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Sociologie du travail

Le pouvoir hiérarchique de la technologie


Dario Salerni

Abstract
Technology is usually considered as a natural and autonomous phenomenon. In fact, technology integrates at different
levels social constraints and specifically the effects of worker resistance on norms of production.
But in the same time technology is submitted to social constraints, technology is producting a culture illustrated by the
taylorian determinism and the technical progress. The author develops then the idea of hierarchical function of technology.

Résumé
Les technologies sont couramment assimilées à des phénomènes naturels autonomes. En fait les technologies
incorporent les contraintes sociales, à des degrés divers et notamment les effets de la résistance ouvrière aux normes de
production. Mais en même temps qu'elle obéit aux contraintes sociales, la technologie produit une «culture», dont le
déterminisme taylorien et le progrès technique sont des exemples. L'auteur en vient ainsi à développer l'idée d'une
«fonction hiérarchique » de la technologie.

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Salerni Dario. Le pouvoir hiérarchique de la technologie. In: Sociologie du travail, 21ᵉ année n°1, Janvier-mars 1979.
L'enjeu de la rationalisation du travail. pp. 4-18;

https://www.persee.fr/doc/sotra_0038-0296_1979_num_21_1_1594

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Dario Salerni

Le pouvoir hiérarchique

de la technologie

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I. DU « NATURALISME » TECHNOLOGIQUE

La notion de progrès technologique, fréquente et répandue dans la culture


économique et industrielle, paraît évidente en soi et est habituellement admise
dans son acception courante sans l'aide de définitions.
En réalité, le concept même de progrès suppose un paramètre et ce para¬
mètre est implicite. On entend par progrès technologique l'introduction de
nouvelles techniques de production qui permettent d'accroître la capacité pro¬
ductive du travail, c'est-à-dire qui instaurent une nouvelle fonction de produc¬
tion. Le paramètre permettant de mesurer le progrès technologique appartient
de ce fait à l'univers économique et indique la productivité du travail.
Une telle assertion implique qu'à chaque technologie correspond d'une
manière univoque une valeur donnée de productivité. La productivité est donc
conçue comme une propriété naturelle de la technologie assimilable à celle des
corps ou des substances dans le monde naturel. Lorsque l'on affirme qu'une
technologie est plus productive qu'une autre, on fait implicitement allusion à
une caractéristique naturelle et on considère la productivité comme un attribut
incorporé et consubstantiel à cette loi.

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Le pouvoir hiérarchique de la technologie

Cette image de la technologie contient en réalité de nombreuses considéra¬


tions implicites, qu'il est utile de mettre en évidence :

a. On peut définir une technologie comme étant un complexe de tech¬


niques, machines et instruments utilisés pour transformer les matières pre¬
mières et les informations en produits en vue d'atteindre des résultats spéci¬
fiques.
b. Tout processus de transformation suppose des produits de base ou semi-
ouvrés, de l'énergie et des informations permettant de gouverner un système
physique passant d'un état à un autre.
c. Toute technologie contient dans sa structure, incorporée sous forme sta¬
tique, une partie des informations nécessaires au processus de transformation.
Les informations restantes doivent être élaborées par le travail humain.
d. Une part toujours importante de l'énergie nécessaire est fournie aux
machines qui opèrent la transformation d'autres machines (moteurs) qui
appartiennent à cette technologie ; l'énergie restante doit être fournie par le
travail de l'homme.
e. Il est donc nécessaire, pour qu'une technologie réalise la productivité qui
lui est associée, que le travail humain élabore les informations et fournisse
l'énergie résiduelle (qui n'est pas incorporée à la technologie même), dans la
proportion et selon les caractéristiques temporelles et spatiales programmées.
f. Si l'on considère qu'une technologie a la propriété de fournir une cer¬
taine productivité, et donc qu'elle la détermine d'une façon univoque, cela
signifie que l'on suppose implicitement et de manière occulte qu'un flux
d'énergie et d'informations provenant du travail humain se réalisera, de
manière quantifiée, déterminée et selon les séquences définies par les nécessi¬
tés de cette technologie.
g. Dans la mesure où le travail humain est un phénomène social et non pas
naturel, une telle proposition suppose la mise en œuvre d'une action de com¬
mandement social, l'action d'un système de contrôle social. Toute technologie
ne peut donc être associée de manière univoque à une valeur de productivité
que si l'on pose le préalable d'une fonction hiérarchique.
h. Cette fonction hiérarchique peut être intérieure ou extérieure à la tech¬
nologie, mais elle est en tout état de cause différente et distincte d'une pro¬
priété intrinsèque à la technologie.
i. Il n'est donc pas possible de définir le progrès technologique comme un
espace conceptuel autonome, fermé, et qui se suffit à soi-même. L'espace con¬
ceptuel identifié par la technologie en incorpore d'autres, l'histoire de la tech¬
nologie se trouve à l'intersection d'autres histoires et les subit.
j. La technologie présente une fonction occulte et unie histoire latente qu'il
est nécessaire de mettre en évidence et de définir si l'on veut comprendre les
phénomènes observables. Cette histoire latente a débuté avec la naissance du
processus d'organisation industriel.

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Dario Salerni

On peut donc avancer que tout projet technologique, c'est-à-dire tout


ensemble organique de décisions visant à mettre sous forme statistique et à
incorporer dans des machines des informations et de l'énergie, a toujours tenu
compte de l'univers effectif et potentiel des informations et de l'énergie dispo¬
nibles et a consisté à réaliser une répartition optimale de ces dernières entre les
hommes et les machines. Il a donc toujours pris en compte la capacité effec¬
tive et potentielle du travail humain, socialement déterminé à fournir des
informations et de l'énergie.
Cela s'est toujours produit, plus ou moins consciemment et rationnelle¬
ment, depuis l'âge de la pierre taillée jusqu'à l'ère des ordinateurs, sans excep¬
tion pour la période du taylorisme.
En d'autres termes, le projet technologique a toujours considéré le seuil
potentiel de la fourniture humaine d'informations et d'énergie comme une
contrainte. Ce seuil potentiel n'est pas fixe, mais déterminé historiquement et
socialement par le degré d'instruction, les capacités mentales et physiques, les
comportements et motivations dominants, la structure et la morphologie du
consensus et des conflits sociaux, l'évolution et la composition du marché du
travail. On en déduit que l'histoire de la technologie est par certains aspects
l'histoire de l'incorporation progressive des contraintes sociales et écono¬
miques *. Le progrès technologique incorpore et objective, dans son évolution,
les contraintes sociales dans la mesure et dans les formes, toujours nouvelles,
dans lesquelles elles se manifestent2.
En d'autres termes, puisque les machines, même les plus automatisées, ne
produisent pas sans les hommes, elles sont conçues en fonction d'une combi¬
naison avec le facteur travail. Ce n'est qu'en fonction de celle-ci qu'une tech¬
nologie est optimale ou optimisable. Elle le sera d'autant plus que l'on aura
été en mesure, au moment du projet, d'incorporer les contraintes sociales exis¬
tantes.

1 . Une subdivision temporelle schématique de ce processus pourrait aboutir à la définition de


cinq périodes successives, historiquement ou logiquement superposées, et en tous cas entrelacées,
parfois simultanées mais présentes dans des zones technologiques ou géographiques différentes :
a) développement technologique relativement spontané et indépendant ; b) entravé par le marché
du travail ; c) entravé par le comportement de la main-d'œuvre ; d) entravé par la coalition et par
le comportement conflictuel ; e) entravé par la négociation (en particulier par la structure contrac¬
tuelle des salaires).
2. Il suffit de penser au fait que le refus de l'indemnisation des nuisances et le tournant pris par
la politique syndicale italienne pour l'éliminer, a obligé les organismes chargés d'élaborer les nou¬
velles installations à planifier des technologies modifiées qui répondent aux conditions sociale¬
ment requises. Ce processus tend à structurer un nouveau rapport entre projet et production, à
instituer un canal de rétro-action entre l'une et l'autre sous forme d'enquêtes et de recherches pré¬
liminaires conduites par les sociétés d'études auprès des travailleurs et qui tendent à modeler les
caractéristiques des nouvelles installations (ou à modifier les anciennes) selon les exigences et les
attitudes nouvelles. Pour démontrer que la construction des machines est renouvelée, non seule¬
ment techniquement, mais socialement, un exemple suffira : les entreprises qui produisent des
machines bruyantes, fabriquent des machines destinées à la même production pour les pays diffé¬
rents, dans lesquels les limites maxima de bruit tolérées, tant socialement que légalement, sont dif¬
férentes. Ces machines présentent des standards de bruit très différents : or les plus bruyantes
sont ensuite présentées, par les entreprises qui les utilisent, comme les seules et les meilleures pos¬
sibles.

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Le pouvoir hiérarchique de la technologie

C'est justement, et contrairement aux apparences, dans cet ensemble


d'expérimentations, d'études, d'applications, habituellement regroupées sous
le terme de scientific management et dont les principales références sont
Taylor et Ford, que les contraintes sociales ont été incorporées de la manière
la plus rationnelle et systématique. On a en effet essayé de commander au tra¬
vail humain un modèle de production d'énergie et d'informations situé très
au-dessous du potentiel effectif des capacités physiques et mentales de la
main-d'œuvre. Le travail taylorien ne demande en effet rien d'autre que des
qualités physiques primaires (activités réflexes, résistance) et des qualités intel¬
lectuelles générales (alphabétisation, calcul numérique). Il exige une routine
d'exécution sensorimotrice (réduite à la pensée pré-opératoire), alors que le
travail professionnel antérieur demandait des structures de connaissance
adultes (avec intervention de la logique propositionnelle et de la pensée
hypothético-déductive) .
Il est vrai que le seuil effectif et potentiel des capacités utilisées est aussi
déterminé par des attitudes, des motivations et le consentement de la main-
d'œuvre. Mais le fait que l'organisation productive taylorienne ait dominé
pendant plusieurs décennies, est la meilleure démonstration que la contrainte
constituée par ces phénomènes sociaux était très faible par rapport au modèle
commandé par les machines.
Si dans l'univers taylorien l'homme est conçu comme une « pièce de
rechange », comme un appendice mécanique de la machine, comme un
homme-robot, comme une personne « stupide et lente » assimilable au
« bœuf », et le travail comme une « image spéculaire » du mouvement des
machines, c'est parce qu'il était tel dans la réalité de ce processus productif,
ou parce qu'on pouvait le faire devenir tel en utiisant des techniques appro¬
priées.
Comme on le voit, le taylorisme avait bien identifié le seuil effectif ou
potentiel, socialement déterminé, des informations et de l'énergie pouvant
être commandées à la main-d'œuvre. Cette main-d'œuvre possédait les facul¬
tés physiques ou mentales requises, et le consensus actif ou passif 3 nécessaire
pour les produire. Il n'est donc pas vrai que le projet technologique taylorien
ignorait les contraintes sociales déterminées par l'époque dans laquelle il
naquit ; au contraire il les détermina avec une précision et une rigueur inéga¬
lables.
Le fait que les contraintes sociales qui apparurent par la suite aient réduit en
miettes le calcul et les paradigmes sur lesquels le projet taylorien se basait, ne
change rien aux conditions sociales de son émergence.
Si la conception technologique s'oriente aujourd'hui dans des directions qui
faussent le paradigme taylorien, c'est qu'elle a dû, depuis, incorporer des con¬
traintes sociales nouvelles qui se sont manifestées ces dernières années. Mais il

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Dario Salerni

faut toujours nettement distinguer entre l'aspect culturel et l'aspect opération¬


nel des valeurs et des orientations dominantes dans le monde des managers.
Ceci est tellement vrai qu'aujourd'hui encore, où la culture industrielle paraît
en pleine période de révolution anti-taylorienne, là où ces contraintes sociales
n'existent pas, les technologies tayloriennes, loin d'être dépassées, se déve¬
loppent.
En effet, alors que la crise du taylorisme est au centre des débats entre théo¬
riciens et praticiens et produit des modifications technologiques importantes
(surtout dans les chaînes), des processus de taylorisation et de mise en chaîne
poussée se déroulent dans d'autres zones ou sections du tissu productif. On
peut en citer quelques-uns en ce qui concerne le cas de l'Italie :

a) Alors que dans certaines grandes entreprises les technologies taylo¬


riennes existantes sont modifiées, et que l'on projette de nouvelles installa¬
tions selon des critères opposés, dans de nombreuses petites et moyennes
entreprises, des processus tayloriens de mécanisation, de mise en chaîne, de
semi-automation se multiplient. Particulièrement importante est l'introduc¬
tion des lignes de transfert.
b) Dans les unités de production où l'on conçoit une technologie et une
organisation dans le cadre du travail directement productif, se développent
entre les employés et les techniciens des processus de taylorisation et de méca¬
nisation.
c) Au sein même des entreprises qui mènent les transformations anti-
tayloriennes, des processus de linéarisation poussée sont promus dans cer¬
taines usines qui opèrent à l'étranger, en Italie, voire dans la même zone. C'est
ainsi que, alors qu'une grande entreprise automobile italienne acceptait le défi
d'une « nouvelle façon de faire l'automobile » et le lançait aux organisations
syndicales, celles-ci l'accusaient d'introduire massivement dans la branche des
véhicules lourds « la vieille façon de construire le camion ».

On assiste donc à un processus de transfert des technologies du centre vers


la périphérie. Mais ce transfert n'est plus, aujourd'hui définissable seulement
selon des paramètres économiques (par exemple le marché des matières pre¬
mières, de la main-d'œuvre ou des produits). De même, le processus de trans¬
fert n'est pas exclusivement déterminé par des intérêts de type économique.
Enfin il ne l'est pas plus par les lois de la division internationale du travail et
de la hiérarchie entre pays et régions structurés par ces lois.
Ce transfert est commandé aujourd'hui par des préoccupations sociales.
Les lignes directrices du transfert sont gouvernées par un calcul social dans
lequel le paramètre fondamental est la main-d'œuvre et sa capacité de coali¬
tion et de protestation. Le transfert des grandes aux petites et moyennes entre¬
prises, des ouvriers aux employés, de certaines unités de production à d'autres
dans le cadre d'une même enteprise, a en effet une logique commune; il
cherche à échapper à la coalition de la main-d'œuvre et à sa capacité de résis¬
tance (effective ou potentielle). La périphérie est donc aujourd'hui définis-

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Le pouvoir hiérarchique de la technologie

sable comme une zone présentant une densité moindre de contraintes sociales
Mais il ne s'agit pas seulement de cela : la modification constante des tech¬
nologies réalisée par certaines entreprises (quelquefois en extrayant simple¬
ment certains segments du cycle et en les transférant à l'extérieur) a pour rôle
de désorganiser une structrure donnée de contraintes, sédimentée par un long
processus social, et de construire un milieu technologique nouveau dans lequel
les contraintes (ou entraves) sont déstructurées et raréfiées.
On peut donc, à ce point, établir une discrimination entre deux processus,
l'un séculaire et l'autre cyclique, de formation des contraintes sociales de
l'organisation du travail :

a) Le premier décrit le lent processus de genèse et de consolidation des con¬


traintes, qui conduit à une réglementation croissante et progressive de l'utili¬
sation de la main-d'œuvre : 1) ampleur de l'espace temporel de son utilisa¬
tion ; tendance séculaire à la réduction de l'horaire de travail ; 2) mobilité spa¬
tiale et temporelle de la main-d'œuvre : entraves aux licenciements, aux dépla¬
cements internes, à la définition du travail par équipes et aux heures supplé¬
mentaires, etc. ; 3) régulation du degré d'intensité de sa consommation : négo¬
ciation des rythmes et des charges de travail, de la saturation, de la sécurité et
de l'environnement du travail, préservation à l'égard des maladies profession¬
nelles et des accidents du travail.
Le progrès technologique ne se limite cependant pas à incorporer ces con¬
traintes : le concepteur d'une batterie de presses a pour objectif d'en réduire le
bruit au-dessous d'une limite de décibels socialement et juridiquement accep¬
tée ; le concepteur d'une machine-transfert à rythme flexible démontre sa par¬
faite connaissance des phénomènes de la « désaffection » et de la morpholo¬
gie de la conflictualité industrielle. Le progrès technologique est dynamisé
dans une certaine mesure par leur émergence.
b) Il existe ensuite un processus cyclique, qui accompagne l'introduction de
toute technologie nouvelle. Il peut être ainsi décrit : 1) une nouvelle technolo¬
gie est introduite ; 2) la main-d'œuvre vit un premier processus d'apprentis¬
sage : elle apprend à connaître les opérations (fourniture d'énergie ou d'infor¬
mations) que cette technologie requiert et les effets qu'elle exerce à moyen
terme sur ses conditions de vie et de travail ; 3) apparaissent au sein de la
main-d'œuvre des tensions déterminées à l'égard de cette technologie, induites
par celle-ci ou par le système extérieur ; 4) ces tensions se transforment en
manifestations déviant de l'ensemble des procédures opérationnelles fondées
par la technologie : ces manifestations s'intègrent au comportement de travail
(dégradation de fait du rendement) ou conflictuel (protestations ouvrières) ;
5) un second processus d'apprentissage de type expérimental se développe : la
main-d'œuvre mesure non seulement l'échelle de possibilité des déviations des
standards de production (c'est-à-dire la hiérarchie des sanctions qu'elles pro¬
voquent) mais les effets de celles-ci sur les standards de production et sur les
niveaux organisationnels. Un système empirique de calcul des coûts-béné¬
fices se crée peu à peu sous forme du rapport entre sanctions reçues et sanc-

/
Dario Salerni

tions infligées 4 ou d'économie de travail ; 6) la main-d'œuvre peut donc aussi


bien optimiser l'efficacité des sanctions conflictuelles que l'économie du tra¬
vail; 7) cette dernière ne s'arrête pas au seuil des standards de production5
mais les dépasse ; 8) au terme de ce processus la productivité physique d'une
technologie est minimisée et le coût du travail est maximisé, un système spéci¬
fique de contraintes s'instaure et se consolide ; 9) le management, qui a suivi et
enregistré ce processus, conçoit et introduit une nouvelle technologie (évidem¬
ment en fonction de paramètres économiques avec lesquels il pondère les para¬
mètres sociaux), en démantelant plus ou moins complètement le système de
contraintes précédent ; 10) un nouveau cycle de socialisation spécifique de la
main-d'œuvre commence.
Comme on le voit, ce processus cyclique est polarisé dans l'organisation de
l'entreprise et dans celle, informelle ou formelle de la main-d'œuvre (structure
de la représentation et de l'association syndicale). Un double circuit de
rétroaction à commande opposée opère : le management introduit la technolo¬
gie et enregistre toutes les informations de rétroaction sur le comportement de
la main-d'œuvre en fonction desquelles il règle et décide sa modification ; la
main-d'œuvre conçoit et met en œuvre des actions contre la technologie,
reçoit des informations de rétroaction sur les effets qu'elles provoquent et sur
les réactions du management, et, en fonction de celles-ci, règle les actions suc¬
cessives, en essayant de les optimiser.
Ce cycle de socialisation de la main-d'œuvre à une technologie et contre elle
peut être rapide ou très lent, selon l'intervention de très nombreuses variables
internes ou extérieures au système productif.
Une tendance au raccourcissement des cycles (ou de leurs segments) et donc
à une fréquence plus grande du mouvement cyclique semble aujourd'hui se
manifester. Dans tous les cas il est possible de trouver une périodicité et de
décomposer l'histoire de l'invention et de la diffusion technologique en macro
et micro cycles de socialisation.
A ce stade, on peut souligner qu'il n'existe pas, entre la science et la techno¬
logie, un rapport tendu comme une corde de violon, ni un flux continu et
direct. La science est pour la technologie un « poumon » constitué par
l'ensemble des technologies disponibles et non réalisées.
La science peut être représentée comme une source de technologies réali¬
sables qui ne débouchent pas immédiatement dans la technologie appliquée,
mais sont accumulées en dépôt. Lorsqu'une technologie se révèle obsolète
pour des raisons économiques, techniques ou sociales, on a recours à une tech¬
nologie employée dans un domaine plus avancé ou, si l'obsolescence se pro¬
duit dans un secteur de pointe, on a recours au réservoir des technologies dis-

car4.effectifs.
ou elleLaaugmente
détérioration
la possibilité
des standards
de transformer
de production
les revendications
est assimilée aux
en résultats
bénéficescontractuels,
de la main-d'œuvre
formels

5. Il ne s'agirait, dans ce cas, que d'un phénomène physiologique, ou du processus naturel


d'érosion des cadences, bien connu des analystes, qui suit toujours plus ou moins rapidement
l'introduction de nouvelles machines ou de nouvelles techniques.

10
Le pouvoir hiérarchique de la technologie

ponibles et non réalisées (et l'on transfère généralement vers un secteur arriéré
celle qui s'est révélée obsolète). C'est seulement dans le cas où il n'existe pas,
parmi les technologies disponibles, de technologie adaptée aux phénomènes
qui sont apparus, que l'on pousse et oriente la recherche scientifique à fournir
de nouvelles technologies.
Le rapport entre science et technologie n'est donc pas de type mécanique
direct. Le progrès technologique n'est pas un flux continu immédiat allant de
la science vers la technologie mais un passage discontinu à travers une suite de
vases communicants. Et toutes deux sont gouvernées par un paradigme social
et non pas seulement scientifique, technique ou économique.
Ceci étant dit, un dernier phénomène doit être évoqué. Toute phase techno¬
logique structure une culture et une idéologie. Au moment de la pleine matu¬
rité de la phase, ces dernières sont congruentes et fonctionnelles par rapport
aux paradigmes dominants internes de la technologie. Mais lorsque débute la
phase descendante de la courbe de maturité d'une technologie, la culture
qu'elle produit manifeste une certaine viscosité et inertie. Elle ne dépérit pas et
ne se transforme pas avec la technologie, et même, dans la phase pré-critique,
elle se transforme en une contrainte et un obstacle.
La phase technologique taylorienne a structuré une culture de type détermi¬
niste, fondée sur l'indépendance de l'évolution technique et sur l'idéologie de
sa neutralité et de son objectivité. Elle a affirmé que la « technologie, en tant
que science, est dégagée des jugements de valeurs ; parallèlement, les concep¬
tions et les techniques de la programmation de la production sont elles aussi
dégagées de jugements normatifs. En même temps, le taylorisme a diffusé
l'image collective du progrès technologique comme élément positif en soi per¬
manent et universel. Il a donc à la fois protégé la technologie de jugements de
valeur négatifs et diffusé et socialisé des jugements de valeurs positifs.
Cette opération reflétait, et en même temps cachait et protégeait, un certain
type de contrôle social, où la main-d'œuvre était effectivement complètement
subordonnée à la technologie, c'est-à-dire aux sujets sociaux qui en réglemen¬
taient le progrès et en gouvernaient le fonctionnement.
Mais, en même temps, cette culture et cette idéologie ont réduit la perméabi¬
lité de la conception technologique à l'observation des phénomènes sociaux.
La culture taylorienne a mis les sciences humaines dans l'impossibilité d'inter¬
venir dans l'évolution des études technologiques. Cette perméabilité a été réa¬
lisée à travers des processus empiriques, la science devenant une « pratique »
des structures de direction.
Le technologue n'a donc pas pu bénéficier des techniques les plus modernes
et les plus sophistiquées de la recherche sociale ni des résultats obtenus par les
sciences humaines, ni non plus des évidences mêmes rassemblées par les obser¬
vateurs sociaux. Le taylorisme , qui avait été un soutien social de la technolo¬
gie dominante, est devenu une contrainte et un frein à la transformation
nécessaire de celle-ci. Le tissu productif a été marqué par un retard du mana¬
gement qui a permis l'accumulation de tensions sociales incontrôlables. L'his¬
toire de ces dernières années fournit à cet égard des enseignements précieux.

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Dario Salerni

n. LA TECHNOLOGIE : ENTITÉ HIÉRARCHIQUE

On a précédemment indiqué que toute technologie a une fonction hiérar¬


chique occulte. On a vu comment toute machine exige de l'opérateur un
volume donné d'informations et d'énergie. Toutefois, elle ne détermine pas
seulement ce volume mais le type d'information et le type d'énergie ; c'est-à-
dire qu'elle définit le type d'opérations (composées selon un mélange très
variable d'information et d'énergie6).
Toute machine détermine un ensemble donné d'opérations élémentaires (et
non divisibles). Mais elle ne se limite pas à cela : elle détermine aussi, de
manière plus ou moins rigide, la succession et les cadences de ces opérations et
l'ensemble des réactions possibles à des événements déterminés mais non pré¬
visibles dans le temps et dans l'espace.
Que la machine exige un ensemble donné d'opérations déterminées dans le
temps signifie que si ces opérations ne sont pas effectuées il se produit un évé¬
nement anormal ou dangereux soit dans la production (quantité et qualité)
soit dans la machine elle-même.
Plus la rigidité de la prédétermination des opérations et de leurs cadences est
grande, plus grande est la probabilité que se manifestent des déviations. Donc
plus grande est la nécessité d'un système de contrôle et de commandement qui
les minimise.
C'est la raison pour laquelle avec l'évolution technologique, la plus grande
spécification des opérations, enregistrée dans la machine, s'accompagne d'un
durcissement de la fonction hiérarchique propre à obtenir une exécution opti¬
male. Cependant, Y exigence des opérations que la machine prédétermine et le
commandement de leur exécution, sont deux aspects conceptuellement bien
distincts.
Il est certes impensable d'envisager une chaîne qui requiert des opérations
hautement décomposées et rigidement déterminées et cadencées ( exigences)
sans un transfert, c'est-à-dire un mécanisme de transport des produits hétéro-
commandé (< commandement). Cependant, la rigidité des opérations que la
technologie des « lignes de transfert » exige de l'opérateur est une chose, et
autre chose est son pouvoir de les faire exécuter par celui-ci, même si dans la
réalité de la production les deux variables doivent procéder de pair.
Si nous comparons une fabrication par tables d'assemblage et une fabrica¬
tion à la chaîne, nous pouvons facilement constater cette synchronisation.
Dans une fabrication par tables d'assemblage, l'ensemble des opérations,
même s'il est prédéterminé et standardisé, l'est d'une façon bien moins rigide
que sur une chaîne ; et ceci est encore plus vrai pour leur succession ; la

s'est
6. profondément
Comme chacuntransformé
sait, ce mélange
dans le d'informations
temps, dans le sens
et d'énergie
d'une réduction
demandédeaul'énergie.
travail humain

12
Le pouvoir hiérarchique de la technologie

cadence, enfin, est déterminée de manière extrêmement flexible pour chaque


opération, pour chaque cycle d'opération ainsi que pour les intervalles qui les
séparent.
Les malfaçons sont donc beaucoup moins probables et beaucoup moins
dangereuses pour la machine et pour le produit. Mais en même temps, la
machine n'exerce aucun commandement direct sur les opérations. Cela est
vrai à tout moment, la cadence étant élastique, à tout moment l'opérateur
peut effectuer ou ne pas effectuer une opération ; et dans un laps de temps
même vaste un travailleur peut achever son lot de fabrication en quatre heures
et se reposer pendant les quatre heures suivantes.
Dans un travail à la chaîne avec convoyeur l'identification des opérations,
leur succession et leur cadence sont rigidement déterminées et, s'il existait une
« saturation » à 100%, elles seraient définies d'une manière univoque. Il
existe donc une marge de tolérance seulement dans les cadences, et cette marge
est liée à la différence entre la « saturation effective » et la saturation théori¬
quement possible (100/100).
Les déviations sont donc à la fois plus probables et plus dangereuses. Mais
en même temps, le commandement des opérations intervient beaucoup plus et
il est incorporé et dicté par le convoyeur. On voit comment les deux variables
décrites jusqu'à présent : la vulnérabilité et le pouvoir hiérarchique d'une
technologie procèdent de pair dans l'évolution technologique. Même si cette
distinction conceptuelle n'est pas claire et évidente pour le technologue, elle a
toujours, implicitement, guidé son action.
On peut donc affirmer que toute machine est une entité hiérarchique et
qu'une technologie est un ensemble donné d'entités hiérarchiques. Venons-en
maintenant à analyser plus en détail quelques aspects de la fonction hiérar¬
chique de la technologie.

1) En premier lieu, celle-ci prend ses racines dans un processus psycholo¬


gique : dans un milieu rigidement défini, le comportement peut être modelé
par la répétition de la réponse correcte qui sera contrôlée par le truchement
d'un système de récompenses et de punitions.
Il convient de souligner que ce système externe, de récompenses et de puni¬
tions, n'est que le moyen transitoire d'un processus d'intériorisation et de sta¬
bilisation d'un comportement 7 qui, une fois réalisé, le rend superflu. En
outre, en avouant l'intention d'économiser les efforts et de simplifier le tra¬
vail, mais en réalité dans le but de planifier la production et d'éliminer l'élé¬
ment d'incertitude inhérent à la personne humaine , l'ingénieur parvient à sup¬
primer la cybernétique opérationnelle, à annuler la rétroaction, pour ne laisser
subsister qu'un mécanisme à circuit ouvert, du type stimulus-réaction.

d'évaluation
des
phénomène
7. tâches,
On peuten
quasi-naturel.
: leidentifier
valorisant
job analysis
unl'assimilation
autre
evaluation,
moyenenpar
d'intériorisation
tant
exemple,
que comportement
en primant
et de stabilisation
et obligatoire
en stimulant
dans
assimilable
la les
prescription
systèmes
à un

13
Dario Salerni

2) Cette fonction hiérarchique de la technologie se fonde sur la perception


que l'opérateur a de son propre travail. Pensons, dans ce contexte, aux deux.
principes d'évaluation du travail élaborés par le Tavistock Institute :
a) dans tout poste de travail on peut faire la distinction entre un contenu
prescrit et une marge discrétionnaire ;
b) l'élément discrétionnaire est presque toujours latent car les travailleurs
sont difficilement conscients de toute l'autonomie, de toute la liberté et de
toute l'initiative qu'ils exercent en fait sur le travail, même dans le travail en
apparence le plus élémentaire et contraignant.
On peut estimer que le pouvoir hiérarchique d'une technologie est d'autant
plus grand que la part occulte d'autonomie, associée à une technologie don¬
née, est plus élevée, et que sont donc plus nombreuses les opérations qui sont
perçues comme naturelles et inévitables et non comme le résultat d'un choix,
caché aux yeux de son auteur et effectué mécaniquement et résolu toujours
dans le même sens 8.

3) Enfin, la fonction hiérarchique d'une technologie dépend de la manière


dont sont perçues : (a) son image et (b) l'image des produits auxquels elle
donne lieu.
Pour ce dernier aspect (b) il suffit de penser à l'identification au travail
(c'est-à-dire l'intériorisation de la fonction hiérarchique) bien connue des tra¬
vailleurs qui travaillent sur des pièces de très haute valeur ou à très haut con¬
tenu technologique.
Pour le premier aspect (a) il suffit de penser au problème de la sauvegarde
des installations dans les entreprises chimiques ou sidérurgiques. La très haute
valeur des installations et leur grande vulnérabilité à d'éventuelles déviations
des opérations prescrites (et les dangers qu'elles comportent) sont le fonde¬
ment d'un pouvoir hiérarchique élevé de telles technologies sur les opérations.
Elles interdisent toute velléité de se soustraire au travail (qu'elle soit indivi¬
duelle : en évitant des processus opérationnels pour moins travailler ; ou con¬
flictuelle et collective : non seulement sous forme de grèves traditionnelles
mais aussi, par exemple, sous forme de grève perlée). Le fait que le processus
productif ne peut s'arrêter commande la main-d'œuvre qui doit le servir avec
un despotisme sans pareil.
La main-d'œuvre du steam-cracking de l'éthylène ou des cokeries n'est pas
seulement un appendice mécanique et organique de l'installation, elle est,
dans un certain sens, incorporée organiquement à celle-ci. L'emprise sur la

le moins
ment
d'apprentissage
ipso
verte
décisions
8. facto,
Side
soi-disant
l'opérateur
binaire
l'ensemble
possibles,
le commandement
naturel.
en
il perçoit
partie
fait
précédemment
d'alternatives
une
Ainsi
donc
régulier
erreur
hiérarchique
plus
un etcaractère
possibles,
occultes
l'opérateur
découvre
en partie
de
etdiscrétionnaire
peut
désormais
dans
la
dedécouvre
machine.
type
ensuite
cette
stochastique,
erreur
évidentes,
son
Son
conduire
caché
autonomie,
autonomie,
unedans
contre
alternative
àplus
un
l'image
ilusage
àc'est-à-dire,
ledécouvre
travers
processus
décisionnelle
deintentionnel
son
unetproductif.
comporte¬
processus
la
conteste,
décou¬
pour
des

14
Le pouvoir hiérarchique de la technologie

main-d'œuvre atteint des niveaux aujourd'hui impensables même dans les


organisations les plus hiérarchisées telles que l'armée, et l'on peut parler
comme le font certains de main-d'œuvre « militarisée ». Dans ce cas, le pou¬
voir hiérarchique extérieur à la technologie (la chaîne) joue un rôle absolu¬
ment auxiliaire par rapport au pouvoir interne de la technologie. Ce n'est pas
par hasard si une enquête menée il y a quelques années auprès de cadres inter¬
médiaires de la sidérurgie italienne, les décrit comme des « gardiens » des con¬
ditions opérationnelles optimales, des « surveillants » du fonctionnement
optimal des installations, et définit leur action sur le personnel comme des
« interventions d'exception » Dans ce cas il n'existe pas de rapport direct
(homme-homme) entre hiérarchie et main-d'œuvre, mais un rapport médiat et
gouverné par les installations (homme-machine-homme).
À la lumière de ces considérations, ont peut réexaminer les cycles de sociali¬
sation technologique décrits précédemment.
Toute nouvelle technologie s'accompagne de l'instauration d'un nouveau
système hiérarchique, en partie incorporé en elle, en partie façonné et struc¬
turé par elle à travers la réélaboration des systèmes auxiliaires de commande¬
ment et de contrôle (chaînes, contrôle de qualité, entretien).
Puis s'amorce un processus de socialisation de la main-d'œuvre au nouveau
système hiérarchique, qui après des tensions et des conflits initiaux (erreurs
d'enfance du système), manifeste une dynamique d'adaptation. À son terme,
commence une période de pleine maturité, où le système hiérarchique s'ins¬
talle et domine. Puis, par suite de phénomènes extérieurs (tensions revendica¬
tives ou sociales) et internes (appréhension de la vulnérabilité du système)
commence la phase de crise, d'abord lente, puis aiguë et traumatisante.
C'est fondamentalement une crise de légitimation du système hiérarchique
lié à une technologie, qui ne coïncide pas avec le processus de son obsoles¬
cence déterminée par des phénomènes techniques ou économiques — même si
parfois elle est perçue ou dissimulée sous cette forme.
Pour illustrer ce fait on peut mentionner l'évolution technologique interve¬
nue dans les productions en grande série. En schématisant au maximum, on
peut affirmer que, dans une première phase, les opérations de montage,
d'abord autonomes et individualisées, ont été mécanisées.
Dans les dernières années, par contre, tout au moins en Italie, on voit se
multiplier les exemples d'abandon du travail à la chaîne, d'assouplissement
des rythmes de transfert, de retour à des fabrications échelonnées, avec des
stocks intermédiaires, ou même des fabrications autonomes et individua¬
lisées 9.
Au processus de décomposition et de parcellisation croissante des tâches a
fait suite un processus de recomposition. Ce processus a comporté des trans¬

non
revient
vailleur
mandement
Cette
ît. seulement
Dans
double
à« des
recomposé
d'autres
; opérations
solution
dans
technico-économique).
les
cas,
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à ou
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la «fabrication
contraire,
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autonome
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En produit
général,
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des
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automatisation
iloùprocessus
semble
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l'intervention
hiérarchique
estime
qued'automation
l'on
complète.
possible
d'un
puisse
sousde
paramètre
et
forme
affirmer
transférer
de robotisation.
d'autocom-
social
que
au l'on
tra¬
(et

15
Dario Salerni

formations technologiques. Dans de nombreux cas on peut constater que la


chaîne a laissé la place à des tables de montage assez semblables à celles que
la chaîne de montage avait remplacées.
Il ne s'agit donc pas, évidemment, de transformations technologiques
découlant de la découverte de technologies nouvelles et plus avancées.
La crise des chaînes de montage n'est donc pas une crise technologique mais
une crise sociale ; ce n'est pas un processus d' obsolescence qui pousse à rem¬
placer ou à modifier les chaînes, mais un processus de crise et de contestation
de leur pouvoir hiérarchique 10.
Que l'on repense un instant à la corrélation entre vulnérabilité et pouvoir
hiérarchique d'une installation, que l'on a précédemment évoquée. Si une telle
corrélation existe effectivement, plus cette vulnérabilité et cette puissance hié¬
rarchique sont grandes (et elles sont bien plus grandes dans le travail à la
chaîne que sur les tables de montage ou dans les machines-outils autonomes)
et plus grands seront les dommages de la crise de la puissance hiérarchique (en
raison même de la vulnérabilité). Il se produit en effet un phénomène de ren¬
versement des avantages, en dommages, liés à la vulnérabilité.
Pour cette raison les « lignes de transfert », qui s'étaient imposées comme
le système productif de montage le plus sophistiqué et le plus efficace (car elles
avaient maximisé à des niveaux extrêmes la détermination des opérations de
travail) se sont transformées en dangereux instruments anti-productifs quand
la crise de leur puissance hiérarchique a donné lieu à de multiples déviations et
résistances : non-exécution ou exécution non optimale des opérations, petites
grèves, absentéisme, refus de la mobilité entre les différentes tâches, limitation
des cadences par voie de négociation.
Le pouvoir hiérarchique de la technologie ayant fait défaut, toute sa vulné¬
rabilité est apparue.
Du reste, l'expansion des systèmes de contrôle de qualité, que l'on enre¬
gistre dans quelques entreprises ou productions industrielles, témoigne de
l'émergence d'une crise générale du pouvoir hiérarchique de la technologie et
des systèmes auxiliaires.
L'évidence de tous ces phénomènes est une raison suffisante pour reconsi¬
dérer l'histoire de l'évolution technologique — sous l'angle de l'incorporation
progressive du travail humain dans les machines (voir par ex. l'échelle de
Bright et Teani) — comme histoire de la puissance hiérarchique des machines.

chique
grèves
tions
manifestations
ment
de
fours
des
surtout
significatives
10.
fonte,
installations
ou
professionnel
de
poussants),
On
ou
des
lade
cokerie
transport
pourrait
des
durée
installations
refroidissement
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ralentissements
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»; tout
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que
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ou
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la
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des
dans
ded'entorse
les
considérations
signes
des
deque
coulée
tels
lainstallations
traitements
laphénomènes
production,
d'entretien
De
main-d'œuvre
même
de
aux
nombreuses
aux
crise.
lingotières,
lecadences
thermiques
analogues
pouvoir
Le
sidérurgiques,
ordinaire
déterminés
de
faitcrise
montrent
manifestations,
que
de
démoulages,
hiérarchique
en
(cokeries,
sont
transports,
soient
non
ce
par
saassez
aient
quiles
seulement
crise.
parfois
concerne
hauts-fourneaux,
ouvriers
travail
enregistré
répandus.
fondé
inhérentes
aux
Le escamotées
la
fait
temps
sur
des
productivité,
ledans
qu'il
des
pouvoir
la
fours-pit
au
de
« diminutions
des
ysauvegarde
comporte¬
réchauffe¬
;transport
aitinstalla¬
que
hiérar¬
eu
etmais
des

16
Le pouvoir hiérarchique de la technologie

Il semble que l'on puisse affirmer que cet aspect caché de l'histoire de la
technologie n'a pas été suffisamment étudié et explicitement défini. En effet le
technologue tend à subsumer le pouvoir productif direct d'une machine (sa
capacité de produire davantage à égalité de travail fourni) et son pouvoir indi¬
rect (sa capacité de commander des opérations et de freiner des déviations)
sous le même concept de productivité d'une technologie.
À ce stade il est nécessaire d'apporter une précision. Identifier conceptuelle-
ment le pouvoir hiérarchique d'une technologie ne nous conduit pas à la consi¬
dérer comme une propriété interne, mécanique, naturelle de la machine. Nous
avons mis en évidence la courbe évolutive de la puissance hiérarchique de cette
même technologie (chaînes de montage). Ceci dépend évidemment de phéno¬
mènes sociaux externes et internes à l'entreprise. Mais il ne s'agit pas seule¬
ment de cela.
La puissance hiérarchique de la technologie n'existe pas de manière auto-
nome.Elle présuppose, pour pouvoir opérer, un processus de socialisation
industrielle de la main-d'œuvre, c'est-à-dire un processus d'acceptation et
d'intériorisation d'un ensemble de valeurs, de normes et de règles. En outre,
elle est toujours associée à d'autres systèmes hiérarchiques.
Le principal, parmi ces systèmes, est celui de la chaîne. La chaîne se sert à
son tour de systèmes voisins de contrôle : contrôle de la production, contrôle
de qualité, entretien. Ces systèmes fournissent des informations de rétro¬
action à la « chaîne » qui s'en sert pour effectuer des opérations de régulation
de type hiérarchique. Parallèlement à la fonction hiérarchique de la technolo¬
gie, fonctionne donc un système articulé et intégré de contrôle et de comman¬
dement.
L'importance relative des deux fonctions hiérarchiques peut varier dans
l'espace et dans le temps, et en fonction de nombreuses variables, mais il ne
fait point de doute que le système du commandement sur les opérations se pré¬
sente comme un système diarchique (et dans certains cas polyarchique).
Si on analyse plus en détail les deux sections (technologie-chaîne) de ce
système diarchique, deux relations hiérarchiques apparaissent : le rapport
machine-homme et le rapport chef-dépendant.
Elles se fonctionnalisent et se légitiment mutuellement. Il existe donc, entre
elles, une intersection et une interdépendance.
La hiérarchie de l'organisation contrôle le respect des normes fournies par
la machine ; elle en maximise la conscience et l'intériorisation, elle s'en sent
légitimée et les légitime; puisque la relation hiérarchique organisationnelle
(organisatrice) est l'unique relation directement sociale, elle façonne à son
image l'image collective de la relation technologique 12 ; elle en fonde la légiti-

étroit
un
ment
fondée
11.
12.
système
du
qui
Alors
Plus
sur
travailleur
dominait,
l'autorité
l'organisation
auxiliaire
que dansdans
etdu
les
plus
lecommandement
les
est
façonnages
travail
elle
productions
hiérarchisée
émane
(et elle
autonomes
deenest
normes
et
hiérarchique
chaîne
plus
d'autant
larigides
c'était
cemachine
commandement
plus
des
etle présentée
univoques
installations.
commandement
contraintcomme
et
seetproduit
réduit
commande
hiérarchique
neutre)
comme
des tabous.
;leplus
on l'a
comporte¬
au
elle
Dans
sens
vuestà

17
Dario Salerni

mation sociale à travers la production idéologique et le système de normes et


d'opérations ; elle tire de cette image la possibilité de légitimer sa fonction
sociale et organisatrice comme neutre et objective : en effet, les idéologies
industrielles sont technologiques, et seulement dans un deuxième temps, et de
manière dépendante, organisationnelles (organisatrices).
La relation hiérarchique organisationnelle est médiatisée par la technologie,
présentée idéologiquement comme le fondement et la direction de l'organisa¬
tion. L'autorité, fondée sur la technologie, dissout donc ses contenus sociaux.
Dans une première phase historique et logique, c'est l'organisation, en tant
que sujet de l'investissement, qui légitime la technologie comme source hiérar¬
chique ; dans une seconde phase c'est la technologie qui fonde, alimente et
reproduit la relation hiérarchique d'organisation ; dans une troisième phase,
la crise de légitimation, d'autorité et d'acceptation des normes atteint les deux
systèmes hiérarchiques et les deux crises s'alimentent mutuellement ; le rap¬
port d'interdépendance change de signe et apparaissent en même temps le
caractère social du rapport hiérarchique organisationnel, le caractère hiérar¬
chique (et social) de la relation technologique et la provenance idéologique de
sa légitimation.
Les travailleurs perçoivent en effet les deux rapports comme des systèmes
homogènes de commandement sur les opérations et de coercition au travail —
et ils en appréhendent l'importance, la compacité, l'intégration — dans
l'expérience du travail.
Ils recomposent et reconstruisent, selon un processus d'apprentissage empi¬
rique, l'unité conceptuelle des deux relations hiérarchiques (pour le travailleur
industriel, la machine est une entité hiérarchique autant que le chef d'atelier).
Et cela est si vrai que c'est contre elle qu'il se révolte tout d'abord, à l'aube de
l'industrialisation, et contre ses lois, dans l'industrie moderne par la restric¬
tion du travail.
DARIO SALERNI
Rome

des périodes de « déhiérarchisation » la machine se présente comme plus souple envers la con¬
duite du travail et la relation hiérarchique et unilatérale devient un rapport bilatéral d'adaptation
(entre homme et machine), déterminé socialement.