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Anandci K.

Coomaraswamy
L’Art, du point de vue traditionnel, est essentiellement une opération d’ordre
intellectuel; ce n’est pas, comme le pensent les modernes, une affaire d’apprécia­
Ananda K. Coomaraswamy
tion esthétique, c'est-à-dire sentimentale.
La contemplation d’un modèle supra-sensible fournit normalement la forme de
l'imitation en mode sensible que lui en donnera l’artiste, car «dans le domaine de
l’Art, la ressemblance se prend de la forme» (Basile de Césaréc, Traité du Saint-
Esprit, XVII) et «la similitude a rapport à la forme, le beau appartient en propre au
principe de la cause formelle» (Saint Thomas, Som. théol. I, 5, 5 ad 1). Autrement
dit, l’Art véridique est une imitation du mode opératoire de la Natura naturans,
Creatrix et Deus ; il n’est aucunement une copie d’une natura naturata particulière.
Par conséquent, c'est par rapport à la forme, ou idée, qui était dans l’esprit de LA THÉORIE MÉDIÉVALE

22. La théorie médiévale de la Beauté


l’artiste ou artisan (ces deux termes sont synonymes), que l’on doit porter un juge­
ment sur une œuvre d’art. C ’est aussi en fonction de cette forme qu’on doit l'utili­
ser pour satisfaire les besoins normaux du corps, de lam e et de l’esprit de l ’homme
intégral. « En vue de laquelle de ces deux fins la peinture a-t-elle été faite? est-ce en
vue d’imiter le réel tel qu’il est, ou bien d'imiter l’apparent tel qu’il apparaît? En
DE EA BEAUTÉ
tant qu'imitation d’une apparence, ou bien d'une vérité?» (Platon, Rép. X, 598b).
C'est dans cet esprit que les traités sur la Beauté de Denys l'Aréopagite,
d’Ulrich de Strasbourg (†1277) et de saint Thomas d’Aquin, traduits et com­
mentés ici par A. K. Coomaraswamy, explicitent le cadre intellectuel et spirituel
de la conception de l'Art pour l'Occident chrétien ; cela vaut également pour l’Art
oriental. Les abondantes notes de Coomaraswamy apportent de précieux com­
pléments, chrétiens et orientaux, permettant de retrouver la notion authentique
de l’Art, oubliée en Occident depuis plusieurs siècles.

A. K. Coomaraswamy naquit à Ceylan en 1877. De 1917 à 1947, date de son décès,

ARCHE / EDIDIT / LA NEF DE SALOMON


il vécut à Boston (Mass.), où il eut la charge de créer et de développer, au Musée des
Beaux-Arts, le premier département d'Art oriental des Etats-Unis. Il consacra sa vie à
l'étude des arts d'Orient et d'Occident ainsi qu'à celle des doctrines traditionnelles
qui les ont inspirés. A la fin des années 20, A. K. Coomaraswamy pu prendre
conscience, grâce aux écrits de René Guénon, de l'unité et de l'universalité des
formes traditionnelles; son adhésion en profondeur à la notion fondamentale de la
Tradition une et perpétuelle marqua tous ses travaux ultérieurs, comme celui dont la
traduction en français est ici présentée.

ARCHÈ/EDIDIT
en co-édition avec
LA NEF DE SALOMON
ISBN 88-7252-181-5
1997
Ananda K. Coomaraswamy

La Théorie médiévale
de la Beauté

A R CH È/ED ID IT
en coédition avec
LA NEF DE SALOMON
1997
P R É S E N T A T IO N

La revue A rt Bulletin p u b lia en 1935 et en 1938


l’é tu d e d e A. K. C o o m arasw am y in titu lé e L ’eïibétique
médiévale ; la p résen te éd itio n en p ro p o se u n e tra d u c tio n
en français étab lie à p a rtir de la v ersion p a ru e dans Seleéied
Papers (vol. 1, P rin ce to n , N . J., Bollingen Sériés 89, 1977).
Les d eu x p arties de ce travail avaient été révisées et co m p lé­
tées p a r l’a u te u r lu i-m êm e av an t leu r in sertio n dans le
recueil Figures o f Speech or Figures o f Thought : Colleéled
Essays on the Traditionnal or “N orm al” View o fA r t (Luzac,
L o n d res, 1946).
M alg ré l’a ttitu d e réservée de C o o m arasw am y à
l’ég ard de to u t ce q u i to u c h e à l’in d iv id u alité, il ne sera pas
in u tile de d o n n e r au leCteur quelq u es élém ents d ’o rd re b io ­
g ra p h iq u e le co n cern an t, en vue d ’aider à la c o m p ré h e n ­
sio n des fo n d em en ts e t finalités de ses travaux. Il n e s’agit
pas, en cela, de la pensée de C oom arasw am y, car celle-ci, à
ses yeux m êm es, n’avait a u c u n e m e n t à être considérée :
© Copyright Éditions ARCHÈ EDIDIT « LA NEF DE SALOMON 1997 pour la traduction française.
selo n ses p ro p res term es, « n o u s avons écrit d ’u n p o in t de
Tous droits de reproduction et d'adaptation réserves pour tous pays.
v u e stric te m e n t o rth o d o x e ... n o u s efforçant de p arler avec
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u n e précision m ath ém atiq u e, m ais n’em p lo y an t jam ais de h u m a in e s; il s’a tta c h a égalem ent, ce faisant, à d é m o n tre r
m o ts de n o tre cru, o u bien ne fo rm u la n t aucune affirm ation c o m m e n t les diverses expressions artistiques (dans les
p o u r laquelle ne p o u v ait être citée u n e autorité, avec réfé­ m étiers, les divertissem ents, les je u x ...) n e so n t fin alem en t
rences de c h a p itre e t de verset à l’a p p u i ; faisan t m êm e, de q u e les dialeèles différents d ’u n e seule e t u n iq u e langue,
c e tte m a n iè re , n o tre te c h n iq u e ty p iq u e m e n t in d ie n n e ». celle d e l’E sprit.
À la vérité, C oom arasw am y n ’e u t n i le tem p s n i le g o û t de E n 1947, à l’occasion de so n 7 0 e anniversaire, q u i
p résen ter des idées personnelles ; il m it to u te son énergie au d ev ait m a rq u e r le te rm e de son activité au M u sée de
service de la Q u ê te de la V érité, et de la redécouverte des B o sto n , C o o m arasw am y a n n o n ç a it so n in te n tio n de se
p rin cipes inspirateurs des arts et cultures trad itio n n els. retirer en In d e : « p o u r m o i le m o m e n t est v en u d ’échanger
Sa spécialité e t sa co m p éten ce initiales en géologie et le m o d e d e la vie aèlive p o u r u n e vie plus co n tem p lativ e o ù
m in éralo g ie (il était d o é te u r ès sciences de l’U niversité de je fo rm u lerai l’espoir de faire, de façon plus im m é d ia te et
L ondres) a m e n è re n t A n a n d a K entish C o o m arasw am y p lu s co m p lète, l’expérience d ’u n e p a rtie de la vérité d o n t,
(1 8 7 7 -1 9 4 7 ) à effectuer des recherches scientifiques en son ju sq u ’à p résen t, m o n in telligence a été, de m an ière p ré d o ­
île natale, C eylan, et, à cette occasion, dès 1905, il s’in té ­ m in a n te , d ’o rd re ra tio n n e l ». Il n ’e u t pas la possibilité de
ressa aux arts et artisanats tra d itio n n e ls de cette île q u e le réaliser ce v œ u p u isq u ’il décéda avant m êm e d ’a b a n d o n n e r
frén étiq u e prosélytism e o ccid en tal m en açait d éjà d ’ex ter­ ses responsabilités d e co n serv ateu r au d é p a rte m e n t d ’A rt
m in a tio n . U n p eu plus tard , à C a lc u tta o ù il se fit le d éfen ­ asiatiq u e d u M usée des B eaux-A rts de B oston.
seu r des trésors culturels indiens, il co m m en ça à c o n stitu e r D ès le d é b u t de ses travaux su r l’art, C o o m arasw am y
u n e collectio n d ’objets d ’art. Ses efforts en v ue de fo n d er avait co m p ris la nécessité d ’en étu d ie r p arallèlem en t les
en In d e u n M usée N a tio n a l d ’A rt fu re n t sans résultats, fo n d e m e n ts religieux. D an s cet o rd re d ’idée, il co n v ien t
m ais, dans cet o rd re d ’idée, les circonstances, e n 1917, lui d ’in sister su r l’influ en ce d é te rm in a n te q u ’e u re n t su r lui, à
o ffriren t u n e m ag n ifiq u e o p p o rtu n ité de d o n n e r corps à la fin des années 2 0 , les ouvrages de R ené G u é n o n : ce fu t
so n p ro je t à B o sto n {M ass), o ù il a p p o rta sa colleCtion p o u r lu i l’occasion d ’y tro u v e r exprim ée la n o tio n d e l’u n i­
p o u r c o n stitu e r la base d ’u n d é p a rte m e n t d u M usée des té fo n d a m e n ta le des diverses tra d itio n s et religions. Sans
B eaux-A rts consacré à l’a rt in d ien , le p rem ie r d u genre aux a b a n d o n n e r au cu n de ses sujets d ’étu d e, sans m o d ifier
U . S. A. Il resta en charge de ce d é p a rte m e n t ju sq u ’en 1947, a u c u n e m e n t sa m é th o d e c o n sistan t à assortir ses p ro p o s des
l’an n ée de so n décès. Sa vie to u t entière fu t consacrée à ras­ références nécessaires d ire c te m e n t puisées à leu r source (il
sem b ler des œ uvres d ’art, à les in terpréter, à faire aussi co n n aissait de 15 à 2 0 langues), il p u t ainsi leur d o n n e r
c o m p re n d re le rôle et la fo n c tio n de l’A rt dans les sociétés c o m m e u n e nouvelle d im e n sio n , celle de la m étap h y siq u e
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e t de la T rad itio n universelle que R ené G u é n o n lu i avait p ro ­ C o o m arasw am y s’est fait T ardent p o rte-p aro le. L’art
v id en tiellem en t d o n n é l’o p p o rtu n ité d ’ajouter à son cham p h u m a in consiste en u n e im ita tio n , u n e p a rtic ip a tio n de
in tellectuel déjà si rem arquablem ent é te n d u et p rofond. l’A rt d iv in , c’est-à-dire, p o u r le C h ristian ism e, d u Fils q ui
C ’est d ans cet état d ’esprit que C o o m arasw am y écri­ est « l’A rt d u Père » (selon saints A u g u stin e t B o n av en tu re,
v it en 1932 les études qui devaient être regroupées e n 1934 e n tre autres), p ar Q u i to u t a été fait et Q u i n e fait q u e ce
sous le titre The Transformation o f Nature in Art, o ù il ex p o ­ q u ’il v o it faire au Père (Jn. V, 19-20). D a n s ces co n d itio n s,
sait n o ta m m e n t la théorie de l’a rt e n Asie, e t où, égale­ to u te œ u v re d ’a rt ré p o n d a n t à u n b eso in n a tu re l de l’h o m ­
m e n t, il m o n tra it c o m m e n t M aître E c k h art avait em ployé m e d o it ex p rim er u n e idée o u form e (au sens scolastique),
u n v ocabulaire de sym bolism e artistiq u e so u v en t très a u tre m e n t d it u n “aspeCt” de YIdée des idées, la Forme-sans-
p ro ch e, littéralem en t, des écrits co rresp o n d an ts de l’Inde. form e q u i d o n n e form e à to u tes choses, à savoir le Fils.
D a n s u n au tre d o m ain e, en 1933, il fit p araître New A in si, to u te œ uvre d ’a rt a u th e n tiq u e d o it p o u v o ir satisfaire
Approach to the Veda. A n Essay in Translation and Exegesis des b eso in s de l’h o m m e q u i ne s o n t pas circonscrits à sa
(ré c e m m e n t tra d u it en français, e t p u b lié chez. Arche- m o d a lité corporelle et sen tim en tale (c’est-à-dire p ro p re ­
Edidiî). Q u a n t à la Théorie médiévale de la Beauté, de 1935, m e n t anim ale), co m m e le co n ço iv en t tro p c o u ra m m e n t les
elle a p o u r objeC tif de p résen ter les bases intellectuelles de m o d e rn e s. L’A rt d o it p o u v o ir ég alem en t, voire s u rto u t
l’A rt, ta n t o ccid en tal q u ’o rie n ta l : celles-ci p e u v e n t être (l’h o m m e n e v it pas seu lem en t de p a in ...) , a p p o rte r u n e
syn th étisées dans la prise en co n sid é ratio n essen tiellem en t n o u rritu re intellectuelle et spirituelle au x co m p o san ts
des causes form elle et finale de to u te œ uvre d ’art, sans la ex tra-co rp o rels de l’h o m m e intégral. P o u r y parvenir, l’ar­
c o m p ré h e n sio n desquelles l’am a te u r o u le spécialiste ne tiste, o u l’artisan (ces term es so n t en fait synonym es m algré
p e u t q u ’être seu le m e n t intéressé p ar les “accid en ts” de la T erreur m o d e rn e q u i e n te n d les d istin g u er), au ra d û , par
cause efficiente (o u technique) et de la cause m atérielle (les u n effo rt de co n c e n tra tio n in tellectuelle, contempler le
m a té ria u x em ployés). A la traduC tion des textes d e D enys m o d è le in co rp o rel de son œ uvre, av an t q u e d ’en exécuter
l’A réopagite, d ’U lric h de S trasbourg et de sain t T h o m a s u n e im itation en tel o u tel m a té ria u d e son choix.
d ’A q u in , A. K. C o o m arasw am y ajo u te de précieuses notes C o rré la tiv e m e n t, p o u r l’am a te u r d ’art, l’œ u v re com posée
co m p lém en taire s, nourries de références occidentales et d o it servir de base et de s u p p o rt à u n e m é d ita tio n , voire
o rien tales, grâce auxquelles le leCteur p o u rra m ieu x a p p ré ­ aussi u n e c o n te m p la tio n , o ù il re -c o n n a îtra la forme-idée
h e n d e r les diverses facettes de l’A rt tra d itio n n e l. p ré se n te e n TintelleCt de l’artiste av an t q u e ce d ern ier n e lui
O n p résen tera ci-après les caractéristiques m ajeures en e û t d o n n é u n e m atérialisatio n particu lière. D an s le sens
d e la c o n c e p tio n tra d itio n n e lle de l’A rt d o n t A. K. d e la p ro d u c tio n d ’u n e œ u v re c o m m e d an s celui de son
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u tilisatio n , il s’agit v érita b le m e n t d ’u n e « o p é ra tio n d ’o rd re P our com pléter ce rapide p an o ram a des n o tio n s tra d i­
strié fe m e n t intellectuel ». tionnelles fondam entales exposées p ar C oom arasw am y dans
D ’a u tre p a rt, A. K. C o o m a ra sw a m y n e néglige pas ses écrits, o n p o u rra citer ces quelques m o ts bien significatifs
d e stig m a tise r les c o n c e p tio n s a rtistiq u e s d u m o n d e q u a n t à l’ab îm e séparant les concepts tra d itio n n el et m o d er­
m o d e rn e o ù l’a rt est envisagé c o m m e u n e “id éalisatio n ” n e d e l’A rt. À u n e q u estio n posée sur ce q ue p eu v en t co m ­
d e la m atière , et n o n pas, ainsi q u e cela d ev rait être, m u n iq u e r les œ u v re s d ’a rt, C o o m a ra s w a m y ré p liq u a it :
c o m m e u n e m a té ria lisa tio n d ’u n e “id é e ” . C e tte v ue s u b ­ « R eco n n aisso n s la p én ib le vérité q u e la p lu p a rt d e ces
versive a p o u r corollaire de faire u n e d istin c tio n arb itra ire œ uvres d ’a rt so n t relatives à D ieu , ce D ie u que, de nos jours,
e t fallacieuse e n tre les Beaux-Arts e t les Arts appliqués, les n o u s n ’osons jam ais m e n tio n n e r dans le b eau m o n d e ».
p re m ie rs é ta n t seuls valorisés. S elon ce p o in t d e vue, les E nfin, les quelques lignes suivantes de R. Lipsey (dans
oeuvres d ’a rt ne sa u ra ie n t avoir a u c u n e u tilité (cf. la fo r­ so n in tro d u c tio n , p. XXXV, d u to m e I des Seleéted Papers)
m u le cap tieu se de lA r t pour lA r t ) p o u r le co rp s n i p o u r a p p o rte ro n t des élém ents intéressants to u c h a n t à la p erso n ­
l’e sp rit, e t le u r finalité serait de su sciter se u le m e n t u n n alité d e C o o m arasw am y et à so n œ u v re dans le d o m ain e
(vague) “s e n tim e n t e sth é tiq u e ” (ce q u i est rig o u re u se m e n t d e l’A rt : « Il serait utile d ’ex am in er si C o o m arasw am y fu t
u n p lé o n a sm e ), de “p laire aux sens” . Les o b jets “u tili­ u n conservateur, et, si oui, si so n co n servatism e p e u t faire
taire s” de la vie o rd in a ire de l’h o m m e m o d e rn e s o n t a b a n ­ o bstacle à nos efforts co n te m p o ra in s. C ertes, so n in té rê t
d o n n é s à la fa b ric a tio n “ré p é titiv e ” de l’in d u strie ex clu sif p o u r l’a rt religieux tra d itio n n e l e t la psychologie
m é c a n iq u e ; ils s o n t v é rita b le m e n t “sans â m e ”, et leu r des artistes e t m écènes q u i en e u re n t beso in , était conserva­
c o n fe c tio n , c o m m e leu r c o n s o m m a tio n rav alen t l’h o m m e te u r et to u rn é vers le passé. Il c o n sid é rait le m o n d e m o d e r­
à u n n iv eau v é rita b le m e n t in fra -h u m a in . n e c o m m e u n cul-de-sac [en français dans le texte].
D e m êm e, C o o m arasw am y revient, à plusieurs C e p e n d a n t, il so u h a ita it v iv em en t u n e b rillan te c o n tin u a ­
reprises, su r la m an ie p ath o lo g iq u e de l’h o m m e m o d ern e tio n à la cu ltu re. C e fu t cela q u i lui d o n n a ta n t d ’énergie
q u i consiste à rechercher av id em en t to u s objets d ’a rt sans p o u r é tu d ie r les p rincipes et les form es artistiq u es d u tem p s
a u tre m o b ile , p o u r les m e ttre en v itrin e s o u su r les m u rs, p ré c é d a n t l’ép o q u e m o d ern e. Il n ’avait, je crois, q u e très
q u e celui d ’u n esthétisme d é n u é d e to u te p ro p e n s io n p e u d ’esp o ir en ce q u i co n cern e le m o n d e m o d ern e, et,
in tellectuelle à te n te r d ’en c o m p re n d re les in te n tio n s. c e p e n d a n t, il se c o m p o rta c o m m e s’il lu i é ta it possible de
C o o m arasw am y co m pare volontiers cette m an ie à l’« esthé­ c o n trib u e r à u n nou v el et sp len d id e avenir. E n ce paradoxe
tism e de la pie-voleuse » g arnissant so n n id des objets q ui se tro u v e l’h o m m e : son esp rit lu i d isait q u e la vérité des
o n t attiré son regard par leu r b rillan t, voire leu r clin q u a n t. rishis védiques, la psychologie austère e t l’en seig n em en t
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p lein de com passion d u B o u d d h a, la claire lu m ière de d o n t les sens, en fran çais, s o n t “estim ab le, valable, h o n o ­
P laton, la sp len d e u r visionnaire de P lo tin , les aperçus c h ré ­ r a b l e .. . ”. N o u s l’avons re n d u le p lu s so u v e n t p a r “h o n o ­
tiens c o n c e rn a n t l’in tim ité de D ie u avec l’h o m m e — q u e ra b le ” , p a r “h o n n ê te ” aussi p arfo is. Il n ’est pas p o ssib le
to u t cela, ainsi que les arts q u i les exprim aien t, so n t lettres d e signifier, d e n o s jo u rs, avec u n seul v o cab le to u t ce
m o rtes dans le m o n d e m o d e rn e . M ais ses écrits trah issen t q u e honeüum, honeïlas im p liq u a ie n t en la tin classique et
l’esp o ir q u e ces choses p e u v e n t être assim ilées. E n so n v œ u d u m o y en -âg e. E n p a rtic u lie r la n o tio n d e “b eau ” n ’est
q u e nous “revenions d ’u n e m an ière o u d ’u n e au tre aux p lu s d ire c te m e n t a tta c h é e au x m o ts tels q u e “h o n n ê te ”,
p rin cip es p rem iers” — e n p a rtic u lie r dans la d ésarm an te “e stim a b le ” ...
sim p licité de cette phrase q u ’il utilisait quelquefois — o n E n latin, en effet, honor, honedas recouvrent les
p e u t a d m e ttre q u ’il ne savait pas c o m m e n t le m o n d e significations de “beau, noble” ; ils so n t à rapprocher de
m o d e rn e p o u v a it effectuer ce ch an g em en t, m ais q u ’il a su décor; decus (d’o ù decet : il convient, il est séant) liés aux
d e quelle sorte de c h a n g e m e n t il s’agissait ». idées de “beau, noble, digne, estim able”. E n Som. théol. II-II,
145, sain t T h o m a s ratta ch e la n o tio n de honeïlas à celle
D an s u n au tre o rdre d ’idée, il sem ble utile d ’expli­ d ’h o n n e u r, d e d ig n ité, et il précise (art. 2) q u e honeïlum et
q u e r l’esprit selon lequel a été faite la tra d u c tio n en français décorum sig n ifien t la m êm e chose et c o n c e rn e n t la “b eau té
d e cette é tu d e com posée de tra d u c tio n s (en anglais), faites sp iritu elle” ( spirituali decorî), en référence à sain t
p a r A. K. C oom arasw am y, de textes latins d u m oyen-âge, A u g u stin : « je d é n o m m e honnête la b eau té intelligible q ue
e t des a n n o ta tio n s q u ’il co m p o sa lui-m êm e. P o u r les textes n o u s ap p elo n s p ro p re m e n t sp iritu elle ».
anciens, n o tre tra d u c tio n a été faite exclusivem ent à p a rtir O n est b ien obligé de re co n n aître q u e worthy d ’u n e
d e la version anglaise de C oom arasw am y, sans p re n d re en p a rt, honnête, honorable, eîtimable, d ’au tre p art, so n t lo in
c o n sid é ra tio n les orig in au x co rresp o n d an ts. C e faisant d ’év o q u er le ra p p o rt de honeïlum avec la beauté.
n o u s avons v o u lu tra d u ire “C oo m arasw am y ”, et n o n pas Par ailleurs, la traduC lion d u texte de C oom arasw am y
“D en y s”, “U lric h de S trasb o u rg ” o u “S ain t T h o m a s ”. O n s’attach e à ren d re en français les idées exprim ées en anglais
p o u rra c o m p re n d re aisém en t la raison de cette a ttitu d e si p a r l’a u te u r en s’efforçant de respeCter le plus possible le
l’o n rappelle c o m m e n t u n m êm e texte p e u t d o n n e r lieu à style m êm e de C oom arasw am y, afin d ’en faire sen tir
des tra d u c tio n s q u elq u e p e u différentes, selon le p o in t de q u elq u e p e u les spécificités, la p erso n n alité. Sa prose est, en
vu e d u traduCteur. effet, c o m p a d e , dense, voire difficile : c’est u n ou til de tra ­
A titre d ’ex em ple, o n p re n d ra le m o t honeïlum, vail, parfois aussi aride q u ’u n m an u el, m ais to u t aussi p ré­
so u v ent m en tio n n é, que C oom arasw am y tra d u it p ar worthy, cieux; elle p re n d so u v en t le caraCtère d ’u n e m osaïque o ù
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s o n t réunis, assemblés de m ultiples élém ents significatifs p a rfa ite m e n t c o h éren t d ’idées, d éjà exposées e t explicitées,
a p p o rta n t u n e lum ière et u n e couleur particulières p o u r d e m a n iè re (plus) discursive, en d ’autres circonstances. Le
co m p o ser u n to u t intellectuellem ent stru ctu ré en fo n c tio n souci q u ’a C o o m arasw am y de la co n cisio n et de la p e rti­
d ’u n o b je c tif déterm iné. C e tte façon d ’écrire, quasi m a th é ­ n e n c e rig o u reu se n e facilite pas, b ien souvent, l’a p p ré h e n ­
m atiq u e, sans superfluité, s’app aren te à celle des textes sio n in tellectu elle de ses é c rits... p o u r n e rien d ire d ’u n
sacrés d ’O rie n t et d ’O c c id e n t d o n t C oom arasw am y était si év en tu el travail d e tra d u c tio n !
p ro fo n d é m e n t n o u rri au p o in t de p o u v o ir faire ses citatio n s
d e m ém oire.
U n seul exem ple suffira p o u r illustrer les particularités Jacques T h o m a s
e t la difficulté d u style de C oom arasw am y. A plusieurs
reprises, il souligne la nécessité, p o u r u n e œ uvre d ’art, de
ré p o n d re à u n besoin de l’h o m m e intégral. C ’est ainsi, p a r
exem ple, q u ’u n e m aison d o it p o u v o ir servir d ’abri p o u r le
corps to u t e n e x p rim a n t u n m odèle cosm ique ap te à to u ­
ch er l’intelligence de l’h o m m e en sa p artie la plus p ro fo n d e.
C ela d o it n o rm a le m e n t être aussi le cas p o u r u n v êtem en t,
u n ustensile, u n m euble, u n char, u n e arm e, u n o u til...
C ’est dans u n tel contexte que C o o m arasw am y parle
d ’œ uvres d ’a rt c o m m e é ta n t des choses well and truly made
(v. n o tes 8, 12 et 4 3 , p a r exem ple). U n e tra d u c tio n serrée
telle q u e “faites b ie n et en vérité” nécessite assu rém en t u n e
ex p licatio n : « l’artefact en q u estio n d o it être exécuté de
faço n à bien (co m m e il est séant) refléter o u tra d u ire exté­
rie u re m e n t, dan s u n certain m atériau, la vérité (ce q u i eH,
e t n o n pas ce q u i apparaîi), con tem p lée in té rie u re m e n t en
la p artie supérieure de l’intellect de l’artisan ( verbum in intel-
leétum conceptum), d u “m o d èle” de l’œ uvre d ’a rt q u e celui-
ci se p ro p o sa it d ’“im ite r” ». U ne telle form ule, well & truly
made, co ndense, chez, C oom arasw am y, to u t u n ensem b le
LA THÉORIE MÉDIÉVALE DE LA BEAUTÉ

Ex divina pulchritudine esse omnium derivatur.


St. Thomas d’Aquin.
Chaque chose reçoit une poîpa xoû xotXoù selon sa capacité.
Plotin, Ennéades I, 6, 6,1. 32-33.

IN T R O D U C T IO N

Le p ré se n t article est le p re m ie r d ’u n e série ay an t


p o u r b u t d e ren d re plus im m é d ia te m e n t accessibles à ceux
q u i, d e nos jours, é tu d ie n t l’a rt m édiéval, les sources les
p lu s im p o rta n te s de la th éo rie e sth é tiq u e co rresp o n d an te.
L’artiste m édiéval est, b ien plus q u ’u n in d iv id u , le canal par
leq u el a p u s’ex p rim er l’u n a n im e co n science d ’u n e c o m ­
m u n a u té o rg an iq u e e t in te rn a tio n a le ; dans la m atière q ue
l’o n a u ra à étu d ie r o n p o u rra tro u v e r les po stu lats fo n d a ­
Liste des abréviations p o u r les références orientales m e n ta u x d o n t d é p e n d a it so n aéHvité. F au te de co n n aître
ces p o stu lats, q u i em b rassen t la cause form elle et la cause
AA Aitareya Aranyaka finale d e l’œ uvre elle-m êm e, l’h o m m e d ’é tu d e se tro u v e
BG Bhagavad-Gîtâ n écessairem en t c a n to n n é à u n e é tu d e d e la cause efficiente
BU Brhadàranyaka Upanisad e t de la cause m atérielle, c’est-à-dire d e la te c h n iq u e e t des
CU Chândogya Upanisad m a té ria u x ; et tan d is q u ’u n e connaissance de celles-ci est
JU B Jaim iniya Upanisad Brâhmana in d isp en sab le p o u r u n e to tale c o m p ré h e n sio n de l’œ u v re
KU Katha Upanisad selo n to u s ses aspeèts accidentels, il fa u t q u elq u e chose de
MU M aitri Upanisad p lu s p o u r p o u v o ir fo rm u ler u n ju g e m e n t et u n e critiq u e :
RV Les H y m n es d u Rgveda en effet, u n ju g e m e n t, selon la d é fin itio n m édiévale, est
21
20

p lu s élevée, p u isq u ’elle a tra it à 1’“arra n g e m e n t de D ieu ”,


s u b o rd o n n é à u n e co m p araiso n de la fo rm e effective o u
et, p a r ra p p o rt aux œ uvres d ’a rt m édiévales, elle se tro u v e
accidentelle de l’œ uvre avec sa form e su b stan tielle o u
en p o s itio n de cause form elle : si l’o n ig n o re celle-ci, il est
essentielle, telle q u e cette dern ière préexistait dans l’esp rit
im p o ssib le d e fo rm u ler au cu n ju g e m e n t su r l’art, h o rm is
d e l’a rtiste ; car la « sim ilitu d e est d ite q u a n t à la fo rm e »
su r la base d ’u n g o û t individuel.
(Som. Théol. I, 5, 4), e t n o n eu égard à u n q u e lc o n q u e
objet, différent e t extérieur, q u e l’o n su p p o serait avoir été
im ité. C e p e n d a n t, ce n ’est pas sim p le m e n t à l’in te n tio n de
q u i fait m étier d ’étu d ier l’a rt ch rétien m édiéval q u e les
études ci-après o n t été entreprises, m ais aussi en raiso n de
ce que l’esth é tiq u e scolastique fo u rn it à l’am a te u r eu ro p éen
u n e adm irab le in tro d u c tio n à l’esth é tiq u e de l’O rie n t, e t en
raison d u ch arm e in trin sè q u e d u sujet lu i-m êm e.
Q u ic o n q u e a g o û té u n e seule fois la solidité de la th éo rie
scolastique, la finesse ju rid iq u e de ses arg u m en ts, o u pris
conscience de tous les avantages liés à sa term inologie tech ­
n iq u e précise, ne v oudra jam ais ignorer les textes patristiques.
N o n seulem ent l’esthétique m édiévale est universellem ent
applicable et incom parablem ent claire et satisfaisante, m ais
aussi, en m êm e tem p s q u e lle tra ite d u beau, elle est elle-
m êm e belle.
C elu i q u i de nos jo u rs étu d ie l’“a rt” p e u t, au d é b u t,
p ren d re en m auvaise p a rt l’association de l’esth étiq u e et de
la théologie. C eci, ce p e n d a n t, a p p a rtie n t à u n p o in t de vue
q u i ne fra c tio n n a it pas l’expérience en des c o m p a rtim e n ts
ay an t des existences in d é p e n d a n te s; et celui q u i p re n d
conscience de ce que, d ’u n e façon o u d ’u n e autre, il lui fau t
se fam iliariser avec les m odes m édiévaux de pensée et de
sensibilité, ferait b ie n de s’en acco m m o d er dès le c o m m e n ­
cem ent. La th éo lo g ie est elle-m êm e u n art de la catégorie la
LES T R A D U C T IO N S

La doébrine scolastique de la B eauté s’appuie fo n d a­


m en ta le m e n t sur le c o u rt paragraphe {lebtio V) de D enys
l’A réo p ag ite1 au chapitre IV des Noms Divins in titu lé « D u
b eau et d u b ien ». N o u s co m m encerons d o n c p a r u ne
tra d u c tio n de ce p e tit texte, n o n pas d ’après le grec, m ais
d ’après la version latine de Jean Saracène q ui fu t utilisée par
A lb ert le G ra n d dans son Opusculum de pulchro 2 (parfois
a ttrib u é à St. T h o m as) et p ar U lrich de Strasbourg dans le
chapitre de sa Summa de bono in titu lé « D e p u lch ro », d o n t

(1) À propos de Denys, voir Darboy, St. Denys l ’aréopagite (Paris 1932) et C. E.
Rolt, Dionysius the Areopagite, 2e éd. (Londres 1940) et la bibliographie.
(2) O n peut consulter ce texte relativement inaccessible dans 1) P. A. Uccelli,
Notizie ïlorico-critiche circa un commentario inedito di S. Tommaso d ’A quino sopra il
libro d i S. Dionigi D ei Nom i D ivini, la scienza e la fede, Série III, Vol. V (Naples,
1869), pp. 338-369, où il est débattu de l’identité de son auteur, cette discussion
étant suivie du texte “De pulchro et bono, ex commentario anecdoto Sanéti
Thomæ Aquinatis in librum Sandti Dionysii De divinis nominibus, cap. 4, ledit. 5”
(pp. 389-459), et 2) dans Sanéti Thomæ Aquinatis, Opuscula seletta, Vol. IV,
24 25

la tradu& ion constitue le second texte de la présente série. La d o c trin e de P la to n d u relativ em en t b eau et d ’u n e
U lrich E ngelbert de Strasbourg, m o rt en 1277, fu t lui-m êm e B eauté absolue est o n n e p e u t plus clairem en t én o n cée
u n élève d ’A lbert le G ra n d 3. N o tre traductio n est faite d ’après d an s le Banquet 2 1 0 E - 2 1 1 B :
le texte latin préparé et édité p ar G rab m an n 4 à p artir des « À celui q u i a été in stru it ju sq u ’à ce p o in t dans la
sources m anuscrites ; elle suit relativem ent de plus près l’origi­ science de l’a m o u r (xà èpcoxixd)6, considérant les belles
nal que ne le fait l’excellente version allem ande de G rab m an n . choses les unes après les autres selon leur ordre propre, il lui
C e m êm e éditeur ajoute une introductio n , l’u n des m eilleurs sera so u d a in e m e n t révélé la m erveille de la n a tu re de la
aperçus de l’esthétique médiévale qui ait jam ais été p u b lié5. B eauté, et c’est p o u r celle-ci, Ô Socrate, que tous ces travaux
antérieurs o n t été entrepris. C ette Beauté, en prem ier lieu,
est perpétuelle, n e croissant n i n e déclinant, o u a u g m e n ta n t
opusc. XXXI, “De pulchro et bono”, ex comm. S. Th. Aq. in lib. S. Dionisii De
divinis nominibus, cap. 4 leCt. 5 (Paris, s.d.).
de l ’Université de Strasbourg, N° 27 (Paris, 1932) ; J. Maritain, A rt and ScholaJlicism
Le commentaire le plus court de ce même texte, également traduit ci-des­
sous, certainement de saint Thomas, se trouve dans Santti Thoma Aquinatis, Opéra (New York, 1931); J. Huré, St. AuguBin musicien (Paris, 1924); W. Hoffmann,

omnia (Parme, 1864), opusc. VII, cap. 4, le&. 5. Philosophische Interprétation der Auguüinusschrift De arte musica (Marbourg, 1931).

(3) Cf. Martin Grabmann, “Studien über Ulrich von Strassburg. Parmi ces ouvrages, celui de Dyroff est probablement le meilleur. Ceux de

Bilderwissenschaftlichen Lebens und Strebens aus der Schule Alberts des Grossen” Maritain et de de Bruyne sont quelque peu tendancieux, et celui de Maritain me

dans Z eit.fiir kath. Théologie, XXIX (1905), ou dans “Mittelalterliches Geistesleben”, semble teinté de modernisme. D ’autres références se trouvent dans ces ouvrages et

dans Abhandlungen zur Geschichte der ScholaSlik und M yïlik, 3 vol. (Munich, 1926). il n’est pas dans notre intention ici de tenter de donner une bibliographie complè­

(4) Cf. Martin Grabmann, “Des Ulrich Engelberti von Strassburg, O. P. (f 1277) te. O n peut ajouter qu’une application valable, moderne et pratique, de la doctri­

abhandlung De pulchro” dans Sitzb. Bayer. Akad. Wiss., P hil... Klasse (Munich, ne scolastique concernant la beauté et le travail de l’artisan peut être trouvée dans

1926), abh. 5. les écrits et travaux de Éric Gill.

(5) À la brève bibliographie donnée par Coomaraswamy dans Why Exhibit (6) La théorie ou science de l’Amour, selon sa signification aussi bien sociale

Works o f Arti, 1943, p. 59, ajouter : A. Dyroff, “Zur allgemeinen Kunstlehre des hl. que spirituelle et son caraétère introduCtif à des “rites et mystères” plus élevés

Thomas”, Beitrâge zur Geschichte der Philosophie des Mittelalters, Supplementband II [Banquet 210A; cf. 188B), est représentée de façon typique au Moyen Age (en

(Münster, 1923), 197-219; E. de Bruyne, “Bulletin d’esthétique”, Revue néoscola- Provence, chez, Dante, les Fidèles d ’amour, l’amour courtois), en Islam (chez, Rumi

Uique (août 1933); A. Thiéry, De la Bonté et de la Beauté, Louvain, 1897; et les Soufis en général), et en Inde (Jayadeva, Vidyâpati, Bihârt, etc.). Dans cette

L. Wencélius, “La philosophie de l’art chez, les néo-scolastiques de langue françai­ tradition les manifestations de l’amour servent de symboles adéquats à un ensei­

se”, Études d ’hiSloire et de philosophie publiées par la Faculté de Théologie Proteïlante gnement initiatique, lequel est à distinguer d’un “mysticisme” purement érotique.
26

e t d im in u a n t; en second lieu, elle n’est pas belle d ’u n p o in t


d e v u e et laide d ’u n autre, o u b ien belle sous u n ra p p o rt et
e n u n lieu, et laide à u n autre m o m e n t o u sous u n au tre
ra p p o rt, au p o in t d ’être belle p o u r certains et laide p o u r
d ’au tres . .. m ais la B eauté absolue, to u jo u rs e x ista n t selo n
u n e u n iq u e fo rm e en elle-m êm e, et telle q u e, ta n d is q u e
to u te la m u ltitu d e des choses belles p a rtic ip e n t en elle,
elle n ’est jam ais accrue ni d im in u é e , m ais d e m e u re im p a s ­
sible, b ie n q u e ces choses v ie n n e n t à l’être et d isp a ra isse n t I - D enys l’A réopagite.
. .. la B eauté elle-m êm e, entière, pure, n o n m élangée ...
divine, et co-essentielle à elle-m êm e ». Le b ien est loué p a r les saints th éo lo g ien s c o m m e
C e passage est la source de D enys l’A réopagite p o u r le (étan t) le b eau e t co m m e (étant) la B eauté ; c o m m e (étant)
b eau et la B eauté dans les Noms Divins, ch. 4, lequel à son la d é le c ta tio n et le délectable ; et de to u t au tre n o m a p p ro ­
tour, fait l’o b jet des com m entaires d ’U lrich E n g elb ert et de p rié su p p o sé im p liq u e r la puissance em bellissante o u les
St. T h o m a s d ’A quin. Les trois textes so n t tra d u its ci-après. q u alités attractives de la B eauté. Le b eau e t la B eauté so n t
indivisibles en leu r cause, laquelle em brasse T o u t dans
l’U n . Q u a n t aux choses existantes, celles-ci s o n t divisées en
“p a rtic ip a tio n ” et “p articip an tes” ; car n o u s ap p elo n s “b eau”
ce q u i p artic ip e à la b e a u té 7, et “b e a u té ” cette p a rtic ip a tio n
à la puissance em bellissante q u i est la cause de to u t ce q ui
est b e a u dans les choses.
M ais le beau supersubstantiel est à b o n d ro it appelé
B eauté de façon absolue, à la fois parce que le beau q ui est
dans les choses existantes selon leurs diverses natures est dérivé
d ’elle, et parce q u elle est la cause de toutes les choses qui sont
en h arm o n ie ( consonantia), et de l’illum ination (claritas) ;

(7) Cf. A. K. Coomaraswamy, “Imitation, Expression and Participation”,


notes 36, 38, (Selefted Papers, t. I, p. 283 et 284).
28
29

p arce que, en outre, d ans la sim ilitu d e d e la lu m ière elle s o n t d éterm in é es p a r lu i; e t p ar co n séq u en t le b ien e t le
é m e t en ch aq u e chose les ré p a rtitio n s em bellissantes d e son b eau so n t la m êm e chose ; car to u tes choses d ésiren t le b eau
p ro p re ra y o n n e m e n t o rig in el; et p o u r cela elle appelle p o u r [qu’il soit] la raison de chacune, et il n ’y a rie n d ’exis­
to u te s choses à elle-m êm e. D ’où , il (le beau) est appelé ta n t q u i n e p artic ip e au B eau et au Bien. E t n o u s avons la
xaXôv en ta n t q u ’il rassem ble to u tes choses séparées en u n hardiesse d e d ire q u e le n o n -ex istan t p artic ip e aussi au
u n iq u e to u t, et pulchrum en ta n t q u ’il est e n m êm e tem p s B eau e t au B ien ; car alors il est en m êm e tem p s v éritab le­
très b eau e t su p e rb e a u ; to u jo u rs ex istan t selon u n seul et m e n t le B eau et le B ien lorsqu’il est loué su p ersu b stan tiel-
m ê m e m o d e, e t b eau selon u n e seule e t m êm e fa ç o n ; ni le m e n t en D ie u p a r la sou straéfio n de to u s a ttrib u ts.
créé n i d é tru it, n i accru ni d im in u é , n i b eau en u n lieu o u
à u n m o m e n t e t laid ailleurs o u à u n au tre m o m e n t; ni (8) Ceci ne doit pas être compris comme voulant dire que l’artiste en tant que
b e a u sous u n ra p p o rt et laid sous u n au tre ; n i ici e t n o n pas tel a simplement en vue de faire “quelque chose” de beau, ou de “créer une beauté”.
là, c o m m e s’il p o u v ait être b eau p o u r certains e t n o n p o u r L’affirmation de Denys se rapporte au but final envisagé du point de vue du patron
d ’a u tre s; m ais co m m e é ta n t lu i-m êm e en acco rd avec lui- (qui peut être soit l’artiste lui-même, non pas en tant qu’artiste mais en tant
m ê m e e t selon u n e u n iq u e fo rm e avec lu i-m ê m e ; e t to u ­ qu’homme, soit une autre personne, ou bien une organisation ou un groupement
jo u rs b e a u ; et c o m m e s’il était la fo n ta in e de to u te beauté, en général), qui attend un certain plaisir et un certain service de l’objet fabriqué;
e t en lu i-m êm e p ré é m in e m m e n t d o u é de beau té. C a r dans car ce qui est la fin dans une opération peut elle-même être ordonnée à quelque
la n a tu re sim ple e t surn atu relle de to u tes les choses belles, chose d’autre jouant le rôle de fin (Som. Théol. I-II, 13,4), comme, par exemple,
to u te la b eau té et to u t ce q u i est b eau o n t préexisté selon « procurer du plaisir lorsqu’on voit ou comprend » (ib id .I, 5, 4 et I, 27, 1 ad 3) ;
u n e u n iq u e fo rm e dans leu r cause. cf. Augustin, Lib. de ver. rel. 39, « un stylet en fer est fait par le forgeron d’une part
D e ce (su per)beau il v ie n t q u ’il y a des beautés in d i­ pour que nous puissions écrire avec, et d’autre part pour que nous prenions plaisir
viduelles d ans les choses q u i existent, c h acu n e selon son en lui; dans son genre il est en même temps beau et adapté à notre usage », où le
g enre ; et à cause d u beau so n t to u tes les alliances e t am itiés “nous” se réfère à l’homme comme patron, comme dans St. Thomas, Phys. II, 4, 8,
e t associations, et to u tes so n t unies p ar le beau. E t le su p e r­ où il est dit que “l’homme” est la fin générale de toutes choses faites par art, les­
b e a u est le p rin c ip e de to u tes choses c o m m e é ta n t leur quelles sont produites pour lui. L’artiste peut savoir que la chose “bien et en vérité
cause efficiente, et q u i les m e u t to u tes et les conserve to u tes faite” (scr. sukrta) sera et doit être belle, mais on ne peut pas dire qu’il travaille en
p a r l’a m o u r de sa p ro p re B eauté. Il est p areille m e n t la fin ayant cette beauté immédiatement en vue, car il travaille toujours pour une fin
de to u t, c o m m e é ta n t leu r cause finale p u isq u e to u tes déterminée, alors que la beauté, étant propre inévitablement à tout ce qui est “bien
choses s o n t faites en co n sid é ratio n d u b e a u 8; e t il est et en vérité fait”, représente une fin intermédiaire. La même conclusion est tirée de
p areille m e n t la cause exem plaire, p u isq u e to u tes choses la considération que la beauté est formelle, et que la forme est la même chose que
30

1 espèce ; les choses sont belles dans leur genre et non pas de façon indéfinie. La
philosophie scolastique ne se lasse jamais d’attirer l’attention sur le fait que tout agent II - U lric h E n g elb ert
rationnel, et l’artiste en particulier, oeuvre toujours pour des fins déterminées et par­
ticulières et non pas pour des fins indéfinies et vagues; par exemple, Som. Théol. I, D e pulchro 9
25, 5c, « la sagesse du fabriquant est limitée à un certain ordre défini »; I, 7, 4,
« aucun agent n agit sans but » ; II-I, 1, 2c, « Si l’agent ne se déterminait pas à pro­ T o u t co m m e la fo rm e d ’u n e chose q u elco n q u e est sa
duire un effet particulier, il ne ferait pas une chose plutôt qu’une autre » ; I, 45, 6c, “b o n té ” 10, la p erfectio n é ta n t désirée p a r to u t ce q u i est
« œuvrant par un verbe conçu dans l’intelled (per verbum in intellettu conceptum) perfectible, ainsi ég alem en t la b eau té de ch aq u e chose est la
et mu par sa volonté qui est dirigée vers l’objet particulier à faire » ; Phys. II, I, 10, m êm e (réalité) q u e so n excellence form elle, laquelle,
qui affirme à nouveau que l’art est déterminé en fonction de fins particulières et c o m m e d it D enys, est c o m m e u n e lu m ière q u i brille sur la
n’est pas indéfini, et l’Aquinate, De caelo et mundo II, 3, 8, selon lequel l’intelleét est chose q ui a été fo rm é e ; ce q u i a p p araît égalem ent p o u r
conformé à un ordre universel seulement en relation avec une idée particulière. Cf. a u ta n t q u e la m atière su jette à p riv a tio n de form e est ap p e­
St. Bonaventure, I Sent. d. 35, a. uniq., q. 1, f. 2 : « Tout agent agissant rationnelle­ lée vile (turpis) p a r les p h ilo so p h es, et désire u n e fo rm e de
ment, non au hasard, ni sous la contrainte, connaît la chose avant quelle ne soit, la m êm e m an ière q u e le laid ( turpe) désire ce q u i est b o n et
c’est-à-dire en une similitude, par laquelle similitude, qui est l'idée’ de la chose, la b eau . A insi, dès lors, le b eau selon u n au tre n o m est le
chose est a la fois connue et amenée à l’existence ». Ce qui est vrai des faélibilia est “spécifique” , (q u i dérive) d e espèce ( species) o u f o rm e 11.
vrai de la même manière des agibilia : un homme n’accomplit pas une bonne aétion
particulière pour le plaisir de sa beauté, car toute bonne aétion sera belle dans l’effet, (9) Voir Grabmann, “Des Ulrich Engelberti von Strassburg”.
mais il fait précisément cette bonne action que l’opportunité requiert, en relation de (10) [Cette note a été placée en appendice, p. 91].
laquelle opportunité une autre bonne aétion serait inappropriée (ineptum) et par (11) Cf. Som. Théol II-I, 18, 2c, « La bonté première d’une chose naturelle est
conséquent maladroite ou laide. De la même façon l’œuvre d’art est toujours occa­ dérivée de sa forme, laquelle lui donne son espèce » et I, 39, 8c, « l’espèce ou la beau­
sionnelle, et si elle n’est pas opportune, elle est superflue. té a une ressemblance avec ce qui est propre au Fils », à savoir en tant qu Exemplaire.
32 33

A insi A u g u stin {De Trinitate V I) d it q u e H ila ire affirm ait est fo rm é o u p ro p o rtio n n é , la b e a u té m atérie lle subsiste
q u e l’espèce d an s l’im age est la cause de la b e a u té en elle ; e n u n e h a rm o n ie d e p ro p o rtio n , c’est-à-d ire de p e rfe é tio n
e t il appelle le laid “d iffo rm e ” en raiso n de sa p riv a tio n p o u r le p e rfe c tib le 12. E t, e n co n séq u en ce, D e n y s d é fin it la
d ’u n e d û e fo rm e. P ré c isé m e n t p arce q u e lle est p ré se n te b e a u té c o m m e l’h a rm o n ie {consonantid) e t l’illu m in a tio n
p o u r a u ta n t q u e la lu m iè re fo rm elle b rille su r to u t ce q u i {ctarifas).

En général la forme, l’espèce, la beauté et la perfection ou la bonté ou la vérité mesure où celles-ci introduisent des facteurs qui ne sont pas essentiels à l’idée, ni

d ’une chose, coïncident et sont indissociables, bien que n’étant pas en eux-mêmes inévitablement liés à elle, la forme ou configuration effective de l’œuvre d’art est

synonymes au sens de termes interchangeables. appelée sa forme accidentelle. L’artiste, par conséquent, connaît la forme essentiel­

Une claire appréhension de ce qui est signifié par “forme” (lat. form a lement, l’observateur la connaît seulement accidentellement, dans la mesure où il

= gr. EÎôoç) est absolument essentielle pour qui veut étudier l’esthétique médiéva­ peut réellement identifier son point de vue avec celui de l’artiste, de l'intellect

le. En premier lieu, la forme en tant que coïncidant avec l’idée, l’image, l’espèce, la duquel dépend immédiatement la chose qui a été faite.

similitude, la raison, etc., est la cause purement intellectuelle et immatérielle de la La distinction entre les deux sens selon lesquels le mot “forme” est employé est

chose considérée comme étant ce quelle est, aussi bien que le moyen par lequel elle très clairement établie par saint Bonaventure, I Sent. d. 35, art. unique, q. 2, opp. 1,

est connue ; la forme entendue en ce sens est l’“art dans l’artiste”, auquel il confor­ de la façon suivante : « La forme est double, étant soit la forme qui est la perfection

me son matériau et qui reste en lui, et ceci vaut pour le Divin Architecte comme d’une chose, soit la forme exemplaire. Dans les deux cas on suppose une relation ;

pour l’artiste humain. Cette forme exemplaire est appelée substantielle ou essen­ dans le dernier, une relation au matériau qui est informé, dans le premier une rela­

tielle, non pas comme subsistant à part de l’intellect dont elle dépend, mais parce tion à cette (idée) qui est effectivement copiée ».

quelle est semblable à une substance (I, 45, 5 ad A). La philosophie scolastique a La philosophie scolastique en général, et lorsqu’aucun adjectif qualificatif

suivi Aristote {Métaphysique IX, 8, 15) plutôt que Platon « qui soutenait que les n’est utilisé, emploie le mot “forme” dans le sens causal et exemplaire ; le langage

idées existaient en elles-mêmes, et non dans l’intellect » {ihid. I, 15, 1 ad 1). Les moderne, le plus souvent dans l’autre sens, comme équivalant à la configuration

accidents “propres à la forme”, par exemple, que l’idée de l’“homme” est celle d’un concrète, bien que le sens ancien soit retenu lorsque nous parlons d’une forme ou

bipède, sont inséparables de la forme telle quelle subsiste dans l’esprit de l’artiste. d’un moule auquel une chose est configurée ou ajustée. Il est souvent impossible de

En second lieu, en face de la forme essentielle ou art dans l’artiste, tels que comprendre exactement ce qui est signifié par le mot “forme” tel qu’utilisé par les

ci-dessus définis, et constituant la cause exemplaire ou formelle du devenir de spécialistes contemporains de l’esthétique.

l’œuvre d’art {artificiatum, opus, ce qui est fait per artem, par art), il y a la forme (12) La beauté matérielle, la perfection, ou la bonté d’une chose est ici définie

accidentelle ou effective de l’œuvre elle-même, laquelle, en étant matériellement par le rapport de la forme essentielle (substantielle) à la forme accidentelle

formée {materialis efficitur), est déterminée non seulement par l’idée ou l’art en (effective), qui devient, dans le cas du travail manufacturé, le rapport de l’art dans

tant que cause formelle, mais aussi par les causes efficiente et matérielle ; et dans la l’artiste au produit fabriqué ; en d’autres termes, toute chose participe à la beauté,
34 35

O r, D ie u est l’« u n iq u e vraie lum ière q u i éclaire to u t p ré d iq u é d e Sa N a tu re lorsque n o u s p arlo n s d e “D ie u ”


h o m m e q u i v ien t en ce m o n d e » (Joh. I, 9), et cela est p ar c o n c rè te m e n t. C a r ainsi h ab ite-t-Il en u n e L u m ière in ac­
Sa N a tu re ; laquelle L um ière, é ta n t la divine m an ière de cessible ; et ce fo n d de la D iv in e N a tu re est n o n seu le m e n t
c o m p re n d re , brille sur le fo n d de Sa N a tu re , lequel fo n d est en h a rm o n ie avec Sa N a tu re m ais ég alem en t est id e n tiq u e

ou est belle, dans la limite où l’intention de l’artisan a été réalisée en elle. De façon Le problème du “réalisme [vérité-conformité par rapport à la nature]”,

semblable, « Une chose est dite être parfaite si rien ne manque au mode de sa per­ selon notre définition, se présente seulement lorsqu’une confusion est introduite

fection » (Som. Théol. I, 5, 5c); ou, ainsi que nous le dirions, si elle est entièrement par une insertion du point de vue scientifique, empirique et rationnel. Alors

bonne en son genre. Les objets naturels sont toujours beaux en leurs genres respectifs l’œuvre d’art, qui est à proprement parler un symbole, est interprétée comme si elle

parce que leur auteur, Deus vel Natura Naturans, est infaillible; les artefaCts sont était un signe, et une ressemblance est exigée, comme entre le signe et la chose pré­

beaux dans la mesure où l’artisan a su maîtriser sa matière. Les questions de goût sumée être signifiée ou indiquée ; et on entend dire de l’art “prim itif’ que c était

ou de valeur (ce qui nous plaît ou déplaît, ce que nous pouvons utiliser ou non) avant qu’ils aient eu des connaissances en anatomie”. La distinction scolastique

sont pareillement hors de propos dans l’un et l’autre cas. entre le signe et le symbole est faite comme suit : « Alors que dans toutes les autres

Le problème de la “vérité-conformité par rapport à la nature” [“réalisme”] sciences les choses sont signifiées par des mots, cette science a la propriété que les

en tant que critère de jugement, au sens moderne que nous donnons à ce mot, ne choses signifiées par les mots ont elles-mêmes aussi une signification » {Som. Théol.

se pose pas dans l’art chrétien. « La vérité est d’abord dans l'intelleCt, et ensuite I, 1, 10). Par “cette science” saint Thomas veut dire, bien sûr, la théologie, et les

dans les choses selon qu’elles sont en rapport avec l’intelleCt qui est leur principe » mots auxquels il est fait référence sont ceux de l’Ecriture ; mais la théologie et l’art

{Som. Théol. I, 16, 1). La vérité dans une œuvre d’art (artificiatum, artefaCt) consis­ sont en principe la même chose, l’un utilisant une imagerie verbale, l’autre une

te à être “bien et en vérité” faite d’après le modèle qui est dans l’esprit de l’artiste, imagerie visuelle pour communiquer un ensemble d’idées. Le problème du réalis­

et ainsi « une maison est réputée vraie si elle exprime la similitude de la forme qui me” selon notre interprétation, alors, se présente chaque fois que la disposition

est dans l’esprit de l’artiste, et des paroles sont réputées vraies si elles sont des signes d’esprit change de direction, l’intérêt étant centré sur les choses telles quelles sont

de la vérité qui est dans l’intelleCt » (ibid.). De la même manière, on dit qu’une en elles-mêmes et non plus essentiellement sur leurs aspeCts intelligibles; en

œuvre d’art est “fausse” lorsque la forme de l’art est déficiente en elle, et on dit d’autres termes, lorsqu’il y a un changement du point de vue spéculatif ou idéaliste

qu un artiste produit une œuvre “fausse” s’il ne réalise pas entièrement l’opération pour un point de vue rationnel ou réaliste (le leCteur devra avoir présent à 1esprit

particulière de son art (I, 17, 1). En d’autres termes, l’œuvre d’art comme telle est que la connaissance spéculative, ou en un miroir, signifiait originellement, et dans

bonne ou mauvaise en son genre, et ne peut être jugée d’une quelconque autre toutes les traditions, une connaissance certaine et infaillible, les choses perceptibles

façon ; que nous l’aimions ou non, ou bien puissions en faire ou non usage, cela est comme telles étant considérées comme inintelligibles et de simples occasions de

une autre question qui n’a rien à voir avec un jugement portant sur l’art lui-même. réaCHons sensorielles, telles qu’en ont également les animaux). Le changement
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bien quelle « conserve une certaine ressemblance avec l’être divin » (I, 14, 2 a d 3),
à E lle; laquelle N a tu re a en elle-m êm e Trois Personnes
étant cette « nature par laquelle le Père engendre » (I, 41, 5) ; cf. St. Augustin, De
co o rd o n n ées en une m erveilleuse h a rm o n ie , le Fils é ta n t
Trin. XIV, 9, « Cette nature, en vérité, qui créa toutes les autres ».
l’im age d u Père, et le S aint E sp rit le tra it d ’u n io n en tre eux.
Si, d’autre part, nous considérons, non pas Dieu comme distinél de la
Ici, il d it q u e D ie u est n o n seu le m e n t p a rfa ite m e n t
Déité, mais plutôt l’unité d’essence et de nature dans la Suprême Identité des prin­
b eau en L ui-m êm e, é ta n t la lim ite de la b eau té, m ais plus
cipes conjoints, il sera juste de dire que toutes les causes se trouvent dans la Déité,
q u e cela, q u ’il est la cause efficiente e t exem plaire e t finale
car cette nature, la “Natura Naturans, Creatrix” (dont le mode opératoire est imité
d e to u te b eau té créée*13*. La cause efficiente : to u t c o m m e la
dans l’art, Som. Théol. I, 117, 1 c), est Dieu. Tout comme la procession du Fils, le
Verbe, « vient d’un principe conjoint vivant {aprincipio vivente conjunâo) » et « est
proprement appelée génération et naissance » (I, 27, 2), et « ce par quoi le Père
d’intérêt, que l’on peut décrire comme une extraversion, a eu lieu en Europe avec
engendre est la nature divine » (I, 41, 5), ainsi l’artiste humain oeuvre par « un
la Renaissance; et semblablement en Grèce, à la fin du Ve siècle avant J. C. Rien
verbe conçu dans son intelleél » {per verbum in intelleélu conceptum, I, 45, 6 c).
de la sorte n’a jamais eu lieu en Orient.
C ’est seulement lorsque, en prenant l’analogie humaine trop littéralement,
Ainsi, il est évident que l’art chrétien ne peut être jugé d’après aucun cri­
nous considérons la procession et la création divines comme des événements tempo­
tère de goût ou de vraisemblance, mais uniquement en tant qu’il exprime plus ou
rels, que la nature divine “se retire” apparemment de l’essence divine, la potentialité
moins clairement les idées qui étaient la base formelle de toute sa struéiure ; on ne
devenant un “moyen” (scr. maya) en face de l’“a6te” ; c’est la dichotomie de BU I, 4, 3
peut pas non plus porter ce jugement en ignorant les idées elles-mêmes. Ceci vaut
(« Il divisa son Essence en deux », dvedha apatayat), la séparation du Ciel et de la
également pour l’art archaïque, l’art primitif, et l’art oriental en général.
Terre en JUB I, 54 {te vyadravatam), comme en Gen. I, « Dieu sépara les eaux supé­
(13) La quatrième des causes aristotéliciennes, la cause matérielle, est nécessaire­
rieures des eaux inférieures ». Si, alors, Dieu est défini comme étant “tout en aéle” ou
ment omise ici, car le dogme chrétien n’accepte pas que Dieu oeuvre en tant que
“aéte pur” et comme étant le Divin Architeéte à l’œuvre, la cause matérielle des
cause matérielle de quoi que ce soit. La “matière première” scolastique, le “non-exis­
choses créées n’est pas en Lui. Tout comme, dans l’aélivité humaine, la cause maté­
tant” de Denys, n’est pas l’infinie toute-puissance (scr. aditi, sakti, mula-prakrti, etc.)
rielle est extérieure à l’artiste, et non pas en lui; et, pour autant que la cause maté­
de la divine nature, “Natura Naturans, Creatrix, Deus”, mais une potentialité qui
rielle, dans ce cas, est déjà, jusqu’à un certain point, “formée” et non pareille à la
s’étend seulement aux formes ou possibilités naturelles de manifestation {Som.
matière première entièrement informelle, duélile et passive, la cause matérielle à la
Théol. I, 7, 2, ad 3 ; ainsi, Dante : « Pura potenza tenne la parte ima », Par. XXDC,
fois offre une certaine résistance au dessein de l’artiste (sorda de Dante, Par. I, 129)
34, [La pure puissance occupe la partie la plus basse]). Ce n’est pas le néant absolu
et détermine le résultat dans une certaine mesure ; en même temps que, dans sa dis­
de la Divine Ténèbre, mais le néant relatif (kha, âkâsa en tant que quintessence) à
position à recevoir une autre forme, elle ressemble à la matière première et se prête à
partir duquel le monde fut fait {ex nihilo fit), et qui, dans l’aéte de création, prend
l’intention de l’artiste, qui peut être comparé au Divin Architecte dans le mesure où
la place de la “cause matérielle”. En tant que telle, elle est éloignée de Dieu {Som.
il a une entière maîtrise de la matière, bien que ce ne soit jamais d’une façon totale.
Théol. I, 14, 2 ad 3), qui est défini comme étant totalement en aéte (I, 14, 2 c),
38 39

lu m ière d u soleil, en se déversant et en causant la lu m ière ce q u i est perfectible co m m e é ta n t sa perfeC tion15, la n a tu ­


e t les couleurs, est l’a u te u r de to u te beau té m atérielle, ainsi, re de laquelle perfeC tion est dans la fo rm e seu lem en t p ar
de m êm e, la vraie et p rim o rd iale L um ière déverse à p a rtir voie de ressem blance à la L um ière incréée, la ressem blance
d ’elle-m êm e to u te la lum ière form elle, laquelle est la b eau ­ à celle-ci é ta n t la b eau té dans les choses créées; ainsi q ue
té de to u tes c h o se s14. La cause exem plaire : to u t c o m m e la cela est év id en t p o u r a u ta n t q ue la fo rm e est désirée et visée
lu m ière m atérielle est u n e en son genre, lequel n ’en est pas c o m m e é ta n t le b o n et aussi co m m e é ta n t le beau ; et ainsi
m o in s celui de la b eauté q u i est dans to u tes les couleurs, la d iv in e B eauté en elle-m êm e, o u en to u te ressem blance
lesquelles so n t d ’a u ta n t plus belles q u elles o n t plus de d ’elle, est u n e fin a ttira n t to u te v o lonté. Et, p ar co n sé­
lu m ière et desquelles la diversité est causée p ar la diversité q u e n t, C icéro n , dans son De officiis (De inven. rbet. II, 158),
des surfaces recevant la lum ière, et plus la lum ière m a n q u e , id e n tifia it le b eau avec l’h o n n ê te ( honeïiurri) lo rsq u ’il disait
p lus elles s o n t hideuses et sans fo rm e ; m ais c e p e n d a n t la q u e « le b eau est ce q u i n o u s attire p ar sa force et n o u s
L um ière divine est u n e u n iq u e n atu re q u i a en elle-m êm e sé d u it p a r sa grâce ».
d e façon sim ple et u n ifo rm e to u te b eau té se tro u v a n t dans La beau té est, p ar co n séq u en t, réellem ent la m êm e
les form es créées, d o n t la diversité d é p e n d des récipients chose q u e la b o n té, co m m e le d it D enys, en ta n t q u e lle est
eux-m êm es — desquels, égalem ent, la fo rm e est plus o u la fo rm e m êm e d e la chose; m ais la beauté et la b o n té
m o in s retirée en fo n & io n de leur dissem blance d ’avec la d iffèren t lo g iq u em en t, la form e en ta n t que perfection é ta n t
L u m ière in tellectuelle originelle, e t est o b scu rcie; et, p a r la “b o n té ” de la chose, tan d is q ue la form e, en ta n t q ue pos­
c o n séq u en t, la b eau té ne consiste pas en leur diversité m ais séd an t en elle-m êm e la lum ière form elle et intellectuelle, et
b ien p lu tô t a sa cause dans l’u n iq u e L um ière intellectuelle ra y o n n a n t sur la m atière o u sur to u te chose q u i, é ta n t apte
q u i est o m n ifo rm e , car l’o m n ifo rm e est intelligible p a r sa
p ro p re n atu re, et plus p u re m e n t la form e possède cette (15) Aucune “personnification” de la chose n’est impliquée, les “désirs” étant
L um ière, plus elle est belle et sem blable à la L u m ière o rig i­ équivalents aux “besoins”. Lorsque nous disons qu’une chose “demande” ou “a

nelle, au p o in t d ’en être u n e im age, o u u ne em p rein te d e sa besoin” de quelque chose pour être parfaite, cela revient à dire à la fois qu’il lui

ressem blance; et plus elle s’éloigne de sa n atu re et est éla­ manque quelque chose et quelle veut quelque chose. Un crabe, par exemple, peut

b o rée e n u n e m atière (materialis efficitur) m o in s elle a de n’être pas conscient d’avoir perdu une patte, mais, en un certain sens, il en a une

b eau té et m o in s elle a de ressem blance avec la L um ière o ri­ perception, et c’est une sorte de volonté qui aboutit à la croissance d’une nouvelle

ginelle. E t la cause finale, car la form e est désirée p ar to u t patte. O u bien, si nous considérons un objet inanimé, comme une table à qui il
“manque” un pied, alors la “volonté” correspondante est attribuée à la matière pre­

(14) Comme en RV V, 81, 2 où le Soleil suprême visva rüpani prati muncate. mière “insatiable de forme” ; in materia eïl dispositif) ad formant.
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à recevoir u n e form e, est, en ce sens, m atérielle, (cette M a in te n a n t, d u fait q u ’il y a à la fois des form es su b ­
form e) est la “b eau té”. A insi, co m m e Joh. I, 4 le d it : stan tielles et accidentelles en d eh o rs d e la B eau té incréée,
« T o u tes choses étaien t en D ie u vie, et lu m ière ». V ie, parce
q u e e n ta n t q u e perfections, elles o c tro ie n t la p lé n itu d e de
l’être ; e t L um ière, parce que, é ta n t diffusées en ce q u i est mauvaise chose en soi ; la beauté corporelle étant plutôt prise comme signe extérieur
fo rm é, elles l'em bellissent. A insi, de cette façon, to u t ce q ui d’un bien-être, ou santé, intérieur et constitutionnel. Que pareille beauté et santé,
est b e a u est b o n . D e là, s’il était q u elq u e chose de b o n qui bien qu’étant un grand bien en soi, puisse aussi être appelée vaine d’un autre point
n e so it pas beau, bien des choses sen su ellem en t délectables de vue, cela sera évident pour tout le monde : par exemple, si un homme est telle­
étan t, p a r exem ple, laides ( turpia) 16, cela d é p e n d d u m an q u e ment attaché au bien-être du corps qu’il ne veuille risquer sa vie pour une bonne
d ’u n e q u elconque b o n té spécifique en elles; et, inversem ent, cause. À quel point la philosophie chrétienne conçoit peu la beauté naturelle
lorsqu’u n e chose est dite être a u trem en t q ue b o n n e, com m e comme quelque chose de mauvais en soi, cela se peut voir chez, Augustin, qui dit
dans les Proverbes, à la fin (XXXI, 30), « La grâce est tro m ­ que le beau se trouve partout et en toutes choses, « par exemple dans un coq de
peuse, et la beauté vaine », c’est dans la m esure o ù cela combat » (De ordine I, 25 : il choisit le coq de combat comme quelque chose d’une
d e v ie n t l’occasion d u p é c h é 17. certaine façon méprisable de son propre point de vue), et que cette beauté dans les
créatures est la voix de Dieu qui les a faites (confessio ejus in terra et in cœlo, Enarr. in
ps., CXLVIII), point de vue qui est inséparable également de la notion du monde
(16) Ainsi que l’indique St. Augustin, De musica, VI, 38, certains prennent conçu comme une théophanie (comme chez, Érigène) et de la do&rine du veHigium
plaisir dans les deformia, et ceux-là, les grecs les appelaient dans leur langue pedis (comme chez, Bonaventure). D ’un autre côté, être attaché aux formes telles
craTTpôtpiÀoi, ou, comme nous dirions, pervertis; cf. BG XVII, 10. Augustin quelles sont en elles-mêmes, c’est précisément ce que l’on entend par “idolâtrie”, et,
indique ailleurs (Lib. de ver. rel. 59) que, alors que les choses qui nous plaisent le comme le dit Eckhart (Evans, I, 259) « pour trouver la nature elle-même, toutes ses
font parce qu’elles sont belles, la réciproque, à savoir que les choses sont belles formes doivent être brisées, et plus complètement cela sera fait, plus proche sera la
parce quelles nous plaisent, n’est pas vraie. chose aéluelle » ; cf. Jami, « Si tu as peur de boire le vin du flacon de la Forme, tu ne
(17) Le problème de la beauté mauvaise soulevé par Prov. XXXI, 30 est plutôt peux drainer la liqueur de l’Idéal. Mais cependant, attention! Ne sois pas retardé par
mieux traité dans le Opusculum depulchro (d’Albert le Grand) où il est montré que la Forme : eflforces-toi plutôt de vite traverser le pont ».
le beau n’est jamais séparé du bon lorsqu’on considère des choses de même genre, Car « bien des choses sont belles à l’œil (de la chair) qu’il serait à peine
« par exemple, la beauté d’un corps n’est jamais séparée de la bonté du corps, ni la convenable d’appeler estimables » (honeïlus, St. Augustin Q Q LXXXIII, 30 ; cf.
beauté de l’âme de la bonté de l’âme ; si bien que, lorsque la beauté est ainsi appelée Platon, Lois 728 D où nous devons honorer « la bonté au dessus de la beauté »).
vaine, ce qui est signifié c’est la beauté du corps envisagée du point de vue de la C ’est de la même manière que nous ne choisissons pas le plus beau pour travailler
bonté de l’âme ». Il n’est prétendu nulle part que la beauté du corps puisse être une avec, mais le meilleur pour notre but (Som. ThéoL I, 91, 3).
42 43

la b eau té est d o u b le, co m m e é ta n t o u b ien essentielle o u P o u r d év elo p p er ce q ui v ien t d ’être d it, à savoir, q ue
b ie n accidentelle. E t ch acu n e de ces beautés est à so n to u r la b eau té re q u ie rt u n e p ro p o rtio n d u m atéria u à la form e,
d o u b le. C a r la b eau té essentielle est soit spirituelle —l’âm e, cette p ro p o rtio n existe dans les choses c o m m e u n e q u a ­
p a r exem ple, b eau té éthérée — o u intellectuelle, c o m m e d ru p le h a rm o n ie (consonantid)10, à savoir, 1) dans l’h a rm o ­
d ans le cas de la b eau té d ’u n an g e; o u b ien elle est p h y ­ n ie de la p ré d isp o sitio n à recevoir la fo rm e ; 2) d an s u n e
sique, la b eau té d u m atéria u é ta n t sa n a tu re o u sa fo rm e h a rm o n ie d e la m asse avec la form e n atu relle —car, co m m e
n aturelle. D e la m êm e façon, la form e accidentelle est soit l’ex p rim a it le P h ilo so p h e (A ristote), De A nim a II : « la
sp irituelle — science, grâce, e t vertus é ta n t la b eau té de n a tu re de to u s les com posés est leur fin d ern ière e t la m esu ­
l’âm e, et ign o ran ce et péchés, ses difform ités —o u b ien, elle re d e leu r taille e t d e leur croissance » ; 3) dans l’h a rm o n ie
est corporelle, c o m m e le d écrit A ugustin , De civ. D ei X X II, d u n o m b re des parties d u m atériau avec le n o m b re des
lo rsq u ’il d it : « La B eauté est l’ag rém en t des p arties en p o te n tia lité s d an s la form e, ce q u i co n cern e les choses
m êm e tem p s q u ’u n e certaine d o u c e u r des couleurs » 18. in a n im é e s; et 4) dans l’h arm o n ie des parties en ta n t q ue
Parce que, aussi, to u t ce q u i est fait p a r l’a rt d iv in a m esurées e n tre elles et p a r ra p p o rt au to u t. Par co n séq u en t,
u n e certain e espèce selon laquelle il est form é, c o m m e d it d an s de tels corps, toutes ces choses so n t nécessaires à la
A u g u stin , De Trin. V I, il s’en su it q u e le beau, c o m m e le beauté parfaite et essentielle. Selon la prem ière (harm onie),
b o n , est sy n o n y m e de l’être dans le sujet, et est con sid éré u n h o m m e est d ’u n e b o n n e disposition corporelle si sa
c o m m e a jo u ta n t essentiellem ent à celui-ci le caraélère sus­ c o n stitu tio n est très sem blable à celle d u Ciel, et il est essen­
m e n tio n n é d ’être fo rm e l19*. tiellem en t plus b eau q u ’u n h o m m e m élan co liq u e o u q u ’u n
h o m m e m al c o n stitu é d ’u n e au tre m an ière. Selon la secon­
(18) Pulchritudo eiïpartium congruentia cum quadam suavitate coloris [la beauté de, le p h ilo so p h e (A ristote), Éthique à Nicom. IV, d it q u e la
est un accord des parties joint à un certain agrément de la couleur] ; cf. Cicéron,
Tusculum disputationes IV, 31, Corporis eïl quadam apta figura membrorum cum est la même chose que la “nature” (“Natura Naturans, Creatrix, Deus”) dans le passa­

colons quadam suavitate [c’est une certaine structure appropriée des membres du ge très important, « ars imitatur naturam in sua operatione », Som. Théol. I, 117, 1.

corps jointe à un certain agrément de la couleur], (20) Dans mon livre Transformation o f Nature in Art, 1934, j’ai interprété conso-

(19) “Formel” est ici équivalent d’exemplaire et d’imitable; cf. Bonaventure, nantia de façon trop restriélive, comme signifiant seulement “une correspondance

I Sent. d. 36, a. 2, q. 2 ad l, « l’idée ne dénote pas l’essence comme telle, mais l’essen­ aux éléments piéluraux et formels dans l’œuvre d’art”, ou ce que Ulrich appelle la

ce comme étant imitable », et Som. Théol. I, 15, 2, « C ’est dans la mesure où Dieu “proportion du matériau à la forme”. Consonantia, cependant, inclut tout ce que

connaît son Essence comme étant imitable par telle ou telle créature, qu’il la connaît nous voulons dire par “ordre”, et c’est l’exigence de cette harmonie qui est sous-jacen­

comme la raison et l’idée particulière de cette créature ». L’“essence imitable” en ce sens te à tout l’intérêt qui a été porté aux « canons de la proportion » (scr. tâlamând).
44
45

b e a u té réside d ans les choses ay an t u n e g ran d e ta ille 21 et d ’u n d o ig t. Selon la q u atriè m e , des parties m o n stru eu ses n e
que-les petites choses, b ie n q u e lle s p u issen t être élégantes so n t pas p a rfa ite m e n t belles ; si, p a r exem ple, la tê te est dis­
e t b ie n p ro p o rtio n n é e s, n e p e u v e n t pas être dites belles. p ro p o rtio n n é e parce q u e tro p g ran d e o u tro p p e tite p a r
D ’o ù n o u s voyons q u e l’élégance e t la beauté d ifferen t q u a ­ ra p p o rt aux autres m em b res e t à la m asse d u corps to u t
litativ em en t, car la b eau té ajo u te à l’élégance u n acco rd de e n tie r22. C ’est p lu tô t la sym étrie ( commensuratio) q u i re n d
la m asse avec le caraélère de la form e, laquelle n e sau rait les choses belles.
avoir la p e rfe é tio n de sa v e rtu si ce n’est dans u n e q u a n tité
ap p ro p riée de m atière. Selon la troisièm e, to u t ce q u i a u n
m a n q u e en u n q u e lc o n q u e m e m b re n’est pas beau, m ais est (22) Cette quatrième condition de la consonantia affirme à nouveau la normali­
d éfectueux e t est u n e difform ité, et ce d ’a u ta n t plus q u ’est té de la beauté : un excès d’une quelconque qualité est une faute dans la nature ou
plus n o b le la p a rtie c o m p o rta n t u n e p riv atio n , d e telle l’art parce que cela amoindrit l’unité de l’ensemble. Toute singularité, quelle plai­
so rte q u e le m a n q u e d ’u n q u e lco n q u e organe d e la face est se ou non, amoindrit la beauté ; par exemple, un teint si merveilleux qu’il surpasse
u n e plus g ran d e d iffo rm ité q u e le m a n q u e d ’u n e m a in o u en éclat toutes les autres qualités, ou bien tout ce qui date ou marque le style par­
ticulier d’une œuvre d’art. Une singularité, bien quelle puisse être une certaine
(21) In magno corpore, litt. “dans un grand corps”. Quoi qu’ait pu vouloir dire sorte de bien et soit inévitable “sous le soleil”, implique une contraétion de la beauté,
Aristote, l’esthétique scolastique ne prétend aucunement que seules les grandes simplement et absolument ; et nous reconnaissons cela lorsque nous disons de cer­
choses puissent être belles en tant que telles. La question est plutôt qu’une taille taines œuvres d’art qu’elles sont “universelles”, voulant dire par là qu’elles ont une
appropriée est essentielle à la beauté; si une chose est sous-dimensionnée, il lui valeur pour toujours et pour toute sorte d’homme. St. Thomas, dans le commen­
manque l’élément de taille appropriée qui convient à l’espèce; tout ce qui est minia­ taire sur Denys, De div. nom. IV, remarque que « le second défaut du (relativement)
turisé peut être élégant {formasus), mais pas véritablement beau (pulcher), ni ayant beau est que toutes les créatures ont une beauté quelque peu particularisée, de
pleinement l’être (esse babens), ni tout à fait bon (bonus), parce que les particularités même qu’elles ont une nature particularisée ».
de l’espèce ne sont pas pleinement réalisées en lui. De la même manière, tout ce qui O n doit noter que les particularités propres à une œuvre d’art sont de deux
est sur-dimensionné en son genre ne peut être appelé beau. En d’autres termes, une sortes : 1) essentielles, comme celle de l’espèce, qui est déterminée par les causes
définition de la beauté en tant que formelle implique aussi une “échelle”. formelle et finale, et 2) accidentelles, qui dépendent des causes efficiente et maté­
Ailleurs, St. Thomas d’Aquin substitue magnitudo à integritas (y. Som. rielle. La particularité essentielle, qui représente le bien parfait de l’espèce, n’est pas
Thêol., Turin, 1932, p. 266, note 1), l’œuvre étant imparfaite nisi sitproportionata une “privation comme le mal”, et peut être considérée comme un défaut seulement
magnitudo, à moins quelle soit d’une taille appropriée (cf. Aristote, Éth. à Nie. IV, en tant qu’étant une moindre beauté lorsqu’on la compare à celle de l’univers
3, 5). Peut-être devrions-nous concevoir la magnitudo comme une sorte de conçu comme un tout. La particularité accidentelle n’est pas un défaut lorsque l’ac­
“magnificence”, ou même une qualité “monumentale”. Voir note 46. cident “est propre à l’espèce”, comme lorsque le portrait d’un homme de couleur
46 47

C ’est égalem ent u n e assertion vraie, c o m m e d it co m m e dans le cas de la m atière qui a en elle l’essence de la
D enys, de déclarer que m êm e le n o n -e x ista n t p artic ip e à la foi m e selon u n e m anière d ’u n être im p arfait o u non-exis­
b eau té, n o n pas év id em m en t c o m m e é ta n t to u t à fait n o n - ta n t, laquelle est u n e privation co m m e u n m a l23. C a r o u
existant, car to u t ce q u i est n é a n t n ’est pas beau, m ais n o n - b ien celui-ci est, dans u n e n atu re bonne, u n péché en a£te o u
ex istan t co m m e n’é ta n t pas en a£te m ais in potentia, dans l’ag en t; o u b ien il a quelque b o n n e n atu re en p ro p re,

est colorié en conséquence, ou lorsque le portrait exécuté dans la pierre diffère de L’expression individuelle, la trace des bonnes ou mauvaises passions, est la

celui exécuté dans le métal. La particularité accidentelle due au matériau sera un même chose qu’une expression caractéristique; le roman ou la peinture psycholo­

défaut seulement lorsque les effets propres à un matériau sont recherchés pour être giques s’intéressent au “caractère” entendu en ce sens, l’épopée s’intéresse seule­

atteints dans un autre, ou bien s’il y a un recours à un substitut inférieur pour le ment aux types de caractères. Ce qui nous touche dans l’art monumental, quel que

matériau effectivement requis. La particularité accidentelle due à la cause efficiente soit son sujet immédiat, n’est rien de particulier ou d’individuel, mais seulement la

est représentée par le “style”, lequel trahit la main d’un artiste, d’une race ou d’une puissance d’une présence spirituelle. Dans l’art médiéval, les faits s’accordent avec

époque donnée : c’est parce que, comme le dit Léonard de Vinci, ilpittorepinge se cette thèse. Dans l’art byzantin et avant la fin du XlIIème s., aussi bien que dans

ïlesso [le peintre se peint lui-même], qu’il est requis que l’artiste soit un homme l’art “prim itif” en général, la particularité de l’individualité de l’artiste échappe à

sain de corps et d’esprit, car, sinon, l’œuvre incorporera quelque chose du défaut l’étude; l’œuvre montre invariablement un “respeCt pour le matériau”, lequel est

propre de l’artiste ; et, de la même manière, il y aura un défaut dans la production employé de façon appropriée; et il faut attendre après le XlIIème s. pour que

si les outils sont en mauvais état, ou mal choisis, ou mal utilisés, la hache émous­ l’effigie revête un caractère individuel, au point de devenir un portrait au sens psy­

sée, par exemple, ne produisant pas une entaille nette. La particularité essentielle chologique moderne du terme. Cf. “The Traditionnal Conception of Idéal

due à la cause finale est une affaire de commande faite par le patron à l’artiste (en Portraiture” dans Why Exhibit Works o f Art?, 1943, de Coomaraswamy.

n’oubliant pas que le patron et l’artiste peuvent être la même personne), et que cela (23) La doCtrine orthodoxe affirme que Dieu est totalement en aCte et qu’il n’y

impliquera un défaut toutes les fois que le mauvais goût impose à l’artiste une quel­ a aucune potentialité en Lui. En tout cas, il sera exaCt de dire qu’il ne procède pas

conque déviation par rapport aux certas vins operandi de son art (le bon goût est tout de la puissance à l'acte à la manière des créatures, qui, étant dans le temps, sont

simplement ce goût qui trouve satisfaction dans l’opération propre de l’artiste) : il y nécessairement partiellement en puissance et partiellement en aété. Il sera égale­

aura un défaut, par exemple, si le patron exige dans le plan de la maison quelque ment exaCt de dire que Dieu est totalement en aCte, si le nom (de Dieu) est pris

chose qui lui agrée en particulier mais est contraire à l’art (un sain jugement populai­ “concrètement”, c’est-à-dire selon une distinction logique d’avec la Déité. Mais

re est souvent exprimé dans de telles circonstances en disant qu’une construction est la nous pensons que l’exégèse de Denys faite par Albertus Magnus (ou St. Thomas)

“folie” de un tel ou un tel), ou bien s’il exige un portrait de lui-même qui soit une dans le Opusculum de pulchro et par Ulrich, comme ci-dessus, est incomplète sur

représentation non pas simplement en tant que type fonctionnel (par ex., en tant que cette question de la beauté du non-existant. Denys affirme réellement que la beau­

chevalier, docteur, ingénieur), mais en tant qu individualité et personnalité à flatter. té de la Divine Ténèbre ou du Rayon Ténébreux n’est en aucune façon moindre
48 49

c o m m e lorsqu’u n e juste p u n itio n est acceptée de façon m ais il l’est de m an ière accidentelle, p u isq u e o p p o sé au
aétive, o u u n e injuste p u n itio n acceptée de façon passive et b ien ; il est la cause de la beauté, de la b o n té et de la v ertu ,
en d u rée avec patience. Selon la prem ière m anière (i.e. en n o n pas c o m m e é ta n t celles-ci réellem ent, m ais c o m m e
ta n t q u e poten tialité), alors, le m al considéré p a r ra p p o rt au c o n d u isa n t à leu r m an ifestatio n . D ’o ù , A u g u stin ,
sujet est b e a u ; il est en effet u n e difform ité en lu i-m êm e, Enchiridion c. 11, d it : « C ’est en raison de la b eau té des

que celle de la Lumière Divine ; il distingue la beauté de la Déité de celle de Dieu, Toutes ces considérations, qui semblent à première vue appartenir plutôt à
seulement logiquement et non réellement. D u point de vue métaphysique, la la théologie qu’à l’esthétique, ont une incidence direCte sur la représentation médié­

Divine Ténèbre est une ténèbre aussi réelle que la Lumière Divine est une lumière, vale de la majesté et de la colère de Dieu, telles que manifestées, par exemple, au
et on ne doit pas évacuer la difficulté en la définissant comme un simple excès de Jour du Jugement, auquel Ulrich lui-même se réfère à la fin de son traité. Lorsque
lumière. Cf. Denys, De div. nom. VII, « ne voyant pas autrement la ténèbre si ce nous considérons les représentations existantes du Jugement Dernier, il est nécessai­

n’est à travers la lumière », ce qui implique aussi l’inverse; et il serait raisonnable de re d ’avoir conscience que Dieu était conçu ici comme étant non moins beau dans Sa
paraphraser ainsi les mots d’Ulrich ; « Car s’il n’y avait aucune Ténèbre, il y aurait Colère qu’ailleurs dans Son Amour, et que les représentations des damnés et des élus
seulement la beauté intelligible de la Lumière », etc. Cf. également Maître Eckhart, dans l’art, et en tant que représentations, étaient considérées comme étant tout aussi
Evans, I, 369 : « La Ténèbre sans mouvement que personne ne connaît si ce n’est belles; comme le dit St. Thomas {Som. Théol. I, 39, 8), « une image est dite être
Celui en qui elle règne. La première chose à surgir en elle, c’est la Lumière ». Cf. belle si elle représente parfaitement même une chose laide », et ceci s’accorde avec la
aussi Bœhme : « Et la profondeur de la ténèbre est aussi grande que l’habitation de réciproque (non formulée) du dit de St. Augustin selon lequel les choses ne sont pas
la lumière ; et elles se tiennent non pas l’une à distance de l’autre mais ensemble belles simplement parce quelles nous plaisent. En Som. Théol. III, 94, 1 a d 2 et III,
l’une dans l’autre, et aucune d’elles n’a de commencement ni de fin ». La Beauté de 95, 5c, il est également dit, « Bien que la beauté de la chose vue contribue à la per­
la Divine Ténèbre est également affirmée dans d’autres traditions, cf. les noms de fection de la vision, il peut y avoir difformité de la chose vue sans imperfection de
Krsna et de Kah et l’iconographie correspondante ; et selon l’expression de M U V, la vision, parce que les images des choses, par lesquelles l’âme connaît les contraires,
2, « La partie de Lui qui est caractérisée par la Ténèbre (tamas)... est ce Rudra »; ne sont pas elles-mêmes contraires », et, « Nous prenons plaisir à connaître des choses
dans RV III, 55, 7, où Agni est dit « procéder en avant tandis que cependant mauvaises bien que les choses mauvaises elles-mêmes ne nous plaisent pas », comme
demeurant dans Son fondement », ce “fondement” est aussi la Ténèbre, comme en en KU V, 11 : « Tout comme le Soleil, l’œil de l’univers, n’est pas contaminé par les
X, 55, 5, « Tu demeures dans la Ténèbre » {i.e., ab intra). La conjonétion de ces défauts des choses extérieurement vues, ainsi le Soi Intérieur de tous les êtres est non-
“opposés” (chaya-tâpau, “lumière et ombre”, KU III, 1 et VI, 5 ; amrta et mrtyu, contaminé par le mal dans le monde, lequel est extérieur à Lui » (cf Mathnawi II,
“vie et m ort”, RV X, 121, 2) en Lui en tant que Suprême Identité, n’impliquant 2535, 2542 ; III, 1372). En affirmant que la beauté d’une œuvre d’art ne dépend pas
pas plus une composition que ne le fait le principium conjunttum de St. Thomas, de la beauté de son sujet, l’esthétique médiévale et l'esthétique moderne se rejoignent
Som. Théol. I, 27, 2c, cité plus haut. sur un terrain commun.
50 51

choses b onnes que D ie u a perm is q u e le m al so it fait ». C a r {bondlum ) est u n e b eau té in tellig ib le o u ce q u e n o u s


s’il n ’y avait pas de m al, il y au rait seu lem en t la beauté abso­ a p p e lo n s p ro p re m e n t u n e b eau té sp iritu elle, e t il d it aussi
lue d u b ie n ; m ais lorsqu’il y a d u m al, alors est annexée u n e q u e les b eau tés visibles s o n t é g alem en t appelées valeurs
b eau té relative d u bien, de sorte que, p a r co n traste avec le m ais m o in s p ro p re m e n t. D ’o ù il sem b le q u e le b eau et
m al (qui lui est) opposé, la n atu re d u b ien brille plus claire­ l’h o n o ra b le so n t la m êm e c h o se ; et ceci s’acco rd e avec
m e n t. P re n a n t le m al selon les seconde et troisièm e le u r d é fin itio n à to u s d eu x d o n n é e p a r C ic é ro n (telle q u e
m anières (i.e. en ta n t que p u n itio n ), le m al est beau en lui- citée ci-dessus). M ais ceci d o it être ainsi co m p ris qu e,
m êm e co m m e é ta n t juste et bo n , b ien q u ’é ta n t u ne c o m m e le laid {turpe) est envisagé de d eu x m an ières, so it
d iffo rm ité en ta n t que m al. M ais p u isq u e rien n ’est to u t à e n g én éral en re la tio n avec to u t d é fa u t d é fo rm a n t, soit, en
fait d é p o u rv u d ’une n atu re bo n n e, et q u e le m al est p lu tô t a lte rn a tiv e , en re la tio n avec u n d é fa u t v o lo n ta ire et c o u ­
appelé u n b ien im parfait, ainsi au cu n e en tité n ’est to u t à fait p ab le, d e m êm e, ég alem en t, l’h o n o ra b le est envisagé de
sans la qualité d u beau, m ais ce q u i, dans la beauté, est d e u x m an ières, so it en g én éral en re la tio n avec to u t ce q u i
im p a rfa ite m e n t beau est appelé “laid ” ( turpe). M ais cette est o rn é {decoratum) p a r u n e p a rtic ip a tio n à q u e lq u e
im p e rfe c tio n est soit absolue, et cela se p ro d u it lorsqu’il ch o se de d iv in , so it en p a rtic u lie r e n re la tio n avec to u t ce
m a n q u e en u n e chose q uelque chose de sa n atu re, si b ien q u i re n d p a rfa it l’o rn e m e n t {décor, scr. alamkârd) de la
q u e to u t ce q u i est c o rro m p u o u souillé est “laid ” ; so it rela­
tive et cela se p ro d u it lorsqu’il m a n q u e en u n e chose la
b eau té de quelq u e chose de plus no b le q u ’elle-m êm e à q u o i que l’homme est pris pour le plus parfait des animaux, et que toute chose tend vers
elle est com parée, com m e si elle s’é ta it efforcée d ’im iter sa perfection. Psychologiquement, une certaine analogie peut être reconnue dans la
cette chose, é ta n t e n te n d u q u e lle a q u elq u e chose de cette théorie moderne de l’évolution, qui est anthropocentrique dans le même sens. La
m ê m e n atu re, co m m e lorsque A ugu stin , De natura boni comparaison du singe et de l’homme (qui vient de Platon, Grand Hippias 289A) ne
contra Manicheos, c. 22, d it que « D an s la form e d ’u n peut être faite honnêtement, si ce n’est, comme le fait Augustin, de façon relative ;
h o m m e , la b eauté est plus grande, en co m p araiso n de car les choses sont seulement belles ou bonnes en leur genre, et, si deux choses sont
laquelle la beau té d ’u n singe est appelée d iffo rm ité »24*. également belles chacune en son genre, on ne peut dire que l’une est plus belle ou
A ugustin, dans le livre des Q uestions {De diversibus meilleure qu’une autre de façon absolue, tous les genres étant également bons et
quœïtionibus) LXXXIII (q. 30), d it égalem ent que l’honorable beaux, à savoir en leurs raisons éternelles, bien qu’il y ait une hiérarchie ab extra,
dans ï’ordo per esse. Les choses, telles qu elles sont en Dieu, à savoir en genres et espèces
(24) Il est ici supposé que le singe et l’homme ont quelque chose en commun, intelligibles, sont toutes les mêmes, et c’est seulement comme étant exemplifiées
étant tous deux des animaux ; et, en outre, que le singe est un semblant d’homme, qu’elles peuvent être ordonnées.
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C a r to u t ce q u i re n d u n e chose avenante ( decens) est appelé


créatu re ra tio n n e lle 25. S elon la p rem ière m an ière, l’h o n o ­
o rn e m e n t (décor), q u e cela soit dans la chose o u bien ap p ro ­
rable est sy n o n y m e de b o n e t de b e a u ; m ais il y a u n e
priée à elle de l’extérieur, tels les ornements des hab its et les
trip le d istin é tio n , p o u r a u ta n t q u e la b o n té d ’u n e chose est
b ijoux et autres. D ’o ù , l’ornem ent est c o m m u n au beau et à
sa p erfectio n , la b e a u té d ’u n e chose est la grâce de sa
l’ap p ro p rié. E t ces deux, selon Isidore, different co m m e
form e, et l’h o n o ra b le a p p a rtie n t à to u te chose lo rsq u ’elle
l’absolu e t le relatif, p u isq u e tout ce qui est o rd o n n é à l’o r­
est co m p arée à u n e au tre, de so rte q u e lle plaise et déleéfe
n e m e n ta tio n de q u elq u e chose d’autre lu i est ap p ro p rié, tels
le speC tateur aussi b ie n e n so n in tellect q u ’en ses sens. C a r
les v êtem en ts o u les ornem ents pour les corps, la grâce et les
c’est à q u o i rev ien t la d é fin itio n de C ic é ro n : « n o u s attire
vertus p o u r les substances spirituelles; m ais to u t ce q u i est
p a r sa force, etc. ». C e q u i est à c o m p re n d re est u n e affaire
son p ro p re o rn e m e n t est appelé beau, c o m m e dans le cas
d e p ro p rié té ( aptitudo ), car tous les term es d ’u n e
d ’u n h o m m e , o u d ’u n ange ou d’une sem blable créature.
d é fin itio n a n n o n c e n t ce q u i est p ro p re (à la chose définie).
A insi la b eau té dans les créatures fa it office d e cause
Selon la seco n d e m an ière, l’h o n o ra b le n ’est pas sy n o n y m e
form elle p a r ra p p o rt à la matière, ou à to u t ce q u i est form é
de b o n , m ais est u n e division d u b o n lorsque le b o n est
et, sous ce ra p p o rt, correspond à la m atière. D ’après ces
divisé en h o n o ra b le , utile e t agréable. E t de la m êm e façon,
co n sid é ratio n s il est to u t à fait évident, c o m m e le d it
il est u n e p a rtie d u b eau et n ’est pas so n syn o n y m e, m ais tel
D en y s, q u e la lu m ière est antérieure à la b eau té, car elle en
q u e ce q u i est h o n o rab le, à savoir la grâce et les vertus, est
est la cause. C ar, de m ê m e que la lumière m atérielle est la
u n e b eau té accidentelle dans la créature ratio n n e lle o u
cause de la b eau té d e toutes les couleurs, de m êm e la
intellectuelle. Isidore s’exprim e sem b lab lem en t dans De
L u m ière F orm elle l’est d e la beauté de to u te s les fo rm e s26.
summo bono, « L’o rn e m e n t des choses consiste en ce q u i est
b eau et a p p ro p rié (pulcher et aptus) », et ainsi ces trois
(26) Ulrich présuppose naturellement que le leéleur a une connaissance de
n o tio n s, o rn e m e n t, b eau té et p ro p riété so n t différenciées.
la doéfrine fondamentale de l’exemplarisme sans laquelle il serait impossible de
saisir la signification de l’expression “lumière formelle". Ceux qui ne sont pas infor­
(25) L’“honnêté” (honettas) peut être prédiquée secundum quod (aliquid) habet
més de la doârine de l’exemplarisme pourront consulter J. M. Bissen,
spiritualem décorum ... D icitur enim aliquid honeïlum ... inquantum habet quem-
L’E xemplarisme divin selon Saint Bonaventure (Paris, 1929). La doélrine de l’inhé­
dam decorem ex ordinatione rationis. Deleüabile autem propter se appetitur appetitu
rence du multiple dans l’un est commune à tous les enseignements traditionnels ;
sensitivo (Som. Théol. II-II, 145, 3 et 4) [selon que (quelque chose) a une beauté
elle peut être brièvement résumée dans l’expression d’Eckhart “unique forme qui
spirituelle ... O n dit en effet que quelque chose est “honnête” ... pour autant
est la forme des choses très différentes” (scr. visvam ekam) et “lumière porte-image”
quelle a quelque beauté du point de vue de la raison. Car le déleélable se recherche
(scr. jyo tir vilvarüpam ), cf. St. Bonaventure, ISent., d. 35, a. uniq. q. 2 ad 2,
pour lui-même par l’appétit sensitif].
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M ais la catégorie d u délectable coïncide avec to u tes les D en y s, c e p en d an t, énonce de n o m b reu ses cara& éris-
d eu x p u isq u e, o u tre q u ’il est re n d u visible, le b eau est ce tiq u es de la divine B eauté, d isan t q u e la b eau té et le beau
q u i est désiré p ar ch acu n et p ar là aussi aim é, car, c o m m e le ne s o n t pas divisés en p a rtic ip a n t et p a rtic ip é en D ieu
d it A u g u stin De civ. D ei (XIV, 7), le désir d ’u n e chose n o n c o m m e c’est le cas dans les créatures, m ais so n t to u t à fait
possédée et l’a m o u r d ’u n e chose possédée so n t la m êm e la m ê m e chose en Lui. É g alem en t q u ’il (le Beau) est la
c h o s e 27, et pu isq u e le désir de cette so rte a nécessairem en t cause efficiente de to u te beauté, « dans la sim ilitu d e de la
u n o b je t de sa p ro p re espèce, le désir n atu rel p o u r ce q u i est lu m ière é m e tta n t sur to u te chose », en m êm e tem p s q u e sa
b o n e t b eau est p o u r le b o n co m m e tel et p o u r le b eau p o u r spécificité, « les rép artitio n s em bellissantes de son p ro p re
a u ta n t q u ’il est id e n tiq u e au b o n , c o m m e le d it D en y s, q u i ra y o n n e m e n t p rin cip iel », et ceci s’ap p liq u e à Lui en m o d e
em p lo ie cet a rg u m e n t p o u r pro u v er q u e le b o n et le beau de b e a u té p o u r a u ta n t q ue D ie u est de cette façon la cause
s o n t la m êm e chose. efficiente et, dans l’o p ératio n causale, ré p a n d les perfections.
A in si le b o n v ien t d u B on, le b eau d u B eau, le sage de la
Sagesse, et ainsi de suite. E t encore, il « fait v en ir to u tes
« Une sorte d’illustration peut être donnée dans la lumière, qui est numériquement choses à lui », co m m e ce q u i est désirable appelle u n désir,
une mais donne une expression aux multiples et diverses sortes de couleurs ». et le n o m grec p o u r la b eau té le m o n tre . C arxaX ôç,
(27) Ulrich fait une erreur de citation d’Augustin (qui est également cité par St. sig n ifian t “b o n ” et xaXôç, signifiant beau, v ie n n e n t d e xaXo,
Thomas, Sont. Théol. II-I, 25, 2) ; ce que dit Augustin, c’est que « l’amour aspirant “ap p eler” o u “crier”28; n o n seu lem en t parce q u e D ie u a
à posséder l’objet bien-aimé, c’est le désir ; mais l’amour le possédant et en jouis­ ap p elé to u te s choses à l’être à p a rtir d u n é a n t lo rsq u ’il d it
sant, c’est la joie », et Maître Eckhart, Evans I, 82, suit lorsqu’il dit « Nous désirons et q u ’elles fu re n t faites ( Ps. C X LIX , 5), m ais aussi parce que,
une chose tant que nous ne la possédons pas. Lorsque nous l’avons, nous l’aimons, en é ta n t b eau et b o n , Il est la fin q u i fait v en ir to u t désir à
le désir s’éloignant et tombant alors ». La plus grande profondeur de compréhension L u i-m êm e, et p a r l’appel et le désir m e u t to u te s choses vers
chez, Augustin et Eckhart est évidente. Augustin dit également, De Trin. X, 10, ce tte fin en to u t ce q u e lle s fo n t, e t ainsi II tie n t to u tes
« Nous jouissons de ce que nous avons lorsque la volonté, étant satisfaite, s’y repo­ choses un ies en p a rtic ip a tio n à L u i-m êm e p ar l’a m o u r de
se », et cette proposition, comme de si nombreuses autres dans la philosophie sco­
lastique, est valable du point de vue théologique comme du point de vue (28) Cette étymologie provient finalement de Platon, Cratyle 4 16c : « Avoir

esthétique, lesquels points de vue, en dernière analyse, sont inséparables : cf. la appelé (to xaÀ éaav) les choses utiles, c’est exactement la même chose que de par­

notion indienne de “dégustation du rasa (i.e. “expérience esthétique”) en tant que ler du beau (to xaÀov) ». Par les intermédiaires de Plotin, Hermès, Proclus et

“connaturelle à la dégustation de Brahma” (Sâhitya Darpana, III, 2-3, où sahoda- Denys, elle parvint alors à Ulrich. Bien entendu, ceci est une étymologie de natu­

rah équivaut à ex uno fonte [à partir d’une unique source]). re herméneutique plutôt que scientifique.
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Sa p ro p re Beauté. Encore, en toutes choses II rassem ble la m esure o ù elles so n t semblables à ce q ui est n éan t, elles
to u tes choses qui so n t les leurs dans la m esure où, dans son so n t laides ; ce q u i n e p e u t être en C elu i d o n t l’essence est la
m o d e de Beauté, Il répand chaque form e, à la façon de la B eauté, et ainsi est-il possible p o u r le beau d ’être laid, m ais
lum ière q u i u n it toutes les parties d ’u n com posé en son être n o n pas assurém ent p o u r la Beauté d ’être laide. « N i n’est-
p ropre, et D enys d it la m êm e chose. T o u t co m m e l’ig n o ra n ­ elle belle en u n lieu et n o n en u n autre », co m m e c’est le cas
ce en traîn e la division des choses qui erren t (ignorantia divi- de ces autres choses créées q ui étaien t déform ées naturelle­
siva eU errantium ) 23, ainsi la présence de la L um ière m e n t lorsque la « terre était sans form e et vide » {Gen. I, 2)
Intelligible assem ble et u n it toutes choses q u e lle illum ine. et en su ite fu ren t form ées lorsque l’E sp rit de D ie u se m û t au-
D e plus, « elle est ni créée ni d étru ite », n i en a d e n i en puis­ dessus des eaux, réchauffant (fovens)30 et fo rm a n t to u tes
sance, é ta n t belle essentiellem ent et n o n pas p a r p articip a­ choses; et en ta n t q ue telles elles reçoivent leur beauté d ’u n
tio n . C a r n i de telles choses so n t faites, n i leur n atu re est telle autre, sans lequel au tre elles n e p o u rra ie n t être belles, car
q u elles soient sujettes à la corru p tio n . La B eauté ni n’est co m m e le d it A vicenne (Métaphysique), to u t ce q ui reçoit
faite p o u r être belle, ni ne p e u t être faite p o u r être a u trem en t q u elq u e chose d ’u n autre p e u t aussi n e pas le recevoir de cet
q u e belle. A insi, encore, « il ne p e u t y avoir n i au g m en tatio n autre. M ais il n’y a rien de cela dans la C ause Prem ière de la
n i d im in u tio n de la Beauté », que ce soit en aéle o u en puis­ beauté, q u i o b tie n t sa beauté d ’elle-m êm e; ceci n’est pas u n e
sance, parce que, étan t la lim ite de la beauté, elle n e p e u t être q u estio n de beauté possible, m ais d e nécessité inévitable et
accrue, et que, n’ayant aucun opposé, elle ne p e u t être d im i­ infaillible. « E t elle n’est pas belle sous u n certain ra p p o rt et
nuée. « E t elle n’est pas belle en u n e p artie de son essence et laide sous u n autre », à la m anière des créatures, chacune des­
laide en u n e autre » com m e le so n t to u tes les beautés q ui quelles est co m p arativ em en t laide; car le m oins élégant est
d é p e n d e n t d ’u n e cause, lesquelles so n t belles en p ro p o rtio n laid lorsqu’o n le com pare à ce q ui est plus beau, et le plus
de leu r sim ilitude avec le Beau originel, m ais dans la m esure b eau est laid lorsqu’il est com paré à la B eauté incréée. A insi,
d e leu r im perfectio n lorsqu’elles lui so n t com parées, et dans en Job IV, 18, « Regarde, Il n’a m is au cu n e confiance e n Ses
serviteurs ; et Ses anges, Il les co n v ain q u it d ’égarem ent », o ù
(29) Ignorantia = scr. avidya, “connaissance-de”, connaissance objective, empi­
rique, relative. Cf. BU IV, 4, 19, « Seulement par l’Intelleét (manasâ) peut-il être vu (30) Fovere = scr. tap. C f AA II, 4, 3, « Il rutila sur (abhyatapatd,) les Eaux et à par­

qu’“il n’y a pas de pluralité en Lui” » ; et KU IV, 14, « Tout comme l’eau tombée en tir des Eaux qui avaient été rendues rutilantes (abhitaptâbhyah) une forme (mûrtih)

pluie sur un sommet élevé court ici et là (vidhâvati = errât) parmi les collines, ainsi naquît » ; AA II, 2, 1 « Celui qui rutile (tapati) est l’Esprit (prânah) » et JUB I, 54 où

celui qui voit les principes dans la multiplicité (dharmâny prthak paiyam) court « Celui qui rutile là-bas » est le Soleil d’En-haut, Aditya\ également AV X, 7, 32,

après eux (anudhavati - vagatui) ». Le errantium d’Ulrich = le sanscrit samsârasya. « procédant en une rutilance {tapas!) sur la face (lit. prsthe, “dos”) des Eaux ».
58 59

il les m e t en com paraison avec D ieu. D ’o ù il est spécifié : p arfaite q u e l’u n iv ersellem en t parfait, à m o in s q u e ce so it la
A u c u n h o m m e ne p e u t être justifié s’il est com paré à D ieu. B eau té su p erp arfa ite q u i est en D ie u seul, il est vérid iq u e,
D e m êm e, Job XV, 15, « Regarde, Il ne m et au cu n e
confiance en Ses saints; oui, les d e u x ne so n t pas propres à mesure de présenter ultérieurement une traduction du De tribus diebus c. 4-13 de

S on regard ». D ’où, Lui seul est le Plus Beau sim p lem en t, et Hugues de Saint-Viétor qui y traite de la beauté du monde conçu comme un tout

Il n ’a au cune relative difform ité. Encore, Il « n’est pas beau et dans ses parties, en associant les points de vue théologique et esthétique

en u n en d ro it et n o n en u n autre », com m e est le b eau q u i [Coomaraswamy semble n’avoir jamais réalisé ce projet. Éd.]. En ce qui concerne

est dans certaines choses et n o n dans d ’autres, co m m e s’il Gen. 2, 1, St. Augustin (Conf. XIII, 28) met l’accent sur le concept d’une plus

avait u n e B eauté exem plaire p o u r certaines choses et p o u r grande beauté du tout lorsqu’il dit : « Tu as vu tout ce que Tu as fait, et Tu as vu

certaines autres II n ’en avait pas; m ais puisq u ’il est d ’u n e que cela était non seulement Bon mais aussi Très Bon, comme étant maintenant
tout ensemble ». Cette beauté de l’univers tout entier, c’est-à-dire de tout ce qui a
B eauté Parfaite, Il a de façon sim ple et singulière e n Lui-
été, est ou sera quelque part, est celle de “l’image-du-monde” telle que Dieu la voit
m êm e to u t de la B eauté sans aucune d é d u ctio n en elle.
E t de m êm e q u ’à côté de la b o n té en laquelle subsis­ et telle quelle peut être vue par d’autres dans le miroir éternel de l’intelletSt divin,

te la b o n té des choses individuelles, il y a u n e certain e selon leur capacité ; comme le dit Augustin {De Civ. Dei XII, 29) en se référant à

b o n té de l’univers, de m êm e égalem ent à côté de la b eau té l’intelligence angélique (scr. adhidaivata, paroksa), « Le miroir éternel conduit les

des choses individuelles, il y a u n e u n iq u e b eau té d e l’u n i­ esprits de ceux qui regardent en lui à une connaissance de toutes choses, et mieux

vers entier, laquelle b eau té résulte de l’in té g ra tio n de to u t que selon une quelconque autre voie ». La “satisfaétion” divine, exprimée dans les
mots de la Genèse « Il vit que cela était très bon », représente la perfection de l’expé­
ce q u i est b eau d ’u n e quelco n q u e façon afin de faire le
rience “esthétique”, comme également chez, Sankaracarya, Svdtma-nirupana 95,
m o n d e le plus beau, o ù la très-h au te et divine B eauté p u is ­
« L’Essence Ultime, contemplant l’image-du-monde peinte par l’Essence sur la vaste
se être reçue en p a rtic ip a tio n p ar la créatu re ; et, q u a n t à ces
toile de l’Essence y prend un grand plaisir », à quoi fait écho, dans le Siddhanta-
choses, il est d it e n Gen. II, 1 : « A insi les d e u x et la terre
m uktdvali, p. 181, « Je contemple le monde comme une image, je vois l’Essence »;
fu re n t term in és (perfeëH) », ce q u i d o it être pris c o m m e se
ra p p o rta n t à la b o n té de leur o rn em en t ( ornatus), c’est-à-dire, tout ceci correspond au concept védique du Soleil d’En-haut en tant qu’“œil” de

à leu r b e a u té 31. E t puisqu’il ne saurait y avoir de beauté plus Varuna avec lequel II « examine l’univers tout entier » {visvam abhicaste, RV I, 164,
44, cf. VII, 61, 1), et, dans le Bouddhisme, à la désignation du Bouddha comme
l’“œil du monde”, cakkhum loke. Tout le mépris du monde qui a été attribué au

(31) La doélrine de la beauté de l’univers en totalité, comme étant plus grande Christianisme et au Védânta est dirigé non contre le monde tel que vu dans sa per­
fection, sub specie œternitatis, et dans le miroir de l’intelleCt spéculatif, mais contre
que la beauté de chacune de ses parties, est largement développée dans la scolas­
une vision empirique du monde, tel que fait de parties subsistant indépendamment
tique chrétienne, tout comme dans la philosophie orientale; nous espérons être en
60 61

c o m m e le d it C icéro n , D e natura Deorum (II, 8 7 ), q ue q u ’elles n e p e u v e n t être m eilleures p o u r l’usage n i plus


« to u te s les p arties d u m o n d e so n t agencées de telle so rte belles d an s leu r genre ». M ais ceci d o it s’e n te n d re selon la
d istin é fio n faite ci-dessus32, o ù il est m o n tré d e quelle
par elles-mêmes, auxquelles nous attribuons une bonté ou une méchanceté fondée faço n l’univers p e u t être plus o u m o in s b o n . C ar, d e la
sur notre propre appréciation bonne ou mauvaise, les “deux bandits de grand che­ m ê m e m an ière, il p e u t être plus o u m o in s beau. Parce que,
min” ou letj “sentiers pédestres” de BG III, 34 (cf. V, 20, VI, 32). « Il ne sert à rien p u isq u e to u t ce q u i est difform e o u b ien a q u elq u e b eau té
d’être en colère contre les choses » (Euripide, Bell., frg. 289). « Nombreuses sont e n lui, c o m m e dans le cas des m onstres o u d u m al p énal,
les injustices que nous commettons lorsque nous attachons une valeur absolue » o u b ien , en alternative, élève la beauté de son co n traire ju s­
aux contraires, peine et plaisir, m ort et vie, sur lesquels nous n’avons aucun pou­ q u ’à u n plus h a u t degré, co m m e dans le cas d ’u n d éfau t
voir, et « il agit nettem ent de façon impie celui qui n’est pas lui-même neutre n a tu re l o u d u péch é m o ral, il est clair q u e les difform ités
(én taq ç) envers eux » (Marc Aurèle VI, 41 ; IX, 1). Car « il n’y a aucun mal dans elles-m êm es o n t leu r source dans la b eau té de l’univers, p a r
les choses, mais seulement dans le mauvais usage qu’en fait le pécheur » (St. exem ple p o u r a u ta n t q u ’elles so n t belles de façon essentiel­
Augustin, De doUrina chriïtiana, III, 12) : l’impartialité, l’apathie, l’ataraxie, la le o u accidentelle, o u b ien , au co n traire, n e tire n t pas de là
patience, upeksâ, sama-drsti, tels sont les indispensables présupposés de toute acti­ leu r o rig in e, p a r exem ple p o u r a u ta n t quelles s o n t des p ri­
vité vraie ; les prétendues actions qui sont “économiquement” déterminées par les v atio n s d e beau té. Il s’en su it q u e la b eau té de l’univers ne
goûts pour ou contre, ne sont pas réellement des aétes, mais seulement une sau rait être accrue ni d im in u é e ; parce q u e ce q u i est d im i­
réaétion passive ou un béhaviorisme. n u é d ’u n côté est accru de l’autre, o u b ien d ’u n e m an ière
Si nous refusons de reconnaître la valeur de la beauté du monde qui co m p réh en siv e, q u a n d des biens so n t considérés co m m e
constitue une doCtrine fondamentale dans la philosophie scolastique, nous ris­ é ta n t les plus beaux lo rsq u ’ils so n t m is en co m p araiso n de
quons fort de mal interpréter tout l’“esprit” de l’art gothique. Il est vrai que l’art leurs m a u x opposés, o u b ie n d ’u n e m an ière extensive, en ce
chrétien est tout sauf “naturaliste” au sens moderne et idolâtre que nous donnons q u e la c o rru p tio n d ’u n e chose est la g én ératio n d ’u n e autre,
à ce m ot (cf. la protestation de Biake, lorsqu’il dit qu’il « craint bien que et q u e la d iffo rm ité d ’u n e fau te est rép arée p a r la b e a u té de
Wordsworth aime la nature ») ; à part toute son abstraâion ou, en d’autres termes,
son intelleCtualité, il est imprégné d’un sens de la beauté formelle qui est propre à
toute chose en son genre et coïncide avec sa vie naturelle ; et à moins de reconnaître une interpolation de l’expérience profane; en d’autres termes, nous courrons le
que ce naturalisme est totalement cohérent avec ce qui est explicitement affirmé risque de voir dans l’art un conflit interne qui lui est totalement étranger et qui
dans la philosophie sous-jacente, nous sommes très près de commettre l’erreur n’appartient en fait qu’à nous-mêmes.
romantique consistant à supposer que tout ce qui dans l’art gothique semble avoir (32) À savoir, dans le chapitre précédent de la Summa de bono qui traite de la
été puisé direûem ent dans la nature ou être “vraiment d’après nature”, représente “Bonté de l’Univers”.
62 63

la ju stic e d ans le c h â tim e n t33. Il y a ég alem en t certain es ré n o v a tio n d u m o n d e e t la g lo rificatio n des sain ts, l’u n i­
au tres choses q u i n e d é p e n d e n t pas de la b e a u té n atu relle vers, d an s to u te s ses p a rtie s essentielles, est p aré d ’u n e
de l’univers, n ’é ta n t pas dérivées de cette b e a u té n a tu re lle n o u v elle g lo ire ; e t p a r le c h â tim e n t des m é c h a n ts et
d e faço n essentielle e t n ’é ta n t pas des accid en ts d e cette l’o rd re d e la d iv in e p ro v id e n ce, l’o rn e m e n t s u p p lé m e n ta i­
b eau té n a tu re lle p ro v e n a n t des p rin cip es essentiels de re d e la ju stice, q u i est v u m a in te n a n t se u le m e n t de faço n
l’univers, m ais q u i, c e p e n d a n t, d éversen t a b o n d a m m e n t o b scu re, est ré p a n d u d an s le m o n d e ; et d an s les m iracles,
u n e su rn a tu re lle b e a u té dans l’univers, c o m m e d an s le cas to u te s les p u issan ces passives des créatu res s o n t am en ées à
des d o n s de la grâce, de l’in c a rn a tio n d u Fils d e D ieu , de l’aéte — e t to u t aéte est la “b e a u té ” de sa p o te n tia lité .
la ré n o v a tio n d u m o n d e , de la glorificatio n des saints, d u
c h â tim e n t des d am n és, et, e n général, de to u t ce q u i est
m iracu leu x . C a r la grâce est u n e su rn atu relle sim ilitu d e de
la div in e B eauté. E t, p a r le m o y en de l’in c a rn a tio n , to u te
créatu re p a rtic ip e réellem en t à l’essence de la d iv in e
B eauté, p a r u n e u n io n n atu relle e t p erso n n elle avec elle,
av an t laquelle in c a rn a tio n les créatures y p a rtic ip a ie n t seu ­
le m e n t p a r sim ilitu d e ; car, c o m m e d it G rég o ire ( H om . X X
in Evangelia n. 7, v. M ig n e Sériés latina ), « L’h o m m e est e n
q u e lq u e so rte to u te s les créatures »34*. E n o u tre , p a r la

(33) Cf. notre “justice idéale”. O n peut faire observer que la Beauté en tant que
cause efficiente de toutes les beautés spécifiques peut être comparée au concept
scientifique de l’Energie telle que manifestée dans la diversité des forces, la notion
de conservation de la Beauté correspondant à celle de la conservation de l’Energie. seul je fais sortir toutes choses de leur sens et les rends une en moi » (I, 87 et 380).
Mais on ne doit pas perdre de vue que ce sont là des analogies à des niveaux de Et c’est exactement ce que fait l’artiste, lui dont le premier geste (aHus primus,
référence différents. l’Aquinate, De ccelo et mundo II, 4 et 5) est un aéte intérieur et contemplatif (scr.
(34) C ’est en ce sens que, comme le dit Maître Eckhart (Evans, I, 380), « les dhyând) où l'intelleCt envisage la chose non pas telle que la connaissent les sens, ni
créatures ne se reposent jamais avant qu’elles n’aient revêtu la nature humaine; là, par rapport à sa beauté, mais comme une forme ou espèce intelligible ; sa similitu­
elles atteignent leur forme originelle, à savoir Dieu ». L’intelleâ, étant conformable de, il se met ensuite {attus secundus) à l’incorporer dans le matériau, « la similitude
à tout ce qui est connaissable, “élève toutes choses en Dieu”, de sorte que « Moi étant en rapport avec la forme » (Som. Théol. I, 5, 4).
65

devant Lui », et “com m e am our”, (com m e en) Job. IV, 16,


« D ieu est am our », et “com m e aimable”, d ’après le texte d u
Cantique des Cantiques, “et par tous les autres nom s pertinents”
de D ieu q u i sont propres à la beauté, que ce soit dans son aspeél
causal, et ceci fait référence au “beau et à la beauté”, o u bien
p o u r au tan t que la beauté est plaisante, et ceci fait référence à
“l’am our et l’aimable”. D ’où, en disant : « Le beau et la beauté
so n t indivisibles en leur cause, laquelle embrasse T out en l’U n »,
III - St. T h o m a s d ’A q u in il m o n tre co m m en t il est attribué à D ieu, et ici il indique trois
choses. Prem ièrem ent, il pose en principe que le beau et la beau­
« D u D iv in B eau et c o m m e n t il est a ttrib u é à D ie u »35 té sont attribués différem m ent à D ieu et aux créatures; deuxiè­
m em ent, co m m en t la beauté est attribuée aux créatures, en
«C e bien est loué par les saints théologiens co m m e disant : « D ans les choses existantes, le beau et la beauté sont dis­
(étant) le beau et com m e (étant) la beauté; et com m e (étant) tingués en participations et participants, car nous appelons beau
l’a m o u r et l’aim able ». Après que D enys ait traité de la ce qui participe à la beauté, et beauté la participation de la puis­
Lum ière, il traite m ain ten an t d u beau, p o u r la com préhension sance embellissante, qui est la cause de to u t ce q ui est beau dans
d u q u el la lum ière est nécessaire au préalable. À ce propos, il les choses »36; troisièm em ent, com m en t elle est attribuée à
établit d ’abord que la beau est attribué à D ieu, et, ensuite, il D ieu, en disant que « la beauté supersubstantielle est à b o n droit
m o n tre de quelle m anière il Lui est attribué, en disant : « Le appelée la Beauté de façon absolue ».
beau et la beauté sont indivisibles en leur cause, laquelle D ’o ù , il d it, en p rem ie r lieu, q u e dans la cause p re ­
em brasse T o u t en l’U n ». m ière, c’est-à-d ire en D ieu , le b eau et la b eau té n e s o n t pas
Il d it en premier, donc, que ce “bien” supersubstantiel, divisés c o m m e si en L ui le b eau était u n e chose et la b e a u ­
q ui est D ieu, « est loué par les saints théologiens » dans la Sainte té u n e au tre. La raiso n e n est q u e la C au se P rem ière, d e p ar
Écriture : “com m e le beau”, (com me dans) le Cantique des sa sim p licité e t sa p erfeétio n , em brasse p a r elle-m êm e
CantiquesI, 15, « Vois! Tu es belle, m a bien-aimée », et “com m e
beauté”, (com m e en) PsaumeXCV, 6, « Louange et beauté sont (36) La chose belle esc participante, tout comme « tous les êtres ne sont pas leur
propre être séparé de Dieu, mais des êtres par participation » (St. Thomas, Som.

(35) L’Aquinate, Sanfti Thomœ Aquinatis, Opéra omnia, (Parme, 1864), opusc. Théol. I, 44, le), et de la même manière que « la création est l’émanation de tout

VII, c. 4, leéh 5. être à partir de l’Etre Universel » (ib id , 45, 4 ad 1).


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“T o u t”, c’est-à-dire chaque chose, “en l’U n ” 37. D ès lors, E nsuite, lorsqu’il d it « M ais le beau supersubstantiel est
b ie n q u e d ans les créatures le beau et la b eau té diffèrent, à b o n droit, en effet, appelé Beauté, parce que le beau qui est
n é a n m o in s D ie u en L u i-m êm e em brasse les deux, dans dans les choses existantes selon leur natures propres est dérivé
l’u n ité et l’identité. d ’elle », il m o n tre co m m en t les susm entionnés (beau et
E n su ite , lo rsq u ’il d it « D a n s les choses ex istan tes, le Beauté) so n t attribués à D ieu : prem ièrem ent co m m e n t la
b e a u e t la b e a u té s o n t d is tin g u é s ... », il m o n tre c o m m e n t B eauté L ui est attribuée, et secondem ent, c o m m e n t le beau.
ils d o iv e n t être a ttrib u é s aux créatures, d isa n t q u e d an s les Le “beau”, com m e é ta n t en m êm e tem ps le plus beau et le
choses existantes le b eau et la b e a u té so n t d istin g u és superbeau. Aussi il d it prem ièrem ent q ue D ieu, q ui est « le
c o m m e “p a rtic ip a tio n s ” e t “p a rtic ip a n ts ” , car le b eau est b eau supersubstantiel, est appelé B eauté » et, p o u r cette rai­
ce q u i p a rtic ip e à la beau té, e t la b e a u té est la p a rtic ip a ­ son, deuxièm em ent, q u ’il d o n n e à tous les êtres créés « selon
tio n d e la C au se P rem ière, q u i a fait to u te s choses belles. leu r particularité ». C a r la beauté de l’esprit et la beauté d u
L a b e a u té d e la créatu re n ’est rie n d ’a u tre q u ’u n e s im ilitu ­ corps so n t différentes, et, encore, les beautés des differents
d e {similitudo) de la b eau té divine, à laq u elle p a rtic ip e n t corps so n t différentes. Et, en quoi consiste l’essence de la
les c h o se s38*. beauté, il le m o n tre lorsqu’il p o u rsu it en disant que D ieu
tra n sm e t la beauté à toutes choses dans la m esure o ù II est la
(37) Pour la convergence de toutes les beautés particulières dans l’office divin, « cause de l’h arm o n ie et de l’éclat » ( causa consonantm et cla-
cf. CU IV, 15, 2; (Platon également, Phédon 100D; Rép. 476D). ritatis). C a r ainsi est-ce que nous appelons u n h o m m e beau à
(38) Ici, la notion de participation est précisée par l’indication que le mode de cause de la convenable p ro p o rtio n de ses m em bres selon la
participation est par similitude. Le fait que le mot “être” (essentia) soit employé pour taille et la place, et q u a n d il a u n e couleur claire et brillante
signifier l’être des choses en elles-mêmes ainsi que leur être principiel en Dieu, et par (propter decentem proportionem membrorum in quantitate et
conséquent en tant que Dieu, n’implique pas que leur être en elles-mêmes, en tant situ, et propter hoc quod habet clarum et nitidum colorem).
que réalités dans la nature, soit une portion de Son Être; et de la même manière, leur D ’où, ap p liq u an t le m êm e principe p ro p o rtio n n ellem en t à
beauté (qui, en tant qu’integritas sive perfettio, est la mesure de leur être) n’est pas d ’autres êtres, nous voyons que chacun d ’eux est appelé beau
une portion de la Beauté Universelle, mais une réflexion ou similitude (similitudo, selon q u ’il a son p ropre éclat générique ( claritatem suigeneris),
scr. pratibimba, pratimana, etc.) de celle-ci ; (cf. Som. Théol. I, 4, 3). La similitude
est de différentes sortes : 1) de nature, et est appelée “similitude d’univocité ou de la deuxième sorte, et principalement de la troisième sorte. Les distinctions ci-dessus
participation” par référence à cette nature, comme dans le cas du Père et du Fils; 2) sont celles de Bonaventure; à ce propos voir Bissen, L’Exemplarisme divin selon Saint
d’imitation, ou participation par analogie; et 3) exemplaire, ou expressive. La parti­ Bonaventure, pp. 23 et suiv., et, pour l’exemplarisme en général, Coomaraswamy,
cipation de la créature à l’être et à la beauté divins est, jusqu’à un certain point, de “Vedic Exemplarism” {Seleéled Papers, t. II).
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choses so n t en to u t. E t puisque toutes choses so n t ainsi tro u ­


spirituel o u corporel selon les cas, et selon q u ’il est d ’u ne
vées en to u t selon u n certain ordre, il s’ensuit que toutes
co n stitu tio n en p ro p o rtio n convenable.
choses so n t ordonnées à u n e seule et m êm e fin dernière4041.
C o m m e n t D ieu est la cause de cet éclat, il le m o n tre en
d isant que D ieu envoie sur chaque créature, en m êm e tem ps
(40) Les choses inférieures et supérieures différent en nature, comme, par
q u ’u n e certaine fulguration (quodam fulgorè)æ, u n e rép arti­
exemple, une effigie en pierre diffère d’un homme en chair. Les supérieures sont
tio n de Son lum ineux “ray o n n em en t” ( radii), lequel est la
contenues dans les inférieures formellement, ou, comme cela a été dit ici, “par par­
source de to u te lum ière; lesquelles « répartitions ( traditiones)
ticipation”, la “forme” de l’homme vivant, par exemple, étant dans l’effigie comme
fulgurantes doivent s’entendre com m e u n e particip atio n de la
sa cause formelle ou son modèle ; ou bien comme l’âme dans le corps, ou l’“esprit”
sim ilitude; et ces répartitions em bellissent », c’est-à-dire, so n t
dans la "lettre”. Vice versa, l’inférieur est dans le supérieur “plus excellemment”, la
les artisans de la beauté qui est dans les choses.
forme de l'effigie, par exemple, étant vivante dans l’homme.
E t encore, il explique l’autre partie, à savoir q ue D ieu est
(41) La “fin” d’une chose est ce vers quoi tend son mouvement, et ce en quoi
la cause de l’“harm onie” ( consonantia) q ui est dans les choses.
ce mouvement trouve son repos, ce qui peut être illustré simplement par le cas de
M ais cette h arm onie dans les choses est de deux sortes. La pre­
la flèche et de sa cible ; et comme nous l’avons déjà vu, tout péché, y compris le
m ière qui concerne l’ordre des créatures p ar rap p o rt à D ieu, et
“péché artistique”, consiste en un “écart par rapport à l’ordre en vue de la fin”. Ici,
il fait allusion à ceci lorsqu’il d it que D ieu est la cause de l’h ar­
il nous est dit que c’est la beauté de Dieu par laquelle nous sommes attirés vers Lui,
m onie « p o u r ce qu’il fait venir toutes choses à Lui », p o u r
en tant que fin dernière de l’homme ; et, pour autant que Denys affirme la coïnci­
a u tan t que Lui (ou elle) fait se to u rn er toutes choses vers Lui
dence de l’amour et de la beauté, on peut voir ici une illustration du propos
(ou elle), com m e étan t leur fin, ainsi q ue cela a été d it plus
d’Eckhart disant que nous désirons une chose alors que nous ne la possédons pas
h a u t; ce p o u r quoi, en grec, la beauté est appelé xaXôç, qui
encore, mais, lorsque nous la possédons, nous l’aimons, ou selon l’expression
dérive de (xaAéo, verbe qui signifie) “appeler, faire venir,
d’Augustin, nous en jouissons; désir et attirance impliquant la poursuite, amour et
convoquer”. E t secondem ent, l’harm onie est dans les créatures
fruition impliquant le repos ; voir également la note suivante.
selon q u elles so n t ordonnées les unes aux autres ; et ceci, il y
O n tiendra ici pour acquis la supériorité de la contemplation, parfaite dans
fait allusion lorsqu’il d it q u elle rassemble to u t en to u t p o u r
le raptus (scr. samâdhi), par rapport à l’aétion ; ce qui est, en vérité, le point de vue
être u n seul. Ceci p e u t être com pris au sens des platoniciens, à
orthodoxe, fermement défendu dans la tradition universelle et, en aucun cas, pas seu­
savoir que les plus hautes choses sont dans les plus basses par
lement (comme on le prétend parfois) en Orient, quoiqu’il puisse y avoir été obscurci
participation, les plus basses dans les plus hautes de façon ém i­
par les tendances moralisantes de la philosophie religieuse européenne moderne. Le
n en te ( per excellentiam quandam)AQ, et de cette m anière toutes
traitement scolastique de la “beauté” en tant que nom essentiel de Dieu a son exaéf
parallèle en celui de la rhétorique hindoue où l’“expérience esthétique” (rasâsvâdana,
(39) Fulgor correspond au scr. tejas.
70 71

A près quoi, lorsqu’il parle « d u b eau c o m m e é ta n t en choses existantes, ch acu n e à sa m an ière ». E n ce q u i co n cer­
m ê m e tem p s très beau et superbeau, sup erex istan t selon u n n e la p rem iè re p ro p o sitio n , il in d iq u e d eu x choses.
seul e t m êm e m o d e », il m o n tre c o m m e n t le b e a u est d it de P rem ièrem en t, il avance le fait de l’excès ; seco n d em en t, il
D ie u . E t d ’ab o rd il m o n tre q u e cela est d it p a r excès; et l’ex p liq u e « c o m m e superexistant selon u n seul et m êm e
en su ite q u e cela est d it eu égard à la causalité : « C ’est à p a r­ m o d e ». Il y a d eu x sortes d ’excès : l’u n , à l’in té rie u r d ’u n
tir de ce b eau q u ’il y a des beautés individuelles d an s les genre, et cela est signifié p ar le c o m p a ra tif et le su p e rla tif ;

lit. “la dégustation de la senteur”) est dénommée le jumeau même de la “dégustation Ces considérations devraient être jugées précieuses par le leéteur du livre
de Dieu” ( brahmasvâdanà). Une distinction nette entre l’expérience contemplative et le perspicace de T. V. Smith, Beyond Conscience (New York et Londres, 1934), où l’au­
plaisir esthétique est impliquée; “déguster” n’est pas une “question de goût” (scr. tat teur parle de « la richesse du cadre esthétique fourni par la conscience à l’intelli­
lagnam hrd, “ce qui tient au cœur"). Tout comme « avec le fait de trouver Dieu, prend gence », et suggère que « la dernière impulsion de la conscience impérieuse devrait

fin toute marche » (Eckhart), ainsi, dans l’expérience contemplative parfaite, l’opération être de s’établir légitimement en un objet stable pour le soi contemplatif » (p. 355).

de la force d’attraélion de la beauté - le plaisir esthétique en tant que distinCl du “rapt- C ’est seulement du point de vue sentimental moderne (où la volonté est exaltée

extase” de la contemplation désintéressée —se produit en un terme ultime. S’il s’ensuit aux dépens de l’intelle<£h) qu’une telle affirmation de la supériorité de la contem­
une aCtion, lorsque le contemplatif retourne au niveau du comportement corporel, plation “esthétique” peut apparaître “choquante”. Si, de nos jours, nous nous éloi­
comme cela est inévitable, cela n’ajoutera ni ne retranchera rien à la “valeur” plus élevée gnons nettement de la doélrine affirmant la supériorité de la contemplation, c’est
de l’expérience contemplative. D ’un autre côté, l’aCtion elle-même sera réellement, bien principalement pour deux raisons, toutes deux dépendant de l’erreur sentimenta-
que pas nécessairement de façon perceptible, d’une autre sorte qu’avant, étant mainte­ liste : la première parce que, en opposition avec la doélrine traditionnelle selon
nant une manifestation, plutôt que découlant d’une motivation; en d’autres termes, laquelle la beauté est avant tout affaire de connaissance, nous concevons mainte­
tandis que l’individu peut préalablement avoir agi ou avoir été contraint d’agir selon un nant la contemplation esthétique comme simplement une sorte d’émotion subli­
concept de “devoir” (ou, dit de façon plus technique, “avec prudence”) et, en quelque me ; et la seconde, en raison de la banalisation de cette monstrueuse perversion de
sorte, malgré lui, il agira maintenant de façon spontanée (scr. sahaja) et, en quelque la vérité selon laquelle il est prétendu que, à cause de sa sensibilité plus développée,
sorte, de lui-même (ou, comme St. Thomas le dit si magnifiquement, « la cause parfai­ une licence morale doit être tolérée chez, l’artiste en tant qu homme, plus que cela
te agit pour l’amour de ce quelle a », et Eckhart, « volontiers mais non pas volontaire­ n’est toléré chez, les autres hommes. Toutefois, seulement parce que, jusqu’à un
ment ») ; c’est en ce sens que « Jésus était toute vertu, parce qu’il agissait d’après une certain point, le peintre se peint toujours lui-même, « il n’est pas suffisant d’être un
incitation spontanée, et non pas d’après des règles » (Blake). Il est à peine besoin de dire peintre, un maître réputé et habile; je pense qu’il doit en outre avoir une vie irré­
que la confiance en soi du “génie” est fort éloignée de la “spontanéité” dont il est ici prochable, être même, si possible, un saint, quelqu’un dont le Saint-Esprit puisse
question; notre spontanéité est ici plutôt celle de l’artisan qui est “en pleine possession inspirer l’intelligence » (Michel-Ange, cité par A. Blunt, A rtiïiic Theory in Italy,
de son art”, ce qui peut être ou non le cas du “génie”. Oxford, 1940, p. 71. Cf. St. Augustin, De ordinel, XIX, 50).
72 73

l’autre, extérieur au genre, et cela est signifié p a r l’ad jo n & io n am o in d rissem en t tels q u ’o n p e u t en voir dans les choses cor­
d e la p ré p o sitio n super. Par exem ple, si n o u s d isons q u ’u n porelles. Le second d éfau t de beauté est q u e to u tes les créa­
feu excède en ch aleu r p a r u n excès in té rie u r au genre, cela tures o n t u n e b eau té q u i est d ’u n e certaine façon u n e n atu re
re v ie n t à d ire q u ’il est très c h a u d ; m ais le soleil excède particularisée (individuelle). O r ce défaut, il l’exclut de D ie u
d ’u n excès extérieur au genre, d ’o ù n o u s diso n s, n o n pas en ce q u i concerne to u te sorte de particularisation, d isan t
q u ’il est très c h a u d m ais q u ’il est su p e rc h a u d , p arce q u e la q u e D ie u n ’est pas b eau p o u r u n e certaine p a rt et laid p o u r
c h a le u r n ’est pas en lu i de la m ê m e m an ière, m ais é m i­ u n e au tre co m m e cela arrive dans les choses particulières ; n i
n e m m e n t. E t, é ta n t accordé q u e ce d o u b le excès n e se b eau à u n m o m e n t e t n o n à u n autre, co m m e il arrive dans
tro u v e pas sim u lta n é m e n t d an s les choses causées, n o u s les choses d o n t la b eau té est dans le tem p s ; n i encore est-Il
d iso n s, n é a n m o in s, q u e D ie u est à la fois trè s-b eau et b e a u p a r ra p p o rt à l’u n et n o n p ar ra p p o rt à u n autre,
s u p e rb e a u ; n o n pas c o m m e s’il é ta it d ’u n q u e lc o n q u e c o m m e il arrive dans to u tes les choses q u i so n t o rdonnées
g e n re m ais parce q u e to u tes choses q u i s o n t en u n genre p o u r u n usage o u u n e fin d éterm in és — car si elles so n t
q u e lc o n q u e L ui so n t attribuées. em ployées p o u r u n au tre usage o u fin, leur h a rm o n ie
A lors, q u a n d il d it « et su p erex istan t », il explique ce {consonantia), et p a r co n séq u en t leu r beauté, n’est plus
q u ’il avait d it. D ’abord, il explique p o u rq u o i D ie u est m a in te n u e ; n i encore, est-Il b eau en u n e n d ro it et n o n en
appelé très beau, et ensuite, po u rq u o i II est appelé superbeau, u n autre, co m m e il arrive p o u r certaines choses q u i sem ­
en d isa n t « e t co m m e s’il était la source de to u t le beau, et b le n t belles à certains e t n o n à d ’autres. C a r D ie u est beau
e n lu i-m êm e su ré m in e m m e n t d o u é de b eau té ». C ar, de p o u r to u s et de façon absolue.
m ê m e q u ’u n e chose est d ite d ’a u ta n t plus b lan ch e q u e lle est E t de to u tes ces prém isses il d o n n e la raison lorsqu’il
m o in s m élangée de noir, ainsi, p areillem en t, u n e chose est ajo u te q u ’il est b eau « en L u i-m êm e », n ia n t p a r là q u II so it
d ite d ’a u ta n t plus belle q u e lle est plus exem pte d e to u t b eau en u n e p artie seu lem en t et à u n m o m e n t seulem ent,
d é fa u t de beauté. M a in te n a n t, il y a deu x sortes de défauts car ce q u i a p p a rtie n t à u n e chose en elle-m êm e et de façon
d e b eau té dans les créatures : p rem ièrem en t, il y a certaines p rim o rd iale lui a p p a rtie n t en to talité, et to u jo u rs, et p a r­
choses q u i o n t u n e b eauté variable, c o m m e o n p e u t le voir to u t. E t encore, D ie u est b eau en L ui-m êm e, n o n pas relati­
d an s les choses corruptibles. C e défaut, il l’exclut d e D ieu v e m e n t à u n e chose d éterm in ée. E t de là, o n n e p e u t dire
e n d isa n t d ’ab o rd que D ieu est to u jo u rs b eau selon u n seul q u ’il est b eau relativ em en t à ceci et n o n à cela; n i b eau p o u r
et m êm e m ode, et ainsi to u te altération de beauté est écartée. ces personnes-ci et n o n p o u r celles-là. E t encore, Il est b eau
E t encore, il n ’y a ni génération n i c o rru p tio n de la beauté en to u jo u rs et de façon u n ifo rm e ; d ’o ù est exclu le prem ier
Lui, n i au cu n affaiblissem ent, n i au cu n accroissem ent o u d éfau t d e beauté.
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A lors, q u a n d il d it « et co m m e é ta n t en L u i-m êm e (concordiez) des créatures rationnelles dans le d o m a in e de


s u ré m in e m m e n t d o u é de beau té », la source de to u t le l’in te lle d - car s o n t en acco rd ceux q u i a p p ro u v e n t la
beau, il m o n tre p o u r quelle raison D ie u est appelé su p e r­ m êm e p ro p o s itio n ; et “am itié” (amicitiœ) dans le d o m a in e
beau, à savoir p o u r a u ta n t q u ’il possède, en L u i-m êm e des affeétio n s; et “associations” (communiones) dans le
su p rê m e m e n t e t avant tous les autres, la source de to u te d o m a in e de l’aéfio n o u q u a n t à un e m atière ex térieu re; et
b eauté. C a r en celle-ci, la n a tu re sim ple et su rn atu relle de en général, q u e lq u e lien d ’u n io n q u ’il puisse y avoir en tre
to u te s choses belles q u i dériv en t d ’elle, to u te b eau té e t to u t to u tes les créatures, cela est en v ertu d u beau.
b eau p réexistent, n o n pas en vérité sép arativ em en t, m ais Alors, q u a n d il d it « et il est le principe de toutes les
“u n ifo rm é m e n t”, à la m an ière d o n t de m u ltip les effets p ré ­ choses belles », il explique ce q u ’il a d it au sujet de la causali­
ex isten t d ans u n e u n iq u e cause. A lors, q u a n d il d it : « C ’est té d u beau. D ’abord, au sujet de la nature de ce q ui cause; et
à p a rtir de ce b e a u que l’être (esse) est dans les choses exis­ ensuite, au sujet de la diversité des causes, en disant : « C e t
tan tes e t q u e les choses individuelles so n t belles, c h acu n e u n iq u e bien et b eau est cause de toutes les beautés et biens
selon sa p ro p re m an ière », il m o n tre c o m m e n t le b eau est sans exception ». Q u a n t au premier, il in dique deux choses.
d it de D ie u en ta n t q u e cause. D ’abo rd , il én o n ce cette D ’abord, il d o n n e la raison p o u r laquelle le beau est appelé
causalité d u b eau ; et ensuite, il l’explique en d isan t « et il cause ; ensuite, il d é d u it u n corollaire de ses assertions, disant,
est le p rin c ip e de to u tes choses ». Il d it en prem ier, d o n c, « par con séq u en t le bien et le beau sont la m êm e chose ». Il
q u e de ce b eau pro cèd e « l’être (qui est) d an s les choses d it d o n c d ’ab o rd q ue le beaii « est le principe de toutes choses
existantes ». C a r l’éclat (claritas) est indisp en sab le à la b eau ­ com m e étan t leur cause efficiente », leur d o n n a n t l’être, et la
té, c o m m e il a été d it : et to u te form e p a r laquelle u n e cause “m otrice” et la cause “conservatrice”, q ui garde toutes
chose a l’être, est u n e certaine p a rtic ip a tio n à la div in e clar­ choses”, car il est évident que ces trois (causes) ap p artien n en t
té, et c’est ce q u ’il ajoute, « que les choses individuelles so n t à la catégorie de la cause efficiente d o n t la fonétion est de
belles ch acu n e selon sa p ro p re m an ière », c’est-à-dire, selon d o n n e r l’être, de m o u v o ir et de conserver.
sa p ro p re fo rm e. D e là il est év id en t qu e c’est à p a rtir de la M ais certain es causes efficientes agissent p a r leur
d iv ine b eau té q u e l’être de to u te chose est dérivé (ex divina désir de la fin, e t cela est p ro p re à u n e cause im p arfaite q ui
pulchritudine esse omnium derivatur). E t encore, pareille­ ne possède pas en co re ce q u ’elle désire. D ’u n e p art, la cause
m e n t, il a été d it que l’h a rm o n ie est in d isp en sab le à la p arfaite agit p o u r l’a m o u r de ce q u e lle a; d ’o ù il d it q u e le
beauté, d ’où, to u t chose qui est d ’u n e certain e façon p ro p re beau, q u i est D ie u , est la cause efficiente, m o trice et conser­
à l’h a rm o n ie p ro cèd e de la divine b e a u té ; et c’est ce q u ’il vatrice « p a r a m o u r d e sa p ro p re b eau té ». C ar, p u is q u ll
ajo u te, q u ’en raiso n d u divin b ien so n t to u s les “accords” possède Sa p ro p re b eau té, Il so u h aite q u e lle soit m u ltip liée
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a u ta n t q u e possible, à savoir p a r la c o m m u n ic a tio n de sa de toutes choses, en ta n t q u ’il est leur cause finale ». C a r
sim ilitu d e 42. Il d it alors q u e le beau, q u i est D ieu , est « la fin to u te s choses o n t été faites d e façon q u elles p u issen t im iter

(42) Tout ceci se répercute directement sur nos notions de l’appréciation Analogue à la providentielle satisfaction de l’artiste dans la possession de
“esthétique”. Tout amour, délectation, satisfaction et repos en (à distinguer du désir la forme exemplaire de la chose à faire, est la délectation ultérieure du spectateur
pour) une chose, implique une possession (delettatio autem vel amor eïl comple- dans la chose qui a été faite (à distinguer de son plaisir en l’utilisant). Cette secon­
mentum appetitus, Witelo, Liber de intelligentiis XVIII) ; c’est, d’une autre façon, de délectation, “délectation réflexe” (delettatio reflexa, Witelo, Liber de Intelligentiis
« dans une cause imparfaite qui n’est pas encore en possession de ce quelle désire », XX) est ce que, en fait, nous voulons signifier par la délectation d’une “contempla­
que l’amour signifie “désir” {appetitus naturalis vel amor, Som. Théol. I, 60, 1). Voir tion esthétique désintéressée”, bien que cela soit une expression maladroite puisque
également Augustin et Eckhart dans les citations de la note 27. “esthétique désintéressée” implique une contradiction dans les termes. La délecta­
La délectation ou satisfaction peut être soit esthétique (sensible) soit tion réflexe, en fait, n’est pas plus une sensation que ne l’était la première délecta­
intellectuelle (rationnelle). Seule la dernière appartient à la “vie”, dont la nature est tion en une chose qui n’avait pas encore été faite; elle est encore une “vie de
d ’être en acte; les satisfactions ressenties par les sens n’étant pas un acte, mais une l’intellect” (vita cognoscitiva), dépendant seulement de « l’union de la puissance
habitude ou une passion (Witelo, Liber de intelligentiis XVIII, XIX) : l’oeuvre d’art active avec la forme exemplaire à laquelle elle est ordonnée » (ibid., XVIII) :
alors appartient à notre “vie” seulement lorsqu’elle a été comprise, et non pas lors­ “ordonnée”, ou “occasionnée”, maintenant par la vue de la chose qui a été faite et
qu’elle a été seulement sentie.
non pas, comme auparavant, par le besoin de faire.
La délectation ou satisfaction qui appartient à la vie de l’esprit résulte « de Avec cette seconde identification de l’intellect à son objet, et la délecta­
l’union de la puissance active avec la forme exemplaire à laquelle elle est ordonnée » tion ou satisfaction qui s’ensuit, l’artefact, en soi matière morte, en vient à être
(Witelo, Liber de intelligentiis XVIII). Le plaisir ressenti par l’artiste est de cette sorte ;
“vivant” en celui qui le regarde tel qu’il était dans l’artiste ; et, une fois de plus, on
la forme exemplaire de la chose à faire étant “vivante” en lui et une partie de sa “vie” peut dire que l’amour de la chose devient un amour de son propre (véritable) soi.
{omnes res... in artifice creato dicuntur vivere, St. Bonaventure, ISent. d. 36, a. 2, q. 1
C ’est en ce sens, en vérité, que « ce n’est pas pour les choses elles-mêmes, mais pour
a d 4) en tant que forme de son intellect, identifiée à lui (Dante, Banquet, Cant. IV,
le Soi que toutes choses sont chères » (BU IV, 5).
III, 53 et 54, et IV, 10, 10-11; Plotin IV, 4, 2; Philon, De opifi 20). Cf. Chacune de ces délectations ou satisfactions (delettatio et delettatio
Coomaraswamy, Why Exhibit Works ofiArt?, 1943, p. 46. En rapport avec cette reflexa) sont propres à Dieu en tant que Divin Artisan et Spectateur, mais ne sont
identification intellectuelle avec la forme de la chose à faire, impliquée dans 1’attus pas en Lui en tant qu’actes successifs d’être, puisqu’il est en même temps à la fois
primus ou acte libre de contemplation, l’artiste devient “lui-même” (spirituellement)
l’artiste et le patron.
la cause formelle; dans 1'attus secundus, ou acte servile de l’opération, l’artiste devient L’“Amour de Sa propre beauté” est expliqué ci-dessus comme la raison-
“lui-même” (psycho-physiquement) un instrument, ou une cause efficiente. Sous ces principe d’une multiplication de similitudes, car, tout comme il appartient à la
conditions, « la délectation parfait l’opération » (Som. Théol II-I, 33, 4c).
nature de la lumière de se révéler par un rayonnement, ainsi ce la perfection de la
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d an s u n e certain e m esure la divine B eauté. T ro isiè m e m e n t, A lors, q u a n d il d it « le b ien et le b eau so n t la m êm e


Il est la cause exem plaire (i.e., form elle) ; car c’est su iv a n t chose », il d é d u it u n corollaire de ce q u i précède, d isan t
le d iv in b eau q u e to u te s les choses s o n t d istin g u ées, e t le qu e, parce q u e le b eau est de si nom b reu ses m anières la
signe en est q u e p e rso n n e ne se d o n n e la p e in e de réaliser cause de l’être, p ar c o n séq u en t, « le b ien et le b eau so n t la
u n e im age o u u n e re p ré se n ta tio n si ce n ’est p o u r l’a m o u r m ê m e chose », car to u te s choses d ésiren t le b eau et le b ien
d u b e a u 43. en ta n t q u e cause selon ch acu n e de ces m anières, et parce
q u ’il n’y a « rien q u i n e p articip e au b eau et au b ien », to u te
puissance adive consiste en une multiplication d’elle-même » (Witelo, Liber de chose é ta n t belle et b o n n e eu égard à sa form e propre.
Intelligentiis XXXI) ; c’est seulement lorsque la lumière (lux) devient une illumina­ E n o u tre, nous pouvons avoir l’audace de dire que “le
tion (lumen), effective en tant que couleur (St. Bonaventure, I Sent. d. 17, p. 1, n o n -ex istan t”, c’est-à-dire la m atière prem ière, « participe au
a. uniq., q. 1), quelle est “en ade”. C’est de la possession d’un art, en d’autres b eau et au bien », puisque l’être originel n on-existant (ens
termes, que découle naturellement l’opération de l’artiste. Cette opération, étant prim um non exiïiens, scr. usai) a u n e certaine sim ilitude avec
donné l’ad e d’identification tel que supposé par Dante et d’autres, est une auto­ le beau et le bien divins. C ar le beau et le bien so n t loués en
expression, c’est-à-dire une expression de ce qui peut être considéré comme la D ieu par u ne certaine abstra& ion ; et tandis q ue dans la
forme exemplaire de la chose à faire, ou bien comme la forme assumée par l’intel- m atière prem ière nous considérons u n e abstraction par
le<5l de l’artiste ; non pas évidemment une auto-expression au sens d’une exhibition défaut, nous considérons u ne ab straction en D ieu par excès,
de la personnalité de l’artiste. C ’est dans cette distindion que se trouve l’explica­ p o u r a u ta n t que Son existence est supersubstantielle44.
tion de l’anonymat caractéristique de l’artiste médiéval en tant qu’individu - Non
tamen eü m ultum curandum de causa efficiente (l’artiste, Untel de son nom de famil­ (Som. ThéoL I, 91, 3c), en d’autres termes, en ayant en vue la perfedion de l’œuvre,
le), cum non quis dicat, sed quid dicatur, sit attendendum! [Il ne faut cependant pas perfedion impliquant presque littéralement “fait bien et en vérité”. La beauté qui,
se soucier de la cause efficiente, alors qu’il faut faire attention non à celui qui dit, selon les mots de notre texte, « ajoute au bien une mise en ordre selon la faculté
mais à ce qui est dit]. cognitive » est l’asped extérieur de cette perfedion, par lequel on est attiré à elle.

(43) Des déclarations de cette nature ne sauraient être dénaturées pour leur Ce n’est pas l’objedif de l’artiste de faire quelque chose de beau, mais de faire une

faire dire que la “Beauté”, de façon indéfinie et absolue, est la cause finale des chose qui sera belle simplement parce quelle est parfaite. La Beauté, en cette phi­
efforts de l’artiste. Que les choses soient “distinguées” veut dire chacune en son losophie, est la puissance attradive de la perfedion.
genre et séparément l’une de l’autre ; “prendre peine” à faire quelque chose, c’est (44) “La matière première” est ce “néant” (to (JLT) ôv) à partir duquel le monde
faire de son mieux pour incorporer sa “forme” dans le matériau, et cela est la même a été fait. « L’existence dans la nature n’appartient pas à la matière première, qui est
chose que de la faire aussi belle qu’on le peut. L’artiste travaille toujours pour le une potentialité, à moins quelle soit amenée à l’ad e par une forme » (Som. Théol.
bien de l’œuvre, « visant à donner à son œuvre la meilleure disposition, » etc. I, 14, 2 ad 1) : « La matière première n’existe pas par elle-même dans la nature;
80

M ais, tan d is q u e le beau et le b o n so n t u n e m ê m e et


u n iq u e chose d ans leur sujet, n é a n m o in s parce q u e l’éclat
e t l’h a rm o n ie s o n t c o n ten u s dans l’idée d u b ien , ils
d iffèren t lo g iq u em en t, p u isq u e le b eau ajo u te au b o n u n e
o rd o n n a n c e à la faculté cognitive p a r laquelle le b o n est
c o n n u c o m m e tel.

elle est concréée plutôt que créée. Sa potentialité n’est pas infinie de façon absolue, C o m m e n ta ire d e C o o m arasw am y sur le tria, requiruntur.
car elle s’étend seulement aux formes naturelles » (Sont. Théol. I, 7, 2 ad 3). « La
création ne signifie pas la construction d’un ensemble composite mais qu’une La b eau té n’est pas, d e q u elq u e p o in t de vu e spécial
chose est créé de telle manière quelle est amenée à l’être en même temps qu’avec o u exclusif q u e ce so it, u n e p ro p rié té des oeuvres d ’art, m ais
tous ses principes » (I, 45, 4 a d 2). b ien p lu tô t u n e q u alité o u u n e valeur q u i p e u t être m a n i­
Mais dans la mesure où Denys traite de la beauté constamment en tant festée p a r to u tes les choses q u i so n t, en p ro p o rtio n d u
que nom essentiel de Dieu, et en particulier le beau comme étant la Lumière degré d e leu r être et d e leu r p erfectio n effectifs. L a b eau té
Divine, en suivant la via analogica et attribuant à Dieu la beauté par excès, il sem­ p e u t être c o n n u e d an s les substances spirituelles o u b ie n
blerait vraisemblable que, lorsqu’il s’engage dans la via negativa et, par abstraction, m atérielles, e t dans le cas d e ces dernières, alors, dans les
attribue le beau et le bien également au “non-existant”, il ne pense pas à la “matiè­ objets n atu rels o u b ie n d an s les oeuvres d ’art. Ses c o n d i­
re première”, comme une nature qui « se retire de la similitude de Dieu » {Som. tio n s so n t to u jo u rs les m êm es.
Théol. I, 14, 11 ad 3) et, en tant que cause matérielle, n’est pas en Lui, mais bien « Trois choses s o n t nécessaires à la b eau té.
plutôt à la Divine Ténèbre qui est « impénétrable à toute illumination et cachée à P rem ièrem en t, en effet, l’e x a d itu d e o u la p e rfe é tio n ; car
toute connaissance » (Denys, Ep. ad Caium M on.), la Déité, dont la puissance eïl plus les choses so n t dégradées, p a rta n t plus elles s o n t laides.
absolument infinie, et en même temps (comme le dit Eckhart) « est comme si elle E t u n e ju ste p ro p o rtio n o u h a rm o n ie . E t aussi la clarté;
n’était pas », bien quelle ne soit pas éloignée de Dieu, puisqu’elle est cette « natu­ d ’o ù , les choses q u i o n t u n e b rillan te co u leu r so n t réputées
re par laquelle le Père engendre » {Som. Théol. I, 41, 5), « cette nature, à savoir, qui belles ». [Adpulchritudinem tria requiruntur. Primo quidem
créa toutes les autres » (Augustin, De Trin. XTV, 9). Très différemment exprimé, on integritas, sive perfeéîio; quœ enim diminutœ sunt, hoc ipso
peut dire que ce que Denys signifie est que la Déité sous l’aspeCt de colère est non turpia sunt. E t débita proportio, sive consonantia. E t iterum
moins belle et bonne que sous l’asp edi de miséricorde ; ou, en termes indiens, que claritas; unde quœ habent colorem nitidum, pulchra esse
Bhairava et Kâli sont non moins beaux et “bons” que Siva et Pârvatï. dicuntur {Som. Théol. I, 39, 8c).]
82 83

Il est essentiel de bien co m p ren d re les term es d e cette nécessaires à l’integritas de la chose ». E n Som. Théol. suppl.
d éfin itio n . Integritas au sens m o ral n’est pas ce q u i est ici 80, le , “in té g rité ” et “p erfectio n ” im p liq u e n t to u s deux
signifié, m ais c’est p lu tô t au sens de “co rresp o n d an ce to tale u n e “to tale co rresp o n d an ce” et “u n e co rresp o n d an ce en
avec u n é ta t originel” (W ebster). La signification “ex actitu ­ to u te p ro p o rtio n ” d e la fo rm e accidentelle à la fo rm e su b ­
de” p e u t être relevée chez, C icéron, Brutus XXXV, 132, ser- stan tielle d ’u n o b jet n a tu re l o u artificiel. E t p u isq u e « la
monis integritas et chez, St. A ugustin, De doélrina chriïiiana p e rfectio n p rem ière d ’u n e chose consiste dans sa form e
IV, 10, locutionis integritas. Perfeélio p e u t être pris a u trip le m êm e, d ’o ù elle tie n t son espèce » {Som. Théol. III, 29, 2c)
sens de Som. Théol. I, 6, 3, « p re m iè re m e n t selo n la c o n d i­ et q u e « la sim ilitu d e se ra p p o rte à la fo rm e » (I, 5, 4), n o u s
tio n de l’être p ro p re d ’u n e chose (to u t ce q u e lle p e u t o u voyons q u e integritas est v é rita b le m e n t 1’“exactitude
d o it être) ; d eu x iè m e m e n t, p ar ra p p o rt aux accid en ts q u i (co rrectio n )” d e l’ico n o g rap h ie et c o rresp o n d à l’ôp9ôxr)ç
lu i o n t été ajoutés c o m m e é ta n t nécessaires à so n o p é ra ­ de P la to n ; to u tes les choses é ta n t belles dans la m esure o ù
tio n p a rfa ite 45 ; tro isièm em en t, la p erfectio n co n siste dans elles im ite n t, o u p a rtic ip e n t à la b eau té de D ieu , la cause
le fait d ’a tte in d re u n e au tre chose c o m m e sa fin »46. A insi form elle de leu r être.
en Som. Théol. I, 48, 5c, o ù le m al en u n e chose q u e l­ D im inuta ne v e u t pas dire “m orcelées”, m ais p lu tô t
c o n q u e est défin i c o m m e u n e p riv a tio n d u b ien co n sid éré “dégradées”, affaiblies o u d im inuées p a r u n m a n q u e de
c o m m e u n être “en p erfectio n et en acte”, 1’aétusprimas est q u elq u e chose q u i devrait être présent, co m m e dans Éth. ci
la form a et integritas de la chose, et le m al c o rre sp o n d a n t Nie. IV, 3, 5 et Ps. X I, 2, dim inuta sunt veritates et Apoc.
est « u n d é fa u t so it de la fo rm e so it de l’u n e de ses p arties X X II, 19 « si q u elq u ’u n retran ch e ( dim inuent ) »47. C e d o it
être selon ce p o in t de vue q u ’il fau t co m p ren d re la “g ran ­
(45) Les accidents nécessaires à l’opération parfaite d’une chose sont ses “orne­ d e u r” en ta n t q u ’elle est essentielle à la b eau té (v. n o te 21) :
ments” ou sa “décoration” ; voir “Ornament” de Coomaraswamy, A rt Bulletin XXI à savoir u n e taille ap p ro p riée p lu tô t q u ’u n e q u elco n q u e
(1939) [reproduit dans Seleiïed Papers, t. I, p. 241]. D ’où, beauté et décoration taille absolue. D an s les arts m édiévaux o u analogues la taille
coïncident dans le sujet {Som. Théol. II-II, 145, 2c, ratio pulchri sive decori). d ’u n su jet est p ro p o rtio n n é e à son im p o rta n c e (et tel est le
(46) C ’est-à-dire, dans l’utilité ou l’aptitude de la chose. En somme, nous ne sens p rin c ip a l de l’expression débita proportio) et n o n pas
pouvons appeler une pièce de fer un “beau couteau”, s’il n’est pas vraiment un cou­ d éterm in é e p a r la perspective d ’après sa relation m atérielle
teau, s’il n’est pas acéré, ou bien s’il n’est pas œuvré de manière à servir la fin par­
ticulière pour laquelle il a été créé. Les choses peuvent être belles ou parfaites (47) Cf. Platon, Lois 667D, où reéfitude (ôpBéxqç = integritas) est une ques­
seulement à leur manière, et seulement bonnes en leur genre, jamais de façon abso­ tion d’adaptation (îoÔTqç), à la fois quant à la qualité et la quantité; également
lue (cf. Platon, Grand Hippias 290D et Philon, Heres 157-158). Rép. 402A et 524C.
85
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lo rsq u ’elle est e n acco rd ( consonat) avec l’a rt » (qui est d an s


aux autres sujets ; tan d is q u e d ans la réalité, to u t ce q u i est
l’e sp rit de l’artiste) e t c o m m e suggérée ci-dessus à p ro p o s
“so u s-d im e n sio n n é ” est c h é tif e t laid. Superfluum et dim i-
de la “g ra n d e u r” . D ’u n au tre côté, dans le De pulchro ci-
nutum (Éth. à Nie. I-II, 27, 2 ad 2) so n t les extrêm es à évi­
dessus tra d u it, St. T h o m a s , avec consonantia, se réfère
te r d ans to u t ce q u i d o it être “co rreét” ; les équivalents
m a n ife ste m e n t à la ju ste p ro p o rtio n des p arties d ’u n e
sanscrits so n t ünâtiriktau, “tro p p e tit e t tro p im p o rta n t”, à
chose les unes p a r r a p p o rt aux autres. L a “ju ste p ro p o r­
éviter d ans u n e o p é ra tio n rituelle. “Beau” e t “la id ” so n t
tio n ” nécessaire à la b e a u té est aussi m e n tio n n é e en Som.
pulcher e t turpis, sem blables aux m ots grecs xaÀôç et
Théol. I, 5) 4, a d 1 et II-II, 4 5 , 2c.
aiay pôç, et sanscrits kalyâna e t p a p a ; “laid ” c o ïn c id a n t
Claritas est le ra y o n n e m e n t, l’illu m in a tio n , la clarté,
avec “disgracieux” o u “fa u tif”, et beauté avec “grâce” o u
la sp le n d e u r o u gloire p ro p res à l’o b jet lu i-m êm e e t n o n pas
“b o n té ” . C es term es o n t u n e signification q u i d é b o rd e de
l’effet d ’u n q u e lc o n q u e éclairage extérieur. Les exem ples
b eau co u p le sens p u re m e n t esthétique. La racine sanscrite
ém in e n ts de cette clarté s o n t le soleil et l’or, auxquels aussi
kal p résen te en kalyâna e t xaÀôç, est décelable ég alem en t
o n co m p are fré q u e m m e n t u n “corps glorieux” ; de m êm e la
dans “haie” “h e a lth y ”, “w hole” et “holy” [m ots anglais c o r­
T ran sfig u ratio n est u n e “clarification” (cf. Som. Théol.
re sp o n d a n t resp ectiv em en t à “ro b u ste”, “sain”, “e n tie r” et
S uppl. 85, 1 et 2).
“sain t”] ; ses sens prem iers so n t “être en acte”, “être
C h a q u e chose a sa p ro p re “clarté g én ériq u e”
effectif”, “cal-cu ler”, “faire” et u n de ses dérivés est kâla,
(A quinate, De pulchro ), celle d u « ra y o n n e m e n t d e la
“tem p s” . C e tte racine kal est p ro b a b le m e n t id e n tiq u e à la
lu m ière form elle su r ce q u i est fo rm é o u p ro p o rtio n n é »
racine kr{kar) d an s kâra, “création” et kratu, “puissan ce”,
(U lrich E n g elb ert, De pulchro). O n p e u t citer u n e excellen­
en la tin creo etc., e n grec xpaivco, d ’o ù xpaxoç, etc., e t de la
te illu stra tio n d e ceci avec C U IV, 14, 2 o ù u n h o m m e d it
m êm e m an ière ypôvoç, “tem ps” . La d o ctrin e selon laquelle
à u n autre, « T o n visage, m o n cher, brille co m m e celui de
« la b eau té est u n e cause form elle » et ex divina pulchritu-
q u i a c o n n u D ie u ». À co m p arer avec, en vieil anglais, Hire
dine esse om nium derivatur est p ro fo n d é m e n t en racin ée
lure lûmes liht, as a launterne a nyht, « Le T igre, le Tigre,
dans le langage lu i-m êm e.
em brasé de lu m ière » de W illiam Blake et la “vache
“P ro p o rtio n co n venable” et “co n so n an ce” ( conso-
flam b o y an te” de RV II, 3 4 , 5. C ’est selon cette
nantia = ccppovia) c o n c e rn e n t 1) la form e actuelle relativ e­
sig n ificatio n q u e n o u s disons des belles choses q u e lle s so n t
m e n t à la fo rm e su b stan tielle, et 2) les p arties d ’u n e chose
“sp len d id es”, q u e ce so it des êtres naturels, c o m m e des
les unes p a r r a p p o rt aux autres. La p rem ière n o tio n , je
tigres o u des arbres, o u b ie n des oeuvres h u m ain es, co m m e
pense, p ré d o m in e , c o m m e chez, l’A q u in ate, Summa contra
des édifices o u des p o èm es, o ù la clarté est sy n o n y m e
Gentiles I, 62 , « C a r alors u n e arche est u n e v éritab le arch e
86 87

d in te llig ib ilité e t l’opposé de l’obscurité. La co u leu r p o u r a u ta n t q u ’ils so n t o rd o n n és à la n o u rritu re o u au sexe,


d u n e belle chose d o it être éclatante o u p u re, p u isq u e la l’h o m m e seul p re n d plaisir dans la beauté des objets sen­
co u leu r est d é term in é e p a r la n a tu re de l’o b je t co lo ré lui- sibles p o u r elle-m êm e » (I, 91, 3 ad 3).
m êm e, e t si elle est tern e o u sale, ce sera u n signe d e son Il est n e tte m e n t re c o n n u qu e les plaisirs esth étiq u es
im p u re té . C ’est ainsi, encore, q u e la co u leu r de l’o r est tra ­ s o n t n atu rels e t légitim es, et m êm e essentiels ; car le b ien n e
d itio n n e lle m e n t la plus belle des couleurs. p e u t être u n o b je t p o u r l’ap p é tit à m o in s d ’avoir été ap p ré­
La b eau té et la b o n té so n t fo n d a m e n ta le m e n t id e n ­ h e n d é {Som. Théol. I-II, 27, 2c), et « le plaisir p arfait 1 o p é ­
tiques, car elles tire n t leu r origine de la form e, m ais elles ra tio n » (I-II, 4, 1 a d 3, I-II, 33, 4c, etc.). Parce q u e la
d ifferent lo g iq u e m e n t; la b o n té ayant u n ra p p o rt avec l’ap ­ b eau té de l’œ u v re est attray an te, deleélare a sa ju ste place
p é tit e t la b eau té avec la connaissance o u la co m p ré h e n sio n ; d an s les fo rm u les tra d itio n n elles définissant le b u t de l’élo­
« car les choses belles so n t celles q u i plaisent lo rsq u ’elles so n t q u e n c e 49. E n m êm e tem p s, dire q ue la b eau té d ’u n e chose
vues (pulchra enim dicuntur qua visa placent) ». C ’est en rai­ est u n e in v ita tio n à sa b o n té revient égalem ent à ren d re évi­
so n de leu r “ju ste p ro p o rtio n ” q u ’elles plaisent, car le sens d e n t q u e sa b eau té n’est pas, co m m e le b ien, u n e cause
{sensus) se c o m p la ît dans les choses co n v en ab lem en t p ro p o r­ finale o u u n e fin en soi. Le m êm e p o in t de vue, exacte­
tionnées, c o m m e en ce q u i est conform e à sa p ro p re n a tu re m e n t, se tro u v e chez. P la to n p o u r q u i « le fait d ’ap p ren d re
{Som. Théol. I, 5, 4 ad 1). « Ces sens o n t p rin c ip a le m e n t s’acco m p ag n e d u plaisir pris dans l’ag rém en t » (rfjç y à p iT O Ç
ra p p o rt avec le beau, à savoir la vue et l’ouïe, c o m m e é ta n t Tr)v f)ôovr)v), m ais l’ex actitu d e et 1 u tilité, la b o n té et la
au service de la raison. A insi, il est évident q u e la beauté b eau té de l’œ u v re s o n t des conséquences de sa v é rité ; le
ajo u te au b ien u n e relation avec la puissance co g n itiv e; en plaisir n ’est pas u n critère de p ertin e n ce de l’œ uvre, et n e
sorte q u e le b o n ( bonum) signifie ce qui sim p le m e n t p la ît à p e u t pas être pris p o u r base de ju g e m e n t, lequel p e u t seule­
l’ap p étit, tan d is q u e le beau est quelque chose de p laisan t à m e n t être fo rm u lé si l’o n c o n n a ît l’in te n tio n (pox)Àr)aiç,
c o m p re n d re ». E n d ’autres term es « cela a p p a rtie n t à la Lois 6 6 7 - 6 6 9 ) d e l’œ u v re 50. C ’est dans le fait de faire des
n a tu re d u beau en lequel, é ta n t vu o u c o n n u , l’a p p é tit est
am ené à s'e reposer » (I-II, 27, 1 a d 3 ) 48. «A lors q u e les a n i­
m au x p re n n e n t plaisir dans les objets des sens seu lem en t (49) Voir Coomaraswamy, Why Exhibit Works o f Art?, 1943, p. 104.
(50) Comme indiqué par Augustin, le goût ne peut pas être un critère de beau­
té, car il en est qui aiment les difformités. Les choses qui nous plaisent le font parce
(48) «Nous jouissons de ce que nous connaissons lorsque la volonté réjouie y quelles sont belles; il ne s’ensuit pas quelles soient belles parce quelles nous plai­
est au repos », St. Augustin, De Trin. X, 10. sent {De musica, VI, 38 ; Lib. de ver. ret. 59).
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plaisirs esthétiques, p lu tô t q u e d u plaisir ressenti d an s le Le résu ltat n e t d e la d o c trin e tra d itio n n e lle d e la
b ien intelligible51, le b u t de l’art, que 1” esthétique” m o d ern e b eau té, telle q u ’exposée p a r St. T h o m a s d ’A q u in , est
diffère le plus p ro fo n d é m e n t de la d o é trin e tra d itio n n e lle ; d ’id en tifier la b eau té avec le fait d ’avoir u n e “fo rm e” o u u n
la p h ilo so p h ie o rd in a ire de l’a rt est essen tiellem en t ordre, et la laid eu r avec le fait de n’avoir pas de fo rm e o u de
r e la tio n n e lle , c’est-à-dire re^rim entale. m a n q u e r d ’o rd re. L a laideur, co m m e les autres m au x , est
« L’a rt im ite la N a tu re dans son m o d e o p érato ire » (ars u n e p riv atio n . L a m ê m e chose est exprim ée en sanscrit p ar
imitatur naturam in sua. operatione, Som. Théol. I, 117, le ). les term es pratirüpa, “fo rm el” et apratirüpa , “in fo rm el’ , en
« Les choses naturelles d é p e n d e n t de l’intelleél divin, to u t ta n t q u ’équivalents d e kalyâna et d e papa. La b eau té, en
co m m e les choses faites p a r a rt d é p e n d e n t de l’intelleél d ’autres term es, est to u jo u rs “idéale”, au sens p ro p re d u
h u m a in » (I, 17, le ). D an s la prem ière citatio n , la référence m o t; m ais “n o tre ” idéal (au sens ord in aire, celui de ce q u e
im m éd iate est à l’art de la m édecine o ù so n t utilisés des n o u s aim ons) p e u t n ’être pas b eau d u to u t.
m oyens naturels. M ais ceux-ci ne so n t pas la “n a tu re ” q ui
opère, p u isq u e ce n’est pas les in stru m en ts m ais l’o p érateu r
q u i fait l’œ uvre d ’art. « La n a tu re elle-m êm e cause les choses
naturelles q u a n t à leu r form e, m ais p résuppose u n e
m atière », et « l’œ uvre d ’art est attribuée n o n pas à l’in stru ­
m e n t m ais à l’artiste » (I, 4 5 , 2c e t Suppl. 80, 1 a d 3). D ’o ù
il ré su lte q u e la “n a tu r e ” ici c o n c e rn é e est la Natura
naturans, Creatrix universalis, Deus et n o n pas la Natura
naturata. La vérité de l’a rt a p p a rtie n t à la Natura naturans.

(51) La philosophie courante de la production, asservie aux intérêts industriels,


fait une distinction entre les beaux arts, sans utilité, et les arts appliqués ou utiles. La
philosophie traditionnelle, d’autre part, affirme que la beauté et l’utilité sont insépa­
rables dans l’objet, et que rien d’inutile ne peut être appelé beau à proprement parler
(Xénophon, Memorabilia III, 8, 6; IV, 6, 9; Platon, Cratyle 416 C ; Horace, Ep. ad
Pisones 334 ; St. Augustin, Lib. de ver. reL 39 ; St. Bonaventure, De reduttione artium
ad theologiam 14, etc.). La conception antitraditionnelle de la vie est grossière plutôt
que “réaliste” ou pratique; une très large part de sa “culture” est en fait inutile.
A p p en d ice

E n ce q u i co n cern e la “b o n té ” ( bonitas), le leéteu r


d o it avoir p ré se n t à l’esp rit q u e le b ien et le m al, d an s la
p h ilo so p h ie scolastique, n e so n t pas des catégories m orales,
excepté e n relatio n avec la c o n d u ite e t q u a n d cela est p réci­
sé, le b ien h o n o ra b le o u m o ral (bonum honeïlum o u bonum
moris) é ta n t d istin g u é d u b ie n utile (bonum utile) e t d u
b ie n délectable (bonum delettabilè) . E n général, le b o n est
sy n o n y m e d e l’être o u de l’aéte en ta n t q u e d istin g u és d u
n o n -ê tre o u d e la p o te n tia lité , et, en ce sens, le b ien est
g é n é ra le m e n t défini c o m m e ce qu e to u te créatu re désire o u
tro u v e b o n ( Som. Théol. I, 5, 1 ; I, 4 8 , 1 et passim : la p h i­
losophie scolastique su it A ristote, Éth. Nie. I, 1, 1, « Le b ien
est ce q u e to u s d ésiren t »). L orsque, p ar exem ple, il s’agit
d u sum m um bonum, q u i est D ieu , ce B ien est ainsi appelé
c o m m e é ta n t la fin d ern ière de l’h o m m e (scr. paramartha )
et la lim ite d u d ésir; il est “b o n ”, n o n pas c o m m e la v ertu
est o p p o sée au vice (« Là », co m m e d it E c k h art, « jam ais le
vice n i la v e rtu n’e n tre ro n t »), m ais c o m m e é ta n t ce q u i tire
to u tes choses à lu i p a r sa B eauté.
92 93

C ’est s u rto u t en ra p p o rt avec les arts q u e la b o n té n’est a rtis tiq u e . Le péch é é ta n t défini c o m m e “u n écart p ar ra p ­
pas u n e qualité d ’ordre m oral. D e m êm e q u e « la p ru d en ce p o r t à l’o rd re en v ue d e la fin”, il p e u t être d e d eu x sortes,
est la n o rm e de co n d u ite » (reéla ratio agibilium, Som. Théol. s u rv e n a n t en relatio n soit avec les faélibilia so it avec les
II-I, 56, 3), de m êm e « l’A rt est la n o rm e d u travail de fabri­ agibilia, ainsi : « P re m iè re m e n t, p a r u n é c a rt p a r r a p p o rt à
catio n {reéla ratio faéiibilium ) ... l’artiste ( artifex) est louable la fin p a rtic u liè re visée p a r l’a rtiste : e t ce p éch é sera
e n ta n t que tel, n o n p o u r l’in te n tio n avec laquelle il fait u n e p ro p re à l’a r t; p a r exem ple, si u n artiste p r o d u it u n e chose
oeuvre, m ais p o u r la qualité de l’œ uvre » (II-I, 57, 3) ; « l’A rt m auvaise, alors q u e so n in te n tio n é ta it de p ro d u ire
n e présu p p o se pas la rectitu d e de l’ap p é tit » (II-I, 57, 4) ; q u e lq u e chose d e b o n , o u b ie n p ro d u it u n e chose b o n n e ,
« l’A rt n ’exige pas de l’artiste q u e son acte so it u n acte b o n , alors q u e so n in te n tio n é ta it d e p ro d u ire q u e lq u e chose de
m ais q u e son œ uvre soit b o n n e. ... Par co n séq u en t l’artiste m auvais. D e u x iè m e m e n t, p ar u n écart p a r ra p p o rt à la fin
a b esoin de l’art, n o n p o u r q u ’il puisse m e n e r u n e vie b o n n e g énérale de la vie h u m a in e (scr. p u r usart h a, dans sa q u a ­
m ais p o u r q u ’il puisse p ro d u ire u n e b o n n e œ uvre d ’art, et d ru p le division) : et alors il sera d it p é c h e r s’il a l’in te n tio n
en p re n d re soin » (II-I, 57, 5). C eu x q u i s’in téressen t à de p ro d u ire u n e œ u v re m auvaise, e t le fait effectivem ent
l’é th iq u e p lu tô t qu’à l’a rt do iv en t p ren d re n o te de la réci­ afin q u ’u n au tre y puisse être tro m p é . M ais ce péché n ’est
p ro q u e, « Il ne p e u t y avoir de b o n usage sans l’art » (II-I, pas p ro p re à l’artiste en ta n t q ue tel m ais e n ta n t q u ’h o m m e.
57, 3 a d l ) , com parable à la form ule de R u sk in « u n e in d u s­ Par co n sé q u e n t, p o u r le p rem ier péché, cet artiste est b lâm é
trie sans art, c’est de la bestialité ». e n ta n t q u ’artiste, tan d is q ue p o u r le second, il est blâm é en
La d istin c tio n de l’a rt d ’avec la p ru d e n c e est sous- ta n t q u ’h o m m e » {Som. Théol. II-I, 2 1 , 2 ad 2). Par
ja c e n te à l’injonCHon de « ne pas se soucier d u le n d e m a in ». exem ple, le fo rg ero n fera u n péch é en ta n t q u ’artiste s’il ne
« T a m aîtrise est celle de l’œ uvre, jam ais de ses fruits ; aussi réu ssit pas à fab riq u er u n c o u te a u tra n c h a n t, m ais e n ta n t
n’œ u v re pas en vue des fruits et ne sois pas en clin à te rete­ q u ’h o m m e , s’il e n fab riq u e u n en v u e d e c o m m e ttre u n
n ir d ’œ u v re r » (B G . II, 4 7 ); sem b lab lem en t, St. T h o m a s m e u rtre o u p o u r q u e lq u ’u n d o n t il connaît l’in te n tio n de
d ’A q u in : « D ie u a p rescrit q u e n o u s ne devions pas faire c o m m e ttre u n m eu rtre.
a tte n tio n à ce q u i n ’est pas n o tre affaire, à savoir les co n sé­ Le péch é artistiq u e, dans le p re m ie r de ces sens, est
q u en ces de nos aCtes {de eventibus noUrarum aélionurri), re c o n n u en SB II, 1, 4, 6 en relatio n avec u n e erreu r lors de
m ais ne n o u s a pas in te rd it d ’être a tte n tif à ce q u i est n o tre l’acco m p lissem en t d ’u n ritu el, ce q u i d o it être évité parce
affaire, à savoir l’aCte lu i-m êm e » {Som. c. Gent. III, 3 5). q u e « ceci serait u n péch é {aparâdhi, m a n q u a n t la cible),
C e p e n d a n t, de m ê m e q u ’il p e u t y av o ir u n p é c h é ex a c te m e n t c o m m e si l’o n devait faire u n e chose en ay an t
m o ra l, de m ê m e é g a le m e n t il p e u t y av o ir u n p é c h é l’in te n tio n d ’en faire u n e a u tre ; o u b ie n si l’o n devait dire
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u n e chose e n ay an t l’in te n tio n d ’e n dire u n e au tre ; o u b ien Si, c o m m e le d it D a n te , celui q u i v e u t faire le p o rtra it d ’u n
si l’o n devait aller dans u n e d ire c tio n en ay an t l’in te n tio n être n e p e u t le faire à m o in s q u ’il n e le soit, o u co m m e n o u s
d ’aller dans u n e autre ». le d irio n s, à m o in s q u ’il n e le vive (cf. Som. Théol. I, 27, 1
Il fau t ajo u ter q u ’il p e u t aussi y avoir u n péch é m é ta ­ ad 2), il est n o n m o in s certain q ue celui q u i v eu t (et « le
p h y sique, tel celui de l’erreu r o u “hérésie”, ré su lta n t d ’u n ju g e m e n t est la p erfectio n de l’art », II-II, 2 6 , 3 sq.) ap p ré­
a£te invalide de c o n te m p la tio n (scr. sithila samâdhi, o u cier e t c o m p ren d re u n e oeuvre déjà achevée, p e u t seulem ent
kheda d ans le dbyânà) : voir « L’o p é ra tio n intellectuelle le faire sous réserve d e la m êm e co n d itio n , et cela v eu t dire
q u ’il d o it co n fo rm er son intelleCt à celui de l’artiste de sorte
d an s l’a rt in d ie n »52. Il p e u t, en conséquence, y avoir u n
écart p a r ra p p o rt à l’o rd re e n vue de la fin d e trois façons : q u ’il pense avec ses pensées et v o it avec ses yeux. D es aétes de
1) d ans l’art, c o m m e lo rsq u ’u n h o m m e d it « Je n’y connais ren o n cem en t à soi-m êm e so n t requis de tous ceux q ui aspi­
rien au sujet de l’art, m ais je sais ce q u e j ’aim e » ; 2) d an s la ren t à la “culture”, c’est-à-dire, à être autres q ue des béotiens.
c o n d u ite , c o m m e lorsqu’u n h o m m e d it « Je n e sais pas ce C ’est en ce sens q ue « W er d e n D ich ter will verstehen, /
q u i est d ro it, m ais je sais ce q u e j ’aim e faire » et 3) d an s la m uss in D ich ters L ande geh en », [C elui q u i v eu t c o m ­
c o n te m p la tio n , co m m e lo rsq u ’u n h o m m e d it « Je n e sais p ren d re le p o ète d o it aller dans le pays d u p o ète].
pas ce q u i est vrai, m ais je sais ce q u e j ’aim e p en ser ». P o u r ju g er les œ uvres d ’a rt rom an es et les faire
Il convient de n o te r q u e la définition scolastique d u co n n aître, le critiq u e o u le p rofesseur de cette spécialité
péché co m m e “écart par ra p p o rt à l’ordre en vue de la fin” est d o it d ev en ir u n h o m m e “ro m a n ”, et p o u r cela il fau t b ien
littéralem en t id en tiq u e à celle de K U II, 2 o ù celui q u i p ré ­ plus q u ’u n e sensibilité aux œ uvres d ’a rt ro m an es o u des
fère ce q u ’il aim e le plus (preyas) à ce q ui est le plus beau connaissances à leur su je t; p ré te n d re q u ’u n “m atérialiste”
o u u n “ath ée” déclaré p o u rra it d ev en ir u n doCteur ès art
{sreyas) est d it “m a n q u er la cible” ( hïyate arthâi). Le sens p re­
m édiéval au sens p ro p re d u te rm e serait u n e c o n tra d ic tio n
m ier de sri est “lum ière rad ian te” o u “splendeur”, e t le
su p erlatif sreyas, sans perdre son conten u , est en général dans les term es. H u m a in e m e n t p a rla n t, il n ’est pas m o in s
équivalent à “félicité” et summum bonum\ ainsi, sreyas et absurde d e concevoir l’e n seig n em en t de la Bible co m m e de
preyas ne so n t au cu n em en t le bien et le m al de façon absolue la “litté ra tu re ” . P erso n n e n e p e u t “écrire u n co n te de fée”
s’il n e c ro it pas aux fées e t n’est pas fam ilier avec les lois d u
o u selon u n e signification m orale particulière, m ais p lu tô t le
b ien universel e n ta n t q u e distingué de to u t b ien particulier. m o n d e des fées.
O n p e u t faire rem arq u er q u e le m o t m êm e de “co m ­
p re n d re ”, quelle q u ’en so it l’ap p licatio n , im p liq u e
(52) Étude de Coomaraswamy figurant dans Seletfed Papers, 1.1, p. 131 [note du
traducteur].
l’id en tificatio n de n o tre p ro p re co n science avec ce d o n t la
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chose elle-m êm e d é p e n d originellem ent p o u r son être. U n e q u ’elles so n t s’il avait été leur cause prem ière, q u ’o n appelle
telle id en tificatio n rei et intelleïïus est im p liq u ée p a r la dis- cette cause “ Natura naturam o u “D ie u ”.
tin é tio n faite p a r P lato n entre cruvecnç (co m p réh en sio n , o u A cet égard, l’in tro d u é tio n de la d o é trin e de
litt. association) et pàGrjaiç (enseignem ent) ou, en sanscrit, XEinfuhlung o u “em p a th ie ” dans la th éo rie d e la c ritiq u e
en tre artha-jnâna (gnose de la signification) et adhyayana m a rq u e u n e étap e su r la b o n n e v o ie; m ais seu le m e n t u n e
(étude) : ce n est pas en ta n t q u e sim ple savant {panditah) b o n n e in te n tio n p lu tô t q u ’u n e a ttitu d e p a rfa ite m e n t a d a p ­
m ais co m m e C o m p re n a n t ( evamvil) que l’o n tire bénéfice tée p o u r a u ta n t q u e so n t concernés les arts ch rétien s et an a ­
de ce q u e l’o n étudie, en assim ilant ce que l’o n c o n n aît. La logues. C a r le “se n tim e n t in tim e ” est ici su jet à la m êm e
co m p réh en sio n im p liq u e et exige u n e sorte d e re p e n tir c ritiq u e q u e le m o t “esth étiq u e” lu i-m êm e. Les arts ch ré­
(“c h a n g e m e n t d ’esprit”), et de la sorte, aussi, u n e rétracta­ tiens e t analogues so n t fo n d a m e n ta le m e n t form els et in te l­
tio n de to u t ce q u i p e u t avoir été d it sur la base de la seule lectuels, o u , c o m m e o n d it parfois, “im m atériels” et
observation, en l’absence de co m préhensio n . Seul ce q u i est “sp iritu els” ; la b eau té est fo n d a m e n ta le m e n t en relatio n
co rreét est co m p réh en sib le; d ’où, p erson n e n e p e u t c o m ­ avec la co n n aissan ce {Som. Théol. I, 5, 4) ; l’artiste œ u v re
p ren d re et n’être pas d ’accord. T o u t co m p réh en sio n , selon « p a r l’in tellect », ce q u i est la m êm e chose q u e « par son
ce sens, im p liq u e u n e adhésion form elle; celui q u i c o m ­ a rt » (I, 14, 8 ; I, 16, l e ; I, 39, 8 et I, 4 5 , 7c). À noter, à ce
p re n d réellem ent u n e oeuvre d ’art aurait v o u lu l’avoir faite sujet, q u e la p h ilo so p h ie scolastique n e parle jam ais de
telle q u e lle est e t n o n pas selon u n e quelco n q u e au tre sim i­ l’œ u v re ( opus) c o m m e d ’u n “a rt” ; l’“a rt” d em eu re to u jo u rs
litude. C o m m e l’artiste d ’origine, il p e u t être co n scien t d ’u n dans l’artiste, ta n d is q u e l’œ u v re, en ta n t q u 'artificiatum,
d éfau t d ’hab ileté o u de m atière, m ais ne p e u t pas so u h aiter est u n e chose faite p a r l’art, per artem. E n su p p o sa n t q u e
q ue l’art, c’est-à-dire la form e, p ar lequel et selon laquelle la l’a rtiste so it o u b ie n so n p ro p re p a tro n tra v a illa n t p o u r
chose fu t faite ait été au tre q u e ce q u e lle fu t, sans désavouer lu i-m ê m e (c o m m e c ’est ty p iq u e m e n t le cas d u D iv in
dans la m êm e m esure l’être m êm e de l’artiste. C elu i q ui A rc h ite c te ), o u b ie n accep te lib re m e n t le b u t final de
v o u d ra it q u e la form e ait été autre que ce q u e lle a été ne se l’œ u v re à exécuter, e t c o m p re n n e q u ’il c o n s titu e u n e fin
co m p o rte pas ainsi en ta n t que juge de l’a rt m ais en ta n t q ue d ésirab le, alors il œ u v re ra v é rita b le m e n t à la fois per
p a tro n pott fa tfu m \ il se fait juge, n o n pas de la beau té for­ artem et per voluntatem — « L’artiste œ u v re au m o y en d u
m elle de l’œ u v re m ais seulem ent de son u tilité p ra tiq u e verbe c o n ç u en so n esp rit et d e l’a m o u r de sa v o lo n té rela­
p o u r lui. A insi, en ce q u i concerne les choses naturelles, p e r­ ti f à u n o b je t » (I, 4 5 , 6c) ; c’est-à-dire en ta n t q u ’artiste p a r
so n n e ne p e u t être d it les avoir p lein em en t com prises, m ais ra p p o rt à la cause form elle de la chose à faire, en ta n t q u e
seu le m e n t les avoir décrites, q u i ne les au rait faites telles p a tro n p a r ra p p o rt à sa cause finale. Ici n o u s envisageons
99
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n o n pas quelles choses d o iv en t être faites m ais le rô le jo u é U n d é fa u t an alo g u e d ’expression ap p ro p riée se p erço it lors
p a r l’a rt d an s leu r fa b ric a tio n ; et c o m m e ceci est u n e affaire d e l’ex écu tio n d e la m u siq u e d u Sacrifice de l’Eglise, n o n
d ’intelleé! p lu tô t q ue de vo lo n té, il est év id en t q u e le “sen­ pas en ta n t q u e telle, m ais p ar des “ch œ u rs” séculiers en
tim e n t in tim e ” et l'e s th é tiq u e ” so n t des expressions guère ta n t q u e “m u siq u e ”, o u bien lorsque la B ible o u la Divina
satisfaisantes, e t q u e d ’autres term es c o m m e “c o n fo rm a ­ Commedia so n t enseignées en ta n t q u e “litté ra tu re ” . D e la
tio n ” (scr. tadâkârata) e t “ap p réh en sio n ” (scr. grahana) m ê m e façon, ch aq u e fois qu e les accid en ts d ’u n style exo­
seraien t préférables. tiq u e s o n t im ités ailleurs (que dans so n pays d ’origine)
T o u t ceci a u n e incid en ce p ra tiq u e im p o rta n te p o u r l’o p é ra tio n de l’artiste est viciée et l’o n p e rç o it im m é d ia te ­
l’“arch aïsm e” . U n e chose « est d ite être a b so lu m e n t vraie m e n t d an s ce cas n o n pas u n e c o n trefaço n m ais u n e carica­
p o u r a u ta n t q u e lle est rap p o rtée à l’intellect d o n t elle tu re . O n c o m p re n d ra aisém en t qu e l’é tu d e des “influences”
d é p e n d » m ais cela « p e u t être ra p p o rté à l’in telleét d e façon d o it être envisagée c o m m e l’u n des aspeéts les m o in s
so it essentielle soit accidentelle » ( Som. Théol. I, 16, le ). im p o rta n ts d e l’h isto ire de l’art, et les arts hybrides c o m m e
les m o in s im p o rta n ts de tous. N o u s p o u v o n s p en ser les
C eci explique p o u rq u o i le “g o th iq u e m o d e rn e ” p a ra ît ce
pensées d ’u n autre, car les idées s o n t in d ép en d an tes d u
q u ’il est réellem ent, à savoir “faux” et “in a u th e n tiq u e ” . Car,
év id e m m e n t, l’a rt g o th iq u e p e u t être c o n n u de l’arch iteéle te m p s et d u lieu, m ais n o u s n e p o u v o n s les ex p rim er p o u r
p ro fa n e seu le m e n t de façon accidentelle, c’est-à-dire p a r q u e lq u ’u n d ’au tre q u e selon n o tre p ro p re style.
l’é tu d e e t la m e n su ra tio n des co n stru c tio n s g o th iq u e s; si
é ru d it q u ’il puisse être, son œ uvre ne p e u t être q u ’u n e
co n trefaço n . C ar, co m m e le d it E c k h a rt {Evans I, 108),
« p o u r être p ro p re m e n t exprim ée, u n e œ uv re d o it p ro céd er
d e l’in té rie u r, é ta n t m ise en m o u v e m e n t p a r sa fo rm e ; elle
d o it a rriv e r n o n pas au d e d a n s à p a r tir d u d e h o rs m ais au
d e h o rs à p a r tir de d e d a n s »; e t de la m ê m e fa ç o n St.
T h o m a s {Som. Théol. I, 14, 16c) parle d u faisable {operabile)
c o m m e d é p e n d a n t n o n pas d ’u n e analyse en ses p rin cip es
de la chose œ uvrée m ais de l’ap p licatio n d ’u n e fo rm e à u n e
m atière. E t p u isq u e l'arch itecte m o d e rn e n ’est pas u n
h o m m e d e l’é p o q u e g o th iq u e , la fo rm e n ’est pas e n lu i,
e t il e n va d e m ê m e des o u v rie rs q u i e x é c u te n t ses p la n s.
TABLE

P ré se n ta tio n p ar le t r a d u c t e u r ................................................... 7

LA T H É O R IE M É D IÉ V A L E D E LA B E A U T É

In tro d u c tio n ............................................................................... 19

Les tr a d u c tio n s ..............................................................................23


I D en y s l’A r é o p a g ite .........................................................2 7
II U lric h E ngelbert,
De p u lc h r o .........................................................................31
III St. T h o m a s d A q u in ,
« D u D iv in B eau
et c o m m e n t il est a ttrib u é à D ie u » .........................64

C o m m e n ta ire de C o o m arasw am y
sur le tria requiru n tu r .................................................................81

A p p e n d i c e ...................................................................................... 91