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Questions de communication

6 | 2004
Intellectuels, médias et médiations. Autour de la
Baltique

Charles PERRATON, dir., Cahiers du Gerse, 5,


« L’expérience d’aller au cinéma. Espace, cinéma
et médiation »
Montréal, Université du Québec à Montréal, 2003, 131 p.

Stéphanie Hurez

Éditeur
Presses universitaires de Lorraine

Édition électronique Édition imprimée


URL : http:// Date de publication : 1 décembre 2004
questionsdecommunication.revues.org/6297 Pagination : 398-400
ISSN : 2259-8901 ISBN : 978-2-86480-848-0
ISSN : 1633-5961

Référence électronique
Stéphanie Hurez, « Charles PERRATON, dir., Cahiers du Gerse, 5, « L’expérience d’aller au cinéma. Espace,
cinéma et médiation » », Questions de communication [En ligne], 6 | 2004, mis en ligne le 30 mai 2012,
consulté le 01 octobre 2016. URL : http://questionsdecommunication.revues.org/6297

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Notes de lecture

À la fin de l’ouvrage, trois tables rondes transformation par l’analyse des multiples
complètent les débats. Elles donnent la rapports qu’entretiennent le cinéma et les
possibilité à des hommes politiques, spectateurs », Charles Perraton précise en
journalistes, hommes des médias et introduction qu’il ne sera nullement
académiciens de s’exprimer sur l’état question « de s’intéresser au sens des
actuel des médias et de la politique en œuvres, à l’intention des auteurs et à la
Grèce, ainsi que sur les perspectives qui réception des publics » (p. 7), mais bien de
s’ouvrent à ceux-ci avec l’avènement de la réveiller ce qui engage les spectateurs à
technologie numérique. s’impliquer physiquement, socialement et
émotionnellement dans l’expérience
Entre essais et recherches empiriques, d’aller au cinéma.
spéculations et démonstrations, approches
optimistes ou sceptiques, les auteurs Maude Bonenfant et Gaby Hsab y voient
offrent un panorama intéressant des une activité rituelle qui, dans son sens
différentes façons d’appréhender un « traditionnel », intègre la mobilisation du
thème complexe, celui de la relation entre temps, de l’espace, de l’identité, de la
technologie numérique, société et mémoire, du consensus entre les
démocratie. Si l’utilisation du terme participants et du langage symbolique. À
« numérique » n’est pas exactement la bien des égards, ils démontrent que la
même pour tous les auteurs (certains se réciprocité et la complémentarité sont les
réfèrent à la numérisation de la diffusion ingrédients nécessaires à la bonne marche
des messages, d’autres aux applications de du processus et que le fait d’entrer dans une
l’informatique de façon plus générale), il salle de cinéma exige du spectateur qu’il
n’en demeure pas moins que cet ouvrage partage collectivement ce pour quoi il s’est
se distingue par la richesse du contenu. Il déplacé, même s’il n’est pas toujours
offre aussi un panorama des premiers conscient de la force sociale du lieu. Ils
travaux des chercheurs grecs dans le ajoutent, en ce sens, que « l’expérience
domaine des TIC et un aperçu sur partagée en simultané puis en différé avec
quelques recherches en cours au sein du les autres spectateurs participe à la
département de communication et des construction des identités dans un acte
médias de l’université d’Athènes. rituel de médiation » (p. 21). Ces
Angeliki Koukoutsaki-Monnier observations sont reprises et complétées
GEREC-F, université des Antilles par Andréanne Pâquet qui, pour prouver
et de la Guyane l’élasticité du concept du rituel, rend
akoukoutsaki@yahoo.com compte du flou théorique qui gravite autour
des nombreuses typologies élaborées
Charles PERRATON, dir., Cahiers du Gerse, depuis un certain nombre d’années.
5, « L’expérience d’aller au cinéma. Néanmoins, elle reconnaît l’intérêt des
Espace, cinéma et médiation ». approches récentes qui ont été faites sur le
Montréal, Université du Québec à sujet et qui ont eu pour intention de
Montréal, 2003, 131 p. dissocier le rituel de la sphère « sacrée »
(religieuse) pour le replacer dans la sphère
Fondés en 1995, les Cahiers du Gerse ont « profane » des loisirs. En adaptant à la
pour ambition d’éditer des articles qui séance cinématographique les trois phases
sont destinés aux chercheurs et praticiens du rituel qui ont été étudiées et formulées
des arts visuels et de l’espace. Le par Arnold Van Gennep et Victor Turner, elle
cinquième numéro – dont le titre est attribue la « phase de séparation » au
relativement explicite – propose une « moment où les gens pénètrent dans la
approche tout à fait intéressante de salle et prennent un siège » (p. 49). S’ensuit
l’expérience cinématographique comme la « phase liminale » qui, précise-t-elle,
pratique. Si l’on apprend en quatrième de occulte ou homogénéise les distinctions de
couverture que la médiation est ici rang, d’identité et de statut lors de la
considérée « comme art d’interpréter le projection, puis la « phase de réagrégation »
monde et de contribuer à sa qui « débute avec la fin du film et

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l’apparition à l’écran du générique [et qui singulière à son spectateur : celle


s’achève] par le contact avec la foule […] à d’appartenir à une communauté dans
la sortie du cinéma » (p. 55). Mais l’auteur laquelle il peut se reconnaître en tant
parachève son analyse en expliquant que qu’individu, mais aussi en tant que
le marché de la vidéocassette – qui membre d’un tout » (p. 80).
permet à quiconque de visionner chez soi
les films projetés en salle – tend à « Réfléchir sur un certain type de contrôle
« déritualiser » le cinéma mais « le appliqué à des phénomènes de
quotidien [venant] s’immiscer entre le "communication", ainsi que sur les
spectateur et le film, [cela l’empêche] de conséquences de telles dispositions dans
s’impliquer aussi fortement qu’au la constitution de l’éthique actuelle »
cinéma » (p. 61). (p. 82) est l’objectif de l’article d’Étienne
Gingras-Paquette. Mais lorsque l’on
Pierre Barette mène sa réflexion en la comprend que l’auteur rapproche les
centrant sur la construction de l’objet maisons closes du XIXe siècle des salles de
filmique à la fois comme un art et comme cinéma contemporaines, on ne perçoit pas
une industrie. Prenant principalement d’emblée ce qu’il cherche à démontrer…
pour liaison des observations de David Et pourtant, il justifie – peut-être trop
Bordwell, Jean-Pierre Esquenazi, Nathalie tardivement – sa démarche en affirmant à
Heinich, Antoine Hennion et Roger Odin, juste titre que ces espaces clos du
il exploite quelques généralités divertissement sont marqués par une
historiques – en ayant pour point de éthique différente de celle du reste de la
départ la période qui a suivi la Seconde « cité ». Toutefois, il laisse une
Guerre mondiale – pour tenter d’évaluer problématique en suspens qu’il aurait été
la constitution des films selon qu’ils sont intéressant de développer. Pour sa part,
définis comme des « œuvres » ou comme Charles Perraton sensibilise le lecteur au
des « signes ». D’ailleurs, il parvient à fait qu’avec l’émergence des multiplexes il
spécifier que « soit la signification du film faille à présent joindre à l’action culturelle
est rapportée à une intentionnalité, le plus des salles de cinéma une fonction de
souvent auctoriale et maître du sens […], divertissement, dont la marque de
soit elle est posée dépendante de fabrique n’est autre qu’un assortiment de
conditions jugées pertinentes mais services additionnels proposés aux
largement extrinsèques au film » (p. 31). spectateurs avant, pendant ou après
Ceci étant, il élargit la perspective de son chaque projection. Mais son analyse se
étude en considérant l’objet-cinéma transforme en un récit qui se centre sur
comme un concept de médiation qui une expérience qu’il a vécue sur la Piazza
« s’attache à comprendre ce que font les Grande de Locarno, lors du 50e Festival
œuvres […], ce qui met ensemble […], ce international du film – en plein air – de
qui rapproche [et ce qui] met en présence 1997, et dont il indique retenir
l’un de l’autre un public et une réalité dans « l’importance des coordonnées spatio-
un espace-temps circonscrit dont on ne temporelles […], des événements sociaux,
peut […] faire abstraction » (p. 39). La culturels et politiques qui donnent une
« fonction mythologique » et la « fonction couleur historique particulière au moment
sociale » du film de genre sont le point de la projection » (p. 119). Faire sortir le
d’ancrage de l’examen que dresse Helen spectateur de son quotidien et le faire
Faradji pour clarifier ce qu’elle nomme le accéder à l’imaginaire au moyen d’espaces
« double miroir » – superposition de ces de représentation pour le moins insolites
deux variantes – dans lequel les est en tout point attractif ; néanmoins,
spectateurs se reconnaissent en tant que même si ses constats s’avèrent légitimes,
sujets de l’Humanité et en tant que sujets son expertise manque quelque peu de
sociaux. Les exemples de films ne scientificité.
manquent pas d’illustrer son propos et
l’on comprend manifestement que le film On l’aura compris, l’orientation qui a été
de genre fait « vivre une expérience donnée à ce volume estompe l’idée d’un

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Notes de lecture

spectateur passif et soumis. Quels que déroulement surprenant d’un dîner dans un
soient les circonstances et milieu huppé (pp. 9-14). Pour faire
l’environnement dans lequel il se trouve, comprendre ces audaces culinaires, il
calfeutré dans son fauteuil, il expérimente, retrace ensuite, dans un essai socio-
partage, observe, ressent et évalue ce qu’il philosophique, l’histoire économique et le
voit à l’écran et ce qui l’entoure. Une comportement du consommateur – pas
chose est sûre : après lecture de cette uniquement autrichien – depuis la fin de la
publication, notre expérience d’aller au Seconde Guerre mondiale jusqu’à nos
cinéma ne se vivra jamais plus de la même jours : « De la “communauté du peuple” à
manière… la société de consommation » (pp. 15-36) ;
Stéphanie Hurez « Nécrologie de la consommation
CREM, université de Metz critiquée » (pp. 37-64) ; « Aveuglé par les
stephanie.hurez@umail.univ-metz.fr marques » (pp. 65-92) ; « It’s the Economy,
stupid ! » (pp. 93-115) ; « La promotion, un
Alfred PFABIGAN, Nimm 3, kauf 2.Wie nouveau mode de vie » (pp. 116-146) ;
geil ist Geiz ? [3 pour 2. L’avarice pour « Zones de combat » (pp. 147-181).
le plaisir ?]. Quoique plus proches de l’espace
Wien, Sonderzahl, 2004, 189 p. germanique en raison des réseaux de vente,
des chaînes de magasins, des produits
À notre époque, les achats font aussi partie proposés, les stratégies ne sont pas loin de
des loisirs et des plaisirs que l’on s’offre. Il ne ressembler aux nôtres. Depuis 1995,
s’agit plus simplement de subvenir à des l’Autriche appartient à la Communauté
besoins, comme dans les pays occidentaux européenne (CE) : elle n’échappe pas au
de l’immédiat après-guerre. Depuis les phénomène de la mondialisation et à la
années 60 et 70, la consommation et la nouvelle donne du néolibéralisme
surabondance correspondent à un luxe à la économique. Si Xavier Leclercq (Acheteur-
portée du plus grand nombre. Longtemps, vendeur : une relation érotique ?, Paris, LX
le comportement de l’acheteur fut diffusion) s’était demandé en 1995 si la
sociologiquement typé et cloisonné – du relation acheteur-vendeur n’avait pas
moins on l’a cru – mais, dans son ensemble, quelque chose d’érotique – on pense aux
il s’est toujours diversifié pour des raisons liens existant entre la publicité des grandes
historiques. Chaque comportement est marques entourant leurs produits d’un look
toujours l’expression d’une société donnée. des plus sexy et les fantasmes sans
La « belle américaine » et la Harley- fondement suscités chez les acheteurs
Davidson (p. 52) ne sont plus réservées à la potentiels –, on peut aujourd’hui observer
« jet set », les produits naturels – auparavant une approche plus différenciée, notamment
simplement fermiers, à présent « bio » – ne chez les smart-shoppers [les acheteurs
sont plus les denrées communes de sélect] qu’il ne faut pas à confondre avec les
quelques villageois à l’écart du monde, mais « acheteurs futés » – d’après la revue
l’apanage de nouveaux happy few, très L’Acheteur futé (1995), ni avec ceux qui
mêlés, qu’il faut redéfinir. La généralisation et tiendraient compte des enquêtes de 60
la simplification font oublier que tout est millions de consommateurs.
complexe (p. 12), que l’on peut confondre
« avoir » et « être » (p. 54). Ainsi la relation Le profil actuel de « l’acheteur sélect » tel
du consommateur au produit a-t-elle que, d’une manière amusante, Alfred
changé. Mais pourquoi et comment ? À vrai Pfabigan le brosse dans sa préface, ne
dire, voilà le fond du problème. saurait être pérennisé, car il est – lui aussi –
le produit sociologique d’une économie en
Dans Nimm 3, kauf 2.Wie geil ist Geist,Alfred pleine mutation. Longtemps, le client aisé n’a
Pfabigan, professeur de philosophie à eu qu’un must : la grande marque qu’il
l’université de Vienne et politologue de pouvait s’offrir sans hésiter en raison de
longue date, va plus loin. En guise de revenus supérieurs à la moyenne – parfois
préface, il propose une mise en bouche largement.Aujourd’hui, ses achats « bio » au
reposant sur une expérience vécue, le prix fort confirment toujours ses anciennes

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