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Sarah Kofman

Rue Ordener
Rue Labat

© 1994, ÉDITIONS GAULER, 9, rue Linné, 75005 Paris.


En application de la loi du 11 mars 1957, il est interdit de reproduire intégralement
ou partiellement le présent ouvrage sans autorisation de l’éditeur ou du Centre français
d'exploitation du droit de copie (CFC), 20, rue des Grands-Augustins, 75006 Paris.
ISBN 2-7186-0683-5 ISSN 0223-7083
Galilée
I

De lui, il me reste seulement le stylo. Je l’ai


pris un jour dans le sac de ma mère où elle le
gardait avec d ’autres souvenirs de mon père.
Un stylo comme l’on n’en fait plus, et qu’il
fallait remplir avec de l’encre. Je m ’en suis
servie pendant toute ma scolarité. Il m ’a « lâ­
chée » avant que je puisse me décider à l ’aban­
donner. Je le possède toujours, rafistolé avec du
scotch, il est devant mes yeux sur ma table de
travail et il me contraint à écrire, écrire.
Mes nombreux livres ont peut-être été des
voies de traverse obligées pour parvenir à ra­
conter « ça ».
II

Le 16 juillet 1942, mon père savait qu’il


allait être « ramassé ». Le bruit en avait couru,
une grande rafle se préparait pour ce jour-là.
Rabbin d ’une petite synagogue de la rue Duc
dans le XVIIIe arrondissement, il était parti très
tôt de la maison ameuter le plus de Juifs
possible et les engager à se planquer au plus
vite.
Puis il était rentré et attendait : s’il s’était
lui-même caché, il le redoutait, sa femme et
ses six enfants en bas âge (trois filles et trois
garçons de deux à douze ans) auraient été pris
à sa place.
Il attendait et priait Dieu q u ’on vienne le
prendre pourvu que sa femme et ses enfants
soient sauvés. Dans un coin de la pièce (la
chambre de mon père, la plus grande et la plus

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belle de l’appartement, lambrissée et tapissée, Ma mère ment ! Mon frère venait d ’avoir
la mieux meublée, mystérieuse et revêtue d ’un deux ans le 14 juillet. Et elle n’était pas en­
caractère sacré car mon père y accomplissait des ceinte, que je sache ! Je ne pouvais, sur ce point,
cérémonies religieuses diverses, mariages, di­ être aussi affirmative que sur le premier, mais
vorces, circoncisions), j’observais ses moindres je me sentais très mal à l’aise. Je ne savais pas
gestes, fascinée. Le souvenir du sacrifice d ’Isaac encore ce qu’était un « mensonge pieux » (l’on
(dont une reproduction dans une bible illustrée ne prenait pas à cette date les pères dont les
où j’avais appris à lire très jeune l’hébreu m ’avait enfants avaient moins de deux ans, et si le flic
souvent inquiétée) effleura mon esprit. avait été crédule, mon père aurait pu être sauvé)
Quatre heures de l’après-midi. L’on frappe. et je ne comprenais pas très bien ce qui se
Ma mère ouvre. Un flic, sourire gêné, interroge : passait : que ma mère puisse mentir m ’em­
« Monsieur le rabbin Bereck Kofman ? plissait de honte et je me disais, inquiète et
- Il n’est pas là, dit ma mère. Il est à la tourmentée, q u ’après tout, j’allais peut-être avoir
synagogue. » encore un petit frère !
Le flic n’insiste pas. Il s’apprête à repartir. Le flic, lui, paraît embarrassé. Il ne veut
Mon père sort alors d ’une chambre où il s’était prendre sur lui aucune responsabilité, et de­
allongé et dit : mande à ma mère d ’accompagner mon père au
« Si, je suis là. Prenez-moi ! poste de police pour s’expliquer.
- Ce n ’est pas possible, j’ai un bébé dans les Ils partent.
bras qui n’a pas encore deux ans ! » dit ma Nous nous retrouvons tous les six dans la
mère, lui montrant mon frère Isaac. Puis elle rue, serrés les uns contre les autres, sanglotant
ajoute : très fort et hurlant.
« J ’attends un autre enfant ! » En lisant la première fois dans une tragé­
Et elle tend son ventre en avant. die grecque les lamentations bien connues

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« ô popoï, popoï, popoï » je ne puis m ’empêcher
de penser à cette scène de mon enfance où six
enfants, abandonnés de leur père, purent seu­
lement crier en suffoquant, et avec la certitude
qu’ils ne le reverraient jamais plus : « ô papa, III
papa, papa ».

Nous ne revîmes, en effet, jamais mon père.


Aucune nouvelle non plus, sauf une carte en­
voyée de Drancy, écrite à l’encre violette, avec
un timbre sur le dessus représentant le maréchal
Pétain. Elle était écrite en français de la main
d ’un autre. Sans doute lui avait-il été interdit
d ’écrire en yiddish ou en polonais, langues dans
lesquelles il communiquait ordinairement avec
nous. Émigrés en France depuis 1929, mes
parents n ’étaient guère « assimilés » et nous tous,
nés en France, et naturalisés français, apprîmes
le français à l’école. Dans cet ultime signe de
vie où il annonçait sa déportation, il demandait
que dans le colis de deux kilos autorisé léga­
lement, on lui fît surtout parvenir des cigarettes.
Et il recommandait à ma mère de bien s’occuper
du petit dernier.

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À la mort de ma mère, il fut impossible de
retrouver cette carte que j’avais relue si souvent
et que j’aurais voulu conserver à mon tour.
C ’était comme si j’avais perdu mon père une
seconde fois. Rien ne restait plus désormais, IV
même plus cette seule carte qui n’avait pas été
écrite de sa main.
Après la guerre, arrive l’acte de décès « Envoie-moi surtout des cigarettes, des gau­
d ’Auschwitz. D ’autres déportés reviennent. Un loises bleues ou vertes. » Des cigarettes, il ne
Yom Kippour, à la synagogue, l’un d ’eux pré­ pouvait s’en passer. A la maison, dès la fin du
tend avoir connu mon père à Auschwitz. Il y Shabbat, il en allumait une. L’interdiction de
aurait survécu un an. Un boucher juif, devenu fumer ce jour-là lui était particulièrement pé­
kapo (revenu du camp de la mort, il a rouvert nible. Les dernières heures de la journée, nous
boutique rue des Rosiers) l’aurait abattu à coups les passions ensemble dans sa chambre à chanter
de pioche et enterré vivant, un jour où il aurait des chants hébraïques et d ’autres dont les pa­
refusé de travailler. C’était un Shabbat : il ne roles étaient de son invention et dont je reconnus
faisait aucun mal, aurait-il dit, il priait seule­ plus tard l’un des airs dans une symphonie de
ment Dieu pour eux tous, victimes et bour­ Gustav Mahler.
reaux. Nous marchions tous, main dans la main,
Pour cela, avec tant d ’autres, mon père subit dans cette pièce de plus en plus obscure, guet­
cette violence infinie : mourir à Auschwitz, ce tant l’apparition des trois premières étoiles qui
lieu où ne pouvait, où ne devait être respecté devaient mettre fin au supplice paternel. Il
aucun Repos. allumait alors une bougie rouge torsadée, faisait
la prière du Kiddoush, un verre de vin à la

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main, puis le renversait sur la bougie pour
l’éteindre, et redonnait l’électricité. Il se mettait
alors à fumer.
Pendant la guerre, quand le tabac fut ra­
tionné, je ramassais pour lui des mégots sur les V
trottoirs et j’aimais aller lui acheter rue Jean-
Robert le papier « zigzag » dans lequel il roulait
ses cigarettes. À la maison régnait une atmosphère reli­
Plus tard, dans un rêve, je me représentai gieuse et sacrée. Mon père était rabbin et nous
mon père sous la figure d ’un ivrogne qui tra­ observions, de la façon la plus stricte, tous les
versait la rue en zigzaguant. interdits alimentaires. Nous vivions dans la ter­
reur de nous tromper d ’assiette, de couvert, ou
d ’ouvrir par mégarde l'interrupteur électrique
le jour du Shabbat. L’hiver, une « goy » venait
allumer le poêle ce jour-là et réchauffer sur le
réchaud à gaz la nourriture préparée la veille.
J ’étais étonnée q u ’elle eût le droit d ’accomplir
ce qui nous était interdit.
Mon père passait presque tout son temps à
la synagogue et nous allions l’y rejoindre le
samedi et les jours de fête. Elle était située à
Jules-Joffrin, assez loin, à deux stations de mé­
tro de la rue Ordener et nous devions y aller
et en revenir à pied.

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Au retour, je tenais souvent mon père par la J ’associais le rasoir du shoreth au couteau
main et il me disait en yiddish et avec un gentil d ’Abraham et les sons gutturaux du shoffar aux
sourire légèrement moqueur que je ne devais cris des poulets égorgés.
pas trop laisser traîner mes pieds. Nous passions Le Yom Kippour, nous passions toute la
devant la grande horloge de la gare de la Cha­ journée dans la synagogue de la rue Duc où
pelle et j’épatais tout le monde parce que je pendant le jeûne officiait mon père, et mes deux
devinais toujours à l’avance l’heure exacte, à sœurs et moi jouions dans la cour avec les trois
une minute près. frères Adler. Mes parents étaient très liés avec
Le jour de Roschachana, qui était aussi celui cette famille qui habitait rue Simart. Le père
de mon anniversaire, nous écoutions mon père et la mère et l’une des filles moururent en
souffler dans le shoffar. Ma mère était très fière déportation. Plus tard, je retrouvai par hasard
de lui et elle nous disait qu’il réussissait sa à la Sorbonne l’un des frères, Oscar, celui qui
performance bien mieux que tous les autres. Il avait le même âge que moi et qui était devenu
s’exerçait à la maison et je le voyais prendre et lui aussi étudiant en philosophie. Je le retrouvai
remettre le shoffar dans le tiroir d ’une armoire encore par la suite à une réception chez Aubier,
où il était rangé à côté de son talés, de ses rencontre très émouvante.
tvilim et du rasoir avec lequel il égorgeait les J ’aimais beaucoup la fête de Pâques et ses
poulets selon le rite. Tous les vendredis soir, préparatifs. Ma mère purifiait toute la vaisselle
des femmes attendaient dans notre entrée, leurs et je la revois regarder sous le lit avec une
filets emplis d ’un ou de deux poulets. Je jouais lampe électrique pour s’assurer que la moindre
à la balle contre le m ur et observais attenti­ miette de pain n’avait pas échappé à sa vigi­
vement les allées et venues de mon père, des lance. J ’avais très peur quand elle ouvrait la
cabinets à la salle d ’attente. Tout cela était porte qui donnait sur le palier afin de laisser
plein de mystère et m ’emplissait de frayeur. entrer le prophète Élie pour lequel était réservé

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un couvert à la table du Séder. J ’adorais chanter
en hébreu les chants traditionnels, écouter l ’énu­
mération des sept plaies d ’Égypte et les expli­
cations que donnait mon père pour justifier le
fait que nous devions manger cette nuit-là des VI
herbes amères et d ’autres aliments spécifiques.
Et grandes étaient mon émotion et ma fierté
d ’avoir à répondre aux questions rituelles que Après le 16 juillet 42 les rafles s’ampli­
l’on pose directement aux enfants au cours du fièrent : les femmes, les vieillards, les enfants,
Séder. J ’aimais aussi la fête de Pourim où ma les Juifs naturalisés français comme les autres,
mère nous faisait peur en revêtant des masques personne ne fut plus épargné. Plus possible
horribles ; la fête de Simrathorah où l’on voyait d ’aller à l’école, de crainte d ’être « ramassé ».
mon père à la synagogue danser avec d ’autres Tous ceux qui depuis quelque temps portaient
hassidim en levant bien haut les rouleaux de 1’« étoile » risquaient d ’être « cueillis » à la sor­
la Thorah que nous allions ensuite tous em­ tie. Un jour, mon père était allé au commissariat
brasser. Et la fête de Shoukott, où pendant chercher ces insignes, ces signes d ’infamie ; ma
plusieurs jours nous mangions sous des tentes mère les avait cousus sur nos manteaux. Nous
de feuillages, construites à cet effet, dans notre les Youpins, nous n’étions plus seulement re­
entrée. connaissables à vue de « nez », ou de sexes
circoncis. Ainsi « étoilés », parqués dans les der­
niers wagons des métros, en troisième classe, il
devenait de plus en plus facile de nous rafler.
À mon école de la rue Doudeauville, j’étais,
pendant la récréation, traitée de « sale youpine ».

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Un jour, j’ai la surprise de voir l’une de mes pas la déportation de son mari, avait ouvert
compagnes, Jeanne Le Sovoï, qui avait alors, le gaz pendant la nuit.
comme moi, sept ans, réagir en donnant une Notre institutrice, celle du cours élémentaire
paire de gifles à celle qui m ’insultait dans la deuxième année, madame Fagnard, raconta en
cour. Plus tard, après la guerre, je la retrouvai classe le drame et, malgré l’antisémitisme am­
en terminale au lycée Jules-Ferry. Elle était en biant, eut le courage d ’inciter ses élèves à se
sciences expérimentales, moi, en philosophie. rendre à l’enterrement de la petite Juive.
Nous n ’échangeâmes que quelques paroles : tout J ’ai adoré presque toutes les institutrices de
cela était encore trop proche pour que je puisse cette école primaire de la rue Doudeauville.
même l’évoquer sans me mettre à pleurer. Il y Mademoiselle Chevrin, quand elle nous faisait
a quelques années seulement, ayant rencontré chanter dans le préau : « Dans les bois tous les
de nouveau par hasard cette Jeanne de mon dimanches, les petits oiseaux... » et aussi, plus
enfance, je pus reparler avec elle de cet épisode tard, mademoiselle Bordeaux quand, après la
où elle s’était montrée si courageuse : elle ne guerre, je pus retourner à l’école. Mais pour
s’en souvenait pas ! madame Fagnard, j’éprouvais de la vénération.
En revanche, elle se souvenait de notre Elle n ’était pas seulement une institutrice re­
désarroi lorsque à la rentrée d ’octobre 1943, marquable, mais une femme pleine de bonté,
nous apprîmes q u ’Hélène Goldenberg, la attentive à toutes les détresses.
meilleure de la classe, avait été déportée. Juive Lorsque la sirène retentissait, nous descen­
d ’origine roumaine, elle habitait rue Emile- dions avec elle dans la cave de la librairie
Duployé : elle fut prise dans la grande rafle Lemire ; elle savait nous faire oublier 1’« alerte »
du Vel d ’hiv, et ne revint jamais. Autre nou­ et l’angoisse, en nous faisant chanter, jouer, ou
velle sinistre : Mathilde Klaperman venait de en nous racontant des histoires comme celle,
mourir. Sa mère, désespérée, ne supportant assez inquiétante, du Charmeur de rats de Ha-

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melin, pour détourner notre attention du danger Merlin l'enchanteur, j’avais été tellement absor­
présent. Elle donnait chez elle des leçons de bée que, me balançant sur une chaise, j’étais
piano. Connaissant la pauvreté de ma famille, tombée dans le feu de la cheminée sans m ’en
elle ne me les faisait pas payer. Elle venait à apercevoir, et avais tranquillement continué ma
la maison nous apporter des jouets, des Bicot lecture).
ou autres livres. Je me souviens avoir reçu d ’elle De temps à autre, elle nous emmenait, mes
une petite poupée (la seule dont je n’ai pas eu sœurs et moi, visiter Paris et ses environs :
peur) enfermée avec ses vêtements dans une le Mont-Valérien ou le zoo de Vincennes.
petite mallette marron, simili peau de serpent : Nous rapportâmes chacune de cette dernière
à mon grand désespoir, après la mise sous scellés excursion une carte postale de notre choix :
de l’appartement, je n ’ai jamais pu la récupérer. Rachel 1’« éléphant », Annette, les «singes» et
En revanche, quand je suis partie cette nuit-là moi, 1’« ours ».
me cacher chez « la dame de la rue Labat » Lors des restrictions, elle demanda aux élèves
j’avais emporté avec moi Les Mésaventures de d ’apporter des carottes et des pommes de terre
Jean-Paul Cbopard, un livre illustré de « La pour les donner aux vieillards du quartier par­
Bibliothèque rose », que madame Fagnard ticulièrement démunis.
m ’avait offert pour mon anniversaire (j’étais Dans la cour de l’école, lorsqu’elle distribuait
montée chez elle, au 75 ou 77 rue de la Cha­ les gâteaux caséinés et le lait écrémé, elle m ’en
pelle, et sur le pas de la porte, lui avais dit : servait à volonté, bien plus que les portions
« C’est mon anniversaire aujourd’hui ! » Et elle réglementaires. Un jour, j’étais alors au cours
était allée me chercher un livre. Elle savait, au préparatoire, j’avais bu tellement de lait pen­
nombre de livres que j’empruntais à la biblio­ dant la récréation que je vomis en pleine classe :
thèque de la classe, que lire était ma passion. je fus mise au piquet et à genoux. Je fus
J ’avais dû lui raconter, je crois, q u ’en lisant d ’autant plus accablée de cet incident que dans

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ma famille on m ’avait toujours interdit les gé­
nuflexions chrétiennes, trop chrétiennes.
Lorsque les organisations communistes juives
incitèrent ma mère à nous cacher à la campagne
et nous fournirent de fausses cartes d ’alimen­ VII
tation, nous choisîmes, comme faux nom, celui
de notre institutrice.
Entre juillet 42 et février 43, ma mère en­
treprit donc de nous cacher. Isaac (« baptisé »
Jacquot) et Joseph, très jeunes, furent mis dans
une pouponnière dans le nord de la France.
Annette qui venait d ’être opérée d ’une double
mastoïdite et était de santé fragile fut gardée à
Nonancourt, dans l’Eure, par une femme juive
communiste, Jeannette, mariée à un non-Juif.
Au courant de la situation, elle s’était chargée
de trouver des paysans qui pourraient accueillir
des petits Parisiens n ’ayant plus de quoi se
nourrir (ce fut le m otif officiel). Rachel, trans­
formée en Jacqueline, Aaron, devenu Henri, et
moi-même fûmes cachés à quelques kilomètres
de Nonancourt, à Merville.
Ce fut la découverte de la campagne, des
animaux de la ferme, de la nourriture paysanne

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si différente de celle de mon enfance. Il fallait Trois heures du matin : Édith a peur de se
faire cinq kilomètres à pied pour aller à l’école. rendre chez ma mère ; peut-être avons-nous été
Percluse d ’engelures et chaussée de gros sabots, suivies. Elle me demande chez qui nous pou­
j’avais peine à avancer. J ’étais heureuse d'arriver vons débarquer, à cette heure-là de la nuit, et
en classe, dans la classe unique où enseignait à l’improviste. Je ne peux penser à personne
madame Morin. En récitant Le Cochet, le Chat d ’autre qu’à madame Fagnard. Je revois encore
et le Souriceau avec un zozotement sans pareil, son visage surpris et inquiet quand elle ouvrit
je déclenchai l’hilarité et la sympathie de mes la porte. Elle ne me fait aucune semonce et
camarades. L’école était le seul endroit où je demande seulement q u ’on ne fasse pas de bruit
me sentais « bien », où j’arrivais un peu à sup­ pour ne pas réveiller sa vieille mère infirme.
porter la séparation d ’avec ma mère. Je passais Elle me prépare une tisane, apporte des cou­
mon temps à pleurer et refusais de manger, vertures et je m ’endors, épuisée, dans un fau­
particulièrement la viande de porc qui m ’avait teuil du salon.
toujours été interdite. Ce refus qui prenait le
prétexte de l’obéissance à la loi paternelle devait
aussi, sans que ce soit tout à fait conscient, me
servir de moyen pour retourner à la maison,
auprès de ma mère. Et, en effet, ma sœur Rachel
lui écrivit qu’elle devait me reprendre, car j’al­
lais, par mon attitude, faire savoir à tous que
nous étions des Juifs. Mon retour fut donc
décidé. Je fus ramenée à Paris par la sœur de
Jeannette, Édith (elle aussi une Juive commu­
niste) en pleine nuit.
Le vrai danger : être séparée de ma mère.
Entre deux et trois ans, dans le jardin du
Sacré-Cœur près du grand bassin, je la perdis
de vue quelques instants et me mis à hurler.
Envoyée à trois ans et demi en colonie de
vacances à Berck-Plage avec ma sœur Rachel
âgée de sept ans, je ne pouvais quitter celle-
ci d ’une semelle. Je la suivais jusqu’aux toi­
lettes, et elle était contrainte de jouer et de
se baigner avec les « petites » parce qu’il lui
fallait rester avec moi. Un jour, dans un bois,
où nous jouions à la chandelle, ma sœur ayant
eu le mouchoir se m it à courir. Je crus q u ’elle
partait et courus après elle. Exaspérée, la mo­
nitrice me prit dans ses bras, m ’emporta loin
du jeu, et me laissa seule malgré mes hur­
lements. Je m ’évanouis et me retrouvai à l’in-
firmerie où je restai plusieurs jours, malade - extralucide ! - déclara q u ’un grand danger
jusqu’à notre retour. menaçait mon père. Elle le voyait entouré de
Gare du Nord : collée à la vitre du wagon, flammes, et aussi de hautes cheminées en train
je guette mes parents, et aperçois enfin le sourire de fumer. En sortant, boulevard Ornano, ma
de mon père : je suis « sauvée ». Après cet mère et moi n ’étions pas très rassurées, c’est le
épisode, je changeai de caractère, devins irritable moins q u ’on puisse dire ! Nous étions convain­
et pleurnicheuse et n’arrêtai plus de sucer mon cues que les sciences occultes en savaient bien
pouce. long sur le sort de ceux qui avaient disparu
Revenue de Merville, je restai avec ma mère sans donner de nouvelles.
à la maison. N ’allant plus à l’école, je fis à
mon tour l’institutrice, en lui apprenant (à
l’aide du manuel Antoine et Antoinette que j’avais
conservé) à lire et à écrire en français. Nous
tricotions aussi ensemble de la mauvaise laine.
Comme lorsque j’avais eu les oreillons et n ’avais
pu me rendre pendant quarante jours en classe,
j’eus de nouveau ma mère pour moi toute seule
des journées entières.
De temps à autre, des amies, des femmes de
déportés, venaient nous rendre visite. L’une
d ’elles avait obtenu, racontait-elle, des « nou­
velles » de son mari en allant consulter une
cartomancienne. Nous allâmes nous aussi rue
des Charbonniers interroger les tarots. La voyante

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Les rafles s’amplifièrent et ma mère eut peur
de me garder auprès d ’elle. Elle fit de nouvelles
tentatives pour me cacher. D ’abord, à la cam­
pagne, dans la Somme. J ’y restai deux jours à
pleurer et à refuser toute nourriture. Ma mère
me reprit et décida de me cacher à Paris où
elle pourrait plus facilement venir me voir. Je
fus accueillie rue du Département par une fa­
mille assez sympathique et de nombreux livres
furent mis à ma disposition. Je résistai une
semaine. Je fus aussi cachée à l’hôpital Claude-
Bernard dans le pavillon des contagieux. Mise
à l’isolement, comme si j’avais eu la scarlatine.
Les infirmières me faisaient enrouler des pelotes
de laine et m ’alimentaient en bandes dessinées :
je lus Bibi Fricotin et Les Pieds Nickelés qui me
permirent de tenir trois jours. Puis, je fus mise
en pension rue des Petits-Ménages, où je Ion de légumes. O n frappe. Un homme entre :
découvris les dortoirs et les rutabagas et atten­ « Allez vous planquer, vous et vos six enfants,
dais im patiem m ent les visites de ma mère vous êtes sur la liste pour ce soir. » Et il file.
m ’apportant du pain d ’épice q u ’elle avait fa­ Je ne l’ai jamais revu.
briqué elle-même avec du sucre de raisin. J ’es­ Quand il y avait des bruits de rafle, nous
pérais surtout q u ’elle viendrait me reprendre, allions dormir tantôt chez l’un, tantôt chez
et, une fois de plus, je refusai de manger du l’autre. Je me souviens d ’une nuit passée chez
porc. la vendeuse de lait Maggi ; un gros chat noir
Restait la ressource de me cacher dans une venait ronronner sur le lit où ma mère et moi
maison d ’enfants juive où je pourrais continuer étions couchées. Une autre nuit, je me réfugiai
à manger kasher. (mais sans ma mère, cette fois) chez la phar­
Nous nous rendîmes rue Lamarck. J ’avais le macienne du bas de notre immeuble. (Je l’ai­
hoquet et je vomis à l’arrivée. Ma mère remplit mais beaucoup. Elle nous faisait cadeau, pour
les formalités administratives et partit. Dans jouer, de grands panneaux publicitaires qui
l ’escalier, elle m ’entendit pleurer, crier, hurler. m ’intriguaient et me fascinaient.) Le lendemain
Elle revint sur ses pas, et je repartis avec elle. matin, elle prit le petit déjeuner avec moi dans
Dans la nuit qui suivit, la Gestapo se rendit un très joli service à thé et me fit don des
rue Lamarck et les enfants juifs furent tous Voyages de Gulliver.
déportés. Ma mère cria au miracle et décida de Mais notre recours le plus habituel était « la
me garder désormais avec elle, quoi q u ’il ar­ dame de la rue Labat ». C’était une ancienne
rivât. voisine de mes parents lorsqu’ils habitaient en­
« Cela » ne tarda pas à arriver. core rue des Poissonniers. Elle avait remarqué
9 (?) février 43, 8 heures du soir. Nous ma mère dans la rue qui poussait dans un
sommes dans la cuisine et mangeons du bouil- landau de « si beaux petits enfants blonds » et

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elle s’informait toujours de notre santé. « Voilà
une femme qui aime les enfants », avait dit ma
mère. « Elle ne peut pas nous laisser dehors ! »
Sans finir notre bouillon de légumes, sans
tout à fait réaliser ce q u ’avait dit l’inconnu, X
nous partons chez elle. Une station de métro
sépare la rue Ordener de la rue Labat. Entre
les deux, la rue Marcadet : elle me paraît in­ Les scellés étaient sur la porte. Ils étaient
terminable et je vomis tout le long du chemin. bien passés. À minuit. Six de la Gestapo, un
Elle était là. Elle soignait sa sœur atteinte par enfant. Dans leur fureur d ’être venus pour
d ’un cancer à l’estomac. Elle accepta de nous rien, ils avaient, nous dit la concierge, jeté les
héberger pour une nuit et nous offrit des œufs meubles par la fenêtre. Les fauteuils et le divan
à la neige. Elle était en peignoir, je la trouvai de la chambre de mon père, tout avait été cassé,
très belle, douce et affectueuse. J ’en oubliai brisé. Ils avaient fait le vide.
presque ce qui nous avait conduit chez elle, ce Notre appartement était au premier et don­
soir-là. nait, en partie, sur une véranda. Grâce à la
voisine du palier, qui tenait un restaurant en
bas de l’immeuble, nous pûmes accéder « chez
nous » par la fenêtre, une dernière fois. Plus
\
jamais, sauf en rêve, je n ’y suis retournée. A la
fin de la guerre, nous ne pûmes le récupérer,
car il avait été « occupé » et nous étions seu­
lement locataires. Nous fûmes relogés - avec
des « sinistrés » - impasse Langlois à la porte

41
de la Chapelle, dans un immeuble de la zone
insalubre, dépourvu de tout confort (au début,
pas d ’électricité, pas d ’eau courante, des W .-C.
immondes à l’extérieur) qui servait de refuge
aux clochards et aux romanichels. Ce devait XI
être provisoire. Cela dura jusqu’en 1957, date
à laquelle ma mère fut relogée dans une H.L.M.,
près des Buttes-Chaumont. Nous retournâmes rue Labat. La « dame »
Il fallait faire vite. Ma mère prit quelques accepta de nous garder « jusqu’à ce que nous
photos, des couverts en argent et d ’autres menus puissions trouver une solution ». Nous étions
objets, et nous nous retrouvâmes, elle et moi, pratiquement sans le sou et sans carte d ’ali­
dans la rue. « Recherchées », ne pouvant plus mentation. Qui nous « cachait » était menacé,
afficher sans danger notre étoile jaune et sans comme nous, d ’être déporté ou fusillé.
savoir où aller. Aimée de tous les autres locataires, elle
échappa —et nous avec elle - à la dénonciation.
Le quartier était plein de Juifs. Presque toutes
les nuits, nous étions réveillées par des cars de
police venus faire des « descentes ». « Cette fois,
c’est pour nous », pensions-nous. L’angoisse re­
doubla avec les bombardements : il fallait, en
pleine nuit, descendre dans la cave ou dans le
métro, sans pouvoir dissimuler notre présence
aux « collabos » de l’immeuble.
Je garde un souvenir particulièrement pé-

43
nible du grand « bombardement de la Cha­ cheveux et la douceur mélancolique de ses yeux
pelle ». J ’avais été opérée la veille des amyg­ bleus.
dales, dans un dispensaire de la rue Léon. Les Pour m ’encourager à partir, elle m ’avait fait
fusées nous réveillèrent et il fallut m ’envelopper cadeau de L ’Ami des enfants de Berquin. Pen­
précautionneusement dans des couvertures. Nous dant q u ’elle-même et ma mère discutaient de
restâmes dans la cave toute la nuit. Le lende­ mon cas avec le révérend père Devaux, j’avais
main, nous allâmes constater les dégâts. Presque été laissée seule dans le parloir. J ’essayais vai­
tous les immeubles avoisinants avaient été dé­ nement de fixer mon attention sur l’histoire
truits, et la vue des pans de murs qui avaient d ’une petite levrette. J ’avais aperçu, en arri­
seuls résisté me fit grande impression. vant, le père Devaux : longue barbe rousse,
Cet hébergement rue Labat devait être pro­ gros ventre, soutane. Il m ’avait fait peur et
visoire. Il dura toute la guerre. Il y eut bien, j’étais envahie d ’un étrange malaise. Je sentais
au début, une nouvelle tentative pour me mettre vaguement que se trouvait en jeu, cette fois,
davantage en sécurité. La « dame » proposa de autre chose que la simple séparation d ’avec
me cacher chez les curés de la rue Notre-Dame- ma mère.
des-Champs. Certes, il faudrait accepter de me La porte est ouverte, je m ’enfuis. A neuf ans,
faire baptiser, mais le baptême pourrait toujours je me retrouve seule, dans la rue. Je décide de
être annulé après la guerre. Elle parvint à prendre le métro et de retourner rue Labat. Je
convaincre ma mère. Nous nous rendîmes toutes déclare à la poinçonneuse : « J ’ai perdu ma
trois, un beau matin, à l’institut Notre-Dame- mère », et elle me laisse passer sans ticket. Je
de-Sion. descends à Marcadet-Poissonniers ; personne ne
La « dame » venait de perdre sa sœur et m ’avait posé la moindre question. Je grimpe
portait le « grand deuil ». Elle était vêtue de en tremblant les cinq étages et j’attends sur le
noir et j’étais frappée par la blondeur de ses pas de la porte, assise sur les marches de l’es-

44 45
calier : elles finiront bien par revenir ! Elles
revinrent, en effet, assez tard et pour le moins
inquiètes.
La dame décida de me garder.
XII

L’appartement avait trois pièces avec balcon


donnant sur la rue. Une petite cuisine ; pas de
salle de bains ; les W .-C. étaient sur le palier.
Une cuisinière alimentée au bois et au charbon
(et il devint de plus en plus difficile de nous
en procurer) chauffait toute la maison. Il fallut
cohabiter là jusqu’à la fin de la guerre, dans la
plus grande promiscuité. La pièce la plus belle
qui était, avant son mariage, celle de son fils,
fut donnée à ma mère. Je couchais sur un divan
dans la chambre à côté, qui servait de salle à
manger. La pièce qui la jouxtait était celle de
cette femme qui se fit désormais appelée par
moi « mémé », tandis qu’elle me baptisait « Su­
zanne » parce que c’était le prénom le plus
voisin du sien (Claire) sur le calendrier. Au
début, je continuais à vivre avec ma mère. Dans

47
« sa » chambre, je passais mon temps à lire les une fois par semaine dîner et passer la nuit
livres pour enfants que je prenais dans la bi­ avec elle.
bliothèque vitrée du fils et je m ’amusais à Elle prenait ces jours-là grand soin de sa
regarder et à faire tourner le globe terrestre qui toilette et de son maquillage. Elle me faisait
servait d ’abat-jour à sa lampe. Je mangeais la mettre sur la table la plus belle nappe damassée
nourriture kasher préparée par ma mère qui, et les plus beaux couverts, et me renvoyait pour
de temps à autre, sortait à ses risques et périls, la soirée et pour la nuit auprès de ma mère.
pour tenter encore d ’en trouver. Celle-ci supportait de plus en plus mal la
Mais, très vite, mémé déclara que la nour­ situation, la jugeait malsaine mais ne pouvait
riture de mon enfance était pernicieuse pour la évidemment rien dire. Elle tolérait surtout très
santé ; j’étais pâle, « lymphatique », il fallait me mal la tendresse que me manifestait mémé,
changer de régime. C’est elle qui désormais qu’elle estimait excessive. Elle savait bien que
allait s’occuper de moi. De toute façon, ma cette femme adorait les enfants (elle gardait
mère ne pouvait guère sortir, et je devais pou­ d ’ailleurs dans la journée une autre petite fille,
voir continuer à « prendre l’air ». On demandait Jeanine, dont je devins vite jalouse), q u ’elle
rarement les pièces d ’identité d ’une enfant, et recueillait aussi les chats abandonnés pour les
elle me ferait passer pour sa fille. nourrir et les cajoler, mais tout de même !
Veuve, depuis le mariage de son fils et Pourquoi m ’embrassait-elle si souvent ? Au le­
la mort de sa sœur, mémé vivait seule, ver, au coucher, à la moindre occasion ! Et, en
plus ou moins dans la « neurasthénie ». Après effet, à la maison nous n ’avions été habitués ni
s’être destinée au chant et avoir dû y renoncer aux baisers rituels du matin et du soir ni à tant
pour des raisons de santé, elle « tenait » une d ’embrassades et de câlineries.
petite imprimerie. Son « ami » Paul, un li­ Peu à peu, mémé opéra en moi une véritable
braire de la rue de Flandre, venait à peu près transformation. Elle me changea de coiffure.

48 49
Mes deux sœurs, et je les enviais, portaient des jours été interdite. Rue Ordener, dans la cuisine,
cheveux longs et bouclés à l’anglaise. Ma mère ma mère laissait dégouliner des heures entières
avait fait couper les miens, assez courts, à la des morceaux de bœ uf salé qu’elle faisait en­
garçonne, car j’avais attrapé des poux à l’école. suite bouillir. Rue Labat, je dus me « refaire la
Je me souviens des séances où elle me lavait santé » en mangeant de la viande de cheval
la tête avec du pétrole et me passait le peigne crue, dans du bouillon. Il me fallut manger du
fin, tout en essayant de me distraire avec un porc et me « faire » à la cuisine au saindoux.
pantin mécanique qui m ’effrayait autant que Je vomissais fréquemment et mémé se m et­
les yeux des poupées et les masques. tait en colère ; je n’arrivais même pas à avaler
Mes cheveux avaient repoussé mais ne bou­ les comprimés de lactéol q u ’elle me donnait
claient pas. Mémé me fit deux petits rouleaux pour faciliter la digestion. Mon corps, à sa
au sommet du crâne et me m it sur la tête un manière, refusait cette diététique qui m ’était si
joli ruban en velours noir. Elle m ’habilla aussi étrangère et ne pouvait que m ’inquiéter. Elle
tout autrement : j’étais jusque-là plutôt mal était pourtant excellente cuisinière. Malgré le
vêtue, car nos vêtements provenaient d ’orga­ rationnement, grâce au marché noir, aux colis
nismes d ’entraide. Mémé me fit des vêtements d ’œufs et de beurre envoyés régulièrement par
« sur mesure ». Elle m ’apprit à « défaire » de une cousine de Saint-Lô, elle parvenait à cuisi­
vieux habits avec une lame de rasoir et elle me ner des petits plats raffinés, et je n ’avais jamais
confectionna sur sa machine à coudre à partir si « bien » mangé. Elle me faisait tamiser dans
de ces vieilles étoffes, des corsages froncés, avec un vieux bas de soie la farine au son « indigeste
des nids-d’abeilles, des jupes à godet, et un et donnant la gale » et nous pûmes ainsi, sous
petit manteau. l’occupation, manger notre pain blanc brioché
Je dus m ’accoutumer à un nouveau régime tous les matins.
alimentaire. La viande saignante m ’avait tou­ Après le débarquement en Normandie, les

50
colis cessèrent d ’arriver et les derniers mois de parler très fort et à me plaindre en yiddish et
la guerre furent moins idylliques. Nous dûmes veut alerter le médecin. Mémé, très calme et
nous contenter de la cantine populaire, des souriante dit : « Ce n ’est rien, et tu vas pouvoir
gamelles de pâtes et de haricots. sucer beaucoup de glace !» J e cesse aussitôt de
La nourriture et les problèmes de digestion pleurer. Je ressens vaguement ce jour-là que je
étaient sa préoccupation constante. Elle repérait me détache de ma mère et m ’attache de plus
les moindres symptômes concernant le bon ou en plus à l’autre femme.
le mauvais fonctionnement de son « tube » et
du mien. Elle m ’apprit la signification de « bor­
borygme » et de bien d ’autres mots savants. Le
dictionnaire médical était toujours à portée de
main, sur la table de la salle à manger. J ’avais
le droit de le feuilleter et regardai avec horreur
les planches illustrant les diverses maladies et
monstruosités, et fus particulièrement impres­
sionnée par celles représentant les soeurs sia­
moises.
Quand j’étais malade, à la différence de ma
mère, mémé ne montrait pas le moindre affo­
lement : après avoir été endormie avec un bal­
lon de chloroforme, je me réveille sur le lit du
dispensaire où l’on m ’avait opérée des amyg­
dales ; les deux femmes sont à mon chevet. Je
pleure et crie de douleur. Ma mère se met à

52
XIII

Jour de la fête des Mères : je prends l’argent


de ma « tirelire », et pars seule rue Custine
acheter des cadeaux pour les deux femmes :
une « résille » et un peigne, je crois ; je prends
aussi deux cartes postales. L’une d ’elles repré­
sente un visage féminin tout sourire, l’autre,
une femme assise, accompagnée d ’un garçonnet
debout. J ’hésite un moment et je choisis pour
mémé la première, celle des deux que je trouve
la plus belle. J ’ai honte et je me sens rougir
dans la boutique. Mon choix vient bel et bien
d ’être fait, ma préférence déclarée.
Peu d ’années auparavant, le maréchal Pétain
avait organisé dans les écoles un concours : il
s’agissait d ’écrire la plus belle des lettres à
l’occasion de la fête des Mères q u ’il venait
d ’instituer. Je fus l’une des gagnantes et reçus

55
La Cigale et la Fourmi illustrée. L’on m ’envoya
lire tout haut ma lettre dans chaque classe de
l’école et exhiber le prix que m ’avait offert celui
qui remettait à l’honneur le travail, la famille
et la patrie. XIV

À son insu ou non, mémé avait réussi ce


tour de force : en présence de ma mère, me
détacher d ’elle. Et aussi du judaïsme. Elle avait
assuré notre salut mais n ’était pas dépourvue
de préjugés antisémites. Elle m ’apprit que j’avais
un nez juif en me faisant palper la petite bosse
qui en était le signe. Elle disait aussi : « La
nourriture juive est nocive pour la santé ; les
Juifs ont crucifié Notre Seigneur Jésus-Christ ;
ils sont tous avares et n ’aiment que le pognon
(sic) ; ils sont très intelligents, aucun autre peuple
ne possède autant de génies en musique et en
philosophie ». Et elle me citait Spinoza, Berg­
son, Einstein, Marx. C’est dans sa bouche et
dans ce contexte que j’entends pour la première
fois ces noms qui me sont aujourd’hui si fa­
miliers.

57

VV

•1 V
Elle ne cessait de répéter que j’avais été mal tions favorites. Larousse en main, je devins vite
élevée : j’obéissais à des interdits religieux ri­ très forte à mon tour. Nous écoutions aussi en
dicules mais n ’avait aucun principe moral. Il permanence de la « grande musique », et elle
ne fallait pas dire « ceci », faire « cela », « ceci » m ’initia à Beethoven qui était sa passion.
était « bien », « cela » était « mal ». Elle entreprit La T.S.F. était toujours allumée. Je la revois
de me rééduquer de pied en cap et de para­ encore tapant sur le poste pour chasser les
chever mon instruction. Elle me faisait des dic­ parasites. Nous veillions très tard afin de pou­
tées et apprendre par cœur Le Chat, la Belette voir écouter les « Anglais » et capter leurs mes­
et le Petit Lapin. Elle s’énervait devant mes sages qu’elle tentait d ’interpréter. « Les dahlias
difficultés à effectuer les divisions à virgule ; sont fleuris », je répète « les dahlias sont fleuris ».
moi qui étais si intelligente, je devais le faire Et elle s’écriait : « Tu vas voir, cette nuit, il y
exprès ! Elle me punissait alors en partant se aura un bombardement. » Je ne savais si je
promener avec Jeanine et en m ’abandonnant devais admirer sa perspicacité ou son humour,
seule à la maison. La punition était bien choisie : car elle aimait rire, raconter des histoires drôles
elle n’ignorait pas que mon plaisir le plus grand et écoutait les « chansonniers ».
était d ’aller faire les courses avec elle, de l’en­ Je n’avais pas le temps de m ’ennuyer ni de
tendre me faire passer pour sa fille auprès des penser trop à ma mère qui, dans la pièce à
commerçants, et de porter au retour les canettes côté, ne participait en rien à notre vie. Elle me
de bière. récupérait seulement la nuit où venait Paul, car,
Seule, je boudais dans mon coin et me remet­ très vite, je finis même par partager avec eux
tais à sucer le pouce. Je pouvais rester ainsi très le repas. Je me sentais mal à l’aise : ces soirs-
longtemps, prostrée, refusant de parler et de là, je ne reconnaissais plus tout à fait ma mémé
manger. de tous les jours et je devais me tenir parti­
Les mots croisés étaient une de ses occupa­ culièrement bien à table.

58 59
Une grande photo du général de Gaulle était
encadrée sur le buffet. Il était le grand homme
qui devait sauver la France. Quand le débar­
quement eut lieu, mémé acheta une carte et
épinglait de petits drapeaux sur l’emplacement XV
des villes libérées. Le jour de la libération de
Paris, nous allâmes à pied jusqu’aux Champs-
Elysées et un homme me fit monter sur le Je fis connaissance de toute la famille : il y
guidon d ’un vélo pour que je puisse apercevoir avait ceux avec lesquels je ne devais pas trop
le Général. frayer car ils regardaient d ’un mauvais œil la
Auparavant, afin de gagner un peu d ’argent, petite Juive et sa mère cachées par leur parente
elle tricotait ( ?) des filets de cordes pour la à ses risques et périls. Quand ils venaient rue
défense passive et c’est moi qui passais la na­ Labat, ma mère et moi devions rester enfermées
vette. dans notre chambre et nous y tenir silencieuses.
Par contre, j’avais le droit de me « montrer » à
la nièce et filleule de mémé, H ., étudiante en
sciences naturelles, qui venait souvent déjeuner.
Mémé l’aimait beaucoup et l’appelait son « Lé-
not ». Elle avait une sœur, L., institutrice, et
elles étaient toutes deux les filles de la sœur de
mémé, M., elle-même institutrice. Toute cette
famille habitait un petit pavillon à L’Haÿ-les-
Roses, en face de la grand-mère C., la mère de
mémé, une très vieille dame aux cheveux blancs,

61
aux yeux bleus très doux, comme ceux de Puis, plus rien. Sur les dix frères et sœurs de
mémé. Le dimanche, nous allions à L’Haÿ mon père, un seul en réchappa car il vivait en
déjeuner en famille (les deux frères de mémé, Yougoslavie. Mais il y fut fusillé par les nazis.
R. et C., et leurs femmes, M. et S., étaient Marié à une non-Juive, il avait été rejeté par
souvent présents, mais je n ’ai eu avec eux que les siens, sauf par mon père qui alla vivre chez
très peu de contact). J ’étais très intimidée et lui pendant deux ans, entre seize et dix-huit
ne parlais guère. Après le repas, on me laissait ans je crois, avant d ’émigrer en France. Plus
seule pendant des heures dans une grande pièce tard, lorsqu’il lui écrivait de Paris, il dessinait
où il y avait une immense bibliothèque. J e me nos petites mains sur les lettres en guise de
souviens d ’y avoir dévoré Raoul Daubry. signature. Ébranlée, outrée par les événements
Nous revenions assez tard le soir, toujours de la guerre et la mort de son mari, notre tante
chargées d ’iris, de dahlias, de roses, de pots de se convertit au judaïsme et partit avec ses deux
confiture de groseilles, de framboises ou de enfants, Hanna et Aaron, fonder un moshav en
cassis provenant du jardin de la vieille grand- « Israël ».
mère. Ma sœur Rachel, en lui rendant visite, put
\

A L’Haÿ, je découvris ce q u ’on appelle une récupérer des photos de mon père que nous ne
famille et l’esprit de famille. J ’étais étonnée possédions plus et voir les lettres écrites en
q u ’il fût possible de rassembler plusieurs géné­ yiddish avec les dessins de nos mains. Nous
rations. Sauf en photos, je n ’avais jamais connu avions tous oublié ce geste si délicat de mon
mes grands-mères, mes tantes, mes oncles ou père, et il me revint alors brusquement que
mes cousins. Tous (ou presque) étaient morts pendant toute la durée de la guerre je n ’avais
au ghetto de Varsovie. Un jour, une lettre cessé moi-même de dessiner mes mains.
envoyée par mon père avait été retournée par De cette période de la vie de mon père,
la poste avec la mention : « maison incendiée ». antérieure à son mariage, il me reste une vieille

62 63
photo marron tout abîmée qui me bouleverse
encore aujourd’hui intensément et me serre le
cœur. Il a les bras croisés et l’on voit nettement
l’une de ses mains. Elle me paraît immense,
comme une main de Kokoschka. J e le reconnais XVI
surtout à son sourire, au plissement de ses yeux
derrière les lunettes. Il ne porte pas encore la
barbe ni le chapeau. Il ne sait pas encore ce Un dimanche soir, les bras chargés d ’iris,
qui l’attend. nous nous étions attardées à L’Haÿ, plus qu’à
l’accoutumée. Nous eûmes juste le temps d ’at­
traper le dernier autobus qui nous menait à la
porte d ’Italie mais nous ratâmes le dernier
métro.
Il nous fallut rentrer à pied. Arrivées aux
Gobelins, je n’en pouvais plus, et il fallait
marcher jusqu’à Marcadet-Poissonniers.
Mémé décida que l’on passerait la nuit à
l’hôtel. Je me sentis soulagée et en même temps,
sans savoir pourquoi, très inquiète.
Nous dormîmes dans le même lit. Mémé
s’était déshabillée derrière un grand paravent
en bois acajou et du lit, curieuse, j’avais guetté
son apparition. Rue Labat, à la grande stupé­
faction et irritation de ma mère, elle avait

65
l’habitude de se promener dans l’appartement
en pyjama, poitrine découverte, et j’étais fas­
cinée par ses seins nus.
De cette nuit aux Gobelins, il ne me reste
aucun souvenir, si ce n ’est celui de cette scène XVII
de déshabillage derrière le paravent.
Le lendemain, nous prîmes le premier métro.
Ma mère attendait, folle d ’angoisse, persuadée Ma mère souffrait en silence : pas de nou­
que nous avions été arrêtées et elle n ’avait pu, velles de mon père, pas moyen de rendre visite
évidemment, se rendre au commissariat de à mes frères et sœurs, aucun pouvoir d ’empê­
police. cher mémé de me transformer, de me détacher
Je l’avais complètement oubliée. J ’étais tout d ’elle et du judaïsme. J ’avais, semble-t-il,
simplement heureuse. enterré tout le passé : je me mis à adorer les
beefsteaks saignants au beurre et au persil. Je
ne pensais plus du tout à mon père, je ne
pouvais plus prononcer un seul mot en yiddish
tout en continuant à comprendre parfaitement
la langue de mon enfance. Je redoutais main­
tenant la fin de la guerre !
Un jour, toutes les cloches de Paris se mirent
à sonner ensemble. Le lendemain, nous allâmes
à pied jusqu’aux Champs-Elysées voir le défilé.
Il y eut de nouveau du pain blanc dans les
boulangeries. Plus besoin de tamiser la farine

67
au son, ni d ’acheter au marché noir. Quelques lendemain, je dus me séparer de celle que j’ai­
femmes de l’immeuble eurent la tête rasée et mais maintenant plus que ma propre mère. Je
l ’on vit, avec surprise, tel locataire, qui colla­ dus partager le lit de celle-ci dans une misérable
borait encore la veille, se mettre à exhiber un chambre d ’hôtel rue des Saules, où un réchaud
brassard F.F.I. ! à gaz butane nous servait à réchauffer les plats
C’était la libération de Paris. tout faits achetés dans des charcuteries. Je refu­
Et celle de ma mère. Elle allait pouvoir enfin sais de manger et passais mon temps à pleurer
sortir, revivre, reprendre avec elle tous ses en­ jusqu’à ce que ma mère consentît à me laisser
fants, revoir peut-être son mari ! Elle était libre retourner voir mémé : « Une heure par jour »
enfin, mais sans le sou et sans appartement. Il décréta-t-elle. Pour m ’habituer à la séparation,
eût fallu faire tout un procès pour récupérer le « mais pas plus ! » Si je prolongeais de quelques
nôtre occupé, après sa mise sous scellés, par un minutes, j’étais accueillie à coups de martinet.
médecin collaborateur. Ma mère, pour le mo­ Curieusement, ma mère avait pensé à l’empor­
ment, avait d ’autres soucis, et d ’abord celui de ter avec elle le jour où nous étions passées par
m ’arracher à celle qui voulait lui « voler » sa la fenêtre donnant sur la véranda...
fille, sous prétexte q u ’elle avait bien assez de Je fus très vite couverte de bleus et me mis
ces cinq autres enfants et q u ’elle ne regardait à détester ma mère. La vie à l’hôtel, avec elle,
pas mon intérêt qui eût été de me laisser « éle­ devint intolérable. Nous allâmes vivre quelque
ver » par elle-même. temps chez l’une de ses amies juives qui habitait
Ma mère n ’avait plus que haine et mépris très loin de la rue Labat. Ma mère eut peur de
pour celle qui nous avait sauvé la vie. Mieux me laisser prendre seule le métro et me retira
valait aller vivre à l’hôtel plutôt que de conti­ le droit d ’aller voir mémé.
nuer à cohabiter une seconde de plus avec elle ! Échappant à son attention, je décidai pour­
Ce fut un véritable déchirement. D u jour au tant d ’aller et de rester chez mémé. Celle-ci ne

68 69
demandait que ça : me garder ! La loi exigeait petit café de la rue Marcadet. Elle me tient par
pourtant que je revinsse chez ma mère et celle- la main en souriant et elle téléphone à son ami
ci le savait. Aussi intenta-t-elle un procès à Paul : « Ça y est, je garde la petite ! »
mémé qui se déroula devant un tribunal F.F.I., J e ressens un très étrange malaise. Sans
improvisé dans le préau d ’une école. Mémé y comprendre pourquoi, je ne me sens ni triom­
fut accusée d ’avoir tenté d ’« abuser » de moi, phante, ni parfaitement heureuse ni tout à fait
et d ’avoir maltraité ma mère. Je ne comprenais rassurée.
pas très bien ce que celle-ci voulait dire par le En sortant du café, j’avais l’estomac serré,
terme « abuser », mais j’étais persuadée q u ’elle j’avais peur. Je regardais dans la rue de tous
mentait. J ’étais outrée de la voir accuser faus­ côtés, comme si je venais de commettre un
sement celle à qui nous devions de n ’être pas crime, comme si j’étais de nouveau « recher­
mortes, et que j’aimais si fortement ! J ’accusais chée ».
à mon tour ma mère en exhibant devant le Je l’étais effectivement. Au cinquième étage
tribunal mes cuisses couvertes de bleus et je de la rue Labat, ma mère, accompagnée de
parvins à apitoyer l’auditoire. L’amie juive, qui deux hommes, était sur le palier : ils m ’arra­
nous hébergeait et qui en avait entendu pis que chèrent violemment à mémé, me portèrent dans
pendre sur ce qui s’était passé rue Labat, fut leurs bras, jusque dans la rue. Ma mère me
elle-même scandalisée et changea brutalement frappait, hurlant en yiddish : « Je suis ta mère !
de camp. Elle confirma que ma mère me don­ je suis ta mère ! je me fiche de ce q u ’a décrété
nait des coups de martinet. le tribunal, tu m ’appartiens ! »
Le tribunal F.F.I. décida de me confier à Je me débattais, criais, sanglotais. Au fond,
mémé. je me sentais soulagée.
Quelques instants plus tard, mémé et moi
sommes dans une cabine téléphonique, dans un

70
XVIII

Sur la couverture de mon premier livre L ’En­


fance de l ’art, j’ai choisi de mettre un Léonard
de Vinci, le fameux « carton de Londres ». Deux
femmes, la Vierge et sainte Anne, étroitement
accolées, se penchent avec un « bienheureux
sourire » sur l’Enfant Jésus qui joue avec saint
Jean-Baptiste.
Freud : « Ce tableau synthétise l ’histoire de son
enfance ; les détails de l ’œuvre s’expliquent par
les plus personnelles impressions de la vie de Léo­
nard. Dans la maison de son père, il ne trouva
pas que sa bonne belle-mère Donna Albicia, mais
encore sa grand-mère paternelle Mona Lucia, qui,
nous pouvons le supposer, fu t tendre envers lui
comme sont d ’ordinaire les grands-mères. Cette
circonstance le familiarisa avec l ’idée de l ’enfance
placée sous la sauvegarde d ’une mère et d ’une

73
grand-mère. [...] L'enfance de Léonard fu t aussi
singulière que ce tableau. Il avait eu deux mères,
d ’abord sa vraie mère, Caterina, à qui on l ’ar­
racha entre trois et cinq ans, et ensuite une jeune
et tendre belle-mère, la femme de son père, Donna XIX
Albicia. En rapprochant cette circonstance de son
enfance d ’une autre, la présence chez son père,
d ’une mère et d ’une grand-mère à la fois, en en The Lady Vanishes d ’Hitchcock est l’un de
faisant une unité mixte, Léonard conçut sa sainte mes films préférés. J e l’ai vu plusieurs fois et
Anne. Sa figure maternelle la plus éloignée de la même angoisse viscérale me reprend quand
l ’enfant, la grand-mère, correspond, par son ap­ la bonne petite vieille, miss Froy, assise dans
parence et sa situation dans le tableau par rapport le train en face de l’héroïne endormie (une jeune
à l ’enfant, à la vraie et première mère : Caterina. anglaise dénommée Iris) disparaît. Quand sur­
Et l'artiste recouvrit et voila, avec le bienheureux tout elle est remplacée par une autre femme
sourire de la sainte Anne, la douleur et l ’envie qui se fait passer pour la première. L’angoisse
que ressentit la malheureuse, quand elle dut céder est à son comble lorsque Iris, partie dans le
à sa noble rivale, après le père, l ’enfant [...]. train, à la recherche de la bonne dame disparue,
Quand Léonard, avant sa cinquième année, fu t revient pour la seconde fois dans son compar­
recueilli dans la maison grand-paternelle, sa jeune timent, à moitié convaincue par le pseudo­
belle-mère Albicia supplanta sans aucun doute sa médecin de Prague que c’est le coup q u elle a
mère dans son cœur. » reçu sur la tête avant de monter dans le train
qui lui a provoqué des hallucinations : miss
Froy, la bonne vieille, ne serait jamais montée
dans le train, elle aurait toujours eu en face

75
d ’elle cette autre femme, que, de fait, les au moment même où l’on s’attendait à le
comploteurs ont mise à sa place. L’intolérable, retrouver.
pour moi, c’est toujours d ’apercevoir brutale­ Le mauvais sein à la place du bon sein, l’un
ment à la place du bon visage « maternel » parfaitement clivé de l’autre, l’un se transfor­
de la vieille (tout dans le film suggère q u ’elle m ant en l’autre.
est l’image d ’une bonne mère : elle appelle
les montagnes de la petite station de ski « les
bonnets de bébé » ; elle a toujours sur elle
des réserves de nourriture ; quand on ne trouve
plus assez à manger à l’auberge, elle procure
du fromage aux autres hôtes, aux Anglais en
particulier ; dans le train, elle invite Iris à
partager son thé « spécial » au wagon restau­
rant ; elle s’occupe d ’elle, lui conseille de dor­
mir, enfin, elle se fait passer pour une gou­
vernante d ’enfants, professeur de musique),
l’intolérable, c’est d ’apercevoir brusquement le
visage de sa remplaçante (elle a revêtu les
vêtements de la bonne vieille, en réalité un
agent secret de l’Intelligence Service, bâillon­
née et ligotée par des espions dans un autre
compartiment) ; visage effroyablement dur,
faux, fuyant, menaçant, en lieu et place de
celui si doux et si souriant de la bonne dame,

76
XX

Après le jugement et ses péripéties, ma mère


et moi vécûmes de nouveau à l’hôtel. Inter­
diction absolue de retourner chez ma mémé !
Mais bien vite, il fallut que ma mère se ren­
dît à Nonancourt pour récupérer mes frères
et soeurs. Elle y fut d ’ailleurs appelée d ’ur­
gence pour régler un certain nombre de pro­
blèmes. Elle ne sut que faire de moi et décida
de me confier de nouveau et malgré tout à
mémé !
Nos retrouvailles furent idylliques. Nous sa­
vions que nous avions peu de temps à demeurer
ensemble. Malgré un arrière-fond d ’angoisse,
notre joie fut intense et pendant toute cette
période, à peu près un mois, nous dormîmes
dans le même lit, dans sa chambre, pour n ’être
plus, cette fois, séparées ni de jour ni de nuit.

79
Je me souviens surtout de la première nuit où que nous allâmes acheter dans la librairie de
mon émotion et mon excitation étaient très son ami Paul, rue de Flandre, ainsi que les
fortes. Me sentir simplement si près d ’elle me Contes de Dickens. Elle me donna envie d ’avoir
mettait dans un « drôle » d ’état. J ’avais chaud, une poupée, ou plutôt un « baigneur » (les yeux
j’avais soif, je rougissais. Je n’en dis mot et des poupées, dont ma mère usait comme d ’une
j’aurais bien eu de la peine à dire quelque chose menace quand nous refusions de manger, conti­
car je ne comprenais pas du tout ce qui m ’ar­ nuaient à m ’effrayer), et j’hésitais longuement
rivait. sur le choix de l’un ou de l’autre, sans parvenir
La guerre étant finie, je pus retourner à l’école vraiment à me décider.
de la rue Doudeauville. Je jubilais. Malgré un Un jour, 4 heures 30. Fin de l’école. Je me
arrêt de deux ans, je me retrouvais dans la précipite vers la sortie, je cherche mémé. Ce
même classe que mes anciennes camarades : n’est pas elle qui m ’attend mais bel et bien ma
Olga Trokacheff, Simone Vidal, Geneviève La- mère venue me reprendre définitivement. Mon
blanche. J ’avais partout 1 0 /1 0 et j’adorais ma cœur se met à battre à toute allure. Ce fut
nouvelle institutrice, mademoiselle Bordeaux. atroce. Je n ’eus même pas le droit d ’aller rue
L’école était assez éloignée de la rue Labat ; Labat dire au revoir.
mémé venait me chercher à la sortie. Nous Nous partîmes le lendemain pour Nonan-
rentrions à pied en regardant les vitrines des court.
boutiques et en tenant de grandes conversations
sur tous sujets. Jamais je ne m ’étais sentie si
comblée.
Elle m ’acheta une boîte de peinture avec des
gouaches dont je rêvais depuis longtemps ; elle
m ’offrit un petit dictionnaire Larousse illustré

80
XXI

Ma mère comptait obtenir de la munici­


palité un petit appartement et quelques
meubles. En attendant, nous fûmes tous les
sept logés de façon très exiguë à l’hôpital qui
servait aussi d ’hospice. La nourriture y était
insipide et devait être ingurgitée aux horaires
habituels en ces lieux : très tôt le matin, très
tôt le soir. Nous étions entourés de vieillards,
d ’infirmes, de nains (je me souviens de l’un
d ’eux q u ’on appelait Nénesse), de malades :
c’était sinistre.
Heureusement, il y avait l’école, les cama­
rades de classe et l’institutrice madame Morin
que j’avais connue lors de mon premier séjour.
Pourtant, très\ vite, tout me devint insuppor­
table. Je n’avais pas la possibilité de corres­
pondre avec mémé d ’une manière ou d ’une

83
autre. Ma mère m ’avait interdit toute relation ris. Je ne doutais plus de rien et me croyais
avec elle, tout courrier. déjà arrivée.
Pourtant, il me fallait la revoir à tout prix. A six kilomètres de l’endroit où j’étais mon­
Un beau jour, après l’école, je décide de ne pas tée, le camion s’arrête. Que se passe-t-il ?
rentrer à l’hôpital et de faire du « stop » pour Nous sommes à Saint-Rémy-sur-Eure et de­
regagner Paris et la rue Labat, pour retourner vant la gendarmerie ! Les camionneurs n’avaient
là-bas, où demeurait mémé. pas été assez naïfs pour « avaler » mon histoire.
Agée de neuf ans et dem i/d ix ans, sans un En tout cas, ils préférèrent me remettre aux
sou, sans pièce d ’identité, je me mets sur la gendarmes.
nationale. Quelques voitures passent sans s’ar­ On me fait attendre longtemps dans une
rêter. Je suis très inquiète. Enfin un camion grande pièce. Mon cœur bat à tout rompre.
stoppe. Ils sont plusieurs hommes. Que vais-je raconter ? Que va-t-on me faire ?
« Que fais-tu là ?, dit l’un d ’eux. Je dis la vérité, et je suis reconduite à l’hô­
—J ’ai perdu ma mère. Elle habite Paris. Pou­ pital de Nonancourt entre deux gendarmes. Ma
vez-vous m ’y reconduire ? » mère m ’y accueille à grands cris et à coups de
Et je donne le nom et l’adresse de martinet. Et elle m ’enferme plusieurs heures
mémé. (ou jours ?) dans les cabinets.
« Monte ! » (Rue Ordener, quand elle ne pouvait pas
Ils m ’installent à l’arrière du camion au m i­ venir à bout de nos cris, de nos pleurs ou de
lieu d ’un tas de gravats et ils démarrent. nos disputes, elle nous enfermait dans une
Je me crois « sauvée ». Je ne pensais pas que chambre noire 1 qui servait de débarras, nous
cela allait être si facile ! Si facile de mentir, si
facile de faire croire à d ’autres mes mensonges ! 1. J ’ai écrit un petit livre intitulé : C a m era obs­
Cent kilomètres seulement me séparent de Pa­ cu ra.

84 85
menaçant de la venue de « Maredewitchale 1 ».
Cette figure fantomatique et terrifiante de mon
enfance, je me la représentais sous la forme
d ’une très vieille femme qui devait venir me
punir en m ’emportant loin de la maison.) XXII

Nous déménageâmes bientôt dans le deux


pièces offert par la mairie, et dûmes vivre à
sept dans cet étroit appartement. Nous étions
les uns sur les autres, et dormions tous dans la
même chambre, à deux par lit. J ’attrapai la
rougeole et je contaminai tous mes frères et
sœurs, sauf Annette qui avait déjà eu cette
maladie. Je nous revois tous ensemble au lit,
ma mère nous faisant boire de la bourrache.
Ce fut une période de répit. Je ne recevais plus
de coups (de toute façon, j’avais fini par enterrer
le martinet dans un trou).
1. Dans C om m ent s ’en s o r tir ?, C a u ch em a r, je fais Je ne cessai plus d ’être malade. Après la
allusion à ce personnage du folklore juif, dont le rougeole, j’eus une congestion pulmonaire qui
nom dérive de la racine indo-européenne m er qui a
se termina par un abcès au poumon, avec plus
donné toutes sortes de mots évocateurs de la mort,
plus précisément la mort lente, par manducation de 40° de fièvre. Je dus retourner à l’hôpital
ou par étouffement. et, cette fois, comme malade. Je fus mise dans

87
T

une salle commune où il y avait surtout des La Vie des fourmis de Maeterlinck. Je relevais
vieilles femmes qui toléraient mal de m ’en­ dans un carnet les mots que je ne comprenais
tendre cracher et tousser, nuit et jour. J ’y restai pas et cherchais leur sens dans le dictionnaire.
deux mois et demi. Au début, la fièvre me Je me fis ainsi un petit répertoire que j’appris
faisait délirer et j’avais des poux de corps. Puis, par cœur. Je me souviens d ’y avoir inscrit H ase :
je n ’eus plus que 36° pendant deux mois, et femelle du lièvre.
j’étais devenue tellement faible que je n ’avais La lingère de l’hôpital, madame Aubault,
pas le droit de bouger du lit. L’époque n’était s’était prise d ’affection pour moi, et quand je
pas encore aux antibiotiques : on me faisait des pus me lever, j’allais lire près d ’elle à la buan­
piqûres de gaïacol et d ’eucalyptus, des « enve­ derie. Elle avait un petit garçon de mon âge,
loppements » et des ventouses, et je buvais Claude, et plus tard, elle m ’invita souvent chez
beaucoup de lait « stérilisé ». elle à la Madeleine, le dimanche à déjeuner, et
Je n ’étais pas trop malheureuse : j’étais je jouais dans le jardin avec son fils.
contente de n’être plus avec ma mère et de A la sortie de l’hôpital, c’était la fête du
pouvoir, grâce à la complicité de la femme qui village. Je tenais à peine sur mes jambes. Je
avait caché Annette et qui comprenait fort bien me promenais seule parmi les stands de tir
la situation, recevoir enfin des lettres de mémé et de loterie, les autotamponneuses, les ba­
qui m ’envoyait toujours des timbres pour la lançoires et les manèges. Je me souviens q u ’un
réponse et des livres. Et puis, j’avais des « vi­ pompier de service, m ’ayant remarquée, m ’of­
sites » : mes camarades de classe, et Jeannette frit de faire un tour avec lui sur les « tape­
qui m ’apportait des livres de la collection « N el­ culs ».
son ». De retour à la maison, je repris l’école. Pour
Je passais mon temps à lire tout ce que l’on peu de temps, car j’étais tombée malade en
m ’apportait : depuis l’almanach Vermot jusqu’à avril et la fin de l’année approchait. Je fus reçue

88 89

A'V"
I

à mon D.E.P.P. et le jour de la distribution à la campagne. Notre retour à Paris fut décidé.
des prix, je jouais dans une petite pièce chantée, La mairie du XVIIIe avait mis à notre dispo­
(.Madame Capulet et sa voisine Picarde), et y sition à la porte de la Chapelle un « apparte­
tenais le rôle de madame Capulet. Madame ment » pour sinistrés.
Aubault m ’avait fait prêter par l’hôpital des
vêtements de vieille femme et je remportai un
vif succès, en faisant rire tout le monde par
mon mime. Ma mère, toute fière, criait tout
haut : « C’est ma fille ! c’est ma fille ! » J ’avais
honte.
\

(A la fin de la terminale, au lycée Jules-


Ferry, les parents des prix d ’excellence avaient
été invités à la distribution des prix. « O u­
bliant » q u ’elle avait tout tenté pour me faire
« arrêter » le lycée et me contraindre à « tra­
vailler » comme mes frères et soeurs, afin de
« rapporter de l’argent à la maison », à l’appel
de mon nom, ma mère répéta la même scène,
tandis que moi, sur l’estrade, j’aurais bien voulu
disparaître sous terre.)
Apparemment, l’hôpital m ’avait fait du bien.
A la sortie, je semblais réconciliée avec ma
famille et je croyais avoir oublié mémé. Un an
s’était écoulé. Ma mère commençait à s’ennuyer

90
XXIII

Je retournais voir mémé, accompagnée, la


plupart du temps, par ma sœur Annette qui
compatissait à mon aventure. Ma mère semblait
résignée et laissait faire. Mais bien vite, elle
m ’éloigna de nouveau de la rue Labat en m ’en­
voyant pendant neuf mois avec Annette à Hen-
daye, dans un préventorium pour enfants des
hôpitaux de la Ville de Paris (j’avais fait un
bref séjour aux Enfants malades). Je pus y
entretenir une correspondance régulière avec
mémé et je m ’attachais très fort à l’une des
infirmières, madame Navailles. La séparation,
au moment du départ, fut cette fois encore, un
véritable déchirement.
À notre retour, afin de nous faire renouer
avec le judaïsme, ma mère nous envoya à Mois-
sac dans une maison d ’enfants dont les parents

93
avaient été déportés, axée sur le scoutisme et mixte de la ville. Le samedi, je manquais les
l’enseignement technique. Je restai cinq ans au offices pour pouvoir m ’y rendre, et même ce
Moulin. Pendant toute une année, je refusai de jour-là, je faisais mes devoirs.
participer aux offices religieux et à la vie Madame Cohn, la bibliothécaire, une femme
communautaire. Par provocation, le vendredi remarquable *, me laissait les clefs pour que je
soir, je descendais manger en tablier. Puis, sous puisse aller travailler dans la bibliothèque, seule
l’influence d ’un chef scout que j’aimais bien, salle où, en branchant le radiateur électrique,
Pierre W . R., et qui — c’était un privilège — je pouvais avoir chaud en hiver, car les chambres,
me fit manger à sa table, je m ’intégrai peu à assez exiguës, que nous partagions à plusieurs,
peu : j’appris à goûter les « joies » du scoutisme n’étaient pas chauffées. Je devins de plus en
et du camping, je participai à la chorale et jouai plus absorbée par mes études et par mes pro­
de la flûte (jusqu’au jour où, de ma fenêtre, du fesseurs (des hommes, assez jeunes, préparant
troisième étage, je la laissai tomber par mégarde encore l’agrégation). J ’adorais le professeur de
dans le Tarn). Je réappris l’hébreu, faisais toutes latin-grec, M. Bardoux, et mes professeurs de
les prières et respectais les trois jeûnes annuels : mathématiques : M. Artigues et M. Batmalle.
j’obéissais de nouveau à tous les interdits reli­ Très sérieuse dans mon travail, j’aimais aussi
gieux de mon enfance. plaisanter. À la fin des cours, il m ’arrivait de
En même temps, par l’intermédiaire de mon poser des devinettes du style : « Quel est le
institutrice, je continuais à recevoir clandesti­ comble, pour un mathématicien ? Vous ne savez
nement des lettres de mémé.
Au Moulin, je devins vite marginale : à la 1. En lisant, plus tard, la Correspondance d e W a l ­
te r B e n ja m in a ve c G ershom Scholem , j’appris q u ’elle
fin de l’école primaire, je ne suivis pas comme
avait été l’amie intime du premier. D e façon étrange,
la plupart des autres un enseignement tech­ se rejoignaient deux époques de m a vie entre les­
nique, mais fus envoyée au collège classique quelles je ne percevais aucun lien.

94 95
pas ? Manger des racines carrées à la table de pondante du livre m ’était restée intégralement
Pythagore. » Et toute la classe pouffait de rire. présente à la mémoire.
Je me liais assez vite avec une autre élève La municipalité de Moissac avait prêté le
qui appréciait tout particulièrement mon esprit Moulin pour une période de dix ans. A la fin
de jeu. J ’avais « sauté » la cinquième pour être de ma seconde, toute la maison déménagea à
dans la même classe q u ’elle. D ’abord mal Laversine, dans un château appartenant aux
« orientée » et ayant pris un peu de retard à Rothschild. Au lycée de Creil, où je devais
cause de la guerre, j’étais, en sixième, plus âgée continuer ma scolarité, on n ’enseignait pas le
que les autres ; je pratiquais donc les activités grec. Je dus donc retourner chez ma mère,
sportives avec les élèves de la classe supérieure. impasse Langlois, ne sachant pas quel enfer je
C’est au basket que je connus d ’abord Monique devais y vivre pendant les deux ans où j’allais
Delrieu ; nous allions ensemble faire des matchs préparer mes bacs, dans des conditions m até­
dans les petites villes voisines et nous devînmes rielles épouvantables, me battant quotidienne­
vite des « inséparables ». Je repense avec bon­ ment pour pouvoir continuer le lycée et faire
heur à ce petit collège, où il y avait dans la mes devoirs. Grâce à mémé, qui avait expliqué
cour des palmiers et des panneaux de basket, la situation à mon professeur de philosophie et
et où j’ai passé les moments les plus heureux à la directrice du lycée Jules-Ferry, je pus tout
de cette période moissagaise. de même achever mes études. J ’étais boursière
Monique me prêtait les manuels scolaires que de demi-pension et mangeais le m idi au lycée ;
j’apprenais par cœur : je n ’avais pas le moindre mais le soir, je connaissais le prix de mon
argent pour m ’en acheter. Je me souviens d ’avoir beefsteak ! Entre ma mère et moi, il y avait,
eu 1 9 /2 0 à une composition de géographie sur au cours des repas, des scènes terribles. Je faisais
le sujet : « les vents étésiens », auxquels je n’avais souvent la grève de la faim, et dérobais du
strictement rien compris, mais la page corres­ sucre en cachette.

96 97
Ma mère me coupait l’électricité tôt le soir; Étudiante, j’habite à la cité universitaire au
je me souviens d ’avoir lu, sous les draps, à pavillon Deutsch de la Meurthe. Une autre vie
l’aide d ’une lampe électrique, Les Chemins de commence. Pendant plusieurs années, je coupe
la liberté de Sartre. tout contact avec mémé : je ne supporte plus
À la fin de ces deux années, j’avais maigri de l’entendre me parler sans cesse du passé, ni
de sept kilos et avais cessé toute pratique reli­ q u ’elle puisse continuer de m ’appeler son « petit
gieuse. lapin » ou sa « petite cocotte ».
J ’obtins une bourse d ’études complètes qui Quand, plus tard, je reviens la voir, je suis
me permit de faire une hypokhâgne, puis une toujours accompagnée d ’un ami.
khâgne, en habitant au foyer des lycéennes de Elle est morte récemment, dans un hospice
la rue du Docteur-Blanche : j’y eus, pour la des Sables. Très handicapée, à moitié aveugle,
première fois, une chambre pour moi toute elle ne pouvait plus q u ’écouter de la « grande
seule. musique ». Au téléphone, elle me fredonnait
Mémé avait déménagé aux Sables-d’Olonne. toujours des airs de Beethoven q u ’elle avait
L’été, je passais là-bas un mois de vacances avec entendus.
elle. Nous nous promenions au bord de la mer. Je n ’ai pu me rendre à ses obsèques. Mais
Je lui parlai longuement de mes camarades je sais que le prêtre a rappelé sur sa tombe
de lycée, de mon amie Isaure qui me payait q u ’elle avait sauvé une petite fille juive pendant
le « poulailler » à la Comédie-Française et le la guerre.
cinéma, et des discussions que j’avais avec elle
des heures entières sur l’existence ou la non-
existence de Dieu, assises toutes deux sur les
marches d ’un escalier au jardin du Luxembourg,
où nous déjeunions d ’un sandwich.

98
Table

I. Stylo............................................................ 9
IL 16 juillet 4 2 ............................................... 11
III. Mourir à Auschwitz................................. 15
IV. Zigzag......................................................... 17
V. Fêtes et interdits....................................... 19
VI. Madame Fagnard................................... 23
VII. Merville................................................... 29
VIII. Séparations............................................. 33
IX. Errances...................................................... 37
X. Scellés......................................................... 41
XI. Rue Notre-Dame-des-Champs.......... 43
XII. M étamorphose...................................... 47
XIII. La fête des M ères..................................... 55
XIV. Éducation.................................................. 57
XV. L’Haÿ-les-Roses...................................... 61
XVI. Paravent................................................... 65
XVII. Libérations............................................. 67
XVIII. Les deux mères deLéonard................... 73
XIX. « Une femme disparaît » ...................... 75
XX. Idylle........................................................ 79
XXL Fuite........................................................... 83
XXII. L’hôpital..................................................... 87
XXIII. Hendaye - Moissac - impasse Langlois. 93