il convient de rappeler
que l’engagement des femmes dans la marine est extrêmement restreint. Comme le souligne
Micheline Fornaciari1, « l’accès de personnel féminin sur les bâtiments de guerre fait l’objet
d’une stricte réglementation. Seules des raisons de service ou des invitations au mess
autorisent la présence de femmes à bord2. » Si les premières « marinettes » de la Seconde
Guerre mondiale bénéficiaient – comme toutes les femmes dans l’armée – d’un statut assez
flou leur permettant un accès aux différents services de leur arme, c’est pour les PFAM que le
décret de 1951 est le plus restrictif3. La marine demeure alors l’arme la plus fermée aux

1
Premier-maître dans la Marine Nationale en 1989 (équivalent à adjudant dans l’armée de terre).
2
Micheline Fornaciari, Les femmes dans la Marine Nationale Française… op. cit., p. 36.
3
Lucile Clemens-Morisset, La Marine Nationale au féminin… op. cit., p. 13.

215
femmes. Les préjugés selon lesquels embarquer une femme à bord porte malheur sont
toujours très vifs. Déjà, pendant la Seconde Guerre mondiale, après la création du Corps
Féminin des Forces Françaises Libres le 16 décembre 19411, les « marinettes » ne sont que
cent quinze. Puis, le décret du 29 janvier 1944 répartit ainsi les volontaires féminines : « deux
cinquièmes à l’armée de terre, deux cinquièmes à l’armée de l’air, un cinquième à l’armée de
mer »2. En 1946, les autorités militaires décident de « renvoyer dans leurs foyers toutes les
Auxiliaires Féminines de l’Armée de Terre (Officiers et Spécialistes) à l’exception des
volontaires pour la campagne d’Extrême-Orient »3. Il est alors prévu de ramener les effectifs
des AFAT de treize mille cinq cents à trois mille huit cents tout en maintenant la proportion
d’un cinquième pour la Marine. Mais, ces proportions ne seront jamais atteintes. Dans ces
conditions, la faible présence des femmes dans la marine en Indochine s’explique facilement.
Concernant l’armée de l’air, la répartition des PFAA est assez complexe. En effet,
l’armée de l’air dispose de Formations Féminines de l’Air 4 ; ce sont d’ailleurs les seules
référencées par les archives et ce sont leurs effectifs qui sont représentés ici sur ce graphique.
Mais les femmes engagées dans l’armée de l’air – ou dépendant directement d’elle – sont en
réalité beaucoup plus nombreuses. En effet, il faut alors prendre en compte les convoyeuses
de l’air, recrutées parmi les Infirmières Pilotes et/ou Parachutistes Secouristes de l’Air 5,
formées par la Croix-Rouge Française. En 1934, trois femmes, Françoise Schneider, la
Marquise de Noailles et Lilia de Vendeuvre souhaitent allier leur passion pour l’aviation et le
service à la patrie. Elles créent les IPSA, concrétisant ainsi le rôle des femmes dans l’aviation
de la Croix-Rouge. Leur rôle principal est d’être infirmière navigante ou pilote d’avion
sanitaire. Leur vocation est donc double : Croix-Rouge et aviation6. Les IPSA sont
infirmières, assistantes sociales, secouristes. Ce sont des civiles, comme tout le personnel de
la Croix-Rouge. Mais elles sont aussi des auxiliaires de l’armée, tout comme la Croix-Rouge.
Les convoyeuses de l’air sont en fait des IPSA ayant réussi le concours de l’armée de l’air et
souscrit un contrat d’engagement dans cette armée. Elles sont militaires 7. La distinction entre

1
Décret n° 74 du 16 décembre 1941, op. cit., p. 3-4.
2
Décret du 29 janvier 1944, op. cit., p. 107.
3
SHD – Département de l’Armée de Terre – 2 R 126, op. cit. Décision du 10 janvier 1946, émanant du Ministre
de la Guerre.
4
FFA dans la suite du texte. Dans les FFA, elles sont pour la plupart secrétaires, dactylos, sténodactylos,
standardistes, télétypistes, chiffreuses, infirmières : Albert Maloire, Femmes dans la guerre, op. cit., p. 285.
5
IPSA dans la suite du texte.
6
Brochure inédite des IPSA, transmise par Jean-Pierre Vanrenterghem, Président de l’Aéro-club des IPSA :
correspondance électronique, 23 octobre 2009.
7
Courrier de Rose-May de la Besse, Vice-Présidente de l’Amicale des IPSA, transmis par Jean-Pierre
Vanrenterghem, Président de l’Aéro-club des IPSA : correspondance électronique, 23 octobre 2009.

216
les statuts des IPSA et des convoyeuses de l’air est donc très nette, même si leur formation est
identique, au moins jusqu’au concours. Pourtant, dans les sources, l’amalgame est fréquent
entre les deux car, en temps de conflit, convoyeuses et IPSA remplissent des missions
identiques. Il n’est d’ailleurs pas rare de croiser ici ou là, tant dans les sources imprimées que
dans les archives du SHD, l’appellation « convoyeuses IPSA ». Comptées dans les effectifs de
l’armée de l’air, elles sont indifféremment nommées « IPSA » ou « convoyeuses de l’air ».
L’armée de l’air fait également appel aux IPSA pour recruter ses assistantes sociales et ses
infirmières du Service de Santé1. Le concours de convoyeuses du Groupement des Moyens
Militaires de Transport Aérien2 ouvre ainsi les portes de l’armée de l’air aux IPSA en 1945.
En 1946, la première équipe de convoyeuses de l’armée de l’air est constituée dans sa quasi-
totalité d’IPSA3. C’est donc l’armée de l’air qui est à l’origine de la création du corps des
convoyeuses de l’air. Si elles ne sont qu’une trentaine dans la première promotion de 1946 4,
leurs effectifs ne cessent d’augmenter, comme l’ensemble des PFAT, pendant toute la guerre
d’Indochine. Les sources sont hélas peu loquaces sur les effectifs des convoyeuses de l’air,
souvent confondues avec les IPSA. Ainsi, Albert Maloire mentionne pour l’année 1948, deux
cents IPSA qui rejoignent le Service de Santé de l’armée de l’air 5. Les convoyeuses de l’air –
militaires donc – sont très minoritaires dans l’ensemble des FFA : à la fin de la guerre
d’Indochine, le 1er mars 1954, elles ne sont que vingt 6. Les archives du Département de
l’Armée de l’Air se sont, quant à elles, révélées très décevantes : elles ne mentionnent que les
convoyeuses de l’air sans détailler le reste des troupes des FFA.
Enfin, concernant le CAFAEO, contrairement aux autres services dans lesquels sont
engagées les PFAT, ses effectifs féminins restent à un niveau stable et finalement assez élevé,
bien après la fin du conflit. Cela s’explique en partie par le maintien sur place de personnels
de santé destinés à soigner les blessés, les prisonniers de retour des camps viêt minh et assurer
leur prise en charge sanitaire avant leur rapatriement. Une dernière remarque – qui, faute de
sources suffisantes ne peut être développée – s’impose. L’ensemble des effectifs militaires

1
Albert Maloire, Femmes dans la guerre, op. cit., p. 133 : « elles furent ainsi plus de 200 [au début de la guerre
d’Indochine, ndla] à l’Armée de l’Air à servir. […] En 1948, le Service Social devenant interarmes, ces
assistantes sociales passèrent à l’Action Sociale aux Forces Armées. Les infirmières ont subi le même sort
puisque le Service de Santé Air ne possède plus son corps d’infirmières propre. »
2
GMMTA dans la suite du texte.
3
Albert Maloire, Femmes dans la guerre, op. cit., p. 134.
4
Valérie de La Renaudie, Sur les routes du ciel, « Les convoyeuses de l’air », Paris, NEL, 1996, p. 10 et 38.
5
Albert Maloire, Femmes dans la guerre, op. cit., p. 133.
6
SHD – Département de l’Armée de l’Air – 35 E 30807 / DPMAA : Direction du Personnel de l’Armée de l’Air
: 1er bureau / Convoyeuses de l’Air (1952-1955) : situation comparative en personnel militaire féminin des
classes dans le cadre des spécialistes convoyeuses de l’air, à la date du 1er mars 1954.

217
féminins présents en Indochine comporte une proportion minime mais néanmoins réelle
d’Indochinoises servant sous le même statut que leurs homologues métropolitaines. Les
sources sont très imprécises à leur sujet. En effet, elles n’y sont évoquées que deux fois. Le 31
décembre 1946, vingt-cinq Spécialistes des Personnels Féminins de l’Armée de Terre1 sont
indochinoises et elles sont trente-quatre AFAT le 31 août 19472. Elles sont également
présentes chez les convoyeuses de l’air, particulièrement à la fin de la guerre, alors que les
effectifs militaires métropolitains sont en baisse. Pour le seul mois d’août 1954 – soit trois
mois après la fin de la guerre – une note de service mentionne que « dix convoyeuses de l’air,
auxiliaires sociales vietnamiennes » doivent intégrer « des missions aériennes d’évacuations
des familles vietnamiennes3 ». Plus généralement, dans l’armée de l’air, de nombreuses
Indochinoises sont également infirmières militaires4.
Ces milliers de femmes engagées en Indochine appartiennent donc à plusieurs armes et
plusieurs services. Tout comme la répartition de leurs effectifs, leurs affectations sont aussi
plurielles.

1
SPFAT dans la suite du texte.
2
SHD – Département de l’Armée de Terre – 10 H 506 / Effectifs / effectifs théoriques et tableaux d’effectifs et
de dotations [1948-1955] : note de service n° 806/EMIFT/1/365 du 17 mars 1954.
3
SHD – Département de l’Armée de l’Air – 4 C 1253 / Sous-groupement des moyens militaires de transport
aérien (S/GMMTA), hygiène, santé : lorsque ce fonds a été consulté pour la première fois au Service Historique
de l’Armée de l’Air en 2005, il était composé ainsi : dossier B. Évacuations par voies aériennes : convoyeuses de
l’Air [1951-1954]. Dossier C. Infirmières pilotes secouristes de l’Air (IPSA) [1946-1954]. Dossier D. Personnel
des Forces Féminines de l’Air (FFA) [1953-1955]. Depuis que les archives de ce service ont intégré le Service
Historique de la Défense, il n’est plus classé et toutes les pièces qui le composent sont donc isolées. Ici, il s’agit
de la note de service n° 471/B.A 197/Cdt datée du 13 août 1954 émanant du lieutenant colonel Descaves,
commandant de la base aérienne 197, document initialement classé dans le Dossier B ci-dessus précité.
4
C.B : entretien, 19 octobre 2005.

218
2. Les femmes dans les Troupes Françaises en Extrême-Orient1

L’étude des militaires féminines engagées dans les TFEO implique d’analyser leurs
affectations pour comprendre quelle place l’armée leur accorde dans ce premier conflit
français de décolonisation. Enfin, il y a parfois un réel décalage entre la formation théorique
reçue en Métropole, l’affectation sur place en Indochine, et la vie quotidienne : la mise en
pratique de l’instruction reçue pendant les missions révèle souvent les faiblesses et les lacunes
liées à l’intégration des femmes dans l’armée française qui demeurent les éternelles oubliées
de la mémoire militaire.

a) L’affectation : expériences militaires féminines d’une décolonisation française
Dans leur grande majorité, les personnels militaires féminins engagés en Indochine
sont dans l’armée de terre. Au début de la guerre, les soldates sont toujours régies par les
statuts hérités des contrats d’engagement de la Seconde Guerre mondiale. Elles sont avant
tout engagées dans l’unique but de remplacer tous les hommes aptes au combat quel que soit
leur grade ou leur ancienneté, sous-officiers ou hommes de troupe2. Bien que les sources ne
permettent pas d’élaborer une analyse statistique précise des affectations des soldates par
spécialités, il est néanmoins possible de dresser une liste des postes qu’elles occupent, ainsi
que les zones dans lesquelles elles sont affectées. Les graphiques ci-dessous ont été obtenus à
partir d’un important dossier conservé au SHD et consacré au « Personnel féminin de l’armée
de terre en Indo-Chine3 », émanant de la Mission de contrôle de l’exécution du budget de
l’État en Indochine. Ce dossier regroupe un exposé d’ensemble de l’Inspecteur général de la
France d’Outre-Mer Pruvost, une étude du capitaine Douillet et une réponse du général de
corps d’armée Salan, commandant en chef en Indochine. Le 2 mars 1953, Hubert Pruvost
classe par spécialité, zone géographique et catégories les affectations des PFAT 4 :

1
TFEO dans la suite du texte.
2
SHD – Département de l’Armée de Terre – 10 H 259 / Mission de contrôle de l’exécution du budget de l’État
en Indochine / Rapports sur les travaux du génie, les services de propagande, de presse et d’information, le
PFAT [1953-1954]. Dossier « Personnel féminin de l’armée de terre en Indo-Chine », Exposé d’ensemble de
Monsieur l’Inspecteur général de la France d’Outre-Mer : courrier n° 260 du 2 mars 1953, p. 3.
3
Ibid. Orthographié tel quel.
4
Page suivante.

219
Répartition des PFAT par spécialité en 1953

Pliage et réparation
des parachutes, Spécialistes dans
Service Social...etc les Etats-Majors
21 % 35 %

Transmissions

22 %

Service de Santé

22 %

Les spécialistes d’États-majors regroupent les sténodactylos, dactylos, chiffreuses et
mécanographes1 et le Service de Santé les infirmières et les ambulancières. Grâce aux TED du
mois de mars 1953 – précédemment évoqués – on peut donc en conclure que la répartition des
PFAT est la suivante :

Spécialistes d’États-majors 626
Service de Santé 394
Transmissions 394
« Le reste : pliage et réparation des parachutes, Service Social …etc. »2 376
Total 1790

Ces affectations sont en totale adéquation avec la formation et l’instruction reçues en
Métropole et offrent peu de nouveauté quant à la nature des emplois occupés. Conformément
aux valeurs guerrières, les femmes sont en apparence maintenues loin du front qui reste la
sphère masculine par excellence. Enfin, si ces affectations ne sont pas exclusivement
réservées aux femmes, les PFAT y sont pourtant largement majoritaires. Ainsi « 80 à 90 %
des emplois de bureau sont tenus par le PFAT ; 50 à 70 % pour les standardistes et télétypistes
dans les Transmissions ; 50 à 100 % pour le pliage et la réparation des parachutes »3. Les

1
La mécanographie est « la réalisation de tous les travaux d’ordre comptable ou statistique à l’aide de machines
à cartes perforées », « Les mécanographes », Bellone, n° 39, novembre-décembre 1956, p. 35.
2
SHD – Département de l’Armée de Terre – 10 H 259 / Mission de contrôle de l’exécution du budget de l’État
en Indochine / Rapports sur les travaux du génie, les services de propagande, de presse et d’information, le
PFAT [1953-1954]. Dossier « Personnel féminin de l’armée de terre en Indo-Chine ». Exposé d’ensemble de
Monsieur l’Inspecteur général de la France d’Outre-Mer : courrier n° 260 du 2 mars 1953, p. 4.
3
Ibid.

220
emplois qu’elles occupent apparaissent aux yeux des autorités comme des emplois subalternes
ou reposants. En effet, le capitaine Douillet précise dans son étude que ces emplois
« pourraient être réservés à certains sous-officiers, fatigués ou blessés1. » Pourtant, lorsque les
femmes témoignent de leur expérience en Indochine, aucune d’entre elles ne laisse entendre
qu’il s’agissait d’une sinécure… La spécialité dans laquelle les femmes sont les plus
représentées est la réparation et le pliage de parachutes. La plupart d’entre elles dépendent du
Service d’Entretien des Parachutes2. Jusqu’en 1946, elles appartiennent aux FFA puis sont
intégrées aux PFAT. Totalement occultées de la mémoire guerrière, ces femmes occupent
pourtant un « emploi de toute confiance car d’Elles dépend la vie de nos ‘Commandos’ »,
comme en témoigne l’extrait de ce dépliant des années 1950, faisant la promotion des emplois
que peuvent occuper les femmes en Indochine :

3

Ce « reste » des effectifs féminins comprend également le Service Social dont font
partie non seulement les assistantes sociales mais aussi les opératrices de cinéma. La section
Cinéma du Service Social et culturel des FTEO a été créée en 1946. Chaque camion-cinéma
transporte un chef d’équipe, sous-officier la plupart du temps, un-e opérateur-trice, un
conducteur dépanneur. En théorie… car dans les faits, plusieurs femmes cumulent les
fonctions de conductrice et d’opératrice 4. En 1952, quatre-vingt-un camions-cinéma sillonnent

1 1
SHD – Département de l’Armée de Terre – 10 H 259 / Mission de contrôle de l’exécution du budget de l’État
en Indochine / Rapports sur les travaux du génie, les services de propagande, de presse et d’information, le
PFAT [1953-1954]. Dossier « Personnel féminin de l’armée de terre en Indo-Chine ». Étude de Monsieur le
capitaine Douillet, p. 17.
2
SEP dans la suite du texte. Albert Maloire, Femmes dans la guerre, op. cit., p. 81.
3
« Jeunes Femmes, Jeunes Filles », dépliant des PFAT, reproduit par Albert Sebban, « Les femmes en
Indochine », Insignes… op.cit., p. 16. Ce dépliant est reproduit dans son intégralité en annexe p. 559.
4
Éliane Jughon-Kuntz : entretien, 30 mars 2006 et Albert Maloire, Femmes dans la guerre, op. cit., p. 96.

221
l’Indochine1. Au total, pour la seule année 1951, ce sont plus de cent vingt-trois mille
kilomètres qui ont été parcourus, quatre mille quatre cents postes visités, presque onze mille
séances assurées pour plus de deux millions sept cent mille spectateurs. Comme pour les
opératrices de cinéma, « le rayon des assistantes sociales est le ‘moral’… La tâche est
immense »2. Ces dernières sont une soixantaine 3 en moyenne pendant la guerre d’Indochine et
certaines d’entre elles passent plus de cinq ans en Extrême-Orient4. Les sources ne permettent
pas de suivre l’évolution des effectifs des assistantes sociales ou des opératrices de cinéma,
mais quelques documents mentionnent ici ou là un effectif variant de cent quinze à cent trente
PFAT réparties entre ces deux spécialités 5. En février 1952, la répartition des assistantes
sociales est la suivante6 :

7 délégations, une pour chaque territoire, toutes commandées par un officier
Assistantes d’unité Assistantes dans les
Assistantes chefs Total
ou de secteur hôpitaux
Nord Viêt Nam 1 24 14 39
Sud Viêt Nam 1 19 14 34
Cambodge 1 5 6
Laos 1 3 4
Plateaux
1 3 4
montagnards
Centre Viêt
7 7
Nam Nord
Centre Viêt
2 2
Nam Sud
TOTAL 96

1
Albert Maloire, Femmes dans la guerre, op. cit., p. 96.
2
Id., p. 67 et 97.
3
SHD – Département de l’Armée de Terre – 10 H 321 / Prisonniers, internes, Croix-Rouge, affaires sociales,
santé / Service social et culturel des FAEO. Budget, crédit, organisation, propagande, moral, distractions,
assistantes sociales, aumôneries [1951-1954]. Dossier « Direction du Service Social des FTEO (1951-1954)»,
Rapport « sur le service social et culturel des forces terrestres en Indochine » de Monsieur de Bouteiller,
inspecteur de 3e classe de la France d’Outre-Mer, daté du 21 février 1951.
4
Monique Vanuxem : entretien, 15 mai 2006.
5
SHD – Département de l’Armée de Terre – 10 H 505 à 507 / Effectifs / effectifs théoriques et tableaux
d’effectifs et de dotations [1948-1955], 10 H 508 / Effectifs / effectifs réalisés (1946-1956). États des effectifs
réalisés [1946-1956], 10 H 321 / Prisonniers, internes, Croix-Rouge, affaires sociales, santé / Service social et
culturel des FAEO. Budget, crédit, organisation, propagande, moral, distractions, assistantes sociales,
aumôneries [1951-1954]. Dossier « Direction du Service Social des FTEO (1951-1954)», Rapport « sur le
service social et culturel des forces terrestres en Indochine », op.cit., et Albert Maloire, Femmes dans la guerre,
op. cit., p. 285.
6
SHD – Département de l’Armée de Terre – 10 H 322 / Prisonniers, internes, Croix-Rouge, affaires sociales,
santé / Le Noël du combattant [1951-1954]. Dossier « Attributions du Service Social », p. 1-2.

222
Le tableau suivant est une mise en forme des données fournies par Albert Maloire dans
son ouvrage Femmes dans la guerre, paru en 19571. Bien que cet ouvrage soit avant tout une
histoire vulgarisée des femmes militaires engagées en Indochine, Corée et Afrique du Nord, il
a au moins le mérite d’être le premier à être publié immédiatement après la guerre
d’Indochine et il rassemble un certain nombre de données très précises mais hélas souvent
non datées. Pourtant, en croisant les chiffres de l’auteur avec ceux des archives, le bilan qu’il
dresse de la répartition du personnel féminin en Indochine est très fiable. Il mentionne au bas
de ce tableau « mars 19542 », et force est de constater que son étude concorde assez
fidèlement à celle précédemment réalisée.

Armée / Service Spécialités Effectifs Total
Dactylos * 627
Comptables 48
Secrétaires 126
Mécanographes * 9
Encadrement 16
Interprétatrices de photos aériennes 19
Infirmières 333
Ambulancières 56
Armée de terre 2031
Assistantes sociales 68
Opératrices de cinéma 47
Standardistes * 208
Télétypistes * 77
Chiffreuses * 78
Régulatrices * 89
Réparatrices de parachutes 82
Plieuses 148
Convoyeuses 6
Secrétaires, dactylos, sténodactylos * 79
Armée de l’air 124
Standardistes, télétypistes, chiffreuses * 33
Infirmières 6
Officier 1
Visiteuses hôpitaux 2
Gérantes foyer 2
Marine 21
Auxiliaires sociales 5
Secrétaires 3
Chiffreuses * 8
CLAEO3 Infirmières et personnel civil contractuel 474 474
Total (* emplois dans les États-majors) 2650 2650

1
Albert Maloire, Femmes dans la guerre, op. cit. Le colonel Albert Oriol signa sous le pseudonyme de Maloire
(hérité de son engagement dans la Résistance) plusieurs ouvrages sur la Seconde Guerre mondiale et un autre sur
les femmes : Les femmes en guerre, Les oubliées de l’Histoire 1919-1945, Amiens, Éditions Martelle, 1995, 141
p, sous le nom complet d’Oriol-Maloire.
2
Albert Maloire, Femmes dans la guerre, op. cit., p. 285-286.
3
Corps de Liaison administratif en Extrême-Orient : autre appellation du CAFAEO, précédemment évoqué.

223
À la lecture de ce tableau, une tendance très nette se dégage quant aux emplois occupés par
les femmes. Les effectifs les plus importants concernent les emplois « de bureau », les
infirmières et le domaine social. Ces chiffres coïncident parfaitement avec les conclusions de
l’Inspecteur général de la France d’Outre-Mer Hubert Pruvost et les prévisions du général
Salan en 1950 qui précisait que les militaires féminines en Indochine « sont employées
seulement dans des États-majors, des formations du Service de Santé et comme assistantes
sociales1 ». En effet, les spécialistes féminines des États-majors sont ici mille cent soixante-
dix-huit, toutes armes et tous services confondus, soit 44,4 % de l’effectif global. Les effectifs
du Service de Santé et du Service social rassemblent à eux seuls neuf cent quatre-vingt-quinze
femmes, soit 37,5 %, en comptant les personnels du CLAEO / CAFAEO.
La question du genre se pose une nouvelle fois ici car si l’armée est un « employeur
hyper-masculin2 », il apparaît clairement que les emplois qu’elle propose aux femmes restent
« hyper-féminins ». Ceux-ci correspondent parfaitement « au modèle de la femme qui aide,
qui soigne et qui console » et qui « s’épanouit dans les professions d’infirmière [ou]
d’assistante sociale3. » L’armée, comme garante des modèles et des valeurs sociosexués,
réserve donc aux femmes les mêmes emplois que ceux auxquels elles peuvent prétendre dans
la société – civile – sans dénaturer leur sexe. La sténodactylographie et la télétypie sont deux
autres spécialités majoritairement féminines dans l’armée, comme dans la société, qui
permettent de « mettre en œuvre des qualités ‘innées’, physiques et morales : souplesse du
corps, agilité des doigts – ces ‘doigts de fées’, habiles à la couture et au piano, propédeutique
du clavier de la dactylo et de la sténotypiste 4. » Ces doigts de fées sont également la qualité
principale des plieuses et réparatrices de parachutes, comme en témoigne le titre du chapitre
qu’Albert Maloire leur dédie : « Les dames aux doigts de fée »5. Ces qualités féminines
tellement vantées par les employeurs sont en fait les « fruits de la traditionnelle éducation des
filles, qui font des Dames des postes, si convenables, d’excellentes receveuses, des infirmières
les meilleures auxiliaires du médecin d’hôpital […]. Des qualifications réelles déguisées en
qualités ‘naturelles’6. » Par conséquent, bien que militaires et donc loin des canons d’un

1
SHD – Département de l’Armée de Terre – 2 R 126 / Personnel sous-officiers, PFAT / Dossier 1. Statut des
PFAT [1945-1968] : fiche n° 18946 TC/BT.I, op. cit.
2
Yvonne Knibiehler, Histoire des infirmières…op. cit., p. 206.
3
Michelle Perrot, « Qu’est ce qu’un métier de femme ? », Les femmes ou les silences de l’Histoire, Paris,
Flammarion, 1998, p. 201, article initialement paru dans Le Mouvement social, n° 140, VII-IX, 1987, p. 3-8.
4
Id., p. 202.
5
Albert Maloire, Femmes dans la guerre, op. cit., p. 81.
6
Michelle Perrot, « Qu’est ce qu’un métier de femme ? », op. cit., p. 201.

224
« métier de femmes », les Personnels Militaires Féminins 1 n’en demeurent pas moins
cantonnés à des tâches conformes à la nature féminine. Il n’y a donc aucune crainte de les voir
se masculiniser par la carrière militaire, métier d’hommes par excellence. Comme le souligne
Michelle Perrot, le cantonnement des femmes dans ces professions est très bien accepté par
les hommes puisqu’elles évoluent dans « une strate qui ne leur porte pas ombrage » et leur
permet des évolutions de carrière plus rapides 2. Elle fait également une comparaison très
intéressante en expliquant que « les femmes ne jouent pas exactement le rôle d’une ‘armée de
réserve’ ; mais au contraire celui d’une main d’œuvre dont les qualités spécifiques, aident à
résoudre des problèmes à la fois quantitatifs et qualitatifs »3. Et c’est exactement ce dont il
s’agit dans l’armée française puisque comme précisé précédemment, les femmes n’y trouvent
une place que dans le but d’y remplacer des hommes, appelés vers des destins plus glorieux et
conformes au sexe fort : le combat, la gloire, la reconnaissance de la Patrie. Les femmes, dans
l’armée comme dans la société, apparaissent toujours comme les éternelles remplaçantes des
hommes : remplaçantes dans les usines ou aux champs pendant la Première Guerre mondiale,
remplaçantes dans des emplois administratifs ou sociaux dans l’armée.
Leur présence dans les services de santé obéit elle aussi à une tradition déjà très
ancienne qui assigne aux femmes les « soins du corps, des corps de tous les âges de la vie :
nourrisson-ne-s, très jeunes enfants, malades et vieillard-e-s »4. En temps de guerre, et
particulièrement à partir de 1914, les infirmières au front ou à l’arrière dans les hôpitaux
militaires sont les seules femmes admises dans la sphère masculine du combat et de la
violence. Durant l’entre-deux-guerres, la Croix-Rouge Française, qui avait été créée dans un
but de secours aux militaires, doit trouver de nouvelles perspectives d’action 5. Sa vitalité
reposant sur les associations et œuvres féminines et féministes, la fin de la Première Guerre
mondiale ne signifie en rien la fin de cet engagement féminin massif. Par conséquent, la
tradition féminine du dévouement et du soin aux blessés est exaltée par les valeurs de la
Croix-Rouge qui garantit pendant plusieurs années un vivier considérable d’infirmières puis
d’ambulancières. En 1922, la création du diplôme d’État d’infirmière vient officialiser une
pratique féminine largement répandue et homogénéise la multitude des statuts qui régissaient

1
PMF dans la suite du texte.
2
Michelle Perrot, « Qu’est ce qu’un métier de femme ? », op. cit., p. 203-204.
3
Id., p. 204.
4
Sylvie Schweitzer, Les femmes ont toujours travaillé, Paris, Odile Jacob, 2002, p. 167.
5
Elsa Durbecq, « Femmes et œuvres : l'exemple des Croix-Rouges françaises », Recherches Contemporaines, n°
3, 1995-1996, p. 193.

225
ces femmes1. Ce n’est qu’en 1938 que ce diplôme est exigé pour exercer dans tous les
établissements, privés et publics, y compris pour les religieuses qui pratiquaient jusqu’alors
sans diplôme mais avec une équivalence. Il existe bien une tradition historique et culturelle
attribuant aux femmes les soins infirmiers. Avec la création du corps des IPSA en 1934 par la
Croix-Rouge, suivi du concours des convoyeuses en 1945 par l’armée de l’air, la profession
d’infirmière déborde donc largement des cadres civils initiaux qui ne lui conféraient qu’un
statut d’auxiliaire des armées. Un mot enfin sur les assistantes sociales. L’appellation même
d’« assistante sociale » exclut d’office la possibilité que celle-ci soit un homme, du moins
dans l’imaginaire collectif2. C’est avant tout la nature de leur mission qui a conduit à une
féminisation exclusive des termes, tant celle-ci rassemble les vertus « naturellement »
féminines que sont l’écoute, la patience, la douceur et l’abnégation. Ici encore, le titre choisi
par Albert Maloire pour son chapitre consacré aux assistantes sociales est révélateur de leurs
qualités de soutien, de confidente et de douceur : « Les assistantes sociales : les petites sœurs
laïques »3. Le champ lexical utilisé par l’auteur pour parler de ces « femmes dans la guerre »
mériterait davantage d’analyse, mais il reflète parfaitement les qualités qui leur sont
perpétuellement attribuées : qualités féminines qui prennent toujours le dessus sur leurs
qualités militaires : « demoiselles du merci » pour les infirmières, « madame cinéma » pour
les opératrices, « dames aux doigts de fée » pour les plieuses de parachutes ou « petites
sœurs » pour les assistantes sociales mais jamais de « militaire », de « soldate » ou
simplement de « personnel militaire féminin »... Ce sont donc bien toutes ces qualités
« naturellement » féminines qui semblent intéresser l’armée ; et non le courage, la force ou le
patriotisme, qui restent des attributs masculins. Les IPSA comptent également beaucoup
d’assistantes sociales dans leurs rangs. Et lorsque l’armée de l’air crée le concours des
convoyeuses en 1945, celui-ci s’adresse non seulement aux IPSA, aux infirmières civiles mais
aussi aux assistantes sociales. Comme le souligne Sylvie Schweitzer :
Longtemps ces femmes-là ont été soit des
religieuses, soit des bénévoles. Il a fallu le temps du
développement de l'hygiénisme, de la laïcisation de l'État
et des bouleversements de la Première Guerre mondiale
pour que la société réfléchisse à les former et les payer, à
leur accorder un statut4.

1
Sylvie Schweitzer, Les femmes ont... op. cit., p. 175.
2
Marina Yaguello, Le sexe des mots, op. cit., p. 30-31.
3
Albert Maloire, Femmes dans la guerre, op. cit., p. 65.
4
Sylvie Schweitzer, Les femmes ont... op. cit., p. 167.

226
La période qui s’étend de la fin du XIXe siècle à la fin de la Première Guerre mondiale
apparaît donc comme décisive dans la reconnaissance de ces activités comme des professions
à part entière. Pour les assistantes sociales, c’est la fin de la Seconde Guerre mondiale qui
marque le début d’une règlementation stricte de la profession. Comme pour les infirmières en
1938, c’est la loi du 8 avril 1946 1 qui instaure l'obligation d'avoir le diplôme d'État pour
exercer le métier d'assistante sociale ; et jusqu’en 1954, des formations sont mises en place
pour permettre à celles qui exerçaient sans diplôme de valider leurs acquis et devenir
diplômées d’État. Parce qu’elles étaient déjà présentes – mais sans véritable statut – parmi les
hommes en armes lors des précédentes guerres, l’armée a été contrainte de mettre en place des
dispositions leur permettant de poursuivre leur carrière. L’entre-deux-guerres vient confirmer
que « les carrières sanitaires et sociales sont clairement désignées comme féminines. Elles
exigent ‘la finesse, le doigté, le sens des nuances, la psychologie avertie qu’on reconnaît
volontiers aux femmes’ »2. L’armée a donc fait de même en décidant d’ouvrir ses portes à ces
femmes, qui servaient jusqu’alors sous statut civil, et d’en faire des spécialistes du Service de
Santé ou du Service Social de l’armée qui a été créé le 19 avril 1941 3. Encore une fois,
l’armée apparaît comme un miroir de la société civile dans les emplois qu’elle réserve aux
femmes.
Pour finir cet exposé dédié aux affectations militaires féminines en Extrême-Orient, en
1953, 85 % des PFAT se trouvent dans le Sud Viêt Nam, Saïgon concentrant à elle seule un
peu plus de 40 % des effectifs militaires féminins de l’armée de terre. Cette répartition
géographique s’explique puisque ces zones sont les moins dangereuses, celles où la sécurité
est « relative »4. Elles constituent en quelque sorte l’arrière du front, là où sont
traditionnellement maintenues les femmes dans les conflits armés. La carte ci-dessous
l’illustre :

1
Mais le diplôme a été créé en 1933. Voir sur ce sujet, Yvonne Knibiehler, Nous, les assistantes sociales,
naissance d'une profession, trente ans de souvenirs d'assistantes sociales françaises, 1930-1960, Paris, Aubier,
1980, 383 p.
2
Christine Bard, Les femmes dans la société française au 20e siècle, op. cit., p. 80. Citation de Suzanne
Cordelier, Femmes au travail. Étude pratique sur dix-sept carrières féminines, Paris, Plon, 1935, p. 3, citée par
Françoise Battagliola, Histoire du travail des femmes, Paris, La Découverte, 2000, p. 72.
3
Cyril Le Tallec, Les assistantes sociales dans la tourmente, op. cit., p. 83.
4
Duby dir., Grand atlas historique, Paris, Larousse-Bordas, 1999, p. 237. Carte réalisée à partir de celle de cet
ouvrage. Les zones dans lesquelles les PFAT sont les plus nombreuses ont été foncées et la mention « Sud Viêt
Nam » a été ajoutée.

227
C’est en effet au Tonkin et en Cochinchine que se trouvent les États-majors : à Hanoï,
Haiphong et Saïgon. C’est aussi à Saïgon qu’a été installée la « Cité AFAT du Camp des
Mares1 », au 266 rue Frère-Louis, « maison d’accueil2 » des personnels féminins, ainsi que la
Caserne Drouet, à Cholon3. Tout ceci explique bien pourquoi ce sont ces régions qui
concentrent les effectifs militaires féminins les plus importants.
Enfin, la classification par catégories ne permet que peu d’analyse puisqu’elle est très
irrégulière et peu significative dans les sources. C’est sans surprise que les « assimilées
officiers » ne sont en moyenne que 0,20 % de l’effectif global des PFAT 4. En effet, alors que
le commandement des PFAT en métropole est exclusivement féminin (Margival, Versailles,
Dieppe), en Indochine, les militaires féminines dépendent à nouveau du commandement
masculin. Puisqu’aucune femme n’a de grade de commandement et que tous les services et

1
Clarisse Lesieur, « La cité AFAT du Camp des Mares », Bulletin PFAT, n° 12, décembre 1951, p. 16.
2
« Camp des Mares », Bellone, n° 23, mars-avril 1954, p. 15.
3
Antoinette Favreau : entretien, 22 mai 2006.
4
Soit une moyenne de trois ou quatre, pas plus : SHD – Département de l’Armée de Terre – 10 H 259 / Mission
de contrôle de l’exécution du budget de l’État en Indochine / Rapports sur les travaux du génie, les services de
propagande, de presse et d’information, le PFAT [1953-1954]. Dossier « Personnel féminin de l’armée de terre
en Indo-Chine », Étude de Monsieur le capitaine Douillet, p. 17.

228
États-majors sont dirigés par des officiers supérieurs masculins, il est logique que les
« assimilées officiers » soient si peu nombreuses. Le graphique ci-dessous a été réalisé à partir
de l’étude du capitaine Douillet qui complète celle de l’Inspecteur général de la France
d’Outre-Mer Hubert Pruvost :

Répartition des PFAT par catégorie en 19531
7ème catégorie
0,2 % Assimilées
6ème catégorie officiers
4% 0,2 %

1ère catégorie
5ème catégorie 21 %
23 %

2ème catégorie
10 %
4ème catégorie
25 % 3ème catégorie
17 %

b) Premiers pas de soldates en Indochine : réalités et obstacles de genre
C’est donc au Camp des Mares que s’organise la vie quotidienne d’une grande
majorité de PFAT 2. Celui-ci est divisé en plusieurs cantonnements selon les services. Chaque
chambre est spacieuse et équipée de toutes les commodités : cabinet de toilette avec douche et
lavabos, deux lits, deux armoires, deux bureaux, deux fauteuils 3. En effet, les PFAT sont
logées par deux4. Un autre bâtiment a son importance, « la Villa de Passage5 », qui accueille
temporairement toutes les PFAT « de passage ». Non seulement cette villa héberge les
femmes dont les missions itinérantes nécessitent de trouver un hébergement pour quelques
nuits, mais il s’agit également d’une zone de « transit » dans laquelle résident les PFAT

1
Pour mémoire, les sept catégories recensées par l’étude correspondent aux grades masculins : sergent (7 ème
catégorie), sergent-chef, sergent-major, adjudant, adjudant-chef, sous-lieutenant, lieutenant (1ère catégorie).
2
Il existe bien d’autres casernes pour les PFAT mais aucune n’égale celle du Camp des Mares en termes de
capacité. La Caserne Drouet à Cholon par exemple ne peut héberger plus de 80 femmes, Antoine Favreau :
entretien, 22 mai 2006.
3
« Camp des Mares », op. cit., p. 15.
4
SHD – Département de l’Armée de Terre – 10 H 259 / Mission de contrôle de l’exécution du budget de l’État
en Indochine / Rapports sur les travaux du génie, les services de propagande, de presse et d’information, le
PFAT [1953-1954]. Dossier « Personnel féminin de l’armée de terre en Indo-Chine ». Étude de Monsieur le
capitaine Douillet, p. 14.
5
Clarisse Lesieur, « La cité AFAT du Camp des Mares », op. cit., p. 16 et « Camp des Mares », op. cit., p. 15.

229
débarquées de Métropole en attente de leur affectation définitive. Bien souvent, et comme
démontré précédemment, c’est en fait à Saïgon qu’elles restent pour « poursuivre une tâche
utile mais obscure1.» Le camp des Mares peut héberger trois cent quatre-vingt-deux AFAT 2.
Cette description de l’installation assez confortable des PFAT en Indochine pourrait prêter à
sourire puisque le Camp des Mares semble bien loin de l’imaginaire militaire des casernes
froides et peu confortables. Mais toutes n’ont pas la chance d’être ainsi logées. Clarisse
Lesieur, auteure d’un article traitant du Camp des Mares dans le Bulletin PFAT de décembre
1951, précise qu’avant son ouverture, les PFAT étaient
logées avec beaucoup de fantaisie, dans différents
quartiers de Saïgon, de Dakao3, de Cholon4, dans des
immeubles qui, bien entendu, n’avaient pas été construits
pour cela, soit d’anciens hôtels, soit des propriétés qui,
pour deux ou trois familles, pouvaient paraître spacieuses
mais qui pour une quarantaine de jeunes femmes
pouvaient paraître un peu exigües, et puis presque toujours
situées dans des Centres ou sur des routes très
fréquentées5.

Selon leurs effectifs ou leur lieu d’affectation, elles sont parfois amenées à s’installer
dans des hôtels ou dans des cantonnements mixtes dans lesquels leur sont réservés des
quartiers. Celles qui sont les plus mal logées sont sans aucun doute toutes les PMF qui
remplissent des missions itinérantes : opératrices de cinéma ou ambulancières qui dorment
bien souvent dans leurs véhicules, ou encore les assistantes sociales. En 1952 d’ailleurs, ces
dernières sont l’objet de « mesures vexatoires du Service des Logements 6. » Le 7 février
1952, Mademoiselle Bouche, l’assistante sociale chef de la délégation du Service Social au
Nord Viêt Nam adresse au chef de bataillon Mougenot un rapport dans lequel elle relate
l’expulsion et les mauvaises conditions de relogement dont les assistantes sociales stationnées
à l’hôtel Splendide7 à Hanoï ont été victimes8 :

1
« Camp des Mares », op. cit., p. 15.
2
Clarisse Lesieur, « La cité AFAT du Camp des Mares », op. cit., p. 16.
3
À environ cinq kilomètres du centre de Saïgon.
4
À deux kilomètres et demi du centre de Saïgon.
5
Clarisse Lesieur, « La cité AFAT du Camp des Mares », op. cit., p. 17.
6
SHD – Département de l’Armée de Terre – 10 H 321 / Prisonniers, internes, Croix-Rouge, affaires sociales,
santé / Service social et culturel des FAEO. Budget, crédit, organisation, propagande, moral, distractions,
assistantes sociales, aumôneries [1951-1954]. Dossier « Service Social 1952 » : courrier du 11 février 1952
émanant du chef de bataillon Mougenot, chef de la délégation du Service Social au Nord Viêt Nam à l’attention
du colonel directeur du Service Social et Culturel des FTEO.
7
Actuel Hôtel Hòa Binh.
8
SHD – Département de l’Armée de Terre – 10 H 321 / Prisonniers, internes, Croix-Rouge, affaires sociales,
santé / Service social et culturel des FAEO : op cit.

230
Par Note de Service du Capitaine BESSIERE, j’ai
été avisée le 7 février 1952 d’avoir à faire évacuer toutes
les chambres d’hôtels occupées à Hanoï par les Assistantes
Sociales.
Cette opération devait s’effectuer dans la journée
du 8 février et être terminée à 18 heures.
La villa où nous devions être cantonnées était dans
un état de grande malpropreté, et des réparations
d’urgence (électricité – écoulement d’eau) s’imposaient
avant notre emménagement. J’ai passé les journées des 6
et 7 Février à m’occuper de cette question et à me heurter
à l’incurie des services.
Plusieurs des Assistantes Sociales étant absentes
d’Hanoï, je refusai de déménager leurs affaires en leur
absence et après multiples démarches j’obtins un délai de
12h. pour les absentes.
Je devais donc libérer à 18 heures deux chambres
de l’hôtel Splendide, dont la mienne.
À 17h30, je réussis à me libérer de mon travail
pour aller faire mon déménagement, quand j’arrivai au
Splendide 5 minutes plus tard, des Officiers Américains y
étaient déjà installés par le Lieutenant LESOARTZ et en
possession de la clef de ma chambre.
Je dus faire mes valises devant eux, ostensiblement
expulsée par le Service des Logements de l’armée
française au bénéfice d’Officiers étrangers et ce, devant le
gérant et les boys Vietnamiens de l’hôtel.
J’ajoute que Madame DESFARGES, AFAT et
femme d’Officier français qui partageait ma chambre a été
traitée avec la même absence d’égards.
De tels procédés me paraissant inadmissibles en
tant que femme française et plus encore en tant que
représentante à Hanoï du Service Social de l’armée
française, j’ai l’honneur de solliciter mon rapatriement dès
que vous serez en mesure de me faire remplacer à mon
poste d’Assistante-Chef.

Cet évènement révèle plusieurs dysfonctionnements qui touchent directement les femmes
sous l’uniforme français en Indochine. Parce qu’elles ne sont pas logées comme les hommes
et qu’aucun bâtiment – excepté le Camp des Mares – n’est conçu pour les accueillir, elles sont
soumises aux aléas des priorités militaires, dont elles ne font clairement pas partie. D’une
part, cet incident prouve la grande précarité dans laquelle se trouvent bon nombre de PFAT en
Indochine, particulièrement dans les zones où elles sont les moins nombreuses. D’autre part, il
apparaît que les PFAT ne sont en rien les égales de leurs homologues masculins. Enfin, ce
rapport révèle également la fragilité morale de certaines PFAT qui, lasses de devoir
continuellement prouver leur légitimité parmi les hommes, préfèrent quitter l’armée. Cet

231
isolement moral est d’ailleurs bien connu du commandement féminin. Huguette de
Puyfontaine, responsable des PFAT stationnées au Tonkin en 1953 se souvient1 :
Donc, je veillais à leur confort si vous voulez. J’ai
fait construire des lieux, pour qu’elles soient un petit peu
mieux logées. Et je m’occupais de leur affectation. Et puis
de leur moral. […]
J’allais en Annam, à Tien-Mien, près de la Chine,
au Laos pour voir le personnel féminin qui était là. Elles
étaient deux, trois, elles étaient vraiment… comment
dirais-je… pas abandonnées mais solitaires. Donc ça leur
faisait plaisir… […]
Elles n’étaient jamais isolées d’un point de vue
géographique mais moralement elles l’étaient. Voilà c’est
ça.
Après elles écrivaient… Le contact était pris, vous
comprenez ? On pouvait alléger un peu leur… parce que
c’était dur d’être toujours sans nouvelles, rien qu’avec des
hommes qui vous regardaient comme ça 2…

La réponse du chef de bataillon Mougenot est sans appel puisqu’il exprime à ses supérieurs
son regret de voir ainsi traiter les assistantes sociales. Il souligne également que le Service des
Logements n’en est pas à son premier incident :
L’incident qui amène l’Assistante-Chef BOUCHE
(qui a rang d’Officier Supérieur) expulsée de l’hôtel par
un Lieutenant devant des Sous-Officiers et des soldats
étrangers, à demander sa relève immédiate, est un exemple
typique de la façon de procéder du Service des Logements.
Je regrette de ne pouvoir désapprouver la demande
de l’Assistante-chef BOUCHE3.

Enfin, il est clairement visible ici que de nombreuses PFAT sont victimes d’une
discrimination professionnelle et sexuelle. Bien qu’elle soit assimilée au grade d’officier
supérieur, Mademoiselle Bouche est avant tout une femme. C’est bien son sexe et non son
grade qui prime sur les rapports de hiérarchie, avec les militaires qui l’expulsent de son
logement. Ceux-ci, parce que lieutenants et sous-officiers auraient dû respecter les règles de la
hiérarchie militaire qui s’appliquent envers les officiers supérieurs. Or, il apparaît clairement
que parce qu’ils sont des hommes, ils ne la considèrent ni comme une militaire, encore moins
comme leur supérieure hiérarchique. Le 29 mai 1952, l’instruction n° 54-A.S.F.A/I.G.A.S

1
Huguette de Puyfontaine : entretien, 25 janvier 2006.
2
Huguette de Puyfontaine mime alors un regard de bas en haut puis de haut en bas.
3
SHD – Département de l’Armée de Terre – 10 H 321 / Prisonniers, internes, Croix-Rouge, affaires sociales,
santé / Service social et culturel des FAEO. Budget, crédit, organisation, propagande, moral, distractions,
assistantes sociales, aumôneries [1951-1954]. Dossier « Service Social 1952 » : op cit.

232
« portant règlement intérieur du cadre des assistantes sociales et auxiliaires sociales des forces
armées »1, rappelle pourtant dans son article 30 que « les assistantes et auxiliaires sociales
sont logées par les services militaires du logement dans les mêmes conditions que les
officiers »2. La théorie des textes de lois est finalement loin d’être appliquée sur le terrain.
Lorsque Suzanne Massu évoque l’arrivée du contingent des Rochambelles fin 1945,
elle constate avec stupéfaction qu’elles ont été installées « en dehors du périmètre de sécurité
dans lequel on a affecté les hommes 3 », derrière le cimetière de Dakao : « Que voulez-vous !
Il y a tant de monde qu’il n’y a plus de place pour vous »4. Il semble donc que l’armée soit
débordée en cette fin d’année 1945 et que sa priorité soit d’installer en priorité les hommes,
les femmes devant, quant à elles, se contenter des structures qui restent, même si celles-ci sont
hors des zones sécurisées. Avec le témoignade d’Édith Vézy, on en apprend un peu plus sur la
nature du logement qui leur est attribué :
Voici un long mur longeant un cimetière puis une
rue bordée des deux côtés de petites maisons toutes
semblables. Nous nous arrêtons à la première, contiguë au
cimetière, c'est réjouissant.
Dès l'entrée, il y a une grande pièce, par derrière,
une série de petites chambres, presque des cellules. Nous
sommes très intriguées par la distribution des lieux. Toto5,
préalablement muette à ce sujet, nous avoue que les locaux
étaient précédemment habités par des respectueuses !
Après le couvent, la maison close, nous sommes tombées
bien bas ! […] Nous installons nos gros sacs, nos
godillots, nos salopettes dans les cabines, habituées à des
sous-vêtements affriolants, réduits au minimum, des
tuniques vaporeuses soyeuses, et froufroutantes. […] Pour
l'instant, nous sommes installées dans leurs chambrettes et
elles, sont en campagne.6

Rien ne dit si l’armée a délibérément choisi ce « cantonnement » ou si c’est l’urgence de la
situation qui l’a poussée à loger les Rochambelles dans un bordel. Toujours est-il que cet
évènement est chargé de symbole quand on sait que la morale des militaires féminines et
régulièrement remise en question.

1
Service de l’Action Sociale des Forces Armées, Bulletin officiel du Ministère de la Guerre, Édition
méthodique : organisation générale et personnels de l’Action Sociale des Forces Armées, n° 640, 15 juillet
1952, Paris, Lavauzelle, p. 49.
2
Id., p. 70.
3
Suzanne Massu, Un commandant…op. cit, p. 59.
4
Ibid.
5
Surnom donné à Suzanne Massu par les Rochambelles depuis la Seconde Guerre mondiale, lorsqu’elle
s’appelait encore « Torrès ».
6
Dans un BMC. Édith Vézy, « Gargamelle »… op. cit., p. 233-234.

233
Clarisse Lesieur précise aussi avant 1951, que « la crise du logement sévit partout à
Saïgon encore plus que partout ailleurs et qu’il avait fallu parer au plus pressé »1. Dès le début
de la guerre d’Indochine, l’ensemble des PFAT est regroupé dans la 47 e Unité dirigée par
Suzanne Massu. Vers 1948, un « rapport sur l’utilisation du personnel AFAT en Indochine »2
accorde une large réflexion aux conditions de cantonnement des femmes en Indochine. Son
auteur, le contrôleur général de la Marine, Émery, reconnaît que « d’une façon générale, le
commandement militaire n’a pas fait la part trop belle à la 47 e Unité ». Il conclut son chapitre
consacré au cantonnement par une remarque qui en dit long sur la manière dont sont
considérées les femmes dans l’armée française en Indochine :
En matière de cantonnement, nous pensons qu’il
faut – spécialement dans les territoires d’Outre-Mer –
assurer aux AFAT des conditions de logement un peu plus
confortables qu’aux hommes pour cette double
considération que :
- La femme militaire est, certes un militaire, mais avant
tout une femme.
- La femme militaire est, sans doute, en moyenne plus
âgée que l’homme du contingent.

Cette remarque vient confirmer la discrimination sexuelle dont sont victimes les femmes dans
l’armée française en Indochine. Ce qu’a vécu l’assistante-chef Bouche en 1952 n’est donc pas
un cas isolé. Dès les premières heures du conflit indochinois, les femmes ne sont pas traitées
comme les hommes. Leur statut de femme prime sur leur statut de militaire. Les militaires
féminines, parce que femmes avant tout, ne sont donc jamais considérées comme leurs
homologues masculins. Si le souci de loger correctement les femmes peut passer pour une
préoccupation en leur faveur, les arguments avancés dénoncent une distinction très nette entre
hommes et femmes. L’argument de l’âge est également intéressant mais n’est pas
exclusivement réservé aux femmes. D’une manière générale, les militaires plus âgés sont
logés à l’écart des troupes, en retrait ou à l’arrière. Sauf que pour les hommes, c’est en général
leur grade – qui va de pair avec leur âge – qui justifie cet éloignement du reste du contingent.
Pour les femmes en revanche, leur âge parfois élevé vient accentuer leurs faiblesses naturelles
liées à leur sexe. Ces quelques remarques en amènent une dernière qui n’est pas évoquée par
le contrôleur général de la Marine Émery : en distinguant ainsi les femmes des hommes et en

1
Clarisse Lesieur, « La cité AFAT du Camp des Mares », op. cit., p. 17.
2
(Et citations suivantes) SHD – Département de l’Armée de Terre – 19 T 129 / Bureau d’Études générales /
Effectifs du PFAT : situations, états récapitulatifs des gains et des pertes [1948-1972]. Rapport sur l’utilisation
du personnel AFAT en Indochine, émanant du contrôleur général de la Marine, Emery, p. 5, sans date mais
classé approximativement vers 1948.

234
avançant des arguments de genre, il semble vouloir dénoncer l’incapacité naturelle des
femmes à s’adapter au cantonnement militaire parfois rudimentaire. Enfin, aux hébergements
militaires habituels vient s’ajouter le logement en ville. Émery dénonce les abus de ce
privilège qui concerne aussi bien les hommes que les femmes. À la différence près qu’il
accuse les PFAT logeant en ville, dans des résidences privées, d’en profiter « grâce à des
protections masculines » :
Si l’AFAT en cantonnement ne peut être
considérée comme particulièrement favorisée, il n’en est
pas de même de l’AFAT qui, grâce à des protections
masculines, a le privilège de loger en ville. […]
Les AFAT privilégiées dont il s’agit occupent ou
occupaient des chambres d’hôtel (généralement l’Hôtel
Continental) ou des villes habitées avec une faible densité.
Rappelons que la chambre d’hôtel au Continental
vaut généralement 600 à 700 par mois1.
Qu’il s’agisse de personnel masculin ou féminin, la
Mission Interministérielle de Contrôle s’est toujours
élevée contre cet onéreux procédé de logement, admissible
pour du personnel de passage, non pour du personnel en
résidence fixe.
Quand au logement en ville, il est normal pour les
officiers AFAT, non pour les sous-officiers et brevetés2.

Ce « privilège » octroyé par des hommes à certaines femmes ne se rencontre pas que pour
l’hébergement. Au paragraphe « popote »3, Émery mentionne également des abus regrettables
quant à l’admission systématique des femmes dans les mess d’officiers, particulièrement à
Saïgon :
Nous critiquons le principe suivi dans l’Armée –
tout au moins à Saïgon – selon lequel les AFAT sont
automatiquement admises dans les mess d’officiers.
Beaucoup d’entre elles sont d’un milieu fort
ordinaire et l’assimilation ainsi réalisée est aussi
préjudiciable à la tenue des mess qu’à l’intérêt bien
compris des filles. La Marine est beaucoup plus stricte :

1
Ainsi formulé dans le texte.
2
SHD – Département de l’Armée de Terre – 19 T 129 / Bureau d’Études générales / Effectifs du PFAT :
situations, états récapitulatifs des gains et des pertes [1948-1972]. Rapport sur l’utilisation du personnel AFAT
en Indochine, op. cit., p. 2.
3
Pièce ou est installée la cuisine, salle où les officiers et sous-officiers mangent ensemble : Jean-Marie
Cassagne, Le grand dictionnaire… op. cit., p. 349.

235
seuls les officiers et sous-officiers SFF1 sont admis aux
tables d’officiers et aux clubs2.

L’intrusion injustifiée des femmes du contingent dans les mess des officiers est un désordre à
la fois social et moral. Il convient que chacun-e respecte la hiérarchie militaire, y compris
pendant les repas. Il précise d’ailleurs que les femmes – qui ne sont pas, par définition,
coutumières de la vie militaire – n’ont rien à gagner à voir la hiérarchie ainsi malmenée. Que
les femmes officiers et sous-officiers soient admises aux tables d’officiers et aux clubs est
déjà en soi une transgression de genre que l’armée a plus ou moins bien accepté, mais il n’est
pas question que toutes les femmes militaires fassent de même. Il rappelle aussi que la marine
– dont il est lui-même le contrôleur général – est sur ce point, beaucoup plus stricte. Rien
d’étonnant à cela et rien de difficile non plus puisque la marine compte dans ses rangs un
nombre infime de femmes et qu’elle demeure, encore aujourd’hui, l’arme qui leur est la plus
fermée. Son rapport prend ensuite une tournure de plus en plus sévère et les interventions
masculines en faveur de certaines PFAT y sont systématiquement dénoncées. Il précise que
celles-ci ne se manifestent pas uniquement quand il est question de loger les femmes mais
qu’elles deviennent monnaie courante dans bien d’autres domaines tels que la promotion et
l’avancement des PFAT ou leurs affectations :
Il semble qu’une certaine fantaisie, principalement
due à des interventions masculines, règne en ce domaine.
Bon nombre d’AFAT ont été classées sans examen, dans
des catégories pour lesquelles leur capacité professionnelle
ne les désignait aucunement. […]
Les interventions masculines n’ont pas seulement
joué pour le logement en ville et le classement en
catégories ; elles ont également joué pour les affectations
dans les Services d’Indochine, et même pour quelque
chose de plus important encore : les désignations pour
l’Indochine3. Il y a des exemples connus de femmes
mariées d’officiers haut placés, qui n’ont revêtu
l’uniforme AFAT que pour rejoindre leurs maris en
Indochine, et ont dû être démobilisées dès leur arrivée,
leur situation militaire étant purement fictive et
incompatible avec celle du mari.

1
Sections Féminines de la Flotte.
2
SHD – Département de l’Armée de Terre – 19 T 129 / Bureau d’Études générales / Effectifs du PFAT :
situations, états récapitulatifs des gains et des pertes [1948-1972]. Rapport sur l’utilisation du personnel AFAT
en Indochine, op. cit., p. 3.
3
Souligné dans le texte d’origine.

236
Finalement, à la lecture de ce rapport, il est juste d’affirmer que le désordre, dénoncé par
Émery, est le fait des hommes. En prenant des libertés avec leurs épouses ou leurs amies, ils
contribuent à dégrader le travail et la mission des femmes dans l’armée, et par conséquent leur
image. Cette idée selon laquelle de nombreuses femmes ont profité de la féminisation
naissante de l’armée pour rejoindre un mari, un ami ou un amant est largement répandue, et
elle se vérifie ici1. C’est pourquoi, il souligne un peu plus loin que le commandement AFAT –
qu’il dédouane de toute responsabilité – regrette ces pratiques. À la lecture de
l’autobiographie de Suzanne Massu, Un commandant pas comme les autres2, il apparaît
clairement qu’elle fut d’ailleurs de celles qui dénoncèrent avec vigueur ces pratiques. Et
quelle ne fut pas sa gêne lorsqu’elle fut convoquée par le général Salan en personne qui avait
lui-même « mobilisé » sa femme 3 :
Cette situation désagréable prendra fin quelques
semaines plus tard, lorsque je recevrai fort opportunément
de Paris (direction des services féminins de l’armée de
terre) une note prescrivant la démobilisation immédiate de
toutes les épouses d’officiers généraux et supérieurs.
J’accueille cette nouvelle avec soulagement, car mon
cheptel s’est enrichi peu à peu d’un lot de femmes
d’amiraux, généraux et colonels venues, elles,
régulièrement sous l’uniforme, mais bien décidées à ne
rien faire et à refuser tout semblant de discipline. Mes
efforts pour les embrigader me valent des accrochages
avec leurs maris, outrés de ma prétention et forts de leur
supériorité hiérarchique.
Seul le général Salan résout son problème sans
ambiguïté. […] Il ne perd pas un instant en de vaines
circonlocutions : « Je sais qu’il est interdit d’amener sa
femme en Indochine. La mienne est ici. Le général de
Gaulle m’a personnellement autorisé à cette dérogation. Il
est impensable que, dans son état de santé, j’abandonne
Lucienne, seule, en France. Elle est orpheline et n’a que
moi. Je n’ai accepté de venir ici qu’à cette condition. Vous

1
Plusieurs femmes interrogées dans le cadre de ce doctorat dénoncent très vivement cette pratique. Plusieurs
d’entre elles connaissent personnellement des femmes qui ne se sont engagées que dans ce but. Toutes ont exigé
que leur anonymat soit maintenu ainsi que celui des femmes qu’elles évoquaient.
2
Suzanne Massu, Un commandant…op. cit., p. 77-82.
3
La situation particulière des couples militaires a été parodiée par Howard Hawks dans son film Allez coucher
ailleurs, en 1949. Henri Rochard (Cary Grant), capitaine de l’armée française, et Catherine Gates (Ann
Sheridan), lieutenant de l’armée américaine, se marient alors qu’ils sont encore sous contrat. L’unité de
Catherine étant rappelée aux États-Unis, Henri désire la suivre. Mais le couple se heurte aux incohérences
administratives de l’armée qui n’a prévu aucune disposition pour le rapatriement des époux de militaires
féminines. Henri Rochard doit donc se faire passer pour une épouse de guerre pour pouvoir partir avec
Catherine. Il se retrouve ainsi dans la position d’une femme soumise à son mari sur le plan administratif mais
également dans celle d’un capitaine devant obéir aux ordres d’une femme lieutenant.

237
voudrez bien procéder à sa démobilisation immédiate,
puisqu’elle a dû s’engager pour voyager sur un avion
militaire. » […] Je file ainsi très vite, soulagée de voir
ainsi réglée une situation qui m’aurait sûrement valu
quelques désagréments supplémentaires.1

Ces pratiques ne sont pas sans rappeler celles des militaires masculins à l’égard des femmes
qui suivaient les troupes moins d’un siècle auparavant. La comparaison est facile mais elle est
aussi un vecteur de dénigrement des femmes qui s’engagent dans cet univers masculin.
Suzanne Massu évoque également ces engagements militaires féminins qui cachent une toute
autre réalité :
La charge d’engager des femmes incombe à des
hommes, seulement à des hommes, et je dois constater que
leurs critères ne tiennent souvent aucun compte de
l’aptitude à jouer de la machine à écrire ni même d’un
sens élémentaire de l’orthographe. La « compétence » est
une notion qui n’entre guère en ligne de compte, pas plus
que les qualités morales, les références minima. Or, c’est
l’époque où une parlementaire, Marthe Richard, au nom
des grands principes, vient d’obtenir la fermeture de
maisons jusqu’ici « closes » et de tenter d’interrompre la
circulation des promeneuses sur le trottoir 2. Privées de leur
« job », les chômeuses ont tourné leurs yeux plein d’espoir
vers ces terres lointaines d’outre-mer, qu’elles imaginent
ventilées d’un air moins pudique. Je suis sans préjugés et
ne désire pas l’engagement des seules « rosières », mais
un minimum d’aptitudes professionnelles me semble
nécessaires et ce métier très particulier ne figure pas sur
mes listes.3

Il ne faut pas en conclure que le contingent PFAT comptait beaucoup de prostituées
dans ses rangs. Le contrôle sévère et systématique auquel les femmes sont soumises à leur
engagement, au moins à partir du décret de 1951, et les enquêtes de moralité menées par les
autorités militaires, limitent considérablement le risque d’un engagement massif de femmes
au « métier très particulier ». De plus, l’ouverture de Margival en 1947 et l’encadrement mis
en place apparaissent aussi comme un moyen de contrôle des bonnes mœurs, si chères à
l’armée française, particulièrement pour ses recrues féminines. En 1952, Bernard Fall 4, alors
jeune diplômé en Sciences Politiques, obtient l’autorisation d’accompagner les troupes

1
Suzanne Massu, Un commandant…op. cit., p. 79-80.
2
Il s’agit de la loi du 13 avril 1946, dite Loi « Marthe Richard ».
3
Suzanne Massu, Un commandant…op. cit., p. 82.
4
Professeur en Relations Internationales à l’université de Syracuse à New York puis à celle d’Howard à
Washington, jusqu’à sa mort en 1967.

238
françaises en Indochine. Il publie ses souvenirs de guerre dans un ouvrage paru en 1965,
Guerres d’Indochine, France 1946-54, Amérique 19571, dans lequel il établit lui aussi un lien
particulier entre les PFAT et les prostituées des Bordels Militaires de Campagne : « Certes, le
PFAT détestait ces BMC parce que comme devaient le dire certains esprits forts, ces dames y
voyaient une concurrence déloyale »2. En revanche, il est juste d’affirmer que ces cas restent
des cas isolés qui ont focalisé l’attention des observateurs et des soldats les plus critiques – et
certainement sceptiques – quant à la présence des femmes dans l’armée française. L’héritage
de la culture militaire et civile associant traditionnellement les femmes au repos du guerrier
ou aux prostituées, suivant les troupes en campagne, pèse très lourd sur les PFAT en
Indochine.

c) La vie quotidienne et les missions des PFAT en Indochine
Les PFAT accomplissent de nombreuses missions indispensables aux rouages de la
guerre. Bien qu’engagées pour remplacer les hommes aptes au combat, leurs tâches n’en sont
pas moins importantes. Les sources permettant d’étudier la vie quotidienne des soldates en
Indochine sont rares ; celles du SHD sont muettes, mis à part quelques-unes relatives au
Service Social et aux convoyeuses de l’air. Seuls les témoignages écrits ou oraux ainsi que les
nombreux articles publiés par Bellone permettent de traiter ce sujet. Ce qui est le plus souvent
évoqué dans ces sources, c’est la charge de travail des PFAT. Même si certaines comme celles
du « Centre Trans »3 de Hanoï sont à l’arrière et à l’abri du danger, elles ne sont pas pour
autant épargnées par le rythme harassant de leurs longues journées de travail. Ce centre
fonctionne par « brigades » : de treize heures à dix-neuf heures trente, puis le lendemain de
sept heures trente à douze heures trente et le soir du même jour de dix-neuf heures trente à
sept heures trente. Ensuite, les transmissionistes bénéficient de deux jours et demi de repos « à
condition qu’il n’y ait pas de défaillance de personnel, ce qui est souvent le cas »4 :
12h30 : le mess est à deux pas. Il faut arriver à
l’heure pour l’arrêt et prendre les consignes. L’après-midi
est comme toujours très chargé. Les messages arrivent de
partout. Souvent des demandes de confirmation sont
nécessaires pour pouvoir les exploiter. Le lendemain à
7h30 : vite ! La douche, un petit déjeuner pris à la hâte :
toujours ce même souci d’exactitude pour assurer une

1
Bernard Fall, Guerres d’Indochine… op. cit.
2
Id., p. 144.
3
Centre des Transmissions. Madeleine Boue-Lahorgue : entretien, 27 mars 2006.
4
Ibid.

239
relève après une nuit difficile. 19h30 : munie d’un thermos
qui sera bien nécessaire, la nuit commence. Quelle nuit !
Les messages se succèdent à une allure folle. Flash :
demande d’appui aérien pour des unités en difficultés. Des
centaines de messages transitent par le centre qu’il faudra
acheminer dans un minimum de délai. Le télétype crépite,
les radios nous surchargent, le chiffre vient demander des
confirmations, la chaleur est moite, insupportable. Dehors,
les crapauds-buffles donnent un festival et accompagnent
le bruit assourdissant des machines. Il semble que l’heure
de la relève n’arrivera jamais. Pourtant, à huit heures, je
suis au cantonnement sous ma moustiquaire. Je sais que le
sommeil sera long à venir, que les messages mèneront
encore une sarabande effrénée dans ma tête ; après quoi,
assommée, je dormirai jusqu’au lendemain matin.1

Ce témoignage est une des rares sources qui mentionnent le rythme de travail des
transmissionistes. Chargées d’établir la liaison entre les lignes de front et les États-majors,
leur spécialité en fait des éléments indispensables des pôles décisionnaires. D’une manière
générale, l’histoire des transmissionistes est traditionnellement associée à la Seconde Guerre
mondiale2, comme pour les Rochambelles. Étudier les Merlinettes3 en Indochine relève
davantage de la gageure. Même à l’Espace Ferrié, musée et centre d’archives exclusif des
transmissions, les fonds consacrés aux Merlinettes sont concentrés sur la Seconde Guerre
mondiale. Parce qu’elles furent massivement démobilisées aux lendemains de la Seconde
Guerre mondiale, parce qu’elles étaient attachées à la figure du général Merlin, créateur du
Corps Féminin des Transmissions en 1943, et parce qu’elles furent intégrées à l’ensemble des
AFAT, elles font partie des oubliées de la guerre d’Indochine 4. Les témoignages de
Merlinettes sur cette guerre sont par ailleurs très difficiles à recueillir. C.B., engagée dans les
transmissions de l’armée de l’air en Indochine entre 1953 et 1955, mentionne quant à elle des
journées de huit heures et aucun jour de repos. Officiellement, elles ont droit comme le stipule
Madeleine Boue-Lahorgue à un jour de repos, mais C.B. précise que ceux-ci étaient rares :
quelques permissions leur sont accordées pour se détendre, mais de façon très
ponctuelle : « On quittait le dimanche, on reprenait le lundi, c’était la guerre… »5 Bien que les
transmissionistes suivent une formation en métropole avant d’être affectées en Indochine,
elles sont plusieurs à évoquer comme C.B. les difficultés des premiers mois : le climat, le

1
Souvenirs écrits de Madeleine Boue-Lahorgue : entretien, 27 mars 2006.
2
Cf. : chapitre I.
3
Sur les Merlinettes, voir chapitre I.
4
Mireille Hui, Les Merlinettes… op. cit., p. 50.
5
C.B. : entretien, 19 octobre 2005.

240
système des transmissions en temps de guerre… Bellone dont la ligne éditoriale est de sortir
de l’ombre toutes ces femmes pour qu’elles aient la reconnaissance qu’elles méritent, leur
accorde de nombreux articles. Ainsi, les plieuses de parachutes occupent également une place
de choix das la revue. Aucune hélas n’a pu être retrouvée pour cette étude. Leur travail
consiste à trier les parachutes usagés des parachutes opérationnels, les réparer et les plier pour
qu’ils puissent servir à nouveau. Ceux-ci sont transportés du terrain de saut vers les magasins
du camp. Une fois triés, ils sont répartis entre l’atelier de réparation et la « salle de pliage ».
Chaque réparatrice a en charge un parachute. L’immense taille des parachutes les obligent à
travailler debout la plupart du temps, seules ou ponctuellement aidées d’une collègue, dans
d’immenses ateliers meublés d’immenses tables. Le levage des suspentes1 constitue la
première étape du pliage qui doit être fait ensuite en accordéon dans le sac 2. Contrairement
aux idées reçues, il s’agit d’un travail extrêmement méticuleux : « plier la soie est un véritable
métier »3 :
Ce travail dur, pénible autant que délicat, nécessite
un apprentissage sérieux. Il exige une santé robuste, une
attention soutenue et sans défaillance.
Ce métier n’est accessible qu’à des jeunes femmes
d’une grande conscience professionnelle. Elles ont
constamment le souci des vies humaines qui dépendent de
la perfection de leur labeur. […] Le travail est pénible,
monotone, même fastidieux. […] Ces femmes militaires
ont une responsabilité écrasante qui les oblige à une vie
austère.4

En deux ans, elles peuvent être amenées à plier près de dix mille parachutes5, soit plus d’une
quinzaine par jour (en tenant compte des congés). Lorsque les combats s’intensifient, comme
lors de la bataille de Dien Bien Phu, elles travaillent quotidiennement jusqu’à dix heures, sans
jours de repos, pendant deux mois6. D’une manière générale, les femmes engagées en
Indochine rendent souvent un hommage appuyé aux plieuses de parachutes. Antoinette
Favreau, engagée dès 1946 se souvient7 :
Je rends d’ailleurs hommage à toutes les filles qui
ont été plieuses de parachutes. Voilà des filles à qui on ne

1
Les suspentes sont les cordes qui relient la toile de parachute au harnais.
2
« Les plieuses de parachutes », Bulletin PFAT, n° 9, mars 1951, p. 7.
3
« Les plieuses de parachutes », Bulletin PFAT, n° 8, décembre 1950, p. 6.
4
Ibid.
5
« Les plieuses de parachutes », Bulletin PFAT, n° 9, mars 1951, p. 7.
6
M. L. Majour, « Elles ont été à la peine, il est juste qu’elles soient à l’Honneur », Bellone, n° 25, juillet-août
1954, p. 15.
7
Huguette de Puyfontaine également leur rend hommage : entretien, 25 janvier 2006.

241
demandait rien que de savoir piquer à la machine. Voilà
des filles qui – on n’appelait pas ça les « trois huit » –
travaillaient vingt-quatre heures sur vingt-quatre, ou
presque et ne se reposaient presque jamais. Sous des
hangars surchauffés, en plein soleil, toute la journée. Et
elles pliaient des parachutes, elles s’abimaient les mains,
elles avaient les cordages à tirer. […] Je suis allée les
voir : elles faisaient un travail de damné… Et elles étaient
toujours contentes, elles ne râlaient jamais. C’est pour ça
que j’ai beaucoup d’admiration pour elles parce qu’elles
ont fait un travail de forçat… Elles faisaient leur boulot
consciencieusement et ce n’était pas facile. 1

Finalement, la quantité de sources dédiées à chaque spécialité semble être
proportionnelle à la reconnaissance masculine dont ces SPFAT 2 sont l’objet. En effet, ce sont
celles qui étaient au plus près des combattants qui sont les plus présentes dans les sources, à
savoir : les assistantes sociales, les convoyeuses de l’air, les opératrices de cinéma, les
marinettes en charge des Foyers, les infirmières et les ambulancières. Paradoxalement, ces
dernières sont celles qui franchissent le plus la barrière du genre puisqu’elles sont les plus
exposées au danger. Le Service Social regroupe les services d’action sociale, des loisirs et de
la culture, et du cinéma. L’action sociale se divise en quatre activités majeures : l’activité des
assistantes et auxiliaires sociales, les recherches et interventions dans l’intérêt des militaires et
de leur famille, l’attribution de secours aux familles nécessiteuses en métropole et en
Indochine, l’entretien et le fonctionnement des centres de repos3. Ce sont les marinettes qui
gèrent la plupart des Foyers. Leur mission est ainsi définie par « Mamie » dans Bellone :
Les qualités techniques ne sont rien, si elles ne sont
pas servies par des qualités de cœur. Les activités
s’inscrivent à la fois dans le domaine récréatif, éducatif,
sportif et commercial. Elles ont pour but d’offrir aux
marins un lieu de repos dans un cadre confortable et gai,
ainsi que certaines commodités matérielles, tout en leur
donnant le moyen de perfectionner leurs qualités morales,
intellectuelles et physiques.4

Cette description des activités proposées aux marins et des qualités dont doivent faire preuve
les marinettes dans les Foyers exalte une fois encore les vertus traditionnelles des femmes qui,

1
Antoinette Favreau : entretien, 22 mai 2006. Aucune source n’a révélé pareil hommage venant d’hommes…
2
Spécialistes du Personnel Féminine de l’Armée de Terre.
3
SHD – Département de l’Armée de Terre – 10 H 322 / Prisonniers, internes, Croix-Rouge, affaires sociales,
santé / Le Noël du combattant [1951-1954]. Dossier « Attributions du Service Social », p. 3.
4
Mamie, « Les marinettes et les foyers en Indochine », Bellone, n° 34, janvier-février 1956, p. 24. Il se peut que
« Mamie » soit en fait Juliette Gaubry puisque son article reprend mot pour mot l’avant-propos de son livre paru
en 1954 : Juliette Gaubry, Tricornes et bérets, Paris, Pierre Horay, 1954, p. 15-17.

242
loin d’être mises à mal en contexte de guerre, sont au contraire mises à profit dans une
structure qui ne les dénature pas. Une seule autobiographie de marinette ayant travaillé dans
les Foyers a été retrouvée : celle de Juliette Gaubry, engagée en 1947. C’est elle qui a fourni
l’essentiel des informations suivantes. En 1947, il n’y a que deux Foyers en Indochine : un au
Tonkin, l’autre en Cochinchine. C’est Louis Jacquinot qui a décidé l’envoi sur place d’un
contingent de SFF pour en créer d’autres. Juliette Gaubry fait partie de ces femmes qui,
jusqu’en 1949, portent à dix le nombre de Foyers répartis sur l’ensemble de la péninsule
indochinoise1. Une fois les Foyers mis sur pied, ceux-ci deviennent des structures autonomes
dans lesquelles les combattants viennent se reposer ou transitent avant de partir ailleurs. Les
Foyers sont donc complémentaires des services médicaux et sociaux de l’armée.
Le rôle des assistantes sociales « consiste essentiellement à aider les militaires et les
familles, à résoudre leur difficultés […] d’ordre matériel ou moral »2. Lorsque le problème
concerne un militaire, celui-ci est résolu sur place, mais s’il concerne également sa famille, les
assistantes sociales doivent alors contacter les services de l’Action Sociale des Forces
Armées3 en métropole pour ouvrir une enquête. Ce sont également les assistantes sociales qui
évaluent les besoins des troupes pour leur confort et/ou leurs loisirs. En cela, elles sont en lien
permanent avec les responsables des Foyers des soldats ou du Service Cinéma. Les assistantes
affectées à des unités ou des secteurs précis ont donc une mission itinérante. Pour le seul
dernier trimestre 1951, une petite centaine d’assistantes sociales ont reçu ou envoyé trente
mille courriers, accordé plus d’un millier de secours, mené quatre mille enquêtes, visité treize
mille sept cents familles indochinoises et vingt-cinq mille cinq cents malades4. Certaines
comme Monique Vanuxem passent plusieurs années à sillonner l’Indochine pour recueillir les
états d’âme des soldats, faire l’inventaire du sous-équipement, aménager des foyers…etc5.
Leur tâche dans les hôpitaux militaires n’est pas moins harassante puisque c’est sur elles que
repose l’organisation des évacuations sanitaires, la prise en charge des malades et blessés, le
retour des prisonniers des camps viêt minh...etc. Les opératrices de cinéma occupent elles
aussi un poste qui n’a rien de sédentaire. Elles sont organisées en équipes de trois : une chef
d’équipe, une opératrice et une conductrice. Cette dernière, comme toutes les « conductrices »

1
Juliette Gaubry, Tricornes et bérets, op. cit., p. 22.
2
SHD – Département de l’Armée de Terre – 10 H 322 / Prisonniers, internes, Croix-Rouge, affaires sociales,
santé / Le Noël du combattant [1951-1954]. Dossier « Attributions du Service Social », p. 3.
3
ASFA dans la suite du texte.
4
SHD – Département de l’Armée de Terre – 10 H 322 / Prisonniers, internes, Croix-Rouge, affaires sociales,
santé / Le Noël du combattant [1951-1954]. Dossier « Attributions du Service Social », p. 5.
5
Monique Vanuxem : entretien, 15 mai 2006.

243
de l’armée doit par ailleurs posséder des qualités de mécanicienne. Chaque équipe est
responsable de son camion (qui lui sert de cabine de projection mais également de dortoir 1),
son groupe électrogène et son matériel de projection 2. Il s’agit donc d’un cinéma ambulant.
Les équipes peuvent être itinérantes ou semi-itinérantes. Le quartier général du Cinéma aux
Armées est situé au camp Petrusky à Saïgon. Par conséquent, lorsque les projections ont lieu
dans la banlieue proche de Saïgon, on fait appel aux équipes semi-itinérantes qui n’ont pas de
camion ; elles sont transportées avec leur matériel par les services qui ont commandé la
séance (hôpitaux, États-majors…etc.). Les projections dans les zones les plus reculées sont
également les plus dangereuses : routes minées, pistes peu praticables, aléas
climatiques3…etc. Les séances ont lieu indifféremment en journée ou le soir, tout dépend de
la relève et des opérations en cours dans les postes qu’elles visitent. En toute logique, les
spectateurs sont en grande majorité des militaires, mais certaines populations voisines sont
parfois invitées par le chef de poste à assister à la séance. Leur séjour sur place dépasse
rarement deux jours. Mais leur tournée peut en fait durer de deux à quatre mois 4 (tant que le
matériel fonctionne). À leur retour, elles méritent « un bon repos de quinze jours. Mais on ne
[peut] pas toujours le leur donner… Les broussards sont exigeants ! »5 Comme les assistantes
sociales, les opératrices de cinéma ont laissé un souvenir très vif chez les vétérans. Bien que
le service du cinéma aux armées ne date que de 19476, le succès qu’il rencontre auprès des
combattants est très rapide. Compte tenu du petit effectif des opératrices de cinéma, un seul
témoignage a pu être recueilli. C’est celui d’Éliane Jughon-Kuntz, également auteure d’une
autobiographie, Trente centimes7. Elle reconnaît que cette affectation était extrêmement
risquée, c’est d’ailleurs pour cela que parfois les opératrices de cinéma étaient escortées 8. Elle
se souvient que chaque camion était équipé d’une carabine ; ce qui contredit bon nombre de
sources qui affirment que les femmes en Indochine n’étaient pas armées. Sur ce point, les
archives officielles sont muettes mais quelques témoignages au sujet des infirmières et/ou des
ambulancières convergent, et mentionnent des femmes armées qui se servent de leur armes
alors qu’elles n’ont reçu aucune formation au tir. Il apparaît finalement que cet armement des

1
Il est équipé de deux couchettes.
2
« Rôle des AFAT du Service Cinématographique », Bulletin PFAT, n° 7, septembre 1950, p. 6.
3
Toinette Gérard, « Le cinéma aux armées », Bulletin PFAT, n° 14, juin 1952, p. 6-10.
4
Albert Maloire, Femmes dans la guerre, op. cit., p. 100.
5
Toinette Gérard, « Le cinéma aux armées », Bulletin PFAT, op. cit., p. 9.
6
La Section Photographique et Cinématographique des Armées (SPCA) existe depuis 1917, mais le cinéma
itinérant tel qu’il proposé en Indochine ne date que de 1947.
7
Éliane Jughon-Kuntz, Trente centimes, Paris, Lettres du Monde, 1994, 128 p.
8
Éliane Jughon-Kuntz : entretien, 30 mars 2006.

244
femmes en Indochine est, certes connu, mais tout à fait officieux puisqu’aucune loi ne
mentionne un quelconque accès des femmes aux armes1. Ce qui n’empêche pas certains
officiers supérieurs masculins de doter ou d’encourager eux-mêmes leurs recrues féminines à
s’équiper et à s’armer en conséquence2. Ce dernier point met donc à nouveau en évidence le
décalage réel entre les lois (la théorie) et le terrain (la pratique). Les infirmières et les
ambulancières sont les PFAT les plus exposées au danger. Souvent en première ligne,
quelques-unes sont parfois amenées à combattre, comme des hommes. Aucune formation au
tir ne leur étant jamais proposée, c’est l’improvisation et l’urgence qui semblent expliquer au
mieux l’action armée de certaines d’entre elles. Le Docteur Grauwin, médecin commandant
pendant la guerre d’Indochine, qui s’est particulièrement illustré à Dien Bien Phu 3, se
souvient :
Odette est toujours devant moi, en tenue de
combat ; son colt lui bat la cuisse. […] Odette et Olivette,
mes deux infirmières, tirent avec leurs colts, prenant soin
de détourner la tête et de se boucher l’oreille droite avec
l’index gauche. […] Je pense soudainement à Odette, qui
était à mes côtés en hiver 1947. […] elle allait souvent
devant moi ; son colt battait sa cuisse droite.4

Claude-Jean Blanchard, vient récemment de publier un article conséquent sur Aline
Lerouge5, responsable des ambulancières au Tonkin. Il va dans le sens des souvenirs du
Docteur Grauwin puisqu’Aline Lerouge aussi était armée. En témoigne cette photographie sur
laquelle elle pose en 19466, armée d’un pistolet-mitrailleur Sten.

1
Sur le rapport entre genre et arme, cf. Introduction.
2
Juliette Gaubry, Tricornes et bérets, op. cit., p. 106.
3
Ses souvenirs ont été publiés en 1954 : Paul Grauwin, J'étais médecin à Dien Bien Phu, Paris, France-Empire,
1954, 384 p.
4
Paul Grauwin, J'étais médecin à Dien Bien Phu, op. cit., p. 42, 49 et 358.
5
Claude-Jean Blanchard, « Aline Lerouge 1908-1950 », Le Briscard, Bulletin du Musée Militaire du Périgord,
n° spécial, octobre 2009, 52 p.
6
Collection : Mme Brulin. Photographie aimablement transmise par Claude-Jean Blanchard.

245
Il est intéressant d’observer la pose que prend Aline Lerouge. Au premier coup d’œil, elle
donne l’impression de tenir son arme par le chargeur. Mais en fait, elle n'est pas en position
de tir. La main gauche devrait tenir le chargeur horizontal. Pour pouvoir tirer il faut armer la
mitraillette et pour cela amener la culasse vers l'arrière ce qui n'est pas le cas 1. Les deux armes
évoquées ici – colt et Sten – ajoutées à la carabine dont parle Éliane Jughon-Kuntz
correspondent exactement à toutes celles utilisées par l’ensemble des militaires présents en
Indochine. Cette photographie semble confirmer un armement tout à fait officieux mais
parfaitement assumé de certaines femmes en Indochine. Les missions périlleuses que doivent
accomplir les infirmières et les ambulancières semblent justifier l’usage de ces armes. Pour
autant, il est clair que celles-ci ne faisaient absolument pas partie du paquetage qu’elles
recevaient à leur affectation et elles sont très peu nombreuses à l’évoquer dans leurs
souvenirs. La transgression de genre est une nouvelle fois très perceptible ici. Une dernière
remarque au sujet de l’armement, et non des moindres : puisque le combat n’entre pas, a
priori, dans les prérogatives du Service de Santé, les médecins non plus ne sont pas censés
être armés. Pourtant, eux aussi, comme certaines femmes, choisissent de s’équiper comme des
combattants. C’est ainsi que le docteur Grauwin mentionne plusieurs fois dans son
autobiographie, non seulement l’armement des femmes mais également le sien : « Une balle
est engagée dans le canon de ma carabine ; c’est défendu, mais je tiens à être aussi prompt que
le Viet qui rôde dans la jungle épaisse. […] J’avais ma carabine, une balle engagée dans le

1
Claude-Jean Blanchard : courrier électronique, 14 décembre 2010.

246
canon. C’était interdit »1. Il convient de souligner ici que ce n’est pas le port d’arme en tant
que tel qui semble interdit aux médecins mais plutôt la promptitude à s’en servir. Être prêt à
tirer en toutes circonstances est une priorité de chaque instant, même lorsque la fonction
première n’est pas d’être combattant. Enfin, au sujet de l’équipement des femmes, la question
de l’uniforme reste entière. Alors que toutes les circulaires officielles mentionnent des jupes
pour toutes les femmes militaires, force est de constater (dans les témoignages et les
photographies surtout) que la nature de certaines de leurs missions est en totale inadéquation
avec le port de la jupe. C’est particulièrement vrai pour les convoyeuses de l’air, les pilotes,
les infirmières, les opératrices de cinéma et les ambulancières... Aline Lerouge est ici
représentée en uniforme-pantalon alors que le pantalon ne fait pas partie du trousseau des
PFAT, ainsi composé en 1951 :
- Manteau raglan droit en gabardine bleu marine (avec
capuchon et doublure amovible)
- Jupe en gabardine bleu marine
- Vareuse jaquette en gabardine bleu marine
- Jupe en toile gris-bleu (pour l’été)
- Béret en gabardine bleu marine
- Chemisiers
- Cravate
- Bas et socquettes,
- Chaussures basses2

Point de pantalon ni de treillis pour ces femmes qui doivent respecter les codes vestimentaires
propres à leur sexe, même si elles sont militaires. Le seul point commun entre les uniformes
masculins et féminins est la cravate. Le poids des lois qui interdit aux femmes le port du
pantalon depuis le XIXe siècle est très lourd. C’est en effet l’ordonnance de la Préfecture de
Police du 7 novembre 1800 qui interdit aux femmes de porter des vêtements non conformes à
leur sexe3. Pourtant, à la même époque, celles qui sont das l’armée sont toujours représentées
sous des apparences masculines et parfois même habillées en hommes 4. Au XIXe siècle,
l’identité militaire est forcément masculine. Et au XXe siècle, c’est parce que les femmes ne
sont pas des militaires comme les autres que leur uniforme diffère, et que l’armée doit leur en

1
Paul Grauwin, J'étais médecin à Dien Bien Phu, op. cit., p. 42 et 358.
2
Christiane, « Notre uniforme », Bulletin PFAT, n° 12, décembre, 1951, p. 6.
3
Voir sur ce sujet : Christine Bard, Une histoire politique du pantalon, Paris, Seuil, 2010, p. 69 et « Le DB58
aux Archives de la Préfecture de police », Clio Histoire, Femmes et Sociétés, « Femmes travesties : un
« mauvais » genre », n° 10, 1999, p. 155-167.
4
Christine Bard, Une histoire politique du pantalon, op. cit., p. 72 et Dominique Godineau, « De la guerrière à la
citoyenne : porter les armes pendant l’Ancien Régime et la Révolution française », Clio Histoire, Femmes et
Sociétés, « Armées », n° 20, 2004, p. 43-69.

247
confectionner un conforme à leur sexe. Quoi qu’il en soit, Christine Bard, dans sa dernière
publication consacrée à une histoire politique du pantalon1, soulève une question
intéressante : « ‘les femmes remplacent les hommes’ : vont-elles aussi prendre leur pantalon,
leur uniforme ? »2 La réponse est claire : les femmes militaires doivent porter l’uniforme mais
en aucun cas le pantalon. Il y a bien une masculinisation du vêtement féminin par la création
de l’uniforme-jupe militaire mais la distinction entre hommes et femmes sur le plan
vestimentaire reste très nette. L’armée semble s’en être accommodée et les soldates en
pantalon restent ainsi en marge des lois militaires. Si les premières volontaires de la France
Libre s’étaient équipées en partie grâce à leurs homologues britanniques, pour bon nombre de
femmes en Indochine, c’est le système D qui prévaut. C’est ainsi que le docteur Grauwin
relate comment Geneviève de Galard 3 est passée de la jupe au pantalon :
C’est Julot, le premier qui donna un « froc » à
Geneviève, puis N’Diaye lui donna une chemisette. C’est
Levasseur […] qui donna ses pataugas ; elle ne pouvait
quand même pas toujours rester en tailleur bleu marine et
souliers bas ! […] C’est un sous-officier du GAP 2 4 qui lui
fit cadeau de sa tenue camouflée de parachutiste avec
fermeture éclair 5.

Et même si elles sont en pantalon sur le terrain, c’est la jupe qui reste – encore aujourd’hui
dans la plupart des régiments – leur tenue officielle.
Lorsqu’elles débarquent en Indochine, les ambulancières et les infirmières ne partent
pas immédiatement en opération. Elles sont d’abord affectées à d’autres postes que le leur…
Sans doute pour les accoutumer progressivement, au climat notamment, contre lequel elles
sont régulièrement mises en garde6. C’est ainsi qu’Antoinette Favreau est d’abord chef du
casernement de Cholon avant d’être affectée à l’hôpital militaire 415 à Cholon. C’est de là
qu’elle part relever les blessés sur le terrain. Elle est en quelque sorte « prêtée aux unités qui
partaient en opérations »7. Les blessés sont signalés par radio, et les ambulancières au volant
de leur Dodge ou à pieds – lorsque l’accès ne peut se faire en ambulance – avec tout
l’équipement nécessaire, se rendent sur les lieux par équipes de deux ou trois. Sur place, les
premiers soins sont dispensés aux blessés qui sont ensuite brancardés et évacués vers l’hôpital

1
Christine Bard, Une histoire politique du pantalon, op. cit.
2
Id., p. 277.
3
Convoyeuse de l’air, seule femme présente pendant le siège de Dien Bien Phu.
4
Groupement Aéroporté de la 42e demi-brigade parachutiste.
5
Paul Grauwin, J'étais médecin à Dien Bien Phu, op. cit., p. 187.
6
Madeleine Boue-Lahorgue : entretien, 27 mars 2006.
7
Antoinette Favreau : entretien, 22 mai 2006.

248
militaire duquel ils dépendent. Puis, les ambulancières repartent à nouveau. Quant à leur
temps libre, elles en ont peu et le consacrent souvent à l’entretien de leurs véhicules (niveaux,
nettoyage, pneus…etc.). Quand elles ne sont pas en opération, elles assurent une Assistance
Médicale Gratuite1 auprès des populations, dans des dispensaires. Comme le souligne
Antoinette Favreau, elles sont alors « militaires vingt-quatre heures sur vingt-quatre »2. Les
ambulancières ne sont pas seulement des conductrices, mais aussi des infirmières. Dans les
hôpitaux militaires, ce sont d’autres infirmières qui prennent le relais des ambulancières pour
soigner les blessés. Mais elles ne sont pas seulement « à l’arrière », elles sont aussi détachées
de façon ponctuelle ou permanente dans des antennes chirurgicales ou dans des avant postes.
C’est le cas par exemple d’Émilienne Robinet, engagée de 1946 à 1953. En 1954, Bellone
publie un article3 dans lequel est reproduite une lettre sans doute adressée à son père 4 :
Comme je te l’avais annoncé, je suis dans un poste
isolé. Nous ne risquons pas grand-chose étant très
fortement armés. Mais nous sommes séparés de la
« France » par 30 km de routes minées : en principe, on
nous ravitaille une fois par mois par route, mais c’est une
véritable opération, on sort un bataillon pour nous
joindre… L’été cela va tout seul, il y a l’aviation et la
mer ; d’habitude l’hiver ne commence qu’en octobre,
mais, manque de chance, cette année cela a commencé un
mois plus tôt. Je fais ici fonction de toubib : il y a 240
hommes au poste (marins, Algériens, Annamites), 2
officiers, 7 sous-officiers, une vingtaine de Français. Il
faut soigner tout, malades, blessés et civils, des
accouchements au village voisin, à l’occasion, des bébés
en plus… C’est du sport5.

Ce récit d’Émilienne Robinet vient confirmer ce qu’affirme également Albert Maloire :
On ne remplace pas les ambulancières. […] Tout
est dur, tout est rude : les combattants, l’ennemi, le terrain.
Elles ne peuvent tenir qu’en se comportant comme des
hommes. […] Rivées au coude à coude avec les médecins
et tous ceux du Service de Santé, les infirmières, les
ambulancières et secrétaires médicales, constituaient avant
tout la grande équipe6.

1
AMG dans la suite du texte.
2
Antoinette Favreau : entretien, 22 mai 2006.
3
« Émilienne Robinet », Bellone, n° 24, mai-juin 1954, p. 11-12.
4
Celle-ci commence par « Mon cher vieux », id., p. 11.
5
« Émilienne Robinet », op. cit., p. 12.
6
Albert Maloire, Femmes dans la guerre, op. cit., p. 21 et 44.

249
Toutes ces femmes, que les soldats voient comme telles, sont avant tout des militaires.
Elles n’ont de cesse de se fondre dans la masse militaire pour accomplir leur mission qui ne
laisse pas de place aux préoccupations de genre. C’est en « se comportant comme des
hommes », sous-entendu comme des militaires masculins, qu’elles parviennent au fil de la
guerre à se faire accepter d’eux. Et c’est ainsi que l’infimière Émilienne Robinet « fait
fonction de toubib ».
C’est également dans cet important contingent féminin, voué aux soins médicaux, que
se fondent les convoyeuses de l’air. Leur rôle essentiel est de prendre soin des passagers
sanitaires, civils et militaires, à bord des appareils de transport militaires de l’armée de l’air.
Elles servent d’intermédiaire entre le commandant d’avion et les passagers 1. Elles sont aussi
bien infirmières qu’assistantes sociales, cumulant parfois les deux attributions. Elles
s’engagent pour une durée moyenne de deux à trois ans durant lesquels elles passent deux à
trois mois en Indochine 2. C’est d’ailleurs en Indochine que les évacuations sanitaires3
prennent tout leur sens et deviennent règlementées. Marguerite de Guyencourt qui dirige les
convoyeuses pendant la guerre d’Indochine ne manque d’ailleurs pas de mettre en garde les
candidates sur la nature parfois périlleuse de leurs missions :
Bien entendu, vous ne venez pas chez nous pour
faire du tourisme aérien. Votre travail se fait en l’air, et les
circonstances quelquefois pénibles du rôle d’infirmière ne
sont pas facilitées par le vol. Je ne cite que pour mémoire
le risque aérien ; il existe, mais il est amplement compensé
par la certitude qui vous est offerte de vous dévouer pour
les blessés, les malades et les combattants d’Extrême-
Orient4.

Mettant en avant la vertu traditionnellement féminine du dévouement, Marguerite de
Guyencourt souligne pourtant que les convoyeuses de l’air ont les mêmes attributions
pratiques que les ambulancières et n’en sont pas moins exposées au danger. L’armée de l’air a
accueilli dès ses débuts des femmes dans ses rangs. Mais l’Indochine a vu leurs effectifs
augmenter considérablement. Parmi eux, plusieurs pilotes militaires féminines ont en charge

1
SHD – Département de l’Armée de l’Air – 4 C 1253 / Sous-groupement des moyens militaires de transport
aérien (S/GMMTA), hygiène, santé. Courrier sans date mais postérieur à 1951, émanant de Marguerite de
Guyencourt (chef des convoyeuses) à l’attention d’une candidate à l’engagement dans le cadre des convoyeuses
de l’air, p. 1.
2
SHD – Département de l’Armée de l’Air – 4 C 1253 / Sous-groupement des moyens militaires de transport
aérien (S/GMMTA), hygiène, santé. Courrier sans date mais postérieur à 1951, émanant de Marguerite de
Guyencourt (chef des convoyeuses) à l’attention d’une candidate à l’engagement dans le cadre des convoyeuses
de l’air, p. 5.
3
EVASAN dans la suite du texte.
4
SHD – Département de l’Armée de l’Air – 4 C 1253 / op. cit, p. 5.

250
des opérations d’artillerie ou d’EVASAN qui étaient jusqu’alors confiées à des hommes.
C’est le cas par exemple de Suzanne Jannin ou Valérie André. Suzanne Jannin qui
comptabilise pour l’Indochine quatre-vingt-six missions de guerre, est la première et la seule
femme à avoir effectué des vols de reconnaissance à vue, qui consistent à voler lentement et à
basse altitude au-dessus d’un secteur ennemi pour en relever toutes les caractéristiques et les
mouvements de population1. Ce sont des missions particulièrement dangereuses car ces
avions qui ne volent qu’à deux ou quatre cents mètres sont des cibles faciles. Suzanne Jannin
est également la seule pilote féminine à avoir participé à des réglages de tir d’artillerie : « il
s’agissait de survoler longuement et constamment en virage des abris et des repères vietminh
afin que nos canons en liaison avec l’aviation par radio puissent diriger et régler leur tir sur
l’objectif »2. Ironie du sort donc d’être une femme sans arme mais dont la mission est de
perfectionner les tirs d’artillerie… Et s’ajoutent à ces missions des dizaines d’EVASAN
qu’elle effectue, pour la plupart, à bord d’un Morane 5003 :

Suzanne Jannin et le Morane 5004
Quant à Valérie André, elle est médecin capitaine en Indochine dès 1948. C’est en
1950 qu’elle assiste sur place à une démonstration de vol d’hélicoptère. Déjà titulaire d’un
brevet de parachutiste, elle réalise en découvrant les hélicoptères Hiller M-360 qu’il serait
finalement bien plus pratique de « prendre le blessé sur place et de le ramener à l’arrière »5
plutôt que d’être parachutée avec tout le matériel, de monter une tente et un poste de secours,
d’opérer sur place dans des conditions bien souvent très précaires. Par conséquent, elle revient

1
Gilberte C., « Passion de Suzanne Jannin : l’aviation », Bellone, n° 39, novembre-décembre 1956, p. 20.
2
Id., p. 21.
3
Nom complet : Morane-Saulnier MS-500 « Criquet ».
4
Gilberte C., « Passion de Suzanne Jannin : l’aviation », Bellone, n° 39, op. cit., p. 21.
5
Valérie André : entretien, 13 mars 2006.

251
en France passer son brevet de pilote d’hélicoptère. Et c’est à son retour en Indochine qu’elle
devient médecin capitaine pilote d’hélicoptère. Pendant quatre ans, elle évacue seule – car le
petit gabarit de cet hélicoptère sous-motorisé ne permet aucun accompagnement – plusieurs
dizaines de blessés. Ces EVASAN sont possibles grâce à deux « paniers » situés de part et
d’autre de l’hélicoptère dans lesquels sont disposés les blessés 1. En 1981, elle devient la
première femme général en France, auteure de deux autobiographies : Ici Ventilateur2, publiée
en 1954 qui retrace son expérience indochinoise et Madame le Général3, publiée en 1988
consacrée à l’ensemble de sa carrière militaire.

Valérie André évacuant un blessé en hélicoptère Hiller M-3604

Toutes ces femmes, aux parcours traditionnellement masculins, incarnent donc le
contingent invisible de l’armée française en Indochine. Parce que loin du front pour la plupart,
et ainsi, loin de la zone de gloire qui confère aux combattants le statut de héros de la patrie,
elles évoluent en marge de leurs homologues masculins. Cet engagement féminin révèle
plusieurs contradictions de genre. Car si elles sont officiellement reconnues par la loi en 1951,

1
Valérie André : entretien, 13 mars 2006.
2
Valérie André, Ici Ventilateur, Extraits d’un carnet de vol, Paris, Calmann-Lévy, 1954, 226 p.
3
Valérie André, Madame le Général, Paris, Perrin, 1988, 250 p.
4
ECPAD / Fonds Indochine – TONK 52-144 R03 : du 1er au 10 juillet 1952. Évacuation d’un blessé en
hélicoptère Hiller M-360 par le pilote Valérie André au Tonkin. Photographie également reproduite en
couverture de Bellone, n° 21, octobre-décembre 1953, avec la légende suivante : « Mademoiselle Valérie André,
en Indochine, prend en charge un blessé. »

252
grâce à un décret qui vient consolider toutes les carrières militaires féminines naissantes ou
déjà bien amorcées, elles n’en demeurent pas moins les éternelles oubliées de la mémoire
guerrière.

II. Les paradoxes de l’engagement militaire féminin en Indochine : la
reconnaissance par la loi et l’amnésie de la mémoire guerrière

C’est pendant le conflit indochinois qu’est voté le décret n° 51-1197 du 15 octobre
1951, « portant statut du personnel des cadres militaires féminins 1 ». Comme pour la Seconde
Guerre mondiale, l’engagement des femmes en Indochine apparaît comme un facteur essentiel
dans l’élaboration de lois visant à préciser le statut des femmes militaires en France. Parce
que leur présence est bien réelle et que leurs effectifs ne cessent de croître, et parce qu’il est
clair que pour bon nombre d’entre elles, « expérience militaire » rime désormais avec
« carrière militaire », les autorités se doivent de fixer définitivement le statut de ces soldates.
Si la guerre d’Indochine et la Seconde Guerre mondiale sont des vectrices de la féminisation
de l’armée française, elles sont loin d’en transmettre la mémoire. Et c’est entre autre pour
lutter contre cette amnésie, qu’est fondée en 1948 la seule revue féminine de la presse
militaire française.

1. Le décret n° 51-1197 « portant statut du personnel des cadres militaires
féminins »

Communément appelé « décret de 51 » par toutes celles qui en ont bénéficié, il est
également considéré – par elles – comme le plus important texte législatif relatif aux femmes
militaires en France. Ce décret arrive à un moment où le contexte d’engagement des femmes
dans l’armée obéit à un flou juridique absolu. Alors que de multiples statuts coexistent, il
devient nécessaire – et urgent – d’homogénéiser leurs situations et leurs contrats. Bien qu’il
marque une avancée considérable dans la féminisation de l’armée et la reconnaissance des
PMF comme militaires à part entière, ce décret n’en reste pas moins lacunaire et encore
inégalitaire.

1
Décret n° 51-1197 du 15 octobre 1951, op. cit., p. 10433-10436. Reproduit dans son intégralité en annexe p.
576.

253
a) Présentation, analyse et particularités du décret
Ce décret a donc été voté pour réduire les grandes disparités, non seulement entre les
hommes et les femmes mais aussi entre les PMF elles-mêmes. Mais, l’élaboration de ce
nouveau statut a donné lieu à de nombreuses réflexions et tergiversations. Ouvrir la carrière
militaire aux femmes par un décret officiel annonçait sans aucun doute une féminisation
accélérée de l’armée française, et les obstacles culturels restaient nombreux. Dès le début de
l’année 1951, l’ébauche du statut s’annonce difficile. Comme évoqué précédemment, l’un des
principaux arguments est celui du budget car il n’est pas question que cette nouvelle étape
dans la féminisation de l’armée entraîne des dépenses inconsidérées et injustifiées. Ainsi, le 4
juin 1951, dans un courrier adressé au ministre de la Défense Nationale, le Ministère du
Budget émet bien des réserves quant au projet de statut qui vient de lui être soumis. Celui-ci
se défend de ne pouvoir se « prononcer définitivement sur les propositions dont il s’agit tant
que [ses] services n’auront pas été renseignés sur les répercussions budgétaires qu’entraînerait
l’adoption du projet communiqué »1.
La grande nouveauté réside essentiellement en deux points : désormais, toutes les
militaires féminines sont régies par le même statut, quelle que soit l’arme à laquelle elles
appartiennent, mais surtout, la perspective d’une carrière plus longue est maintenant
envisageable. Alors qu’elles s’engageaient pour des durées variables et relativement courtes
(de deux à trois ans reconductibles et cinq ans pour les personnels des services de santé), elles
peuvent désormais renouveler ces engagements pour quinze ans « par commission »2. Et il
s’agit là d’une première égalité totale avec leurs homologues masculins, comme le stipule
l’article 9 : « les rengagements ont les mêmes durées que celles prévues pour les personnels
militaires masculins »3. La durée du stage probatoire est allongée à six mois, sans doute pour
pallier certains défauts de recrutement parfois dénoncés par les autorités militaires avant 1951.
Alors que les diplômes obtenus dans le civil ne permettaient guère aux femmes d’en tirer des
avantages conséquents dans leur carrière militaire, à partir de ce décret : « les candidates
titulaires de diplômes supérieurs […] sont automatiquement reclassées dans la 3e classe [sous-
lieutenant – ndla], de même que les candidates convoyeuses de l’air qui sont admises après
concours » (article 12). Mais cette disposition ne figurait pas dans le projet initial. Le 27 avril

1
SHD – Département de l’armée de terre – 19 R 18 / Section administrative, puis (1948) section d’études
administratives / Statut des personnels militaires féminins [1946-1953]. Dossier « Préparation du décret portant
statut des personnels militaires féminins – 1951 ». Courrier n° 5377 du 4 juin 1951, émanant du Ministère du
Budget à l’attention du Ministère de la Défense Nationale.
2
Décret n° 51-1197 du 15 octobre 1951, op. cit., p. 10434.
3
Ibid.

254
1951, René Pleven adresse à Henri Queuille1 une requête qui va dans ce sens. Il souligne que
les personnels masculins « possédant les mêmes aptitudes »2 sont engagés au rang d’officier,
ce que ne prévoit pas la première ébauche du texte :
Ainsi que je l’ai indiqué au Comité de Défense
Nationale, il m’est apparu que le projet de décret […] ne
donnait pas à ce personnel une situation en rapport aux
possibilités qu’il offre et aux missions que les armées
pourraient être appelées à lui confier.
Ce projet de statut ne prévoit, en effet, qu’une
assimilation à des grades de sous-officiers. Il est certain
qu’en maintenant ce personnel à tel niveau nous nous
interdisons délibérément de recruter des femmes et jeunes
filles ayant des diplômes d’enseignement supérieur :
licence, doctorat…etc. et qui pourraient fournir des
spécialités qualifiées au service de santé, à l’Intendance,
aux transmissions, au corps d’interprètes et du chiffre, au
service de recrutement…etc.3

Les femmes engagées en Indochine au moment de l’adoption du décret ont également
été l’objet des préoccupations des autorités militaires. C’est le général Salan qui, dès la fin de
l’année 1950, a souhaité attirer l’attention de la Direction des Troupes Coloniales sur
l’intégration de ces femmes au nouveau statut, encore en chantier. Il propose ainsi que
l’article 1er du futur décret stipule que toutes les femmes engagées avant 1951 soient prises en
compte par les nouvelles dispositions. Sa demande 4 est acceptée puisque l’article 1er stipule :

1
Respectivement Vice-président et Président du Conseil.
2
SHD – Département de l’armée de terre – 19 R 18, op. cit. Courrier référencé LL/GH-SP du 27 avril 1951
émanant du Vice-président du Conseil René Pleven à l’attention du Président du Conseil Henri Queuille.
3
SHD – Département de l’armée de terre – 19 R 18, op. cit. Courrier référencé LL/GH-SP du 27 avril 1951
émanant du Vice-président du Conseil René Pleven à l’attention du Président du Conseil Henri Queuille.
4
Id., note n° 18945 du 20 septembre 1950 émanant du général Salan à l’attention de la Direction des Personnels
Militaires de l’Armée de Terre. Sa demande est ainsi formulée :
L’article 1 du projet de décret serait à modifier ainsi :
Article 1 – Les formations militaires féminines de l’Armée de Terre
comprennent un Corps Métropolitain administré par la Direction des
Personnels militaires de l’Armée de Terre et un corps colonial
administré par la Direction des Troupes Coloniales. Chacun de ces
Corps comprend cinq cadres :
- Les spécialistes féminines du Service de Santé
- Les spécialistes féminines des Transmissions
- Les spécialistes féminines du Service d’État-major
- Les spécialistes féminines mécanographes
- Les spécialistes féminines plieuses et réparatrices de parachutes
- Le Corps Colonial comprend en outre un cadre de spécialistes
féminines du Service Social aux Armées.
L’effectif total de ces cadres est donné par les lois budgétaires.
L’effectif de chaque cadre est fixé par Arrêté du Ministre de la
Défense Nationale et du Ministre de la France d’Outre-Mer, chacun en
ce qui le concerne.

255
Les personnels militaires féminins des armées de
terre, de mer et de l’air comprennent dans chaque armée :
le cadre des spécialistes féminines du service de santé ; les
cadres des spécialistes féminines des autres services.
Chaque cadre peut comprendre différentes spécialités.
L’effectif total des personnels militaires féminins est fixé
par les lois budgétaires. Cet effectif est réparti en cadres et
spécialités suivant les besoins particuliers à chaque
armée1.

Par conséquent, les PMF en poste en Indochine sont bien incluses dans ce nouveau décret et
peuvent donc choisir de se rengager pour des durées plus longues, même si la guerre cesse. Il
s’agit là d’une autre nouveauté considérable puisque désormais, les femmes ne sont plus
engagées pour remplacer des hommes aptes au combat, mais bien parce que les besoins de
l’armée leur offrent des opportunités, non plus exceptionnelles, mais professionnelles. Si la
Seconde Guerre mondiale et la guerre d’Indochine ont d’abord engendré une féminisation
« temporaire » de l’armée liée au contexte de guerre, le décret de 1951 permet d’inscrire cette
féminisation dans la durée. En fait, dans sa demande, le général Salan reprend chaque article
et propose des modifications applicables à tous les PMF en poste en Indochine. C’est l’article
7 qui concrétise toutes les demandes du général Salan en stipulant que « les personnels
militaires féminins peuvent être appelés à servir sur n’importe quel territoire dans les mêmes
conditions que les personnels militaires masculins »2. Enfin, c’est l’élaboration de l’article qui
a donné lieu au plus grand nombre de débats, de questionnements et de courriers : « les
services accomplis dans les corps militaires féminins créés depuis juin 1940 sont des services
militaires à tous points de vue »3. Depuis que le décret « portant statut du personnel des cadres
militaires féminins » est en projet – soit dès le début de la guerre d’Indochine – la question
des soldes et des pensions militaires des femmes pose un vrai problème aux autorités
militaires. Faut-il prendre en compte les engagements féminins antérieurs à l’ordonnance du
22 octobre 1943 qui officialisait le service féminin dans l’armée par voie d’engagement ou de
mobilisation ? Alors que dès 1940, les femmes s’engageaient uniquement pour le temps de
guerre et que leurs contrats stipulaient un retour à la vie civile dès la paix signée, comment
intégrer leurs services contractuels et temporaires dans le calcul de leurs soldes, pensions
et/ou retraites ? Entre 1948 et le début de l’année 1951, les archives sur ce sujet se comptent
par dizaines et les avis sont clairement partagés. En 1948, le Secrétariat d’État aux forces

1
Décret n° 51-1197 du 15 octobre 1951, op. cit., p. 10433.
2
Ibid.
3
Id., p. 10436.

256
armées saisit la Section des Finances du Conseil d’État afin de savoir si « les services
accomplis par les Personnels Féminins de l’Armée de Terre [doivent] être regardés, pour leur
prise en compte dans l’établissement d’une pension civile, comme des services civils ou des
services militaires »1. Sa conclusion est sans appel :
Considérant qu’aux textes susvisés2 chacune des
trois armées comprend soit dans les formations du
territoire, soit dans les unités en opérations des formations
féminines auxiliaires dont les agents sont recrutés soit sur
engagement volontaire soit par voie d’appel ; que les
personnels de ces formations portent l’uniforme et sont
répartis par grades ; qu’ils sont soumis à la discipline
militaire et bénéficient du régime en vigueur pour les
militaires en ce qui concerne les allocations militaires, les
soins médicaux et les pensions d’invalidité ; qu’il est
précisé que les femmes répondant à certaines conditions
sont mobilisables dans ces formations ; qu’il résulte de
l’ensemble de ces caractères que les formations féminines
auxiliaires sont des formations militaires et qu’en
conséquence les services accomplis par les femmes dans
lesdites formations doivent être regardés comme des
services militaires ; EST D’AVIS [sic] de répondre dans le
sens des observations qui précèdent.

Rien n’est dit ici sur les services accomplis par les femmes dès 1940. Une note du 25
septembre 1950 illustre parfaitement les incohérences législatives dont sont victimes les
femmes avant l’élaboration du décret. Elle émane de la Direction des Personnels Militaires de
l’Armée de Terre et a pour objet « nature des services accomplis par les PFAT 3 ». Il y est
rappelé que l’ordonnance du 22 octobre 1943 n’était certes valable que pour le temps de

1
SHD – Département de l’armée de terre – 19 R 18, op. cit. Dossier « Personnels militaires féminins. Services
militaires 1919-1951 ». Avis n° 245.901 daté du 14 décembre 1948 relatant le compte rendu de séance la Section
des Finances du Conseil d’État.
2
Les textes sur lesquels la Section des Finances du Conseil d’État s’appuie sont : le décret du 11 janvier 1944
portant création des formations féminines auxiliaires des armées de terre, de l’air et de la mer, les ordonnances
des 9 août et 11 octobre 1944 portant rétablissement de la légalité républicaine, le décret du 29 janvier 1944
concernant l’appel sous les drapeaux de certaines catégories de femmes, l’ordonnance du 22 février 1944 fixant
les sanctions applicables au personnel féminin mobilisé et ne répondant pas aux ordres de route, le décret du 26
avril 1944 relatif aux effectifs, aux conditions d’avancement et au régime de solde et de traitement des
personnels de formations féminines auxiliaires, l’arrêté du 9 août 1944 au sujet des conditions d’aptitude
physique requises pour l’admission dans les formations féminines auxiliaires des trois armées et l’instruction du
26 mai 1944 portant règlement sur l’organisme, le recrutement, l’administration des auxiliaires féminines de
l’armée de terre.
3
SHD – Département de l’armée de terre – 9 R 311 / Personnels – législation / Dossier 2. Recrutement,
formation pré-militaire, état-civil aux armées, successions et biens des militaires décédées, décorations, statut des
militaires de carrière, des officiers, des PFAT, création du cadre d’officiers techniciens, dispositions particulières
à certains personnels [1941-1965]. Note n° 143891 du 25 septembre 1950 émanant de la Direction des
Personnels Militaires de l’Armée de Terre (1er bureau) à l’attention de l’État-major particulier de Monsieur le
Secrétaire d’État aux Forces Armées « Guerre ».

257
guerre mais qu’elle a été prorogée jusqu’au 28 février 1947. C’est donc à partir de cette date
que se pose la question de la nature des services accomplis par les personnels féminins restés
en service. Et, au regard de la loi, cela voudrait dire que les services des formations féminines
avant 1943 sont des services civils, puis services militaires entre 1943 et 1947 et à nouveau
services civils après 1947 pour redevenir des services militaires à partir de la fin de l’année
1948, comme le laisse entendre l’avis précédemment cité. De ce fait, l’auteur de cette note ne
manque pas de souligner l’absurdité d’une telle situation :
Le Ministre du Budget considère peut-être, il est
vrai, que seuls les services accomplis depuis le 1 er janvier
1949 ont un caractère militaire. S’il en est ainsi, les
services effectués par les intéressées pendant la guerre
1939-1945 seraient des services civils, tandis que leurs
services du temps de paix seraient des services militaires.
Il n’est pas besoin d’insister sur l’illogisme d’une telle
conception ; il suffit de souligner qu’elle causerait si elle
était retenue, un grave préjudice à celles qui, ayant
accompli des services de guerre, ne pourraient les faire
valoir pour l’ouverture du droit à pension proportionnelle1.

Un peu plus loin, la légitimité des décisions prises par le Ministère du Budget est tout
bonnement remise en cause. Le Bulletin PFAT du mois de juin 1951 consacre un article à la
circulaire n° 20155 P.M/I.B du 7 avril 1951 et synthétise parfaitement l’historique de cette
question :
La loi de finances n° 48-1922 du 31 décembre
1948 a prévu, dans son article 14 que « les services
accomplis dans les formations militaires féminines de
l’armée sont des services civils auxiliaires validables pour
la retraite. » […] mais cette disposition a été annulée par la
loi de finances n° 50-857 du 24 juillet 1950, qui dispose
dans son article 33 : « L’article 14 de la loi de finances n°
48-1922 du 31 décembre 1948 est remplacé par les
dispositions suivantes, qui prendront effet à compter du 1 er
janvier 1949 :
ART. 14. – Le personnel des formations militaires
féminines est soumis au statut militaire dans les conditions
qui seront fixées par décrets contresignés par le ministre
de la Défense nationale et par le ministre des Finances et
des Affaires économiques.

1
SHD – Département de l’armée de terre – 9 R 311 / Personnels - législation / Dossier 2. Recrutement, formation
pré-militaire, état-civil aux armées, successions et biens des militaires décédées, décorations, statut des militaires
de carrière, des officiers, des PFAT, création du cadre d’officiers techniciens, dispositions particulières à certains
personnels [1941-1965]. Note n° 143891 du 25 septembre 1950 émanant de la Direction des Personnels
Militaires de l’Armée de Terre (1er bureau) à l’attention de l’État-major particulier de Monsieur le Secrétaire
d’État aux Forces Armées « Guerre ».

258
Cet article a donné lieu à des divergences
d’interprétation, quant à la nature des services accomplis
par le dit personnel avant le 1er janvier 1949.
En attendant que cette question soit réglée, et dans
le seul but de réserver les droits des intéressées pour le cas
où les services antérieurs au 1er janvier 1949 seraient
finalement considérés comme étant des services civils, les
personnels militaires féminins, quel que soit le territoire
sur lequel ils se trouvent actuellement en service, devront
être invités à formuler une demande de validation des
services accomplis dans l'armée avant cette date. […]
Il s'agit, en l'occurrence, d'une simple mesure
conservatoire qui ne préjuge en rien de la décision à
intervenir quant à la véritable nature des services féminins
antérieurs au 1er janvier 19491.

Finalement, la question est loin d’être réglée à l’aube de 1951 et l’article 27 du décret
vient mettre un terme au débat car il confirme que toutes les femmes engagées dès 1940 ont
bien accompli des services militaires. Il n’est donc plus question de parler d’AFAT. Il s’agit là
d’une avancée considérable dans la reconnaissance des femmes militaires en France. Parce
que les femmes s’étaient pliées à toutes les lois militaires, en subissant parfois les
incohérences et les injustices, le décret de 1951 officialise un statut militaire qui leur était
jusqu’alors refusé mais dont elles remplissaient pourtant officieusement bon nombre de
conditions. En 1951, l’armée demeure également l’un des rares secteurs professionnels où à
grade et ancienneté équivalents, la rémunération entre hommes et femmes est égale (article
19)2. Les militaires féminines sont soumis à la même discipline, aux mêmes sanctions et sont
« justiciables des tribunaux militaires ou maritimes dans les mêmes conditions que les
personnels militaires masculins » (article 5, paragraphe 3). Enfin, d’autres restrictions sont
assouplies avec ce décret : celles liées à la maternité par exemple. En effet, alors que
l’engagement des femmes ayant des enfants à charge était impossible, celui-ci leur est
maintenant ouvert à condition que leurs enfants soient majeurs (article 8). Enfin, la grossesse
n’est plus synonyme de fin de contrat puisqu’elles ont désormais droit à des congés pré et
post-nataux, pendant lesquels elles perçoivent une solde 3. Elles peuvent ensuite réintégrer leur
poste (article 6).

1
« Validation des services effectués par les personnels militaires féminins de l’Armée de Terre – Circulaire n°
20155 P.M/I.B du 7-4-51 », Bulletin PFAT, n° 10, juin 1951, p. 21.
2
Mais l’avancement est beaucoup plus lent. Ce point est abordé un peu plus loin.
3
Comme c’est le cas dans la plupart des professions.

259
Même si ce nouveau décret engendre de nombreux progrès pour la prise en
considération des femmes militaires, il est loin d’être parfait et de nombreuses inégalités
persistent encore entre les hommes et les femmes.

b) Des inégalités persistantes entre hommes et femmes
L’expérience de Madeleine Boue-Lahorgue évoquée précédemment est singulière pour
deux raisons : non seulement elle incarne la continuité ressentie entre la Résistance et
l’Indochine mais également les failles du système militaire lié à l’engagement des femmes. En
effet, bien qu’assimilée sous-lieutenant à la fin de la Seconde Guerre mondiale, il convient de
rappeler ici qu’en 1951, les « grades » des femmes ne sont pas similaires à ceux des hommes.
On parle alors de grades d’assimilation. Les femmes ne sont en fait pas classées par grades –
au sens militaire du terme – mais par catégories. Après le décret du 15 octobre 1951, le grade
de sous-lieutenant correspond donc pour les femmes à celui de « 2 e catégorie ». Bien que les
FFI aient été intégrées à l’armée nouvelle au lendemain du second conflit 1, aucune disposition
n’a été prise pour les femmes qui restent en service après la Seconde Guerre mondiale. Tout
simplement rétrogradée, c’est donc avec le grade d’assimilation de « 5e catégorie » – qui
équivaudrait à celui de sergent-major chez les hommes – que Madeleine Boue-Lahorgue part
pour l’Indochine. Ce cas est d’ailleurs bien connu des autorités militaires qui le déplorent,
certes, mais tardent à proposer des solutions à ces femmes dont les services antérieurs à la
guerre d’Indochine ne sont pas pris en compte. Une note de service du 25 avril 1952 à
l’attention du secrétaire d’État à la Guerre, résume parfaitement la situation dans laquelle se
trouve Madeleine Boue-Lahorgue :
Le statut des auxiliaires féminines établi en mai
1944 a été annulé et un nouveau décret a fixé en octobre
1951 l'organisation du corps du PFAT. […]
Mais, il n'a pratiquement pas été tenu compte du
sort des personnels en service depuis plusieurs années.
L'obligation d'être titulaire de diplômes supérieurs
équivalant à la licence, pour accéder aux classes
d'officiers, conduit à un abaissement de catégorie d'une
partie du personnel en service.

1
SHD – Département de l’armée de terre – 9 R 311 / Personnels – législation / Dossier 2. Recrutement,
formation pré-militaire, état-civil aux armées, successions et biens des militaires décédés, décorations, statut des
militaires de carrière, des officiers, des PFAT, création du cadre d’officiers techniciens, dispositions particulières
à certains personnels [1941-1965]. Note de service n° 633/D.A.Atl/Cab « sur le maintien dans l’armée du
contingent FFI », du 14 mai 1945 émanant du général De Larminat, commandant le détachement de l’Armée
d’Atlantique.

260
Notamment, les PFAT engagées avant la date de
cessation des hostilités, et nommées, au moment de leur
engagement, 1ère catégorie (assimilées à lieutenant) parce
que titulaires de deux baccalauréats, se trouvent reclassées
au bas de l'échelle. […]
Il y a là une injustice qui pour ne toucher qu'un très
petit nombre de personnels n'en est pas moins
difficilement admissible.
On peut en effet admettre que les PFAT en service
depuis plusieurs années ont acquis des connaissances
militaires, et sont aptes à remplir efficacement des postes
de confiance.
Leur dévouement et leur désintéressement sont
généralement reconnus de leurs chefs. Elles ont en effet
travaillé sans aucun espoir d'avancement, puisqu'elles
étaient au sommet de la hiérarchie au moment de leur
engagement.
Leur déclassement leur cause un préjudice matériel
et moral indiscutable1.

Une autre fiche du 18 août 1954, retraçant l’historique du PFAT précise que
les grades ayant été supprimés par ordre du
Ministre […] Les personnels féminins étaient des
spécialistes, dont la hiérarchie sans rapport aucun avec la
hiérarchie militaire, était formée de « catégories » (huit)
dans lesquelles les personnels étaient classés, en fonction
de leurs capacités, un mois après leur engagement (puis
avancement ultérieur). La solde (différente des soldes
militaires) était fonction de la catégorie 2.

Bien que l’article 27 du nouveau décret affirme que les services accomplis par les
femmes depuis 1940 sont des services dont le caractère militaire est indiscutable, les grades
qu’elles ont pourtant atteints entre 1940 et 1951 disparaissent avec la nouvelle hiérarchie
militaire féminine mise en place par les articles 2 et 5 :
Art. 2 – La hiérarchie des personnels militaires
féminins ne comporte aucune assimilation avec la
hiérarchie des personnels masculins.
Elle comprend :
Quatre classes correspondant à des grades
d’officiers ;

1
SHD – Département de l’Armée de Terre – 2 R 126 / Personnel sous-officiers, PFAT / Dossier 1. Statut des
PFAT [1945-1968] : note n° 977/EMA/CAB du 25 avril 1952, à l’attention du Secrétaire d’État à la Guerre –
Cabinet – État-major particulier, objet : Statut du Personnel Féminin de l’Armée de Terre.
2
Id. : courrier n° 139185/PM.1.B du 18 août 1954 à l’attention du Ministre de la Défense Nationale – Cabinet (à
l’attention du colonel Rouvillois), émanant de la Direction du Personnel Militaire de l’Armée de Terre, 1er
bureau.

261
Six catégories correspondant à des grades de non-
officiers ; […]
Art. 5 – 1. – Les services accomplis par les
personnels des cadres féminins des armées sont des
services militaires.
2. – Les personnels sont, sauf dispositions
expresses contraires du présent décret, soumis aux lois et
règlements applicables, soit aux officiers, soit aux
personnels masculins non officiers servant par contrat ou
commission au-delà de la durée légale, selon la
correspondance de classes et catégories à grades indiquée
ci-après :
CLASSES GRADES
Hors-classe ........................... Commandant
1e classe................................. Capitaine
2e classe ................................ Lieutenant
3e classe ................................ Sous-lieutenant

1e catégorie………………… Adjudant-chef
2e catégorie............................ Adjudant
3e catégorie............................ Sergent-major
4e catégorie………………… Sergent-chef
5e catégorie………………… Sergent
6e catégorie............................ Caporal-chef1

Non titulaires de leurs « grades » (article 16), les femmes militaires ne sont donc
titulaires que de leurs emplois. Et même si la durée d’engagement a été considérablement
allongée, elles n’en demeurent pas moins des contractuelles. La précarité de leur statut est
certes moins grande qu’avant 1951, mais il est impossible d’affirmer que ces nouvelles
modalités d’engagement leur garantissent un avenir durable et solide dans l’armée. La suite de
l’article 16 est également révélatrice du peu de cas qu’il est fait de ces « classes » : « il
n’existe de subordination entre ces personnels que celles qui, dans le service, résulte de
l’emploi tenu. Ces personnels sont cependant subordonnés à l’autorité militaire sous les
ordres de laquelle ils sont placés dans le service »2. En d’autres termes, une femme classée
« hors-classe » ou « 1ère classe » ne jouit absolument pas des mêmes droits que son
« homologue » masculin : il lui est par exemple interdit de sanctionner un 2e classe masculin.
Enfin, contrairement aux hommes, elles ne sont pas tenues de porter l’uniforme, sauf sur
« ordre du commandement » (article 17). Quant aux marques extérieures de respect, elles « ne
sont dues, à l’occasion du service que dans les cas de subordination prévus à l’article

1
Décret n° 51-1197 du 15 octobre 1951, op. cit., p. 10433.
2
Ibid.

262
précédent [article 16 – ndla] »1. Par conséquent, les femmes doivent respecter la hiérarchie
militaire, entre elles mais aussi vis-à-vis des hommes. Et la réciproque n’est pas vraie puisque
les grades militaires masculins restent supérieurs en tous points à ceux des femmes… Ainsi,
l’incident dont a été victime l’assistante sociale Bouche en 1952 semble trouver un début
d’explication ici.
Enfin, la pyramide des grades ainsi que leur répartition dans l’effectif total obstruent
considérablement les perspectives d’avancement. Le tableau ci-dessous est la reproduction de
celui de l’article 2 du nouveau décret2 :

Pourcentage de l’effectif total
Hiérarchie
Cadre des services de santé Ensemble des autres cadres
2 pour mille avec un minimum de 1 pour mille avec un minimum
Hors-classe 1 pour chacun des trois services de 1 pour chacune des trois
de santé armées
Hors-classe
1e classe
2e classe
7% 5%
3e classe
1e catégorie
2e catégorie
3e catégorie
4e catégorie
93 % 95 %
5e catégorie
6e catégorie

La grande majorité des effectifs féminins est concentrée dans les quatre premières
catégories. Elles sont donc 93 % à pouvoir prétendre à un avancement réservé à 7 % d’entre
elles… Sachant qu’elles quittent la 6 e catégorie six mois après leur stage probatoire (article
13), la stagnation au rang de sous-officier pendant plusieurs années est inévitable. Il serait
alors intéressant de comparer des carrières féminines avec celles des hommes. Trois exemples
ont été choisis pour élaborer le graphique suivant : ceux des généraux Jacques Massu, Marcel
Bigeard et Raoul Salan3 comparés avec Valérie André. Ce graphique présente la durée
d’avancement entre les grades de capitaine et de général de division 4.

1
Décret n° 51-1197 du 15 octobre 1951, op. cit., p. 10435.
2
Id., p. 10433.
3
Valérie André est née en 1922, Jacques Massu en 1908, Marcel Bigeard en 1916 et Raoul Salan en 1899.
4
Les courbes sont des courbes de tendance qui permettent un aperçu global des quatre carrières en question. Les
paliers ont donc été gommés et les échelons lissés. C’est pourquoi la courbe illustrant la carrière de Valérie
André s’achève avant la trente-quatrième année.

263
Général

Colonel

Lieutenant-colonel

Commandant

Capitaine

0 5 10 15 20 25 30 35
Durée d'avancement (en années)
Raoul Salan Jacques Massu Marcel Bigeard Valérie André

L’exemple de Valérie André, devenue médecin général inspecteur1 en 1981 à l’âge de
cinquante-neuf ans est assez démonstratif de l’extrême lenteur de l’avancement féminin. Il lui
a fallu trente-quatre ans pour passer du grade de médecin capitaine en 1948 à celui de
médecin général inspecteur en 1981. Jacques Massu, Marcel Bigeard et Raoul Salan sont tous
trois devenus généraux une vingtaine d’années après leur grade de capitaine. Alors qu’ils ne
restent que deux ans et demi en moyenne au grade de lieutenant-colonel, Valérie André y est
restée cinq ans. Ce n’est qu’une fois atteint le grade de colonel que les moyennes se
rejoignent. L’avancement beaucoup plus lent de Valérie André ne s’est pas accéléré avec

1
Équivalant à général de division (insigne avec trois étoiles).

264
l’adoption du décret de 1951 puisque les grades les plus élevés restent réservés aux hommes.
Ce décret, malgré ses grandes avancées, cantonne encore les femmes dans des grades – et
donc des rôles – inférieurs à ceux des hommes : le grade le plus élevé qu’elles peuvent
atteindre étant celui de « hors-classe » (commandant)1. Il est donc logique que des carrières
féminines similaires à celle de Valérie André accusent une stagnation très longue lorsqu’elles
l’atteignent. Ce ralentissement dans l’avancement des carrières féminines est renforcé par les
articles 13 et 142 qui règlementent la durée de service dans chaque catégorie. Si elles ne
restent que six mois dans la 6e catégorie, l’avancement dans chacune d’entre elles jusqu’à la
2e catégorie se fait ensuite au choix et/ou à l’ancienneté, à condition qu’elles aient effectué un
minimum de deux ans de service dans chaque catégorie. A partir de la 1 ère catégorie,
l’avancement ne s’effectue qu’au choix. Enfin, l’avancement de la 2 e à la 1e classe est
conditionné par trois années de services, et quatre pour passer de la 1 e classe à « hors-classe ».
Le calcul est assez simple : entre la 6e catégorie et le grade le plus élevé que les femmes
peuvent atteindre, il ne peut s’écouler moins de dix-sept années… Un seul contrat de quinze
ans est donc insuffisant pour toutes celles qui veulent faire carrière dans l’armée : le
rengagement devient dès lors obligatoire pour atteindre le grade le plus élevé. Dans ces
conditions, la carrière de Valérie André est tout à fait exceptionnelle par rapport à celle de ses
homologues féminines, mais bien marginale, comparée à celles des hommes. En rendant
impossible l’accès des femmes aux grades les plus élevés et en imposant des quotas dans
chaque catégorie et classe, l’armée préserve les plus hautes sphères du commandement d’une
intrusion féminine. Il faut attendre le décret n°73-339 du 23 mars 19733 « portant statut
particulier des corps féminins des armées »4 pour que les distinctions entre les grades
masculins et féminins soient définitivement supprimées.

1
Par conséquent, il n’est toujours pas possible pour les femmes d’être lieutenant-colonel, colonel, général de
brigade, de division, de corps d’armée ou général d’armée.
2
Décret n° 51-1197 du 15 octobre 1951, op. cit., p. 10435.
3
Il serait tentant de croire que le mouvement féministe a influencé l’adoption de ce nouveau décret, mais rien ne
permet de l’affirmer. Cette convergence entre le mouvement féministe et les réformes militaires des années 1970
fait l’objet d’une analyse dans le dernier chapitre.
4
Décret n° 73-339 du 23 mars 1973, « portant statut particulier des corps féminins des armées », Journal Officiel
de la République Française, 25 mars 1973, p. 3259. En revanche, parce que le Conseil d’État considère que la
création d’un corps exclusivement réservé à un sexe est contraire à la Constitution, celui-ci ne doit être qu’une
mesure transitoire en attendant une complète intégration des femmes dans tous les corps d’armées, alors devenus
mixtes. Ce sera chose faite dans les années 1975-1976, pendant lesquelles se succèdent plusieurs statuts
aboutissant à une mixité complète des grades et des armes, même si certaines spécialités restent fermées aux
femmes. Odile Ducret-Schaeffer, Les femmes dans les armées en France : 1914-1979, Paris, FNSP, Centre de
sociologie de la défense nationale, 1980, p. 19-21.

265
Enfin, avec le décret de 1951, les infirmières et les convoyeuses de l’air restent lésées.
La dernière partie de l’article 27 ne précise pas que leurs services accomplis depuis 1940 sont
des services militaires mais simplement que « les services accomplis depuis 1940 dans les
hôpitaux militaires par les infirmières civiles ou par les convoyeuses de l’air dans les
formations de l’armée de l’air, quel que soit le régime sous lequel elles ont été placées, sont
pris en compte pour le droit à solde »1. Il faut attendre 1959 pour qu’une loi reconnaisse que
les « IPSA, convoyeuses dans des formations militaires de transport, avaient accompli des
services militaires du 1er avril 1946 au 1er juillet 1952 »2. Quant aux infirmières ayant servi
sous statut civil, leur reconnaissance en tant qu’anciennes combattantes arrive encore plus
tardivement. Ce n’est que l’article 12 du Code des Pensions de 1964 qui permet aux
« fonctionnaires et agents féminins ayant servi en qualité d’infirmières ou d’ambulancières
pendant les deux guerres de 1914-1918 et de 1939-1945, les campagnes d’Indochine et de
Corée, de bénéficier des avantages réservés aux fonctionnaires anciens combattants »3.
Considérer que les femmes sont des militaires comme les autres – sous-entendu
comme les hommes – est loin d’être acquis. Car même si le décret du 15 octobre 1951
s’inscrit dans un processus de féminisation de l’armée déjà bien amorcé depuis la Seconde
Guerre mondiale, la place des soldates dans le microcosme de l’armée et dans la mémoire
guerrière reste à conquérir.

2. Les « anciennes combattantes » ou la naissance d’une conscience identitaire
militaire féminine

Parce que les femmes ne sont jamais considérées comme des soldats à part entière –
d’abord parce que ce sont des femmes, ensuite parce qu’elles ne sont pas armées – bon
nombre d’« héroïnes » de la guerre d’Indochine sont ignorées de la mémoire guerrière.
Évoluant en marge du reste des troupes, elles sont également en marge de l’imaginaire
collectif. C’est entre autres pour combler cette lacune et fédérer les femmes militaires qu’est
créé en 1948 le Bulletin PFAT, devenu en 1953, Bellone, revue des forces féminines
françaises.

1
Décret n° 51-1197 du 15 octobre 1951, op. cit., p. 10436.
2
Raymond Caire, La femme militaire… op. cit., p. 153.
3
Id., p. 154.

266
a) Les femmes, des « combattantes » comme les autres ?
Parler d’« anciennes combattantes » pour les femmes peut paraître inapproprié
puisqu’elles ne combattent pas, au sens premier du terme. Historiquement, un combattant est
un guerrier qui se bat, seul ou en groupe, contre un ennemi1. Cette définition d’Alain Rey
n’associe pas le combattant aux armes, mais ne lui confère pas non plus un statut militaire. Ce
ne sont donc pas les armes qui font le combattant mais bien son engagement – militaire ou
non – au cours d’une guerre. Aujourd’hui, le statut d’ancien combattant est conditionné par
l’obtention de la « carte du combattant ». Pour l’obtenir, plusieurs critères sont à remplir :
Avoir appartenu à une unité reconnue comme
combattante pendant au moins quatre-vingt-dix jours,
avoir subi une longue captivité, avoir été évacué pour une
blessure reçue ou une maladie contractée pendant le
service dans une unité reconnue comme combattante,
avoir reçu une blessure reconnue comme une blessure de
guerre par l'autorité militaire, ou avoir fait l'objet d'une
citation individuelle avec croix.2

Puisque de nombreuses femmes engagées en Indochine remplissent au moins une de ces
conditions, il est correct de les considérer comme des « anciennes combattantes ». Mais en
théorie seulement, car dans la pratique et l’imaginaire national, la figure de l’ancien
combattant reste masculine. L’appellation « anciens combattants » ne s’emploie jamais au
féminin. Dans l’inconscient collectif, tout comme les assistantes sociales ne peuvent être que
des femmes, les anciens combattants sont forcément des hommes car cette expression
« renvoie immédiatement à la guerre et à l’armée parce que la guerre rime avec combattant »3.
La fin de la guerre d’Indochine, contrairement aux Première et Seconde guerres mondiales,
n’entraîne pas d’héroïsation systématique des anciens combattants car « ces derniers faisaient
une guerre lointaine, déconnectée de la Nation, une guerre de décolonisation avec toutes les
connotations négatives qui entourent ce genre de conflit »4. La figure de l’ancien combattant
d’Indochine est donc très loin de celle du valeureux poilu ou du résistant. Bien que grand
spécialiste de la guerre d’Indochine, Michel Bodin reconnaît volontiers que « les retours de
guerre posent des problèmes innombrables, difficiles à étudier et de ce fait mal connus. Ces

1
Alain Rey dir., Dictionnaire historique… op. cit., p. 808.
2
« Carte du combattant », Service-Public.fr, le site officiel de l’administration française, consulté le 6 janvier
2009, http://vosdroits.service-public.fr/F1482.xhtml
3
Jean-Yves Boursier, « Anciens combattants, musées et fabrique du passé », Les associations d'anciens
résistants et la fabrique de la mémoire de la Seconde Guerre mondiale, dir. Gilles Vergnon et Michèle Battesti,
Vincennes, Cahiers du Centre d'Études d'Histoire de la Défense, 2006, p. 101.
4
Michel Bodin, « Le retour d’Indochine, 1946-1955 », Sorties de guerre, dir. Jacques Frémeaux et Michèle
Battesti, Vincennes, Cahiers du Centre d'Études d'Histoire de la Défense n° 24, 2005, p. 11.

267
phénomènes touchent toutes les guerres mais ils deviennent cruciaux pour les hommes qui ont
‘fait l’Indo’ car c’était des professionnels »1. Dans son travail très novateur sur la « sortie de
guerre » d’Indochine, il n’aborde pas la question du retour des femmes soldats alors qu’il est
pourtant le premier à leur avoir accordé une entrée dans son Dictionnaire de la guerre
d'Indochine2 ainsi qu’un article3. Intégrer des femmes dans la définition des anciens
combattants suppose de passer outre la barrière de genre imposée par la fonction même de
combattant. C’est ce que dénonce Bellone dans son numéro de novembre-décembre 19554.
Bon nombre de femmes qui rentrent d’Indochine se tournent vers le Bureau de Reclassement
des Militaires de Carrière pour envisager les différentes possibilités de « recasement »5 qui
leur sont offertes. Mais les femmes militaires sont victimes d’une désinformation telle, que
quasiment aucune ne sait qu’elles ont le statut de combattantes et qu’à ce titre, elles peuvent
prétendre à une pension militaire et/ou d’invalidité. Bellone leur précise ainsi « qui peut
prétendre à la qualité de combattant » :
Parmi les personnes qui peuvent prétendre à cette
qualité sont à signaler notamment :
a) Tous les militaires (y compris les PFAT bien
sûr) qui ont appartenu pendant 3 mois à une unité
combattante (1) en Indochine ou en Corée,
b) Tous les militaires ou évacués pour maladie
(blessures ou maladies contractées en service) quelle que
soit la durée de leur service dans une unité combattante (1),
c) Tous les militaires blessés de guerre,
d) Les prisonniers sous certaines conditions.
(1) Dans la pratique, presque toutes les unités et
tous les services d’Extrême-Orient sont considérés comme
des unités combattantes.

Cette première explication ne laisse aucune place au doute quant à la qualité de combattante
de ces femmes. La note (1) est, à ce titre, très intéressante puisqu’elle implique que la très
grande majorité – sinon la totalité – des femmes engagées en Indochine sont des combattantes
comme les autres. Pourtant, l’attribution de cette qualité de combattante obéit à des logiques
souvent très discordantes, comme ce fut le cas pour l’application des différents statuts qui
régissent les femmes avant 1951. C’est pour répondre aux inquiétudes de ses lectrices que

1
Michel Bodin, « Le retour d’Indochine, 1946-1955 », op. cit., p. 10.
2
Michel Bodin, Dictionnaire de la guerre d'Indochine, 1945-1954, Paris, Economica, 2004, p. 97-99
3
Michel Bodin, « L’engagement des femmes durant la guerre d’Indochine », op. cit., p. 137-150.
4
(Et citations suivantes) « Quelques conseils au PFAT rentrant d’Indochine », Bellone, novembre-décembre, n°
33, p. 45-48.
5
Voir sur ce point le chapitre suivant.

268
Bellone publie un deuxième article1 sur cette question. Plusieurs PFAT ayant appartenu au
Service de Santé se sont vues opposer un refus à leur demande d’attribution de la qualité
d’anciennes combattantes « sous le prétexte que le Service de Santé ne pouvait être considéré
comme une unité combattante ». La revue répond en s’appuyant sur plusieurs textes législatifs
qui affirment que « sont considérés comme combattants, tous les militaires ou marins
(masculins et féminins aussi) qui, après le 15 septembre 1945 et jusqu’à la date de cessation
des hostilités ont effectué du service en Indochine ». Mais une fois encore, dans la pratique,
tout n’est pas si simple. Pour pallier ces lacunes législatives et statutaires, l’Office National
des Anciens Combattants et Victimes de la Guerre2 a demandé aux instances compétentes que
soit établie pour la guerre d’Indochine, la liste des unités combattantes (comme cela avait été
fait pour les autres guerres et campagnes) afin d’attribuer ou non le statut de combattant aux
militaires qui en feraient la demande. C’est précisément ce dont il est question dans Bellone,
qui déplore la lenteur avec laquelle les trois armes établissent ces listes. En 1956, une
première liste d’unités combattantes est publiée mais elle ne couvre que la période 1945-1949
et « comprend des formations de toutes les armes et services (y compris les formations du
Service de Santé, des Unités Administratives, etc…) »3 par conséquent, non seulement les
PMF du Service de Santé peuvent prétendre au statut d’ancienne combattante, mais également
toutes les AFAT des premières heures de la guerre d’Indochine qui appartenaient à la 47e
Unité Administrative dirigée par Suzanne Massu. Dans ces conditions « il n’est pas possible
que des demandes aient été refusées à celles […] ayant appartenu à une formation
sanitaire ». Il faut attendre 1957 pour que soit publiée la liste complète des unités
combattantes en Indochine 4. Et conformément au souhait de Bellone, celle-ci règle

1
(Et citations suivantes) « Quelques précisions », Bellone, n° 34, janvier-février 1956, p. 14-15.
2
Le premier Office a été créé en 1916, pendant la Première Guerre mondiale. Il s’appelait alors « Office national
des mutilés et réformés ». Rattaché au ministère du travail, il était chargé de rendre hommage, de reconnaître
l’engagement, le sacrifice, la souffrance des soldats. Mais cet Office est rapidement débordé et ne suffit plus. En
1917, un second Office est créé : l’Office des Pupilles de la Nation dont la mission est de prendre en charge les
enfants devenus orphelins. Enfin, en 1926, un troisième Office est créé : l’Office du combattant qui prend en
charge des besoins des anciens combattants non pensionnés (ni blessés, ni mutilés, ni invalides) qui sont environ
trois millions en 1926. L’Office gère toutes les questions d’assistance, d’assurance, de prévoyance sociale, de
crédit, de chômage, etc... En 1935, les trois Offices fusionnent en un seul Office national des mutilés,
combattants, victimes de la guerre et pupilles de la Nation. En 1946, l’Office prend son appellation actuelle :
Office national des anciens combattants et victimes de guerre – ONACVG – et se modernise afin de pouvoir
prendre en charge de nouvelles catégories de ressortissants comme les déportés ou les internés. C’est à lui que
doivent être adressées toutes les demandes de carte du combattant ou de titre de reconnaissance de la nation par
exemple.
3
(Et citation suivante) « Quelques précisions », Bellone, n° 34, op. cit., p. 14-15.
4
« Unités combattantes. Indochine. Période du 16 septembre 1945 au 11 août 1954. Volume arrêté à la date du
1er février 1957 », Bulletin officiel du Ministère de la Guerre, édition méthodique, Paris, n° 328-4, 1957, 132 p.

269
« définitivement la question »1 car ces unités concernent quasiment toutes les femmes
engagées en Indochine. Mais combien en sont averties ? Il est impossible de comptabiliser les
femmes titulaires de la carte – et donc du statut – d’ancienne combattante2. Mais il n’est pas
hasardeux d’affirmer que bon nombre d’entre elles sont restées dans l’ignorance de leurs
droits, tant les demandes concernant le calcul de leurs pensions, retraites et soldes abondent
dans les archives du SHD. Il n’est donc pas surprenant qu’elles soient si peu représentées dans
les associations d’anciens combattants et si peu présentes dans la mémoire guerrière.

b) Une mémoire guerrière qui se souvient difficilement des « combattantes »
mortes pour la France
Obtenir un résultat chiffré fiable des pertes féminines en Indochine s’est révélé
quasiment impossible, tant les sources sont muettes ou discordantes sur ce point. Les plus
parlantes – en terme de chiffres – restent les archives du département de l’armée de terre du
SHD relatives aux effectifs engagés en Indochine ainsi que le Bulletin PFAT et Bellone qui
consacrent plusieurs pages aux PFAT décédées en Indochine ou décorées au titre de cette
guerre. Au département de l’armée de terre, cinq fonds 3 seulement permettent d’analyser les
pertes féminines pendant la guerre d’Indochine. Mais, l’expression « pertes » est à
appréhender avec prudence car elle regroupe aussi bien les décès que les rapatriements
sanitaires. Ainsi, pour l’année 1953, le département de l’armée de terre conserve un « tableau
récapitulatif des pertes réelles des Forces Françaises et des États associés (tués, disparus,
déserteurs, rapatriés sanitaires, décédés), (blessés exclus) »4. Mais le détail de chaque
catégorie n’apparaît pas. Quant à l’identité des femmes, elle n’est jamais mentionnée ;
impossible donc de croiser ces fonds avec des monuments aux morts ou des lieux de mémoire
par exemple. Le tableau ci-dessous est une reproduction de celui intitulé « pertes réelles par
armes sauf blessés »5, conservé au département de l’armée de terre :

1
« Quelques précisions », Bellone, n° 34, op. cit., p. 14.
2
Aucune source émanant du Ministère de la Défense ou des associations d’anciens combattants n’a permis
d’aboutir à un bilan chiffré.
3
SHD – Département de l’armée de terre – 10 H 509 à 511 / Personnels / Pertes (1945-1956). États des pertes,
tableaux et graphiques concernant les pertes [1945-1956], 10 H 183-184 / Effectifs / Correspondance, notes sur
les effectifs dont graphiques sur l’évolution des forces de 1946 à 1951 et correspondance sur la désertion des
légionnaires de 1947 à 1952 [1946-1952]. Les données relevées sont très lacunaires et parfois contradictoires.
Par conséquent, seuls deux tableaux récapitulatifs ont été retenus pour cette étude : « pertes réelles par armes
sauf blessés » et « « récapitulation générale des pertes réelles en Indochine de 1945 au 20 juillet 1954 »,
conservés dans le fonds 10 H 511 / Personnels / Pertes (1945-1956). États des pertes, tableaux et graphiques
concernant les pertes [1945-1956].
4
SHD – Département de l’armée de terre – 10 H 509 / Personnels / Pertes (1945-1956). États des pertes,
tableaux et graphiques concernant les pertes [1945-1956], tableau du même titre.
5
SHD – Département de l’armée de terre – 10 H 511 : op. cit.

270
Années Pertes réelles par armes sauf blessés
1948 7
1949 1
1950 5
1951 44
1952 39
1953 3
1954 46
Total (T1) 145
« Décédés » (T2) 15
Total global (T1 + T2) 160

C’est le seul tableau qui fait apparaître des chiffres aussi élevés. D’autres relevés
conservés au département de l’armée de terre mentionnent des chiffres tout à fait différents et
très éloignés de ceux-ci. Ainsi, dans le même fonds, la « récapitulation générale des pertes
réelles en Indochine de 1945 au 20 juillet 1954 »1 mentionne pour les PFAT les données
suivantes : cinq tuées, quatorze décédées, une disparue, quatre-vingt-douze rapatriées
sanitaires, soit un total en « pertes réelles » de cent douze PFAT et seulement cinq blessées.
Impossible encore une fois de comparer ces données entre elles, insuffisantes pour établir un
relevé précis des pertes féminines en Indochine. Concernant l’identité de ces femmes, les
sources sont très rares : quelques numéros du Bulletin PFAT et de Bellone, quelques ouvrages
et cinq fonds seulement, conservés au département de l’armée de l’air 2. Afin de réaliser
l’étude qui suit 3, ces sources ont été croisées avec les données des lieux de mémoire et
monuments aux morts de la guerre d’Indochine, ainsi qu’avec les bases de données des sites
Mémoire des Hommes du Ministère de la Défense 4, et Mémorial GenWeb qui établit des
« relevés de monuments aux morts, soldats et victimes civiles, français et étrangers, tués ou
disparus par faits de guerre, morts en déportation, ‘Morts pour la France’ »5.

1
SHD – Département de l’armée de terre – 10 H 511 : op. cit.
2
SHD – Département de l’armée de l’air - Série P : Dossiers individuels de personnel / Sous-série 3 P :
personnel décédé en Indochine (1919-1955) : 3 P 5287 18/80 / BALESI Marie-Rose / non gradée – née le 10
octobre 1916 à Quenza en Corse (date de décès non-mentionnée), 3 P 5289 18/76 / DUBOIS Élisée / aviatrice –
née le 16 juin 1927 à Mametz (Pas de Calais) – décédée le 17 février 1948 à l’Hôpital médical « Commandant
Le Flem », 3 P 5290 46/69 / JORROT épouse DUPONT Madeleine, Hélène / née le 12 août 1924 à Dijon –
Sergent-chef – décédée le 23 février 1952 à Haiphong (Tonkin), 3 P 5290 52/69 / JUST Lucienne, Madeleine /
née le 26 mars 1923 à Firmy (Loire) – IPSA – décédée le 13 juin 1947 dans la Région de Djiring (Sud Annam) et
3 P 5291 24/62 / L’ÉPINE (De) Béatrix, Marguerite, Marie / née le 15 juillet 1926 à Wailly dans la Somme –
Sous-lieutenant – décédée le 2 novembre 1948 à Srok de Krakor.
3
Cette étude reprend en partie un article récemment publié : Élodie Jauneau, « Des femmes dans la 2e Division
Blindée du Général Leclerc. Le Groupe Rochambeau : un exemple de féminisation de l’armée pendant la
Deuxième Guerre Mondiale et la Guerre d’Indochine », Travail, Genre et Sociétés, n° 25, 2011, p. 101-123.
4
« SGA – Mémoire des hommes », Site du Ministère de la Défense, consulté le 9 octobre 2009,
http://www.memoiredeshommes.sga.defense.gouv.fr/
5
« Mémorial GenWeb », France GenWeb, consulté le 11 janvier 2007,

271
Rendre hommage aux soldats tombés au champ d’honneur est une tradition française
qui date de la Première Guerre mondiale. De nombreux travaux sur ce sujet ont été publiés,
mais ils confirment que les monuments aux morts sont avant tout des lieux de mémoire
sexués. Alors que le patriotisme est incarné par une femme – Jeanne d’Arc – et que beaucoup
de monuments aux morts mettent en scène des allégories de la République, de la Nation
comme Marianne1, ou de la Guerre comme Minerve et Athéna, très peu rendent hommage aux
femmes combattantes. Comme le souligne Anne Eriksen :
Cette représentation de la nation sous les traits
d’une femme permet d’inclure le féminin dans le national
sans créer de conflits avec les rôles sexuels habituels. […]
Ces allégories féminines peuvent être interprétées comme
des expressions du devoir national conféré aux femmes en
fonction du modèle général de la division des rôles sexuels
de l’époque2.

En d’autres termes, les monuments aux morts appartiennent à un « univers d’hommes »3.
Toutes ces femmes qui attendent leurs époux partis au front, qui les remplacent aux champs
ou à la tête de la famille en leur absence, sont en quelque sorte les héroïnes de l’arrière et, de
ce point de vue, les hommages de la patrie reconnaissante sont nombreux. « Cela n’en fait pas
pour autant des femmes héroïques, mais tout au plus des mères ou des conjointes héroïques et
[…] cela donne aussi à la communauté une raison de célébrer les mères et les épouses »4. La
terminologie des textes inscrits sur ces monuments ne laisse aucune place aux femmes. Les
communes, la Patrie, la Nation pleurent leurs « fils », leurs « enfants », leurs « héros », leurs
« morts »…etc., mais jamais leurs filles, leurs mères ou leurs héroïnes. Si les femmes ne sont
pas absentes de la statuaire des monuments aux morts, elles incarnent des allégories ou des
figures traditionnelles de LA femme en contexte de guerre. Comme le rappelle Annette
Becker :
Casquées, voilées, vêtues à l'antique, elles sont
moins des femmes que les symboles féminins de la
Victoire, de la Liberté, de la République, parfois de la
guerre. Perchées sur les monuments de la Victoire, elles
sont les héritières des statues diverses nées avec la
Révolution Française et développées par la IIIe

http://www.memorial-genweb.org/~memorial2/
1
Pour une étude plus complète sur les visages de Marianne, voir Maurice Agulhon, Les métamorphoses de
Marianne, Paris, Flammarion, 2001, 320 p.
2
Anne Eriksen, « Être ou agir ou le dilemme de l’héroïne », La fabrique des héros, dir. Pierre Centlivres, Daniel
Fabre, Françoise Zonabend, Paris, Éditions de la Maison des Sciences de l’homme, 1998, p. 152.
3
Annette Becker, Les monuments aux morts – Mémoire de la Grande Guerre, Paris, Errance, 1988, p. 9.
4
Anne Eriksen, op. cit., p. 153.

272
République. C’est ce que Maurice Agulhon appelle « la
statuomanie »1.

Veuves éplorées, infirmières, épouses dans l’attente de l’époux combattant, les
femmes, non comme actrices de la guerre mais subissant les conflits, sont perpétuellement
représentées sur ces monuments. Même lorsqu’il s’agit d’honorer les infirmières de la Grande
Guerre, elles ne sont pas représentées sur les monuments qui restent attachés au combattant
blessé. C’est notamment le cas de celui de Berck-Plage dans le Pas-de-Calais2. La symbolique
sexuée des monuments commémorant la Grande Guerre se retrouve également dans ceux
dédiés à la Seconde Guerre mondiale. En revanche, la guerre d’Indochine, soldée par une
défaite française, qui plus est au cours d’une guerre de décolonisation, n’entraîne absolument
pas le même devoir de mémoire auquel est attaché notre pays pour les deux guerres
mondiales. Plus sobres ou plus discrets, dépouillés de toute symbolique victorieuse, les
monuments aux morts de la guerre d’Indochine sont également moins nombreux. Pour autant,
ils respectent certains canons des monuments « traditionnels » en reproduisant dans la pierre
les noms des morts. Mais c’est sans surprise que les noms des femmes militaires décédées en
Indochine sont très difficiles à trouver. Cette guerre, tout comme la Seconde Guerre mondiale,
n’a pas épargné les femmes. En première ligne, les ambulancières, héritières des
Rochambelles, comptent dans leurs rangs plusieurs blessées ou mortes pour la France, les
exemples ne manquent pas. À ce jour, un seul monument en France rend exclusivement
hommage aux femmes décédées en Indochine 3. Il s’agit de la stèle de la caserne de Croÿ à
Versailles – rénovée le 4 décembre 2003 – sur laquelle sont inscrits les noms de vingt-huit
PFAT ayant trouvé la mort en Indochine. Malheureusement, cette stèle est incomplète car la
liste s’achève en 1952 alors que bien d’autres femmes sont mortes jusqu’en 19544. La caserne
de Croÿ symbolise le point de départ de toutes celles qui « dans l’indifférence générale, sont
parties pour une guerre lointaine, servir leur pays »5.

1
Annette Becker, Les monuments aux morts… op. cit., p. 59.
2
Luc Capdevila et Danièle Voldman, Nos morts : les sociétés occidentales face aux tués de la guerre, XIXe-XXe
siècles, Paris, Payot, 2002, p. 72.
3
Andrée Ducrot-Serreau : entretien, 24 mars 2006.
4
Paul Renaud : courrier électronique, 6 juillet 2008.
5
Paul Renaud, « Éloge des Personnels Féminins des Armées de Terre (PFAT) en Indochine », ANAI - Site
Officiel de l'Association Nationale des Anciens et Amis de l'Indochine et du Souvenir Indochinois, 4 décembre
2004, consulté le 9 octobre 2009,
http://www.anai-
asso.org/NET/document/anai/lanai_aujourdhui/eloge_des_personnels_feminins_des_armees_de_
terre_pfat_en_indochine/index.htm

273
2

1

Cette indifférence se confirme à l’échelle nationale puisque sur deux cent un lieux de
mémoire répertoriés3 par l’Association Nationale des Anciens et Amis de l’Indochine et du
Souvenir Indochinois, cette stèle est la seule exclusivement consacrée aux femmes. Le Mur du
Souvenir du Mémorial des Guerres en Indochine à Fréjus 4, inauguré le 19 décembre 1996,
recense les noms des trente quatre mille neuf cent trente cinq « Morts pour la France ». Mais
il ne comptabilise que dix-huit femmes sur les vingt-huit de la stèle de la caserne de Croÿ.
Quant au site Mémoire des Hommes du Ministère de la Défense, pourtant « destiné à mettre à
la disposition du public des bases de données réalisées à partir de la numérisation et de
l’indexation de fiches biographiques conservées par le ministère de la Défense [et ayant] pour
vocation d’honorer la mémoire de celles et ceux qui ont participé ou donné leur vie au cours

1
Photographie prise et aimablement transmise par Monsieur Jacques Postel, photographe à la Direction de la
communication de la mairie de Versailles.
2
Photographie de René Lugand prise le 21 janvier 2011 et accessible sur le site « Mémorial GenWeb », France
GenWeb, consulté le 15 mai 2011, http://memorial-genweb.org/~memorial2/html/fr/photo.php?id_source=45641
3
« Lieux de mémoire », ANAI – Site officiel de l’Association Nationale des Anciens et Amis de l’Indochine et du
Souvenir Indochinois, consulté le 12 septembre 2008,
http://www.anai-asso.org/NET/document/lieux_de_memoire/autres_monuments_1/index.htm
4
« Le Mémorial des guerres en Indochine », Le Mémorial des guerres en Indochine, consulté le 12 décembre
2008, http://www.memorial-indochine.org/4_mur_virtuel.php

274
des conflits de l’époque contemporaine », il n’en recense que quinze dans sa « base de
données des ‘Morts pour la France’ ». La mention « Mort pour la France » s’applique pour
tout acte de décès :
1° D'un militaire des armées de terre, de mer ou de
l'air tué à l'ennemi ou mort de blessures de guerre ;
2° D'un militaire mort de maladie contractée en
service commandé en temps de guerre ;
3° D'un militaire mort d'accident survenu en
service, ou à l'occasion du service en temps de guerre ;
4° D'un marin du commerce, victime d'événements
de guerre ;
5° De tout médecin, ministre du culte, infirmier ou
infirmière des hôpitaux militaires et des formations
sanitaires, ainsi que de toute personne ayant succombé à
des maladies contractées au cours de soins donnés aux
malades et blessés de l'armée en temps de guerre ;
6° De toute personne décédée en combattant pour
la libération de la France ou en accomplissant des actes de
résistance ;
7° De toute personne exécutée à la suite d'une
condamnation résultant de mesures d'exception prises par
l'autorité de fait se disant gouvernement de l'État français,
notamment par application des actes dits lois des 24 avril
1941, 7 septembre 1941, 7 août 1942, 8 septembre 1942, 5
juin 1943 et 20 janvier 1944, en raison de leur attitude
pour la cause de la libération ;
8° De tout otage, tout prisonnier de guerre, toute
personne requise par l'ennemi, tout déporté, exécutés par
l'ennemi ou décédés en pays ennemi ou occupé par
l'ennemi des suites de blessures, de mauvais traitements,
de maladies contractées ou aggravées ou d'accidents du
travail survenus du fait de leur captivité ou de leur
déportation ;
9° De toute personne décédée à la suite d'actes de
violence constituant une suite directe de faits de guerre ;
10° De tout militaire décédé dans les conditions
visées aux 1er, 2e et 3e alinéas après avoir été incorporé de
force ou après s'être engagé sous l'empire de la contrainte
ou la menace de représailles dans les armées ennemies ;
11° De tout réfractaire décédé des suites d'accident,
maladie ou blessure consécutifs à sa position hors la loi et
pour le service du pays.
L'autorité compétente pour donner l'avis favorable
susvisé est, suivant le cas :
Le ministre des anciens combattants et victimes de
guerre ;
Le ministre chargé de la marine marchande ;
Le ministre d'État chargé de la défense nationale ;

275
12° De tout membre des forces armées françaises,
de la gendarmerie, de la garde mobile, des compagnies
républicaines de sécurité, du service d'ordre, ou des
éléments, engagés ou requis, tombé en service commandé
à l'occasion des mesures de maintien de l'ordre sur les
territoires de l'ancienne Union française situés hors de la
métropole et dans les États anciennement protégés par la
France1.

Comment expliquer alors que Françoise Guillain, « la première, massacrée le 10 mars 1946 à
Bing Dong, près de Haiphong »2 ne figure ni dans la base de données du site Mémoire des
Hommes, ni sur le Mur du Mémorial, alors que par exemple, le capitaine Jacqueline Trigard 3,
décédée le 2 août 1948 des suites d’une maladie, est mentionnée dans les trois listes ? L’idée
selon laquelle les femmes mortes pour la France, auraient toutes été répertoriées par les
autorités militaires, parce que peu nombreuses, ne se vérifie donc pas. Quant à la mixité des
lieux de mémoire, elle est loin d’être une pratique répandue. La stèle de la caserne est censée
rendre hommage au « PFAT4 des troupes coloniales ayant trouvé la mort en Indochine ».
Mais sa liste s’achevant en 1952, elle accuse donc une différence de plusieurs dizaines de
PFAT avec les archives du SHD. Enfin, toutes celles qui sont citées sous la mention
« décédées » correspondent à celles qui sont mortes par accident, maladies ou toutes autres
circonstances que celles directement liées à la guerre. À la lecture du Bulletin PFAT, les
chiffres annoncés pour les PFAT mortes en Indochine sont tout aussi différents. Seuls deux
Bulletin mentionnent clairement l’identité des femmes tombées pendant la guerre
d’Indochine. Le numéro de septembre 1950, soit cinq ans seulement après le début de la
guerre d’Indochine, parle de « vingt-cinq AFAT tombées en service commandé en Indochine
depuis 1946 »5. Ce chiffre est confirmé dans le même Bulletin par l’« ordre du jour » du 12
août 1950 du général de corps d’armée Carpentier, commandant en chef des forces armées en
Extrême-Orient :
Vingt-cinq d’entre elles, venues comme volontaires
dans ce pays, ne retourneront plus dans leurs foyers.

1
« Article L488 du Code des pensions militaires d'invalidité et des victimes de la guerre », Legifrance, consulté
le 6 janvier 2010,
http://www.legifrance.gouv.fr/affichCodeArticle.do;jsessionid=B9E01692B300507725327520073A9468.tpdjo1
2v_2?idArticle=LEGIARTI000006794876&cidTexte=LEGITEXT000006074068&dateTexte=20091231
2
Paul Renaud, « Éloge des Personnels Féminins des Armées de Terre (PFAT) en Indochine », op. cit.
3
Orthographié Trigard sur la stèle de Croÿ mais Tricard à Fréjus et sur le site du Ministère de la Défense.
4
Employé ici au singulier conformément à l’inscription de la stèle.
5
« Prise d’armes en l’honneur du PFAT », Bulletin PFAT, n° 7, septembre 1950, p. 4.

276
Tombées au Champ d’Honneur 1 ou décédées à la suite de
cruelles maladies contractées en service, toutes celles-là
avec la même foi dans les destinées de la Patrie et avec le
même courage, ont donné leur vie « pour la France2 ».

Sauf que la stèle de Croÿ n’en recense que vingt-trois décédées entre 1946 et 1950. Dans le
numéro de juin 1952, le Bulletin PFAT reproduit un article de Charles Haquet, paru dans le
Figaro du 3 avril 1952 et mentionne un « lourd tribut » versé par le PFAT :
Onze d’entre elles sont déjà « mortes pour la
France », surprises dans des embuscades… Dix-sept autres
sont décédées en Indochine à la suite de maladies
tropicales. Au total, vingt-huit noms qui figurent sur une
humble plaque de marbre apposée sur le mur d’un couloir
de caserne3.

À nouveau, les chiffres sont discordants puisque le 12 août 1950, à l’appel des vingt-
cinq PFAT mortes en Indochine, le général de corps d’armée Carpentier en citait déjà
quatorze « mortes pour la France ». Quant à la « plaque » honorant ces « vingt-huit » femmes
militaires, il s’agit sans aucun doute de celle de la caserne de Croÿ. Quoi qu’il en soit, ces
quelques données sont toutes très éloignées de celles figurant dans les archives du
département de l’armée de terre. Un début d’explication, certes peu satisfaisant, pourrait être
apporté. Le caractère inattendu et nouveau de l’engagement des femmes en Indochine pourrait
avoir focalisé l’attention des observateurs pendant les premiers temps de la guerre, produisant
ainsi un relevé précis et nominatif des premières « mortes pour la France ». Est-ce parce
qu’elles ont été plus d’une centaine à mourir en Extrême-Orient (comme le laissent entendre
les archives du département de l’armée de terre) que les relevés et les hommages se sont faits
plus rares et moins systématiques par la suite ? Impossible à dire, mais le tableau ci-dessous
recense les noms de cinquante-trois femmes, mortes en Indochine. Il a été établi à partir des
noms figurant sur la stèle de Croÿ, ceux répertoriés sur les sites Mémoire des hommes (MDH
dans le tableau ci-dessous) et Mémorial GenWeb4, le Mur du Souvenir du Mémorial de

1
L’expression « champ d’honneur » est en fait synonyme de « champ de bataille ». Mourir au champ d’honneur,
c’est mourir sur le champ de bataille en exerçant son devoir de défense de la Patrie. Par conséquent, tous les
« morts au champ d’honneur » sont également « morts pour la France » mais l’inverse n’est pas vrai.
2
« Ordre du jour du général commandant en chef », Bulletin PFAT, n° 7, op. cit., p. 5.
3
Charles Haquet, « Le 7 avril, la 50e promotion des PFAT coloniales se préparera à partir pour l’Indochine »,
Bulletin PFAT, n° 14, juin 1952, p. 12.
4
Le site Mémorial GenWeb établit des relevés de monuments aux morts, soldats et victimes civiles, français et
étrangers, tués ou disparus par faits de guerre, morts en déportation, « Morts pour la France » : « Versailles -
Plaque commémorative P.F.A.T. - caserne de Croÿ (Relevé n° 45641) », Memorial GenWeb, consulté le 11
janvier 2007,

277
Fréjus, les archives du département de l’armée de l’air ainsi que plusieurs
sources mentionnant des femmes décédées en Indochine 1. Il recense également les lieux de
mémoire et bases de données dans lesquelles ces femmes sont répertoriées. Cette recherche
s’est avérée assez difficile et la liste obtenue est loin d’être exhaustive si l’on se fie aux
chiffres fournis par les archives du SHD.

Nom(s) Prénom (s) Décès De Croÿ Fréjus MDH Autre lieu
AMIOT Leone, Marcelle 18/05/1954 X X Meaux (77)
ANDRE Jeanine, Annette, Sylvette 25/11/1954 X X
APPRIOUAL Annie 21/02/1947 X
BALESI Marie-Rose (1)
BERGERET Yvette Marie 09/05/1948 X X X Dijon (21)
BOUTIN Armande 21/02/1947 X
DAMBIEL Violette Louise (2) 09/05/1948 X X X
DEBOURGES FROMENT, Marie, Jeanne 19/12/1949 X X X Châteauroux (36)
De l'EPINE Beatrix, Marguerite, Marie 02/11/1948 X
DORANGEON DURAND Marielle, Marie 20/09/1955 X X
(3)
DUBOIS Élisée 17/02/1948
FABRE Gabrielle 27/12/1948 X
FRANTZ Germaine 25/03/1947 X
GAVAND Georgette (4)
GIROLAMI Jeanne (4)
GRASSER Jacqueline 16/06/1953 X X Cachan (94)
GRAVERAL Paulette, Marie, Marcelle (5) 25/05/1950 X X Puy enVelay (43)
GRANDSEIGNE POIRSON Louise (6) 23/10/1949 X X Besançon (25)
GUERBET Micheline 26/11/1949 Créteil (94)
GUILLAIN Françoise 10/03/1946 X
HUGO Marie, Geneviève, Madeleine 08/10/1952 (7) X Dijon et Beaune2 (21)
JORROT DUPONT Madeleine, Hélène 23/02/1952 (8) Ladoix-Serrigny3 et Dijon
JUST Lucienne, Madeleine 13/06/1947 X (21)
Firminy (42)
KELBEL Alice 05/12/1954
LAINES Denise, Georgette, Mathilde 18/03/1953 X X
LAOUENAN Suzanne, Renée (9) 30/04/1951 X X
LAURENT Jeannine, Louise 08/05/1951 X X X Dijon (21)
LERAY SOUBISE Marie-Thérèse 24/11/1950 X X
LEROUGE Aline, Catherine, Joseph 24/11/1950 X X X Tourmignies (59)
LESCOUZERES Mireille 15/05/1950 X
LORRE Louise, Valentine, Jeanne 10/07/1951 X X X Langueux (22)
LOUAGE Denise,Suzanne, Nelly, Rolande 05/09/1955 X X
MADEC Odette, Jacqueline 17/05/1948 X X X
MAGAT Colette 28/06/1946 X X
MANGEMATIN Josette, Édith, Bernadette 11/03/1948 X X X
NIEL Félicie 25/05/1946 X
PICCARDI Pierina Lila 31/01/1952 X X
PICHON Nelly, Rose 30/05/1950 X X X
PONS Gisèle, Émilienne, Victorine 02/08/1951
PONSIN Marie-Madeleine 02/09/1951 Chézy sur Marne (02)

http://www.memorial-
genweb.org/~memorial2/html/fr/resultcommune.php?pays=France&idsource=45641&insee=78646&dpt=78&ta
ble=bp07
1
Antoine Rédier, Debout les vivants ! Nos morts d'Indochine et de Corée vous parlent, Paris, Nouvelles Éditions
Latines, 1954, 259 p., Valérie de La Renaudie, Sur les routes du ciel… op. cit., ainsi que plusieurs numéros du
Bulletin PFAT et de Bellone.
2
Jacques Blay, Président du Comité de Dijon du Souvenir Français : courrier du 13 janvier 2011.
3
Ibid.

278
PRIVAULT Jeanine 10/03/1946 X X
QUELIN DARCHY Raymonde, Jeanne 04/06/1954 X
RICHARDOT Jeanne (4)
RIVIERE Sylvia, Juliette 18/02/1951 X X Xaintrailles (47)
ROBINET Émilienne Jeanne 07/10/1953 (7) X
ROUX Anne, Marie, Damienne 06/12/1947 X X X
SAINT-PAUL Viviane, Yvonne, Georgette 30/05/1950 X X X Génillé (37)
SCHUSTER Denise, Élisabeth 12/10/1948 X X Schiltigheim (67)
STRAUSS Jacqueline 07/07/1948 X X X Paris (75)
TIOLLET Odette (10) 02/01/1946 X
TRIGARD Jacqueline (11) 02/08/1948 X X X
VANQUICKENBORNE Jacqueline 06/02/1948 X
WAELCHLIN Andrée, Yvonne 11/05/1950 X X X Ladoix-Serrigny1 Dijon (21)
TOTAL - Nombre de femmes recensées : 53 28 (+2) 30 28 19
(1) Figure dans les archives du département de l’armée de l’air mais sa date de décès n’est pas renseignée - (2)
« Hélène » sur la stèle de Croÿ - (3) « Marcelle » sur le Mur du Souvenir à Fréjus - (4) Toutes les trois sont
mentionnées dans le Bulletin PFAT de septembre 1950 comme étant « mortes pour la France » ou « disparues au
combat »2 - (5) « Gravejal » sur le Mur du Souvenir à Fréjus et dans la base de données Mémoire des Hommes - (6)
« Gradanseigne » dans la base de données Mémoire des Hommes - (7) Ne figure pas sur la stèle de Croÿ mais sur son
relevé - (8) Inscription prévue3 - (9) « Laoueman » dans la base de données Mémoire des Hommes - (10) Orthographié
Tiollet, Thiollet ou Triolet selon les sources - (11) « Tricard » dans la base de données Mémoire des Hommes.

Cette liste est donc sans surprise bien supérieure aux vingt-huit PFAT mentionnées sur
la stèle de la caserne de Croÿ et vient confirmer les lacunes du recensement des femmes
mortes en Indochine. Les seules bases de données concernant exclusivement les « Morts pour
la France » sont celles du site du Ministère de la Défense et du Mur du Souvenir du Mémorial
de Fréjus. En croisant ces deux bases, le nombre de femmes « mortes pour la France » s’élève
à trente-cinq dont vingt-six pour la seule période 1946-1952 ; ce qui vient réaffirmer le
caractère très incomplet de la liste figurant sur la stèle de Croÿ. Par conséquent, la distinction
qui est faite entre « mortes pour la France » et « décédées en Indochine » est erronée. Le
tableau suivant classe les causes de décès des femmes 4 officiellement reconnues « mortes pour
la France » et montre bien que le caractère accidentel ou sanitaire du décès n’est pas
incompatible avec cette mention.

Nom(s) Prénom(s) Causes et circonstances du décès
AMIOT Leone, Marcelle Blessée mortellement par balles dans une embuscade
ANDRE Jeanine, Annette, Sylvette Maladie
Mortellement blessée par un obus au cours de l’attaque
BERGERET Yvette Marie
de son convoi
DAMBIEL Violette Louise Attaque du convoi
DEBOURGES FROMENT, Marie, Jeanne Maladie
De l'EPINE Beatrix, Marguerite, Marie Accident d'avion

1
Jacques Blay, op. cit.
2
« Appel – des mortes au champ d’honneur – des mortes pour la France – disparues au combat », Bulletin PFAT,
n° 7, op. cit., p. 5.
3
Jacques Blay, op. cit.
4
Pour seulement trente trois d’entre elles car les données sont manquantes pour Louise Grandseigne-Poirson et
Colette Magat.

279
DORANGEON DURAND Marielle, Marie Maladie
GRASSER Jacqueline Accident d'avion
GRAVERAL Paulette, Marie, Marcelle Présumée tuée 1
HUGO Geneviève, Antoinette, Marie- Explosion d'une mine au cours d'une tournée de
Madeleine visites2
JORROT DUPONT Madeleine, Hélène Maladie
JUST Lucienne, Madeleine Accident d'avion
LAINES Denise, Georgette, Mathilde Noyade
LAOUENAN Suzanne, Renée Maladie
LAURENT Jeannine, Louise Maladie
LERAY SOUBISE Marie-Thérèse Noyade accidentelle pendant la mission qu’elles
LEROUGE Aline, Catherine, Joseph effectuaient ensemble
LORRE Louise, Valentine, Jeanne Maladie
LOUAGE Denise, Suzanne, Nelly, Rolande Accident de circulation
MADEC Odette, Jacqueline Des suites de ses blessures
MANGEMATIN Josette, Édith, Bernadette Attaque du convoi
PICCARDI Pierina Lila Tuée au combat – attaque de son convoi
PICHON Nelly, Rose Tuée à l'ennemi
PRIVAULT Jeanine Tuée au combat
QUELIN DARCHY Raymonde, Jeanne Maladie
RIVIERE Sylvia, Juliette Des suites de maladie
ROBINET Émilienne Jeanne Des suites de ses blessures
ROUX Anne, Marie, Damienne Accident au cours d'une mission
SAINT-PAUL Viviane, Yvonne, Georgette Tuée au combat – attaque de son convoi
SCHUSTER Denise, Élisabeth Maladie
STRAUSS Jacqueline Décédée d'un accident d'avion
TRIGARD Jacqueline Maladie
WAELCHLIN Andrée, Yvonne Maladie

Enfin, une dernière remarque : des PFAT de toutes les spécialités, de toutes les armes
et de toutes les catégories sont tombées pour la France en Indochine : de la 6e catégorie à la 1e
classe, des assistantes sociales, opératrices de cinéma, transmissionistes, infirmières,
ambulancières…etc. Quant à leur référencement sur les monuments communaux, il s’explique
assez facilement : toute personne « morte pour la France » peut figurer sur un monument
communal à condition qu’elle soit liée à la commune (lieu de naissance, de résidence ou de
décès). La ville de Dijon, qui en honore cinq, n’est donc pas une exception, d’autant plus que
son cimetière militaire est l’un des plus grands de France 3 et qu’il est administré par le
Souvenir Français4.

1
« Gravejal Paulette », France GenWeb, consulté le 11 janvier 2007,
http://www.memorial-genweb.org/~memorial2/html/fr/complement.php?table=bp03&id=739790
2
Jacques Blay : courrier du 13 janvier 2011.
3
Jacques Blay, op. cit.
4
Créé en 1887 et reconnu d'utilité publique depuis 1906, le Souvenir Français a pour mission de transmettre le
souvenir de celles et de ceux qui sont morts pour la France ou qui l'ont servie. Sur la présence des femmes dans
les associations d’anciens combattants, voir le chapitre IV.

280
D’une manière générale, retracer le parcours d’un militaire mort pour la France ne
pose pas trop de difficultés aux chercheurs-es. Le SHD à Vincennes conserve tous les dossiers
des militaires français mais ceux des femmes se sont révélés décevants. À titre d’exemple,
bon nombre d’entre elles qui figurent dans les ressources précédemment citées sont
introuvables ailleurs. Enfin, bien que souvent décorées et célébrées, c’est dans l’anonymat et
l’indifférence générale qu’elles accomplissent leur mission loin de la métropole et c’est dans
les mêmes conditions qu’elles reviennent. C’est pour lutter contre cette méconnaissance et
cette désinformation des femmes que Bellone publie pendant toute la durée de la guerre
d’Indochine des articles à vocation mémorielle, informative et fédératrice.

c) Honorer, informer, rassembler : Bellone, une revue unique en son genre
Considérer Bellone dans le contexte de ce conflit en Extrême-Orient mettra en lumière
un des éléments fondateurs de ce sujet : l’émergence d’une conscience identitaire militaire
féminine.
Il aurait été intéressant pour ce travail de savoir de quel ordre furent son tirage et sa
diffusion et de mettre en relation le nombre d’exemplaires et d’abonnements avec les effectifs
des PMF. Malheureusement, ni le Bulletin, ni Bellone ne figurent dans les annuaires de la
presse française ; ils ne font pas non plus partie des journaux pris en compte dans les études
relatives à la presse sous la IVe République1. Aujourd’hui, les éditions Mirambeau, qui étaient
responsables de la diffusion et des abonnements dès 1948, puis ADDIM 2 Éditeurs en 1967
n’existent plus. Dans le dernier numéro de Bellone, un bref historique de la revue fait état
pour l’année 1957 de « cinq cents abonnements au bénéfice de Celles qui servaient encore en
Indochine »3, et en 1961, « la courbe [des abonnements] étant ascendante », les services
administratifs de diffusion de revues militaires classent Bellone « en tête des publications
payantes »4. Le nombre maximum d’abonnées a atteint huit cents5. À titre de comparaison, le
nombre total d’effectifs féminins dans l’armée en 1962 est de cinq mille quatre cent quatre

1
Institut Français de presse, Tirages des journaux sous la IVe République : août 1944-juin 1958, Paris, Institut
français de presse et des sciences de l’information, 1989, 90 p. Dans cet inventaire, seuls figurent les quotidiens
parisiens et régionaux, ainsi que les périodiques nationaux hebdomadaires, mensuels ou bimensuels. Le Bulletin
PFAT et Bellone sont des bimestriels mais il est peu probable que ce critère seul, les en aient écartés.
2
Association pour le développement et la diffusion de l’information militaire. Il semble que cette maison
d’édition ait cessé ses activités en 2000, date à laquelle elle était domiciliée 6 rue Saint Charles à Paris. Les
recherches pour entrer en contact avec elle sont restées vaines.
3
En plus des abonnements en métropole et de tous ceux qui sont expédiés aux abonnées de l’Union Française
(Madagascar, AOF, AEF, Tchad, Algérie, Tunisie, Maroc, entre autres).
4
Huguette de Puyfontaine, « À celles qui lisaient Bellone », Bellone, n° 105, novembre-décembre 1967, p. 2-10.
5
Huguette de Puyfontaine : entretien, 25 janvier 2006.

281
femmes1. Il est donc aisé d’en conclure que près de 15 % d’entre elles sont abonnées à
Bellone, sans compter la mise à disposition de la revue dans les écoles et centres de formation
féminins.
Une des questions soulevées par cette revue est de savoir s’il s’agit d’une exception
française. Si les armées britannique, américaine, polonaise ou encore russe semblent avoir
intégré les femmes plus rapidement qu’en France 2, il est très ardu de trouver un équivalent à
Bellone. Par contre, la place occupée par les femmes militaires des autres pays est
relativement importante dans les pages de la revue 3.
De nombreux courriers de lectrices sont souvent publiés dans les pages de la revue :
poèmes, témoignages, déclarations, dessins, enquêtes. L’intérêt historique de cette revue n’en
est que plus grand. Cette proximité avec les lectrices, engagées ou non sur le terrain
indochinois, la rend accessible à toutes, et à tous. Il est également important de rappeler que
les femmes n’ont pas été mobilisées et que leur engagement en Indochine repose sur le
volontariat. Celui-ci est omniprésent dans les lignes du Bulletin PFAT et de Bellone, et les
rédacteurs et rédactrices de cette revue n’ont de cesse de le souligner et de lui rendre
hommage. Le volontariat et le souci de reconnaissance de ces femmes en sont les moteurs. La
présence des femmes en Indochine, aussi minime soit-elle par rapport au reste des troupes
engagées, justifie à elle seule les nombreux articles que Bellone lui consacre. En revanche, la
place que la revue accorde aux femmes engagées en Indochine est beaucoup plus importante
que leur présence effective sur le terrain. Si elles ne sont qu’une minorité dans les TFEO, les
articles qui leur rendent hommage sont largement majoritaires dans les pages de la revue. De
plus, elle ne publie quasiment aucun article parlant des hommes d’Indochine. Alors que les
sources relatives aux femmes en Indochine sont rares, Bellone semble s’être fait un point
d’honneur à ne pas oublier celles qui sont mortes là-bas, à leur rendre cet hommage qu’elles
méritent et que l’armée a tendance à ignorer. Leur minorité « noyée dans la masse » suffit aux
autorités pour les marginaliser. En leur accordant de nombreux articles et hommages, Bellone

1
Odile Ducret-Schaeffer, Les femmes dans les armées en France : 1914-1979, op. cit., p. 43.
2
En Russie, les premières femmes pilotes militaires servent dès 1917 dans la guerre contre l’Allemagne. Entre
1913 et 1914, en Pologne, trois mille femmes servent dans une formation féminine militaire : « la légion
féminine de volontaires ». En Angleterre, le corps des volontaires féminines appelé « Queen Mary’s Army
Auxiliary Corps » est créé en 1915 et devient rapidement le WAAC. Présent dans tous les corps de l’armée
anglaise, le WAAC compte cent mille femmes à la fin de la Première Guerre Mondiale. A la même époque, aux
USA, plus de dix mille femmes servent dans la Marine : Raymond Caire, La femme militaire… op. cit., p. 47 et
49-53.
3
Plusieurs articles sur les WACS en Amérique, les ATS en Angleterre, les femmes dans les armées belge,
danoise…etc. Voir sur ce point le chapitre IV.

282
contribue à faire connaître au public toutes ces « héroïnes » qui ont elles aussi servi leur
patrie. L’objectif n’est pas de répertorier tous les articles que Bellone a accordé à ces femmes
entre 1948 et 19541 mais de montrer en quoi elle constitue une source historique capitale pour
l’aventure des PFAT en Indochine. Si le travail de Michel Bodin a le mérite d’avoir mis en
lumière la présence de ces femmes en Extrême-Orient, Bellone a, quant à elle, le mérite de les
faire connaître. Les articles relatifs aux AFAT ou aux PFAT en Indochine sont de toute
nature : témoignages, courriers, enquêtes, ou encore poèmes de lectrices, exprimant toujours
implicitement ce besoin de reconnaissance et d’estime. Le premier article de ce type –
anonyme – est un éloge aux AFAT en Indochine, publié dès le premier numéro du Bulletin. Il
a pour but de briser les préjugés dont sont victimes les femmes qui s’engagent en Extrême-
Orient tout en leur rendant hommage. La diversité de leurs activités y est mise en valeur et
prouve ainsi que cette présence féminine est loin d’être inutile ou superflue2. D’autres articles
ont un caractère purement informatif sur le rôle et les fonctions à remplir en Indochine en cas
d’engagement. Ils sont particulièrement intéressants car ils mettent en évidence le réel
« besoin de l’Indochine en personnel féminin3 » dans tous les services. L’armée a besoin de ce
personnel qualifié et elle se donne les moyens de combler ses besoins en diffusant
l’information le plus largement possible et en avançant des arguments convaincants dont
Bellone se fait l’écho. Ces articles informent aussi les volontaires sur leurs « conditions de
vie » et leurs « conditions d’engagement »4. Une autre catégorie d’articles a toute son
importance : celle des appels à l’entraide, à la solidarité et à l’union de toutes celles qui
servent ou qui ont servi en Indochine. C’est ainsi que « l’Association des Anciens du CEFEO
et des Forces Françaises en Extrême-Orient »5 voit le jour dès le début du conflit indochinois
et en appelle aux PFAT revenues d’Indochine pour rejoindre les rangs de l’association. Ces
appels à la solidarité sont visibles dans presque tous les numéros de la revue. Enfin, en marge
du conflit, d’autres associations émergent peu à peu comme « l’Union Fédérative des Sociétés
d’Éducation Physique et de Préparation Militaire, Section Féminine » qui encadre la
préparation à un service national féminin. Les appels sont à l’attention des « PFAT qui, ayant
déjà suivi des stages de formation générale ou de spécialité, ont acquis une expérience dont

1
Un inventaire des articles biographiques, parus dans le Bulletin PFAT (numéros 1 à 16) et Bellone (numéros 17
à 25) pendant la guerre d’Indochine, figure en annexe p 580.
2
« AFAT en Indochine », Bulletin PFAT, Noël 1948, p. 4-5, ou encore Huguette de Puyfontaine, « À quoi
peuvent-elles bien servir ? », Bellone, n° 23, mars-avril 1954, p. 14.
3
« Le personnel féminin de l’Armée de Terre en Extrême-Orient », Bulletin PFAT, n° 12, décembre 1951, p. 14.
4
Id., p. 15.
5
« Appel aux PFAT anciennes du CEFEO », Bulletin PFAT, n° 11, septembre 1951, p. 16.

283
pourraient profiter toutes les autres »1. La solidarité et les liens qui unissent les jeunes recrues
et les « anciennes » sont prégnants pendant toute l’existence de Bellone2. D’autres appels sont
lancés, toujours dans le but d’aider ou de rendre hommage aux femmes de l’armée. C’est le
cas de l’Association des Scouts de France qui recherche régulièrement des informations
concernant « les scouts tombés en Indochine »3 dont beaucoup d’anciennes cheftaines ont
servi dans les rangs des PFAT et sont décédées là-bas. La fin de la guerre en Indochine ne
diminue en rien l’intérêt de cette revue. Bellone continue jusqu’en 1967 à rendre hommage à
toutes celles qui ont servi pendant ce conflit. L’engagement des femmes dans l’armée ne
ralentit pas avec la fin de cette guerre, contrairement à la fin de la Seconde Guerre mondiale
qui avait causé de nombreux problèmes à l’administration. Celle-ci ne savait alors pas
comment reclasser toutes ces femmes qui s’étaient mobilisées pour une France libre. C’est
pourquoi, la rédaction anticipe dès le début de l’année 1955 et soulève le problème, désormais
récurrent, du reclassement des personnels féminins qui rentrent d’Indochine 4. Encore une fois,
le message de solidarité est clair : « Nous sommes là pour vous aider et nous vous aiderons ».
L’article s’achève par un message d’alerte à l’attention de l’administration : « Il ne doit y
avoir de repos pour personne tant qu’il y aura une PFAT sans travail »5. Enfin, la rédaction
lance régulièrement des appels aux lectrices pour que celles-ci lui adressent leurs
témoignages6. C’est ce qui constitue un autre intérêt majeur de la revue : la liberté
d’expression accordée aux lectrices, dont la plupart des lettres sont publiées, soit sous la
forme d’articles, soit dans la rubrique « courrier des lectrices » ou « de vous à nous »,
présente dans tous les numéros sans exception.
Les articles sont donc divers et variés mais la toile de fond reste la même : légitimer
cette présence sur le terrain et mettre en avant l’esprit de corps qui unit toutes ces femmes.
Les femmes aussi peuvent être soldats, au même titre que les hommes et cette revendication
va de pair avec l’émergence d’une conscience identitaire militaire féminine.
Bellone ne se revendique jamais comme une revue féministe. Son but premier n’est
pas la lutte pour l’égalité des sexes au sein de l’armée. Certes, mais à la lecture de tous les
articles se dessine un esprit revendicatif pour cette égalité même s’il ne s’agit pas d’appel à la
mobilisation féministe. Plusieurs rubriques ont pour but de diffuser ces revendications et ce

1
« Du service militaire féminin au service national féminin », id., p. 10.
2
Dans quasiment tous les numéros est présente une rubrique intitulée « N’oublions pas nos Anciennes ».
3
Par exemple, Bellone, n° 21, octobre-novembre 1953, p. 40.
4
« Au personnel féminin rentrant d’Indochine », Bellone, n° 28, janvier-février 1955, p. 7-8.
5
Ibid.
6
Bulletin PFAT, n°5, mars 1950, p. 17.

284
besoin de reconnaissance : les éditoriaux, les rubriques informatives et législatives et
l’héroïsation de femmes exceptionnelles.
Pendant les années de guerre en Indochine, les revendications des femmes militaires
sont omniprésentes dès les premières pages. Les éditoriaux jouent un rôle fédérateur essentiel.
Tous différents, ils abordent toujours les mêmes thèmes. À travers quelques-uns d’entre eux –
présentés ci-après – qui semblent les plus représentatifs, la lumière sera faite sur le lien qui
unit le contexte de la guerre d’Indochine et les préoccupations du comité de rédaction et du
lectorat.
En mars 1951, l’éditorial « Faisons le point » souligne une fois encore que le but de la
revue est d’« exalter et préciser le rôle des femmes dans l’Armée, sans négliger leurs intérêts
moraux et matériels »1. Ce titre, « Faisons le point », revient en 1954 dans un article qui
répond précisément à cette question « À quoi sert ‘Bellone’ ? »2. Le premier élément de
réponse ne laisse place à aucune équivoque quant aux intentions de la revue :
Action morale
Nous avons insisté souvent sur l’action morale.
[…] Or, nul n’ignore avec quelle malignité, les femmes
soldats ont été décriées, et vous en avez souffert – c’est un
des buts de « Bellone », et c’est sa fierté de démontrer,
numéro par numéro, ce que vous êtes réellement, c'est-à-
dire des femmes françaises semblables aux femmes qui ne
portent pas l’uniforme, mais capables de renoncement et
des plus durs sacrifices. 3

Si la Seconde Guerre mondiale a permis aux femmes de forcer les portes de l’armée,
c’est pendant la Guerre d’Indochine que leur présence s’affirme au grand jour. Non
seulement, elles se font une place, mais leurs homologues masculins sont obligés de se rendre
à l’évidence : leur rôle devient peu à peu indispensable. C’est ainsi qu’une identité et une
conscience militaires féminines voient le jour dans l’armée française. Le PFAT devient un
corps militaire à part entière qui dépasse largement le cadre de l’armée de terre. Ceci explique
le changement de titre du bulletin en février 1953, qui devient Bellone avec un sous-titre qui a
toute son importance puisqu’il s’agit désormais de la « Revue des forces françaises
féminines ». Pour la première fois apparaît clairement la notion de « forces » au même titre
que tous les autres corps d’armée français de l’histoire (FFI, FFL, FFA, FFC…etc.).
Coïncidence ou non, c’est à cette période que le sigle FFF – pour « Forces Féminines

1
Françoise, « Faisons le point », Bulletin PFAT, n° 9, mars 1951, p. 1.
2
Raymond Henry, « Faisons le point », Bellone, n° 28, septembre-octobre 1954, p. 34.
3
Ibid.

285
Françaises » – tend à se généraliser dans le langage militaire même si c’est celui de PFAT qui
demeure le terme officiel.
En 1953, le soutien à celles qui sont en Extrême-Orient est plus présent que jamais
puisque le conflit entre dans sa huitième année et que la revue a déjà cinq ans d’existence.
Quant à la reconnaissance envers celles qui se sont mobilisées pendant la Seconde Guerre
mondiale, elle est peu à peu acquise avec la floraison de témoignages écrits et l’augmentation
des décorations que ces femmes reçoivent pour « services rendus à la Nation ». Pour la seule
période 1945-1954, ce sont plus de soixante-seize citations et remises de décorations qui sont
relatées et/ou intégralement reproduites dans Bellone dont cinquante-sept pour la seule guerre
d’Indochine. Celles-ci concernent pour la plupart des remises de Légion d’Honneur 1 ou des
citations avec attribution de la Croix de Guerre des Théâtres d’Opérations Extérieures.
Néanmoins, pour la reconnaissance de ces femmes comme militaires à part entière,
tout reste à faire, malgré le décret du 15 octobre 1951. Pour preuve, le premier éditorial de la
nouvelle revue Bellone :
La Revue des Forces féminines françaises naît avec
ce numéro.
Elle a nom « Bellone ».
Le titre est imprévu. Les discussions qui ont fait
l’objet de nos propos dans les derniers numéros PFAT
avaient conduit le choix sur « l’Alouette » ; l’oiseau s’est
envolé, déçu : il avait le tort de ne pas rappeler sa
présence, très ancienne et très vaillante, de la femme dans
l’armée.
Lisez plus loin ce que Galea dit de Bellone et vous
approuverez le choix.
Il ne suffit pas cependant d’un titre pour faire une
revue. Il faut beaucoup de bonne volonté et de patience
pour, pièce à pièce l’édifier dans ses moindres détails. Il
faut la collaboration de tous : comités de rédaction,
correspondantes, abonnées, lectrices…
C’est un devoir.
La revue doit être un conseiller et un guide.
Elle doit être utile.
Un pessimiste a prétendu – son nom est oublié –
que les femmes françaises étaient facilement versatiles et
souvent incapables de s’attacher à un mouvement, à une
idée, à une œuvre.
Le succès du bulletin PFAT, succès qui a rendu
nécessaire son élévation au rang de Revue, est un parfait
démenti à cette allégation.

1
Malheureusement, la plupart de ces femmes ne figurent pas dans les archives de la Légion d’Honneur.

286
La Revue prouvera qu’il y a dans le monde féminin
français une communauté militaire vivante et active.
Au travail1 !

Il s’agit en quelque sorte d’un manifeste et d’un avertissement féministe. Lutter contre les
préjugés, défendre l’image des femmes dans l’armée, et les mettre en lumière : tels sont les
combats que veulent mener toutes celles qui collaborent désormais à cette nouvelle revue. De
plus, la rhétorique est dynamique et autoritaire. L’auteure veut rassembler Bellone et ses
lectrices autour des mêmes idéaux en leur donnant une ligne de conduite qui doit rendre
hommage aux femmes en général, et surtout aux femmes dans l’armée. Elle revendique la
légitimité de Bellone qui doit permettre aux femmes militaires de se faire connaître et de ne
plus rester dans l’ombre de l’écrasante majorité masculine. Ces femmes qui occupent une
place réelle dans l’armée ont des préoccupations qui leur sont propres et que l’administration
occulte trop souvent. Désormais, grâce à Bellone, un droit de parole public leur est donné.
L’éditorial suivant est celui du numéro d’avril-mai 1953 qui regroupe à lui seul toutes
les préoccupations du comité de rédaction et du lectorat. Il est en quelque sorte la charte
morale que la revue a suivie depuis cinq ans et à laquelle elle reste fidèle jusqu’à la fin de sa
parution :
Mes chères amies,
Bravo pour vos réponses et vos critiques ! Cette
réaction prouve une fois de plus ce que j’ai toujours dit et
répété : « vous êtes de chic filles, dynamiques,
intelligentes : vous savez ce que vous voulez et vous
représentez une richesse pour l’Armée. »
BELLONE est fière de votre enthousiasme et du vif
intérêt que vous lui portez. En retour elle vous défendra
contre les injustices et les calomnies, elle vous fera
respecter, aimer, admirer, et puis elle considèrera comme
un devoir de porter haut votre drapeau et d’y inscrire en
gros caractères les symboles de votre vocation : « Honneur
– Patrie – Loyauté. »
Continuez à envoyer articles, suggestions,
critiques. Cette revue doit être un reflet de vos pensées et
de vos sentiments profonds. Parlez de votre vie, de vos
activités, de ce qui vous est agréable, de ce qui vous peine.
Faites que Bellone vive intensément ; ainsi elle incarnera
la femme militaire que chaque Française souhaite et que
nous aspirons toutes à devenir.
Vous marchez la tête haute et regardez le ciel, mais
en femmes modernes et énergiques, vos deux pieds sont
sur terre : c’est pourquoi vous avez posé la question

1
Bellone, février 1953, n° 17, p. 4.

287
suivante : « Comment financez-vous une revue si bien
présentée et documentée ? » La réponse est simple : Mes
bien chères amies, cette revue tiendra avec l’aide que vous
allez lui apporter le plus vite qu’il vous sera possible. Je
m’explique : pour commencer, nous avons besoin
immédiatement de doubler le nombre des abonnements.
Avec de la bonne volonté, la patience et un peu de
diplomatie, vous aurez rendu ainsi à la cause commune un
service inappréciable. Un grand nombre parmi nos jeunes
camarades nouvellement engagées ne connaissent pas
cette publication. Il faut leur faire comprendre la nécessité
de son existence. Je m’adresse à vous toutes et plus
spécialement aux anciennes. Vous savez bien de qui je
veux parler : de ces filles d’élite qui ont quitté situation et
famille pour « servir », aux temps héroïques « où nous
avions la foi », sans attendre ni avancement, ni
récompenses (avec quelle sagesse et quelle prescience
d’ailleurs !). Et bien ! C’est encore elles que j’appelle au
secours parce que je sais que ce ne sera pas en vain. Vous
allez voir : elles vont immédiatement diffuser la revue, la
commenter, prouver son efficience et ensuite elles
relèveront noms, adresses et abonnements et enverront
liste et argent aux éditions Mirambeau.
Grâce à vous, mes chères anciennes, et à vos
années de travail et de dévouement, il existe actuellement
des PFAT. Toujours grâce à vous, il existera une revue à
votre image, je veux dire simplement de haute tenue
intellectuelle et morale.
Aidez-nous vite et recevez amitiés et mercis de
votre FRANÇOISE1.

Si le but premier de cet éditorial est de mobiliser les lectrices pour que Bellone puisse
continuer à vivre, de nombreux messages de solidarité, de légitimité et de reconnaissance se
lisent entre les lignes. Cette légitimité est clairement revendiquée puisque « Françoise »
appelle les lectrices à faire en sorte que Bellone « vive intensément : ainsi elle incarnera la
femme militaire que chaque Française souhaite et que nous aspirons toutes à devenir ». Il va
de soi que tous ces éditoriaux sont subjectifs, orientés et leur discours est clairement sexué. En
effet, rien ne dit et rien ne prouve que chaque Française souhaite devenir une femme
militaire… Il s’agit d’une extrapolation visant à ne plus les marginaliser, mais au contraire à
affirmer que toutes les Françaises peuvent et doivent, si elles le désirent, s’engager dans
l’armée malgré les « qu’en dira-t-on ». Cet éditorial, par son style, est caractéristique de
l’esprit de camaraderie et de solidarité qui unit les lectrices entre elles et qui les lie à Bellone.

1
Françoise, « Mes chères amies », Bellone, n° 18, avril-mai 1953, p. 5.

288
Il rend aussi hommage aux « anciennes » qui ont contribué à la création du corps des PFAT
par leur action au service de la France, mais qui ont aussi permis à la revue d’exister en
faisant partie des premières abonnées.
Enfin, dans ce panel, nous accordons une place particulière au Bulletin PFAT de
septembre 1950 « spécialement consacré aux AFAT d’Indochine »1. En lieu et place de
l’éditorial, sont reproduites les citations « à l’ordre de la division (à titre posthume) » de Nelly
Pichon et Viviane Saint-Paul, opératrices de cinéma, « tombées au champ d’honneur »2 le 30
mai 1950 :
Ce bulletin est plus spécialement consacré aux
AFAT d'Indochine, en souvenir de nos deux camarades
tombées au Champ d'honneur.
Ordre général n° 46
Le Général de Brigade des Essars
Commandant des Forces du Cambodge
Cite à l'ordre de la division (à titre posthume)
Mme PICHON (Nelly), AFAT, du Service social
des Forces du Cambodge : opératrice de cinéma, chef de
l'équipe ambulante chargée de la projection
cinématographique dans les Unités du Cambodge, s'est
très vite attiré l'estime de ses camarades et de ses chefs par
son dévouement et sa valeur technique incontestée.
Constamment sur les routes, est tombée le 30 mai 1950
dans une embuscade
Mlle SAINT-PAUL (Viviane), AFAT du Service
Social des Forces du Cambodge : opératrice de cinéma
ambulant, chargée des séances cinématographiques dans
les différentes Unités du Cambodge, animée du plus bel
idéal. Sans cesse sur les routes, ne ménageant pas sa peine,
apportait dans chaque poste, avec une bonté rayonnante,
un réconfort moral certain pour la troupe. Le 30 mai 1950,
est tombée dans une embuscade près de Kuk Sien (environ
10 km de Takmau (Cambodge), en rentrant d'une tournée,
et a été mortellement blessée au cours de l'attaque. Belle et
noble figure dont la disparition est ressentie par tous ceux
qui l'ont connue.
Ces citations comportent l’attribution de la Croix
de Guerre des Théâtres d’Opérations Extérieures avec
étoile d’argent.

Cet éditorial, qui finalement n’en est pas un, sonne comme un appel à la prise de conscience.
En Indochine, des femmes aussi peuvent tomber au champ d’honneur. Les femmes qui

1
« Indochine », Bulletin PFAT, n°7, septembre 1950, p. 1.
2
Ibid.

289
veulent s’engager pour servir en Indochine doivent elles aussi comprendre quels risques elles
encourent. Lorsque la guerre éclate en Indochine, nombreuses sont celles qui, par goût
d’aventure et d’exotisme, s’étaient engagées, en pensant accomplir un séjour merveilleux et
dépaysant1. Ces deux citations rappellent donc à toutes celles qui veulent partir, qu’elles
seront également exposées au feu.
Un seul regret – bien que peu surprenant – se fait sentir à la lecture de tous les
éditoriaux : aucun n’est signé d’une plume masculine. Si la plupart sont anonymes, et par
conséquent sans doute féminins, il semble que s’ils avaient été rédigés par des hommes, cela
aurait été précisé comme c’est le cas pour les articles : leurs noms sont systématiquement
mentionnés. Tous ces éditoriaux, ces messages et ces citations pour décorations révèlent cette
émergence d’une conscience identitaire militaire féminine. Sa force, c’est l’union, la
solidarité, l’esprit de corps, exactement comme pour leurs homologues masculins. Et ce corps,
à l’intérieur même de l’institution masculine, devient l’objet de débats et de préoccupations
permanentes, auxquelles Bellone accorde une place très importante dans ses pages : les
rubriques informatives et législatives. Il faut entendre par « législation et informations »,
l’ensemble des articles qui portent sur le statut des PFAT, leur place dans la société militaire,
et les problèmes administratifs auxquels elles peuvent être amenées à se heurter au fil de leur
carrière : reclassement, retraite, démobilisation ou sécurité sociale. En effet, faire figurer dans
les pages de la revue, les textes du Journal Officiel de la République française est un choix
stratégique visant à sortir de l’ombre des assemblées masculines, les débats dont ces femmes
sont l’objet. Ces pages ont pour titre : « Rubrique administrative »2, « Nos intérêts »3,
« Sécurité Sociale »4, « Mutualité militaire »5, « Validation des services des PFAT »6, « Statut
PFAT »7, « La vie militaire »8, ou encore « Renseignements généraux »9. Il s’agit d’articles
portant sur des questions statutaires, des reproductions de circulaires et de textes officiels,
émanant du Gouvernement, du Ministère de la Guerre ou des différents services d’états-
majors. Dès le premier numéro du Bulletin figure ce type de rubrique. C’est en fait une

1
« Mes chères amies », Bellone, n° 25, juillet-août 1954, p. 5.
2
Bulletin PFAT, n° 1, Noël 1948, p. 6.
3
Id., n° 2, septembre 1949, p. 29.
4
Id., n° 6, juin 1950, p. 23.
5
Id., n° 8, décembre 1950, p. 25.
6
Id., n° 10, juin 1951, p. 21.
7
Id., n° 11, septembre 1951, p. 2.
8
Bellone, n° 18, avril-mai 1953, p. 31 ou encore n° 26, septembre-octobre 1954, p. 37.
9
Id., n° 21, octobre-novembre 1953, p. 39.

290
réclamation au nom de toutes les PFAT qui « attendent toujours anxieusement1 » le
reclassement de leur situation, à savoir entre autres le versement de la solde dont les officiers,
démobilisés ou reclassés, peuvent bénéficier. L’auteure – anonyme – compare la situation des
femmes avec celle des hommes et souligne que la situation des officiers masculins est
régularisée « depuis longtemps déjà »2. Cette comparaison masculin-féminin est extrêmement
fréquente, d’autant plus que toutes les décisions officielles sur ce sujet sont prises par des
hommes. À cette date, aucune femme n’occupe de poste assez important dans l’administration
militaire pour pouvoir exercer une quelconque influence sur leur orientation. Pourtant, depuis
le 1er janvier 1948, une loi sur un nouveau statut des personnels féminins de l’armée leur a été
promise3. Sauf exceptions, ces articles informatifs vulgarisent les textes officiels, usant d’un
langage moins législatif et procédurier. Ils font office de rappels et de conseils pratiques à
l’attention des PFAT qui souhaitent quitter l’armée, se rengager ou être reclassées.4
Entre 1948 et 1954, les deux numéros qui méritent une attention particulière sont ceux
de septembre 1951 et mars 1952. Dans ces deux bulletins, l’intégralité du décret n° 51-1197
du 15 octobre 1951 est reproduite. Dans le premier, il occupe une place importante puisqu’il
est en page 2. En revanche dans le second, il est en page 19, suivi de l’Instruction
d’application qui complète le décret. Le numéro de septembre 1951 étant épuisé, le comité de