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Langue et politique

La situation en Belgique dans une perspective


historique
Els Witte et Harry Van Velthoven

Langue et politique
La situation en Belgique
dans une perspective historique
Maquette de couverture: Danny Somers
Photocomposition: Boudewijn Bardijn

© 1999, VUB University Press


Waversesteenweg 1077, 1160 Bruxelles
fax: ++32 2 629 2694
ISBN 90 5487 253 5 NUGI 649
D / 1999 / 1885 / 027

Toute reproduction d’un extrait quelconque de ce livre par quelque


procédé que ce soit, et notamment par photocopie ou microfilm, est
interdite sans l’autorisation de l’éditeur.
Table des matières

Introduction 7

1.Le cadre de référence 15


Langue et politique une relation ambiguë 15
Formation d’une nation et politique linguistique 31

2.La législation linguistique sous un régime censitaire 53


La politique linguistique française et hollandaise 53
La politique linguistique en Belgique de 1830 à
1894 62

3.La percée de la démocratie de masse et la législation


linguistique 83
La forme médiane de suffrage universel plural 83
La Première Guerre mondiale marque un tour-
nant 114
Les effets du suffrage universel unique 120
Pas de pacification 144
L’impact de la Deuxième Guerre mondiale 161

4.Les lois linguistiques dans une Flandre en voie d'é-


mancipation 167
Le combat pour des anciennes et nouvelles reven-
dications linguistiques 168

5
Le processus décisionnel et ses résultats 177
Problèmes d’application 186

5.Fédéralisme et politique linguistique 197


Les aspects linguistiques de la fédéralisation 198
Les répercussions de la fédéralisation sur la politique
linguistique et au sein des régions unilingues 203
La politique linguistique (au sein) de la Région de
Bruxelles-Capitale 209
Politique en matière d’emploi des langues: une lut-
te dépassée dans l’Etat fédéral de Belgique? 220

Bibliographie sélective 227


Introduction

Pendant plus d’un siècle, la politique linguistique a


occupé, en Belgique, l’avant-scène de l’intérêt politique;
elle a souvent aussi été au centre de la lutte politique.
Les modèles les plus divers ont été expérimentés, avec
succès ou non, pour aboutir à un labyrinthe de lois lin-
guistiques hautement original mais extrêmement com-
plexe dans lequel seuls quelques initiés s’y retrouvent.
La complexité de la politique linguistique belge s’est
encore dévoilée récemment lorsque l’on nous a deman-
dé de dresser un aperçu historique de celle-ci pour la
nouvelle édition de l’Encyclopédie du Mouvement fla-
mand. Décrire cette évolution dans toute sa complexité,
la préciser et la replacer dans son contexte initial, voilà
autant d’outils pour maîtriser quelque peu une matière
difficile et souvent très technique. Il nous est dès lors
paru utile, en nous basant sur l’aperçu pour la Nouvelle
Encyclopédie du Mouvement flamand, de faire bénéfi-
cier le lecteur intéressé de cette méthode de travail pour
l’aider à se retrouver dans le dédale belge.
Aucune évolution n’est isolée ou autonome: seules
des circonstances spécifiques permettent de la com-

7
Langue et politique

prendre. De plus, dans son étude, l’historien appréhen-


de l’histoire sur la base de questions inspirées de sché-
mas de pensée que le lecteur doit évidemment
connaître au préalable. Deux schémas de recherches,
par ailleurs étroitement liés, nous ont guidés: un cadre
de référence concernant la relation entre la formation
d’une nation et la politique linguistique, d’une part, et
l’approche sociolinguistique du comportement linguis-
tique, d’autre part. Nous avons extrait de ces approches
les éléments nécessaires pour offrir au lecteur le cadre
de référence compris implicitement dans notre recons-
truction historique. Le chapitre premier de ce livre se
veut le reflet de l’essence même de nos cadres d’analyse
et doit dès lors être considéré comme une tentative
(modeste) d’établir un lien entre théorie et expérience.
Nous reviendrons plus loin sur la raison pour laquelle
cette tentative n’est pas facile. Exposons d’abord briève-
ment ces schémas d’analyse car il ne suffit pas de les
présenter comme tels au lecteur si ce dernier ne sait pas
comment les interpréter.
Chacun sait que la langue est indissociablement liée
aux concepts de nation, de peuple; chacun sait aussi
que la politique linguistique représente une donnée
centrale dans la formation de la nation. La littérature
scientifique ne comprend que peu de divergences de
vues sur cette formulation (vague). Mais cette unani-
mité ne prévaut plus lorsqu’il est question du lien cau-
sal entre ces deux éléments. Ces dernières décennies,
tant dans la région linguistique anglo-saxonne que
française1, plusieurs auteurs ont essayé de nier le
mythe voulant que la nation ou le peuple soit une col-

8
Introduction

lectivité naturelle, humaine, basée sur des facteurs tels


que l’origine, le passé commun, la religion et la com-
munauté linguistique. Ils ont démontré qu’il s’agit là de
schémas de légitimation et que la formation d’une
nation est une construction idéologique portée par dif-
férents acteurs et diffusée par différents canaux pour
aboutir ensuite à un consensus culturel et à un senti-
ment d’appartenance nationale. La nation n’est toute-
fois pas une fiction idéelle. Elle est un élément intégré
de l’idéologie de l’Etat-nation, qui part du principe que
le pouvoir souverain réside dans l’Etat et que le peuple,
la nation donc, “porte” l’Etat. Les pratiques politiques
de l’Etat-nation s’expriment au travers des actes
concrets des individus, là où le juridique relie concrè-
tement la communauté réelle à l’idéologie.
La politique de formation de la nation pénètre donc
dans le monde concret de notre quotidien par le biais de
la langue, de la culture, de l’enseignement, de l’église,
des médias etc. Il s’agit donc d’actions très concrètes qui
ont une implication tout aussi concrète sur la vie de la
population et où, au fil du temps, l’Etat-nation sera peu-
plé de groupes pour qui l’aspect national représentera,
jusqu’à un certain degré, le cadre dans lequel ils se
situent, un cadre qui sera également perçu comme tel
par les autres. La notion d’identité nationale n’est donc
pas une fiction; elle n’est pas non plus une donnée sta-
tique mais bien une donnée sociale, instable et variable,
juxtaposée à d’autres sentiments collectifs. Le processus
d’identification est également influencé par des circons-
tances conjoncturelles bien précises et diffère en fonc-
tion du groupe auquel on appartient. La formation de la

9
Langue et politique

nation est en effet liée à des processus d’intégration


sociale. Ainsi, le dix-neuvième siècle a connu des rela-
tions privilégiées pour la bourgeoisie qui monopolisait
le pouvoir de l’Etat au sein de la nation. La classe
moyenne fut la première à vouloir rompre ces privilèges
et le désir d’avoir accès à la nation a donc eu un effet
mobilisateur. Le fait d’être intégré dans l’Etat national a
fait partie ensuite de la lutte politique de la classe socia-
le inférieure.2
Ce dernier élément cité de l’approche nous permet
d’établir le lien avec notre deuxième schéma d’analyse,
l’approche sociolinguistique dans laquelle la sociologie
linguistique, la sociolinguistique et la psycholinguis-
tique sont en étroite interaction. Le comportement lin-
guistique et les glissements linguistiques, et donc aussi
les réactions des individus face à la politique linguis-
tique, sont analysés comme actes sociaux. Dans cette
approche, la langue est donc liée au prestige. Le fait
d’apprendre la langue des groupes sociaux plus élevés
fait donc partie du processus de socialisation des
groupes sociaux inférieurs. La perte et le maintien de la
langue, d’une part, et la mobilité sociale, d’autre part,
sont étroitement liés; autrement dit, la langue est liée à
l’intégration sociale. Et étant donné que la langue est
l’un des schémas de légitimation dans le processus de
formation d’une nation, ces deux mouvements d’inté-
gration sociale coïncident souvent. A l’instar des
auteurs qui étudient les processus de formation d’une
nation, les sociologues linguistiques insistent sur le fait
que des processus structurels orientent le comporte-
ment linguistique dans un sens ou dans l’autre. Famille,
Introduction

école, église, médias, institutions socioculturelles — et


la diversité des institutions avec lesquelles les individus
ont des contacts est grande — possèdent tous un
impact potentiel sur le comportement du choix linguis-
tique lequel est dès lors un ensemble complexe de fac-
teurs individuels et socio-politiques.
La politique linguistique remplit évidemment une
fonction centrale dans le monde socio-politique. Vu
sous cet angle, il est donc normal que nous insistions,
dans notre reconstruction historique de la politique lin-
guistique belge, sur les stratégies linguistiques de la
classe politique et d’autres groupes politiquement
actifs. Quelles sont les stratégies linguistiques apparais-
sant sur la scène politique, qu’impliquaient-elles exac-
tement? quelle idéologie les sous-tendait? dans quel
contexte socio-politique faut-il les placer? comment
ont-elles éventuellement abouti à un compromis? quel-
le évolution ont-elles subie? quelles réactions ont-elles
suscitées? quelle influence ont-elles eue? Telles sont les
questions posées implicitement ou explicitement aux-
quelles nous essayons de répondre. Le groupe linguis-
tique dominant est introduit comme antagoniste du
groupe à prestige inférieur et non inversement. Autre-
ment dit, notre analyse attache autant d’importance à
l’opposition des dominés qu’à la politique des domi-
nants.
Il n’est pas facile de dresser un tel inventaire sur la
base de la littérature existante car la plupart des
ouvrages ont une autre finalité. Pour ce qui concerne les
aspects purement politico-juridiques, la production
scientifique belge est loin d’être médiocre. Mais ce n’est

11
Langue et politique

pas là que nous trouverons une approche sociolinguis-


tique historique, ce qui vaut malheureusement tout
autant pour plusieurs ouvrages historiques plus
récents. Tant du côté wallon que flamand, plusieurs
auteurs ont privilégié l’analyse des processus respectifs
de formation de la nation, sans avancer d’analyses
“objectives”. Ce qui explique pourquoi leurs ouvrages
présentent souvent des aspects polémiques. Il est évi-
dent que les auteurs plus belgicistes souffrent de ce
même travers. Mais ces dix dernières années, les choses
ont bien changé. Les ouvrages novateurs sur la forma-
tion de la nation sont le fait de différents historiens de
part et d’autre de la frontière linguistique, alors que l’ap-
proche sociolinguistique se caractérise par une évolu-
tion similaire.3 Le Centre VUB d’étude interdisciplinaire
de Bruxelles a joué un rôle de pionnier en la matière. Le
nombre d’articles et d’ouvrages parus dans la série
“Langue et intégration sociale (1979-1992) — Thèmes
bruxellois (1992-) est impressionnant.4 Des auteurs
dont le champ d’investigation se situe en dehors de
Bruxelles ont également retenu ce cadre d’analyse5 pour
leurs ouvrages relatifs à la problématique linguistique.
Notre justification du récit purement historique de
ce livre — les chapitres deux à cinq inclus — peut être
brève. Inutile de souligner que notre intention n’est
nullement de présenter la Belgique comme un cas
unique. Au contraire, en analysant à la fois le processus
et sa spécificité et en les plaçant dans un cadre général,
nous voulons démontrer que la Belgique constitue un
cas particulièrement intéressant. Notre thèse est que la
Belgique est sans doute l’un des laboratoires les plus

12
Introduction

remarquables où les stratégies linguistiques les plus


diverses des dix-neuvième et vingtième siècles ont don-
né naissance à des compromis linguistico-politiques qui
se sont ensuite traduits dans la pratique. La reconstruc-
tion historique de cette évolution est éclairante à maints
égards pour quiconque est impliqué directement ou
indirectement dans la politique linguistique belge; elle
présente aussi un intérêt certain pour ceux qui souhai-
tent placer la problématique dans une perspective com-
parative. Les problèmes linguistiques qui se posent
actuellement au niveau européen confèrent incontesta-
blement une certaine actualité à cet aperçu.
Faisant suite aux études sur la relation entre forma-
tion d’une nation et politique linguistique, cet aperçu
débute à la fin du dix-huitième siècle, à l’époque où la
politique linguistique de la Belgique est devenue un élé-
ment du “nation building” français. Dans le premier
volet de l’histoire (chapitre deux), Harry Van Velthoven
place la politique linguistique sur toile de fond de l’Etat-
nation bourgeois du dix-neuvième siècle. L’élargisse-
ment de cet Etat bourgeois aux classes moyennes et aux
groupes sociaux inférieurs à partir de la fin du dix-neu-
vième siècle forme le contexte de son deuxième volet
allant jusqu’à la deuxième guerre mondiale (chapitre
trois). La manière dont la Flandre s’est émancipée pen-
dant les décennies suivant la deuxième Guerre Mondia-
le et la manière dont l’idée d’autonomie s’y est dévelop-
pée en interaction avec une demande similaire en
Wallonie et, jusqu’à un certain point, à Bruxelles consti-
tuent le cadre dans lequel Els Witte étudie la politique
linguistique dans le troisième volet (chapitre quatre).

13
Langue et politique

La façon dont la politique linguistique joue un rôle dans


le processus de fédéralisation et l’influence de la fédéra-
lisation sur la législation linguistique forment l’objet du
volet suivant du même auteur (chapitre cinq, lequel ter-
mine par ailleurs l’aperçu historique).
Nous avons déjà dit que ce travail d’inventaire est né
de notre contribution conjointe à la Nouvelle Encyclo-
pédie du Mouvement flamand. Nous ne voudrions donc
pas terminer cette introduction sans adresser nos plus
vifs remerciements au président et aux membres du
conseil d’avis et de rédaction. Même s’il s’agit ici d’une
version complétée, ils ont relu et formulé des
remarques critiques sur des parties importantes de cet
ouvrage. Commentaires dont nous avons dûment tenu
compte dans cette édition. En notre qualité de membres
du conseil d’avis, nous avons tous deux eu la possibilité
de parcourir les articles les plus intéressants pour notre
sujet. Nous espérons donc que lors de la publication de
cet ouvrage, le lecteur approfondira la matière dans la
Nouvelle encyclopédie du Mouvement flamand. Les
deux auteurs tiennent également à remercier vivement
Chris Berckmans pour sa précieuse aide logistique.

Els Witte et Harry Van Velthoven

14
Chapitre Ier

Le cadre de référence

Langue et politique: une relation ambiguë

Le rôle central que la politique et la législation linguis-


tique ont joué dans la vie politique belge pendant plus
d’un siècle suscite parfois l’idée erronée que la Belgique
occupe à cet égard une place unique. Rien n’est moins
vrai: le nombre de pays dans lesquels la relation entre
langue et politique a donné ou donne encore lieu à des
situations problématiques est bien plus important que
l’on ne pourrait le croire.
La langue représente une donnée centrale dans tout
processus de formation d’une nation. Depuis les études
menées par Anderson, Gellner, Hobsbawm et bien
d’autres, dire que la formation de l’Etat-nation, le terri-
toire et la langue sont en interaction est devenu un
pléonasme. Dans les Etats occidentaux modernes, nés
de la percée du capitalisme industriel et financier du
dix-neuvième siècle, l’homogénéité linguistique a en
effet renforcé la loyauté à l’égard de l’Etat. Autrement
dit, la nation s’exprimait au mieux au travers d’une seu-
le langue, même si d’autres facteurs tels que la religion,
l’histoire commune et d’autres encore jouaient un rôle

15
Langue et politique

essentiel dans le processus. La politique linguistique est


dès lors un élément indissociable du processus de for-
mation de la nation commun à tous les pays occiden-
taux.
La langue représente davantage qu’un outil de com-
munication: elle est à la fois l’expression d’une culture.
En raison de la valeur hautement symbolique de la
langue, les communautés linguistiques représentent bien
plus que la simple cohabitation de personnes s’exprimant
dans cette langue. Toute ingérence dans une communau-
té linguistique est aussi une ingérence dans une commu-
nauté culturelle présentant des processus de prise de
conscience sociale.
La conception de la langue, et partant de la politique
en matière de langue, occupe une place toute spécifique
dans les différentes idéologiques qui se sont développées
dans les Etats modernes; ce fut assurément le cas pour le
concept de l’Etat développé par les penseurs libéraux.
Dans le cadre d’idées centralistes, ces derniers enten-
daient en effet renforcer leur pouvoir civil, diffuser le sen-
timent d’unité libérale nationaliste et créer une unité
organique par le biais d’un schéma culturel unificateur et
l’usage d’une seule langue. Inversement, les groupes
sociaux plus traditionnels et antimodernes prônaient la
langue comme donnée ethnique unique. A leurs yeux en
effet, la nation possédait un noyau historique, “la nature
du peuple” qui s’exprimait principalement au travers de
la langue. Un concept que nous retrouvons plus tard
dans la pensée nationaliste extrémiste — et plus particu-
lièrement dans la pensée fasciste — qui s’est développée
dans l’entre-deux guerres. Faut-il pour autant en conclu-

16
Le cadre de référence

re que les mouvements démocratiques qui, dès la fin du


siècle passé, ont pris pour cible l’Etat libéral et essayé de
le modifier de manière substantielle ne défendaient aucu-
ne vision linguistique? Nullement. Dans la mesure où la
politique linguistique portait en elle les germes d’un
mouvement d’émancipation, tant le libéralisme progres-
siste et la démocratie chrétienne que la démocratie socia-
le et le communisme lui ont réservé une place dans leurs
idéologies respectives. Bref, pour autant que nous nous
concentrions sur les démocraties occidentales, nous pou-
vons affirmer sans nous tromper que la politique linguis-
tique a toujours représenté et représente encore un élé-
ment intégré dans le processus politique.
La relation entre langue et politique est toutefois plus
complexe dans les nations où cohabitent des langues de
valeur inégale entre elles. Mais ce phénomène n’a rien
d’exceptionnel; au contraire, les Etats homogènes au
plan linguistique représentent l’exception. Dans des cas
de ce type, une langue de prestige et une langue du
peuple s’opposent.
La prédominance de la langue de prestige sera d’au-
tant plus importante que sa standardisation sera chose
acquise, que les dialectes se seront pratiquement effacés
et qu’elle est associée à une forme de culture civilisée et
raffinée, dotée d’une supériorité intellectuelle. La pré-
dominance n’est pas purement linguistique; elle se
caractérise également par des éléments socio-écono-
miques importants. La langue dominante est générale-
ment celle des groupes au pouvoir, des élites socio-éco-
nomiques, politiques et culturelles. Elle sera donc
principalement utilisée dans les régions urbaines puis-

17
Langue et politique

que c’est là que travaillaient les élites d’une société


industrielle. De plus, les utilisateurs de la langue domi-
nante tenteront d’imposer la suprématie de leur langue
dans tous les domaines de la vie sociale. Le besoin de
formation et partant d’une langue véhiculaire standar-
disée commune, renforce encore cette tendance, pré-
cieuse dans tout processus de modernisation.
La langue dite inférieure présente par contre toutes
les caractéristiques de la subordination, surtout en pré-
sence d’un faible taux de standardisation et d’une domi-
nance des dialectes. Si à cela s’ajoute un lien réel avec le
retard matériel du groupe linguistique, l’impuissance de
ce dernier s’accentue encore: la langue dite inférieure
est alors synonyme de pauvreté et d’infériorité intellec-
tuelle. Elle représente dès lors une barrière sociale sur-
tout sur le marché du travail intellectuel et non manuel.
Dans des cas de ce genre, une majorité numérique peut
même aboutir à une minorité sociologique. Cette
langue ne sera plus que la langue des groupes sociaux
inférieurs et des zones agraires; elle sera parlée dans le
circuit informel mais exclue des canaux officiels de
communication. Les étiquettes de populaire, de paysan
et de brutal qui lui seront associées l’excluront de toute
expression culturelle telle que la littérature, les sciences
et toutes formes de vie spirituelle. Se développe ainsi
une situation de fait permettant aux utilisateurs de la
langue de prestige de refuser toute forme d’égalité entre
les deux langues. Il s’agit d’un processus qui prive à ter-
me les utilisateurs de la langue dite inférieure de tout
respect de soi étant donné que ce groupe linguistique
n’est plus en mesure de jouer un rôle comme point de

18
Le cadre de référence

référence social, ce qui peut entraîner un profond senti-


ment de frustration.
Notre nature même nous pousse à l’unilinguisme.
Acquérir une deuxième langue nécessite des efforts,
généralement consentis par pure nécessité et dont le
coût social est en toute logique supporté par les utilisa-
teurs de la langue dite inférieure. Les utilisateurs de la
langue dominante seront peu enclins à apprendre une
langue à faible prestige socioculturel. Etant donné
qu’une langue de prestige est le tremplin d’une recon-
naissance sociale accrue et d’une position sociale
meilleure, les utilisateurs de la langue dite inférieure
font l’effort de devenir bilingues. S’opère alors un pro-
cessus complexe de glissement linguistique, la langue
de prestige étant apprise comme langue véhiculaire et
culturelle.
Le but de cet ouvrage n’est pas d’approfondir toutes
les formes de bilinguisme et l’évolution vers l’unilin-
guisme qui se produit ensuite. Mais penchons-nous un
instant sur les aspects d’idéologie linguistique de ce
processus. Selon les défenseurs du groupe linguistique
dominant, il s’agit d’un processus qui ne peut être entra-
vé: tout individu doit avoir le droit et la possibilité de
s’épanouir et de s’intégrer dans le groupe linguistique
ayant le plus grand prestige et fonctionnant le mieux au
plan social. Les avis divergent quant au fait de savoir si
ce processus d’assimilation linguistique génère ou non
une perte d’identité. Aux yeux de ceux qui ne projettent
pas uniquement leur identité culturelle sur la langue, il
est bel et bien question de perte linguistique mais non
d’absence d’identité. Pour les défenseurs du concept “la

19
Langue et politique

langue, c’est tout le peuple”, ce processus de glissement


linguistique donne lieu à des conflits internes dans le
chef des individus concernés et donc à de graves pro-
blèmes d’identité. Ces concepts ne sont pas sans impor-
tance pour la façon dont le monde politique réagit face
au processus linguistique.
Il est évident que l’élite politique tente d’encourager
ce processus de glissement linguistique par le biais de la
politique menée. La langue de prestige représente le
meilleur lien interne et assure le rayonnement interna-
tional de la nation. Les stratégies utilisées se résument
aisément. La condition de maîtriser la langue de presti-
ge concerne en premier lieu l’armée et son Etat-major.
Au sein de cette institution, l’unité dans le commande-
ment est essentielle et de plus, l’armée joue un rôle cen-
tral dans le processus de formation d’une nation. L’en-
seignement joue également un rôle capital pour
garantir la maîtrise et l’utilisation, par l’élite future, de
la langue culturelle. La politique linguistique visera
donc, en ordre d’importance décroissant, l’université,
l’enseignement secondaire et l’enseignement primaire.
L’organisation de classes préparatoires et de systèmes de
transition permettant de passer de la langue inférieure à
la langue supérieure après une brève période transitoire
s’inscrit dans une telle politique qui n’hésite pas à
recourir à des mesures plus draconiennes et répressives.
Au plan administratif également, tout sera mis en
œuvre pour faire disparaître la langue populaire et évi-
ter, si possible, toute traduction. Le même phénomène
se produit dans le milieu judiciaire: les procédures, les
jugements et les arrêts se font dans la langue de prestige.

20
Le cadre de référence

En d’autres mots, tous ces secteurs sont autant d’obs-


tacles pour ceux qui ne maîtrisent pas la langue cultu-
relle officielle.
Ceux qui ne souhaitent pas se plier à cette condition
de bilinguisme ni à cette dominance linguistique —
principalement dans les groupes sociaux pour lesquels
la langue est surtout importante au plan professionnel
— essaieront ensuite d’obtenir que la langue dite infé-
rieure soit protégée par des lois linguistiques. Leur stra-
tégie est celle de demander des mesures politiques per-
mettant à leur propre langue de devenir plus
concurrentielle par rapport à la langue officielle afin de
résorber une certaine infériorisation, d’assurer une cer-
taine égalité et de contrer toute perte linguistique. Un
bilinguisme obligatoire pour tous et/ou la parité entre
les communautés linguistiques sont les revendications
les plus extrêmes de cette stratégie. Il s’agit donc de
mesures de protection au bénéfice d’une collectivité lin-
guistique et culturelle. En tant que telles, elles sont dia-
métralement opposées à la vision dominante qui rejette
tout protectionnisme linguistique légal et postule com-
me priorité absolue l’exercice de droits linguistiques
individuels pour tous ceux qui veulent s’intégrer dans
la langue de prestige.
Faut-il souligner que ces revendications ne seront
placées à l’ordre du jour politique que lorsque le groupe
linguistique à statut inférieur aura acquis suffisamment
de poids politique? Ce n’est qu’à partir du moment où le
groupe pour qui la langue subordonnée est essentielle
s’étendra et sera présent sur la scène politique que la
pression électorale exercée sur les utilisateurs de langue

21
Langue et politique

de prestige leur permettra de défendre leur communau-


té linguistique. Le processus de démocratisation dans
son ensemble, en marche depuis la fin du dix-neuvième
siècle, joue évidemment un rôle fondamental dans une
évolution de cet ordre, tout comme la proportion
numérique entre les différents groupes Signalons égale-
ment la mobilisation linguistique et culturelle massive
qui peut émaner des groupes de pression organisés et de
médias à mesure que le nombre de secteurs susceptibles
d’une politisation culturelle s’accroît.
Quelle est la portée à conférer à cette législation lin-
guistique protectrice? Si celle-ci se développe parallèle-
ment à l’augmentation du pouvoir du groupe linguis-
tique dominé, il s’agit incontestablement d’un processus
en évolution. Plus le lien entre la langue et le peuple se
resserre, plus l’introduction de lois se fait aisément. Ce
n’est donc nullement le fait du hasard que le droit pénal,
par exemple, soit adapté plus rapidement que le droit
civil, que l’enseignement primaire se modifie plus faci-
lement que l’enseignement secondaire et universitaire,
que le département de l’Intérieur fasse moins d’efforts
que les services extérieurs des affaires étrangères ou
l’Etat-major de l’armée. Les lois linguistiques s’appli-
queront aussi davantage dans le secteur public que pri-
vé. Une même progressivité se retrouve dans le contenu
même de ces lois. Car la marge est grande entre l’octroi
du droit de comprendre les décisions politiques et celui
de se faire entendre et comprendre. Jusqu’où doit aller
le bilinguisme d’un fonctionnaire? Ou bien opte-t-on
pour le bilinguisme du service sur la base de l’unilin-
guisme du fonctionnaire? La marge entre les lois lin-

22
Le cadre de référence

guistiques réservant la langue de l’enseignement à


quelques branches dans l’enseignement secondaire et
celles qui en font la loi de l’université est tout aussi
grande. Et comment contrôler l’application de toutes
ces lois? Inutile de dire que des techniques de protec-
tion sérieuses verront le jour au fur et à mesure qu’aug-
mente le pouvoir de la communauté linguistique subor-
donnée.
L’introduction progressive de lois linguistiques de
plus en plus drastiques génère en outre un processus
interactif puissant. Il est évident qu’à partir du moment
où la langue inférieure est utilisée comme outil officiel
de communication et comme langue culturelle, la stan-
dardisation avancera à pas de géant. Car après la lutte
pour la reconnaissance de la langue, les efforts se
concentreront sur la maîtrise de celle-ci. L’enseigne-
ment, la production culturelle et scientifique et les
médias joueront un rôle capital dans la popularisation
de la langue. Des contacts linguistiques avec les pays où
cette langue est également parlée renforceront ce pro-
cessus. En toute logique, les lois linguistiques sont en
interaction: une loi linguistique en entraîne en effet une
autre. Ainsi l’introduction de la langue dans le droit
pénal aura une incidence sur les formations en droit;
l’enseignement normalien suit la langue de l’enseigne-
ment primaire et secondaire et celui qui a suivi l’ensei-
gnement secondaire dans sa propre langue voudra
poursuivre ses études à l’université dans la même
langue. Rien d’étonnant donc à ce qu’il s’agisse souvent
de réglementations globales pouvant souvent donner
lieu à une politique du donnant-donnant, le groupe lin-

23
Langue et politique

guistique dominant faisant des concessions dans un


secteur précis mais durcissant sa position dans un autre
secteur. Plus les rapports de force internes entre les
groupes sont complexes, plus cette stratégie politique
sera utilisée.
Les partisans d’une politique protectionniste placent
de grands espoirs dans les lois linguistiques même si
l’incidence de celles-ci est limitée. Car il s’agit d’un phé-
nomène compliqué, peu clair et difficile à mesurer et à
définir. Le contact entre deux langues génère de fortes
tensions, surtout s’il est question de standardisation
inégale, de variantes linguistiques régionales, de dia-
lectes différents, de niveaux de formation différents,
d’interférences entre les langues etc… Il est parfois diffi-
cile de dire où commence un groupe linguistique et où
finit l’autre, surtout dans des zones et groupes mixtes au
plan linguistique. Des facteurs d’ordre psychologique
jouent également un rôle important dans les processus
de changement de langue, facteurs sur lesquels les
mesures politiques n’ont que peu d’emprise. Une ingé-
rence politique suppose toutefois des situations claires,
des critères et des normes applicables. Il ne faut donc
sous-estimer ni les problèmes permettant l’élaboration
de lois linguistiques efficaces ni le mode de contrôle de
l’application de celles-ci. On pourrait même dire que les
sanctions prévues sont pratiquement aussi importantes
que les lois elles-mêmes. Il existe en effet une différence
de taille entre la condition voulue de passer un examen
linguistique et le fait de présenter un diplôme dans la
langue requise, même si le diplôme ne constitue pas
une garantie en soi de l’appartenance réelle à la commu-

24
Le cadre de référence

nauté linguistique. Bref, le fossé entre la réalité linguis-


tique complexe et la façon dont la classe politique tra-
duit cette réalité en termes politiques et définit une stra-
tégie est relativement large.
L’obstruction et le sabotage sont autant de tactiques
auxquelles la communauté linguistique dominante fait
appel pour freiner l’application effective des lois lin-
guistiques protectrices. Plus la communauté linguis-
tique dominée doit attendre l’application correcte de la
loi, plus la potentialité d’une radicalisation du mouve-
ment linguistique est grande. Pourrait alors se manifes-
ter une tendance à tourner le dos à une politique lin-
guistique non opérationnelle et à opter par exemple
pour des délimitations territoriales. Lorsque les lois lin-
guistiques se fondent sur l’unilinguisme des régions, la
tendance de se retrancher derrière des limites sûres au
sein de la communauté linguistique à statut inférieur
s’accentue. Ce qui explique la discussion sur le fait de
savoir si une région fait partie ou non d’une région lin-
guistique homogène.
Ceci nous amène à un deuxième réflexe de protec-
tion et de défense plus radical encore: la délimitation de
zones linguistiques homogènes et la fixation de fron-
tières entre ces régions. Le groupe à statut linguistique
inférieur peut alors œuvrer, sur son propre territoire, à
la mise en place de l’unilinguisme et au développement
de la communauté linguistique propre. Nous avons dit
précédemment que la communauté linguistique domi-
nante s’oppose à un bilinguisme individuel généralisé et
ne tolère pas d’hétérogénéité linguistique sur son terri-
toire. Le principe de territorialité homogénéisante sera

25
Langue et politique

donc la seule alternative à ses yeux. Si l’introduction de


ce principe entraîne la perte de nombreux emplois,
dans le secteur public, pour les utilisateurs de la langue
de prestige, il est évident qu’ils ne se soumettront pas à
ces décisions et que la lutte linguistique politique écla-
tera également sur ce front. Cette option comporte
néanmoins d’autres effets lourds de conséquences. La
langue de prestige et la langue dite inférieure se battront
pour la frontière linguistique, une frontière qui doit être
immuable pour les utilisateurs de la langue dite infé-
rieure et sujette à modification en faveur de la langue
supérieure pour les utilisateurs de la langue de prestige.
Lorsque l’unilinguisme s’étend tant au secteur public
que privé, des courants de formation de sous-nations
peuvent se développer dans ces régions linguistiques,
qui se traduisent en termes politiques dans des mouve-
ments fédéralistes, confédéralistes ou séparatistes. Il
s’agit d’une stratégie qui crée des régions à problèmes.
Le long des frontières se développent en effet des
régions de transition avec des groupes minoritaires et
des groupes mixtes au plan linguistique. Les groupes
allophones peuvent également poser problème ailleurs.
En d’autres mots, des solutions territoriales ne sont nul-
lement garantes de la coexistence pacifique des com-
munautés culturelles linguistiques.
Des concentrations d’utilisateurs de la langue dite
inférieure dans la région de la langue de prestige ou
dans des zones frontalières posent généralement moins
de problèmes. Dès la première génération en effet, des
processus d’assimilation se mettent en place et la troi-
sième génération est pratiquement intégrée dans toute

26
Le cadre de référence

la communauté de la langue de prestige. La situation est


nettement moins rose dans le cas inverse surtout lors-
qu’il s’agit de concentrations importantes et que l’on
peut se fonder, sur le plan local, sur le principe démo-
cratique de la majorité. Des droits linguistiques collec-
tifs sont alors demandés et exigés.
L’histoire nous livre suffisamment d’exemples de la
manière brutale dont des communautés linguistiques
cohabitent avec leurs minorités respectives. Dans des
cas extrêmes, il peut même être question d’opérations
d’épuration, la minorité était purement et simplement
déportée voire pire encore éliminée. Généralement, le
sentiment ethnique ne se limite pas aux aspects linguis-
tiques, d’autres éléments tels que la religion jouent éga-
lement un rôle.
La mise en œuvre de mécanismes de pacification
constitue évidemment une forme de réaction bien plus
humaine, même si cette stratégie connaît des degrés
divers. Ainsi les infrastructures linguistiques pour les
allophones peuvent être de nature collective, le bilin-
guisme peut être introduit dans le secteur public ou
alors les concessions peuvent se limiter à des facilités
élémentaires, les actes publics pouvant être posés dans
la langue de l’allophone mais uniquement en sa qualité
de particulier. Le système peut être définitif ou considé-
ré comme mesure transitoire, partant du principe qu’il
faut aider l’allophone à s’adapter et à s’intégrer dans la
communauté linguistique. On comprendra donc aisé-
ment que la plupart des utilisateurs de la langue de
prestige ne se sentent pas appelés à jouer ce rôle. Pour
eux, la situation est plus problématique dans les régions

27
Langue et politique

limitrophes, des régions qui se voient dès lors souvent


dotées d’une haute valeur symbolique. La situation y est
souvent source de conflits politiques; l’Etat doit lors
jouer un rôle d’arbitrage afin que les décisions poli-
tiques de nature linguistique soient légitimes, c’est-à-
dire acceptables pour les deux communautés.
Lorsque les deux communautés linguistiques ont
une capitale commune hébergeant les membres de ces
communautés sans distinction aucune — et ce phéno-
mène est loin d’être un cas unique —, un tel territoire à
mixité linguistique représente une source de conflits.
Toute décentralisation territoriale est en effet impos-
sible et souvent on note la présence d’un groupe
important de bilingues auxquels des solutions person-
nelles de type collectif sont difficilement applicables.
Celles-ci supposent en effet l’introduction d’une sorte
de sous-nationalité et les bilingues ne sont pas toujours
disposés à faire ce choix imposé. Et pourtant, ce fédéra-
lisme personnel dans lequel la minorité enregistrée ou
non reçoit des droits de groupe individuels dans la vie
socioculturelle aux fins de développer l’identité lin-
guistique et culturelle est un scénario envisageable.
Dans la vie publique, les deux langues se retrouvent
alors sur un pied d’égalité soit par le biais du bilinguis-
me individuel du fonctionnaire soit en organisant deux
services de fonctionnaires unilingues. D’autres sché-
mas, associant différentes stratégies, peuvent encore
être envisagés. Mais tous ont un point commun: ils
sont indissociablement liés aux rapports de force entre
les deux communautés linguistiques tant dans la
région de la capitale qu’en dehors de celle-ci. Cette der-

28
Le cadre de référence

nière remarque est toutefois un lieu commun car com-


me nous l’avons déjà dit à maintes reprises, elle s’ap-
plique à tous les aspects de la relation complexe entre
langue et politique.
Le lecteur aura identifié des situations belges très
concrètes dans l’inventaire général de cette relation
entre langue et politique, esquissé ci-avant. Rien de plus
logique car si l’on place l’évolution de la Belgique dans
une perspective historique, il s’avère que notre pays a
été un véritable laboratoire d’expérimentation des diffé-
rents schémas. De ce processus complexe est née pro-
gressivement une solution sui generis relativement ori-
ginale. L’approche historique démontre en outre que
des processus de glissements linguistiques peuvent fai-
re l’objet de modifications fondamentales. Un large fos-
sé sépare la Flandre du dix-neuvième siècle et son
retard socio-économique et la Flandre prospère de la fin
du vingtième siècle. La Wallonie a malheureusement
connu une évolution inverse. Ces évolutions ont modi-
fié de manière substantielle les relations linguistiques
entre le français, la langue de prestige et le néerlandais,
la langue à statut inférieur. Le français a pratiquement
perdu sa position dominante.
Le processus a évidemment traversé différentes
phases. Initialement, la relation linguistique était tout à
fait classique. La région où l’on parlait la langue dite
inférieure — la Flandre donc — était également la par-
tie du pays défavorisée aux plans économique, social et
politique. L’oppression linguistique et la discrimination
matérielle et politique ont donc coïncidé pendant plus
d’un siècle. Comme par ailleurs, cette situation a donné

29
Langue et politique

naissance à un groupe linguistique dominant, le fran-


çais, doté d’un sentiment de supériorité bien ancré, et à
un groupe linguistique dominé, le néerlandais, doté
d’un sérieux complexe d’infériorité. Lorsque débuta la
lutte pour la reconnaissance de la langue dite inférieure,
la standardisation de cette langue n’était pas encore
entièrement terminée. Comme l’usage le veut dans de
tels cas, les lois linguistiques étaient la seule panacée
pour le Mouvement flamand. Un processus complexe et
irréversible était lancé: des solutions territoriales fini-
rent par l’emporter, créant à leur tour les régions à pro-
blèmes que nous connaissons qu’il fallut ensuite paci-
fier.
La situation actuelle est donc un curieux amalgame
dans lequel les dispositions territoriales précédentes
continuent de sortir leurs effets dans l’Etat unitaire et
sont associées à des solutions territoriales au sein de
l’Etat fédéral. Un système particulièrement complexe
d’arbitrage et de pacification s’applique dans les régions
à problèmes, dans les zones frontalières entre les
régions linguistiques, dans la capitale mixte au plan lin-
guistique et dans la zone de transition entre la capitale
et la Flandre homogène au plan linguistique. L’objectif
de l’aperçu repris ci-après consiste à décrire les diffé-
rentes phases de cette évolution remarquable, dans tou-
te leur complexité, et surtout à tenter de faire com-
prendre cette évolution, non seulement dans l’optique
des relations socio-politiques et culturelles dans le pays
mais aussi sur toile de fond de plusieurs stratégies de
politique linguistique générales telles qu’utilisées, jadis
et aujourd’hui, partout dans le monde.

30
Le cadre de référence

Formation d’une nation et politique linguistique

Tous s’entendent à situer la naissance des Etats-nations


en Europe à la fin du dix-huitième, début du dix-neu-
vième siècle. Cette naissance est le fruit de trois révolu-
tions qui ont un effet d’homogénéisation, tant au plan
interne entre les groupes de population et les différentes
régions qu’au plan externe par une délimitation plus
précise des frontières. La révolution politique a favorisé
la souveraineté du peuple; se sont ensuite posées les
questions de savoir jusqu’où s’étendait cette nation, qui
en faisait partie ou non et selon quels critères, et qui y
participait. La bourgeoisie a de cette manière imposé
son insertion dans l’élite. La révolution industrielle s’est
accompagnée de l’avancée du capitalisme industriel.
Les chemins de fer et le libéralisme économique ont
unifié le marché intérieur et renforcé l’interdépendance
entre les régions. La demande croissante d’une alphabé-
tisation a contraint l’Etat à une révolution culturelle:
diffuser une langue véhiculaire “civilisée” commune,
une langue standardisée et homogène. Au début du dix-
neuvième siècle, aucun autre pays d’Europe ne connais-
sait une situation de ce type. Il fallut donc jeter une pas-
serelle entre deux mondes linguistiques distincts
jusqu’alors, celui de l’élite et celui de la population avec
ses dialectes régionaux et locaux. Le principal canal à
cette fin fut l’enseignement organisé au niveau national
au cours du dix-neuvième siècle et accessible à tous par
le biais de l’obligation scolaire. Pour la première fois, la
grande majorité des habitants fut en mesure, également
grâce à cette obligation scolaire, de concevoir une com-

31
Langue et politique

munauté nationale comme identité. L’Europe des


patries était en devenir. La politique linguistique visait
l’unité du pays mais aussi celle de la nation. La langue
devint partie intégrante des symboles nationaux, dotée
d’une composante émotionnelle en sa qualité d’amour
de la patrie. S’ajoute à cela une pression rationnelle:
seule la connaissance de la langue standard imposée
était la clef d’accès à la promotion sociale.
La modernisation socio-économique, politique et
culturelle s’est faite au travers d’un pénible processus de
changement. Des communautés rurales repliées sur
elles-mêmes pendant des siècles ont éclaté, l’agriculture
a perdu sa place de principale activité professionnelle.
Une mobilité horizontale souvent contrainte (immigra-
tion) et des possibilités de mobilité verticale (moyen-
nant maîtrise de la langue standard) ont bouleversé les
schémas de vie et les rapports de force. Les antithèses
agriculture-industrie, campagne-ville, tradition-moder-
nisme se sont posées en termes plus aigus, accompa-
gnés de heurts entre et au sein de l’élite de pouvoir:
entre les intérêts agricoles et industriels, entre l’église et
l’Etat, entre les élites nationales, régionales et locales,
entre le capital et le travail.
Des stratégies linguistiques se sont définies sur cette
toile de fond: l’élite au pouvoir a imposé sa langue stan-
dard comme élément d’unité. Une contrainte exercée
soit en douceur grâce à un jeu d’influences d’idéologie
linguistique et une pression psychosociale soit de
manière répressive si nécessaire en imposant des sanc-
tions. Mais souvent ces deux éléments furent associés,
en fonction du contexte. Il importait que la langue stan-

32
Le cadre de référence

dard imposée se rapproche des dialectes parlés ou soit


acceptée en tant que telle. Si ceci ne s’appliquait qu’à
une partie de la population, cela impliquait une discri-
mination pour les autres habitants. Les groupes domi-
nés avaient alors le choix entre la mobilité individuelle
et l’action sociale. Ce choix était influencé par l’ouver-
ture démocratique ou non du système de pouvoirs exis-
tant, par le taux d’homogénéité de cette élite et sa
volonté de conclure des compromis sur base d’une ana-
lyse des pertes et profits, ainsi que par le pouvoir des
contre-mouvements, l’ampleur de leur arrière-ban
potentiel et leur degré de mobilisation.
La théorie des trois phases, sur laquelle Miroslav
Hroch a mené une étude comparative internationale
dans des petits pays, éclaire l’analyse du contre-mouve-
ment: d’abord une phase culturelle, ensuite une phase
politique suivie d’une phase de masse. Ceci vaut égale-
ment pour le constat que tous les groupes sociaux ne
sont pas également concernés par la langue étant donné
que celle-ci ne joue pas le même rôle dans leur vie quo-
tidienne. Il importe donc de voir comment les diffé-
rentes instances sociales réagissent à partir de la base et
au départ de cette diversité économique régionale aux
constructions nationales émanant du centre. Une prise
de conscience linguistique n’est pas une évidence; une
prise de conscience des classes ne l’est pas non plus. Il
faut donc qu’il y ait un lien au sein d’un groupe eth-
nique, un groupe se considérant comme une catégorie
distincte et qui voit cette auto-définition confirmée par
l’extérieur. Ceci peut se traduire par une prise de
conscience dissidente de la nation. En soi, il s’agit enco-

33
Langue et politique

re d’une approche exempte de toute valeur, ne se pro-


nonçant aucunement sur le mode d’adaptation institu-
tionnelle ou la forme éventuelle de l’Etat. Cette prise de
conscience commence néanmoins à faire partie de
l’identité des individus, activée ou non en fonction du
contexte politique, de l’importance qui s’y attache et de
la stratégie dans laquelle elle s’inscrit. Des loyautés
alternantes (langue, religion, classe, sexe) luttent alors
pour obtenir la priorité. Il y a passage au nationalisme
lorsque la nation se voit dotée de la priorité absolue, au-
delà de toutes les autres orientations de valeurs et les
intérêts de groupe. Tous les auteurs sont d’accord sur la
difficulté d’une conceptualisation plus poussée et il
n’existe aucune définition ni notion connexe accep-
tables par tous. Pour éviter toute confusion de termino-
logie, on peut distinguer le nationalisme au sens strict
et un mouvement national. Dans ce dernier cas, des
groupes ethniques non dominants peuvent développer
trois conditions essentielles au droit d’auto-disposition:
la mise en place d’une culture nationale basée sur une
langue locale qui doit être utilisée dans l’enseignement,
l’administration et la vie économique, la création d’une
structure sociale complète en ce compris des élites
propres, l’obtention de droits civils égaux et un certain
degré d’autogestion politique. Cette dernière est négo-
ciable. La Belgique est un laboratoire assez rare dans ce
cas aussi, étant donné qu’elle a pratiquement parcouru
toutes les phases dans son évolution interne: Etat uni-
taire, autonomie fonctionnelle dans les domaines de la
culture et de l’enseignement, mise en place d’un Etat
fédéral, présence d’éléments confédéraux. Pour attein-

34
Le cadre de référence

dre un nouvel équilibre de pouvoir avec le contre-mou-


vement, le calendrier des concessions, le contenu du
compromis ainsi que le respect réel de celui-ci sont des
éléments cruciaux pour limiter une escalade éventuelle.
Les motivations des opposants ont fait l’objet de
vives discussions ces derniers temps. Par analogie
avec le mouvement social, on pourrait distinguer
trois phases chronologiques dans l’approche scienti-
fique: une vision purement idéaliste d’abord, puis par
réaction, des correctifs importants grâce à la théorie
du choix rationnel soulignant les intérêts propres des
groupes et des individus et enfin la reconnaissance
d’un vaste éventail de possibilités et de motifs éven-
tuellement concordants: idéologie, liens d’amitié,
éthique, sentiments d’identité et de fonction sociale,
valeurs, psychologie etc. Une mobilisation sociale se
nourrit lorsque des groupes sociaux sont en mesure
de lier des idéaux et une indignation morale à une
mobilité ascensionnelle propre, une composante
émotionnelle à une composante rationnelle. Même si
cette association permet de nombreuses nuances, ces
deux facettes représentent des éléments-clefs pour
créer un sentiment d’appartenance, former des identi-
tés culturelles et politiques et les heurts entre celles-
ci. La création de nations ne peut être assimilée à des
mots tels qu’invention ou falsification, comme le
constructivisme le fait trop facilement. Elle ne réussi-
ra qu’à condition que de larges franges de la popula-
tion s’y retrouvent Dans ce sens, la théorie du botto-
meffect — les classes inférieures sont les moins
sensibles au plan linguistique- éclaire cette probléma-

35
Langue et politique

tique de manière intéressante sans pour autant l’ex-


pliquer entièrement.
Dans le cas concret de la Belgique, la politique lin-
guistique ne peut se concevoir indépendamment de sa
situation géostratégique. Ce principe s’appliquait déjà
avant même que la Belgique n’existe, avec son rattache-
ment à la France (1794-1814) et ensuite aux Pays-Bas
(1814-1830) et aussi après la révolution de 1830. Dans
le but d’asseoir une position dominante en Europe, tant
la France que l’Allemagne allaient tenter d’inclure la
Belgique dans leur sphère d’influence. Au dix-neuvième
siècle, la France caressait des rêves d’annexion. Pendant
la Première Guerre mondiale, la “Flamenpolitik” de
l’Allemagne était l’exemple même de la manière dont la
mise en rivalité des groupes ethniques entre eux et
contre le gouvernement central devait servir l’intérêt
allemand, alors que sur le front de l’Yser, la pression de
la France influençait la politique linguistique. Pendant
l’entre-deux guerres, le partenariat privilégié avec la
France réussit à masquer les craintes de la politique
étrangère belge quant à une trop grande ingérence et un
encerclement éventuel de la France. Le retour d’une
politique d’indépendance et de neutralité, en 1936,
visait à éviter à la Belgique toute nouvelle guerre. Une
deuxième occupation allemande eut lieu pendant la
seconde guerre mondiale, au cours de laquelle les Fla-
mands furent à nouveau montés contre les Wallons. Le
facteur extérieur détermina ainsi les modifications de la
politique linguistique et la lutte de pouvoir ethnique et
culturelle sous-jacente. Mais ce n’était pas tout. Si la
première guerre mondiale causa une accélération du

36
Le cadre de référence

nationalisme flamand, la deuxième guerre mondiale


enflamma le nationalisme wallon alors qu’un parti
nationaliste flamand devenu fasciste, le Vlaams Natio-
naal Verbond se discrédita lui-même en collaborant avec
l’ennemi. Cette amorce d’une désintégration de la Bel-
gique fut d’autant plus aisée en raison de l’absence
d’identité belge spécifique en Flandre et en Wallonie et
de consensus à ce sujet, la Belgique pouvant se résumer
à une nation dans la volonté de chacun mais pas néces-
sairement dans les faits.
La révolution belge a conféré le pouvoir politique à
une élite censitaire francophone limitée, dans un Etat
unitaire centralisé.
En sa qualité de facteur de formation d’une nation,
le français était la seule langue officielle. L’élite censi-
taire a progressivement étendu son assise politique en
s’adressant en premier lieu aux classes moyennes
urbaines. Une partie de cette classe moyenne se profila
par le biais de la question flamande et fut à l’origine
des premières lois linguistiques dès 1873. Il s’agissait
en majeure partie de facilités linguistiques à l’atten-
tion de ceux qui, en Flandre, ne maîtrisaient pas le
français, sans pour autant toucher aux droits linguis-
tiques des francophones. Cette politique linguistique
avait pour but de renforcer la nation belge, tant pour
l’élite belge au pouvoir que pour les flamingants. Elle
conféra toutefois une forme à la Flandre, comme dési-
gnation des provinces flamandes, et au néerlandais
comme langue standardisée pour les dialectes fla-
mands, fût-il encore considéré comme une langue à
statut inférieur.

37
Langue et politique

Suite à la généralisation du droit de vote en 1893 et en


1919-1921, toute la population masculine faisait désor-
mais partie de la nation et était en quelque sorte “natio-
nalisée”. En raison de la pression du mouvement
ouvrier, cette évolution s’accompagna d’une socialisa-
tion accrue de la nation qui s’en trouva renforcée. Le
problème linguistique se posa néanmoins de manière
plus aiguë. En Flandre, la majorité des flamands uni-
lingues se vit attribuer le droit de vote, ce qui mit à mal
la fiction d’un Etat administré en français. Le mouve-
ment flamand pouvait potentiellement compter sur une
assise parlementaire et politique importante. Ce qui
dépendait surtout de la réponse des différentes compo-
santes du mouvement ouvrier (socialisme et démocra-
tie chrétienne) à la problématique linguistique ainsi
que de l’intégration de ce mouvement dans une straté-
gie globale d’émancipation. Le fossé linguistique pou-
vait s’inscrire soit dans un projet de lutte de classes soit
dans un projet de réconciliation des classes. Il pouvait
également être un élément lors de la formation de coali-
tions gouvernementales.
Au cours des années suivantes, la sensibilisation eth-
nique flamande est passée des préoccupations cultu-
relles à des motifs socio-économiques et à un schéma de
“compétition ethnique”. Une élite culturelle, politique
et économique alternative s’est mise en place, compre-
nant dans un premier temps les instances sociales les
plus intéressées par un sentiment de solidarité eth-
nique. Impossible de nier plus longtemps la revendica-
tion du néerlandais comme langue à part entière et de
statut égal en Belgique. Deux options étaient ainsi envi-

38
Le cadre de référence

sageables: soit des formes de bilinguisme généralisé (le


principe de la personnalité) soit l’adaptation de la per-
sonne à la langue parlée dans une région (le principe de
territorialité). En raison du veto wallon à l’égard de la
première possibilité, le programme flamand minimal,
après la première guerre mondiale, prônait l’unilinguis-
me officiel de la Flandre par analogie avec la Wallonie et
le bilinguisme des services centraux et dans l’agglomé-
ration bruxelloise.
Le veto du Mouvement wallon, essentiellement anti-
clérical, s’inspirait de motifs culturels, linguistiques,
politiques et démographiques. Le mouvement fit claire-
ment savoir que dans ces conditions, la formation d’une
nation wallonne était inévitable. En 1912, le dirigeant
socialiste, Jules Destrée, lança pour la première fois la
menace d’une scission administrative. Une contre-stra-
tégie visant à sauvegarder les intérêts de toute la franco-
phonie réussit à masquer les divergences entre l’aile
wallonne et l’aile bruxelloise du Mouvement wallon.
Celle-ci prônait le principe de territorialité en Wallonie,
le principe de personnalité en Flandre et une liberté
maximale pour la langue de prestige dans l’aggloméra-
tion bruxelloise. La faiblesse de l’identité culturelle bel-
ge fut une fois de plus mise en exergue puisque les fla-
mingants et les wallingants étaient d’accord de rejeter
“l’âme belge” et de partir du principe de l’existence de
deux peuples en Belgique, un constat qui éroda la posi-
tion centrale de l’élite unitaire au pouvoir.
Cette vision s’inscrivait également dans le concept
de peuple en cours au dix-neuvième siècle, auquel cer-
taines caractéristiques étaient attribuées, dans une riva-

39
Langue et politique

lité darwinienne. Lodewijk De Raet se référa à ce natio-


nalisme en parlant de la “force populaire flamande”, un
nationalisme que l’on retrouva également dans le dis-
cours wallon. Ainsi Jules Destrée parlait en 1912 de
heurt culturel et ethnique entre deux “races” (terme
généralement synonyme, au sens large, de peuples) fort
différentes à maints égards. Ce discours qui, allié à l’op-
tique assimilant flamand à clérical et arriéré et français à
civilisation et émancipation, allait être lourd de consé-
quences au plan de la stratégie linguistique. Les minori-
tés linguistiques francophones en Flandre pouvaient
être défendues en tant qu’avant-postes de la civilisation
française et les minorités linguistiques flamandes en
Wallonie comme cinquième colonne réactionnaire;
dans la périphérie, l’âme wallonne pouvait être accen-
tuée face à un bilinguisme imposé et artificiel émanant
du centre belgo-bruxellois. Dans ce sens, le slogan “la
langue, c’est tout le peuple” pouvait également s’appli-
quer à la Wallonie même si les arguments de défense de
celle-ci étaient des arguments de modernité et de
concept de nation tel que conçu par la révolution fran-
çaise. Il s’agissait donc en l’occurrence d’une stratégie
défensive visant le maintien d’une sous-nation française
homogène et unilingue.
Une étude récente sur l’immigration dans les char-
bonnages belges 1900-1940 démontre comment la cen-
trale socialiste des ouvriers miniers déniait aux immi-
grés flamands en Wallonie tout droit à une identité de
groupe. Ce droit était conçu comme un outil aux mains
du patronat et du clergé. Laïcité, francisation et syndi-
calisme étaient les mots-clefs pour pouvoir revendiquer

40
Le cadre de référence

l’appartenance à la culture ouvrière locale. L’assimila-


tion individuelle, en faveur de laquelle de lourdes pres-
sions psychiques s’exerçaient, était la condition sine
qua non pour devenir citoyen wallon. Pas question de
facilités linguistiques, pas même pour l’accueil des
immigrés; les dizaines de milliers d’immigrés flamands
étaient purement et simplement niés. Cette attitude
répondait également aux attentes d’une base xénopho-
be à l’égard du sous-prolétariat. Ce qui relativise le
contenu de la notion de “classe” et permet une décons-
truction. Lorsque pendant la période de crise écono-
mique de 1932 des grèves se sont déclenchées dans le
Borinage suite aux premiers licenciements, la distribu-
tion du travail disponible entre les travailleurs autoch-
tones, au détriment de leurs collègues étrangers et fla-
mands, était la revendication première. C’est la Centrale
des ouvriers miniers qui limita cette revendication aux
travailleurs étrangers. Dans l’intervalle, le syndicat
chrétien-démocrate flamand avait dégagé la marge
nécessaire pour répondre à l’hétérogénéité ethnique et
le nombre de ses adeptes avait augmenté considérable-
ment. Ainsi naquirent des îlots linguistiques flamands.
Il s’agissait toutefois encore d’une nation dont on
pouvait devenir membre pour autant que l’on soit dis-
posé à s’intégrer. Ce qui ne s’appliquait pas à un natio-
nalisme qui se définissait sur une base raciale et biolo-
gique, pour lequel l’origine était un critère de
citoyenneté. Le nationalisme flamand évolua dans ce
sens en créant le Vlaams Nationaal Verbond en 1933, ali-
menté par la protection des campagnes rurales fla-
mandes contre des facteurs pouvant donner lieu à une

41
Langue et politique

perte d’intérêt pour l’Eglise. C’est principalement dans


ce contexte que la vision d’une identité statique et
immuable s’exprimait le mieux: il fallait protéger la
nature populaire et religieuse, dont la langue était un
élément essentiel, d’un peuple séculaire contre des
idéologies contraires (libéralisme et socialisme). Il ne
suffisait donc plus de parler la langue pour faire partie
d’une communauté. Pendant l’entre-deux guerres, cette
vision a alimenté le courant idéologique vers l’intégris-
me catholique qui lui aussi s’opposait à un modèle
sociétal libéral et pluraliste Une élite intellectuelle rura-
le, principalement traditionaliste, s’appuyant sur des
groupes sociaux menacés par le processus de moderni-
sation, peut s’identifier à cette vision et l’invoquer pour
défendre ses propres intérêts face à l’autorité centrale et
aux autorités locales. Ceci explique dans un même
temps le conflit entre une partie du clergé rural et les
autorités religieuses, ce qui aboutit à un fascisme inté-
gral catholique s’identifiant uniquement avec la nation
flamande.
L’élite belge au pouvoir essayait quant à elle d’antici-
per en périphérie: le programme minimal du courant
du mouvement flamand et la réponse stratégique du
Mouvement wallon. Il fallait éviter l’introduction du
principe de territorialité vu la menace que ce dernier
représentait pour le pays et la crainte d’une éventuelle
ingérence étrangère ainsi suscitée. Il fallait donc trouver
des solutions intermédiaires belgo-belges.
En raison de ces circonstances, tant la démocratie
chrétienne que le socialisme ont décidé en 1929 de
conclure un compromis national interne. Les décisions

42
Le cadre de référence

ont suivi un cours parallèle. Primo, les minorités lin-


guistiques en Flandre (la classe dirigeante) et en Wallo-
nie (les noyaux chrétiens flamands) devaient accepter
le principe de territorialité. Secundo, les services cen-
traux seraient dans une large mesure unilingues, étant
donné que les Wallons refusaient le bilinguisme comme
condition de promotion. Ce dernier point se heurta à
des réticences royales car il allait trop loin et nécessitait
dès lors une adaptation. Les lois linguistiques de 1930,
1932 et 1935 reflètent cette recherche d’un équilibre
nouveau. Il n’y eut toutefois pas de pacification vu l’ab-
sence de sanctions si les droits des néerlandophones
dans le bastion francophone de la bureaucratie de l’Etat
et dans l’agglomération bruxelloise n’étaient pas entiè-
rement réalisés. Ce qui ne fit qu’accroître le méconten-
tement des circuits flamands, au moment même d’un
changement de génération. Le Mouvement ouvrier fla-
mand bloqua la voie vers une Flandre de droite autori-
taire mais se rallia à la demande d’une réforme institu-
tionnelle dans la voie de l’autonomie culturelle et d’une
formation de sous-nation dans le cadre unitaire belge.
Le Mouvement wallon s’était, entre temps, décom-
posé en plusieurs tendances. L’aile wallonne prit
conscience de la stagnation économique et les réti-
cences face au capital financier bruxellois s’accrurent,
donnant ainsi des impulsions nouvelles à une tendance
de fédéralisme. Même si cette aile continuait d’appuyer
le pouvoir linguistique francophone, les lois linguis-
tiques de 1932 ont vu le jour suite à une négociation
entre Flamands et Wallons, lois qui ne pouvaient être
compromises par la problématique bruxelloise. Cela

43
Langue et politique

donna lieu à une fracture avec l’aile bruxelloise pour


laquelle le maintien de la position dominante du fran-
çais était la priorité absolue. Jusqu’alors, la région de
Bruxelles-Capitale avait échappé à tout régime linguis-
tique performant, ce qui avait donné lieu à un processus
de francisation massive et à un élargissement de neuf à
seize communes avec possibilité de rattachement de
trois autres. En raison de ses réticences tenaces face à
l’application des lois linguistiques, Bruxelles n’était
plus le symbole multilingue de la nation belge mais plu-
tôt un reliquat de la Belgique de papa de 1830. Pour
maintenir cette position de force, il fallait cependant
augmenter le degré d’organisation et souligner davanta-
ge l’identité linguistique bruxelloise et francophone
propre.
Si les paragraphes précédents ont esquissé les con-
tours de la problématique et exposé les grandes ten-
dances du dix-neuvième siècle et de la première moitié
du vingtième siècle, il est temps à présent d’examiner
les grandes lignes de la relation entre la formation d’une
nation et la politique linguistique, de la Seconde Guerre
mondiale à ce jour. La dynamique même de ce proces-
sus justifie d’y consacrer une attention particulière.
L’histoire de la formation d’identités collectives était
encore en pleine mouvance. Si d’anciens processus de
catégorisation nationale subsistaient encore, ils se sont
vus confrontés au fil du temps à des mouvements
rivaux, tant en Flandre et en Wallonie qu’à Bruxelles.
Pendant les dernières décennies du vingtième siècle,
d’autres catégories d’identité furent envisagées et des
structures politiques adéquates furent mises en place.

44
Le cadre de référence

Elément central de ce processus, la politique linguis-


tique a joué un rôle essentiel dans une évolution dont
elle a également subi l’incidence. D’anciennes stratégies
linguistiques se heurtèrent à des stratégies nouvelles,
subirent des changements substantiels ou furent même
écartées. Un bref aperçu chronologique permet de pré-
ciser quelques éléments et nous vous renvoyons aux
chapitres quatre et cinq pour de plus amples détails.
L’image de l’Etat-nation belge était dominante au
cours de la décennie suivant la Deuxième Guerre mon-
diale. Les réflexes nationalistes présents dans certains
groupes flamands depuis la Première guerre mondiale
furent relégués à l’arrière-plan. Le caractère conjoncturel
du concept de nation trouva toute son expression au
cours de cette période. Après l’occupation et l’oppression
violente de l’ancien Etat-nation, la pensée de l’unité refit
surface, l’idéologie nationaliste belge put à nouveau
triompher et les groupes qui l’appuyaient purent mono-
poliser le pouvoir et évincer des idéologies contraires.
Faut-il vraiment parler de politique linguistique pendant
cette période là où on se limita aux schémas anciens en
essayant de les infléchir de manière à confirmer et à ren-
forcer la domination linguistique existante? L’application
des mesures prises antérieurement pour protéger le grou-
pe linguistique dominé fut particulièrement minimaliste.
Et les frustrations déclenchées chez les groupes les plus
sensibles à cette politique linguistique discriminatoire
furent le levier de la percée politique qui s’annonça vers
la fin des années cinquante.
Pendant les années soixante et septante, l’assise
sociale permettant la mise en place culturelle et poli-

45
Langue et politique

tique de sous-identités collectives s’est considérable-


ment élargie et le processus s’est donc accéléré au cours
de cette période. L’Etat actuel de l’étude ne permet pas
d’identifier les motifs de nature à expliquer ce proces-
sus. Les grandes lignes que nous dégageons dans le pré-
sent ouvrage ne sont donc ni précises ni nuancées. Un
fait est toutefois certain: l’ancien establishment de
l’Etat-nation se trouva gravement menacé par des mou-
vements opposés qui pouvaient compter sur un arrière-
ban solide dans différents groupes sociaux et permet-
taient de dégager une plus grande mobilisation et ainsi
de développer davantage de force politique. La prise de
conscience dissidente pouvait donc s’exprimer pleine-
ment. L’industrialisation et l’urbanisation poussées de la
région flamande, liées à une extension rapide du sec-
teur tertiaire et l’augmentation de scolarité y afférente,
ont donné lieu en Flandre à un accroissement des
groupes sociaux sensibilisés à la problématique linguis-
tique, qui ne souhaitaient pas se voir confrontés, dans
leur quête d’une avancée sociale, à des discriminations
linguistiques. Si une sensibilité principalement politi-
co-culturelle était dominante dans ces groupes, cette
même sensibilité s’est étendue aux aspirations davanta-
ge économiques de la nouvelle bourgeoisie qui se déve-
loppait à pas de géant pendant cette période. L’élite éco-
nomique s’est elle aussi sentie concernée par certains
aspects de ce sentiment d’autonomie et de réflexion en
termes de nation. Pour des motifs d’émancipation
socio-économique, cette réflexion fut également parta-
gée par des membres du mouvement ouvrier chrétien.
Bref, les groupes pour lesquels la concrétisation et la

46
Le cadre de référence

mise en place d’un sentiment de nation flamande com-


mençaient à l’emporter sur d’autres intérêts, prirent une
ampleur telle au cours de cette époque qu’ils permirent
l’émergence d’une élite politique en mesure de réaliser
l’adaptation culturelle, dans un premier temps, sociale
et économique ensuite, du concept d’Etat à cette quête
d’autonomie.
Cette évolution eut des conséquences considérables
sur la politique linguistique. L’ancienne stratégie qui
consistait à obtenir des lois linguistiques au sein de
l’Etat unitaire se maintint et fut même élargie et amélio-
rée. Mais, à mesure que cette recherche de l’autonomie
gagna du terrain, elle se compléta d’une stratégie plus
appropriée. La lutte linguistique se concentra essentiel-
lement sur une délimitation plus stricte de la nation en
devenir; on réclama des institutions politiques propres
et on les obtint. L’extension de la langue standardisée
retint une attention plus systématique alors qu’à
Bruxelles, la capitale, on lutta sans réserves pour une
position équivalente la communauté linguistique,
même si celle-ci y était en minorité.
Du côté wallon, il fut également question, au fil du
temps, d’une identité propre. Les résultats des stratégies
anciennes et nouvelles du contre-mouvement se réper-
cutaient sur les groupes intellectuels wallons. Quoiqu’il
en soit, la concurrence avec des membres de ces
groupes sociaux en Flandre freinait les perspectives de
carrière des wallons et des réflexes de défense socio-
politiques virent le jour. La stagnation démographique
de la Wallonie accentua encore cette tendance. Suite au
déclin de l’industrie lourde wallonne — un phénomène

47
Langue et politique

européen par ailleurs — le mouvement ouvrier se


concentra sur sa propre région, mettant ainsi en
exergue la composante économique de l’idée nationalis-
te. Si le Mouvement wallon avait par le passé pu se limi-
ter à une prise de position défensive face au contre-
mouvement flamand, la nécessité de stratégies plus
offensives se fit désormais ressentir. En tant que minori-
té numérique dans l’Etat unitaire, il voulait des mesures
de protection tout en s’opposant à toute tentative de
restreindre le territoire homogène au plan linguistique.
La revendication de constituer des institutions propres,
surtout au plan socio-économique, jeta également en
Wallonie les fondements d’un processus d’auto-identifi-
cation.
Chacun sait que Bruxelles occupa dès cette période
une place toute spécifique. Cette phase de l’étude ne
permet pas de donner une réponse précise à la question
de savoir si un mouvement d’identification propre s’y
développa. La présence de différentes composantes
d’identité, qui cohabitaient, s’entrechevauchaient, s’en-
trecroisaient et donnaient parfois lieu à des conflits,
rend la problématique plus complexe encore. Réflexes
nationalistes flamands et nationalistes wallons, identifi-
cation avec le pays d’origine ou celui des parents ou
grands-parents immigrés: tous ces sentiments se retrou-
vent dans une Bruxelles de plus en plus internationale.
On ne peut cependant nier que les groupes franco-
phones ont lancé un certain processus d’identité. Des
noyaux de résistance ont pu se baser sur un mouvement
plus large et le mobiliser car ce dernier était alimenté
par les effets négatifs, pour cet arrière-ban, de la straté-

48
Le cadre de référence

gie de bilinguisme individuel que les Flamands avaient


réussi à obtenir par loi à Bruxelles. Ces groupes franco-
phones envisageaient également un territoire propre, de
préférence le plus vaste possible. La réduction des lois
linguistiques protégeant les néerlandophones était une
donnée centrale dans leur recherche d’autonomie.
Toutes ces forces de formation de la nation ainsi que
la politique linguistique à laquelle celles-ci ont donné
lieu ont entraîné une importante polarisation politique
dans les années soixante et septante mais aussi nombre
de compromis acceptables. Val Duchesse, la question de
Leuven, la réforme de l’Etat de 1970, les accords d’Eg-
mont-Stuyvenberg et la révision de la Constitution de
1980 furent des pas importants qui ont préparé et
concrétisé le processus de fédéralisation final. Ce pro-
cessus s’est donc poursuivi depuis les années quatre-
vingts jusqu’à ce jour et la recherche de l’auto-identifi-
cation fut bien plus systématique qu’auparavant.
Plusieurs facteurs qui ont consacré ce phénomène peu-
vent d’ores et déjà être se dégager. Ainsi, il est évident
que l’installation politico-juridique d’institutions
propres a fortement encouragé cette dynamique. Les
groupes et individus intéressés directement ou indirec-
tement par le fonctionnement de ces institutions, aug-
mentent à vue d’œil. Une élite politique doit également
se légitimer électoralement devant son arrière-ban et
concurrencer l’élite politique fédérale. Il est évident que
toutes ces institutions et les individus qui les peuplent
se sont fait le porte-parole de cette sous-identité. Le
développement d’élites économiques confère lentement
à ces entités fédérées des allures d’Etats-nations. Il est

49
Langue et politique

paradoxal de constater qu’à ce stade de son développe-


ment, l’agrandissement d’échelle du marché et des
structures politiques n’a nullement entravé cette évolu-
tion. Au contraire, la politique des régions menée par
l’Europe l’a davantage renforcée. Les sociétés duales, et
leurs processus d’exclusion sociale, font naître, dans les
groupes sociaux moins favorisés qui en sont victimes,
des tendances autoritaires et populistes qui elles aussi
favorisent la formation d’une nation. L’ethnocentrisme
et le nationalisme raciste font en effet partie de ces idées.
La formation de ces constructions ethniques ne se
déroule pas partout de la même manière ni avec la
même intensité; elle n’est pas acceptée aussi facilement
par tous les groupes sociaux. Pour autant que les résul-
tats des pratiques politiques permettent de se pronon-
cer dès à présent, c’est du côté flamand que les choses
bougent le plus. Le dynamisme nationaliste a manifes-
tement aussi un effet de stimulant sur certaines franges
de la population wallonne qui sont en train de résorber
le retard au plan politico-culturel. La crise socio-écono-
mique et socio-politique en Wallonie est également de
nature à favoriser ce processus. Nous ne disposons pas
de données suffisantes à ce jour pour définir le contenu
précis de la situation à Bruxelles. Comme nous l’avons
déjà dit, l’étude de ce phénomène extrêmement com-
plexe doit encore débuter.
Nous pouvons déjà dégager quelques grands axes en
ce qui concerne la place de la politique linguistique dans
le processus de formation d’une nation. Une délimita-
tion territoriale plus stricte et l’homogénéisation des
régions s’inscrivent dans la logique des entités fédérées.

50
Le cadre de référence

La recherche d’une autonomie accrue et le recul de l’Etat


fédéral s’expriment également au plan linguistique. Les
entités fédérées entendent prendre elles-mêmes les déci-
sions finales, se défaire de la tutelle fédérale et limiter au
maximum le rôle d’arbitre de ce dernier. Il est évident
que le nationalisme flamand défend davantage ces prin-
cipes que la Communauté française qui attend que l’Etat
fédéral donne des garanties de protection. Tant en
Flandre qu’en Wallonie, la langue remplit plus que
jamais un rôle de renforcement de la nation. C’est sur-
tout du côté de la Flandre que la prise de conscience lin-
guistique se développe considérablement et que l’in-
fluence d’une idéologie linguistique est davantage
perceptible. En Wallonie, cette prise de conscience se
fonde sur une tradition plus longue, plus ancrée mais là
aussi il est question d’une idéologie linguistique de plus
en plus précise. Sur ce plan, l’image de Bruxelles est plus
floue. Les stratégies unilingues qui sont encore toujours
soutenues par des groupes francophones n’y sont plus
fonctionnelles depuis longtemps. Le schéma d’un bilin-
guisme français-anglais concurrence celui d’un bilin-
guisme néerlandais-français, alors que l’image multicul-
turelle encourage clairement le multilinguisme. Mais
répétons-le: nous ne disposons pas d’éléments suffisants
sur l’interaction entre les stratégies linguistiques exis-
tantes (dominance francophone contre demande fla-
mande d’une équivalence) et les processus d’auto-iden-
tification. Le processus est d’ailleurs loin d’être terminé.
La relation entre formation d’une nation et politique
linguistique sera encore matière à nombre d’analyses
intéressantes au vingt-et-unième siècle.

51
Chapitre 2

La législation linguistique sous un


régime censitaire

La politique linguistique française et hollandaise

Les Pays-Bas du Sud furent annexés par la France de


1795 à 1814. De 1814 à 1830, ils formèrent, avec le Nord,
le Royaume Uni des Pays-Bas. Si l’une des ces construc-
tions avait subsisté, l’histoire linguistique se serait déve-
loppée tout autrement. Dans le premier cas, la Flandre
serait une région périphérique de la France, ou Flandre
française. Surtout à partir de 1870, une véritable poli-
tique de langue et d’enseignement aurait exercé une pres-
sion de francisation équivalente. Un Mouvement fla-
mand aurait eu peu de chances de succès, pas plus en
tous les cas que le Mouvement breton. Dans le second
cas, le néerlandais serait devenu plus rapidement une
langue standard et Bruxelles serait restée une ville néer-
landophone du Brabant flamand. Un Mouvement fla-
mand aurait été superflu ou se serait simplement concré-
tisé au plan clérical et traditionaliste. Si ces deux périodes
se sont donc avérées être des phases transitoires, elles ont
cependant laissé des traces dans ce qui devint l’histoire de
la Belgique. L’élément déterminant fut la reconnaissance,
par les grandes puissances, de la révolution de 1830.

53
Langue et politique

La période française représenta à maints égards une


véritable rupture avec le passé et l’Ancien régime. La
société de classes décentralisée fut remplacée par un
Etat centralisé unitaire assurant l’uniformité, l’aligne-
ment et la simplification. Selon la révolution politique
qui en fut à la base, ce n’était plus le roi qui était souve-
rain mais le peuple. La nation voulue était déterminée
par la citoyenneté et n’était pas liée à l’origine. Dans la
perspective de la pensée éclairée cosmopolite, les
nations devaient toutefois être suffisamment grandes
pour exister aux plans économique et culturel, étant
donné que les Etats nationaux n’étaient qu’une phase
intermédiaire dans la voie d’un monde réuni et d’une
civilisation humaine généralisée. Les nationalités plus
petites n’avaient aucune place, selon ce principe de
seuil. Pas même pour des raisons politiques car souvent
les patois et idiomes étaient considérés comme des
armes entre les mains de l’opposition aux idées de pro-
grès et de révolution. Dans un certain sens, la connais-
sance du français était l’une des conditions permettant
d’accéder intégralement à la citoyenneté française et
d’adhérer à la modernité. Elle pouvait dans un même
temps servir de légitimation à un nationalisme d’Etat
civil, agressif et jacobin.
Comme dans toute l’Europe occidentale, la francisa-
tion s’était limitée, dans les Pays-Bas du Sud, à la Cour,
l’aristocratie, le haut clergé, la haute bourgeoisie, la vie
mondaine et artistique et son incidence sur les institu-
tions était minimale. Le peuple était administré dans sa
propre langue et cette langue s’appliquait également
aux procédures judiciaires. La société de l’époque était

54
La législation linguistique sous un régime censitaire

celle d’une société composée de deux mondes linguis-


tiques séparés mais sans beaucoup d’interaction. A par-
tir de la deuxième occupation française en 1794 et de
l’annexion en 1795, la première tentative de l’histoire se
vit jour pour mener une politique linguistique délibérée
et promouvoir l’unité de la nation au travers de l’unité
de la langue. Une francisation systématique toucha tous
les domaines même si comme par ailleurs en France, les
moyens pour ce faire faisaient défaut. Ainsi l’organisa-
tion d’un enseignement primaire public laïque échoua
notamment par manque d’instituteurs francophones.
L’analphabétisme de la grande masse populaire aug-
menta encore. Il fallut traduire les textes de loi. L’impact
sur une partie de la bourgeoise qui devait son émanci-
pation à la révolution française et entendait se manifes-
ter comme citoyen français était d’autant plus grand.
Cette frange de la bourgeoisie y voyait le moyen de se
distinguer des classes populaires moins favorisées et de
se rapprocher tant des nouveaux hommes au pouvoir
que des anciennes élites, dans lesquelles les grands pro-
priétaires terriens avaient gardé leur position de force.
La francisation poussée de l’appareil administratif et
judiciaire résultait donc moins d’une politique française
sévère que d’un choix manifeste des révolutionnaires
locaux pour la nouvelle patrie. Lorsque Napoléon
imposa dès 1804 l’usage du français dans toute la Fran-
ce, le phénomène déjà constaté en Belgique flamande se
confirma. Il n’y eut aucune réaction de la masse et l’op-
position resta limitée. Ce qui importait, c’était le fait
qu’après vingt ans d’annexion et d’influence francopho-
ne par le biais de l’enseignement secondaire et supé-

55
Langue et politique

rieur, une nouvelle génération de juristes ne jugea plus


évidente l’administration dans une langue populaire
provinciale et ne conçut plus comme sentiment juri-
dique général le fait que les fonctionnaires et les magis-
trats devaient connaître la langue du peuple.
Les grandes puissances ont décidé, en 1814, de
réunir le Nord et le Sud en Royaume Uni des Pays-Bas.
Guillaume Ier défendait également un concept d’Etat
national. Pour le roi, “la langue nationale était le Neder-
duitsch, étant le Hollandsch, le Vlaamsch, le Brabants et
à titre subsidiaire le Waalsch ou le Fransch”. Ce qui
implique d’abord une politique de redressement à
l’égard de la partie flamande du pays et pose la question
de savoir que faire pour Bruxelles, les communes de la
frontière linguistique et la Wallonie. Il disposait de
deux instruments: l’utilisation de la langue officielle et
l’enseignement.
Initialement, le roi ne changea en rien l’obligation
pour les magistrats et les fonctionnaires d’utiliser le
français, une obligation datant de l’époque française.
Cette attitude s’inspirait de rapports des Pays-Bas du
Sud faisant état du manque de connaissance du néerlan-
dais des magistrats, juristes et fonctionnaires. Quand il
s’avéra que la plupart d’entre eux parlait la langue régio-
nale, Guillaume Ier décida en septembre 1819 qu’à par-
tir du 1er janvier 1823, le néerlandais serait la langue
administrative dans les quatre provinces flamandes. Le
bilinguisme resta d’application pour les fonctionnaires
et les magistrats jusqu’en 1822. Si en matière adminis-
trative, le citoyen avait en principe le choix de la
langue, les magistrats pouvaient déterminer la langue

56
La législation linguistique sous un régime censitaire

utilisée dans les matières juridiques. Celui qui ne


connaissait pas encore le néerlandais après une période
transitoire de trois ans était muté en Wallonie. L’arrêté
royal du 26 octobre 1822 rendit ce régime également
applicable aux arrondissements de Bruxelles
(Bruxelles-ville incluse) et Louvain, dont les frontières
étaient entre-temps adaptées au plan administratif. La
philosophie sous-jacente était la suivante: dans les
régions mixtes, le gouvernement devait oser faire un
choix décisif, même si l’on renonça finalement à l’inten-
tion de modifier la frontière linguistique. On tint cepen-
dant compte du fait qu’à Bruxelles, sept magistrats et
une vingtaine d’avocats ne connaissaient pas le néerlan-
dais. Seuls 21 avocats gantois s’opposèrent à ce régime
fin 1822. La conversion se déroula pratiquement sans
problèmes grâce à une politique adroite de nomination
et de promotion. Même à Bruxelles, les plus ardents
défenseurs de la liberté linguistique et opposants du
gouvernement apprirent le néerlandais, fût-ce à contre-
cœur. Même si le français était la langue véhiculaire
usuelle, le néerlandais était la langue officielle pour fai-
re carrière.
Pour que sa politique linguistique réussisse, Guillau-
me Ier comptait essentiellement sur l’incidence d’un
enseignement néerlandisé dans la partie flamande, ce
qui n’appliquait toutefois pas à l’enseignement supérieur
où le latin fut rétabli comme langue neutre de l’ensei-
gnement. L’attractivité des cours facultatifs “littérature et
rhétorique néerlandaises” aux universités de Gand, de
Louvain et de Liège était d’ailleurs limitée mais non sans
importance car l’on rencontrait dans ce cercle fermé les

57
Langue et politique

pionniers du Mouvement flamand de l’après 1830: Jot-


trand, Blommaert, Delecourt, Serrure, Van Duyse. L’en-
seignement primaire retenait une attention particulière.
Dans le cadre de l’éducation du peuple, des améliora-
tions de qualité selon le modèle des Pays-Bas du Nord
sont intervenues. Le corps enseignant se professionnali-
sa grâce à l’école normale de l’Etat créée à Lierre en
1818. La langue utilisée était le néerlandais; il n’y avait
pas de place pour le français, pas même comme cours.
Ce qui ne fut pas difficile car la majorité des instituteurs
ne connaissait quand même pas cette langue.
Dans les écoles primaires de l’Etat, payantes, desti-
nées aux enfants des milieux riches, le français s’ajouta
très rapidement comme cours complémentaire. L’inter-
vention la plus importante se situa au niveau de l’ensei-
gnement secondaire francisé. Si initialement l’intention
était d’intervenir de manière tout aussi radicale que
dans les autres domaines administratifs, et ce à partir de
1823, on décida finalement de néerlandiser progressive-
ment l’enseignement en procédant par année scolaire.
Le néerlandais devint donc la langue obligatoire dans
toutes les classes à partir de 1828-1829. Le cours de
néerlandais était évidement obligatoire et il fallait y
consacrer autant d’heures qu’au français. Même si ces
changements se heurtèrent à des difficultés, celles-ci ne
furent nulle part insurmontables grâce à une politique
de nomination fonctionnelle.
En principe, ces mesures s’appliquaient également à
Bruxelles. Mais la situation y était plus complexe et avait
dès le début préoccupé le roi. Le nombre de franco-
phones y avait augmenté: de cinq à dix pour cent en

58
La législation linguistique sous un régime censitaire

1760 il allait atteindre quinze pour cents en 1780 et


vingt-cinq pour cents de la population autochtone en
1821. De plus, il y avait des milliers d’étrangers dont la
majorité était des réfugiés français. Principalement actifs
dans des secteurs stratégiques tels que la presse, ils ont
redoré le prestige du français et freiné avec mépris l’in-
troduction du néerlandais, ce qui ne put se faire que grâ-
ce à la grande réceptivité d’une élite bruxelloise et d’une
classe moyenne vis-à-vis de l’idéologie linguistique des
ces libéraux progressistes. Le gouvernement ne réussit
pas à faire passer ses mesures au niveau de l’enseigne-
ment primaire alors que dans l’enseignement secondai-
re, il n’obtint guère plus qu’une connaissance de base en
néerlandais en raison de l’opposition et du manque de
connaissance du néerlandais de la plupart des élèves.
La législation linguistique visait donc à consolider la
situation le long de la frontière linguistique et à intro-
duire le néerlandais comme langue officielle en Wallo-
nie. Comme en Flandre, l’enseignement secondaire
devait consacrer autant d’heures au français qu’au néer-
landais. Mais cette mesure fut loin d’être respectée.
Guillaume Ier misa davantage sur l’enseignement pri-
maire. C’est pourquoi des cours de néerlandais furent
organisés dans les écoles primaires de l’Etat, avec finan-
cement d’instituteurs flamands. C’est également la rai-
son pour laquelle la Wallonie n’eut pas d’école normale,
le but étant d’attirer les futurs instituteurs vers l’école
unilingue de Lierre.
L’intérêt de la nouvelle et de l’ancienne élite au pou-
voir pour la politique linguistique était particulière-
ment faible. Aux Etats généraux, on ne parlait pratique-

59
Langue et politique

ment que le français, comme dans la bourgeoisie oran-


giste du Sud qui adopta une position plutôt passive face
à cette recherche de nationalisation. La politique lin-
guistique de Guillaume Ier ne suscita donc guère de
réactions ouvertes. Ce qui se vérifia lorsqu’à partir de
1828, les oppositions réunies dans le Sud commencè-
rent à mettre le roi et son gouvernement sous pression
par le biais de pétitions. La première pétition a recueilli
40.000 signatures. Le motif linguistique ne joua d’abord
qu’un rôle minime mais se greffa rapidement sur les
griefs principaux des catholiques et des libéraux. Pour
les uns, la revendication d’une liberté de religion se ren-
força en raison de l’esprit protestant des Pays-Bas du
Nord; pour la classe moyenne libérale, un mécontente-
ment latent renforça les revendications en matière de
liberté de presse, de responsabilité ministérielle, ainsi
que la frustration de sa propre impuissance politique.
Dans les deux cas, le motif linguistique joua un rôle
unificateur, catalyseur complémentaire contre l’autorité
despotique et le favoritisme en faveur des Hollandais du
Nord. Mi-1829, le barreau de Bruxelles se révolta pour
la première fois, suivi par la moitié du barreau de Gand
et également appuyé sur d’autres fronts. La liberté de
langue fut revendiquée en matière judiciaire. Une
deuxième pétition de 1829-1830 récolta 360.000 signa-
tures et cette fois, la liberté d’emploi des langues revê-
tait une place centrale dans le cahier des revendications.
Comme dans d’autres domaines, le roi fit des conces-
sions, surtout par le biais de l’arrêté royal du 4 juin
1830. Les facilités linguistiques déjà accordées en août
1829 à l’administration et à la justice pour ceux qui, en

60
La législation linguistique sous un régime censitaire

Flandre, ne connaissaient pas le néerlandais (facilités à


la demande, en nombre limité et dans des cas précis)
furent élargies pour autant que le fonctionnaire ou le
magistrat concerné souhaite utiliser le français. Le néer-
landais restait la langue officielle de l’administration, de
l’armée et de la justice. Il fut également déclaré explici-
tement que le français était la seule langue officielle en
Wallonie, ce qui devait éloigner toute crainte d’une
politique de néerlandisation. Une étude récente effec-
tuée par Herman Van Goethem a démontré qu’au plan
judiciaire, ces facilités n’intéressaient guère les régions
flamandes. Ce fut donc surtout une arme dans une lutte
de pouvoir globale. Bruxelles fut l’exception. L’été 1830,
de nombreux avocats plaidèrent déjà en français, même
si leur client ne connaissait pas cette langue.
Jusqu’en 1830, la politique linguistique n’avait susci-
té que peu de passion, voire pas de passion du tout du
côté du peuple. Mais des tensions latentes étaient déjà
en place. Ceux qui parlaient uniquement le français
dans les quatre provinces wallonnes et à Bruxelles ont
compris qu’à défaut de maîtrise du néerlandais, leurs
possibilités de faire carrière étaient limitées. La Wallo-
nie pouvait craindre que le néerlandais soit imposé
comme langue nationale. En 1830, Bruxelles devint le
centre de l’agitation politique et de la lutte pour la liber-
té de la langue. La révolution belge a enrayé la politique
linguistique de Guillaume Ier, une politique trop récen-
te en Flandre que pour y être véritablement ancrée.
D’un point de vue administratif et juridique, il ne s’agis-
sait en effet que d’une période de huit ans alors que la
néerlandisation de l’enseignement était à peine achevée.

61
Langue et politique

Néanmoins, un groupe d’intellectuels sensibilisés au


problème de la langue s’était constitué; il fut le précur-
seur de ce qui allait devenir le Mouvement flamand. De
plus, la langue juridique et la langue d’enseignement
néerlandaise moderne restèrent des points d’orientation
importants.

La politique linguistique en Belgique de 1830 à 1894

Une oppression linguistique: les faits et leur incidence

La révolution de 1830 a permis la création de l’Etat-


nation belge. Même si selon les concepts de l’époque, la
constitution était un modèle de libéralisme, il s’agissait
encore d’une forme de semi-parlementarisme, comme
le démontre également l’introduction d’un droit de vote
censitaire différencié, au détriment des villes, l’élite
censitaire représentant quelque 46.000 électeurs. Le
concept d’Etat-nation datant des époques antérieures a
été repris, ce qui devait encourager la naissance d’un
sentiment unitaire belge nécessaire à l’égard de l’étran-
ger: d’abord vis-à-vis des Pays-Bas, ensuite face à la
menace française. La notion de Belgique, “le pays sacré
de nos pères”, devait devenir une réalité à laquelle
s’identifiaient la monarchie, les autorités religieuses et
les groupes socio-économiques. De plus une concentra-
tion de pouvoirs à trois niveaux se vit à jour à Bruxelles,
la capitale: politico-institutionnel, économico-financier
et socioculturel. Une langue commune fut à nouveau
l’outil par excellence d’un sentiment d’appartenance

62
La législation linguistique sous un régime censitaire

culturelle. Dans les faits, ce fut le français, la langue de


prestige, la langue de communication de l’élite et des
classes moyennes supérieures, devenue le symbole de la
lutte pour l’indépendance nationale tout en légitimant
le monopole de l’occupation des postes importants par
l’élite francophone. Des dizaines de révolutionnaires
ont fait des carrières-éclair pour occuper des postes-clef
tant dans l’administration centrale et son hiérarchie
rigoureusement administrative, que dans la magistratu-
re. L’ancienne génération qui avait encore connu la tra-
dition de la langue populaire fut mise à l’écart. La liber-
té d’usage des langues parlées en Belgique était un
acquis, ce qui s’est traduit en Flandre par une égalité
entre les droits des habitants ne connaissant pas le fran-
çais et ceux des fonctionnaires ne connaissant pas le
néerlandais. Le fait de connaître la langue de la popula-
tion n’était donc plus une obligation, ce qui se fit d’au-
tant plus facilement que l’élite censitaire en Flandre
était en grand partie “francisée”, que le néerlandais
n’avait pas encore pu se développer comme langue-
standard à position égale et que le hollandais avait une
connotation antirévolutionnaire et protestante. Par
conséquent, tout patriote digne de ce nom devait accep-
ter le français comme langue culturelle, suivi, sur pied
d’égalité par les dialectes flamands et wallons. Selon cet-
te logique, le fait d’imposer aux Wallons la connaissan-
ce du flamand, même en Flandre, était une forme de
discrimination interdite qui hypothéquait la survie
même de la Belgique, suscitait une vive animosité entre
Flamands et Wallons et entachait l’héritage de 1830.
Les références au vers d’Antoine Clesse en 1847 se sont

63
Langue et politique

multipliées: “Flamands et Wallons, ce ne sont là que des


prénoms, Belge est notre nom de famille”. Et l’ultime
justification de ce choix fut puisée dans l’idéologie des
Lumières empruntée à la période française: retenir,
outre l’argument national, également l’argument de la
civilisation et de l’utilité. La connaissance du français
devint la condition sine qua non pour occuper des
postes importants et faire promotion, l’adaptation lin-
guistique qu’elle nécessita un instrument d’intégration
entre les mains de la classe au pouvoir; le fossé linguis-
tique devint un fossé social et la langue l’indice de la
position sociale individuelle d’une personne et de l’esti-
me à son égard (magnifiquement traduit dans la littéra-
ture de Willem Elsschot et de Susanne Lilar).
De plus, ce monopole francophone des postes d’élite
dans tous les domaines - parlement, gouvernement,
administration centrale, magistrature, armée, diploma-
tie, entreprises, hiérarchie religieuse, enseignement
secondaire et universitaire - coïncida avec le déclin éco-
nomique d’une Flandre prisonnière d’une structure
agraire et artisanale désuète, après avoir été pendant des
siècles l’une des régions les plus riches d’Europe. Vers
1850, délaissée par la haute finance bruxelloise qui se
concentra sur la richesse industrielle wallonne (“la
Bruxellisation de la Wallonie”), abandonnée par sa
propre classe supérieure et riche, la Flandre est devenue
la pauvre Flandre. Une région sous-développée, minée
par le chômage, un alphabétisme en baisse, la faim et la
maladie (“le mal des Flandres”), vaste réservoir de main
d’œuvre. Ce qui explique l’émigration, la fuite vers les
villes et l’exode massif vers l’industrie wallonne (en

64
La législation linguistique sous un régime censitaire

1830, 42.7 pour cent de la population belge vivait en


Wallonie) et vers le Nord de la France pour y faire les
sales besognes, comme travailleurs immigrés et sous-
classe. Ceci ne fit qu’accroître l’image qu’avaient les Fla-
mands (“les Flamins, les “Godverdommes”) et leurs
dialectes. Le fait de parler le “Flamand” était associé à la
pauvreté et à un retard intellectuel et social. On essaya
de justifier les situations sociales et économiques par
des motifs culturels.
Cette différence d’évolution économique allait doter
la Flandre et la Wallonie (Liège et le Hainaut) de carac-
téristiques propres en termes de croissance industrielle
et de type d’entreprises, de composition socioprofes-
sionnelle, de salaires et de degré de formation, de com-
portement religieux, de type de ménage et de démogra-
phie, de prise de conscience sociale et politique.
D’autant que les propriétaires terriens locaux avaient
gardé leur pouvoir économique, politique et idéolo-
gique sous l’Ancien Régime et pendant la période fran-
çaise et néerlandaise. Ils exerçaient, avec l’Eglise, un
contrôle important sur le monde rural, là où dans les
régions industrielles et plus urbaines triompha le libé-
ralisme d’abord, le socialisme ensuite. Ces tendances se
sont également traduites au plan politique, un phéno-
mène encore renforcé par le système électoral accordant
jusqu’en 1900 tous les sièges par arrondissement au
parti gagnant. Ce qui initialement ne posa pas de pro-
blème étant donné que le degré d’organisation assurait
encore une différence significative. Des gouvernements
homogènes libéraux (1857-1870, 1878-1884) puis
homogènes catholiques (1870-1878) se sont succédé.

65
Langue et politique

Mais de 1884 à 1914, les catholiques ont remporté


toutes les élections. Ils étaient particulièrement forts en
Flandre où de 1886 à 1900 plus aucun autre député n’a
pu être élu, à quelques exceptions près. Ce qui pose la
question de la signification du “Flamand” dans l’idéolo-
gie cléricale et anticléricale.
L’élite censitaire unitaire francophone n’a toutefois
pas mené de politique systématique de francisation en
Flandre. La majorité de la population ne comptait nul-
lement au plan politique. Il n’y avait pas de question fla-
mande; il n’y avait pas de question sociale. Du plus, en
raison de la méfiance cléricale à l’égard de l’ingérence de
l’Etat, deux facteurs importants de construction d’une
nation faisaient défaut. Le service militaire personnel
(1909/1913) ainsi que l’obligation scolaire (1914) n’al-
laient être introduits que tardivement au regard des
normes de l’Europe occidentale. Si l’enseignement
secondaire et supérieur (les universités de Gand, de
Louvain et de Bruxelles) dispensaient les cours en fran-
çais, les communes et les pouvoirs organisateurs de
l’enseignement libre pouvaient décider eux-mêmes à
partir de quelle année débutait l’enseignement du fran-
çais dans l’enseignement primaire ou encore combien
d’heures y étaient consacrées. Ce qui explique pourquoi
la Flandre ne connut pas de processus de glissement
linguistique notoire. Ce fait est également lié à la struc-
ture économique de la Flandre: les communautés villa-
geoises formaient encore des systèmes assez fermés où
l’utilisation du dialecte local suffisait comme outil de
communication, où la mobilité sociale jouait un rôle
limité et où seuls les notables connaissaient le français.

66
La législation linguistique sous un régime censitaire

Ce qui se rapproche du constat suivant: dans la décen-


nie qui a suivi 1830, la francisation de l’administration
et de la justice s’est faite de manière inégale: plus rapi-
dement au niveau élevé qu’au niveau inférieur, plus for-
tement dans les villes que dans les campagnes, plus
poussée dans les arrondissements mixtes, plus présente
dans les services internes que dans ceux avec lesquels le
citoyen entretenait des contacts directs. De plus, l’élite
censitaire a, dès 1830, estimé utile d’assurer elle-même
une première uniformisation du “Flamand”. Elle ne put
nier le fait que les dialectes flamands faisaient partie
d’un groupe linguistique distinct, contrairement aux
dialectes wallons. Initialement, elle aurait voulu laisser
à chaque gouverneur de province le soin d’assurer une
traduction non officielle (“flamande” ou allemande)
des lois. Mais étant donné que la multiplicité des dia-
lectes risquait de se voir ainsi confirmée légalement,
l’autorité centrale a décidé d’assurer elle-même une seu-
le traduction flamande, reconnaissant donc dans les
faits la présence potentielle d’une autre langue nationa-
le, fût-ce de position inférieure. On parla donc d’une
langue “flamande”, en raison également de la significa-
tion idéologique qui y est conférée (voir ci-après). Cette
désignation reste maintenue là où le contexte le permet.
Indépendamment de la discussion sur les recense-
ments linguistiques, le recensement de 1910 a claire-
ment démontré la prépondérance de l’unilinguisme:
45.4 pour cent étaient unilingues flamands et 40 pour
cent unilingues français. Le bilinguisme français-néer-
landais avait cependant doublé depuis 1866 pour
atteindre 12.3 pour cent. La francisation de la Flandre

67
Langue et politique

avait donc progressé, surtout dans les grandes villes - à


Anvers et à Gand, respectivement de 1.9 pour cent et 5
pour cent en 1846 à 8 pour cent, et de manière specta-
culaire à Bruxelles, mais elle ne touchait qu’une frange
limitée de la population. En Wallonie par contre, la
minorité linguistique se composait de prolétaires fla-
mands, qui se sont chaque fois assimilés. Les chiffres
soulignent aussi la spécificité de la question flamande:
une majorité démographique, une minorité sociolo-
gique, liées à un sous-développement économique. De
plus, présente depuis des années, l’élite fransquillonne
n’était pas mal perçue et de nombreux notables
connaissaient le dialecte de la région.

Le Mouvement flamand.

Le Mouvement flamand s’est développé en Flandre


pour contrer une situation d’oppression linguistique.
Ce développement bénéficia de circonstances favo-
rables en raison des libertés prévues dans la Constitu-
tion et du système parlementaire libéral ouvert. Une
partie de la classe moyenne (fonctionnaires, professions
libérales, enseignants etc…) ainsi qu’un nombre crois-
sant d’instituteurs en ont été les initiateurs. La frange
plus intellectuelle connaissait le français mais voulait
supprimer l’inégalité; l’autre groupe subissait le handi-
cap de devoir connaître le français. Ils allaient utiliser la
problématique linguistique pour combattre la supréma-
tie politique des dynasties fransquillonnes. Il s’agissait à
l’origine d’un mouvement émanant de la petite bour-

68
La législation linguistique sous un régime censitaire

geoisie urbaine qui ne s’attira que peu de sympathie de


la part des couches inférieures de la population, essen-
tiellement analphabètes, dû au fait que les flamingants
envisageaient la misère matérielle sous un angle trop
culturel (par le biais du développement spirituel et de
l’enseignement en néerlandais). Les membres de ce
mouvement craignaient de perdre le statut social qu’ils
avaient acquis.
Dans un premier temps, il s’agissait “d’amoureux de
la langue”. De petits groupes de lettrés et de philologues
d’Anvers et de Gand cultivaient véritablement le néer-
landais comme langue, encouragés en cela par la créa-
tion d’associations culturelles comme le Willemsfonds (à
tendance libérale) en 1851 et du Davidsfonds (catho-
lique) en 1875. Il importait à leurs yeux de concrétiser
la notion de “Flandre” comme réalité géographique,
ainsi que l’existence en son sein d’un peuple flamand à
concevoir comme une communauté solidaire imaginée.
Ce qui se fit de trois manières. Tout d’abord par la
construction de récits datant d’un passé pronationaliste
dans lequel la fierté de ce peuple contrastait avec la
situation d’une “pauvre Flandre”. Ce qui explique la
signification symbolique du livre poignant de
Conscience, paru en 1838, “Le Lion de Flandre”, ses
héros et ses ennemis. Même si l’appropriation du passé
a revêtu un aspect mythique, il en émanait à la fois émo-
tion et mobilisation. Cette appropriation correspondait
également à un nationalisme culturel romantique dans
lequel des peuples endormis sortaient de leur léthargie
et dont la principale caractéristique était la langue,
l’âme même du peuple. D’où le slogan “la langue, c’est

69
Langue et politique

tout le peuple”. Le Gouvernement a lui aussi favorisé


l’homogénéisation culturelle en exigeant une unité
d’orthographe pour les traductions en Flandre et en
laissant aux pro-flamands le soin d’en décider eux-
mêmes au sein d’une commission, ce qui donna lieu à
une bataille de l’orthographe entre 1839 et 1844. Les
particularistes de la Flandre occidentale s’opposaient à
une langue trop proche du hollandais et ont mené une
campagne patriotique et antiprotestante. Après
quelques hésitations, le gouvernement a toutefois
confirmé par arrêté royal du 9 janvier 1844 la vision de
la Commission linguistique, ouvrant ainsi la voie à une
unité de l’orthographe et de la langue écrite entre la
Flandre et les Pays-Bas, réalisée en 1854 sur la base de
De Vries et Te Winkel. Avec toutes les conséquences que
cela implique encore aujourd’hui. Enfin, les pro-néer-
landophones exigeaient un statut bilingue spécifique
pour la Flandre et la reconnaissance officielle du néer-
landais dans cette région, outre le français, comme le
démontre la première grande intervention politique, à
savoir la pétition de 1840 qui a recueilli quelque treize
mille signatures. Telle était également la teneur du rap-
port de la Commission des griefs constituée par le Gou-
vernement en 1856: le droit d’être administré et jugé, de
suivre l’enseignement etc. dans sa propre langue. Le
tout s’inspirait d’une philosophie patriotique belge,
appelée à renforcer une identité belge menacée par la
France et partant à mieux souligner sa spécificité. Une
thèse qui continua de prévaloir même après la défaite
de la France contre l’Allemagne en 1870. Les accusa-
tions voulant que ces exigences étaient en fait syno-

70
La législation linguistique sous un régime censitaire

nymes d’incivisme et de séparatisme furent réfutées par


la réflexion suivante: un Belge complet devait connaître
les deux langues et par conséquent eux, les flamingants,
étaient de véritables patriotes. Ce qui revenait à contes-
ter implicitement l’idéologie linguistique francophone,
franchissant ainsi un pas de trop aux yeux des manda-
taires au pouvoir. Ces derniers étaient favorables au
Mouvement flamand aussi longtemps que celui-ci se
cantonnait à l’étude de la culture, l’histoire et de la
langue flamande. Le Mouvement pouvait, dans ces
limites, compter sur leur aide financière mais c’était là
la limite de l’acceptable, la limite entre les justes reven-
dications et les exagérations ridicules d’une poignée de
fanatiques de la langue.
Cette réaction dénigrante marqua le début d’une
nouvelle phase en 1857: la prise de conscience qu’un
processus de prise de pouvoir s’imposait pour que la
question flamande soit mise à l’ordre du jour. Jusqu’à
présent un parti libéral et un parti catholique s’étaient
développés sur base d’un champ conflictuel philoso-
phique mais il n’était nullement question de partis
modernes. Le pouvoir politique était détenu par
quelques familles, les coteries, qui dominaient les asso-
ciations électorales locales et distribuaient les mandats.
Le groupe parlementaire et un gouvernement occasion-
nel assumaient en fait la direction des partis. Il s’agissait
donc de l’acquisition de positions de forces sous-régio-
nales. Au plan national, l’élite censitaire commençait à
consentir quelques concessions politiques. Ainsi, l’uni-
formisation du cens électoral en 1848, ramené au mini-
mum constitutionnel, créa quelque trente mille élec-

71
Langue et politique

teurs nouveaux, principalement dans les villes, don-


nant ainsi à une bourgeoisie moyenne mécontente une
première possibilité de briser le monopole de pouvoir
détenu par les coteries, par des canaux de rationalisme,
de progressisme et de flamingantisme, un mouvement
qui ne toucha pratiquement pas les campagnes et les
petites villes. Au cours des années1860, la constitution
d’un large front urbain des classes moyennes, basé sur
les couches de population plus défavorisées, s’avéra
impossible à réaliser, pas plus que l’organisation d’un
troisième parti flamand ou groupe de pression politique
indépendant. Le Mouvement flamand emboîta le pas à
la polarisation philosophique, retenant des stratégies
linguistiques divergentes. Pour le clergé, le flamand
était une arme permettant de protéger un style de vie
traditionnel, surtout dans les campagnes flamandes,
contre des facteurs associés à la modernité et au français
- la langue de la révolution, de l’incroyance, du relâche-
ment des mœurs (“le mal français”). Ceci correspondait
d’ailleurs à la vision de la majorité des libéraux progres-
sistes francophones qui qualifiaient le flamand de véhi-
cule des idées cléricales: pour eux, l’émancipation
n’était pas concevable sans connaissance du français. Le
flamingantisme libéral voulait lutter à la fois contre la
francisation et contre la suprématie du clergé. Pour eux,
seul le “flamand”, la seule langue que le peuple connais-
sait, était la clef de l’émancipation. “Wees Vlaming dien
God Vlaming schiep” (Guido Gezelle) (“Soyez Fla-
mands que Dieu a créés Flamands”) s’opposa au “Klau-
waard en Geus” (Julius Vuylsteke) (“Klauwaert et
Gueux”). Ou encore, comme le résuma le prêtre Ver-

72
La législation linguistique sous un régime censitaire

riest vers 1877: le véritable Mouvement flamand voulait


rétablir la nature ancestrale du peuple, le faux Mouve-
ment flamand voulait exclure Dieu et faire du peuple
flamand des gueux. Dans ce contexte, la question lin-
guistique devint une question de hiérarchie dans les
priorités, rendant problématique et limitée toute coopé-
ration philosophique. La langue maternelle fut égale-
ment appelée à jouer un rôle dans le problème social. Le
fait d’enseigner dans la langue maternelle s’inscrivait
dans l’offensive sociétale des classes moyennes libérales
à l’égard de la “classe dangereuse”(La première Interna-
tionale 1864-1872, la Commune de Paris 1871). L’en-
seignement primaire obligatoire y occupait une place
centrale, permettant l’instauration du droit électoral
capacitaire (savoir lire et écrire), assurant l’intégration
progressive des ouvriers et renforçant sa position à
l’égard de l’ancienne élite au pouvoir. Cette stratégie
permettait d’éviter des dérives révolutionnaires et prô-
nait la réconciliation des classes en lieu et place de la
lutte des classes. Un tel programme d’élévation du
peuple, permettant d’accéder à la petite bourgeoisie
grâce à l’enseignement dans sa propre langue, ne répon-
dait toutefois pas aux besoins sociaux poignants.
Il ne faut pas sous-estimer à cet égard la récupération
de ce mouvement par les partis catholiques et libéraux.
Etant donné qu’ils étaient adversaires dans plusieurs
arrondissements électoraux devenus plus urbains et
remettaient chaque fois tous les sièges en jeu voire
même une majorité électorale, ils avaient tout intérêt,
électoralement parlant, à disposer d’une marge d’inté-
gration au sein de laquelle les groupes de pression fla-

73
Langue et politique

mingants devaient essayer de concrétiser leurs exi-


gences. Ceci donna lieu à une première prise de pouvoir
par des flamingants, renforcée par la démocratisation de
la législation électorale pour les communes et provinces
en 1871 et 1883 (droit électoral capacitaire). Ce phéno-
mène fut le plus marquant à Anvers et à Gand où les
groupes de pression furent reconnus comme sous-
groupes et étaient assurés de se trouver sur les listes élec-
torales. A Anvers, ils purent même désigner leurs candi-
dats en toute autonomie. Jusqu’en 1914, le
“Nederduitsche Bond” joua un rôle moteur en termes de
législation linguistique. En sa qualité de sous-groupe fla-
mingant, il réussit à mettre la pression sur toute la délé-
gation parlementaire du Antwerpse Meetingpartij (créé
en 1862), proche du parti catholique tout en gardant sa
spécificité. L’homme fort de ce mouvement fut Edward
Coremans, le prédécesseur de Frans Van Cauwelaert.

La législation linguistique

Ce fut cette génération de flamingants politisés qui don-


na naissance aux premières lois linguistiques. Le statut
du français comme langue nationale n’était nullement
compromis mais l’élite au pouvoir était d’accord de ne
plus priver des droits linguistiques les plus élémentaires
les quelques trois millions de personnes qui parlaient
uniquement le flamand. Ce qui signifia pour la Flandre
le passage à un statut bilingue. La Wallonie resta uni-
lingue française, alors qu’aucune loi linguistique ne
parut possible sans disposition d’exception pour la

74
La législation linguistique sous un régime censitaire

région de Bruxelles-Capitale. Il s’agissait de proposi-


tions de loi qui freinaient généralement les gouverne-
ments respectifs et dont les principales tendances
étaient affaiblies en cours de discussion ou présentaient
des ambiguïtés au niveau de l’interprétation. Ce qui
permit de dégager un consensus national au sein du
parlement censitaire de sorte que les premières lois lin-
guistiques furent pratiquement adoptées à la majorité.
Ce fut également le point de départ de ce qui allait deve-
nir une tradition: un combat à mener deux fois en rai-
son des difficultés d’application: une première fois pour
obtenir les lois linguistiques, plus tard pour obtenir leur
application correcte et intégrale. Même si les débats se
déroulèrent parfois de manière tout à fait émotionnelle,
leur place à l’ordre du jour politique resta limité. Une
fois de plus, on constata l’absence de groupes de pres-
sion parlementaires bien organisés. Le Mouvement fla-
mand resta principalement un mouvement extraparle-
mentaire (plusieurs organisations et médias) qui
essayait de soutenir ses figures de proue par le biais de
l’opinion publique. Les manifestations ou mouvements
de masse restèrent limités mais eurent quand même
quelques effets.
Les périodes gouvernementales catholiques (1870-
1878, 1884-1894), s’attachèrent à supprimer les discri-
minations les plus visibles, à commencer par les injus-
tices au plan pénal: les injustices les plus flagrantes et
plusieurs scandales ont eu un effet mobilisateur. Ainsi
de huit à dix mille Flamands ont participé en 1873 à
une manifestation à Bruxelles, la première expression
digne de ce nom d’une agitation extraparlementaire sur

75
Langue et politique

une question linguistique. Les dates: 1873, 1889, 1891,


1908 témoignent de la progressivité de la mise en place
de ces lois. Des lois dont la genèse se trouva favorisée
par l’institution des barreaux flamands à Gand (1873)
et à Anvers (1885) ainsi que par la Ligue des Juristes fla-
mands en 1885. A partir des années 1889-1891, des
cours de droit pénal et d’instruction criminelle furent
organisés dans les universités. Un amendement fut
adopté en 1890, en vertu duquel la magistrature en
Flandre devait, à partir de 1895, connaître le néerlan-
dais. La liberté linguistique des avocats et l’usage des
langues en matière civile et commerciale restèrent les
points faibles du système. L’influence francisante éma-
nant des facultés de droit des quatre universités repré-
senta un lourd handicap à cet égard. Quoiqu’il en soit,
les personnes habitant en Flandre et ne connaissant pas
le français bénéficièrent enfin du droit à une procédure
en néerlandais. Les lois étaient en outre réellement effi-
caces étant donné qu’elles étaient assorties de nullité.
Ce qui ne fut pas le cas pour la loi administrative de
1878. La proposition de loi De Laet entendait interpré-
ter l’article 23 de la Constitution de manière à ce qu’en
Flandre, la liberté de langue du citoyen prime sur celle
du fonctionnaire, et ce à tous les niveaux administratifs.
Les deux tiers du contenu se perdirent en cours de
débat en raison de la suppression, dans le projet, des
communes et des provinces. Celles-ci devaient décider
librement de la langue qu’elles utilisaient. Peu de pro-
blèmes se posèrent dans la réalité; la situation avait été
trop artificielle. Dans de nombreuses communes fla-
mandes, un processus de néerlandisation de la langue

76
La législation linguistique sous un régime censitaire

de service interne s’ébaucha, renforcé par l’introduction


du suffrage universel plural (4 voix au maximum) pour
les élections communales de 1895. La loi même se limi-
ta par conséquent à régler les contacts entre l’autorité
centrale et les particuliers et administrations néerlando-
phones. L’application de ces dispositions légales fut
cependant progressive étant donné que l’on se heurta
aux réticences des pyramides administratives uni-
lingues françaises dans les ministères, tant en ce qui
concerne l’exécution que les sanctions en cas d’infrac-
tions. Petit à petit, on commença à exiger la connaissan-
ce du néerlandais pour obtenir un emploi dans les ser-
vices provinciaux flamands mais cela se limita souvent
à un examen superficiel. Les candidats flamands par
contre devaient avoir une connaissance approfondie du
français, ce qui explique le nombre élevé d’échecs. Il
n’était donc nullement question d’une égalité des deux
langues en Flandre, ni lors du recrutement ni lors de
promotions. Au contraire, la connaissance obligatoire
du néerlandais visait uniquement ceux qui étaient en
contact avec le public. Un premier pas avait cependant
été franchi et au cours de décennies suivantes, les fonc-
tionnaires unilingues wallons firent l’objet de pressions
en Flandre.
Il n’y eut pratiquement aucune prise sur la hiérarchie
militaire. L’armée, comme organisation nationale et fac-
teur favorisant la formation d’une nation, était unilingue
française. Ce qui s’appliquait également à la majorité des
officiers et des sous-officiers et au service médical. Par
contre, la plupart des recrues ne connaissaient pas le
français et provenaient des couches de population les

77
Langue et politique

plus défavorisées, vu le système de recrutement. Nulle


part ailleurs on ne nota un aussi profond mépris pour le
flamand, nulle part on n’infériorisa autant ceux qui ne
parlaient que le flamand. La tentative de Coremans
visant à obtenir en 1887, à l’occasion de la discussion sur
la formation à l’Ecole militaire, le bilinguisme pour tous
les officiers, échoua. Le parlement utilisa la technique
bien connue du saucissonnage et la disposition initiale
fut entièrement vidée de son sens: l’exigence d’une
connaissance de la langue néerlandaise fut d’abord rem-
placée par un entretien plus superficiel sur des affaires
de services, puis par une connaissance encore plus élé-
mentaire pour se résumer à l’obtention de quelques
points à l’examen et à l’engagement explicite du gouver-
nement de ne pas retenir l’absence de connaissance du
néerlandais comme élément d’exclusion. Les jeunes offi-
ciers devaient donc acquérir de nombreuses aptitudes
mais non celle de connaître le néerlandais. Il fut fait état
d’une intervention royale en décembre 1887, sous la
pression des Wallons.
Deux mois auparavant, Léopold II avait cependant
donné l’exemple en parlant publiquement en néerlan-
dais. Le 27 novembre 1888, Coremans a prononcé le
premier discours en néerlandais à la Chambre. En 1894,
la liberté de la langue pour la prestation de serment fut
acquise. En 1886, l’Académie royale flamande de lin-
guistique et de littérature fut fondée. Le bilinguisme
acquit également ses lettres de noblesse par le biais des
emprunts d’Etat (1885), des pièces de monnaie (1886),
des billets de banque (1888), des timbres postaux
(1891), du Moniteur (1895) etc…

78
La législation linguistique sous un régime censitaire

Les Flamingants comprirent dans l’intervalle que s’ils


voulaient avoir une emprise sur l’essence même du pro-
cessus de francisation et sur les pyramides décision-
nelles francophones, ils devaient d’abord rompre le fon-
dement unilingue français de l’enseignement en
Flandre. Une analyse confirmée aujourd’hui par une
étude comparative internationale. De plus, les lois lin-
guistiques ne pourraient sortir leurs pleins effets que par
le biais d’une telle intelligentsia flamande. Il est dès lors
paradoxal de constater que la loi la plus importante au
plan du contenu vit le jour sous un gouvernement libé-
ral en 1883. Paradoxal parce que celui-ci s’appuyait sur
une représentation dominante wallonne qui fut la pus
virulente dans ses critiques de la langue flamande; para-
doxal aussi parce que la question de confiance ne fut
manifestement pas posée pour plusieurs dispositions
importantes qui sont passées grâce à l’appui de quelques
libéraux bruxellois et gantois (pratiquement les seuls
élus flamands) à l’opposition catholique. Cela se passa
en pleine guerre scolaire à l’occasion d’une réforme
approfondie de l’enseignement primaire et secondaire.
Un processus décisionnel qui n’est pas encore pleine-
ment expliqué à ce jour. La position à adopter par la
Flandre donna d’ailleurs lieu à une violente confronta-
tion au sein du Willemsfonds. La principale disposition
de la loi finalement adoptée prévoyait que désormais
dans l’enseignement secondaire officiel, outre les cours
de néerlandais (dispensés en néerlandais) et l’utilisation
de cette langue pour l’initiation à l’allemand et à l’an-
glais, deux autres cours (histoire-géographie et sciences
naturelles) devaient également être dispensés en néer-

79
Langue et politique

landais. Le principe du néerlandais comme langue véhi-


culaire pour des cours à ce niveau fut donc clairement
accepté pour la première fois. Implicitement, le néerlan-
dais n’était donc plus considéré comme une simple
langue de passage au français mais au plan symbolique,
comme une langue culturelle égale sans être cependant
équivalente. Il a été tenu compte de la présence d’impor-
tants cercles de fonctionnaires wallons dans les grandes
villes flamandes et surtout à Bruxelles. C’est pourquoi
ces cours pouvaient “en même temps” être dispensés en
tout ou en partie en français ou des sections “wallonnes”
distinctes pouvaient être créées. L’interprétation restait
vague. Cette dérogation n’était toutefois pas un droit;
elle dépendait de la décision de l’autorité organisatrice,
soit le gouvernement soit l’autorité de la ville. Dans la
pratique, le nombre de sections “wallonnes” s’est limité
aux deux athénées bruxellois, à celui d’Anvers et de
Malines ainsi qu’à l’école secondaire de Halle. La loi
allait être respectée rigoureusement dans 29 écoles de
l’enseignement secondaire alors que la méthode bilingue
était retenue dans huit écoles. Dans les dix athénées, la
loi ne fut que rarement appliquée dans son intégralité
jusqu’en 1914. Les causes sont aisément identifiables et
claires: absence de formation linguistique appropriée
pour les professeurs de sciences naturelles, absence
d’écoles normales appropriées pour les régentes, sabota-
ge des préfets d’études, de la direction et des enseignants
wallons désignés au plan national, la contre-offensive
des cercles de fonctionnaires wallons. Par ailleurs, une
bourgeoisie fransquillonne exigea non seulement la
création de sections wallonnes mais aussi une interpré-

80
La législation linguistique sous un régime censitaire

tation plus souple afin d’assurer la liberté de choix de


tous les parents. La loi allait être, sur ce point aussi, utili-
sée de manière impropre et on allait abuser des facilités
accordées. On enregistra par contre une amélioration
sensible de la qualité du néerlandais, une meilleure
reconnaissance de celle-ci dans la vie scolaire, l’adjonc-
tion d’une section normalienne à la faculté de Philoso-
phie et Lettres de l’Université de l’Etat de Gand, de sorte
que le nombre de cours dispensés en néerlandais - lin-
guistique et histoire germaniques - est passé de un à
douze. De plus, des pas importants avaient été franchis
dans l’enseignement secondaire francisé et ainsi, grâce à
une nouvelle catégorie d’enseignants dont la langue
maternelle était le néerlandais les générations d’étu-
diants suivantes allaient poser des exigences plus radi-
cales et mettre à l’ordre du jour la problématique de l’ap-
plication de ce principe à l’université.
La fonction d’exemple de la loi était plus importante
encore pour les flamingants catholiques qui exigeaient
dorénavant un régime similaire pour les collèges catho-
liques (qui comptaient bien plus d’élèves). Des études ont
depuis corrigé à juste titre l’image d’un enseignement
catholique éternellement à la traîne. Cet enseignement
comptait un nombre important de pouvoirs organisateurs
et de sites et présentait une grande diversité quant à l’im-
portance accordée au néerlandais. Il ne faut cependant
pas minimiser ses mérites ni les efforts des nombreux
prêtres-enseignants tout comme l’attitude plus positive
d’un évêque par rapport à un autre. Si on ne veut pas por-
ter préjudice à la lutte acharnée que le flamingantisme
catholique a dû mener jusqu’en 1910, on ne peut perdre

81
Langue et politique

de vue l’essence même du problème, la revendication cen-


trale, c’est-à-dire la question de savoir si l’épiscopat était
prêt à accepter le principe de la néerlandisation des cours
et par conséquent à respecter le principe du néerlandais
comme langue culturelle à part entière. La réponse fut
négative comme le démontrent clairement les fameuses
directives épiscopales de 1906. Malgré des différences
internes, la direction de l’Eglise faisait partie de l’establish-
ment belge francophone qui ne considérait que le français
comme langue internationale civilisée pour le clergé et la
future élite, comme la langue de l’unité du parti catho-
lique et de la Belgique même. L’évincement du français
condamnerait le peuple flamand à occuper une place de
second rang. Bref, respect pour le flamand mais ce dernier
ne pouvait se prévaloir que d’une place de second rang.
Ceci allait à l’encontre de la défense de la langue du
peuple, partagée par une partie du bas clergé et un mouve-
ment estudiantin flamand en plein essor (la création du
Algemeen Katholiek Vlaamsch Studentenverbond date de
1903) et a donné lieu à de vives tensions. L’épiscopat ne
voulait pas d’une initiative parlementaire qui pouvait ser-
vir de précédent à une ingérence de l’Etat dans la liberté
de l’enseignement. Les deux tentatives de Coremans en
1889 et en 1894 visant à obtenir, à l’image de 1883, une loi
linguistique pour l’enseignement secondaire catholique
échouèrent.
En raison de la contre-pression francophone et du
sentiment d’être à la limite du possible dans le cadre
d’un système électoral censitaire, plusieurs flamingants
placèrent leurs espoirs dans une démocratisation du
droit électoral.

82
Chapitre 3

La percée de la démocratie de masse


et les lois linguistiques

La forme médiane de suffrage universel plural

La législation linguistique jusqu’en 1900

Sous l’influence aussi de l’action extraparlementaire du


parti socialiste créé en 1885 (le parti ouvrier belge: POB),
l’élite censitaire fit une nouvelle concession de taille: le
compromis sur le suffrage universel multiple masculin:
un homme une voix, corrigé par des voix complémen-
taires sur la base des biens et des aptitudes, avec un
maximum de trois voix. Le nombre d’électeurs s’est
multiplié par dix. En Flandre, des centaines de milliers
de personnes ne connaissant pas le français eurent pour
la première fois le droit de voter. Ce qui impliquait,
dans les faits, une reconnaissance de la langue populai-
re qui était désormais la seule langue de propagande.
Les revues flamandes et les militants flamands devin-
rent désormais indispensables. Le Mouvement flamand
se vit doter d’une importante base massive.
C’est dans ce cadre qu’il convient de situer la relation
entre le mouvement flamand et le mouvement ouvrier.

83
Langue et politique

L’étude de cette relation fut longtemps hypothéquée par


une binarité artificielle entre un socialisme antiflamand,
d’une part, et une démocratie chrétienne et un flamingan-
tisme catholique en harmonie, d’autre part. La réalité était
bien plus complexe et seuls quelques aspects de pouvoir
politique pourront être abordés ici.
Le socialisme flamand adopta une attitude pragma-
tique, centrée par priorité sur des alliés pour l’acquisition
du suffrage universel unique. Il était conscient du fait que
la force du POB se situait en Wallonie et à Bruxelles ( en
1894: 27 élus, tous en Wallonie, parmi eux le dirigeant
gantois Edward Anseele élu sur une liste liégeoise). Il prê-
ta une oreille agacée aux discours flamingants sur “la
langue flamande, nos chers ancêtres, notre passé glo-
rieux” mais jamais sur “le gagne-pain flamand, les salaires
flamands, la misère flamande”. Il se trouva confronté à un
mouvement flamand sans aucun programme socio-éco-
nomique, partagé entre catholiques et libéraux se cha-
maillant à propos de la revendication principale des socia-
listes, la démocratisation du droit de vote. Il put
néanmoins compter sur l’appui des libéraux progressistes
francophones à Gand (le centre socialiste en Flandre!).
Dans sa stratégie politique, le socialisme flamand n’utilisa
pas nécessairement la lutte linguistique comme un aspect
de la lutte entre les classes. La plupart d’entre eux vont
admettre la légitimité de la question flamande, fût-ce en
ordre subsidiaire. Ils critiquèrent vivement de nombreux
flamingants trop préoccupés par l’obtention de droits
égaux pour les langues et non par ceux qui les parlent.
Etant donné que les socialistes faisaient désormais partie
du système parlementaire, ils devaient également définir

84
La percée de la démocratie de masse et les lois linguistiques

leur position vis-à-vis des lois linguistiques, ce qui ne


posa pas trop de problèmes. En 1898, sur tous les députés
wallons, seuls les socialistes votèrent comme un seul
homme en faveur de la loi d’égalité.
Dans l’optique de la généralisation du droit de vote et
en raison du danger que représentaient les socialistes, la
frange catholique jeta les bases de la formation du «pilier»
»catholique, sous la direction de l’épiscopat. La classe
moyenne catholique souhaitait utiliser ce pilier pour
contester le monopole de pouvoir détenu par les coteries
censitaires catholiques, tant par le biais de la démocratie
chrétienne que par celui du flamingantisme catholique. Il
s’agissait cette fois d’un mouvement qui toucha jusqu’aux
campagnes et petites villes, un mouvement doté d’accents
propres qui n’aboutit cependant pas à une fusion organi-
sationnelle de la démocratie chrétienne et du flamingan-
tisme, sauf dans le mouvement du prêtre Daens. Des orga-
nisations nationales telles que l’Alliance agricole belge et
la Ligue démocratique belge(précurseur de la démocratie
chrétienne, sans être déjà un mouvement ouvrier mais
bien un mouvement d’action sociale populaire) ont com-
mencé à se développer et tentèrent d’obtenir une légitimi-
té politique, avec l’aide de l’épiscopat, en évitant soigneu-
sement toute discussion sur la question flamande. La
défense de ces intérêts devait donc se faire au sein des
arrondissements électoraux flamands mêmes, caractérisés
par des liens de coopération variables. Finalement, le
groupe de pression régional Vlaamse Katholieke Land-
sbond (créé en Flandre occidentale, voulant monopoliser
le Mouvement flamand au sens traditionnel du terme)
resta orphelin: il n’y eut pas de parti catholique flamand et

85
Langue et politique

le mouvement ne fut pas reconnu comme groupe; il


n’était pas même représentatif du flamingantisme catho-
lique vu l’absence d’appui du Nederduitsche Bond. Il s’avé-
ra que, comme pour le libéralisme, seule une partie du fla-
mingantisme flamand était à l’époque disposée à lier la
lutte flamande à la lutte sociale. De nouvelles initiatives
en matière de législation linguistique allaient surtout
émaner de flamingants catholiques d’Anvers et de
Bruxelles élus en tant que tels par leur groupe-cible sur
une liste catholique commune. Les élus démocrates-chré-
tiens flamands restèrent partagés jusqu’en 1914. Certains
allaient suivre jusqu’à un certain point la radicalisation de
l’après 1900. L’hétérogénéité de l’action sociale populaire
n’y était pas étrangère.
Si l’on dresse le bilan à l’issue des premières élections
sous le système de suffrage universel plural de 1894,
avec le maintien du système de la majorité absolue, on
constate que l’élite censitaire catholique avait réussi à
marginaliser le socialisme et le libéralisme en Flandre
— le parti catholique a remporté les 72 sièges ainsi que
les 18 sièges de l’arrondissement de Bruxelles — mais
aussi à répondre avec succès à la fièvre d’émancipation
de la classe moyenne catholique. Tant la démocratie
chrétienne que le flamingantisme catholique ne comp-
taient qu’une poignée d’élus. Leur impact sur le proces-
sus décisionnel politique était plutôt faible dans les
grandes majorités gouvernementales, de 56 à 72 sièges.
En fait, l’ancien cabinet censitaire continuait tout sim-
plement de gouverner.
Des progrès furent néanmoins engrangés au plan de
la législation linguistique. Il s’agissait principalement

86
La percée de la démocratie de masse et les lois linguistiques

d’ajouts aux projets de loi, approuvés sans trop d’intérêt


ni de discussion au parlement. En 1897, lors de la réor-
ganisation de la garde civile, un amendement fut adopté
lequel a introduit en Flandre le néerlandais dans la ges-
tion des conseils de discipline (application des lois de
1878 et 1889) ainsi que dans la formation et le com-
mandement. Le Gouvernement n’accepta ce dernier
point que s’il ne servait pas de précédent pour l’armée.
Lorsque le code pénal militaire fut revu en 1899, les
personnes d’expression flamande ont également obtenu
des droits élémentaires devant les conseils de guerre et
la cour militaire. Etant donné que les soldats étaient
répartis en garnisons en Flandre et en Wallonie, sans
aucune distinction linguistique, il s’agissait donc d’un
premier pas timide vers des formes de bilinguisme dans
toute la Belgique. La loi d’égalité comportait aussi une
autre portée de principe suite à laquelle la question fla-
mande enflamma la Belgique de manière imprévue. Jus-
qu’à ce moment en effet, les lois étaient votées exclusi-
vement en français et seule la langue française avait une
valeur légitime. Suite à la démocratisation du suffrage,
il fallait désormais tenir compte de la présence de dépu-
tés ne connaissant pas le français. La loi d’égalité pallia
ce problème en prévoyant l’équivalence du français et
du néerlandais dans les textes de loi officiels. Elle fut
pratiquement votée à l’unanimité à la Chambre mais le
Sénat amputa le texte. Seul le texte français faisait foi, le
néerlandais ayant uniquement la valeur de traduction
officielle. Ce traitement de second rang dévolu au néer-
landais revêtait une valeur symbolique telle que toute la
Flandre s’en est émue, ce qui a donné lieu à une premiè-

87
Langue et politique

re marche sur Bruxelles (Schaerbeek), qui remporta un


vif succès étant donné que pour la première fois les fla-
mingants unissaient à nouveau leurs forces, avec la par-
ticipation des socialistes flamands. La loi fut votée en
1898. Le Mouvement flamand ne devint cependant pas
un parti populaire et l’unité fut de courte durée.

La législation linguistique de 1900 à 1914

Le système de la majorité absolue fut remplacé par le


système de la représentation proportionnelle en 1899.
Ce qui permit aux trois partis de s’assurer d’une repré-
sentation parlementaire dans les deux parties du pays et
dans l’arrondissement de Bruxelles et de créer de
meilleurs équilibres belgo-nationaux. En Flandre, le
parti catholique conserva 54 sièges mais dut en céder
18 à l’opposition: 14 aux libéraux, 3 aux socialistes et 1
aux Daensistes. La majorité gouvernementale catho-
lique se maintint mais s’effrita au cours des élections
suivantes, de 1902 à 1910, pour passer de 26 à 6 sièges
seulement. A partir de 1904 environ, le gouvernement
conservateur était donc tributaire de l’aide de quelques
démocrates-chrétiens ou flamingants alors que son aile
wallonne gagnait en importance. Initialement, l’épisco-
pat essaya, via Rome, de juguler toute dissidence mais
la tradition parlementaire était déjà trop bien ancrée en
Belgique pour y réussir. Tant la question sociale que fla-
mande furent mise à l’ordre du jour politique, ce qui
contraignit l’élite catholique à assouplir ses positions.
La démocratie chrétienne fut intégrée en 1907 et fut

88
La percée de la démocratie de masse et les lois linguistiques

représentée au sein du gouvernement Peu de temps


après, le nouveau gouvernement fit rejeter la revendica-
tion principale du flamingantisme catholique depuis
des décennies, à savoir l’approbation de la proposition
de loi Coremans.
Constatons aussi que la législation linguistique stag-
nait depuis dix ans, fait imputable non à la perte de
sièges catholiques en Flandre et au rôle de frein des
libéraux et des socialistes mais bien à un long conflit au
sein du parti catholique lui-même. A partir de 1901,
toute l’énergie du flamingantisme catholique se concen-
tra sur la réalisation de la proposition Coremans visant
à introduire le néerlandais comme langue usuelle pour
plusieurs cours dans tout l’enseignement catholique
secondaire. En raison du caractère délicat de la liberté
d’enseignement, ils voulaient parvenir à leurs fins par le
biais d’un accord au sein de la majorité catholique. Les
machinations de l’épiscopat et du gouvernement en ont
fait un véritable chemin de croix. Ce qui donna lieu à
une crise de confiance en 1906 et 1907. Les directives
épiscopales de 1906 ont clairement précisé que l’épisco-
pat refusait de reconnaître le néerlandais comme langue
culturelle, compromettant ainsi toute la stratégie
d’émancipation par le biais de l’enseignement et accélé-
rant un processus de décléricalisation auprès d’une par-
tie du Mouvement flamand catholique qui ne s’estimait
plus tenue, en cette matière, par la position de l’autorité
religieuse. La question flamande fut donc considérée
comme une question libre. Lorsque le gouvernement
catholique refusa la proposition de loi Coremans à la
Chambre et qu’après 25 années de travail législatif, rien

89
Langue et politique

ne s’était encore concrétisé, la coupe fut pleine. Une


partie du Mouvement flamand catholique devint un
mouvement dissident et se rapprocha de l’opposition en
vue de la constitution d’une majorité alternative. Cha-
cun comprit en effet qu’une loi linguistique digne de ce
nom ne pourrait se concrétiser que par la voie d’une
coopération pluraliste au-delà de tout clivage partisan.
Ceci aboutit finalement à la loi Segers-Franck de
1910. Pour la Flandre, les pro-flamands avaient atteint
leur objectif. La loi devint également contraignante
pour l’enseignement secondaire catholique, le réseau
scolaire le plus important. La liberté d’enseignement
était garantie en ce sens que les évêchés respectifs pou-
vaient choisir les deux cours permettant d’arriver à 8
heures de néerlandais par semaine. Les flamingants
catholiques avaient veillé au vote à cet effet d’une liste
obligatoire de “branches principales”. Les sections
“wallonnes” des athénées d’Anvers et de Malines ainsi
que l’école secondaire de Halle restèrent ouvertes. Mais
le principe de base de 1883 fut réinstauré: l’accès à ces
écoles se limita pratiquement aux élèves de parents wal-
lons ou bruxellois. Des tentatives francophones tenaces
pour en faire un “droit” dans toute la Flandre, fût-ce
pour un seul élève, ont échoué. L’année suivante, le
ministre catholique Poullet décida d’autoriser la créa-
tion de sections francophones dans les athénées d’Os-
tende et de Tongres. De plus, certains préfets ont utilisé
la séparation des cours de géographie et d’histoire pour
estimer légalement superflu l’enseignement des scien-
ces naturelles en néerlandais, dans les sections fla-
mandes, la disposition la plus controversée depuis

90
La percée de la démocratie de masse et les lois linguistiques

1883. Au bilan négatif de la loi Segers-Franck, signa-


lons surtout l’abandon de l’agglomération bruxelloise.
La campagne en faveur de la néerlandisation de l’uni-
versité de Gand démarra immédiatement après le vote
de la loi.
La question linguistique entrait ainsi dans une phase
nouvelle et devint pour la première fois un problème de
nationalités, à la une de l’agenda politique. Il n’était
plus question d’unanimité nationale par la voie d’un
compromis. Le renforcement de la légitimité de la
nation belge grâce aux idées d’Henri Pirenne et d’Ed-
mond Picard et son “âme belge”, ainsi que les commé-
morations patriotiques à l’occasion du 75ème anniver-
saire de l’indépendance de la Belgique ne purent
l’empêcher.
Le gouvernement catholique s’inquiéta d’un règle-
ment linguistique trop unilatéral pour la Flandre qui
pourrait représenter une menace pour l’unité et une
incitation à une scission administrative. Entre 1906 et
1909, il entreprit trois initiatives pour introduire des
formes de bilinguisme national. Ce qui impliquait un
principe totalement nouveau, à savoir la connaissance
obligatoire du néerlandais en Wallonie, certainement
dans les contacts avec les prolétaires flamands uni-
lingues. Il pouvait compter sur l’assentiment des dépu-
tés flamands qui considéraient ce principe comme une
conséquence de la loi d’égalité. Il se heurta toutefois, à
quelques nuances près, à un front wallon de rejet. Pour
la Wallonie, le principe de territorialité (adaptation de
la personne à la langue de la région ) était sacré. En vue
de s’assurer de l’appui wallon pour leurs propres exi-

91
Langue et politique

gences, les flamingants ont alors renoncé à toute reven-


dication linguistique pour la Wallonie, tant en ce qui
concerne l’administration que l’enseignement. Leur lut-
te ne concernait que la Flandre. Ce veto wallon contre
la possibilité d’une élite belge bilingue et de fonction-
naires bilingues (une amorce du principe du droit des
individus dans toute la Belgique, adaptation de la
langue à la personne) a eu des suites historiques lourdes
de conséquences. Ce choix étant fait et l’homogénéité
linguistique de la Wallonie étant acceptée, se posa la
question de savoir si l’on allait se contenter, du côté fla-
mand, d’un bilinguisme officiel de la Flandre et dès lors
de facilités pour la classe supérieure francophone ou
bien si l’on allait évoluer vers un unilinguisme corres-
pondant, donc également une homogénéisation inter-
ne. Ce qui plaça la lutte pour la néerlandisation de l’uni-
versité de l’Etat de Gand dans une perspective nouvelle.
Après une période de malaise, le Mouvement fla-
mand était à nouveau en plein développement, tant en
termes d’idéologie que d’organisation. Un circuit extra-
parlementaire alternatif, pluraliste et néerlandophone
se dessina de plus en plus. L’élite culturelle se fit
entendre par le biais des Congrès scientifiques flamands
(sciences naturelles, médecine, droit, histoire et lin-
guistique) démontrant la valeur scientifique du néer-
landais et attirant principalement des universitaires.
1500 participants s’y rencontrèrent en 1910. Il fallait en
outre compter sur les premiers effets d’un mouvement
de rattrapage économique flamand. Une élite écono-
mique naissante s’est associée en 1908 pour former le
Vlaams Handelsverbond, le précurseur du Vlaams Econo-

92
La percée de la démocratie de masse et les lois linguistiques

misch Verbond (Association d’employeurs flamands),


une émanation des PME flamandes. En sa qualité de
groupe de pression flamand, il s’opposa à la domination
d’une bourgeoisie holding belge francophone et son
défenseur, le Comité central industriel. Comme sa
dénomination le démontre, il s’agissait essentiellement
d’une association commerciale, même si quelque quatre
cents membres s’y affilièrent les années suivantes. De
plus, la modernisation et la bureaucratisation de l’Etat
donnèrent naissance à un secteur tertiaire plus sensible
à la problématique des langues. Un nombre croissant de
fonctionnaires et d’employés flamands se virent con-
frontés à une concurrence inégale et au mur linguis-
tique dans leur mobilité vers le haut. Soit des catégories
professionnelles susceptibles de se mobiliser au plan
politique et d’alimenter considérablement un sentiment
d’identité ethnique. Dès 1910, ils se sont organisés en
Vereniging van Vlaamse Staatsbedienden (Association des
Fonctionnaires flamands). En 1913, ils organisèrent un
congrès rassemblant près de mille trois cents agents de
l’Etat, provinciaux et communaux. Là aussi le langage
fut particulièrement radical: égalité lors des examens de
recrutement et de promotion, sans traitement préféren-
tiel, connaissance du néerlandais pour tous les
employés en Flandre et à Bruxelles, bilinguisme de tous
les fonctionnaires des ministères, le néerlandais comme
langue administrative pour toutes les opérations en
Flandre. Une nouvelle loi linguistique en matière admi-
nistrative devait être la priorité absolue. Une même
contestation de l’unitarisme à la française fut enregis-
trée dans le monde de l’enseignement.

93
Langue et politique

Des intellectuels laïcs tels que August Vermeylen, Julius


Mac Leod et Lodewijk De Raet ont accentué cette phase
de prise de conscience. C’est surtout le dernier cité qui a
contribué à élargir la pensée flamande et à la doter d’une
nouvelle justification idéologique. Il réussit à extraire le
Mouvement flamand de ses limites culturelles, à le
doter d’une assise socio-économique et à établir le lien
entre intérêt linguistique et intérêt matériel. Il démon-
tra comment à défaut de se faire, la population flamande
resterait cloîtrée entre travail de faible qualification et
navettes. Point central de sa stratégie: la néerlandisa-
tion de l’Université de Gand, en ce compris l’enseigne-
ment agronome supérieur et les formations d’ingé-
nieurs (vu l’exploitation prévue des mines du
Limbourg). Ce qui permettrait de former une élite fla-
mande et de mettre un terme à la fracture linguistique
sociologique mais aussi de priver l’élite fransquillonne
de sa principale base intellectuelle. Dans la lutte pour
l’hégémonie, la ‘force populaire flamande’ — la prédo-
minance démographique de la Flandre — mènerait à
terme à la prédominance en Belgique.
La radicalisation se fit également ressentir au plan
politique et s’accompagna d’un changement de généra-
tion. Tant dans le parti catholique que libéral, on assista
à un rapprochement entre flamand et social, à une
attaque renouvelée contre le pouvoir encore important
des coteries, en soulignant la démocratisation des asso-
ciations électorales et l’introduction d’un poll électoral.
L’ élan nouveau du flamingantisme libéral s’appuyait sur
l’acceptation d’un programme démocratique pro-fla-
mand cherchant à se rapprocher des couches de popula-

94
La percée de la démocratie de masse et les lois linguistiques

tion moins favorisées par le biais des mutualités, des


caisses de pensions et des syndicats. Ce qui représente
dans le même temps un appui aux groupements
ouvriers libéraux déjà présents. En 1913, le Vlaamse
Liberale Bond chapeauta ces différentes associations. Au
sein du parti catholique, la génération des anciens étu-
diants de Louvain, — ces fameuses années 1890 — s’ap-
propria la direction du Mouvement flamand catholique.
En décembre 1907, les cinq associations d’étudiants
provinciales se sont associées pour former le Katholieke
Vlaamse Landsbond. Il s’agissait d’une nouvelle tentative
d’émancipation de la classe moyenne pro-flamande qui
recherchait encore toujours une reconnaissance comme
quatrième pilier et qui se profilait comme proche du
peuple sous l’égide de Frans Van Cauwelaert. Hendrik
Heyman fit office de trait d’union avec la démocratie
chrétienne; il était vice-président de la Confédération
des syndicats chrétiens et libres (CSC/ACV) créé en 1912,
dans lequel l’idée d’un mouvement ouvrier catholique
plus autonome au plan politique gagnait du terrain.
Entre-temps, les tensions étaient devenues tellement
vives au sein du POB que la question flamande devint
une question libre en 1909. Ce n’est pas le fait du hasard
si cela s’est produit après le refus des socialistes wallons
d’accorder des droits linguistiques aux dizaines de mil-
liers d’immigrés ne connaissant pas le français. Ceux-ci
étaient subordonnés à la francophonie d’intellectuels
universitaires de la bourgeoisie wallonne, tels que les
ingénieurs des mines. Au cours des années suivantes, le
socialisme flamand allait, sous l’impulsion de Camille
Huysmans, suivre la radicalisation du Mouvement fla-

95
Langue et politique

mand, même si ce ne fut pas avec autant de pugnacité


dans toutes les fédérations. Huysmans devait préciser
cette stratégie linguistique devant les militants à un
moment où il n’y avait pas encore d’obligation scolaire
jusqu’à douze ans.
La nouvelle génération assura une autre nouveauté:
une campagne pluraliste permanente en vue de la néer-
landisation de l’Université de l’Etat de Gand, les catho-
liques espérant que l’Université Catholique de Louvain
suivrait dans la foulée, par analogie avec l’enseignement
secondaire. Symbole de cette coopération: trois coqs
poussant des cocoricos: le catholique Van Cauwelaert,
le libéral Louis Franck et le socialiste Huysmans. Une
«dépilarisation» qui a fait des vagues dans tous les par-
tis. La proposition de loi en question a été déposée en
mars 1911 et la campagne en sa faveur n’a connu aucun
précédent dans l’histoire du Mouvement flamand. Les
élections de 1912 ont renforcé la position de force fla-
mande. Pour la première fois, un groupe catholique fla-
mand comptant une vingtaine de députés s’était consti-
tué à la Chambre sous la direction de Frans Van
Cauwelaert. Le cas échéant, ce groupe menaçait de bra-
ver la question de cabinet si l’on ne tenait pas compte de
ses exigences. La proposition de loi visant la néerlandi-
sation de l’Université de Gand fut à nouveau déposée en
novembre 1912 mais n’allait plus être examinée au Par-
lement avant la guerre. Quoiqu’il en soit, les tensions
linguistiques sont restées vives les deux années sui-
vantes, à propos de deux facteurs de formation d’une
nation par excellence, à savoir l’armée et l’enseigne-
ment primaire.

96
La percée de la démocratie de masse et les lois linguistiques

La Belgique avait renoncé en 1909 au système du tirage


au sort et du remplacement. Par conséquent, les
groupes sociaux les plus faibles n’étaient plus les seuls à
être confrontés à des situations linguistiques intolé-
rables. En raison de la dégradation de la situation inter-
nationale, le chef de gouvernement de Broqueville vou-
lut instaurer, trois ans plus tard, le service militaire
obligatoire. Son projet de loi ne comportait aucune dis-
position en matière d’emploi des langues. Les flamin-
gants avaient le choix entre deux options fondamen-
tales: soit le bilinguisme du cadre de l’armée soit
l’unilinguisme par la scission en sous-élements homo-
gènes au plan linguistique: des régiments flamands et
wallons, comme déjà mentionné dans le programme
des griefs de 1856. Ce dernier point s’avéra irréalisable.
Le chef de gouvernement souhaitait une loi unioniste:
pas d’armée flamande, pas d’armée wallonne mais une
armée belge. Il menaça de provoquer une crise gouver-
nementale au sujet d’une scission au niveau inférieur,
celui des compagnies. Ce qui donna lieu à la désintégra-
tion du groupe catholique flamand de la Chambre. Les
libéraux flamands n’étaient pas non plus partisans
d’une telle scission, craignant un embryon de scission
administrative. La loi finalement adoptée a retenu pour
l’avenir un bilinguisme progressif du cadre de l’armée.
Ceci s’appliquait aux officiers par le biais de l’Ecole
Militaire et d’autres canaux à partir de 1917 et aux
médecins par le biais d’un examen pratique à partir de
1915. Des mesures ont également été prévues pour la
formation des sous-officiers. La loi linguistique de 1878
pour l’administration est entrée immédiatement en

97
Langue et politique

vigueur. Grande fut la déception du mouvement fla-


mand. La loi offrait certes la perspective d’améliorations
substantielles mais dans l’intervalle, des soldats fla-
mands allaient encore être formés et dirigés pendant
vingt-cinq à trente ans par des officiers ne connaissant
pas le néerlandais. Dans les faits, l’armée restait “franci-
sée”. De plus, des doutes surgirent quant à une applica-
tion honnête de cette loi, doutes vite confirmés. Pen-
dant la guerre, rien ne changea en effet.
1914 vit l’introduction de l’obligation scolaire de six
à quatorze ans et d’un quatrième grade (de douze à qua-
torze ans). Le projet de loi ne comportait pas de disposi-
tion linguistique. Le gouvernement concevait l’ensei-
gnement primaire comme un instrument d’éducation
nationale et de formation de belges bilingues, surtout
en Flandre. Ce qui explique la crainte flamande de voir
désormais un nombre croissant de cours dispensés en
français et le passage à un enseignement entièrement en
français au quatrième grade, à l’instar de la situation
catastrophique à Bruxelles et également à Louvain. De
plus, cet enseignement primaire pouvait être placé sous
le signe des connaissances requises du français dans
l’enseignement secondaire. Etant donné que ce qui res-
tait du groupe catholique flamand à la Chambre n’eut
pas gain de cause auprès du gouvernement, un amende-
ment pluraliste fut déposé, basé sur le principe de terri-
torialité; en Flandre, la langue usuelle devait être le
néerlandais pour dix-huit heures au minimum par
semaine, l’apprentissage d’une deuxième langue n’était
autorisé qu’à partie de la cinquième année. On était tou-
tefois prêt à accepter les droits de la minorité linguis-

98
La percée de la démocratie de masse et les lois linguistiques

tique. Lorsque les parents de vingt enfants wallons le


demandaient, une classe ou une école francophone
pouvait être créée. Ce droit pourrait éventuellement
être étendu à tous les enfants élevés en français. Mais
rien n’y fit: seul le principe langue maternelle-langue
usuelle fut accepté. On craignit même un instant que
selon l’interprétation ministérielle, les dérogations par-
tielles pour les communes bilingues ne se limiteraient
pas aux communes de la frontière linguistique. Ce qui
donna lieu à une campagne extraparlementaire virulen-
te, avant que le gouvernement ne concéda sur ce point.
On retint toutefois le principe qu’en Flandre aussi, le
chef de famille devait déclarer quelle était la langue
maternelle de l’enfant, fût-ce en principe sans liberté de
choix et sous le contrôle du directeur de l’école. Ce qui
permit d’écarter la menace en Flandre même si une
liberté de fait suscitait quelques doutes. Il avait en outre
fallu renoncer à toute réglementation pour Bruxelles,
un résultat qui fut perçu comme une défaite de plus.
Des questions se posèrent quant à la concrétisation
de la revendication flamande majeure, à savoir la néer-
landisation de l’Université de Gand. Et à juste titre, car
tous les indices allaient dans le sens d’un dédouble-
ment. Le 20 juin 1914, le Vlaamse Katholieke Land-
sbond formulait sa motion la plus virulente de la pério-
de d’avant-guerre, se demandant si les Flamands
devaient peut-être agiter la menace d’une scission
administrative pour être entendus. Le sentiment de se
trouver à la veille d’une victoire décisive a cédé le pas
aux frustrations. A la lumière de la fameuse série
mathématique et géométrique (la pondération entre les

99
Langue et politique

lois linguistiques obtenues et le poids d’une francisa-


tion toujours en cours), plusieurs flamingants radicaux
se sont intéressés à l’idée d’une scission administrative
lancée du côté wallon en 1912. Au lieu de recourir à la
stratégie défensive des lois linguistiques, cela permit
de rompre le front francophone de manière offensive.
Cet intérêt pour une scission administrative n’était pas
partagé par les flamingants qui étaient plus optimistes
ou qui optaient pour le modèle belgo-national pour
d’autres raisons. Du côté catholique, pour exercer le
pouvoir en Belgique par le biais de la Flandre et proté-
ger la minorité wallonne catholique; du côté libéral et
du côté socialiste, parce que l’appui des condisciples
wallons était la condition sine qua non d’une majorité
gouvernementale alternative, et pour éviter que socia-
listes et libéraux ne soient minorisés en Flandre. Une
idée qui fit école plus tard fut cependant lancée: celle
de l’autonomie culturelle (Huysmans) permettant à la
Flandre de décider elle-même de la structure linguis-
tique de son enseignement.
Le flamingantisme catholique s’est profilé dans un
rôle de pionnier mais sa phase de masse était loin
d’être univoque. Il existait en effet un flamingantisme
moderne, celui des grandes villes, un flamingantisme
plus marqué du mouvement ouvrier catholique en
pleine émancipation et un flamingantisme tradition-
nel dans les petites villes et les campagnes, encore en
quête d’une forme appropriée. Ainsi les dissidents du
groupe flamand catholique à la Chambre ont rejeté
une campagne pluraliste, comme celle en faveur de
l’université de Gand. Une telle neutralité philoso-

100
La percée de la démocratie de masse et les lois linguistiques

phique a en effet introduit des libéraux et des socia-


listes dans l’arrière-ban catholique et déréglé la cam-
pagne électorale. En dehors des grandes villes, la
langue flamande était encore toujours un outil de sau-
vegarde de la foi et des mœurs chrétiennes. Une antici-
pation similaire des conséquences éventuelles s’était
produite après la collaboration pour la loi d’égalité de
1898 où l’année suivante, lors de la commémoration
de la guerre des paysans, l’identification entre catho-
lique et flamand l’avait à nouveau emporté. Basés sur
ces stratégies de protection, les concepts linguistiques
d’une frange traditionnelle du bas clergé étaient
relayés par l’évêque de Liège, Monseigneur Rutten qui
se présenta comme adversaire de Monseigneur Mer-
cier. Par ailleurs, une tentative de remplacer le mot
“flamand” par “néerlandais” dans la loi, pour contrer
toute attaque du flamand comme équivalent du wal-
lon, échoua. La majorité des parlementaires catho-
liques flamands vota contre.
Le Mouvement flamand était indéniablement deve-
nu un véritable pouvoir et pourtant tout semblait indi-
quer qu’il était, comme à l’époque du droit censitaire,
à nouveau relégué dans ses limites politiques, en l’oc-
currence un bilinguisme officiel en Flandre mais le
maintien du français comme langue de prestige. Pour
toute avancée, il était tributaire, à l’instar du mouve-
ment social, de l’introduction du suffrage universel
unique. Ce qui explique le constat paradoxal que le
socialisme wallon, le groupe politique le plus ardent
partisan de ce système, fut comme en 1893 l’un des
principaux promoteurs du Mouvement flamand.

101
Langue et politique

Le Mouvement wallon

La première menace sérieuse d’une scission administra-


tive fut donc proférée par la Wallonie, juste avant la Pre-
mière Guerre mondiale, une Wallonie qui se sentait
menacée par la domination belgo-flamande. La majorité
anticléricale progressiste wallonne était chaque fois
réduite à néant par une majorité cléricale plus impor-
tante encore en Flandre, une majorité sur laquelle les
gouvernements homogènes catholiques s’appuyaient
depuis 1884. Des gouvernements à dominance conser-
vatrice même si ce conservatisme fut légèrement tempé-
ré par la participation des démocrates-chrétiens au pou-
voir à partir de 1907; opposés au suffrage universel
unique, au libre fonctionnement syndical, à des
réformes sociales importantes etc.., ces gouvernements
menaient une politique cléricale d’enseignement.
De plus, malgré la présence de ministres wallons, ces
gouvernements furent accusés de léser la Wallonie en
termes d’infrastructure et de dépenses publiques. Plus
l’avancée électorale escomptée de la gauche en Flandre
se fit attendre, plus le front wallon libéral-socialiste
s’impatienta.
S’y greffa en outre la question linguistique. En Wal-
lonie, le passage des dialectes wallons au français com-
me langue culturelle apparentée s’était déroulé sans
problèmes majeurs. La connaissance de la langue stan-
dard assurait aux unilingues français une position privi-
légiée sur le marché du travail non manuel. Ce qui
valait pour les administrations nationales, Bruxelles et
les grandes villes flamandes. Le Mouvement wallon

102
La percée de la démocratie de masse et les lois linguistiques

n’est donc pas né en Wallonie mais bien à Bruxelles, en


1888. Des fonctionnaires wallons immigrés, des avocats
et magistrats francophones etc… se sentirent menacés
par les premières lois linguistiques et les exigences de
bilinguisme; ils agirent par pur anti-flamingantisme.
Mais tout cela n’inquiéta que peu la Wallonie car en fait
il ne s’agissait que de lois linguistiques pour la Flandre,
qui avaient été dans une large mesure vidées de leur
sens et qui étaient pratiquement inoffensives pour
Bruxelles.
Les choses changèrent dès 1897. Saisissant l’opportu-
nité de l’agitation sur la loi d’égalité, un noyau liégeois a
repris la direction du Mouvement wallon et a doté ce
dernier d’un contenu wallon, surtout lors du congrès de
1905. Il était clair en effet que les flamingants ne se satis-
faisaient pas de voir attribuer des facilités linguistiques
en Flandre à ceux qui ne connaissaient pas le français.
Ils dénonçaient en fait la domination culturelle du fran-
çais et voulaient une véritable égalité linguistique. On se
rendit également compte qu’après la démocratisation du
droit de vote, il était illusoire de croire que l’Etat pouvait
être dirigé exclusivement en français. Que faire alors?
On ne voulait en aucun cas admettre une quelconque
forme de bilinguisme. Ce qui serait interprété comme
une plus grande régression encore en Belgique, comme
une expression nouvelle de la domination flamande. Les
Wallons devaient apprendre le néerlandais dans un
environnement moins favorable et n’avaient aucune
envie d’apprendre cette langue. Par conséquent, le bilin-
guisme mènerait uniquement à un monopole flamand
dans les emplois, le Wallon perdant le droit d’être jugé

103
Langue et politique

par des “magistrats de sa race, de sa mentalité, par des


magistrats capables de comprendre non seulement ses
mots mais encore son esprit et son cœur”. Seul le rem-
part de l’unilinguisme français tant en termes de territoi-
re (les immigrés se “wallonisaient” automatiquement)
qu’en termes de possibilités de carrière (pas de contrain-
te linguistique pour les intellectuels wallons) était de
nature à les en préserver et à sauvegarder leur place légi-
time en Belgique. On prôna à nouveau une identité de
groupe ethnique wallonne et une spécificité culturelle
trop longtemps négligée, une âme wallonne dont l’au-
thenticité devait se démarquer du caractère artificiel de
l’âme belge, symbolisé par les Beulemans et Bruxelles,
un “agglomérat de métis”. Il y avait donc deux nationali-
tés en Belgique. Mais le principe de territorialité ne pou-
vait s’appliquer à la Flandre: on invoquait à cette fin le
mythe du bilinguisme historique de la Flandre. Il fallait
donc défendre cet acquis francophone par le biais de la
liberté individuelle de choix de la langue pour chaque
habitant de cette région. On ne donna donc aucune suite
à l’idée d’une autonomie culturelle, facteur d’homogé-
néité. Face au défi flamand, le Mouvement wallon opta
pour une stratégie double: le principe de territorialité en
Wallonie, le principe de personnalité en Flandre et a for-
tiori à Bruxelles, la capitale. En fonction de ses intérêts,
le Mouvement était donc régional et développait une
prise de conscience ethnique à l’encontre du bilinguis-
me de la Belgique, ou encore belgiciste à l’encontre de
l’unilinguisme de la Flandre. Les Mouvements flamand
et wallon vécurent donc des vies parallèles inspirées
d’intérêts divergents.

104
La percée de la démocratie de masse et les lois linguistiques

Le socialisme wallon qui avait sympathisé initialement


avec les revendications flamandes et des formes de
bilinguisme belgiciste allait devenir le plus ardent
défenseur de cette thèse. Les calculs électoraux, en vue
de conquérir la classe moyenne wallonne, ont certaine-
ment joué un rôle, tout comme le sentiment de supério-
rité repris des Libéraux wallons voulant que le retard de
la Flandre était imputable à la langue flamande.
Lorsque certains étendirent ce sentiment de supériorité
linguistique à la supériorité de l’âme wallonne tout
court, ils se heurtèrent à la ferme opposition de Emile
Vandervelde, leader du POB. Il est paradoxal de consta-
ter que par son attitude en matière de langues, le socia-
lisme wallon devint l’allié objectif de la classe dominan-
te francophone en Flandre, après avoir précédemment
défendu les droits de la bourgeoisie wallonne.
Le Mouvement wallon ne fit que peu parler de lui
jusqu’en 1910-1912. Nonobstant deux tentatives —
quatre congrès pour la période 1890-1893, deux en
1905-1906 —, le mouvement n’avait pas réussi à s’orga-
niser de manière permanente. Il s’agissait en premier
lieu d’un contre-mouvement qui avait besoin des succès
du mouvement flamand pour se manifester. La reprise,
dès 1907-1910, est donc parfaitement compréhensible.
Les élections de 1912 ont été un point de cristallisation.
Après une régression constante de la majorité catho-
lique au Parlement, laquelle ne disposait plus que de six
sièges en 1910, l’opposition vivait dans un état eupho-
rique. La frustration de 1912 fut d’autant plus grande.
La majorité catholique obtint à nouveau seize sièges et
les pertes se situèrent essentiellement en Flandre. C’est

105
Langue et politique

dans cet esprit de déception que Jules Destrée écrit sa


fameuse lettre au roi: “Sire, il n’y a pas de Belges”,
contenant la menace d’une scission administrative. Un
bloc wallon s’imposait pour lutter contre cette menace
collective externe. Une coopération structurée fut mise
en place, l’Assemblée wallonne, appelée à fonctionner
comme un parlement wallon et dont 9 sénateurs et 32
des 44 députés anticléricaux firent partie
Contrairement au Mouvement flamand, le Mouve-
ment wallon était un mouvement venant du haut mais
sans base massive sensibilisée, du moins pour l’instant.
L’identité wallonne se vit dotée de signes symboliques:
drapeau, devise, fête wallonne, sans pour autant lever
l’équivoque: lutter pour le maintien du pouvoir linguis-
tique francophone en Flandre et à Bruxelles, d’une part
et opter pour une autonomie wallonne et contre la cen-
tralisation belge, d’autre part. Ce phénomène était éga-
lement lié à des tendances divergentes et conflictuelles
au sein de l’Assemblée, à savoir: une délégation belgi-
ciste bruxelloise, un petit groupe qui voulait un fédéra-
lisme radical et pour lequel les flamingants étaient des
alliés potentiels et enfin la majorité qui suivait une stra-
tégie à deux voies. Dans l’intervalle, les catholiques wal-
lons, qui dominaient deux des quatre provinces wal-
lonnes, considéraient tout cela comme une manœuvre
anticléricale. Ils luttèrent autant que possible contre les
revendications flamandes mais pouvaient admettre cer-
tains compromis dans le sens d’un bilinguisme. En fait,
après les premières réactions émotionnelles, la Belgique
ne fut plus remise en question en tant que telle car elle
restait le meilleur garant de la prospérité économique,

106
La percée de la démocratie de masse et les lois linguistiques

politique et intellectuelle de la Wallonie. Le message


était toutefois clair: revendiquer une participation au
pouvoir politique grâce à l’introduction du suffrage uni-
versel unique, d’une part et mettre un terme aux reven-
dications flamingantes, d’autre part, le tout assorti
d’une plus grande autonomie provinciale.
Ce furent là des signaux bien compris par le Roi et par
la partie progressiste de l’establishment belge. D’autant
qu’après 1900, la rivalité franco-allemande dans le but
d’exercer une influence en Belgique s’est accrue et que la
France s’ingéra de manière arrogante au plan culturel.
Une chose était certaine: l’époque d’un unilinguisme fran-
çais officiel était révolue et un bilinguisme généralisé
n’avait aucune chance d’aboutir. La nouvelle stratégie lin-
guistique s’orienta vers le bilinguisme pour la Flandre, au
détriment des flamingants (l’unilinguisme flamand mais
avec le maintien d’un maximum de droits pour la minori-
té francophone) et une certaine marge de bilinguisme
national au détriment des wallingants. Les lois linguis-
tiques de 1913 et 1914 reflètent déjà cette préoccupation.
La situation dans la région de Bruxelles-Capitale allait être
tout sauf un exemple de cohabitation culturelle emprein-
te de respect et de pacification linguistique ou encore de la
formation d’une identité belge au carrefour de grandes
cultures internationales.

L’agglomération bruxelloise

La pression d’une francisation se faisait davantage sentir


dans la capitale qu’ailleurs dans le pays. Dès avant 1830,

107
Langue et politique

on y notait une importante et influente présence franco-


phone qui s’était identifiée à la révolution triomphale de
la Belgique. La fonction de centre exercée par Bruxelles
et la triple concentration de pouvoirs déjà mentionnée
ont encore renforcé sa position. Le nombre d’emplois
vacants dans le secteur public (comme les ministères)
et dans le secteur privé était bien plus important
qu’ailleurs. Ce qui explique l’attrait de Bruxelles pour
les immigrés wallons, qui se sont donc plus situés dans
les groupes moyens de fonctionnaires et d’employés,
viviers futurs du Mouvement wallon. Ils occupaient
une place dominante dans la hiérarchie administrative.
En 1846, 37.6 pour cent des habitants se disaient fran-
cophones. Et pourtant, les conditions d’un processus de
changement linguistique massif n’étaient pas encore
réunies.
Centrés sur le marché du travail manuel, les quar-
tiers flamands sont restés stables pendant des décen-
nies; y habitaient des prolétaires autochtones et un
afflux important de ruraux flamands appauvris; de véri-
tables réseaux de familles et d’originaires d’une même
région s’y sont organisés. La situation a changé radicale-
ment à partir de 1880. Citons comme facteurs impor-
tants à cet effet la socialisation du mouvement ouvrier
et surtout la généralisation de l’enseignement primaire,
permettant d’acquérir la connaissance du français. Le
bilinguisme s’est donc étendu à la classe populaire.
Ce phénomène est d’autant plus important en raison
de l’ampleur du mouvement d’immigration vers
Bruxelles et de l’accélération de l’urbanisation et de la
sous-urbanisation, comme par ailleurs en Europe occi-

108
La percée de la démocratie de masse et les lois linguistiques

dentale. Si en 1846, 211.634 habitants vivaient dans


l’actuelle agglomération des dix-neuf communes (dont
123.874 à Bruxelles-ville), ce chiffre a pratiquement
quintuplé un siècle plus tard, ce qui s’accompagna d’un
important processus de modification linguistique. Les
recensements linguistiques, pour contestés qu’ils
furent, donnent une indication à cet effet. Si en 1866
l’agglomération bruxelloise comptait encore 46.2 pour
cent d’unilingues flamands, ce pourcentage est passé à
23.2 pour cent en 1910 alors que le nombre de per-
sonnes d’expression française était passé de 19.3 pour
cent à 27.1 pour cent. Ce qui pose la question de la
manière dont le bilinguisme a vu le jour et de sa fonc-
tion charnière dans la politique linguistique.
Dès la première loi linguistique de 1873, la question
du régime linguistique applicable à la région de la capi-
tale se posa. Pour les flamingants, un fait était acquis:
Bruxelles, une ville à majorité d’habitants d’expression
flamande, devait bénéficier de la même protection lin-
guistique que la protection minimale acquise pour la
Flandre. Ils ne sont pas parvenus à leurs fins car l’allian-
ce francophone au sein du parlement avait fait de
Bruxelles la rançon de ce qu’elle voulait accorder pour
la Flandre. En guise de justification, on invoqua le fait
que la capitale était une ville mixte. Comme centre
patriotique, elle ne pouvait être comptabilisée ni du
côté de la Flandre ni du côté de la Wallonie. Les obliga-
tions linguistiques devaient être ramenées à un strict
minimum pour ne discriminer personne. Dans les faits,
cela signifiait qu’il ne fallait pas faire obstacle à la pres-
sion linguistique francophone. Il fallait donc distinguer

109
Langue et politique

les mécanismes socio-psychologiques qui incitaient à


apprendre la langue de prestige, d’une part, et les cir-
constances dans lesquelles cela se fit, d’autre part. Ce
cadre fut créé grâce à un niveau décisionnel national et
communal interactif et il a accéléré le mouvement de
francisation tant en profondeur (de génération en géné-
ration) qu’en largeur (augmentation du nombre de
communes).
Au plan national, dans chaque loi sur l’emploi des
langues, Bruxelles fut dotée d‘un statut spécifique qui
n’offrait que peu de protection à la population d’expres-
sion flamande. Et par après, des infractions systéma-
tiques de ces lois furent tolérées, certainement dans
l’enseignement et l’administration. De plus, en compen-
sation des postes supprimés en Flandre, les fonction-
naires unilingues wallons furent transférés à Bruxelles.
Parallèlement au développement de l’urbanisation, ce
statut linguistique distinct allait s’étendre à un nombre
croissant de communes initialement flamandes, établis-
sant ainsi un lien entre urbanisation et francisation.
L’agglomération comptait déjà treize communes en
1914. La moitié y avait été ajoutée lors du compromis
parlementaire, sans pour autant refléter à ce moment la
réalité linguistique sur le terrain.
A défaut de législation nationale, les autorités locales
ont laissé une grande liberté d’action, surtout pour l’en-
seignement. Lorsque l’enseignement primaire fut doté
de cette vaste fonction d’alphabétisation à partir de
1880, l’intérêt pour l’importance de la langue maternel-
le s’est accru. Ce fut pour le bourgmestre libéral Buls
l’occasion de faire de Bruxelles un lieu de rencontre

110
La percée de la démocratie de masse et les lois linguistiques

patriotique. L’originalité de la Belgique résidait dans sa


situation au carrefour de la culture romane et germa-
nique, dans la présence aussi de Flamands et de Wal-
lons. Un bilinguisme général devait donc être l’objectif
final, la meilleure garantie de l’indépendance belge face
à une menace française. Bruxelles, la capitale, devait
jouer un rôle d’exemple. C’est pourquoi Buls est inter-
venu de manière drastique dans le processus de l’ensei-
gnement, là où jusqu’alors trop d’instituteurs et d’insti-
tutrices unilingues français ne comprenaient pas leurs
élèves et vice versa. En décembre 1881, il instaura un
système de transmutation dans les écoles bruxelloises.
Les enfants francophones devaient apprendre le néer-
landais, les enfants d’expression flamande devaient pas-
ser progressivement au français par le biais de l’appren-
tissage de leur propre langue standard et donc par le
respect du néerlandais comme langue culturelle. Les
directeurs d’école décidaient de la répartition en classes
francophones et néerlandophones en fonction de la
langue de l’enfant. L’intérêt pédagogique devait en effet
l’emporter sur la liberté des parents. Malgré le souci
prioritaire des parents flamands qui voulaient que leurs
enfants aient une bonne connaissance du français et
admettaient implicitement la supériorité de cette
langue, il s’agissait d’un concept d’enseignement très
moderne. Une vive opposition francophone, née dans
les milieux enseignants concernés, a sans doute fait
échouer le projet en 1888. Ce projet est, plus que la
législation nationale, à l’origine de la première politisa-
tion des Ligues wallonnes et du Mouvement wallon à
Bruxelles. A partir de ce moment, le système de l’ensei-

111
Langue et politique

gnement aboutit à un véritable exode des classes fla-


mandes, l’identification du Flamand avec pauvreté
étant inculquée aux parents. L’objectif de bilinguisme
fut oublié. Le “Flamand” ne fut pas anobli pour devenir
le néerlandais, la francophonie empêchant également le
développement d’une langue standard concurrente; le
flamand ne servit que de langue-tremplin pour passer le
plus rapidement possible au français. Par conséquent,
les enfants d’expression française ne connaissaient que
le français et les enfants d’expression flamande de la
première génération ne maîtrisaient ni le français ni le
néerlandais et accusèrent donc un important retard:
nous retrouvons donc ces fameux petits Beulemans que
Jules Destrée cita comme horribles exemples.
En 1914, l’enseignement primaire communal ne
comptait plus que 6 classes flamandes à Bruxelles,
contre 405 classes francophones, alors que la langue
maternelle de 56 pour cent des élèves était le flamand.
La situation n’était guère plus favorable dans l’enseigne-
ment catholique libre. Au contraire, le français devint
une arme dans la concurrence entre les réseaux. Le
même scénario se produit dans les huit premières com-
munes de la périphérie bruxelloise. Et pourtant, l’élite
francophone au pouvoir se cramponnait à l’image du
bilinguisme. La manipulation de ce bilinguisme tou-
chait en effet à l’essence même de la politique linguis-
tique. Manipulation du contenu car lors du recense-
ment décennal, quiconque connaissait quelques mots
de français était considéré comme bilingue, même si
l’on en négligeait sciemment de poser la question de la
langue parlée chez soi; manipulation du nombre car ce

112
La percée de la démocratie de masse et les lois linguistiques

type de bilinguisme en hausse ne servait pas à souligner


le caractère multilingue de Bruxelles mais bien la domi-
nation francophone croissante: en annexant les
bilingues aux personnes d’expression française ou en
comparant uniquement les unilingues. Le Parlement
put alors invoquer ce bilinguisme pour défendre un sta-
tut linguistique distinct pour l’agglomération bruxelloi-
se, ou au plan local, pour considérer comme superflue
une structure flamande ou bilingue.
Cet état d’esprit se manifesta une fois de plus à l’oc-
casion de la loi linguistique pour l’enseignement pri-
maire en 1914. Parfaitement au courant de la situation
catastrophique sur le terrain, le gouvernement refusa
tout régime linguistique efficace et en fit même un point
de rupture. Le rôle central fut dévolu au chef de ménage
qui pouvait, lors de l’inscription, indiquer la langue
maternelle ou la langue usuelle mais cette déclaration
devait correspondre à la réalité; le directeur devait véri-
fier si l’enfant était bien en mesure d’entamer l’enseigne-
ment primaire dans cette langue. A défaut de mesures
de protection, les infractions à cette loi furent nom-
breuses et flagrantes. Dans les faits, on encouragea la
liberté des parents dans le choix linguistique, le méca-
nisme d’humiliation et de respectabilité créé au plan de
l’idéologie linguistique pouvant jouer pleinement
Seule la connaissance du français permettait d’échap-
per à la stigmatisation et à la honte quotidienne. On
savait déjà pertinemment bien à l’époque ce qu’était une
identité flamande. Le “flamand” était une langue de
second rang pour des citoyens de seconde zone, et ce tant
dans l’administration que dans les autres contacts offi-

113
Langue et politique

ciels extérieurs. Dans le contexte de tensions commu-


nautaires croissantes, la francophonie bruxelloise défen-
dit a fortiori la liberté linguistique dont l’effet de francisa-
tion s’étendait rapidement à l’agglomération, et ce malgré
une immigration massive. Une prise de position idéolo-
gique que l’on défendait également pour la Flandre.

La Première Guerre mondiale marque un tournant

La Première Guerre mondiale a joué un rôle crucial


dans le processus de prise de conscience de la nation,
tant belge que flamande. La guerre a considérablement
renforcé cette antithèse. L’invasion allemande a ravivé
les sentiments nationalistes, une identification du
peuple avec le souverain et la patrie. Un Gouvernement
d’unité nationale fut mis en place et une trêve de Dieu
politique vit le jour, s’engageant vis-à-vis les libéraux et
socialistes à instaurer le suffrage universel unique. Dans
un même temps, et afin de conserver l’unité, le Roi eut
recours à des facteurs protonationaux, reconnaissant la
différence de symbolique entre Flamands et Wallons: la
Bataille des Eperons d’Or et la résistance des Six Cents
Franchimontois. Mais les sentiments patriotiques bel-
ges étaient mis à rude épreuve, tant en zone occupée
qu’au front, ce qui se traduisait dans un nationalisme
flamand d’inspiration politique. Les facteurs suivants
étaient décisifs dans l’interaction: la stratégie de l’occu-
pant allemand, le refus du Gouvernement belge d’offrir
une perspective d’avenir acceptable, la radicalisation
d’une partie du Mouvement flamand qui avait perdu sa

114
La percée de la démocratie de masse et les lois linguistiques

confiance en des solutions internes à la Belgique et se


montrait disposée à collaborer.
La politique d’occupation des Allemands servait uni-
quement leurs propres intérêts. Dans un scénario mini-
maliste, ils voulaient isoler la Belgique économique-
ment et politiquement par rapport à la France et
intégrer notre pays dans la sphère d’influence alleman-
de. L’optique maximaliste visait l’annexion pure et
simple. Les objectifs finaux variaient en fonction de
l’évolution de la guerre et des différents groupes poli-
tiques allemands. En jouant habilement la carte du pro-
blème flamand, les Allemands parvenaient à semer la
zizanie. L’appât par excellence de la Flamenpolitik fut la
concession à une grande revendication flamande
d’avant la guerre, à savoir: la néerlandisation de l’uni-
versité de Gand à partir de l’année académique 1916-
1917. D’autant plus que le Gouvernement belge mena-
çait uniquement de prendre des sanctions. Ainsi, les
possibilités de recrutement s’étendaient à un cercle plus
large que les groupes restreints d’activistes de la premiè-
re heure. Par le biais de la collaboration, l’activisme
voulait aussi réaliser une structure d’Etat spécifique
pour la Flandre. Cependant, la relation entre la Flandre
et la Belgique et le degré d’autonomie politique faisaient
l’objet de grandes divergences de vues, qui aboutis-
saient notamment à la création du Raad van Vlaanderen
(Conseil de Flandre) en 1917. La scission administrati-
ve entre la Flandre (capitale Bruxelles) et la Wallonie
(capitale Namur) fut proclamée en avril 1917, moyen-
nant un dédoublement des ministères. Mais ces initia-
tives restaient essentiellement des mesures sur papier.

115
Langue et politique

En décembre 1917, les activistes proclamaient l’autono-


mie politique de la Flandre. Dans la pratique, ils avaient
peu de partisans, quelque cinquante à septante mille
sympathisants, et ils se trouvaient confrontés à un
manque absolu de cadres. Ils regroupaient néanmoins
une part non négligeable de l’intelligentsia flamande: en
premier lieu, la génération des plus jeunes qui avaient
souvent été actifs au sein d’organisations non partisanes
durant la campagne d’avant-guerre et à laquelle les
libre-penseurs apportaient une contribution essentielle.
Dans un même temps, la lutte pour le pouvoir reprit de
plus belle au sein des ministères, ainsi que dans l’ensei-
gnement et dans plusieurs organisations profession-
nelles libres. Une avant-garde flamingante et radicaliste
tentait d’accaparer des positions-clefs et de mettre fin à
la domination francophone. Elle ne reculait pas devant
l’intimidation et le recours à la force contre tout détrac-
teur ou encore, pour contraindre des partisans plutôt
modérés à s’engager. Sa carrière professionnelle con-
trastait fortement avec les déportations vers l’Alle-
magne d’ouvriers réquisitionnés. Dans un même temps,
les francophones assimilaient toute atteinte à leur posi-
tion de pouvoir à une atteinte au patriotisme belge, tout
boycott du néerlandais étant synonyme d’outrage à l’ac-
tivisme. Plus tard, le Gouvernement belge annulerait
toutes les décisions prises pendant l’occupation. De
nombreux licenciements suivirent, dans les services
publics, comme dans les organisations de professions
libérales. Or, les activistes notoires n’étaient pas les pre-
miers touchés, la plupart d’entre eux s’étant enfuis,
mais bien les fonctionnaires qui avaient cédé aux pres-

116
La percée de la démocratie de masse et les lois linguistiques

sions ou qui tenaient à leurs droits linguistiques. Cette


situation grèverait le climat durant l’entre-deux-
guerres, elle influencerait la législation tant en matière
d’amnistie qu’au niveau de l’administration.
Le Frontbeweging (Mouvement de front) vit le jour
en 1916, en réaction contre les anomalies linguistiques
au front de l’Yser. La confrontation était quasi inéluc-
table. D’un côté, des cadres militaires francophones, à
forte tendance libre-penseur, qui n’appliquaient même
pas la loi linguistique de 1913, qui considéraient un sol-
dat flamand peu qualifié comme inférieur et tout intel-
lectuel flamingant comme un danger pour l’Etat, et qui
trouvaient dans l’activisme une raison de plus pour
qualifier toute expression de flamingantisme, d’insu-
bordination et de trahison. En temps de guerre, ce grou-
pe (quelque cinq mille officiers) constituait une puis-
sance que le Roi et le Gouvernement ne voulaient pas
trop vexer, notamment par crainte des réactions wal-
lonnes et de la position de la France, qui se montrait
déjà mécontente de la politique de neutralité adoptée
par le Roi lors des offensives (inutiles). Même si la ques-
tion linguistique figurait en haut de l’agenda au sein de
l’establishment, les divergences de vues étaient telles
que ni concessions ni promesses n’étaient faites. Les
abus perduraient. De l’autre côté, la présence d’intellec-
tuels flamingants issus des classes moyennes (ensei-
gnants, médecins, étudiants, brancardiers, aumôniers,
etc.). Une jeune génération dont la plupart étaient issus
de la mouvance d’étudiants catholiques. Initialement
des cercles d’étudiants d’inspiration éducative et reli-
gieuse visant à alphabétiser et à moraliser les soldats fla-

117
Langue et politique

mands (contre la décadence “française”), ils se profi-


laient rapidement comme une contre-élite qui veillait à
la prise de conscience, l’organisation et la direction et
qui insistait sur ses droits linguistiques fondamentaux.
Et ce, sur toile de fond d’un malaise général et d’un sen-
timent de lassitude dans les tranchées. Conscient d’une
répression croissante, le mouvement se retirait dans la
clandestinité. Il devenait pluraliste et se radicalisait. Il
réclamait des régiments flamands et wallons, et prônait
le fédéralisme. Il manifestait une certaine compréhen-
sion pour l’activisme et se référait aux idées du prési-
dent américain Wilson quant au droit d’auto-disposi-
tion des peuples, ce qui était d’ailleurs incompatible
avec l’idéologie des Lumières à laquelle nous avons déjà
fait référence. L’offensive finale de septembre 1918
déstabilisait toutefois le mouvement, qui comptait
quelque cinq mille partisans.
Ultérieurement, la première Guerre mondiale s’est
avérée un catalyseur pour des identifications émotion-
nelles divergentes. Le nationalisme belge atteignit un
point culminant au lendemain de la libération. Appuyé
par toutes sortes de manifestations patriotiques, le
mouvement avait fait tache d’huile et pénétré d’autres
groupes sociaux. Il connut des excès sous forme d’une
chasse aux sorcières contre toute expression de flamin-
gantisme et d’un nationalisme expansionniste. Il fut
renforcé par les associations d’anciens combattants à
dominance francophone qui descendaient dans les
rues, s’opposant essentiellement à toute forme d’amnis-
tie pour les activistes. Le Mouvement wallon avait per-
du en grande partie sa raison d’être. Le Mouvement fla-

118
La percée de la démocratie de masse et les lois linguistiques

mand ne comptait plus guère et le suffrage universel


unique ouvrait la porte d’une participation politique au
socialisme et au libéralisme wallons.
Très vite, le Mouvement flamand reprit du poile de la
bête, au niveau tant parlementaire qu’extraparlementai-
re. Cette reprise peut être attribuée aux effets du proces-
sus de démocratisation politique ainsi qu’à la solidarité
entre flamingants qui était restée relativement grande.
Nombre de flamingants étant restés loyaux à la Belgique
— pour ne pas dire la grande majorité — manifestaient
une certaine compréhension (sans approbation) pour
les circonstances dans lesquelles l’activisme et le mou-
vement de front avaient vu le jour. De plus, l’expérience
au front avait ouvert les yeux de nombreux Flamands,
constituant un autre facteur mobilisateur. Cependant, il
faudrait encore attendre avant que les circuits extrapar-
lementaires, complétés par d’autres groupes de pression
(tels que le Verbond der Vlaamse Oudstrijders en 1919)
n’aient pansé leurs plaies (cf. la création du Vlaams Eco-
nomisch Verbond en 1926). Avec le recul, le phénomène
le plus marquant est probablement moins la scission au
sein du Mouvement flamand entre minimalistes et
maximalistes, qui n’était initialement pas si grande,
mais bien le radicalisme de la plate-forme minimale fla-
mande qui fut immédiatement mis en exergue. En ce
sens, le terme “minimalistes” peut induire en erreur. Ce
groupe englobait les flamingants d’avant-guerre qui
entendaient réaliser un programme minimal par le biais
de la législation linguistique, au sein de l’Etat unitaire.
Ce programme prévoyait des réformes approfondies: la
néerlandisation intégrale de la Flandre selon le principe

119
Langue et politique

de la territorialité et le bilinguisme des services cen-


traux. Les maximalistes se regroupaient au sein du
Frontpartij qui fut créé en 1919, un parti nationaliste
flamand qui préconisait le fédéralisme. Dans un pre-
mier temps, son succès électoral resta limité (quelque
cinq sièges en 1929). Pendant l’entre-deux-guerres, il
ne fut d’ailleurs guère question d’une quelconque agita-
tion extraparlementaire dans le cadre de la législation
linguistique. Au contraire, ce thème serait surtout invo-
qué par le pendant fransquillon et les associations d’an-
ciens combattants.
Entre-temps, la Flandre assistait à un désenclave-
ment de son industrie, sa prépondérance démogra-
phique s’intensifiait et partant, sa représentation poli-
tique. Mais le temps n’était pas mûr pour un véritable
envol socio-économique. De plus, sur le plan culturel,
la Flandre restait dominée par l’intégrisme catholique.

Les effets du suffrage universel unique

Vers une solution belgo-belge

Par le biais du pacte de Loppem qui fut conclu en


novembre 1918, l’élite au pouvoir acceptait les princi-
pales revendications du programme socialiste. Ainsi fut
instauré le suffrage universel unique, sans autres cor-
rections. Le Gouvernement national de Loppem (1918-
1921) veillerait à son exécution. Le socialisme fut ainsi
intégré dans le régime civil. Le Mouvement flamand
était privé de pouvoir et devait se contenter de la vague

120
La percée de la démocratie de masse et les lois linguistiques

promesse de créer une université flamande. Or, l’instau-


ration du suffrage universel unique avait d’importantes
conséquences électorales. Au niveau national, le parti
socialiste rivalisait avec le parti catholique. Au plan
régional, l’incongruité politique se confirmait: une
majorité catholique en Flandre, une majorité socialiste
en Wallonie. Dorénavant, il fallait donc former des gou-
vernements de coalition. Pour la première fois, des
compromis externes devaient être conclus en fonction
d’un programme de gouvernement.
Cette évolution coïncidait avec celle des partis poli-
tiques eux-mêmes. Au sein du POB, le socialisme fla-
mand renforçait son poids parlementaire; l’homme
politique le plus flamingant, Camille Huysmans, devint
la figure de proue de la fédération la plus flamingante
(celle d’Anvers), tandis qu’au sein du parti la question
flamande restait ouverte.
Au sein du parti libéral, la tendance flamingante-
progressiste qui avait connu un certain succès avant la
guerre se retrouvait marginalisée en Flandre. Le parti
s’identifiait pleinement avec un patriotisme belge fran-
cophone, était conservateur au plan social et s’opposait
à toute exigence flamingante. Le parti catholique
connut le plus de turbulences, surtout dans les arron-
dissements flamands. On y assistait à un nouvel assaut
contre le pouvoir des circonscriptions conservatrices
francophones, le flamingantisme servant initialement
de catalyseur pour le mécontentement d’autres groupes
sociaux. Cela aboutit à un renouvellement important
du personnel politique, la bourgeoisie conservatrice fla-
mande étant de plus en plus isolée après avoir perdu

121
Langue et politique

l’épreuve de force des listes scindées en 1921. Cette


même année, l’Union catholique belge, «parti de
classes», fut créée au niveau national. Notons à cet
égard l’émancipation du mouvement ouvrier catholique
(la Ligue Nationale des Travailleurs Chrétiens,
LNTC/ACW) sous la direction d’une jeune génération de
syndicalistes. La LNTC se profilait comme «sous-pilier»
autonome: la démocratie chrétienne. Là encore, la créa-
tion d’un Parti régional du peuple catholique-flamand
avait échoué et la classe moyenne flamingante ne parve-
nait pas à se faire reconnaître comme partenaire à part
entière. La plupart des élus flamands (40 sur 47, certes
pas tous avec la même conviction) faisaient partie du
Groupe catholique flamand de la Chambre, au sein
duquel les élus LNTC flamands s’étaient associés au
noyau dur. La réalisation du programme minimal fla-
mand peut essentiellement être attribuée à ce groupe
flamand. La marge disponible à cet effet était fonction
de son homogénéité, sa relation par rapport aux gou-
vernements, la participation de ses représentants à ces
gouvernements et le choix du partenaire, vu l’incompa-
tibilité des programmes libéraux et socialistes.
Entre 1921 et 1927, ce choix a déclenché de fortes
tensions internes. Les catholiques conservateurs exi-
geaient une cohabitation avec le parti libéral, un “bloc
bourgeois”. Les groupes émergents préféraient le POB et
comptaient ainsi sur une politique linguistique
constructive par le biais de la mouvance Huysmans.
Une formule à laquelle s’est opposé le Souverain (ainsi
que le cardinal), craignant une réduction du service
militaire et l’exécution du programme minimal. Albert

122
La percée de la démocratie de masse et les lois linguistiques

Ier mit son veto à une répartition linguistique trop


poussée qui risquerait d’aboutir à la désintégration du
pays et à un accroissement de l’influence de la France et
de l’Allemagne. Ces interventions étaient couronnées
de succès. Les groupes démocratiques devaient baisser
le ton sur deux fronts. Des gouvernements réunissant
catholiques et libéraux étaient mis en place, les démo-
crates étant difficilement admis au niveau gouverne-
mental. Le Gouvernement restait largement sous l’empri-
se des conservateurs, moyennant une large participation
de la haute finance. La plupart des flamingants jugeaient
qu’il serait trop radical de déclencher une crise gouverne-
mentale sur la question flamande.
Les revendications flamingantes ne faisaient dès lors
pas partie du programme gouvernemental, de sorte
qu’elles devaient toujours se réaliser par le biais de pro-
positions de loi. Celles-ci avaient d’autant plus de
chances d’aboutir qu’elles étaient couplées à d’autres
dossiers, dans le cadre d’opérations donnant-donnant
(package dealing). Dans ce processus, la partie la plus
éclairée de l’élite au pouvoir essayait d’anticiper, s’inspi-
rant de deux grands axes. Premièrement, le maintien du
principe des droits des individus en Flandre. L’identité
culturelle flamande serait désormais pleinement recon-
nue mais avec maintien des droits linguistiques pour la
minorité francophone, ce qui concernait avant tout les
concentrations de francophones dans les grandes villes
flamandes. Cette reconnaissance impliquait la liberté de
choix, notamment en matière d’enseignement. Ainsi, le
français pouvait conserver son statut de langue des
classes supérieures et partant, de langue d’unité natio-

123
Langue et politique

nale. Deuxièmement, on voulait assurer l’unité de la


Belgique en autorisant l’unilinguisme aux niveaux infé-
rieurs, compensé toutefois par un certain bilinguisme
dans la structure de gestion centrale et les cadres supé-
rieurs. La législation linguistique des années vingt tra-
duisait ces aspirations. Finalement, elle n’a fait qu’ag-
graver les résistances. Du côté wallon, le bilinguisme
était hors de question. Aux yeux des flamingants, il était
incompatible avec la réalisation du programme mini-
mal.
La loi du 31 juillet 1921 sur l’emploi des langues en
matière administrative fut adoptée sous un gouverne-
ment tripartite. Elle prévoyait en premier lieu un règle-
ment pour les administrations subordonnées, abrogées
depuis 1878. Globalement, des décisions devaient être
prises pour les minorités linguistiques, les communes
de la frontière linguistique, l’emploi des langues au sein
de l’agglomération bruxelloise et dans l’administration
centrale. La proposition de loi Van Cauwelaert fut ini-
tialement adoptée par la Chambre, peut-être en vue de
s’assurer du soutien du groupe catholique flamand pour
la majorité de deux tiers nécessaire à la réforme de la
Constitution. Dans une seconde phase, la Commission
du Sénat se prononçait en faveur d’un bilinguisme plus
unitaire. Le compromis qui fut péniblement conclu
était basé, pour ce qui concerne la langue administrati-
ve des communes et provinces, sur un équilibre entre le
principe de la territorialité voté par la Chambre et l’au-
tonomie communale telle que défendue par la Commis-
sion du Sénat. Pour la première fois, la loi s’appliquait
dans toute la Belgique en vertu de droits et d’obligations

124
La percée de la démocratie de masse et les lois linguistiques

égaux. Le principe de base était celui de la langue de la


région = langue véhiculaire, ce qui aboutirait en Flandre
à une néerlandisation radicale de nombreuses com-
munes. Certaines corrections avaient toutefois été
apportées pour des minorités linguistiques. Ainsi, un
conseil communal ou provincial pouvait décider à la
majorité ordinaire d’instaurer le français comme
deuxième langue de service. De plus, les avis et commu-
nications à l’extérieur devaient être rédigés dans les
deux langues si 20 % des électeurs en formulaient la
demande, ce qui fut le cas dans beaucoup de villes fla-
mandes. Ainsi surgit le problème des régions mixtes au
plan linguistique et des glissements au sein de ces
régions, essentiellement à proximité de la frontière lin-
guistique. Toute modification du statut linguistique
était désormais liée aux résultats du recensement lin-
guistique qui était organisé tous les dix ans. S’il s’avérait
qu’une minorité linguistique s’était transformée en
majorité, le conseil communal pouvait décider d’adap-
ter la langue administrative à cette nouvelle donne. De
ce fait, ce recensement s’apparentait à un référendum.
Pour les communes de l’agglomération bruxelloise et de
la province du Brabant, ces instances pouvaient libre-
ment choisir la langue interne au service, généralement
le français. Elles pouvaient même librement décider de
la langue utilisée dans leurs relations externes, ou en
d’autres termes, déterminer les concessions qui seraient
faites aux néerlandophones. Cependant, sur simple
demande, il fallait prévoir une traduction officielle, l’in-
dividu étant donc exposé à une pression linguistique au
plan administratif. Seuls les avis et communications au

125
Langue et politique

public devaient être rédigés dans les deux langues. La


disposition selon laquelle il fallait recruter, dans l’agglo-
mération bruxelloise ainsi que dans l’administration
centrale, un nombre égal de fonctionnaires par le biais
de concours en néerlandais et en français, avait été
abrogée et remplacée. Dorénavant, les candidats fonc-
tionnaires devaient attester d’une certaine connaissance
de la deuxième langue, variant selon le rang administra-
tif. Dans la pratique, l’effet de cette mesure restait limi-
té. Il y avait trop d’échappatoires et surtout, un manque
de sanctions. L’agglomération bruxelloise était étendue
à 16 communes, tandis que Bruxelles-Ville absorbait les
communes flamandes de Laeken, Haren et Neder-Over-
Heembeek. Les agents publics en Flandre et en Wallo-
nie devaient obligatoirement faire usage de la langue de
la région pour les contacts avec le public, mais cette
obligation se limitait à cette catégorie d’agents. L’appli-
cation déficiente de la loi était illustrée par la publica-
tion, fin 1929, de nombreuses circulaires visant à assu-
rer une exécution correcte. Un premier groupe de
pression fut créé en 1920: l’Association wallonne du
Personnel de l’Etat et, en réaction, le Verbond van het
Vlaamsch Personeel der Openbare Besturen (Association
du personnel flamand des administrations publiques).
Au fait, la loi avait été adoptée presque exclusivement
par des voix flamandes, quelle que fût l’ampleur du
malaise interne. Un Van Cauwelaert déçu, qui confron-
tait le résultat au texte approuvé par la Chambre le 6
août, voulait même faire tomber le gouvernement,
après l’adoption de la loi. Mais il ne parvenait pas à ral-
lier la majorité du groupe flamand à la Chambre à son

126
La percée de la démocratie de masse et les lois linguistiques

idée, notamment en raison des tensions internationales.


Les Wallons faisaient grand cas des droits accordés aux
minorités flamandes en Wallonie ainsi que du principe
de bilinguisme qui portait atteinte à la carrière des Wal-
lons unilingues (après la perte de la Flandre) et qui
constituait une menace pour leur position de pouvoir
au sein des administrations centrales.
La coalition gouvernementale des catholiques et
libéraux (1921-1925) ne pouvait plus ignorer le problè-
me de la néerlandisation de l’université de Gand. D’au-
tant plus que le problème présentait un lien étroit avec
la politique extérieure. Après l’abrogation de l’obliga-
tion de respecter la neutralité, un accord militaire bel-
go-français fut conclu en septembre 1920; en 1923, il
fut décidé d’occuper ensemble la Ruhr afin de
contraindre l’Allemagne à effectuer les paiements de
redressement qui lui avaient été imposés. Du côté fla-
mand, cette alliance se heurta à une vive opposition.
Lorsque le Roi et le Gouvernement envisageaient de
prolonger le service militaire pour réaliser ces projets, le
groupe flamand subordonnait son accord à des engage-
ments pour l’université de Gand. Ainsi fut adoptée la loi
linguistique de juillet 1923, qui devait sauvegarder un
intérêt belge bilingue en Flandre. Les étudiants pou-
vaient désormais choisir entre une section néerlando-
phone et une section francophone, un tiers des cours
étant toujours donnés dans l’autre langue. Une fois de
plus, le mécontentement fut grand. Les francophones,
qui continuaient de qualifier le néerlandais de langue
impropre à l’enseignement universitaire, essayaient de
se soustraire au système par le biais de la création (à

127
Langue et politique

Gand) d’une Ecole des Hautes Etudes, exclusivement


francophone. Ils pouvaient compter sur l’appui des pro-
fesseurs de l’université. Du côté flamand, la désillusion
fut d’autant plus grande qu’on avait veillé aux intérêts
d’une élite francophone se considérant comme supé-
rieure en Flandre. Notamment en raison d’un boycott
par les étudiants flamands, le régime flamand ne
dénombrait que 230 étudiants sur 1690 (en 1930). Le
règlement avait aussi une incidence néfaste sur le
dédoublement des collèges à Louvain, où une nouvelle
génération d’étudiants radicalisait sa position dans le
sens flamando-nationaliste. Lors de la révision de la loi
sur les forces armées en juillet 1923, Van Cauwelaert
exigea des compagnies flamandes mais ne fut pas suivi
par le groupe catholique flamand de la Chambre, par
crainte d’une crise gouvernementale (vote 17-10). Il
présenta sa démission comme président. Une démis-
sion qui engendra l’éclatement du groupe lui-même.
Cette situation devait perdurer pendant deux ans.
Le Gouvernement démocratique Poullet-Vandervel-
de, une coalition entre catholiques et socialistes (1925-
1926) et le Gouvernement d’unité nationale (mai
1926-novembre 1927) devaient avant tout se concen-
trer sur la crise économique et financière. Dans les
milieux catholiques, la rupture était consommée. Le
Groupe flamand, reconstitué, appuyait le gouverne-
ment démocratique des catholiques et socialistes, que
la bourgeoisie conservatrice combattait avec tous les
moyens et qui fut renversé après onze mois. Au sein du
Gouvernement suivant, conduit par Jaspar, siégeait
donc un POB restreint, alors que ni la démocratie chré-

128
La percée de la démocratie de masse et les lois linguistiques

tienne, ni le flamingantisme catholique (sauf Hendrik


Baels) n’y étaient représentés. Si aucune nouvelle loi
flamande ne fut adoptée, plusieurs améliorations sub-
stantielles étaient apportées, surtout dans l’enseigne-
ment où le portefeuille de ministre avait été confié à
Huysmans (qui gardait d’ailleurs ce portefeuille en
1926). La tentative de Jaspar d’écarter ce dernier fut
déjouée, notamment avec l’aide du groupe Van Cauwe-
laert. Huysmans profita de son mandat pour nommer
de jeunes professeurs flamingants à l’université de
Gand, ignorant tous les avis. S’inspirant du modèle
gantois, il orientait l’enseignement secondaire public
vers le principe «langue maternelle = langue usuelle».
Dans les sections flamandes des athénées et des écoles
secondaires, deux tiers des heures (au lieu d’un tiers)
devaient désormais être donnés en néerlandais et un
tiers en français. Le système inverse s’appliquait aux
sections wallonnes existantes, où l’accès fut limité une
fois de plus pour lutter contre les abus. Pour les col-
lèges catholiques, où la situation restait très inégale,
cela signifiait une nouvelle incitation à adopter le
même système. Dans l’enseignement primaire en
Flandre, le programme obligatoire ne pouvait pas pré-
voir de deuxième langue pour le troisième degré. Dans
un même temps, une guerre d’usure était déclenchée
afin d’obliger les administrations communales bruxel-
loises à appliquer correctement la loi linguistique de
1914, si nécessaire en les privant de tout subside. Pour
la première fois, l’action générait des résultats, qui
étaient toutefois rapidement perdus sous les succes-
seurs de Huysmans.

129
Langue et politique

L’instauration du principe de la territorialité

Durant cette période, les coalitions entre catholiques et


libéraux ont réalisé les importantes lois linguistiques
des années trente, ce qui est surprenant, vu la résistance
de la francophonie catholique et l’attitude anti-flaman-
de du parti libéral. L’adoption de ces lois était notam-
ment possible grâce à la conclusion d’une paix armée au
sein du parti catholique. Des leaders conservateurs
comme Jules Renkin craignaient que la reconduction
d’un Gouvernement démocratique n’aboutisse au schis-
me au sein du parti. Flamingants et démocrates-chré-
tiens bénéficiaient d’une attention positive, puisqu’ils
étaient considérés comme un tampon contre le nationa-
lisme flamand d’une part, et contre le socialisme d’autre
part. Cette approche cadrait avec une stratégie qui
consistait à isoler le POB, mais supposait certaines
concessions fondamentales. Cette stratégie avait d’au-
tant plus de chances d’aboutir que le gouvernement
progressiste s’était heurté à des obstacles financiers,
malgré sa majorité parlementaire restée intacte. En
1927, la crise gouvernementale fut écartée en rempla-
çant les quatre socialistes sortants par deux libéraux et
deux démocrates-chrétiens qui étaient également fla-
mingants. Le flamingantisme pouvait désormais exercer
une influence importante au niveau gouvernemental.
Au plan linguistique, le partenaire libéral au sein de la
coalition était soumis à une pression accrue. Dans un
même temps, les ministres libéraux avaient constam-
ment des ennuis avec le groupe libéral, alors que le par-
ti avait du point de vue électoral tout intérêt à camper

130
La percée de la démocratie de masse et les lois linguistiques

sur ses positions. Cette situation aboutissait à une série


de crises gouvernementales.
Durant l’année transitoire 1928, la pacification
catholique se traduisait dans l’adoption unanime des
lois sur l’armée et sur l’amnistie. L’adoption de la loi sur
les forces armées était subordonnée à un règlement en
matière d’emploi des langues. Dans le processus ulté-
rieur, le repli idéologique et linguistique de l’élite belge
au pouvoir jouerait encore un rôle important. L’unilin-
guisme qui était admis au niveau inférieur devait être
compensé par le bilinguisme des cadres supérieurs.
D’où l’instauration du recrutement provincial, de com-
pagnies flamandes et wallonnes (l’option secondaire de
1913 et la revendication de 1923) moyennant la possi-
bilité de constituer des bataillons unilingues et le ren-
forcement de l’exigence en matière de connaissance de
la seconde langue nationale à l’Ecole militaire. En prin-
cipe, le soldat devait pouvoir suivre toute la formation
dans sa langue maternelle. La contrepartie de ce princi-
pe était la non-scission de l’Ecole militaire, l’absence de
régiments flamands, le maintien du français comme
langue de commandement à partir du niveau du
bataillon et comme langue de service parmi les officiers,
ainsi que le libre choix du milicien quant à son régime
linguistique. Pour toutes ces raisons et en dépit du pro-
grès enregistré, on ne s’attendait pas, du côté flamand, à
une exécution rapide et loyale de la loi du 7 novembre
1928. Et cette crainte devait se concrétiser. Les
ministres compétents trouvaient toutes sortes d’astuces
pour maintenir un maximum d’unités mixtes, freinant
le développement de bataillons unilingues. Cela don-

131
Langue et politique

nait lieu à des problèmes d’ordre organisationnel au


sein de l’armée, de sorte que le chef de l’Etat-major
(Gallet) commençait lui-même à plaider en faveur de
plus grandes unités unilingues. Il s’avérait une fois de
plus que le bilinguisme historique de la Flandre, que
d’aucuns persistaient à proclamer, servait avant tout des
arguments d’ordre idéologique. 8 pour cent à peine des
miliciens optait pour le français. Entre-temps, une
majorité wallonne continuait à s’opposer à toute exi-
gence linguistique à l’égard des francophones uni-
lingues. Là également, l’idée selon laquelle il serait
impossible de préserver tous les intérêts francophones
gagnait du terrain. Un choix s’imposait entre la défense
de la francophonie en Flandre et la protection de l’uni-
linguisme de la Wallonie et des carrières françaises uni-
lingues.
L’agitation se concentrait ensuite sur la question de
l’amnistie. Le mouvement plaidant en faveur de l’am-
nistie avait vu le jour immédiatement après la Première
Guerre mondiale, sous différentes formes toutefois: en
faveur des fonctionnaires et enseignants licenciés, de
soldats punis, de condamnés politiques et activistes
emprisonnés, des exilés. D’emblée, le mouvement pou-
vait compter sur l’appui des flamingants catholiques,
des socialistes flamands et de plusieurs libéraux fla-
mands. Plusieurs propositions de loi conjointes étaient
déposées en juin et en décembre 1921 ainsi qu’en
décembre 1926. Le nationalisme flamand s’identifiait
pleinement avec ces propositions et créa un mythe
autour de la personne d’August Borms, qui était l’un des
quatre prisonniers politiques toujours enfermés en

132
La percée de la démocratie de masse et les lois linguistiques

1924 et qui refusait de demander grâce. La question


revêtait une valeur symbolique et comportait des
risques politiques. La Cour exerçait une certaine pres-
sion sur les libéraux francophones afin qu’ils ne déclen-
chent pas de crise et partant, des élections sur cette
question. Finalement, le Gouvernement trouva un
compromis. Le 6 décembre 1928, la loi dite d’extinc-
tion, qui n’était pas une loi sur l’amnistie mais bien sur
la grâce, était adoptée par la Chambre et ensuite par le
Sénat, en date du 16 janvier. Le lendemain, Borms était
libéré, mais il était déjà trop tard.
La victoire électorale spectaculaire que Borms, pour-
tant non éligible, remportait à Anvers le 9 décembre
1928 et la percée électorale du nationalisme flamand en
mai 1929, qui passait de six à onze sièges, donnaient le
déclic psychologique. Ces deux événements témoi-
gnaient du mécontentement par rapport à la lenteur du
progrès, à l’application peu respectueuse des lois lin-
guistiques et au refus du programme minimal, ainsi que
du climat anti-flamand dans lequel cela se passait. Si le
nationalisme flamand avait été explicitement rejeté par
l’épiscopat en 1925, ses idées avaient commencé à
gagner du terrain, d’abord auprès du Algemeen Katho-
liek Vlaams Studentenverbond et ensuite auprès du syn-
dicalisme chrétien (ACV), la Jeunesse ouvrière chrétien-
ne (KAJ), l’Alliance agricole belge (Boerenbond) et
surtout auprès de la bourgeoisie intellectuelle non orga-
nisée, y compris le bas clergé (curés). Par conséquent,
le processus s’accélérait et se radicalisait. L’effet Borms
jouait le rôle de catalyseur au sein de la mouvance
ouvrière nationale. Tant au sein du POB qu’au sein de la

133
Langue et politique

démocratie chrétienne, on aspirait désormais à des


accords contraignants entre Flamands et Wallons, plu-
tôt que de laisser les choses suivre leurs cours. Selon des
échos qui filtraient dès le mois de janvier, le POB prépa-
rait un compromis, sans doute dans le but de désolida-
riser du gouvernement, le groupe catholique flamand à
la Chambre. Afin de devancer le concurrent socialiste,
la mouvance ouvrière chrétienne nationale conclut un
accord le 13 mars 1929. Pour la première fois, le mou-
vement avait élaboré son propre programme commu-
nautaire qui engageait l’ensemble de ses élus. Afin
d’écarter le risque du nationalisme régionaliste et de
démontrer qu’il n’y avait pas divorce entre la Flandre et
la Belgique, le programme minimum devait se réaliser
d’urgence, au risque de perdre toute sa crédibilité. Face
aux desiderata wallons, un bilinguisme minimal était
accepté au niveau belge. La démocratie chrétienne uni-
taire exerçait une pression sur les autres groupes et sur
l’Union catholique belge. Il convient de souligner que le
POB adopta lui aussi une position claire et nette lors de
son congrès de novembre 1929. A la Chambre, le parti
comptait à ce moment-là 70 sièges, contre 77 pour les
députés catholiques et 28 pour les libéraux. Comme
parti d’opposition, il collaborait aux lois cruciales des
années suivantes, sans que les tensions internes ne dis-
paraissent. Il apportait ainsi un soutien non négligeable
au groupe catholique flamand de la Chambre qui était
confronté à des tensions au sein du parti et à un parte-
naire libéral récalcitrant.
Après les élections de mai 1929, la question flaman-
de devint un problème gouvernemental. Tant Jaspar

134
La percée de la démocratie de masse et les lois linguistiques

que son successeur Renkin étaient disposés à soulever


le problème au sein du cabinet et négociaient directe-
ment avec le Groupe catholique flamand de la
Chambre. L’importance de la cause flamande s’expri-
mait également dans la composition des gouverne-
ments. Cela se faisait avec l’approbation du Souverain.
Tout comme à l’époque du suffrage universel unique,
Albert se profilait comme un pragmaticien, un conser-
vateur éclairé, capable de moduler sa position en fonc-
tion des tendances nouvelles et d’en définir ainsi les
limites. La célébration du centenaire belge en 1930
jouait également un rôle important: dès novembre
1929, 143 communes flamandes avaient fait com-
prendre que, faute d’initiatives nouvelles, elles ne hisse-
raient pas le drapeau belge, en signe de protestation. Le
programme minimal avait dès le début fait l’objet de
divergences de vues au sein du corps des évêques. Il ne
fallait donc pas trop compter sur leur soutien, comme
en témoignait leur refus de donner l’exemple par le biais
de l’université de Louvain.
Des choix historiques étaient remis en question. Les
grands principes des années vingt étaient abandonnés,
voire modérés. L’unilinguisme devenait la règle, en lieu
et place du bilinguisme. Cette optique correspondait au
choix wallon de sauvegarder en premier lieu l’homogé-
néité de la Wallonie et de ne pas tolérer de minorités fla-
mandes dotées de droits linguistiques sur son territoire.
De plus, les Wallons remettaient en question le principe
du bilinguisme dans l’administration centrale (loi
administrative de 1921); la connaissance de la deuxiè-
me langue nationale devait se limiter à un minimum de

135
Langue et politique

fonctions dirigeantes. Les unilingues ne pouvaient pas


être discriminés et il fallait prévoir un nombre égal de
fonctions. Cela supposait une décentralisation adminis-
trative, cadrant avec la vision flamande selon laquelle
l’application correcte des lois linguistiques était incon-
cevable sans hiérarchie administrative et qu’il fallait dès
lors opter plutôt pour une homogénéité linguistique
plus large. L’accent était désormais mis sur la concréti-
sation de ces nouveaux principes, ainsi que sur la ques-
tion de la frontière linguistique, de l’agglomération
bruxelloise et sur la question de savoir dans quelle
mesure il fallait encore tenir compte de minorités lin-
guistiques.
Peu de temps après furent adoptées les lois linguis-
tiques qui étaient basées sur l’unilinguisme de la
Flandre: le 5 avril 1930, la néerlandisation de l’universi-
té de Gand, le 28 juin 1932: la loi sur l’emploi des
langues en matière administrative, le 14 juillet 1932: la
loi sur le régime linguistique dans l’enseignement pri-
maire et secondaire. Ces lois permettaient à une pre-
mière génération de suivre toute son éducation en néer-
landais. Les résultats seraient surtout visibles après la
seconde Guerre mondiale.
La néerlandisation de l’université de l’Etat de Gand
était le pas le plus facile à franchir. Un siècle après l’in-
dépendance de la Belgique et vingt ans après le lance-
ment de la campagne, la Flandre acquit une université
néerlandophone à part entière, sur la base d’une ins-
tauration immédiate et phasée à partir de l’année aca-
démique 1930-1931. L’interdiction ministérielle pour
les professeurs gantois de donner cours à l’Ecole des

136
La percée de la démocratie de masse et les lois linguistiques

Hautes Etudes, avait des conséquences néfastes pour


cette dernière. En raison de la pression exercée sur les
ministres libéraux par leur propre base francophone et
surtout par la très puissante fédération bruxelloise, le
Roi dut refuser à deux reprises la démission du gouver-
nement. Le dossier était toutefois couplé à la liberté de
choix dans l’enseignement primaire et secondaire.
L’université catholique de Louvain devait suivre
l’exemple et était dédoublée. La dominance francopho-
ne persistante susciterait de nouveaux conflits durant
les années soixante. L’Université Libre de Bruxelles,
gérée par les libéraux francophones marquait le pas.
Les lois linguistiques de juin-juillet 1932 faisaient
l’objet d’un débat parlementaire encore plus acerbe,
même en dépit des propositions initiales déposées par
le Gouvernement. Il a fallu quatre crises de gouverne-
ment, le Premier ministre Jaspar étant remplacé par
Renkin en juin 1931. Lors des dernières négociations
avec Renkin, la démocratie chrétienne se ralliait au
groupe flamand de la Chambre pour exiger que le gou-
vernement ne dépose pas de motion de confiance. Cela
priverait les libéraux de leur droit de veto, la question
de l’enseignement pouvant être réglée au parlement
avec la collaboration des socialistes. Lorsque les libé-
raux faisaient marche arrière, ils faisaient de la généra-
lisation à l’enseignement catholique libre une condi-
tion sine qua non, afin d’exclure toute concurrence
déloyale. Car l’épiscopat avait lui aussi manifesté son
opposition au projet, se référant traditionnellement à
l’argument de la liberté scolaire. Le 20 août 1930, le
cardinal Van Roey, le successeur de Mercier en 1926,

137
Langue et politique

essayait en vain d’anticiper. Il chargeait ses directeurs


de collège de donner près de deux tiers des cours en
néerlandais, à l’instar de l’enseignement officiel. Cela
n’empêche que l’association de l’enseignement libre
faillit provoquer une nouvelle crise gouvernementale
et la loi n’était acceptée que de justesse par les catho-
liques bruxellois et wallons. Les lois linguistiques sur
l’enseignement primaire et secondaire allaient dès lors
de pair avec une néerlandisation totale. La langue de la
région devenait la langue d’enseignement. La liberté du
chef de famille était supprimée dans les deux réseaux.
Le respect de la loi s’avérerait plus difficile dans l’ensei-
gnement catholique; de plus, les établissements entiè-
rement libres (non subventionnés) continuaient d’y
échapper. Dans la pratique, la loi engendrait la dispari-
tion progressive des sections francophones, “wal-
lonnes” dans l’enseignement officiel. La position des
minorités allophones avait fait l’objet d’une attention
particulière. La résistance conjointe des wallingants et
flamingants contre la création de classes minoritaires
permanentes à finalité allophone semblait toutefois
trop grande. Les Wallons avaient adopté cette attitude
depuis le début. Les Flamands se demandaient si cela
ne servait pas essentiellement une élite très restreinte,
qui entendait par le biais d’un enseignement distinct
sauvegarder sa différence sociale. Dans un même
temps, on craignait la réinstauration de dérogations.
Personne ne voulait dès lors des droits impératifs.
Certes, des mesures transitoires étaient prévues. Pour
les enfants dont la langue maternelle ou la langue
usuelle n’était pas le néerlandais, des classes de trans-

138
La percée de la démocratie de masse et les lois linguistiques

mutation pouvaient être créées dans l’enseignement


primaire (initiative émanant de Camille Huysmans) en
préparation de l’enseignement secondaire dans la
langue de la région. En attendant, ils pouvaient aussi
être maintenus à ce dernier niveau. Les classes de
transmutation avaient donc incontestablement un
objectif d’intégration. Bien que ce principe s’appliquât
à l’ensemble de la Belgique, le droit du sol resterait en
vigueur en Wallonie, malgré la présence de milliers
d’immigrés flamands et il n’y avait donc pas de place
pour des “îlots” flamands. En 1951-1952, la Flandre
avait toujours des classes dites d’adaptation dans quin-
ze communes. Surtout dans la périphérie flamande
autour de Bruxelles, ces classes servaient à un usage
impropre, vu que les enfants de la périphérie pouvaient
suivre l’enseignement secondaire dans l’agglomération
bruxelloise. Le processus d’évolution linguistique y
fonctionne toujours en sens inverse. Dans l’intervalle,
l’agglomération bruxelloise même, ainsi que les com-
munes de la frontière linguistique, continuaient
d’échapper à tout règlement linguistique adéquat. Mal-
gré les dispositions légales, qui apportaient certaines
corrections, la liberté du chef de famille existait tou-
jours sur le terrain. Les sanctions faisaient défaut et
l’inspection qui avait été créée ne fonctionnait guère. A
l’époque, le néerlandais était la langue maternelle de
quelque quarante pour cent des enfants, environ vingt
pour cent des bilingues étant considérés comme Fla-
mands. Bref, si la Flandre se néerlandisait, la francisa-
tion de Bruxelles poursuivait son cours, en matière
administrative également.

139
Langue et politique

La nouvelle loi administrative fut examinée à la même


époque. Au fait, on eut recours aux principes de base du
texte adopté par la Chambre en 1920, qui avait été
amendé par le Sénat dans l’optique du bilinguisme. Cela
revenait en premier lieu à l’introduction du principe de
la territorialité. Les nuances apportées en 1921 furent
supprimées. Les services internes des communes deve-
naient unilingues sans possibilité d’ajouter une seconde
langue. Cette même règle s’appliquait à la communica-
tion interne. Ces règles plus strictes ne faisaient qu’in-
tensifier la question des zones mixtes le long de la fron-
tière linguistique. Ces communes étaient dotées d’un
statut “flottant” en fonction du résultat du recensement
décennal. Dès que le quota d’allophones atteignait 30
pour cent, la commune devait passer au bilinguisme
externe et instaurer un réseau scolaire scindé sur base de
la langue; la langue administrative changeait dès qu’une
majorité allophone se constituait. Les francophones
n’hésitaient pas à revendiquer ce statut pour la zone
“frontalière” bruxelloise en vue d’une extension de l’ag-
glomération. Conformément à cette loi, le recensement
s’assimilait au référendum, lui conférant une significa-
tion politique. Pour l’agglomération bruxelloise même,
le bilinguisme individuel des fonctionnaires était le
principe de départ, fût-ce avec des gradations selon la
fonction exercée. Souvent, les examens linguistiques
n’étaient qu’une simple formalité, de sorte qu’en 1963,
quelque 90 pour cent des fonctionnaires dirigeants
étaient francophones. Les administrations communales
avaient consolidé cette situation en choisissant le fran-
çais pour le service interne, ce qui était suffisant en vertu

140
La percée de la démocratie de masse et les lois linguistiques

de la loi. La loi avait toutefois mis l’accent sur le bilin-


guisme externe. Les communes étaient obligées de
répondre dans la langue employée par les particuliers et
administrations communales. De plus, tous les docu-
ments administratifs devaient être rédigés dans la langue
choisie par l’intéressé. La deuxième partie du compro-
mis de base avec le socialisme wallon consistait à
remettre en question l’exigence de bilinguisme pour les
fonctionnaires nationaux. Dès 1929, les deux mou-
vances ouvrières nationales avaient opté pour une
décentralisation administrative très poussée. Dans un
climat de compréhension mutuelle de la part des catho-
liques et des membres socialistes de l’opposition, le texte
initial du Gouvernement fut amendé afin de prévoir un
maximum de services unilingues. En revanche, le Roi y
opposa son veto parce que le système allait à l’encontre
de la structure de l’Etat unitaire et s’orientait dans la voie
d’une scission administrative. Le sommet de l’adminis-
tration, comprenant quelque trois cent fonctionnaires,
devait rester bilingue. A la Chambre, les socialistes wal-
lons s’estimaient dupés, mettant en péril tout l’équilibre.
Finalement, le gouvernement trouva une solution en
reprenant une idée déjà évoquée par la démocratie chré-
tienne. Le principe était: bilinguisme du service, basé
sur l’unilinguisme des fonctionnaires. Ceux-ci seraient
répartis selon des rôles linguistiques entre lesquels il fal-
lait dégager un “équilibre équitable”. Afin de garantir
l’unité de l’administration, des adjoints bilingues
seraient rattachés aux fonctionnaires dirigeants franco-
phones unilingues. Par rapport à l’accord initial, ce com-
promis constituait un pas en arrière pour les Flamands.

141
Langue et politique

Plus question d’un bilinguisme cohérent ni d’un unilin-


guisme conséquent, mais une voie intermédiaire qui
était doublement néfaste. Premièrement, la répartition
en rôles linguistiques s’avérerait peu efficace et on ne
progressa que très lentement dans la voie d’un juste
équilibre, allant de pair avec des abus à grande échelle
dans certains départements. De même, l’administration
était toujours gérée par une hiérarchie francophone, de
sorte que les mécanismes restrictifs risquaient de conso-
lider la position inférieure des néerlandophones. En
revanche, de nouveaux canaux de promotion s’ou-
vraient, augmentant le risque de conflits. Pas question
donc d’une pacification, mais une énième compétition
des deux côtés, s’inscrivant en outre dans la lutte pour la
désignation d’élites de gestion et un clientélisme/népo-
tisme politico-administratif. La discussion à ce sujet
reprendrait rapidement. Un élément nouveau résidait
dans la création d’une commission paritaire de contrôle
linguistique, chargée de veiller à l’application des lois
linguistiques de 1932. Il ne s’agissait toutefois que d’un
organe consultatif, privé de tout droit d’initiative, aucu-
ne sanction n’étant d’ailleurs prévue.
La loi du 15 juin 1935 vit le jour sous un gouverne-
ment tripartite et étendait le principe de la territorialité
à la Justice. Après la néerlandisation de la magistrature
avant la guerre, ce nouveau pas venait à bout de la résis-
tance des avocats gantois et anversois. Une fois de plus,
le fait qu’il faudrait également reconnaître les droits des
minorités flamandes en Wallonie jouait un rôle prépon-
dérant. Cette loi s’avérait très efficace et était stricte-
ment observée, compte tenu de la sanction de nullité.

142
La percée de la démocratie de masse et les lois linguistiques

Ce n’était qu’à Bruxelles que la loi était susceptible


d’amélioration. De plus, trois communes furent ad-
jointes à l’agglomération bruxelloise pour l’emploi des
langues en matière judiciaire (Evere, Ganshoren, Ber-
chem-Ste.-Agathe).
Finalement, l’instauration de la traduction simulta-
née offrait une solution au problème de communication
au sein du parlement. En novembre 1935, les catho-
liques flamands avaient en effet décidé de parler exclu-
sivement en néerlandais, tant au Parlement que lors des
réunions du parti catholique. Cela avait donné lieu à
des incidents et des accusations de “séparatisme parle-
mentaire”. Quoi qu’il en soit, le nombre de discours
prononcés en néerlandais connut une évolution specta-
culaire, si l’on compare les années parlementaires 1929-
1930 et 1939-1940: de 22 à 47.6 pour cent à la Chambre
et de 11.7 à 41.9 pour cent au Sénat.
Entre 1930 et 1935, les éléments fondamentaux du
programme minimal avaient été réalisés. Les lois lin-
guistiques étaient approuvées à large majorité. Elles
n’ont toutefois pas abouti à la pacification. Trop de
points de friction persistaient: l’administration centrale,
l’agglomération bruxelloise, les communes de la fron-
tière linguistique, etc. De plus, les lois linguistiques
offraient une protection institutionnelle, sans pour
autant mettre fin à une mentalité de minorité sociolo-
gique et à la fonction sociale symbolique du français,
deux phénomènes qui se manifestaient surtout dans la
vie économique. La constatation que les lois linguis-
tiques étaient à nouveau bafouées et le manque de
volonté dont témoignaient différents niveaux, surtout à

143
Langue et politique

Bruxelles, étaient d’autant plus vexantes. Une nouvelle


radicalisation se produisait, dans un nouveau climat
politique, suite à l’arrivée au pouvoir d’une nouvelle
génération au sein des partis.

Pas de pacification

Les Mouvements wallon et bruxellois

Après la première guerre mondiale, l’Assemblée wallon-


ne s’était résolument engagée dans la voie du patriotis-
me et de l’unitarisme. Elle fit siennes les positions du
nationalisme belge. Toute formule fédérale était asso-
ciée avec la politique d’occupation de l’Allemagne. Pour
se démarquer de cette tendance vers un belgicisme uni-
latéral, le groupe wallingant quitta l’Assemblée en 1923.
A l’initiative de la Ligue d’action wallonne, fondée à Liè-
ge en 1924, la Concentration wallonne rassemblait les
groupes fédéralistes wallons à partir de 1930. Ils crai-
gnaient avant tout une atteinte à l’homogénéité linguis-
tique de la Wallonie. Cette crainte fut attisée par les
activités du Broederbond, une organisation catholique
flamande qui prit officiellement forme en 1930. Elle
entendait encadrer les Flamands émigrés vers la Wallo-
nie par le biais de réseaux, et ce, en vue du maintien de
leur propre “identité” nationale et religieuse. Plusieurs
curés et militants syndicaux de l’ACV nouaient une col-
laboration étroite, essentiellement dans le Hainaut et à
Liège. Cela risquait de mettre fin au processus d’assimi-
lation automatique. Cela aboutirait à un regroupement

144
La percée de la démocratie de masse et les lois linguistiques

des Flamands, renforcerait la revendication de créer des


écoles catholiques flamandes en Wallonie, suivie de
revendications d’ordre administratif. C’est pourquoi
Jules Destrée et d’autres wallingants changeaient le fusil
d’épaule: “donnant donnant” ils souscrivaient au prin-
cipe de territorialité par le biais des lois linguistiques
des années trente. Les droits des minorités linguistiques
(lire: ‘la liberté du chef de famille”) devait faire place
aux droits de la région: pas de constitution d’îlots «clé-
ricaux” en Wallonie face à l’extinction des “îlots de clas-
se” en Flandre. A cela s’ajoutait la prise de conscience
du recul économique et démographique de la Wallonie
et la crainte d’une minorisation. L’irritation par rapport
à la position centrale de Bruxelles et son hégémonie ne
fit que s’agrandir lors des congrès de la Concentration
wallonne; l’exploitation de la Wallonie par le capital
financier bruxellois et le développement économique
favorisant la Flandre au plan industriel faisait l’objet de
vives critiques. C’est la raison pour laquelle les idées
d’une décentralisation économique et institutionnelle
gagnaient du terrain, tandis que la résiliation en 1936
de l’accord de coopération militaire entre la France et la
Belgique dans le cadre d’une politique d’indépendance
et de neutralité de la Belgique était une autre pierre
d’achoppement. Ce mécontentement s’exprimait aussi
dans l’action politique. Pas plus tard que 1932, lors de
l’adoption de la loi administrative, huit sénateurs socia-
listes wallons s’étaient abstenus parce qu’ils voulaient
aller plus loin dans la voie fédéraliste. En 1937 fut créée
une Entente libérale wallonne, indépendante des libé-
raux bruxellois. Durant les années 1938 et 1939, les

145
Langue et politique

socialistes wallons organisaient un congrès séparé, pro-


voquant l’ire des bruxellois francophones. En mai 1938,
Spaak insistait pour la première fois dans une déclara-
tion gouvernementale sur l’existence d’un problème
wallon. Peu après, trois socialistes wallons déposaient
une proposition de loi visant à la fédéralisation, soute-
nue par la Concentration. Leur proposition se différen-
ciait fondamentalement de la proposition des nationa-
listes flamands, déposée en mai 1931, relative au statut
de Bruxelles: dans cette dernière, Bruxelles faisait partie
de la Flandre tandis que l’autre proposition optait pour
la constitution de trois régions. Le Mouvement wallon
était d’ailleurs toujours soutenu par les libéraux et les
socialistes. La tentative de l’abbé Mahieu, qui avait
repris la direction de la Concentration, de se présenter
comme parti wallon indépendant aux élections de mars
1939, était vouée à l’échec. Son initiative était désap-
prouvée par la Ligue d’action wallonne de Liège qui
avait déjà rompu avec Mahieu en 1938, ainsi que par
l’Assemblée wallonne belgo-nationale. Un parti natio-
naliste wallon n’avait donc pas encore de chances
d’aboutir, tandis que l’extrême-droite conduite par Rex
incorporait davantage un nationalisme belge.
L’ambiguïté avait pénétré le Mouvement wallon à tel
point qu’elle prenait différentes formes institution-
nelles. Les wallingants donnaient la priorité à la Wallo-
nie, tout en appuyant la francophonie bruxelloise au
niveau de la culture et de la langue et ce, pour des rai-
sons d’idéologie linguistique et en raison de la position
plus forte à l’égard de la Flandre. Les lois linguistiques
de 1932 marquaient toutefois une rupture entre l’aile

146
La percée de la démocratie de masse et les lois linguistiques

wallonne et l’aile bruxelloise du Mouvement wallon. Ce


dernier craignait non seulement l’érosion de sa fonction
centrale en cas de décentralisation mais aussi une nou-
velle atteinte à ses propres intérêts lors de nouvelles
négociations entre Flamands et Wallons. La future
répartition des emplois au sein de l’administration cen-
trale et la pression linguistique sur les institutions
bruxelloises locales étaient déjà dures à avaler. C’est
pourquoi la formation d’un bloc de Bruxellois franco-
phones était jugée nécessaire. Immédiatement après les
lois linguistiques de 1932 fut créée la Ligue contre la
Flamandisation de Bruxelles, qui était étendue à la
Concentration antiflamingante en 1936 et puis au Bloc
de la Liberté en 1938: un amalgame de presque toutes
les organisations d’immigrés wallons (ainsi que de leurs
associations culturelles) et de tous les groupes sociaux
désireux de défendre la domination du français. De
plus, l’Association wallonne du Personnel de l’Etat était
chargé de veiller aux intérêts des fonctionnaires et du
personnel. L’enjeu était de taille. Jusqu’à ce moment-là,
l’administration centrale avait été presque exclusive-
ment francophone. L’unilinguisme en français était
garanti pour la carrière mais il fallait développer un jus-
te équilibre sur la base de rôles linguistiques. Le pre-
mier aspect influençait et limitait l’accès, le deuxième
avait des répercussions importantes sur les promotions
internes; la frustration augmentait au fur et à mesure
qu’il s’agissait de positions plus importantes au plan
hiérarchique. Après l’adoption de la loi linguistique, la
seule stratégie consistait à valoriser la marge d’interpré-
tation et à avoir recours au boycott. Il en allait de même

147
Langue et politique

pour la sauvegarde des emplois francophones au sein


des administrations locales bruxelloises. A cette fin, le
mouvement pouvait compter sur le plein appui de la
plupart des administrations communales bruxelloises.
Toutes les tentatives d’aboutir à une Grand-
Bruxelles, échouèrent durant l’entre-deux guerres. On
ne dépassait jamais le stade de la coordination de la
Conférence des Bourgmestres bruxellois, datant de
1875. Entre-temps, les hommes politiques bruxellois
étaient parvenus à faire inscrire la notion «d’aggloméra-
tion bruxelloise” dans la loi administrative de 1921,
moyennant un statut linguistique distinct et une déli-
mitation claire. Le résultat était une grande unité lin-
guistique au sein de ces seize communes. La manipula-
tion frappante du recensement linguistique de 1920
s’inscrivait dans ce même cadre. Il s’agissait de souli-
gner le caractère bilingue de l’agglomération, compte
tenu d’une prépondérance croissante du français. Il
était clair qu’il n’y avait pas une protection minimale
pour les néerlandophones. Cela correspondait au refus
des bourgmestres bruxellois de toute “contrainte lin-
guistique”, dans un discours axé sur la défense de l’au-
tonomie communale (le droit d’autodisposition des
communes) et la liberté des parents dans l’enseigne-
ment (le droit d’autodisposition de l’individu).
La délimitation de l’agglomération fut suivie d’une
phase de consolidation. Les communes rurales environ-
nantes bénéficiaient d’une attention limitée, même
celles qui cherchaient un rapprochement. Cette situa-
tion changea avec la loi administrative de 1932. Seules
Bruxelles et les communes de la frontière linguistique

148
La percée de la démocratie de masse et les lois linguistiques

continuaient de bénéficier d’un statut distinct. La situa-


tion des néerlandophones dans l’agglomération bruxel-
loise s’améliorait, mais pas de manière radicale. Une
fois de plus, les francophones lançaient une offensive
pour étendre l’agglomération aux communes de Gan-
shoren, Berchem-Ste-Agathe et Evere, faisant valoir des
arguments d’ordre urbanistique et les intérêts des fran-
cophones, dont notamment le droit d’un nombre crois-
sant d’immigrés à la culture française par le biais de
l’enseignement en français. Trois canaux essayaient
d’influencer le Parlement: la Conférence des Bourg-
mestres bruxellois (qui adhéreraient tous au comité de
protection de la Ligue contre la Flamandisation de
Bruxelles), les bourgmestres des communes concernées
(sauf Evere) et la presse francophone bruxelloise. Or,
cette fois, ce lobby perdait sa mise, vu que ses aspira-
tions ne cadraient pas avec la priorité d’une pacification
entre la Flandre et la Wallonie. La loi sur l’emploi des
langues en matière judiciaire de 1935 marquait toute-
fois un pas dans la bonne direction. Les Flamands
approuvaient ainsi l’extension du statut juridique de
Bruxelles aux trois communes concernées, en échange
de l’application du principe de l’unilinguisme dans le
reste de l’arrondissement. La lutte pour le transfert
administratif pouvait commencer. Notons par ailleurs
la tendance à réclamer les mêmes droits pour les franco-
phones dans la périphérie flamande que pour les Fla-
mands dans la capitale, où ces derniers étaient moins
nombreux, en termes de pourcentage. Ainsi, le recense-
ment linguistique de 1930 révéla aussi sa fonction poli-
tique. Dans un même temps, on jouait sur la frustration

149
Langue et politique

de la Wallonie de se voir «assiégés». Si Bruxelles se


néerlandisait, cette tendance ne ferait que s’accroître. La
vision simpliste, défendue notamment par le nationalis-
me flamand, de Bruxelles “comme un territoire flamand
à reconquérir” cadrait parfaitement avec cette stratégie
linguistique francophone.

Le Mouvement flamand

En Flandre, le mécontentement politique par rapport


au boycott des lois linguistiques fut relativement
généralisé. Ce sentiment était encore renforcé au cours
des années trente lorsque l’aspiration des flamingants à
créer leurs propres organisations flamandes se
concrétisait dans tous les domaines de la vie sociale. Il
s’agissait en règle générale d’une réaction contre le
climat hostile aux Flamands ou contre le climat
unilingue francophone des organisations nationales
belges. D’où, par exemple, la création en 1922 du
Vlaamse Toeristenbond (Fédération touristique
flamande, cent mille membres en 1931) et du Algemeen
Vlaamsch Geneesherenverbond (Fédération de médecins
flamands, plus de onze cent membres en 1940). Cette
dernière fédération se composait essentiellement de
médecins ruraux, avec des anciens activistes et leaders
du mouvement de front dans les fonctions dirigeantes;
face aux pouvoirs publics, elle collaborait néanmoins
avec l’organisation professionnelle belge pour la
défense des intérêts de la profession. Quelques années
plus tard, ce même processus de scission se reproduisait

150
La percée de la démocratie de masse et les lois linguistiques

lors de la démocratisation du monde sportif. Ainsi, un


Vlaamse Voetbalbond fut créé en 1930 (qui réunissait
quelque cinq cent clubs neuf ans après, qui recrutait
essentiellement en milieu rural et organisait même des
matchs internationaux) et en 1933, une bourgeoisie
flamingante en plein essor fondait la Vlaamse Tennis
Federatie. Le lobbying émanait en premier lieu des
grandes associations flamandes qui se regroupaient en
une Fédération en 1935, à laquelle adhéraient le
Davidsfonds, le Verbond van Vlaamsche Oudstrijders, le
Vlaamse Toeristenbond et le Vlaamsch Verbond voor
Brussel. Des grandes manifestations comme le Yzer-
bedevaartscomité et le Vlaams Nationaal Zangfeest
visaient à consolider l’esprit de solidarité.
Au plan économique et financier également, la
concurrence ne faisait que s’accroître. Si la haute finan-
ce bruxelloise dominait toujours les milieux bancaires,
un certain “capitalisme flamand” semblait se dévelop-
per. Ce constat s’applique peut-être dans une moindre
mesure à la Banque du Travail, à tendance socialiste,
mais s’exprime surtout dans la façon dont les organisa-
tions financières rattachées au Boerenbond dévelop-
paient leurs activités en récoltant les épargnes de la
population rurale (en 1921, ils dépanneraient le collège
démocratique anversois Van Cauwelaert-Huysmans par
l’octroi d’un prêt). En 1930, la Algemene Bankvereniging
se rangeait troisième parmi les banques belges, après la
Société générale et la Banque de Bruxelles. En 1934,
une opération fébrile dut la sauver de la faillite, opéra-
tion qui déboucha sur la création de la Kredietbank.
Dans un même temps, le Vlaams Economisch Verbond

151
Langue et politique

(VEV) — refondé en 1926 —, se profilait comme un vas-


te groupement d’intérêt économique, ce qui se tradui-
sait en Flandre par un fractionnement du patronat et de
la bourgeoisie. Bien que le capital des holdings bruxel-
lois contribuât fortement à l’expansion industrielle de
la Flandre, la nouvelle élite économique continuait de
s’efforcer à être reconnu comme représentant patronal
de la Flandre, dans le cadre de l’émergence de l’écono-
mie concertée. A cette fin, le VEV n’hésitait pas à faire la
critique du Comité central industriel: trop orienté vers
les intérêts des grands industriels, trop dogmatique et
conservateur au point de vue social, trop libéral, trop
francophone et sans respect pour les lois linguistiques.
Le VEV se trouvait toutefois confronté à un choix idéolo-
gique: soit essayer de représenter la Flandre dans son
ensemble (et partant, les entreprises francophones),
soit conserver son profil flamingant. En 1935, le VEV
écrivit une lettre ouverte au Roi, ensemble avec le Alge-
meen Christelijk Verbond van Werkgevers (Fédération
chrétienne des Employeurs), avec laquelle il avait des
liens, ainsi qu’avec la démocratie chrétienne flamande
et la division flamande du Middenstandsverbond catho-
lique (Fédération nationale des classes moyennes). Cet-
te lettre plaidait notamment en faveur d’une représenta-
tion paritaire des Flamands et Wallons au sein de tous
les organismes et commissions en matière sociale,
financière et économique. Cette revendication trouvait
un certain écho et pouvait d’ailleurs compter sur le sou-
tien des socialistes flamands. Jusqu’à présent, les ten-
sions éventuelles au sein des syndicats, qui préservaient
leur structure unitaire, n’ont pas encore fait l’objet de

152
La percée de la démocratie de masse et les lois linguistiques

recherches ponctuelles. La CSC était essentiellement une


organisation flamande, recrutant en 1930 près de 85
pour cent de ses membres dans les quatre provinces fla-
mandes, sans aucun doute par le biais du réseau du Boe-
renbond. Ce faisant, la CSC réalisait un exercice de rattra-
page par rapport au syndicat socialiste: respectivement
quelque 350.000 et 600.000 membres en 1939 (contre
133.000 et 520.000 en 1925).
Au plan politique, le mécontentement flamand s’ex-
primait en premier lieu par le flamingantisme catho-
lique, où un jeune groupe d’intellectuels ayant des pos-
sibilités de promotion s’orientait vers la position
maximaliste, s’inspirant du nouvel hebdomadaire
Nieuw Vlaanderen (ayant ses racines à la KULeuven) et
du revirement de cap du quotidien De Standaard, sous la
direction de Gustaaf Sap qui n’était plus ministre. En
1935, les groupes catholiques flamands de la Chambre
et du Sénat s’en tenaient toujours au programme mini-
mal, même si le fédéralisme était devenu une question
ouverte. Peu de temps après, la radicalisation se mani-
festait aussi au congrès du Katholieke Vlaamse Lands-
bond, auquel adhéraient tant des minimalistes que des
maximalistes. Le fossé entre la Flandre et la Belgique
unitaire se creusait. La confiance dans la législation lin-
guistique s’ébranlait, d’autant plus que celle-ci était
considérée comme un levier pour mettre en place
d’autres modèles de société.
Tout cela faisait le jeu du nationalisme flamand, qui
avait déjà introduit une proposition de loi visant le
fédéralisme en mars 1931. Le Frontpartij était toutefois
divisé au plan interne; il comprenait trois ailes qui coïn-

153
Langue et politique

cidaient avec sa répartition géographique. A l’origine, le


parti se composait, à l’instar des partis libéral et catho-
lique, de groupes régionaux autonomes. Dans les arron-
dissements urbanisés, le pluralisme était maintenu.
Cependant, les zones de transition agraire et écono-
mique assistaient à une évolution rapide vers un natio-
nalisme flamand strictement catholique, qui trouvait
ses origines en Flandre occidentale. S’inspirant d’un
catholicisme traditionaliste, le rejet de l’Etat belge s’ins-
pirait non seulement de motifs culturels et linguistiques
mais aussi de son caractère libéral et pluraliste, l’émana-
tion d’une modernité à rejeter. Il fallait créer un espace
politique flamand et catholique. Fort de l’idéologie
nationaliste-populaire, que l’identité flamande considé-
rait comme acquise et inaltérable, ceux qui ne faisaient
pas partie du peuple flamand se voyaient accorder une
place de plus en plus réduite. Ce principe s’appliquait
déjà aux fransquillons et au libéralisme et au socialis-
me, considérés comme étrangers au peuple. Après
l’ajout du critère de l’origine ethnique, les juifs étaient
exclus a fortiori. La race s’assimilait au peuple dans son
ensemble. Les fondements traditionalistes permettent
aussi d’expliquer l’adhésion d’une partie du clergé au
nationalisme flamand, tandis que les cadres étaient
recrutés parmi un mouvement d’étudiants flamands,
catholiques et radicalisés. Selon l’hypothèse de Bruno
De Wever, qui affirme qu’il s’agissait surtout de régions
socio-économiques en pleine mutation, où les organisa-
tions sociales catholiques avaient une position relative-
ment faible et où le POB ne parvenait pas à s’imposer, il
s’agissait dans un même temps d’une révolte tardive

154
La percée de la démocratie de masse et les lois linguistiques

d’une élite concurrentielle et non intégrée des classes


moyennes catholiques contre les centres de pouvoir
locaux qui exerçaient depuis trop longtemps le contrôle
social. En ce sens, ce nationalisme flamand catholique
constituait aussi un segment détaché du pilier catho-
lique auquel il restait attaché par le biais de nombreuses
associations et sur lequel il exerçait une influence par le
biais de toutes sortes de maillons. La création du
Vlaams Nationaal Verbond (VNV) en 1933, son organisa-
tion autoritaire (drapeau, salut, leader), l’écartement de
groupes pluralistes et démocratiques, la réorientation
idéologique et biologique (raciste) témoignaient de
l’évolution vers un nationalisme fasciste catholique à
part entière, mu par une rébellion anticléricale contre
l’épiscopat belge. Cette évolution ne peut être dissociée
de la crise économique mondiale, de la crise du régime
parlementaire, de la polarisation internationale entre
gauche et droite, des coups d’état en Italie et en Alle-
magne, et de l’émergence d’un nouveau type de nationa-
lisme qui entendait neutraliser le processus de massifi-
cation en opposant unité du peuple à lutte des classes.
Toute la question était de savoir dans quelle mesure le
VNV comme facteur politique influencerait les stratégies
linguistiques d’autres groupes et partis et quelle serait la
priorité accordée à la question linguistique sur l’agenda
politique après les années 1930-1932.
Pendant que l’élite politique essayait de maîtriser la
querelle linguistique, la crise économique battait son
plein et le chômage atteignait des niveaux record.
L’échec de la politique déflationniste aboutissait en
1935 à l’entrée du POB dans un gouvernement tripartite.

155
Langue et politique

Après le choc des élections de 1936, le POB était devenu


le plus grand parti et jusqu’en 1939, il resterait incon-
tournable pour la formation de coalitions, au grand
dam de la bourgeoisie conservatrice. La montée de l’ex-
trême droite était alarmante: d’un seul coup, 21 sièges
pour Rex (le succès fût-il de courte durée) et 16 sièges
(+8) pour le VNV et ses alliés. Ce dernier parti cherchait
toujours à dissimuler sa vraie nature derrière une façade
de radicalisme flamand. Le plus grand perdant était le
parti catholique qui essayait d’anticiper sur ce recul dra-
matique en se restructurant en une aile flamande (KVV)
et une aile wallonne. Le virement à droite était scellé
dans un accord de principe qui fut signé entre le KVV et
le VNV en décembre 1936. L’accord visait à regrouper
toutes les forces flamandes et catholiques sur une base
corporatiste et fédérale en vue de la mise en place, en
Flandre, d’un nouvel ordre chrétien et populaire, anti-
gauche. Le front ne résistait pas longtemps. D’une part,
il devait faire face aux anti-parlementaires dans la direc-
tion du VNV, et d’autre part au groupe Van Cauwelaert,
la démocratie chrétienne et le Boerenbond. Ces organi-
sations nationales s’opposaient à la “révolution de droi-
te”. Ils optaient pour la poursuite du gouvernement
national Van Zeeland et la collaboration avec le POB.
Au mois d’août 1935, la démocratie chrétienne fla-
mande avait déjà mis en garde le Mouvement flamand
catholique contre une rupture avec la mouvance socia-
le, contre un changement de cap sans consulter le ACW
avec ses 250.000 affiliés. La question flamande devait
être définitivement résolue, mais dans le contexte belge.
La résiliation de l’accord militaire franco-belge en

156
La percée de la démocratie de masse et les lois linguistiques

octobre 1936 (qui avait été, pendant des années, un fac-


teur mobilisateur dans les milieux flamands), le choix
en faveur d’une politique d’indépendance et plus tard,
de neutralité à l’égard de l’étranger affaiblissaient les
sentiments anti-belges.
Les manœuvres politiques avaient aussi un impact
sur le POB. Le premier Congrès des socialistes flamands
en mars 1937 se ralliait à l’approche linguistique et cul-
turelle de la démocratie chrétienne flamande. Une nou-
velle génération s’y présenta, comptant un plus grand
nombre d’intellectuels: les premiers diplômés de la
Arbeidersvolkshogeschool d’Anvers et de la Arbeiders-
volkshogeschool d’Uccle, des activistes intégrés, etc., au
total quelque quatre cent cinquante congressistes. Le
congrès était axé sur l’identité flamande, au niveau tant
externe qu’interne. On voulait en premier lieu se
démarquer d’une Flandre autonome fasciste et cléricale,
qui cherchait à exclure le socialisme flamand de la com-
munauté populaire. Cette prise de position allait de pair
avec une forte dose d’autocritique. Faute de programme
culturel, le parti avait trop rapidement laissé le combat
culturel et idéologique à des groupes de petits-bour-
geois et adopté une attitude trop peu offensive. A cela
s’ajoutait le mécontentement sur la situation linguis-
tique au sein du parti même. On s’était trop longtemps
contenté d’un socialisme «traduit»; il était temps de
secouer le complexe d’infériorité. Cette sensibilité lin-
guistique des utilisateurs d’une langue «à statut infé-
rieur» et d’une minorité au sein du parti correspondait à
la réalité. Dès 1903, les membres avaient réclamé un
congrès flamand. Les assemblées annuelles se tenaient

157
Langue et politique

presque exclusivement en français, de sorte que les


ouvriers flamands n’en retenaient pas grand-chose;
nombre de leaders flamands, incapables de s’exprimer
dans la deuxième langue, ne prenaient jamais la parole.
La présence de traducteurs n’apportait pas de solution,
vu la perte de temps et l’impatience des francophones.
En juillet 1936, le problème se posa avec plus d’acuité,
tant pour ce qui concernait l’emploi des langues au sein
du conseil général qu’au congrès. Là encore, la possibi-
lité nouvellement créée de la traduction simultanée
offrait une solution. Les Flamands préconisaient toute-
fois l’unité dans la diversité: la possibilité pour les fédé-
rations flamandes et wallonnes de tenir des réunions
distinctes sur des questions spécifiques. Le congrès de
1937 s’inscrivait dans le prolongement de cette deman-
de, mais donnait aussi lieu à des congrès socialistes wal-
lons en 1938 et 1939. Le deuxième congrès des socia-
listes flamands n’aurait jamais lieu.
Outre un règlement adéquat en matière d’amnistie,
les minimalistes porteraient dorénavant — dans la
lignée des lois linguistiques de 1932 — leur attention
sur l’acquisition d’une autonomie culturelle. Celle-ci
visait à adapter l’administration centrale à la structure
biculturelle du pays, avec en premier lieu la scission
des services administratifs du Ministère de l’Ensei-
gnement officiel. Cette exigence, qui était prônée par
le Centre d’étude pour la Réforme de l’Etat (créé en
1936 à l’initiative du Gouvernement Van Zeeland),
propagée par les quotidiens flamands, appuyée par le
Verbond van Vlaamse Cultuurverenigingen (Fédération
des associations culturelles flamandes) et les associa-

158
La percée de la démocratie de masse et les lois linguistiques

tions professionnelles flamandes, inscrite dans le pro-


gramme d’action du Katholieke Vlaamse Landsbond,
de la démocratie chrétienne flamande et du KVV, et
préconisée par le socialisme flamand, deviendrait
l’une des priorités absolues du Mouvement flamand.
L’intention de réaliser cet objectif était inscrite dans
presque toute déclaration gouvernementale. Parallè-
lement, l’idée d’une fédéralisation resurgissait en
Wallonie et la question wallonne trouvait elle aussi
ses traces dans les déclarations gouvernementales.
Entre-temps, le parti libéral s’était profilé comme un
parti national, mettant l’accent sur le patriotisme et
l’unitarisme, au lieu de céder aux forces centrifuges.
Grâce à la polarisation sur ce thème et son rapproche-
ment avec l’aile conservatrice du parti catholique, le
parti libéral réalisa en 1939 une importante victoire
électorale dans la partie francophone du pays. En
1937 déjà, le parti libéral avait forcé deux ministres
libéraux successifs à démissionner lors de l’examen
de la loi sur l’amnistie. Dans un même temps, cette
attitude dissimulait une attaque contre la participa-
tion des socialistes au gouvernement et la politique
socio-économique menée. Ce qui explique à son tour
l’attitude favorable du POB à l’égard de l’amnistie,
notamment pour éviter une crise gouvernementale.
La grande instabilité gouvernementale durant les
années 1937-1939 (six gouvernements) peut notam-
ment être attribuée à la problématique linguistique,
soit directement soit comme prétexte. Cette probléma-
tique resterait une source importante de conflits. Dans
ce processus, l’agitation extraparlementaire jouait un

159
Langue et politique

rôle important: l’action de Flor Grammens en vue de


l’application des lois linguistiques, l’agitation autour
de l’amnistie (la loi de juin 1937), à laquelle s’oppo-
saient surtout les associations patriotiques d’anciens
combattants, l’affaire Martens, etc. Des pas prudents
étaient franchis en matière d’autonomie culturelle: les
premières émissions radio indépendantes en Flandre
en 1937, la création de deux conseils culturels consul-
tatifs en 1938, de la Koninklijke Vlaamse Academie voor
Wetenschappen, Letteren en Schone Kunsten (Académie
Royale flamande des Sciences, des Lettres et des Beaux-
Arts) et de la Koninklijke Vlaamse Academie voor
Geneeskunde (Académie Royale flamande de Médeci-
ne). Au cours de cette même année fut adoptée la der-
nière importante loi linguistique, à savoir celle réglant
l’armée (30 juillet 1938). La résiliation de l’accord fran-
co-belge en 1936 nécessitait une nouvelle réforme.
Après de pénibles débats, les principales exigences fla-
mandes étaient rencontrées. Les compagnies uni-
lingues prévues dans la loi de 1928 devaient être
regroupées dans des régiments intégralement uni-
lingues, voire des divisions, en ce compris le comman-
dement. L’école militaire était scindée et le principe de
la proportionnalité fut instauré dans le cadre du recru-
tement, afin de résorber le retard flamand. De plus, le
bilinguisme du cadre de l’armée était renforcé (selon
un recensement, 48 pour cent des officiers présentaient
à ce moment-là une connaissance suffisante du néer-
landais). Mais avant que la réforme de l’armée ne se
réalise sur le terrain, la deuxième Guerre mondiale
éclata.

160
La percée de la démocratie de masse et les lois linguistiques

Le point d’action le plus urgent, à savoir: la mise en pla-


ce de l’autonomie culturelle dans l’administration cen-
trale, en réponse au fédéralisme, se faisait toujours
attendre. Huit ans après la tentative d’établir le juste
équilibre, le Ministère de l’Education (le plus visé, vu le
principe de la territorialité pour l’enseignement) comp-
tait toujours sept francophones sur 8 hauts dirigeants.
Le projet de loi déposé en février 1940 visait à conférer à
chaque agent de ce département, jusque et y compris le
secrétaire général, un adjoint de l’autre rôle linguis-
tique, de sorte que tous les dossiers puissent être traités
dans la langue de l’intéressé. Une fois de plus, le parti
libéral provoqua une crise. Le Roi refusa la démission
du gouvernement. Quelques semaines après, l’armée
allemande envahit la Belgique.

L’impact de la Deuxième Guerre mondiale

Dans leur propre intérêt, les Allemands optaient de


nouveau pour une Flamenpolitik, dont l’objectif final
était d’intégrer la Belgique dans le grand Empire germa-
nique. Dès le début, le VNV, avide de pouvoir, collabo-
rait avec l’Allemagne nazi, au niveau idéologique égale-
ment. Sortant de son isolement, il voulait ainsi devenir
le seul parti politique au sein d’une Flandre autonome
et exercer un pouvoir totalitaire, éliminant tout élément
qui divisait, aux yeux du parti, la nation flamande. Tou-
te opposition interne au profil fasciste et raciste était
absente, les critiques se focalisaient sur le manque d’au-
tonomie et d’inspiration chrétienne dont témoignait le

161
Langue et politique

national-socialisme en Flandre. Manipulé et enfermé


dans une politique de surenchère avec le SS-Flandre, le
VNV se marginalisait encore davantage au fur et à mesu-
re que la guerre évoluait (de 40.000 à quelque 10.000
membres). Au fait, le processus d’accession au pouvoir
ne connut du succès qu’au niveau administratif. La
désignation de Gerard Romsée comme secrétaire géné-
ral de l’Intérieur aboutissait à une participation massive
du VNV à la gestion du pays: le contrôle sur les provinces
flamandes et près de la moitié des communes fla-
mandes, souvent au détriment de mandataires du parti
catholique. L’hypothèse selon laquelle une élite concur-
rentielle prit le pouvoir sous l’œil bienveillant des Alle-
mands, est soutenue par le recrutement politique du
VNV et le constat que d’autres groupes sociaux avaient
désormais voix au chapitre. La suppression du Ministè-
re de la Santé publique et son adjonction à l’Intérieur,
offrait à Romsée la possibilité de forcer la création d’un
Ordre de Médecins. La lutte pour le pouvoir entre l’as-
sociation de médecins communautairement divisée
(une association belge et une association flamande) fut
ainsi tranchée en faveur des nationalistes flamands anti-
Belges de la direction du Algemeen Vlaamsch Geneeshe-
renverbond (Association flamande des médecins), qui
étaient disposés à collaborer et qui s’appuyaient sur une
tradition d’activisme. Le fait qu’il s’agissait toujours en
premier lieu de médecins ruraux, confirme cette hypo-
thèse. Aucune enquête n’a jusqu’à présent été menée
sur un nombre important d’autres organisations privées
et associations professionnelles. Il serait intéressant
d’examiner la continuité et la discontinuité par rapport

162
La percée de la démocratie de masse et les lois linguistiques

aux nombreux circuits flamingants alternatifs d’avant la


guerre, tant au niveau de la direction que des membres.
L’appareil administratif était en tout cas un réseau très
attrayant. Dans la fonction publique, la voie était ouver-
te à des milliers de nominations et de nombreuses pro-
motions. Ainsi, le Arbeidsorde qui ambitionnait — au
nom du VNV — le monopole en tant qu’organisation
syndicale aux dépens des syndicats, regroupait notam-
ment le Verbond van Vlaams Personeel der Openbare Bes-
turen, le Vlaams Syndicaat van het Overheidspersoneel et
le Verbond van het Vlaams Rijkspersoneel, ainsi que le
Vlaamse leraarsvakbond Officieel Middelbaar Onderwijs;
selon le Arbeidsorde, il comptait 16.000 membres au
total.
Notons par ailleurs la participation du monde ban-
caire belge et du patronat flamand à la politique d’ac-
commodation économico-financière et à la doctrine
Galopin, connue comme la politique du moindre mal.
La coopération entre le Comité central industriel et le
Vlaams Economisch Verbond s’inspirait d’ailleurs aussi
de la crainte de se voir imposer une organisation uni-
taire, comme c’était le cas chez les ouvriers. Malgré la
prise du pouvoir au sein du VEV par un groupe qui avait
des liens étroits avec le VNV et qui adoptait une attitude
moins réticente face à la coopération économique avec
l’Allemagne que le Comité central industriel, ils ne par-
venaient pas à acquérir l’exclusivité de la représenta-
tion de la Flandre. L’occupant allemand les aidait toute-
fois à assurer une présence néerlandophone suffisante
au sein des nombreux nouveaux organes créés et des
parastataux déjà existants.

163
Langue et politique

La Flamenpolitik comprenait notamment le respect


intégral des lois linguistiques belges de 1932. A cette
fin, la Commission de Contrôle linguistique (la com-
mission Grammens) réorganisée, se vit aussi attribuer
un droit d’enquête. Des parastataux comme la Caisse
d’Epargne étaient obligés à introduire les rôles linguis-
tiques et à réaliser un juste équilibre. Une attention spé-
cifique fut accordée aux tentatives de sabotage dans la
zone le long de la frontière linguistique et surtout dans
l’agglomération bruxelloise. Les effets ne se faisaient
pas attendre. Dans l’agglomération bruxelloise, le
nombre de classes, d’enseignants et d’élèves néerlando-
phones ne cessait d’augmenter, même si l’accroissement
n’atteignait pas le niveau projeté dans l’enquête. Pour
les Allemands, l’ordre était en effet prioritaire. Cette
intervention rendait le néerlandais encore moins
attrayant vu que cette langue était considérée comme
une partie des contraintes imposées par l’occupant.
L’objectif à long terme des Allemands était d’ailleurs la
germanisation linguistique et culturelle de Bruxelles.
Dans une phase intermédiaire, ils jouaient sur le thème
de la reconquête de Bruxelles par les Flamands. Cela
s’appliquait également aux tentatives de réforme de
l’Université libre de Bruxelles. L’influence française
devait être supprimée et il fallait développer une Grenz-
landuniversität orientée vers l’Allemagne, afin de ren-
forcer la position idéologique des Allemands en Bel-
gique et en Europe occidentale. Le premier pas était la
création à l’Université libre de Bruxelles d’une section
néerlandophone en vue d’un dédoublement progressif.
Lorsque l’occupant allemand voulait aussi déterminer

164
La percée de la démocratie de masse et les lois linguistiques

la politique du personnel, le conseil d’administration


décida fin 1941 de fermer l’université. A cela s’ajoutait
le regroupement administratif des villes dans sept
grandes agglomérations, réalisant ainsi le Grand-
Bruxelles en septembre 1942. Cette région comprenait
dix-neuf communes et 930.000 habitants. La ville était
gérée par douze échevins, sur la base d’une composition
paritaire. Avec l’appui de Romsée (la capitale d’un pays
bilingue devait témoigner de son respect pour les deux
cultures), cela créait des tensions au sein du comité des
secrétaires généraux, d’autant plus que le bourgmestre
siégeant (Van de Meulebroeck) avait refusé d’accepter la
limite d’âge de soixante ans et qu’il était remplacé par
Jan Grauls comme bourgmestre de guerre. Après la
deuxième guerre mondiale, les francophones, surtout à
Bruxelles, invoqueraient tout cela contre tout ce qui
était flamand, le Flamand qui n’était plus uniquement
assimilé à la vulgarité mais aussi à la trahison. Une rai-
son supplémentaire pour mettre en exergue le français
comme langue des patriotes, comme langue de prestige
et pour violer les lois linguistiques dans l’administra-
tion centrale et dans l’agglomération bruxelloise. Cela
illustre une fois de plus l’importance de la mythification
dans le combat politique.
De plus, la collaboration influençait considérable-
ment la réputation de la Flandre et de la Wallonie: la
Flandre de la collaboration et la Wallonie de la résistan-
ce. Le VNV s’était identifié avec l’occupant et s’était
approprié des symboles flamands comme le Lion des
Flandres (outre la croix gammée) et le Pèlerinage de
l’Yser. Cela avait renforcé dans la tête de nombreux

165
Langue et politique

Belges l’assimilation entre flamand, d’une part, et catho-


lique et de droite, d’autre part. Le mouvement wallon
faisait cette même assimilation. Dans la presse clandes-
tine, «la Wallonie libre» qui s’en prenait également au
traitement discriminatoire des prisonniers de guerre
wallons par les Allemands, n’omettait pas de mettre en
exergue le comportement divergent des deux «peu-
pless». A cet égard, la Belgique ne servait même plus de
cadre de référence. Cette fois, la Wallonie invoquait le
droit d’autodisposition pour réclamer son autonomie
après la libération. En raison de divergences d’opinion
internes entre les modérés (la transformation de la Bel-
gique en un Etat fédéral ou confédéral) et les extré-
mistes (le rattachement à la France), cette décision fut
laissée à un congrès national wallon à organiser ulté-
rieurement. Des deux côtés de la frontière linguistique,
les stratégies en matière de politique linguistique au
sein de la Belgique unitaire étaient fondamentalement
remises en question. En Flandre, le nationalisme fla-
mand s’était brûlé les doigts. A l’issue de la Seconde
guerre, les techniques de pacification en Belgique
devraient cibler en premier lieu la Wallonie, et surtout
le parti socialiste.

166
Chapitre 4

Les lois linguistiques dans une


Flandre en voie d’émancipation

Les ultimes tentatives entreprises au sein de l’Etat


unitaire belge pour résoudre les conflits linguistiques
par le biais de la législation linguistique datent de la
période entre la fin des années cinquante et la fin des
années soixante. La lutte fut particulièrement arden-
te; les querelles linguistiques provoquaient des réac-
tions intenses auprès de l’opinion publique, absor-
baient beaucoup d’énergie politique, causaient
d’importants glissements électoraux, renversaient
plusieurs gouvernements, allaient de pair avec des
manifestations de masse et déclenchaient de nom-
breuses crises, parfois dramatiques, dans le processus
de négociation. L’enjeu était de taille; l’enveloppe de
revendications linguistiques s’était radicalisée depuis
les années trente. Si le résultat global ne pouvait cer-
tainement pas être qualifié de négatif pour le mouve-
ment flamand, l’application de lois linguistiques
importantes donnait, comme par le passé, lieu à
nombre de problèmes.

167
Langue et politique

Le combat assidu pour de nouvelles et anciennes


revendications linguistiques

La radicalisation des exigences se manifestait dans plu-


sieurs domaines. Les lois des années trente consti-
tuaient le point de départ. Le Mouvement flamand
entendait y apporter des améliorations nettes, résoudre
les problèmes qui en découlaient, combler les lacunes et
éviter qu’elles ne perdent leur raison d’être là où elles
n’étaient pas appliquées. Dans certains domaines — la
politique à l’égard des minorités dans les régions homo-
gènes au point de vue linguistique et le secteur privé —
le Mouvement flamand voulait en outre outrepasser les
règlements linguistiques de l’entre-deux-guerres.
Aux yeux du mouvement flamand, les problèmes à
résoudre étaient liés en premier lieu à l’instauration du
principe de territorialité. En 1932, ce principe n’avait
en effet pas été pleinement appliqué le long de la fron-
tière linguistique. Les néerlandophones n’étaient pas
vraiment protégés car, dès qu’une majorité francophone
était constituée dans une commune de la frontière lin-
guistique, celle-ci était déplacée. Compte tenu des cri-
tères subjectifs et manipulables et du manque de
contrôle sur les opérations de comptage, les flamin-
gants contestaient vivement les résultats des recense-
ments décennaux. Ils interprétaient ces résultats
contestés comme des référendum en faveur des franco-
phones et comme des leviers dans la querelle linguis-
tique. Le recensement de 1947 démontrait en effet que
la Flandre devrait à nouveau céder plusieurs communes
suite la francisation continue de la région contiguë à la

168
Les lois linguistiques dans une Flandre en voie d’émancipation

frontière linguistique. La revendication flamande était


claire: il fallait fixer la frontière linguistique une fois
pour toutes; aucune suite ne pouvait être réservée aux
recensements linguistiques, mieux encore, ils devaient
être abrogés. On optait pour une approche scientifique
et philologique, sur la base de la langue de la région et
de la culture, impliquant des transferts et des opéra-
tions d’échange pour créer des situations claires, qui ne
pouvaient plus être remis en question. Une frontière
stable devait éviter tout conflit frontalier.
Les mêmes principes devaient s’appliquer aux com-
munes périphériques de Bruxelles. Au cours des années
cinquante et soixante, l’évasion relativement massive de
francophones vers les communes périphériques bruxel-
loises faisait partie d’un mouvement démographique
plus large qui était présent dans toutes les grandes
villes. La capitale s’agrandissait elle aussi et une dizaine
de communes du Brabant flamand étaient confrontées à
une tendance immobilière qui était favorable pour les
propriétaires mais très néfaste pour l’homogénéité lin-
guistique de ces communes flamandes. L’approche
bruxelloise de la législation linguistique n’était
d’ailleurs pas de nature à freiner le processus de franci-
sation. C’était précisément ce statut que les immigrés
francophones revendiquaient pour ces communes. Si la
loi de 1932 ne mentionnait pas explicitement qu’il
s’agissait de communes de la frontière linguistique, les
administrations communales l’interprétaient néan-
moins en ce sens. Dès qu’il ressortait du recensement
que plus de cinquante pour cent de francophones
s’étaient établis dans la commune, la commune devait

169
Langue et politique

être transférée et dès que leur quote-part dépassait les


trente pour cent, la commune devait devenir bilingue
dans ses relations externes. La revendication flamande
pour des délimitations territoriales claires et la suppres-
sion du recensement linguistique portait donc égale-
ment sur cette région.
La situation des minorités francophones en Flandre
même constituait le troisième volet du combat pour
l’homogénéité linguistique totale. Comme nous l’avons
souligné ci-avant, la loi de 1932 avait définitivement
tranché la question – les minorités étaient privées de
toute protection juridique dans la vie publique et
devaient recourir à des droits linguistiques individuels
dans la vie privée, même s’il existait toujours nombre de
dérogations au principe. Dans plusieurs communes, il y
avait toujours des classes de transmutation et l’école
secondaire francophone et l’université de Louvain (sec-
tion francophone) étaient une épine au pied de tous
ceux qui souhaitaient que le principe de territorialité
s’applique dans toute la Flandre.
Les lois linguistiques des années trente visaient à
instaurer un équilibre linguistique dans tous les sec-
teurs publics. Vingt ans après, ces “justes” équilibres
n’avaient toujours pas été réalisés. Compléter les lois
linguistiques, tel était un deuxième volet important du
cahier de revendications flamand. La suppression des
déséquilibres au sein de l’administration centrale figu-
rait en haut de l’agenda. Autre point épineux: le fait que
la diplomatie belge était restée un bastion des franco-
phones. On refusait d’accepter que les ambassades, mis-
sions et représentations auprès d’organisations interna-

170
Les lois linguistiques dans une Flandre en voie d’émancipation

tionales dérogent à la loi linguistique en raison “du


caractère particulier de la diplomatie.” Le Mouvement
flamand s’en prenait également à la loi de 1938, qui pré-
voyait le bilinguisme individuel des officiers et la for-
mation d’un corps néerlandophone mais qui n’était tou-
jours pas appliquée dix ans plus tard.
La situation linguistique à Bruxelles constituait sans
aucun doute la principale source de mécontentement.
Suite notamment à l’extension du secteur tertiaire dans
la période de l’après-guerre, l’incitation à la francisation
frappait toutes les couches de la population bruxelloise
et la sphère d’influence des francophones s’en trouvait
encore étendue. Le “bilinguisme du secteur public” ins-
crit dans la loi de 1932 était resté lettre morte. Presque
toutes les communes optaient pour le français comme
langue administrative interne et l’exigence de bilinguis-
me ne faisait l’objet d’aucun contrôle, l’examen linguis-
tique ayant été réduit à une simple formalité. Le Mouve-
ment flamand exigeait désormais que le bilinguisme
s’applique au niveau tant interne qu’externe. Le bilin-
guisme individuel des fonctionnaires devait être la réa-
lité non seulement au niveau dirigeant mais pour tous
ceux qui entraient en contact avec le public. Et les ins-
tances de contrôle devaient pouvoir travailler plus effi-
cacement. Cette dernière revendication ne se limitait
d’ailleurs pas à Bruxelles. Les organes de contrôle tels
que le Secrétariat permanent au Recrutement devaient
être mieux valorisés et être respectés partout. On vou-
lait en outre renforcer l’identité culturelle et linguis-
tique des néerlandophones en érigeant le diplôme en
unique critère pour la répartition en cadres linguis-

171
Langue et politique

tiques. Dans ce domaine, les examens linguistiques


offraient en effet moins de garanties.
Toutes les mesures proposées cadraient, comme
nous l’avons souligné, avec la vision des législateurs de
1932. Ce n’était plus le cas pour les revendications fla-
mandes à l’égard des minorités francophones dans les
zones frontalières. Inutile de préciser que celles-ci se
concentraient le long de la frontière entre la Flandre et
la Wallonie, d’une part, et entre la Flandre et Bruxelles,
d’autre part. Le législateur de 1932 avait marqué son
accord sur le principe de territorialité, tout en exigeant
un traitement courtois des allophones, ce qui se tradui-
sait dans la pratique par des droits linguistiques pour
les minorités francophones. Dès qu’elles représentaient
vingt pour cent de la population locale, ces minorités se
voyaient attribuer des droits linguistiques et à partir de
trente pour cent, la commune évoluait vers le bilinguis-
me. Les Flamands radicaux voulaient dorénavant se
protéger contre ce processus de glissement linguistique.
Les communes frontalières francisées, les zones mixtes
au point de vue linguistique et les îlots allophones ne
cadraient pas avec une approche qui retenait le territoi-
re comme seul critère de délimitation. Les franco-
phones qui venaient s’établir sur le territoire de langue
néerlandaise devaient s’adapter. Aucune exception ne
pouvait être accordée, même pas lorsqu’il s’agissait de
concentrations importantes. Les corrections de frontiè-
re étaient préférables à un manque de clarté au plan lin-
guistique. Les mesures protectrices n’avaient pas leur
place dans cette stratégie radicale, qui était non seule-
ment incompatible avec la vision des unitaristes aptes

172
Les lois linguistiques dans une Flandre en voie d’émancipation

au compromis et des partisans locaux de quartiers rési-


dentiels réservés aux grosses fortunes, elle allait surtout
à l’encontre de l’idéologie linguistique libérale des fran-
cophones. Elle se heurtait aussi à d’autres objections,
car même si des îlots et des quartiers à haute concentra-
tion francophone s’étaient implantés dans ces com-
munes frontalières, la plupart de celles-ci présentaient
une image relativement hétérogène au plan de vue lin-
guistique, les opérations d’échange entre communes
n’étant pas évidentes.
Jusqu’à ce moment-là, l’histoire de la législation lin-
guistique s’était limitée au secteur public. Cette situa-
tion évoluait toutefois. Pour la première fois, le Mouve-
ment flamand réclamait des mesures visant le secteur
privé. La vie industrielle, financière et commerciale en
Flandre était toujours largement dominée par la bour-
geoisie francophone, certainement dans les grandes
entreprises. Les flamingants radicaux mettaient la néer-
landisation des entreprises également en haut de l’agen-
da. Inutile de souligner que cette revendication était
mal accueillie dans les milieux concernés. C’était toute-
fois une nouvelle preuve que le Mouvement flamand
adoptait une attitude plus intraitable que par le passé en
matière de législation linguistique.
Essayons de faire le point sur les différents facteurs
qui aident à expliquer cette radicalisation. A cet égard,
on ne saurait perdre de vue la constellation politique
spécifique de l’après-guerre. Le rapprochement du
nationalisme flamand par rapport à l’idéologie fasciste
et la collaboration avec l’occupant nazi avait jeté le dis-
crédit sur le mouvement flamand. Le redressement de

173
Langue et politique

l’Etat unitaire faisait partie intégrante de la politique de


restauration dans la période de l’après-guerre. Le fla-
mingantisme était isolé du pouvoir politique. Les for-
mations flamandes disparaissaient de la scène et les par-
tis traditionnels subissaient également l’impact de la
collaboration avec la Flandre pro-allemande. Les fran-
cophones se voyaient ainsi offrir l’occasion d’adopter
une attitude anti-flamande sans la moindre nuance.
Mais les Flamands qui accordaient la priorité absolue
au redressement de la démocratie, trouvaient eux aussi
peu opportun de témoigner en public de leur flamin-
gantisme. Par conséquent, les recensements linguis-
tiques de 1947 avaient lieu dans un climat anti-flamand
et il est plus que probable que cela avait des répercus-
sions sur le résultat. Etre francophone était à nouveau
associé avec patriotisme. Les résultats du recensement
bouleversaient les milieux flamands: la frontière lin-
guistique était déplacée, Bruxelles s’adjoignait non
moins de trois communes; dans quatre communes péri-
phériques, il fallait appliquer le bilinguisme externe et
la commune de Renaix, commune de la frontière lin-
guistique, évoluait dans la même direction. L’applica-
tion inadéquate de la législation linguistique était de
plus en plus perçue par les Flamands comme une tenta-
tive de la part des francophones de reconquérir le terri-
toire qui leur avait été enlevé. Bref, l’attitude agressive
de la Belgique francophone était le sol fertile pour une
nouvelle vague de flamingantisme, et lorsque le Gou-
vernement Van Acker — composé de socialistes et libé-
raux — publia en 1954 les résultats du recensement lin-
guistique et mettait ceux-ci en œuvre, ces mesures ont

174
Les lois linguistiques dans une Flandre en voie d’émancipation

donné de nouvelles impulsions au Mouvement flamand


qui renaissait de ses cendres. Après que la période tur-
bulente des sanctions contre la collaboration était écou-
lée et la pacification de la question royale et de la lutte
scolaire avait été réalisée, nombre de flamingants, forts
d’une dynamique nouvelle, s’attaquaient à la législation
linguistique.
Ils pouvaient le faire avec d’autant plus de conviction
qu’entre-temps, des modifications fondamentales
s’étaient opérées sur le plan démographique, écono-
mique et social. Contrairement à la Wallonie, la popula-
tion flamande augmentait et représentait cinquante-six
pour cent de la population totale. Les lois sur l’expan-
sion économique engendraient une résorption progres-
sive du déficit flamand en matière de prospérité. Vers la
fin des années cinquante, plusieurs lois étaient adoptées
visant à apporter une aide économique aux régions
sous-développées. Outre les anciens groupes d’entre-
preneurs flamingants, une nouvelle classe de dirigeants
d’entreprise voyait le jour dans le secteur tertiaire. Cette
bourgeoisie, conscient de ses racines flamandes, exi-
geait sa place dans le système politique. Dans le prolon-
gement de cette évolution, les diplômés de l’enseigne-
ment supérieur, de l’enseignement secondaire et de
l’enseignement technique et les premiers universitaires
de l’université néerlandaise se voyaient offrir des possi-
bilités de mise au travail et de promotion. Les premières
générations de diplômés de l’enseignement en néerlan-
dais se retrouvaient dans un secteur tertiaire en pleine
expansion et dans des institutions socioculturelles qui
traversaient elles aussi une phase de démocratisation.

175
Langue et politique

Tant dans les entreprises que dans la fonction publique


et parmi les employés, un groupe de plus en plus éten-
du commençait à plaider, dès la fin des années cinquan-
te, en faveur de la reconnaissance des droits linguis-
tiques d’une élite sociale flamande à part entière.
Ce mouvement s’étendait à toutes les organisations
flamandes. Initialement, l’accent était mis essentielle-
ment sur les associations culturelles. Le Davidsfonds, le
Willemsfonds et le Vermeylenfonds (à orientation socialis-
te) étaient d’importants piliers de l’élite consciente de
son origine flamande, vu qu’ils nouaient des liens avec
les autres associations et les partis. Ils rempliraient ce
rôle pendant une très longue période. Des associations
comme le Algemeen Nederlands Zangverbond, le mouve-
ment du Pèlerinage de l’Yser et les organisations de fonc-
tionnaires flamands avaient entre-temps réintégré leur
place au sein du Mouvement flamand et renouvelé et
étendu leur base. Comme groupes de pression, ils exer-
çaient un rôle important, à l’instar d’une série de quoti-
diens catholiques flamands comme la Gazet van Antwer-
pen, Het Volk et De Standaard. La création de groupes de
pression politiques faisait également partie de cette acti-
vité organisationnelle. Le Vlaamse Volksbeweging et le
Vlaams Aktie Comité voor Brussel en de Taalgrens s’ap-
puyaient sur une base relativement étendue et démocra-
tique. L’accent glissait ensuite vers les partis. La relance
et la percée électorale de la Volksunie (VU) d’inspiration
nationaliste-flamande en était le premier symptôme. Le
succès de ce parti se réalisait largement au détriment du
parti catholique en Flandre (CVP), pour lequel elle jouait
le rôle de parti de choc. Cela explique d’ailleurs pour-

176
Les lois linguistiques dans une Flandre en voie d’émancipation

quoi le CVP se trouvait confronté à la formation d’une aile


flamande autonome. Les organisations faisant partie de
la sphère d’influence du CVP, du côté tant patronal que
syndical, renforçaient cette tendance. Au sein du groupe
parlementaire du CVP se créait un groupe de pression qui
entrerait dans l’histoire comme le Groupe des Huit et qui
exerçait une influence non négligeable, d’autant plus
qu’il avait des liens étroits avec le Mouvement flamand
extraparlementaire et qu’il avait une ligne directe vers
les rédactions de quotidiens. Un personnage comme Jan
Verroken était particulièrement représentatif de cette
catégorie de “Flamands conscients de leur identité”. Le
rôle de la presse flamande et de ses rédacteurs en chef ne
saurait être ignoré dans ce processus de radicalisation.
Cette évolution avait moins d’impact sur les partis socia-
listes et libéraux. La position majoritaire du CVP en
Flandre incitait les socialistes flamands à continuer de
compter sur leurs camarades francophones. Au fur et à
mesure que la prépondérance numérique des Flamands
se concrétisait et que les revendications linguistiques
des Flamands se renforçaient, l’opposition grandissait
en Belgique francophone également. Ce qui aiguisait à
son tour le flamingantisme. Pour le Mouvement fla-
mand, le moment était venu de passer à l’attaque et de
mettre sur la table ses revendications linguistiques.

Le processus décisionnel et ses résultats

Nous avons déjà expliqué pourquoi la problématique


linguistique d’après la Deuxième Guerre mondiale ne

177
Langue et politique

figurait en haut de l’agenda politique qu’à la fin des


années cinquante. De mai 1961 jusqu’à l’été de 1963, la
législation linguistique était de manière quasi perma-
nente au centre de l’attention politique. Les grands
conflits que nous avons déjà évoqués, ainsi que l’élabo-
ration de la législation elle-même, se situent essentielle-
ment dans cette période, que nous allons dès lors exa-
miner de plus près.
En mai 1961, un mois après l’installation du gouver-
nement catholico-socialiste de Lefèvre-Spaak, le travail
législatif fut entamé. Au fait, les fondements avaient été
jetés au cours des années précédentes. Le Centre d’étu-
de Harmel avait fait un important travail préparatoire.
Créé au milieu des années cinquante sous la direction
du catholique francophone Pierre Harmel, dans le but
d’encommissionner et d’examiner la problématique
communautaire, et composé de scientifiques et de
représentants des Mouvements flamand et wallon, les
unitaristes n’avait pas pu marquer de leur empreinte les
conclusions de ce centre d’étude. Il avait effectivement
été tenu compte des revendications flamandes. Les
congrès linguistiques nationaux du CVP-PSC en 1960
jetaient les bases d’un dialogue réconciliateur avec les
francophones, rencontrant à nouveau certaines impor-
tantes revendications flamandes. Le Ministre de l’Inté-
rieur, le PSC Arthur Gilson, qui devait présenter les pro-
jets de loi relatifs à la frontière linguistique et à
l’administration, s’était d’ailleurs entouré de spécialistes
flamands.
Le débat ne portait donc pas tellement sur la réalisa-
tion des revendications des flamingants modérés, qui,

178
Les lois linguistiques dans une Flandre en voie d’émancipation

comme nous l’avons déjà démontré, voulaient surtout


apporter des corrections aux lois linguistiques de
l’entre-deux-guerres. Le jeu se jouait en premier lieu
entre les flamingants radicaux du CVP et de la VU, d’une
part, et les unitaristes aptes au compromis, d’autre part.
Rejetant tout ce qu’ils considéraient comme de l’extré-
misme linguistique, ils étaient persuadés que des
concessions devaient être faites de part et d’autre, dans
l’intérêt de l’unité de la Belgique. Ces unitaristes récon-
ciliateurs étaient particulièrement bien représentés au
sein des partis socialistes et catholiques. Dans ce der-
nier parti, l’unitarisme prôné par les classes moyennes,
et incarné par le président Paul Vanden Boeynants,
exerçait une influence importante. C’étaient d’ailleurs
les mêmes unitaristes réconciliateurs qui dominaient le
gouvernement et qui entraient donc en conflit avec le
Mouvement flamand.
Les actions d’incivisme contre le recensement lin-
guistique — plus de cinq cents communes flamandes
organisent un boycott contre le recensement en 1960 —
incitaient le gouvernement à soumettre le plus vite pos-
sible des textes de compromis. Les problèmes linguis-
tiques devaient être résolus dans les meilleurs délais par
le biais de concessions réciproques, afin qu’on puisse
s’attaquer à la problématique socio-économique jugée
beaucoup plus importante — les actions massives de
grève contre la loi unitaire étaient à peine terminées.
Afin de couper la voie aux flamingants radicaux, le CVP
jouait le rôle de précurseur. Le gouvernement partait
d’ailleurs du principe que la matière linguistique, très
complexe, devait faire l’objet d’une approche progressi-

179
Langue et politique

ve: d’abord la frontière linguistique, ensuite la loi admi-


nistrative et enfin, la loi sur l’enseignement.
Afin de réduire au maximum les concessions du côté
flamand, les groupes de pression flamands et la concur-
rence entre les flamingants du CVP et de la VU veillaient à
attiser le débat. De grandes opérations de mobilisation
pesaient sur le processus décisionnel. C’était le cas pour
la première marche flamande sur Bruxelles en 1961 ain-
si que pour celle de 1962. La presse flamande contri-
buait également au climat variable en termes de rela-
tions de pouvoir politique, le gouvernement ayant les
plus grandes difficultés à s’aligner sur la majorité parle-
mentaire. La Belgique vivait dans un état de crise per-
manent. Le gouvernement cherchait donc des moyens
pour mettre hors jeu le parlement et dégager des com-
promis entre radicaux et unitaristes au sein de comités
restreints, par le biais des méthodes classiques de pacifi-
cation. Le pragmatisme l’emportait souvent, alors que
plusieurs points essentiels du compromis se prêtaient à
des interprétations divergentes, afin de permettre à tous
les participants à la concertation de rassurer leur base.
Quelles revendications flamandes étaient rencontrées
par le processus législatif de 1961-1963? Des succès
importants étaient engrangés au niveau de la définition
de la frontière linguistique. Dès 1961, Gouvernement et
Parlement supprimaient le volet linguistique du recen-
sement décennal. Désormais, il n’y aurait plus de recen-
sement linguistique. La frontière se mua en un concept
strictement territorial. Un an plus tard, la frontière était
définitivement fixée et elle tenait désormais lieu de déli-
mitation administrative: quatre-vingt communes fla-

180
Les lois linguistiques dans une Flandre en voie d’émancipation

mandes et quatre-vingt communes wallonnes étaient


dotées d’un statut unilingue, et plusieurs communes
étaient transférées. Comines et Mouscron ressortiraient
dorénavant à la province du Hainaut et les six com-
munes fouronnaises étaient transférées de Liège vers le
Limbourg. La frontière entre la ville bilingue de
Bruxelles et les communes périphériques était égale-
ment fixée. Bruxelles se limitait aux dix-neuf com-
munes et était encerclée par l’arrondissement néerlan-
dophone de Hal-Vilvorde. Un autre tracé linguistique
séparait la région germanophone, comprenant les
vingt-cinq communes du Canton de l’Est, de la Wallo-
nie francophone. Le principe de la territorialité s’appli-
quait aussi à l’enseignement. Les classes de transmu-
tation que la Flandre comptait toujours étaient
définitivement supprimées. Les diplômes qu’elles déli-
vraient n’étaient plus reconnus et leurs subsides étaient
coupés. Durant le processus décisionnel de 1961-1963,
les partis mettaient donc la dernière main à la concréti-
sation de la revendication en matière de territorialité.
Seul le dossier de Louvain, auquel nous reviendrons
dans un instant, faisait toujours exception à la règle.
Le Gouvernement respectait sa promesse de garan-
tir une représentation équitable dans l’administration
centrale. De nouveaux cadres voyaient le jour: d’une
part, des cadres unilingues, de dimension égale et
basés sur le diplôme et d’autre part, un cadre bilingue
composé de fonctionnaires ayant réussi un examen
linguistique approfondi, organisé par le Secrétariat
permanent au Recrutement. Les fonctions dirigeantes
étaient distribuées sur une base paritaire, la langue des

181
Langue et politique

dossiers était celle de la région et pas celle du particu-


lier, tandis que les parastataux étaient eux aussi sou-
mis aux lois linguistiques. L’application de la loi lin-
guistique relative aux forces armées fit l’objet d’une
attention particulière. L’adjoint au ministre des
Affaires étrangères, le socialiste flamand Hendrik
Fayat, veillait enfin à une représentation flamande
dans les services extérieurs. A partir de 1962, un mou-
vement de rattrapage fut organisé dans le recrutement
et la promotion des diplomates et la pression interne à
la francisation fut quelque peu neutralisée.
Les lois linguistiques de 1963 comportaient aussi
des garanties étendues pour Bruxelles: le recrutement
garanti de fonctionnaires néerlandophones, la parité
linguistique dans les fonctions dirigeantes, des exa-
mens linguistiques contrôlés par le Secrétariat perma-
nent au Recrutement, le contrôle sur le bilinguisme
externe, le bilinguisme interne en fonction de la loca-
lisation du dossier, la langue de la personne intéressée
et en dernière instance seulement, du fonctionnaire,
et la création de nouveaux organes de contrôle. Cette
loi visait non seulement les communes mais aussi les
Centres publics d’Aide sociale (CPAS), les compagnies
de distribution d’eau, de gaz et d’électricité, les inter-
communales, les centres sociaux et les établissements
de soins qui en dépendaient. Les organes de contrôle
étaient d’ailleurs améliorés de manière générale. Le
Secrétariat permanent au contrôle linguistique était
une version améliorée de la commission créée en
1932 et il apporterait une contribution substantielle à
l’explicitation des lois linguistiques. A Bruxelles, le

182
Les lois linguistiques dans une Flandre en voie d’émancipation

respect de la loi était soumis au contrôle du vice-gou-


verneur. Le Conseil d’Etat était compétent pour sanc-
tionner le non-respect des lois linguistiques, en frap-
pant de nullité toute décision contraire à cette
législation.
Avec le soutien de groupes de pression socio-écono-
miques flamands (ACW-Vlaams Economisch Verbond),
des progrès furent finalement aussi engrangés dans le
secteur privé. Les personnes morales et les entreprises
devaient dorénavant rédiger, dans la langue de la
région, les documents destinés à leur personnel et les
documents destinés aux pouvoirs publics et adressés au
public.
Voilà un aperçu des revendications linguistiques fla-
mandes qui étaient rencontrées sans être conditionnées
par des compromis. Cependant, la politique à l’égard
des minorités était une autre paire de manches. Dans
deux régions à savoir: les Fourons et la périphérie
bruxelloise, des concentrations élevées de franco-
phones étaient à l’origine de problèmes, voire de
conflits. La position radicale flamande — les allo-
phones ne pouvaient porter atteinte à l’homogénéité
linguistique de la région — ne pouvait évidemment pas
compter sur le soutien des unitaristes qui plaidaient en
faveur de la tolérance linguistique de la part des com-
munes d’accueil. Finalement, la position unitariste l’a
emporté, même si les Flamands étaient parvenus à gar-
der intact le principe de la territorialité. Ainsi, ils insis-
taient pour que la loi utilise le nouveau terme de “facili-
tés linguistiques”, afin d’éviter toute comparaison avec
le système de bilinguisme de la loi de 1932. Il ne s’agis-

183
Langue et politique

sait donc en aucun cas de régions bilingues: la langue


de la région restait la langue véhiculaire pour l’adminis-
tration et l’enseignement. Les avis et copies pouvaient
être rédigés dans l’autre langue et moyennant une
demande spéciale, l’enseignement primaire pouvait
également être organisé dans l’autre langue. Les Fla-
mands qualifiaient les facilités de mesures temporaires
et transitoires visant à faciliter l’intégration des immi-
grés. Cette interprétation n’était toutefois pas explicite-
ment inscrite dans la loi, alors que les Flamands
devaient également faire marche arrière pour ce qui
concerne la répartition administrative des six com-
munes de la périphérie bruxelloise (Drogenbos, Kraai-
nem, Linkebeek, Rhode-St.-Genèse, Wemmel et
Wezenbeek-Oppem). Celles-ci constituaient un arron-
dissement distinct et ne relevaient plus de la Flandre
unilingue. Le compromis qui fut dégagé à Val Duchesse
en 1963 tentait en d’autres termes de concilier la reven-
dication flamande en matière de territorialité avec le
principe de personnalité qui était prioritaire pour les
francophones. Selon que l’on se trouvait dans l’un ou
dans l’autre camp, l’interprétation du régime des facili-
tés se rapprochait davantage du premier principe que
du deuxième. Le régime fut instauré dans les six com-
munes de la périphérie bruxelloise, dans les communes
fouronnaises, à Comines-Mouscron, à Renaix et dans
plusieurs communes à minorités germanophones dans
la région de Malmédy.
La dernière phase, mais pas la moins conflictuelle,
dans le processus de législation linguistique, avait lieu
en 1968. Le principe de territorialité était alors mis en

184
Les lois linguistiques dans une Flandre en voie d’émancipation

pratique dans le dernier bastion francophone que


comptait toujours la Flandre: l’université catholique de
Louvain, avec son annexe: l’école secondaire française
pour le personnel de l’université. En 1963, les Fla-
mands n’étaient pas parvenus à briser la résistance des
professeurs francophones à l’homogénéité linguistique
de Louvain. Le mécontentement flamand s’agrandissait
lorsque les évêques, en tant que pouvoir organisateur,
annonçaient la création de nouveaux bâtiments univer-
sitaires francophones dans le triangle Bruxelles-Wavre-
Louvain. La protestation des étudiants flamands et lou-
vanais était soutenue par une nouvelle manifestation de
masse du Mouvement flamand. Le CVP Jan Verroken,
membre du groupe des Huit, déposait une proposition
de loi devant réaliser le transfert de l’Université catho-
lique de Louvain vers le Brabant wallon. Les ministres
CVP présentèrent tous leur démission lorsque le gouver-
nement, conduit par l’unitariste Paul Vanden Boey-
nants, ne voulait pas y donner suite. Le conflit fut réglé
par le nouveau gouvernement composé des catholiques
et socialistes. L’Université catholique de Louvain était
doté des moyens financiers nécessaires pour créer un
nouveau campus à Ottignies, Bruxelles se vit attribuer
une université néerlandophone autonome (Vrije Uni-
versiteit Brussel) par le biais de la scission de l’Universi-
té libre de Bruxelles et la Katholieke Universiteit Leuven
restait à Louvain. La ville ne faisait donc plus exception
dans une Flandre linguistiquement homogène. Le tra-
vail législatif dans le domaine linguistique prit fin en
1968. Mais, dans l’intervalle, le combat pour l’applica-
tion des lois linguistiques avait déjà commencé.

185
Langue et politique

Problèmes d’application

Si nous analysons l’application de la législation linguis-


tique des années soixante à l’aune de la pratique au
cours des décennies suivantes, nous arrivons aux
conclusions suivantes. Le processus d’homogénéisation
linguistique s’est déroulé sans accrochages majeurs en
Flandre. Par la suite, la Flandre n’a plus connu de
conflits importants en matière d’application, ni à la
frontière linguistique avec la Wallonie, ni pour ce qui
concerne la question de Louvain. Les conflits se
concentraient sur trois domaines, à savoir: le transfert
des communes fouronnaises et de Comines, la réalisa-
tion de la ville bilingue de Bruxelles et l’interprétation
du régime des facilités dans la périphérie bruxelloise.
La phase de pacification n’interviendra que vingt-cinq
ans plus tard, en 1988, après que les conflits avaient mis
les gouvernements successifs devant des obstacles de
taille. Le compromis n’était possible que parallèlement
avec l’instauration d’une structure fédérale. C’est pour-
quoi nous situerons la description de ce processus de
pacification dans ce même contexte. Lors des débats
parlementaires de 1962, on pouvait déjà prédire que le
transfert des six communes néerlandophones des Fou-
rons vers le Limbourg se transformerait en un conflit
hautement symbolique et mis hors de toute proportion.
Ces communes se caractérisent par un pourcentage éle-
vé de francophones et étaient fortement orientées vers
Liège au point de vue socio-économique, la province de
Liège à laquelle elles avaient d’ailleurs toujours apparte-
nu. La protestation wallonne éclatait surtout au Sénat,

186
Les lois linguistiques dans une Flandre en voie d’émancipation

sous la pression notamment du Mouvement populaire


wallon, une organisation syndicale de grande envergu-
re. La pression de la deuxième marche flamande sur
Bruxelles avait été nécessaire pour réaliser le transfert.
Les francophones y voyaient une humiliation; même
s’il ne s’agissait que de quelques milliers de personnes,
un groupe important de francophones relèverait désor-
mais d’une province flamande. Les contre-manifesta-
tions à Liège étaient la réponse et les Fourons deve-
naient une région à problèmes que les francophones
jetteraient à intervalles réguliers dans le débat public,
autour de laquelle ils organisaient des crises, provo-
quant des réactions et contre-réactions de la part des
flamingants radicaux. Les relations entre néerlando-
phones et francophones étaient particulièrement ten-
dues, surtout lorsque la liste Retour à Liège décrochait
la majorité. Le candidat-bourgmestre, l’immigré José
Happart, refusait de parler le néerlandais ou de prouver
qu’il maîtrisait cette langue. Son attitude s’inscrivait
dans la stratégie de la majorité francophone qui ne vou-
lait accepter les décisions de 1962 et luttait pour le
retour à Liège des Fourons. Ils soulignaient que dans un
régime de suffrage général, les connaissances linguis-
tiques ne pouvaient pas être retenues comme critère
d’éligibilité et que la voix de la majorité devait être déci-
sive. Cette position était évidemment incompatible
avec celle des Flamands qui ne voulaient en aucun cas
toucher à la frontière linguistique et s’en tenaient aux
facilités. Les administrateurs de communes faisant par-
tie de la région de langue néerlandaise, devaient
connaître le néerlandais. Un bourgmestre ignorant le

187
Langue et politique

néerlandais ne pouvait donc pas rester en fonction à


Fourons. Par conséquent, le conflit dépassait le cadre
strictement local. José Happart était devenu pour les
Flamands et Wallons le symbole du combat commu-
nautaire. Du côté francophone, sa popularité ne cessait
d’augmenter, ce qui le rendait très attrayant pour les
socialistes, dans le cadre de leur stratégie majoritaire en
Wallonie. Cela explique aussi pourquoi le conflit a traî-
né jusqu’en 1988.
Le conflit bruxellois était tout aussi intense et avait
autant de répercussions politiques. Il convient de souli-
gner en premier lieu que le pacte linguistique qui fut
conclu à Val Duchesse en 1963 avait déclenché auprès
des groupes de pression francophones une dynamique
qui aboutissait à la percée du Front des Franco-
phones(FDF), devenant le plus grand parti à Bruxelles. A
partir de 1970, le Front partait à la conquête de conseils
communaux, collèges d’échevins et mairies. Ce parti
déclarait ouvertement qu’il entendait boycotter les lois
linguistiques, ce qu’il n’hésitait pas à faire chaque fois
qu’il accédait au pouvoir. Toutes les sections bruxel-
loises des partis traditionnels souffraient de la violence
électorale du FDF, provoquant une politique de suren-
chère entre francophones et incitant les autres coali-
tions communales à adopter une approche plus rigou-
reuse en matière linguistique. Comme conséquence
logique, plus d’un quart des dix-neuf communes
contournaient les lois linguistiques et plus d’un quart
s’en vantait d’ailleurs. Bruxelles étant le point épineux
communautaire de toute la Belgique, le FDF commençait
aussi à dominer la vie politique à l’échelle nationale et à

188
Les lois linguistiques dans une Flandre en voie d’émancipation

mettre sous pression les autres partis francophones. En


ces circonstances, les gouvernements à composition
paritaire et péniblement constitués, n’étaient pas les
organes les plus indiqués pour veiller à une application
rigoureuse des lois linguistiques. Cette situation n’était
d’ailleurs pas neuve. Dans deux tiers des cas, les franco-
phones réclamaient le portefeuille de l’Intérieur, poste
crucial pour la législation linguistique.
Les transformations du paysage politique bruxellois
dissimulaient en outre certaines réalités sociales. Si
nous examinons la situation à l’aune des mécanismes
déterminant le fonctionnement des administrations,
nous constatons que les lois linguistiques avaient des
répercussions importantes pour les francophones. L’exi-
gence linguistique, assortie d’un contrôle, avait profon-
dément modifié le champ de recrutement des syndicats
et politiciens dans le cadre de l’engagement de person-
nel. Les nominations, promotions et autres acquis sta-
tutaires pouvaient être remis en question. La politique
du personnel des services et les relations internes entre
les membres du personnel pouvaient être sujettes à des
brusques mutations. Bref, pour toute une génération de
fonctionnaires francophones et francisés, l’exigence en
matière de liberté linguistique servait idéologiquement
parlant surtout à sublimer la crainte pour leur propre
carrière. En d’autres termes, la question linguistique
était aussi une question syndicale. Il était donc évident
que tous ces agents préconisaient des positions
immuables en matière de langue et qu’ils étaient peu
enclins à appliquer eux-mêmes ces lois perçues comme
menaçantes.

189
Langue et politique

Si des intérêts socio-économiques et partisans diver-


gents allaient donc à l’encontre d’une application inté-
grale du pacte linguistique, il faut aussi signaler la fai-
blesse structurelle dont témoignait le système de
contrôle. Ainsi, l’affaiblissement du pouvoir du vice-
gouverneur peut être cerné comme un symptôme
important. Il n’avait aucune compétence d’enquête, il
pouvait suspendre des décisions à Bruxelles mais pas
les annuler et il ne pouvait provoquer aucun arrêt du
Conseil d’Etat. Il était non seulement confronté aux
tiraillements des administrations communales, il ne
trouvait pas de soutien du côté du gouvernement non
plus. Tout aussi pertinents étaient les griefs de la Com-
mission permanente de Contrôle linguistique qui
déplorait le fait qu’elle ait uniquement un rôle consulta-
tif et qu’il n’était guère tenu compte de ses avis. Suite à
la répartition du Conseil d’Etat en sections linguis-
tiques, les arrêts de la Chambre néerlandophone reflé-
taient plus clairement l’esprit de Val Duchesse, mais les
problèmes que soulevait l’exécution des arrêts au
niveau du Gouvernement, entravaient gravement leur
application. La plupart des problèmes se situaient
d’ailleurs au niveau de l’autorité de tutelle qui devait
prendre la décision finale.
Cette politique des francophones s’inscrivait évi-
demment dans une certaine stratégie. Les francophones
avaient en effet régulièrement recours aux moyens clas-
siques pour reporter toute décision finale le plus long-
temps possible: demande d’informations, la création de
groupes de travail, le recours aux procédures consulta-
tives et aux instances judiciaires. Mais pour la jurispru-

190
Les lois linguistiques dans une Flandre en voie d’émancipation

dence également, ils observaient des principes qui leur


permettaient de réaliser une application minimale des
lois linguistiques. Afin d’aboutir à un compromis, plu-
sieurs imprécisions s’étaient d’ailleurs glissées dans la
loi. Des formulations vagues, des traductions erronées
et des imprécisions aboutissaient souvent à des inter-
prétations juridiques contradictoires, qui pouvaient dès
lors être exploitées. Les discussions d’interprétation
étaient innombrables et même si une certaine jurispru-
dence s’était développée au fil des années, l’exécution se
heurtait souvent à l’opposition du Gouvernement.
Attardons-nous un instant à certaines matières
conflictuelles qui donnaient lieu à une querelle poli-
tique. La parité au niveau dirigeant des administrations
publiques figurait longtemps en haut de l’agenda poli-
tique. En 1963, on avait prévu une période transitoire
de dix ans, mais en 1973, le déséquilibre entre néerlan-
dophones et francophones était toujours très flagrant.
Si un certain changement s’opérait dans certaines com-
munes, la plupart des communes se caractérisaient par
un statu quo, voire une diminution du nombre de néer-
landophones. Au grand dam des francophones, les Fla-
mands insistaient pour que la réalisation de la parité fut
inscrite dans l’accord de Gouvernement de 1973.
Ensuite, une solution non défavorable aux franco-
phones était dégagée. Des mesures avantageuses étaient
adoptées pour les administrations communales qui
n’avaient pas respecté la loi, telles que des mises à la
retraite anticipée, des mises hors cadre de membres du
personnel, des transferts vers un autre rôle linguistique,
des mises en disponibilité, etc. Le conflit autour des

191
Langue et politique

guichets schaerbeekois illustrait une fois de plus le


manque de volonté politique d’appliquer le bilinguisme
tel que prévu dans la loi linguistique de 1963. Au lieu
d’affecter des agents bilingues aux guichets, comme le
prévoyait la loi, l’autorité schaerbeekoise ne prévoyait
qu’un seul guichet auquel les Flamands pouvaient
s’adresser en leur langue. Le dossier a traîné durant trois
ans, toutes les mesures procédurières étaient successi-
vement prises; ce n’était qu’après épuisement des procé-
dures qu’un magistrat a dû veiller, sous protection de la
gendarmerie, à l’application des lois linguistiques, après
que des compensations linguistiques avaient été don-
nées au FDF dans les services non communaux. Si les
francophones (schaerbeekois) ne parvenaient finale-
ment pas à contourner la loi sur la question des gui-
chets, tel était bien le cas pour des dizaines d’asbl créées
dans les communes bruxelloises. A partir du milieu des
années septante, les administrations communales orga-
nisaient ainsi un réseau d’organes politiques parallèles
qui se focalisaient sur les matières personnalisables
(culture, aide sociale) et qui créaient des centaines
d’emplois. Les lois linguistiques n’étaient évidemment
pas appliquées à ces institutions. Un autre point de fric-
tion concernait les contractuels. Lors du recrutement
de ces membres du personnel, les administrations com-
munales et les institutions CPAS n’appliquaient pas les
lois linguistiques, parce que, selon les francophones,
celles-ci portaient uniquement sur les statutaires. Le
vice-gouverneur suspendait des dizaines de ces recrute-
ments mais les arrêtés d’annulation se faisaient attendre
en raison de divergences d’interprétation. En arguant

192
Les lois linguistiques dans une Flandre en voie d’émancipation

que les médecins ne sont pas des fonctionnaires et que


leur recrutement est en premier lieu une affaire scienti-
fique, les hôpitaux CPAS bruxellois continuaient à recru-
ter essentiellement des médecins francophones. L’exa-
men linguistique était lui aussi revu, ne portant plus
que sur une connaissance très élémentaire. Ces hôpi-
taux substituaient en outre le système contractuel au
système statutaire. Les centaines de suspensions pro-
noncées par le vice-gouverneur restaient lettre morte.
Bref, ce serait un understatement de dire qu’on parve-
nait à Bruxelles à une application particulièrement
minimaliste des lois linguistiques. Ce mépris des lois
linguistiques restait une épine au pied du Mouvement
flamand.
Là où les francophones étaient en mesure de le faire
— et n’oublions pas qu’ils avaient la majorité politique
dans les communes à facilités de la périphérie bruxel-
loise — ils adoptaient la même approche minimaliste à
l’égard des lois linguistiques qu’à Bruxelles. Les tac-
tiques que nous venons de décrire se retrouvent donc
dans cette zone conflictuelle. Le fait que le régime des
facilités n’ait pas été défini comme temporaire dans la
loi, incitait les francophones à considérer l’octroi des
facilités comme un pas dans la direction du rattache-
ment des communes périphériques à la région bilingue
de Bruxelles. Pour les francophones, l’évasion vers les
communes périphériques n’avait donc rien perdu de
son attrait, de sorte que la concentration de franco-
phones augmentait encore et partant, leur poids électo-
ral; le FDF se préoccupait d’ailleurs davantage encore
des intérêts des francophones dans la périphérie. Le

193
Langue et politique

parti interprétait les lois linguistiques conformément au


principe de la personnalité, ce qui donnait lieu à une
escalade des conflits avec les Flamands. Les immigrés
bruxellois ne se considéraient d’ailleurs pas comme une
minorité dans une région allochtone mais comme des
Bruxellois qui avaient le droit de se sentir pleinement
chez eux dans la périphérie, au niveau linguistique éga-
lement. Au fil des années, le conflit avec les Flamands
devenait aussi intense qu’à Fourons. Un problème ana-
logue s’y présentait d’ailleurs lorsque le président du
CPAS de Kraainem refusait de parler le néerlandais en
tant qu’administrateur et invoquait les résultats électo-
raux de la commune, qui témoignaient d’une majorité
francophone. Lors de la recherche de solutions à ce
conflit en 1988, on allait dès lors tenter de trouver une
pacification dans les deux régions à problèmes.
Après quelque temps, les six communes à facilités se
caractérisaient par un régime linguistique qui, à l’ex-
ception de l’administration interne, présentait peu de
différences avec celui de Bruxelles. Vers la fin des
années 60, le nombre de documents administratifs déli-
vrés en français dépassait le nombre de documents en
néerlandais. Il n’était guère ou pas question d’une inté-
gration dans la communauté néerlandophone. Les fran-
cophones permettaient à leurs enfants de suivre l’ensei-
gnement primaire en français et les envoyaient ensuite à
une école secondaire de Bruxelles. Au plan culturel, ils
étaient pleinement orientés vers Bruxelles. Comme les
commerçants s’adaptaient eux aussi à la situation lin-
guistique, l’image linguistique externe ne se différen-
ciait guère de celle de Bruxelles. L’immigration d’anglo-

194
Les lois linguistiques dans une Flandre en voie d’émancipation

phones et de germanophones, parmi d’autres, affaiblis-


sait encore le caractère néerlandophone de la périphérie
bruxelloise.
En mettant l’accent sur les matières conflictuelles,
nous avons ignoré aux paragraphes précédents cer-
taines répercussions de la législation linguistique des
années soixante. Ainsi, il convient de souligner que les
lois linguistiques augmentaient considérablement le
prestige du néerlandais en Flandre. En Flandre, la lutte
linguistique avait pris fin. Une région homogène au
point de vue linguistique avait été créée et le nombre
d’emplois occupés par des néerlandophones dans l’ad-
ministration, l’enseignement, la justice et l’armée avait
sensiblement augmenté. Deux objectifs importants du
mouvement flamand avaient donc été atteints. On pou-
vait désormais se concentrer pleinement sur la langue
même. Le développement du néerlandais progressait à
pas de géant. Cela s’exprimait non seulement dans le
secteur culturel mais aussi au plan scientifique. Le lan-
gage standard engrangeait des progrès substantiels, au
plan tant quantitatif que qualitatif. Cette langue était
popularisée par l’enseignement, la radio et la télévision.
Les jeunes étaient davantage conscients de leur langue.
Il est moins clair que l’obligation du bilinguisme
dans la vie publique à Bruxelles a donné lieu à d’impor-
tants glissements linguistiques. Personne ne peut nier
que le Secrétariat permanent au Recrutement faisait son
travail correctement, et que le nombre d’agents néerlan-
dophones employés à Bruxelles augmentait, dans les
services communaux également. Le prestige et la fonc-
tionnalité du néerlandais se renforçaient incontestable-

195
Langue et politique

ment au sein de la capitale également. La connaissance


de cette langue était devenue, plus que par le passé, une
exigence en matière de recrutement, de nomination et
de promotion, pour les contacts avec la Flandre uni-
lingue et pour ceux avec la Communauté flamande à
Bruxelles. Il serait toutefois erroné d’en déduire que le
contrôle légal sur l’exigence en matière de bilinguisme
impliquait automatiquement une néerlandisation.
Réussir un examen linguistique ou figurer en tant que
bilingue sur le rôle linguistique néerlandais, ne signifie
pas nécessairement qu’on appartient à cette commu-
nauté culturelle. La langue du milieu de travail et du
milieu privé — et dans les ménages mixtes au point de
vue linguistique, c’était encore souvent le français —
joue de toute manière un rôle important. Le manque de
volonté politique pour appliquer intégralement les lois
linguistiques, lié à la position minoritaire de la commu-
nauté culturelle néerlandophone à Bruxelles, affaiblis-
sait considérablement l’impact des lois. Comme en
témoigne l’exemple bruxellois, les lois linguistiques
n’ont qu’un impact restreint sur le comportement lin-
guistique.

196
Chapitre 5

Fédéralisme et politique
linguistique

Au cours des années septante et quatre-vingt, voire


même jusqu’au début des années nonante, la question
communautaire a toujours absorbé autant d’énergie
que durant la décennie précédente. Or, dans cette
nouvelle phase, le débat ne portait plus sur les rela-
tions linguistiques au sein de la Belgique unitaire
mais bien sur la sauvegarde de l’Etat unitaire créé en
1830. Les intérêts les plus divergents et les plus
contradictoires étaient invoqués, rendant les résultats
de la réforme de l’Etat de plus en plus complexes. Ce
processus a déjà fait l’objet d’analyses approfondies
dans plusieurs ouvrages. Inutile de refaire tout le récit
dans le présent cadre. Nous entendons toutefois
apporter une réponse à deux questions essentielles:
dans quelle mesure la politique en matière d’emploi
des langues a-t-elle joué un rôle dans ce processus de
fédéralisation? Quelles sont les conséquences de la
fédéralisation pour la politique linguistique et la
législation en la matière?

197
Langue et politique

Les aspects linguistiques de la fédéralisation.

En schématisant, nous pouvons conclure que la vision


fédérale est née du côté flamand et qu’elle allait de pair
avec le mouvement de rattrapage économique qui s’est
réalisé en Flandre dans la période de l’après-guerre. Ce
mouvement a abouti à l’extension rapide des classes
intermédiaires dans les secteurs non manuels et à l’aug-
mentation du poids électoral de ces groupes. Au sein de
ceux-ci s’est développé un noyau dur qui prônait une
idéologie nationaliste et penchait vers le fédéralisme, voi-
re le séparatisme. L’évolution de la politique linguistique
depuis les années vingt, n’allait pas à l’encontre de telles
solutions fédéralistes. Au contraire même. Dans cette
optique, la lutte pour des droits linguistiques territoriale-
ment déterminés était même d’importance capitale.
Depuis l’instauration officielle — en 1932 — de la
concentration territoriale des communautés linguis-
tiques, la Belgique s’est progressivement muée en un pays
aux limites linguistiques clairement délimitées, ce qui
ouvre en principe la voie à la fédéralisation. Cette évolu-
tion bipolaire portait en elle les germes de l’éclatement de
l’Etat unitaire. Comme nous l’avons déjà souligné, les lois
linguistiques des années soixante ont considérablement
renforcé ce processus. Les lois linguistiques constituaient
donc une donnée fondamentale pour l’évolution future,
dans la voie du fédéralisme. Un système fédéral ne peut
être instauré que moyennant des lignes de démarcation
rigoureusement définies. Ce sont en effet des critères ter-
ritoriaux qui déterminent les communautés linguis-
tiques autonomes.

198
Fédéralisme et politique linguistique

Dès le début du 20ème siècle, le non-respect et la non-


application des lois linguistiques étaient à l’origine de
l’émergence de flamingants radicaux qui avaient aban-
donné l’espoir de pouvoir réaliser leurs revendications
linguistiques au sein de la Belgique unitaire. Ils saisis-
saient l’occasion pour réclamer l’autonomie. Nous
avons déjà examiné l’influence de cette vision et de cet-
te stratégie sur l’activisme et sur le Frontbeweging. La
formation de partis nationalistes pendant l’entre-deux-
guerres partait des mêmes prémisses. De nombreux
membres de ce mouvement et des tendances analogues
collaboraient avec l’occupant nazi dans le but de réali-
ser ces objectifs (parmi d’autres objectifs politiques). La
création de la VU au milieu des années cinquante
renouait avec cette même idée. De plus, les flamingants
radicaux invoquaient le compromis de Val Duchesse
pour renforcer la pensée et les aspirations fédéralistes.
La concession sur la question des communes à facilités
constituait une excellente arme pour porter les solu-
tions fédéralistes à l’ordre du jour. Les radicaux pou-
vaient en effet présenter le compromis élaboré par les
unitaristes et les flamingants modérés, comme le résul-
tat de la position non démocratique de la bourgeoisie
francophone en Belgique. La réaction du FDF les renfor-
çait dans cette opinion et augmentait l’impact de leur
campagne en Flandre. Cette évolution facilitait le débat
sur le fédéralisme en Flandre, certainement au sein du
CVP. Le dossier de Louvain devint ensuite le point de
rupture. Cette question provoqua au sein des deux
communautés linguistiques une polarisation telle que
les partis axés sur les questions linguistiques pouvaient

199
Langue et politique

faire un grand bond en avant. Le conflit fit comprendre


aux unitaristes que le problème de la réforme de l’Etat
était difficilement contournable, certainement si on
voulait couper la voie aux fédéralistes radicaux. La loi
linguistique de 1968 a donc non seulement accéléré le
processus de fédéralisation, elle a marqué un tournant
décisif.
Dans la vision flamande du fédéralisme, la compo-
sante culturelle et linguistique constituait une donnée
centrale. Mettre fin à toute forme de dominance linguis-
tique et doter la Flandre de sa propre homogénéité lin-
guistique et culturelle, telle était initialement la princi-
pale priorité du programme des fédéralistes flamands.
L’aspiration à concrétiser et à gérer eux-mêmes les
aspects culturels et linguistiques de la politique s’était
déjà traduite dans l’exigence d’autonomie culturelle,
formulée avant la deuxième guerre mondiale. Tout
aspect référant à la position subordonnée de la Flandre
devait être écarté, de sorte que la pensée fédérale s’éten-
dait aussi aux matières personnalisables et partant, aux
matières sociales, aux secteurs économiques et sociaux,
voire même à la politique étrangère. La revendication
de l’autogestion dépassait de plus en plus l’aspect pure-
ment linguistique. On partait en effet du principe que
dans une Belgique fédéralisée, la Flandre déterminerait
elle-même sa politique linguistique.
Du côté wallon, la problématique linguistique jouait
un rôle moins prépondérant dans la pensée fédérale.
Une plus grande importance était accordée aux facteurs
économiques. L’économie wallonne était fortement
orientée vers l’industrie lourde et celle-ci traversait une

200
Fédéralisme et politique linguistique

crise profonde dans toute l’Europe. Dans un même


temps, la régression de l’économie wallonne était sour-
ce de frustrations par rapport à une Flandre en pleine
émancipation économique, accueillant des industries
plus modernes. Ainsi, le fédéralisme gagnait du terrain.
L’aspiration au fédéralisme se retrouvait notamment
auprès des syndicats et de l’organisation de masse qui
en relevait: le Mouvement populaire wallon. Avec l’aide
du gouvernement central, par le biais d’initiatives
publiques et de clefs de répartition avantageuses, on
voulait sortir l’économie wallonne de l’impasse et deve-
nir indépendante de la Flandre. La politique linguis-
tique n’a donc pas jeté les bases de la pensée sur l’auto-
nomie, elle l’a plutôt renforcée. Les revendications
linguistiques des Flamands et plus particulièrement la
perte d’emplois et de perspectives qu’elles comportaient
pour les Wallons unilingues, certainement dans l’admi-
nistration centrale et à Bruxelles, était un motif de
contestation, par exemple pour le MPW mais aussi
pour les syndicats wallons en général. L’adaptation de la
représentation parlementaire à l’évolution démogra-
phique renforçait en outre la crainte d’une minorisation
des Wallons au sein du régime politique de la Belgique
unitaire. Comme nous l’avons déjà souligné, la question
fouronnaise était perçue comme une défaite pour la
Wallonie et encourageait dès lors l’opposition wallin-
gante. Pour le Mouvement wallon, l’action “Walen bui-
ten” durant la crise louvainiste était une expérience
traumatisante. Elle a sans aucun doute déclenché un
réflexe wallon renforcé tant auprès des socialistes et
libéraux que chez les catholiques, elle a provoqué une

201
Langue et politique

fissure au sein du CVP-PSC et est à l’origine de la créa-


tion d’un parti nationaliste wallon, le Rassemblement
wallon. Il serait donc faux d’ignorer les répercussions
des lois linguistiques de 1962-1963 et 1968 dans le
cadre de la percée politique du fédéralisme wallon.
D’autres accents étaient toutefois mis à Bruxelles. De
peur de perdre de leur influence au sein d’une Belgique
fédéralisée — la capitale empruntait sa position centra-
le à l’Etat unitaire — et de se retrouver dans un Etat
bipolaire sous l’hégémonie de la Flandre, les franco-
phones bruxellois étaient initialement plutôt réticents à
l’égard de la décentralisation et du fédéralisme. Au fur
et à mesure que les concepts fédéraux gagnaient du ter-
rain en Flandre et en Wallonie, ils jugeaient une région
bruxelloise étendue et autonome comme la meilleure
arme dans leur lutte pour le maintien du pouvoir au
sein de la capitale. Les lois linguistiques de 1963 les ont
renforcés dans cette vision. Nous avons déjà vu que le
FDF, suivi des autres partis francophones, s’opposait en
premier lieu aux revendications linguistiques fla-
mandes pour Bruxelles et réclamait la périphérie. Val
Duchesse était en d’autres termes à l’origine de la percée
du FDF. La crise à Louvain permit au FDF de faire le
grand bond en avant. Les différentes phases dans la lut-
te pour l’application des lois linguistiques ont chaque
fois contribué à l’expansion de ce parti. L’abrogation des
lois linguistiques était dès lors l’un des principaux
objectifs du FDF et ses alliés francophones qui rêvaient
d’une région bruxelloise autonome.
Il n’est donc nullement excessif de prétendre qu’à
travers le combat pour les lois linguistiques et leur

202
Fédéralisme et politique linguistique

application, les programmes des partis politiques fla-


mands, wallons et bruxellois s’étaient ralliés, au début
des années septante, à l’idéologie fédérale.

Les conséquences de la fédéralisation sur la


politique linguistique dans les régions unilingues

La fédéralisation s’est réalisée en plusieurs phases et


s’échelonne sur une période de plus de vingt-cinq ans.
L’influence de ces importants changements institution-
nels sur la politique en matière linguistique suivit un
parcours parallèle. Faisons donc le point sur ces diffé-
rentes phases.
Avant qu’il ne fût question d’une réforme de l’Etat au
sens fédéral, il avait été tenu compte de l’aspiration fla-
mande à l’autonomie culturelle et linguistique. La créa-
tion de départements ministériels distincts pour l’ensei-
gnement et la culture et la scission des instituts de
radio- et télédiffusion au début des années soixante
avaient frayé la voie. La réforme de la Constitution de
1970 prévoyait la création de deux conseils culturels,
un francophone et un néerlandophone, qui étaient
dotés d’un pouvoir décisionnel dans le secteur culturel.
Dans un même temps, un premier pas fut franchi afin
de renforcer la revendication wallonne et bruxelloise à
la régionalisation. La réforme de 1980 marqua un tour-
nant important, pour les matières communautaires et
régionales. A partir de 1982, des Conseils étaient opéra-
tionnels, dotés de compétences législatives pour cer-
taines matières personnalisables et localisables de la

203
Langue et politique

politique. Les fédéralistes remportaient toutefois la plus


grande victoire en 1988. Les administrations subordon-
nées, l’emploi et la recherche scientifique relevaient
désormais, à l’instar de plusieurs autres secteurs, des
compétences des régions, alors que les trois commu-
nautés, la Communauté flamande, la Communauté
française et la Communauté germanophone, se
voyaient attribuer l’ensemble de politique culturelle et
personnalisable, l’enseignement et l’emploi des langues.
Cinq ans plus tard, les compétences des communautés
et des régions étaient étendues une nouvelle fois; de
plus, les membres des Conseils étaient dorénavant élus
directement. La composition de la Chambre et du Sénat
était adaptée à cette structure fédérale. La province du
Brabant qui s’étendait sur plusieurs régions et commu-
nautés était scindée en deux provinces unilingues: le
Brabant wallon et le Brabant flamand.
Si la législation linguistique ne subissait pas de
modification de fond, plusieurs adaptations y étaient
apportées. Ainsi, la répartition en quatre régions lin-
guistiques (la Flandre unilingue, la Wallonie unilingue,
la région bilingue de Bruxelles et la région germano-
phone) était bétonnée dans la Constitution en 1970 et
la frontière linguistique était également ancrée dans la
Constitution. Elle se muait en une sorte de frontière
intérieure entre la Flandre et la Wallonie, entre la
Flandre et Bruxelles et entre la Wallonie et les cantons
de l’Est. Les limites administratives et judiciaires étaient
également revues. Ainsi, l’arrondissement distinct des
six communes périphériques était supprimé et intégré
dans l’arrondissement unilingue. Etant donné que la

204
Fédéralisme et politique linguistique

compétence relative aux administrations subordonnées


(communes et provinces) et à la politique linguistique
était transférée vers les communautés et les régions,
l’application de la législation linguistique ne relevait
plus de la politique centrale.
C’était un pas important pour la politique linguis-
tique dans les régions unilingues. Rien d’étonnant
d’ailleurs à ce que des progrès avaient entre-temps été
engrangés dans le secteur privé en Flandre. La loi lin-
guistique de 1963 était non seulement étendue par le
décret de septembre 1973 et assortie de sanctions, plu-
sieurs corrections étaient apportées à l’application des
lois linguistiques dans les entreprises dans le courant
des années quatre-vingts. L’implantation d’entreprises
étrangères en Flandre n’était d’ailleurs pas étrangère à
ce phénomène.
Ce que nous avons déjà constaté par rapport au rôle
positif des lois linguistiques dans le cadre du dévelop-
pement de l’identité culturelle et linguistique de la
Flandre, s’applique davantage encore à l’impact de l’au-
tonomie culturelle et linguistique. Au fur et à mesure
que la Flandre s’orientait exclusivement vers sa propre
langue et culture et renforçait la collaboration avec les
Pays-Bas, tant en matière de langue, de littérature, de
média, d’enseignement, des arts de la scène qu’en
matière de recherche scientifique, le lien entre la
Flandre et la Belgique francophone s’estompait. Les
deux régions se muaient en deux mondes différents,
ayant chacun leur propre identité. Du côté flamand, les
vieilles frustrations disparaissaient et la relation entre
langue de prestige et langue inférieure prenait un tout

205
Langue et politique

autre sens. La conscience flamande de la langue et de la


culture augmentait incontestablement. Le fait que l’an-
glais s’impose de plus en plus comme langue internatio-
nale et ce, davantage en Flandre qu’en Belgique franco-
phone, conférait une toute autre dimension à cette
relation, qui s’appuyait de moins en moins sur des liens
de subordination. Le sentiment de supériorité des fran-
cophones interpellait de moins en moins les Flamands,
alors que certains milieux francophones commençaient
à se rendre compte du fait que la Flandre fait partie, en
matière de culture et de langue, de la culture néerlan-
daise. L’unification européenne encourage d’ailleurs
cette idée d’unité culturelle.
Dès 1988, les francophones de Fourons et des com-
munes à facilités du Brabant flamand appartenaient
donc clairement à une Flandre unilingue. Mais il est
évident que cette décision n’a pu être prise qu’en
contrepartie de concessions aux francophones. Ces
concessions portaient en premier lieu sur le statut des
facilités elles-mêmes. Celles-ci étaient ancrées dans la
Constitution et toute modification du régime était
subordonnée à l’accord des deux communautés linguis-
tiques. Les Flamands avaient donc dû renoncer à leur
interprétation du caractère temporaire du régime des
facilités. Les facilités elles-mêmes n’étaient pas éten-
dues. La revendication des francophones à créer des
commissions communautaires communales — un thè-
me qui fit l’objet d’un accord à l’époque des négocia-
tions au Palais d’Egmont — fut finalement écartée en
1978 comme une composante de l’échec des accords
Egmont-Stuyvenberg.

206
Fédéralisme et politique linguistique

Le compromis qui fut atteint en 1988 sur l’emploi des


langues et la connaissance linguistique des mandataires
des communes à facilités était beaucoup plus complexe.
Partant du principe que les conseils communaux ne
sont pas des services publics qui posent des actes admi-
nistratifs, que la Constitution garantit la liberté linguis-
tique et que la connaissance linguistique ne peut être
un critère d’éligibilité supplémentaire, les francophones
affirmaient que les conseillers communaux ne rele-
vaient pas des lois linguistiques. La section néerlando-
phone du Conseil d’Etat se basait en revanche sur la
priorité de l’homogénéité linguistique de la région de
langue néerlandaise, arguait que les conseils commu-
naux et conseils CPAS posent effectivement des actes
administratifs, que les facilités ont été conçues pour les
particuliers et que ces mandataires ne peuvent être
membres à part entière de ces organes administratifs
s’ils ne maîtrisent pas la langue de la région. En 1983, la
nomination de Happart comme bourgmestre fut décla-
rée non constitutionnelle, une position qui serait par-
tiellement suivie par la Cour d’arbitrage. La Cour stipu-
lait qu’en vertu du principe de territorialité, ancré dans
la constitution, les autorités administratives en Flandre
devaient connaître le néerlandais, mais que cette
connaissance ne pouvait pas être imposée comme critè-
re d’éligibilité. L’arrêt s’appliquait également aux com-
munes à facilités du Brabant flamand, étant donné
qu’elles relevaient désormais de la Flandre. De 1983 à
1987, ces conflits provoquaient un climat communau-
taire très tendu; une solution s’imposait d’urgence. Elle
fut finalement trouvée en intégrant cette question dans

207
Langue et politique

la problématique plus large de la nouvelle phase dans la


réforme de l’Etat en 1988. L’arrêt de la Cour d’arbitrage
servait de base de départ. Bourgmestres et présidents de
CPAS qui ne maîtrisaient pas le néerlandais pouvaient
désormais être destitués. Les crises happartiennes
appartenaient désormais au passé. Grâce à l’instaura-
tion d’une représentation proportionnelle et des déci-
sions consensuelles au sein des collèges de ces com-
munes, la minorité (flamande) y avait acquis un
pouvoir réel. Les conseillers et échevins qui ignoraient
le néerlandais, restaient toutefois “intouchables”.
L’élection directe de ces échevins au sein de ces com-
munes donnait lieu à la présomption irréfutable — qui
s’appliquait également aux conseillers — qu’ils
connaissaient la langue de la région.
Au plan électoral, plusieurs autres concessions
étaient faites. Les francophones des Fourons et de la
périphérie dans le Brabant flamand exigeaient de pou-
voir voter pour le conseil communautaire français au
sein de la Belgique fédéralisée. Inutile de préciser que
cette revendication était incompatible avec la logique
fédérale des Flamands. Le compromis de 1992-1993
s’inscrivait dans une large mesure dans cette interpréta-
tion flamande. Tout candidat membre du Conseil fla-
mand, wallon et francophone devait habiter la région en
question. Les francophones des Fourons et des com-
munes périphériques pouvaient être invités à participer
aux conseils wallons et francophones avec voix consul-
tative. S’ils font usage de cette dérogation, moyennant
l’accord d’une majorité de deux tiers, ils doivent toute-
fois renoncer à tous leurs autres mandats. Les intérêts

208
Fédéralisme et politique linguistique

des francophones étaient ainsi subordonnés à l’exigence


en matière de territorialité.
En échange, le respect des lois linguistiques ferait
l’objet d’un contrôle rigoureux. Les habitants des com-
munes à facilités situées dans le Brabant flamand pou-
vaient désormais soumettre leurs plaintes linguistiques
à l’adjoint du gouverneur du Brabant flamand, tandis
que l’organe de contrôle à composition paritaire, la
Commission permanente de Contrôle linguistique
(CPCL), se voyait conférer des compétences élargies.
Cela nous amène à une autre partie essentielle du pro-
cessus de pacification: le rôle des institutions fédérales
comme arbitre entre les communautés linguistiques.
Ainsi, l’emploi des langues dans les communes à facili-
tés n’était pas transféré vers les communautés; le
ministre fédéral restait compétent. Un même rôle d’ar-
bitre en cas de conflits était attribué au collège consulta-
tif, constitué de tous les gouverneurs, wallons et fla-
mands. Comme nous l’avons souligné ci-avant, il s’agit
d’un modèle relativement complexe, qui s’appuie sur
un équilibre plutôt fragile. Il serait prématuré de dresser
le bilan de ce processus spécifique de pacification.

La politique linguistique (au sein) de la Région de


Bruxelles-Capitale.

Dans le processus de fédéralisation de la Belgique,


Bruxelles était à l’origine de nombreux problèmes. Ce
qui était d’ailleurs inévitable vu que des visions totale-
ment opposées s’y trouvaient confrontées sur un même

209
Langue et politique

territoire. Comme nous l’avons déjà souligné, les fran-


cophones réclamaient une région autonome étendue,
dotée de compétences maximales. Les Flamands reje-
taient cette proposition avec la même vigueur. Ils
optaient pour des liens étroits entre les Flamands de
Bruxelles et la Flandre et considéraient Bruxelles com-
me le prolongement des communautés linguistiques
flamandes et wallonnes. Cette opposition entravait le
compromis. Faisons le point sur les phases essentielles
de ce processus de régionalisation. A cet égard, il faut
certainement mentionner la création de l’Aggloméra-
tion. Celle-ci fut créée en 1971 et s’inscrivait dans l’as-
piration à doter les grandes agglomérations urbaines de
l’époque d’une coordination supracommunale. En
échange de la réintroduction de la “liberté du père de
famille” — (réclamée par les francophones ) nous y
reviendrons dans un instant — plusieurs revendica-
tions flamandes étaient rencontrées, des exigences qui
s’avéreraient importantes pour la phase ultérieure de la
régionalisation. Ainsi, deux groupes linguistiques
étaient créés au sein du Conseil de l’agglomération et
lors des élections, les candidats devaient préciser leur
groupe linguistique sur la base de leur carte d’identité.
Ces dispositions cadraient avec la politique de se baser
sur des identités collectives. Abstraction faite du prési-
dent, le collège était basé sur la parité et la minorité
pouvait faire usage d’un droit de veto. Dans le secteur
culturel, les deux communautés linguistiques pou-
vaient créer leurs propres institutions.
La région elle-même ne faisait toutefois pas l’objet
d’un accord durant les années septante. La fédéralisa-

210
Fédéralisme et politique linguistique

tion suivait son cours sans qu’un compromis accep-


table ne puisse être trouvé pour Bruxelles. De 1979 à
1988, Bruxelles restait donc dans la phase provisoire
de la régionalisation. En 1989, Bruxelles se voyait
finalement attribuer une place dans le modèle fédéral
belge. Les compétences de l’Agglomération étaient
également transférées vers la Région. Dans le compro-
mis de 1988-1989, les francophones remportaient
une victoire essentielle: la région de la capitale deve-
nait dans les faits une troisième région, ayant son
propre conseil et gouvernement et doté de compé-
tences presque identiques à celles des deux autres
régions. En échange, les Flamands se voyaient accor-
der une certaine représentation paritaire au niveau du
Gouvernement et un droit de veto réel au sein des
organes régionaux de Bruxelles. Pour les matières
communautaires également, plusieurs revendications
flamandes étaient rencontrées. Des commissions
communautaires étaient créées dans les deux commu-
nautés linguistiques; des organes de concertation et
de coordination, nécessaires pour régler les matières
bipersonnalisables. La Commission communautaire
flamande et l’autorité flamande nouaient des liens
étroits, qui s’exprimaient également dans la représen-
tation assurée de Bruxelles au sein du Gouvernement
flamand. Si la Wallonie desserrait ses liens avec
Bruxelles en 1993 — plusieurs matières culturelles
étant transférées vers la région —, cela n’était nulle-
ment le cas pour la Flandre. Les Flamands de
Bruxelles continuaient de faire partie intégrante de la
Communauté flamande.

211
Langue et politique

Quel était l’impact de ce processus de fédéralisation sur


la politique en matière de langues à Bruxelles et sur la
politique menée par les organes bruxellois? Essayons
d’abord de répondre à la question pour ce qui concerne
le volet communautaire. Comme nous l’avons déjà
démontré, cette stratégie flamande s’appuyait sur une
certaine tradition à Bruxelles. Dès le 19ème siècle, le
Mouvement flamand y tentait de sauvegarder l’emploi
du néerlandais comme langue de la culture, d’y com-
battre la perte linguistique et de renforcer l’unité lin-
guistique avec la Flandre, par le biais de la création
d’institutions culturelles et établissements d’enseigne-
ment (le théâtre flamand KVS par exemple). C’était aussi
la stratégie, qui peut être définie comme un soutien ins-
titutionnel de l’identité collective flamande, qui était
empruntée durant l’entre-deux-guerres.
La politique pro-flamande que l’occupant allemand
avait menée à Bruxelles, était invoquée par les franco-
phones après 1945 pour ne consentir un effort minimal,
voire aucun effort, en matière d’enseignement en faveur
des Flamands. La moitié des élèves néerlandophones
fréquentaient à nouveau des écoles francophones.
Compte tenu du rôle de l’enseignement dans le proces-
sus de francisation, il est dès lors compréhensible que le
Mouvement flamand réclamait un nombre suffisant
d’écoles néerlandophones ainsi qu’un contrôle efficace
quant à la déclaration linguistique du chef de famille.
Pour dorer la pilule pour les Flamands dans les com-
munes à facilités, plusieurs concessions étaient faites
sur ce point en 1963 dans l’enseignement à Bruxelles: le
nombre d’écoles néerlandophones augmentait, les cri-

212
Fédéralisme et politique linguistique

tères d’élèves y étaient moins stricts qu’en Flandre et


par le biais du contrôle linguistique, les enfants de
familles néerlandophones ne pouvaient plus être ins-
crits dans des écoles francophones. Ce dernier volet de
la loi sur l’enseignement provoqua toutefois tant de
contestations, non seulement auprès des francophones
mais également auprès des Flamands désireux d’assurer
la promotion sociale de leurs enfants par le biais de l’en-
seignement francophone, que la “liberté du père de
famille” fut réinstaurée en 1970. Elle était toutefois
compensée par une implantation accélérée de crèches,
d’écoles maternelles et primaires en néerlandais,
notamment grâce aux efforts de la Nederlandse Commis-
sie voor Cultuur (NCC) qui avait été créée au sein de l’Ag-
glomération. S’inspirant de la bonne réputation en
matière d’enseignement des langues et de plurilinguis-
me et du besoin croissant de bilinguisme, voire de tri-
linguisme à Bruxelles ainsi que de la présence d’un
nombre moins important d’enfants immigrés que dans
les écoles francophones, les écoles flamandes attiraient
de plus en plus d’enfants de ménages mixtes et franco-
phones. C’est un phénomène qui pose des problèmes
spécifiques d’adaptation aux écoles, mais qui leur assu-
re un rôle positif dans le processus plurilinguiste à
Bruxelles. En tant que centre éducatif néerlandophone,
Bruxelles connaissait d’ailleurs d’autres extensions, un
processus largement soutenu par la Vrije Universiteit
Brussel (VUB) autonome et les nombreuses écoles supé-
rieures.
Outre leur attention pour l’enseignement, les Fla-
mands concentraient leurs activités organisationnelles

213
Langue et politique

surtout sur les aspects culturels. Les affiliés des plus de


huit cents associations néerlandophones qu’on dénom-
brait en 1970, constituaient un réseau qui renforçait la
cohésion interne des Flamands de Bruxelles. Ce déve-
loppement était encouragé par la NCC. De plus, des
organisations de tutelle voyaient le jour. Sur une pério-
de de quinze ans, le nombre d’associations socio-cultu-
relles avait doublé; de plus, le vice-gouverneur et le
Gouvernement flamand apportaient une aide substan-
tielle aux arts de la scène.
Suite aux expériences relativement positives dans les
secteurs éducatifs et culturels, alliées à l’autonomie cul-
turelle que les Flamands avaient entre-temps conquise,
les Flamands commençaient à accorder une attention
prioritaire à la mise en place de structures unilingues
néerlandaises à Bruxelles. Les Flamands de Bruxelles
voulaient désormais disposer des compétences néces-
saires dans l’ensemble des matières personnalisables et
commençaient donc à créer leurs propres institutions
dans le secteur social et les soins de santé. Ainsi, ils
offraient des alternatives valables aux institutions
bruxelloises, au sein desquelles l’exigence de bilinguis-
me faisait généralement l’objet d’une interprétation très
minimaliste. Lors de l’élaboration du compromis en
1988-1989, il était tenu compte de ces exigences fla-
mandes et bruxelloises, car, au moment de la création
de la Commission communautaire flamande, ses com-
pétences étaient nettement plus étendues que celles de
son prédécesseur, créé en 1972: la Nederlandse Commis-
sie voor Cultuur. A l’heure qu’il est, ces compétences
englobent l’ensemble des matières personnalisables.

214
Fédéralisme et politique linguistique

On ne saurait nier que cette forme de politique linguis-


tique a renforcé le rôle du néerlandais et de la culture
néerlandaise dans la capitale, certainement comme fac-
teur de prestige et de pouvoir. Il s’agit toutefois d’une
stratégie qui est axée sur une minorité et qui est relati-
vement élitiste étant donné qu’elle ne touche pas les
bilingues autochtones, qui ne connaissent qu’un dialec-
te flamand et qui font partie des couches sociales infé-
rieures. Les innombrables immigrés de la région médi-
terranéenne ne sont pas visés non plus, malgré les
efforts visant à les y associer. La stratégie permet en
outre aux francophones de souligner la position mino-
ritaire des Flamands et de renforcer la communauté cul-
turelle francophone, toujours dominante. Ainsi, ils
peuvent facilement présenter Bruxelles comme une vil-
le francophone et ignorer la réalité linguistique et socio-
logique, qui se caractérise par une grande diversité.
Bref, c’est une politique qui rend Bruxelles fortement
dépendante, au plan linguistique et culturel, de la posi-
tion de pouvoir de la Flandre au sein de la Belgique.
Aussi longtemps que la Flandre continue de considérer
les néerlandophones de Bruxelles comme un prolonge-
ment de la communauté flamande et de prôner une
position sur pied d’égalité du néerlandais dans sa capi-
tale, cette politique linguistique et culturelle portera ses
fruits.
Quelles étaient les répercussions de la régionalisa-
tion à Bruxelles sur la législation en matière d’emploi
des langues adoptée en 1963? En premier lieu, elle
aboutissait à la création de nouvelles institutions qui
étaient soumises à la législation linguistique. Ce constat

215
Langue et politique

s’applique essentiellement à l’Agglomération. Etant


donné qu’il s’agissait d’activités supracommunales, le
personnel de cette nouvelle institution relevait de la
même législation linguistique que le personnel des
communes bruxelloises: bilinguisme individuel des
fonctionnaires et équivalence au niveau dirigeant.
Après quelque temps, ce personnel était transféré vers
la région, dont l’administration était à son tour complé-
tée par les agents transférés des services centraux et de
la province du Brabant qui avait été scindée. Tous ces
fonctionnaires y étaient confrontés à un autre régime
linguistique. Nous avons déjà souligné que les franco-
phones s’opposaient en premier lieu au bilinguisme
individuel et étaient donc davantage partisans du régi-
me linguistique qui s’appliquait au niveau central:
bilinguisme des services mais basé sur l’unilinguisme
du fonctionnaire. En 1980, un accord global fut conclu
qui stipulait que le régime linguistique ‘central’ devait
s’appliquer à Bruxelles également. Le nombre de néer-
landophones et de francophones était toutefois réparti
selon une proportion 1/3-2/3. Quel que soit le volume
de travail, les néerlandophones bénéficiaient donc
d’une présence garantie dans le cadre du personnel.
Qu’en était-il de l’application de toutes ces disposi-
tions en matière linguistique? Pour ce qui concerne
l’application par les autorités communales, les pro-
blèmes se situaient toujours au niveau de l’autorité de
tutelle, chargée de prendre la décision finale. Entre
1982 et 1988, la tutelle était répartie entre les ministres
nationaux et l’exécutif bruxellois. Le mécanisme de
tutelle était non seulement plus complexe, les positions

216
Fédéralisme et politique linguistique

conflictuelles se multipliaient. Ainsi, aucune suite


n’était réservée durant cette période à plus de quarante
pour cent des suspensions prononcées par le vice-gou-
verneur. En 1989, la tutelle était intégralement attri-
buée au gouvernement de région. Les compétences res-
treintes du vice-gouverneur restaient inchangées. Les
problèmes n’étaient donc pas résolus. Le nombre de
contractuels francophones et unilingues recrutés par
les communes et les CPAS, s’accroissait d’année en
année, d’autant plus que le système avait fait son entrée
dans les autres administrations également. Le nombre
de médecins néerlandophones dans les hôpitaux CPAS
variait toujours autour des six pour cent. Malgré les avis
de la CPCL et du Conseil d’Etat, il n’était tenu compte
que dans une mesure limitée de la norme en matière de
bilinguisme.
L’installation de l’Agglomération allait de pair avec
des conflits linguistiques. Les premières élections
(1971) coïncidaient avec la percée électorale du FDF, qui
mettait sur sa liste des titulaires de cartes d’identité en
néerlandais mais de signature FDF, remettant ainsi en
question le compromis. Cette procédure hypothéquait
l’Agglomération et du côté flamand, on veillait à avoir
des garanties à l’avenir. Ces garanties se retrouvaient
dans la législation électorale relative au Conseil de la
Région. L’histoire de l’application de la loi linguistique
dans l’administration de l’Agglomération doit encore
s’écrire mais, compte tenu de la position fortement
majoritaire du FDF, il est évident que la loi faisait l’objet
d’une interprétation aussi minimaliste que dans les
communes où le FDF était au pouvoir.

217
Langue et politique

D’autres problèmes surgissaient au sein du ministère de


la Région de Bruxelles-Capitale. La loi relative aux ser-
vices centraux stipule que des cadres linguistiques doi-
vent être définis avant que des nominations puissent
intervenir. Les fonctions dirigeantes étaient réparties de
manière équivalente mais comme il faut tenir compte
du volume de travail dans les fonctions inférieures, des
conflits surgissaient dans ce domaine entre néerlando-
phones et francophones. Les francophones considé-
raient la répartition 30/70 comme trop avantageuse
pour les néerlandophones. Un autre problème concerne
le bilinguisme des services qui entrent en contact avec
le public. La loi stipule que ceux-ci doivent être garantis
par le biais de fonctionnaires unilingues, ce qui était
difficilement réalisable sur la base d’une proportion
30/70. Le recrutement de nombreux contractuels soulè-
ve d’ailleurs les mêmes problèmes d’interprétation
qu’au niveau communal. Bref, l’apport des néerlando-
phones au sein de la Région de Bruxelles-Capitale ne
pouvait pas empêcher que la vision francophone l’em-
porte dans une large mesure. Les néerlandophones ont
rarement recours au droit de veto, parce que celui-ci
comporte un risque d’implosion du système. Cela signi-
fie donc que des compromis sont recherchés. Ainsi, l’ac-
cord en matière de courtoisie linguistique était conclu
en 1996, un accord qui vise tant les communes que la
région, eu égard à la tutelle de la Région de Bruxelles-
Capitale sur la politique communale en matière d’em-
ploi des langues. Les contractuels nouvellement recru-
tés doivent dorénavant présenter un examen
linguistique; une réserve de recrutement est constituée

218
Fédéralisme et politique linguistique

et des cours de langue sont organisés. Ce règlement


s’applique aussi au personnel médical et paramédical
des hôpitaux.
On saurait donc difficilement prétendre que la régio-
nalisation ait encouragé le caractère bilingue de la capi-
tale. C’est plutôt le contraire. Les Flamands ont donné
la priorité à la mise en place de leurs propres institu-
tions communautaires à Bruxelles, reléguant au second
plan le contrôle sur l’exigence en matière de bilinguis-
me. L’ensemble du secteur bicommunautaire reste
d’ailleurs le point d’achille de la stratégie flamande. Les
activités en néerlandais des communes bruxelloises en
matière d’enseignement et de culture restent très limi-
tées, même si les Flamands ont leur propre échevin
dans certaines communes.
Il serait faux d’affirmer que l’impact des Flamands au
sein de la Région de Bruxelles-Capitale ne peut se
mesurer qu’à l’aune des résultats de la politique en
matière de lois linguistiques. La régionalisation et la
position garantie dont ils bénéficient au sein des institu-
tions régionales bruxelloises incitent les Flamands à
développer des activités politiques dans tout le contexte
régional. On ne saurait dès lors nier que cette politique
renforce directement ou indirectement la position des
Flamands à Bruxelles, même si elle va de pair avec un
affaiblissement du lien avec la Flandre. Cependant, le
lien avec la Flandre reste, au niveau régional également,
la meilleure arme des Bruxellois néerlandophones pour
se protéger contre la majorité francophone. Heureuse-
ment pour les Flamands de Bruxelles, le rôle que joue
Bruxelles à l’échelle européenne et internationale

219
Langue et politique

constitue un élément qui réunit la Flandre et Bruxelles.


En collaboration avec les Flamands de Bruxelles, la
Flandre y travaille effectivement au rayonnement cultu-
rel et économique de sa communauté et sa région. En
proclamant Bruxelles, capitale de la Flandre, en y éta-
blissant le gouvernement, le parlement et l’administra-
tion, le Gouvernement flamand a fait clairement com-
prendre qu’il juge l’interaction entre la Flandre et
Bruxelles d’importance capitale. La fonction de capitale
contribue d’ailleurs au fait que la présence des navet-
teurs flamands pendant la journée revêt un caractère
nettement plus massif par rapport aux Flamands qui
s’établissent à Bruxelles. Pour ce qui concerne la situa-
tion linguistique de la minorité de Flamands bruxellois
au sein d‘une Bruxelles multilingue, c’est de toute
manière un signal positif, d’autant plus que la compo-
sante internationale de la population constitue déjà un
tiers de la population globale, qu’elle joue un rôle qui
dépasse les deux communautés linguistiques et procure
une autre dimension à la minorité flamande à Bruxelles.
Il est en effet de moins en moins admissible d’appro-
cher, voire de gérer Bruxelles dans la seule optique de
l’opposition entre les néerlandophones minoritaires et
les francophones majoritaires.

Politique en matière d’emploi des langues: une lutte


dépassée dans l’Etat fédéral de Belgique?

Pouvons-nous conclure de ce bilan que la législation


linguistique ne joue qu’un rôle marginal dans le Mouve-

220
Fédéralisme et politique linguistique

ment flamand des années nonante et qu’elle perdra inté-


gralement ce rôle au cours des prochaines décennies?
L’évolution vers une autonomie accrue pour les com-
munautés et les régions va effectivement dans ce sens.
Les communautés autonomes déterminent en effet leur
propre politique en matière d’emploi des langues. Les
récentes évolutions politiques démontrent toutefois
que les conflits linguistiques ne se sont pas encore apai-
sés, mais qu’ils continuent d’entraver les relations entre
Flamands et francophones.
La radicalisation qui a imprégné le Mouvement fla-
mand au cours des dernières années, joue incontesta-
blement un rôle important dans ce processus. Dès 1991,
il est clairement apparu que le Vlaams Blok, parti d’ex-
trême-droite, était devenu un facteur non négligeable
en Flandre. L’idéologie raciste et nationaliste de ce parti
ne laisse aucune marge au pluralisme linguistique; la
langue néerlandaise est l’une des composantes fonda-
mentales de la culture “propre au peuple”, qui doit être
dominante. Cette idéologie fut suivie dans une mesure
relativement importante par des groupes de pression
culturels du Mouvement flamand, genre Vlaamse Volks-
beweging, Algemeen Nederlands Zangverbond, IJzerbede-
vaartcomité. Les associations culturelles et partis à voca-
tion démocratique se sont ouvertement détournés du
Vlaams Blok, mais cela n’empêche que le succès électo-
ral de ce parti avait aussi une incidence sur ces organi-
sations. Ils essayaient de mettre l’extrême-droite en
position d’isolement et dans un même temps, de lui
couper l’herbe sous les pieds en radicalisant leurs
propres revendications flamandes. CVP, SP (parti socia-

221
Langue et politique

liste flamand) et VLD (parti libéral flamand) renforçaient


leurs exigences linguistiques, tandis que les revendica-
tions de la VU se rapprochaient le plus de celles du
Vlaams Blok. L’indépendance progressive de la Flandre
n’affaiblissait nullement cette tendance. Dans cette pha-
se de la régionalisation, il s’agissait pour les élus du Par-
lement flamand de se tailler un profil spécifique face à la
base flamande et d’entamer la concurrence avec la clas-
se politique fédérale. Le renforcement de l’identité lin-
guistique de la Flandre faisait également partie de cette
stratégie. Dans le prolongement des exigences visant à
augmenter l’autonomie de la Flandre, celle-ci adoptait
une attitude plus rigoureuse face aux concessions faites
lors des accords de 1988-1989 et de 1992-1993, a for-
tiori par rapport aux exigences linguistiques que conti-
nuaient de poser les francophones.
Cette radicalisation s’exprimait évidemment dans les
thèmes conflictuels restants, auxquels nous avons réfé-
ré ci-avant. L’un de ces thèmes porte sur une application
intégrale de l’exigence en matière de territorialité.
Vlaams Blok et VU plaidaient dès lors sans hésitation
pour l’abrogation du régime des facilités. Cette exigence
était recopiée par les autres partis flamands. L’idée que
ces communes du Brabant flamand font partie intégran-
te de la Flandre, gagnait du terrain après la création et
l’opérationnalisation de la province du Brabant flamand
et de sa propre capitale, Louvain. La Flandre accepte de
moins en moins l’immixtion de l’autorité fédérale dans
ces communes. La concentration accrue d’étrangers
aisés dans ces communes augmentait la crainte en vue
des élections communales en l’an 2000. Les Européens

222
Fédéralisme et politique linguistique

parmi ces étrangers pourront en effet participer à ces


élections et du côté flamand, on craint qu’ils ne renfor-
cent les partis francophones. Pour freiner l’influence
des allophones, la Flandre plaide en faveur de condi-
tions restrictives. Des mesures visant à renforcer l’iden-
tité flamande de ces communes et de renforcer la pré-
sence flamande, font également partie de la récente
politique flamande. A cette fin, les partis traditionnels
ont créé l’asbl De Rand. Le Vlaams Blok et les flamin-
gants radicaux d’autres partis veulent aller beaucoup
plus loin et s’en prennent à l’immigration des étrangers
et allophones.
La position précaire des Flamands à Bruxelles est le
deuxième thème qui fait l’objet des exigences flamandes
radicalisées. Le Vlaams Blok parle sans ambages d’une
stratégie de reconquête par la Flandre. La VU estime éga-
lement que Bruxelles doit devenir une partie intégrante
de la Flandre. Les membres du Gouvernement flamand
veulent que la future Belgique se compose de deux enti-
tés fédérées, Bruxelles étant dotée d’un statut spécifique
comme forum de rencontre entre les deux communau-
tés. Certains Flamands de Bruxelles tendent par ailleurs
à resserrer les liens culturels et linguistiques avec la
Flandre, à promouvoir la concertation et à accorder une
aide plus directe à la minorité flamande, non seulement
dans le secteur communautaire mais aussi au niveau
régional et certainement par rapport au secteur bicom-
munautaire et communal qui provoque tant de pro-
blèmes.
La réaction des francophones au volet linguistique
de l’offensive flamande était virulente. Le discours radi-

223
Langue et politique

calisé des Flamands était perçu comme menaçant. Le


wallingantisme s’en trouve renforcé, l’alliance entre
Wallonie et Bruxelles réapparaît à la surface, incitant les
libéraux à conclure une alliance avec le FDF et consti-
tuant ainsi la plus grande formation politique à
Bruxelles. Le transfert de compétences de la Commu-
nauté française vers la Commission communautaire
française transformait la Bruxelles francophone en une
contrepartie encore plus forte pour la minorité flaman-
de. La position de pouvoir des francophones au sein de
la Capitale ne régresse donc certainement pas, pas plus
que le poids électoral des francophones dans les com-
munes périphériques. Cette Bruxelles francophone for-
te s’oppose dès lors avec véhémence au discours de
conquête flamand, ses média se font le canal d’expres-
sion de ces protestations; cette Bruxelles ne veut en
aucun cas toucher aux facilités constitutionnellement
ancrées et lance au contraire des actions concrètes à
partir de la capitale pour soutenir au plan financier et
culturel les francophones de la périphérie. La même
stratégie est adoptée à Fourons. Elle a abouti en 1995 à
un conflit restreint, qui a débouché sur quelques
mesures culturelles en faveur des francophones. Bref,
dans la Belgique fédéralisée, les foyers conflictuels n’ont
pas tous été supprimés. Il n’y a d’ailleurs pas de doute à
ce que la problématique linguistique fasse partie des
prochaines négociations entre la Flandre, la Wallonie et
Bruxelles, négociations qui devraient avoir lieu dans un
proche avenir.
Pour être plus complets, nous devons aussi regarder
au-delà des frontières de la Belgique fédéralisée. Le

224
Fédéralisme et politique linguistique

Mouvement flamand doit en effet aussi se faire du souci


par rapport à l’avenir du néerlandais dans le contexte
européen. Plus l’Union se développe, plus les querelles
linguistiques apparaissent aussi au sein de l’Union
Européenne. Le nombre de langues fonctionnelles ne
peut s’accroître à l’infini, ne fût-ce que pour des motifs
pratiques. La lutte entre les langues à faible prestige
international et les autres a d’ores et déjà commencé. Il
est plus que probable que les langues minoritaires per-
dront le combat. Le combat se jouera donc entre les
grandes langues, telles que l’anglais, le français et l’alle-
mand. La relation entre langue et politique, que nous
avons analysée dans le premier chapitre, s’appliquera
donc aussi à l’Europe. De par sa réputation internatio-
nale, influencée par les Etats-Unis, l’anglais occupe une
position de force même si la France ne se satisfera pro-
bablement pas de ce seul moyen de communication. Or,
le français peut certainement compter sur l’appui de la
capitale européenne, Bruxelles. Toute la question est de
savoir si l’Allemagne, l’Italie et l’Espagne accepteront
sans plus l’hégémonie de l’anglais. Le fait que l’Union
Européenne présente la diversité culturelle comme une
condition essentielle démontre par ailleurs que la crain-
te d’une homogénéisation linguistique n’est guère fon-
dée en cette phase du processus. Etant la langue d’un
groupe “intermédiaire”, le néerlandais se trouve dans
une position pénible. Le combat pour rester une langue
à part entière au sein des institutions européennes sera
particulièrement dur. La Flandre et les Pays-Bas sont
conscients du fait qu’ils ont intérêt à assumer ensemble
la défense de leur langue. Le rapprochement entre la

225
Langue et politique

Flandre et les Pays-Bas en matière culturelle et linguis-


tique s’est constamment intensifié au cours des der-
nières années. Nous espérons avoir démontré dans ce
livre que le Mouvement flamand a acquis une vaste
expérience en matière de querelles linguistiques et de
politique linguistique depuis la fin du 18ème siècle et
qu’il peut dès lors apprendre des enseignements utiles
aux Pays-Bas et à d’autres pays.

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