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Politix

Les journalistes, une morale d'exception ?


Cyril Lemieux

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Lemieux Cyril. Les journalistes, une morale d'exception ?. In: Politix, vol. 5, n°19, Troisième trimestre 1992. L'activité
journalistique. pp. 7-30;

doi : https://doi.org/10.3406/polix.1992.1525

https://www.persee.fr/doc/polix_0295-2319_1992_num_5_19_1525

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Résumé
Les journalistes, une morale d'exception ?
Cyril Lemieux. [7-30].
Dans cet article, on se propose d'analyser l'ambiguïté des postures journalistiques par rapport au droit
et aux formes d'objectivation de type juridique comme l'effet d'un dispositif de contraintes qui encadre
le civisme ordinaire des journalistes : d'une part, dans la mesure où ils sont tenus de dénoncer des
scandales et de mobiliser l'opinion, les journalistes s'appuient volontiers sur la grandeur de l'opinion
publique ; d'autre part, parce qu'ils sont également tenus de fournir des preuves juridiquement
recevables des accusations qu'ils portent, ils ne peuvent pas s'écarter durablement des différentes
formes de l'objectivité juridique. De là, la très grande instabilité de leur position, perpétuellement
tiraillée entre deux modes d'objectivation irréductibles : le crédit d'opinion et la loi écrite. Après avoir
mis à jour la structure de ce dispositif civique tel qu'il est apparu au cours du XVIIIème siècle, et après
avoir repéré son inscription dans la loi de 1881, on tente d'établir à travers l'examen de quelques
exemples contemporains que c'est en jouant sur les différentes définitions possibles de leur civisme
que les journalistes parviennent à revendiquer une déontologie dont ils se réclament, dans bien des
cas, les seuls juges autorisés.

Abstract
The Journaliste, an exceptlonal ethic ?
Cyril Lemieux. [7-30].
This article analyses the ambiguity of journalistic postures toward law and legal-type forms of
objectivization as being the effect of a set of constraints that frames the ordinary public-spiritedness of
journalists. On the one hand, since they have to expose scandals and to mobilize public opinion,
journalists often rely on the public opinion dimension. On the other hand, since they also have to
produce legally admissible evidence of their accusations, they cannot durably stay away from the
different forms of legal objectivity. Hence the great unsteadiness of their position, perpetually torn
between two irreducible modes of objectivization : opinion credit and written law. After the unveiling of
the structure of the civic set of constraints as it appeared during the eigthteenth century and after the
study of its inscription in the 1881 Act on the press, this article tries to show, with some recent
examples, that it is in playing with the different possible definitions of their public-spiritedness that the
journalists succeed in demanding a deontology, for which in many cases they claim to be the only
judges.
Les journalistes,

une morale d'exception ?

Cyril Lemieux
Groupe de sociologie politique et morale
Ecole des hautes études en sciences sociales

'Dans un Etat bien ordonné, la liberté de la presse


doit être illimitée pour les écrivains qui surveillent
les fonctionnaires publics. Et comme les complots
contre la patrie sont toujours tramés dans les
ténèbres ; comme les princes n'appellent point de
témoins dans leur conciliabule pour machiner
sous leurs yeux ; comme ils ne transigent point
pardevant notaire avec leurs agens ; comme ils
remettent très rarement des instructions écrites aux
scélérats qu'ils chargent de l'exécution de leurs
attentats ; comme ces écrits, presque toujours
tracés en caractères hiéroglyphiques, ne sont
jamais signés d'eux ; il doit être permis de les
dénoncer sur les plus légères apparences».
Marat, Les chaînes de l'esclavage.

SI L'ON ADMET GENERALEMENT que les journalistes sont des acteurs


indispensables au bon fonctionnement de nos démocraties, il n'est pas
rare qu'on se lamente dans le même élan sur le caractère
idiosyncrasique ou défectueux de leur civisme1. Irréductible au pur et
simple respect du droit, intraduisible dans la seule grammaire juridique, il est
vrai que ce civisme-là chemine bien souvent au delà du droit, empruntant au
besoin les chemins de traverse de l'illégalité et de l'irrespect des particuliers
(le vol, le passage clandestin des frontières, la publication de documents
confidentiels). Un civisme incivique en quelque sorte, que borne une double
impossibilité : impossibilité de se conformer à la loi, impossibilité de ne pas
s'y conformer.

Nous nous proposons de montrer que cette ambiguïté des postures


journalistiques par rapport au droit et, plus globalement, par rapport aux
formes d'objectivation de type juridique (comme notamment la production
de preuves recevables juridiquement) est moins le fruit d'une mauvaise
volonté ou d'un esprit frondeur naturalisé en vertu professionnelle, que l'effet
d'un dispositif de contraintes qui encadre en leur fondement les pratiques

1. Paradoxe qu'on trouvera développé entre autres dans Roucaute (Y.), Splendeurs et misères des
journalistes, Paris, Calmann-Lévy, 1991 Woodrow (A.), Information Manipulation, Paris,
Editions du Félin, 1990; ou encore Mamou (Y.), C'est la faute aux médias! Essai sur la
;

fabrication de l'information, Paris, Payot, 1991


Politix, n°19, 1992, pages 1 à 30 7


Cyril Lemieux

journalistiques et qui délimite pour partie les prises offertes aux acteurs pour
remettre en cause ces pratiques.

«Dispositif de contraintes», que faut-il entendre par là ? D'une part que les
journalistes et leurs détracteurs n'ont pas le privilège d'inventer purement et
simplement sur l'instant les formes dans lesquelles ils investissent1 (comment
comprendre sinon la transportabilité et la régularité de ces formes ?). D'autre
part, qu'on ne saurait pas non plus concevoir que ces formes s'imposent à eux
de manière univoque et automatique (comment comprendre sinon qu'ils les
remettent sur le travail et les négocient ?). Le modèle à certains égards
constructiviste2 dans lequel nous avons inscrit notre démarche, est ici d'un
grand secours, dans la mesure où il permet de prendre au sérieux la possibilité
d'un civisme journalistique (sans le rejeter immédiatement dans l'illusion et la
ruse) en même temps que d'affirmer son caractère historiquement construit et
quotidiennement retravaillé (en ce sens, et en ce sens seulement, arbitraire).

Une telle perspective prise sous son angle historiciste, implique, et c'est ce que
nous ferons pour débuter cet article, qu'on exhibe la socio-genèse des formes
et des contraintes dont il est question. En l'occurrence, c'est dans les
transformations que subit au cours du XVIIIe siècle en Europe occidentale le
régime de la prise de parole publique, que nous avons cherché les matrices
premières de ce que nous avons appelé V excellence journalistique au sens
civique. Un système de censures croisées émerge en effet à cette époque qui
régule aujourd'hui encore la tension entre espaces privés et publics (et partant,
tous phénomènes de publication) et qui, on le verra, encadre encore très
concrètement l'activité journalistique entre des exigences de publicité {i.e.
dénoncer les scandales, mobiliser l'opinion) et des exigences de raison {i.e.
recouper l'information, fournir des preuves juridiquement recevables de ce
que l'on avance, contrôler ses émotions)3.

Un tel dispositif offre par conséquent de très grandes possibilités de


circulation à travers un réseau notionnel qui inclut aussi bien le principe de la
critique publique que celui de l'objectivité au sens juridique. Comme nous
tenterons de l'établir dans un second temps à partir de l'examen de quelques
cas contemporains, c'est en jouant sur la multiplicité des définitions possibles
de leur civisme, parfois opposé d'abord au secret et parfois d'abord à la
passion, parfois appuyé d'abord sur le courage de dénoncer et parfois appuyé
d'abord sur la raison graphique et la production de preuves juridiques, que les
journalistes parviennent à s'aménager une zone d'incertitude où déployer cette
sorte de morale d'exception, qui les rend à bien des égards si détachés du
droit et de la morale commune.

1. Cf. Thévenot (L), «Les investissements de forme», in Conventions économiques, cahiers du


CEE, n° 29, Paris, PUF, 1986, p. 21.
2. Il est à noter toutefois que la possibilité d'une dérive idéaliste ou logocentrique inscrite dans le
modèle constructiviste de P. Berger et T. Luckmann {La construction sociale de la réalité, Paris,
Méridiens Klincksieck, 1986) est ici contrée par l'examen attentif de la manière dont les
justifications à travers lesquelles le monde est reconstruit, sont ancrées dans des épreuves de
réalité, où elles prennent appui sur la présence d'objets déjà qualifiés (sur cette posture de
-reconstruction du réalisme», voir Boltanski (L.), Thévenot (L.), De la justification. Les économies
de la grandeur, Paris, Gallimard, 1991, et Boltanski (L.), L'Amour et la Justice comme
compétences, Paris, Métailié, 1990).
3- Cf. Lemieux (C), L'invention de l'objectivité. Eléments pour une sociologie de l'excellence
journalistique, Paris, GSPM, EHESS, 1991.
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Les journalistes, une morale d'exception ?

Genèse du dispositif civique

Sans doute est-il salutaire d'avoir à l'esprit que les journalistes n'ont pas
toujours été ces personnages hautement civiques que nous connaissons. Il fut
un temps, assez peu lointain, où ils n'avaient pas pour tâche de dévoiler au
public secrets et injustices cachées, ni même de le tenir informé de l'actualité
en cherchant à satisfaire un certain idéal d'exactitude et de complétude. Qui
jette un œil rapide sur des occasionnels de la fin du XVIe siècle1, n'y trouvera
par exemple nulle trace de cette tournure d'esprit, critique et civique à la fois,
qui distingue aujourd'hui nos journalistes les plus «intelligents»2. Ces textes
d'un autre âge construisaient la réalité d'une seule voix, d'un seul bloc, tout
unanimement, et non, comme nous en avons pris l'habitude, de manière
polyphonique et contradictoire, au travers de désaccords où l'objectivité des
choses est mise à rude épreuve. D'un bout à l'autre de ces imprimés, le lecteur
moderne voit se décliner l'expression d'un point de vue unique sur
l'événement, sans qu'à aucun moment une incertitude ne vienne se déposer
sur les faits ni sur la qualité des personnes. Aucune contradiction pour faire
vibrer de l'intérieur le fil du récit. Et bien qu'ici ou là affleurent des marques
de scepticisme ou de dérision, la vérité des récits s'impose d'elle-même
finalement dans une seule lumière3.

C'est que dans ces sociétés d'Ancien Régime, la critique au sens où nous
l'entendons et où nous la pratiquons, paraît absente, et seules, à la limite, ses
formes euphémisées (la remontrance, la bouffonnerie, le carnaval) semblent
avoir trouvé un espace institutionnel où se déployer. Une unilatéralité
fondamentale régit en tout lieu la prise de parole publique. Prérogative des
puissants, le discours public se permet, il s'autorise, restant toujours un
discours surveillé, réservé, discours toujours reprenable en droit et confiscable
en fait (par le privilège royal, par la police du livre)4. Le silence des petits
constituant l'ordre, la parole non autorisée qui brise d'elle même le silence est
immédiatement en infraction (elle se fait blasphème, crime contre l'étiquette,
outrecuidance). C'est pourquoi s'il y a malgré tout prise de parole, «l'audace
s'explique parce que l'intervenant participe de la prérogative royale». Il s'en
justifie expressément : «il n'y a pas de rébellion mais urgence de
communication pour faire triompher la vérité»5.

Sous un tel régime, la contestation n'a donc que bien peu de place, du moins
s'il s'agit de l'exprimer frontalement. Duplicité et ambiguïté apparaissent
comme les procédés les plus concevables pour marquer des différences à

1. Voir notamment Seguin Q.-P.), L'information en France avant le périodique. 517 canards
imprimés entre 1529 et 1631 Paris, Maisonneuve et Larose, 1965, et Chartier (R.), «La pendue
miraculeusement sauvée. Etude d'un occasionnel»; in Chartier (R.), dir., Les usages de l'imprimé ,
,

Paris, Fayard, 1987, p. 83-127.


2. Cf. Pinto (L), L'intelligence en action: le Nouvel Observateur, Paris, Métailié, 1984.
3. Cf. Lemieux (C), L'invention de l'objectivité, op. cit., p. 2-19.
4. Voir Darnton (R.), Edition et sédition. L'univers de la littérature clandestine au XVTILe siècle,
Paris, Gallimard, 1991, et sur la commensalisation systématique des hommes de plume, Jouhaud
(C), La main de Richelieu ou le pouvoir cardinal, Paris, Gallimard, 1991-
5. Rétat (P.), L'attentat de Damiens. Discours sur l'événement au XVLLle siècle, Lyon, Presses
universitaires de Lyon, 1979, P- 156. L'hypothèse que le roi serait mal ou sous-informé, ou encore
que la communication entre lui et le public serait filtrée par des comploteurs, justifie un usage
extraordinaire (par exemple, blasphématoire) de la parole, tout en maintenant formellement
intactes la formalité et la sacralité de la parole royale (sur ce point, cf. notamment Bercé (Y. -M.),
Le roi caché. Sauveurs et imposteurs. Mythes politiques populaires dans l'Europe moderne,
Paris, Fayard, 1990).
Cyril Lemieux

l'intérieur de formes discursives assises essentiellement sur l'unanimisme et


l'éloge1. Les journaux épistolaires et les Spectateurs qui rivalisent au XVIIIe
siècle avec la presse institutionnelle, ne peuvent par exemple le faire sans
employer détours, euphémismes, demi-mots et leurs rédacteurs, «journalistes
masqués», cachent leurs noms, leurs opinions, leurs personnalités ou
empruntent le masque de la folie et de l'excentricité pour dire l'indicible2.
Aussi la multiplicité des points de vue portés sur l'événement ne doit-elle pas
être assimilée à une forme organisée de controverse publique ou d'expression
oppositionnelle, ne serait-ce que dans la mesure où lorsqu'il se distingue et
s'écarte des versions officielles, le discours reste encore «sous l'emprise
universelle et souple des puissants»3.

C'est au cours du XVIIIe siècle, qu'aux côtés des anciens, de nouveaux êtres, de
nouveaux principes de justice, de nouvelles procédures de mise en intrigue (la
polyphonie et la dénonciation) viennent à apparaître ici et là dans les façons
de rendre compte au public des événements. La critique qui «soumet tout à sa
loi», religion et Etat y compris, et «nivèle tout», jusqu'au roi finalement4, va
devenir progressivement le fondement d'une nouvelle façon de bâtir comptes
rendus et rapports publics sur l'événement. La réalité ne sera plus construite
homophoniquement comme traditionnellement dans Yexemplum médiéval,
mais polyphoniquement, c'est-à-dire de manière polémique et contradictoire.
Des versions antagoniques s'affrontent ouvertement, sur une scène publique, et
de leur entrechoquement, résultent ces structures stabilisées qu'on appelle des
«faits», points de chevauchement et nœuds des différentes versions qu'on
oppose. Là où se déroulait le cours majestueux des récits et des histoires, se
dresseront maintenant des «affaires» (ainsi la fameuse «affaire Calas»)5, des
mises en cause du réel, où le rapport entre les choses et les personnes sera
testé dialogiquement dans des configurations à plusieurs voix. Critique et
publicité vont devenir de ce fait les piliers d'un nouveau régime de la prise de
parole publique (dont il faut noter qu'il n'est pas absolument exclusif du
premier).

Le principe de la critique publique

Encouragée initialement dans la sphère privée par la division de la réalité


sociale, tel que l'absolutisme l'avait entérinée, en un monde de la morale et un
monde de la politique, la critique a été expérimentée une première fois dans
la sociabilité du salon littéraire, de la loge maçonnique, de la République des
lettres^. Dans l'exercice commun de la raison et de l'esprit d'examen qui est la
règle pratique de ces univers, dans la contradiction des opinions singulières
d'où doit jaillir, unanime et régénérée, l'opinion vraie, s'était établie
idéalement une égalité statutaire entre les personnes, par rapport à laquelle les

1. Sur cette ambivalence de la littérature épidictique, cf. Viala (A.), Naissance de l'écrivain.
Sociologie de la littérature à l'âge classique, Paris, Minuit, 1985, p. 51-84.
2. Cf. Rétat (P.), dir., Le journalisme d'Ancien Régime, Lyon, Presses universitaires de Lyon, 1982,
p. 283-313.
3. Jouhaud (C), «Lisibilité et persuasion. Les placards politiques», in Chartier (R.), dir., Les usages
de l'imprimé, op. cit., p. 309-342. Pour une analyse qui mettrait, au contraire, l'accent, à l'époque
où triomphe l'absolutisme, sur l'exercice d'un véritable -système d'information ritualisée»,
entièrement centré sur la personne du souverain, voir Fogel (M.), Les cérémonies de
l'information dans la France du XVIe siècle au milieu du XVJILe siècle, Paris, Fayard, 1989-
4. Koselleck (R.), Le règne de la critique, Paris, Minuit, 1979, p- 98-100.
5. Sur la genèse de la forme «affaire», voir Claverie (E.), «Voltaire et la notion de cause judiciaire»,
communication aux Journées de la Société française de sociologie, Bordeaux, 1987.
6. Koselleck (R.), Le règne de la critique, op. cit.

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Les journalistes, une morale d'exception ?

distinctions d'ordre et d'état n'avaient plus cours. Cette levée des équivalences
domestiques offrait la possibilité de remodeler le lien social dans une nouvelle
matrice, celle du public littéraire et artistique éclairé, d'un public autonome et
souverain, dégagé des tutelles hiérarchiques, regroupant des individus
émancipés, forts de leur faculté plénière de juger.

En se dotant de tels acteurs, délestés de leurs statuts de sang ou de rang pour


être alignés sur le front d'une même compétence minimale (l'usage de la
raison), les penseurs de la fin de l'Age classique se donnaient les moyens de
mettre sur pied un véritable topos de la contradiction, i.e. de développer
l'idée que l'enrichissement, le progrès, la vérité jaillissent de la confrontation
quasi mécanique des forces, des intérêts, des talents, alors que rien de bon
pour l'intérêt général ne peut émaner du cloisonnement, du monopole, du
dogme, du refus de se mesurer1. C'est ce lieu commun qui a accompagné, pour
reprendre les termes de Jürgen Habermas, le passage d'une «sphère publique
structurée par la représentation» à une «sphère publique institutionnalisée»2,
soit pour ce qui est plus spécifiquement du journalisme et des formes de
littérature publique, le développement à côté de formes monumentales et
unanimistes de représentation du pouvoir dans l'imprimé, d'un art inédit
d'opposer les points de vue, les personnes, les doctrines et d'aménager
publiquement les controverses. Comme en témoigne la multiplication notable
des «mauvais discours» après 17503, la critique déferlait ainsi de manière
dévastatrice dans cet espace politique qui lui avait été initialement interdit,
pour finalement s'y institutionnaliser, sous la Révolution, comme mécanisme
complexe de reproduction du consensus par l'entretien et la relance de
dissensus maîtrisés.

L'exigence de publicité

Valeur à opposer au secret de l'Etat absolu, la publicité a pu être présentée


comme le sous-produit du travail mené par les élites éclairées pour modifier
les termes de la domination politique, en interposant entre Etat et société la
médiation d'un espace où les opinions se mesurent4. Il est vrai que c'est
d'abord par opposition au secret d'Etat et à la confidentialité, modes de
fonctionnement routiniers de l'absolutisme, que les nouvelles grandeurs
civiques furent construites5. Contre la conception pascalienne du pouvoir,
selon laquelle gouverner requiert l'emploi d'artifices et de «piperie»6, les sujets
furent agrégés sous l'appellation de «public» et dotés d'un droit nouveau : le
droit de savoir. Le souci de transparence et de luminosité, érigé en principe
éthique et esthétique, devait se lire jusque dans les conduites les plus

1. Hirschman (A.), Les passions et les intérêts, Paris, PUF, 1980.


2. Habermas (J.), L'espace public. Archéologie de la publicité comme dimension constitutive de
la société bourgeoise, Paris, Payot, 1988, p. 17-37.
3- Chartier (R.), Les origines culturelles de la Révolution française, Paris, Seuil, 1990, p. 141-145, et
Van Kley (D.), The Damiens Affair and the unraveling of the Ancien Régime, Princeton,
Princeton University Press, 1984. L'extension de la critique ne saurait être toutefois pensée sur le
mode d'un procès d'accumulation linéaire. La récurrence des discours séditieux au fil du XVIIIe
siècle tend à montrer au contraire l'ancienneté de l'entrée du peuple en politique, de sorte que la
mise en forme écrite de la critique publique prend appui sur un «déjà-là de l'opinion publique»,
plutôt qu'elle ne l'engendre (cf. Farge (A.), Dire et mal dire. L'opinion publique au XVIIIe siècle,
Paris, Seuil, 1992).
4. Cf. Habermas (J)> L'espace public, op. cit.
5. Cf. Baker (K. M.), «Politique et opinion publique sous l'Ancien Régime», Annales E.S.C., 42 (1),
1987, p. 41.
6. Pascal (B.), Œuvres, Paris, Gallimard, 1954, pensée 230, p. 1149-1151.
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Cyril Lemieux

quotidiennes. Car autant la convenance et l'étiquette, vertus par excellence de


la société de cour, étaient dénigrées depuis le nouveau point de vue (comme
feinte, dissimulation, hypocrisie), autant l'ordre nouveau qui s'érigeait,
réclamait pour sa part «l'austère franchise» dans les rapports sociaux, l'accès
direct aux intentions d'autrui et la transparence extrême des conduites étant
censés devancer toute entreprise secrète et tout repliement excessif sur le
particulier1.

L'opinion publique dans une double tension

On le voit, formée historiquement comme un tribunal de second recours face


aux tribunaux officiels2, l'opinion publique est au centre de ce nouveau
dispositif qui combine critique et publicité. Dès sa naissance, elle s'est
présentée comme un être complexe qui condense en lui les exigences et les
contradictions du nouvel ordre civique. Car l'opinion publique éclairée (celle
de d'Alembert, de Condorcet, de Marmontel) n'est pas une «opinion publique
plébéienne». En aucune façon, elle n'est le peuple3. Le peuple, encore enfant,
encore entravé, manque par trop d'éducation et d'émancipation pour pouvoir
composer l'opinion au sens des Lumières.

De là il subsiste toujours des «contrariétés» dans l'opinion et non comme


théoriquement, une opinion unanime. De là aussi la conclusion que tous les
citoyens, pour l'heure, ne se révèlent pas également capables de concourir à la
formation de l'opinion publique au sens kantien d'opinion majeure (et non au
sens démocratique de majorité de l'opinion). De là encore selon d'Alembert
qu'il faille prendre garde de distinguer entre l'opinion de la «multitude
aveugle et bruyante» et celle du «public vraiment éclairé». A l'opinion comme
préjugé ou comme réputation, considération, renommée4, qui est dans la
tradition augustinienne l'acception péjorative du concept, les physiocrates ont
pris soin en effet de substituer une définition anoblissante de l'opinion
comme «résultat éclairé de la réflexion publique, effectuée en commun, à
propos des fondements de l'ordre social»5. Entre l'une et l'autre de ces
opinions, la vulgaire et l'éclairée, ils ont établi ainsi un saut non pas
infranchissable (car tout homme, un jour, peut s'affranchir), mais du moins
comparable à celui qui sépare un état de nature, où passion et renom sont les
règles, de l'état civil, où seule la raison légifère et où des membres, égaux en
droit, s'assemblent volontairement à la manière d'un public. Ainsi l'opinion
publique a-t-elle émergé dans une double tension qui fait apparaître la raison
civique en contradiction avec des grandeurs domestiques d'une part (secret
décrié en arbitraire), en contradiction avec des grandeurs de renom et de
cœur d'autre part (réputation dénigrée en préjugé).

A bien des égards, le modèle semble extensible à toutes les dimensions du


civisme républicain. Car c'est en rompant continûment avec ces deux ordres

1. Voir par exemple l'utopie de Louis Sébastien Mercier, «L'An 2440» publiée pour la première
fois en 1771. Dans le Paris futur qu'imagine l'auteur, »tout est transparence», «les citoyens lisent
dans les cœurs les uns des autres», tandis que «l'oeil absolu» de Dieu -pénètre tous leurs desseins»
(cf. Darnton (R), Edition et sédition, op. cit., p: 197).
2. Cf. Ozouf (M.), «Le concept d'opinion publique au XVIIIe siècle», in Ozouf (M.), L'homme
régénéré. Essais sur la Révolution française, Paris, Gallimard, 1989, p. 21-53.
3. Ibid, p. 32, note 1.
4. Cf. Habermas (J)> L'espace public, op. cit. , p. 99-
5. Ibid, p. 105.

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Les journalistes, une morale d'exception ?

de grandeur1, domesticité et renom, que la logique civique se remplit d'un


contenu, se déterminant et se démarquant sans cesse de ce qu'elle s'interdit
d'être ou de devenir : exigence de publicité pour conjurer le goût du secret ;
exigence d'esprit critique et de maîtrise de soi (et de ses émotions) pour se
défaire des réputations, des préjugés, de l'influence des corps (violence,
sexualité) et des emportements passionnels.

C'est encore cette même double structuration qui définirait pour l'essentiel
l'excellence journalistique au sens civique, telle qu'elle s'est fondée en France
depuis la fin du XVIIIe siècle. En se libérant du mode de régulation absolutiste
qui la maintenait dans des formes expressives unilatérales, la prise de parole
publique s'est entourée de censures d'un type nouveau, censures civiques visant
à empêcher, et la patrimonialisation du discours public, et son
irresponsabilisation2.

Ce dispositif civique est celui-là même qui encadre aujourd'hui encore les
pratiques journalistiques et le débat sur ces pratiques. C'est lui, comme nous
allons le voir maintenant en examinant d'abord le vote de la loi de 1881, puis
quelques affaires contemporaines, qui replace sans cesse le travail du
journaliste dans l'orbite de modèles juridiques. Paradoxe : c'est lui aussi qui
empêche instamment l'assimilation de l'activité journalistique à ces seuls
modèles juridiques.

Fallait-il faire une loi ?

L'une des principales questions posées lors des débats parlementaires de 1881
qui aboutirent au vote de la loi du 29 juillet, fut celle de savoir si journalistes et
éditeurs devaient être placés sous une juridiction de droit commun ou sous
une juridiction d'un type exceptionnel. "Dans le sein de notre commission,
une question s'est posée tout d'abord, déclare en ouverture des débats le
rapporteur du projet Eugène Lisbonne, fallait-il faire une loi ? N'était-ce pas
le cas, au contraire, de s'en référer purement et simplement au droit
commun pour toutes les lois relatives à la liberté de la presse et de la
parole ,?»3.

Pour les orateurs de gauche, tels Charles Floquet, la réponse ne fait pas de
doute : le principe d'une législation spéciale est inutile. Parce que le droit
commun suffirait largement pour sanctionner les abus, c'est en fait l'impunité
et 4a liberté absolue de la presse» qu'on réclame. Il s'agit «de détruire tous
les privilèges, de constituer la liberté complète, absolue du citoyen et, en
face de ces collectivités habiles et puissantes, de constituer le droit de
chacun et le droit de tout le monde d'écrire librement sur les affaires
publiques»4.

En suggérant que toute législation spéciale serait un retour à la censure


impériale, «ce régime d'arbitraire», Floquet mobilise une conception du
civisme opposée d'abord au secret et aux pouvoirs (Etat et «influences

1. Sur les notions de «grandeurs-, -monde», «domestique-, -renom», etc., voir Boltanski (L.),
Thévenot (L.), De la justification, op. cit.
2. Voir, dans ce même numéro, notre note de recherche -La Révolution française et l'excellence
journalistique au sens civique».
:

3. Journal Officiel. Chambre des députés, 25 janvier 1881.


4. Charles Floquet, Journal Officiel. Chambre des députés, 26 janvier 1881.

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puissantes« de l'argent). Il ne retient dès lors qu'un seul pan du dispositif


civique et passant l'autre sous silence, propose une équation politique
simplifiée : «II faut choisir entre la liberté absolue, complète de la presse ou
le pouvoir discrétionnaire aux mains de l'administration»1 .

Dans cette perspective unilatérale du civisme (et c'est cette unilatéralité qui la
fait appeler par ses détracteurs "Simpliste» et «utopique»), toute tentative de
codification et de formalisation est non seulement dangereuse, mais encore
vouée à l'échec2. Libre et indépendante, la presse n'a plus de comptes à
rendre qu'à un seul maître, le public, le crédit d'opinion devenant par voie de
conséquence l'unique principe de justice recevable :

«A ceux qui dans la presse méritent l'autorité et la confiance, le public


donne autorité et confiance. La démocratie les accepte, les écoute et
tient compte de leur avis. Ceux qui méritent moins de confiance, la
démocratie peut les lire ou ne pas les lire, elle ne leur accorde pas de
crédit, elle ne les suit pas, elle n'accepte pas leurs avis. Chacun est jugé
pour ce qu'il vaut. Voilà la vérité, voilà la transformation des mœurs,
voilà la vraie garantie ! Au nom du ciel messieurs [...] ne troublez pas
ce résultat si excellent et n'allez pas faire une loi répressive^.

Devant les mécanismes «naturels« de l'opinion publique, qu'est-ce que le


droit sinon un artifice nuisible et impuissant4 ? Pourquoi diable s'entêter à
faire une loi ? Pourquoi ne pas conserver l'admirable statut d'impunité qui
règne de facto depuis les débuts de la troisième République^ ?

Les adversaires de cette façon de voir ont beau jeu de réinjecter dans le débat
parlementaire la seconde conception du civisme (celle qui l'oppose à la
passion et au désordre, et rappelle l'Etat en face de l'opinion), pour remettre
instantanément le dispositif sous tension : «Renvoyer au droit pénal commun
la répression de la diffamation et de l'injure publique, c'est proclamer
l'irresponsabilité pénale des auteurs de ces délits» déclare par exemple le
républicain Agniel. Le contre-projet de Floquet «est, à vrai dire, une
déclaration de principe : il proclame la responsabilité pénale de la presse,
conformément au droit commun ; il ne l'organise pas»6. De sorte que la
théorie qui mise tout sur l'opinion, a beau être «généreuse», elle «repose sur

1. Ibid.
2. 'Parmi les journalistes, il y en a qui sans être de grands journalistes, font honneur à leur
profession ; mais il y en a d'autres qui remplacent les études, le talent par la violence, par
l'éclat et la réclame que voulez-vous y faire ? [...] La commission — je le sais — a cherché, a
étudié et finalement s'est aperçue qu'elle ne pouvait rien. Il n'est pas possible défaire quelque

chose. Il n'est pas possible défaire la différence entre l'annonce loyale et l'annonce déloyale.
Il n'est pas possible de faire la différence entre l'annonce prospectus et l'article qui se couvre
de l'apparence de l'article politique" (Allain-Targé, Journal Officiel. Chambre des députés, 28
janvier 1881).
3. Ibid.
A. »Vous avez aujourd'hui une presse pour le suffrage universel, avec les défauts et les qualités
de la démocratie ; une presse qui s'américanise de plus en plus , une presse qui est écrite par
des milliers d'écrivains pour des milliers de lecteurs ; et c'est cette quantité innombrable de
journaux qui s'appelle légion, que vous voulez combattre avec des juges, avec des tribunaux,
avec des jurés ?» (Jbid).
5- -Est-ce que, messieurs, ce n'est pas quelque chose de grave que de compromettre, de
troubler, de supprimer ou de perdre le bénéfice de l'expérience de l'impunité ? [...] La France
s'habitue, je ne dis pas à la liberté de la presse, je dis à la licence de la presse- {ibid).
6. Journal Officiel. Chambre des députés, 28 janvier 1881.

14
Les journalistes, une morale d'exception ?

des erreurs juridiques qui n'aboutissent à aucune conclusion et qu'il est


absolument impossible de transformer en une loi praticable'1.

Au contraire, compromis pragmatique entre le parti de l'ordre et celui du


mouvement, entre les tribunaux d'Etat et celui de l'opinion, la loi proposée
intégrera, disent ses défenseurs, l'intégralité du dispositif civique. Opinion et
droit y seront également garantis, le texte ayant le mérite de concilier «deux
principes généraux : la liberté et la responsabilité. La liberté, principe de
droit naturel ; la responsabilité, principe d'ordre social«. Dans la mesure où
«la loi ne réprime que les actes, libre carrière (sera) laissée à la
manifestation de toute opinion, de toute doctrine, de toute tendance'2. Mais
en même temps, ces délits d'opinion supprimés, certains autres, «véritables
délits de droit commun«, «peu nombreux« et touchant au salut de «la chose
publique (comme l'outrage ou la fausse nouvelle), devront continuer à
subsister et à être réprimés dans l'intérêt général. De l'opinion et de la critique
donc, mais toujours raisonnées et raisonnables.

Voilà bien ce qui justifie qu'on fasse une loi : un certain sens de l'équilibre et
du compromis, ce sens libéral de la polyphonie qui, reproduisant en le
réaménageant le dispositif civique mis en place au XVIIIe siècle, permet de
concevoir l'architecture de la cité selon des principes de checks and
balances. Aux tribunaux officiels, doit répondre l'écho contradictoire d'un
tribunal de l'opinion. Au tribunal de l'opinion, doivent faire front des
tribunaux officiels. Quant à la vérité et au progrès, on les présente comme les
sous-produits de cette permanente et vivante confrontation entre grandeur de
l'opinion et grandeur de la loi.

Faut-il braver la loi ?

Une loi existe donc depuis 1881. Mais elle n'est et ne peut être qu'un pôle dans
la tension qui parcourt continûment les pratiques journalistiques. Qu'il s'agisse
par exemple de déterminer les frontières entre espaces privé et public, et le
droit n'apparaît plus alors qu'une ressource cognitive parmi d'autres. D'une
part, les journalistes se fixent bien souvent eux-mêmes leurs propres repères
normatifs ; d'autre part, ces repères peuvent ne pas coïncider avec ceux que
fournit le droit pour qualifier et apprécier les situations :

«La rigueur extrême voudrait qu'en vertu du fait de protection de


l'individu, de sa vie privée, nous ne parlions que des affaires traitées,
jugées par un tribunal, ça serait la règle du jeu la plus stricte. Or, nous
transgressons tous les jours cette règle du jeu. Tous les jours, on donne,
notamment avec les accidents de la route, l'identité des gens qui se
sont plantés, celle de leurs passagers, celle du conducteur, pas
forcément blessé, mais mis en cause aussi dans l'accident»^.

La mobilisation du droit permet avant tout aux journalistes oublieux de se


rappeler ou de se faire rappeler au sens des responsabilités (et cela, en dehors
même de la perspective d'une sanction pénale concrète) :

1. Journal Officiel. Chambre des députés, 26 janvier 1881.


2. Rapporteur Lisbonne, Journal Officiel. Chambre des députés, 25 janvier 1881.
3. Journaliste à Sud-Ouest (entretien, août 1990).

15
Cyril Lemieux

«La règle veut, en presse quotidienne de province, de faire la photo du


prévenu amené au tribunal, généralement menottes aux poings. Et le
lendemain matin, le type se retrouve avec l'ensemble de l'affaire
dévoilée dans le journal, son identité, son nom, son adresse, le tout au
conditionnel parce que là aussi, nous prenons des précautions de
langage. Il n'empêche que tout est étalé dans le canard et bien
souvent, avec sa photo. Y a peu de temps, on a failli avoir une affaire
avec un violeur : on passait la photo du violeur ! Bon, ce garçon a eu
de la chance puisque pour des raisons techniques, on a manqué de
place et la photo a sauté. Mais qu'est-ce qu'on fait ? Est-ce qu'on
passe la photo du prévenu ? Il a pas été jugé. A priori, il est présumé
innocent. Enfin, je crois que c'est comme ça que ça fonctionne»1 .

Les journalistes insistent bien souvent sur la difficulté qu'ils rencontrent, à


«formaliser» les règles de la publication, i.e. de la transformation du privé en
public. «C'est toujours une question de conscience, dit l'un d'eux, ça se juge
au cas par cas»2. Le droit ne leur fournit en effet que des éléments
d'appréciation parmi d'autres. Il livre un ensemble de repères conventionnels
pour guider l'action (par exemple, des repères spatiaux3). Mais rien de plus.

D'autre part, alors que par nature la loi désingularise les occurrences en les
subsumant sous des catégories et des formats stables, le sens pratique de la
justice mis en œuvre par les journalistes commande au contraire que chaque
cas soit ramené à son caractère local et à sa particularité. Ainsi dans l'exemple
suivant, le journaliste oppose à la formalisation juridique {«formaliser», «fixer
la barre») l'irréductibilité de chaque cas, que manifeste tout à la fois la
singularité des personnes (leurs «antécédents», leur «personnalité») et des
situations {«la nature des faits», «les répercussions»).

«Si on voulait formaliser les choses, j'aurais tendance à penser que


peuvent être cités les gens qui sont sous l'objet d'une inculpation
considérée comme grave. C'est-à-dire que c'est très délicat. En fait, il
faudrait beaucoup de temps pour expliquer ça. Parlons au niveau
tribunal, hein. Les gens par exemple qui sont condamnés, par exemple
on pourrait fixer la barre à «prison ferme'. «Prison ferme* : citation
de nom. De toutes façons, quelqu'un qui va en prison, c'est de
notoriété publique, les voisins le savent, etc, etc. Bon, ça, de toutes
façons, on cite les noms. C'est en dessous que le problème se pose.
Il nous appartient, on est pas des juges, mais il nous appartient quand
même d'apprécier, au vu des débats qui sont quand même
contradictoires, où y a un avocat, nous sommes amenés à citer le
nom ou pas selon les antécédents, selon la personnalité, selon la
nature des faits et selon aussi (je crois qu'il faut y réfléchir, et ça

1. Ibid.
2. Chef d'agence à Sud-Ouest (entretien, août 1990).
3- Tel journaliste de presse automobile se retranche derrière des arguments juridiques pour
prouver qu'un arbre en bordure d'une piste d'essai n'est pas propriété du centre d'essai en
question : -Vous savez qu'on a des photographes, alors qui ne sont pas de la maison, qui
montent dans les arbres pour prendre les machines, ça, c'est vrai, on l'a fait.
Q : Et ça, juridiquement, ce n'est pas tangent?
— Juridiquement, en fait, ils ne font pas de procès parce que, qu'est-ce que vous voulez,
souvent, c'est la limite. On est dans des arbres qui dominent le machin. On a jamais été pris sur
les pistes elles-mêmes, vous savez. On est pris aux environs« (Rédacteur en chef de l'Auto-
Journal, entretien, juin 1990).

16
Les journalistes, une morale d'exception ?

parfois, les avocats viennent nous en parler), effectivement, les


répercussions que ça peut avoir. Quelqu'un qui risque de perdre son
emploi parce que son nom sera cité dans la presse et que nous le
savons, nous regarderons à deux fois avant de le mettre»1.

Organisateur de procès devant l'opinion, le journaliste s'autorise ainsi une


certaine distance avec le droit : celle que nécessite la constitution, à côté des
tribunaux officiels, de ce tribunal de seconde instance qu'est l'opinion. De là,
la revendication d'un propre pouvoir d'appréciation qui fait du journaliste une
sorte de second juge, parallèlement à celui du tribunal.

La mobilisation du droit est comme le rappel que ces deux tribunaux sont
inscrits dans une irréductible tension. Déboutées devant l'un, les personnes
peuvent toujours se retourner vers l'autre pour relancer quasi-indéfiniment
l'épreuve de qualification. Tel qui s'estime victime d'une erreur judiciaire,
commence par exemple une grève de la faim et en appelle aux journalistes et
à l'opinion. Tel autre qui s'estime victime du traitement médiatique qu'on lui a
fait subir, se tourne vers les tribunaux et intente un procès en diffamation. C'est
là un jeu de va-et-vient qu'autorise la structure même du dispositif de l'opinion
publique, tel qu'il s'est mis en place au XVIIIe siècle.

Dans un tel dispositif, on le voit, le droit n'est pas tout et tout n'est pas droit.
En face de la souveraineté du journaliste «magistrat de l'opinion», les
ressources juridiques se présentent avant tout comme une force de rappel
(souvent décisive, il est vrai, par les gains de clarification et
d'homogénéisation des conduites qu'elle induit)2. Redéfinissant la pertinence
des situations à partir de repères conventionnels d'une très grande généralité
et d'une très grande stabilité, la forme juridique permet à ceux qui y
investissent de ramener immédiatement la tension entre irresponsabilité et
responsabilité journalistiques du côté du second pôle. La justice des tribunaux,
en ce sens, parce qu'elle est un horizon ineffaçable, toujours placé à portée
d'interjection, constitue bel et bien -un garde-fou» des conduites3, mais non
pas un régisseur permanent et omniprésent.

Le journaliste comme figure de justice

De cette distance pratique au droit, un exemple supplémentaire nous sera


donné avec ce procès en diffamation gagné en procédure de référé par le
plaignant, Jean-Christophe Mitterrand, conseiller à la présidence de la
République pour les affaires africaines, contre Y Evénement du feudi accusé de
l'avoir diffamé4. Procès gagné devant les tribunaux certes mais, en quelque
sorte, perdu devant l'opinion (telle du moins que les journaux la font exister).

1. Chef d'agence à Sud-Ouest (entretien, août 1990).


2. Bourdieu (P.), «Habitus, code et codification-, Actes de la recherche en sciences sociales , n°64,
1986, p. 40-44.
3. "On a quand même un garde-fou assez fort qui est la justice. On est quand même sous le
couperet de la justice à la moindre incartade. On a la diffamation qui nous pend au nez, on a
le droit de réponse, on a..- (journaliste à Libération, entretien, janvier 1990).
4. A la suite d'un article publié dans ses colonnes le 7 juin 1990 et signé par le journaliste Pascal
Krop, l'Evénement du feudi a été condamné le 11 juin 1990 en procédure de référé devant le
tribunal de grande instance de Paris, à verser une provision de 80000 francs de dommages -
intérêts à Jean-Christophe Mitterrand, fils du Président de la République et conseiller à l'Elysée
pour les affaires africaines. Au moment où ce procès fut organisé, Pascal Krop était à l'étranger et
demeurait -injoignable-, de sorte que ses défenseurs affirment avoir été pris au dépourvu pour
établir -une stratégie de défense- et rassembler des preuves tangibles.

17
Cyril Lemieux

L'avocat du plaignant s'est appuyé avec résolution sur le droit, attirant


l'attention sur la lettre de la loi, rappelant qu'un journaliste a des
responsabilités et, partant, qu'il doit se plier à certaines obligations de sérieux
et d'objectivité :

«Un journaliste qui prend pas le soin de demander à ses interlocuteurs


la preuve de ce qu'il raconte... On peut pas prendre pour du pain béni
tout ce qui est raconté par les gens qu'on va interviewer. Or, c'est le
journaliste qui est responsable. A partir du moment où le journaliste
publie même les propos qu'a tenus la personne qu'il a interviewée,
c'est sous sa responsabilité'1.

Voilà les journalistes appelés à calquer leur rigueur professionnelle sur celle
des hommes de droit :

«C'est bien, le journalisme d'investigation. Mais pas plus qu'une


juridiction comme une cour d'assise, n'a le droit à l'erreur, et il vaut
mieux qu'elle acquitte plutôt qu'elle condamne sans preuve, eh bien,
le journaliste aussi n'a pas le droit à l'erreur. Il n'a pas le droit
d'accuser sans preuve-2.

Dans cette conception, le fossé entre droit et travail journalistique a été réduit
au minimum. Le journaliste est assimilé à un juge d'instruction qui
rassemblerait des preuves matérielles pour pouvoir inculper et lancer des
accusations publiques.

L'avocat de la partie adverse rejette fermement cette réduction et s'efforce au


contraire de marquer au maximum les différences entre les deux types de
pratiques. Soutenant notamment que la non-conformation du journaliste au
modèle et au cadre juridiques est le prix à payer pour obtenir de vraies
révélations, il est près de justifier le principe d'une morale d'exception pour
les journalistes :

«L'investigation, ça suppose des contacts qui sont pas forcément des


contacts constatés par huissier, ça suppose des pièces qu'on se fait
remettre, qui sont souvent des pièces couvertes/ par des secrets, secret
défense, secret professionnel, secret de l'information, que sais-je ? Ça
suppose beaucoup de choses qu 'on ne peut pas. . . Ça suppose aussi le
respect du secret des sources. Parce qu'au fond, c'est quand même
fondamental pour un journaliste de pouvoir faire des investigations,
autrement dit, interroger les gens en leur disant : «Vous ne serez pas
inquiété de ce que vous me dites». Toutes les grandes investigations en
France de ces dernières années sont des investigations qui sont passées
par des délits, par des violations de secret professionnel, par des
violations de secret de l'instruction, par des problèmes concernant des
vols de documents, des violations du secret des affaires. Toutes les
grandes investigations sont passées par là. Autrement dit, toutes au
regard du droit de la presse, devraient faire l'objet de
condamnations^.

1. Avocat de Jean-Christophe Mitterrand (entretien, juin 1990).


2. Ibid.
3. Avocat de M Evénement du Jeudi (entretien, juin 1990).

18
Les journalistes, une morale d'exception ?

C'est ainsi qu'une autonomie relative du journaliste par rapport au droit


ordinaire, peut être dégagée : en définissant le civisme d'abord par opposition
au secret, et seulement ensuite par opposition à la passion et à la violence, ou
autrement dit, en faisant du respect de la loi un principe second,
transgressable le cas échéant, si le service de la vérité l'exige.

Le trait dominant d'un tel argumentaire est partant de recourir de façon


privilégiée au lexique anti-absolutiste d'un Marat ou d'un Desmoulins1 : celui
qui supporte la dénonciation depuis un monde civique des grandeurs
domestiques. Contestant la procédure en référé, notifiée quatre jours
seulement avant le procès2, les avocats de la défense insisteront par exemple
sur l'impossibilité matérielle dans laquelle ils se sont trouvés de produire
rapidement des preuves et des témoins. Procès expéditif et arbitraire, faux
procès qui ne permet pas l'organisation d'un espace réellement critique,
-sanction régalienne» qui ne vise ni plus ni moins qu'à étouffer le débat :

«Qu'on nous entende bien : il est normal, il est nécessaire même que la
diffamation — si diffamation il y a — soit sanctionnée par la justice.
Mais à l'air libre, à l'issue d'un débat, d'un examen, d'une prise en
considération des éléments et des preuves éventuelles. Croit-on que la
bonne justice trouvera son compte dans des sanctions régaliennes
prises nuitamment ou presque, à la va-vite, à la faveur d'un week-
end, mais qui n'en tombent pas moins avec la lourdeur d'un
couperet^.

Si un débat réellement polyphonique pouvait enfin s'organiser, il montrerait à


coup sûr que la diffamation est un acte de salut public, que le mal apparent
qu'elle constitue en tant qu'atteinte «<à l'honneur et à la considération» d'un
particulier, est toujours susceptible de déboucher finalement sur un bien
public4 et que c'est une grave erreur que de l'écarter a priori comme si il ne
s'agissait que d'une pure et simple malignité, d'une volonté gratuite de nuire et
de détruire. La dénonciation, au contraire du discrédit personnel, a une
fonction d'utilité publique :

-Si on a diffamé, on a diffamé. Bon, d'accord. Mais qu'on vous


donne la possibilité de disposer d'un peu de temps pour réunir les
éléments, les gens, voir comment on va faire. Vous comprenez, il faut
pas dire : «La diffamation est odieuse, évidente, etc.'. Peut-être
qu'elle l'est mais peut-être qu'elle l'est pas. Moi, je raisonne, tiens, de
manière très objective, et peut-être même pas par rapport spécialement

1. Voir, dans ce même numéro, notre note de recherche : «La Révolution française et l'excellence
journalistique au sens civique».
2. Dans un procès en diffamation de procédure courante, le délai imparti pour rassembler des
preuves matérielles est fixé à dix jours par la loi de 1881. Ici, l'avocat du plaignant avait réclamé la
procédure exceptionnelle du référé d'heure en heure en la justifiant par «te préjudice personnel et
irréparable- subi par son client ~ La fonction de Jean-Christophe Mitterrand, qui est le relais
entre le Président de la République et les chefs d'Etat africains' était, selon lui, rendue
:

-impossible- à un moment bu des -tensions- régnaient en Afrique (selon Libération du 12 juin


1990).
3. Jean-François Kahn, directeur de l'Evénement du Jeudi, dans les colonnes de son journal le 14
juin 1990.
4. -La diffamation, c'est "l'atteinte à l'honneur et à la considération", mais on peut rapporter
la preuve soit que ce qu'on a écrit est vrai (donc c'est diffamatoire et néanmoins, ça ne doit
pas entraîner de condamnation parce que c'est vrai), soit qu'on l'a écrit de bonne foi et à ce
moment-là, on doit pas être condamné non plus- (avocat de l'Evénement du Jeudi, entretien,
juin 1990).

19
Cyril Lemieux

à cette affaire, peut-être qu'une diffamation est odieuse. Mais


personne, disons aucun magistrat, aucun avocat ne peut le savoir
avant qu'un certain délai se soit écoulé pendant lequel un véritable
débat se créée-1.

La diffamation, il est vrai, peut être ici d'autant plus aisément admissible (c'est-
à-dire, en l'occurrence, rattachable à un intérêt général) que celui qui a été mis
en cause, non seulement exerce des responsabilités publiques mais mieux
encore, qu'il se trouve être le propre fils du président de la République, le
rappel de ce lien de parenté dans un monde civique permettant de multiplier
à loisir la dénonciation de transports indus de grandeurs domestiques :
népotisme, traitement de faveur, privilèges, intimidation du tribunal devant le
nom et le rang du plaignant, voire pressions directes de la présidence sur la
justice.

Dans un article intitulé «L'EDf sommé pour crime de lèse-Fiston : coup de


massue judiciaire», le directeur de l'hebdomadaire condamné dit par
exemple avoir été victime d'une «justice royale pour crime de lèse-Sous-
Majesté»2, tandis que son avocat, bien qu'il se déclare plus respectueux de
l'indépendance judiciaire, admet à son tour la possibilité de porter ce genre
de critiques :

"Q • fean-François Kahn a suggéré que le jugement rendu était ce


qu'il était parce qu'il s'agissait du fils du Président.
— Oui, bon. Moi qui suis avocat, qui donc, crois quand même à l'Etat
de droit, j'ai trop de respect pour l'institution judiciaire pour dire que
c'est parce que c'est le fils du Président. Ce que je trouve, moi, c'est
que cette procédure très rapide, trop rapide d'ailleurs en matière de
presse, si il y avait une personne qui devait s'abstenir de l'utiliser,
parce que c'était limite et qu'il ouvrait la porte à la critique au regard
de sa situation de fils de Président de la République, si il y avait bien
une personne qui devait éviter de l'utiliser, c'était bien le fils du
Président de la République»^ .

La qualité du diffamé, la notoriété de son nom, ses liens de parenté et ses


relations personnelles, tous ces traits singuliers mis en avant comme autant de
prises pour dénoncer une importation de grandeurs domestiques dans un
monde civique, voilà le procès en référé en voie de totale disqualification ; ce
que l'avocat de la partie adverse ne peut admettre, s'efforçant par tous les
moyens de redresser l'épreuve4.

Quoi qu'il en soit des argumentaires des uns et des autres, leur parallélisme
montre suffisamment l'irréductibilité de la morale des journalistes au droit
commun d'une part, à l'irresponsabilité totale d'autre part. Responsables mais
détachés du droit : c'est ainsi que les journalistes peuvent, sans immédiatement

1. Ibid.
2. Jean-François Kahn, l'Evénement du jeudi du 14 juin 1990.
3. Avocat de l'Evénement du jeudi (entretien, juin 1990).
4. -Je m'insurge contre cette idée qu'a voulu faire passer Kahn que ces décisions seraient sans
doute rendues au bénéfice d'un certain nombre de privilégiés. Je vous assure que je peux
vraiment vous communiquer toutes les décisions que l'on a pu obtenir pour des gens qui n'ont
pas de notoriété. Alors bien évidemment, il s'agit toujours de gens dont on parle, puisque s'ils
ont été diffamés, c'est qu'on a parlé d'eux. Mais ce ne sont pas toujours des gens qui ont cette
notoriété. Ce n'est pas vra> (avocat de Jean-Christophe Mitterrand, entretien, juin 1990).

20
Les journalistes, une morale d'exception ?

passer pour fous ou monomaniaques quérulents1, contester le verdict des


tribunaux et se placer, en quelque sorte, «hors-la-loi» en ne cherchant plus à se
justifier qu'auprès de la seule opinion publique.

Les lettres de soutien qu'envoyèrent à leur journal les lecteurs de Y Evénement


du jeudi, témoignent parfaitement de cette faculté accordée aux journalistes de
braver les décisions de justice au nom d'un principe supérieur (la quête de la
vérité, le dévoilement des secrets, l'information du public). Une
correspondante, -inconditionnelle de l'Edj pour son principe d'indépendance
et de liberté*, écrit par exemple au journal qu'elle est «stupéfaite, ahurie,
révoltée« devant cette «décision de portée totalitaire, antidémocratique,
injuste-2. Comme elle, d'autres lecteurs rappellent le bien-fondé de la critique
dans l'espace public, certains allant même jusqu'à considérer comme une
offense personnelle tout ce qui est interprétable comme remise en cause de ce
principe3. Parce que le public est un adulte qui a le droit de connaître les
dessous des affaires, les journalistes s'honorent en osant prendre des risques
pour satisfaire cette exigence et en se plaçant hors du commun :

«Je viens d'apprendre la condamnation de l'Edj pour l'article sur les


affaires africaines dans lesquelles le fils du Président Mitterrand
aurait joué un rôle, puis vos explications à la radio. L'Edj s'était
donné pour objectif de ne pas être un journal comme les autres. Il
doit continuer à ne pas l'être, quoi qu'il puisse lui en coûter. Si l'on ne
veut pas faire le jeu de l'intégrisme de Le Pen, les Français doivent
savoir tout ce qui se passe dessus... et dessous« (un lecteur du Var).

Bien que condamné par les tribunaux officiels, le journal s'est donc grandi aux
yeux de certains de ses lecteurs, du seul fait qu'il ait osé tenir tête à un pouvoir
tout-puissant et dénoncer la corruption que taisaient les couards ou les
complices :

"Je veux vous témoigner mon plus profond respect, à vous et à votre
hebdomadaire. Vous avez osé écrire ce que tous les spécialistes savent
depuis longtemps sans oser le rendre public, de peur sans doute de
nuire à François Mitterrand. Il est vrai que Jean-Christophe s'est
toujours servi de son père comme paravent pour masquer ses
forfaitures et en utilisant cette filiation comme argument juridique le
tribunal a reconnu de facto, d'une part, une forme de complicité,
d'autre part, le statut «au dessus des lois- donc hors la loi de certains
hommes politiques» (un lecteur de Lille).

Quand l'Etat et la justice d'Etat sont à ce point corrompus, il n'est d'autre


moyen que de porter les affaires devant l'incorruptible tribunal de l'opinion.
C'est par cette sorte de coup de force qui rappelle celui des pamphlétaires du
XVIIIe siècle et qui définit en propre la manière de faire de l'intellectuel au

1. Ce qui guette toujours ceux qui ne parlent qu'en leur nom propre (c/. Boltanski (L), «La
dénonciation», Actes de la recherche en sciences sociales, n°51, 1984).
2. Cité par l'Evénement du jeudi du 28 juin 1990.
3. "Je suis mitterrandiste, mais je me battrai pour que vous ayez le droit de publier une
dénonciation de la politique africaine de Mitterrand sur cinq colonnes* (lectrice, Paris).
-Menant dans ma littérature et dans mon enseignement le même combat que vous contre la
facilité et le mensonge, je me sens personnellement offensée par le jugement expéditif et inique
qui vous a frappés. Trouvez ici l'expression de ma totale solidarité' (enseignante, Paris).

21
Cyril Lemieux

sens moderne1, que sera finalement invalidé le verdict des tribunaux officiels,
le jeu de balancement perpétuel entre droit et opinion, permettant cette fois
au journaliste de se concevoir et d'être conçu comme un citoyen hors du
commun, comme une figure de justice.

Les journalistes font-ils le même travail


que les hommes de loi ?

Clairement lisible au niveau des justifications, la tension entre journalisme et


droit n'en est pas moins repérable également dans l'immédiateté des
pratiques2. Elle resurgit notamment avec saillance dès qu'il est question de
traduire des logiques journalistiques de recueil de l'information en logiques de
production des preuves juridiquement recevables de ce que l'on avance.

Bien des journalistes, notamment ceux qui se spécialisent dans la


dénonciation du scandale, s'emploient méticuleusement à cette conversion en
accumulant de manière systématique documents écrits et matériel en vue
d'une éventuelle épreuve juridique. Certains vont jusqu'à dresser le procès-
verbal des témoignages oraux qu'ils recueillent et à faire signer les dépositions
ainsi établies pour se préserver devant la loi d'éventuelles rétractations et de
désaveux publics :

«C'est un truc de Détective, c'est pour éviter les procès [...]. Ils envoient
des «équipes d'enquêteurs-, ce qu'ils appellent, donc des mecs qui
prennent des témoignages. Alors ils vont voir madame Machin, ils
prennent son témoignage et ils écrivent, et puis, ils font relire, et puis,
ils demandent de signer. Ils font signer un papier. Et donc, après ils
envoient leurs notes, c'est-à-dire : "Ouais, madame Machin m'a dit
ça. Tiens je te le lis. Ouvre les guillemets. Ensuite, c'est ça". Et y a des
rewriteurs qui prennent tous les trucs et puis qui refont complètement
l'histoire^.

D'une manière générale, les documents écrits apparaissent ainsi plus sûrs et
plus solides que les paroles données. Un journaliste qui, enquêtant sur un trafic
d'armes international, n'hésite pas à acquérir dix-huit mille photocopies de
documents officiels justifie ainsi sa dépense de temps et d'argent :

«C'est prétentieux mais c'est important, je ne sors d'information que


quand j'ai documents et preuves. Quand je dis documents, ça veut dire
des éléments de papier. Un témoignage ne suffit pas a priori, parce
qu'un témoin peut mentir. Donc je ne me fie pas aux témoignages [...].
Et ces documents, comme ils suffisent pas, parce qu 'ils peuvent être
faux, il faut en plus qu'ils soient recoupés et donc, que je fasse la
preuve que ces documents sont authentiques»^ .

1. Voir Charle (C), Naissance des intellectuels (1880-1900), Paris, Minuit, 1990.
2. C'est pourquoi il y a tout à gagner à dépasser l'opposition qu'opère classiquement la sociologie
entre formalisme prétendu du droit et «réalité» des pratiques (pour une tentative originale de
dépassement de cette opposition, cf. Chateauraynaud (F.), La jaute professionnelle. Une
sociologie des conflits de responsabilité, Paris, Métailié, 1991)-
3. Journaliste à l'Express (entretien, août 1990).
4. Journaliste d'investigation à TF1 (entretien, janvier 1990).

22
Les journalistes, une morale d'exception ?

L'accumulation de preuves documentaires, plus aisément présentables et


recevables dans un cadre juridique, est une garantie qui permet de libérer le
discours en neutralisant la ressource juridique que pourraient mobiliser ceux
qui ont été mis en cause :

"On reçoit des coups de téléphone .•


— C'est scandaleux ! Vous nous avez mis en cause, nanana. . .
— Y'a pas de problème. Faites un droit de réponse.
— Ah, on peut pas.
— Ah, vous pouvez pas. J'ai les documents, vous pouvez pas»1 .

C'est pour ne pas avoir à faire ce travail d'inscription et de mise en forme


juridique des preuves dans l'urgence d'un procès en diffamation que les
journalistes les plus consciencieux et les plus prévoyants accumulent les
preuves avant de publier les articles diffamatoires2, ou encore qu'ils
demandent conseil à leur service juridique avant publication :

»On lit l'article en voyant quels sont les points qui peuvent prêter à
contestation ou qui seraient l'objet de procès en diffamation, et à ce
moment-là, moi, je vois auprès du journaliste si il a dans son dossier
les éléments qui permettraient de prouver ce qu'il a écrit. Dans certains
cas aussi, y a des jugements de valeur qui sont portés dans l'article qui
peuvent être supprimés sans pour autant, comment dire, estomper le
problème. Un jugement de valeur, c'est un jugement de valeur qui est
pas démontrable^.

La précaution est sage, tant il est vrai que la traduction des témoignages oraux
en documents écrits, formalisés juridiquement, est un travail long et difficile
qui ne va pas sans de nombreuses déperditions ni sans quelque sérieuse
-résistance à la représentation»^ . Telle confidence s'avère par exemple trop
volatile pour être inscrite ou l'auteur refuse de la certifier ; ou encore, tel
informateur qui acceptait de faire des révélations au comptoir d'un bistrot ou
au téléphone, ne souhaite plus maintenant se montrer à visage découvert dans
l'enceinte d'un tribunal^.

La difficulté, on le voit, tient à l'incommensurabilité relative de deux modalités


de mise en rapport des personnes : des relations de confiance synthétiques

1. Ibid.
2. -Quand on publie quelque chose, on a les documents qui prouvent à notre avis que nous
avons raison et on a des documents qui prouvent que nous sommes de bonne foi. Alors ensuite,
la justice peut juger qu'on y a été trop fort ou qu'on a été ceci, ou cela» (Rédacteur en chef
adjoint du Canard Enchaîné, entretien, novembre 1990).
3. Assistante du directeur juridique du Monde, (entretien, août 1990).
4. Dodier (N.), -Représenter ses actions. Le cas des inspecteurs et des médecins du travail-, in
Pharo (P.), Quéré (L), dir., Les formes de l'action, Paris, EHESS, coll. -Raison pratique», 1991-
5. C'est la mésaventure survenue à ce journaliste de Libération qui perdit faute de preuves
matérielles un procès en diffamation, alors même que deux ans plus tard, il fut prouvé que
l'accusation qu'il avait portée était justifiée. A l'annonce de la mise en marche de la procédure, il
ne disposait, il est vrai, que de quelques semaines pour tenter de réunir des documents écrits ou
pour transcrire des témoignages oraux: 'J'ai des paquets comme ça [il simule un paquet sous sa
main]. J'ai des attestations écrites. C'est des attestations écrites de gens qui redisent ce qu'ils
vous ont dit dans l'article. C'est des documents pour les adjudications publiques, par exemple,
les marchés publics. Donc j'avais quelques documents mais y a toujours des failles, quoi-. Il
s'avère, entre autres failles, que les principaux témoins dont il disposait pour sa défense,
refusèrent de se présenter au tribunal 'Les gens, le tribunal leur fait peur et ils ont peur des
ennuis-. "Je pense à un conseiller municipal de Nancy qui me dit des choses, qui me les dit au
:

téléphone- et -qu'est pas venu- (journaliste à Libération, entretien, octobre 1990).

23
Cyril Lemieux

nouées autour d'informateurs et dépendantes de ce fait de leur disponibilité,


s'avèrent intransportables rapidement et sans perte dans l'univers analytique
des formes juridiques et des attestations signées. C'est ce dont témoigne
l'avocat amené à défendre les intérêts de Y Evénement du Jeudi lors du procès
en référé dont nous avons parlé :

«Mais qu'est-ce que c'est les preuves en matière de presse et


d'investigation ? C'est rarement des documents. La plupart du temps, ce
sont des personnes. Ce qui veut dire que ces personnes, il est sûr que
Krop qui est quand même bon journaliste, les avait vues, avait parlé
avec elles, avait leurs coordonnées. Mais le problème de ces
personnes-là, c'est que lui seul avait eu les contacts avec eux. J'allais
pas. . . On pouvait pas faire venir des gens au référé, c 'était pas possible.
Donc il aurait fallu retrouver ces gens-là mais seul Krop pouvait les
indiquer pour leur faire faire des attestations, ce qui est beaucoup plus
compliqué qu'une déclaration spontanée. Autrement dit, le fait d'avoir
des preuves, oui, on lés avait mais il n'était pas possible de les mettre
en œuvre concrètement dans le délai qui nous était donné'1.

L'avocat de la partie adverse pour sa part, s'en tenant à la lettre du droit,


s'emploie à défaire la consistance des quelques pièces matérielles accumulées
par la défense après l'assignation en référé :

«Quelqu'un est entré dans la salle d'audience avec un document à la


main, qui est une attestation, je peux vous la montrer, qui est d'un
ridicule, d'un ridicule achevé ! Prétendre écrire des choses aussi
graves à l'encontre d'un homme politique et produire comme seul
élément de preuve, cette attestation, je veux dire qu'il y a de quoi
sauter au plafond »2.

Le même avocat en profite pour rappeler au passage qu'un bon journaliste se


doit de posséder des preuves matérielles (en bon nombre et de bonne facture)
avant l'acte de publication :

"A partir du moment où on publie une information et que cette


information met en cause quelqu'un au point de le diffamer, on doit
avoir au moment de la publication de l'article les éléments
nécessaires. Le délai de dix jours qui est prévu par la loi de 1881 pour
offrir la preuve, est un délai qui permet simplement la réunion de ces
différents documents et qui permet la communication à l'adversaire
[...]. Or, venir devant le juge des référés, cinq jours après la publication
de l'article, quatre jours après avoir été assigné, sans un seul élément,
c'est la preuve qu'il y a derrière aucune enquête^.

Anticipation permanente d'une éventuelle épreuve juridique, la prudence


journalistique consiste ainsi à traduire par provision, dans des formats
recevables par le droit, les informations et les témoignages que l'on recueille
sur des sujets litigieux. Le journaliste sérieux est dans cette perspective celui qui
tient ensemble les deux bouts du civisme, en se montrant aussi conscient des

1. Avocat de l'Evénement du Jeudi, (entretien, juin 1990).


2. Avocat de Jean-Christophe Mitterrand, (entretien, juin 1990).
3. Ibid.
24
Les journalistes, une morale d'exception ?

comptes qu'il a à rendre au tribunal de l'opinion (dévoiler des secrets), que de


ceux qu'il pourrait avoir à rendre aux tribunaux officiels (fournir des preuves
matérielles) :

«J'ai travaillé avec un journaliste de TF1 sur une affaire qu'il traitait
[...]. J'ai été stupéfait du sérieux de ce journaliste. J'ai été le voir dans
son bureau à TF1. Il m'a montré le dossier qui était le résultat de son
enquête télévisée. Il a sorti un dossier épais comme ça [il simule un tas]
qui était l'ensemble des documents qu'il avait collectés au fil de son
enquête. C'est-à-dire que quand il allait voir une personne qu'il
interviewait et que cette personne lui faisait des révélations, lui
apportait des informations extraordinaires, quel était son réflexe
immédiat ? C'était de dire .«Monsieur, qu'est-ce qui me prouve que ce
que vous me dites est la vérité ? Donnez-moi des justificatifs'. Ce
journaliste n'a jamais eu un seul procès, jamais»1.

Comment les journalistes rendent la justice

On insiste souvent sur l'échec répété auquel ont abouti toutes les tentatives de
constitution d'un ordre supérieur des journalistes ou encore, sur la difficulté
rencontrée périodiquement à établir chartes, statuts ou réformes de la loi de
188 12. Nous avons maintenant suffisamment d'éléments pour essayer de
comprendre ces résistances à la formalisation juridique : c'est parce qu'elles
sont installées dans l'irréductible tension civique que nous avons décrite, que
les pratiques journalistiques ne peuvent être entièrement codifiées, ni non plus
que cette codification ne peut être systématiquement et aveuglement respectée.

Prenons un exemple : un journaliste avoue avoir piégé un jour un informateur,


le filmant à son insu et enregistrant ses confidences à l'aide de
microémetteurs dissimulés sous ses vêtements. «En l'occurrence, j'ai fait quelque
chose qui n 'est pas joli, je le reconnais tout à fait» consent-iP. Toutefois, son
acte se justifie en partie à ses yeux dans la mesure où sa victime était
primitivement un coupable (de sorte que le mal qu'il a fait, visait un bien, la
dénonciation d'un autre mal plus grand) :

'II était de toutes façons avéré, documents à l'appui, que ce type était
coupable, je veux dire par là qu'il a d'ailleurs été condamné par la
suite. Il a bien participé aux ventes d'armes illégales à l'Iran. Donc
j'avais que très peu de scrupules moraux à aller faire chanter le
monsieur»^.

Le journaliste insiste sur le fait qu'il a pris seul, en âme et conscience, la


décision de piéger l'informateur, puis de diffuser son témoignage à l'antenne :

-Le choix était le suivant . le piéger était une chose mais est-ce que je
devais m'en servir comme preuve et strictement comme preuve, c'est-
à-dire le garder pour moi, mais affirmer des choses, ou bien diffuser

1. Ibid.
2. Cf. par exemple, Bellanger (C), -La presse française de la IVe République-, in Histoire générale
de la presse française, vol. 4, PUF, 1975.
3. Journaliste d'investigation à TF1 (entretien, janvier 1990).
4. Ibid.

25
Cyril Lemieux

le document, diffuser le type piégé. J'ai donc fait mon choix et j'ai
diffusé le type piégé en expliquant pourquoi je l'ai piégé.
Q : Quand tu fais le choix, tu le fais seul ?
— Je le fais seul. Je le fais seul mais j'ai demandé l'autorisation à la
direction, c'est-à-dire à Michèle Cotta [...]. C'est ma responsabilité,
c'est moi qui dis : «Ca vaut le coup, ça vaut pas le coup'»1.

Conscient de «se substituer à la loi"2, le journaliste ne peut pourtant pas


s'appuyer sur les mêmes objets qu'un président de tribunal pour fortifier son
verdict. Il n'est pas tenu par l'équivalent d'un Code pénal, d'une chambre
d'audience, d'un règlement, d'une assistance, de greffiers, de toges. Il parle lui
en son seul nom, seul face à ses choix et à ses responsabilités, mettant de ce
fait en œuvre un sens de la justice qui emprunte plus encore qu'au modèle du
procès, à celui de la grâce royale, où les personnes se déterminent en âme et
conscience, où le sort de l'un est remis entre les mains de l'autre, justice faite
homme, où ce sont les corps (le cœur et le regard) qui parlent en lieu et place
de la froide raison3 :

«Une fois, j'ai piégé quelqu'un. Ce quelqu'un m'a dit des choses mais
au fond, on voyait très bien à l'image, alors qu'il est en confiance et
qu 'il ne se rend pas compte qu 'il est piégé, qu 'au fond, c 'est un pauvre
type. J'ai pas diffusé l'information, j'ai pas diffusé l'image parce que
j'ai estimé que c'était l'enfoncer pour rien.
Quant à un type qui dit cyniquement, hors caméra (il ne se rend pas
compte donc il est en confiance), il dit : «Moi, j'ai pris des déchets,
j'en ai pris des dizaines de tonnes, et je les ai mélangés à des déchets
ménagers. Je savais que c'était toxique, j'en avais rien à foutre, c'était
pour faire du fric-. Aucune hésitation, je passed.

Tandis que pour un tribunal, des Codes fixent selon des tables appropriées
pour chaque crime, le châtiment qui correspond, et les proportions dans
lesquelles il doit être infligé, un journaliste juge lui au coup par coup, au cas
par cas, dans la singularité de chaque situation, ce qu'il convient de faire,
jusqu'où il faut ou il ne faut pas aller. Son jugement n'est donc pas lié à une
règle à appliquer qui déterminerait à l'avance une qualification, mais il repose
plutôt sur un mode d'évaluation général, i.e. un ordre de grandeur, qui permet
d'opérer des équivalences entre les différentes situations qui se présentent et
de les rapporter les unes aux autres5. Faut-il, par exemple, recourir aux écoutes
téléphoniques ? La réponse ne peut être arrêtée une fois pour toutes :

«Tout dépend de l'affaire, je veux dire. Pour démontrer par exemple


des écoutes téléphoniques, il faut peut-être en passer soi-même par des
écoutes téléphoniques. Moi, je dis : Pourquoi pas ? Si vraiment y a des
choses graves qui sont faites et qu'on peut témoigner de ça, et qu'on a

1. Ibid.
2. -Si quelqu'un refuse de me donner des informations, je peux pas l'obliger. Mais d'un autre
côté, si ce quelqu'un est vraiment un escroc... alors évidemment le problème, c'est que je me
substitue à la loi. C'est compliqué hein?- ( ibid).
3. Sur ce modèle de la grâce royale appliqué à un cas contemporain, cf Delamourd (V.),
'Monsieur le Président..- Les formes de justification de l'état de chômeur, Paris, GSPM, EHESS,
4. Journaliste d'investigation à TF1 (entretien, janvier 1990).
5. Sur la différence entre ces deux formes de jugement, Thevenot (L), «Jugements ordinaires et
jugements de droit», Annales E.S.C, n°5, 1992.
26
Les journalistes, une morale d'exception ?

que ça pour le prouver, moi, je pense que oui. . . Je pense que. . . Mais
c'est un problème de conscience, et on arrivera jamais à légiférer tout
ça»1.

Peut-on s'arranger pour rencontrer des détenus, les filmer et les interviewer
sans autorisation administrative2 ? Peut-on tromper ses informateurs, leur
mentir ou les piéger pour leur soustraire de l'information3 ? Peut-on entrer à
l'aide d'une fausse autorisation de police au domicile des parents de la victime
d'un fait divers4 ? Peut-on publier des documents fiscaux volés par
photocopie5 ?

Si les chartes déontologiques interdisent catégoriquement et théoriquement de


telles pratiques", les journalistes, eux, peuvent être amenés à les justifier, in situ,
localement, en relativisant le mal fait aux personnes par le bien procuré au
niveau de l'intérêt général. Tel journaliste qui s'est fait passer pour un
professeur de collège pour capter, dit-il, le «malaise des lycées», affirme par
exemple avoir découvert et pu montrer au public, grâce à ce stratagème, "Une
grave»'
réalité très '. Tel autre accepte l'idée qu'on prenne parfois des risques
avec le droit, si c'est là la seule façon de dévoiler les dessous d'une affaire de
pouvoir et d'argent8.

1. Journaliste à Libération (entretien, octobre 1990).


2. Comme il semble que ce soit le cas de ce journaliste qui, en mars 1990, a rencontré et filmé
dans sa cellule le responsable d'Action directe Lyon avec, dit-il, l'accord du directeur de la prison
et de la Chancellerie. Ce que dément le ministère de la Justice. (Libération du 23 juin 1990).
3. Cf. Lévy (F.), »Liaisons dangereuses», Médiaspouvoirs, n°18, 1990, pp. 23-28.
4. C'est ce qu'a fait un jeune journaliste de 19 ans poussé, selon son avocat, -par la nécessité de
réussite professionnelle-, -emporté par l'appel du scoop«, et condamné pour finir à une peine de
dix mois de prison avec sursis et au paiement de 10 000 francs de dommages-intérêts ( Libération
du 11 décembre 1990).
5. Voir le procès intenté et perdu par le PDG de Peugeot, Jacques Calvet, contre Le Canard
Enchaîné pour «recel» de documents fiscaux (Le Monde des 22 mai et 19 juin 1992)
6. Un journaliste »digne de ce nom" s'interdit «d'invoquer un titre ou une qualité imaginaires,
d'user de moyens déloyaux pour obtenir une information ou surprendre la bonne foi de
quiconque» dit la Charte des devoirs du journaliste mise au point en 1918 par le Syndicat
national des Journalistes. La Déclaration des droits et des devoirs des journalistes, adoptée à
Munich le 24 novembre 1970, renchérit tout journaliste s'engage à » ne pas user de méthodes
déloyales pour obtenir des informations, des photographies et des documents-.
:

7. John-Paul Lepers, journaliste à TF1, s'est fait passer pour un professeur stagiaire du lycée
Romain-Roland d'Ivry et a mené son enquête à l'insu des élèves et des enseignants. Les
professeurs -s'insurgent contre le procédé de la fausse identité et sont choqués d'avoir été ainsi
trompés- (Libération du 9 mars 1991)- L'un d'eux explique par exemple que - la méthode de
fohn-Paul Lepers qui consistait à nous faire parler en cherchant à nous déstabiliser avait
produit quelque chose de monstrueux. Il disait à l'une d'entre nous: "Les élèves ne t'aiment pas,
comment expliques-tu ça ?"». Un autre trouve non seulement blessant mais fort immoral cet abus
de confiance: »Vous avez semé la zizanie dans un lycée qui tournait bien, c'est la preuve que
vous vous moquez du sujet sur lequel vous étiez censé travailler. Et nos élèves, que vont-ils
retenir de cette histoire ? Que tout se vole. Que la fin justifie les moyens. Que la presse est
pourrie- (cités par Le Monde du 25 décembre 1990). De son côté, le journaliste usurpateur se
contente de signaler qu'il a découvert et dévoilé »une réalité très grave- dans ce lycée : drogue,
classes en perdition, violence. Les intérêts des personnes, localement situés, exigus, autocentrés,
sont dépassés par l'ampleur du problème de société qu'elle reflète et qu'elle représente: ce lycée
est représentatif des lycées de banlieue, il est de salut public que les téléspectateurs apprennent ce
qui se passe vraiment dans de tels lycées et comprennent la nature et l'ampleur du phénomène.
De la sorte, les petits maux causés ici et là à quelques personnes pourront déboucher sur un plus
grand bien commun.
8. -Quand on a à sortir des affaires qui mêlent la politique et l'argent et quand on essaie de
vous...je sais pas, y a des fois du chantage ou des choses qui se font sur le dos des journalistes,
des téléphones peuvent être écoutés et tout ça, et quand on est victime de ça, et quand on a une
conviction forte sur quelque chose et quand on a aucun moyen de la prouver, quand on sait
qu'on va se faire baiser au tribunal, condamné en diffamation, etc., des fois, il faut peut-être
prendre des risques, quoi- (journaliste à Libération, entretien, octobre 1990).

27
Cyril Lemieux

II n'est pas jusqu'au vol qui ne puisse trouver justifications dans la morale d'un
journaliste1. Bien que là dessus les avis restent partagés2, qu'encore une fois,
les journalistes se refusent à des théories générales et globalisantes, dérober
des documents reste toujours susceptible d'être présenté comme un acte de
distanciation extrême, la démonstration la plus magistrale et la plus éclatante
d'une non-inféodation à la source :

«Si l'information n'est pas volée, n'est-ce pas qu'elle est donnée, et par
qui, sinon par celui qui la détient, c'est-à-dire ici, en l'occurrence, par
le pouvoir ? Et si elle est donnée, est-ce encore une information ? Ou
bien une sorte de manipulation, soit le contraire de l'information? Si
l'on accepte ceci, il faut aussi accepter qu'il n'y a d'information que

De là que le même journaliste qui accumule des preuves matérielles dans


l'éventualité d'un procès en diffamation (respectant ainsi scrupuleusement le
droit), avoue en même temps voler parfois des documents, même si cela doit
coûter pénalement :

«ça m'est arrivé de voler des documents. Voler des documents, ça veut
dire faire les tiroirs, faucher dans les poubelles, payer quelqu'un pour
qu'il les vole, ça fait partie du boulot. C'est inavouable mais ça se fait.
Q : Et si on te demande d'où viennent les documents ?
— Secret professionnel» . Sauf que les journalistes n'ont pas de secret
professionnel, donc on s'expose quand même à des poursuites
judiciaires»^ .

La tension est ainsi permanente entre ce que le droit et la morale commune


réprouvent (généralement, normalement, théoriquement), et ce que la
nécessité impérieuse du dévoilement invite à faire dans des cas concrets où les
journalistes en leur âme et conscience jugent du bien et du mal :

«On a pas le droit de voler normalement des documents. Mais bon,


c'est toujours la même chose, quoi. C'est pas... Bon, normalement, on
a pas le droit de voler des photos. On a pas le droit de voler, enfin, je
veux dire. Bon, à partir du moment où on vole, c'est du vol, hein, c'est
interdit. Le problème est que y a des... Comment on peut dire, des
raisons supérieures qui peuvent dire qu'on peut passer par dessus la
loi. Par exemple, un journaliste qui passe une frontière
clandestinement, c'est interdit mais on estime que bien que ce soit
interdit, le devoir d'information exige... Enfin, pas «exige-, mais on
comprend qu'il ait fait ça par souci d'informer des lecteurs sur
quelque chose qui. . . Evidemment, aller voler des photos de Gregory,
c'est interdit. Par contre, c'est interdit aussi de trahir le secret de
l'instruction. Mais c'est bien évident que si on trahit pas le secret de
l'instruction, on sait rien. Bon, donc. Et les journaux seraient pas lus

1. Voir notamment Simonnot (P.), Le Monde et le pouvoir, Paris, Presses d'aujourd'hui, 1977.
2. "Q : Quelles limites vous vous imposeriez ?
— Le vol. C'est l'information, notre métier [...]. Je reconnais que nous sommes à la lisière de
l'audace. Mais on a jamais volé, hein. On a jamais volé' (rédacteur en chef de l'Auto-Journal,
entretien, juin 1990).
3. Simonnot (P.), Le Monde et le pouvoir, op. cit., p. 74-75-
4. Journaliste d'investigation à TF1 (entretien, janvier 1990).

28
Les journalistes, une morale d'exception ?

si... Donc tout est une question de ce qu'on appelle la déontologie,


c'est-à-dire d'estimer en quoi quelque chose qui est normalement
interdit par la loi, peut être acceptable ou pas. Alors cette ligne, la ligne
rouge-là de ce qui est acceptable et pas acceptable, elle dépend
évidemment de chaque journaliste et de l'organe qu'il sert puisque
personne en fait ne va dire. .. Y a pas un Code pour les journalistes»1.

Installé, routinisé et travaillé en permanence, le dispositif civique permet ainsi


aux journalistes de se placer alternativement dans l'optique d'un Barère et
dans celle d'un Marat2. Comme Barère se montrait légaliste, ils respecteront la
morale commune, 'normale», qui leur fixe comme à tout citoyen, des interdits
et limitent leurs prérogatives. Comme Marat s'était conçu un «empire
censorial» illimité, ils transgresseront parfois la loi commune au nom de ces
raisons supérieures (la démocratie, la vérité, le droit à l'information) qui les
poussent à oser et à braver.

Quant à la déontologie, détermination de «l'acceptable» et de


«l'inacceptable» dans les pratiques, on voit immédiatement qu'elle est
difficilement stabilisable dans des Codes, ni même théorisable dans les formes
d'un syllogisme juridique, attendu que la transgression de la loi commune ne
saurait ni être systématisée (ce serait gommer Barère), ni être purement et
simplement désavouée (ce serait gommer Marat).

C'est aussi pourquoi, lorsque se présente la perspective d'un ordre ou d'une


instance supérieure contrôlant leur déontologie, les journalistes peuvent la
repousser sans beaucoup de mal, en invoquant l'exigence civique
d'indépendance (en jouant Marat contre Barère). Non qu'ils ne contestent
avoir des responsabilités et des comptes à rendre, mais ils peuvent exiger être
les seuls (seuls, entre eux ou face au public) à juger en âme et conscience de ce
que sont les bonnes conduites et les justes pratiques :

«Faut pas croire que nous passons n 'importe quoi, que nous diffusons
à la radio, à la télévision, que nous écrivons n'importe quoi en nous
abritant derrière la barrière qui s'appellerait : «Ah nous, on est des
journalistes, on fait ce qu'on veut'. C'est pas vrai, des discussions
déontologiques, on en a tout le temps, tout le temps et notamment sur
la Roumanie, sur tout ce qui s'est passé depuis un an, même sur ce
qu'on a fait. Mais je veux dire, on peut pas déléguer cette discussion-
là, on peut pas déléguer tous les problèmes que ça pose, etc., à une
autorité quelconque, encore moins à... Je sais pas, qu'est-ce qu'on
pourrait faire ? à un ordre des journalistes. Ça existait sous Vichy, je
veux dire, on connaît. Je veux dire, c'est une revendication, là aussi,
c'est une revendication courante. Bon, la déontologie, elle se fait au
jour le jour. Elle se fait avec des gens plus âgés dans les rédactions par
rapport aux plus jeunes, elle se fait suivant les problèmes qui se posent.
Encore une fois, nous n'arrêtons pas de parler déontologie^.

Dans cet exemple, c'est encore une fois la référence au civisme journalistique
façon Marat qui permet aux journalistes de s'émanciper de tout contrôle

1. Ex-journaliste à Paris-Match (entretien, août 1990).


2. Voir dans ce même numéro, notre note de recherche : -La révolution française et l'excellence
journalistique au sens civique».
3. Michèle Cotta, directrice de l'information à TF1, sur France-Inter le 27 juin 1990.

29
Cyril Lemieux

politique (symbolisé ici par le spectre du régime vichyste). C'est cette même
conception du civisme qui fait souvent dire d'eux qu'ils sont individualistes
(indépendants, ne rendent-ils pas la justice en solitaires ?). C'est elle qui leur
permit, lors de batailles syndicales mémorables, de revendiquer le principe
d'une clause de conscience et d'imposer l'idée qu'ils ne faisaient p&s «un
métier comme les autres». C'est elle encore qui leur permit de mener au début
du siècle un travail de représentation de leur groupe où soient assurées dignité
professionnelle et responsabilité personnelle, maintenant ainsi au sein de
structures de production industrielles et marchandes, une identité ancrée dans
la singularité de leur inspiration et de leur nom propre.

Moins qu'une morale d'exception à proprement parler, c'est ainsi finalement


une posture morale exceptionnelle qu'il faudrait évoquer à propos des
journalistes. Arrimés entre crédit d'opinion et loi écrite, entre
l'irresponsabilité qu'autorise la dénonciation publique, et la responsabilité
qu'exige le respect des personnes privées, ils ne revendiquent pas tant en effet
un ordre moral local (ce qui serait contradictoire dans les termes), qu'ils
n'occupent le nœud d'une tension entre des modes d'objectivation à la fois
irréductibles et grammaticalement solidaires (à travers la notion complexe de
civisme qui fraye leur compromis) : le crédit d'opinion d'une part et la preuve
de nature juridique d'autre part. En opposant un tribunal de l'opinion aux
tribunaux officiels, et en dressant l'espace public contre l'Etat, ils sont
parvenus et continuent toujours à se forger une déontologie absolument
insaisissable dans la forme juridique et absolument ingérable par une instance
de contrôle (ce que serait la chimère d'un Ordre des journalistes). C'est aussi
pourquoi cette déontologie, dont ils disent volontiers qu'elle ne peut être
réduite à une affaire de code pénal, étant une question de personnes et de
circonstances, une question «d'âme et de conscience», porte si pleinement
témoignage de leur vertu, au sens machiavélien de «force».

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