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! G E O R G E S B A T A IL L E
i

ŒUVRES
COMPLÈTES
VI

! i- La Somme Athéologique
TOME II

SUR NI ETZ SC H E
MÉMORANDUM
ANNEXES
GEORGES B A TA ILL E

ŒUVRES COMPLÈTES
TOME V I

GEORGES BATAILLE
ŒUVRES COMPLÈTES
Réunis ici et augmentés de nom VI
breux inédits : U E x p é r ie n c e in té
r ie u r e , L e C o u p a b le et S u r N ie tz
s c h e , rédigés de 1939 à 1944 sont
d’abord le journal d’une expé
rience : expérience de l’extase, du
non-savoir, de l’érotisme, expé
rience de la guerre, expérience de
Nietzsche tout à la (ois. Jusqu’à
sa mort, Bataille tentera de pro
longer ce journal en S o m m e a th éo -
lo g iq u e : rééditions, adjonctions,
préfaces, plans de parution, ébau
ches marquent cette œuvre sans
cesse reconsidérée, sans cesse en
projet, sans cesse en dialogue avec
cette autre < somme », L a P a rt
m a u d ite, que l’on trouvera dans
leB tomes VII à X, en préparation.
L ob Annexes du tome V I repla
cent danB leur contexte plusieurs
inédits ou des articles paruB en
revues, directement contemporains
de « l’expérience ». On y trouvera
également tous les plans et pro
jets de Bataille pour compléter
cette Somme a th é o lo g iq u e .
T

i.

GEORGES B A T A IL L E

Πuvres
complètes
VI

L a Somme athéologique
i
TOME II

S UR N IETZSCH E
M ÉM O RAN D U M
ANNEXES

ï
1

SBD- FFLCH-ÜSE;
MJOTEOA01
I
v r r c ,K T FAR
i ’AMBASSADE DE FRANCE
AO BR E SI L

GALLIM ARD

1
V

II a été tiré de ce tome sixièm e des Œuvres complètes, de Georges


B a ta ille , cent d ix exem plaires sur A lfa . Ce tirage constituant
V édition originale est rigoureusement identique à celui du prem ier
tome, qui seu l est numéroté.
Il a été tiré en outre cent exem plaires réservés à la L ibrairie
du Palim ugre.

\ - ' •-f

B
Sur Nietzsche

VOLONTÉ DE CHANCE

DEDALUS - Acervo - FFLCH-FIL


Oeuvres complétés /
194
B3280
v.6

21000025423

T o u s droits de traduction, de reproduction et d ’adaptation


réservés pou r tous les p a ys, y com pris l ’ U .R .S .S .
© É d itio n s G allim ard , 19 7 3 .
•T

Entre Gi o v a n n i avec un cœur


au bout de son poignard.

Gi o v a n n i . — Pie soyez pas étonnés


i si vos cœurs pleins d*appréhensions se
crispent à cette vaine vue. D e quelle pâle
épouvante, de quelle lâche colère, vos
sens n*auraient-ils pas été saisis si
mus aviez été témoins du vol de oie et de
beauté que p a i f a it ! M a sœur/ o h !
ma sœur!
Fl o r i o . — Qu'y a -t-il?
J Gi o v a n n i . — La gloire de mon acte
a éteint le soleil de nudi et fa it de midi
la nuit...
Ford.
Dommage qu’elle soit une putain.

<

É
Préface

Vous voulez vous rfchauffer contre m o i?


N e vous approchez p a s trop j e vous le
con seille : sinon vous p ou rriez vous roussir
les m ains. C a r voyez, j e su is trop ardent.
C 'e s t à grand'peine que j'em p êche ma flam m e
d 'écla ter hors de mon corps.
1881-1886 *.

Ce qui rrCoblige d ’écrire, j ’ imagine, est la crainte de devenir fo u .


\
J e subis une aspiration ardente, douloureuse, qui dure en moi
comme un désir inassouvi.
M a tension ressemble, en un sens, à une fo lle envie de rire, elle
diffère peu des passions dont brûlent les héros de Sade, et pourtant,
elle est proche de celle des martyrs ou des sa in ts...
J e n’ en p uis douter : ce délire accuse en moi le caractère humain.
M a is, i l fa u t le dire, i l entraîne au déséquilibre et me prive pénible
ment de repos. J e brûle et me désoriente et j e reste vide à la fin . J e
p u is me proposer de grandes et de nécessaires actions, mais aucune ne
répond à ma fièvre. J e parle d ’ un souci m oral, de la recherche d ’un
objet dont la valeur l ’ emporte sur les autres !
Comparé aux fin s morales qui sont proposées d ’habitude, cet objet
est incommensurable à mes y eu x : ces fin s sem blent ternes et menteuses.
M a is précisément ce sont elles que j e pourrais traduire en actes ( ne
sont-elles pas déterminées comme une exigence d ’actes d éfin is?).

* Les citations de Nietzsche sont données sans nom d ’auteur; les


indications de dates se rapportent aux notes posthumes.

4
12 Œ uvres complètes de G . B a ta ille Sur N ietzsche 13
I l est vrai : le souci d 'u n bien lim ité parfois mène au sommet vers mer l'obligation , le bien, à dénoncer le vide et le mensonge de la
lequel j e tends. M a is c'est par un détour. L a fin morale est distincte morale, il ruinait la valeur efficace du langage. L a renommée tarda,
alors de Vexcès dont elle est Voccasion. L es états de gloire, les moments p u is quand elle vint, il lu i fa llu t tirer l'éch elle. Personne ne répondait
sacrés, qui dévoilent l'incom m ensurable, excèdent les résultats visés. à son attente.
L a morale commune place ces résultats sur le même plan que les fin s Il me sem ble aujourd'hui devoir dire : ceux qui le lisent ou l'a dm i
du sacrifice. U n sacrifice explore le fo n d des mondes et la destruction rent le bafouent ( i l le sut, i l le d it* ). Sauf moi? (je sim p lifie). M a is
qui l'assure en révèle la déchirure. M a is i l est célébré pour une fin tenter, comme il demandait, de le suivre est s'abandonner à la même
banale. Une morale a toujours en vue le bien des êtres. épreuve, au même égarement que lu i.
(L es choses ont en apparence changé le jo u r oû D ieu f u t représenté Cette totale libération du possible humain q u 'il a définie, de tous
comme unique fin véritable. J e ne doute p as qu'on dise de l'incom m en les possibles est le seul sans doute qu'on n 'a it p as tenté (je me répète :
surable dont j e parle q u 'il n'est, en somme, que la transcendance de en sim plifiant, sa u f m oi ( ? ) ) . E n ce p oint actuel de l'h istoire,
D ieu . T outefois, cette transcendance est selon moi la fu ite de mon j'im a g in e de chacune des doctrines concevables qu'on l'a prêchée, que,
objet. R ien n'est au fo n d changé s i l'o n envisage au lieu de la satis dans quelque mesure, son enseignement f u t suivi d 'effet. N ietzsche,
fa ctio n d'êtres humains celle de l'E tr e céleste! L a personne de D ieu à son tour, conçut et prêcha une doctrine nouvelle, il se m it en quête
déplace et ne supprime pas le problèm e. E lle introduit seulement la de disciples, il rêvait de fond er un ordre : i l haïssait ce q u 'il obtint...
confusion : à volonté, quand il le fa u t, l'être en l'espèce de D ieu se de vulgaires louanges !
donne une essence incommensurable. I l n'im porte : on sert Dieu, on A ujourd'hui j e trouve bon d'affirm er mon désarroi : j 'a i tenté de
agit pour son compte : il est donc réductible aux fin s ordinaires tirer de moi les conséquences d'une doctrine lucide, qui m 'attirait
de l'action . S’il se situait par-delà nous ne pourrions rien comme la lumière : j 'a i récolté l'angoisse et l'im pression le p lu s sou
faire à son profit.) vent de succomber.

2 3

L'aspiration extrême, inconditionnelle, de l'hom m e a été pour J e n'abandonnerais nullem ent, succombant, l'aspiration dont j 'a i
la première fo is exprimée par N ietzsch e indépendamment d’un but parlé. O u p lutôt cette aspiration ne me lâcherait pas : j e mourrais, je
moral et du service d’un Dieu. ne me tairais pas pour autant ( du moins j e l'im a g in e) : j e souhai
N ietzsche ne peut la définir précisém ent m ais elle l'anim e, il terais à ceux que j'a im e d'endurer ou de succomber à leur to u r1.
l'assum e de part en part. B rûler sans répondre à quelque obligation I l est dans l'essence de l'hom m e un mouvement violent, voulant
morale, exprimée sur le ton du drame, est sans doute un paradoxe. l'autonom ie, la liberté de l'être. Liberté sans doute s'entend de plusieurs
I l est im possible à partir de là de prêcher ou d 'a g ir. I l en découle un fa ço n s, m ais qui s'étonnera aujourd'hui qu'on meure pour e lle ? L es
résultat qui déconcerte. S i nous cessons de fa ir e d 'u n état brûlant la difficultés que rencontra N ietzsche — lâchant D ieu et lâchant le bien,
condition d'u n autre, ultérieur et donné comme un bien saisissable, toutefois brûlant de l'ardeur de ceux qui pour le bien ou D ieu se
l'éta t proposé sem ble une fulguration à l'éta t pur, une consumation firen t tuer — j e les rencontrai à mon tour. L a solitude décourageante
vide. Faute de la rapporter à quelque enrichissement, comme la fo rce q u 'il a décrite m 'abat. M a is la rupture avec les entités morales donne
et le rayonnement d'u ne cité ( ou d 'u n D ieu , d'une É g lise, d 'u n p a r ti), à l'a ir respiré une vérité s i grande que j'a im era is m ieux vivre
cette consumation n 'est p as même in telligib le. La valeur positive en infirme ou mourir p lutôt que retomber en servitude.
de la perte ne peut en apparence être donnée qu’en termes
de profit.
D e cette difficulté, N ietzsche n'eut pas la conscience claire. I l dut
constater son échec : i l sut à la fin q u 'il avait parlé au désert. A suppri-
H Œ uvres complètes de G . B a ta ille
Sur N ietzsche 15
ne dévoya un peuple entier, ne le'destin a aussi cruellement à l ’ abîm e.
4 M a is de cette masse à l ’ avance vouée, i l se détacha, refusant de
participer à l ’orgie du « contentement de soi ». Sa raideur eut des consé
quences. L ’ Allem agne décida d ’ ignorer un génie qui ne la fla tta it
J ’admets au moment où f écris qu’ une recherche morale se donnant
p as. Seule sa notoriété à l ’ étranger attira tardivement l ’ attention des
son objet par-delà le bien aboutit d ’ abord à l ’ égarement. R ien ne
sien s... J e ne sais s ’ i l est de p lu s bel exemple de dos à dos d ’ un homme
m’ assure encore que l ’ on puisse surmonter l ’ épreuve. C et aveu, fo n d é
et de son pays : toute une nation, pendant quinze ans, restant sourde
sur une expérience pénible, m’ autorise à rire de qui, attaquant ou u tili
à cette voix, n’ est-ce p as sérieux? A ujourd’hui, assistant à la ruine,
sant, confond la position de N ietzsche et celle d ’ H itler.
nous devons admirer le f a it qu’ au moment où l ’ Allem agne s ’ engagea
« A quelle hauteur est ma demeure? Jamais je n’ai compté
dans des voies qui menaient au p ire, le p lu s sage et le p lu s ardent des
en montant les degrés qui mènent jusqu’à moi; où cessent
Allem ands se détourna d ’ elle : il en eut horreur, et ne p u t dominer son
tous les degrés, j ’ai mon toit et ma demeure *. »
sentim ent. D ’ un côté comme de l ’ autre, toutefois, dans la tentative
A in si s ’ exprime une exigence qui ne vise aucun bien saisissable
de lu i échapper non moins que dans l ’ aberration, i l fa u t reconnaître
et consume pour autant celui qui la vit.
après coup l ’absence d ’ issue, n’ est-ce pas désarm ant?
J ’en veux fin ir avec cette équivoque vulgaire. I l est affreux de voir
N ietzsche et l ’Allem agne, à l ’ opposé l ’ un de l ’autre, auront eu le
réduire au niveau des propagandes une pensée demeurée comiquement
même sort à la fin : des espoirs insensés les agitèrent également, m ais en
sans em ploi qui n’ ouvre à qui s ’ en inspire que le vide. N ietzsche aurait
vain. H ors cette tragique vanité de l ’ agitation, tout entre eux se déchire
eu selon certains la p lu s grande influence sur ce temps. C ’est douteux :
et se ha it. L es sim ilitudes sont insignifiantes. S ’ i l n’ était le p li p ris de
personne ne l ’ attendait pour se moquer des lois m orales. Surtout i l
bafouer N ietzsche, d ’en fa ir e ce qui le déprim ait le p lu s : une lecture
n’ eut pas d ’attitude p olitique : il refusait, sollicité, d ’ opter pour quelque
rapide, un usage commode — sans même lâcher des positions dont
p arti que ce soit, irrité qu’ on le crût de droite ou de gauche. I l avait
il est l’ennemi — sa doctrine serait prise pour ce qu’ elle est : le p lu s
en horreur Vidée qu’ on subordonne sa pensée à quelque cause.
violent des dissolvants. Ce n’ est p as seulement l ’ injurier qu’ en fa ir e
Ses sentiments décidés sur la politique datent de son éloignement
un auxiliaire des causes qu’ elle dévalorise, c’ est la piétiner, prouver
de W agner, de la désillusion qu’ il eut le jo u r oà W agner étala devant
qu’ on l ’ ignore, quand on affecte de l ’ aim er. Q u i essayerait, comme
lu i la grossièreté allem ande, W agner socialiste, gallophobe, antisém ite...
j ’a i fa it, d ’ aller au bout du possible qu’ elle appelle, deviendrait, à son
L ’ esprit du second R eich, surtout dans ses tendances pré-hitlériennes,
tour, le champ de contradictions infinies. D an s la mesure où i l suivrait
dont l ’antisém itism e est l ’ emblème, est ce qu’ il méprisa le p lu s. L a
cet enseignement du paradoxe, il verrait qu’ embrasser l ’ une des causes
propagande pangerm aniste l ’ écœurait.
déjà données n’ est p lu s possible pour lu i, que sa solitude est entière.
« J ’aime à fa ir e table rase, écrit-il. C ’ est même une de mes ambi
tions de passer pour le contempteur des Allem ands par excellence. J ’ a i
déjà exprim é à l ’ âge de vingt-six ans la méfiance que m’ inspirait leur
caractère (troisièm e Intempestive, p . y i ) : les Allem ands sont pour 5
m oi quelque chose d ’ im possible, quand j e cherche à imaginer une
espèce d ’homme qui répugne à tous mes instincts c’ est toujours un
E n ce livre écrit dans la bousculade j e n’ a i pas développé ce point
Allem and que j e fin is par me représenter. » (Ecce homo, trad. Via-
de vue théoriquement. J e crois même qu’ un effort de ce genre serait
latte, p . 757.) S i l ’ on veut bien voir, sur le plan p olitique Nietzsche
entaché de lourdeur. N ietzsche écrivit « avec son sang » : qui le critique
fut le prophète, l’annonciateur de la grossière fatalité alle
ou m ieux l’éprouve ne le peut que saignant à son tour.
mande. I l la dénonça le prem ier. I l exécra la fo lie ferm ée, haineuse,
J ’écrivais désirant que mon livre parût, s i possible, à l ’ occasion
béate qui après i8 y o s ’ empara des esprits allem ands, qui s ’ épuise
du centenaire de la naissance ( 75 octobre 18 4 4 ). J e l ’ écrivis de février
aujourd’ hui dans la rage hitlérienne 1. Jam ais p lu s m ortelle erreur
à août, espérant que la fu ite des Allem ands en rendrait la publication
p ossible. J e l ’ a i commencé par une position théorique du problème
* 1883-1884; dans Volonté de puissance, é d . Wurzbach, II, p. 388.
(c ’ est la seconde partie, p . 3 9 ), m ais ce court exposé n’ est au fo n d
i6 Œ uvres complètes de G . B a ta ille Sur N ietzsche 17
gu*un récit d*expérience vécue : d*une expérience de vingt années, logique ne peut résoudre, une témérité sans mesure, ne reculant p lu s
chargée à la longue d*effroi. A ce sujet, j e crois utile de dissiper une et ne regardant p as en arrière, risquerait d ’en venir à bout. Pour cette
équivoque : N ietzsche serait le philosophe de la « volonté de p u is raison, j e ne pouvais qu’ écrire avec ma vie ce livre projeté sur
sance », i l se donnait comme tel, il est reçu comme tel. J e crois qu*il N ietzsche, oà j e voulais poser, s i j e pouvais, résoudre le problème
est p lutôt le philosophe du mal. C ’ est V attrait, la valeur du m al qui, intim e de la morale.
me sem ble-t-il, donnèrent à ses je u x leur sens à ce qu*ü voulait parlant C ’est seulement ma vie, ce sont ses dérisoires ressources qui pou
de puissance. S ’ i l n’ en était a in si, comment expliquer ce passage? vaient poursuivre en moi la quête du G raal qu’ est la chance. C elle-ci
« L e g a t e -s a u c e . — A . : « T u es un gâte-sauce, c*est ce que s ’ avérait répondre p lu s exactement que la puissance aux intentions de
l*on d it p a rtou t! — B . : Certainem ent! J e gâte à chacun le goût N ietzsche. Seu l un « je u » avait la vertu d ’explorer très avant le
qu’ il a pour son p a rti : — c’ est ce qu’ aucun p arti ne me pardonne. » possible, ne préjugeant p as des résultats, donnant à l’avenir seul, à sa
(Ga i s a v o i r , 172.) libre échéance, le pouvoir qu’ on donne d ’habitude au p arti p ris, qui
Cette réjlexion, entre beaucoup d ’ autres, est tout à f a it inconciliable n’ est qu’ une form e du passé. M on livre est pour une p art, au jo u r le
avec les conduites pratiques, politiques, tirées du principe de la « volonté jo u r, un récit de coups de dés, jetés, j e dois le dire, avec de très pauvres
de puissance ». N ietzsche eut de l ’ aversion pour ce qui, de son vivant, moyens. J e m’ excuse du côté cette année vraiment comique des inté
s ’ ordonna dans le sens de cette volonté. S ’i l n’ avait ressenti le goût rêts de vie privée que mes pages de jou rn al m ettent en je u : j e n’ en
— subi même la nécessité — de piétiner la morale reçue, j e ne doute souffre p as, j e ris volontiers de moi-même et ne connais p a s de m eilleur
pas qu’ il n’ eût cédé au dégoût qu’ inspirent les méthodes de l ’ oppression moyen de me perdre dans l ’ immanence.
(la p o lice ). Sa haine du bien est ju stifiée par lu i comme la condition
même de la liberté. Personnellement, sans illu sion sur la portée de mon
attitude, j e me sens opposé, j e m’ oppose à toute form e de contrainte :
6
j e n’ en fa is p as moins, pour autant, du mal l ’ objet d ’ une recherche
morale extrême. C ’ est que le m al est l ’ opposé de la contrainte, qui
s ’exerce, elle, en principe, en vue d ’ un bien. L e m al n’ est pas sans L e goût que j ’a i de me savoir et d ’être risible ne peut aller toutefois
doute ce qu’une hypocrite série de malentendus en voulut fa ir e : au loin qu’ il me laisse égarer qui me lit . L e problèm e essentiel agité
fo n d , n’ est-ce p as une liberté concrète, la trouble rupture d ’ un tabou ? dans ce livre désordonné (q u i devait l ’ être) est celui que N ietzsche
L ’ anarchisme m ’ irrite, surtout les doctrines vulgaires qui fo n t a vécu, que son œuvre tendit à résoudre: celui de l ’homme entier.
Vapologie des crim inels de droit commun. L es pratiques de la Gestapo « L a plupart des hommes, écrit-il, sont une image fragm entaire
m ises au grand jo u r montrent l ’ affinité profonde unissant la pègre et la et exclusive de l ’ homme; i l fa u t les additionner pour obtenir un
p olice : personne n’ est p lu s enclin à torturer, à servir cruellement homme. D es époques entières, des peuples entiers ont en ce sens quelque
l ’ appareil de contrainte que des hommes sans f o i ni lo i. J e hais chose de fragm entaire; i l est peut-être nécessaire à la croissance de
même ces fa ib le s aux esprits confus qui demandent tous les droits pour l ’homme qu’ i l ne se développe que morceau p ar morceau. A u ssi ne
l ’ individu : la lim ite d ’un individu n’ est p as seulement donnée dans les fa u t-il p as méconnaître qu’ il ne s ’ agit ja m a is, au fo n d , que de produire
droits d ’ un autre, elle l ’ est p lu s durement dans ceux du peuple. l ’ homme syntkétique, que les hommes inférieurs, l ’ immense m ajorité,
Chaque homme est solidaire du peuple, en partage les souffrances ou les ne sont que les préludes et les exercices prélim inaires dont le je u
conquêtes, ses fibres sont partie d ’ une masse vivante ( il n’ en est pas concerté peut fa ir e surgir çà et là l’homme total, pareil à une borne
moins seul aux moments lourds). m illiaire qui indique ju sq u ’ oà l ’ hum anité est parvenue. » (18 8 7-18 8 8 ;
Ces difficultés majeures de l ’ opposition de l ’ individu à la collec cité dans la Volonté de puissance, I I , p . 3 4 7 .)
tivité ou du bien au m al et, en général, ces contradictions fo lle s dont M a is que signifie cette fragm entation, m ieux, quelle en est la cause?
nous ne sortons d ’ ordinaire que les niant, i l m’ a sem blé qu’ un coup sinon ce besoin d’agir qui spécialise et borne à l ’horizon d ’une activité
de chance seul — donné dans l ’ audace du je u — en peut librem ent donnée ? F û t-elle d ’ intérêt général, ce qui n’ est p as le cas d ’habitude,
triompher. C et enlisem ent oà succombe la vie avancée aux lim ites du l ’ activité subordonnant chacun de m s instants à quelque résultat précis
possible, ne saurait exclure une chance de passer. Ce qu’ une sagesse efface le caractère total de l ’être. Q u i agit substitue à cette raison
i8 Œ uvres complètes de G . B a ta ille
Sur N ietzsche 19

d'être q u 'il est lui-m êm e comme tota lité telle fin particulière, dans les
cas les moins spéciaux, la grandeur d 'u n É ta t, le triomphe d'u n p arti. 7
Toute action spécialise en ce q u 'il d 'est d'action que lim itée. Une plante
d'ordinaire n 'ag it p as, n'est pas spécialisée : elle est spécialisée
Un s i étrange problèm e n'est concevable que vécu. I l est fa c ile d 'en
gobant des mouches !
contester le sens disant : que des tâches infinies s'im posent à nous.
J e ne p u is exister totalement qu'en dépassant le stade de l'action
Justem ent dans le temps présent. N u l ne songe à nier l'évidence. I l
de quelque manière. J e serai sinon soldat, révolutionnaire profession
n'en est p as moins vrai que la totalité de l'hom m e — en tant qu'iné
nel, savant, p as « l'hom m e entier » 1. L 'éta t fragm entaire de l'hom me
vitable terme — apparaît dès maintenant pour deux raisons. L a
est, au fo n d , la même chose que le choix d 'u n objet. D ès qu'un homme
Première négative : la spécialisation, de tous les côtés, s'accentue au
lim ite ses désirs, par exem ple, à la possession du pouvoir dans l'É ta t, il
point d'a larm er1. L a seconde : des tâches accablantes apparaissent
Agit, i l sa it ce q u 'il doit fa ir e . I l importe peu q u 'il échoue : dès l'abord
toutefois, de nos jo u rs, dans leurs exactes limites.
i l insère avantageusement son être dans le temps. Chacun de ses moments
L 'horizon était autrefois obscur. L 'o b jet grave était d'abord le
devient utile. L a p o ssib ilité lu i est donnée dans chaque instant,
bien d'une cité, m ais la cité se confondait avec les dieux. L 'o b jet p ar la
d'avancer vers le but choisi : son temps devient une marche vers ce but
suite était le salut de l'âm e. D ans les deux cas, l'a ction visait, d'une
( c'est là ce qu'on appelle vivre d'ha b itu d e). D e même s 'i l a pour
part, quelque fin lim itée, saisissable ; d'autre part, une totalité définie
objet son salut. Toute action f a it d'u n homme un être fragm entaire.
comme inaccessible ici-bas (transcendante). L 'a ction dans les condi
J e ne p u is m aintenir en moi le caractère entier que refusant d 'a g ir,
tions modernes a des fin s précises, entièrement adéquates au possible :
\out au moins niant l'ém inence du temps réservé à l'a ction .
la totalité de l'hom me n'a p lu s de caractère mythique. A ccessible
L a vie ne demeure entière que n'étant p as subordonnée à tel objet
d'évidence, elle est remise à l'achèvement des tâches données et définies
Précis qui la dépasse. L a totalité en ce sens a la liberté pour essence.
matériellement. E lle est lointaine : ces tâches se subordonnant les
J e ne p u is vouloir néanmoins devenir un homme entier par le sim ple
esprits les fragm entent. E lle n'en est p as moins discernable.
f a it de lutter pour la liberté. M êm e s i lutter ainsi est l'a ctiv ité entre
Cette totalité qu'avorte en nous le travail nécessaire n'en est pas
; toutes qui m 'agrée, j e ne pourrais confondre en moi l'éta t d'intégrité
moins donnée dans ce travail. N on comme un but — • le but est le
1 et ma lutte. C 'e st l'exercice p o s itif de la liberté non la lutte négative
changement du monde, sa m ise à la mesure de l'hom m e — mais
\ contre une oppression particulière qui m 'éleva au-dessus de l'existence
comme un résultat inéluctable. A l'issu e du changement, l'hom m e-
. m utilée. Chacun de.nous apprend amèrement que lutter Pour sa liberté
attacké-à-la-tâche-de-ckanger-le-m onde, qui n'est qu'un aspect fra g
j c'est d'abord l'a lién er.
mentaire de l'hom m e, sera changé lui-m êm e en homme-entier. C e résul
J e f a i d ît, Vexercice de la liberté se situe du côté dum al^ tandis que
tat, quant à l'hum anité semble lointain, m ais la tâche définie le décrit :
la hU tepour la liberté est la conquête d 'u n bien. la vie est entière en
i l ne nous transcende p a s comme les dieux (la cité sacrée), ni comme
nwi^ en ta n t qu 'elle Çst telle, j e ne p u is sans la morceler, la mettre au
la survie de l'â m e ; il est dans l'imm anence de l'kom m e-attaché...
service d 'u n bien, q u 'il so it celui d 'u n autre ou de D ieu ou mon bien.
N ous pouvons remettre à p lu s tard d 'y songer, i l nous est néanmoins
J e ne p u is acquérir m ais seulement donner, et donner sans compter, sans
contigu ; si les hommes ne peuvent dans leur existence commune en
que ja m a is un don a it pour objet l’intérêt d 'u n autre. ( J e tiens à cet
avoir dès maintenant la conscience claire, ce qui les sépare de cette
égard le bien d'u n autre comme un leurre car s i j e veux le bien d'u n
notion n'est n i le f a it d'être hommes ( et non dieux) ni celui de n'être
autre, c'est pour trouver le m ien, à moins que j e ne riden t f i é au mien.
pas morts : c'est une obligation momentanée.
L a totalité est en moi cette exubérance : elle n 'e s t qu'une aspiration
D e même un homme au combat ne doit (provisoirement) songer
vide, un désir malheureux de se consumer sans autre raison que le
qu'à réduire l'ennem i. Sans doute, il n'est guère de combat violent qui
désir même ;— qu’elle est tout entière — de brûler. C 'e s t en cela
ne laisse s'introduire, aux moments d'accalm ie, des préoccupations
q u 'elle est l'envie de rire que j 'a i dit, ce prurit de p la isir, de sainteté,
du temps de p a ix . M a is sur-le-cham p, ces préoccupations sem blent
de m ort... E lle n'a p lu s de tâche à rem plir.)
mineures. L es esprits les p lu s durs fo n t la part à ces moments de détente
et veillent à leur enlever le sérieux. Ils se trompent en un sens : le
20 Œ uvres complètes de G . B a ta ille Sur N ietzsche 21

sérieux n 'est-il pas, au fo n d , la raison pour laquelle le sang coule ? \un objet libre de sens, j e ne nie rien, j'én on ce l'affirm ation dans
M a is rien rC yfa it : il faut que le sérieux ce soit le sang; il faut que la | laquelle toute la vie s'éclaire enfin dans la conscience.
vie libre , sans combat, dégagée des nécessités de Vaction et non fra g - C e qui va vers cette conscience d 'u n e totalité, vers cette totale
mentée, apparaisse sous le jo u r des friv o lités : dans un monde délivré am itié de l'hom m e pour soi, est fo r t justem ent tenu pour manquer
des dieux, du souci du sa lut, même la « tragédie » n'est qu'un amuse au fo n d de sérieux. Suivant cette voie, j e deviens dérisoire, j'a cq u iers
ment — qu'une détente subordonnée à des fin s que seule vise une l'inconsistance de tous les hommes (p ris ensemble, m is de côté ce qui
activité. mène à de grands changements). J e ne veux pas de cette fa ço n rendre
C e mode d'entrée — par la petite porte — de la raison d'être compte de la m aladie de N ietzsche (autant q u 'il sem ble, elle était
des hommes possède p lu s d'u n avantage. L'hom m e entier, de cette fa ço n , d'origine som atique) : i l fa u t dire toutefois qu'un prem ier mouve
se révèle premièrement dans l'im m anence, au niveau d'une vie friv o le. ment vers l'hom m e entier est l'équivalence de la fo lie . J e loche le
N ous devons rire de lu i, fû t - il tragique profondément. C 'e st là une bien et j e lâche la raison (le sen s), j'o u v re sous mes pieds l'abîm e dont
perspective qui libère : la p ire sim plicité, la nudité lu i est acquise. J 'a i l'a ctiv ité et les jugem ents qu'elle lie me séparait. A tout le moins, la
de la reconnaissance — sans comédie — envers ceux dont l'a ttitu d e conscience de la totalité est-elle d'abord en m oi désespoir et crise. S i
grave et la vie voisine de la mort me définissent comme un homme vide, j'abandonne les perspectives de l'a ction , ma p arfaite nudité se révèle
un'songe-creux (je suis de leur côté à mes heures). A u fo n d , l'hom m e à m oi. J e suis dans le monde sans recours, sans appui, j e m'effondre.
entier n'est qu'un être oà la transcendance s'a b o lit, de qui rien n'est I l n'est d'autre issue qu'une incohérence sans fin dans laquelle ma
p lu s séparé : un peu guignol, un peu D ieu , un peu fo u ... c'est la trans chance seule me pourra conduire.
parence 1.

9
8
Une expérience s i désarmante, évidemment, ne peut être fa ite qu'une
S i j e veux effectuer ma tota lité dans ma conscience, j e dois me fo is toutes les autres tentées, achevées, et tout le possible épuisé. E n
rapporter à l'im m ense, comique, douloureuse convulsion de tous les conséquence, elle ne pourrait devenir le f a it de l'entière hum anité
hommes. Ce mouvement va dans tous les sens. Sans doute une action qu'en dernier lieu . Seu l un individu très isolé la peut fa ir e de nos jo u rs
sensée (a lla n t dans un sens donné) traverse cette incohèrence, mais à la fa veu r du désordre d'esprit \ d'une indubitable vigueur en même
c'est elle justem ent qui donne à l'hum anité de mon temps ( comme à temps. I l peut s i la chance le su it déterminer dans l'incohérence un
celle du passé) l'aspect fragm entaire. S i j'o u b lie un instant ce sens équilibre imprévu : ce divin état d'équ ilibre traduisant dans une sim
donné, j e vois p lu tôt la somme shakespearienne tragico-com ique des p licité hardie et sans cesse jouée le désaccord profond m ais dansé sur
lubies , des mensonges, des douleurs et des rires; la conscience d'une la corde, j'im a g in e de la « volonté de puissance » q u 'elle ne peut l'a ttein
totalité immanente se f a it jo u r en m oi, m ais comme un déchirement : dre d'aucune fa ço n . S i l'o n m 'entend, la « volonté de puissance »,
l'existence entière se situe au-delà d 'u n sens, elle est la présence envisagée comme un terme serait un retour en arrière. J e reviendrais, la
consciente de l'hom m e dans le monde en tant q u 'il est non-sens, suivant, à la fragm entation servile. J e me donnerais de nouveau un
n'ayant rien à fa ir e sinon d'être ce q u 'il est, ne pouvant p lu s se dépas devoir et le bien qu'est la puissance voulue me dom inerait. L 'exu bé
ser, se donner quelque sens en agissant. rance divine, la légèreté qu'exprim aient le rire et la danse de Z ara
Cette conscience de totalité se rapporte à deux fa çon s opposées thoustra se résorberaient, au lieu du bonheur suspendu sur l'abîm e,
\ d'u ser d'une expression. Non-sens est d'habitude une sim ple néga j e serais rivé à lapesanteur , à la servilité de la Kraft durch Freude.
tion, se d it d 'u n objet q u 'il fa u t supprimer. L 'intention qui refisse S i l'o n écarte l'équivoque de la « volonté de puissance », le destin que
; ce qui manque de sens est en f a it le refus d'être entier, c'est en raison N ietzsche donnait à l'hom m e le situe par-delà le déchirement : nul
1 de ce refus que nous n'avons p as conscience de la totalité de l'être en retour en arrière n'est possible et de là découle l'in v ia b ilité profonde
nous. M a is s i j e dis non-sens avec l'intention contraire de chercher de la doctrine. L 'esquisse d'une activité, la tentation d'élaborer un
22 Œ uvres complètes de G . B a ta ille
Sur N ietzsche 23
but et une p olitique n'aboutissent dans les notes de la Volonté de
N ietzsche est loin d'avoir résolu la difficulté, Zarathoustra aussi
puissance qu'à un dédale. L e dernier écrit achevé, /’Ecce homo
est un poète, et même une fiction littéraire ! Seulement il n'accepta
affirme Vabsence de but, l'insubordination de l'auteur à tout dessein * .
ja m a is. L es louanges l'exaspérèrent. I l s'a g ita , chercha l'issu e dans
Aperçue dans les perspectives de l'a ctio n , l'œuvre de N ietzsche est un
tous les sens. I l ne perdit jam a is le f i l d 'A riane qui est de n’avoir
avortement — des p lu s indéfendables — sa vie n'est qu'une vie man
aucun but et de ne pas servir de cause : la cause, il le savait, coupait
quée, de mim e la vie de qui essaie de mettre en œuvre ses écrits K
les ailes. M a is l'absence de cause, d 'u n autre côté, rejette dans la
solitude : c'est la m aladie du désert, un cri se perdant dans un grand
silence...
10 L a compréhension à laquelle j'in v ite engage décidément dans la
même absence d'issue : elle suppose le même supplice enthousiaste.
J'im a g in e nécessaire en ce sens d'inverser l'id ée d 'étem el retour. Ce
Q u ’on n’en doute plus un instant 2 : on n 'a pas entendu un
n'est pas la promesse de répétitions infinies qui déchire m ais ceci : que
mot de l'œuvre de N ietzsche avant d'avoir vécu cette dissolution
les instants saisis dans l'imm anence du retour apparaissent soudai
éclatante dans la totalité ; cette philosophie n'est en dehors de là que
nement comme des fin s. Q u'on n'oublie pas que les instants sont par
dédale de contradictions, p is encore : prétexte à des mensonges par
tous les systèmes envisagés et assignés comme des moyens : toute
om ission ( si, comme les fa scistes, on isole des passages à des fin s que
morale dit : « que chaque instant de votre vie soit motivé ». L e
nie le reste de l'œ uvre). J e voudrais que maintenant Von me suive
retour immotivé l'in stan t, libère la vie de fin et par là d'abord il la
avec une attention p lu s grande. O n l'aura deviné : la critique qui
m ine. L e retour est le mode dramatique et le masque de l'hom m e
précède est la form e masquée de l'approbation. E lle ju stifie cette défi
entier : c'est le désert d 'u n homme dont chaque instant désormais se
nition de l'hom m e entier : l’homme dont la vie est une fête « im
trouve immotivé.
motivée », et fê te en tous les sens du mot, un rire, une danse, une
I l est vain de chercher un biais : il fa u t enfin choisir, d 'u n côté un
orgie qui ne se subordonnent ja m a is, un sacrifice se moquant des fin s,
désert et de l'autre une m utilation. L a misère ne peut être déposée
des m atérielles et des morales.
comme un paquet. Suspendus dans un vide, les moments extrêmes sont
C e qui précède introduit la nécessité d'une dissociation. L es états
suivis de dépressions qu'aucun espoir n'atténue. S i j'a rr iv e toutefois
extrêmes, collectifs, individuels, étaient motivés autrefois par des
à une conscience claire de ce qui est vécu de cette fa çon , j e p u is ne
fin s. D e ces fin s, certaines n'ont p lu s de sens (l'exp ia tion , le sa lu t).
p lu s chercher d'issue oà i l n'en est pas (pour cela, j 'a i tenu à ma cri
L e bien des collectivités n 'est p lu s recherché maintenant par des
tiq u e). Comment ne p as donner de conséquences à l'absence de but
moyens d'une efficacité douteuse, m ais par l'action directement. L es
inhérente au désir de N ietzsch e? Inexorablem ent la chance — et la
états extrêmes dans ces conditions tombèrent dans le domaine des
recherche de la chance — représentent un unique recours (dont ce
arts, ce qui n 'a lla pas sans inconvénient. L a littérature (la fictio n ) s'est
livre a décrit les vicissitudes). M a is s'avancer ainsi avec rigueur
substituée à ce qu'était précédemment la vie spirituelle, la poésie (le
im plique dans le mouvement même une dissociation nécessaire.
désordre des mots,) aux états de transe réels. L 'a rt constitue un
p etit domaine libre en dehors de l'a ction , payant sa liberté de sa renon
ciation au monde réel. Ce p rix est lourd, et il n'est guère d'écrivains
S 'i l est vrai qu'au sens oà d'habitude on l'entend, l'hom me d'action
qui ne rêvent de retrouver le réel perdu : m ais ils doivent pour cela
ne puisse être un homme entier, l'hom m e entier garde une p ossib ilité
payer dans l'autre sens, renoncer à la liberté et servir une propagande.
d 'a g ir. A cette condition toutefois de réduire l'action à des principes
L 'a rtiste se bornant à la fiction sa it q u 'il n'est pas un homme entier
et à des fin s qui lu i appartiennent en propre (en un m ot, à la raison).
m ais il en est de même du littérateur de propagande. L e domaine des
L'hom m e entier ne peut être transcendé (dom iné) par l'a ction : il
arts en un sens embrasse bien la totalité : celle-ci néanmoins lu i échappe
perdrait sa totalité. I l ne peut en contrepartie transcender l'action (la
de toute fa ço n .
subordonner à ses fin s) : il se définirait par là comme un m otif, entre
rait, s'anéantirait, dans l'engrenage des m otivations. I l fa u t distin
* V oir plus loin, p. 107.
guer d'un côté le monde des m otifs, oà chaque chose est sensée ( ration-

Y'Vf\ T¡Vi -îvp


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24 Œ uvres complètes de G . B a ta ille

nelle) et le monde du non-sens (lib re de tout sen s). Chacuç de nous


appartient pour une part à Vun , pour une p art à Vautre. M ous pou
vons distinguer consciemment et clairement ce qui n’ est lié que dans
Vignorance. L a raison ne peut être à mes yeu x lim itée que par elle-
même. S i nous agissons, nous errons en dehors des m otifs d ’équité et
d ’ordre rationnel d^s actes. Entre les deux domaines, i l n’ est qu’ un
rapport adm issible : l ’ action doit être lim itée rationnellement par
un principe de liberté * .
L e reste est silen ce1.
Prem ière partie

M. NIETZSCH E

* L a part du feu, de la folie, de l’homme entier — la p a rt m audite —


étant accordée (concédée du dehors) par la raison suivant des normes
libérales et raisonnables. C ’est la condamnation du capitalisme comme
mode d ’activité irrationnel. Dès le moment où l’homme entier (son
irrationalité) se reconnaît comme extérieur à l’action, où il voit en toute
possibilité de transcendance un piège et la perte de sa totalité, nous renon
çons aux dominations irrationnelles (féodales, capitalistes) dans le domaine
de l’activité. Nietzsche sans doute a pressenti la nécessité de l’abandon
sans en apercevoir la cause. L ’homme entier ne peut être tel que s’il
renonce à se donner pour la fin des autres : il s’asservit s’il passe outre,
se borne aux limites féodales ou bourgeoises en deçà de la liberté.
Nietzsche, il est vrai, tint encore à la transcendance sociale, à la hiérarchie.
Dire : il n’est rien de sacré dans l’immanence signifie ceci : ce qui éta it
sacré ne doit plus servir. L e temps venu de la liberté est le temps du rire :
« V oir sombrer les natures tragiques et pouvoir en rire... » (Oserait-on
appliquer la proposition aux événements présents? au lieu de s’engager
dans de nouvelles transcendances morales...) Dans la liberté, l’aban
don, l’immanence du rire, Nietzsche à l’avance liquidait ce qui l ’attachait
encore (son immoralisme juvénile) aux formes vulgaires de la transcen
dance — qui sont des libertés en servitude. Le parti pris du mal est celui
( de la liberté, « la liberté, l ’affranchissement de toute entrave ».
I

M a is laissons là M . N ietzsche...
Je vis si l’on veut voir 1 au milieu d ’hommes étranges, aux
Gai savoir. yeux desquels la terre, ses hasards et l’immense jeu des ani
maux, mammifères, insectes, sont à la mesure moins d’eux-
mêmes — ou des nécessités qui les limitent — que de l’illimité,
du perdu, de l’inintelligible du ciel. Pour ces êtres riants,
M . Nietzsche en principe est un problème mineur... Mais il
se trouve...

Ces hommes, évidemment, existent peu... il me faut le dire


assez vite.
A peu d ’exceptions près, ma compagnie sur terre est celle
de Nietzsche...
Blake ou Rimbaud sont lourds et ombrageux.
L ’innocence de Proust, l’ignorance où il se tint des vents
du dehors, le limitent
Nietzsche seul s’est rendu solidaire de moi — disant nous.
Si la communauté n’existe pas, M . Nietzsche est un philosophe.

« Si nous ne faisons, me dit-il, de la mort de D ieu t un grand


renoncement et une perpétuelle victoire sur nous-mêmes^ nous
aurons à payer pour cette perte. » (1882-1886; cité dans
Volonté de puissance, II, p. 183,)
Cette phrase a un sens : je la vis à l’instant jusqu*au bout.

Nous ne pouvons nous reposer sur rien.


Mais seulement sur nous.
Une responsabilité comique nous incombe et nous accable,
28 Œ uvres complètes de G . B a ta ille

Jusqu’à nos jours, les hommes se reposaient, de chaque


chose, les uns sur les autres — ou sur Dieu.

J ’écoute au moment où j ’écris1 un roulement de tonnerre


et le grondement du vent; aux aguets, je devine le bruit,
l’éclat, les orages de la terre à travers les temps. Dans ce
temps, dans ce ciel illimités, parcourus de fracas et donnant
la mort aussi simplement que mon cœur le sang, je me sens II
enlevé par un mouvement vif, à PiiïStant trop violent. Par
les battants de ma fenêtre passe un vent infini, portant avec
lui le déchaînement des combats, le malheur enragé des
siècles. Que n’ai-je moi-même une rage qui demande du
sang et l ’aveuglement nécessaire à l’amour des coups? Je Une malchance me donne le sentiment du péché : je n’ai
voudrais n’être plus qu’un cri de haine — exigeant la mort pas le droit de manquer la chance.
— et rien ne subsisterait de plus beau que des chiens s’entre- L a rupture de la loi morale était nécessaire à cette exigence.
déchirant 1 — mais je suis fatigué, fiévreux... (Combien, à côté de cette rigoureuse attitude, la morale
« Maintenant l’air entier est échauffé, le souffle de la ancienne était facile!)
terre est embrasé. Maintenant vous vous promenez tous nus, Maintenant commence un dur, un inexorable voyage —
bons et méchants. Et pour l’homme épris de connaissance, en quête du plus lointain possible.
c’est une fête. » (1882-1884; cité dans Volonté de puissance, II,
P- 9 -) Une morale qui n’est pas la conquête d’un possible au-delà
« Les penseurs dont les étoiles suivent des routes cycliques
du bien n’est-elle pas risible ?
ne sont pas les plus profonds, celui qui voit en lui comme dans
un univers immense et qui porte en lui les voies lactées sait
aussi combien toutes les voies lactées sont irrégulières; elles « Nier le mérite, mais faire ce qui dépasse toute louange,
conduisent jusque dans le chaos et le labyrinthe de l’exis voire toute compréhension. » (1885-1886; cité dans Volonté
tence. » (g a i s a v o i r , 322.) de puissance, II, p. 384.)

« Si nous voulons créer, il faut nous accorder une plus


grande liberté que celle qui nous a jamais été donnée, donc
nous affranchir de la morale et nous égayer par des fêtes.
(Pressentiments de l’avenir! Célébrer l’avenir et non le passé!
Inventer le mythe de l’avenir! Vivre dans l’espérance!)
Instants fortunés! Puis laisser retomber le rideau et ramener
nos pensées à des buts fermes et proches! » (1882-1886; cité
dans Volonté de puissance, II, p. 262.)

L *avenir, non le prolongement de moi-même à travers le


temps, mais l’échéance d ’un être allant plus loin, dépassant
les limites atteintes.
Sur N ietzsche 31

Retournée, cette proposition demeure digne d’intérêt : per


sonne ne se disposant à mourir pour elle, la doctrine de
Nietzsche est non avenue.
Si j ’avais quelque jour l’occasion d ’écrire de mon sang de
dernières paroles, j ’écrirais ceci : « Tout ce que j ’ai vécu, dit,
écrit — que j ’aimais — je l’imaginais communiqué. Je n’aurais
pu sans cela le vivre. Vivant solitaire, parler dans un désert
de lecteurs isolés! accepter la littérature — l’effleurement! Moi,
I ll
ce que j ’ai pu faire — sans rien d’autre — c’était de me jouer,
et je tombe, dans mes phrases, comme les malheureux qui sans
fin s’étendent aujourd’hui dans les champs. » Je désire qu’on
rie, qu’on hausse les épaules, disant : « Il se moque de moi,
... l'a ltitu d e où il est p la cé le m et en rela il survit. » Il est vrai, je survis, je suis même à l’instant plein
tions avec le s solitaires et les méconnus de d ’alacrité mais j ’affirme : « s’il t’a semblé que je n’étais pas
tous les tem ps. sans réserve en jeu dans mon livre, jette-le; réciproquement,
1882-1885. si, me lisant, tu ne trouves rien qui te mette en jeu — entends-
moi : toute ta vie, jusqu’à l’heure de tomber — ta lecture achève
en toi de corrompre... un corrompu ».
t( O ù nous trouverons-nous, solitaires entre les solitaires —
car c’est là ce que nous serons certainement quelque jour, par
l’effet de la science — où trouverons-nous un compagnon pour
« L e t y p e d e m e s d i s c i p l e s — A tous ceux auxqueb
l’homme? Jadis nous cherchions un roi, un père, un juge
j e porte intérêt je souhaite la souffrance, l’abandon, la maladie,
pour tous, parce que nous manquions de rois, de pères, de
les mauvais traitements, le déshonneur; je souhaite que ne
juges véritables. Plus tard c’est un am i que nous chercherons —
leur soient épargnés ni le profond mépris de soi, ni le martyre
les hommes seront devenus des splendeurs et des systèmes auto
de la méfiance envers soi; je n’ai point pitié d’eux... » (1887;
nomes, mais ils seront seu b . L ’instinct mythologique sera
cité dans Volonté de pubsance, II, p. 282.)
alors en quête d ’un am i. » (1881-1882; cité dans Volonté
de pubsance, II, p. 365.) \

Il n’est rien d ’humain qui n’exige la communauté de ceux


qui le veulent. Ce qui va loin exige des efforts conjugués, du
« Nous rendrons la philosophie dangereuse, nous en change
moins se poursuivant de l’un à l’autre, ne s’arrêtant pas au
rons la notion, nous enseignerons une philosophie qui soit un
possible d’un seul. Aurait-il autour de lui tranché les liens, la
danger pour la o ie; comment pourrions-nous la mieux servir?
solitude d ’un homme est une erreur. Une vie n’est qu’un
Une idée est d ’autant plus chère à l’humanité qu’elle lui
maillon. Je veux que d’autres continuent l’expérience qu’avant
coûte plus. Si personne n’hésite à se sacrifier aux idées de
moi d’autres ont commencée, se vouent comme moi, comme
« Dieu », de la « Patrie », de la « Liberté », si toute l’histoire
d’autres avant moi, à mon épreuve : aller ju squ 'a u bout du
n’est faite que de la fumée qui environne ce genre de sacrifices,
p o ssib le l .
comment la primauté du concept de « philosophie » sur ces
concepts populaires, « Dieu », la « Patrie », la « Liberté »
pourrait-elle se démontrer autrement qu’en coûtant p lu s cher
Toute phrase est vouée au musée dans la mesure où per
qu’eux, qu’en exigeant de plus grandes hécatombes ? »
siste un vide littéraire.
(1888; cité dans Volonté de pm ssance, II, p. 127.)
32 Œ uvres complûtes de G . B a ta ille
Sur Nietzsche 33
C ’est la fierté des hommes présents que rien n’y puisse
peine pour produire un pareil état. » (1881-1882; cité dans
être entendu qui ne soit déformé d’abord et vidé de contenu
Volonté de puissance, II, p. 10g.)
par l’une ou l’autre machinerie : la propagande, la littérature !
« Les hommes qui ont des destinées, ceux qui en se portant
eux-mêmes portent des destinées, toute la race des portefaix
Comme une femme, le possible a ses exigences : il veut qu’on
héroïques, oh! comme ils voudraient parfois se reposer d ’eux-
aille avec lui jusqu’au bout.
mêmes! Comme ils ont soif de cœurs forts, de nuques vigou
Errant en amateurs dans les galeries, sur les parquets cirés
reuses qui les délivreraient au moins pour quelques heures
d ’un musée des possibles, nous tuons à la longue en nous ce
de ce qui leur pèse! Et combien cette soif est vaine!... Ils
qui n’est pas brutalement politique, le bornant à l’état de
attendent, ils regrettent tout ce qui passe devant eux. Per
luxueux mirages (étiquetés, datés).
sonne ne vient à leur rencontre avec la millième partie seule
Personne n’en a conscience que la honte aussitôt ne désarme.
ment de leur souffrance et de leur passion, personne ne devine
Vivre un possible jusqu’au bout demande un échange à
à quel point ils sont dans l’attente... Enfin très tard, ils appren
plusieurs, V assumant comme un f a it leur étant extérieur et ne dépen
nent cette prudence élémentaire : ne plus attendre, et puis
dant plus d ’aucun d ’entre eux.
cette seconde prudence ; être affables, modestes, supporter
Du possible qu’il proposa, Nietzsche n’ a pas douté que son
tout... bref en supporter un peu plus qu’ils n’en avaient
existence n’exigeât une communauté.
supporté jusqu’alors1. » (1887-1888; cité dans Volonté de
Le désir d’une communauté l’agitait sans fin. puissance, II, p. 235.)

Il écrivit : « Le tête-à-tête avec une grande pensée est


M a vie, en compagnie de Nietzsche, est une communauté,
intolérable. Je cherche et j ’appelle des hommes à qui je puisse mon livre est cette communauté.
communiquer cette pensée sans qu’ils en meurent. » Il cher
Je prends ces quelques lignes à mon compte :
cha sans ja m a is trouver d y « âme assez profonde ». Il lui fallut se
« Je ne veux pas devenir un saint, j ’aime mieux être pris
résigner, se réduire à se dire : « Après un tel appel jailli du
pour un guignol... Et peut-être suis-je un guignol... Et pour
tréfonds de l’âme, n’entendre le son d’aucune réponse, c’est
tant — mais non pas « pourtant », car il n’y a encore jamais eu
une expérience effrayante dont l’homme le plus tenace peut
rien d ’aussi menteur que les saints — la vérité parle par ma
périr : cela m’a délivré de tous les liens avec les hommes bouche... »
vivants1. »
Je n’enlèverai le masque de personne...
Sa souffrance s’exprime en de nombreuses notes 2...
Que savons-nous de M . Nietzsche, au fond?
« T u te prépares au moment où il te faudra parler. Peut-
Contraints à des malaises, à des silences... Haïssant les
être auras-tu alors honte de parler, comme tu as parfoi
chrétiens... Ne parlons pas des autres!...
honte d’écrire, peut-être sera-t-il encore nécessaire que tu Et puis... nous sommes si peu a!
t’interprètes, peut-être que tes actions et tes abstentions ne
suffiront point à te communiquer/ Il viendra une époque de
culture où il sera de mauvais ton de beaucoup lire; alors tu
n’auras plus à avoir honte d’être lu; tandis qu’à présent,
tous ceux qui te traitent d’écrivain t’offensent; et quiconque te
loue à cause de tes récits révèle un manque de tact, creuse un
fossé entre lui et toi; il ne devine pas à quel point il s’humilie
en croyant t’exalter ainsi. Je connais l’état d ’âme des hommes
présents quand ils lisent : fi ! Vouloir travailler et prendre la
Sur Nietzsche 35
connaissons l’abîme — est-ce pour cela que nous nous défen
dons contre tout ce qui est grave? Nous sourions en nous-
mêmes des gens aux goûts mélancoliques chez lesquels nous
devinons un manque de profondeur; — hélas nous les envions
tout en nous raillant d’eux — car nous ne sommes pas assez
heureux pour pouvoir nous permettre leur délicate tristesse.
Il nous faut fuir jusqu’à l’ombre de la tristesse : notre enfer
et nos ténèbres sont toujours trop proches de nous. Nous savons
IV une chose que nous redoutons, avec laquelle nous ne voulons
pas rester en tête à tête; nous avons une croyance dont le
poids nous fait trembler, dont le chuchotement nous fait pâlir
— ceux qui n’y croient pas nous semblent heureux. Nous
nous détournons des spectacles tristes, nous bouchons nos
B ien ne p a rle p lu s vivem ent au cœur
que ces m élodies g a ies q u i sont d 'u n e tris oreilles aux plaintes de ce qui souffre; la pitié nous briserait
tesse absolue . si nous ne savions nous endurcir. Reste vaillamment à nos
1888. côtés, insouciance railleuse! Rafraîchis-nous, souffle qui as
passé sur les glaciers! Nous ne prendrons plus rien à cœur,
nous choisissons le masque pour divinité suprême et pour
« Cet esprit souverain qui se suffit à présent à lui-même rédempteur. » (1885-1886; cité dans Volonté de puissance, II,
parce qu’il est bien défendu et fortifié contre toutes les sur p. 105.)
prises, vous lui en voulez de ses remparts et de son mystère,
et cependant vous guignez en curieux à travers la grille dorée « Grand discours cosmique : « Je suis la cruauté, je suis la
dont il a enclos son domaine, en curieux séduits : car un par ruse », etc., etc. Railler la crainte d ’assumer la responsabilité
fum inconnu et vague vous souffle malicieusement au visage d’une faute (raillerie du créateur) et de toute la douleur. —
et trahit quelque chose des jardins et des délices cachés. » Plus méchant qu’on ne le fut jamais, etc. — Forme suprême
(1885-1886; cité dans Volonté de puissance, II, p. 365.) du contentement de son œuvre propre; il la brise pour la
reconstruire sans se lasser. Nouveau triomphe sur la mort,
la douleur et l’anéantissement. » (1882-1886; cité dans Volonté
« Il y a une fausse apparence de la gaité contre laquelle on de puissance, II, p. 390.)
ne peut rien ; mais celui qui l’adopte n’a finalement qu’à s’en
contenter. Nous qui nous sommes réfugiés dans le bonheur, nous
qui avons besoin, en quelque sorte, du midi et d’une folle « Certes! Je n’aimerai plus que ce qui est nécessaire!
surabondance de soleil, nous qui nous asseyons sur le bord Certes Vamor f a t i sera mon dernier amour! » — Peut-être
de la route pour voir passer la vie, pareille à un cortège de iras-tu jusque-là; mais auparavant il te faudra aimer les
masques, à un spectacle qui fait perdre le sens, ne semble-t-il Furies : j ’avoue que leurs serpents me feraient hésiter. —
pas que nous ayons conscience d’une chose que nous redou « Que sais-tu des Furies ? Les Furies, ce n’est que le nom
tons? Il y a quelque chose en nous qui se brise aisément. Crain déplaisant des Grâces! » — Il est fou! » (1881-1882; cité
drions-nous les mains puériles et destructives? Est-ce pour dans Volonté de puissance, II, p. 388.)
éviter le hasard que nous nous réfugions dans la vie? dans
son éclat, dans sa fausseté, dans sa superficialité, dans son
mensonge chatoyant? Si nous semblons gais, est-ce parce que « Donner la preuve de la puissance et de l’assurance
nous sommes infiniment tristes? Nous sommes graves, nous acquises en montrant que « l’on a désappris d’avoir peur »;

\
36 Œ uvres complètes de G . B a taille

échanger la méfiance et le soupçon contre la confiance dans


nos instincts; s’aimer et s’honorer soi-même dans sa propre
sagesse, et même dans son absurdité ; être un peu bouffon, un
peu dieu; ni face de carême ni hibou; ni couleuvre... »
(1888; cité dans Volonté de puissance, II, p. 381.)

Q p el f u t à p risen t le p lu s grand p éch é?


N e fu t-c e p a s la pa role de celu i qu i a d it :
« M a lh eu r à ceux q u i rien t ici-b a s ! »
Zarathoustra, De l’homme supérieur.

« Frédéric Nietzsche avait toujours voulu écrire une


œuvre classique, livre d’histoire, système ou poème, digne des
vieux Hellènes qu’il avait choisis pour ses maîtres. Jamais
il n’avait pu donner forme à cette ambition. A la fin de cette
année 1883, il venait de faire une tentative presque désespé
rée; l’abondance, l’importance de ces notes nous laisse mesu
rer la grandeur d’un travail qui fut entièrement vain. Il ne
put ni fonder son idéal moral, ni composer son poème tragi
que; au même instant il manque ses deux œuvres et voit
s’évanouir son rêve. Q u ’est-il? Un malheureux capable de
courts efforts, de chants lyriques et de cris. » (Daniel Halévy,
L a vie de Frédéric N ietzsche, p. 285).
« En 1872, il envoyait à Mlle de Meysenbug la série
interrompue de ses conférences sur l’avenir des Universités :
« Cela donne une soif terrible, disait-il, et, enfin, rien à
boire. » Ces mêmes mots s’appliquent à son poème. {Ibidem ,
p. 288.)
D euxièm e partie

LE S O M M E T E T LE D É C L IN
... ici personne ne se glissera à ta Les questions que j ’introduirai1 touchent le bien et le mal
suite ! Tes pas eux-mêmes ont effacé ton dans leur rapport avec l’être ou les êtres.
chemin derrière toi, et au-dessus de ton Le bien se donne d’abord comme bien d ’un être. Le mal
chemin il est écrit : Impossible !
semble un préjudice porté — évidemment à quelque être.
Zarathoustra, Le voyageur. Il se peut que le bien soit le respect des êtres et le mal leur
violation. Si ces jugements ont quelque sens, je puis les tirer
de mes sentiments 2.
D ’autre part, de façon contradictoire, le bien est lié au
mépris de l’intérêt des êtres pour eux-mêmes. Selon une
conception secondaire, mais jouant dans l’ensemble des senti
ments, le mal serait l’existence des êtres — en tant qu’elle
implique leur séparation.

Entre ces formes opposées, la conciliation semble facile :


le bien serait l’intérêt des autres.
Il se peut en effet que la morale entière repose sur une
équivoque et dérive de glissements.
Mais avant d ’en venir aux questions impliquées dans
l’énoncé qui précède, je montrerai l’opposition sous un autre
jour.
4« Œ uvres complètes de G . B a ta ille Sur N ietzscke 43
Les choses eurent lieu comme si les créatures ne pouvaient
communiquer avec leur Créateur que par une blessure en
i déchirant l’intégrité.
La blessure est voulue, désirée de Dieu.
L e C h rist crucifié est le p lu s sublim e de Les hommes qui la lui font n’en sont pas moins coupables.
tous les sym boles — même à présent. D ’un autre côté — ce n’est pas le moins étrange — cette
1885-1886. culpabilité est la blessure déchirant l’intégrité de chaque
être coupable.
De cette façon, Dieu blessé par la culpabilité des hommes
J ’ a i l ’ intention d ’opposer non p lu s le bien au m al m ais le a sommet et les hommes que blesse leur culpabilité vis-à-vis de Dieu,
m oral », différent du bien, au « déclin », qui n’ a rien à voir avec le trouvent, mais péniblement, l’unité qui semble leur fin.
m al et dont la nécessité détermine au contraire les m odalités du S’ils avaient gardé leur intégrité respective, si les hommes
bien. n’avaient pas péché, Dieu d’un côté, les hommes de l’autre,
L e sommet répond à l ’excès, à l ’ exubérance des fo rces. I l porte auraient persévéré dans leur isolement. Une nuit de mort, où
au maximum l ’ intensité tragique. I l se lie aux dépenses d ’ énergie le Créateur et les créatures ensemble saignèrent, s’entre-
sans mesures, à la violation de l ’ intégrité des êtres. I l est donc p lu s déchirèrent et de toutes parts se mirent en cause — à l’extrême
voisin du m al que du bien . limite de la honte — s’est trouvée nécessaire à leur commu
L e déclin — répondant aux moments d ’ épuisement, de fa tig u e — nion L
donne toute la valeur au souci de conserver et d ’ enrichir l ’ être. C ’est
de lu i que relèvent les règles morales.
A in si la « communication », sans laquelle , pour nous, rien ne serait,
est assurée par le crime. L a « communication » est l ’ amour et l ’ amour
J e montrerai en prem ier lieu dans le sommet qu’ est le C hrist en souille ceux qu’ il u n it2.
croix l ’expression la p lu s équivoque du m a lx.

L ’homme atteint dans la mise en croix le sommet du mal.


L a mise à mort de Jésus-Christ est tenue par l ’ensemble Mais c’est précisément pour l’avoir atteint qu’il a cessé d’être
des chrétiens pour un mal. séparé de Dieu. O ù l’on voit que la « communication » des
C ’est le plus grand péché qu’on ait jamais commis. êtres est assurée par le mal. L ’être humain sans le mal serait
Ce péché possède même un caractère illimité. Les crimi replié sur lui-même, enfermé dans sa sphère indépendante.
nels ne sont pas seulement les acteurs du drame : la faute Mais l’absence de « communication » — la solitude vide —
incombe à tous les hommes. En tant qu’un homme fait le serait sans aucun doute un mal plus grand.
mal (chaque homme est pour sa part obligé de le faire), il
met le Christ en croix.
Les bourreaux de Pilate ont crucifié Jésus mais le Dieu qu’ils La position des hommes est désarmante.
clouèrent à la croix fut mis à mort en sacrifice : l’agent du Ils doivent « communiquer » (aussi bien avec l’existence
sacrifice est le Crime, qu’infiniment, depuis Adam, commet indéfinie qu’entre eux) : l’absence de « communication »
tent les pécheurs a. Ce que la vie humaine cache de hideux (l’égoïste repli sur soi-même) est évidemment le plus condam
(tout ce qu’elle porte en ses replis de sale et d’impossible, nable. Mais la « communication » ne pouvant se faire sans
le mai condensé dans sa puanteur) a si parfaitement violé blesser ou souiller les êtres est elle-même coupable. Le bien,
le bien qu’on n’imagine rien qui approche. de quelque façon qu’on l’envisage, est le bien des êtres mais
La mise à mort du Christ porte atteinte à l’être de Dieu. voulant l’atteindre, il nous faut mettre en cause — dans la
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Ü IB L ÏO ÏE C A P O B EP . 1 '
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44 Œ uvres complètes de G . B a ta ille Sur N ietzsche 45
nuit, par le mal — ces êtres mêmes en vue desquels nous le à travers ce sentiment. Mais elle n’est pleinement révélée
voulons. que si Vautre, de son côté, se penche lui-même au bord de son
U n principe fondamental est exprimé comme il suit : néant, ou s’il y tombe (s’il meurt). L a a communication »
L a « communication » ne peut avoir lieu d’un être plein et n’a lieu qu 'entre deux êtres m is en je u — déchirés, suspendus,
intact à l’autre : elle veut des êtres ayant l’être en eux-mêmes l’un et l’autre penchés au-dessus de leur néan t1.
m is e n je u , placé à la limite de la mort, du néant * ; le sommet Cette façon de voir donne du sacrifice et de l’œuvre de
moral est un moment de mise en jeu, de suspension de l’être chair une même explication. Dans le sacrifice des hommes
au-delà de lui-même, à la limite du néant. s’unissent, en le mettant à mort, à un dieu que personnifie
un être vivant, victime animale ou humaine (ils s’unissent
par là même entre eux). Le sacrifice lui-même — et les
assistants — s’identifient en quelque sorte à la victime. Ainsi
2
se penchent-ils au moment de la mise à mort au-dessus de leur
propre néant. Ils saisissent en même temps leur dieu glissant
...V hom m e est le p lu s cruel des anim aux. dans la mort. L ’abandon d’une victime (ainsi dans l’holo
C 'e s t en assistan t à des tragédies, à des
causte, où elle est brûlée) coïncide avec le coup frappant le
com bats de taureaux e t à des crucifixions
que, ju s q u 'à présent, i l s'e st sen ti le p lu s
dieu. Le don met partiellement l’être de l’homme en jeu :
à l'a is e sur la terre; et lo r sq u 'il inventa il lui est donc loisible, en un bref moment, de s’unir à l’être
l'e n fe r , ce f u t en vérité son p a ra d is... de sa divinité que la mort en même temps a mis en jeu *.
Zarathoustra, L e convalescent.

I l est important pour moi de montrer que, dans la i communication »,


3
dans l'am our, le désir a le néant pour objet.
I l sera it affreux de croire encore au
I l en est ainsi dans tout « sacrifice 1 ».
p éch é; au contraire, tout ce que nous fa iso n s,
D ’une façon générale, le sacrifice, et pas uniquement celui dussions-nous le répéter m ille f o is , est innocent.
de Jésus, semble avoir donné le sentiment d ’un crime * * : 1881-1882.
le sacrifice est du côté du mal, c’est un mal nécessaire au bien.
Le sacrifice serait d’autre part inintelligible si l’on n’y
voyait le moyen par lequel les hommes, universellement, P lu s souvent que l'o b jet sacré, le désir a pour objet la chair et,
« communiquaient » entre eux, en même temps qu’avec les dans le désir de la chair le je u de la « communication » apparaît
ombres dont ils peuplaient les enfers ou le ciel. rigoureusement dans sa com plexité.
Pour rendre plus sensible 2 le lien de la « communication » L'hom m e, dans l'a cte de chair, fra n ch it en souillant — et en se
au péché — du sacrifice au péché — je représenterai en prin souillant — la lim ite des êtres.
cipe que le désir, entendons le désir souverain, qui ronge et
nourrit l’angoisse, engage l’être à chercher l’au-delà de lui-
même. Le désir souverain des êtres a l’au-delà de l’être pour
L ’au-delà de mon être est d’abord le néant. C ’est mon objet. L ’angoisse est le sentiment d’un danger lié à cette
absence que je pressens dans le déchirement, dans le senti inépuisable attente.
ment pénible d ’un manque. L a présence d’autrui se révèle Dans le domaine de la sensualité 3, un être de chair est
l’objet du désir. Mais ce qui dans cet être de chair attire
* Sur le sens du mot dans ce livre voir Appendice V , N ia n t, imma
nence et transcendance, p. 203. n’est pas l’être immédiatement, c’est sa blessure : c’est un
* * V oir : H u b e r t et M a u s s , E ssa i sur le sacrifice, pp. 46-47. point de rupture de l’intégrité du corps et l’orifice de l’ordure.
46 Œ uvres complètes de G . B a ta ille Sur N ietzsche 47
Cette blessure ne met pas exactement la vie en jeu» mais repousse : il succombe au malaise de l’ennui et Vennui, du
seulement son intégrité, sa pureté. Elle ne tue pas mais néant intérieur le renvoie à celui du dehors, à Vangoisse \
souille. Ce que la souillure révèle ne diffère pas essentiellement Dans l’état de tentation, ce renvoi — dans l’angoisse —
de ce que la mort révèle : le cadavre et l’excrétion expriment le s’attarde sans finir à ce néant devant lequel nous place le
néant l’un et l’autre, le cadavre de son côté participe de la désir de communiquer. Si j ’envisage indépendamment du
souillure. U n excrément est une part morte de moi-même, désir, et pour ainsi dire en soi, le néant de l’obscénité, je
que je dois rejeter, la faisant disparaître, achevant de l’anéan n’aperçois que le signe sensible, saisissable, d’une limite où
tir. Dans la sensualité comme dans la mort, le néant n’est l’être vient à manquer. Mais dans la tentation ce néant du
d ’ailleurs pas lui-m êm e ce qui attire. Ce qui nous captive dans dehors apparaît comme réponse à la soif de communiquer.
la mort, qui nous laisse accablés mais saisis, en silence, d ’un Le sens et la réalité de cette réponse sont faciles à détermi
sentiment de présence — ou de vide — sacrés, ce n’est pas ner. Je ne communique qu’en dehors de moi, qu’en me lâchant
le cadavre tel qu’il est. Si nous voyons (ou nous figurons) ou me jetant dehors. Mais en dehors de moi, je ne suis plus.
l’horreur qu’est réellement le mort — cadavre sans apprêt, J ’ai cette certitude : abandonner l’être en moi, le chercher
pourriture — nous n’éprouvons que du dégoût. Le pieux au-dehors, c’est risquer de gâcher — ou d ’anéantir — ce
respect, la vénération calme et même douce, à laquelle nous sans quoi l’existence du dehors ne me serait pas même appa
nous attardons, se lie à des aspects artificiels — ainsi l’appa rue, ce moi sans lequel rien de « ce qui est pour moi » ne serait.
rente sérénité des morts auxquels un bandeau de deux heures L ’être dans la tentation se trouve, si j ’ose dire, broyé par la
a fermé la bouche. De même dans la sensualité, la transposi double tenaille du néant. S’il ne communique pas, il s’anéantit
tion est nécessaire à l’attrait du néant. Nous avons de l’horreur — dans ce vide qu’est la vie s’isolant. S’il veut communiquer,
pour l’excrétion, même un dégoût insurmontable. Nous nous il risque également de se perdre.
bornons à subir l’attrait de l’état où elle a lieu — de la nudité Sans doute, il ne s’agit que de souillure et la souillure
qui peut, si nous choisissons, être attirante immédiatement par n’est pas la mort. Mais si je cède dans des conditions mépri
le grain de la peau, la pureté des formes. L ’horreur de l’excré sables — ainsi payant une fille publique — •ne mourant pas, je
tion faite à l’écart, dans la honte, à laquelle s’ajoute la laideur serai cependant ruiné, déchu à mon propre jugement :
formelle des organes, constitue l’obscénité des corps — zone l’obscénité crue rongera l’être en moi, sur moi sa nature
de néant qu’il nous faut franchir, sans laquelle la beauté excrémentielle déteindra, ce néant que porte avec elle l’ordure,
n’aurait pas le côté suspendu, mis enjeu, qui nous damne. L a qu’à tout prix j ’aurais dû rejeter, séparer de moi, je serai sans
nudité jolie, voluptueuse, finalement triomphe dans la mise défense, désarmé devant lui, je m’ouvrirai à lui par une
en jeu qu’effectue la souillure (dans d ’autres cas, la nudité épuisante blessure.
échoue, demeure laide, tout entière au niveau du souillé).
La longue résistance dans la tentation fait ressortir avec
Si j ’évoque maintenant la tentation (souvent indépendante clarté cet aspect de la vie charnelle. Mais le même élément
de l’idée de péché : nous résistons souvent craignant des suites entre en toute sensualité. La communication, si faible soit-
fâcheuses), j ’aperçois, accusée, la prodigieuse mise en mouve elle, veut une mise en jeu. Elle n’a lieu que dans la mesure
ment de l’être dans les jeux charnels. où des êtres, hors d ’eux-mêmes penchés, se jouent, sous une
La tentation situe l’écart sexuel en face de l’ennui. Nous ne menace de déchéance. C ’est pour cela que les êtres les plus
sommes pas toujours la proie de l’ennui : la vie réserve une purs n'ignorent pas les sentines de la sensualité commune (ne
possibilité de communications nombreuses. Mais qu’elle peuvent, quoi qu’ils en aient, lui rester étrangers). La pureté
vienne à manquer : ce qu’alors l’ennui révèle est le néant de à laquelle ils s’attachent signifie qu’une part insaisissable,
l’être enfermé sur lui-même. S’il ne communique plus, un infime, d ’ignominie suffit à les prendre : ils pressentent, dans
être séparé s’étiole, il dépérit et sent (obscurément) qu'à lu i l’extrême aversion, ce qu’un autre épuise. Tous les hommes,
seul il n'est p as . Ce néant intérieur, sans issue, sans attrait, le à la fin, b... pour les mêmes causes.
48 Πuvres com putes de G . B a ta ille Sur N ietzsche 49
que s’il consent, sinon à s’anéantir, du moins à se mettre en
je u — et dans le même mouvement, met en jeu les autres.
4 Toute « communication » participe du suicide et du crime.
L ’horreur funèbre l’accompagne, le dégoût en est le signe.
C 'é ta it bon pour ce prédicateur des Et le mal apparaît sous ce jour — comme une source de la
p etites gens de souffrir e t de porter le s vie!
péchés des hom m es. M a is m oi, j e me réjouis
C ’est en ruinant en moi-même, en autrui, l’intégrité de
du grand péché comme de ma grande conso
la tion . l’être, que je m’ouvre à la communion, que j ’accède au som
met moral.
Zarathoustra, D e l’homme supérieur.
Et le sommet n’est pas subir, il est vouloir le mal. C ’est
...le bien suprême et le m al suprêm e sont l’accord volontaire avec le péché, le crime, le mal. Avec un
identiques.
destin sans trêve exigeant pour que les uns vivent, que les
1885-1886. autres meurent.

Les êtres, les hommes, ne peuvent « communiquer » —


vivre — que hors d’eux-mêmes. Et comme ils doivent « com 5
muniquer », ils doivent vouloir ce mal, la souillure, qui, mettant
en eux-mêmes l’être enjeu, les rend l’un à l’autre pénétrables.
E t on a cru à tout cela 1 E t on Va appelé
J ’écrivais autrefois {V E xp érience intérieure, p. n i ) : « C e que m orale J Écrasez l’infâme l
tu es tient à l’activité qui lie les éléments sans nombre qui M *a-t~on com pris / D ionysos en fa c e du
te composent, à l’intense communication de ces éléments C ru cifié...

entre eux. Ce sont des contagions d’énergie, de mouvement, Ecce Homo (trad. Vialatte, p. 177) 1.
de chaleur, ou des transferts d ’éléments qui constituent inté
rieurement la vie de tout être organique. L a vie n’est jamais
située en un point particulier : elle passe rapidement d’un Distinguer les cas n'est qu’une indigence : même une
point à l’autre (ou de multiples points à d ’autres points) infime réserve offense le sort. Ce qui pour lui n’est quVxràf
comme un courant ou comme une sorte de ruissellement nuisible à Vexcès lui-même ne l’est pas pour un autre, p la cé p lu s
électrique... » Et plus loin : « T a vie ne se borne pas à loin. Puis-je tenir rien d ’humain pour étranger à m o i? L a plus
cet insaisissable ruissellement intérieur; elle ruisselle aussi petite somme misée, j ’ouvre une perspective de surenchère
au-dehors et s’ouvre incessamment à ce qui s’écoule ou jaillit infinie.
vers elle. L e tourbillon durable qui te compose se heurte à D an s cette échappée mouvante se laisse entrevoir un sommet.
des tourbillons semblables avec lesquels il forme une vaste Comme le p lu s haut p oin t — le p lu s intense degré — d ’ attrait
figure animée d ’une agitation mesurée. O r vivre signifie pour elle-m êm e, que puisse définir la vie.
pour toi non seulement les flux et les jeux fuyants de lumière Sorte d ’éclat solaire, indépendant des conséquences.
qui s’unifient en toi mais les passages de chaleur ou de lumière J ’ai donné le mal dans ce qui précède comme un moyen
d’un être à l’autre, de toi à ton semblable ou de ton semblable par lequel il nous faut passer si nous voulons « communi
à toi (même à l’instant où tu me lis, la contagion de ma fièvre quer ».
qui t’atteint) : les paroles, les livres, les monuments, les sym J ’affirmais : « l’être humain, sans le mal, serait replié sur
boles, les rires ne sont qu’autant de chemins de cette conta lui-même... »; ou : « le sacrifice est le mal nécessaire au bien »;
gion, de ces passages... » et plus loin : « ... le mal apparaît... comme une source de la
Mais ces brûlants parcours ne se substituent à l’être isolé vie ! »J'introduisais de cette façon un rapport fictif. En laissant

*
50 Œ uvres complètes de G . B a ta ille Sur M etzsche 5i
voir dans la « communication » le bien de l’être, je rapportais ment conception résultant d’un contact, loin d’atténuer
la a communication » à l’être que, justement, elle dépasse. accroît la réprobation. Aucun mérite ne lui est lié. Le sommet
En tant que « bien de l’être », il faut dire à la vérité que « com érotique n’est pas comme l’héroïque atteint au p rix de dures
munication », mal ou sommet sont réduits à une servitude souffrances. Apparemment les résultats sont sans rapport
qu’ils ne peuvent subir. Les notions mêmes de bien ou d'être avec les peines. La chance seule semble disposer. La chance
font intervenir une durée dont le souci est étranger au mal — joue dans le désordre des guerres, mais l’effort, le courage
au sommet — par essence. Ce qui est voulu dans la « communi laissent une part appréciable au mérite. Les aspects tragiques
cation » est par essence le dépassement de l’être. Ce qui est rejeté, de la guerre, opposés aux saletés comiques de l’amour,
p a r essence, dans le mal est le souci du temps à venir. C ’est en ce achèvent de hausser le ton d’une morale exaltant la guerre —
sens précisément que l’aspiration au sommet, que le mouve et ses profits économiques... — accablant la vie sensuelle.
ment du m al — est en nous co n stitu tif de toute morale. Une morale Je doute encore ici d’avoir assez nettement éclairé la naïveté
en elle-même n’a de valeur (au sens fort) que faisant la part au du parti pris moral. L ’argument le plus lourd est l’intérêt des
dépassement de l’être — rejetant le souci du temps à venir. familles, que lèse évidemment l’excès sensuel. Sans cesse
Une morale vaut dans la mesure où elle nous propose de nous mettre confondu avec l’âpreté de l’aspiration morale, un souci
e n je u . Elle n’est sinon qu’une règle d’intérêt, auquel manque d’intégrité des êtres est péniblement étalé.
l’élément d ’exaltation (le vertige du sommet, que l’indigence
baptise d ’un nom servile, im p éra tif).
L ’essence d’un acte moral est au jugement vulgaire d ’être
asservi à quelque utilité — de rapporter au bien de quelque
E n fa c e de ces propositions, Vessence de la « morale vulgaire » est être un mouvement dans lequel l’être aspire à dépasser l’être.
le p lu s clairem ent m ise en évidence au sujet des désordres sexuels. La morale dans cette façon de voir n’est plus qu’une négation
E n tant que des hommes prennent sur eux de donner à d'autres une de la morale. Le résultat de cette équivoque est d’opposer
règle de vie, ils doivent fa ir e appel au mérite et proposer comme fin le bien des autres à celui de l’homme que je suis : le glis
le bien de l'être — qui s'accom plit dans le temps à venir. sement réserve en effet la coïncidence d’un mépris superfi
ciel avec une soumission profonde au service de l’être. Le
mal est l’égoïsme et le bien l’altruisme.
Si ma vie est en jeu pour un bien saisissable — ainsi pour
la cité, pour quelque cause utile — ma conduite est méritoire,
vulgairement tenue pour morale. Et pour les mêmes raisons, je
tuerai et ruinerai conformément à la morale. 6
Dans un autre domaine, il est mal de dilapider des ressources
à jouer, à boire, mais bien d ’améliorer le sort des pauvres. La morale, c 'e st de la la ssitu d e.
Le sacrifice sanglant est lui-même exécré (gaspillage cruel). 1883-1885.
Mais la plus grande haine de la lassitude a pour objet la
liberté des sens K
Cette morale est moins la réponse à nos brûlants désirs d’un
sommet qu’un verrou opposé à ces désirs. L ’épuisement
La vie sexuelle envisagée par rapport à ses fins est presque venant vite, les dépenses désordonnées d ’énergie, auxquelles
tout entière excès — sauvage irruption vers un sommet inacces nous engage le souci de briser la limite de l’être, sont défavo
sible. Elle est exubérance s’opposant par essence au souci du rables à la conservation, c’est-à-dire au bien de cet être 1.
temps à venir. Le néant de l’obscénité ne peut être subor Q u ’il s’agisse de sensualité ou de crime, des ruines sont impli
donné. Le fait de n’être pas suppression de l’être mais seule quées aussi bien du côté des agents que des victimes.
52 Œ uvres complètes de G . B a ta ille Sur N ietzsche 53
Je ne veux pas dire que la sensualité et le crime répondent Ces aspects de déchirure extrême qui frappent dans l’orai
toujours ou même d ’ordinaire au désir d ’un sommet. La son au pied de la croix ne sont pas étrangers aux états mys
sensualité poursuit son désordre banal — et sans véritable tiques non chrétiens. Le désir est chaque fois l’origine des
force -— à travers des existences simplement relâchées : rien moments d’extase et l’amour qui en est le mouvement a
n’est plus commun. Ce qu’avec une naturelle aversion nous toujours en un point quelconque l’anéantissement des êtres
nommons p la isir n’est-il pas au fond la subordination à des pour objet. Le néant en jeu dans les états mystiques est tantôt
êtres lourds de ces excès de joie auxquels d’autres plus légers le néant du sujet, tantôt celui de l’être envisagé dans la tota
accèdent pour se perdre. U n crime de faits divers a peu de lité du monde : le thème de la nuit d’angoisse se retrouve
choses à voir avec les louches attraits d’un sacrifice : le désor sous quelque forme dans les méditations de l’Asie.
dre qu’il introduit n’est pas voulu pour ce qu’il est mais est L a transe mystique, de quelque confession qu’elle relève,
mis au service à* intérêts illégaux, différant peu, si l’on regarde s’épuise à dépasser la limite de l’être. Sa brûlure intime, portée
insidieusement, des intérêts les plus élevés. Les régions déchi à l’extrême degré de l’intensité consume inexorablement tout
rées que désignent le vice et le crime n’en indiquent pas moins ce qui donne aux êtres, aux choses, une apparence de stabilité,
le sommet vers lequel tendent les passions. tout ce qui rassure, aide à supporter. Le désir élève peu à peu
Q u ’étaient les plus hauts moments de la vie sauvage? le mystique à une ruine si parfaite, à une si parfaite dépense
où se traduisaient librement nos aspirations? Les fê te s , dont de lui-même qu’en lui la vie se compare à l’éclat solaire.
la nostalgie nous anime encore, étaient le temps du sacrifice Toutefois il est clair, qu’il s’agisse de yogis, de bouddhistes
et de l’orgie L ou de moines chrétiens, que ces ruines, ces consumations liées
au désir ne sont pas réelles : en eux le crime ou l’anéantisse
ment des êtres est représentation. Le compromis qui s’est,
en matière de morale, établi de tous les côtés est facile à mon
7 trer : les désordres réels, lourds de désagréables répercussions,
comme le sont les orgies et les sacrifices, furent rejetés dans
L e bonheur que nous trouvons dans te la mesure du possible. Mais le désir d ’un sommet auquel ces
devenir n 'e st p o ssib le que dans /’anéantis actes répondaient persistant, les êtres demeurant dans la
sement du réel de V « existence », de la
nécessité de trouver en « communiquant » l’au-delà de ce
b elle apparence, dans la destruction p essi
m iste de l'illu s io n — c'est dans l'a n éa n tis qu’ils sont, des symboles (des fictions) se substituèrent aux
sem ent de l'apparence même la p lu s b elle que réalités. Le sacrifice de la messe, qui figure la mise à mort
le bonheur dionysiaque a tteint à son com ble. réelle de Jésus, n’est encore qu’un symbole dans le renou
1885-1886. vellement infini qu’en fait l’Église. La sensualité prit forme
d’effusion spirituelle. Des thèmes de méditation remplacèrent
les orgies réelles, l’alcool, la chair, le sang, devenus des objets
Si maintenant j ’envisage 8 à la lumière des principes que de réprobation. De cette façon, le sommet répondant au
j ’ai donnés l’extase chrétienne, il m’est loisible de l’apercevoir désir est resté accessible et les violations de l’être auxquelles
en un seul mouvement participant des fureurs d ’Éros et du il se lie n’ont plus d’inconvénients, n’étant plus que des repré
crime. sentations de l’esprit.
Plus qu’aucun fidèle, un mystique chrétien crucifie Jésus.
Son amour même exige de Dieu qu’il soit mis en jeu, qu’il
crie son désespoir sur la croix. Le crime des saints par excel
lence est érotique. Il est lié à ces transports, à ces fièvres tor
tueuses qui introduisaient les chaleurs de l’amour dans la
solitude des couvents.

t
54 Œ uvres complètes de G . B a ta ille Sur Nietgscke 55
désir, nous sommes en effet dans le domaine du bien, c’est-à-
dire de la primauté de l’avenir par rapport au présent, de
8
la conservation de l’être par rapport à sa perte glorieuse.
En d’autres termes, résister à la tentation implique l’aban
E t quant à la décadence, quiconque ne
don de la morale du sommet, relève de la morale du déclin.
m eurt p a s prém aturém ent en est une im age,
sous tous les rapports ou p eu s*en f a u t ;
C ’est quand nous sentons la force nous manquer, quand nous
i l connaît donc d'expérience les instin cts déclinons, que nous condamnons les excès de dépense au
q u i y sont im p liqu és; pendant près d 'u n e nom d’un bien supérieur. Tant qu’une effervescence juvénile
moitié de sa vie, l'hom m e est un décadent. nous anime, nous sommes d ’accord avec les dilapidations
1888. dangereuses, avec toutes sortes de mises en jeu téméraires.
Mais que les forces viennent à nous manquer, ou que nous
commencions d’en apercevoir les limites, que nous déclinions,
L a substitution de sommets spirituels aux sommets imm édiats ne nous sommes préoccupés d ’acquérir et d ’accumuler les biens
pourrait toutefois se fa ir e s i nous ri admettions le prim at de Vavenir sur le de toutes sortes, de nous enrichir en vue des difficultés à
Présent, s i nous ne tirions des conséquences de l'inévitable déclin qui su it le venir. Nous agissons. Et l’action, l’effort, ne peuvent avoir
sommet. L es sommets spirituels sont la négation de ce qui pourrait être de fin qu’une acquisition de forces. Or les sommets spirituels,
donné comme morale du sommet. Ils relèvent d'une morale du déclin. opposés à la sensualité — du fait même qu’ils s’y opposent —
s’inscrivant dans le développement d ’une action, se lient à des
efforts en vue d’un bien à gagner. Les sommets ne relèvent
Le glissement vers des formes spirituelles exigeait une pre
plus d’une morale du sommet : une morale du déclin les désigne
mière condition : un prétexte était nécessaire au rejet de la
moins à nos désirs qu’à nos efforts.
sensualité. Si je supprime la considération du temps à venir,
je ne puis résister à la tentation. Je ne puis que céder sans
défense à la moindre envie. Impossible même de parler de
tentation : je ne puis plus être tenté, je vis à la merci de mes 9
désirs auxquels ne peuvent désormais s’opposer que les diffi
cultés extérieures. A vrai dire, cet état d’heureuse disponi J e r ia i aucun souvenir d 'effort, on ne
trouverait p a s dans ma vie une seule trace
bilité n’est pas concevable humainement. La nature humaine
de lu tte , j e su is le contraire d 'u n e nature
ne peut comme telle rejeter le souci de l’avenir : les états où héroïque. M on expérience ignore com plè
cette préoccupation ne nous touche plus sont au-dessus ou tem ent ce que c 'e st que « vouloir » quelque
au-dessous de l’homme. chose, y tra vailler am bitieusem ent, viser un
Quoi qu’il en soit nous n’échappons au vertige de la sensua < but », ou la réalisation d 'u n désir.
lité qu’en nous représentant un bien, situé dans le temps futur, Ecce Homo (trad. Vialatte, p. 64).
qu’elle ruinerait et que nous devons réserver. Nous ne pouvons
donc atteindre les sommets qui se trouvent au-delà de la
A in si l'éta t mystique est-il conditionné, communément, p ar la
fièvre des sens, qu’à la condition d’introduire un but ulté
rieur. Ou si l’on veut, ce qui est plus clair — et plus grave — recherche du salut.
nous n’atteignons les sommets non sensuels, non immédiats,
qu’à la condition de viser une fin nécessairement supérieure. Selon toute vraisemblance, ce lien d’un sommet comme
Et cette fin n’est pas seulement située au-dessus de la sensua l’état mystique à l’indigence de l’être — à la peur, à l’avarice
lité — qu’elle arrête — elle doit encore être située au-dessus exprimées dans les valeurs du déclin — • a quelque chose de
du sommet spirituel. Au-delà de la sensualité, de la réponse au superficiel et, profondément, doit être fallacieux. Il n’en est

B EP . PK F îi O ^
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56 Œ uvres complètes de G . B a ta ille Sur N ietzsche 57

pas moins manifeste. U n ascète dans sa solitude poursuit une Parler , comme je fais à l’instant, de morale du sommet
fin dont l’extase est le moyen. Il travaille à son salut : de même est en particulier la chose la plus risible!
qu’un négociant trafique en vue d’un profit, de même qu’un Pour quelle raison, à quelle fin dépassant le sommet lui-
ouvrier peine en vue d’un salaire. Si l’ouvrier ou le négociant même, pourrais-je exposer cette morale?
étaient à leur gré assez riches, s’ils n’avaient de l’avenir Et d’abord comment la bâtir?
aucun souci, de la mort ou de la ruine aucune crainte, ils L a construction et l’exposé d’une morale du sommet
quitteraient sur-le-champ le chantier, les affaires, cherchant suppose de ma part un déclin, suppose une acceptation des
selon l’occasion les plaisirs dangereux. De son côté, c’est dans règles morales tenant à la peur. En vérité, le sommet proposé
la mesure où il succombe à la misère de l’homme qu’un ascète pour fin n’est plus le sommet : je le réduis à la recherche d’un
a la possibilité d ’entreprendre un long travail de délivrance1. profit puisque j'e n parle. A donner la débauche perdue pour un
Les exercices d’un ascète sont hum ains justement en ce qu’ils sommet moral, j ’en change entièrement la nature. Précisément
diffèrent peu d’une besogne d’arpentage. Le plus dur est sans je me prive ainsi du pouvoir d’accéder en elle au sommet.
doute d’apercevoir à la fin cette limite : sans l’appât du salut Le débauché n’ a chance d’accéder au sommet que s’il n’en
(ou tout appât semblable), on n’aurait pas trouvé la voie a pas l’intention. Le moment extrême des sens exige une inno
mystique! Des hommes ont dû se dire ou dire à d’autres : il cence authentique, l’absence de prétention morale et même,
est bon de faire ainsi ou autrement, en vue de tel résultat, de en contrecoup, la conscience du mal K
tel gain. Ils n’auraient pu sans ce grossier artifice avoir une
conduite de déclin (la tristesse infinie, le risible sérieux néces
saires à l’effort). Ceci n’est-il pas clair ? J ’envoie le souci de
11
l’avenir au diable : j ’éclate aussitôt d’un rire infini! J ’ai perdu
du même coup toute raison de faire un effort.
Comme le château de K a fk a , le sommet n'est à la fin que l'inacces
sib le. I l se dérobe à nous, du moins dans la mesure où nous ne cessons
pas d'être hommes : de parler.
10 On ne peut d 'a illeu rs opposer le sommet au déclin comme le m al au bien.
L e sommet n'est pas « ce q u 'il fa u t atteindre »; le déclin « ce q u 'il
O n voit naître une espèce hybride, V artiste, fa u t supprimer ».
éloigné du crim e p a r la fa ib le sse de sa D e même que le sommet n'est à la fin que Vinaccessible, le déclin
volonté e t sa crainte de la société, p a s encore
dès l'abord est l'inévitable.
mûr pour la m aison de fo u s , m ais étendant
curieusem ent ses antennes vers ces deux sphères.

1888.
En écartant des confusions vulgaires, je n’ai pas toutefois
supprimé l’exigence du sommet (je n’ai pas supprimé le
H fa u t a ller p lu s loin. désir). Si j ’en avoue le caractère inaccessible — on y tend
Form uler la critique est déjà décliner. seulement à la condition de n’ y pas vouloir tendre — je n’ai
L e f a it de « parler » d'une morale du sommet relève lui-même d'une pas de raison pour autant d’accepter — comme le fait de
morale du déclin. parler y engage — la souveraineté incontestée du déclin. Je
ne puis le nier : le déclin est l’inévitable et le sommet lui-même
l’indique; si le sommet n’est pas la mort, il laisse après lui
Le souci de l’avenir au diable, je perds aussi ma raison d ’être la nécessité de descendre. Le sommet, par essence, est le lieu
et même, en un mot, la raison. où la vie est impossible à la limite. Je ne l’atteins, dans la
Je perds toute possibilité de parler. mesure très faible où je l’atteins, qu’en dépensant des forces

0
58 Œ uvres complètes de G. B a ta ille Sur N ietzsche 59
sans compter. Je ne disposerai de forces à gaspiller de nouveau n’y peut revenir que partiellement. Qjii pourrait contester
qu’à la condition, par mon labeur, de récupérer celles que la part faite au dévouement? et comment s’étonner qu’elle
j ’ai perdues. Que suis-je d ’ailleurs? Inscrit dans des limites compose avec un intérêt commun bien compris? Mais
humaines, je ne puis que sans cesse disposer de ma volonté l’existence de la morale, le trouble qu’elle introduit, prolon
d’agir. Cesser de travailler, de m’efforcer de quelque façon gent l’interrogation bien au-delà d’un si proche horizon.
vers un but illusoire en définitive, il n’y faut pas songer. Sup Je ne sais si, dans les longues considérations qui précèdent,
posons même que j ’envisage — au mieux — le remède j ’ai fait comprendre à quel point l’interrogation finale était
césarien, le suicide : cette possibilité se présente à moi comme déchirante. Je développerai maintenant un point de vue qui
une entreprise exigeant — certes avec une prétention désar pour être extérieur aux simples questions que j ’ai voulu
mante — que je place avant celui de l’instant présent le souci introduire en accuse cependant la portée.
du temps à venir. Je ne puis renoncer au sommet, c’est vrai.
Je proteste — et je veux, dans ma protestation, mettre une Tant que les mouvements excessifs auxquels le désir nous
ardeur lucide et même desséchée — contre tout ce qui nous conduit peuvent être liés à des actions utiles ou jugées telles
demande d ’étouffer le désir. Je ne puis toutefois qu’accepter — utiles bien entendu aux êtres déclinants, réduits à la néces
en riant le destin qui m’oblige à vivre en besogneux. Je ne sité d’accumuler des forces — on pouvait répondre au désir
rêve pas de supprimer les règles morales. Elles dérivent de l’iné du sommet. Ainsi les hommes sacrifiaient jadis, se livraient
vitable déclin. Nous déclinons sans cesse et le désir qui nous même à des orgies — attribuant au sacrifice, à l’orgie, une
détruit ne renaît que nos forces rétablies. Puisque nous devons action efficace au bénéfice du clan ou de la cité. Cette valeur
faire en nous la part de l’impuissance, n’ayant pas de forces bénéfique, la violation d’autrui qu’est la guerre la possède
illimitées, autant reconnaître en nous cette nécessité que nous d’autre part, dans la mesure où le succès la suit, à juste titre.
subirions même en la niant. Nous ne pouvons égaler ce ciel Au-delà du bénéfice étroit de la cité, visiblement lourd,
vide qui, lui, nous traite infiniment en meurtrier, nous anéan égoïste, en dépit de possibilités de dévouement individuel,
tissant jusqu’au dernier. Je ne puis que tristement dire, de la l’inégalité dans la répartition des produits à l’intérieur de la
nécessité subie par moi, qu’elle rrChumanise, qu’elle me donne cité — qui se développe comme un désordre — obligea à la
sur les choses un empire indéniable. Je puis me refuser toute recherche d ’un bien d ’accord avec le sentiment de la justice.
fois à n’y pas voir un signe d’impuissance l. Le salut — le souci d ’un salut personnel après la mort —
devint au-delà du bien égoïste de la cité le motif d ’agir et,
par conséquent, le moyen de lier à l’action la montée au
12 sommet, le dépassement de soi. Sur le plan général, le salut
personnel permet d ’échapper à la déchirure qui décomposait
E t toujours de nouveau, Vespèce hum aine la société : l’injustice devint supportable, n’étant plus sans
décréta de tem ps en tem ps : * I l y a quelque appel; on commença même à lier les efforts pour en combattre
chose sur quoi Von n 'a absolum ent p a s
le droit de rire / » E t le p lu s prévoyant des
les effets. Au-delà des biens définis comme autant de motifs
philanthropes ajoutera : œ non seulem ent d’action successivement par la cité et par l’Église (l’ Église,
le rire et la sagesse joyeuse m ais encore le à son tour, devint l’analogue d ’une cité et, dans les croisades,
tragique et sa sublim e déraison, fo n t p a rtie des on mourut pour elle), la possibilité de supprimer radicale
moyens et des nécessités pour conserver l'e s
ment l’obstacle qu’est l’inégalité des conditions définit une
pèce / » — E t p a r conséquent ! p a r conséquent !
dernière forme d’action bénéfique, motivant le sacrifice de la
G ai savoir, I.
vie. Ainsi se développèrent à travers l’histoire — et faisant
l’histoire — les raisons qu’un homme peut avoir d’aller au
Les équivoques morales constituent des systèmes d’équi sommet, de se mettre en jeu. Mais le difficile, au-delà,
libre assez stables, à la mesure de l’existence en général. On c’est d’aller au sommet sans raison, sans prétexte. Je l’ai dit :
6o Œ uvres complètes de G . B a ta ille Sur N ietzsche 61

nous parlons en porte-à-faux de quête du sommet. N ous ne


pouvons que le trouver parlant d'autre chose K
13
E n d'autres termes, toute mise en je u , toute montée, tout sacrifice
étant, comme l'excès sensuel, une perte de forces , une dépense, «oh î Je formulerai maintenant les questions impliquées dans mon
motiver chaque fo is nos dépenses par une promesse de gain , exposé.
trompeuse ou non. E s t-il un but moral que j e puisse atteindre au-delà des êtres?
A quoi j ’ai déjà répondu que, du moins, je ne pouvais —
Si Ton envisage cette situation dans l’économie générale, ni le chercher — ni en parler.
elle est étrange.
Je puis imaginer un développement historique achevé
qui réserverait des possibilités d’action comme un vieillard Mais je vis et la vie (le langage) est en moi. O r le langage
se survit, éliminant l’essor et l’espoir au-delà des limites en moi ne peut abandonner le but moral... Il doit en tout cas
atteintes. Une action révolutionnaire fonderait la société affirmer que, suivant les pentes du déclin, je ne pourrai
sans classes — au-delà de laquelle ne pourrait plus naître une rencontrer ce but.
action historique — cela je puis du moins le supposer 2. Et ceci dit, je continue de vivre.
Mais je dois faire à ce sujet une remarque. D ’une façon J ’ajouterai — je parle en mon nom — que je ne puis cher
générale, il apparaît qu’humainement la somme d’énergie cher un bien à substituer au but qui m’échappe.
produite est toujours supérieure à la somme nécessaire à la Je ne me connais plus de raison — extérieure à moi — de
production. D ’où ce continuel trop-plein d’énergie écumante me sacrifier moi-même ou le peu de force que j ’a i l .
— qui nous mène sans fin au sommet — constituant cette Je vis à la merci de rires, qui m’égaient, d’excitations
part maléfique que nous tentons (assez vainement) de dépenser sexuelles, qui m’angoissent.
pour le bien commun. Il répugne à l’esprit que commande Je dispose, s’il me plaît, des états mystiques.
le souci du bien et le primat de l’avenir d’envisager de cou Éloigné de toute foi, privé de tout espoir, je n’ai, pour accé
pables gaspillages, inutiles ou même nuisibles. O r les motifs der à ces états, aucun motif.
d’action qui donnèrent jusqu’ici les prétextes à des gaspillages J ’éprouve de l’éloignement à l’idée d’un effort en vue d’y
infinis nous manqueraient : l’humanité rencontrerait alors, parvenir.
en apparence, une possibilité de souffler... qu’adviendrait-il, Concerter une expérience intérieure n’ est-ce pas m’éloigner
en un tel cas, de l’énergie qui nous déborde 8?... du sommet qu’elle aurait pu être 2?
Devant ceux qui possèdent un motif, une raison, je ne
Insidieusement, j ’ai voulu montrer quelle portée extérieure regrette rien, je n’envie personne. Je les presse au contraire
ma question pourrait prendre. Je dois, il est vrai, reconnaître de partager mon sort. Je sens ma haine des motifs et ma fragi
que située de cette façon — sur le plan du calcul économique lité comme heureuses. L ’extrême difficulté de ma situation
— elle perd en acuité ce qu’elle acquiert en ampleur. Elle est est ma chance. Je m’enivre d’elle.
en effet altérée. Dans la mesure où j ’ai mis l'in térêt en jeu, Mais je porte en moi, malgré moi, comme une charge
j ’ai dû lui subordonner la dépense. C ’est une impasse évidem explosive, une question :
ment puisqu’en définitive nous ne pouvons sans fin dépenser Q ue pe u t pa ît r e e n c e mo n d e u n h o mme l u c id e ?
pour gagner : je l’ai dit, la somme d'énergie produite est p lu s Po r t a n t e n l u i u n e e x ig e n c e sa n s é g a r d s *.
grande *...
62 Œ uvres complètes de G . B a ta ille Sur N ietzsche 63
loppement infini de leurs aspects — nous les manions et l’effi
cacité de nos mouvements répond de la valeur des conceptions
i4
— de même, s’il ne s’agit que d ’interroger, je suis tenu sans
doute de reculer la question le plus loin possible, mais « le
Vous n’ êtes p a s des aig les : c’ est pou r
plus loin possible », c’est « de mon mieux », tandis que dési
quoi vous n’ avez P a s appris le bonheur dans
la terreur de l'esp r it. C e lu i q u i n’ est p a s rant la Vérité l’exigence à laquelle j ’aurais dû satisfaire
un oiseau ne d o it p a s nicher au-dessus des serait absolue. C ’est que je ne puis me passer ni d’agir, ni
abtm es. d’interroger, quand je puis vivre — • agir, interroger — dans
Zarathoustra, Des sages illustres. l’ignorance. Le désir de savoir n’a peut-être qu’un sens :
de servir de motif au désir d’interroger. Sans doute savoir est
nécessaire à l’autonomie que l’action — par laquelle il trans
M a question ainsi posée, j ’ai dit ce que j ’avais à dire : forme le monde — procure à l’homme. Mais au-delà des
je n’y apporte pas de réponse. J ’ai laissé de côté dans ce conditions du fa ir e , la connaissance apparaît finalement
développement le désir d ’ autonomie, la soif de liberté qui semble comme un leurre, en face de l’interrogation qui la commande.
être la passion de l’homme et qui, sans aucun doute, est ma C ’est dans l’échec qu’est l’interrogation que nous rions. Les
passion. Je songe moins à cette liberté qu’un individu arrache ravissements de l’extase et les brûlures d ’Eros sont autant de
aux pouvoirs publics qu’à l’autonomie humaine au sein questions — sans réponses — auxquelles nous soumettons la
d’une nature hostile et silencieuse. Le parti pris de ne dépen nature et notre nature. Si je savais répondre à l’interrogation
dre du donné que le moins possible nous engage, il est vrai, morale — que j ’ai formulée tout à l’heure — à la vérité je
dans l’indifférence au temps à venir : d’autre part il s’oppose m’éloignerais décidément du sommet. C ’est laissant l’interro
à la satisfaction du désir. J ’imagine pourtant du sommet dont gation ouverte en moi comme une plaie que je garde une
j ’ai parlé qu’il est la même chose que la liberté de l’être. chance, un accès possible vers lui. Si parler comme je fais
Voulant rendre ce lien sensible, je me servirai d ’un détour. maintenant, c’est au fond me coucher comme un malade,
Quelque souci que nous ayons, notre pensée s’épuise sans même exactement : me coucher pour mourir, ce n’est pas
embrasser jamais les possibles dans leur ensemble. A tout demander des soins. Il me faut m’excuser d ’un excès d ’ironie.
instant nous sentons la nuit énigmatique nous dérober, dans Je ne voulais vraiment me moquer de personne. Je voulais
une profondeur infiniment grande, l’objet même de notre seulement me moquer du monde, je veux dire de l’insaisissable
réflexion. L a plus infime pensée devrait recevoir un dévelop nature dont je suis l’issue. Nous n’avons pas l’habitude d’en
pement infini. Quand le désir d’appréhender la vérité me tenir compte, si nous réfléchissons, si nous parlons, mais la
tient, j ’entends le désir de savoir enfin, d’accéder au jour, je mort nous interrompra. Je n’aurai pas à poursuivre toujours
me sens pris de désespoir. Aussitôt je me sais perdu (à jamais l’asservissante recherche du vrai. Toute question restera
perdu) dans ce monde où j ’ai l’impuissance d’un petit enfant finalement sans réponse. Et je me déroberai de telle façon que
(mais il n’est pas de grandes personnes auxquelles recourir). j ’imposerai silence. Si d’autres reprennent la besogne, ils ne
A la vérité, dans la mesure où je m’efforce à réfléchir, je l’achèveront pas davantage et la mort comme à moi leur cou
n’envisage plus comme un terme le moment où se fera la pera la parole. L ’être recevrait-il une autonomie plus véri
lumière mais celui où elle s’éteindra, où je me trouverai à table? Il me semble, parlant ainsi, respirer l’air libre du
nouveau dans la nuit comme un enfant malade et finalement sommet.
comme un mourant. Celui qui a soif de la vérité, vraiment L ’existence ne peut être à la fois autonome et viable K
soif, ne peut avoir ma négligence : il lui revient d ’épuiser
chaque fois le développement infini du possible. Je veux bien
que dans l’audace juvénile il essaye. Mais de même que, pour
agir, nous n’avons pas besoin d ’envisager les objets dans le déve
Troisièm e partie

JOURNAL
FÉVRIER-AOÛT I944
Février-Avril 1944

L A « TASSE DE T H É ))
l e « z e n » et l ’ê t r e a im é
L e nouveau sentiment de la puissance : ...q u o i q u 'il en soit, chaque f o i s que « le
1*état mystique; et le rationalisme le plus héros » montait sur les planches quelque
chose de nouveau était atteint l'opposé
clair, le plus hardi, servant de chemin
épouvantable du rire, cette profonde émotion
pour y parvenir.
de plusieurs à la pensée : « oui, i l vaut la
1884. Peine que j e v iv e ! oui, j e suis digne de
vivre ! » — la vie, et moi et toi, et nous
tous, tant que m u s sommes, m u s devînmes
de nouveau intéressants pour nous. I l ne
f a u t p a s nier q u 'k la longue le rire, la
raison et la nature ont fin i p a r se rendre
maîtres de chacun de ces grands maîtres en
téléologie : la courte tragédie a toujours
fin i p a r revenir à l'étem elle comédie de
l'existence, et la mer « au sourire innom
brable » — pour parler avec Eschyle —
fin ira p a r couvrir de ses fia is la p lu s grande
de ces tragédies...
Gai savoir, I.

Si Ton n’aperçoit pas un mouvement de désinvolture,


écartant les difficultés les mieux établies, se jouant de tout
(en particulier du malheur, de la souffrance), voilant la réus
site sous le couvert de la dépression, je suis si l’on y tient un
être douloureux... je n’ai fait cependant que lier l’amour, la
joie excessive, à l’irrespect entier, au déni radical de ce qui
freine la liberté intérieure.

M on désir aujourd’hui porte sur un point. Cet objet sans


vérité objective et le plus brisant toutefois que j ’imagine,
je l’assimile au sourire, à la limpidité de l’être aimé. Cette
70 Œuvres complètes de G, Bataille
Sur Nietzsche 71
limpidité, nulle étreinte ne pourrait l’atteindre (elle est ce qui
ce que dérobait la présence mais pour un temps seulement.
précisément se dérobe au moment de la possession). C ’est déchiré
Il est vrai qu’en un sens, les sanglots de l’homme ont un
par le désir que j ’ai vu par-delà la présence désirée ce point
arrière-goût d’éternité.
dont la douceur est donnée dans un désespoir.

Combien j ’admire la ruse — sans doute consciente —


Cet objet, je l’ai reconnu : je l’attendais depuis toujours.
avec laquelle le Tem ps retrouvé fait choir ce que d’autres
Nous reconnaissons l’être aimé à cette impression de réponse :
situèrent dans l’infini dans les limites d ’une tasse de thé.
l ’être aimé est l’être attendu, qui remplit le vide (Punivers
Car si l’on parle (André Breton), d 'u n brillant intérieur et aveugle...
n’est plus intelligible sans lui). Mais cette femme que je tiens
pas p lu s Pâme de la glace que celle du fe u ..., il subsiste dans la
dans mes bras m’échappe, l’impression, qui s’était changée en
fulguration évoquée je ne sais quoi de grand et de transcen
certitude, de réponse à l’attente, je tente vainement de la
dant qui maintient, même à l’intérieur de l’homme, le rapport
retrouver dans l’étreinte : seule l’absence continue de l’attein
de supériorité de l’homme à Dieu. Le malaise introduit de
dre par le sentiment d'u n manque.
cette façon n’est sans doute guère évitable. Nous ne sortons
des gonds que déchirés. Loin de moi l’intention de me déro- •
Quoi que j ’en aie pu dire (au moment où j ’écris, je ne puis
ber aux moments de transcendance (que le Tem ps retrouvé '
m’en souvenir avec précision), il me semble aujourd’hui que
déguise). Mais la transcendance de l’homme, autant qu’il
Proust donna, parlant de réminiscence, une description
me semble, est expressément négative. Je n’ ai le pouvoir
fidèle de cet objet.
de mettre au-dessus de moi nul objet — que je l’appréhende
Cet objet perçu dans l’extase, mais dans une calme luci
ou qu’il me déchire — sinon le néant qui n’est rien. Ce qui
dité, diffère en quelque point de l’être aimé. Il est ce qui, dans
donne l’impression de transcendance — touchant telle partie
l’être aimé, laissa l’impression déchirante, mais intime et
de l’être — est que nous la percevons médiatisée par le
insaisissable, de déjà vu.
néant. Nous n’accédons que par la déchirure du néant à
l’au-delà de l’être particulier que nous sommes. Le néant
Il me semble du singulier récit qu’est le Tem ps perdu , où
nous accable, il nous terrasse et nous sommes tentés de donner
la vie s’effondre lentement et se dissout dans l’inanité (dans
à ce que nous devinons dans ses ténèbres le pouvoir de nous
l’impuissance à saisir) et toutefois saisit des points ocellaires
dominer. En conséquence, l’un des moments les plus humains
où elle se résout, qu’il a la vérité d’un sanglot.
est de réduire à notre mesure les objets perçus par-delà les
effondrements. Ces objets n’en sont pas aplatis mais un
Les sanglots signifient la communication brisée. Quand la
mouvement de simplicité souveraine en révèle l’intimité.
communication — la douceur de la communication intime —
est rompue par la mort, la séparation ou la mésentente, je
Il faut ruiner la transcendance en riant. De même que
sens grandir en moi dans le déchirement la douceur moins
l’enfant abandonné à l’au-delà redoutable de lui-même
familière d ’un sanglot. Mais cette douceur du sanglot diffère
reconnaît soudain la douceur intime de sa mère — il lui
grandement de celle qui la précédait. Dans la communica
répond alors en lui riant — de même si une ingénuité désin
tion établie, le charme est annulé par l’habitude. Il est compa
volte devine un jeu là où l’on trembla, j ’éclate d ’un rire
rable dans les sanglots à l’étincelle que nous faisons naître
illuminé, mais je ris d’autant plus que je tremblais.
en retirant d’une prise de courant la fiche électrique. C ’est
précisément parce que la communication est rompue que
D ’un rire si étrange (et surtout si heureux), il est difficile
nous en jouissons sur le mode tragique, quand nous pleurons.
de parler. Il maintient ce néant dont la figure infime de
Dieu (image de l’homme) s’était servi comme d’un piédestal
Proust imagina qu’il avait maintenu dans la mémoire ce
infini. A tout instant, mon angoisse m’arrache à moi-même,
qui toutefois achevait de fuir. La mémoire révèle entièrement
à mes soucis mineurs et m’abandonne à ce néant.

• -, \)Vi\ ;•*.*: y -urron à


JE ÇiiL\lLAS S0C1A1S
.FJF.L.C.H. U.S.P#
72 Œuvres complètes de G. Bataille

Dans ce néant où je suis — questionnant jusqu’à la nausée,


je ne reçois pas de réponse qui ne me semble étendre le vide,
doubler l’interrogation — je ne distingue rien : Dieu me
semble une réponse non moins vide que la « nature » du
matérialisme grossier. Je ne puis toutefois, de ce Dieu, nier
les possibilités données à ceux qui s’en forment l’image :
l’expérience en existe humainement; ses récits nous sont
familiers.
II

Le moment vint où mon audace — si l’on veut ma désin


volture — me représentant : « Ne pourrais-tu avoir toi-même
cette expérience insensée — puis en rire ? »Je me répondis :
« Impossible : je n’ai pas la f o i ! » Dans le silence où j ’étais, N o u s voulons être les héritiers de toute
dans un état de disponibilité vraiment folle, je demeurais morale ancienne et ne p a s commencer à
penché sur le vide, tout me parut également risible, hideux, nouveau . Toute notre activité n’ est que
possible ... A ce moment je passai outre. Aussitôt je reconnus morale qui se retourne contre son ancienne
form e.
Dieu.
1880-1884.
Ce qu’un rire infini provoqua, ne pouvait avoir moins
d’aisance.
Je me jetai aux pieds du vieux fantôme. Il m’a semblé que tels de mes amis confondaient leur souci
Nous nous faisons d ’ordinaire une piètre idée de sa majesté : d’une valeur désirable avec le mépris qu’inspire la bassesse.
j ’en eus la révélation sans mesure. L a valeur (ou l’objet de l’aspiration morale) est inaccessible.
Les ténèbres devinrent une barbe infinie et noire, sortie Des hommes de toutes catégories peuvent être aimés. Je les
des profondeurs de la terre et de la hideur du sang. devine — les uns comme les autres — avec une sympathie
révoltée. Je ne vois plus un idéal, faisant face à la déchéance.
Je ris. L ’affaissement du grand nombre est poignant, triste comme
C ’était infiniment plus lourd. un bagne; l’ardeur héroïque, la rigueur morale ont pour
Mais de cette lourdeur infinie, ma légèreté vint à bout sans elles l’étroitesse irrespirable. Souvent la rigueur obtuse est le
effort : elle rendait au néant ce qui n’est que néant. signe d’un relâchement (chez le chrétien douceâtre ou
l’agitateur jovial). Je n’aime que l’amour, le désir1...
En dehors de la liberté, du rire même, il n’est rien dont je
ne rie moins divinement que de D ieu . Dans nos condamnations catégoriques, quand nous disons
d’un tel : « le salaud », oubliant le fond sale de notre cœur,
nous ne faisons que nous approcher par une assez vile indif
férence, des indifférences voyantes que nous dénonçons. De
même, dans la police, la société s’approche des procédés
qu’elle condamne.

La complicité dans les crimes, puis dans l’aveuglement


sur les crimes, unit les hommes le plus étroitement.
74 Œuvres complètes de G. Bataille Sur Nietzsche 75
L ’union nourrit l’hostilité incessante. Dans l’amour excé Le rire bénit et Dieu maudit. L ’homme n’est pas comme
dant, je ne dois pas seulement vouloir tuer, mais ne pas défail l’est Dieu condamné à condamner. Le rire est s’il le veut mer
lir le voyant. Si je pouvais, je tomberais et crierais mon déses veille, il peut être léger, lu i peut bénir. Si je ris de moi-même...
poir. Mais refusant le désespoir, continuant de vivre heureux,
enjoué (sans raison), j ’aime plus durement, plus vraiment,
comme la vie vaut d’être aimée. Petiot disait à ses clientes (selon Q .) :
- J e vous trouve anémiée. Vous avez besoin de chaux.
Il leur donnait rendez-vous rue Lesueur, en vue d’un
La chance des amants est le mai (le déséquilibre) auquel les traitement recalcifiant.
contraint l’amour physique. Ils sont condamnés sans fin à Si du périscope de la rue Lesueur je disais qu’il est le
ruiner l’harmonie entre eux, à se battre dans la nuit. C ’est sommet ?
au prix d’un combat, par les plaies qu’ils se font qu’ils Je serais soulevé d’horreur, de dégoût.
s’unissent. Vapproche du sommet serait-elle reconnaissable à l’horreur,
La valeur morale est l’objet du désir : ce pour quoi l’on au dégoût qui nous serrent le cœur?
peut mourir. Ce n’est pas toujours un « objet » (d’existence
définie). Le désir porte souvent sur une présence indéfinie.
Il est possible d ’opposer parallèlement Dieu, une femme Seules des natures grossières, primitives, se soumettraient
aimée; d ’autre part le néant, la nudité féminine (indépen à l’exigence du « périscope »?
dante d ’un être en particulier). D ’un point de vue théologique, un « périscope » est l’analogue
L ’indéfini a logiquement le signe négatif. du Calvaire. D ’un côté comme de l’autre un pêcheur jo u it
de l’effet de son crime. Il se contente de l’imagerie s’il est
dévot. Mais la mise en croix, ce crime, est son crime : il lie le
Je hais les rires relâchés, l’intelligence hilare des « gens repentir à l’acte. La perversion en lui réside dans le glisse
d ’esprit ». ment de la conscience et dans l’escamotage involontaire de
Rien ne m’est davantage étranger qu’un rire amer. l’acte, dans le manque de virilité, dans la fuite \
Je ris naïvement, divinement. Je ne ris pas quand je suis
triste et, quand je ris, je m’amuse bien.
Un peu avant la guerre, je rêvai que j ’étais foudroyé. Je
ressentis un arrachement, une grande terreur. Au même
Gêné d’avoir ri (avec mes amis) des crimes du docteur instant j ’étais émerveillé, transfiguré : je mourais.
P etiot1. Le rire qui sans doute a le sommet pour objet naît Aujourd’hui, je ressens le même élan. Si je voulais « que tout
de l’inconscience que nous en avons. Je suis, comme mes amis, soit bien », si je demandais l’assurance morale, je sentirais la
rejeté d ’une horreur sans nom à une hilarité insensée. Au- sottise de ma joie. Je m’enivre au contraire de ne rien vouloir
delà du rire, se rencontrent la mort, le désir,(l’amour), la et de n’avoir pas d ’assurance. J ’éprouve un sentiment de
pâmoison, l’extase liée à quelque impression d ’horreur, Judel liberté.^ Mais bien que mon élan aille à la mort, ce n’est pas
l’horreur transfigurée. Je ne ris plus dans cet au-delà : je de me libérer de la vie qui m’agrée. Je la sens au contraire
garde un sentiment de rire. Un rire qpi tenterait de durer, allégée des soucis qui la rongent (la lient à des conceptions
cherchant à forcer l’au-delà, serait « voulu » et sonnerait définies). Un rien — ou rien — m’enivre. Cette ivresse a pour
mal, faute de naïveté. Le rire frais, sans réserve, ouvre sur le condition que je rie, principalement de moi-même 2.
pire et maintient dans le pire (la mort) un sentiment léger de
merveille (au diable Dieu, les blasphèmes ou les transcen
dances! l’univers est humble : mon rire en est l’innocence).
Sur N ietzsche 77
Le vide délivre des attaches : il n’y a plus d’arrêt dans le
vide. Si je fais le vide devant moi, je devine aussitôt l’être
aimé : il n’y a rien. Ce que j ’aimais éperdument, c’est
l’échappée, la porte ouverte.
Un mouvement brusque, une exigence tranchée annihilent
le monde lourd x.

Ill

L ’amour le plus grand, le plus sûr, pourrait s’accorder


avec la moquerie infinie. U n tel amour ressemblerait à la
plus folle musique, au ravissement d ’être lucide.

M a rage d ’aimer donne sur la mort comme une fenêtre


sur la cour.

Dans la mesure où il rend la mort présente — comme la


déchirure comique d ’un décor — l’amour a le pouvoir d’arra
cher les nues. Tout est simple ! A travers l’arrachement, je vois :
comme si j ’étais le complice de tout le non-sens du monde,
le fond vide et libre apparaît.

En quoi l’être aimé pourrait-il différer de cette liberté


vide, de cette transparence infinie de ce qui, enfin, n’a plus
la charge d ’avoir un sens?

Dans cette liberté annihilante, le vertige se change en


ravissement. En un ravissement calme.
La force (ou le mouvement de liberté) de l’être aimé, la
violence, l’angoisse et la longue attente de l’amour, l’intolé
rance ombrageuse des amants, il n’est rien qui ne contribue
à cette résolution dans un vide. <
Sur Nietzsche 79

Le p a l est différent du zen. Un peu. La clownerie même. Au


surplus, comme le zen difficile à définir K

C ’était pure acrobatie de ma part de dire à son sujet, le


supplice (j’ai dû le faire avec tant de sérieux, tant de vérité,
tant de fièvre, qu’on s’est mépris : mais il fallait qu’on se
méprenne et que la plaisanterie soit vraie).
Aujourd’hui, j ’insiste en disant le p a l.

Dès l’abord, enseigner l’exercice du p a l est tâche comique.


E t combien d 'id éals nouveaux sont encore Elle implique une conviction : qu’on ne peut enseigner le p a l.
possibles si l'on y so n g e! Voici un petit
J ’enseigne cependant...
idéal que j'a ttr a p e toutes les cinq semaines
Que le p a l soit à la victime un inaccessible sommet, n’est-ce
environ, au cours de quelque promenade
sauvage et solitaire, à l'heure bleue d'un pas la vérité fondamentale?
bonheur criminel. Passer sa vie parm i les
choses fr a g ile s et absurdes ; demeurer
étranger au r é e l! mi-artiste, mi-oiseau ou
Une possibilité de pâle plaisanterie me révolte : on ne la
métaphysicien ; ne dire ni oui ni non à
la réalité, si ce n'est de temps en temps, manquera pas sur le p a l et P roust...
pour la tâter du bout du p ied, comme un
bon danseur ; se sentir toujours chatouillé
par quelque rayon de soleil du bonheur;
Dès qu’on la tient pour ce qu’elle est — chute de Dieu
être toujours jo y eu x, se sentir stim ulé par
l'affiiction elle-même, car l ’affliction entre
(de la transcendance) dans le dérisoire (l’immédiat, l’imma
tient l'hom m e heureux; attacher aux choses nence), une tasse de thé est le p a l 2.
les p lu s sacrées un bout de queue com ique;
tel est bien entendu l'id é a l d 'un esprit
pesant, lourd de plusieurs tonnes, l'esprit
Caractère double du sommet (horreur et délice, angoisse
même de la pesanteur.
et extase). Exprimé en relief dans les deux volumes — noir et
Mars-juillet 1888.
blanc — du Tem ps retrouvé : d’un côté l’horreur d ’un hôtel
infâme, de l’autre les instants de félicité.
Je me suis éveillé, ce matin, de plaisante humeur 1.
Personne, évidemment, de plus irréligieux , de plus gai que
moi. Les instants de félicité diffèrent :
— de la joie diffuse, impersonnelle et sans objet, du yoga ;
Je ne veux plus parler d'expérience intérieure (ou mystique) — des ravissements déchirés, des transes suspendant le
mais de p a l. De même on dit le zen. Je trouve gai de donner à souffle ;
une sorte définie d’expérience un nom — comme aux fleurs. — et davantage encore du vide de la nuit;
ils répondent à la transparence, sans trouble, des états dits
théopaikiques.
Dans ces états d’insaisissable transparence, l’esprit est
8o Œuvres complètes de G . Bataille Sur N ietzsche 81

inerte, intensément lucide et libre. L ’univers le traverse aisé géant l’être et l’épuisant, qui ouvre une aussi intime bles
ment. L ’objet s’impose à lui dans une « impression intime et sure.
insaisissable de déjà vu ».
Cette impression de déjà vu (de pénétrable en tous sens et
d’inintelligible cependant) définit selon moi l'éta t théopa- Cet état d’immanence est l’impiété même.
thique.

L ’impiété parfaite est la négation du néant (du pouvoir du


néant) : rien n’a plus de prise sur moi — ni la transcendance,
Plus l’ombre d ’importunité divine. Évidemment!
Pour le mystique (le croyant), Dieu, sans doute est vola ni le temps à venir (plus d’attente)x.
tilisé : le mystique est lui-même Dieu.
Cela m’amusa, quelquefois, de me donner comme Dieu —
à moi-même. Ne pas parler de Dieu signifie qu’on le craint, qu’on
Dans la théopatkie, c’est différent. Cet état, à lui seul, est n’est pas encore à l’aise avec lui (son image ou sa place dans
l’extrême du comique, en ce qu’il est volatilisation infinie, les enchaînements du réel, du langage...) qu’on remet à
liberté sans effort, réduisant toutes choses au mouvement plus tard d’examiner le vide qu’il désigne et de le percer
où elles tombent. de son rire.
M ’exprimant sur l’état que désigne un sobriquet (le p a l),
j ’écris ces quelques lignes en forme de thème de méditation :
Rire de Dieu, de ce dont des multitudes ont tremblé,
demande la simplicité, la naïve malignité de l’enfant. Rien
J e me représente : un objet d 'a ttra it, ne subsiste de lourd, de malade.
la flam m e
brillante et légère
se consumant en elle-m êm e, L t p a l est le rire mais si vif que rien n’en demeure. L ’immen
s'annihilant sité percée à jour, loin de porter la transparence à l’infini,
et de cette fa ço n révélant le vide, l’agitation des muscles la brise... Même l’insensible sourire
l'id en tité de l'a ttra it, d’un Bouddha serait lourd (pénible insistance personnelle).
de ce qui enivre Seule une insistance de saut, une légèreté déliée (l’autonomie,
et du vid e; la liberté mêmes) donnent au rire un empire sans limite.

J e me représente ^
le vide De même la transparence de deux êtres est dérangée par un
identique à une flam m e, commerce charnel.
la suppression de l'o b jet Je parle évidemment d’états aigus.
révélant la flam m e Communément, j ’éclate de rire et je 2...
qui enivre
et illum ine.
O n m’a traité de « veuf de Dieu », d’ « inconsolable veuf »...
v
Mais je ris. Le mot revenant sans fin sous ma plume, on dit
Il n’est pas d ’exercice qui conduise au but... alors que je ris jaune.
J ’imagine que, dans tous les cas, c’est la souffrance, rava Je m’amuse et m’ attriste à la fois du malentendu.
82 Œuvres complètes de G. Bataille

Mon rire est gai.


J ’ai dit qu’une marée de rire à vingt ans me porta *...
J ’avais le sentiment d’une danse avec la lumière. Je m’aban
donnai, en même temps, aux délices d’une libre sensualité.
Rarement le monde a mieux ri à qui lui riait.

Je me rappelle avoir alors prétendu que le dôme de Sienne,


en arrivant sur la place, m’avait fait rire. V
— C ’est impossible, me dit-on, le beau n’est pas risible.
Je ne réussis pas à convaincre.
Et pourtant j ’avais ri, heureux comme un enfant, sur le
parvis du dôme qui, sous le soleil de juillet, m’éblouit.
J ’ai finalement plus d ’un visage. Et je ne sais lequel se rit
de l’autre 1.
Je riais au plaisir de vivre, à ma sensualité d’Italie — la
plus douce et la plus habile que j ’aie connue. Et je riais de
deviner combien, dans ce pays ensoleillé, la vie s’était jouée L ’amour est un sentiment si exorbitant que je me prends
du christianisme, changeant le moine exsangue en princesse la tête à deux mains : ce royaume du songe, né de la passion,
des M ille et Une N u its. n’est-il pas celui du mensonge au fond. La « figure » à la fin
Le dôme de Sienne est, au milieu de palais roses, noirs et se dissipe. Il ne subsiste au lieu d ’une déchirure dans l’étoffe
blancs, comparable à un gâteau immense, multicolore et des choses — déchirure déchirante — qu’une personne insérée
doré (d’un goût contestable). dans la trame de l’étoffe.

Des tapis de feuilles mortes ne sont pas les marches d’un


trône et des beuglements de remorqueur éloignent les illu
sions de féerie.
A quoi répondrait toutefois la magnificence du monde
si personne ne pouvait nous dire, nous communiquant un
message indéchiffrable sans doute 2 : « Ce destin qui t’échoit,
que tu le regardes comme tien (celui de cet homme, que tu es)
ou comme celui de l’être en général (de l’immensité dont tu
es partie), tu le vois maintenant, rien ne permet de le réduire
à la pauvreté des choses — qui ne sont que ce qu’elles sont.
Chaque fois qu’au contraire, y eût-il là mensonge accidentel,
une chose est transfigurée, n’entends-tu pas l’appel que rien
ne laisse en toi sans réponse ? Dans cette odyssée dont tu ne peux
dire que tu l’as voulue mais seulement que tu Ves> qui récuserait
le plus lointain, l’extrême et le désirable ? Désirable ? serais-je
la mesure de l’énigme? si tu n’avais, m’apercevant, choisi ce
but inaccessible, tu n’aurais pas même abordé l’énigme! »
84 Œuvres complètes de G. Bataille
Sur Nietzsche 85
L a nuit tombe sans doute, mais dans l’exaspération du
désir.
Chance a la même origine (cadentia) qu’échéance. Chance
est ce qui échoit, ce qui tombe (à l’origine bonne ou mauvaise
chance). C ’est l’aléa, la chute d ’un dé.
Je hais le mensonge (la niaiserie poétique). Mais le désir
D ’où cette idée comique : je propose un hyperchristianisme !
en nous n’a jamais menti. Il est une maladie du désir qui,
Dans ce vulgaire aperçu des choses, ce n’est plus l’homme
souvent, nous fait voir un abîme entre l’objet qu’il imagine
qui tombe et se sépare de Dieu, c’est Dieu lui-même (si l’on
et l’objet réel. L ’être aimé diffère, il est vrai, de la conception
veut, la totalité).
que j ’en ai l’aimant. Le pire est que l’identité du réel à
Dieu n’implique ici « pas moins que son idée n’implique ».
l’objet du désir suppose, autant qu’il semble, une chance
Mais plus au contraire. Mais ce « plus » se supprime en tant
inouïe.
que Dieu, du fait de son essence, qui est d ’ « être en jeu »,
A quoi s’oppose l’évidente magnificence de l’univers qui
de « se mettre en jeu ». L ’homme à la fin subsiste seul.
renverse l’idée que nous nous faisons de cette chance. S i rien
C ’est, en termes bouffons, Yincarnation généralisée !
ne voile en nous la splendeur du ciel, nous sommes dignes d'am our
Mais dans la chute de l’universel dans l’humanité, il ne
infini. L ’être aimé n’émergerait pas d’une réalité prosaïque
s’agit plus comme avec Jésus, d ’une odieuse comédie de
comme le miracle d ’une série de faits déterminés. L a chance
« mise en jeu » (Dieu n’abandonne Jésus que fictivement).
qui le transfigure ne serait que l’absence de malheur. L ’uni
L ’abandon de la mise est total.
vers se jouant en nous se nierait dans l’échéance commune
du malheur (l’existence terne) et s’affirmerait en de rares élus.
L ’univers, comparé à l’être aimé, semble pauvre et vide :
Ce que j ’aime dans l’être aimé — au point de désirer
il n’est pas « en jeu », n’étant pas « périssable ».
mourir d’aimer — n’est pas l’être particulier, mais la part
Mais l’être aimé n’est tel que pour un seul.
d’universel en lui. Mais cette part est enjeu, me met enjeu.
L ’amour charnel, qui n’est pas « à l’abri des voleurs »,
des vicissitudes, est plus grand que l’amour divin.
Il me « met en jeu », met en jeu l’être aimé.
Sur ce plan vulgaire des idées, Dieu lui-même est particu
Dieu, par définition, n’est pas en jeu.
lier (Dieu n’est pas moi), mais l ’animal est hors du jeu (seul
L ’amant de Dieu, quelque ardeur qu’atteigne en lui sa
hors du jeu).
passion, la conçoit retirée du jeu, par-delà la grâce (dans la
Combien cet être est lourd, grandiloquent, comparé à
béatitude des élus).
celui qui tombe, dans la « tasse de thé », dans un être humain.
Et sans doute, il est vrai que l’amant d’une femme n’a de
La lourdeur est le prix de l’impatience, de la soif de sécu
cesse — il lui faut supprimer la torture de l’absence — qu’il
rité.
ne l’ait sous son toit, dans sa possession. Il est vrai que, le
plus souvent, l’amour s’éteint à vouloir éluder sa nature qui
voulait qu’il demeure en jeu... Parler d'absolu , mot ignoble, inhumain.
C ’est l’aspiration des larves.

Qui ne voit que le bonheur est la plus dure épreuve des


amants? Le refus volontaire, néanmoins, serait fabriqué, Je ne veux déifier personne. Mais je ris quand Dieu tombe
ferait de l’amour une subtilité, voulue pour elle-même avec de sa fadeur dans la précarité des insaisissables.
art (j’imagine des amants maintenant volontairement des Une femme a des mouchoirs, un lit, des bas. Elle doit chez
conditions difficiles). Il demeure une chance, si petite soit- elle ou dans un bois s’éloigner un moment. Rien n’est changé
elle, de dépasser, d’épuiser le bonheur. si j ’aperçois comme en transparence ce qu’elle est vraiment :
86 Œuvres complètes de G . Bataille

le jeu, la chance même. Sa vérité n’est pas au-dessus d’elle.


Comme la « tasse de thé », cependant, je ne l’atteins qu’en
de rares moments de chance. C ’est la voix par laquelle me
répond le monde. Mais sans l’attention infinie — sans une
transparence liée à l’excès épuisant des souffrances — je
n’entendrais rien.

Nous devrions aimer dans l’amour de la chair un excès de VI


souffrances. Sans cet excès, nous ne pourrions jouer. Dans
l’amour divin, la limite des souffrances est donnée dans la
perfection divine.

A la fin ce qui reste inconnu, c’est ce qu’au même instant,


J ’ aime l’irréligion, l ’irrespect de la mise en jeu. j e reconnais : c’est moi-même, à l’instant suspendu de la cer
La mise en jeu place si résolument sur la corde qu’à cer titude, moi-même sous l’apparence de l’être aimé, d ’un bruit
tains moments, je perds même la possibilité de l’angoisse. de cuiller ou du vide.
L ’angoisse, alors, serait le retrait du jeu. Il me faut aimer.
Il me faut me laisser aller au bonheur, devinant la chance.
Dès l’abord l’être aimé se confondit avec moi-même étran
Et gagner dans le ravissement pour laisser, cruellement, le
gain dans ce jeu qui m’épuise. gement. Mais à peine entrevu, ce fut insaisissable. J ’avais
beau le chercher, le trouver, l’étreindre... Et j ’avais beau
savoir... Je ne pouvais douter; mais comment, si je n’ avais
Nourrir de l’amertume impliquée dans ces derniers mots pu noyer cette angoisse dans la sensualité, aurais-je supporté
de nouvelles angoisses, serait me détourner du jeu. l’épreuve du désir?
Je ne puis être en jeu sans l’angoisse que me donne le senti
ment d’être suspendu. Mais jouer signifie surmonter l’angoisse.
La douleur découle d ’un déni opposé à l’amour par
l’être aimé. L ’être aimé se détourne, il diffère de moi.

J ’ai peur que cette apologie ne serve à des fins de niaiserie,


de grandiloquence. L ’amour est simple et sans phrases. Mais sans la différence, sans l’abîme, j e Vaurais reconnu en
vain ... L ’identité demeure en jeu. L a réponse au désir qui
nous est donnée n’est jamais vraie que non saisie. Une réponse
Je voudrais que dans l’amour de l’inconnu — qui procède, saisissable est la destruction du désir. Ces limites définissent
bien que j ’en aie, des traditions mystiques — nous atteignions, le désir (et nous définissent). Nous sommes dans la mesure
par éviction de la transcendance, une si grande simplicité où nous jouons. Si le jeu cesse, si j ’en retire un élément pour
que cet amour se lie à l’amour terrestre — en le répercutant à le fixer, plus une égalité qui ne soit fausse : je passe du tragi
V infini *. que au risible.

Tous les êtres au fond n’en sont qu’un x.


Ils se repoussent l’un l’autre en même temps qu’ils sont un.
88 Œuvres complètes de G. Bataille
Sur Nietzsche 89
Et dans ce mouvement — qui est leur essence — s’annule
l’identité fondamentale.
Dans l’amour, la chance est d’abord ce que l’amant
cherche dans l’être aimé. Mais la chance est aussi donnée
dans la rencontre des deux. L ’amour les unissant est en un
Une impression de déjà vu signifie l ’arrêt — soudain et peu
sens une fête du retour à Vêtre un. Il possède en même temps,
durable — de la répulsion essentielle.
mais au degré suprême, le caractère opposé d ’être suspendut
dans l’autonomie, dans le dépassement du jeu.
L a répulsion est, en nous, la chose échue, l’élément fixe.
La fixité dans l’isolement est un déséquilibre, comme tout
état.
Le désir en nous définit la chance : c’est la transparence,
le lieu de résolution de l’opacité. (La beauté physique est la
transparence mais passive, la laideur virile — active — fait
la transparence en renversant.)

L a transparence n’est pas la suppression mais le dépasse


ment de l’isolement individuel. Elle n’est pas Vétat d ’unité
théorique ou fondamental, elle est chance dans un jeu.

La chance se mêle au sentiment de déjà vu.


Ce n’est pas le pur être un qui en est l’objet, mais l’être
séparé, ne devant qu’à la chance, à lu i échue comme être
séparé, le pouvoir qu’il a de nier la séparation. Mais cette
négation suppose la rencontre de l’être aimé. Elle n’est effective
que devant l’autre, supposant en l’autre une chance égale.
L ’amour est cette négation de Vêtre un qu’opère la chance,
accusant en un sens la séparation, ne la levant que pour l’élu.

L ’être aimé dans cette élection est un dépassement de


l’univers, dont la splendeur sans aléa n’est que celle de Vêtre
un. Mais sa chance — ce qu’il est — suppose l’amour. Dire
de l’être aimé qu’il diffère réellement de ce que l’amour met
en lui révèle un défaut commun des jugements sur les êtres.
L ’être aimé est dans l’amour. Etre pour un seul, être pour une
foule, être pour un nombre indéfini de « connaissances »,
autant de réalités différentes, également réelles. L ’amour,
la foule, un milieu sont des réalités dont notre existence
dépend.

(
Sur Nietzsche 9i

La parenté que d’autre part je me trouve avec les moines


zen n’est pas faite pour m’encourager (ils ne dansent pas, ne
boivent pas, ne...).

Dans un milieu où l’on pense gaiement (librement), le


zen est l’objet d’une confiance un peu hâtive. Les plus sédui
V II sants des moines zen étaient chastes 1.

Je hais les moines.


Renoncer au monde, à la chance, à la vérité des corps,
devrait à mon sens donner de la honte.
Il n’est pas de péché plus lourd.

Heureux de me rappeler la nuit où j ’ai bu et dansé —


dansé seul, comme un paysan, comme un faune, au milieu
des couples.
Seul ? A vrai dire, nous dansions face à face, en un potlatch
d ’absurdité, le philosophe — Sartre — et moi.

Je me rappelle avoir dansé en tournoyant.


En sautant, en frappant les planches des pieds.
Dans un sentiment de défi, de folie comique.
Cette danse — devant Sartre — s’accroche en moi-même
au souvenir d’un tableau (les D em oiselles d'A vignon de Picasso).
Le troisième personnage était un mannequin formé d’un
crâne de cheval et d ’une vaste robe de chambre rayée, jaune
et mauve. Un triste baldaquin de lit gothique présidait ces
ébats.
Un cauchemar de cinq mois finissait en carnaval.
Quelle bizarrerie de m’associer à Sartre et à Camus (de
parler d ’école).
A v ril-J u in i g 44

LA POSITION DE LA CHANGE
I

D a n s q u e lle m esure la destruction de


la m orale p a r elle-m êm e e s t-e lle encore
une p reu ve de sa f o r c e p r o p r e ? M ous
a u tres E w ropéensy n o u s avons en n ous le
‘ Je fais en sorte qu’un moment auquel je tiens, que
sa n g de c eu x q u i so nt m orts p o u r leu r f o i ; j ’attendais pour ainsi dire dans les larmes, m’échappe. Je
n o u s avons p r is la m orale terriblem en t au dépasse pour cela mes moyens. Pas de traces dans la mémoire
s é r ie u x ; il n 'e s t rien que nous ne lu i ou si peu. Je n’écris pas ceci déçu ou fâché mais, comme la
ay ons sa crifié. D 'a u t r e p a r t notre raffi flèche tirée, certain d ’aller au but.
n em ent in te lle c tu e l e s t p r in cip a le m e n t dû
à la vivisectio n des consciences. M ous
ig n o ron s encore dans quel sen s nous Ce que j ’en dis est intelligible à cette condition : que l’on
serons p o u s s é s , une f o i s que nous aurons ait le goût d’une pureté assez vraie pour être invivable.
q u itté notre a n cien territoire. M a is ce
s o l m êm e n o u s a co m m u n iqu é la f o r c e
qui à p résen t n ous p o u sse au lo in à
Le malentendu infini : ce que j ’aime, où comme l’alouette
l'a v e n tu r e , vers d es p a y s sa n s riv e , q u i
n 'o n t p a s encore été e x p lo ité s n i décou
je crie au soleil ma joie, je dois le dire en termes déprimants.
verts ; nous n 'a v o n s p a s le c h o ix y i l
n o u s f a u t être des conqu éran ts p u is q u e
n o u s n 'a v o n s p l u s d e p a tr ie où n o u s so u
h a iterio n s « séjou rn er » . U ne affirma
tion cachée nous p o u sse , une affirm ation
p l u s f o r t e que toutes nos n égation s. M otre
f o r c e elle-m êm e ne nous p erm et p a s d e
dem eurer su r ce s o l an cien e t d éco m p o sé;
nous risqu o n s le d ép art , nous n ous
m ettons n ous-m êm es en j e u ; le m onde
e st encore riche e t in con n u e t m ie u x vaut
p é r ir que d even ir infirm e et venim eux.
M otre v ig u eu r elle-m êm e n ous p o u sse
vers la h a u te m er , vers le p o in t où tous
le s s o le ils j u s q u 'à p r ésen t se so nt couchés ;
nous sa von s q u 'i l y a un nouveau m o n d e...

1885-1886.
Sur Nietzsche 97

Deux représentations se contredisent. Je me représentais,


au premier paragraphe, libéré de l’angoisse du règlement
des comptes.
Mais encore :
Le saut est la vie, le règlement des comptes est la mort.
Et si l’histoire s’arrête, je meurs.
Ou :
Au-delà de tout règlement, une nouvelle sorte de saut?
II
si l’histoire est finie, saut hors du temps? m’écriant à jamais :
Tim e out o f jo in ts.

D ans un état d'extrêm e angoisse — p uis de décision — j'écr iv is


Revenant en arrière, j e copie des pages vieilles de p lu s d 'u n an :
en jan vier 194 3, j e me représentai pour la première fo is (j'a rriva is à ces poèmes :
V .) la chance dont j e parle :

1 Que c’est ennuyeux de réfléchir tant et tant — sur tout


le possible. L ’avenir envisagé comme lourd. Mais :
Quelque habileté que j ’aie à mettre en doute, dans une
angoisse nouée (rien qui n’entre enjeu, en particulier la néces
sité d ’avoir des ressources, ceci lié au pathétique de la Phéno
ménologie de l'E s p r it — de la lutte de classes : je mangerais
si...; au début de l’année 1943, le pathétique des événements
me vient en aide — surtout de ceux à venir), rien ne m’excuse
rait de manquer à mon cœur (au fond du cœur en moi :
légèreté, jaillissement).
Personne n’est plus que moi déchiré de voir : devinant
l’infini, n’exceptant rien, nouant l’angoisse aux droits, aux
colères, aux rages de la misère. A la misère, comment ne pas
donner toute la fo rce : elle ne pourrait briser pourtant cette
danse du cœur en moi qui rit du fond du désespoir.
D ialectique hégélienne. — Il m’est impossible aujourd’hui
de n’être, entre deux points, qu’un trait d’union, qu’un
saut, qui lui-même, un instant ne repose sur rien.
Le saut jouait les deux tableaux. Stendhal gaiement
sapait ses ressources (la société sur laquelle reposaient ses
ressources). Arrive le règlement des comptes.
Au règlement, les personnages en l’air entre deux points
sont supprimés.
98 Œuvres complètes de G . Bataille Sur Nietzsche 99

1 E t je crie L e silence dans le cœur


hors des gonds au coup de vent violent
qu’ est-ce mes tempes battent la mort
P lu s d ’espoir et une étoile tombe m ire
dans mon squelette debout
en mon cœur se cache
une souris morte 2 noir
silence j ’envahis le ciel
la souris meurt m ir ma bouche est un b ra s 1
elle est traquée m ir
écrire sur un mur en Jlammes
et dans ma main le monde est mort m ires
soufflée la vieille bougie le vent vide de la tombe
avant de me coucher siffle dans ma tête.

la m aladie la mort du monde


j e suis la m aladie
j e suis la mort du monde a.
100 Œuvres complètes de G. Bataille Sur Nietzsche IOI

L e silence fo u d'u n pas 1 Espotr


le silence d 'u n hoquet 6 mon cheval de bois
oà est la terre oà le ciel dans les ténèbres un géant
c'est moi ce géant
et le ciel égaré sur un cheval de bois.
j e deviens fo u .

J 'ég a re le monde et j e meurs


j e V oublie et j e Venterre
dans la tombe de mes os.

0 mes y eu x d 'a b sen t 1


de tête de mort.
102 Œuvres complètes de G. Bataille Sur Nietzsche 103

C ie l étoilé 0 les dés joués


ma sœur du fo n d de la tombe
hommes m audits en des doigts de fin e nuit
étoile tu es la mort
la lumière d'u n grand fr o id dés d'oiseaux de soleil
saut d'ivre alouette
solitude de la foudre moi comme la flèche
absence de V homme enfin issue de la nuit
j e me vide de mémoire
un so leil désert ô transparence des os
efface le nom mon cœur ivre de soleil
est la hampe de la n u itl .
étoile j e la vois
son silence glace
i l crie comme un loup
sur le dos j e tombe à terre
elle me tue j e la devin e1.
)

Sur Nietzsche 105

Et je sais que tout est perdu; que le jour qui pourrait m’éclai
rer à la fin luirait pour un mort.
En moi toutes choses aveuglément rient à la vie. Je marche
I dans la vie, avec une légèreté d’enfant, je la porte.
J ’écoute tomber la pluie.
M a mélancolie, les menaces de mort, et cette sorte de peur,
qui détruit mais désigne un sommet, je les remue en moi, tout
cela me hante, m’étouffe... mais je vais — nous allons plus
III loin.

1 J ’ai honte de moi. Je serais mou, influençable... je vieillis.


J ’étais, il y a quelques années, cassant, hardi, sachant
mener un jeu. C ’est fini sans doute et ce fut peut-être super
ficiel. L ’action, l’affirmation, entraînaient peu de risque en
ces temps-là!
Tout ressort en moi me paraît brisé : i
la guerre dément mes espoirs (rien ne joue en dehors 1
des machineries politiques); 1
je suis diminué par une maladie;
une continuelle angoisse achève d’ébranler mes nerfs
(je n’en puis considérer l’occasion comme une faiblesse);
je me sens réduit, sur le plan moral, au silence (le sommet \
ne peut être affirmé, nul ne peut parler en son nom).
A cela s’oppose une conscience sûre de soi : que s’il existe
une chance d ’agir, je la jouerai, non comme un jeu secon
daire mais misant ma vie. Même vieilli, malade et fébrile,
mon caractère est d’agiter. Je ne puis supporter sans fin la
stérilité infinie (monstrueuse) à laquelle voue la fatigue a.

P ( S i, dans les conditions actuelles de ma vie, je me laisse


aller un instant, la tête me tourne. A cinq heures du matin,
j ’ai froid, le cœur me manque. Je ne puis qu’essayer de
dormir ®.)

Côté vie? côté mort? quelquefois je louche amèrement


rE tttl OSOTT
vers le pire; je joue n’en pouvant plus à glisser dans l’horreur.
A BO T>EP
i £ BOOIiVis

U.S.P.
F.F.L.C.H.
Sur Nietzsche 107

« Honorer d’autant plus l’échec qu’il est échec »... Ainsi,


dans Ecce Homo s’exprime Nietzsche à propos du remords.

Les doctrines de Nietzsche ont ceci d ’étrange : qu’on ne peut


les suivre. Elles situent en avant de nous des lueurs imprécises,
éblouissantes souvent : aucune voie ne mène dans la direction
indiquée.
IV

Nietzsche prophète de voies nouvelles? Mais surhomme,


retour étem el sont vides comme motifs d ’exaltation ou d ’action.
1 J e m’étonne de tomber dans l’angoisse et pourtant! Sans effet comparés aux motifs chrétiens, ou bouddhistes.
Je ne cesse de jouer : c’est la condition de l’ivresse du cœur. La volonté de puissance est elle-même un piètre sujet de médi
Mais c’est mesurer le fond nauséeux des choses : jouer, c’est tation. L ’avoir est bien mais y réfléchir?
frôler la limite, aller le plus loin possible et vivre sur un
bord d’abîme!
Ce que Nietzsche aperçut : la fausseté des prédicateurs
disant : « faites ceci ou cela », représentant le mal, exhortant
U n esprit libre et se voulant tel choisit entre l’ascèse et le à la lutte. « Mon expérience, dit-il (E cce hom o), ignore ce que
jeu. L ’ascèse est le jeu dans la chance contraire, une négation c ’est que « vouloir » quelque chose, y « travailler ambitieuse
du jeu d’elle-même inversée. L ’ascèse, il est vrai, renonce, se ment », viser un « but » ou la réalisation d’un désir. » Rien n’est
retire du jeu, mais son retrait même est une forme de mise. plus contraire au bouddhisme, au christianisme de propagande.
De même, le jeu est une sorte de renoncement. La somme
misée par l’authentique joueur est perdue comme « res
source » : jamais plus il n’en «jouira ». S’il la perd, tout est dit. Comparés à Zarathoustra, Jésus, Bouddha semblent ser
Le gain s’ajoutant, s’il gagne, à la première mise est l’appoint viles. Us avaient quelque chose à faire en ce monde et même
des mises nouvelles et rien d’autre. L ’argent du jeu « brûle les une tâche accablante. Ils n’étaient que des « sages », des
mains ». L a chaleur du jeu le consacre au jeu. (Les martingales « savants », des « Sauveurs ». Zarathoustra (Nietzsche) est
et la spéculation mathématique sont l’opposé du jeu comme davantage : un séducteur, riant des tâches qu’il assuma.
le calcul des probabilités de la chance.)
De même quand le désir me brûle — et m’enivre — quand
la poursuite de son objet devient mon jeu, je ne puis avoir Imaginer un ami de Zarathoustra se présentant au monas
tère, refusé, s’asseyant sous le porche d’entrée, attendant son
au fond le moindre espoir. La possession, comme le gain
acceptation de la bonne volonté des supérieurs. Et ce n’est
du joueur, étend le désir — ou l’éteint. « Désormais, pour
pas seulement d’être humble qu’il s’agit, de baisser la tête
moi, il n’est plus de repos ! »
et sans rire : le bouddhiste comme le chrétien prend au
sérieux ce qu’il commence — il s’engage, quelque envie qu7i l en
a it , à ne plus connaître de femmes! Jésus, Bouddha avaient
Le romantisme oppose à celle de l’ascèse une sainteté du
quelque chose à faire en ce monde : ils assignèrent à leurs
jeu qui rend fades les moines et les abstinents.
disciples une tâche aride et obligatoire.
io 8 Œuvres complètes de G. Bataille

L ’élève de Zarathoustra n’apprend, à la fin, qu’à renier


son maître : il lui est dit de le haïr et de « lever la main sur sa
couronne ». Le danger d’un sectateur n’est pas le « vis dange
reusement » du prophète, mais de n’avoir rien à faire en ce
monde.

De deux choses l’une : vous ne croyez à rien de ce qu’on peut


faire (que vous pouvez faire effectivement mais sans fo i) — V
ou vous n’êtes pas l’élève de Zarathoustra, qui n’assigne pas
de tâche.
1 Entendu au café où je dîne une discussion ménagère.
Argument du patron, de l’époux (jeune et niais) : « elle me
fait la gueule, pourquoi? » L ’épouse sert dans la salle, un I Soudain le moment vient — difficultés, malchance et
sourire en coin. grande excitation déçue — à quoi s’ajoutent des menaces
Partout la discordance des choses éclate. Mais n’est-ce pas d’épreuves : je vacille et demeuré seul, je ne sais comment
désirable ? Et même la discordance — ouverte en moi comme supporter la vie.
une plaie — de K . 2 à moi, la fuite sans fin qui me dérobe la O u plutôt, je le sais : je me durcirai, rirai de ma défaillance,
vie, sans fin me laisse dans l’état d’un homme tombant d’une irai mon chemin comme avant, Mais j ’ai maintenant les
marche imprévue, je la sens dans le fond et, malgré ma peur, nerfs à vif et, défait d’avoir bu, je suis malheureux d’être seul
voulue de moi. Quand K . glisse sous mes yeux et m’oppose et d’attendre. Ce tourment est insoutenable en ce qu’il n’est
un regard d’absente, il m’arrive parfois — douloureusement l’effet d’aucun malheur et ne tient qu’à l’éclipse de la
de deviner en moi-même une ardente complicité. Et de même chance.
aujourd’hui, peut-être à la veille de désastres personnels, (Chance fragile et toujours enjeu, qui me fascine, m’épuise.)
je ne puis méconnaître un fond de désir, une attente des Je vais maintenant me raidir, aller mon chemin (j’ai com
épreuves prochaines (indépendamment de leurs résultats). mencé). C ’est à la condition d’agir! j ’écris ma page avec
Si je disposais, pour exprimer mon sentiment, des ressources grand soin, comme si la tâche valait la peine.
de la musique, un éclat, sans doute frêle, en résulterait, en A condition d ’agir!
même temps qu’une ampleur molle et délirante, un mouve D ’avoir quelque chose à faire!
ment de joie si sauvage, et pourtant si abandonnée, qu’on ne Sinon comment me durcirais-je? Comment supporterais-je
pourrait plus dire si je me meurs ou si j ’en ris 3. ce vide, cette sensation d’inanité, de soif que rien n’assouvira?
Mais qu’ai-je à faire sinon précisément d’écrire ceci, ce livre
où j ’ai conté ma déconvenue (mon désespoir) de n’avoir
rien à faire en ce monde ?
Au creux même de la défaillance (légère, il est vrai), je
devine.
J ’ai dans ce monde un but, une raison d’agir.
II ne peut être défini.
J ’imagine un chemin ardu, jalonné d’épreuves, où jamais
ne m’abandonnerait la lueur de ma chance. J ’imagine
l’inévitable, tous les événements à venir.
Dans le déchirement ou la nausée, dans les défaillances où
no Œuvres complètes de G, Bataille Sur Nietzsche m

les jambes mollissent et jusqu’au moment de la mort, je


jouerai. L ’affirmation particulière, à côté du jeu, de la chance,
La chance qui m’est échue et, sans se lasser, se renouvela, semble vide et inopportune.
qui chaque jour me précéda Il est dommage de limiter ce qui, par essence, est illimité :
la chance, le jeu.
comme un chevalier son héra ut1 Je puis penser : K . ou X . ne peuvent jouer sans moi (la
réciproque est vraie, je ne pourrais jouer sans K . ou X.). Cela
que jamais rien ne limita, que j ’évoquais quand j ’écrivis 1 ne veut rien dire de défini (sinon « jouer sa chance » est « se
trouver »; « se trouver soi-même » est « trouver la chance que
m oi comme une flèche l’on était »; « la chance que l’on était » n’est atteinte qu* « en
issue de la nuit jouant »).
Et maintenant?
cette chance me nouant à qui j ’aime, pour le meilleur et pour Si je définis une sorte d ’hommes digne d ’être aimée —
le pire, veut être jusqu’au bout jouée. je veux n’être entendu que d ’une oreille.
L a définition trahit le désir. Elle vise un inaccessible som
met. Le sommet se dérobe à la conception. Il est ce qui est,
Et s’il arrive qu’à mes côtés quelqu’un la voie, qu’il la jamais ce qui doit être. Assigné le sommet se réduit à la commo
joue! dité d’un être, se rapporte à son intérêt. C ’est, dans la reli
Ce n’est pas ma chance, c’est la sienne. gion, le salut — de soi-même ou des autres.
Il ne pourra pas, plus que moi, la saisir.
I l ne saura rien d ’elle , i l la jouera.
Mais qui pourrait la voir sans la jouer? Deux définitions de Nietzsche :

Qui que tu sois, qui me lis : joue ta chance.


i° « É t a t d ’ a m e é l e v é . — Il me semble que d’une façon
Comme je le fais, sans hâte, de même qu’à l’instant où
générale, les hommes ne croient pas à des états d ’âme élevés,
j ’écris, j e te jo u e.
si ce n’est pour des instants, tout au plus pour des quarts
Cette chance n’est ni tienne, ni mienne. Elle est la chance
d’heure, — exception faite de quelques rares individus qui,
de tous les hommes et leur lumière.
par expérience, connaissent la durée dans les sentiments
Eut-elle jamais l’éclat que maintenant la nuit lui donne?
élevés. Mais être l’homme d ’un seul sentiment élevé, l’incar
nation d’un unique grand état d’âme — cela n’a été jusqu’à
présent qu’un rêve et une ravissante possibilité : l’histoire
Personne, en dehors de K . et de M . (et encore), ne peut
n’en donne pas encore d ’exemple certain. Malgré cela, il se
savoir ce que signifient ces vers (ou les précédents) :
pourrait qu’elle mît au monde un jour de tels hommes — cela
arrivera lorsque sera créée et fixée une série de conditions
dés d ’oiseaux de so leil... *
favorables, que maintenant le hasard le plus heureux ne
(Us sont aussi, sur un autre plan, vides de sens.) saurait réunir. Peut-être que, chez ces âmes de l’avenir, cet
état exceptionnel qui nous saisit, çà et là, en un frémissement,
serait précisément l’état habituel; un continuel va-et-vient
Je joue au bord d’un abîme si grand que seul en définit entre haut et bas, un sentiment de haut et de bas, de monter
la profondeur un rêve, un cauchemar de mourant. sans cesse des étages et de planer sur des nuages. « (L e G a i
Mais jo u er, c ’est d’abord ne p as prendre au sérieux. Et m ourir... Sa v o i r , 288.)
na Œuvres complètes de G. Bataille Sur Nietzsche 113
Il n’est plus rien en moi qui ne boite, plus rien qui ne brûle
2° « L ’âme qui a la plus longue échelle et peut descendre et ne vive — ou ne meure — d ’espoir.
le plus bas.
« la plus vaste des âmes, celle qui peut courir, errer et
vagabonder le plus loin en elle-même, Je suis pour ceux que j ’aime une provocation. Je ne puis
« l’âme la plus nécessaire, celle qui se jette avec plaisir supporter de les voir oublier la chance qu’ils seraient s 1ils
dans le hasard, jo u a ie n t 1.
« l’âme qui est et veut entrer dans le devenir, l’âme qui a
et veut se jeter dans le vouloir et le désir,
« l’âme qui se fuit elle-même, qui se rattrape sur le plus long Un espoir insensé me soulève.
circuit, Je vois devant moi une sorte de flamme, que je suis, qui
« l’âme la plus sage à qui la folie parle le plus doucement m’embrase.
au cœur,
« l ’âme qui s’aime le plus elle-même et dans laquelle toutes
choses ont leur montée et leur descente, leur flux et leur « ...je voudrais faire mal à ceux que j ’éclaire. »
reflux. » (Zarathoustra.)

Je survis — ne pouvant rien fa ir e — à la déchirure, en sui


De ces sortes d’âmes, on ne niera pas sans raison l’existence
vant des yeux cette lueur qui se joue de moi.
de fait.
Elles différeraient des mystiques en ce qu’elles joueraient
et ne pourraient être l’effet d ’une application spéculant sur « Pour peu que nous soyons restés superstitieux, nous ne
le résultat. saurions nous défendre de l’impression que nous ne sommes
que l’incarnation, le porte-voix, le médium de puissances
supérieures. L ’idée de révélation, si l’on entend par là l’appa
Je ne sais ce que signifie s’adressant à K . cette provocation.
rition soudaine d’une chose qui se fait voir et entendre à
Je ne puis néanmoins l’éviter.
quelqu’un avec une netteté et une précision inexprimables,
C ’est pour moi la vérité même.
bouleversant tout chez un homme, le renversant jusqu’au
— T u es comme une part de moi-même, un morceau
tréfonds, cette idée de révélation correspond à un fait exact.
coupé à vif. Si tu manques ta propre hauteur, je suis gêné.
On entend, on ne cherche pas; on prend, on ne demande pas
Dans un autre sens, c’est un soulagement, mais si nous nous
qui donne; la pensée fulgure comme l’éclair, elle s’impose
manquons à nous-mêmes, c’est à condition d’avoir une échelle
nécessairement, sous une forme définitive : je n’ai jamais eu
(nous pouvons, nous devons nous détourner de nous-mêmes,
à choisir. C ’est un ravissement dont notre âme trop tendue se
mais seulement si, une fois, nous allons jusqu’au bout et,
soulage parfois dans un torrent de larmes; machinalement on
sans plus compter, nous nous jouons). Je sais qu’il n’est dans
se met à marcher, on accélère, on ralentit sans le savoir;
le monde aucune sorte d ’ obligation> je ne puis néanmoins
c’est une extase qui nous ravit à nous-mêmes, en nous laissant
annuler en moi la gêne résultant de la peur du jeu.
la perception de mille frissons délicats qui nous parcourent
jusqu’aux orteils; c’est un abîme de félicité où l’horreur et
N ’importe qui, somme toute, est part de moi-même. l’extrême souffrance n’apparaissent pas comme le contraire,
Heureusement, d’habitude, ce n’est pas sensible. mais comme le résultat, l’étincelle du bonheur, comme la
Mais l’amour met cette vérité à vif. couleur nécessaire au fond d’un tel océan de lumière... »
(Ecce homo, trad. Viaîatte, pp. 126-127.)
114 Œuvres complètes de G . Bataille

Je n’imagine pas de « puissance supérieure ». Je vois dans


sa simplicité la chance, insupportable, bonne, brûlante...

Et sans laquelle les hommes seraient ce q u 'ils sont.

Ce qui dans l’ombre devant nous veut être deviné : appel VI


ensorcelant d’un au-delà laiteux, certitude d ’un lac de
délicesl .

L ’interrogation dans la défaillance est de celles qui veulent


aussitôt la réponse. Je dois vivre et non plus savoir. L ’interro
gation qui voulait savoir (le supplice) suppose éloignés les
soucis véritables : elle a lieu quand la vie est suspendue.

Il m’est facile maintenant de voir ce qui détourne à peu


près chaque homme du possible, si l’on veut ce qui détourne
l’homme de lui-même.
Le possible en effet n’est qu’une chance — qu’on ne peut
saisir sans danger. Autant accepter la vie terne, et regarder
comme un danger la vérité de la vie qu’est la chance. La
chance est un facteur de rivalité, une impudence. D ’où la
haine du sublime, l’affirmation du terre à terre a d unguem
et la crainte du ridicule (des sentiments rares, sur lesquels on
bute, qu’on a peur d’avoir). L ’attitude fausse, opaque, sour
noise, fermée à l’inconvenance et même à quelque manifes
tation de vie que ce soit, qui distingue en général la virilité
(l’âge mûr, en particulier les conversations), est, si l’on veut
voir, peur panique de la chance, du jeu, du possible de
l’homme; de tout ce que dans l’homme nous prétendons
aimer, que nous recevons comme chance échue et rejetons
de l’air faux et fermé que j ’ai dit comme chance se jouant,
comme déséquilibre, ivresse, folie.
Il en est ainsi. Chaque homme est occupé à tuer l’homme
en lui. Vivre, exiger la vie, faire retentir un bruit de vie, est
aller à l’encontre de l’intérêt. Dire autour de soi : « regardez-
vous, vous êtes mornes, tassés, ce ralenti en vous, ce désir
d ’être éteint, cet ennui infini (accepté), ce manque d’orgueil,
i i 6 Œuvres complètes de G . Bataille

c’est là ce que vous faites d’un possible; vous lisez et vous


admirez, mais vous tuez en vous, autour de vous, ce que vous
dites aimer (vous ne l ’aimez qu’échu et mort et non vous
sollicitant), vous aimez le possible dans les livres mais je lis
dans vos yeux la haine de la chance... », parler ainsi est niais,
c’est aller vainement à contre-courant, c’est recommencer
le gémissement des prophètes. L ’amour que demande la
chance — qui veut être aimée — demande aussi que nous
aimions l’impuissance à l’aimer de ce qu’elle rejette. V II

Je ne hais nullement Dieu, je l’ignore au fond. Si Dieu


était ce qu’on a dit, il serait chance. Il n’est pas moins sale
à mon sens de changer la chance en Dieu que ne l’est l’inverse J ’écris assis sur un quai, les pieds sur le ballastx. J ’attends.
pour un dévot. Dieu ne peut être chance étant tout. M a is la Je déteste attendre. Peu d’espoir d’arriver à temps. Cette
chance qui échoit, qui sans fin se joue, s’ignore et se renie tension opposée au désir de vivre... quelle absurdité! je le
en tant qu’échue — c’est la guerre elle-même — ne demande dis de ma morne évocation d ’un bonheur au milieu d’une
pas moins d ’être aimée et n’aime pas moins que les dévots foule abattue qui attend — à la tombée du jour, entre chien et
l’imaginèrent de Dieu. Que dis-je? auprès de l’exigence loup.
qu’elle a, celle d ’un Dieu est gâterie d’enfant. La chance
élève en effet pour précipiter de plus haut; la seule grâce qu’à
la fin nous pouvons espérer est qu’elle nous détruise tragi Arrivé à temps *, Six kilomètres à pied de forêt la nuit.
quement au lieu de nous laisser mourir d’hébétude. Réveillé K . en lançant des volées de petits cailloux dans la
fenêtre. A bout de forces.

Quand les faussaires de la dévotion opposent à celui du


Créateur l’amour de la créature, ils opposent la chance à Paris est lourd, après les bombardements. Mais pas trop. S.
Dieu, ce qui échoit (se joue) à l’accablante totalité du monde quand nous nous quittons, me dit un mot de sa concierge :
échu. « Ce qu’il faut voir, tout de même, par ces temps-ci : pensez
A J A M A I S L ’ AM O UR DE L A C R É A T U R E EST LE SIGNE qu’on a trouvé des cadavres vivants sous les encombres ! »
ET L A VOIE D ’ UN A M OU R I NF I NI MENT P L U S V R A I , P LUS
D É C H I R A N T , P LU S P U R QUE L ’ AM O UR DIVIN (Dieu : si
l’on envisage la figure développée, simple support du mérite,
D ’un récit de torture (P etit Parisien , 27-4) : « ... les yeux
substitution d ’une garantie à l’aléa.)
crevés, les oreilles et les ongles des mains arrachés, la tête
fracassée à coups de bûche et la langue coupée avec une
A celui qui saisit ce qu’est la chance, combien l’idée de
tenaille... » Enfant, l’idée du supplice me rendait la vie à
Dieu paraît fade, et louche, et coupant les ailes!
charge. Je ne sais, encore maintenant, comment je suppor
Dieu, comme tout, loti des attributs de la chance! la
terais... L a terre est dans le ciel où elle tourne... La terre
glissante aberration suppose l’écrasement — intellectuel,
aujourd’hui, de toutes parts, se couvre de fleurs — lilas,
moral — de la créature (la créature est la chance humaine) 1.
glycine, iris — et la guerre en même temps bourdonne : des
centaines d’avions emplissent les nuits d’un bruit de mouches.
118 Œuvres complètes de G. Bataille Sur Nietzsche ”9
Qjie signifie de plus la souveraineté ne régnant pas, mécon
La sensualité n’est rien sans le glissement louche, où Vacces nue de tous, devant l’être et même se cachant, n’ayant rien
sib le — quelque chose de gluant, de fou, qui d ’habitude qui ne soit ridicule et inavouable ?
échappe — est soudain perçu. Ce « gluant » se dérobe encore Je me représente néanmoins Vautonomie des moments de
mais de l’entrevoir, nos cœurs battent d’espoirs déments : détresse ou de joie (d’extase ou de plaisir physique) comme la
ces espoirs mêmes qui, se bousculant, se pressant comme à moins contestable. La volupté sexuelle (qui se cache et prête
l’issue, font jaillir, à la fin... U n au-delà insensé souvent nous à rire) touche à l’essentiel de la m ajesté. De même le désespoir.
déchire alors que nous semblons lascifs. Mais le désespéré, le voluptueux ne connaissent pas leur
majesté. Et s’ils la connaissaient, ils la perdraient. L 'autonomie
humaine nécessairement se dérobe (elle s’asservit en s’affir
« Au-delà » commençant dès la sensation de nudité. La
mant). L a souveraineté véritable est une si consciencieuse
nudité chaste est l’extrême limite de l’hébétude. Mais qu’elle
mise à mort d’elle-même qu’elle ne peut, en aucun moment,
nous éveille à l’étreinte (des corps, des mains, des lèvres
se poser la question de cette mise à mort.
humides), elle est douce, animale, sacrée.
C ’est qu’une fois nu, chacun de nous s’ouvre à davantage
que lui, s’abîme tout d’abord dans l’absence de limites 1 II faut à une femme plus de vertu pour dire : « N o men
animale. Nous nous abîmons, écartant les jambes, béant, le around herey P U go andfin d ont », que pour refuser dans la tenta
plus possible, à ce qui n’est plus nous, mais l’existence imper tion.
sonnelle, marécageuse, de la chair.
L a communication des deux êtres passant par une perte
d ’eux-mêmes dans la douce fange qui leur est commune... Si l’on a bu, l ’on coule l’un en l’autre naturellement. La
parcimonie est alors un vice, une exhibition de pauvreté (de
dessèchement). S’il n’était le pouvoir qu’ont les hommes
Une immense étendue de forêt, des hauteurs d’apparence d’assombrir, d’envenimer les choses de tous côtés — d ’être
sauvage K rances et fielleux, fades et mesquins — quelle excuse aurait
Je manque d’imagination. Le carnage, l’incendie, l’hor la prudence féminine ? le travail, le souci, un amour immense...,
reur : c’est là, semble-t-il, ce que réservent les semaines qui le meilleur et le pire.
viennent. M e promenant dans la forêt ou en découvrant
l’étendue d ’une hauteur, je ne m’imagine pas la voyant
brûler : elle flamberait néanmoins comme de la paille. Journée ensoleillée, presque d’été. Le soleil, la chaleur
V u aujourd’hui, de très loin, la fumée d ’un incendie du se suffisent. Les fleurs s’ouvrent, les corps...
côté d ’A .
En attendant, ces derniers jours comptent parmi les meil
leurs de ma vie. Que de fleurs de tous les côtés 1que la lumière La faiblesse de Nietzsche : il critique au nom d’une valeur
est belle et follement haute, au soleil, la frondaison des chênes! mouvante, dont il n’ a pu saisir — évidemment — l’origine
et la fin.
Saisir une possibilité isolée, ayant une fin particulière, qui
L a souveraineté du désir, de l’angoisse, est l’idée la plus n’est que pour elle-même une fin, n’est-ce pas au fond
difficile à entendre. Le désir, en effet, se dissimule. Et natu jouer?
rellement l’angoisse se tait (n’affirme rien). Du côté de la Il se peut alors que l’intérêt de l’opération soit dans le jeu,
souveraineté vulgaire, l’angoisse et le désir semblent des dan non dans la fin choisie.
gers. Du côté de l’angoisse, du désir, qu’a-t-on à faire de La fin étroite manquerait? le jeu n’en ordonnerait pas
souveraineté ? moins les valeurs.
120 Œuvres complètes de G, Bataille Sur Nietzsche 121

Les côtés surhomme ou Borgia sont limités, vainement définis, Ce qui reposait sur un artifice est perdu.
en face de possibles ayant leur essence dans un dépassement La nuit dans laquelle nous entrons n’est pas seulement la
de soi-même. nuit obscure de Jean de la Croix, ni l’univers vide sans Dieu
(Ceci n’ôte rien à la bousculade, au grand vent, renver secourable : c’est la nuit de la faim réelle, du froid qu’il fera
sant les vieilles suffisances.) dans les chambres et des yeux crevés dans des locaux de police.
Cette coïncidence de trois désespoirs différents vaut d’être
envisagée. Mes soucis d ’un au-delà de la chance me sem
Ce soir, physiquement à bout, moralement bizarre, agacé. blent sans droits devant les besoins de la multitude, je sais
Toujours dans l’attente... Pas l’instant sans doute de mettre qu’il n’existe pas de recours et que les fantômes du désir
en question. M ais qu’y faire? La fatigue et l’énervement, accroissent la douleur à la fin.
malgré moi, me mettent en cause et même, dans la suspen Comment, dans ces conditions, justifier le monde? ou
sion actuelle, achèvent de tout mettre en cause, J ’ai peur mieux : comment mi justifier? comment vouloir être?
seulement de ne pouvoir, dans ces conditions, aller au bout Il y faut une force peu commune, mais, si je ne disposais
d ’un possible lointain. Que signifie une défaillance — d ’ail déjà de cette force, je n’aurais pas saisi cette situation dans
leurs facile à surmonter? j ’avorterai dans tous les sens, met sa nudité.
tant au compte de ma faiblesse un résultat fuyant.

Ce qui me fait aller au fond. Mes angoisses quotidiennes.


Je m’acharne — et le calme, à la fin, revient, un senti L a douceur, ou plutôt le délice de ma vie.
ment de dominer et de n’être un jouet que d’accord avec le De constantes alarmes, tenant à ma vie personnelle, inévi
jeu. tables pour moi, d’autant plus grandes que le délice est
Aller au bout? je ne puis maintenant qu’avancer au grand.
hasard. Tout à l’heure, sur la route, dans une allée de mar L a valeur que prend le délice au moment où, de tous
ronniers, les flammes du non-sens ouvraient les limites du côtés, l’impossible est là.
ciel... Mais il me faut répondre à d’immédiates questions. Que Le fait qu’à la moindre faiblesse, tout me manque en même
fa ir e ? Comment rapporter à mes fins une activité qui ne temps.
vacille plus ? Ainsi mener au vide un être plein 1 ? L ’enthousiasme avec lequel j ’écris me rappelle le D os
de mayo de Goya. Je ne plaisante pas. Ce tableau a peu de
choses à voir avec la nuit : il est fulgurant. Mon bonheur
A la pure exultation de l’autre jour succède une inquié actuel est solide. Je sens une force à l’épreuve du pire. Je me
tude immédiate. Rien d’inattendu. Brisé de nouveau par ris du tiers et du quart.
l’attente. Sinon je tomberais, sans rien où m’accrocher, dans un vide
définitif.

Fait, tout à l’heure, avec K ., le tour des choses. Nous


venions, un instant — mais si court — d ’être heureux. La Le vide tente mais que fa ir e dans le vide ?
possibilité d’un vide infini me hante, conscience d’une Devenir une chose désaffectée, une arme d’un vieux
inexorable situation, d’un avenir sans issue (je ne parle modèle. Succomber au dégoût de soi-même.
plus d ’événements proches). Sans mon bonheur — sans fulgurer — je tombe. Je suis
D ’autres situations plus lourdes? autrefois? chance, lumière, ce qui, doucement, fait reculer l’inévitable.
Ce n’est pas sûr. O u sinon?
Aujourd’hui tout est nu. Le sujet de souffrances infinies, vides de sens.
122 Œuvres complètes de G . Bataille Sur Nietzsche 123
Pour cette raison, je souffrirais deux fois de la perte de K . Si l’on nie l ’un des points de vue, c’est provisoirement,
Elle n’atteindrait pas en moi seulement la passion mais le dans des conditions définies.
caractère (l’essence). Ces considérations sont claires en ce qui touche les domaines
particuliers (les exercices physiques, l’intelligence, la culture,
les capacités techniques...). Elles le sont moins s’il s’agit de la
1 Je m’éveille angoissé de ma torpeur d ’hier. Tout oubli vie généralement. De ce qu’il est possible d ’en attendre, ou, si
déprime : le mien signifie la fatigue. La fatigue dans les condi l’on veut, du mode d’existence valant d ’être aimé (recherché,
tions anormales où je vis? La fatigue est voisine du désespoir? prôné). Sans parler des divergences d’opinion, une difficulté
L ’enthousiasme lui-même touche au désespoir. dernière s’élève du fait que le mode d ’existence envisagé
diffère qualitativem ent — et pas seulement quantitativement —
suivant que l’on envisage la moyenne ou l’extrême. Il existe
Cette angoisse est superficielle. La constance est plus forte. en fait deux sortes d 'extrêm es : celle qui, du dehors, semble
Le fait d’avoir dit ma résolution la rend tangible : elle est la extrême à la moyenne; celle qui semble extrême à qui fait
même ce matin qu’hier. La passion est, en un certain sens, lui-même l’expérience des situations extrêmes K
au second plan. O u plutôt, elle se change en décision. La Ici encore, personne ne peut, humainement, supprimer l’un
passion absorbant la vie la dégrade. Elle joue tout, la vie ou l’autre des points de vue.
entière, sur un enjeu partiel. L a passion pure est comparable Mais si la moyenne éliminant le point de vue de l’extrême
aux orchestres de femmes sans hommes : un élément manque pur est justiciable, il n’en est pas de même de l’extrême niant
et le vide se fait. Le jeu que j ’imagine, au contraire, est le plus l’existence et le droit d’un point de vue moyen.
entier : rien en lui qui ne soit en cause, la vie de tous les J ’irai plus loin.
êtres et l’avenir du monde intelligible. Même le vide envisagé L ’extrême ne peut être atteint si l’on imagine la masse
dans la perte serait, dans ce cas, la réponse attendue au désir tenue de le reconnaître pour tel (Rimbaud imaginant la foule
infini, l’échéance d’une mort infinie, un vide si grand qu’il diminuée du fait qu’elle ignore, méconnaît Rimbaud!).
décourage jusqu’au désespoir. Mais :
il n’y a pas non plus d ’extrême sans reconnaissance — de
la part des autres hommes (si ce n’est pas l’extrême des autres :
C e qui est aujourd’hui en question n’est pas la dispari je me réfère au principe hégélien de VAnerkennen). La possi
tion du caractère fort (lucide, cynique). Mais seulement bilité d ’être reconnu par une minorité significative (Nietzsche)
l’union de ce caractère et de la totalité de l’être : aux points est elle-même déjà dans la nuit. Vers laquelle à la fin tout
extrêmes de l’intelligence et de l’expérience du possible. l’extrême se dirige.
Seule la chance à la fin réserve une possibilité désarmante.

2 En chaque domaine, il est nécessaire de considérer :


i° une moyenne accessible en général, ou pour une masse
déterminée : ainsi le niveau de vie moyen, le rendement
moyen;
2° l’extrémité, le record> le sommet.
Humainement, de ces considérations opposées, ni l’une ni
l’autre ne peut être éliminée. 1 « point de vue de la masse
compte nécessairement pour l’individu, de même celui de
l’individu pour la masse.
Sur Nietzsche 1 25

O ù toute chose jetée à terre, est brisée. Soi-même le nez


dans du vomi.
Se relever sans honte : à hauteur d ’amitié.

O ù échouent la force et la tension de la volonté, la chance


rit (c’est-à-dire — - que sais-je ? — un juste sentiment du pos
sible, accord que le hasard préétablit ?) et lève innocemment
VIII le doigt...

Cela me semble étrange, à la fin.


Je vais moi-même*au point le plus"sombre.
1 De la multitude des difficultés de la vie découle une O ù tout me paraît perdu.
p ossib ilité infinie : nous attribuons à celles qui nous ont arrêtés Contre toute apparence : soulevé par un sentiment de
le sentiment d’impossible qui nous domine! chance!
Si, croyons-nous, l’existence est intolérable, c’est qu’un mal Ce serait une impuissante comédie, si je n’étais rongé
précis la dévoie. d ’angoisse.
Et nous luttons contre ce mal.
U im possible est levé si la lutte est possible.
Le plus lourd.
Avouer la défaite et l’erreur éblouie, l’impuissance de
Si nous prétendons au sommet, nous ne pouvons le donner Nietzsche.
comme atteint. Oiseau brûlé dans la lumière. Puanteur de duvet grillé.
Je ressens au contraire la nécessité de dire — tragiquement ? 1 La tête humaine est faible et bat la campagne.
peut-être... : Elle ne peut l’éviter.
— L ’impuissance de Nietzsche est sans appel. Ainsi. Nous attendons de l’amour la solution de souffrances
infinies. Mais que faire d ’autre? L ’angoisse en nous est infinie
et nous aimons. Il nous faut comiquement coucher l’être
Si la p ossib ilité nous est donnée dans la chance — non reçue
aimé sur ce lit de Procuste : une angoisse infinie !
du dehors mais celle que nous sommes, jouant et nous efforçant
jusqu’à la fin, il n’est rien évidemment dont nous puissions
dire : « ce sera possible ainsi ». Ce ne sera pas possible, mais
La seule voie rigoureuse, honnête.
jo u é. Et la chance, le jeu, supposent Y im possible au fond.
N ’avoir aucune exigence finie. N ’admettre de limite en
La tragédie de Nietzsche est celle de la nuit, naissant d ’un
aucun sens. Pas même en direction de l’infini. Exiger d ’un
excès de jour.
être : ce qu’il est ou ce qu’il sera. N e rien savoir, sinon la fasci
Les yeux hardis, ouverts comme un vol d’aigle... le soleil
nation. Ne jamais s’arrêter aux limites apparentes a.
d’immoralité, la fulguration de la méchanceté l’aveuglèrent.
C ’est un homme ébloui qui parle,

2 Le plus difficile.
Toucher au plus bas.
Sur Nietzsche 127
dansaient comme des dieux — un orage déchaîné regardé
d’une chambre où l’enfer... — la fenêtre donnait sur le dôme
et les palais de la p lace)1.
La nuit, la petite place de V ., en haut de la colline, ressem
blait, pour moi, à la place de Trente.
Nuits de V ,, également féeriques, l’une d ’agonie.
L a décision que scelle un poème sur les dés *, écrit à V .,
se rapporte à Trente.
IX Cette nuit dans la forêt n’est pas moins décisive.

La chance, une série inouïe de chances, m’accompagne


depuis dix ans. Déchirant ma vie, la ruinant, la menant au
Nous avons b u 1 hier soir deux bouteilles de vin (K, et bord de l’abîme. Certaines chances font longer le bord : un
moi). Nuit féerique de clair de lune et d ’orage. L a forêt peu plus d’angoisse et la chance serait son contraire.
la nuit, le long de la route des clairières de lune entre les
arbres et, sur le talus, de petites taches phosphorescentes (à
la lueur d’une allumette, fragments de branches vermoulues
habités de vers luisants). Pas connu de bonheur plus pur,
plus sauvage, plus sombre. Sensation d ’avancer très loin :
d ’avancer dans l’impossible. U n impossible féerique. Gomme
si, dans cette nuit, nous étions perdus.
A u retour seul, monté au sommet des rochers *.
L ’idée de l’absence de nécessité du monde des objets,
de l’adéquation de l’extase à ce monde (et non de l’extase à
Dieu ou de l’objet à la nécessité mathématique) m’apparut
pour la première fois — • me souleva de terre.
En haut des rochers, j ’enlevai mes vêtements par un vent
violent (il faisait chaud : je n’avais qu’une chemise et un
pantalon). Le vent déchiquetait les nuages qui se déformaient
sous la lune. L ’immense forêt à la lumière lunaire. Je me
tournai dans la direction de... dans l’espoir... (Aucun intérêt
d’être nu : je remis mes vêtements.) Les êtres (un être aimé,
moi-même) se perdant lentement dans la mort, ressemblent
aux nuages que le vent défait : jam a is p lu s ... J 'a im a i le visage
de K . Comme les nuages que le vent défait : j ’entrai sans cri
dans une extase réduite à un point mort et d ’autant plus
limpide.

Nuit féerique semblable à peu de nuits que j ’ai connues.


L ’horrible nuit de Trente (les vieillards étaient beaux,
Sur Nietzsche 129

lions présentes serait seul une chance authentique, le plein


« état de grâce » qu’est la chance.

Aimer une femme (ou quelque autre passion), pour un


homme est le seul moyen de n’être pas Dieu. Le prêtre, orné
d’arbitraires parures n’est pas Dieu non plus : quelque chose
en lui vomit la logique, la nécessité de Dieu. U n officier, un
groom, etc., se subordonnent à l’arbitraire.
X
Je souffre : le bonheur, demain, peut m’être enlevé. Ce qui
me resterait de vie me semble vide (vide, vraiment vide).
Tenter de combler ce vide? Par une autre femme? nausée.
Une tâche humaine ?Je serais Dieu ! Tout au moins j ’essaierais
Appris le débarquement. Cette nouvelle ne m’a pas saisi. de l’être. O n dit à qui vient de perdre ce qu’il aimait qu’il
Insinuée lentement. travaille : qu’il se soumette à telle réalité donnée et vive pour
elle (pour l’intérêt qu’il y prend). Si cette réalité semble
vide?
Retrouvé ma chambre. Je n’ai jamais si bien senti — j ’arrive après tant d’excès
Hymne à la vie. vraiment au bout du possible — qu’il me faut aimer ce qui
par essence est périssable et vivre à la merci de sa perte.
J ’ai le sentiment d’exigences morales profondes.
J ’aurais voulu rire hier. Je souffre aujourd’hui durement sachant qu’il n’est pas
M al aux dents (qui paraît fini). de moyen d ’être Dieu sans manquer à moi-même 1.
Ce matin encore, fatigue, la tête creuse, résidu de fièvre.
Sentiment d ’impuissance. Crainte de n’avoir plus de nou
velles 1. Onze jours de solitude encore... (si rien n’arrive de mau
Je suis calme, vide. L ’espoir de grands événements m’équi vais). Commencé hier, après-midi, un développement 8 que
libre. j ’interromps — pour en souligner l ’intention : la lumière dont
Désemparé toutefois dans ma solitude. Résigné. Indiffé je vis me manque et, désespérément, je travaille, cherchant
rence relative à ma vie personnelle. l’unité de l’homme et du monde! Sur les plans coordonnés
Il y a dix jours au contraire, j ’avais au retour de Paris la du savoir, d’une action politique et d’une contemplation
surprise 2... J ’en viens à désirer, égoïstement, une stabilité illimitée !
de quelque temps! Mais non. Impossible aujourd’hui de Il me faut me rendre à cette vérité : qu’une vie implique
songer au répit — d ’ailleurs probable. un au-delà de la lumière, de la chance aimée.
M a folie — ou plutôt ma sagesse extrême — me représente
néanmoins ceci : que cet au-delà de la chance, dût-il être
Bruit de bombes lointaines (devenu banal). Condamné à un soutien quand ma chance immédiate — l’être aimé —
douze jours de solitude, sans amis, sans détente possible, me manque, a lui-même le caractère de la chance.
obligé de rester, déprimé, dans ma chambre : à me laisser Nous nions ce caractère d’habitude. Nous ne pouvons que
ronger par l’angoisse. le nier cherchant au sol, un stable fondement qui permette
Enchaîner? retrouver la vie? M a honte de l’angoisse se lie d’endurer l’aléa, réduit au rôle secondaire. Nous cherchons
à l’idée de chance. A vrai dire, l’enchaînement dans les condi- cet au-delà principalement quand nous souffrons. D ’où les
130 Œuvres complètes de G . B ataille
Sur Nietzsche 131
sottises du christianisme (où la bondieuserie dès l’abord est
M a méthode ou plutôt mon absence de méthode est ma
donnée). D ’où la nécessité d’une réduction à la raison, d’une
vie.
confiance infinie donnée à des systèmes éliminant la chance
De moins en moins j ’interroge pour connaître. Je m’en
(la raison pure est elle-même réductible au besoin d ’éliminer
moque et je vis, j ’interroge pour vivre. Je mène ma quête
la chance — ce qu’achèvent, apparemment, les théories de
vivant une épreuve relativement dure, à la mesure de mes
la probabilité).
nerfs angoissante. Au point où j ’en suis, plus d’échappatoire.
Extrême fatigue.
Seul avec moi-même, les issues d’autrefois (le plaisir et l’exci
M a vie n’est plus le jaillissement — sans lequel le non-sens
tation) me manquent. Je dois me dominer, faute d’autre
est là.
issue.
Difficulté fondamentale : un jaillissement étant nécessaire
à la chance, la lumière (la chance) fait défaut dont le jaillis
sement dépendait... M e dominer? Facile!
L ’élément irréductible est donné dans le jaillissement qui Mais l’homme maître de lui, que je puis devenir, me
n’attendît pas l’échéance de la lumière et la provoqua. Le déplaît.
jaillissement — lui-même aléatoire — définit l’essence et le Glissant à la dureté, j ’en reviens vite à l’amitié pour moi-
commencement de la chance. La chance se définit rapportée même, à la douceur : d’où la nécessité de chances sans fin.
au désir, qui lui-même désespère ou jaillit. A ce point, je ne puis que chercher la chance, tenter de la
saisir en riant.
Jouer, chercher la chance, demande la patience, l’amour,
M e servant de fictions, je dramatise l’être : j ’en déchire
l’abandon entiers.
la solitude et dans le déchirement je communique.
D ’autre part, la malchance n’est vivable — humainement
— que dramatisée. De la malchance, le drame accentue
Mon véritable temps de réclusion — dix jours encore à
l’élément de chance, qui persiste en elle ou en procède.
passer dans cette chambre enfermé — commence ce matin
L ’essence du héros du drame est le jaillissement — la montée
(je suis sorti hier et avant-hier) K
à la chance (une situation dramatique demande avant la
chute l’élévation).,.

Hier des gosses suivirent en cotirant, l ’un le tramway,


J ’arrête une fois de plus un développement commencé. l’autre le car. Les choses dans des cervelles d’enfant? les
Méthode désordonnée. Buvant — au café du Taureau — mêmes que dans la mienne. L a différence fondamentale est
trop d’apéritifs. U n vieillard, mon voisin, mugit doucement la décision, qui repose sur moi (je ne puis, moi, me reposer sur
comme une mouche. Une famille, entourant la commu d’autres). M e voici, moi : m’éveillant au sortir de la longue
niante, boit des demis. Des militaires allemands filent rapide enfance humaine où, de toutes choses, les hommes se repo
ment dans la rue. Une fille assise entre deux ouvriers (— Vous sèrent sans fin les uns sur les autres. Mais cette aube du savoir,
pourrez me peloter tous les deux). Le vieillard continue à de la pleine possession de soi n’est au fond que la nuit,
mugir (il est discret). Le soleil, les nuages. Les femmes l’impuissance.
habillées sont comme un jour gris. Le soleil nu sous les Une petite phrase : « serait-elle liberté sans l’impuissance ? »
nuages. est le signe excédent de la chance.
Une activité n’ayant pour objet que des choses entière
ment mesurables est puissante, mais servile. L a liberté
Exaspération. Déprimé, excité ensuite.
découle de l’aléa. Si nous ajustions la somme d’énergie
Retrouver le calme. U n peu de fermeté suffit.
produite à la somme nécessaire à la production, la puissance
132 Œuvres complètes de G . Bataille Sur Nietzsche *33
humaine ne laisserait rien à désirer en ce qu’elle suffirait et
représenterait la satisfaction des besoins. En contrepartie cet M a vie est bizarre, épuisante et, ce soir, affaissée.
ajustement aurait un caractère de contrainte : l’attribution Passé une heure d ’attente à supposer le pire.
d ’énergie aux différents secteurs de la production serait fixée Puis la chance à la fin. Mais ma situation demeure inex
une fois pour toutes. Mais si la somme produite est supérieure tricable.
au nécessaire, une activité impuissante a pour objet une
production démesurée.
J ’ouvre, à minuit, ma fenêtre sur une rue noire, un ciel
noir : cette rue et ce ciel, ces ténèbres sont limpides.
J ’étais ce matin résigné à l’attente. J ’atteins, au-delà de l’obscurité, je ne sais quoi de pur, de
Sans à-coup, doucement, je me décidai... riant, de libre — aisément.
C ’était déraisonnable, évidemment. Je partis néanmoins,
soutenu par un sentiment de chance.
La chance sollicitée me répondit. Bien au-delà de mon 1 La vie recommence.
espoir. Coup de massue jovial et familier sur la tête.
Hébété, je descends le fil de l’eau.
K . me dit qu’ayant bu, le 3, elle chercha la clé d’une
L ’horizon s’éclaircit (reste sombre).
citerne, obstinément mais en vain; se retrouva, vers quatre
L ’attente se réduit de dix jours à six.
heures du matin, couchée dans les bois et mouillée.
Le jeu tourne : il se peut qu’aujourd’hui, j ’aie su jouer.

M al supporté l’alcool aujourd’hui.


L ’angoisse me hante et me ronge K J ’aimerais (mais tout m’y invite) donner à ma vie un cours
L ’angoisse là, suspendue au-dessus de profonds possibles... décidé — enjoué. Exigeant d’elle une douceur de miracle,
je me hisse au sommet de moi-même et je vois : le fond des la limpidité de l’air des sommets. Transfigurant les choses
choses ouvert. autour de moi. Enjoué, j ’imagine un accord de K . : la gaieté,
Comme un coup frappé à la porte, odieuse, l’angoisse est le vide même (et sans but), transparente, à hauteur d’impos
là. sible.
Signe de jeu, signe de chance. Exiger davantage, agir, assigner la chance : elle répond au
D ’une voix de démence, elle m’invite. jaillissement du désir.
Je jaillis et des flammes ont jailli devant moi! L ’action sans fin étroite, illimitée, visant la chance au-delà
des fins, comme un dépassement de la volonté : exercice d’une
activité libre.
Il en faut convenir 2 : ma vie, dans les conditions présentes ?
un cauchemar, un supplice moral.
2 Revenant sur le cours de ma vie.
Je me vois m’approcher lentement d’une limite.
C ’est négligeable : évidemment!
L ’angoisse m’attendant de tous les côtés, je danse sur la
Sans fin nous nous « néantissons »; la pensée, la vie
corde raide et fixant le ciel, je distingue une étoile : minus
tombent en se dissipant dans un vide.
cule, elle brille d’un léger éclat et consume l’angoisse — qui
Appeler Dieu ce vide — où j ’ai tendu ! où ma pensée tendit!
m’attend de tous les côtés.
Que faire dans la prison d’un corps humain, sinon d’évo
Je possède un charme, un pouvoir infini.
quer l’étendue qui commence au-delà des murs a?
134 Œuvres complètes de G . B ataille Sur N ietzsche 135

Après le déchirement du matin, mes nerfs à nouveau, main


J ’ai douté ce matin de ma chance. tenant, mis à l’épreuve.
Durant un long moment — d ’interminable attente — ima L ’attente interminable et le jeu, gai peut-être et penché
ginant tout perdu (à ce moment c’était logique). sur le pire, épuisant les nerfs, puis une interruption finissant
Je tins ce raisonnement : « M a vie est le saut, l ’élan dont de les ébranler... Il me faut crier un long gémissement : cette
la force est la chance. Si la chance, sur le plan où cette vie ode à la vie, à sa transparence de verre !
se joue maintenant, me manque, je m’effondre. Je ne suis Je ne sais si K ., malgré elle, me ménage obscurément cette
rien, sinon cet homme assignant la chance, auquel je prêtais le instabilité. Le désordre où elle me maintient découle en appa
pouvoir de le faire. Le malheur, la malchance survenant, la rence de sa nature.
chance qui me donnait l’élan n’était qu’un leurre. Je vivais
me croyant sur elle un pouvoir d’incantation : c’était faux. »
Je gémis jusqu’au bout : « M a légèreté, ma victoire amusée sur O n dit : « à la place de Dieu, il y a l’impossible — et non
l’angoisse étaient fausses. Le désir et la volonté d’agir, je les Dieu ». Ajouter : « l’impossible à la merci d'une chance 1 ».
ai joués — je n’avais pas choisi le jeu — sur ma chance :
la malchance aujourd’hui répond. Je hais les idées qu’aban
donne la vie, quand les idées dont il s’agit donnent la valeur Pourquoi me plaindrais-je de K .?
première à la chance... » L a chance est contestée sans fin, sans fin mise en
A ce moment, j ’étais si mal : un désespoir particulier jeu.
n’ajoutait à ma dépression qu’un peu d’amertume (comique). Décidant d’incarner la chance ad unguem, K . n’aurait pu
J ’attendais sous la pluie depuis une heure. Rien n’est plus mieux faire : apparaissant, mais quand l’angoisse... disparais
déprimant qu’une attente à laquelle répond le vide d ’une allée. sant si soudainement que l’angoisse... Gomme si elle ne pou
K. marchant avec moi, me parlant, le sentiment d ’un mal vait succéder qu’à la nuit, comme si la nuit seule pouvait lui
heur durait. K . était là : j ’étais inepte. Sa venue n’était pas succéder. Mais chaque fois sans y songer, comme il convient
vraisemblable et j ’avais du mal à penser : ma chance v i t x... si c’est la chance.

L ’angoisse en moi conteste le possible. « A la place de Dieu, la chance », c’est la nature échue
Elle oppose au désir obscur un obscur impossible. mais pas une fois pour toutes. Se dépassant elle-même en
A ce moment la chance, sa possibilité conteste en moi échéances infinies, excluant les limites possibles. Dans cette
l’angoisse. représentation infinie, la plus hardie sans doute et la plus
L ’angoisse dit : « impossible » : l’impossible demeure à la démente que l’homme ait tentée, l’idée de Dieu est l’enveloppe
merci d'une chance. d’une bombe en explosion : misère, impuissances, divines
La chance est définie par le désir, néanmoins toute réponse opposées à la chance humaine!
au désir n’est pas chance.
L ’angoisse seule définit tout à fait la chance : est chance ce
que l’angoisse en moi tint pour impossible. Dieu remède appliqué à l’angoisse : ne pas guérir l’angoisse.
L ’angoisse est contestation de la chance 2. Au-delà de l’angoisse, la chance, suspendue à l’angoisse,
Mais je saisis l’angoisse à la merci d ’une chance, qui définie par elle.
conteste et qui seule le peut le droit qu’a l’angoisse de nous Sans l’angoisse — sans l’extrême angoisse — la chance ne
définir. pourrait même être aperçue.
136 Œuvres complètes de G . B ataille

« Dieu, s’il y avait un Dieu, ne pourrait, par simple conve


nance, se révéler au monde que sous une forme humaine. »
(1885; Volonté de puissance , II, p. 316.)
Être homme : l’impossible en face, le mur... que seule une
chance...

K . ce matin déprimée, après une nuit d’angoisse irraisonnée,


d ’insomnie, elle-même angoissante et, comme on entendait
de nombreux avions, saisie de légers tremblements. Frêle, sous
J u in -J u ille t IQ44
une apparence de brio — d ’enjouement, d’abattage. Je
suis si anxieux d’habitude que cette détresse irraisonnée
m’échappe. Devinant ma misère et les difficultés, les fondrières
LE TEM PS 1
où j ’avance, elle riait de bon c m r avec moi. Étonné de sentir
en elle, soudainement, contre l’apparence, une amie, comme
une sœur... S’il n’en était ainsi, pourtant, nous serions étran
gers l’un à l’autre.
Cette vague s'approche avec avidité
comme s'il s'agissait d'atteindre quelque
chose ! E lle rampe avec une hâte épouvan
table dans les replis les plus cachés de la
fa la ise ! E lle a l'air de vouloir prévenir
quelqu'un ; il semble qu'il y a là quelque
chose de caché, quelque chose qui a de la I
valeur, une grande valeur. E t maintenant
elle revienty un peu plus lentement, encore
toute blanche d'émotion. Est-elle déçue?
A-t-elle trouvé ce qu'elle cherchait? Prend-
elle cet air déçu? M ais déjà s'approche Au café, hier après dîner, filles et garçons dansèrent au
une autre vague, plus avide et plus sau
son de l’accordéon.
vage encore que la première, et son âme,
Un accordéoniste avait la tête — minuscule et jolie —
elle aussi, semble pleine de mystère, pleine
d'envie de chercher des trésors. C'est ainsi
d’un Douglas-caneton1 : fort gaiement, l’air immense, animal,
que vivent les vagues, c'est ainsi que nous inepte, il chantait.
vivons, nous qui possédons la volonté! je Il me plut : j ’aurais aimé moi-même être stupide, avoir un
n'en dirai pas davantage. œil d’oiseau. Le rêve : me soulageant la tête en écrivant,
— Comment? Vous vous méfiez de comme on se soulage le ventre... devenir vide, ainsi qu’un
moi ? Vous m'en voulez, jo lis monstres ? joueur de musique. Le tour serait joué? Mais non! A u milieu
Craignez-vous que je ne trahisse tout à des filles — jeunes et vives et jolies — mon poids (mon cœur)
fa it votre secret? Eh bien! soyez fâchés, est comme la légèreté du joueur infini ! J ’offre à la compagnie
élevez vos corps verdâtres et dangereux
du vin et la patronne annonce : « de la part d ’un spectateur! ».
aussi haut que vous le pouvez, dressez un
mur entre moi et le soleil — comme main
tenant! En vérité, il ne reste plus rien
de la terre qu'un crépuscule vert et de Un de mes amis — caractère mou, comme je l’aime, mol
verts éclairs. Agissez-en comme vous lesse garantie d ’une fermeté rejetant un ordre des choses
voudrez, impétueuses, hurlez de plaisir comique — se trouvait en mai 1940 à Dunkerque. On l’occupa
et de méchanceté — ou bien plongez à — durant des jours — à vider les poches des morts (opération
nouveau, versez vos émeraudes au fond du faite en vue d ’atteindre les leurs). Son tour arriva d’embar
gouffre, jetez, par-dessus, vos blanches quer : finalement, le bateau échappa, mon ami toucha la
dentelles infinies de mousse et d'écume. côte anglaise : à faible distance de Dunkerque, à Folkestone,
J e souscris à tout, car tout cela vous
des joueurs de tennis en blanc s’agitaient sur les courts.
sied si bien, et je vous en sais infiniment
De même le 6 juin, jour du débarquement, je vis, sur la
gré: comment vous trahirais-je? Car
place, des forains monter un manège.
— écoutez bien! — je vous connais,
j e connais votre secret, je sais de quelle U n peu plus tard, au même endroit, le ciel clair s’emplit
espèce vous êtes! Vous et moi, nous d ’un tournoi de petits avions américains. Zébrés noir et
sommes d'une même espèce! Vous et blanc, virant au ras des toits. Mitraillant les routes et la voie
moi, nous avons un même secret! ferrée. J ’avais le cœur serré, et c’était ravissant.
Gai savoir, 310.

*
140 Œuvres complètes de G . B ataille Sur Nietzsche 141

Très aléatoire (écrit au hasard et comme en jouant) : temps : l’habileté envisagée n’est ni celle des mains ni celle
Que le temps soit la même chose que l’être, l’être la même des corps. Elle veut la connaissance intime de la nudité —
chose que la chance... que le temps. d’une blessure des êtres physiques — dont chaque attouche
Signifie que : ment approfondit l’ouverture.
S’il y a l’être-temps, le temps enferme l’être dans la chute
de la chance, individuellement. Les possibilités se répartissent
et s’opposent. Image gratuite de K ., trapéziste de music-hall. Une telle
Sans individus, c’est-à-dire sans répartition des possibles, image lui plaît par un équilibre logique, et d’accord avec elle,
il ne pourrait y avoir de temps. nous rions, j e la vois sous les vives lumières, vêtue de paillettes
Le temps est la même chose que le désir. d’or et suspendue 1.
Le désir a pour objet : que le temps ne soit pas.
Le temps est le désir que le temps ne soit pas.
Le désir a pour objet : une suppression des individus (des Un jeune cycliste dans la forêt vêtu d ’une pèlerine de
autres); pour chaque individu, chaque sujet du désir, cela loden : il chante à quelques pas de moi. Sa voix est grave et,
veut dire une réduction des autres à soi (être le tout). dans son exubérance, il balance une tête ronde et frisée dont
Vouloir être le tout — ou Dieu — c’est vouloir supprimer j ’ai remarqué, au passage, les lèvres charnues. Le ciel est gris,
le temps, supprimer la chance (l’aléa). la forêt me semble sévère, les choses aujourd’hui sont froides.
Ne pas le vouloir, c’est vouloir le temps, vouloir la chance. U n bruit long, obsédant, de bombardiers succède au chant
Vouloir la chance est V a m o rfa ti. du jeune homme, mais le soleil, un peu plus loin, traverse la
A m o r fa ti signifie vouloir la chance, différer de ce qui était. route (j’écris debout sur un talus). Le bruit sourd est plus fort
Gagner l’inconnu et jouer. que jamais : s’ensuit un fracas de bombes ou de D .C .A .
Jouer, pour l ’ un, c ’est risquer de perdre ou de gagner. Pour A peu de kilomètres, semble-t-il. Deux minutes à peine et
l’ensemble, c’est dépasser le donné, aller au-delà. tout est fini : le vide recommence et plus gris, plus louche que
Jouer est en définitive amener à l’être ce qui n’était pas jamais.
(en cela le temps est histoire) \

Je m’inquiète de ma faiblesse.
Retenir dans l’union des corps — dans le cas du plaisir A tout instant l’angoisse entre, elle étrangle et sous sa
excédant — un moment suspendu d’exaltation, de surprise pression d’étau, j ’étouffe et tente de fuir. Impossible. Je ne
intime et d ’ excessive pureté. L ’être, à ce moment, s’élève au- puis d’aucune façon, admettre ce qui est, qu’il me faut malgré
dessus de lui-même, comme un oiseau serait chassé, s’élèverait moi subir, qui me cloue.
jeté dans la profondeur du ciel. Mais en même temps qu’il Mon angoisse est doublée d’une autre, et nous sommes
s’anéantit, il jouit de son anéantissement, et domine de cette deux, traqués par un chasseur inexistant.
hauteur toutes choses, dans un sentiment d ’étrangeté. Le Inexistant?
plaisir excédant s’annule et laisse la place à cette élévation De lourdes figures de névrose nous harcèlent.
anéantissante au sein de la pleine lumière. Ou plutôt, le Annonciatrices d’ailleurs d’autres aussi lourdes mais
plaisir cessant d’être une réponse au désir de l’être, dépassant vraies.
ce désir excessivement, dépasse en même temps l’être et lui
substitue un glissement — manière d’être suspendue, radieuse,
excessive, lié au sentiment d’être nu et de pénétrer la nudité Lisant une étude sur Descartes, je dois relire trois ou quatre
ouverte de l’autre. U n tel état suppose la nudité faite, abso fois le même paragraphe K M a pensée m’échappe et
lument faite, ceci par attouchements naïfs — habiles en même mon cœur, mes tempes battent. Je m’allonge à présent comme
142 Œuvres complètes de G . Bataille Sur N ietzsche 143
un blessé, qu’un mauvais sort abat mais provisoirement. 1 « J ’aime ceux qui ne savent vivre qu’en sombrant, car ils
M a douceur vis-à-vis de moi-même m’apaise : au fond de passent au-delà.
l’angoisse où je suis, se trouve la méchanceté, la haine intime. «J’aime les grands contempteurs parce qu’ils sont les grands
\ adorateurs, les flèches du désir tendues vers l’autre rive. »

Restant seul, je m’effraie à l’idée d’aimer K . par haine de


moi-même. L a brûlure d’une passion maintenant mes lèvres Lues, ces phrases de Zarathoustra (prologue de la première
ouvertes, ma bouche sèche et mes joues en feu, se lie sans doute partie) n’ont guère de sens. Elles évoquent un possible et
à mon horreur de moi. Je ne m’aime pas et j ’aime K . Cette veulent être vécues jusqu'au bout. Par qui se jouerait sans
passion qu’attisent des difficultés inhumaines atteint ce soir mesure, n’acceptant de lui-même que le saut par lequel i l
une sorte de fièvre. A tout prix, il me faut m’échapper à moi- j; dépasserait ses limites.
même, placer la vie dans une image illimitée (pour moi).
Mais l ’angoisse liée à l’incertitude des sentiments paralyse K . 1
Ce qui m’arrête dans la névrose est qu’elle nous force à
nous dépasser. Sous peine de sombrer. D ’où Vhumanité des
Combattre l’angoisse, la névrose! (La sirène, à l’instant, névroses, que transfigurent des mythes, des poèmes ou des
déchire les airs. J ’écoute : un immense bruit d’avions devenu comédies. L a névrose fait de nous des héros, des saints, mais
pour moi le signe de la peur maladive). Rien ne peut me glacer . sinon des malades. Dans l’héroïsme ou la sainteté, l’élément
davantage : il y a six ans, la névrose, à mes côtés, tuait . de névrose figure le passé, intervenant comme une limite
Désespérant, je luttai, je n’avais pas d ’angoisse, je croyais (une contrainte) à l’intérieur de laquelle la vie se fait « impos
la vie la plus forte. La vie l’emporta d ’abord, mais la névrose sible ». Celui qu’alourdit le passé, auquel un attachement
eut un retour et la mort entra chez moi. maladif interdit le passage facile au présent, ne peut plus
accéder au présent en prenant l’ornière. C ’est par là qu’il
échappe au passé, quand un autre, qui n’y tient guère, se
Je hais l’oppression, la contrainte. Si comme aujourd’hui, laisse pourtant guider, limiter par lui. Le névrosé n’a qu’une
la contrainte touche à qui n’a de sens que libre — j ’aspire issue : i l doit jouer. La vie s’arrête en lui. Elle ne peut suivre
à côté d ’elle l’air léger des sommets — ma haine est la plus un cours réglé dans des tracés. Elle s’ouvre une voie neuve,
grande imaginable. elle crée pour elle-même et d’autres un monde neuf.
U n enfantement n’est pas donné en un jour. Bien des voies
sont des impasses brillantes, n’ayant de la chance que les
Contrainte est la limite du passé opposée à ce qui survient, apparences. Elles échappent au passé en ce qu’elles évoquent
L a névrose est la haine du passé contre Factuel : laissant *' un au-delà : l’au-delà évoqué demeure inaccessible.
la parole aux morts a. La règle en ce domaine est le vague : nous ne savons pas
si nous atteignons (« l’homme est un pont, non pas un but »).
Le surhomme est peut-être un but. Mais il l’est n’étant qu’une
Des replis du malheur que nous portons en nous, naît le évocation : réel, il lui faudrait jouer, voulant l’au-delà de lui-
rire allégé qui demande un courage angélique. même.
Ne puis-je offrir à l’angoisse une issue : se jouer, se faire le
i
héros de la chance ? ou de la liberté plutôt ? L a chance est en
« Ce qu’il y a de grand dans l’homme, c’est qu’il est un nous la forme du temps (de la haine du passé). Le temps est
pont et non pas un but : ce que l’on peut aimer en l’homme, liberté. En dépit des contraintes que la peur lui oppose.
c’est qu’il est une transition et un déclin. Être un pont mais jamais un but : ceci demande une vie
r li (.’ n.oPO ï-iA
b i b u g ï -î c a -O -
E Cü'G<uP“->
I
F.F-L.C.K. G.s.r.
144 Œuvres complètes de G , B ataille

arrachée aux normes avec une puissance étroite, serrée, volon


taire, n’acceptant plus à la fin d ’être détournée d’un rêve.

Le temps est chance en exigeant l’individu, l’être séparé.


C ’est pour et dans l’individu qu’une forme est neuve.
Le temps sans jeu serait comme s’il n’était pas. Le temps
veut ¡'uniformité dissoute : faute de quoi, il serait comme s’il
n’était pas. De même sans le temps runiformité dissoute serait II
comme si elle n’était pas.
Nécessairement, pour l’individu, la variabilité se divise
en indifférente, heureuse et malheureuse. L ’indifférence est
comme n’étant pas. L a malchance et la chance se composent
sans fin en variabilité de la chance ou de la malchance, la A la suite des bombardements d’hier, la communication
variabilité étant essentiellement chance (même en vue d ’une avec Paris semble interrompue. Est-ce soudain — du fait
malchance) et le triomphe de l’uniformité malchance (même de coïncidences malheureuses — la malchance succédant à
étant Tuniformité de la chance). Les chances uniformes et les la chance extrême?
malchances mobiles indiquent les possibilités d’un tableau Ce n’est pour l’instant qu’une menace.
où la mobilité-malchance a l’attrait des tragédies (chance à la
condition d’un décalage entre spectateur et spectacle — spec
tateur jouissant de l’effondrement : le héros mourant, sans le
spectateur, aurait-il un sens?). Maintenant, le mauvais sort m’atteint de tous côtés.

(J’écris sur un bar. J ’ai bu — cinq pastis — au cours de Je n’ai pas de recours. J ’ai laissé lentement s’éloigner les
l’alerte : de petites et nombreuses nuées d’avions hantèrent possibles auxquels on tient d’habitude.
le ciel; une D.G.A. violente ouvrit le feu. Une jolie fille, S’il était temps encore, mais non...
un beau garçon dansèrent, la fille à demi nue dans une robe Quelle tristesse à la fin de l’après-midi, sur la route. Il
de plage.) pleuvait à verse. U n moment nous nous sommes abrités
sous un hêtre, assis sur un talus, les pieds sur un tronc d ’arbre
abattu. Sous le ciel bas, le tonnerre roulait à n’en plus finir.
En chaque chose et l’une après l’autre, j ’ai heurté le vide.
M a volonté souvent s’était tendue, je la laissai aller : comme
on ouvre à la ruine, aux vents, aux pluies, les fenêtres de sa
maison. Ce qui restait en moi d ’obstiné, de vivant, l’angoisse
l’a passé au crible. Le vide et le non-sens de tout : des possi
bilités de souffrances, de rire et d ’extases infinies, les choses
comme elles sont qui nous lient, la nourriture, l’alcool, la
chair, au-delà le vide, le non-sens. Et rien que je puisse faire
(entreprendre) ou dire. Sinon de radoter, assurant qu’il en est
ainsi.
Cet état d’hilarité désarmée (où la contestation m’avait
146 Œuvres complètes de G . B ataille Sur Nietzsche 147

réduit) restait lui-même à la merci de contestations nouvelles.


L a fatigue nous retire du jeu mais non la contestation, qui Le bonheur que j ’attends, je le sais d’ailleurs, ce n’est pas
conteste à la fin la valeur de l’état où elle nous réduit. Ce la chance assurée : c’est la chance nue — demeurée libre —
dernier mouvement pourrait être à la fin cruauté perdue. cantonnée orgueilleusement dans son aléa infini. Comment
Mais il peut procéder d’une chance. L a chance, si elle échoit, ne pas grincer des dents à l’idée d ’une horreur se prolon
conteste la contestation. geant peut-être en indicible joie, mais sans autre issue que la
Entre contestation, mise en question, mise en je u des valeurs, je mort?
ne puis admettre de différence. Le doute détruit successivement
les valeurs dont l’essence est d’être immuable (Dieu, le bien). Ce qui m’entretient dans l’angoisse est sans doute que le
Mais mettre en jeu suppose la valeur de la mise en jeu. Au malheur m’atteindra, sans tarder, de toute façon. J ’imagine
moment de la mettre en jeu, la valeur est seulement déplacée arriver, à coup sûr, lentement, au sommet de la déchirure.
de l’objet sur sa mise en jeu, sur la contestation elle-même. Je ne puis nier d’être allé, de moi-même, au-devant de cet
L a mise en question substitue aux valeurs immuables une impossible (souvent, une obscure attirance nous conduit).
valeur mobile de la mise en jeu. Rien dans la mise en jeu Ce que je haïssais n’était pas d’être déchiré, c’était de n’aimer
ne s’oppose à la chance. La contestation disant : « Ce qui est rien, de ne plus désirer jouer. J ’ai la tentation, parfois, de hâter
seulement chance ne peut être valeur, n’étant pas immuable », le moment du malheur extrême : je puis cesser de supporter
se servirait sans droit d’un principe lié à ce qu’elle conteste. la vie, je ne regrette pas de l’avoir eue telle.
Ce qui s’appelle chance est valeur pour une situation donnée,
variable en elle-même. Une chance particulière est réponse J ’aime ce mot d’un explorateur, — écrit dans les glaces —
au désir. Le désir est donné d’avance, au moins comme désir il mourait : « Je ne regrette pas ce voyage, »
possible, même s’il n’était pas manifeste d’abord.
La chance perdue, l’idée de la reconquérir — à force
D ’ailleurs, je suis déraisonnable. d’habileté, de patience — >serait à mes yeux manquement —
Par intermittence, d’une nervosité risible (mes nerfs sou péché contre la chance. Et plutôt mourir...
mis à une épreuve interminable, me lâchent de temps à autre :
et s’ils me lâchent, ils me lâchent bien). Le retour de la chance ne peut résulter d’un effort, encore
Mon malheur est d ’être — ou plus exactement d ’avoir été moins d ’un mérite. A la rigueur d ’un bon tour joué à
— détenteur d’une chance si parfaite que des fées n’auraient l’angoisse, d’une heureuse désinvolture de joueur (j’imagine
pu me donner davantage : d’autant plus vraie qu’elle est au bord du suicide un joueur riant, usant sans limite de lui-
fragile, à chaque instant remise en jeu. Rien qui puisse même).
davantage scier, déchirer, supplicier par excès de joie, réali
sant à la fin pleinement l’essence du bonheur qui est de n’être Si la chance revient, c’est souvent à l’instant où j ’en
pas saisissable. riais. La chance est le dieu qu’on blasphème en n’ ayant
Mais le désir est là, l’angoisse, qui veut saisir. plus la force d ’en rire.
Le moment vient où, la malchance aidant, j ’abandonnerais
pour une brève détente. Tout semblait résolu.
Arrive une vague d’avions, la sirène...
Tout semble s’arranger : il m’arrive, fatigué d ’attendre, Ce n’est sans doute rien, mais, de nouveau, tout est en jeu.
de désirer de mourir : la mort me semble préférable à l’état
suspendu, je n’ai plus le courage de vivre et, dans le désir Je m’étais assis pour écrire et la fin de l’alerte sonne 1...
que j ’ai d’un repos, je ne m’occupe plus de savoir si la mort
en est le prix.
Sur Nietzsche 149

subtilisons, nous anéantissons. Rien ne subsiste qui ne soit


vide — néant comme est le blanc des yeux.
A l’instant où j ’écris passe une jolie fille pauvre — saine,
fragile. Et je l’imagine nue, la pénétrant — plus loin qu'elle-
même.
Cette joie que j ’imagine — et sans rien désirer — se charge
d’une vérité vidant le possible, excédant les limites de l’amour.
Au point où justement la pleine sensualité comblée — et la
III pleine nudité se voulant telle — glissent à l’au-delà de tout
espace concevable.
Nécessité d’une force morale dépassant le plaisir (l’érotique)
gaiement. Ne s’attardant pas.
Les possibles les plus lointains n’annulent d’aucune façon
U n certain empereur pensait constam les plus proches. Entre les uns et les autres, on ne peut faire
ment à Vinstabilité de toutes choses afin
de confusion.
de ne p a s y attacher trop d'importance et
de rester en paix. Sur moi Vinstabilité a un
tout autre effet; tout me parait infiniment
p lu s précieux , du f a i t que tout est f u g it if. U n glissement dans les jeux des corps jusqu’à un au-delà
I l me semble que les vices les p lu s pré des êtres veut que ces êtres chavirent lentement, s’engagent, se
cieux, les baumes les p lu s exquis ont tou
jo u rs été je té s dans la mer.
perdent dans l ’excès sans jamais cesser d ’aller plus loin :
lentement le dernier degré, enfin l’au-delà du possible atteint.
1881-1882.
Ceci demande l’épuisement achevé de l’être — excluant
l’angoisse (la hâte) — une puissance tendue, une durable
maîtrise, s’exerçant dans le fait même de sombrer — sans
Soudain, le ciel est clair...
merci, dans un vide dont se dérobent les limites. Ceci demande
Il se couvre aussitôt de nuages noirs. du côté de l’homme une volonté sage, fermée, comme un bloc,
de nier et de renverser lentement — non seulement en autrui
Peu de livres m’ont plu davantage que le Soleil se lève aussi. mais en soi — les difficultés, les résistances que rencontre la
Une certaine ressemblance entre K . et Brett m’irrite en mise à nu. Ceci demande une exacte connaissance de la façon
même temps qu’elle me plaît. dont les dieux veulent être aimés : le couteau de Vhorreur en main.
Relisant quelques-unes des pages de la fiesta , j ’étais ému D ans cette direction insensée, comme il est difficile de faire un
jusqu’aux larmes. pas! L ’emportement, la sauvagerie nécessaires, à tout instant
Dans ce livre cependant la haine des formes intellectuelles dépassent le but. Tous les moments de cette très lointaine
a quelque chose de court. Je préfère vomir, je n’aime pas odyssée, l’un après l’autre apparaissent déplacés : si elle
l’abstinence d ’un régime. paraît tragique, aussitôt s’impose un sentiment de farce —
touchant précisément la limite de l’être ; si elle semble comi
Ce matin le ciel est sévère. que, l’essence tragique se dérobe, l’être est à la volupté qu’il
Mes yeux le vident. O u plutôt le déchirent. ressent comme étranger (la volupté lui est en un sens extérieure
Nous nous comprenons, le vieux nuageux et moi, nous — il est volé, elle lui échappe). La conjonction d’un amour
mesurons l’un l’autre, et nous pénétrons jusqu’à l’intérieur excédant et du désir de perdre — la durée de la perte en fait —
des os. c ’ e s t -à - d i r e l e t e m ps , c ’ e s t -a -d i r e l a c h a n c e
Nous entrepénétrant ainsi — loin et trop loin — nous nous — représente d’évidence la possibilité la plus rare. L ’individu
150 Œuvres complètes de G . B ataille Sur Nietzsche

est la façon d ’échoir du temps. Mais s’il n’a pas de chance La naïveté humaine — la profondeur obtuse de l’intelli
(s’il échoit mal), il n’est plus qu’une barrière opposée au gence — permet toutes sortes de tragiques sottises, de voyantes
temps — qu’une angoisse — ou l’annulation par laquelle il supercheries. Comme à une sainte exsangue on coudrait
se vide d’angoisse. S’il annule l’angoisse, c’est fini : c’est qu’il une verge de taureau, on n’hésite pas à mettre e n je u ... l’absolu
se dérobe à toute échéance, se cantonne en des perspectives immuable! Dieu déchirant la nuit de l’univers d’un cri { Y E lo ï!
en dehors du temps. Si l’angoisse dure — au contraire — il lamma sabachtani ? de Jésus), n’est-ce pas un sommet de malice ?
lui faut en un sens retrouver le temps. Le temps, l’accord avec Dieu lui-même s’écrie, s’adressant à Dieu : « Pourquoi
le temps. C e qui est chance pour l’individu est « communica m’as-tu abandonné? » C ’est-à-dire : « Pourquoi me suis-je
tion », perte de l’un dans l’autre. L a « communication » est abandonné moi-même ? » Ou plus précisément : « Q u ’arrive-
« durée de la perte ». Trouverai-je à la fin l ’accent gai, assez t-il ? me serai-je oublié au point de — m'être mis moi-même en
fou — et la subtilité de l’analyse — pour raconter la danse je u ? »
autour du temps (Zarathoustra, la Recherche du temps perdu) ?

Avec une méchanceté, une obstination de mouche, je Dans la nuit de la mise en croix, Dieu, de la viande en sang
dis en insistant : pas de mur entre érotisme et mystique! et comme l’angle souillé d’une femme, est l’abîme dont il
C ’est du dernier comique; ils usent des mêmes mots, est la négation.
trafiquent des mêmes images et s’ignorent! Je ne blasphème pas. Je me mets, au contraire, à la limite
Dans l’horreur qu’elle a des souillures du corps, grimaçante des larmes — et je ris... d ’évoquer, me mêlant à la foule...
de haine, la mystique hypostasie la peur qui la contracte : un déchirement du temps au plus profond de l’immuable!
c’est l’objet positif engendré et perçu dans ce mouvement Car la nécessité pour l’immuable...? c’est de changer!
qu’elle appelle Dieu. Sur le dégoût, comme il sied, repose tout
le poids de l’opération. Placé à l’interférence, il est d’un côté
l’abîme (l’immonde, le terrible aperçu dans l’abîme aux Étrange que dans l’esprit des foules, Dieu se délace immé
profondeurs innombrables — le temps...) et de l’autre côté diatement de l’absolu et de l’immuabilité.
négation massive, fermée (comme le pavé, pudiquement, N ’est-ce pas le comble du comique au point de la profon
tragiquement fermée), de l’abîme. D ie u ! Nous n’avons pas deur insensée?
fini de jeter l’humaine réflexion dans ce cri, cet appel de souf Jéhovah se délace : se clouant sur la croix!...
freteux 1... Allah se délace dans le jeu de conquêtes sanglantes...
« Si tu étais un moine mystique! De ces divines mises enjeu de soi-même, la première mesure
T u verrais Dieu! » l’infini comique.
Un être immuable, que le mouvement dont j ’ai parlé
décrit comme un définitif, qui ne fut, ne sera jamais en jeu.
Je ris des malheureux agenouillés. Involontairement, Proust a répondu, me semble-t-il, à
Ils n’en finissent plus, naïvement, de dire : l’idée d’unir à Dionysos Apollon. L ’élément bachique est
— N ’allez pas nous croire. Et nous-mêmes! Voyez! nous d’autant plus divinement — cyniquement — mis à nu dans
évitons les conséquences. Nous disons Dieu, mais non! son œuvre que celle-ci participe de la douceur d’Apollon.
c’est une personne, un être particulier. Nous lui parlons. Nous Et la modalité mineure, expressément voulue, n’est-elle
nous adressons nommément à lui : c’est le Dieu d ’Abraham, de pas la marque d’une discrétion divine?
Jacob. Nous le mettons sur le même pied qu’un autre, un être
Personnel...
— Une putain? Blake entre les sublimes comédies des chrétiens et nos
joyeux drames laissant des lignes de chance.
152 Œuvres complètes de G . B ataille

« Et d’autre part nous voulons être les héritiers de la médi


tation et de la pénétration chrétiennes... » (1885-1886; cité
dans Volonté de puissance , II, p. 371.)

« . .. dépasser tout christianisme au moyen d’un hyperckris-


tianisme et ne pas se contenter de s’en défaire... » (1885;
cité dans Volonté de puissance, II, p. 374.) IV

« Nous ne sommes plus chrétiens, nous avons dépassé le


christianisme, parce que nous avons vécu non trop loin de lui,
mais trop près, et surtout parce que c’est de lui que nous
Q jiand nous employons le mot « bonheur »
sommes sortis; notre piété plus sévère et plus délicate à la fois
au sens que lu i donne notre philosophie,
nous interdit aujourd’hui d ’être encore chrétiens. » (1885- nous ne pensons p a s avant tout, comme
1886; cité dans Volonté de puissance, II, p. 329.) 1 les philosophes las, anxieux et souf
fr a n ts, à la p a ix extérieure et intérieure à
l'absence de douleur, à l ’ im possibilité, à la
quiétude, au « sabbat des sabbats », à la
position d ’équilibre, à quelque chose qui
ait à peu près la valeur d ’ un profond som
m eil sans rêve. N otre monde, c’ est bien
plutôt l ’ incertain, le changeant, le variable,
l ’ équivoque, un monde dangereux peut-
être, certainement p lu s dangereux que le
sim ple, l ’ immuable, le prévisible, le fix e ,
tout ce que les philosophes antérieurs,
héritiers des besoins du troupeau et des
angoisses du troupeau, ont honoré par
dessus tout.
1885*1886.

Le monde accouche et, comme une femme, il n’est pas


beau.

Des coups de dés s’isolent les uns des autres. Rien ne les
rassemble en un tout. Le tout est la nécessité. Les dés sont
libres.
Le temps laisse choir « ce qui est » dans les individus.
L ’individu lui-même — dans le temps — • se perd, est chute
dans un mouvement où il se dissout — est « communication »
pas forcément de l’un à l’autre.
154 Œuvres complètes de G . B ataille Sur Nietzsche 155

A ceci près qu’une chance est la durée de l’individu dans sa De la chance, du bonheur — qui ne m’exaltent pas, sur
perte, le temps, qui veut l’individu, est essentiellement la mort venus sans attente, dans le calme, j ’ai vu qu’ils rayonnaient —
de l’individu (la chance est une interférence — ou une série doucement, de leur exubérance simple. L ’idée d’un cri de
d’interférences — • entre la mort et l’être). joie me choque. Et j ’ai dit du rire : « J e le suis — au point
extrême de l’éclat — tant qu’il est superflu de rire et déplacé. »
Dans le bois, le soleil se levant, j ’étais libre, ma vie s’élevait
Comment que je m’y prenne, je me ménage un sentiment sans effort et comme un vol d ’oiseau traversait l’air : mais
de dispersions — d’humiliant désordre 1. J ’écris un livre : il libre infiniment, dissoute et libre.
me faut ordonner mes idées. Je me diminue à mes yeux,
m’enfonçant dans le détail de ma tâche. Discursive, la pensée
est toujours attention donnée à un point aux dépens des Comme il est heureux, perçant l’épaisseur des choses, d’en
autres, elle arrache l ’homme à lui-même, le réduit à un mail apercevoir l ’essence, farce immense, infinie, que la chance
lon de la chaîne qu’il est 2. sans fin, fait à ... (ici, ce qui déchire le cœur). Essence?
pour m ot Quelle est la calme figure — rassurante à cette
condition : que j e sois Vinquiétude et la mort mêmes — si pure
Fatalité pour 1’ « homme entier » — l’homme du p a l — angoisse que l’angoisse est levée et mort si parfaite qu’auprès
de ne pas disposer pleinement de ses ressources intellectuelles. d’elle la mort est un jeu d’enfant? Serait-ce m oi?
Fatalité de travailler mal, en désordre. Énigmatique, faisant fulgurer l’impossible sans bruit, exi
Il vit sous une menace : la fonction qu’il emploie tend à le geant un majestueux éclatement de moi-même — majesté
supplanter! Il ne peut l’employer à l’excès. Il n’échappe au d’autant plus secouée de fou rire que je meurs.
danger qu’en l’oubliant. Travailler mal, en désordre, est le Et la mort n’est pas seulement mienne. Nous mourons tous
seul moyen, souvent, de ne p as devenir fonction . incessamment. Le peu de temps qui nous sépare du vide a
Mais le danger inverse est aussi grand (le vague, l’impré l’inconsistance d’un rêve. Les morts que nous imaginons
cision, le mysticisme). lointaines, nous pouvons d ’un élan nous jeter moins en elles
Envisager un flux et un reflux. qu’au-delà : cette femme, que j ’étreins, est mourante et la
Admettre un déficit. perte infime des êtres, incessamment coulant, glissant hors
« Nous n’avons pas le droit de ne souhaiter qu’un seul état, d ’eux-mêmes, est m o i !
nous devons désirer devenir des êtres périodiques — comme l’exis
tence. » (1882-1885; cité dans Volonté de puissance, II, p. 253.)

A u soleil, ce matin, j ’ai le sentiment magique du bonheur.


Plus d ’épaisseur en moi, pas même un souci de jubilation.
Vie simple infiniment, à la limite des pierres, de la mousse
et de l’air ensoleillé.
Je pensais que les heures d’angoisse (de malheur) prépa
raient la voie des moments contraires — de consumation de
l’angoisse, d’allégement illuminé ! C ’est vrai. Mais la chance,
le bonheur, ce matin, dans le sentiment que j ’ai de connaître
et d ’aimer, dans les rues, ce qui vit, les hommes, les enfants,
les femmes, se situe bien plus près du dernier saut.
Sur Nietzsche 157

Morales, religions de compromis, hypertrophies de l’intel


ligence, sont nées de la dépression d’un lendemain de fête.
Il fallait vivre dans la marge, s’installer, surmonter l’angoisse
(ce sentiment de péché, d’amertume, de cendre, que laisse
en se retirant le flux de la fête).
J ’écris un lendemain de fête...

Une petite plante grasse me rappelle tout à coup une ferme


V de Catalogne, perdue dans un vallon lointain, où j ’arrivai
au hasard d’une longue marche dans la forêt. Sous le grand
soleil de l’après-midi, silencieuse, sans vie : une porte monu
mentale délabrée, les piliers surmontés d’aloès dans des
vases. Le mystère magique de la vie suspendu dans le souve
Pour l’instant, poisson sur le sable, sentiment de malaise nir de ces bâtiments, élevés dans la solitude pour l’enfance,
et d’oppression. Temps d ’arrêt dans l’enchaînement : je l’amour, le travail, les fêtes, la vieillesse, la discorde, la
regarde la machinerie : la seule issue est l’impossible... mort...
Je demeure dans l’attente d’une fête— qui serait la résolution.
Ces mots tout à l’heure dans le Gai savoir m’ont déchiré : J ’évoque cette figure de moi-même, plus vraie : d ’un
« ... toujours prêt à l’extrême comme à une fête... » J ’ai lu homme imposant à d’autres un silence paisible — par excès
épuisé de la fê te d ’hier... (que dire de la faiblesse et du dérail d’humeur souveraine. Solide comme un sol et comme un
lement des lendemains?) nuage mobile. S’élevant sur sa propre angoisse, dans la légè
Hier, le fleuve coulait gris sous un ciel de vents lourds, reté, l’inhumanité d’un rire.
de nuages sombres, d’épaisses buées : toute la magie du monde La figure de l’homme a grandi dans des coups d’audace,
suspendue dans le peu de fraîcheur du soir, à l’insaisissable il ne dépend nullement de moi que la fierté humaine à travers
moment où la violente averse décidée, les forêts, les prairies ont le temps ne se joue dans ma conscience 1.
la même angoisse tremblée que les femmes qui cèdent.
Combien à ce moment-là le bonheur — à la limite du déchi Comme l’orage au-dessus de la dépression, le calme de la
rement de la raison — grandissait en moi de mon évidente volonté s’élève au-dessus d ’un vide. La volonté suppose
impuissance à le posséder. Nous étions comme le pré l’abîme vertigineux du temps — l’ouverture infinie du temps
qu’allaient inonder les pluies, désarmés sous un ciel blafard. sur le néant. De cet abîme, elle a la claire conscience : elle
N ’ayant qu'un recours : de porter nos verres à nos lèvres et de en mesure en un même mouvement l’horreur et l’attrait
boire doucement cette immense douceur, inscrite dans le (l’attrait d ’autant plus grand que l’horreur est grande). La
dérangement des choses. volonté s’oppose à cet attrait — en coupe la possibilité :
même elle se définit sur ce point comme l’interdit prononcé.
Personne ne vit jamais à notre existence dans le temps Mais elle tire en même temps de sa profondeur un sentiment
d’autre résolution que la fê t e . U n paisible bonheur n’en finis de sérénité tragique. L ’action découlant de la volonté annule
sant plus? Seule une joie qui éclate a la force de délivrer. le néant du temps, elle saisit les choses non plus dans une
Éternelle? A seule fin de nous éviter, d ’éviter aux grains de position immuable, mais dans le mouvement qui les change
poussière que nous sommes — une marge de déchéance — à travers le temps. L ’action annule et neutralise la vie, mais
et d’angoisses — allant de cet éclat jusqu’à la mort!... ce moment de majesté qui dit « Je veux » et commande
Que tout homme à présent m’entende et tienne de moi l’action se situe au sommet où les ruines (le néant qui se fait)
cette révélation : ne sont pas moins visibles que le but (que l’objet changé par
158 Œuvres complètes de G. Bataille Sur Nietzsche *59

l’action). La volonté contemple en décidant l’action — en Pour le premier venu, l’idée de retour est inefficace. Elle
contemple en même temps les deux aspects : le premier qui ne donne pas par elle-même un sentiment d ’horreur. Elle
détruit, de néant, et le second de création. pourrait l’amplifier s’il était, mais s’il n’est pas... Elle ne peut
davantage provoquer l’extase. C ’est qu’avant d’accéder aux
La volonté qui contemple (élève celui qui veut : qui états mystiques, nous devons de quelque façon nous ouvrir
s’érige en figure de majesté, grave et même orageux, les sour à l’abîme du néant. Ce que nous incitent à faire de notre
cils un peu froncés) est, par rapport à l’action commandée, mouvement les maîtres d ’oraison de toute croyance. Nous
transcendante. Réciproquement, la transcendance de Dieu devons, nous, accomplir un effort, tandis qu’en Nietzsche la
participe du mouvement de la volonté. La transcendance maladie et le mode de vie qu’elle entraîne avaient fait le travail
en général, qu’elle oppose l’homme à l’action (à l’agent d ’abord. En lui la répercussion infinie du retour eut un sens :
comme à son objet) ou Dieu à l’homme, est impérative par celui d’acceptation infinie de l’horreur donnée et plus que d ’ac
élection. ceptation infinie, d ’acceptation que ne précède aucun effort1.
Pour étrange que cela soit, la douleur est s i rare que nous
devons recourir à l’art afin de n'en pas manquer. Nous ne pour Absence d ’effort l
rions la supporter quand elle nous frappe, si elle nous sur Les ravissements que Nietzsche a décrits..,, l’allégement
prenait tout à fait, ne nous étant pas familière. Et surtout il riant, les moments de liberté folle, ces humeurs de guignol
nous faut avoir une connaissance du néant qui n’est révélée inhérentes aux états « les plus élevés »... : cette immanence
qu’en elle. Les plus communes opérations de la vie demandent impie serait-elle un présent de la souffrance?
que nous soyons penchés sur l’abîme. L ’abîme n’étant pas Combien, par sa légèreté, ce déni de la transcendance, de
rencontré dans les souffrances venues à nous, nous en avons ses commandements redoutables, est beau!
d ’artificielles, que nous nous donnons en lisant, au spectacle, La même absence d'effort — précédée de la même douleur,
ou, si nous sommes doués, en les créant. Nietzsche a d ’abord qui sape et isole — se trouve dans la vie de Proust — l’une et
été, comme d’autres, un évocateur du néant — écrivant l’autre essentielles aux états qu’il atteignit.
V Origine de la tragédie (mais le néant de la souffrance vint à lui Le satori n’est visé dans le zen qu’à travers de comiques
de telle façon qu’il cessa d ’avoir à bouger). Cet état privi subdlités. C ’est la pure immanence d’un retour à soi. Au
légié — que Proust, un peu plus tard, a partagé — est le seul lieu de transcendance, l’extase — dans l’abîme le plus fou,
où nous puissions nous passer tout à fait, si nous l'acceptons, le plus vide — révèle une égalité du réel avec soi-même, de
de la transcendance du dehors. C ’est trop peu de dire, il est l’objet absurde avec le sujet absurde, du temps-objet, qui
vrai : si nous l'acceptons, il faut aller plus loin, si nous Vaimons, détruit en se détruisant, avec le sujet détruit. Cette réalité
si nous avons la force de l’aimer. L a simplicité de Nietzsche égale en un sens se situe plus loin que la transcendante, c ’est,
avec le pire, son aisance et son enjouement, procèdent de la me semble-t-il, le possible le plus lointain .
présence passive en lui de l’abîme. D ’où l’absence des ravis Mais je n’imagine pas du satori qu’on l’ait jamais atteint
sements lourds et tendus, qui parfois donnent aux mystiques avant que la souffrance n’ait brisé.
des mouvements terrifiés — terrifiants par conséquent. I l ne peut être atteint que sans effort : un rien le provoque du
dehors, alors qu’il n’est pas attendu.
Du moins l’idée de retour étemel est-elle ajoutée... La même passivité, l’absence d ’effort — et l’érosion de la
D ’un mouvement volontaire (il semble bien), elle ajoute douleur — appartiennent à l'état théopathique — où la trans
aux terreurs passives l’amplification d’un temps éternel. cendance divine se dissout. Dans l'éta t théopathique, le fidèle
Mais cette étrange idée n’est-elle pas simplement le prix est lui-même Dieu, le ravissement où il éprouve cette égalité
de l’acceptation? de l’amour plutôt? Le prix, la preuve et de lui-même et de Dieu est un état simple et « sans effet »,
donnés sans mesure? D ’où l’état de transes à l’instant de toutefois, comme le satori, situé plus loin que tout ravissement
naissance de l’idée, que Nietzsche a décrit dans ses lettres? concevable.
160 Œuvres complètes de G . B ataille

J ’ai décrit {Expérience intérieure, pp. 66-68), l’expérience


(extatique) du sens du non-sens, se renversant en un non-sens
du sens, puis à nouveau... sans issue recevable...
Si l’on examine les procédés zen, on verra qu’ils impli
quent ce mouvement. Le satori est cherché dans la direction
du non-sens concret, substitué à la réalité sensée, révélant une
réalité plus profonde. C ’est le procédé du rire...

La subtilité d’un mouvement du « sens du non-sens » est


VI
saisissable dans l’état suspendu que Proust a dépeint.
Le peu d’intensité, l’absence d’éléments fulgurants, répond
à la simplicité théopathique.

Ce caractère de théopathie des états mystiques connus de Le temps est venu d’achever mon livre. L a tâche en un
Proust, je ne l’avais nullement aperçu quand, en 1942, je sens est facile! J ’ai le sentiment d’avoir évité, dépassé lente
tentai d’en élucider l’essence [Expérience intérieure, pp. 158- ment d’innombrables écueils. Je n’étais pas armé de principes
175). A ce moment, je n’avais moi-même atteint que des auxquels me tenir — mais à force de ruse, de sagacité...,
états de déchirure. Je ne glissai dans la théopathie que récem dans l’audace à jeter les dés, j ’avançai chaque jour, chaque
ment : je pensai aussitôt de la simplicité de ce nouvel état jour me jouai des embûches. Les principes de négation énoncés
que le zen, Proust et, dans la dernière phase, sainte Thérèse au début n’ont de consistance qu’en eux-mêmes ; ils sont à la
et saint Jean de la Croix l’avaient connu.
merci du jeu. Loin de s’opposer à mon avancée, ils m’ont
mieux servi que ne l’auraient fait des principes contraires,
Dans l’état d’immanence — ou théopathique — la chute qu’aujourd’hui je pourrais déduire. A me servir contre eux
dans le néant n’est pas nécessaire. En entier, l’esprit est lui- des subtiles ressources dont disposent la passion, la vie, le
même pénétré de néant, est l’égal du néant (le sens est l’égal désir, je l’ai plus sûrement emporté que m’appuyant sur la
du non-sens). L ’objet de son côté se dissout dans son équiva
sagesse affirmative.
lence avec lui. Le temps absorbe tout. La transcendance
ne grandit plus aux dépens, au-dessus du néant, l’exécrant.
Dans la première partie de ce journal, j ’essayai de décrire
La question déchirante de ce livre...
cet état, qui se dérobe au maximum à la description esthé posée par un blessé, sans secours, perdant ses forces lente
tique.
ment...
toutefois venant à bout, devinant le possible sans bruit;
Les moments de simplicité me semblent rapporter les sans effort; en dépit d’obstacles amoncelés, se glissant dans la
« états » de Nietzsche à l’immanence. Il est vrai, ces états
faille des murs...
participent de l’excès. Toutefois, les moments de simplicité, s 'i l n'est plus de grande machine au nom de laquelle parler, com
d ’enjouement, d’aisance n’en sont pas séparés *. ment tendre Vaction, comment demander d'agir et que f a i r e ?
Toute action jusqu’à nous reposa sur la transcendance :
où l’on parla d’agir, on entendit toujours un bruit de chaînes,
que des fantômes du néant traînaient à la cantonade 1.

Je ne veux que la chance...


* Cf. Appendice II, p. 189 : L es expériences mystiques de N ietzsche.
Elle est mon but, le seul, et mon seul moyen.
162 Œuvres complètes de G . Bataille Sur M etzsche 163

Combien, de certaines fois, il est douloureux de parler. sort d’eux; nous bâtissons leur vie sur une exécration. Nous
y aime et c’est mon supplice de ne pas être deviné, de devoir définissons de la sorte en eux cette puissance qui s’élève, sépa
prononcer des mots — gluants encore du mensonge, de la lie rée de l’ordure, sans mélange imaginable.
des temps. Je m’écœure d ’ajouter (dans la crainte de gros
siers malentendus) : « Je me moque de moi-même ». Le capitalisme meurt — ou mourra — (selon Marx) des
suites de concentrations. De même la transcendance est deve
Je m’adresse si peu aux malveillants que je demande aux nue mortelle en condensant l’idée de Dieu. De la mort de
autres qu'ils me devinent. Les yeux de l’amitié suffisent seuls Dieu — qui portait en lui le destin de la transcendance —
à voir assez loin. Seule l’amitié pressent le malaise que donne découle l’insignifiance des grands mots — de toute exhorta
l’énoncé d ’une vérité ferme ou d’un but. Si je prie un homme tion solennelle.
du métier de porter ma valise à la gare, je donne les préci Sans les mouvements de la transcendance — fondant
sions voulues sans malaise. Si j ’évoque le lointain possible, l’humeur impérative — les hommes seraient restés des ani
touchant, comme un amour secret, l’intimité fragile, les mots maux.
que j ’écris m’écœurent et me semblent vides. Je n’écris pas le Mais le retour à l’immanence se fait à la hauteur où
livre d’un prédicateur. I l me semblerait bon qu'on ne puisse l’homme existe.
m'entendre qu'au p rix de l'a m itié profonde. Il élève l’homme au point où Dieu se situait autant qu’il
ramène au niveau de l’homme l’existence qui parut l’accabler.
« L ’ E m p i r e s u r s o i - m e m e . — Ces professeurs de morale
qui recommandent, d ’abord et avant tout, à l’homme L ’état d’immanence signifie la négation du néant (par là
de se posséder soi-même, le gratifient ainsi d ’une maladie celle de la transcendance; si je nie Dieu seulement, je ne puis
singulière : je veux dire une irritabilité constante devant tirer de cette négation l’immanence de l’objet). A la négation
toutes les impulsions et les penchants naturels et, en quelque du néant, nous arrivons par deux voies. La première, passive,
sorte, une espèce de démangeaison. Quoi qu’il leur advienne celle de la douleur — qui broie, anéantit si bien que l’être
du dehors ou du dedans, une pensée, une attraction, une est dissous. L a seconde active, celle de la conscience : si j ’ai
incitation — toujours cet homme irritable s’imagine que un intérêt marqué pour le néant, celui d ’un vicieux, mais déjà
maintenant son empire sur soi-même pourrait être en danger : lucide (dans le vice même, dans le crime, je discerne un
sans pouvoir se confier à aucun instinct, à aucun coup d ’aile dépassement des limites de l’être), je puis accéder par là à la
libre, il fait sans cesse un geste de défensive, armé contre conscience claire de la transcendance, en même temps de
lui-même, l’œil perçant et méfiant, lui qui s’est institué le ses origines naïves.
gardien de sa tour. Oui, avec cela, il peut être grand! Mais
combien il est devenu insupportable pour les autres, difficile Par « négation du néant », je n’envisage pas quelque équiva
à porter, pour lui-même, comme il s’est appauvri et isolé des lence de la négation hégélienne de la négation. Je veux parler
plus beaux hasards de l ’âme et aussi de toutes les expériences de « communication » atteinte sans que l’on ait d ’abord posé
futures! Car il faut aussi savoir se perdre pour un temps si la déchéance ou le crime. Immanence signifie « communi
l’on veut apprendre quelque chose des êtres que nous ne cation » au même niveau, sans descendre ni remonter; le
sommes pas nous-mêmes... » (g a i s a v o i r , p. 305.) néant, dans ce cas, n’est plus l’objet d’une attitude qui le
Comment éviter la transcendance dans l’éducation ? Durant pose. Si l’on veut, la douleur profonde épargne un recours
des millénaires évidemment, l’homme a grandi dans la aux domaines du vice ou du sacrifice.
transcendance (les tabous). Qui pourrait, sans la transcen
dance, en arriver au point où nous en sommes (où l’homme Le sommet que j ’avais la passion d’atteindre — mais dont
en est) ? A commencer par le plus simple : les petits et les gros j ’ai vu qu’il se dérobe à mon désir — la chance à toute extré
besoins... Nous faisons découvrir aux enfants le néant qui mité l’atteint : sous le déguisement du malheur...
164 Œuvres computes de G . Bataille

Serait-elle chance étant le malheur véritable?


Il est nécessaire ici d’aller d ’un point à l’autre en glissant,
de dire : « Ce n’est pas le malheur puisque c’est le sommet [que
le désir a défini). Si un malheur est le sommet, ce malheur est
au fond la chance. Réciproquement, si le sommet s’atteint par
le malheur — passivement — c’est qu’il est par essence la
chose de la chance, qui échoit en dehors de la volonté, du
mérite. »
V II
Dans le sommet, ce qui m’attirait — répondait au désir —
était le dépassement des limites de l’être. Et dans la tension
de ma volonté, la déchéance (la mienne ou celle de l’objet d ’un
désir) étant le signe du dépassement, était expressément vou
lue de moi. C ’était la grandeur du mal, de la déchéance, du S i ja m a is un souffle est venu vers moi, un
souffle de ce souffle créateur, de cette néces
néant, qui donnait sa valeur à la transcendance positive, aux
sité divine qui fo rce même les hasards à
commandements de la morale. J ’avais l’habitude de ce jeu 1... danser des danses d 'éto iles;
s i ja m a is j ' a i ri de l'écla ir créateur que
C ’est quand l’être lui-même est devenu le temps — tant su it en grondant, mais obéissant, le long
tonnerre de l'a ctio n ;
il est rongé au-dedans — quand le mouvement du temps fit
s i ja m a is j ' a i jo u é aux dés avec les dieux ,
de lui, longuement, à force de souffrances et d’abandon, cette à la table divine de la terre, en sorte que la
passoire où le temps s’écoule, qu’ouvert à l’immanence il ne terre tremblait et se brisait, et projetait des
diffère plus de l’objet possible. fleuves de flam m es: — car la terre est une
La souffrance abandonne le sujet, le dedans de l’être, à table divine, tremblante de nouvelles paroles
et d 'un bruit de dés divins ...
la mort.
Zarathoustra, Les sept sceaux.
D ’habitude, au contraire, c ’est dans l’objet que nous cher
chons l’effet ou l’expression du temps qu’est le néant. Je M a is que vous importe à vous autres
trouve le néant dans l’objet, mais alors quelque chose en moi joueurs de d é s ! Vous n'avez p as appris à
jouer et à narguer! N e sommes-nous p a s
d ’effrayé se réserve, d ’où la transcendance, comme une hau
toujours assis à une grande table de moque
teur d’où l ’on domine le néant. rie et de je u ?
Zarathoustra, De l’homme supérieur.

M a fatigue corporelle — - nerveuse — est si grande que, si


je n’étais parvenu à la simplicité, j ’étoufferais d’angoisse,
j ’imagine.
Souvent, les malheureux, loin d ’aboutir à l’immanence, se
vouèrent à ce Dieu dont la transcendance découlait de l’évo
cation volontaire du néant. En contrepartie : ma vie procède
de l’immanence et de ses mouvements, pourtant j ’accède à la
souveraineté fière, élevant ma transcendance personnelle
au-dessus du néant de la déchéance possible. Chaque vie est
composée d’équilibres subtils.
166 Œuvres complètes de G . B ataille
Sur Nietzsche 167

mystiques (tout au moins des états gardant de la transcen


Je me laissais attirer autrefois de tous les côtés louches —
dance les mouvements de crainte et de tremblement, visés dans
guillotine, égouts et prostituées... — envoûté par la déchéance
la critique des « sommets spirituels ») :
et le mal. J ’avais ce sentiment lourd, obscur, angoissé qui
— l’immanence est reçue, n’est pas le résultat d’une
accable la foule et qu’évoque une chanson comme la Veuve.
recherche ; elle est tout entière du côté de la chance (que, dans
J ’étais déchiré par ce sentiment d ’aurore qui dépend foncière
ces domaines où se multiplient les démarches intellectuelles,
ment de la déchéance — qui n’aboutit pas qu’aux pénombres
une perspective nette ne puisse être donnée, s’il existe un
religieuses — qui lie le spasme aux images sales.
moment décisif, est d ’une importance secondaire);
J ’étais dans le même temps soucieux de domination, de
— l’immanence est à la fois dans un indissoluble mouve
dureté pour moi-même et d’orgueil. Parfois même arrêté par
ment, sommet immédiat étant de tous les côtés ruine de l’être,
l’éclat militaire qui procède, dans une incompréhension obtuse,
et sommet spirituel.
d’une contemplation fière du néant, — dans le fond, s’arran
geant avec ce mal dont il est négation transcendante (tirant sa
2) Je discerne maintenant dans le je u ce mouvement qui
force tantôt d ’une réprobation affectée, tantôt d’un compro
ne rapportant pas le présent à l’avenir d ’un être donné le
mis).
rapporte à un être gui n’ est pas encore : le jeu, en ce sens, n’assigne
Je m’obstinai longtemps, tâchant d’épuiser la lie de ces
pas l’action au service de l’agent ni d’aucun être existant déjà,
possibilités maudites. J ’étais hostile aux arguments de la
en quoi il excède « les limites de l’être ».
raison, qui tient les comptes de l’être, en calcule les intérêts
clairs. La raison est elle-même hostile au désir d ’excéder les
En résumé, si le sommet se dérobe à qui le cherche (à qui
limites — qui ne sont pas uniquement celles de l’être mais les
le vise comme but exprimé discursivement), je puis reconnaître
siennes propres.
en moi-même un mouvement susceptible, à tout instant, de
m’avancer vers lui. Si je ne puis faire du sommet l’objet d’une
Je tente, dans la seconde partie de ce livre *, d’élucider
démarche ou d’une intention, je puis faire de ma vie la longue
cet état d’esprit. Je m’efforce schématiquement d’évoquer
divination du possible.
la terreur pieuse qu’il m’inspire encore aujourd’hui.
(A ce sujet, je crois qu’on laisse dans la volonté de puissance
Je me représente maintenant ceci :
l’élément essentiel de côté si l’on n’y voit pas Vamour du maly
Le temps entre en moi — tantôt par l’abandon que la dou
non l’utilité mais la valeur significative du sommet.)
leur fait de moi-même à la mort malgré moi — mais si ma vie
Quant à la fin de la seconde partie, j ’affecte une humeur
suit son cours ordinaire, par la suite des spéculations qui
téméraire, et le ton d’un défi, sans doute est-ce avec le même
rattachent au temps la plus petite de mes actions.
sentiment qu’à présent.
Agir est spéculer sur un résultat ultérieur — semer dans
Maintenant même, je ne puis que jouer, sans savoir.
l’espoir des récoltes futures. L ’action est en ce sens « mise en
(Je ne suis pas de ceux qui disent : « Agissez de telle façon,
jeu », la mise étant à la fois le travail et les biens engagés —
le résultat ne saurait manquer ».)
ainsi le labourage, le champ, le grain, toute une partie des
Toutefois m’avançant et me hasardant — avec sagacité
ressources de l’être.
sans doute (mais la sagacité, c’était chaque fois « jeter les
La « spéculation » diffère toutefois de la « mise en jeu »
dés »), j ’ai changé l’aspect des difficultés du départ.i)
en ce qu’elle est faite par essence en vue d ’un gain. A la
rigueur, une « mise enjeu » peut être folle, indépendante d’un
i) Le sommet entrevu dans l’immanence annule par sa souci du temps à venir.
définition certaines des difficultés soulevées à propos des états L a différence entre spéculation et mise en jeu départit
des attitudes humaines différentes.
* P. 39- Tantôt la spéculation prime la mise en jeu. Alors la mise
Sur Nietzsche 169
i68 Œuvres complètes de G . B ataille

est autant que possible réduite, le maximum est fait pour


L ’ambiguïté dans l’absence de but, au lieu d’arranger
assurer le gain, dont la nature, sinon la quantité, est limitée.
quelque chose, achève de gâter. La volonté de puissance est
Tantôt l’amour du jeu engage au risque le plus grand, à
une équivoque. Il en reste en un sens la volonté du mal, fina
la méconnaissance de la fin poursuivie. L a fin, dans ce dernier
lement celle de dépenser, de jouer (sur laquelle Nietzsche a mis
cas, peut n’être pas fixe, sa natureest d’être un possible illimité.
l’accent). Les anticipations d ’un type humain — liées à
Dans le premier cas, la spéculation de l’avenir subordonne
l’éloge des Borgia — contredisent un principe de jeu, qui
le présent au passé. Je rapporte mon activité à un être à venir,
veut des résultats libres.
mais la limite de cet être est entièrement déterminée dans le
passé. Il s’agit d’un être fermé, se voulant immuable et bor
Si je refuse de limiter les fins, j ’agis sans rapporter mes
nant son intérêt.
actes au bien, à la conservation ou à l’enrichissement d’êtres
Dans le second cas, le but indéfini est ouverture, dépasse
donnés. Viser l’au-delà, non le donné de l’être, signifie de ne
ment des limites de l’être : l’activité présente a pour fin l’in
pas fermer, de laisser le possible ouvert.
connu du temps à venir. Les dés jetés le sont en vue d’un
au-delà de l’être : ce qui n’est pas encore. L ’action excède
« Il est de notre nature de créer un être qui nous soit supé
les limites de l’être.
rieur. Créer ce qui nous dépasse ! C ’est l’instinct de la reproduc
tion, l’instinct de l’action et de l’œuvre. Comme toute volonté
Parlant du sommet, du déclin, j ’opposai le souci de l’avenir
suppose une fin, l’homme suppose un être qui n’existe pas encore
à celui du sommet, qui s’inscrit dans le temps présent.
mais qui est la fin de son existence. Voilà le véritable libre
J ’ai donné le sommet comme inaccessible. En effet, pour
arbitre ! C ’est dans cette fin que se résument l’amour, la véné
étrange que cela semble, le temps présent est à jamais inacces
ration, la perfection aperçue, l’ardente aspiration. » (1882-
sible à la pensée. L a pensée, le langage se désintéressent du
1885; cité dans Volonté de puissance, II, p. 303).
présent, lui substituent à tout instant la visée de l’avenir.

Ce que j ’ai dit de la sensualité et du crime ne peut être


Nietzsche exprima par l’idée d’enfant le principe du jeu
changé. Dût-on le dépasser, c’est pour nous le principe et le
ouvert, oà l ’ échéance excède le donné. « Pourquoi, disait Zara
cœur dionysiaque des choses auquel, la transcendance morte,
thoustra, faut-il que le lion devienne enfant? » L ’enfant est
la douleur adhère un peu plus chaque jour.
innocence et oubli, un nouveau commencement et un jeu,
Mais j ’ai saisi la possibilité d ’agir et, dans l’action, de ne
une roue qui roule sur elle-même, un premier mouvement, un
plus être à la merci d ’un désir pathétique du mal.
« oui » sacré. »
Strictement, la doctrine de Nietzsche est, demeure un
La volonté de puissance est le lion, mais l’enfant n’est-il pas
cri dans un désert. C ’est plutôt une maladie, l’occasion de
volonté de chance ?
courts malentendus. Son absence de but fondamentale, une
aversion innée à l’égard d ’un but — ne peut être dépassée
directementl .
Nietzsche encore jeune avait noté : « Le «jeu », l’inutile —
idéal de celui qui déborde de force, qui est « enfantin ».
« Nous croyons que la croissance de l’humanité en déve
L ’ <c infantilisme » de Dieu. » (1872-1873; cité dans Volonté
loppe aussi les aspects fâcheux et que l’homme le plu s grand
de puissance, II, p. 382.)
de tous, si c’est là un concept permis, serait celui qui représen
terait le plus vigoureusement en lui le caractère contradic
toire de l’existence, qui la glorifierait et en serait l’unique
L ’Hindou Ramakrishna parvint, me semble-t-il, à l’état
justification... » (1887-1888; cité dans Volonté de puissance,
d ’immanence : « ...il est mon camarade de jeu, dit-il de Dieu.
II, p. 3470
170 Œuvres complètes de G . B ataille

Il n’y a ni rime ni raison dans l’univers. L ’enjoué! larmes et


rires, tous les rôles de la pièce. Ah! le divertissement du
monde! Écoles d’enfants lâchés, qui louer? qui blâmer? Il n’a
pas de raison. Il n’a pas de cerveau. Il nous dupe avec ce peu
de cerveau et ce peu de raison. Mais cette fois il ne m’attra
pera plus. J ’ai le mot du jeu . Au-delà de la raison et de la science
et de toutes les paroles, il y a l’amour. »
J ’imagine — que sais-je? — d’une manière de parler si
heureuse qu’elle déforme toutefois la réalité qu’elle évoque.
Dans l’état d’immanence coïncident le tragique, un senti Août 1944
ment de farce folle et la plu s grande simplicité. La simplicité
décide. L ’immanence diffère peu d ’un état quelconque et
c’est en ceci justement qu’elle consiste : c e peu, ce rien, importe é p il o g u e 1
plus que la chose la plus importante.
Il se peut que le mot du je u , que Vamour obscurcisse la vérité.
Mais ce n’est pas, j ’imagine, un hasard, si ces quelques
lignes établissent une équivalence entre l’objet saisi dans
l’immanence et les perspectives infinies du jeu.

L ’état d’immanence implique une entière « mise en jeu »


de soi, telle qu’une échéance indépendante de la volonté
puisse seule disposer d’un être aussi loin,
L a supercherie de la transcendance aussitôt dévoilée, le
sérieux se dissipe à jamais. Toutefois dans l’absence de sérieux
échappe encore la profondeur infinie du jeu : le jeu est la
quête, d’échéance en échéance, de l’infinité des possibles.

De toutes façons.
L ’état d’immanence signifie : par-delà le bien et le mal.
Il se lie à la non-ascèse, à la liberté des sens.
Il en est de même de la naïveté du jeu.
Parvenant à l’immanence, notre vie sort enfin de la phase
des maîtres.
i

Si je brisais un jour, séparant sinon toute ma vie de la


masse, du moins cette partie de ma vie qui m’importe — si
la masse se dissout dans une immanence sans fin — c’est à bout
de forces seulement. Au moment où j ’écris, transcender la
masse est cracher en l’air : le crachat retombe... La transcen
dance (l’existence noble, le mépris moral, l ’air sublime) est
tombée dans la comédie. Nous transcendons encore l’existence
aveulie : mais à la condition de nous perdre dans l’imma
nence, de lutter également pour tous les autres. Je déteste
rais le mouvement de la transcendance en moi (les décisions
tranchées), si je ne saisissais aussitôt son annulation dans
quelque immanence. Je regarde comme essentiel de toujours
être à hauteur d'homme, de ne transcender qu’un déchet, com
posé des plâtres transcendants. Si je n’étais moi-même au
niveau d ’un ouvrier, je sentirais ma transcendance au-dessus
de lui comme un crachat, suspendue sur mon nez. Je sens cela
au café, dans les lieux publics... Je juge physiquement des
êtres auxquels je m’assemble, qui ne peuvent être au-dessous,
ni au-dessus. Je diffère d’un ouvrier profondément, mais le
sentiment à'immanence que j ’ai, lui parlant, si la sympathie
nous unit, est le signe indiquant ma place dans le monde :
celle d ’une vague au milieu des eaux. Tandis que des bour
geois se hissant secrètement les uns sur les autres me semblent
condamnés à l’extériorité vide*
D ’un côté, la transcendance, réduite à la comédie (celle
1 du maître — du seigneur — jadis se liait au risque de mort,
couru l’épée en main), produit des hommes dont la vulgarité
affirme l’immanence profonde. Mais j ’imagine la bourgeoisie
détruite — en quelques légitimes saignées — l ’égalité avec

I
H e;.-
Sur Nietzsche
174 Œuvres complètes de G . B ataille m

cendance contre l’immanence. La défaite du national-


eux-mêmes de ceux qui subsisteraient, cette immanence
socialisme se lie à l’isolement de la transcendance, l’illusion
infinie, à son tour ne viderait-elle pas de sens une reproduc
d’Hitler à la force dégagée par le mouvement de la trans
tion monotone des travailleurs, une multitude sans histoire
cendance. Cette force en coagule contre elle une plus grande
et sans différence 1 ?
— lentement — par les réactions qu’elle cause à l’intérieur
de l’immanence. Seule subsiste la limite de l’isolement.
En d ’autres termes, le fascisme eut la transcendance natio
C ’est bien théorique!
nale pour essence, il ne put devenir un « universel »; il tirait
Pourtant le sentiment de l’immanence à l’intérieur d’une
sa force singulière de la « particularité ». C ’est pourquoi il
masse que rien ne transcenderait désormais répond à un
perdit la cause qu’il représentait, bien qu’elle eût un côté uni
besoin qui n’est pas moins nécessaire en moi que l’amour
versel. Dans chaque pays, de nombreux individus auraient
physique. Si pour répondre à une exigence plus grande, ainsi
aimé dominer la masse, ayant pour fin leur transcendance per
le désir de jouer, je devais m’isoler en quelque transcendance
sonnelle. Ils cherchaient en vain, ne pouvant offrir à la masse
nouvelle , je serais dans l’état pénible où l’on meurt.
de les suivre dans leur mouvement — à transcender le reste du
monde. C ’est possible en un seul pays : la transcendance d’un
satellite (l’Italie) devint comique en pleine guerre (cette
Cet après-midi, quatre avions américains attaquèrent à la
guerre n’a pas montré l’infériorité foncière du fascisme
bombe, au canon, à la mitrailleuse, un train d’huile et
italien sur l’allemand, mais le fait qu’uni — subordonné à un
d’essence, en gare à un kilomètre d’ici. Volant bas, ils tour
mouvement plus grand, il s’était changé en ombre).
naient au-dessus des toits, puis piquaient à travers des
colonnes de fumée noire : gros et terribles insectes, ils rejaillis
saient au-dessus du train, rejetés vers le haut du ciel. Il en
Il est comique aussi de faire le « hibou de Minerve », de
passait toutes les minutes un sur nos têtes, fonçant dans un
parler après coup, ne disposant pour saluer ceux qui tombent
tonnerre de mitrailleuse, de moteurs, de bombes, de canons à
que d’éclats de rire. Clair ou cruel? clair... L ’immanence est
tir rapide. J ’assistai sans danger pendant un quart d’heure au
la liberté, c’est le rire. « La courte tragédie, disait Nietzsche,
spectacle : il médusait les spectateurs. Ils tremblaient et
a toujours fini par servir à l’éternelle comédie de l’existence,
s’émerveillaient, puis pensaient aux victimes après coup. Une
et la mer « au sourire innombrable » — pour parler avec
trentaine de wagons brûlèrent : il en sortit des heures durant
Eschyle — finira par couvrir de ses flots la plus grande de ces
comme d’un cratère une immense fumée qui obscurcit une
tragédies. » (g a i s a v o i r , i .)
partie du ciel. Une fête nautique à deux cents mètres du train
rassemblait un grand nombre d’enfants. Il n’y eut ni morts
ni blessés.
J ’imagine à travers l’immanence une scission, chacune des
parties contestant l’authenticité de l’autre, ne s’approchant
de l’authenticité que du fait qu’elle conteste et est contestée.
La radio n’indique plus l’avance des colonnes blindées.
La tension, sinon la guerre nécessaire entre les deux... :
J ’imagine toutefois qu’elles sont à moins de cinquante kilo
aucune n’étant ce qu’elle prétend être.
mètres. Deux camionnettes de troupes allemandes s’arrê
tèrent devant moi : elles cherchaient un pont sur la Seine...,
fuyant vers l’est, au hasard.
Terminé le plan d’une philosophie cohérente...
Attente interminable. Nombreuses explosions dans la nuit.
Le maire (proallemand) annonçait hier que les Américains
J ’en saisis pour la première fois le sens (d’un point de vue
entraient à Paris. J ’en doute. A u moment où j ’écris, violente
d’ailleurs assez fermé) : cette guerre-ci est celle de la trans
176 Œuvres complètes de G . B ataille Sur Nietzsche 177
explosion, un enfant hurle. Tout est surexcité, dans l’attente. sais quel excès de souifrances, au lieu de la libération rapide
Avant-hier, les Américains sont passés à une dizaine de kilo attendue. Nous préférons parfois affronter l’horreur plutôt
mètres. En plus de l’intérêt commun, j ’ai personnellement une que d ’être patient.
raison malade d ’attendre — et surtout l’entrée dans Paris. Il J ’ai finalement les nerfs malades : par instants du moins.
n’est pas probable qu’une bataille importante dévaste la Je me reprends et me domine en écrivant. Le jour tombe,
région. Les Allemands s’en vont. l’électricité manque, j ’hésite à brûler ma bougie. Je veux
écrire, non céder à l’angoisse. Depuis des mois, j ’appréhende
la séparation à laquelle l’approche des opérations me con
Seules les transcendances sont intelligibles (les disconti damne : je puis dire aujourd’hui de ma solitude qu’elle
nuités). L a continuité n’est intelligible qu’en rapport avec m’oppresse à n’en plus pouvoir. Le néant de l’absence — qui
son contraire. L ’immanence pure et le néant de l’immanence peut être définitive — ma rage en fait l’épreuve aujourd’hui,
s’équivalent, ne signifient rien. j ’étouffe. Ce rejet du néant qui étouffe au mensonge de la
transcendance, combien je suis énervé de le vivre : s’il était
le pur, l’authentique néant, le supplice, j ’imagine, serait plus
La transcendance pure ne serait pas intelligible non plus, si léger. S’il s’agit de mourir, c’est un mensonge encore; et sans
elle n’était pas répétée, ce qui revient à dire : si elle n’était doute le mensonge de la perte d’un être aimé est plus évident.
pas représentée à l’infini dans le milieu homogène de l’im Mais le mensonge de vivre atténue, découvert, la tristesse de
manence. mourir, tandis que le mensonge de l’amour accroît l’horreur
de perdre l’être aimé. Dans l’un et l’autre cas, l’évidence du
mensonge supprime une partie seulement de l’effet : le men
Les communications coupées, réduit à une absolue soli songe s’est fait notre vérité. Ce que j ’appelle mensonge, qui est
tude. Une sorte de no man's land s’est formé, sans Allemands mensonge au fond, ne l’est qu’au fond : c’est plutôt Vimpuis
depuis deux jours, où les Américains n’entrent pas, contour sance de la vérité. Le sentiment d’impuissance qui nous brise, si
nant, semble-t-il, la forêt. Les routes sont vides, invraisem la perte — et non notre lassitude — nous fait voir que nous
blablement, un silence de nuit... Peu d’avions, les bruits nous montions la tête — achève d’ébranler nos nerfs. Il ne
d’explosions ont cessé. O n n’entend ni bombardements, ni peut supprimer l’attachement. La séparation n’en est pas
canonnade. L a vie tout entière, des populations, des armées, moins dure et ce qu’apporte une lucidité prétendue, ce n’est
se dissout (s’ épuise) dans l’attente. Je renonce à chercher pas le détachement mais l’idée que même le retour ne pourrait
d’incertaines nouvelles. Les seules qui désormais m ’importent, répondre à cette soif qui subsiste au sein de la déception.
l ’entrée dans Paris, l’arrivée ici des Américains, viendront
d’elles-mêmes à moi.
Rajeuni de vingt ans.
J ’ai trouvé un divin, diabolique messager d ’opérette.
Dans ces conditions, l’incertitude au sujet de K . me tour
mente et dans cette solitude qui s’est fermée me ronge, me
détruit. V u K ., le canon tonne et l’on entend les mitrailleuses!
L a lenteur relative des opérations laisse la place à des
craintes raisonnables.
Ce soir, du haut d’une tour, l’immense forêt sous les nuées
basses et la pluie, la guerre en atteint les limites, du sud-
Question de combats dans Paris. ouest à l’est, un grondement sourd.
J ’éprouve un soulagement, imaginant, pour moi, je ne

i
178 Œuvres complètes de G . Bataille Sur Nietzsche 179
La bataille proche, dont nous sommes nombreux à venir
écouter le bruit des rochers, ne me donne aucune angoisse. Allé sur les rochers à neuf heures. La canonnade était forte.
Gomme mes voisins, j ’aperçois l’étendue où elle se déroule, Elle se tut mais l’on entendit clairement le bruit dans la
invisible et énigmatique, j ’écoute des conjectures inconsis forêt d ’une colonne motorisée.
tantes. Il n’y a pas de no marCs land : devant nous, des Alle
mands peu nombreux font obstacle à l’avance des Améri
cains. C ’est là ce que je sais. Les nouvelles de radio sont Je rentrai, m’étendis sur mon lit. Des cris m’éveillèrent d’un
confuses, en désaccord avec la résistance allemande devant demi-sommeil. J ’allai à la fenêtre et je vis des femmes, des
nous : dans l’ignorance entière ou presque, ces bruits de canon enfants courir. O n me dit en criant que les Américains
ou de mitrailleuses et les fumées d ’incendies lointains sont étaient là. Je sortis et trouvai les blindés entourés d’une foule
autant de problèmes banals. S’il est quelque grandeur dans à peu près foraine mais plus animée. Personne n’est plus que
ces bruits, c’est celle de l’inintelligible. Ils ne suggèrent ni la moi sensible à ce genre d’émotions. Je parlais aux soldats. Je
nature meurtrière des projectiles, ni les mouvements immenses riais.
de l’histoire et pas même un danger se rapprochant. L ’aspect des hommes, des vêtements et du matériel améri
Je me sens vide et fatigué :je reste sans écrire non par énerve- cains m’est agréable. Ces hommes d’outre-mer semblent plus
ment. J ’ai besoin de repos, de sottise et de léthargie. Je lis dans fermés, plus entiers que nous.
des revues de 1890 des romans d’Hervieu, de Marcel Prévost.

Les Allemands suent de toute façon la médiocrité trans


Les Allemands cèdent sans doute. Le canon dans la nuit cendée. L ’ « immanence » des Américains est indéniable (leur
ébranle les portes. A la tombée du jour, une vingtaine d’explo être est en eux-mêmes et non au-delà).
sions d ’une violence inouïe (un important dépôt de muni
tions sautait) : je sentais l’ébranlement de l’air entre les
jambes et sur les épaules. A sept kilomètres, les flammes La foule portait des drapeaux, des fleurs, du champagne,
embrasaient le ciel. Je vis l ’une des explosions des rochers. des poires, des tomates, et faisait monter les enfants sur les
A l’horizon d ’immenses flammes rouges et d ’autres aveu chars à cinq cents mètres des Allemands.
glantes s’élevèrent dans la fumée noire. Cet horizon de forêts Les chars arrivés à midi se remirent en route à deux heures.
est le même que trois mois plus tôt : je me plaignais, en ce Aussitôt la bataille fit rage à un kilomètre des rues. Une partie
temps-là, de manquer d’imagination. Je n’avais pu alors de l’après-midi se passa en rafales de mitrailleuses, en canon
me représenter dans ce paysage si beau (comme un océan nade assourdissante et en fusillade. Du haut des rochers,
d’arbres animé de vagues lentes, immenses) les destructions je voyais des fumées s’élever d’un village bombardé, d’où
et les déchirements d’une bataille. Je voyais aujourd’hui de tiraient des batteries allemandes. Des incendies de tous les
vastes incendies, à trois ou quatre lieues le canon faisait rage, côtés 1 Melun brûlant au loin exhalait ses fumées comme un
dominé finalement par ces bruits d ’explosions colossales. volcan. On domine des rochers une immense étendue, aux
Mais les enfants riaient sur les rochers. La quiétude du monde deux tiers les reliefs adoucis, mais sauvages, d’une forêt, la
demeure inébranlée. plaine de la Brie vers Melun. De temps à autre à l’horizon des
Les nouvelles à la fin sont moins confuses. Deux personnes avions piquaient sur une colonne allemande et, quand le coup
venues en bicyclette de Paris m’ont dit les événements, les portait, je voyais s’élever de grandes fumées noires.
combats de rue, le drapeau français à l’Hôtel de ville et
Y Humanité criée. Les mêmes m’ont dit que la bataille est
proche de Lieusaint, de Melun. Il se peut que Melun tombe A neuf heures, arriva, lentement, une camionnette entou
ce soir, ce qui déciderait du sort de la forêt. rée d’hommes de la Résistance en armes. Ils pavoisèrent la
i8o Œuvres complètes de G . B ataille Sur Nietzsche 181

place où la foule s’amassa. Le premier qu’on mit dans la A cet égard évidemment : malheur à qui ne verra pas le
camionnette était un grand et maigre vieillard, distinction temps venu d’ôter ses vieux habits et d ’entrer nu dans le
d’oiseau rare, un général. En pénitence, assis sur le rebord, monde neuf où le possible aura le jam ais vu pour condition !
il prit un air fin et désabusé. Entouré d ’un désordre d’hommes Mais que veut, que cherche et que signifie un globe en gésine ?
armés. C ’était le chef local de la milice. La « charrette » au
coin de la rue, les victimes entrées dans une solitude de mort,
avaient quelque chose de hideux. La foule applaudit l’arrivée Déchiré, ce matin : ma blessure s’est rouverte au moindre
d’une femme et chanta la M arseillaise. La femme, une petite heurt, une fois de plus, un désir vide, une inépuisable souf
bourgeoise de quarante ans, reprit la M arseillaise avec les france! Il y a un an, je m’éloignai, dans un moment de fièvre
autres. Elle paraissait mauvaise, bornée, têtue. C ’était répu décisive, de toute possibilité de repos. Je vis, depuis un an,
gnant, ridicule, de l’ entendre chanter. La nuit tomba : le ciel la convulsion d’un poisson sur le sable. Et je brûle et je ris, je
bas et noir annonçait l’orage. O n amena le maire et quelques fais de moi-même une flambée... Soudain, le vide se fait,
autres. Il y eut des contradictions au sujet du maire, une bous l’absence, dès lors je suis au fo n d des choses : de ce fond, la
culade. Lentement la camionnette chargée manoeuvra. Des flambée semble n’ avoir été que trahison.
garçons nu-tête, armés de fusils ou de mitraillettes, montèrent Comment éviter de connaître une fois — puis encore, et
avec les prisonniers. Dans la foule remuée retentit âprement sans fin — le mensonge des objets qui nous brûlent? Toutefois,
le Chant du départ. L a nuit était d ’un côté rougeoyante de dans cette obscurité insensée, plus loin que tout non-sens, que
lueurs d’incendie. Par instants, des éclairs illuminaient tout, tout effondrement, la passion me déchire encore de « commu
aveuglant et maintenant une sorte de palpitation insensée. niquer » à qui j ’aime cette nouvelle de la nuit tombée, comme
Vers la fin, le canon proche (les lignes sont à cinq cents si cette « communication », mais aucune autre, était seule
mètres) tonna avec une extrême violence, achevant de gran la mesure d’un amour assez grand. Ainsi renaît — sans fin,
dir cette exécration. ici ou là — la folle fulguration de la chance — exigeant —
de nous au préalable la connaissance du mensonge, du non-
sens qu’elle est.
Je crains ceux qui, commodément, réduisent le jeu politique O sommet du comique!... que nous ayons à fuir le vide
aux naïvetés des propagandes. Personnellement, l’idée des (l’insignifiance) d’une immanence infinie, nous vouant
haines, des espoirs, des hypocrisies, des sottises (en un mot comme des fous au mensonge de la transcendance! Mais ce
des dissimulations d ’ intérêts), accompagnant ces grands mou mensonge éclaire de sa folie l’immanente immensité : celle-ci
vements d’armes me dissout. Les allées et venues des incendies n’est plus le pur non-sens, le pur vide, elle est ce fond d’être
dans la plaine, le passage comme d’un galop de charge dans plein, ce fond vrai devant lequel la vanité de la transcen
les rues, de la canonnade et d’un vacarme d ’explosions, me dance se dissipe. Nous ne l’aurions jamais connue — pour
semblent lourds plus que d ’un sens facile de tout le poids nous, elle n’aurait pas été, et peut-être ce fut là le seul moyen
lié au destin de l ’espèce humaine. Quelle étrange réalité qu’elle existât pour soi, si nous n’avions échafaudé d’abord,
poursuit ses fins (différentes de celles qu’on voit) ou ne pour puis nié, démoli, la transcendance.
suit pas la moindre fin à travers ce bruit ? (Pourra-t-on me suivre aussi loin?)
Difficile de douter maintenant que notre immense convul
sion ne vise nécessairement la ruine de la société ancienne avec
ses mensonges, son égosillement, sa mondanité, sa douceur de Cette direction est donnée, c’est vrai, par une lumière
malade; d ’autre part, la naissance d’un monde où sans frein communément perçue qu’annonce le mot de l i b e r t é .
joueront des forces réelles. Le passé (la tricherie de sa survi Ce qui m’attache profondément.
vance) achève de mourir : le lourd effort d ’Hitler en épuise
encore les ressources.
182 Œuvres complètes de G. B ataille

Je ne sais si jamais le souci, l’inquiétude morale déchirèrent


un homme plus cruellement. Je ne suis pas en ce moment de
ceux qui enseignent : en moi-même toute affirmation se
prolonge, comme sur une ville bombardée le bruit des bom
bes, en désordre, en poussière, en gémissements.
Mais comme un peuple, l’événement passé, chaque fois
se trouve déjà plus loin que son malheur (les larmes taries,
sournoisement, des visages fermés s’illuminent et le rire à
nouveau s’ébroue), ainsi la « tragédie de la raison » se change
en diversité insensée.

APPEN D ICE
I

NIETZSCHE
ET LE N A T I O N A L - S O C I A L I S M E 1

Nietzsche attaqua la morale idéaliste. Il railla la bonté


et la pitié, démasqua l’hypocrisie et l’absence de virilité
dissimulées sous la sensiblerie humanitaire. Comme Prou
dhon et Marx, il affirma l’élément bénéfique de la guerre.
Très éloigné des partis politiques de son temps, il lui arriva
d’énoncer les principes d ’une aristocratie de « maîtres du
monde ». Il loua la beauté et la force corporelle, ayant une
préférence appuyée pour la vie hasardée et turbulente. Ces
jugements de valeurs décidés, à l’encontre de l’idéalisme
libéral, engagèrent les fascistes à se réclamer de lui, certains
antifascistes à voir en lui le précurseur d’Hitler.
Nietzsche eut le pressentiment d ’un temps proche où les
limites conventionnelles opposées à la violence seraient dépas
sées, où les forces réelles s’affronteraient en des conflits d’une
ampleur démesurée, où chaque valeur existante serait maté
riellement et brutalement contestée. Imaginant la fatalité
d ’une période de guerres dont la dureté dépasserait les bornes,
il n’eut pas l’idée qu’on dût les éviter à tout prix, ni que
/
l’épreuve excédât les forces humaines. Même ces catastrophes
lui semblèrent préférables à la stagnation, au mensonge de la
vie bourgeoise, de la béatitude de troupeau des professeurs de
morale. Il posait en principe ceci : s’il est pour les hommes une
véritable valeur et que les clauses de la morale reçue, de
l’idéalisme traditionnel, s’opposent à la venue de cette valeur,
la vie bousculera la morale reçue. De même les marxistes
entendent que les préjugés moraux s’opposant à la violence
d’une révolution s’inclinent devant une valeur éminente
(l’émancipation des prolétaires). Différente de celle du
marxisme, la valeur que Nietzsche affirma n’en est pas moins
Sur Nietzsche 187
i86 Œuvres complètes de G . B ataille

de caractère universel : l’émancipation qu’il voulait n’était pas de la morale classique est commun au marxisme *, au
celle d ’une classe par rapport à d’autres, mais celle de la vie nietzschéisme, au national-socialisme. Seule est essentielle la
humaine, en l’espèce de ses meilleurs représentants, par valeur au nom de laquelle la vie affirme ses droits majeurs. Ce
principe de jugement établi, les valeurs nietzschéennes rappor
rapport aux servitudes morales du passé. Nietzsche a rêvé
d’un homme qui ne fuirait plus un destin tragique, mais tées aux valeurs racistes se situent dans l’ensemble à l’opposé.
l’aimerait et l’incarnerait de son plein gré, qui ne se mentirait — La démarche initiale de Nietzsche procède d ’une admi
ration pour les Grecs, les hommes intellectuellement les mieux
plus à lui-même et s’élèverait au-dessus de la servilité sociale.
Cette sorte d’homme différerait de l’homme actuel, qui se venus de tous les temps. Tout se subordonne dans l’esprit de
confond d ’habitude avec une fonction, c’est-à-dire une partie Nietzsche à la culture, tandis que dans le troisième Reich,
seulement du possible humain : ce serait en un mot Y homme la culture réduite a pour fin la force militaire.
entier, libéré des servitudes qui nous limitent. Cet homme
— Un des traits les plus significatifs de l’œuvre de Nietzsche
libre et souverain, à mi-chemin de l ’homme moderne et du est l’exaltation des valeurs dionysiaques, c’est-à-dire de l’ivresse
surhomme, Nietzsche n’a pas voulu le définir. Il pensait avec et de l’enthousiasme infinis. Ce n’est pas par hasard si Rosen
juste raison qu’on ne peut définir ce qui est libre. Rien n’est berg, dans son M ythe du X X * siècle, dénonce le culte de Dionysos
comme non aryen!... En dépit de tendances vite refoulées, le
plus vain qu’assigner, limiter ce qui n’est pas encore : il faut
racisme n’ admet que les valeurs soldatesques : « La jeunesse a
le vouloir et vouloir l’avenir est reconnaître avant tout le
droit qu’a l’avenir de n’être pas limité par le passé, d’être le besoin de stades et non de bois sacrés », affirme Hitler.
— J ’ai déjà dit l’opposition du passé à l’avenir. Nietzsche se
dépassement du connu. Par ce principe d ’un primat de
désigne étrangement comme Venfant de V avenir. Il liait lui-même
l’avenir sur le passé *, sur lequel il insista fidèlement,
ce nom à son existence de sans-patrie. En effet, la patrie est en
Nietzsche est l’homme le plus étranger à ce que sous le nom
nous la part du passé et c’est sur elle, sur elle seule étroitement,
de mort exècre la vie, et sous le nom de réaction, le rêve.
que l ’hitlérisme édifie son système de valeur, il n’apporte pas
Entre les idées d ’un réactionnaire fasciste ou autre et celles
de valeur nouvelle. Rien n’est plus étranger à Nietzsche affir
de Nietzsche, il y a davantage qu’une différence : une incom
mant à la face du monde l’entière vulgarité des Allemands.
patibilité radicale. Nietzsche se refusant à limiter cet avenir
— Deux précurseurs officiels du national-socialisme anté
auquel il donnait tous les droits, l’évoqua cependant par des
rieurs à Chamberlain furent les contemporains de Nietzsche,
suggestions vagues et contradictoires, ce qui donna lieu à des
confusions abusives : il est vain de lui prêter quelque inten Wagner et Paul de Lagarde. Nietzsche est apprécié et mis en
avant par la propagande, mais le troisième Reich n’en fit pas
tion mesurable en termes de politique électorale, en arguant
l’un de ses docteurs comme il le fait éventuellement de ces
qu’il parla de a maîtres du monde ». Il s’agit de sa part d’une
derniers. Nietzsche fut l’ami de Richard Wagner mais il s’en
évocation hasardée du possible. Cet homme souverain dont
éloigna, écœuré de son chauvinisme gallophobe et antisé
il désirait l’éclat, il l’imagina contradictoirement tantôt
mite. Quant au pangermaniste Paul de Lagarde, un texte
riche et tantôt plus pauvre qu’un ouvrier, tantôt puissant,
tantôt traqué. Il exigea de lui la vertu de tout supporter lève le doute à son égard. « Si vous saviez, écrit Nietzsche à
Théodore Fritsch, combien j ’ai ri au printemps passé en
comme il lui reconnut le droit de transgresser les normes.
lisant les ouvrages de cet entêté sentimental et vaniteux qui
D ’ailleurs, il le distinguait en principe de l’homme au pouvoir.
II ne limitait rien, se bornait à décrire aussi librement qu’il s’appelle Paul de Lagarde... »
pouvait un champ de possibilités. * Q ui sur le plan de la morale se situe à la suite du hégélianisme.
Il me semble, cela dit, que s’il faut définir le nietzschéisme, Hegel déjà s’était écarté de la tradition. Et c’est à juste titre qu’Henri
il est de peu de poids de s’attarder à cette partie de la doc Lefebvre a dit de Nietzsche qu’il fit « inconsciemment l’œuvre d ’un vul-
trine qui donne à la vie des droits contre Vidêalisme. Le refus
* Le primat de l’avenir sur le passé essentiel à Nietzsche n’a rien à voir
garisateur parfois trop zélé de l’immoralisme impliqué dans la dialectique
istorique ae Hegel »(H. Lefebvre, N ietzsche , p. 136). Sur ce point Nietzsche
est responsable..pour reprendre les termes de Lefebvre, d’avoir «enfoncé
avec celui de l ’avenir sur le présent, dont je parle plus haut. des portes ouvertes ».
188 Œuvres complètes de G . Bataille

— Nous sommes aujourd’hui édifiés sur le sens qu’a pour


le racisme hitlérien, la stupidité antisémite. Il n’est rien de plus
essentiel à T hitlérisme que la haine des Juifs. A quoi s’oppose
cette règle de conduite de Nietzsche : « Ne fréquenter per
sonne qui soit impliqué dans cette fumisterie effrontée des
races ». Il n’est rien que Nietzsche ait affirmé d ’une façon
plus entière que sa haine des antisémites.
Il est nécessaire d ’insister sur ce dernier point. Nietzsche
Il
devait être lavé de la souillure nazie. Il faut dénoncer pour
cela certaines comédies. L ’une d ’elles est le fait de la propre l ’e x pé r ie n c e in t é r ie u r e
sœur du philosophe, qui lui survécut jusqu’à ces dernières DE N IE T Z S C H E
années (elle mourut en 1935). Mme Elisabeth Foerster, née
Nietzsche, n’avait pas oublié, le 2 novembre 1933, les diffi
Les « expériences » alléguées dans ce livre y ont moins
cultés qui s’introduisirent entre elle et son frère du fait de son
de place que dans les deux précédents. Elles n’ont pas non
mariage, en 1885, avec l’antisémite Bernard Foerster.
plus le même relief. Mais ce n’est guère qu’une apparence.
Une lettre dans laquelle Nietzsche lui rappelle sa répul
L ’intérêt essentiel de ce livre touche, il est vrai, l’inquiétude
sion aussi prononcée que possible pour le parti de son mari —
morale. Les « états mystiques » n’y ont pas moins l’impor
celui-ci désigné nommément — , fut publiée par ses soins.
tance première, parce que la question morale est posée à leur
O r le 2 novembre 1933, Mme Elisabeth Judas-Foerster reçut
sujet.
à Weimar, dans la maison où Nietzsche est mort, le Führer
Il semblera peut-être abusif de donner une telle part à ces
du troisième Reich, Adolf Hitler. En cette solennelle occasion,
états dans un livre « sur Nietzsche ». L ’œuvre de Nietzsche a
cette femme attesta l’antisémitisme de la famille en donnant
peu de chose à voir avec les recherches du mysticisme. Cepen
lecture d ’un texte de... Bernard Foerster!
dant Nietzsche connut une sorte d’extase et le dit (e c c e
« Avant de quitter Weimar pour se rendre à Essen, rapporte
h o m o , trad. Vialatte, p. 126; cité plus haut, p. 113).
le Temps du 4 novembre 1933, le chancelier Hitler est allé
J ’ai voulu entrer dans la compréhension de 1’ « expérience
rendre visite à Mme Elisabeth Foerster-Nietzsche, sœur du
nietzschéenne ». J ’imagine que Nietzsche songe à des « états
célèbre philosophe. L a vieille dame lui a fait don d ’une canne
mystiques » dans des passages où il parle de divin.
à épée qui a appartenu à son frère. Elle lui a fait visiter les
« Et combien de dieux nouveaux sont encore possibles!
archives Nietzsche.
écrit-il dans une note de 1888. Moi-même chez qui l’instinct
« M . Hitler a entendu la lecture d’un mémoire adressé en
religieux, c’est-à-dire créateur de dieux, s’agite parfois mal à
1879 à Bismarck par le docteur Foerster, agitateur antisé
propos, de quelles façons diverses j ’ai eu chaque fois la révéla
mite, qui protestait contre l’invasion de l’esprit ju if en Alle
tion du divin!.,. J ’ai vu passer tant de choses étranges dans
magne. Tenant en main la canne de Nietzsche, M . Hitler a
ces instants placés hors du temps, qui tombent dans notre vie
traversé la foule au milieu des acclamations. »
comme s’ils tombaient de la lune, où l’on ne sait plus à quel
Nietzsche, adressant en 1887 une lettre méprisante à
point l’on est déjà vieux, à quel point l’on redeviendra
l’antisémite Théodore Fritsch, la terminait ainsi : « Mais
jeune... » (Cité dans Volonté de puissance, II, p. 379.)
enfin, que croyez-vous que j ’éprouve lorsque le nom de
Je rapproche ce texte de deux autres :
Zarathoustra sort de la bouche des antisémites ? * » 1.
« Voir sombrer les natures tragiques et pouvoir en rire, mal
gré, la profonde compréhension, l’émotion et la sympathie
* Consulter sur ces questions : N ic o l a s , D e N ietzsche à H itler , 1937. — que l’on ressent, cela est divin. » (1882-1884; cité dans Volonté
N ietzsche et les fa scistes. U ne réparation (N° spécial à* Acéphale, janvier 1937). de puissance , II, p. 380.)
— Henri L e f e b v r e , N ietzsche, 1939 (E. S. I.), p. 161 et ss.
190 Œuvres complètes de G . B ataille Sur Nietzsche 191

« M a première solution : p la isir tragique de voir sombrer projet), qu’on n’en peut même parler qu’en altérant sa
ce qu’il y a de plus haut et de meilleur (parce qu’on le nature. Mais la valeur décisive de cet interdit ne peut que
considère comme trop limité par rapport au Tout) ; mais ce déchirer celui qui veut, celui qui parle : en même temps
n’est là qu’une façon mystique de pressentir un « bien » qu’il ne peut, il lui faut en effet vouloir et parler. Et moi-
supérieur. même, j ’ai assez, f a i trop de mon propre bonheur.
« M a dernière solution : le bien suprême et le mal suprême
sont identiques. » (1884-1885; cité dans Volonté de puissance ,
II, p. 370.)
Les « états divins » connus de Nietzsche auraient eu pour
objet un contenu tragique (le temps), comme mouvement la
résorption de l’élément tragique transcendant dans l’imma
nence impliquée par le rire. Le trop lim ité par rapport au Tout
du second passage est une référence au même mouvement.
Une façon mystique de pressentir signifierait un mode mystique
de sentir, au sens de l’expérience et non de la philosophie
mystique. S’il en est ainsi, la tension des états extrêmes serait
donnée comme recherche d’un « bien » supérieur.
L ’expression le bien suprême et le mal suprême sont identiques
pourrait également être entendue comme une donnée d ’expé
rience (un objet d’extase).
L ’importance accordée par Nietzsche lui-même à ses états
extrêmes est expressément soulignée dans cette note : « Le
nouveau sentiment de la puissance : l’état mystique; et le
rationalisme le plus clair, le plus hardi servant de chemin
pour y parvenir. — L a philosophie, expressive d’un état d’âme
extraordinairement élevé » (cité dans Volonté de puissance, II,
p. 380). L ’expression état élevé pour désigner l’état mys
tique, se trouvait déjà dans le G ai savoir (cf. plus haut,
p. i i i .)
Ce passage témoigne, entre autres, de l’équivoque intro
duite par Nietzsche parlant incessamment de puissance alors
qu’il pense au pouvoir de donner. Nous ne pouvons, en effet,
que prendre à son compte une autre note (de la même
époque) : cc Définition du mystique : celui qui a assez et trop
de son propre bonheur, et qui cherche un langage pour son
propre bonheur parce qu’il voudrait en donner » (1884; cité
dans Volonté de puissance , II, p. 115). Nietzsche définit de
cette façon un mouvement dont Zarathoustra découle en par
tie. L ’état mystique ailleurs rapproché de la puissance l’est
plus justement du désir de donner.
Ce livre-ci a ce sens profond : que l’état extrême se dérobe
à la volonté de l’homme (en tant que l’homme est action, est
Sur N ietzsche m

« ...lorsque le déclic joue, tout ce qui gisait dans l’esprit


éclate comme une éruption volcanique ou jaillit comme un
coup de foudre. Le zen appelle cela « retourner chez soi »...
(Suzuki, II, p. 33.)

Le satori peut résulter « de l’audition d ’un son inarticulé,


d’une remarque inintelligible, ou de l’observation d ’une fleur
III en train de s’épanouir ou de la rencontre de n’importe quel
incident trivial et quotidien : tomber, enrouler une natte,
l ’e x p é r i e n c e i n t é r i e u r e employer un éventail, etc. » (Suzuki, II, p. 33.)
ET L A SECTE Z E N 1

Un moine parvint au satori «au moment où, marchant dans


L a secte bouddhiste zen existait en Chine dès le vi8 siècle.
la cour, il trébucha » (Suzuki, III, p. 253.)
Elle est aujourd’hui florissante au Japon. Le mot japonais
« Ma-tsou tordit le nez de Paï-tchang »... et en ouvrit
zen traduit le sanscrit dhyâna, désignant la méditation boud
l’esprit. (Suzuki, II, p. 31.)
dhiste. Comme le yoga> le dhyâna est un exercice respiratoire à
fin extatique. Le zen s’éloigne des voies communes par un
évident mépris des formes douces. L a base de la piété zen est
L ’expression du Z m a souvent revêtu la forme poétique l .
la méditation, mais n’ayant pour fin qu’un moment d’illumi
lang Taï-nien écrit :
nation appelé satori. Nulles méthodes saisissables ne permet
« Si vous désirez vous cacher dans l’étoile du Nord,
tent d ’accéder au satori. Il est le dérangement soudain, la
« Retournez-vous et croisez vos mains derrière l’étoile du
brusque ouverture, que déclenche quelque imprévisible
Sud. »
bizarrerie.
(Suzuki, II, p. 40.)

Sian-ièn, auquel son maître Oueï-chan refusait tout ensei


S e r m o n s d e I u n - m è n . — « Un jour... il dit : « Le « Bo-
gnement, désespérait. « U n jour, tandis qu’il désherbait et
balayait le sol, un caillou qu’il venait de rejeter heurta un « dhisatva Vasudeva se transforme sans aucune raison en un
bambou; le son produit par le choc éleva son esprit d ’une « bâton. » Ce disant il traça une ligne sur le sol avec son
façon inattendue à l’état de satori. La question posée par propre bâton et reprit : «Tous les Bouddhas, aussi innom-
Oueï-chan devint lumineuse; sa joie était sans bornes; « brables que les grains de sable, sont ici à parler de toutes
ce fut comme s 'i l retrouvait un parent perdu. En outre, il comprit « sortes d’inepties. » Puis il quitta la salle. — Une autre fois,
alors la bonté de son aîné qu’il avait abandonné lorsque il dit : « Tous les propos que j ’ai tenus jusqu’ici — de quoi
celui-ci avait refusé de l’instruire. Car il savait maintenant que « s’y agit-il en fin de compte? Aujourd’hui, de nouveau,
cela ne lui serait pas arrivé si Oueï-chan avait été assez dénué « n’étant pas capable de me venir en aide à moi-même, je
de bonté pour lui expliquer les choses. » (Suzuki, E ssais sur « suis ici pour vous parler une fois de plus. Dans ce vaste
le bouddhisme zen , trad. Sauvageot et ¡Daumal, 1944, t. II,
« univers, est-il quelque chose qui se dresse devant vous ou
p. 29-30.) J ’ai moi-même souligné les mots comme s*il retrou « qui vous mette en esclavage? Si jamais la moindre chose,
« même aussi petite que la pointe d’une épingle, se trouve
vait...
« sur votre chemin ou vous obstrue le passage, enlevez-la-
« moi!... Lorsque vous vous laisserez prendre à votre insu

f il o s o f ia
BIBLIOTECA PO DEP- T)V’
K Cj ÊK CÍAS SOC,
F.F.L.C.H. U.S.P.
19 4 Œ uvres complètes de G , B a ta ille

« par un vieillard comme moi, vous vous perdrez tout de


« suite et vous briserez les jambes... » — Une autre fois :
« O h ! regardez ! nulle vie ne subsiste i » Ce disant, il fit comme
s’il tombait. Puis il demanda : « Comprenez-vous? Sinon,
demandez à ce bâton qu’il vous éclaire ! » (Suzuki, II, p. 203-
206.)

IV

R É PO N S E A J E A N - P A U L S A R T R E *
{Défense de « l ’ e x p é r i e n c e i n t é r i e u r e »)

Ce qui désoriente dans ma manière d ’écrire est le sérieux


qui trompe son monde. Ce sérieux n’est pas menteur, mais
qu’y puis-je si l’extrême du sérieux se dissout en hilarité?
Exprimée sans détour, une mobilité trop grande des concepts
et des sentiments (des états d’esprit) ne laisse pas au lecteur
plus lent la possibilité de saisir (de fixer).
Sartre dit de moi : « ...Dès qu’il s’est enseveli dans le non-
savoir, il refuse tout concept permettant de désigner et de
classer ce qu’il atteint alors : « Si je disais décidément : « J ’ai
« vu Dieu », ce que je vois changerait. Au lieu de l’inconnu
« inconcevable — devant moi libre sauvagement, me laissant
« devant lui sauvage et libre — il y aurait un objet mort et
« la chose du théologien. » — Pourtant tout n’est pas si clair :
voici qu’il écrit à présent : « J ’ai du divin une expérience si
folle « qu’on rira de moi, si j ’en parle », et, plus loin : « A moi
« l’idiot, Dieu parle bouche à bouche »... Enfin, au début
d’un curieux chapitre qui contient toute une théologie, il
nous explique une fois encore son refus de nommer Dieu, mais
d’une façon assez différente : « Ce qui, au fond, prive l’homme
« de toute possibilité de parler de Dieu, c’est que, dans la
« pensée humaine, Dieu devient nécessairement conforme
« à l’homme en tant que l’homme est fatigué, assoiffé de
« sommeil et de paix. » Il ne s’agit plus des scrupules d ’un
agnostique qui, entre l’athéisme et la foi, entend demeurer en
suspens. C ’est vraiment un mystique qui parle, un mystique
qui a vu Dieu et qui rejette le langage trop humain de ceux

Réponse à une critique de L’Expérience intérieure, parue dans les


Cahiers du Sud, n°® 260 à 262 (octobre-décembre 1943), sous le titre Un
nouveau mystique.
196 Œ uvres complètes de G . B a ta ille Sur Nietzsche 197
qui ne l’ont pas vu. Dans la distance qui sépare ces deux côté du savoir. Après cela, il a beau jeu de nous dire : « Rien
passages tient toute la mauvaise foi de M . Bataille... » « ni dans la chute, ni dans l’abîme, n’est révélé. » Car l’essen
L ’opposition de Sartre m’aide à mettre l’essentiel en relief. tiel est révélé : c’est que mon abjection est un non-sens et
Cette expérience particulière qu’ont les hommes et qu’ils qu’il y a un non-sens de ce non-sens (qui n’est aucunement
nomment expérience de Dieu, j ’imagine qu’on l’altère en la retour au sens primitif). Un texte de M . Blanchot, cité par
nommant. Il suffit qu’on ait à son sujet une représentation M , Bataille, va nous découvrir la supercherie : « La nuit
de quelque objet, les précautions n’y changent rien. Au « lui parut bientôt plus sombre, plus terrible que n’importe
contraire, le nom éludé, la théologie se dissout et n’est plus « quelle autre nuit, comme si elle était réellement sortie
là que pour mémoire : l’expérience est rendue au désespoir. « d’une blessure, de la pensée qui ne se pensait plus, de la
Sartre décrit fort heureusement mes mouvements d’esprit « pensée prise ironiquement comme objet par autre chose que la
à partir de mon livre, soulignant leur niaiserie du dehors, « pensée. » — Mais précisément, M . Bataille ne veut pas voir
mieux que je ne pouvais faire du dedans (j’étais ému) : que le non-savoir est immanent à la pensée. Une pensée qui
aperçus, disséqués par une lucidité indifférente, il faut dire pense qu’elle ne sait pas, c’est encore une pensée. Elle découvre
que le caractère pénible en est comiquement accusé (comme de l’intérieur ses limites, elle ne se survole pas pour autant.
il convient) : Autant faire de rien quelque chose sous prétexte qu’on lui
« ... Le supplice qu’il ne peut (c’est de moi qu’il s’agit) donne un nom. — D ’ailleurs, notre auteur va jusque-là.
éluder, dit Sartre, il ne peut pas non plus le supporter. Mais Il n’y faut pas grand-peine. Vous et moi, nous écrivons : « Je
s’il n’y a rien d ’autre que ce supplice ? Alors, c ’est ce supplice ne sais rien », à la bonne franquette. Mais supposons que
même qu’on va truquer. L ’auteur l’avoue lui-même : «J ’ensei- j ’entoure ce rien de guillemets. Supposons que j ’écrive, comme
« gne l’art de tourner l’angoisse en délice. » Et voici le glisse M . Bataille : « Et surtout « rien », je ne sais « rien ». Voilà un
ment : Je ne sais rien. Bon. Cela signifie que mes connaissances rien qui prend une étrange tournure : il se détache et s’isole,
s’arrêtent, qu’elles ne vont pas plus loin. Au-delà, rien n’existe il n’est pas loin d’exister par soi. Il suffira de l’appeler à
puisque rien n’est que ce que je connais. Mais si je substan- présent Vinconnu et le résultat est atteint. Le rien, c’est ce qui
tifie mon ignorance? Si je la transforme en nuit de non-savoir ? n’existe pas du tout, l’inconnu c’est ce qui n’existe aucune
La voilà devenue positive : je puis la toucher, je puis m’y ment pour moi. En nommant le rien l’inconnu, j ’en fais l’être
fondre. « Le non-savoir atteint, le savoir absolu n’est plus qui a pour essence d’ échapper à ma connaissance; et si
« qu’une connaissance entre autres. » Mieux : je puis m’y j ’ajoute que je ne sais rien, cela signifie que je communique
installer. Il y avait une lumière qui éclairait faiblement la avec cet être par quelque autre moyen que le savoir. Là encore
nuit. A présent je me suis retiré dans la nuit et c’est du point le texte de M . Blanchot, auquel notre auteur se réfère, va
de vue de la nuit que je considère la lumière. « Le non-savoir nous éclairer : « Par ce vide, c ’était donc « le regard et l’objet
« dénude. Cette proposition est le sommet mais doit être « du regard qui se mêlaient. Non seulement cet œil qui ne
« entendue ainsi : dénude, donc je vois ce que le savoir cachait « voyait rien appréhendait quelque chose, mais il appréhendait
« jusque-là, mais si je vois, je sais. En effet, je sais, mais ce que « la cause de sa vision. I l voyait comme un objet ce qui fa is a it
« j ’ai su, le non-savoir le dénude encore. Si le non-sens est le « q u 'il ne voyait pas * . » Voilà donc cet inconnu, sauvage et
« sens, le sens qu’est le non-sens se perd, redevient non-sens libre, auquel M . Bataille tantôt donne et tantôt refuse le
« (sans arrêt possible). » On ne prend pas notre auteur sans nom de Dieu. C ’est un pur néant hypostasié. U n dernier
vert. S’il substantifie le non-savoir, c’est avec prudence : à la effort et nous allons nous dissoudre nous-mêmes dans cette
manière d ’un mouvement, non d’une chose. Il n’en reste pas nuit qui ne faisait encore que nous protéger : c ’est le savoir
moins que le tour est joué : à tout coup le non-savoir, qui qui crée l'objet en face du sujet. Le non-savoir est « suppres
n’était préalablement rien} devient l’au-delà du savoir. En sion de l’objet et du sujet, seul moyen de ne pas aboutir à la
s’y jetant, M . Bataille se trouve soudain du côté du transcendant.
Il s’est échappé. Le dégoût, la honte, la nausée sont restés du * C’est Sartre qui souligne.
198 Œ uvres complètes de G . B a ta ille Sur Nietzsche 199

possession de l’objet par le sujet. » Reste la « communication » : s’appesantissant sur le vide : « Les joies, dit-il, auxquelles
c ’est-à-dire que la nuit absorbe tout. C ’est que M . Bataille nous convie M . Bataille, si elles ne doivent renvoyer qu’à
oublie qu’il a construit de ses mains un objet universel : la elles-mêmes, si elles ne doivent pas s’insérer dans la trame
Nuit. Et c’est le moment d’appliquer à notre auteur ce que de nouvelles entreprises, contribuer à former une humanité
Hegel disait de l ’absolu schellingien : « La nuit, toutes les neuve qui se dépassera vers de nouveaux buts, ne valent pas
« vaches sont noires. » Il paraît que cet abandon à la nuit plus que le plaisir de boire un verre d’alcool ou de se chauffer
est ravissant. Je ne m’en étonnerai point. C ’est une certaine au soleil sur une plage. » C ’est vrai, mais j ’y insiste : c’est
façon de se dissoudre dans le rien. Mais M . Bataille — ici précisément parce qu’elles sont telles — laissant vide —
comme tout à l’heure... — satisfait par la bande son désir qu’elles se prolongeaient en moi dans la perspective de
« d’être tout ». Avec les mots de « rien », de « nuit », de « non- l’angoisse. Ce que dans l’Expérience intérieure j ’essayai de
savoir qui « dénude », il nous a tout simplement préparé une décrire est ce mouvement qui, perdant toute possibilité
bonne petite extase panthéistique. O n se rappelle ce que d’arrêt tombe facilement sous le coup d’une critique qui croit
Poincaré dit de la géométrie riemanienne : Remplacez la l’arrêter du dehors puisque la critique, elle, n’est pas prise
définition du plan riemanien par celle de la sphère eucli dans le mouvement. M a chute vertigineuse et la différence
dienne et vous avez la géométrie d’Euclide. D ’accord. De qu’elle introduit dans l’esprit peuvent n’être pas saisies
même le système de Spinoza est un panthéisme blanc; celui par qui n’en fait pas l’épreuve en lui-même : dès lors on peut,
de M . Bataille un panthéisme noir. » comme Sartre l’a fait, successivement me reprocher d ’abou
A ce point toutefois, je dois reprendre Sartre : serait, me tir à Dieu, d ’aboutir au vide! ces reproches contradictoires
faut-il dire, un panthéisme noir,,, si, mettons, ma turbulence appuient mon affirmation : je n’aboutis jamais.
infinie ne m’avait/ à l’avance privé de toute possibilité d’arrêt. C ’est pourquoi la critique de ma pensée est si difficile.
Mais je suis content de m’apercevoir sous ce jour accusant M a réponse, quoi qu’on dise, est donnée d ’avance : je ne
de la pensée lente. Sans doute apercevais-je moi-même (sous pourrai d’une critique bien faite tirer, comme c’est le cas,
quelque forme) ces inextricables difficultés — ma pensée, qu’un nouveau moyen d’angoisse, partant d ’ivresse. Je ne
son mouvement partaient d ’elles — mais c ’était comme le paysage m’arrêtais pas dans la précipitation de ma fuite à tant
aperçu d ’un rapide et ce que toujours je voyais, c ’était leur d’aspects comiques : Sartre me permettant d ’y revenir...
dissolution dans le mouvement, leur renaissance sous d’autres C ’est sans fin l .
formes accélérant une rapidité de désastre. Ce qui dominait M on attitude tire néanmoins de sa facilité cette évidente
alors dans ces conditions, c’était une pénible sensation de faiblesse :
vertige : ma course précipitée, haletante, dans ces perspec « L a vie, ai-je dit, va se perdre dans la mort, les fleuves dans
tives du fin fond de l’être se formant et se déformant (s’ouvrant la mer et le connu dans l’inconnu » [Expérience intérieure,
et se fermant) ne m’empêchait jamais d’éprouver le vide et la p. 137). Et la mort est pour la vie (le niveau de la mer est
stupidité de ma pensée, mais le comble était le moment où pour l’eau) la fin atteinte sans peine. Pourquoi me ferais-je
le vide me grisant donnait à ma pensée la consistance pleine, d ’un désir que j ’ai de convaincre un souci? Je me perds
où par la griserie même qu’il me donnait le non-sens prenait comme la mer en moi-même : je sais que le fracas des eaux
droit de sens. S’il me grise, en effet, le non-sens prend ce sens : du torrent se dirige vers moi! Ce qu’une intelligence aiguë
qu’ i l me grise : il est bon dans ce ravissement de perdre le sens — parait quelquefois dérober, l’immense sottise à laquelle elle
donc il est un sens du fait de le perdre. A peine apparu ce sens se lie — dont elle n’est qu’une infime partie — ne tarde pas
neuf, l’inconsistance m’en apparaissait, le non-sens à nouveau à le rendre. La certitude de l’incohérence des lectures, la
me vidait. Mais le retour du non-sens était le départ d ’une friabilité des constructions les plus sages, constituent la
griserie accrue. Tandis que Sartre que n’affole ni ne grise profonde vérité des livres. Ce qui est vraiment, puisque
aucun mouvement, jugeant sans les éprouver de ma souf l’apparence limite, n’est pas plus l’essor d’une pensée lucide
france et de ma griserie du dehors, conclut son article en que sa dissolution dans l’opacité commune. L ’apparente
200 Œ uvres complètes de G , B a ta ille Sur N ietzsche 201

immobilité d’un livre nous leurre : chaque livre est aussi la sible et non d ’aboutir. Ce qui demeure humainement criti
somme des malentendus dont il est l’occasion. quable est au contraire une entreprise qui n’a de sens que
Pour quelle raison, dès lors, m’épuiser en efforts de cons rapportée au moment où elle s’achèvera. Je puis aller plus
cience ? Je ne puis que rire de moi-même écrivant (écrirais-je loin ? Je n’attendrai pas la coordination de tous mes efforts :
une phrase si le rire aussitôt ne s’y accordait?). Il va de soi : je vais plus loin. Je prends le risque : les lecteurs libres de ne
j ’apporte à la tâche le plus de rigueur que je puis. Mais le pas s’aventurer après moi, usent souvent de cette liberté!
sentiment qu’une pensée elle-même a d ’être friable, surtout les critiques ont raison d ’avertir du danger. Mais j ’attire
la certitude d’atteindre ses fins justement par l’échec, m’arra à mon tour l’attention sur un danger plus grand : celui des
che le repos, me prive de la détente favorable à l’ordonnance méthodes qui, n’étant adéquates qu’à l'aboutissement de la
rigoureuse. Voué à la désinvolture, j e pense et m'exprime à la connaissance, donnent à ceux qu’elles limitent l’existence
merci de hasards. fragmentée, mutilée, relative à un tout qui n’est pas accessible.
Il n’est personne, évidemment, qui ne doive laisser au Ceci reconnu, je défendrai mes positions1.
hasard une part. Mais c’est la plus petite et surtout la moins J ’ai parlé à'expérience intérieure : c’était l’énoncé d ’un objet,
consciente possible. Tandis que je m’en vais décidément je n’entendais pas m’en tenir en avançant ce titre vague aux
la bride sur le cou, j ’élabore ma pensée, je décide de son données intérieures de cette expérience. Nous ne pouvons
expression mais ne puis disposer de moi comme je veux. Le réduire qu’arbitrairement la connaissance à ce que nous
mouvement même de mon intelligence est débridé. C ’est tirons d ’une intuition du sujet. Seul pourrait le faire un être
à d’autres, au hasard heureux, à des moments fugitifs de naissant. Mais précisément nous (qui écrivons) ne savons
détente, que je dois un minimum d ’ordre, une érudition rien de l’être naissant que l’observant du dehors (l’enfant
relative. Et le reste du temps... M a pensée gagne ainsi, j ’ima n’est pour nous qu’un objet). L ’expérience de la séparation,
gine^ en accord avec son objet — qu’elle atteint d’autant à partir du continuum vital (notre conception et notre nais
mieux qu’elle est détruite — mais elle se connaît mal elle- sance), le retour au continuum (dans la première émotion
même. Elle devrait du même coup s’éclairer entièrement, sexuelle et le premier rire) ne laissent pas en nous de souvenir
se dissoudre... Il lui faudrait en un même être se construire et distinct; nous n’atteignons le noyau de l’être que nous
se ravager. sommes qu’à travers des opérations objectives. Une phéno
Ceci même que j ’ allègue enfin n’est pas précis. Les plus ménologie de l'esprit développée suppose la coïncidence du subjec
rigoureux sont encore soumis au hasard : en contrepartie, tif et de l’objectif, en même temps qu’une fusion du sujet et de
l’exigence inhérente à l’exercice de la pensée m’entraîne l’objet *. Ceci veut dire qu’une opération isolée est recevable
souvent loin. L ’une des grandes difficultés rencontrées par par fatigue seulement (ainsi l’explication que j ’ai donnée
l’intelligence est d’en ordonner la suite dans le temps. En un du rire, faute de développer le mouvement entier, et la
instant donné, ma pensée atteint une appréciable rigueur. conjugaison de ses modalités demeurait suspendue — il n’est
Mais comment la lier à ma pensée d ’hier? Hier, j ’étais en de théorie du rire qui ne soit une entière philosophie et, de
quelque sens un autre, je répondais à d’autres soucis. L ’adap même, il n’est d’entière philosophie qui ne soit théorie du
tation des deux demeure possible, mais... rire...). Mais précisément, posant ces principes, je dois en
De telles insuffisances, je ne suis pas davantage gêné que même temps renoncer à les suivre : la pensée se produit
des multiples misères qui donnent généralement l’allure en moi par éclairs incoordonnés et s’éloigne sans fin du terme
humaine : l’humain se lie en nous à l’insatisfaction subie, dont la rapprochait son mouvement. Je ne sais si j ’énonce
jamais acceptée cependant; nous nous en éloignons satisfaits, de cette façon l’impuissance humaine — ou la mienne... Je
nous nous en éloignons renonçant à chercher la satisfaction.
Sartre a raison de rappeler à mon propos le mythe de Sisyphe, * C ’est l’exigence fondamentale de la phénoménologie de Hegel. Il
est évident que faute de répondre à cette exigence, la phénoménologie
mais mon propos, je pense, est ici celui de l’homme tout entier. moderne n’est pour la pensée mouvante des hommes qu’un moment entre
Ce qu’on peut attendre de nous est d’aller le plus loin pos autres : un château de sable, un mirage quelconque.
aoa Œ uvres complètes de G . B a ta ille

ne sais, mais j ’ai peu d’espoir d’aboutir, fût-ce au résultat


qui contente du dehors. N ’y a-t-il pas un avantage à faire
de la philosophie ce que je fais : l’éclair dans la nuit, le lan
gage d’un court instant?... Peut-être à ce sujet, le moment
dernier contient-il une vérité simple,
A vouloir la connaissance, par un biais, je tends à devenir
le tout de l’univers : mais dans ce mouvement, je ne puis être
un homme entier, je me subordonne à une fin particulière :
devenir le tout. Sans doute, si je pouvais le devenir, je serais v
aussi l’homme entier, mais dans mon effort je m’éloigne de lui,
et comment devenir le tout sans être l’homme entier? Cet NÉANT, TRANSCENDANCE,
homme entier, je ne puis l’être que lâchant prise. Je ne puis I M MA N E NC E
l ’être par ma volonté : ma volonté est forcément celle d ’abou
tir! Mais si le malheur (ou la chance) veut que je lâche prise, M a méthode a pour conséquence un désordre à la longue
alors je saurai que j e suis l’homme entier, qui n'est subordonné intolérable (en particulier pour moi!). J ’y remédierai si faire
à rien.
se peut... Mais j ’entends dès l’instant préciser le sens des
En d ’autres termes, le moment de révolte inhérent à la
m ots1.
volonté d’une connaissance au-delà des fins pratiques ne
peut être indéfiniment prolongé : être le tout de l’univers,
l’homme devrait pour cela lâcher son principe : n’accepter
Le néant est pour moi la limite d ’un être. Au-delà des limites
rien de ce qu’il est, sinon de tendre à l’au-delà de ce qu’il est.
définies — dans le temps, dans l’espace — un être n’est plus.
Cet être que je suis est révolte de l’être, est le désir indéfini :
C e non-être est pour nous plein de sens : je sais qu’on peut
Dieu n’était pour lui qu’une étape et le voici, grandi d ’une
m'anéantir. L ’être limité n’est qu’un être particulier, mais la
expérience démesurée, comiquement juché sur un pal.
totalité de l’être (entendue comme une somme des êtres)
existe-t-elle?
La transcendance de l’être est fondamentalement ce néant.
C ’est s’il apparaît dans l’au-delà du néant, en un certain
sens comme une donnée du néant, qu’un objet nous trans
cende.
Dans la mesure au contraire où je saisis en lui l’extension
de l’existence qui m’est d ’abord révélée en moi, l’objet me
devient immanent.
D ’autre part, un objet peut être actif. U n être (irréel ou
non, un homme, un dieu, un État) menaçant les autres de
mort accuse en lui le caractère de la transcendance. Son
essence m’est donnée dans le néant que définissent mes
limites. Son activité même définit ses limites. Il est ce qui
s’exprime en termes de néant; la figure qui le rend sensible est
celle de la supériorité. Je dois, si je veux rire de lui, rire du
néant. Mais en contrepartie je ris de lui, si je ris du néant.
Le rire est du côté de l’immanence en ce que le néant est
l’objet du rire, mais il est ainsi l’objet d’une destruction.
204 Πuvres com putes de G . B a ta ille

L a morale est transcendante dans la mesure où elle en


appelle au bien de l’être édifié sur le néant du nôtre (l’huma
nité donnée pour sacrée, les dieux ou Dieu, l’État).
Une morale du sommet, s’il était possible, exigerait le
contraire : que je rie du néant. Mais sans le faire au nom
d’une supériorité : si je me fais tuer pour mon pays, je me
dirige vers le sommet mais je ne l’atteins pas : je sers le bien
de mon pays qui est l’au-delà de mon néant. Une morale
immanente exigerait, s’il était possible, que je mourusse sans
raison, mais au nom de quoi l’exiger : au nom de rien, dont VI
je dois rire! Mais j ’en ris : il n’est plus d ’exigence! Si l’on
S U R R É A L I S ME E T T R A N S C E N D A N C E
devait mourir de rire, cette morale serait le mouvement
d ’un irrésistible rire.
Ayant parlé (p. 71) d’André Breton, j ’aurais aimé dire
aussitôt ce que je tiens du surréalisme. Si j ’ai cité une phrase
en mauvaise part, j ’allais contre un intérêt dominant1.
Quiconque s’attache moins à la lettre qu’à l’esprit voit
dans mes questions se poursuivre une interrogation morale
que subit le surréalisme, et dans l’atmosphère où je vis, se
prolonger s’il l’a connue l’intolérance surréaliste. Il est possible
que Breton s’égare à la recherche de l’objet. Le souci qu’il a
de l’extériorité l’arrête à la transcendance. Sa méthode le lie
à une position d ’ objets auxquels appartient la valeur. Son
honnêteté exige de lui qu’il s’anéantisse, qu’il se voue au
néant des objets et des mots. Le néant est aussi le toc ; il
engage dans un jeu de concurrence, car le néant subsiste
en forme de supériorité. L ’objet surréaliste est par essence
en agression : il a la tâche d ’anéantir. Sans doute il ne s’asser
vit pas, c’est pour rien, sans motif, qu’il attaque. Il n’en prend
pas moins l’auteur — dont la volonté d'immanence n’ est pas
en doute — au jeu de la transcendance.
Le mouvement qu’exprima le surréalisme n’est peut-être
plus dans les objets. Il est, si l’on veut, dans mes livres (je
dois le dire moi-même, sinon qui s’en apercevrait?). De la
position d ’objets transcendants, se donnant, pour détruire,
une supériorité vaine, découle un glissement à l'immanence
et toute une sorcellerie de méditations. Destruction plus intime,
bouleversement plus étrange, mise en question sans limites
de soi-même. De soi, de toutes choses en même temps.
Mémorandum
IN TRO DU CTIO N
?

J e propose ce livre à de longues, à de lentes méditations.


La lecturey d'habitude, est plutôt le moyen d'ajourner, d'éviter
les conséquences. « Q ui connaît le lecteur, disait N ietzsche, ne f a i t
plus rien pour lu i. » J 'a i rassemblé ces textes à l'usage de qui c h e r
c h e r a i t l e s c o n s é q u e n c e s . I ls sont relativement homogènesy
tirés d'écrits posthumes ou non, dont aucun n'est antérieur à 1880.
D e ce livre, j'im a g in e q u 'il n'en est pas de plus digne d'étre médité
— médité ruminé, sans fin . D e cette méditation, qu'aucune n'a plus de
conséquences.
Essentiellement, la pensée de N ietzsche élève à la crête des vagues,
A U P O I N T OÙ LE P LU S T R A G I Q U E EST R I SI BL E . A cette
hauteur, i l est difficile de se maintenir (et peut-être impossible) :
la pensée de Nietzsche lui-même, à bon droit, ne s'y maintenait
que rarement. J 'a i tenté d'indiquer le chemin des crêtes, ne m'attar
dant pas à des thèmes connus (volonté de puissance, éternel retour...).
S i, des hauteurs indiquées, l'on ne découvre pas des perspectives neuves,
un nouveau monde — rendant l'ancien inhabitable — c'est qu'on
passe à côté, qu'on arrange une petite trahison. I l est nécessaire ici de
choisir : le temps vient d'étre p o u r o u c o n t r e . Passer au travers,
en évitant les conséquences — elles sont décisives et pas seulement
pour la destinée de l'individu, pour celle en général de l'homme —
signifie qu'on n'entend rien, qu'on v e u t être sourd.
I l f a u t dire à la fin ce que N ietzsche a voulu : estimer ou s'intéres
ser, c'est manquer, trahir et p r e n d r e p a r t i : c o n t r e un pos
sible évidemment le meilleur, le plus nécessaire et tel que manqué,
l'histoire humaine se réduirait à l'achoppement. Demeurer vague,
inattentif, occupé d'autre chose, du plus actuel, c'est fo u ler ce possible
aux pieds, c'est délibérément se conduire e n e n n e m i d e l ’ e s p è c e
HUMAINE.
I
[T R A IT S E SSE N TIEL S]
[/] Qjii écrit en maximes avec du sang ne veut pas être lu
mais su par cœur.

[*] Toute parole n’est-elle pas destinée au lourdeau? Ne ment-


elle pas à qui est légèreté?

[5] Aucun langage ne court assez vite pour moi : — je saute


dans ta voiture, tempête! Et toi-même, je te fouetterai encore
de ma malice!

M Qu’importe un livre qui ne peut une fois nous transporter


au-delà de tous les livres.

[5] A quelle hauteur est ma demeure ? jamais je n’ai compté


en montant les degrés qui mènent jusqu’à moi; où cessent tous
les degrés, j ’ai mon toit et ma demeure.

[5] — Voyageur, qui donc es-tu? Je te vois aller ton chemin


sans dédain, sans amour, avec des yeux impénétrables, humide
i et triste comme une sonde revenue ae la profondeur, insatisfaite
— qu’allait-elle chercher plus bas? — la poitrine sans soupirs,
les lèvres cachant leur dégoût, la main ne saisissant plus que lente
ment, qui es-tu? qu’as-tu fait? Arrête-toi ici : ce lieu est accueil
lant pour tous, délasse-toi ! Qui que tu sois, dis-moi ce qui te plaît,
qui peut te délasser. Parle seulement : tout ce quej ’ai, je te le donne.
— Me délasser? mais quelle curiosité te fait parler? Non, je te
prie, donne-moi...
— Mais que veux-tu? parle!
— Un masque de plus! un second masque!

[7] Chaque profond penseur redoute davantage d’être compris


que mal compris. Dans le dernier cas, sa vanité souffre peut-

f
214 Œ uvres complètes de G . B a ta ille
Mémorandum 215
être, mais son cœur est en je u dans le premier, son cœ ur et sa
[ / j] Q u e lq u e chose est en m oi d ’inapaisé, d ’in ap aisable, q ui
sym pathie qui toujours disent : « Hélas î pourquoi voudriez-«)«*
v e u t se faire entendre. I l est en m oi u n désir d ’a m o u r q u i d it
que ce poids vous charge aussi lourdem ent que moi ? »
lui-m êm e des m ots d ’am our.
J e suis lu m ière, ah , q u e ne suis-je n u it! m ais c ’ est là m a solitude,
[5 ] Dans les écrits du solitaire, se devine toujours quelque chose
de l’écho du désert, des chuchotements, des regards om brageux d ’être vêtu de lum ière!
A h q u e ne suis-je som bre et n o ctu rn e! C om m e j ’aim erais
de la solitude ; ses plus fortes paroles et jusqu’à ses cris évoquent
b oire à la go rge d e la lu m ière!
encore une sorte de silence et de discrétion, d ’une nature nouvelle
M ais je vis dans m a prop re lu m ière e t je rav ale les flam m es
et plus dangereuse. Pour qui des années durant, nuit et jour,
a vécu seul avec son âme en des querelles et des dialogues intimes, q u e j ’a i vom ies.
J e n e conn ais pas le p laisir d e celu i q ui pren d , e t souven t, j ’ai
pour qui dans sa tanière — elle peut être mine d ’or autant que
rêvé de vo le r com m e d ’un plus g ra n d b on h eu r q u e pren dre.
labyrinthe — est devenu un ours, un chercheur, un veilleur de
C ’est m a p a u v reté q u e m a m ain ja m a is ne refuse d e d on n er;
trésor, un dragon, les idées prirent à la fin une teinte de demi-
c ’est m a ja lo u se en vie a e lire dans les y eu x l’atten te, d e con n aître
jo u r, l’odeur en même temps de la profondeur et de la bourbe,
les nuits lum ineuses d u désir.
quelque chose d ’incom m unicable et de m alveillant, soufflant
O m alh eu r de tous ceu x q u i d on nent 1 assom brissem ent d e m on
le froid au visage du passant.
soleil! ô désir d ’être d évoré! faim can ine dans la satiété!
[9] L e tête-à-tête avec une grande pensée est intolérable.
[jtf] Il n aît d e m a b eau té une faim : je vou d rais faire m al
Je cherche et j ’appelle des hommes à qui je puisse comm uniquer
à ceu x q u e j ’éclaire, j e vo ud rais leu r rav ir mes dons : ainsi ai-je
cette pensée sans q u ’ils en meurent.
faim de m éch an ceté!
R e tira n t la m ain q u an d la m ain d éjà se tend — hésitant com m e
[10] L a misère de D ieu est plus profonde, ô monde étrange !
la cascad e hésite encore dans sa ch u te : — ainsi ai-je faim de
Saisis la misère de D ieu, ne me saisis pas, m oi! Q ue suis-je? U ne
douce lyre enivrée, une lyre de m inuit, un crapaud sonore, que m échanceté!
M a p lénitud e inven te d e telles vengeances : de telles m alices
personne ne comprend mais qui doit parler devant des sourds.
sortent d e m a solitude!
M o n b on h eu r d e donner est m ort à force d e d on ner; m a vertu
[//] V ous voulez vous réchauffer contre moi ? N e vous appro
chez pas trop, je vous le conseille : — sinon, vous pourriez vous s’est lassée d ’elle-m êm e et d e sa richesse.
roussir les mains. C ar voyez, je suis trop ardent. C ’est à grand-peine
que j ’em pêche la flam m e d ’éclater hors de mon corps.

[12] C ette sorte de désert, d ’épuisement, d ’incrédulité, de


congélation en pleine jeunesse, cette sénilité entrée dans la vie à
contretemps, cette tyrannie de la douleur, sur laquelle, refusant
les conséquences de la douleur (et les conséquences consolent)
enchérit la tyrannie de la fierté — ce radical isolement en manière
de légitim e défense contre un mépris pour l’homme devenant
m aladivem ent lucide, cette restriction fondamentale (commandée
par le dégoût qui naît peu à peu d ’une diète et d ’une gâterie intel-
tuelles égalem ent imprudentes on appelle cela du romantisme)
opposée à tout ce que la connaissance a d ’amer, d ’âpre, de dou
loureux — mais qui partagerait toutes ces choses avec m oi?

\J3\ L e m ot de la désillusion : — Attendre un écho, n ’entendre


q u ’un éloge!

U f] D e ces hommes d ’aujourd’hui je refuse d ’être la lumière ;


ou d être appelé la lumière. Ceux-là — je les veux aveugler : crève-
leur les yeux, foudre de m a sagesse!
II
[M O R A L E (M O R T D E D IE U
E T V A L E U R D E L ’ IN S T A N T PÉRISSABLE)]
1

Entrer dans le cour du possible — c’est ce que signifie l’existence de


Nietzsche — est de toute façon le plus difficile, le plus lourd. (Mais
c’est en effet décisif. )
S’avancer dans ces voies est vouloir à moitié périr, ou — peut-être ? —
plus qu’à moitié...
Ces voies, je dois le dire encore, ont ceci d’angoissant : e l l e s ne
MÈNENT NULLE PART.
A ce sujet, je veux à l’avance donner une indication.
La morale menait jusque-là d’un point à l’autre, était une morale de
l’action, donnait le parcours et le but.
La morale de Nietzsche a cessé d’être i t i n é r a i r e . Elle invite à la
d a n s e (danse divine, solitaire, mais danse, et la danse ne va nulle part).
C’est pour cela — nous avons l’habitude d’aller, de chercher le but — qu’une
fois l’invitation reçue, nous demeurons perdus d’angoisse, en quelque sorte
anéantis.
Cette sensation d’être égaré ne persiste pas forcément si l ’ o n d a n s e .
Mais l’essentiel est en ceci : l’on n’a plus rien À f a i r e , plus d’issue,
plus de but, plus de sens !

)
I [iy\ Les événements et les pensées les plus grands — mais
les plus grandes pensées sont les événements les plus grands —
ne sont intelligibles qu’ à la longue : — les générations qui leur
sont contemporaines ne vivent pas ces événements — elles vivent
à côté. II en est des événements comme des étoiles. L a lum ière
des étoiles les plus lointaines atteint les hommes en dernier lieu;
et les hommes, avant qu’elle n ’arrive, contestent q u ’en ce point...
se trouve une étoile.

[/#] N ’avez-vous pas entendu parler de ce fou qui allum ait


une lanterne en plein midi, puis se m ettait à courir sur la grand-
place en criant sans arrêt : « Je cherche Dieu I je cherche D ieu ! »
Com m e beaucoup de ceux qui s’étaient assemblés là étaient de
220 Œ uvres complètes de G . B a ta ille
Mémorandum 221
ceux qui ne croient pas en Dieu, il provoqua un grand éclat de
rire. L’aurait-on égaré ? disait l’un. S’est-ii perdu comme un enfant? ment assombris. Nous découvrons plutôt une sorte de lumière
disait l’autre. Se tiendrait-il caché? Aurait-il peur de nous? neuve, difficile à décrire, nous éprouvons une sorte de bonheur,
Aurait-il pris la mer? Aurait-il émigré? Ainsi s’écriaient-ils, ainsi d’épanouissement, d’allégement, de réveil, d’aurore...
riaient-ils entre eux. Le fou sauta au milieu d’eux et les perça
de ses regards : « Où est Dieu, cria-t-il, je vais vous le dire : nous [20] Il existe une longue échelle de la cruauté religieuse, avec
l’avons tué — vous et moi ! Nous tous, nous sommes ses meurtriers ! de nombreux échelons ; dont trois sont les plus importants. Autre
Mais comment avons-nous fait? comment avons-nous épuisé la fois l’on sacrifiait des hommes à son dieu, peut-être justement ceux
mer? Qui nous a donné l’éponge pour effacer tout l’horizon? qu’on aimait le plus — ainsi dans les fêtes antiques des prémices
Qu’avons-nous fait en détacnant cette terre de son soleil? Où et même dans le sacrifice de l’empereur Tibère à la grotte de Mithra
se dirige-t-elle à présent? Où nous dirigeons-nous? Loin de tous de l’île de Capri (le plus effrayant des anachromsmes romains).
les soleils? Ne tombons-nous pas sans cesse? En arrière, de côté, Puis, à l’époque morale de l’humanité, l’on sacrifia ses instincts
en avant, de tous les côtés? Y a-t-il encore le haut et le bas? Ne les plus forts, sa propre « nature » : cette joie de fête éclaire les
sommes-nous pas emportés au hasard dans un néant sans fin? cruels regards de l’ascète, de l’illuminé « contre-nature ». Que res
tait-il à donner enfin? ne dut-on pas sacrifier pour finir toute
Ne sommes-nous pas dans le souffle de l’espace vide? Ne fait-il pas
de plus en plus froid? La nuit ne vient-elle pas sans cesse et de consolation, toute sainteté, tout salut, toute espérance, toute foi
plus en plus noire ? Ne faut-il pas allumer des lanternes en plein en une harmonie cachée, en une béatitude, en une justice ulté
midi? N’entendons-nous rien du vacarme des fossoyeurs enterrant rieures ? ne dut-on pas sacrifier Dieu lui-même, cruel envers soi-
Dieu? Ne sentons-nous rien de la putréfaction divine? Les dieux même, adorer la pierre, la bêtise, la lourdeur, le destin, le néant?
aussi pourrissent! Dieu est mort! Dieu reste mort! et nous l’avons Sacrifier Dieu pour le néant — ce mystère paradoxal de la der
tué ! (Jomment nous consoler, nous, les meurtriers des meurtriers ? nière cruauté demeurait réservé à la génération qui vient : nous
Ce que le monde avait de plus sacré saigne sous nos couteaux : en savons tous quelque chose.
qui nous lavera de ce sang? Qjielle eau pourra nous purifier?
Quelles fêtes expiatoires et quels jeux sacres devrons-nous inven [2/] Après la mort de Bouddha, l’on montra encore, durant des
ter? La grandeur de cette action n’est-elle pas trop grande pour siècles, son ombre dans une caverne — une ombre immense et
effrayante. Dieu est mort; mais, telle est l’espèce humaine, il y
nous ? Ne sommes-nous pas tenus de devenir nous-mêmes des dieux,
afin d’en paraître digne ? Il n’y eut jamais d’action plus grande aura peut-être durant des millénaires des cavernes où l’on montrera
et qui viendra après nous appartiendra à cause de nous à une son ombre. Et nous — nous aurons encore à vaincre son ombre!
histoire plus haute, qu’aucune ne le fut jusqu’à nous. » Le fou se
tut enfin, il vit de nouveau ceux qui l’écoutaient : ils se tenaient [22] Dieu est une conjecture : mais qui absorberait sans en mou
eux-mêmes en silence et le dévisageaient avec surprise. A la fin, rir les tourments de cette conjecture ?
il jeta sa lanterne sur le sol : elle sauta en morceaux et s’éteignit.
[23] — Jamais plus tu ne prieras, jamais plus tu n’adoreras,
«Je viens trop tôt, dit-il à ce moment, il n’est pas encore temps.
jamais plus tu ne reposeras dans une confiance sans limites — tu
Cet événement immense est encore en route, il chemine — il
n’est pas arrivé aux oreilles des hommes. L ’éclair et la foudre refuses de t’arrêter à une dernière sagesse, à une dernière bonté,
à une dernière puissance — tu refuses de dételer tes pensées
ont besoin de temps. La lumière des étoiles a besoin de temps,
— tu n’as ni ami ni veilleur de tous les instants pour tes sept
les actions ont besoin de temps, même alors qu’elles sont accomplies,
solitudes — tu vis sans échappée sur une montagne à la cime
pour être vues et entendues. Cette action est encore plus loin d’eux
neigeuse et portant le feu dans son cœur — il n’y aura plus pour
que les plus lointaines étoiles — pourtant ils Vont eux-mêmes accomplie ! »
toi de correcteur ni de rémunérateur de la dernière main —
il n’est plus de raison dans ce qui arrive, d’amour dans ce qui
f/p] Cette perspective de ruines, de destructions, d’effondre
t’arrivera — ton cœur n’a plus d’asile où il trouve sans avoir à
ments et de renversements se succédant, qui la peut aujourd’hui
chercher — tu te défends contre une paix dernière, tu veux
discerner assez bien? Qui devra faire la tnéorie et l’annonce de
l’éternel retour de la guerre et de la paix : — homme du renon
cette folle logique de terreur? qui sera le prophète d’une obscurité
cement, veux-tu renoncer à tout cela r qui t’en donnera la force ?
et d’un assombrissement du soleil qui jamais, sans doute, n’ont
eu leurs pareils ici-bas?... Mais nous-mêmes, devineurs d’énigmes quand personne jamais n’eut la force.
Il est un lac qui refusa un jour de s’écouler, il édifia une digue
nés,... manquons d’intérêt réel pour cette obscurité qui vient;
à l’endroit même où ses eaux jusqu’alors s’écoulaient : ces eaux
et surtout nous en attendons la venue tranquilles et sans peur.
Peut-être vivons-nous encore sous le coup des premières conséquences : depuis ce jour ne cessent pas de s’élever. Ce renoncement peut-être
nous donnera la force justement de supporter le renoncement lui-
et contrairement à ce qu’on put croire, les conséquences pour
même : l’homme peut-être s’élèvera chaque jour davantage,
nous de cet événement ne sont pas tristes, elles ne nous ont nulle
quand il aura cessé de s'écouler en Dieu.
222 Œ uvres complètes de G . B a ta ille Mémorandum 223

_ Tous les dieux sont morts : maintenant nous voulons que [,29] Jusqu’à présent, D ieu était responsable de tous les êtres
vive le surhomme. vivants; on ne pouvait deviner ce qu’il leur destinait; et justem ent
quand le signe de la douleur et de fa fragilité avait été im prim é au
[j?j ] Nous avons lâché la terre, nous nous sommes em barqués! vivant, on supposait qu’il devait, plus tôt que d ’autres, être guéri
Nous avons coupé les ponts derrière nous — nous avons m ême du plaisir de « vivre » et d ’être au « monde »; il semblait ainsi
détruit — ju sq u ’à la terre! Eh bien, petit vaisseau, prends garde! m arqué d ’un signe de grâce et d ’espérance. M ais dès que l’on ne
L ’océan est là près de toi : il ne m ugit pas toujours, il est vrai, croit plus en D ieu ni à la destinée de l’homme dans l’au-delà,
de temps à autre, il s’étend comm e la soie, l’or et la rêverie de la c’est l’homme qui devient responsable de tout ce qui vit, de tout ce
bonté. M ais viennent des heures où tu reconnaîtras qu’il est infini qui, né de la douleur, est voué à souffrir de la vie.
et que rien n ’est plus terrifiant que l’infini. H élas! pauvre oiseau
qui se crut libre et se heurte maintenant au x barreaux de la cage. [30] Si nous ne faisons de la mort de Dieu, un grand renoncement
M alh eu r à toi, si le m al du pays de la terre te prend, comm e s’il et une perpétuelle victoire sur nous-mêmes, nous aurons encore à
y avait eu là plus de liberté, — quand il n ’est plus de « terre »! payer pour cette perte.

[26] Q uan d un homme en arrive à la conviction fondamentale I31] J ’ai placé la connaissance devant de telles images que tout
q u ’il doit être com m andé, il se fait « croyant »; nous pouvons par « plaisir épicurien » en est devenu impossible. Seule la jo ie diony
contre im aginer une jo ie et une force de souveraineté, une liberté siaque peut suffire; c'est moi qui ai découvert le tragique. Les Grecs l’ont
du vouloir où un esprit prendrait congé de toute croyance, de tout méconnu, de p ar leur tempérament superficiel de moralistes. L a
désir de certitude, exercé comme il est, à se tenir sur des cordes résignation n ’est pas non plus un enseignement qui découle de la
et des possibilités légères et même à danser sur l’abîme. U n tel tragédie, c’est une fausse interprétation. L a nostalgie d u néant est
esprit serait l'esprit libre par excellence. la négation de la sagesse tragique, son contraire.

[32] Les mobiles tragiques les plus hauts sont demeurés jusqu’à
présent inutilisés : les poètes ne savent rien p ar expérience des
cent tragédies de l’homme qui s’applique à la connaissance.
[>7] Il y a même dans la piété un bon goût; c’est lui qui fina
lement s’écrie : « Assez d ’un tel D ieu! plutôt pas de D ieu, plutôt [33] Rejetant loin de nous l’interprétation chrétienne, refusant
décider du destin à sa tête, plutôt être fou, plutôt être D ieu soi- le « sens » qu’elle donne ainsi qu’une fausse monnaie, nous sommes
m ême! » aussitôt saisis et d ’une manière redoutable par la question scho-
— Q u ’entends-je! dit alors le vieux pape en dressant l’oreille; penhauerienne : Vexistence somme toute aurait-elle un sens? — ques
ô Zarathoustra, tu es plus pieux que tu n’imagines, avec une pareille tion qui ne pourrait être entendue en entier et dans toutes ses pro
incroyance. U n D ieu quelconque t’a converti à ton absence de fondeurs avant deux siècles.
D ieu.
N ’est-ce pas ta piété même qui ne te permet plus de croire à un [34] Profonde répulsion à l’idée que je pourrais me reposer une
D ieu? Et ta loyauté trop grande t’entraînera encore par-delà le fois pour toutes dans une conception d ’ensemble de l’univers,
bien et le m al. quelle qu’elle soit. Charm e de la pensée opposée; ne pas se laisser
prendre à l’attrait de l’énigmatique.
[28] O n voit ce qui l’em porta expressément sur le D ieu chré
tien : la m orale chrétienne elle-même, l’idée de sincérité envi [35] C e que nous voulons, ce n’est pas « connaître », c’est qu’on
sagée de plus en plus rigoureusement, les délicatesses de confes ne nous empêche pas de croire ce que nous savons déjà.
sionnal de la science chrétienne traduites et sublimées en conscience
scientifique, en netteté intellectuelle à tout prix. R egarder la nature [36] Me pas contester au monde son caractère inquiétant et énig
ainsi qu’une preuve de la bonté et de la protection d ’un D ieu; matique.
interpréter l’histoire à l’honneur d ’une raison divine, comm e le
continuel tém oignage d ’un ordre m oral d u monde et d ’une fina [97] Il est dans chaque philosophie un point où la « conviction »
lité m orale; s’expliquer sa propre vie, comm e le firent si longtemps du philosophe entre en scène, où pour reprendre le langage d ’un
les dévots, comm e une suite d ’arrangements et de signes envoyés vieux mystère :
et prévus p ar am our en vue du salut de l’âme : c’en est désormais
Jim, la conscience y est opposée ; il n’est plus de conscience délicate adventamt asinus
qui n ’y voit l’inconvenance, la malhonnêteté, qui n’y décèle pulcher etfortissimus.
mensonge, féminisme, faiblesse et lâcheté.

ji
224 Œ uvres complètes de G . B a ta ille Mémorandum 225

[3#] Je ne vois dans la logique elle-même q u ’une sorte de [42] Q p ’êtes-vous donc, hélas, vous mes pensées écrites et
déraison et de hasard. colorées 1 II y a si peu de temps, vous étiez encore bigarrées, jeunes
et méchantes, si pleines d ’épines et de secrètes épices : vous me
[33] U n interprète pourrait venir qui m ettrait sous nos yeux faisiez éternuer et rire — et m aintenant? Vous avez déjà dépouillé
le caractère inconditionné, ne souffrant nulle exception, de toute votre nouveauté; telles d ’entre vous, j ’en ai peur, sont prêtes à
« volonté de puissance », tel q u ’à peu près chaque m ot, même devenir des vérités... : déjà vous paraissez si immortelles, si ardem
le m ot « tyrannie » en fin de compte semble inutilisable, ainsi m ent honnêtes, si ennuyeuses.
q u ’une m étaphore affaiblissante et édulcorante — trop hum aine;
un interprète finissant m algré tout par affirmer de cet univers ce [43] O n récompense m al un m aître en restant sans fin l ’élève.
que vous-mêmes en affirmez, à savoir qu’il a un cours « néces E t pourquoi ne pas arracher m a couronne?
saire » et « calculable », mais non parce qu’en lui des lois dominent
mais parce qu’elles y m an quen t absolument et que chaque puis [44] • •je vous ordonne de me perdre...
sance, à chaque instant, tire sa dernière conséquence.
[45] — Aim erais-tu passer pour irréfutable? dem anda le
[40] U n autre idéal court devant nous, singulier, tentateur et disciple.
riche de dangers, que nous ne voudrions recomm ander à per L e novateur répondit : — J ’aimerais que le germe devienne
sonne, parce qu’à personne nous n ’accordons si facilement d es arbre. Afin qu’une doctrine devienne arbre, il faut qu’on y
d roits su r l u i : l’idéal d ’un esprit qui se jou e naïvement, je veu x ajoute foi assez longtemps : pour qu’on y ajoute foi, elle doit passer
dire sans intention, du fait d ’un excès de puissance et de plénitude, pour irréfutable. Pour manifester sa nature et sa force, un arbre
de tout ce qui jusqu’à nous s’est dit sacré, bon, intangible et divin; a besoin de tempêtes, de doutes, de vers rongeurs et de m échan
pour qui les choses les plus élevées, d ’où le peuple à bon droit ceté : q u ’il se brise s’il ne peut résister! M ais un germ e n’est jam ais
tirait ses mesures de valeur, signifierait plutôt le danger, le déclin, qu’anéanti — il ne peut être réfuté.
l’abaissement, tout au moins la détente et l’aveuglement, l’oubli Q jiand il eut parlé, le disciple s’écria avec fougue : — M ais j ’ai
momentané de soi; l’idéal d ’une santé et d ’une bienveillance foi en ta cause et la tiens pour si forte que contre elle je dirai tout,
humaines — surhumaines — qui souvent semblera inhum ain^ tout ce que j ’ai encore sur le cœur.
si par exemple on le situe auprès de tout ce que la terre jusqu’à L e novateur rit à part soi et le m enaça du doigt : — Cette façon
nous prenait au sérieux, de tout mode de solennité dans l’attitude, d ’être un disciple, dut-il, est la meilleure, mais elle est dangereuse
la parole, le ton, le regard, la m orale, le devoir, comme leur et toute doctrine ne la supporte pas.
parodie vivante et involontaire — avec lequel, peut-être, toutefois
commence enfin le g r a n d sér ieu x , est enfin posé le point d ’interroga [46] ... vous devez rire de moi comme j ’en ris moi-même...
tion véritable, par lequel le destin de l’âme se retourne, l’aiguille
est avancée, la tragédie com m en ce... [47] Soyons ennemis nous aussi mes amis! assemblons divine
m ent nos efforts les uns contre les autres.
[41] ... de ces longs et dangereux exercices de domination de
soi, nous revenons comme un autre homme, enrichis de quelques [¿ 5] Q pe j e doive être combat, devenir but et opposition au but :
points d ’interrogation nouveaux, surtout avec la vo lo n té d ’interro hélas, qui devine m a volonté devine aussi les chemins détournés
ger plus loin qu’on n’interrogea jusqu ’à nous, avec plus de pro q u ’il doit prendre!
fondeur, d ’exigence, de dureté, de m échanceté, de silence. C ’en Q jioi que je crée et de quelque façon que je l’aime — je dois
est fait de la confiance en la vie : la vie même s’est changée en vite le com battre et combattre mon am our : ainsi le veut m a
p r o b lè m e . — M ais q u ’on ne s’imagine pas que nécessairement quel volonté.
q u ’un pour autant se soit assombri ! M êm e l’am our de la vie est
f jossible encore — si ce n ’est que l’on aim e autrement. Nous
’aimons comme une femme sur laquelle nous avons des doutes...
[43] C ’est sortir de son idéal et le dominer que l’atteindre.

M ais l ’attrait de tout le problém atique et le bonheur de l’X en ces [50] L ’homme de la connaissance ne doit pas seulement aimer
hommes plus spirituels, plus spiritualisés, sont si grands que ce ses ennemis mais haïr ses amis.
bonheur, ainsi qu’une flamme claire, s’élève au-dessus de la tris
tesse du problém atique, du danger de l’incertitude, même de la
jalousie de l’amoureux. Nous connaissons un bonheur neuf...

[5/] Les meilleures paraboles parlent de temps et de devenir :


elles louent et justifient le périssable !
226 Œ uvres complètes de G . B a ta ille Mémorandum 227
[5?] D io n y so s : sensualité et cruauté. L ’instabilité des choses Penser cela donne aux os le vertige et la nausée à l’estomac :
pourrait être interprétée comme la jouissance d ’une force qui en vérité, j ’appelle maladie du tournis ces conjectures.
engendre et détruit, comme une création p er p étu elle. J ’appelle méchant et ennemi de l’homme cet enseignement
d’un être un, achevé, immobile et impérissable !
[53 ] L ’hum anité aurait péri, si l’instinct sexuel n’avait ce carac
tère aveugle, imprudent, hâtif, irréfléchi. L a satisfaction de cet ins [j 5] Quand ils parlent du « bonheur suprême », les êtres las,
tinct n’est nullement liée, en principe, à la reproduction de l’espèce. souffrants, anxieux, rêvent de paix, d’immobilité, de repos, de
Q u ’il est rare que le coït se propose pour nn la reproduction! Il quelque chose d’analogue à un très profond sommeil. Beaucoup
en est de même des plaisirs de la lutte et de la rivalité. Que les de ce rêve a passé dans la philosophie. De même la peur de l’incer
instincts se refroidissent de quelques degrés et la vie s’arrêtera. Elle est tain, de l’équivoque, du changement, a mis en honneur, par
liée à une Haute tem pérature, au point d’ébullition de la déraison. un effet de contradiction, le simple, l’immuable, le prévisible, le
certain. Une autre espèce d’hommes mettrait en honneur les états
[54] L a connaissance parfaite nous ferait peut-être graviter, inverses.
brillants et froids comme aes astres, autour des choses — un court
instant encore ! Puis ce serait notre fin, la fin des êtres avides de [59] Qpand nous employons le mot « bonheur » au sens que lui
connaissance qui jouissent d ’une existence d ’araignées et d ’un donne notre philosophie, nous ne pensons pas avant tout, comme
bonheur d ’araignées... les philosophes las, anxieux et souffrants, à la paix extérieure et
intérieure, à l’absence de douleur, à l'impassibilité, à la quiétude,
[55] U n certain empereur pensait constamment à l’instabilité au « sabbat des sabbats », à une position d’équilibre, à quelque
de toute chose afin de ne pas y attacher trop d ’importance et chose qui ait à peu près la valeur d’un profond sommeil sans rêve.
de rester en paix. Sur m oi, l’instabilité a un tout autre effet; tout Notre monde est bien plutôt l’incertain, le changeant, le variable,
m e paraît infiniment plus précieux du fait que tout est fugitif. l’équivoque, un monde dangereux peut-être, certainement plus
Il me semble que les vins les plus précieux, les baumes les plus dangereux que le simple, l’immuable, le prévisible, le fixe, tout
exquis ont toujours été jetés dans la mer. ce que les philosophes antérieurs, héritiers des angoisses du
troupeau, ont honoré par-dessus tout.
[56] ... l ’idéal dionysiaque des Grecs : l’affirmation religieuse
de la vie dans son entier, aont on ne renie rien, dont on ne retran
che rien (noter que l’acte sexuel s’y accom pagne de profondeur,
de mystère, de respect).
Dionysos contre le « Crucifié » : voilà le contraste. L a différence [60] Ce qui est grand dans l’homme est de n’être pas un but
entre eux n’est pas celle de leur m artyre, mais ce m artyre a des sens mais un pont : ce qui peut être aimé dans l’homme est d’être un
différents. Dans le premier cas, c’est la vie elle-même, son éternelle passage et une chute.
fécondité et son éternel retour qui sont cause du tourment, de la
destruction et de la volonté du néant. Dans l’autre cas, la souf [6/] J’aime ceux qui ne savent pas vivre, si ce n’est allant à leur
france, le « Crucifié innocent » portent témoignage contre la vie, chute : ils vont en vérité à leur au-delà.
le condamnent. O n devine que le problème qui se pose est celui du
sens de la vie, un sens chrétien ou un sens tragique ? Dans le pre [62] l ’aime ceux qui méprisent le plus car ils adorent le plus
m ier cas, elle doit être le chemin qui mène à la sainteté; dans le et sont les flèches d’un désir de l’autre rive.
second cas, l’existence semble assez sainte par elle-même pour justi
fier par surcroît une immensité de souffrance. [6*3] J ’aime celui qui est pour la connaissance et qui veut la
L rhomme tragique affirme même la plus âpre souffrance, tant connaissance pour la vie — la venue — d’un surhomme. Ainsi
il est fort, riche et capable de diviniser l’existence; le chrétien veut-il sa propre chute.
nie même le sort le plus heureux de la terre, il est pauvre, faible,
déshérité au point de souffrir de la vie sous toutes ses formes. L e [64] J ’aime celui dont l’âme est profonde jusque dans la bles
D ieu en croix est une m alédiction de la vie, un avertissement sure et qu’une petite épreuve peut faire tomber : ainsi s’engage-t-il
de s’en affranchir. Dionysos écartelé est une promesse de vie, il volontiers sur les ponts.
renaîtra éternellement et reviendra du fond de la décomposition.
[65] Homme est une corde tendue entre animal et surhomme,
.[57] D ieu est une pensée qui rend courbe ce qui est droit, une corde sur un abîme. Danger de passer outre, danger d’être
fait tourner ce qui est immobile. Com m ent ? le temps s’en serait-il en chemin, danger de revenir en arrière, danger de trembler et de
allé ? le périssable serait-il mensonge ? s’arrêter.
22 Ô Œ uvres complètes de G . B a ta ille Mémorandum 229
V otre âme n’est-elle pas pauvreté, saleté, piteuse satisfac appris à m archer; ses muscles relâchés se trahissent à chaque pas.
tion de soi ? Parfois la vie a la clémence de lui revaloir la dure école qui lui a
L ’homme est un fleuve sale en vérité. Il faut être une mer pour m anqué : une longue m aladie exigera de lui pendant des années
accueillir un fleuve sale sans en être souillé. une énergie, une résignation extrêmes; ou bien quelque soudaine
V oyez, je vous enseigne le surhomme. L e surhomme est cette misère fondra sur lui, sur sa femme et sur ses enfants, exigeant
m er en laquelle se perdra notre grand mépris. de lui une activité qui rendra l’énergie aux fibres relâchées et la
résistance au vouloir vivre. C e qu ’il y a de plus souhaitable, c’est,
[67] Je ferme autour de moi des cercles et m ’entoure de limites dans tous les cas, une discipline rude, quand U en est temps encore,
sacrées; de plus en plus rares sont ceux qui gravissent avec moi c’est-à-dire à l’âge où l’on est fier de voir exiger beaucoup de soi.
des cimes de plus en plus hautes; de cimes de plus en plus sacrées, C ar ce qui distingue la rude école entre toutes les bonnes écoles,
j ’édifie une chaîne de montagnes. c’ est que les exigences y sont grandes, q u ’elles y sont sévères;
que le bien, l’exceptionnel même y sont exigés comme norm aux;
[65 ] Autrefois, je les vis nus, le plus grand et le plus petit : que la louange y est rare, l’indulgence inconnue, que le blâm e
trop semblables l’un à l’autre — trop humains, même le plus y est cinglant, précis, ne tient compte ni de l’origine, ni du talent.
grand !
[74] — V ou lan t vous prouver que l’homme fait partie des
[69] Toujours plus et toujours de meilleurs d ’entre vous péri anim aux d ’un bon naturel, je vous rappellerai sa longue crédulité.
ront — votre destin sera de plus en plus mauvais, de plus en plus C e n’est que m aintenant, sur le tara, après une terrible victoire
dur. L ’homme à ce prix seulement grandit sur les hauteurs, où la sur soi-même, g u ’il est devenu un anim al méfiant — oui, l’homme
foudre le frappe et le brise : assez haut pour la foudre ! est aujourd’hui plus m échant que jam ais!
— Je ne comprends pas : pourquoi l’homme serait-il aujour
d ’hui plus méfiant et plus m échant?
— C ’est qu’aujourd’hui, il a une science — et qu’il en a besoin.
[70] Le type de mes disciples. — A tous ceux auxquels je porte [75] A l’honnêteté — supposons q u ’elle soit notre vertu, dont
intérêt je souhaite la souffrance, l’abandon, la m aladie, les mauvais nous ne pouvons nous défaire, nous autres esprits libres — nous
traitements, le déshonneur ; je souhaite que ne leur soient épargnés voulons nous appliquer de tout notre am our et de toute notre
ni le profond mépris de soi, ni le m artyre de la méfiance envers soi, méchanceté : jam ais las de mener à sa perfection cette dernière
je n’ai point pitié d ’eux, car je leur souhaite la seule chose qui vertu qui nous reste. Puisse sa lumière, comme celle d ’un soir doré,
puisse montrer aujourd’hui si un homme a de la valeur ou non — bleu et m oqueur, éclairer encore un peu cette culture vieillissante
de tenir bon. et son sourd et morne sérieux. E t si pourtant notre honnêteté,
quelque jou r, se sent lasse, soupire, étire les jam bes, nous ju g e
[7/] La conscience intellectuelle manque à la plupart et souvent même, trop durs, dem ande plus de légèreté, de délicatesse, se donnant
il m e semble q u ’à la chercher, l’on pourrait se faire une solitude pour un vice agréable, nous avons alors à dem eurer durs, nous les
de désert au m ilieu des villes les plus peuplées. derniers des stoïciens, nous enverrons à son secours ce qui subsiste
en nous de diabolique — notre horreur de la grossièreté et de l’à-
[7.2] Nous le savons : à qui jette un regard en passant sur la peu-près, notre nitimur in vetitum * , notre aventureuse audace, notre
science, à la m anière des femmes — et malheureusement aussi maligne curiosité d ’enfant gâté, notre volonté de puissance et de
de beaucoup d ’artistes — la sévérité q u ’exige son service, cette domination du m onde le plus subtile, ce qui aspire en nous évi
rigueur dans les petites comme dans les grandes choses, cette rap i demment, d ’enthousiasme, à tous les royaumes de l’avenir — nous
dité dans la mesure, le jugem ent, la condamnation, inspirent irons avec tous nos « diables » au secours de notre D ieu ! Sans doute,
le vertige et la crainte. Gomm ent l’on exige le plus difficile, pour cette raison, serons-nous méconnus et calomniés : n’im porte !
exécute le m eilleur, sans en recevoir d ’éloge ou de distinction, O n dira : « Cette honnêteté est leur diablerie, sans rien d ’autre »
quand le plus souvent, comm e chez les soldats, parlent haut le — il n ’im porte! Et même si l’on avait raison! Tous les dieux
blâm e et la verte réprim ande, c ’est là ce qui surtout effraie : n ’étaient-ils pas jusqu’à présent des diables débaptisés, se faisant
bien faire, en effet, a valeur de règle et m anque d ’exception : mais, ermites ? E t que savons-nous finalement de nous ? Savons-nous le
comm e ailleurs, ici la règle est silencieuse. nom (c’est une affaire de nom) que dem ande l’esprit qui nous
mène ? E t combien d ’esprits nous logeons en nous ? Notre honnê-
\J3\ J e nc vois absolument pas comm ent on pourrait réparer
le tait d ’avoir négligé de suivre à temps une bonne école. L ’homme
qui est dans ce cas ne se connaît pas; il traverse la vie sans avoir * Efforçons-nous vers ce qui est interdit.
230 Œ uvres complètes de G . B a ta ille Mémorandum 231
teté, notre honnêteté d ’esprits libres, — veillons à ce q u ’elle ne Peut-être allons-nous découvrir ici le royaum e de notre génie
devienne pas notre vanité, notre parade et notre parure, notre créateur, où nous saurons encore être neufs, peut-être comme
m uraille et notre bêtise! parodistes de l’histoire universelle et comme paillasses de D ieu
— peut-être, si du monde d ’aujourd’hui rien n’a d ’avenir,
[76*] L ’Europe est un m alade auquel un m al incurable et notre rire aura-t-il du moins l’avenir à lui !
changeant de forme sans fin procure les plus grands avantages :
ces situations toujours nouvelles et ces dangers, ces douleurs, ces [5 ÿj « L e héros est gai », voilà ce qui a échappé jusqu’ici aux
ressources non moins régulièrem ent renouvelées ont fini par auteurs de tragédies.
causer une excitation intellectuelle qui touche au génie, tout au
moins est la m ère de tout génie. [84] E t com bien d’idéals nouveaux sont encore possibles,
si l’on y songe! V o ici un petit idéal que j ’attrape toutes les cinq
[77] U n e philosophie qui ne promet pas de nous rendre plus semaines environ, au cours de quelque promenade sauvage et
heureux, ni plus vertueux, qui, tout au contraire, laisse entendre solitaire, à l’heure bleue d ’un bonheur criminel. Passer sa vie
q u ’on périra très probablem ent à son service, que l’on sera isolé parm i des choses fragiles et absurdes; demeurer étranger au réel,
de son temps, brûlé et échaudé, que l’on aura à passer par toute mi-artiste, mi-oiseau ou m étaphysicien; ne dire ni oui ni non à
sorte de méfiance et de haine, que l’on aura besoin de beaucoup la réalité, si ce n ’est, de temps en temps, du bout du pied, comme
de dureté envers soi-même et malheureusement aussi envers autrui, un bon danseur; se sentir toujours chatouillé p ar quelque rayon
une telle philosophie ne s’insinue aisément auprès de personne, de soleil du bonheur; être toujours jo yeu x; se sentir stimulé par
il faut être né pour elle. l’affliction elle-même, car l’affliction entretient l’homme heureux;
attacher au x choses les plus sacrées un bout de queue com ique;
[78] ... la lutte contre Platon ou — parlant plus intelligible tel est bien entendu l’idéal d ’un esprit pesant, lourd de plusieurs
m ent et pour le peuple — la lutte contre l’oppression chrétienne tonnes, l’esprit même de la pesanteur.
et cléricale — car le christianisme est du platonisme à l’usage du
« peuple », a créé en Europe une merveilleuse tension d ’esprit, [% ] Méconnaissance de la « gaîté ». Détente tem poraire
comm e il n ’y en eut pas encore en ce monde : avec un arc aussi après une longue tension; exubérance, saturnales d ’un esprit
tendu, il est possible dès lors de tirer sur les cibles les plus loin qui se consacre et se prépare à de terribles résolutions. L e « fou »
taines. sous la forme de la « science ».

[86] L e premier musicien serait pour moi celui qui ne connaî


trait d ’autre tristesse que celle du plus profond bonheur — en
dehors de là aucune tristesse : il ne s’en est pas trouvé jusqu’ici.
[7,9] M a m ain est celle d ’un fou : m alheur à toutes les tables,
à tous les murs, où la place est laissée au x enjolivures des fous, [#7] L a m usique russe exprim e avec une simplicité touchante
au x gribouillages des fous! l’âme du moujik, du bas peuple. R ien ne parle plus vivem ent
au cœ ur que ces mélodies gaies qui sont d ’une tristesse absolue.
[86] Je suis un disciple du philosophe Dionysos; j ’aimerais
m ieux à la rigueur être un satyre q u ’un saint. [$?] D e temps à autre, il nous faut nous séparer de nous-mêmes,
nous regardant de haut, dans le recul donné dans les fictions
[81] M oi-m êm e qui, de mes propres mains, fis cette tragédie des de l’art, riant ou pleurant sur nous. Il nous faut découvrir le héros,
tragédies, ju sq u ’au point où elle se termine, qui le premier nouai voir le fou, qu’annonce en nous la passion de la connaissance,
dans l’existence le nœ ud de la m orale et tirai si fort q u ’un dieu il nous faut devenir heureux par-ci par-là de notre folie pour rester
seul le pourrait défaire — car ainsi l’exige H orace! — j ’ai moi- heureux de notre sagesse. E t justem ent du fait que nous sommes
même à présent — p ar m oralité — tué tous les dieux au qua au fond des hommes lourds et sévères et plutôt des instruments
trième acte! M aintenant, que va-t-il advenir au cinquièm e? de pesée que des hommes, rien ne nous va si bien que la calotte
D ’où puis-je encore tirer le dénouement tragique ? — M e faudrait- du fou : nous en avons besoin devant nous-mêmes — nous avons
il songer à quelque dénouem ent com ique? besoin de tout art insolent — , suspendu, danseur, m oqueur, puéril
et bienheureux, si nous voulons garder au-dessus des choses cette
[82] ... nous sommes préparés comm e en aucun temps pour liberté que notre idéal exige de nous. C e serait une régression,
un carnaval de grand style, pour l’insolence et les rires les plus justem ent avec notre honnêteté irritable de retomber entièrement
spirituels d u m ardi gras, pour les hauteurs transcendantales de la dans la m orale et, pour les excessives exigences qu’en cela nous
plus haute insanité et la raillerie aristophanesque de l’univers. avons pour nous, de nous faire des épouvantails et d s monstres
232 Œ uvres complètes de G , B a ta ille Mémorandum 233
de vertu. Nous devons aussi pouvoir nous placer au-dessus de la [97] Q pe faire de ces deux adolescents? s’écrie avec hum eur
m orale et non seulement avec la gaucherie inquiète de celui un philosophe qui « corrom pt » la jeunesse (comme autrefois
qui à chaque moment craint de glisser et de tom ber mais encore la corrom pit Socrate), ces disciples m ’arrivent m al à propos.
planant, jou an t au-dessus d ’elle ! Com m ent pourrions-nous, L e premier ne sait pas dire non, et l’autre, quoi qu’on dise,
pour cela, nous passer de l’art ou des fous ? — Pour aussi longtemps ne répond ni oui ni non. Supposons qu’ils saisissent m a doctrine :
que vous avez la plus petite honte de vous-mêmes, vous n’êtes le premier souffrira trop, m a m anière de voir exige une âme
pas des nôtres. belliqueuse, une volonté de faire m al, une joie de cure non, une
peau épaisse — il succomberait à des blessures extérieures et inté
f [^9] T o u t homme de la profondeur trouve un bonheur qui rieures. L ’autre tirera de ce qu’il adopte une solution de m édio
l’enivre à ressembler une fois aux poissons volants, à jouer tout en crité — je souhaite un tel disciple à mon ennemi.
haut de la crête des vagues : il croît que le m eilleur dans les choses
est qu’elles aient une surface : leur épidermité — sit venia verbo*. [p5 ] Il y a plus d ’enfance dans l’ âge d ’homme que dans la
jeunesse et moins de lourdes humeurs : l’homme s’y connaît
[90] Il est toujours quelque folie dans l’amour. M ais il est tou davantage en matière de vie et de mort.
jours quelque raison dans la folie.
[99] L ’air léger et pur, le danger proche, l’esprit plein d ’une
[9/] Nous ne nous laisserons pas prendre les avantages qu’il joyeuse méchanceté s’accordent bien ensemble.
y a à ne pas savoir grand-chose et à vivre dans un tout petit coin
de l ’univers. L ’homme a le droit d ’être insensé, il a aussi le droit [/oo] Avez-vous jam ais dit oui à une jo ie ? Alors, ô mes amis,
de se sentir D ieu, ce n ’est q u ’une possibilité entre tant d ’autres. vous avez dit oui à toutes les douleurs. Toutes choses sont enchaî
nées, enchevêtrées, unies par l’amour.
[92] ... s’aim er et s’honorer soi-même dans sa propre sagesse,
—- et même dans son absurdité; être un peu bouffon, un peu dieu; [10/] Q ue la lourdeur se fasse légère, le corps danseur et l’esprit
ni face de carêm e, ni hibou, ni couleuvre... oiseau, c’est, en vérité, mon alpha et mon oméga.
[95] A la surprise de T alleyrand , Napoléon faisait aboyer et [102] O ù trouverons-nous, solitaires entre les solitaires, — car
gronder sa colère au moment choisi, puis la réduisait tout aussi c’est là ce que nous serons certainem ent quelque jo u r, par l’effet
brusquem ent au silence; c ’est ainsi que l’homme énergique doit de la science — où trouverons-nous un com pagnon pour l’homme ?
traiter ses chiens furieux; si violente que soit en lui la volonté Jadis nous cherchions un R oi, un Père, un Juge pour nous, parce
de connaître (et c’est son dogm e le plus indiscipliné), il faut qu’il que nous manquions de rois, de pères, de juges véritables. Plus
sache incarner au moment voulu la volonté même de ne pas connaî tard, c’est un Ami que nous chercherons — les hommes seront deve
tre le vrai, la volonté de rester dans l’incertain, dans Fignorance, nus des splendeurs et des systèmes solaires autonomes, mais ils
et, par-dessus tout, dans la folie s’il lui plaît. seront seuls. L ’instinct m ythologique sera alors en quête d ’un Am i.

[94] L a douleur est aussi une joie, la m alédiction est aussi [/03] Je veux avoir autour de moi mon lion et mon aigle afin
une bénédiction, la nuit est aussi un soleil — éloignons-nous de savoir en tout temps, par des signes et des présages, si mes
de peur que l’on ne nous enseigne qu ’un sage est un fou. forces croissent ou déclinent.

[io 4\ Que dit ta conscience? — Deviens qui tu es.


[/05] Q uelle est la chose que l’on expie le plus durem ent? L a
[95] C ’est ta bonté, l’exubérance de ta bonté, qui ne veut ni modestie; le fait de n’avoir pas répondu à nos besoins les plus
se plam dre ni pleurer : et pourtant, ô mon âme, ton sourire désire personnels; de nous être confondus avec d ’autres; de nous être
les larmes et ta bouche trem blante les sanglots. sous-estimés; d ’avoir fermé l’oreille à nos propres instincts; ce
m anque de respect de soi se venge par toutes sortes de déficiences,
[96] L e charm e qui com bat pour nous, le regard de Vénus dans la santé, dans l’amitié, le bien-être, l’orgueil, la gaîté, la
qui fascine et aveugle notre adversaire lui-même, c’est la magie liberté, la fermeté, le courage. Plus tard on ne se pardonne jam ais
des positions extrêmes, la séduction de tout ce qui est excessif; nous ce m anque d ’égoïsme vrai; on y voit une objection, une incerti
les immoralistes, nous les excessifs... tude quant à la nature du moi vrai.
* Si l’on me passe le mot.

il
234 Œ uvres complètes de G . B a ta ille Mémorandum 235
[106] M a bouche est celle du peuple : j e parle pour les chats- [776] Il en est qui m anquent leur vie : un ver venim eux leur
fourrés avec trop de cœ ur et de brutalité. M ais mon langage dévore le cœur. Q u ’ils veillent du moins à ce que leur réussisse
choque davantage encore les poissons d ’encrier et les renards la mort.
de plum e.
[777] Tous les hommes accordent de l’importance à la mort :
[iof\ L a cécité de l’aveugle, sa recherche et son tâtonnement elle n ’est pas encore une fête. Ils n ’ont pas appris à célébrer la plus
doivent encore témoigner de la puissance du soleil — qu’il a belle des fêtes.
regardé...
[77#] M ais je vous en prie, messieurs! que nous importe votre
[zo 5 ] ... esprit audacieux, explorateur qui s’est une fois déjà vertu? Pourquoi nous retirons-nous à l’écart pour devenir des
égaré dans tous les labyrinthes de l’avenir. philosophes, des rhinocéros, des ours des cavernes, des fantômes?
N ’est-ce point pour nous débarrasser de la vertu et du bonheur?
[103] ... Il n’en faut pas douter, l’homme est plus changeant, Nous sommes par nature beaucoup trop heureux, beaucoup
plus incertain, plus inconsistant qu’aucun autre animal — c’est trop vertueux pour ne point éprouver une petite tentation de
Vanimal malade : d ’où cela vient-il? Il a certainem ent plus osé, devenir des philosophes, c’est-à-dire des immoralistes et des
innové, bravé, provoqué le destin, que tous les anim aux ensemble : aventuriers.
lui, le grand expérim entateur de soi, l’insatisfait, l’insatiable,
luttant pour le pouvoir suprême avec l’anim al, la nature et les [ïig\ En adm ettant que la vérité soit femme, ne sommes-nous
dieux — lui, l’encore indom pté, l’étem el à venir, auquel ne lais
sent plus de repos les contraintes de ses propres forces, sans fin
Î)as fondés à penser que tous les philosophes, pour autant qu ’ils
urent des dogmatiques, s’entendaient m al à parler des femmes?
déchiré par l’éperon que, sans pitié, l’avenir enfonce dans la Le terrible sérieux, la gaucherie importune avec lesquels ils ten
chair de l’instant présent : — comm ent un anim al aussi brave, tèrent d ’atteindre la vérité étaient pour attraper une femme
aussi riche, n’attirerait-il pas les plus grands dangers, la m aladie des moyens déplacés et maladroits. Toujours est-il qu’elle ne s’est
la plus profonde et la plus longue entre les maladies des anim aux?... pas laissé attraper.

[770] L e belliqueux, en temps de paix, s’en prend à lui-même. [7.20] A du cœ ur qui connaît la peur et regarde l’abîm e avec
fierté.
[///] Peut-être sais-je m ieux que personne pourquoi l’homme
est le seul être qui sache rire ; lui seul souffre assez profondément [isi] U n philosophe : c’est-à-dire un homme vivant, voyant,

{jour avoir été contraint d ’inventer le rire. L e plus m alheureux,


e plus m élancolique de tous les anim aux est, comme de juste,
entendant, espérant et rêvant sans fin l’extraordinaire; touché
de ses propres pensées comme s’il les recevait du dehors, venant
le plus gai. d ’en haut et d ’en bas, d ’une sorte d ’événements et de coups de
foudre allant à lu i; un homme qui peut-être est lui-même un
[7/2] J ’ai oublié de dire que de tels philosophes sont gais et orage, toujours gros de nouveaux éclairs; un homme fatal, autour
q u ’ils aim ent à s’asseoir sous l’abîm e d ’un ciel parfaitem ent clair; de qui s’entendent des grondements, des roulements, des éclats,
ils ont besoin d ’autres moyens de supporter la vie que les autres q u ’environne quelque chose de louche. U n philosophe, un être,
hommes; car ils souffrent autrem ent (autant de la profondeur hélas, qui souvent se sauve loin de lui-même, souvent a peur
de leur mépris des hommes que de leur amour des hommes). de lui-même, — mais est trop curieux pour ne pas, toujours,
— L ’anim al le plus souffrant sur la terre est celui qui a inventé à nouveau, a revenir à lui-même ».
— le rire.
[7.2.2] Pures questions de force : jusqu’ à quel point faut-il
[7/3] O mon âme, je t’ai enseigné le mépris qui ne vient pas s’imposer en bravant les conditions nécessaires à la conservation
comme un ver rongeur ; le grand mépris qui aime et aime le plus de la société? Jusqu’à quel point faut-il déchaîner en soi les
où il méprise le plus. qualités redoutables dont périssent la plupart des hommes? Jus
qu’où aller à la rencontre de la vérité et s’en assimiler les aspects
[774] Affam ée, violente, solitaire, sans D ieu : ainsi se veut la les plus inquiétants? Jusqu’où aller au-devant de la souffrance,
volonté du lion. du mépris de soi, de la pitié, de la m aladie, du vice, en se dem an
dant si l’on s’en est rendu maître (ce qui ne nous tue pas nous
[775] O mon âme, je t’ai débarrassée des petites hontes et des rend plus fort) ? Enfin dans quelle mesure se soumettre à la règle,
vertus de réduits, je t’ai persuadée d ’aller nue sous les yeux du à ce qui est vulgaire, mesquin, bon, honnête, conforme à la
soleil. moyenne, sans pour cela se rabaisser soi-même.

BIBLiOTFCV- DO DFP. DE FÏLOSOFIA


js ■: J'. OLAS SOCIA1S
1 F.L..O.H. U.S.P.
236 Œ uvres complètes de G . B a ta ille Mémorandum 237

[123] U ne obscurité volontaire, peut-être une mise à l’écart nière... Seule la grande douleur, cette longue et lente douleur
en face de soi-même, une timidité ombrageuse à l’égard du bruit, qui prend son temps, nous consumant comme un feu de bois
de l’adm iration, du journal, de l’influence; un petit emploi, une vert, nous force, nous les philosophes, à notre dernière profondeur,
existence de tous les jours, qui cachent davantage qu’ils ne m et nous prive de toute conscience, de toute bonté, de toute douceur,
tent en lum ière, à l’occasion la société d ’anim aux et d ’oiseaux de tout remède, toutes choses où peut-être nous avions auparavant
domestiques dont l’aspect insouciant et joyeu x délasse; des m on placé notre « humanité »? Je doute qu’une telle douleur nous
tagnes en guise de compagnie, mais non des montagnes mortes, « améliore » — je sais qu’elle nous approfondit.
des montagnes avec des yeux (je veux dire avec des lacs) ; parfois
même la cham bre d ’une pension cosmopolite, où l’on soit assuré [127] Vous voulez si possible — est-il un « si possible » plus
d ’être confondu, où l’on puisse im puném ent parler à quiconque insane? — supprimer la souffrance; et nous? — nous préférerions,
— c’est là véritablem ent le « désert »! semble-t-il, la rendre plus grande et pire que jam ais ! Le bien-être
comm e vous l’entendez n ’est nullement un but et nous semble
\i24\ C e qu ’il y a de m eilleur revient aux miens et à moi- une f in ! U n état qui rend l ’homme aussitôt risible et méprisable
même ; et si on ne nous le donne pas, nous le prenons : les meilleurs — qui fait désirer sa disparition 1 D e la discipline de la souffrance,
mets, le ciel le plus pur, les pensées les plus fortes, les plus belles de la grande souffrance — ne savez-vous pas q u ’elle seule jusqu’ici
femmes ! éleva l’homme à toute sa hauteur ? Cette tension de l’âme dans le
m alheur, que lui inculque la force; le frémissement qui la saisit
[125] Toujours à nouveau nous échappant des réduits obscurs à la vue des grands cataclysmes; son ingéniosité à supporter, à
et agréables où la préférence et les préjugés, la jeunesse, l’origine, braver, à interpréter, à mettre à profit le m alheur et tout ce qui
le hasard des êtres et des livres ou même les fatigues du voyage lui fut jam ais donné de profondeur, de mystère, de masque, de
semblaient nous retenir; d ’une pleine m échanceté envers les séduc ruse, de grandeur, ne l’a-t-elle pas reçu de la souffrance, de la
tions de la dépendance, dissimulées dans les honneurs, l’argent, discipline de la grande souffrance?
les emplois ou l’em ballem ent des sens; reconnaissants m ême à
l ’égard de la misère ou d ’une m aladie riche d ’alternatives, qui [128] A voir des sens et un goût plus affinés, être habitués à ce
nous délivrent toujours d ’une règle quelconque et de son préjugé; q u ’il y a de plus recherché et de m eilleur, comme à sa vraie
reconnaissants pour le D ieu, le diable, la brebis et le ver qui sont nourriture naturelle, jou ir d ’un corps robuste et hardi, destiné à
en nous; curieux jusqu’au vice, chercheurs jusqu’à la cruauté, être le gardien et le soutien, plus encore, l’instrument d ’un
avec des doigts hardis pour l’insaisissable, avec des dent^ et de esprit plus robuste encore, plus téméraire, plus am oureux du
l’estomac pour le plus indigeste, prêts à tout métier qui demande danger : qui ne voudrait posséder un tel bien, vivre un pareil
de la finesse de sens et des sens fins, prêts à toute aventure, grâce éta t! M ais il ne faut pas se le dissimuler : avec un tel lot, dans un
à un excès de « libre jugem ent » avec des âmes de devant et de pareil état, on est l’être le plus apte à la souffrance qui soit sous le
derrière dont personne ne devine facilement les dernières intentions, soleil, et c’est à ce prix seulement qu’on acquiert cette distinction
avec des premiers plans et des arrière-plans que nul n’ose explo rare d ’être aussi l’être le plus apte au bonheur qui soit sous le soleil !
rer à fond; cachés sous le m anteau de la lum ière, conquérants C ’est à la condition de demeurer toujours ouvert de toute part et
quand nous semblons des héritiers et des dissipateurs, chasseurs perm éable jusqu’au fond à la douleur qu’il peut s’ouvrir aux
et collectionneurs du m atin au soir, avares de nos richesses et de variétés les plus délicates et les plus hautes du bonheur, car il
nos tiroirs débordants, économes s’il s’agit d ’apprendre et d ’ou est l’organe le plus sensible, le plus irritable, le plus sain, le plus
blier, grands inventeurs de systèmes, tantôt fiers des tables de variable et le plus durable de la joie et de tous les ravissements
catégories, tantôt pédants, tantôt hiboux de travail, même en raffinés de l’esprit et des sens; pourvu toutefois que les dieux le
plein jo u r, et tantôt, s’il le faut, même épouvantails — et il le prennent sous leur protection au lieu de faire de lui (comme trop
faut m aintenant : à savoir si nous sommes les amis nés, jurés, souvent) le paratonnerre de leur jalousie et de leur raillerie à
jalo u x de la solitude, de notre solitude à nous, de la plus profonde l’égard des hommes.
tristesse de m inuit et de m idi : — telle est l ’espèce d ’hommes que
nous sommes, nous les esprits libres. [129] Q u ’est-ce qui a donné aux choses leur sens, leur valeur,
leur signification? L e cœ ur inventif, gonflé de désir et qui a
créé selon son désir. Il a créé le plaisir et la douleur. Il a voulu se
rassasier de douleur aussi. Il faut que nous consentions à assumer
toute la douleur qui a jam ais été soufferte, celle de l’homme et
[126] Seule la grande douleur est la dernière libératrice de celle de l’anim al et que nous fixions un but qui donnera à cette
l’esprit, qui enseigne le grand soupçon et fait de chaque U un X , douleur une raison.
un X véritable, authentique, avant-dernière lettre avant la der
338 Œ uvres complètes de G . B a ta ille Mémorandum 239
[/30] Nous sommes partie intégrante du caractère de l’univers, à un même jo u g pour un but unique. C e que nous avons, c’est
pas a e doute! Nous n’avons accès à l’univers qu’à travers nous- l’homme complexe, le chaos le plus intéressant qui fut peut-être;
mêmes; tout ce que nous portons de haut et de bas en nous doit non pas le chaos d'avant la création, toutefois, mais le chaos qui la
être compris comme partie intégrante et nécessaire de sa suivra. Goethe, la plus belle expression de ce type (nullement un
nature. Olympien).

[jj j t ] Grand discours cosmique : « Je suis la cruauté, je suis la [140] E t combien nous sommes encore éloignés d ’unir à la
ruse », etc., etc. R ailler la crainte d ’assumer la responsabilité pensée scientifique les forces créatrices de l’art et la sagesse p ra
d ’une faute (raillerie du créateur) et de toute la douleur. — Plus tique de la vie, de m anière à former un système organique supé
m échant qu’on ne le fut jam ais, etc. — Forme suprême d u conten rieur, qui donne au savant, au médecin, à l’artiste, au législateur
tem ent de son oeuvre propre : il la brise pour la reconstruire sans que nous connaissons l’apparence d ’indigentes vieilleries.
se lasser. N ouveau triomphe sur la m ort, l’anéantissement.
[141] A . : « T u es de ceux qui gâtent le goût ! — c ’est ce que tout
[132] Dès que l’homme s’est parfaitement identifié à l'humanité, il le monde dit. »
meut la nature entière. B. : « Sans doute, je gâte à chacun le goût qu’il a pour son
parti : — C ’est ce q u ’aucun parti ne me pardonne. »
[133] Il faut avoir en soi du chaos pour accoucher d ’une
étoile qui danse. [142] D éveloppe toutes tes facultés — cela signifie : développe
l’anarchie! Péris!
\J34\ Les penseurs dont les étoiles décrivent des cycles ne [143] C elu i qui peut sentir l’histoire des hommes dans son
sont pas les plus profonds; qui découvre en lui-même une sorte ensemble comme sa propre histoire éprouve en une immense géné
d ’univers immense et porte en lui des voies lactées, celui-là sait ralisation toute la peine du m alade qui songe à la santé, du vieil
encore à quel point les voies lactées sont irrégulières. Elles mènent lard refaisant le rêve de la jeunesse, de l’am oureux privé de
à l’intérieur du chaos et du labyrinthe de l’être. l’être aimé, d u m artyr dont la cause est perdue, du héros le soir
d ’un com bat qui n’a rien décidé mais qui lui porta des blessures
[133] M oi qui suis né sur la terre, j ’éprouve les maladies du et la perte d ’un am i — ; mais supporter cette somme immense
soleil comm e un obscurcissement de moi-même et un déluge de peines de toutes sortes, pouvoir la supporter et n ’en être pas
de m a propre âme. moins le héros qui à la venue d ’un second jo u r de com bat salue
l’aurore et son bonheur, se sachant l’homme d ’un horizon de
[/jfd] L ’homme cherche l’im age de l’univers dans la philoso milliers d ’années devant et derrière lui, l’héritier de toute dis
phie qui lui donne la plus grande impression de liberté, c’est-à- tinction et de tout esprit ancien (et l’héritier engagé), le plus
dire dans laquelle son instinct le plus puissant se sent libre dans noble de toutes les vieilles noblesses, en même temps le prem ier
son activité. Q u ’il en soit de même pour m oi! d ’une noblesse nouvelle dont aucun temps jam ais ne vit ni ne
rêva l’égale : tout cela, le prendre en son âme, le plus vieu x et le
[i3f] T u considères encore les étoiles com m e un « au-dessus plus nouveau, les pertes, les espoirs, les conquêtes de l’hum anité;
de toi » : il te m anque le regard de qui cherche la connaissance. tout cela le réunir en une seule âm e, en un seul sentiment le
résumer : — c’est ce qui devrait donner sans doute un bonheur

3 u’aucun être hum ain ne connut jusque-là — un bonheur de


ieu plein de puissance et d ’am our, a e larmes et de rires, un
bonheur qui, semblable au soleil le soir, sans fin dissipe et verse
[138] J ’erre entre les hommes comm e entre des m orceaux et dans la m er son inépuisable richesse; qui, semblable au soleil, ne
des membres d ’hommes. se sentirait le plus riche que le jo u r où le plus pauvre pêcheur
L e plus terrible est à mes yeux de trouver les hommes épars ram erait avec des rames a ’o r! le sentiment divin se nommerait
et mis en pièces comm e sur un cham p de bataille et de carnage. alors — hum anité!
Si m on œ il envisage le passé fuyant le présent, le même tableau
toujours s’offre à moi : des m orceaux et des membres, d ’affreux \j44\ L a plus grande faveur que nous m énage le destin est
hasards et pas d ’hommes! de nous faire com battre pour un temps du côté de nos adversaires :
ainsi sommes-nous promis à une grande victoire.
[139] N otre société présente n ’est qu ’un simulacre de culture;
l’hom m e synthétique fa it défaut. L e grand homme synthétique [/¿j] Tou te création est communion. L e penseur, le créateur,
fait défaut, celui chez qui les diverses forces sont liées résolument l’am oureux sont un.
240 Œ uvres complètes de G . B a ta ille Mémorandum 241
[146] V eux-tu devenir un regard universel et équitable? côtes de cette « méditerranée » idéale, celui qui par des aventures
T u ne le pourras qu’après avoir passé par un grand nombre et des épreuves personnelles veut connaître les sentiments d ’un
d ’individualités, de telle sorte que ta dernière individualité ait poète, d’un saint, d ’un législateur, d ’un sage, d ’un savant, d ’un
besoin de toutes les autres en fonction d ’elle-même. dévot, d ’un devin, d ’un divin solitaire à l ’ancienne mode, devra
avant toutes choses trouver celle-ci : la grande santé : — non seule
[147] « J’ai pour la première fois réuni en moi le juste, le héros, ment telle qu’il la possède mais qu’il la conquière et doive conqué
le poète, le savant, le devin, le chef : j ’ai étendu m a voûte au-dessus rir sans fin, parce q u ’il l’abandonnera et devra toujours à nouveau
des peuples, j ’ai dressé des colonnes sur lesquelles repose un ciel l’abandonner!... E t m aintenant que nous sommes en chemin
— assez fortes pour porter un ciel. » (Voilà comment le surhomme de la sorte et depuis longtemps, nous autres Argonautes de l’idéal,
parlera.) plus courageux peut-être q u ’il n’est sage, souvent naufragés et
malmenés, mais, comme j ’ai dit, m ieux portants qu’on ne vou
[7^5] Affectés d’eux-mêmes comme d’une m aladie, c’est ainsi drait nous l’accorder, dangereusement bien portants, toujours à
que m e sont apparus tous les talents. nouveau bien portants — il nous semble en récompense avoir
un pays inconnu devant nous, dont personne encore n ’a vu les
[14g] Caustique et bienveillant, grossier et délicat, frontières, un au-delà de tous les pays et de tous les coins de l’idéal
Confiant et singulier, propre et sale, jusqu ’à nous connus, un monde si exubérant de beautés, d ’étran
Tout cela, je le suis, je veux l ’être, getés, d ’énigmes, de terreurs, de divin, que notre curiosité non
A la fo is colombe, serpent et cochon. moins que notre soif de possession sont exaspérées — et qu’hélas
rien ne pourra plus désormais nous rassasier ! Comm ent après ces
[750] T o u t grand homm e est nécessairement sceptique (ce aperçus, avec cette faim canine dans la conscience et cette avidité
qui ne veut pas dire q u ’il doive le paraître), du moins si la gran de connaître, pourrions-nous nous contenter encore des hommes
deur consiste à vouloir une grande chose et les moyens de la réaliser. actuels ?
L a liberté à l ’endroit de toutes les convictions fait partie de la
force de sa volonté.

[757] ... la « liberté de l’esprit », c’est-à-dire l’incroyance


instinctive... [757] L a terre morale elle-même est ronde! L a terre morale
elle-même a ses antipodes! Les antipodes eux-mêmes ont le droit
[i$2] L e zèle continu pour une cause, fût-ce la m eilleure, d’exister! U n autre monde demeure à découvrir — et plus d ’un
trahit, comme tout ce qui repose sur une foi absolue un m anque seul! Sur les vaisseaux, vous autres philosophes!
absolu d ’aristocratie intellectuelle, celle dont le signe est toujours
— la froideur du regard. [7j<?] Les côtes ont disparu — m aintenant la dernière chaîne
est tombée — l ’immensité bouillonne autour de moi, loin de moi
[155] Nous susciter des ennemis : nous avons besoin d’eux à cause brillent le temps et l’espace, allons! courage! vieux cœ ur!
de notre idéal! Transform er en dieux les ennemis dignes de
nous et de ce fait nous élever et nous transformer 1 [755] C ’est nous, qui savons peser et sentir, qui faisons réelle
ment et sans cesse ce qui n ’est pas encore : tout ce monde croissant
[/54] L ’homme supérieur serait celui qui aurait la plus grande incessamment d ’évaluations, de couleurs, de mesures, de perspec
m ultiplicité d ’instincts, aussi intenses qu ’on les peut tolérer. tives, d’échelles, d’affirmations et de négations. C e poème inventé
E n effet, où la plante humaine se montre vigoureuse, on trouve p ar nous est appris sans fin, exercé, traduit en chair et en réalité,
les instincts puissamment en lutte les uns com re les autres (par voire en vie quotidienne par ces hommes soi-disant pratiques
exem ple chez Shakespeare), mais dominés. (comme j ’ai dit, les acteurs de notre spectacle). Ce qui n’a de
valeur q u ’en ce monde actuel n ’en a pas en soi de p ar sa nature —
[155] D e la grandeur héroïque, seul état possible des pré la nature est toujours sans valeur — une valeur a été reçue en
curseurs. (Effort vers l’absolu désastre, seul moyen de se sup don et en présent et c’est nous qui en fîmes don et présent! Nous
porter.) seuls avons créé le monde qui concerne Vhomme! — M ais précisé
Nous n ’avons pas le droit de ne souhaiter qu’un seul état, nous ment nous l’ignorons et si nous l’apercevons un instant, nous
devons désirer devenir des êtres périodiques — comme l’existence. l’oublions l’instant d ’après : nous méconnaissons notre plus
grande force, nous nous estimons d ’un degré trop bas, nous les
[j j G] C elui dont l’âme est avide d ’avoir vécu les valeurs contemplatifs — nous ne sommes ni aussi fer s ni aussi heureux que
et les désirs qui ont existé ju sq u ’ici et d ’avoir parcouru toutes les nom pourrions.
242 Œ uvres complètes de G . B a ta ille Mémorandum 243

[/6o] Com bien de choses sont encore possibles! A pprenez à [77/?] Dans quelle mesure la destruction de la m orale par elle-
rire de vous-mêmes, ainsi q u ’on doit rire. même est-elle encore une preuve de sa force propre ? Nous autres
Européens, nous avons en nous le sang de ceux qui sont morts
[/ 6/1 L a terre est une table des dieux, que font trembler les pour leur foi, nous avons pris la morale terriblement au sérieux;
nouvelles paroles créatrices et les dés jetés p ar les dieux. il n’est rien que nous ne lui ayons sacrifié. D ’autre p art notre
raffinement intellectuel est principalem ent dû à la vivisection des
[/&?] C e monde ne gravite pas autour de ceux qui inventent consciences. Nous ignorons encore dans quel sens nous serons
de nouveaux fracas mais autour de ceux qui inventent des valeurs poussés, une fois que nous aurons quitté notre ancien territoire.
nouvelles; il gravite en silence. M ais ce sol même nous a com m uniqué la force qui à présent nous
pousse au loin, à l’aventure, vers des pays sans rive, qui n’ont pas
encore été explorés ni découverts; nous n ’avons pas le choix,
[763] Les paroles apportant la tempête sont les plus silencieu
il nous faut être des conquérants puisque nous n’avons plus de
ses. Les pensées qui mènent le monde ont des pattes de colombe.
patrie où nous nous sentions chez nous, où nous souhaiterions
« séjourner ». U ne affirmation cachée nous pousse, une affirmation
\i6f\ M ille sentiers n’ont jam ais été parcourus, mille heureux plus forte que toutes nos négations. Notre force elle-même ne nous
climats, mille archipels inconnus de la vie. L ’homme et la terre perm et pas de demeurer sur ce sol ancien et décom posé; nous
des hommes sont encore à créer et à découvrir.
risquons le départ, nous nous mettons nous-mêmes en je u ; le
monde est encore riche et inconnu et m ieux vau t périr que deve
[765] J ’aim e tous ceux qui sont comme les lourdes gouttes nir infirmes et venim eux. N otre vigueur elle-même nous pousse
tom bant une à une du sombre nuage suspendu au-dessus des vers la haute mer, vers le point où tous les soleils jusqu’ à présent
hommes : ils annoncent que vient la foudre et tom bent en vision se sont couchés; nous savons qu’il y a un nouveau monde.
naires.
V o yez, je suis le visionnaire de la foudre, la lourde goutte [775] Pour obéir à la m orale on ne mange plus d ’un mets;
tom bant du nuage, mais la foudre s’appelle surhomme. de même pour obéir à la morale, on finira quelque jo u r par ne
plus « faire le bien ».
[/ 66J Depuis q u ’il n’y a plus de D ieu, la solitude est devenue
intolérable; il faut que l’homme supérieur se mette à l’œuvre. r174] L a dernière chose que ie promettrais serait d ’ « améliorer »
l’humanité.
[767] Q pan d on ne trouve plus la grandeur en D ieu, on ne la
trouve plus nulle part, il faut la nier ou la créer. [775] V ouloir libère : telle est la doctrine véritable en matière
de volonté et de liberté.
[ 168] M êm e dans la connaissance, je ne sens encore en moi
que les joies de m a volonté d ’enfantement, de m a volonté de
devenir, et s’il est dans m a volonté de connaître une innocence,
c’est q u ’il est en elle une volonté d ’enfantement.
C ette volonté m ’a conduit loin au-delà de D ieu et des dieux; [776] Je vous dirai les trois métamorphoses de l’esprit : com
que resterait-il à créer s’il était des dieux? ment l’esprit devient cham eau, le cham eau lion, enfin le lion enfant.
Il est pour l’esprit — l’esprit fort et endurant, que domine le
respect — bien des lourdes difficultés : ses forces même dem andent
ce qui est lourd et difficile, le plus lourd, le plus difficile.
Q p ’y a-t-il de lourd ? demande l’esprit endurant et il s’agenouille
[/6b] M e com prend-on?... V ictoire de la m orale remportée tel le cham eau voulant être bien chargé.
sur elle-même p ar goût de la véracité... Dites-moi, héros, quel est le plus lourd? dem ande l’esprit
endurant, afin que je le prenne sur moi et que mes forces se
réjouissent.
[770] Nous voulons être les héritiers de toute morale ancienne
Serait-ce s’abaisser pour briser en soi l’orgueil? faire éclater
et ne pas commencer à nouveau. Toute notre activité n ’est que
sa déraison et se m oquer de sa sagesse?
m orale qui se retourne contre son ancienne forme.
Serait-ce abandonner notre cause au moment où elle fête son
triomphe ? gravir de hautes montagnes pour y tenter le tentateur ?
[777] Nier le mérite, mais faire ce qui dépasse toute louange, Serait-ce se nourrir de l’herbe et des glands de la connaissance
voire toute compréhension. et, pour l’am our de la vérité, souffrir la faim en son âm e?
Mémorandum 245
244 Œ uvres complètes de G . B a ta ille

[178] Théorie du hasard. L ’âme, être qui choisit et se nourrit


Serait-ce être m alade, renvoyer les consolateurs et lier amitié
avec une intelligence extrêm e et constamment créatrice (cette force
avec des sourds qui jam ais n’entendent ce que tu veu x?
créatrice est généralement négligée, on ne la conçoit que «passive»!.
Serait-ce entrer dans l’eau sale, si c ’est l’eau de la vérité, sans
J ’ai discerné la force active qui crée parm i les contingences; le
éloigner de soi les grenouilles froides et les crapauds en chaleur ?
hasard lui-même n ’est que Ventre-choc des impulsions créatrices.
Serait-ce aim er qui nous méprise et tendre la m ain au fantôme
quand il veut nous faire peur ?
T o u t ce poids, l’esprit endurant le prend sur lui, tel le cham eau [17g] Consolation pour ceux qui sombrent ! Considérer que leurs
chargé qui se hâte au désert, ainsi se hâte-t-il en son propre désert.
M ais au fond du désert le plus abandonné se produit la seconde
fiassions sont un mauvais numéro à la loterie. Com prendre que
a plupart des coups doivent échouer, que l’échec est aussi utile
métamorphose : où l’esprit se donnant la liberté, voulant être le que la réussite. Pas de remords, abréger par le suicide.
roi de son propre désert, est changé en lion.
C e qu’il cherche ici est le dernier de ses rois : il veut en être [180] Il y a les hommes qui ne veulent rien risquer, il y a ceux
l’ennemi en même temps que du dernier de ses dieux : il veut qui aim ent le risque. Sommes-nous, quant à nous, les contem p
com battre pour la victoire avec le grand dragon. teurs de la v ie? A u contraire, nous recherchons instinctivement
Q u el est le dragon que l’esprit ne veut appeler ni son roi ni son la vie portée à une plus haute puissance, la vie dangereuse... En cela,
dieu ? Il se nomme « tu dois ». M ais l’esprit a u lion dit «je veux ». je le répète, nous ne voulons pas être plus vertueux que les autres.
« T u dois » l’attend sur le chemin, monstre étincelant d ’or et Pascal, par exemple, ne voulait rien risquer : il est resté chrétien ;
couvert d ’écailles où « tu dois » brille en lettres dorées. peut-être était-ce de la vertu?
Des valeurs millénaires brillent sur les écailles et le plus puis
sant des dragons s’exprim e ainsi : « L ’éclat de toute valeur — est [181] En ceci que je considère le monde comm e un jeu divin
mon éclat ». par-delà le bien et le m al, j ’ai pour précurseurs la philosophie
« T ou te valeur est déjà créée, toute valeur créée — je la suis. a u V edanta et Héraclite.
En vérité, « je veux » ne doit plus être dit. » Ainsi parla le dragon.
Mes frères, à quelles fins ce lion dans l’esprit est-il nécessaire? [/& ] L ’homme véritable a deux désirs le danger et le je u :
la bête de somme qui s’abstient et vénère ne suffit-elle pas ? ainsi veut-il la femme comme le jouet le plus dangereux.
Créer de nouvelles valeurs — même le lion ne le peut pas encore :
mais créer la liberté de créer — est ce que peut la force du lion.
Créer la liberté, opposer même au devoir un « non » sacré, à [/5 j] Risquer au je u sa vie, sa santé, son honneur, c’est l’effet
ces fins, mes frères, un lion est nécessaire. de la témérité et d ’une volonté exubérante et prodigue de ses
Conquérir un droit à des valeurs nouvelles — est pour un esprit forces ; non par am our de l’humanité, mais parce que tout grand
endurant et respectueux la plus redoutable des conquêtes. En danger nous rend curieux de nos propres forces, de notre propre
vérité c’est là un rapt et l’affaire d ’une bête de proie. courage.
Il aim ait autrefois le « tu dois », ce fut la chose la plus sacrée pour
lui. Il lui faut m aintenant, dans les choses les plus sacrées, décou [ 184 ] Nous ne sommes pas des grenouilles pensantes, nous ne
vrir le vid e; il doit, au détrim ent de son am our, ravir à son profit sommes pas des appareils objectifs et enregistreurs aux entrailles
la liberté : un lion est nécessaire à ce rapt. réfrigérées, — nous devons sans cesse enfanter nos pensées de notre
M ais dites-moi, mes frères, que peut l’enfant que le lion lui- douleur et, maternellement, leur donner tout ce que nous avons
m ême ne pouvait pas? Pourquoi la bête de proie doit-elle encore de sang, de cœ ur, de feu, de joie, de passion, de tourment, de
devenir enfant? conscience, de fatalité.
L ’enfant est innocence et oubli, un recommencement, un jeu,
une roue roulant d ’elle-même, la naissance du mouvement, le U851 Afin que le créateur soit lui-même l’enfant nouveau-né,
« oui » sacré. il lui faut être aussi celle qui enfante et la douleur de celle qui
Oui, jouer pour créer, mes frères, exige un « oui » sacré... enfante.

[17f ] M ais le vrai philosophe — ainsi nous semble-t-il, mes amis ? [/56 ] Je m e suis assis dans leur grande allée de cercueils,
— vit sans philosophie, sans sagesse, surtout déraisonnablement. même avec la charogne et les vautours — et j ’ai ri de tout leur
Il sent le poids et le devoir de mille tentatives et tentations de la « autrefois » et de sa pauvre magnificence effondrée.
vie : — il se risque sans cesse, il jou e gros jeu...
246 Œ uvres complètes de G . B a ta ille Mémorandum 247

[187] Com m ent consentirais-je à vivre, si je ne voyais d’ avance [197] Et ceci est le bonheur de l’esprit : être oint et voué par les
l’ avenir au-delà de vous. larmes au sacrifice.

f 188] O mon âme, je t’ai rendu la liberté sur ce qui est créé J/ 9<
9] Guerre à la conception efféminée de la « distinction
et ce qui ne l’est pas : qui connais comm e tu la connais la volupté aristocratique »! U ne dose de brutalité y est indispensable et
de l’avenir? un certain voisinage du crime. L a « satisfaction de soi » n’en fait
pas partie non plus; il faut être dans une situation aventureuse,
[r#9] Je suis remonté aux origines : ainsi suis-je devenu étranger même envers soi-même, se traiter en sujet d ’expérience, vouloir
à tous les cultes, tout à l’entour de moi s’est fait étranger et désert. sa propre perte.
M ais ce qui en moi inclinait à l’adoration a secrètement germé,
alors un arbre a surgi hors de moi, et je suis assis dans son ombre : [j£9] Q ue parlais-je de sacrifice? Je gaspille les présents que
c’est l’arbre de l’avenir. l’on me fait, moi le gaspilleur aux mille mains; comment pourrais-
je encore parler de sacrifices?
[/90] L e prêtre défroqué et le forçat libéré se composent sans
cesse un visage : ce q u ’ils veulent est un visage sans passé. — A vez- [200] V otre soif est d ’être vous-mêmes des sacrifices et des pré
vous déjà vu des hommes sachant que l’avenir éclaire leur visage, sents; c ’est pourquoi vous avez soif d ’amasser en vous toutes les
assez polis envers vous, vous les amateurs d u « temps présent », richesses.
pour se faire un visage sans avenir? V otre désir de trésors est insatiable puisque insatiable est le
désir de donner de votre vertu.
[/<?/} L ’hum anité a devant elle un avenir immense, comment Vous contraignez toutes choses à venir à vous afin qu’en retour
pourrait-on dem ander un idéal quelconque au passé? Peut-être elles s’écoulent de votre fontaine comme les dons de votre amour.
tout de même, si on le com pare au présent, qui est peut-être une
dépression. [201] M ais dites-moi : comment l’or en vint-il à la plus haute
valeur? Parce qu’il est rare et inutile, et d ’un éclat doux et brillant;
il est toujours un don.

[502] L a plus haute vertu est rare et inutile, son éclat est doux et
[192] L e désir du « bonheur » caractérise les hommes partiel brillant : une vertu qui donne est la plus haute vertu.
lement ou totalem ent « malvenus », les impuissants; les autres
ne songent pas au « bonheur », leur force cherche à se dépenser. [203] J ’aime celui dont l’âme se prodigue, qui refuse le remer
ciement et ne rend rien : car il donne toujours et ne veut pas se
[193] N i la femme ni le génie ne travaillent. L a femme a été réserver.
ju sq u ’à présent le plus haut luxe de l’humanité. A tous les instants
où nous produisons le m eilleur de nous-mêmes, nous ne travaillons [204] Il n’a pas encore cette pauvreté du riche qui a compté
pas. L e travail n’est q u ’un moyen d ’atteindre ces instants. et recompté tout son trésor, — il dissipe son esprit avec l’absence
de raison de la nature dissipatrice.
\*94\ L a plus active de toutes les époques — la nôtre — de
toute son activité, de tout son argent, ne sait rien tirer que tou {205] Je ne fais pas l’aumône. Je ne suis pas assez pauvre pour
jours davantage d’argent, que toujours davantage d ’activité : il cela.
faut en effet davantage de génie pour dépenser que pour acquérir!
[iod] Je voudrais donner et distribuer tant que les sages de
[^05] T yp e : la vrai bonté, la noblesse. L a grandeur d ’âme qui nouveau se réjouissent de leur folie et les pauvres de leur richesse.
naît de la plénitude ; celle qui ne donne pas pour prendre — celle
qui ne se croit pas supérieure parce qu’elle est bonne ; — la prodi [207] Je suis fatigué de ma sagesse : comme l’abeille qui amasse
galité type de la bonté vraie, dont la condition préalable est la trop de miel, j ’ai besoin de mains qui se tendent.
richesse de la personnalité.

\i q 6\ L e but n’est pas le bonheur, c’est la sensation de puis


sance. Il y a dans l’homme et dans l’hum anité une force immense
qui veut se dépenser, créer; c’est une chaîne d ’explosions continues
qui n’ont nullem ent le bonheur pour but.
r

III

[POLITIQUE]

t
r

II est un paradoxe étrange : si l’on aperçoit la profonde absence d’issue,


la profonde absence de but et de sens, alors — mais alors seulement —
Vesprit libéré, nous abordons pratiquement, lucidement, les problèmes pra
tiques.
Nietzsche lui-même connut de lumineuses anticipations (dont seule une
lecture hâtive — intéressée — confond des aspects fragmentaires avec
l’esprit nazi).
Pour interpréter d’une manière d é c i s i v e , pratique, les idées « poli
tiques » de Nietzsche, j ’introduis les principes suivants :
1. Il ne s’agit plus de subvenir à la défaillance de l’autorité : i l s ’ a g i t ,
plus modestement, d e r e m p l a c e r D i e u . La mort de Dieu pose le
problème de la souveraineté humaine sur le plan spirituel : sont en cause
la liberté morale, la souveraineté de l’être moral, non la possession des
richesses matérielles.
2. En tout cas, cette souveraineté est clairement distinguée du pouvoir
Politique : elle peut (et sans doute même doit-elle) être rnéconnue, soumise
à d’incessantes difficultés ; au mieux aller, les hommes souverains sont dis
tincts des dominateurs.
}. La distance de ces hommes souverains à la masse peut — à mon sens
doit — n’avoir rien en commun avec les différences politiques séparant les
classes à l’époque féodale. La liberté morale gagne ( e l l e g a g n e e n
l i b e r t é ) à l’effacement, à l’allégement, à l’immanence profonde. Ceci
contre l’insistance de Nietzsche et l’inutile souci qu’il eut de nouvelles
autorités politiques.
4. Le passé est l’objet d’une haine radicale. Nulle autorité, nulle
supériorité tenant à la naissance ou à l’argent, ne peuvent être défendues :
rien ne vaut qui s’appuie sur elles, elles sont condamnées sans recours. Seul
peut être évoqué le principe d’une aristocratie intellectuelle de même nature
que celle de l’ Église.
5. Selon de vagues mais suffisantes indications de Nietzsche, la place
dans la société de ces hommes souverains dans les deux sens indépendants
du pouvoir d’ État, est celle des sociétés secrètes (archaïques ou non), des
Églises. Je puis imaginer une communauté de forme aussi lâche qu’on
voudra, même informe : la seule condition est qu’une expérience de la liberté

l
252 Œ uvres complètes de G . B a ta ille Mémorandum 253
morale soit mise en commun, non réduite à la signification plate, s'annulant, de l’âme, vertu, confort, mercantilisme anglo-angélique à la
se niant elle-même, de la liberté particulière. Spencer. Rechercher instinctivement les responsabilités lourdes.
6. J e crois que l'entière liberté morale est la seule garantie, à la clé, des Savoir se faire partout des ennemis, au pis aller s’en faire un de
libertés politiques. E t même : qu'un « esprit libre »pourrait seul assez ration soi-même.
nellement poser les problèmes économiques, en apporter les solutions humai
nes, avec la b o n n e c o n s c i e n c e , l ’ i n n o c e n c e que cela suppose. [2/6] L ’ancienne morale avait ses limites à l’intérieur de
Tout homme d'une liberté moindre est pour la liberté des autres un danger, l’espèce; toutes les anciennes morales servaient en premier lieu à
car il subordonne la solution des difficultés matérielles à ses entraves morales. donner à l’espèce une stabilité absolue : lorsque celle-ci est
obtenue, une fin plus haute peut être poursuivie.
L e premier de ces mouvements est absolu : nivellem ent de
l'hum anité, grandes fourmilières, etc.
L ’autre mouvement, mon mouvement, est au contraire l’aggra
[20$] U n e épreuve, un risque, m ’apparaissent dans tout com vation de tous les contrastes et de tous les fossés, la suppression
m andem ent; et toujours, s’il commande, le vivant se met lui- de l’égalité, la création de tout-puissants.
même en jeu. L ’ancienne morale produit le dernier homme, mon m ouvement
Bien plus, s’il se com m ande à lui-même, il doit encore expier le surhomme. L e but n ’est pas que ces derniers soient considérés
son comm andem ent, se faire le juge, le vengeur et la victim e de comme les maîtres des premiers ; il faut que deux espèces existent
ses propres lois. l’une à côté de l’autre, autant que possible séparées : l’une qui,
pareille aux dieux épicuriens, ne s'occupe pas de l'autre.
[¿op] Mes ennemis sont devenus puissants, ils ont défiguré m a
doctrine : mes préférés rougissent des présents que je leur ai faits. [2/7] Nécessité de prouver qu’il est nécessaire à'opposer une
J ’ai perdu mes amis, le temps vient de chercher ceux que j ’ai résistance à l’exploitation économique croissante de l’homme et de
perdus. l’humanité, à un mécanisme de plus en plus enchevêtré d’intérêts
et de production. J ’appelle cette réaction l 'élimination du luxe super
[2/0] J ’aime celui qui a honte si le dé tom be pour lui et qui flu de l'humanité; on verra se manifester dans ce m ouvement une
dem ande alors : « aurais-je triché ? » car il veut périr. race plus vigoureuse, un type supérieur dont la naissance et la conser
vation seront assujettis à d ’autres conditions que celles de l’homme
[2//] J ’aim e celui dont l’âme est riche au point qu’il s’oublie vulgaire. M a conception, mon symbole de ce type, c’est, comme on
lui-m ême et que toutes choses soient en lui : ainsi toutes choses le sait, le mot « Surhum ain ».
deviennent sa chute. A u long de cette première étape qu ’on peut à présent embrasser
du regard, on observera les phénomènes suivants : adaptation,
[2/2] Notre chem in v a vers le haut, allant d ’un possible à un nivellement, forme supérieure de la « chinoiserie », modestie des
autre plus élevé. M ais le sens dégénéré qui dit : « tout pour moi », instincts, satisfaction de soi à l’intérieur d ’une hum anité amenuisée
n’est pour nous qu’une horreur. — une sorte de niveau de stagnation de l'humanité. Q uand la terre
aura été organisée de cette façon uniforme, inévitable et im m i
nente, le meilleur em ploi de l’hum anité pourra être de lui servir
de mécanisme docile, comme un immense m ouvement d ’horlo
gerie aux rouages de plus en plus menus, de plus en plus délica
[2/5] L e besoin de distinction, de changem ent, de devenir, tement adaptés les uns aux autres, comme un procédé pour
peut être l’expression d ’une force exubérante et grosse d ’avenir rendre de plus en plus inutiles tous les facteurs de commandement
(le terme que j ’emploie, dans ce cas, est celui de « dionysiaque »), et de domination, comme un ensemble d ’une force infinie dont
mais ce peut être aussi la haine chez l’homme m al venu, indigent, les facteurs représenteront des forces minimes, des valeurs m i
déshérité, qui détruit et doit détruire, parce que tout ce qui est, nimes.
et l’être meme, le révolte et l’irrite. Par opposition à cet amenuisement, à cette adaptation de
l’homme à une utilité plus spécialisée, un m ouvement inverse est
[,214] U ne nouvelle noblesse est nécessaire opposée à tout ce qui nécessaire ^qui produira l’homme synthétique, totalisateur, justifi
est populace et despote. cateur, celui dont l’existence exige cette mécanisation de l’humanité,
parce que c’est sur cette base q u ’il pourra inventer et construire
[2/5] Q u ’est-ce qui est noble? — Se sentir toujours « en repré sa forme d ’existence.
sentation ». Rechercher les situations où l’on a besoin d ’attitudes. Il a besoin de l’hostilité de la foule, des hommes « nivelés », du
Abandonner le bonheur au grand nombre, ce bonheur qui est paix sentiment de sa distance par rapport à eux; il est établi sur eux,
254 Œuvres complètes de G . B ataille Mémorandum 255
il se nourrit d ’eux. C ette haute forme de Varistocratie est celle de
l’avenir. A moralement parler, ce mécanisme d ’ensemble, la soli
darité de tous ses rouages représente un m axim um dans l ’exploi
tation de l’humanité; mais il présuppose des êtres dont l’existence [223] Q u e votre noblesse ne regarde pas en arrière mais au
donne un sens à cette exploitation. A u cas contraire, il ne signifie dehors; vous serez chassés de toutes les patries; de tous les pays des
rait en effet q u ’une baisse générale, une dévaluation du type pères et des aïeux. Vous aim erez le pays de vos enfants * : que cet
homme, une régression de grand style. am our soit votre nouvelle noblesse. Il dem eure à découvrir au-delà
O n le voit, ce que je combats, c ’est l’optimisme économique, l’idée des mers les plus lointaines : c ’est lui que je désigne à la recherche
que le dom m age croissant de tous devrait augm enter le profit sans fin de votre voile. Vous devez racheter auprès de vos enfants
de tous. C ’est le contraire ou i m e paraît le cas : les frais de tous se d ’être les enfants de vos pères; ainsi devez-vous vous libérer de
totalisent en une perte globale ; l’hum anité décline au point que l’on ne tout le passé!
sait plus à quoi a servi cette évolution gigantesque. U n but —
un nouveau but — voilà de quoi l’hum anité a besoin. [22f\ Solitaires d ’aujourd’hui, qui vivez séparés, vous serez
un jo u r un peuple : de vous qui vous êtes choisis vous-mêmes, il
\2i8] A u-delà des dominateurs, libérés de tous liens, vivent les naîtra un peuple choisi — dont le surhomme sera l’issue.
hommes supérieurs; et les dominateurs leur servent d ’instru
ments. [225] Étrange! je suis constamment dominé par cette pensée
que mon histoire n’est pas seulement une histoire personnelle,
[2/9] D ’instinct, l’homme d ’élection cherche un château fort, que je sers les intérêts d ’hommes nom breux en vivant comme je
une retraite dérobée, qui le sauve de la masse, du grand nombre, vis, en me formant, en le racontant; il m e semble toujours que je
où il oublie la règle « homme », en tant qu’il en est l’exception. suis une collectivité, à laquelle j ’adresse des exhortations graves
et familières,
[220] Les ouvriers vivront un jo u r comme vivent aujourd’hui
les bourgeois; mais au-dessus d ’eux, se distinguant par son absence [226] Si m aintenant, après un long isolement volontaire, je
de besoins, vivra la caste supérieure; plus pauvre et plus simple m ’adresse de nouveau au x hommes et si je leur crie : « O ù êtes-
mais en possession de la puissance. vous, mes am is? », c’est que de grandes choses sont en jeu .
Je veux créer un ordre nouveau : un ordre d’hommes supérieurs
[221] L a résistance que nous avons sans cesse à surmonter auprès desquels les consciences et les esprits tourmentés iront
pour garder le dessus est la mesure de notre liberté, soit pour l’indi prendre conseil; des hommes qui, comm e moi, sauront non seule
vidu, soit pour les sociétés, la liberté étant supposée une force ment vivre à l’écart des credos politiques et religieux mais auront
positive, une volonté de puissance. L a forme suprême de la liberté triomphé de la morale elle-même.
individuelle, de la souveraineté, germ erait donc, selon toute vrai
semblance, à cinq pas de son contraire, à l’endroit où le danger [ 2 2 / ] N ’oublions pas enfin ce qu’est une Église en opposition
de l’esclavage est suspendu sur l’existence, comm e une centaine avec chaque « É tat » : avant tout une Église est un édifice de domi
d ’épées de Damoclès. Q u e l’on exam ine l’histoire à ce point de vue : nation qui assure à des intellectuels le puis haut rang, qui croit à la
les époques où 1’ « individu » parvient à une telle m aturité, devient puissance de l’intellectualité : au point de s’interdire tout recours
libre, où le type classique de l ’homme souverain est atteint, n’ont à la grossière violence — par cela seul l’Église à tous les égards est
certes jam ais été des époques humanitaires ! une institution plus noble que l’ État.

[222] Zarathoustra heureux que la lutte de classes soit passée {228] Nous qui n’avons jam ais eu de patrie — nous n’avons pas
et que le temps soit enfin venu d ’une hiérarchie d ’individus. L a le choix, il nous faut être des conquérants et des explorateurs :
haine du système dém ocratique de nivellem ent n ’est qu’au pre peut-être laisserons-nous à nos descendants ce qui nous a m anqué
m ier pian; en réalité, il est très heureux qu’on en soit arrive là. à nous-mêmes — peut-être leur laisserons-nous une patrie.
A présent, il peut rem plir sa tâche.
Ses enseignements ne s’adressaient jusqu’ à présent q u ’à la [555?] Si nous, les amis de la vie, n’inventons pas quelque organi
future caste des souverains. Ces maîtres de la terre doivent m ainte sation propre à nous conserver, ce sera la fin de tout.
nant rem placer D ieu et s’assurer la confiance profonde et sans
réserve de ceux sur qui ils régnent. Premièrement : leur nouvelle
sainteté, le mérite de leur renonciation au bonheur et au confort. * L ’opposition marquée en allemand entre Vaterland, patrie, littérale
Ils accordent aux plus humbles un espoir de bonheur, mais non ment « pays des pères » et Kinderlmd, « pays des enfants », n’est pas tra
pas à eux-mêmes. duisible.
IV
[ÉTATS MYSTIQUES]
Tout entière, la pensée de Nietzsche est tendue vers l'intégrité de
l'homme. C'est pour rejeter la fragmentation — l'honnête activité bornéet
pourvue d'un sens — qu'elle mène à de si dangereuses défaillances. Dieu
cessant de distribuer à chaque homme sa tâche, un homme doit assumer la
tâche de Dieu : qui ne pouvant d'aucune façon se borner, perd jusqu'à
l'ombre d'un « sens »... Nietzsche ne pouvait plus isoler de problèmes. La
question morale est aussi politique et réciproquement. La morale est elle-
même EXPÉRIENCE MYSTIQUE. CêCt dans lê Z AR A T HO US TR A
entier. Cette expérience, comme la morale détachée de toute fin à servir,
est par là même une expérience morale : gravissant les cimes du mal et du
rire — faite des désarmantes libertés du non-sens et d'une gloire vide.

[-230] Il faudra une fois comprendre, et sans doute bientôt, ce


<jui avant tout m anque à nos grandes villes : une vaste étendue
silencieuse réservée à la m éditation, avec de hautes, spacieuses et
longues galeries pour le mauvais temps et le trop grand soleil, où
nul bruit de voitures, aucun cri des rues ne pénétreraient, où,
même au prêtre, une décence plus délicate interdirait la prière
à haute voix : des architectures et des jardins qui, dans l’ensemble,
exprim eraient le côté sublime du recueillem ent et de l’éloigne
ment du monde. L e temps est passé où l’Église eut le monopole de
la m éditation, où la vita contemplativa devait toujours être d ’abord
vita religiosa (et tout ce que l’Église édifia est l’expression de cette
pensée). Gomment pourrions-nous nous contenter de ses m onu
ments, même dépouillés de leur sens ecclésiastique? ces m onu
ments parlent un langage bien trop pathétique et trop em bar
rassé : ce sont les maisons de D ieu et les lieux d ’apparat du com
m erce avec l’au-delà, nous ne pouvons, nous autres sans D ieu, y
poursuivre le cours de nos pensées. Nous voulons nous traduire
nous-mêmes en pierre et en végétation, nous voulons nous prom e
ner en nous-mêmes, quand nous errons dans ces portiques et ces
jardins.
260 Œuvres complètes de G . B ataille Mémorandum 261

[23/] J ’aim erai même les églises et les tom beaux des dieux quand mot « bonheur » autrem ent coloré, autrem ent précis, même à l’état
le ciel regardera d ’un œil clair à travers les toits crevés; comme de veille, comment ne chercherait-il pas le bonheur autrem ent?
l’herbe et le pavot rouge, j ’aim e être assis sur les églises détruites. L ’ « envolée » des poètes, com parée à ce « vol » lui semblerait terre
à terre, tendue, violente, lui semblerait « lourde ».

[23g] Q u ’y pouvons-nous si nous sommes faits pour respirer


l’air pur, nous les rivaux du rayon de lumière, si nous avons envie
[232] T rop grande était la charge de mon nuage; entre les de chevaucher, comme ce rayon, les poussières de l’éther, non
éclats de rire ae la foudre, je veux jeter des giboulées de grêle pour nous éloigner du soleil mais pour aller à lui / M ais cela, nous
dans les profondeurs. ne le pouvons pas : c’est pourquoi nous voulons faire ce qui seul
est en notre pouvoir : apporter la lumière à la terre, être « la
[233] Jam ais vous n ’avez encore osé vous jeter l’esprit dans une lumière de la terre »! Nous avons pour cela nos ailes, notre rapidité
fosse de neige : vous n ’êtes pas assez brûlants : c’est pourquoi vous et notre sévérité, à cette fin nous sommes virils et même effrayants,
ignorez les ravissements du froid. comme le feu. Q u e ceux-là nous craignent qui ne peuvent trouver
en nous leur chaleur et leur lumière!
[?34\ Vous n’êtes pas des aigles : vous n’avez pas éprouvé le
bonheur jusque dans la terreur ae l’esprit. Il faut être oiseau pour [.240] Il me semble que c’est un des plus rares honneurs que
gîter au-dessus d ’abîmes. quelqu’un se puisse faire à lui-même que de prendre en main
un livre de moi, je suppose même qu’il enlève ses souliers, — pour
{233} L a vie : à savoir, pour nous, changer tout ce que nous ne pas parler de bottes... U n jo u r que le D r H enri de Stem se
sommes en lum ière et en flammes; et tout ce qui nous touche. plaignait honnêtement à moi de ne rien comprendre à Zara
Nous ne pouvons faire autrement. thoustra, je lui dis que c’était dans l’ordre : en comprendre six
phrases, c’est-à-dire les avoir vécues, élève à un cercle de mortels
[236] L e nouveau sentiment de la puissance : l’état m ystique; au-dessus de celui où peuvent entrer les hommes « modernes ».
et le rationalisme le plus clair, le plus hardi, servant de chemin pour
y parvenir. [241] Définition du mystique : celui qui a assez ou trop de son
L a philosophie, expression d ’un état d ’âme extraordinairem ent propre bonheur et qui cherche un langage pour son bonheur parce
élevé. q u ’il voudrait en donner.

[23/] U n ravissement, dont l’extrêm e tension, de temps à [242] États dans lesquels nous transfigurons les choses et les rem
autre, se résout en torrent de larmes, au cours duquel involon plissons de notre propre plénitude et de notre propre ioie de vivre :
tairem ent le pas tantôt se précipite, tantôt se ralentit; un état l’instinct sexuel, l’ivresse, les repas, le printemps, la victoire, la
d ’âme absolument « hors de soi », avec la conscience distincte de raillerie, le morceau de bravoure, la cruauté, Pextase religieuse.
ses frissons sans nombre, de ses ruissellements débordants jusqu’aux Trois éléments essentiels : Pinstinct sexuel, Yivresse, la cruauté —
orteils; un abîm e de félicité où l’extrême tristesse et l’extrême tous font partie des plus anciennes fêtes de l’humanité.
douleur n’apparaissent plus contradictoires, mais comme la
condition et le résultat, comme une indispensable couleur au-dedans [243] Le plus lointain, le plus profond de l’homme, ses hauteurs
de tels excès de lum ière; un instinct des rythmes exaltant de vastes d ’étoiles et ses forces monstrueuses, tout cela ne bout-il pas dans
mondes de formes — car l’am pleur du rythm e dont on a besoin votre m arm ite?
donne la mesure de l’inspiration : plus elle écrase, plus il élargit...
T o u t cela se passe involontairem ent, comme dans une tempête [244] Il faut vouloir vivre les grands problèmes, par le corps et
de liberté, d ’absolu, de force, de divinité...
par l’esprit.
[.238] Si quelqu’un vole souvent en rêve, si, dès qu’il rêve, il a
[245] J ’ai toujours mis dans mes écrits toute m a vie et toute
conscience ae son pouvoir de voler, de sa science, comme d ’un
m a personne, j ’ignore ce que peuvent être des problèmes pure
privilège et même a e la plus personnelle et de la plus enviable des
chances, im aginant d ’atteindre en un petit élan toutes sortes de ment intellectuels.
courbes et de détours, avec un sentiment de légèreté divine, de
montées sans tension ni contrainte, de descentes sans abandon, [246] Je veux éveiller la plus grande méfiance contre moi. Je
sans abaissement — sans lourdeur! — com m ent l’homme de ces parle uniquement de choses vécues; je ne me borne pas à des
expériences et de ces habitudes de rêve ne sentirait pas à la fin le démarches de la tête.
2Ô2 Œuvres complètes de G . B ataille Mémorandum 263

[247] Considérer sa vie intérieure comme un drame, c’est un [253] M on sage désir criait et riait. Il est né sur les montagnes
degré supérieur à la simple souffrance. — sagesse sauvage en vérité ! — ce grand désir comm e un bruit
d ’ailes. Souvent il me ravissait dans le rire, plus loin, plus haut, en
[248] — M ais où se déversent finalement les flots de tout ce arrière et en dedans : je volais en frémissant comme une flèche,
q u ’il y a de grand et de sublime dans l’hom m e? N ’y a-t-il pas dans des extases ivres de soleil.
pour ces torrents un océan?
— Sois cet océan, il y en aura un. [236J E t que fausse soit tenue par nous toute vérité qu’un éclat
de rire n’accueillit pas.
[249] Vous ne connaissez ces choses q u ’à l’état de pensées,
mais vos pensées ne sont pas en vous des expériences vécues, elles [257] Q u i de nous peut en même temps rire et être élevé ?
ne sont que l’écho de celles des autres, ainsi votre cham bre frémit Q u i gravit les plus hautes montagnes rit de toutes les tragédies
quand passe un cam ion. M ais moi, je suis sur le cam ion, je suis ouées et réelles.
souvent le cam ion lui-même.
[258] En dépit de ce philosophe qui cherchait, en bon Anglais, à
[230] E t combien de dieux nouveaux sont encore possibles! décrier le rire auprès ae toutes les têtes réfléchies — « le rire est
M oi-m êm e chez qui l’instinct religieux, c’est-à-dire créateur de une sournoise infirmité de la nature humaine, que chaque tête
dieux s’agite parfois m al à propos, de quelles façons diverses j ’ai réfléchie s’efforcera de surmonter » ^Hobbes) — je me permettrai
eu chaque fois la révélation du divin!... J ’ai vu passer tant de même de classer les philosophes suivant le rang de leur rire —
choses étranges dans ces instants placés hors du temps, qui tom jusqu’en haut, jusqu’à ceux qui éclatent d ’un rire doré. A supposer
bent dans notre vie comme tombés de la lune, où l’on ne sait plus à que les dieux eux-mêmes philosophent — à quoi me conduisit
quel point l’on est déjà vieux, l’on redeviendra jeune... plus d ’une induction — je ne doute pas qu’ils ne rient d ’ une m a
nière nouvelle et surhumaine — aux dépens de tout le sérieux du
[.25/] Q u e ne veut pas la jo ie? en elle la soif, le cœ ur, la faim, monde ! C a r les dieux sont moqueurs, ils ne peuvent s’em pêcher
le secret, l’effroi, sont plus grands que toute douleur, elle-même se de rire, semble-t-il, même aux cérémonies sacrées.
veut et se m ord, en elle tourne la volonté de l’anneau;
— elle veut l’am our et la haine; trop riche, elle donne et jette [259] Cette couronne du rieur, cette couronne de roses : je
au loin, elle mendie brûlant du désir qu ’on la prenne, rend grâces me îa suis posée moi-même sur la tête, j ’ai moi-même canonisé
à celui qui la prend; elle aim erait être haïe; mon rire. Je n ’ai trouvé personne aujourd’hui d ’assez fort pour
— si riche est la joie q u ’elle aspire à la douleur, à l’enfer, à la cela.
haine, à la honte, à l’infirmité, au monde...
[260] Q uel fut à présent le plus grand péché sur la terre?
[252] Il est des hauteurs de l’âme d ’où la tragédie même cesse N ’est-ce pas la parole de celui qm dit : « M alheur à ceux qui rient
d ’être tragique; et tout le m alheur du monde réduit à l’unité, en ce m onde! »
qui oserait décider si sa vue m ènera nécessairement à la pitié,
par là au redoublement du m alheur?

[253] L ’être le plus riche en exubérance de vie, Dionysos,


l’homme dionysiaque, aime non seulement à regarder ce qui [261] U n D ieu qui viendrait sur la terre n’y devrait faire que
cause la terreur et le doute, mais aim e pour eux-mêmes la terreur l’injustice; le divin ne serait pas de prendre sur soi la punition
et tout luxe de destruction, de ruine et de négation. En quelque mais la culpabilité.
sorte, la m échanceté, le non-sens, la laideur lui semblent permis,
en raison d ’un excès de forces créatrices et fécondantes, en puis [262] O n est le plus malhonnête à l’égard de son Dieu : il n’a
sance de changer les déserts en contrées luxuriantes. pas le droit de pécher.

[254] C e sont là des espoirs; mais qu’en verrez-vous, q u ’en [263] L a jouissance et l’innocence sont les deux choses les plus
entendrez-vous, si vous n’avez pas vécu dans votre âme la gloire, {ludiques; nous ne pouvons chercher
es posséder — encore est-il m ieux de
ni l’une ni l’autre. Il faut
chercher la culpabilité et la
l’incendie, l’aurore.
douleur.

[264] Il en est de l’homme comme de l’arbre. Plus il s’élève


dans le ciel et la lumière, plus fortement s’enfoncent ses racines
264 Œuvres complètes de G . B ataille Mémorandum 265

dans la terre, vers le bas, dans l’obscurité et la profondeur — dans [57/] L ’avènement du D ieu chrétien — le m axim um de divi
le mal. nité jusqu’ici — apporta de ce fait sur la terre un m axim um
de sentiment de culpabilité. A supposer que nous soyons allés,
[265] Nous devons sur la cruauté désapprendre et ouvrir les peu à peu, dans le sens contraire, il serait permis de conclure
yeux. Nous devons être enfin assez impatients pour que de telles avec quelque vraisem blance de l’irrésistible déclin de la croyance
erreurs, lourdes et immodestes — ainsi celles que nourrissent, au dieu chrétien, au déclin, dès m aintenant accentué, a e la
concernant la tragédie, les anciens et nouveaux philosophes — conscience de culpabilité hum aine; on pourrait même prévoir
n’étalent pas plus longtemps leur insolence et leur vertu. A peu que le triomphe com plet et définitif de l’athéisme libérerait
près tout ce que nous nommons « culture supérieure » repose sur la l’hum anité de tout sentiment de culpabilité à l’égard de son
spiritualisation et l’approfondissement de la cruauté — c’est m a origine, de sa causa prima. L ’athéisme et une sorte de seconde
innocence sont liés l’un à l’autre.
Î ïosition. L e « fauve » n’a pas été tué : il vit et prospère, s’étant seu-
em ent divinisé. C e qui fait la volupté douloureuse de la tragédie
est la cruauté. C e qui a d ’agréables effets dans la prétendue pitié [272] Souvent le criminel n’est pas à la hauteur de son acte,
tragique et même en tout sublime et jusque dans les plus hauts il fe rapetisse et le calomnie.
et les plus délicats frissons de la m étaphysique, tire toute sa dou
ceur des ingrédients de cruauté q u ’on y mêle. L e Rom ain dans [275] Trouvez-m oi une justice acquittant chaque coupable, à
l’arène, le chrétien dans les ravissements de la croix, l’Espagnol à l’exception du ju ge !
la vue des bûchers et des combats de taureaux, le Japonais de nos
jours se pressant à la tragédie, l’ouvrier parisien aes faubourgs [274] Les Grecs n ’étaient pas éloignés de penser que le sacrilège
atteint pour l’insurrection sanglante de m al du pays, la wagné- lui-même pouvait avoir de la noblesse — même le vol chez
rienne, la volonté démontée, laissant passer sur elle l’orage de Prométhée, même le massacre de bétail, expression d ’une jalousie
Tristan — ce dont tous ils jouissent, qu ’ils tentent de boire, brû insensée, chez A ja x : le besoin qu’ils subirent de détourner la
lant d ’une ardeur mystérieuse, est le philtre de la grande Circé noblesse au profit du sacrilège, d ’annexer la noblesse au sacrilège,
« C ruauté ». Pour le comprendre, il est vrai, nous devons rejeter est à l’origine de la tragédie.
la vieille psychologie des lourdauds, qui se bornait à dire de la
cruauté qu’elle naît à la vue des souffrances d ’autrui : il est dans [275] Qai appelles-tu mauvais? — Celui qui veut toujours faire
les souffrances que nous éprouvons, que nous nous infligeons, une honte.
volupté qui nous déborde.
[276] Quel est pour toi le plus humain? — Épargner la honte à
[266] D e tous les anim aux, l’homme est le plus cruel. C ’est quelqu’un.
dans les tragédies, les combats de taureaux et les crucifixions q u ’il
s’est trouvé le m ieux jusqu’ici sur la terre. E t lorsqu’il inventa [277] Quel est le sens de la liberté accomplie? — N e plus avoir
pour lui l’enfer, voyez, ce tut pour lui le ciel sur la terre. honte devant soi-même.

[267] M a première solution : le plaisir tragique de voir sombrer [27^] Il te faudra devenir encore un enfant sans honte.
ce q u ’il y a de plus haut et de m eilleur (parce qu’on le considère L ’orgueil de la jeunesse te domine, tu es devenu jeune sur le
com m e trop lim ité par rapport au T ou t), mais ce n’est là qu’une tard : qui veut devenir enfant doit aussi vaincre sa jeunesse.
façon m ystique de pressentir un « bien » supérieur.
M a deuxièm e solution : le bien suprême et le m al suprême sont [279] Com bien les prêcheurs de morale ont brodé sur la
identiques. « misère » intérieure aes méchants! Com m e ils nous ont menti
sur le m alheur de ceux qui cèdent à la passion! — en vérité,
[26®] V o ir sombrer les natures tragiques et pouvoir en rire, m entir est le mot propre : ils connaissaient très bien le bonheur
m algré la profonde compréhension, l’émotion et la sympathie débordant de cette sorte d ’hommes, mais ils l’ont tu comm e une
que l’on ressent, cela est divin. contradiction de leur théorie, selon laquelle le bonheur exige que
l’on fasse m ourir en soi la passion, taire la volonté.
[269] Bien des choses m 'écœ urent chez les bons, en vérité
ce n’est pas le m al. J e voudrais qu’ils aient une folie dont ils [2Æ0] L ’indépendance est l’affaire du petit nom bre : elle est le
m eurent, comm e ce pâle criminel. privilège des forts. S’y évertuer, même à bon droit, sans s’y
croire obligé toutefois, est montrer que sans doute on est non
[270] C haqu e vertu incline à la sottise et chaque sottise à la seulement fort mais hardi jusqu’ à la déraison. C ’est se perdre
vertu. en un labyrinthe, m ultiplier à l’infini les dangers que la vie
266 Œuvres complètes de G . B ataille

d ’elle-même apportait déjà. D e ces dangers, le m oindre n’est pas


que personne ne sache où ni comment l’audacieux s’égare et se
fait déchirer dans la solitude par quelque caverneux M inotaure
de la conscience. Si un tel homme est abattu, c’est si loin de la
compréhension hum aine que nul n’en pourra rien ressentir; et
nul retour n’est possible ! nul retour même à la sym pathie d ’êtres
humains!

RÉFÉRENCES
\

A b r é v i a t i o n s . — B-s : Geneviève Bianquis, traductrice de


La Volonté de puissance (éd. Wurzbach). — E . H . : Ecce homo, —
G . M . : La Généalogie de la morale. — G . S . : Le Gai savoir. — N . :
Nachlass (Écrits posthumes). — P . : Par-delà le bien et le mal. —
V. P . : La Volonté de puissance (éd. Wurzbach). — Z - : A insi parlait
Zarathoustra.

i . Z-* |Te P > L ire et écrire. — 2. Z >3 e P-> Sept sceaux, 7. —


3. Z*> a®P-> Enfant au miroir. — 4. G. S ., 248. — 5. N., 1882-4
(tr. B-s, V. P., I l, p . 388). — 6. P., 278. — 7. P .y 290. — 8. P.,
289. — 9. N ., 1882-5 (tr- ®-s> P* P^ I L op. 115)- — 10. Z*
4® p., Chant d ’ivresse, 8. — 11. N.y 1881-6 (tr. Betz, Z-y notes,
p. 302). — 12. G. S., A v.-prop., 1. — 13. P ., 99. — 14. Z-y 4 e P*>
Homm e supérieur, 7. — 15 et 16. Z •» 2®p*» Chant de la nuit. —
17. P., 285. — 18. G. S.y 125. — 19. G. S.y 343. — 20. P., 55. —
21. G . S .y 108. — 22. Z--> 2e P-> Iles bienheureuses. — 23. G . S .y
285. — 24. Z-y 1 re p > V ertu qui donne, 3. — 25. G . S .y 124. —
26. G . S .y 347. — 27. Z-y 4e P-» Hors de service. — 28. G . S . ,
357. — 29 et 30. N ., 1882 (tr. B-s, V. P., II, p. 133). — 31. N .t
1884 (tr. B-s, V. P.y II, p. 367). — 32. N.y 1881-6 (tr. Betz,
notes, p. 305). — 33. G . S ., 357. — 34. M . , 1885-6, (tr. B-s,
V. P .y II, p. 116). — 35. W., 1885 (tr. B-s, V. P.y II, p. 116). —
36. N . y 1885-6 (tr. B-S, V. P .y II, P. 188). — 37. P .y 8. — 38. N .y
1884 (tr. B-s, V. P .y I, p. 209). — 39. P .y 22. — 40. G. S .y 382.
— 41. (7. S .y Av.-propos, 3. — 42. P . y 296. — 43 et 44. Z->
i re p ., V ertu qui donne, 3. — 45. G. S., 106. — 46. N. (Œuvres,
éd. K rœ ner, X I , p. 164). — 47. Z-> 2e p., Tarentules. — 48. Z-y
2® p., V ictoire sur soi-même. — 49. P., 73. — 50. Z-y *re P-
V ertu qui donne. — 51. Z-> 20 p., Iles bienheureuses. — - 52. N-,
1885-6 (tr. B-s, V. P., II, p. 368). — 53. N ., 1881-2 (tr. B-s,
V. P., I, p. 209). — 54. N ., 1880-1 (tr. B-s, V. P., II, p. 180). —
55. N.y 1881-2 (tr. B-s, V. P., II, p. 112). — 56. N ., 1888 (tr.

f
270 Œuvres complètes de G . B ataille Mémorandum 271

B-s, V . P .y II, p. 345). — 57. £ ., 2®P*» Iles bienheureuses. — (tr. B-s, V . P .y II, p. 362-3). — 152. JV, 1882-4 (tr. B-s, V . P.,
58. JV, 1885-6 (tr. B-s, V . P ., I, p. 45). — 59. JV, 1885-6, (tr. H , p. 199)- — 1 5S’ N .t 1882-5 (tr. B-s, V . P .y II, p. 376). —
B-s, V . P ., II, p. 369). — 60 à 65. Z>> Prologue, 4. — 66. £ ., 154. JV., 1884 (tr. B-s, V . P .y II, p. 359 *6 o)- — 155. JV, 1882-5
Prologue, 3. — 67. Z ’* 3 e P-> Vieilles et nouvelles tables, 19. — (tr. B-s, V. P .y II, p. 233). — 156. G. S .y 382. — 157. G. S .y
68. Z-y 3 e P-> Convalescent, 2. — 69. Z ’ i 4« p., Hom m e supé 289. — 158. Z i 3 e P-» SeP1 sceaux. 5. — 159. G. S.t 301. —
rieur, 6. — 70. JV., 1887 (tr. B-s, V . P., II, p. 282). — 71. G. S .y 160. Z i 4 e P-5 Hom m e supérieur. — 161. Z> 30 P-> Sept sceaux,
2. — 72. G. S . t 293. — 73. JV., 1888 (tr. B-s, V . P ., II, p. 297). 3. — 162. Z ’ i 20 P*» Grands événements. — 163. Z ’ i lfe P->
— 74. G . S ., 33. — 75. P ., 227. — 76. G. $., 24. — 77. JV., Mouches de la place publique. — 163. Z ’ i 20 P-> Heure la plus
1884 (tr. B-s, V . P ., II, p. 234). — 78. P ., Av.-propos. — 79. silencieuse. — 164. Z i i rc P-> Vertu qui donne, 2. — 165. £.,
3®p., Esprit de lourdeur, 1. — 80. E . //., Préface, II. — 81. G . S ., Prologue, 5. — 166. JV, 1885 (tr. B-s, V. P., II, p. 133). —
153. — 82. P ., 223. — 83. JV., 1882-4 (tr- B-s, P* P*j P- 239). — 167. JV, 1882-5 (tr- B-s, P- P-» H, p. 133). — 168. Z ’ i 20 P-> Res
84. JV., 1888 (tr. B-s, V . P ., II, p. 326). — 85. JV., 1885-6 (tr. bienheureuses. — 169. E . H.y Pourquoi je suis une fatalité. —
B-s, V . P ., II, p. 368). — 86. G. & , 183. — 87. JV., 1888 (tr. 170. JV, 1884-8 (tr. Betz, Z ’ i notes, p. 326). — 171. JV, 1885-6
B-s, V . P ., II, p. 116-7). — 88. G. 5 ., 107. — 89. G. 5 ., 256. — (tr. B-s, V. P.y II, p. 384). — 172. JV, 1885-6 (tr. B-s, V. P.,
90. Z i 1,0 P*> L ire et écrire. — 91. JV., ¡1884 (tr. B-s, V . P., II, p. 227). — 173. N.y 1884-8 (tr. Betz, Z ’ i notes, p. 325). —
II, p. 116). — 92. JV., 1888 (tr. B-s, V . P ., II, 381). — 93. JV., 174. E . H .y Préface, II, — 175. Z ’ i 20 P-» î*es bienheureuses. —
1881-2 (tr. B-s, V . P ., II, p. 355). — 94. Z ‘i 4 e P-> C han t d ’ivresse. 176. Z -i lte P-» Trois métamorphoses. — 177. P., 205. — 178. JV,
— 95 * Z i 3 ®P-> G rand désir. — 96. JV., 1887-8 (tr. B-s, V. P ., 1883-8 (tr. B-s, V. P .y II, p. 208). — 179. JV, 1881-2 (tr. B-s,
I I , p. 141). — 97. G. S., 32. — 98. Z> *te P*> M ort libre. — V . P . y II, p. 155). — 180. JV, 1888 (tr. B-s, V. P .y II, p. 362).
99. Z i 1,10 P*> L ire et écrire. — 100. Z i 4 e P*> C hant d ’ivresse. — 181. JV, 1884-8 (tr. Betz, Z ’i notes, p. 308). — 182.
— 101. Z i 3 e P-» Sept sceaux, 6. — 102. JV., 1881-2 (tr. B-s, i re p., Femmes jeunes et vieilles. — 183. JV, 1887-8 (tr. B-s,
V . P., II, p. 365). — 103. G. 5 ., 314. — 104. G. S . } 270. — V . P .y II, p. 362). — 184. G. S .y Av.-propos, 3. — 185. Z ’*
105. JV., 1888 (tr. B-s, V . P., II, p. 323). — 106. Z i 30 P-> Esprit 2e p., Iles bienheureuses. — 186. Z i 3 e P-> Vieilles et nouvelles
de lourdeur, 1. — 107. Z i 20 P*> Sages illustres. — 108. JV, tables. — 187. JV, 1882-5 (tr. B-s, P- P-> H , p. 233). — 188. Z ’i
1887-8 (tr. B-s, V . P., I, p. 35). — 109. G. M ., III, 13. — 110. P., 3e p., G rand désir. — 189. JV, 1881-7 (tr. Bet:z, Z ’t notes, p. 302).
76. — m . JV, 1885 (tr. B-s, V . P .y II, p. 105). — 112. JV., — 190, G. S .y 161. — 191. JV., 1883 (tr. B-s, V . P . , II, p. 263).
1885 (tr. B-s, V . P .y II, 368). — 113. Z'» 3e P*> G rand désir. — — 192. JV, 1884-5 (tr- B-s, P- P-> H» P- 2 36 )- — *93 - N ’t 1881-8
114. Z i 2® P*> Sages illustres. — 115. Z> 3 e P-> G rand désir. (tr. Betz, Z i notes, p. 315). — 194. G. S., 21. — 195. JV., 1888
— 116 et 117. Z i ire P*> M ort libre. — 118. jV, 1888 (tr. B-s, (tr. B-s, V. P.y II, p. 363). — 196. JV., 1882-5 (tr. B-s, P- B i H»
V . P .y II, p. 126). — 119. P .y Av.-propos. — 120. Z-i 4 e P-> p. 215). — 197. Z ’i 2e p-, Sages illustres. — 198. JV, 1887 (tr.
Hom m e supérieur, 4. — 121. P ., 292. — 122. JV, 1887 (tr. B-s, V. P.y II, p. 327). — 199. Z ’i 4 e P*> O ffrande de miel. —
B-s, V . P.y II, p. 354). — 123. G. M.y II I , 8. — * 124. Z i 4 e p.» 200 à 202. Z ’i p-, V ertu qui donne, 1. — 203. Z i Prologue,
Cène. — 125. P .y 44. — 126. G. S .y Av.-propos, 3. — 127. P ., 4. — 204. G. S .y 202. — 205. Z ’ i Prologue, 2. — 206 et 207. Z ’i
225. — 128. JV., 1881-2 (tr. B-s, V. P . , II, p. 360). — 129. JV, Prologue, 1. — 208. Z ’i 2e P-j V ictoire sur soi-même. — 209.
1885-6 (tr. B-s, V . P .y II, p. 377). — 130. JV, 1885-6 (tr. B-s, 2e p., Enfant au m iroir. — 210 et 2 11. Z ’>Prologue, 4. — 212. Z ’i
V . P .y I, p. q o 6). — 131. 1882-6 (tr. B-s, V . P .y II, p. 390). — i t e p., V ertu qui donne, 1. — 213. JV, 1885-6 (tr. B-s, V . P .y
132. JV., 1883 (tr. B-s, V. P .y II, p. 390). — 133. Z i Prologue, 11, p. 340). — 214. Z ’i 3 e P‘ > Vieilles et nouvelles tables. —
5. — 134. G. S .y 322. — 135. JV., 1882-8 (tr. Betz, Z i notes, 215. JV, 1888 (tr. B-s, V . P . , II, p. 317). — 216. J 1/ .y 1884-8
p. 307). — 136. N . y 1883-8 (tr. B-s, V . P .y II, p. 384). — 137. P .y (tr. Betz, Z-i notes, p. 334). — 217. A*., 1887-8 (tr. B-s, V . P .y
71. — 138. Z 'i 20 P-s Rédem ption. — 139. JV., 1887 (tr. B-s, P- 35 1)* “ 218. JV, 1884 (tr. B-s, V. P.y II, p. 383). — 219. P.,
V . P .y II, p. 323). — 140. G. S .y 113. — 141. G. S .y 172. — 26. — 220. JV, 1882 (tr. J9-s, V. P.y II, p. 216). — 221. JV.,
142. JV, 1880-1 (tr. B-s, Vy P .y II, p. 323). — 143. G. S .y 337. 1888 (tr. B-s, V. P.y II, p. 354). — 222. JV, 1881-8 (tr. Betz,
--- 144. G. S .y 323. --- 145. JV, 1882-4 (tr. B-S, V . P .y II, p. 282). Z.y notes, p. 331). — 223. Z ’i 3 e P*> Vieilles et nouvelles tables,
— 146. JV, 1881-2, V . P . , I I , p. 326. — 147. JV, 1882-5 (tr. 12. — 224. Z ’i 3 e P*> Contemporains. — 225. N.y 1880-1 (tr.
B-s, V . P .y II, p. 382). — 148. JV., 1881-2 (tr. B-s, V . P .y I I , B-s, V. P.y II, p. 386). — 226. JV., 1884 (tr. B-s, V. P.y II, p. 229).
p. 137). — 149. G . S.y Prologue, 11. — 150 et 151. JV, 1887 — 227, G. S .y 358. — 228. JV, 1885-6 (tr. B-s, V . P .y II, p. 19).
272 Œuvres complètes de G . Bataille

— 229. TV., 1882-5 (tr. B -s, V. P . y I I , p . 30). — 230. G . S .t 280.


— 2 3 1 . Z** 3 e P-> S e p t s c e a u x , 2. — 232. £ ., 2 e p ., E n fa n t a u
m iro ir. — 233 e t 234. £ ., 2® p ., S a g es illu stre s. — 23 5. G . S .,
A v .- p r o p o s , 3. — 236. TV., 188 4 (tr. B -s, V. P . , II, p . 380). —
2 3 7 . E . H . , P o u r q u o i j ’é c ris d e si b o n s liv r e s , Z a r a t h o u s tr a , I I I .
— 238. P ,y 193. — 239. G . S.y 293. — 240. E . H . , P o u r q u o i
j ’é cris d e si b o n s liv re s, I . — 2 4 1 . TV., 1884 (tr. B-s, V . P . 7 I I ,
p . 1 1 5 ) . — 242. TV., 188 7-8 (tr. B-S, V . P .y I I , p . 3 7 2 ). ~ 243. Z y
4 e p ., H o m m e s u p é rie u r , 15 . — 244. A".,188 5-6 (tr. B-s, V . P . ,
I , p. 3 4 ). — •2 4 5. N ., 1880-1 (tr. B-s, V. P.y I I , p . 103). — 246. TV.,
1885-8 ( Œ uvres , é d . K r œ n e r , X I , p . 1 1 5 ) . — 2 4 7. N .y 1880-1 }
(tr. B -s, V . P.y I I , p . 10 3 ). — 248. N .y 18 8 1-2 (tr. B -s, V. P.y
II, P‘ 385)- — 249. TV., 1880-1 (tr. B-s, V. P.y II, p. 103). —
250. N.y 1888 (tr. B-s, II, p. 379). — 251. Z ’ > 4e P-, Chant Annexes
d’ivresse, 11. — 252. P.y 30. — 253. G. 5 ., 370. — 254. G . S.y
286. — 255. Z-> 3e P-, Vieilles et nouvelles tables, 2. — 256. Z->
3« p., Vieilles et nouvelles tables, 23. — 257. i re p., Lire
et écrire. — 258. P .t 294. — 259. £., 4e p., Homme supérieur,
18. — 260. Z-> 4e P*, Homme supérieur, 16. — 261. E . H .y
Pourquoi je suis si sage, V. — 262. P.y 65 bis. — 263. 3e p.,
Vieilles et nouvelles tables, 5. — 264. Z-> i re P-, Arbre sur la
montagne. — 265. P ., 229. — 266. Z-> 3e P-> Convalescent. —
267. TV., 1884-5 (tr- S»s» V. P.y II, p. 370). — 268. N.y 1882-4,
II (tr. B-s, V. P .y p. 380). — 269. Z -i 1re P«, Pâle criminel. —
270. P .y 227. --- 271. G . M .y II, 20. --- 272. P .y IO9. — 273.
1 re p ,, M o r s u r e d e l a v ip è r e . — 2 7 4 . G. S . t 13 5 , — 2 7 5 à 2 7 7 . G . S.y
2 7 3 à 2 7 5 . — 278. Z * 8# P-> H e u r e l a p lu s silen cieu se. — 279 . G. S .,
326. — 280. P.y 29.

tuC.lh U.8.P.
1

A nn exe i

Vie de Laure

A u m o m e n t o ù j e c o m m e n c e d ’ é c r ire ce tte v ie d e L a u r e , e lle


est m o r te d e p u is q u a tr e a n s *. C o m m e n ç a n t d ’é c r ire , j e n e p u is
s a v o ir à q u i ces p a g e s p a r v ie n d r o n t e t co m m e e n a p p a r e n c e elle s
n e d iffè r e n t p a s d ’a u tre s o ù l ’ a u t e u r in v e n te , j ’a v e r tis q u ’i l n ’est
p a s u n m o t d e ce liv r e o ù l ’a u te u r n ’ a it v o u lu sc ru p u le u s e m e n t
se b o r n e r à ce q u ’ il sa it.

C e r é c it p r e n d la su ite d e V H istoire d 'u n e p etite f i l le o ù L a u r e


e lle -m ê m e a r a c o n té so n e n fa n c e . A c e tte h isto ire j ’a jo u te r a i
se u le m e n t ces d é ta ils . L a u r e est n é e à P a r is le 6 o c t o b r e 190 3.
E lle a p p a r t ie n t à u n e fa m ille r ic h e , n o n d e v ie ille b o u rg e o is ie
q u a n t a u p è r e d o n t les a s ce n d a n ts p r o c h e s s’ é ta ie n t é lev é s
d e l ’a r tis a n a t à la rich esse. L a m a is o n d e s p a re n ts d e L a u r e é t a it
v o isin e d e S a in te -A n n e .

J e n e m ’é te n d r a i p a s n o n p lu s lo n g u e m e n t su r l'é p o q u e d e la
v ie d e L a u r e a lla n t d e l’ a d o le s c e n c e a u m o m e n t o ù j e l ’a i co n n u e .
E s se n tie lle m e n t j e r a p p o r te r a i m a v ie a v e c e lle , to u tefo is j e d ir a i
d e c e q u i p r é c è d e c e q u ’e lle -m ê m e a p u m ’ e n d ir e . L a v ie d e
L a u r e e u t u n c a r a c tè r e d isso lu , m a is n o n t o u t d ’ a b o r d . A u x
e n v iro n s d e 19 2 6 -2 7 e lle r e n c o n tr a it à l ’o c c a s io n d e s g e n s c h e z
so n fr è r e , o ù e lle c o n n u t C r e v e l, a p e r ç u t A r a g o n , P icasso . E lle
c o n n u t aussi L u is B u fiu e l à c e m o m e n t-là . C h e z so n frè re , e lle
r e n c o n tr a J e a n B e m ie r a v e c le q u e l e lle e u t sa p r e m iè re lia is o n .
S o n p è r e é t a it m o r t p e n d a n t la g u e r r e d e 14 (ain si q u e ses tro is
o n cles, u n e r u e p o r te à P a ris le n o m d es Quatre fr è r e s ...) , e lle
d is p o sa it d e sa fo r tu n e : e lle r o m p it b r u ta le m e n t a v e c sa fa m ille
e t p a r t it p o u r la C o rs e r e tr o u v e r B e m ie r . C e t t e d é cisio n fu t
l ’ u n e d e s p lu s d ifficile s d e sa v ie . E lle n e s 'e n te n d it q u ’ assez m a l
a v e c B e m ie r . J e n e sais c o m b ie n d e tem p s d u r a le u r lia iso n .
E n 1928 o u 29, e lle se tr o u v a it à B e r lin o ù e lle v é c u t e n v ir o n
276 Œuvres complètes de G. Bataille Annexes 277
un an chez un médecin allemand, Eduard Trautner, auteur
d’un petit livre intitulé Gott, Gegen-wart und Kokain. E lle se p a r a it à l ’ é p o q u e d e B e r lin a v e c r e c h e r c h e ... b a s n o irs,
Ce qu’elle-même écrivit de sa vie avec Trautner (que je ne p a rfu m s e t ro b e s d e soie d es g ra n d s c o u tu rie rs . E lle v iv a it c h e z
connais pas, dont j ’ignore s’il vit) est reproduit à la page 941 du T r a u t n e r , n e so r ta n t p a s , n e v o y a n t p erso n n e, é te n d u e su r u n
Sacré. Je le répète : d iv a n . T r a u t n e r lu i fit p o r te r d es co llie rs d e c h ie n ; il la m e t ta it
e n laisse à q u a tr e p a tte s e t la b a t ta it à c o u p d e fo u e t c o m m e
J e me jetais sur un lit comme on se jette à la mer. La sexualité était u n e c h ie n n e . I l a v a it u n e tê te d e fo r ç a t, c ’é t a it u n h o m m e r e la t i
comme séparée de mon être réel, j'a v a is inventé un enfer, un climat où v e m e n t â g é , é n e rg iq u e , ra ffin é. U n e fois, il lu i d o n n a u n s a n d w ic h
tout était aussi loin que possible de ce que j'a v a is pu prévoir pour mon à l ’in té r ie u r b e u r r é d e sa m e rd e .
propre compte. Plus personne au monde ne pouvait me joindre, me chercher,
me trouver. Le lendemain, cet homme me disait : « Tu t'inquiètes beaucoup D a n s les d é b u ts , le s u rré a lism e sé d u isit L a u r e , m a is 1’ « e n q u ê te
trop, ma chère, ton rôle à toi, c'est celui d'un produit de la société décompo su r l a se x u a lité » la r e b u t a : e lle e n c o n c lu t l ’ in s ig n ifia n c e d es
sée... un produit de choix, sais-tu bien. Vis cela jusqu'au bout tu serviras c a ra c tè re s . E lle a v a it l u S a d e , n o n san s e x a lta tio n , n é a n m o in s
l'avenir. En hâtant la désagrégation de la société... Tu restes le schéma d a n s l ’a u d a c e d e m e u r a it la te r re u r , la fé m in ité m ê m e . C e q u i la
qui t'est cher, tu sers tes idées en quelque sorte et puis, avec tes vices — il d o m in a it é ta it le b e s o in d e se d o n n e r t o u t e n tiè re , e t to u t d ro it.
n'y a pas tant defemmes qui aiment à être battues comme cela — tu pourrais E lle v o u lu t d e v e n ir u n e r é v o lu tio n n a ir e m ilita n te , e lle n ’ e u t
gagner beaucoup d'argent, sais-tu ? » Une nuit, je me suis enfuie. C 'était to u tefo is q u ’u n e a g ita tio n v a in e e t fé b rile .
trop, trop parfait dans le genre. A deux heures du matin, j'erra is dans
Berlin, les H alles, le quartier j u i f et puis à l'aube, un banc du Tiergarten. E lle a p p r it le russe à l ’ É c o le des la n g u e s e t p a r t it p o u r la R u s sie .
Là deux hommes s'approchèrent pour me demander l'heure. J e les dévi E lle y v é c u t d ’a b o r d p a u v r e m e n t e t très seu le, m a n g e a n t d a n s d e
sageai longtemps avant de répondre que je n'avais pas de montre. Ils m isé ra b le s r e s ta u ra n ts e t n e m e tta n t les p ie d s q u e r a r e m e n t
s'approchèrent avec d'étranges regards puis l'un d'eux fit signe à son d a n s les h ô tels cossus p o u r é tra n g e rs. E lle c o n n u t e n su ite d es
compagnon en regardant de côté. J e tournai aussi la tête : il y avait un é criv a in s . E lle fu t la m aîtresse d e B o ris P iln ia k , d o n t e lle g a r d a
schupo à cent mètres de nous ; leur intention avait été sans doute de tri!arra m a u v a is s o u v e n ir, q u e c e p e n d a n t e lle r e v it p lu s t a r d à P a ris.
cher mon sac ou quelque chose de ce genre. Combien c'était égal et comme E lle sé jo u rn a à L é n in g r a d m a is s u r to u t à M o s c o u . F a tig u é e d e
j'a u ra is aimé leur parler. Car en somme, on est là en plein désarroi, on to u t e lle v o u lu t c o n n a îtr e e t m ê m e p a r ta g e r la v ie des p a y s a n s
marche dans les rues portée par les remous de fou le comme une épave sur russes. E lle n ’ e u t d e cesse q u ’o n n e l ’in tr o d u is e d a n s u n e fa m ille
les flots, on pense au suicide mais on a un sac à la main et on remarque la d e m o u jik s p a u v r e s d a n s u n v illa g e p e r d u , e n p le in h iv e r . E lle
déchirure d'un bas. Quelques minutes... ils s'en allèrent et peu après ce s u p p o r ta m a l c e tte é p r e u v e e x c e s siv e m e n t d u r e . E lle fu t h o sp i
fu t le schupo qui vint m'interroger. Qu'est-ce que je fa isa is là ? J e prends ta lisé e à M o s c o u , g r a v e m e n t m a la d e . S o n frè re v in t la c h e r c h e r
l'a ir. N 'avais-je pas de dom icile? Si. O ù? J e donnai mon adresse, mon e t la r a m e n a e n sle e p in g . P e n d a n t le v o y a g e d e r e to u r , a tte n d r ie d e
quartier très « bourgeois cossus ». Cela le cloua sur place. I l continue : r e tro u v e r u n h o m m e to u c h a n t, q u i l ’a im a it, e lle es sa y a d e fa ire
qu'est-ce que je fa isa is là ? J e prends l'a ir. M es papiers ? F aut-il un l ’a m o u r a v e c lu i. M a is le u r c o m m u n e b o n n e v o lo n té n ’ a b o u t it p as.
passeport pour prendre l'a ir ? Puis je me rendormis. E lle r e n tr a à P a ris : e lle h a b ita it a lo rs n i e B lo m e t. D é g o û té e ,
il lu i a r r iv a it d e p r o v o q u e r d es h o m m es v u lg a ir e s e t d e fa ire
Je dois m’expliquer avant de poursuivre : j ’ai décidé d'écrire l ’ a m o u r a v e c e u x ju s q u e d a n s les c a b in e ts d ’ u n tra in . M a is e lle
ce livre il y a quelques mois mais retardais de le faire, quand n ’ e n t ir a it p a s d e p la is ir.
tout à l’heure, ayant trouvé dans mes papiers une photographie
de Laure, son visage répondit brusquement à l’angoisse que j ’ai E lle se lia a lo rs a v e c B o ris S o u v a r in e , q u i s’ e ffo r ç a d e la sa u v e r,
d’êtres humains justifiant la vie. L’angoisse de justifier la vie est la t r a ita en m a la d e , e n e n fa n t, fu t p o u r e lle d a v a n ta g e u n p è re
si grande en moi que peu de temps se passa, un quart d’heure à q u ’ u n a m a n t.
peine, avant que je ne commence d’écrire ce livre. La beauté
de Laure n’apparaissait qu’à ceux qui devinent. Jamais personne E lle m e r e n c o n tr a p e u d e tem p s a p rè s. S o n n o m a v a it p o u r
ne me parut comme elle intraitable et pure, ni plus décidément m o i le sens d es o rg ie s p a risie n n e s d e so n frè re d o n t o n m ’ a v a it
« souveraine », mais en elle rien qui ne soit voué à l’ombre. Rien p a r lé p lu sie u rs fois. M a is e lle é t a it v is ib le m e n t la p u r e té , la fie rté
n’apparaissait. m ê m e , e ffa c é e .
278 Œuvres complètes de G, Bataille

J e la v is la p r e m iè re fo is à la b ra sse rie L ip p d în a n t a v e c S o u v a -
r in e : j e d în a is à la t a b le d ’e n fa c e a v e c S y îv ia . J e m ’ éto n n a is d e
v o ir S o u v a r in e (au ssi p e u sé d u is a n t q u e p o ssib le) a v e c u n e fe m m e
au ssi jo lie . E lle v e n a it a lo rs d e s’ in s ta lle r r u e d u D r a g o n o ù j e
r e tr o u v a i S o u v a r in e un so ir. J e lu i p a r la i p e u . C e d e v a it ê tre
e n 1 9 3 1 . D è s le p r e m ie r j o u r , j e sen tis e n tr e e lle e t m o i u n e c o m p lè te
tra n s p a re n c e . E lle m ’in s p ira d ès l ’a b o r d u n e c o n fia n c e sans Annexe 2
ré se rv e . M a is j e n ’y so n g e a is ja m a is .
E n c e te m p s-là , m o n e x is te n c e a v a it d a v a n ta g e d e sens p o u r Collège socratique
e lle q u e la sie n n e p o u r m o i. J ’é ta is l ’a u t e u r d e V H istoire de /’tri/,
q u e S o u v a r in e lu t , m a is c o n s id é ra co m m e u n e le c tu r e n é fa ste
p o u r e lle e t re fu sa d e lu i p asser. N o u s a im io n s n o u s re n c o n tr e r , INTRODUCTION
p a r la n t sé rie u s e m e n t d e p r o b lè m e s sé rie u x . J e n ’ a i ja m a is e u
p lu s d e re sp e c t p o u r u n e fe m m e . E lle m e p a r u t d ’ a ille u rs d iffé
C ’est u n e b a n a lit é d ’a ffirm e r q u ’ e n tr e les h o m m es e x iste u n e
r e n te d e c e q u ’e lle é t a it : s o lid e , c a p a b le , q u a n d e lle n ’ é ta it q u e
d iffic u lté d e c o m m u n ic a tio n fo n d a m e n ta le . E t il n ’e s t p a s m a u v a is
fr a g ilit é , q u ’é g a r e m e n t. E lle r e flé ta it à c e m o m e n t-là q u e lq u e
d e r e c o n n a ître à l ’a v a n c e q u ’ il s’ a g it d ’ u n e d iffic u lté e n p a r t ie
ch o se d u c a r a c t è r e in d u s tr ie u x d e S o u v a r in e .
ir r é d u c tib le . C o m m u n iq u e r v e u t d ir e e ssa y e r d e p a r v e n ir à
l ’ u n ité e t d ’ ê tre à p lu sie u rs u n se u l, c e q u ’a réu ssi à sig n ifier le
E n j a n v ie r o u fé v r ie r 19 3 4 , j e re sta i m a la d e , a lité . E lle v in t
m o t d e communion . O r , il y a to u jo u rs q u e lq u e ch o se d e m a n q u é
m e v o ir u n e o u d e u x fois. N o u s n e p a rlâ m e s q u e p o litiq u e . A u
d a n s la c o m m u n io n q u e d es h o m m es c h e r c h e n t d e fa ç o n o u
m o is d e m a i, j e cro is, n o u s a llâ m e s p a sser d e u x o u tro is jo u r s d an s
d ’ a u tr e , poussés p a r le se n tim e n t q u e la s o litu d e e st l ’im p u is sa n c e
l a m a is o n d e c a m p a g n e d ’u n a m i (a u R u e l ) , S o u v a r in e , e lle ,
m ê m e . N o u s d e v o n s fo r c é m e n t jo u e r n o tre v ie , c e q u i im p liq u e :
S y lv ia e t m o i. J e m e r e n d is c o m p te a lo rs q u e ses r a p p o r ts a v e c
e n tr e r d a n s u n m o u v e m e n t réu n iss a n t d ’ a u tr e s h o m m e s se m b la b le s
S o u v a r in e é ta ie n t e m p o iso n n é s. I l se t r o u v a e n m ê m e tem p s
à n o u s. C ’est a b s o lu m e n t n é ce ssa ire à la v ie d es co rp s e t n o u s
q u e S o u v a r in e à ta b le m e c o n tr e d it d ’ u n e fa ç o n p re s q u e in to lé
m o u rio n s r a p id e m e n t si n o u s n ’ a v io n s p a s e u so in d e n o u s in s é re r
r a b le , a g re s siv e . I l y a v a it u n e c o m p lic ité ta c ite e n tr e L a u r e e t
d a n s u n sy stè m e d ’ é c h a n g e s é c o n o m iq u e s. C e n ’ est g u è r e m o in s
m o i. A u co u rs d ’ u n e p r o m e n a d e e lle m ’ a v a it p a r lé c e tte fois d e
n é cessa ire à la v ie d es esp rits e t la d iffé r e n c e la p lu s p r o fo n d e
v ie n o n p o litiq u e . D ’ u n e fa ç o n p e u c la ir e e t triste . J e cro is q u e
tie n t p e u t-ê tr e a u fa it q u e l ’e s p rit p e u t m o u r ir d ’ in a n ité sans
n o u s é tio n s le p lu s s o u v e n t p o ssib le to u s les d e u x seuls. S o u v a r in e
v é r it a b le so u ffra n c e . M a is a lo rs q u e les p r o b lè m e s é c o n o m iq u e s
c o m p r e n a n t san s d o u t e c e q u i se p a ss a it o b s c u r é m e n t e n n o u s,
so n t m a lg r é to u t so lu b le s e t q u ’ il est r e la tiv e m e n t fa c ile d ’ a tte in d r e
d e v in a it l ’in é v ita b le e t la is s a it lib r e co u rs à son c a r a c tè r e in to
u n é t a t d e sa tu ra tio n d e l ’ in testin , l ’e s p rit q u i c h e r c h e à v iv r e
lé r a n t.
s u r son p la n d ’e s p rit n ’ a p a s se u le m e n t, p o u r é ta b lir e n tr e ses
se m b la b le s e t lu i q u e lq u e lie n s p ir itu e l, à v a in c r e d es d ifficu lté s :
m ê m e s’ il y réu ssit la q u e stio n d e l’ a u th e n tic ité se p o se e n c o re .
C e t t e q u e s tio n se p o se e n r é a lité to u jo u rs, il y a to u jo u rs u n j e n e
sais q u o i d e fr e la té e t d ’in su ffisa n t d a n s les c o n ta c ts sp iritu e ls
e n tr e les h o m m es. C ’ est p o u r q u o i j e p en se q u e c e n ’ est p a s tro p
d e m a n d e r à q u ic o n q u e p ersiste à v o u lo ir v iv r e e n tiè r e m e n t d e
n e p a s fa ire tro p d e m a n iè re s e t, p u is q u ’il y a to u jo u rs d e la b o u e
q u a n d la v ie a lie u , d e s’ h a b itu e r à la b o u e . [B iffé : T o u t e c o m m u
n ic a tio n e n tr e les h o m m es est r ic h e d e d é ch e ts. I l est n a tu r e l d e
v o u lo ir é v ite r l a b o u e , les d é c h e ts, les o rd u re s b a n a le s . M a is u n
p e u d e s im p lic ité m o n tr e q u ’u n e m a u v a is e o d e u r in d iq u e aussi
la p ré se n ce d e la v ie .]
28o Œuvres complètes de G. Bataille Annexes 281
J e n e d is p a s c e la p o u r m e d é b a rr a s s e r d ’ u n p r o b lè m e . J e lie n q u i so ie n t p lu s in co n sista n ts, m ie u x situés à l ’ é c a r t d e la
v o u d r a is a lle r a u c o n tr a ir e a u fo n d d e la d iffic u lté — essa ye r co n scie n c e . O r si la d é p e n se g lo r ie u s e est u n lie n , il y a in té r ê t
d ’a tte in d r e le fo n d a u m o in s su r u n p o in t. J ’a i d û c h e r c h e r ces à c e q u ’ e lle so it l a p lu s tra n s p a re n te p o ssib le , à c e q u ’ o n n e
te m p s d e rn ie rs à m e r e n d r e c o m p te aussi e x a c te m e n t q u e j e p u isse s ’ a r r ê te r à ses a sp e cts b o rn é s ; il y a in té r ê t à c e q u ’e lle se
p o u v a is d e c e r ta in s a sp e c ts d es c o m p o rte m e n ts b a n a ls . J e p a rta is p ro d u ise d e la fa ç o n la p lu s lé g è re , san s q u e p e rso n n e e n a it
d e c e tte id é e q u ’ a u tre fo is les h o m m e s r e c h e r c h a ie n t la g lo ir e a u co n scie n ce . A q u i n e sa isit p a s c e t in té rê t, q u e lq u e ch o se m a n q u e .
p o in t d e n ’a v o ir a u c u n b u t d ’ a c tiv ité q u i p u isse e n tr e r e n b a la n c e , I l est d a n s la c o m m u n ic a tio n je^ n e sais q u o i d e fr a g ile q u i m e u rt
o u v e r te m e n t d u m o in s. A u jo u r d ’ h u i le s o u c i d e la g lo ire se m b le si l ’o n a p p u ie : la c o m m u n ic a tio n e x ig e q u e l ’o n glisse. N ’ est-il
u n p r in c ip e très c o n te s ta b le , il est m ê m e e x p re ssé m e n t d é crié . p a s é v id e n t, n é a n m o in s , q u ’ à d e v e n ir in co n scie n ts , im p a lp a b le s ,
I l m ’ a p a r u c e p e n d a n t q u ’ à c e d é c r i m a n ife s té p o u v a ie n t s’ o p p o la d é p e n se r is q u e d ’ ê tre c o m m e si e lle n ’ é t a it p a s e t le lie n d ’ être
ser des a ttitu d e s c o n tr a d ic to ir e s p lu s o u m o in s co n scien tes. A n é g lig e a b le ? I l est p o ssib le q u ’a u jo u r d ’ h u i les h o m m e s n e d é p e n
m es y e u x le so u ci d e la g lo ir e se tr a d u it sous fo rm e d e d ép en se se n t p a s m o in s en fu m é e d e ta b a c q u e les A n c ie n s e n a n im a u x
d ’ é n e rg ie n ’ a y a n t p a s d ’ a u tre s fins q u e se p r o c u r e r d e la g lo ire , d e sa c rific e . II est p o ssib le q u ’ e n é lé g a n c e , e n lé g è re té , la d é p e n se
c e q u i co n s titu e u n e a tt it u d e p e u in téressée, p e u fa m iliè r e à nos a it g a g n é d a n s la fu m é e : les sa crifice s d ’ a n im a u x d e v a ie n t a v o ir
esp rits. M a is p a r g lo ir e il e st n é ce ss a ire d ’ e n te n d re d es effets q u e lq u e ch o se d e lo u r d . P lu s p rès d e n o u s, le lu x e o u la g lo ir e
n e tte m e n t d iffé re n ts les u n s d es a u tre s. J ’ a i é té a m e n é à r e p r é m ilita ir e m a n q u e n t au ssi d e lé g è re té . M a is est-il s û r q u e la fu m é e
se n te r a in si la c o n s o m m a tio n d u t a b a c c o m m e u n e d é p e n se d e t a b a c satisfasse si b ie n à l ’e x ig e n c e à la q u e lle e lle se m b le
p u r e m e n t g lo rie u s e , a y a n t p o u r b u t d e p r o c u r e r a u fu m e u r u n e rép o n d re ?
a tm o s p h è r e d é ta c h é e d e la m é c a n iq u e g é n é r a le . F u m e r n ’est p a s
u n e a ffa ir e e x té r ie u r e o ù seuls jo u e r a ie n t d es fa c te u rs p h y siq u e s. S ’il s’ a g it d ’a tte in d r e la g lo ire , e t a u - d e là d e ses fo rm es lo u rd e s
L ’e s p rit fa tig u é se s o u la g e d a n s u n e a ffir m a tio n d e lu i-m ê m e sa tra n s p a re n c e (q u i r is q u e d ’a v o ir a v e c e lle u n e re ss e m b la n ce
au ssi p e u in te lle c tu e lle q u e p o ssib le . F u m e r n ’ en est p a s m oin s d e c o n tr a ir e ) , il m e se m b le q u ’ u n e so lu tio n é lé g a n te c o m m e le
u n e a tt it u d e e x p re ss é m e n t h u m a in e e t j e n e cro is p a s q u ’ il y a it t a b a c n ’a g u è r e q u ’ u n r ô le : e lle d é sig n e u n é c u e il. E t san s d o u te ,
d ’a t t it u d e a n im a le c o m p a r a b le . E n fu m a n t l ’ e s p rit h u m a in n e se il e n est d e m ê m e d e la p lu p a r t d es é lé g a n c e s . P a r l ’é lé g a n c e ,
liv r e p a s s e u le m e n t à u n g a s p illa g e in s o u te n a b le se lo n la sain e o n se d é g a g e d ’ u n e lo u r d e u r , m a is la lé g è re té se p a y e e n in s ig n i
r a is o n : c ’est a v a n t t o u t u n g a s p illa g e p r iv é d e sens, p r iv é d e fia n c e . O n é v ite les e x cè s d u t r a g iq u e . O n é v ite s u r to u t d e d e v e n ir
to u te co n s c ie n c e d e lu i-m ê m e , q u i p a r l à p e r m e t d e p a r v e n ir à c o m iq u e . C e p e n d a n t, d e v a n t l ’ in a n ité à la q u e lle g lisse l ’ é lé g a n c e ,
l ’a b se n c e . O n s a c r ifia it p o u r a p a is e r les d ie u x o u se les c o n c ilie r , se ra it-il su r p r e n a n t q u ’ u n e fo is q u e lq u ’ u n s’é c r ie : « p lu tô t ê tre
o n a c h è te d es b ijo u x p o u r a ffir m e r u n r a n g s o c ia l o u p o u r sé d u ire , lo u r d ! p lu tô t ê tre c o m iq u e ! ». L ’é lé g a n c e s’in s ta lle à c ô té d e
o n se p r o m è n e d a n s l a m o n ta g n e p o u r r é p a r e r les e x cè s d es l ’ é c u e il, le s o u lig n e e t e n p r e n d p r é te x te p o u r n e p a s a lle r p lu s
v ille s, o n lit d es p o è m e s p o u r m ille ra iso n s : e t m ê m e e n d e h o rs lo in . E st-ce s u p p o r ta b le ?
d es ra iso n s e x té r ie u r e s , n o u s p o u v o n s p a r le r d e ces d iv erses
sortes d e g a s p illa g e , ils e n tr e n t p a r d e n o m b r e u x cô tés, à to r t A la v é r ité le so u ci d ’é lé g a n c e est in s u p p o r ta b le e x a c te m e n t
o u à ra is o n , d a n s les e n c h a în e m e n ts in te lle c tu e ls q u i n o u s c o n s ti q u a n d il fo r c e à e n rester là . Il est p e u t-ê tr e d iffic ile d e se fa ir e
tu e n t. F u m e r est a u c o n tr a ir e la ch o se la p lu s e x té r ie u r e à l ’ e n te n e n te n d re q u a n d a u lie u d e r é p o n d re sim p le m e n t a u x q u estio n s,
d e m e n t. D a n s la m e su re o ù n o u s n o u s a b so rb o n s à fu m e r n o u s l ’ o n en re p ré se n te la ré p o n se d a n s u n m o u v e m e n t. M a is j e cro is
n o u s é c h a p p o n s à n o u s-m êm es, n o u s g lisso n s d a n s u n e sem i- p o u v o ir d ir e c e c i : « im p o s sib le d e s’e n te n ir à d e s so lu tio n s lo u rd e s,
a b se n ce e t s ’il est v r a i q u ’ a u g a s p illa g e se lie to u jo u rs u n so u ci a u t a n t s’e n d é g a g e r san s p lu s a tte n d r e e t s a c rifie r m ê m e a u d é m o n
d ’ é lé g a n c e , fu m e r est l ’ é lé g a n c e , est le sile n ce m ê m e . d e la fu tilité ; il n ’e n est p a s m oin s p o ssib le a u - d e là d e c h e r c h e r
le c h e m in d e la tra n s p a re n c e ».
J ’a i été a m e n é à r e p ré se n te r q u e la r e c h e r c h e d e la g lo ire , c e
q u i r e v ie n t à d ir e l a d ila p id a t io n d e l ’ é n e rg ie e t d es b ien s q u ’e lle C e so n t p e u t-ê tr e d es p r é c a u tio n s d e la n g a g e u n p e u lo n g u e s
p r o d u it, e n t a n t q u e n é g a tio n d e l ’iso le m e n t a v a r e d e l’ in d iv id u , p o u r a r r iv e r à é n o n c e r l a n écessité d ’ u n e d is c ip lin e , m a is j e v o u la is
est la v o ie p a r o ù p asse l a c o m m u n ic a tio n e n tr e les h o m m es. r e c o n n a îtr e t o u t d ’ a b o r d les in d ic a tio n s d e l ’ in c o n sc ie n c e . N ’en
I l m e se m b le c e r ta in q u e m ê m e fu m é d a n s la s o litu d e le ta b a c p lu s p o u v o ir , se r é fu g ie r d a n s la d é te n te d ’u n e lib e r té in saisis
est u n lie n e n tr e les h o m m e s. M a is il n ’ est p a s d e d ép en se n i d e sa b le , m ê m e se liv r e r à des e x cè s d ’ in co n sista n ce : n o n se u le m e n t
2Ö2 Œuvres complètes de G . Bataille Annexes 283

il fa lla it p a sse r p a r là j u s q u 'à m a n q u e r d e s’ y p e r d re , m a is j ’im a e t se r é fu g ie r a it d a n s l ’in c o n s é q u e n c e ? L a c o n s c ie n c e q u e n o u s


g in e la n é cessité d e s 'y r e tr e m p e r san s fin . P e r d r e d u tem p s, d u p o u v o n s a v o ir d e l'ê t r e e t d e so n p o ssib le n ’a u r a it a u fo n d r ie n à
p o in t d e v u e o ù j e m e su is p la c é est u n e n o tio n p e u c o n v a in c a n te . v o ir a v e c le c h a n g e m e n t q u e n o u s d ésig n o n s q u a n d n o u s dison s
T o u te fo is , c e n ’ est p a s u n e ra is o n p o u r r e c u le r. d e l ’ h o m m e q u ’il est co n s cie n t, si e lle n ’e n tr a în a it p a s la r é v is io n
d es v a le u rs e t des comportements liés a u x valeurs . A l'in t é r ie u r d u
E t n o n s e u le m e n t j e p ro p o s e d ’a lle r p lu s lo in , m a is j e v o u d r a is m o n d e lib é r a l d e p ré te n d u s c h a n g e m e n ts d e v a le u r s r é s e r v a ie n t
m o n tre r q u e la se u le ch o se p o ssib le m a in te n a n t c ’est d 'a lle r j u s l a c r o y a n c e fo n d a m e n ta le à u n e c e r ta in e é q u iv a le n c e , p a r co n sé
q u ’a u b o u t, p r é c is é m e n t d a n s le sens c o n tr a ir e d e l ’in co n scie n ce . q u e n t à l ’in n o c u ité d e to u t. D e n o u v e lle s v a le u r s p o u v a ie n t se
Q ,u e n o u s n o u s p ro p o s io n s d e tr o u v e r h o rs d es v o ie s tra c é e s le c o n te n te r d ’ u n e fo r m e litté r a ir e : c e tte fo rm e e st p ré c is é m e n t ce lle
c h e m in d ’ u n e v ie in té r ie u re s’ o p p o s a n t à l ’e n lis e m e n t c h r é tie n ; q u i p e r m e t u n e ju x t a p o s itio n san s g u e r r e a n a lo g u e à c e lle d e s
q u e n o u s n o u s p ro p o sio n s d ’a tte in d r e la g lo ir e d a n s sa tr a n s p a m u sées. L a fo rm e sc o la s tiq u e s’ o p p o se à la fo rm e litté r a ir e e n ce
r e n c e ; o u p lu s sim p le m e n t d e r o m p r e la g la c e q u i sé p a re les q u ’e lle est san s in té r ê t p o u r q u i n e s’ e n se rt p a s. L a fo r m e sc o la s
êtres e t d e fo n d e r la c o m m u n ic a tio n , n o u s n e n o u s h e u rto n s p a s tiq u e s u p p r im e la te n ta tio n , p o u r l ’u n q u e lc o n q u e d es p e tits
m o in s a u x m en so n g e s d u p a ssé q u ’ à l ’in a n ité d u p ré se n t. L e passé m u sées h u m a in s d o n t e st fa it le m o n d e lib é r a l, d ’ a jo u te r u n e p iè c e
m e t ta it l a g lo ir e e n lu m iè r e e t le p ré se n t n ’ e n a d m e t p lu s q u e des r a r e à ses co lle ctio n s .
fo rm e s in saisissa b les — c ’ est la d is ta n c e q u i s é p a r e u n sa c rific e
s a n g la n t d ’ u n c ig a r e — m a is n o u s n e p o u v o n s r e to u r n e r d e la J e p ro p o s e d ’é la b o r e r u n e n s e m b le d e d o n n é e s sc o la stiq u e s
d is c ré tio n a c t u e lle a u x m a sq u e s v o y a n ts d e l ’ A n t iq u ité . N o u s n e c o n c e r n a n t l'e x p é r ie n c e in té r ie u re . J e cro is q u ’ u n e e x p é r ie n c e
p o u v o n s q u e m e ttr e à n u , d a n s la lu m iè r e p le in e d e la c o n s c ie n c e . in té r ie u r e n ’est p o ssib le q u e si e lle p e u t ê tre c o m m u n iq u é e e t
L a s e u le c h o s e q u i n o u s so it p ro p o s é e c ’ est d e v e n ir d es êtres co n s q u 'e lle n e p o u r r a it ê tr e c o m m u n iq u é e e n d e r n ie r resso rt san s
cie n ts n o n s e u le m e n t d e t o u t c e q u ’ils so n t m a is d u p o ssib le c a c h é a tte in d r e l ’ o b je c tiv ité d e la s c o la stiq u e . L a c o m m u n ic a tio n
a u fo n d d e le u r ê tre . N o u s n e p o u v o n s a tte in d r e la tra n s p a re n c e p o é tiq u e o u m ê m e sim p le m e n t litté r a ir e n 'e s t san s d o u te n i v a in e
q u e d ’ u n e m ise à n u n e r é s e r v a n t p a s le p lu s p e tit v ê te m e n t. L e n i é v it a b le m a is e lle e n g a g e à la fu ite d e la co n s c ie n c e e t à sa
r e t o u r a u x fa n tô m e s d r a p é s e t la fu ite d a n s l ’é lé g a n c e n o u s so n t d is sip a tio n e n fu m é e . D a n s la p r é fé r e n c e q u ’o n lu i d o n n e , j e suis
in te r d its e n m ê m e tem p s. p o rté à so u p ç o n n e r le v ic e lib é r a l, l'h o r r e u r d e s co n s é q u e n c e s, q u i
n o u s a to u s a tte in ts . D e s p ro p o sitio n s r é d u ite s à u n e fo rm e c la ir e —
D a n s c e sens, la n é cessité d o n t j ’a i p a r lé to u t à l'h e u r e d ’ ê tre l a p lu s d é p o u illé e d ’a r tific e p o é tiq u e — p e u v e n t seu les e n g a g e r
lé g e r — p u is q u ’ o n d é tr u it e n a p p u y a n t — n e p e u t se tr a d u ir e q u e la co n s c ie n c e v é r ita b le m e n t e t lie r d es e x p é rie n c e s, a u tre fo is d ite s
d ’ u n e fa ç o n : il e st n é ce ss a ire e n a v a n ç a n t d ’ ê tre d é c id é e t r a p id e , m y s tiq u e s , à la m ise à n u d e le u rs d é m a rc h e s . E t ces p ro p o s itio n s
san s a m b ig u ïté n i h é s ita tio n . L ’e n n u i est d a n s les ch o ses fa ite s à n e p e u v e n t p a s ê tr e l ’œ u v r e d ’ u n se u l m a is le ré s u lta t d 'u n e é la b o
m o itié . J e p u is m e r e p r o c h e r d ’a v o ir h ésité, j e n e le c ro is p a s p o s r a tio n à p lu sie u rs , lié e à la m ise e n c o m m u n d e l ’ e x p é r ie n c e p r o
sib le p lu s lo n g te m p s . I l s 'a g it d e so rtir d u v a g u e o ù n o u s a v o n s fo n d e e t la p r o v o q u a n t e n m ê m e tem p s.
v é c u , o ù l'é lé g a n c e e t les b r illa n te s c o u le u r s la is sa ie n t les vo ies
d e l ’in c o n s é q u e n c e o u v e rte s. I l n ’ est p a s m a l d e p a r le r . C ’est C e t t e p ro p o s itio n n ’ im p liq u e a u c u n r e je t d e m o d e s d ’ex p ressio n
d ’a ille u r s m o n tr e r q u ’ o n n ’ a p a s p e u r d e l ’in é lé g a n c e e x a g é r é m e n t. d iffé re n ts m a is s e u le m e n t d e l ’ a m b ig u ïté . U n e p a r t d e l ’ex p ressio n
M a is si l ’ o n a v a n c e u n p ie d a u t a n t a v a n c e r l ’ a u tr e , san s a tte n d r e . d e l’ e x p é r ie n c e in té r ie u re a p p a r t ie n t n é c e ss a ire m e n t à l a p o é sie
II n o u s est lo is ib le san s d o u te d ’ a jo u te r a u flo t d e p a ro le s d u m o n d e e t n e p e u t se t r a d u ir e e n p ro p o s itio n s cla ir e s , m a is j e p u is d ir e
lib é r a l. I l m e s e m b le p o u r t a n t q u ’e n ta n t q u e m o n d e d e l'e s p r it c la ir e m e n t q u ’il e n est a in si. J e p u is e n c o r e é n o n c e r c e t t e id é e
o n p o u r r a it d é fin ir c e m o n d e a in si : in d é fin im e n t l ’ o n y p e u t fa ire p ré c ise : la p o ésie est u n o b s ta c le à la co n s c ie n c e d a n s la m e su re
e n tr e r d e n o u v e lle s a ffirm a tio n s san s e n c h a n g e r le sens. S i n o u s o ù e lle se lie a u p a r t i p ris d e p e n se r e t d e s’e x p r im e r p o é tiq u e m e n t
v o u lo n s s o rtir d e c e tte im p a sse , il fa u t r e v e n ir a u x seuls systèm es s u r u n p la n o ù la c o n s c ie n c e e st p o ssib le . L e p a r t i p ris e s t p r o b a
d e p en sées co n s é q u e n ts , q u i so n t n é c e ss a ire m e n t sc o la stiq u e s. b le m e n t l ’u n d es fa c te u rs im p o r ta n ts d e l ’é lé g a n c e s ta g n a n te d o n t
J e n e v e u x p a s d ir e q u e l a p e n sé e h u m a in e e n tr a n t d a n s la v o ie j ’a i p a r lé t o u t à l ’ h e u r e . E t c o m m e il est o b s ta c le à l a c o n s cie n c e ,
d es c o n s é q u e n c e s n e p u isse ê tr e q u e s c o la stiq u e , m ais e lle d o it a v o ir il e st p a r là m ê m e o b s ta c le à la tra n s p a re n c e . E n c o r e u n e fois
e n u n p o in t la fo rm e s c o la stiq u e . E n p r e m ie r lie u q u e sig n ifie r a it l ’é lé g a n c e p e rsis ta n t d a n s l ’in c o n s c ie n c e e st l a s ta g n a tio n . N o u s
u n e p rise d e co n s c ie n c e q u i fiïir a it le g r a n d j o u r d e la sc o la stiq u e n ’ a tte ig n o n s l ’a c c o m p liss e m e n t d e la tra n s p a re n c e q u e d a n s le
284 Œuvres complètes de G. Bataille Annexes 285

m a x im u m d e c o n s c ie n c e . C e so n t là to u te s c o n s id é ra tio n s é t r a n d e n e p a s pouvoir se c o n d u ir e c o m m e c e u x q u i c o n s a c re n t r é g u liè


g è re s à l ’ a c t u a lit é , à la g u e r r e to ta le e n p a r tic u lie r . T o u te fo is , r e m e n t le u rs e ffo rts à le u rs te n ta tiv e s. L e h a s a r d n o u s a y a n t m a l
e n u n te m p s o ù les é n e rg ie s d e to u s cô tés s’e n c h a în e n t e n v u e d ’ u n s e rv i ces te m p s d ern iers, j e p ro p o s e d e n e p lu s c o m p te r s u r lu i.
m a x im u m d ’e ffic a c ité , il d e v ie n t n a t u r e l d e p e n se r q u e les fo rm es N o u s n e p o u v o n s c o n tin u e r q u ’ à la c o n d itio n d ’ u n e ffo r t b a n a l.
lib é ra le s so n t p a r v e n u e s à l ’ é t a t d e v ie ille sse . D a n s ces c o n d itio n s J e cro is q u e le m ie u x s e ra it d ’ a d m e ttr e u n p r in c ip e e t d ’ e n v is a g e r
l ’é lé g a n c e in c o n s c ie n te est d e v e n u e to u c h a n te , m a is les fu m ées q u i d é so rm a is n o s ré u n io n s co m m e le fo n t à la S o r b o n n e les g en s des
lu i so n t lié es n ’e n se ro n t p a s m o in s v it e d issip ée s; m ê m e si ce H a u te s É tu d e s . L ’u n d ’e n tr e n o u s p e u t p r é p a r e r u n e x p o sé e t
n ’é t a it p a s e n so i-m ê m e e n n u y e u x e t h o stile , a tte n d r e d a n s l ’in c o n s les q u e stio n s q u i p e u v e n t fa ir e l ’ o b je t d ’ ex p o sés p e u v e n t ê tre
c ie n c e n ’est p lu s q u ’ u n m o y e n d ’a lle r a u - d e v a n t d ’ u n e liq u id a ch o isies d a n s u n o r d r e lo g iq u e d e t r a v a il. S ’il se tr o u v e q u e p o u r
tio n . L e s cir c o n s ta n c e s e lle s-m ê m e s p o u sse n t à la ro u e : d e fa ç o n u n e ra is o n e x té r ie u r e à n o tre v o lo n té n o u s n e p u issio n s n o u s ré u n ir
o u d ’a u t r e j e suis p o rté à c r o ir e q u e n o u s d e v o n s a lle r a u b o u t d u p e n d a n t u n c e r ta in tem p s le p r in c ip e a d m is n ’e n se ra it p a s m o in s
p o ssib le , fa u te d e q u o i n o u s n ’ a u r io n s p lu s q u e l a d is p a ritio n d e n a tu r e à o rie n te r d iffé r e m m e n t l ’in té r ê t q u e c h a c u n d e n o u s
d e v a n t n o u s. J e n e cro is p a s c e tte é v o c a tio n d é p la c é e en in t r o d u c r is q u e d e p o r t e r à n o s re c h e rc h e s co m m u n e s. U n e s e u le ch o se
tio n à d e s p ro je ts d ’ a p p a r e n c e m o d e ste . J e d o u te q u e les p o ssi n e p e u t ê tre re m ise : il est n é ce ssa ire d e p ré cise r d ès m a in te n a n t
b ilité s d e c e te m p s-ci la isse n t à la m o d e s tie le m ê m e sens q u e le l ’o b je t d e ces re ch e rch e s .
m o n d e e n c o r e lib é r a l, q u i l ’e x ig e a it c o m m e il e x ig e a it l’ in s ig n i
fia n c e e t l ’ é q u iv a le n c e d es v a le u r s . Q u o i q u ’ il e n s o it la tâ c h e q u e A d é fa u t d e m ie u x , j ’ a i p ro p o s é to u t à l ’h e u r e p o u r les q u a lifie r
j e p ro p o s e n e su p p o s e a u c u n e a m b itio n , a c t u e lle o u u lté r ie u re , l ’ é p ith è te d e socratique e n ré s e r v a n t la p a r t d e p la is a n te rie q u i
d is p r o p o r tio n n é e a u x fo rces d ’ u n p e t it n o m b r e . I l s’ a g it se u le m e n t ju s tifie c e c h o ix . J ’a v o u e é p r o u v e r p o u r la p e n sé e d e S o c r a te u n
d e p la c e r l ’ e s p rit h u m a in a u n iv e a u d e l a r é a lité . I l e st à n o tre se n tim e n t d ’é lo ig n e m e n t. C e t t e p e n sé e n e p e u t ê tr e s é p a r é e d e la
p o rté e d e d é tr u ir e e n n o u s c e q u i n o u s re ste d ’a tta c h e m e n t a u x p o sitio n id é a lis te d u b ie n . S o c r a te n ’e n est p a s m o in s u n p e r s o n
rich esses d u m o n d e lib é r a l : ces rich esses é ta ie n t illu so ire s. T o u t e n a g e p la is a n t, c o m m e u n e in c a r n a tio n d e la m a lic e d u « d is c o u rs »,
la q u e s tio n d e m e u r e d e s a v o ir si c e q u e n o u s so m m e s o u d u m o in s e t m a p ro p o s itio n s ’a p p u ie s u r ses d e u x c é lè b re s m a x im e s :
c e q u e n o u s p o u v o n s ê tr e se ra su ffisa m m e n t d u r à l ’ in té r ie u r d ’ u n « C o n n a is -to i to i-m ê m e » e t « J e n e sais q u ’ u n e ch o se , c ’est q u e j e
m o n d e c o n s é q u e n t. E n te rm e s c o n c re ts p o u v o n s -n o u s à q u e lq u e s - n e sais r ie n ». C e n ’est d e m a p a r t q u ’ u n e so rte d ’iro n ie h e u re u se ,
u n s fo rm e r, a v e c la v o lo n té d ’a lle r a u b o u t d e la c o n s c ie n c e , u n e j e cro is, d e p a r t ir d e ces d e u x m a x im e s ; to u te fo is, e lle s n e m e se m
so r te d ’o rg a n is a tio n o u d ’ é c o le , à la q u e lle j e p ro p o s e d e d o n n e r b le n t p a s m o in s fo n d a m e n ta le s q u ’ à S o c r a te . L a p r e m iè re e s t le
p r o v is o ire m e n t le titr e e n p a r t ie p la is a n t d e Collège d'études socra p r in c ip e d e l ’e x p é r ie n c e in té r ie u re e t la s e c o n d e c e lu i d u n o n -s a v o ir
tiques , c o llè g e q u i n e p u b lie r a it rie n , n ’ a u r a it n i m o y e n d e p r o p a s u r le q u e l c e tte e x p é r ie n c e rep o se d ès q u ’e lle a b a n d o n n e la p r é s u p
g a n d e n i r é u n io n o u v e r te , q u i t e n te r a it n é a n m o in s d ’ a b s o r b e r p o sitio n m y s tiq u e . E t san s d o u te se ra it-il d iffic ile d e d é fin ir m ie u x
d a n s so n a b s e n c e d ’issu e s u r le d e h o r s le p lu s c la ir d e l’ a c t iv ité l ’o b je t d es re c h e rc h e s p ro p o sées q u ’e n p a r la n t d ’ « e x p é r ie n c e d u
d e c h a c u n d e nou s. n o n -s a v o ir » o u d ’ « e x p é r ie n c e in té r ie u re n é g a tiv e », s’o p p o s a n t à c e
q u i est g é n é r a le m e n t r e g a r d é c o m m e la co n n a is sa n ce , c ’e s t-à -d ire à
D e p u is q u e lq u e s m o is, n o u s n o u s réu n isso n s d e tem p s à a u tr e l’ e x p é r ie n c e q u e l ’h o m m e a d u m o n d e e x té r ie u r e n a g is sa n t.
p o u r p a r le r e t n o u s a v o n s te n té d e d é fin ir u n o b je t d e co n v e r s a tio n
r é p o n d a n t à d e s in té rê ts co m m u n s. I l m e se m b le à la lo n g u e J ’es sa ie ra i à p a r t ir d e là d ’in d iq u e r c o m m e n t p o u r r a it se d é v e
é v id e n t q u ’il n ’e st p a s fa c ile d ’a v o ir à p lu sie u rs u n e c o n s cie n c e lo p p e r la sc o la stiq u e d o n t l ’o b je t s e ra it c e tte e x p é r ie n c e n é g a tiv e
su ffisa n te d e c e q u e l’ o n fa it e t d e c e q u e l ’o n v e u t . T o u t se b r o u ille e t d o n t l ’ é la b o r a tio n s e ra it l’a c t iv ité d u C ollège p o ssib le . A c e su jet,
v ite . L e m o m e n t v ie n t o ù l ’ o n n e p e u t p lu s s’ e n re m e ttr e a u h a s a rd , j e m e r a p p o r te r a i d ’ a b o r d à u n p r e m ie r p a s fa it l ’a n d e rn ie r d a n s
o ù u n e ffo r t est n é ce ss a ire si l’ o n n ’a c c e p t e p a s d e r e n o n c e r. c e sens, a u c o u rs d e d iscu ssion s se m b la b le s à celles q u i n o u s
P o u r e x p r im e r l ’ im p ressio n q u e m e la is se n t u n c e r ta in n o m b r e d e ré u n isse n t a u jo u r d ’ h u i. N o u s n ’a v io n s a lo rs a u c u n e in te n tio n
lo n g u e s c o n v e rsa tio n s , j e r e p r é s e n te ra i c e c i : si c e q u e n o u s ten to n s d ’ a b o u t ir à d es d o n n ées sco la stiq u e s, c e p e n d a n t il a r r iv a à p lu
é t a it p a tr o n n é p a r l’ É t a t , si d es so m m es d ’a r g e n t é ta ie n t m ises à sieu rs rep rises q u ’e n p a r tic u lie r B la n c h o t fo r m u le d es p ro p o s itio n s
n o tr e d isp o sitio n , n o u s n e p o u rr io n s p lu s n o u s e n r e m e ttr e a u d ’ u n e fo rm e assez a c h e v é e . J e n e les a i rep rises q u e p lu sie u rs m o is
h a s a r d . C e s e r a it e n n u y e u x e n u n sens, c a r il e st m a u v a is d e n e p lu s t a r d , d e m é m o ir e , a u c o u rs d e la r é d a c tio n d ’u n liv r e 1,
p lu s pouvoir b é n é fic ie r d u h a s a rd . M a is il est é g a le m e n t m a u v a is m a is j e n e cro is p a s les a v o ir d é fo rm é e s se n sib lem en t.

F ^ O S O tflA
\ 1)0 5^
PTTYImOT SOCIOS
ç - COCIAS
FJF.L.C.b- t m 5’
286 Œuvres complètes de G. Bataille Annexes 287
m e n t n o n ; u n e b o u é e d e s a u v e ta g e je t é e à la p h ilo s o p h ie e n
Ces propositions définissent ainsi ce que nous appelions alors d a n g e r ? m a is c e u x q u i lu tte n t p o u r d es m o rts n e so n t-ils p a s d é jà
en termes somme toute fâcheux vie spirituelle — il est, semble-t-il, m o rts e u x -m ê m e s ? j e n e v e u x p a s e x c lu r e c e q u i to u c h e , fû t-c e
préférable de parler d ’expérience intérieure négative : cette expérience, d e lo in , u n o b je t p ré cis d e r e c h e r c h e , n i m ’ e n fe rm e r d a n s la sè ch e
avancent-elles, ne peut : é la b o r a tio n s c o la stiq u e . J e cro is c e p e n d a n t q u ’ u n e m isè re , le
lib é ra lis m e , a u q u e l se lie p r e s q u e fa ta le m e n t l ’ in té r ê t p o u r la p h i
— qu’ avoir son principe et sa Jin dans l ’ absence de salut, dans la renon-
lo s o p h ie , e s t à fu ir c o m m e la m a la d ie c o n ta g ie u s e d e ces te m p s-ci.
dation à tout espoir,
A u t a n t d ’ a ille u rs e n m a tiè r e d e t r a d itio n in sister s u r la p o é sie :
— qu’ affirmer d’elle-même qu’elle est l ’ autorité (mais toute autorité
a in si j e lie ra is v o lo n tie rs ces in te n tio n s sc o la stiq u e s a u n o m d ’ « h o r
s’expie) y
rib le s tr a v a ille u r s », q u e R im b a u d d o n n a u n j o u r d a n s u n e le ttr e à
— qu’ être contestation d’elle-même et non-savoir.
c e u x q u i e x p lo r e r a ie n t a p rè s lu i c e tte so rte d ’ o b s c u r ité o ù lu i-
m ê m e a so m b ré .
J’ai eu plus récemment l’occasion moi-même, Blanchot absent,
de préciser le sens qui selon moi devrait être donné à la seconde
de ces propositions. Elle signifie, je crois, que « l’autorité ne peut
se fonder que sur la mise en question de l’autorité ». I. — P L A N D ’ UNE É L A B O R A T I O N

D’autre part, la proposition concernant l’absence de salut (la S i n o u s n o u s e ffo rç o n s e n c o m m u n d ’é la b o r e r la c o n n a is s a n c e d e


première) introduit implicitement la notion d’ « impossible » l ’ e x p é r ie n c e in té r ie u re , il e s t n é ce ss a ire à l ’a v a n c e d e p ré c ise r u n
sur laquelle je me suis étendu il y a quelques mois 1, parlant de p la n o r d o n n a n t u n ch e m in v e rs c e tte c o n n a is sa n ce . O r u n p la n
vie mise au niveau de l’impossible qu’elle rencontre. p ré se n te dès l ’a b o r d c e t in c o n v é n ie n t q u ’il a l ’a s p e c t d ’ u n ré su lta t.
E n p a r tic u lie r d u p o in t d e v u e s c o la stiq u e . I l c o n s titu e u n e n se m
Ces premières propositions concernent les sources de l’expé b le d e p ro p o s itio n s co o rd o n n é e s. I l e s t d o n c n é ce ss a ire d ’in sister
rience. Un second chapitre, nécessairement, en concernerait les s u r le c ô té p r o v is o ire e t m ê m e a rtific ie l d e c e tte fa ç o n d e c o m m e n
degrés (les méthodes, la mise en œuvre). Un troisième, enfin, les c e r . L ’e n s e m b le d e p ro p o sitio n s in tr o d u it e st e sse n tie lle m e n t r é v i
conditions extérieures, c’est-à-dire les rapports avec un monde sib le e t c e la san s lim ite . L a m ise e n c o m m u n d e l ’ e x p é r ie n c e
« possible » d’une existence au niveau de «l’impossible ».Je ne crois co n siste ju s te m e n t à ré v is e r c e t e n se m b le e t l a ré v is io n n ’ e n p o u r r a
pas nécessaire de m’étendre plus longuement une première fois : ja m a is ê tr e r e ç u e c o m m e fin ie .
je préfère insister sur un principe qui résulte à mon sens de ce
que j ’ai dit sur les sources. J’ai énoncé des propositions formulées S i im e s c ie n c e p u r e é t a it e n v is a g é e c e tte so rte d e tâ to n n e m e n t
par l’un de nous au cours de discussions analogues aux nôtres. s e ra it e n c o r e a d m issib le . A p lu s fo r te r a is o n si le b u t sc ie n tifiq u e
Elles ne me paraissent pas seulement indiquer dans quel sens et e s t é c a r té , si la co n n a is s a n c e e s t r e g a r d é e c o m m e le m o y e n san s
sous quelle forme la recherche peut être suivie. Ce qui me semble le q u e l l ’e x p é r ie n c e s e ra it im p o s sib le , l ’é la b o r a tio n n ’e s t p lu s u n e
ressortir de plus est qu’elles impliquent autre chose que les études fin e t les ju g e m e n ts d e v a le u r essen tiels n e p o r te n t p lu s s u r e lle
et les recherches habituelles : elles supposent de la part de qui les m a is su r l ’e x p é r ie n c e e lle -m ê m e . T o u t c e q u ’o n p e u t d ir e est q u e
formule une expérience vécue et représentant d’autre part la les ju g e m e n ts d e v a le u r im p liq u e n t d e le u r c ô té l ’é la b o r a tio n . C e t t e
mise en commun, la communication de cette expérience, à fa ç o n d e p a r le r e s t san s d o u te o b s c u r e m a is se laisse r é d u ir e à u n e
l’encontre du lyrisme et de l’effusion subjective. C ’est ce caractère sim p le r e m a r q u e : si l ’ o n a b a n d o n n e u n p o in t d e v u e p a r t ic u lie r
de mise en commun qui justifie à mes yeux les conversations qui (c o m m e c e lu i d e la c o n n a is sa n c e ), to u t se tie n t, to u t est so lid a ire ,
nous réunissent; les discussions intellectuelles sans autre objet to u t r e m u e e n se m b le . C e q u ’o n p e u t n o m m e r e x p é r ie n c e in t é
n’établissent, je le crains, que de profonds malentendus entre les r ie u r e e x iste sans a u c u n d o u te e t si n o u s p o u v o n s c r a in d r e à la
hommes, elles ne relèvent sans doute que d’une obscure soif r ig u e u r d e n e p a s a tte in d r e u n e e x a c t e c o n n a is sa n ce d e c e q u ’ e lle
d’isolement et de rivalités qui se dissimulent. C ’est ainsi que je est, d u m o in s p o u v o n s -n o u s te n te r d e la v iv r e : d a n s c e sens, m ê m e
ne puis placer qu’un intérêt secondaire dans ce fait qu’un Collège les e r re u r s so n t v a la b le s .
comme celui que je propose devrait se rattacher à une tradition
philosophique donnée, devrait même avoir entre autres pour D a n s c e tte re p ré s e n ta tio n se p r o p o s a n t c o m m e u n p la n , j e
objet l’étude de cette tradition. Un Collège de philosophes? vrai p a r t ir a i v o lo n tie r s d e l ’ a c t u a lit é , c ’e s t-à -d ire d e l ’é t a t d e p r iv a tio n
288 Œuvres complètes de G. Bataille Annexes 289

r e la t iv e e t d e m e n a c e d e m a lh e u r o ù n o u s n o u s tro u v o n s . C e t é ta t d e la d o u le u r . E lle p o stu le u n e v a le u r p o sitiv e a u - d e là d u p la is ir.


c o n s titu e e n lu i-m ê m e u n e c o n te s ta tio n d e la v a le u r q u ’o n t to u tes S a r e c h e r c h e , sous ses d iffé re n te s fo rm es h isto riq u e s , est l ’in d ic a
e x p é r ie n c e s r é s u lta n t d e c o n d itio n s fa v o r a b le s . J e n e p u is m ’ e n iv re r tio n la p lu s c la ir e d a n s le sens d e l ’e x iste n c e d e c e tte v a le u r .
san s a lc o o l, a v o ir u n e e x p é r ie n c e é r o tiq u e san s m ’ a sso cie r à u n e
p a r t e n a ir e q u i m e p la is e . I l e n est d e m ê m e d e l ’e x p é r ie n c e d u L a d iffic u lté essen tielle c o m m e n c e à p a r t ir d e là. L a r e c h e r c h e
s a c r é q u i su p p o s e la p a r t ic ip a tio n à q u e lq u e m o u v e m e n t c o m m u n d ’ u n a u - d e là p a r r a p p o r t a u x in té rê ts im m é d ia ts a p p a r a ît d ès
(à c e s u je t la d iffic u lté d ’a ille u r s n ’ est p a s n o u v e lle ). L e fa it q u e l ’a b o r d c o m m e u n p r in c ip e d e c o n te s ta tio n . T o u t e la v ie est
l ’ h o m m e p u isse se la isser p r iv e r d e ses p o ssib ilité s e x té rie u re s co n te s té e p a r le s o u c i d e c e t a u -d e là . M a is il fa u t a jo u te r a u s sitô t
in t r o d u it d ’u n e fa ç o n fo n d a m e n ta le la p o ss ib ilité d ’ u n e e x p é q u e l a co n te s ta tio n n e p e u t n u lle m e n t s’e n te n ir à c e q u ’ o n a p p e lle
r ie n c e in té r ie u r e , expérience résultant de l ’ abandon de l ’homme à soi- l a v ie c o m m u n é m e n t. S i l ’ e x p é r ie n c e in té r ie u re a ffir m e l’ e x iste n ce
même, sans le secours d ’aucun fadeur heureux venant du dehors. C e t t e d ’ u n a u - d e là e t p o se c e tte e x iste n ce c o m m e u n p r in c ip e , e lle n e
e x p é r ie n c e est d o n c p o ssib le d a n s u n e p riso n o u d a n s u n c a m p — p e u t a r r ê te r là sa co n te s ta tio n : c e p r in c ip e m ê m e d o it ê tre c o n te sté
d a n s l ’ a tte n te d e la m o r t o u d a n s la d o u le u r p h y s iq u e . C e t t e d é fi à son to u r e t l ’ e x p é r ie n c e a p p a r a ît d a n s c e m o u v e m e n t c o m m e
n itio n e t c e c o r o lla ir e p e u v e n t se rv ir d e p o in t d e d é p a r t. u n e c o n te s ta tio n san s lim ite . D ’o ù c e tte d é fin itio n a c c u s é e d e
l ’e x p é r ie n c e in té r ie u re c o m m e l ’ incessante mise en question de l ’exis
C e t t e é v o c a tio n d u m a lh e u r in tr o d u it l ’ a n g o isse su s ce p tib le d e tence par elle-même.
p r é c é d e r l ’ é c h é a n c e d u m a lh e u r e t, so m m e to u te , p lu s c o m m u n e
q u e le m a lh e u r m ê m e . O r , il est d iffic ile d ’im a g in e r l ’e x p é r ie n c e I l é t a it n a tu r e l q u ’ a u x fins d e c e tte m ise e n q u e stio n l ’o n te n te
a u tr e m e n t q u e lié e à l ’a n g o isse. L ’ a n g o isse d é b o r d e m ê m e la d e s itu e r d a n s l ’a u - d e là le p lu s v a g u e u n e a u to rité é c h a p p a n t a u x
m e n a c e d u m a lh e u r e t p e u t se p r o d u ir e d a n s n ’im p o r te q u e lle c o n te s ta tio n s im m é d ia te s e t q u e l ’o n p e rso n n a lise c e tte a u to r ité e n
c ir c o n s ta n c e . A l ’é g a r d d u m a lh e u r o n p e u t m ê m e d ir e q u ’ il l ’e s p è ce d e D ie u . E n d e h o rs d e c e tte a ffir m a tio n h is to riq u e h y b r id e ,
c o n s titu e u n e c o n d itio n fa v o r a b le à l ’a n g o is se — d e m ê m e q u e à d e m i p o p u la ir e , à d e m i s a v a n te , la co n te s ta tio n r e n c o n tr e e n c o r e
le v in à l ’ivresse (m a is n o n u n e c o n d itio n n é ce ss a ire ). L ’a n g o isse le poétique e t le sacré. M a is poétique, sacré n e p e u v e n t se s e rv ir d es
san s r a is o n e s t e n t o u t c a s b e a u c o u p p lu s s ig n ific a tiv e p o u r l ’ e x p é a ffirm a tio n s p é re m p to ire s q u i d éfin issen t D ie u c o m m e u n e p é ti
r ie n c e . M a is d e m ê m e q u ’il p e u t y a v o ir d a n s u n e e x p é r ie n c e tio n d e p r in c ip e s e n iv r a n te . Poétique, sacré to m b e n t sous le c o u p d e
é r o tiq u e q u e lc o n q u e u n é lé m e n t d ’e x p é r ie n c e in té r ie u r e n u e , il l ’a n a ly s e d is cu rsiv e : I l est in é v ita b le d e les r é d u ire . A la fin d e
est to u jo u rs d a n s l ’ a n g o isse o c c a s io n n e lle u n é lé m e n t d e l ’ a n g o isse la r é d u c tio n , l ’e x p é r ie n c e su bsiste se u le e t n e p e u t a u - d e là d u
p u r e , q u e n o u s é p ro u v o n s san s a u tr e ra is o n q u e le fa it d ’ ê tre . I l p la is ir t r o u v e r d e v a le u r q u ’e n e lle -m ê m e . S i l ’e x p é r ie n c e a p p a
d e m e u re d o n c p o ssib le d e r é d u ir e l ’a n g o isse o c c a s io n n e lle à c e t ra issa it à ce m o m e n t co m m e le poétique m ê m e o u b ie n c o m m e le
é lé m e n t p u r , s e u l su s ce p tib le d ’ ê tre u n p o in t d e d é p a r t p o s it if sacré m ê m e o u e n c o r e , p o u r q u o i p a s, c o m m e D ie u lu i-m ê m e , ces
d e l ’ e x p é r ie n c e . v a le u rs d e m e u re r a ie n t liées à la c o n te s ta tio n q u e l ’e x p é r ie n c e e n a
fa ite . I l s’ a g ir a it d e la p o ésie se c o n te s ta n t e lle -m ê m e , d u sa cré
D è s c e c o m m e n c e m e n t, l ’ e x p é r ie n c e à p e in e é v o q u é e a p p a r a ît se c o n te s ta n t lu i-m ê m e , d e D ie u se c o n te s ta n t lu i-m ê m e . L e tem p s
e n r a p p o r t a v e c d es p o ssib ilités d e jo u is s a n c e e t d e s o u ffra n c e . E lle d ’a r r ê t d is p a r a îtr a it q u i p e r m e t à ces p o ssib les d ’ a ffirm e r le u r
est le fa it d ’ u n ê tr e a v id e d e j o u i r e t c r a ig n a n t d e s o u ffrir. M a is le a u to rité , d e s’ in s ta lle r d a n s l ’e x iste n ce . T o u t s e ra it p ris, l ’a u to r ité
d é sir d e l ’ e x p é r ie n c e a p p a r a ît a u s sitô t e n c o n tr a d ic tio n a v e c c e tte e lle -m ê m e , d a n s le m o u v e m e n t d ’ u n e m ise e n q u e s tio n san s lim ite .
a v id it é c o m m e a v e c c e tte c r a in te . I l n ’y a p a s d ’ e x p é r ie n c e in t é II n ’ y a u r a it p lu s d ’a u to r ité q u e d a n s c e m o u v e m e n t, d a n s c e tte
r ie u r e p o ssib le à q u i se laisse d o m in e r p a r le p la is ir e t la d o u le u r . m ise e n q u e s tio n .
L ’ e x p é r ie n c e p e u t a v o ir p o u r c o n s é q u e n c e la p e r te d ’ u n p la is ir
o u la r e n c o n tr e d ’ u n e s o u ffra n c e . E lle n e p ro p o s e p a s g é n é r a le m e n t S a n s a u c u n d o u te , d a n s la co n s id é ra tio n d e l ’ e x p é r ie n c e , ce
le p la is ir p lu s g r a n d n i le r e je t d ’u n e s o u ffra n c e p lu s g r a n d e . S e u ls p o in t d e d é p a r t est le p lu s im p o r t a n t; c ’est ce p o in t d e d é p a r t
les b o u d d h iste s se c o n te n te n t d u p r in c ip e d e la lu tte c o n tr e la q u i d é p a sse les lim ite s c h ré tie n n e s e t e x c è d e le p r in c ip e d u p la is ir
d o u le u r ; ils se r é d u ise n t d e c e tte fa ç o n à la n é g a tio n p u r e d a n s u n ég o ïste . I l m e se m b le , d 'a u tr e p a r t , n é cessa ire d ’ y p la c e r l ’ a c c e n t
p r in c ip e d e d é p a r t m a is le u rs p r a tiq u e s m e tte n t e n j e u d es v a le u r s e n ra is o n d ’ u n e te n d a n c e d u r a b le d e l ’e s p rit à s ta b ilis e r la v a le u r ,
p o sitives. L ’ e x p é r ie n c e in té r ie u re e x c è d e n a tu r e lle m e n t la s u b o r à m é c o n n a ître la n écessité d ’ u n m o u v e m e n t o ù to u t se d é ro b e , o ù
d in a tio n d e la v ie h u m a in e à l a r e c h e r c h e d u p la is ir , à la fu ite il n ’est p a s d e p o ssib ilité d e sa tisfa ctio n . N ’ est-il p a s fa c ile à la
290 Œuvres complètes de G . Bataille Annexes 291
fin d ’ a p e r c e v o ir q u ’ a u m o in d r e te m p s d ’a r r ê t to u t s’e n fo n c e à munication , m o y e n s d e fa ir e g lisser l’ ê tr e a u - d e là des lim ite s d u m o i
n o u v e a u d a n s la jo u is s a n c e e t d a n s les sû retés p rises p o u r la iso lé. L a c o m m u n ic a tio n p e u t ê tr e r e g a r d é e c o m m e u n e m a r g e
m ie u x p o s s é d e r? o u v e r te à la p o ssib ilité : l ’ê tre p a r e lle d ép a sse d e s lim ites d e p lu s
e n p lu s é lo ig n é e s m ais à la fin , l ’ ê tre p e r d u d an s la c o m m u n ic a tio n
L ’e x p é r ie n c e e st a in si p o sé e t o u t d ’a b o r d in d é p e n d a m m e n t d u se r e tr o u v e se u l, a lo rs q u ’il a tte in t u n e so rte d ’im m e n sité . D e
s u je t q u i la v i t e t d e l ’o b je t q u ’ e lle d é c o u v r e : c ’ est la m ise e n q u e s m ê m e q u e l ’in c o n n u le p lu s lo u r d n e se tr o u v e q u ’ à la c o n d itio n
tio n d u su je t c o m m e d e l ’ o b je t. M a is il est c la ir q u ’il n e s’ a g it d ’a lle r a u fo n d d e la co n n a issa n ce , d e m ê m e la s o litu d e in in te lli
n u lle m e n t d e l’ e x p é r ie n c e d ’ u n ê tr e in d é fin i o u illim ité . L ’ e x p é g ib le d e l ’ ê tre se tr o u v e à la c o n d itio n d ’ a lle r a u b o u t d e la c o m
r ie n c e e st m ê m e e x a c t e m e n t le fa it d ’ u n ê tr e p a r t ic u lie r e t lim ité . m u n ic a tio n , a u m o m e n t o ù l ’ e s p rit a tte in t u n so m m e t d é ris o ire
C e q u e j e m ets e n q u e s tio n e n m o i-m ê m e est san s d o u te l ’ ê tre o ù il est to u t.
lu i-m ê m e , m a is j e n e p u is m e ttr e e n ca u se l ’ ê tre lu i-m ê m e a v a n t
d e m ’ ê tr e h e u r té a u x lim ite s d e l ’ ê tr e q u e j e suis. L ’e x p é r ie n c e S i l ’o n m ’ a b ie n s u iv i, l’ o n a p e r ç o it q u e l ’e s p rit p a r t i d u m a lh e u r
e s t d o n c t o u t d ’ a b o r d l a m ise e n q u e s tio n d es lim ite s d e l ’ ê tr e , lim ité est p a r v e n u a p rè s u n e lo n g u e h é s ita tio n à la c o m p ré h e n s io n
e s se n tie lle m e n t d e l ’ iso le m e n t o ù se t r o u v e l ’ ê tr e p a r tic u lie r . A in s i d ’ u n m a lh e u r illim ité . M a is c e tte o p é r a tio n d e m a n d e d es c o n d i
e s t-e lle e n q u ê te d ’ u n o b je t e x té r ie u r a v e c le q u e l e lle te n te r a d e tion s sin gu lière s. A tra v e rs les d é m a r c h e s l ’e s p rit n e p e u t ê tr e
c o m m u n iq u e r . S a n s d o u te n o u s n e p o u v o n s v o ir l à q u e d es p r é p o rté q u e p a r la c h a n c e (q u e les c h ré tie n s a p p e la ie n t l a grâce).
m ice s à l ’e x p é r ie n c e p r o p r e m e n t in té r ie u re . M a is ces p ré m ic e s E t la c h a n c e n ’ est p a s r é d u ite d a n s ce c a s a u m o y e n e x té r ie u r . E lle
so n t in é v ita b le s e t n écessa ires à l ’a c c o m p lis s e m e n t d e l ’ e x p é r ie n c e p e u t ê tre e n u n sens te n u e p o u r l ’o b je t e t m ê m e p o u r le s u je t d e
d e rn iè r e . E n u n c e r ta in sens il e st p o ss ib le d e r e g a r d e r l ’ e x p é l ’e x p é r ie n c e . L a m ise e n q u e s tio n q u ’est l ’e x p é r ie n c e a p p a r a ît
r ie n c e c h r é tie n n e c o m m e r é p o n d a n t à l a n é cessité d e c e tte p r e n é ce ss a ire m e n t c o m m e u n e m ise e n j e u : c ’e s t la m ise e n j e u d e
m iè re d é m a r c h e . M a is il s ’a g it d ’ u n e c o rr e s p o n d a n c e p a r à p e u l ’ê tre e n ta n t q u e s u je t c o m m e e n ta n t q u ’o b je t. E n d e rn ie r lie u
p rès. L e s d e g ré s d e l ’ e x p é r ie n c e d e v r a ie n t ê tr e d é g a g é s d e ces la c h a n c e q u i p eu t ré su lte r d e la m ise e n j e u est ce q u i se u l p eu t
lim ite s h isto riq u e s e t p o u r a u t a n t q u ’il est p o ssib le , il y a a v a n s u r v iv re à la co n te s ta tio n , l a chance é t a n t la fille d e la c o n te s ta tio n
t a g e à d é c r ir e des fo rm es ré a lisa b le s in d é p e n d a m m e n t d u d é so rd re e t n e p o u v a n t su b sister san s u n e c o n te s ta tio n n o u v e lle , u n e n o u
o ù l ’ h isto ire les a réalisé es. v e lle m ise e n je u . S a n s la c h a n c e u n a ccè s d e l ’ ê tr e a u n iv e a u d e
l ’im p o ssib le — la co m p ré h e n s io n d ’ u n m a lh e u r illim ité — se ra it
L a co n te s ta tio n d es lim ite s d e l ’ ê tr e se h e u r te a u d é p a r t à la to u t à fa it fe rm é . A u t r e m e n t d it la c h a n c e e st n é ce ssa ire à l ’ être
s e r v itu d e d e l ’ a c tio n , e n c o n s é q u e n c e a u x fo rm e s d iscu rsiv e s d e p o u r a lle r a u b o u t d e sa p o ssib ilité e t s u p p o r te r c e q u i san s la
la v ie , to u jo u rs e n g a g é e s d a n s le sens d e l ’ a c tio n . L ’ e x p é r ie n c e est c h a n c e s e ra it l ’im p o ssib le — n e se ra it p a s m ê m e a p e r ç u . S u p p o r
e n p r e m ie r lie u u n e lu tte c o n tr e l ’ e n v o û te m e n t o ù n o u s t ie n t le te r sig n ifie ic i a d m ir e r , b é n ir, m a is san s sta b ilité , d a n s u n é ta t
la n g a g e u tile . C e t t e lu t t e p e u t c o m m e n c e r s u r l e p la n d is c u r s if excessif.
m a is e lle n e p e u t o b te n ir d e g ra n d s ré su lta ts. L ’ o p p o sitio n d ’ u n e
n o u v e lle so rte d e d is co u rs v u lg a ir e est le p lu s so u v e n t in e ffic a c e . I l est e n te n d u , j e l ’ a i d it p o u r c o m m e n c e r , j e le d is e n c o r e u n e
L ’e s p rit p e u t r e c o u r ir à d es e n v o û te m e n ts p lu s p u issa n ts, c o m m e fois, q u e c e t a p e r ç u n ’e st q u ’ u n p la n , e n q u e lq u e so rte m ê m e n e
les m o d ific a tio n s d e l ’é t a t p h y s io lo g iq u e . I l p e u t r e c o u r ir à des se ra ja m a is q u ’ u n p la n . J e v e u x d ir e p a r là , e n p r e m ie r lie u , q u e
p ro c é d é s d e r u p tu r e d e l’ é q u ilib r e in te lle c tu e l, à d es im a g in a tio n s ces p ro p o s itio n s p e u v e n t ê tr e b o u le v e rsé e s, n iées, rem ises e n o r d r e ;
tr a g iq u e s . L e s r e c o u rs p e u v e n t m ê m e ê tr e p rése n tés c o m m e des e n se co n d lie u q u e celles q u i s u iv r a ie n t p o u r r a ie n t l ’ ê tr e à le u r
m é th o d e s o u d es te c h n iq u e s q u ’ il s e ra it v a in d e so u s-estim er. I l to u r.
m e s e m b le to u tefo is q u e ces m é th o d e s o u ces te c h n iq u e s n e p e u v e n t
m e ttr e e n c a u s e q u e les lim ite s d e l ’ ê tre , n o n l ’ ê tr e lu i-m ê m e :
e lle s so n t d o n c s o u v e n t liées à l a p o sitio n d ’ u n ê tr e e x té r ie u r in fin i,
situ é a u - d e là d e la c o n te s ta tio n .

U n p a s a p p r é c ia b le est fr a n c h i si l ’o n s u b s titu e à la n o tio n d e


c e t ê tr e e x té r ie u r in fin i c e lle d e l ’in c o n n u . M a is d a n s to u te s ces
d é m a r c h e s il n e fa u t v o ir es se n tie lle m e n t q u e d es m o y e n s d e com
Annexes 293
e n tr e u n e a b s e n c e d e s o lu tio n e t la s o lu tio n n a ïv e d e l ’ é n ig m e
q u ’il est lu i-m ê m e , rie n n e su bsiste d e lu i q u ’é c o r c h é .
C a r s’il ex iste e n d e r n ie r lie u q u e lq u e im m u a b le s a tis fa c tio n ,
p o u r q u o i su is-je r e je té ? M a is je sais q u e la s a tis fa c tio n n e sa tis fa it
p a s e t q u e la g lo ire d e l ’h o m m e t ie n t à la co n s c ie n c e q u ’il a d e n e
r ie n c o n n a îtr e au-d essu s d e la g lo ir e e t d e l ’ in sa tisfa ctio n . U n j o u r ,
j e fin ir a i d e d e v e n ir tr a g iq u e e t j e m o u r r a i : c ’est s e u le m e n t ce
Annexe 3 jo u r - là , p a r c e q u ’ à l ’ a v a n c e j e m e suis p la c é d a n s sa d u r e lu m iè r e ,
q u i d o n n e sa sig n ific a tio n à c e q u e j e suis. J e n ’a i p a s d ’a u t r e
L ’amitié e sp o ir. L a j o i e e t l ’a m o u r , la lib e r té d é te n d u e se lie n t e n m o i
à la h a in e d e la sa tisfa ctio n .
L ’in s a tisfa ctio n se r e n c o n tr e sous to u tes les fo rm es. H it le r
é ta it in s a tisfa it le j o u r o ù il est e n tr é e n g u e rr e . T e lle e s t la fo r m e
v u lg a ir e q u e re p ré se n te la g u e r r e : o n im a g in e q u e la s a tisfa ctio n
I e x ig e co n q u ê te s e t g lo ir e , o n n ’im a g in e p a s q u e la s a tis fa c tio n est
im p o ssib le. A u - d e là s e u le m e n t, o n a p e r ç o it q u e la g r a n d e u r
co n siste à se r e c o n n a ître im p o ssib le à satisfa ire .
J ’ a i esp éré la d é c h ir u r e d u c ie l* (le m o m e n tf o ù l ’o rd o n n a n c e D ie u , d it A n g è le d e F o lig n o (ch . 5 5 ), a d o n n é à so n fils q u ’il
in te llig ib le d e s o b je ts co n n u s — e t c e p e n d a n t é tr a n g e r s — c è d e a im a it u n e p a u v r e té te lle q u ’il n ’ a ja m a is e u e t n ’ a u r a ja m a is u n
la p la c e à u n e p ré se n ce q u i n ’ est p lu s in te llig ib le q u e p o u r le c œ u r ) . p a u v r e é g a l à lu i. E t c e p e n d a n t il a VÊtre p o u r p r o p rié té . Il
J e l ’ a i e s p é ré e m a is le c ie l n e s’ est p a s o u v e r t. I l y a q u e lq u e p o ssèd e la su b s ta n c e e t e lle e st te lle m e n t à lu i q u e c e tte a p p a r
ch o se d ’in s o lu b le d a n s c e tte a tte n te d e b ê te d e p r o ie b lo ttie e t te n a n c e est au-d essu s d e la p a r o le h u m a in e . E t c e p e n d a n t D ie u
r o n g é e p a r la fa im . L ’a b s u r d ité : « E st-ce D ie u q u e j e v o u d r a is l ’a fa it p a u v r e , c o m m e si la su b s ta n c e n ’ e û t p a s é té à lu i.
d é c h ir e r ? » C o m m e si j ’ é ta is q u e lq u e v é r it a b le b ê te d e p ro ie I l n e s’a g it q u e d es v e rtu s ch ré tie n n e s : p a u v r e té , h u m ilité .
m a is j e suis p lu s m a la d e e n c o re . C a r j e ris d e m a p r o p re fa im . Q u e la s u b s ta n ce im m u a b le n e so it p a s , m ê m e p o u r D ie u , la
J e n e v e u x rie n m a n g e r : j e d e v r a is p lu tô t ê tr e m a n g é . L ’ a m o u r so u v e r a in e sa tisfa ctio n , q u e le d é p o u ille m e n t e t l a m o r t so ien t
m e r o n g e à v i f e t i l n e m e reste p lu s d ’ a u tr e issue q u ’ u n e m o r t l ’a u - d e là n é ce ssa ire à la g lo ir e d e c e lu i qui est l ’é te r n e lle b é a t itu d e
r a p id e . C e q u e j ’ a tte n d s est u n e ré p o n se d a n s l ’o b s c u r ité o ù j e — aussi b ie n q u ’ à c e lle d e q u ic o n q u e p o ssèd e à sa fa ç o n l ’illu s o ire
suis. P e u t-ê tre , fa u te d ’ ê tre b r o y é , j e d e m e u re r a is c o m m e u n a tt r ib u t d e la su b s ta n ce — u n e v é rité au ssi r u in e u se n e p o u v a it
d é c h e t o u b lié ! A u c u n e ré p o n se à c e tte a g it a t io n é p u is a n te : p a s ê tr e a cce s sib le , n u e , p o u r la sa in te . E t p o u r t a n t : à p a r tir
t o u t re ste v id e . T a n d is q u e si... m a is j e n ’ a i p a s d e D ie u à d ’ u n e v is io n e x ta tiq u e , e lle n e p e u t p lu s ê tr e é v ité e .
su p p lie r. I l y a l ’u n iv e rs e t a u m ilie u d e sa n u it, l ’ h o m m e e n d é c o u v r e
L e p lu s sim p le m e n t q u e j e p u is, j e d e m a n d e à c e lu i q u i se d es p a rtie s e t se d é c o u v r e lu i-m ê m e . M a is il s’ a g it to u jo u rs d ’ u n e
r e p ré se n te m a v ie c o m m e u n e m a la d ie d o n t D ie u s e ra it le s e u l d é c o u v e r te in a c h e v é e . L o r s q u ’il m e u rt, u n h o m m e laisse d e rr iè r e
re m è d e d e se t a ir e u n se u l in s ta n t e t, s’ il re n c o n tr e a lo rs u n lu i des s u r v iv a n ts co n d a m n é s à r u in e r c e q u ’il a c r u , à p r o fa n e r
v é r it a b le sile n ce , d e n e p a s c r a in d r e d e r e c u le r . C a r il n ’a p a s v u c e q u ’ il v é n é r a it. J ’ a p p r e n d s q u e l’ u n iv e rs e s t te l m a is , à c o u p
c e d o n t il p a r le . T a n d is q u e j ’ a i r e g a r d é , m o i c e t inintelligible sû r, c e u x q u i m e s u iv r o n t a p e r c e v r o n t m o n e r r e u r . L a s c ie n ce
fa c e à fa c e : à c e m o m e n t-là , j ’ é ta is e m b r a s é p a r u n a m o u r si h u m a in e d e v r a it ê tr e fo n d é e su r so n a c h è v e m e n t e t, si e lle est
g r a n d q u ’il m ’ est im p o s sib le d ’ im a g in e r q u e lq u e ch o se d e p lu s. in a c h e v é e , e lle n ’est p a s science, e lle n ’est q u e le p r o d u it in é v ita b le
J e v is le n te m e n t, heureusement, e t j e n e p o u rr a is p a s cesser d e r ir e : e t fr a g ile d e la v o lo n té d e scie n ce.
j e n e m e suis p a s c h a r g é d u fa r d e a u n i d e la se rv itu d e a p a is a n te C ’est la g r a n d e u r d e H e g e l d ’ a v o ir fa it d é p e n d r e la s c ie n ce d e
q u i c o m m e n c e dès q u ’o n v ie n t à p a r le r d ’ u n D ie u . C e m o n d e l ’a c h è v e m e n t (c o m m e s’il p o u v a it y a v o ir u n e c o n n a is s a n c e
d es v iv a n ts e st p la c é d e v a n t u n e v is io n d é c h ir a n te d e l*inintelligible d ig n e d e c e n o m t a n t q u ’o n l ’é la b o r e !) m a is d e l ’ é d ific e q u ’il
(p é n é tré e , tra n s fig u r é e p a r la m o r t, e t c e p e n d a n t g lo rie u s e ) : e n a u r a it v o u lu laisser, il n e reste q u ’ u n g r a p h iq u e d e la p a r t d e
m ê m e te m p s, la p e r s p e c tiv e ra s s u ra n te d e la th é o lo g ie s’ o ffre à c o n s tru c tio n a n té r ie u r e à son te m p s ( g r a p h iq u e q u i n ’a v a it p a s
lu i p o u r le sé d u ire . S ’ il a p e r ç o it so n a b a n d o n , sa v a n it é d é sa rm é e été é ta b li a v a n t lu i, q u i n e l ’ a p a s é té à n o u v e a u d e p u is ). N é c e s
294 Œuvres complètes de G. Bataille Annexes 295
P a r c e tte re p ré se n ta tio n d e l ’ in a c h è v e m e n t des m o n d e s, j ’ a i
s a ir e m e n t, le g r a p h iq u e q u 'e s t la Phénoménologie de l'E s p r it n ’est
tro u v é la c o ïn c id e n c e d e l a p lé n itu d e in te lle c tu e lle e t d ’ u n m o u
q u ’u n c o m m e n c e m e n t e t c ’est l à u n é c h e c d é fin it if : le se u l a c h è
v e m e n t d ’ivresse e x t a t iq u e , c e q u i n ’ a v a it p a s é té p o ssib le ju s q u e - là .
v e m e n t p o ssib le d e la co n n a is sa n ce a lie u si j ’a ffir m e d e l ’ e x iste n ce
J e m e so u cie p e u d ’a r r iv e r à m o n to u r à c e tte p o sitio n h é g é lie n n e :
h u m a in e q u ’e lle est u n c o m m e n c e m e n t q u i n e se ra ja m a is a c h e v é .
la su p p ressio n d e la d iffé r e n c e e n tr e l ’o b je t — q u i e s t c o n n u —
M ê m e q u a n d c e tte e x is te n c e a tt e in d r a it sa p o ss ib ilité e x trê m e ,
e t le su je t — q u i c o n n a ît (b ie n q u ’ il y a it là a u t r e ch o se q u ’ u n e
e lle n e p o u r r a it p a s tr o u v e r la sa tisfa ctio n , t o u t a u m o in s la
s im p lific a tio n ). D e la p e n te v e rtig in e u s e q u e j e g ra v is , j ’a p e rço is
s a tisfa c tio n d es e x ig e n c e s v iv a n t e n n o u s. E lle p o u r r a p e u t-ê tre
m a in te n a n t la v é rité fo n d é e su r l ’in a c h è v e m e n t (q u a n d H e g e l la
d é fin ir ces e x ig e n c e s c o m m e fausses p a r r a p p o r t à u n e v é rité
fo n d a it, lu i, s u r l’ a c h è v e m e n t) m a is il n ’y a p lu s là d ’ u n fo n d e
q u i lu i a p p a r t ie n d r a a u m o m e n t d ’ u n e p o sitio n d e d e m i-so m m e il.
m e n t q u e l ’ a p p a r e n c e 1 J ’ a i re n o n c é à c e d o n t c h a q u e h o m m e
M a is , se lo n sa p r o p r e r è g le , ce tte v é r ité n e p e u t d e v e n ir v r a ie
a v a it s o if e t j e m e t r o u v e — g lo r ie u x , e n iv r é — p o r té p a r u n
q u ’ à u n e c o n d itio n , q u e j e m e u r e e t n o n se u le m e n t m o i, to u t
m o u v e m e n t d e s c r ip tib le e t si fo r t q u e r ie n n e p o u r r a it l ’a rr ê te r .
c e q u e l ’ h o m m e p o r te e n lu i d ’in é lu c ta b le m e n t in a c h e v é . O r il
C ’est là c e q u i a Û eu, q u i n e p e u t p a s être ju s tifié n i c r itiq u é à
est c la ir q u e si c e d o n t j e s o u ffre est é lu d é e t si l ’in a c h e v é d es
p a r t ir d es p rin cip e s . C e n ’est q u e la se u le a tt it u d e ir r é fu ta b le
ch o ses cesse d e r u in e r la su ffisa n ce h u m a in e , c ’est la v ie e lle -
(m ais n o n fo n d ée) : c e n ’est p a s u n e p o sitio n m a is u n m o u v e m e n t
m ê m e q u i s’ é lo ig n e r a d e l ’ h o m m e ; e t, a v e c la v ie , sa v é rité
m a in te n a n t c h a q u e o p é r a tio n d e l ’e s p rit p o ssib le à l ’in t é r ie u r d e
lo in ta in e e t in é v ita b le (la se u le v é r ité q u i lu i so it lié e e t q u i
lim ite s p a rtic u liè re s . C e t t e c o n c e p tio n e s t u n a n th ro p o m o r p h is m e
l ’e x p r im e ) : q u ’ in a c h è v e m e n t, m o r t, d é sir, in a p a is a b le so n t à
d é c h iré . I l n e s’a g it p lu s d e r é d u ir e e t d ’ a ssim iler l ’ e n se m b le d e
l ’ être la b le ssu re ja m a is fe rm é e , san s la q u e lle il n e d iffé r e r a it p as
c e q u i est à c e tte e x iste n c e q u e n o u s a v o n s p a r a ly s é d e s e rv itu d e s
d ’ u n v id e p r iv é d e lu m iè re .
m ais à la s a u v a g e im possibilité d e n o tr e e s p rit q u i n e p e u t p a s
C e q u i a p p a r a ît à l ’ e x tré m ité d e la r é fle x io n , c ’est q u e les
é v ite r ses lim ite s e t n e p e u t p a s n o n p lu s s’ y te n ir. U n e U nw issenheit ,
d o n n é e s d e la s c ie n ce s u r l ’ u n iv e rs v a le n t d a n s la m e su re o ù elles
u n e ig n o r a n c e a im é e , e x ta tiq u e , d e v ie n t a lo rs l ’ex p re ssio n a c c o m
r e n d e n t to u te r e p r é s e n ta tio n fix é e d e c e t u n iv e rs im p o s sib le .
p lie d ’u n e sagesse q u e n ’ o b è r e p lu s u n v a in e sp o ir. A u n p o in t
C ’ est la r u in e q u e la s c ie n c e a fa it e t c o n tin u e d e fa ire d e s c o n c e p
e x tr ê m e d e son d é v e lo p p e m e n t, la p e n sé e a sp ire à sa p r o p re
tio n s d é jà a rr ê té e s q u i co n s titu e sa g r a n d e u r e t p lu s p ré c isé m e n t
« m ise à m o r t » : e lle est p r é c ip ité e c o m m e p a r u n s a u t d a n s la
q u e sa g r a n d e u r sa v é rité . C a r so n m o u v e m e n t d é g a g e p e u
sp h è re d u sa c rific e e t, d e m ê m e q u ’u n e é m o tio n g r a n d it j u s q u ’ à
à p e u d ’ u n e o b s c u r ité p le in e d ’a p p a r itio n s tro m p eu ses u n e im a g e
l ’in s ta n t irré s istib le d u s a n g lo t, sa p lé n it u d e la p o r t e j u s q u ’o ù
d é p o u illé e d e l’ e x iste n c e : c ’e s t-à -d ire q u ’ u n ê tr e a c h a r n é à
siffle u n v e n t q u i l ’a b a t , ju s q u ’o ù sé v it l a c o n tr a d ic tio n d é fin itiv e
c o n n a îtr e e t v o y a n t san s cesse lu i é c h a p p e r la p o ss ib ilité d e la
d es esp rits.
c o n n a is s a n c e d e m e u r e à l ’issue lu i-m ê m e , d a n s so n ig n o r a n c e
P a r to u t, d a n s to u te la r é a lité a cce s sib le e t d a n s c h a q u e ê tr e , il
s a v a n te , c o m m e le ré s id u n o n a tt e n d u d e l ’o p é r a tio n . E t c o m m e
est n é cessa ire d e tr o u v e r le lie u s a c rific ie l, la b lessu re. C h a q u e
la q u e s tio n fix é e é t a it ce lle d e l ’ ê tre e t d e la su b s ta n c e , ce q u i
ê tr e n ’ est to u c h é q u ’a u p o in t o ù i l su c c o m b e , u n e fe m m e sous sa
m ’a p p a r a ît a v e c la v iv a c it é la p lu s g r a n d e (q u i, a u m o m e n t
ro b e , u n d ie u à la g o r g e d e l ’ a n im a l d e sa crifice .
m ê m e o ù j ’ é cris, fa it q u e « le fo n d d es m o n d e s # est o u v e r t d e v a n t
C e lu i q u i h a ïs sa n t l ’ ég o ïste s o litu d e e x ig e la p e r te d e so i-m ê m e ,
m o i e t q u e j e n e ressens p lu s d e d iffé r e n c e e n tr e la co n n a is sa n ce
e t l ’e x ta s e , p r e n d l ’é t e n d u e d u c ie l « à la g o r g e » : c a r e lle d o it
e t la « p e r te d e c o n n a is sa n c e » e x t a t iq u e ) , c e q u i m ’a p p a r a ît est
s a ig n e r e t c r ie r. U n e fe m m e d é n u d é e o u v r e b r u s q u e m e n t u n
q u e , là o ù la c o n n a is sa n c e c h e r c h a it l ’ ê tre , e lle a r e n c o n tr é
c h a m p d e d é lice s (alo rs q u e d é c e m m e n t v ê tu e , e lle n e tr o u b la it
l ’in a c h e v é . I l y a id e n tité e n tr e l’ o b je t e t le su je t (l’o b je t q u i
p a s p lu s q u e le m u r o u u n m e u b le ) : a in si l ’é te n d u e in d é fin ie
est c o n n u , le s u je t q u i co n n a ît) lo r s q u ’ u n e s c ie n ce in a c h e v é e e t
se d é c h ire e t, d é c h iré e , e lle e s t o u v e r te à l ’ e s p rit r a v i q u i se p e r d
in a c h e v a b le a d m e t q u e so n o b je t p e u t ê tr e lu i-m ê m e in a c h e v é ,
e n e lle d e la m ê m e fa ç o n q u e le co rp s d a n s la n u d ité q u i se d o n n e
in a c h e v a b le . A p a r t ir d e là d is p a r a ît le m a la is e q u i r é s u lta it d e la
à lu i.
n é cessité ressen tie p a r l ’in a c h e v é (l’ h o m m e ) d e r e jo in d r e l ’ a c h e v é
S i l ’illu s io n d ’a c h è v e m e n t n ’e st p a s a c c e p té e , t o ta le e t a b s tr a ite ,
(D ie u ) , P « ig n o r a n c e d e l ’a v e n ir » (P Unw issenheit um die JÇukunfl
d a n s la r e p ré se n ta tio n d e D ie u , m a is p lu s h u m a in e m e n t, d a n s
q u e N ie tz s c h e a im a it) s’ id e n tifie a v e c l ’ é ta t e x tr ê m e d e la c o n n a is
la p ré se n ce d ’ u n e fe m m e v ê tu e , à p e in e est-elle e n p a r t ie d é sh a
s a n c e , l’ in c id e n t q u e re p ré se n te l ’ h o m m e n ’ est p lu s q u ’ u n e
r e p ré se n ta tio n a d é q u a t e (e t p a r l à m ê m e é g a le m e n t in a d é q u a te ) b illé e : l ’a n im a lité e n e lle r e d e v ie n t v is ib le e t sa v u e d é liv r e en
m o i m o n p r o p r e in a c h è v e m e n t... D a n s la m e s u re o ù les ex iste n ce s
d e l ’ in a c h è v e m e n t d es m o n d e s.
296 Œuvres complètes de G . Bataille Annexes 297

apparaissent parfaites, achevées, elles demeurent séparées, moyen d’échapper à cette absence d’issue : prendre une fleur
refermées sur elles-mêmes. Elles ne s’ouvrent que par la blessure et la regarder jusqu’à l’accord, de telle sorte qu’elle explique,
de l'inachèvement de l’être en elles. Mais par ce qu’il est possible éclaire et justifie, étant inachevée, étant périssable.
d’appeler inachèvement, animale nudité, blessure, les êtres Le chemin de l’extase passe par une région nécessairement
nombreux et séparés les uns des autres communiquent et c’est dans la désertique : cette région est cependant celle des apparitions —
communication de l’un à l’autre qu’ils prennent vie en se perdant. séduisantes ou angoissantes. Au-delà, il n’y a plus rien, sinon,
un mouvement perdu, inintelligible : comme si un aveugle fixait
le soleil les yeux ouverts et devenait ainsi lui-même lumière aveu
11 glante. Qjie l’on imagine un changement si vif, une combustion
si instantanée que toute représentation de substance devienne
Il me semble'que la vie équivaut à l’instabilité, au déséquilibre. non-sens : lieu, extériorité, image, autant de mots déchirés par
Cependant c’est la fixité de ses formes qui la rend possible. Quand ce qui se passe, les seuls mots qui ne se trahissent pas entièrement
je passe d’un extrême à l’autre, d’une impulsion à l’autre, de — fusion , lumière — ont quelque chose d’insaisissable. II est plus
l’affaissement à une tension excessive, si le mouvement se produit difficile de parler d'amour, un tel mot étant brûlé et sans vigueur,
trop vite, ce n’est plus que ruine et vide. Il est donc nécessaire de en raison même des sujets et des objets qui l’enlisent communément
délimiter des parcours stables. Il est pusillanime de craindre une dans leur impuissance d’aimer.
stabilité fondamentale, plus encore que d’hésiter à la rompre. Parler encore d’âme et de Dieu signifie ceci : l’amour se passant
Car l’instabilité constante est plus insipide que la règle la plus entre deux termes, cette sorte fulgurante d’amour est exprimée par
dure : on ne peut déséquilibrer — ou sacrifier — que ce qui est ; le moyen des deux termes en apparence les moins enlisés. A la
et le déséquilibre, le sacrifice sont d’autant plus grands que leur vérité, l’enlisement devient alors plus lourd, car tout est précipité
objet était équilibré et achevé. De tels principes s’opposent à toute vers l’achèvement monothéiste.
morale nécessairement niveleuse, ennemie de l’alternance. Ils Je ne veux jamais perdre de vue la réalité immédiate : un train
ruinent la morale romantique du désordre autant que la morale électrique entre dans la gare Saint-Lazare, je suis assis dans ce
contraire. train contre la vitre. Je m’écarte de la faiblesse qui veut voir là
Même la recherche de l’extase ne peut pas échapper à la une insignifiance dans l’immensité de l’Univers, seule chargée de
méthode. Il faut refuser de tenir compte des contestations habi sens. Cela n’est possible que si l’on prête à l’univers la valeur d’une
tuelles : elles trahissent toujours une volonté d’inertie qui se contente totalité achevée, mais s’il y a simplement de l’univers inachevé,
de l’enlisement désordonné où la plupart des êtres se traînent. Une chaque partie si petite qu’elle soit n’est pas moins significative
méthode signifie la violence faite à des habitudes de relâchement. que le prétendu ensemble. Je me refuse à chercher dans l’extase
Il est vrai qu’aucune méthode ne peut se trouver écrite. Un une réalité qui, se situant sur le plan de l’Univers achevé, prive
écrit ne peut que laisser des traces du parcours suivi. D’autres rait de sens 1’ « entrée d’un train en gare ».
parcours demeurent possibles : à la condition d’apercevoir que Cependant l’extase est communication entre des termes (ces termes
la montée est inévitable et qu’elle demande un effort contre la peuvent demeurer aussi indéfinis qu’il est possible) et la commu-
pesanteur. cation prend une valeur que n’avaient pas encore les termes :
Ce qui est humiliant n’est pas la rigueur de la méthode, ni elle annihile en quelque sorte ceux-ci au même titre que l’éclat
l’artifice inévitable. Ce qu’on appelle méthode revient à remonter lumineux d’une étoile annihile (lentement) l’étoile elle-même,
le courant suivi : c’est le courant lui-même qui m’humilie et me aussi bien que les objets assez proches pour être profondément
fait perdre patience : les moyens sans lesquels il ne pourrait pas modifiés par la constante métamorphose de l’étoile en chaleur
être remonté me sembleraient encore agréables s’ils étaient et en lumière.
pires. C ’est l’inachèvement, la blessure, la misère et non l’achève
Les flux et les reflux qui se produisent dans la méditation ment qui sont la condition de la « communication ». Or la commu
— >dans l’esprit ou, selon l’apparence, hors de l’esprit — ressem nication n’est pas achèvement.
blent aux mouvements extrêmes qui animent la matière vivante Pour que la « communication » soit possible, il faut trouver un
au moment où la fleur se forme. L ’extase n’explique rien, n’éclaire défaut — comme dans la cuirasse — une « faille ». Une déchirure
et ne justifie rien. Elle n’est rien de plus qu’une fleur, étant néces en soi-même, une déchirure en autrui.
sairement aussi inachevée, aussi périssable qu’une fleur. Le seul Ce qui apparaît sans « faille », sans défaut : un ensemble stable,
298 Œuvres complètes de G . B ataille Annexes 299

n’importe quel ensemble stable (maison, personne, rue, paysage, je possède. Ces images me sont devenues presque familières : l’une
ciel). Mais le défaut, la « faille » peut survenir. d’elles est cependant si terrible que je n’ai pas pu éviter de blêmir.
Puisqu’il s’agit d’ensembles qui ont besoin de l’esprit qui les J ’ai dû m’arrêter d’écrire. J’ai été, comme je le fais souvent,
considère pour subsister en tant qu’ensembles, le défaut doit aussi m’asseoir devant la fenêtre ouverte : à peine assis, je me suis senti
être subjectif. L ’ « ensemble » et le « défaut » d’ensemble sont entraîné dans une sorte de mouvement extatique. Cette fois,
toujours construits à partir de fragments qui sont objectifs. Cepen je ne pouvais plus douter, comme je l’avais fait douloureusement
dant le « défaut d’ensemble » est profondément réel : l’ensemble la veille, qu’un tel état ne soit plus désirable que la volupté éro
étant quelque chose de construit, la perception du défaut revient tique. Je ne vois rien : cela n’est ni visible ni sensible de quelque
à s’apercevoir que l’on se trouve en face de « quelque chose de façon qu’on l’imagine, ni intelligible. Cela rend douloureux et
construit »; le défaut d’ensemble n’est réel que « profondément » lourd de ne pas mourir. Si je me représente tout ce que j ’ai aimé
puisqu’il est perçu par le défaut de la fiction, défaut tout aussi avec angoisse, il faudrait supposer les réalités furtives auxquelles
irréel que la fiction mais permettant le retour à la profonde réalité. mon amour s’attachait comme autant de nuées derrière lesquelles
Il y a donc : se dissimulait ce qui est là. Les images de ravissement trahissent.
Fragments mobiles et changeants : réalité objective. Ce qui est là est davantage à la mesure de l’effroi, l’effroi le fait venir.
Ensemble stable : apparence, subjectivité. Il a fallu un aussi violent fracas pour que cela soit là.
Défaut d’ensemble : changement qui se produit sur le plan De nouveau, j ’ai été interrompu : cette fois, tout à coup, en
de l’apparence, mais retour par là à la réalité objective, frag me rappelant ce qui est lày j ’ai dû sangloter. Je me relève la tête
mentée, changeante et insaisissable. vidée — à force d’aimer, d’être ravi. Je vais dire comment j ’ai
Le retour à la réalité insaisissable ne se produit pas ordinaire accédé à une extase aussi intense. Sur le mur de la réalité, j ’ai
ment d’une façon simple. La « communication » est nécessaire. projeté des images d’explosion et de déchirement. Tout d’abord,
Quand un homme et ime femme sont attirés l’un vers l’autre, j ’avais réussi à faire en moi un grand silence. Cela m’est devenu
il arrive qu’ils ne se trouvent pas directement : ce qui les lie possible à peu près chaque fois que j ’ai voulu. Dans ce silence,
est la complicité dans la luxure qu’ils pratiquent ensemble. La souvent fade et épuisant, j ’évoquais tous les déchirements pos
« communication » a lieu entre eux par de ténébreux relâchements, sibles. Des représentations obscènes, risibles, funèbres se succé
par la nudité de leurs organes. Ce que l’on retrouve dans la ren daient. J ’imaginais un volcan ou la guerre ou ma propre mort.
contre de l’autre n’est pas l’être voulant persévérer en lui-même, Je cherchais obscurément. J’étais sûr que l’extase pouvait se passer
mais au contraire l’être possédé par le besoin de se perdre — au de la représentation de Dieu. J ’éprouvais les mouvements d’une
moins pour le temps de la débauche. L ’amour entre eux signifie répulsion espiègle et gaie à l’idée de moines ou de religieuses
qu’ils ne reconnaissent pas en eux 1’ « être » mais la « blessure », « renonçant au particulier pour le général ».
le besoin de se perdre de leur être : il n’y a pas de nostalgie plus Le premier jour où le mur a cédé, je me trouvais la nuit en pleine
grande que celle qui attire deux blessures l’une vers l’autre. forêt dans une solitude aussi dépouillée qu’aucune autre. Pendant
Il est plus difficile de se perdre seul. une partie de la journée, j ’avais été troublé par un désir sexuel,
Si un homme se perd seul, il est devant l’univers. S’il a réalisé me refusant à la satisfaction. J’avais seulement tenté d’aller jus
l’univers comme un ensemble achevé, il est devant Dieu. Car qu’au bout de ce désir en «méditant» (sans horreur) les images
Dieu n’est rien de plus que la stabilisation et la mise ensemble séduisantes auxquelles il se liait.
de tout ce que l’esprit aperçoit (qui devient l’empire d’un être Des journées obscures se sont succédé. La solennité aiguë,
éternel). Selon le schéma que j ’ai tracé, il suffit alors de faire inter la complicité heureuse de la fête, si elles font défaut, toute joie
venir le défaut de cet ensemble, défaut qui sera lui-même emprunté devient intolérable : une foule s’agitant vainement sans rien à
au système des apparences et lui-même une apparence : la mort manger. Il m’aurait fallu crier la magnificence de la vie : je ne le
d’un Dieu sur la croix est la blessure par laquelle il est possible pouvais pas. Le débordement de joie que j ’éprouvais n’était plus
à l’esprit humain de communiquer avec ce Dieu. qu’une excitation vide. J’aurais dû être un millier de voix criant
Au-delà la « mort de Dieu » que Nietzsche a représentée accom au ciel : les mouvements qui vont « de la nuit tragique à la gloire
plit le retour à la « réalité objective, fragmentée, changeante et aveuglante du jour » abêtissent un homme assis dans sa chambre :
insaisissable ». Dans ce cas, même fictivement, il n’y a plus commu un peuple seul pourrait les supporter, un peuple durci par les
nication avec autrui mais perte nue et sans merci. servitudes de la gloire, vivant de gloires, de rires et de rêves se
Je viens de regarder les deux photographies de supplice que faisant réalité.
300 Œuvres complètes de G . B ataille Annexes 301

Ce qu’un peuple supporte et rend exaltant me brise et me laisse criant, aveuglant, éblouissant jusqu’au crissement, mais ce n’est
écartelé. Je ne sais plus ce que je veux : des excitations harcelantes pas seulement un point car il envahit. La nudité provocante,
comme des mouches et tout aussi incertaines, mais calcinant la nudité acide est une flèche stridente tirée vers ce point.
intérieurement. Au moment où je suis le plus épuisé, il me semble Ce qui est « communiqué », de ce point à un être, d’un être à
qu’un résultat extrême des divers jeux de force — après des heurts, ce point, c’est le besoin fulgurant de se perdre. Par la « communi
des isolements, des retours — ne peut être que cet égarement à cation », les êtres cessent d’être refermés sur eux-mêmes.
la limite de l’impossible. Le « besoin fulgurant de se perdre » est la partie de la réalité
J ’imagine cette sorte d’égarement inévitable. Cette soif sans la plus intérieure et la plus éloignée, partie vivante mouvementée,
soif, ces larmes d’enfant au berceau, ne sachant ce qu’il veut ni mais cela n’a rien à voir avec une substance supposée.
ce qu’il pleure, cela doit servir d'ultim a verba, de dernier petit La particularité est nécessaire à la perte et à sa fusion brusque.
crachat de semence, à ce monde de soleils morts repus de soleil Sans la particularité (en tel point de la planète, un train entre
vivant. Celui qui entre dans cette sphère de petites soifs et de petites en gare ou quelque chose d’aussi puéril), il n’y aurait pas de
larmes sans la naïveté d’un bébé oublie qu’une sphère aussi vide « réalité échappant à la particularité ». Il y a une différence fon
ne peut admettre aucune parole : il n’y entre pas réellement s’il damentale et facile à discerner entre le sacrifice (ou le sacré)
parle encore, il se contente de la sphère commune où chaque et la substance divine (ou plutôt théologique). Le sacré est le
mot possède un sens, mais il se vante. Il croit, par un mensonge, contraire de la substance. C ’est le péché mortel du christianisme
ajouter le dernier mot à ce qui est dit. Il ne comprend pas que le d’en avoir fait un « général créateur de particulier ». Il n’y a pas
dernier mot n’est plus un mot, car s’il y a dérangement, il ne reste de sacré sans rien de particulier à l’origine, bien que le sacré ne
rien à dire; des bébés criant ne peuvent pas créer de langage, il soit plus particulier. Et la philosophie cherchant à échapper,
est inconcevable qu’ils en éprouvent le besoin. en même temps, au particulier et au sacré, n’est qu’une fuite
Ce que je suis et que je puis affirmer : toujours inachevée et inachevable.
Il n’y aurait pas de soif sans soif sans excès de boisson, pas de Le moment de l’extase est très différent du plaisir sexuel éprouvé:
larmes sans excès de joie. Or l’excès de boisson veut la soif sans soif, il se rapproche du plaisir donné.
l’excès de joie veut même l’impuissance à pleurer. Si mes excès sont Je ne donne rien mais je suis illuminé par la joie (impersonnelle)
seuls à l’origine de la soif, des larmes ou de l’impuissance des autres, que je pressens, en présence de laquelle je me consume, comme je
ils veulent cette soif, cette impuissance ou ces larmes. Si d’autres suis émerveillé par une femme si je l’embrasse : le « point criant »
criant leur soif, pleurant ou les yeux secs, veulent aussi parler, dont j ’ai parlé est semblable au « point de plaisir » d’une femme
je ris d’eux un peu plus que des enfants puisqu’ils trichent mais embrassée, sa contemplation est semblable à celle de ce point de
ne savent pas tricher. Si je crie moi-même ou si je pleure, je sais plaisir au moment de la convulsion.
que c’est encore ma joie qui s’écoule comme c’est encore le bruit La méthode de l’extase revient à celle du sacrifice : le point
de tonnerre quand on n’entend plus qu’un roulement lointain. d’extase est mis à nu si je brise en moi la particularité qui m’en
Je ne manque pas de mémoire, c’est pourquoi je deviens alors ferme en moi-même (de même que l’animal particulier fait place
presqu’un bébé, au lieu de devenir philosophe vivant de ses aigreurs au sacré au moment où il est détruit).
ou poète maudit comme ceux qui n’ont qu’une moitié ou un quart Ainsi : je refoule une image de supplice et, par le refoulement,
de mémoire. Bien plus : qu’une telle misère, une telle souffrance je me ferme ; le refoulement est l’une des portes à l’aide desquelles
— muettes — soient la dernière exhalaison de ce que nous sommes, ma particularité est close. Si je replace l’image devant moi, elle
cela se trouve au fond de moi-même comme un secret, une conni ouvre la porte, ou plutôt elle l’arrache.
vence secrète avec la nature inconnaissable des choses : vagisse Mais il ne s’ensuit pas nécessairement que j ’atteigne l’extérieur.
ments de joie, rires puérils, épuisements précoces, de tout cela Des images déchirantes (au sens précis du mot) se forment conti
je suis fait, tout cela me livre nu au froid et aux coups du sort, nuellement à la surface de la sphère où je suis enclos. Je n’accède
mais de toutes mes forces, je veux être livré, je veux être nu. qu’aux déchirures. Je n’ai fait qu’entrevoir une possibilité de sor
A mesure que l’inaccessible s’est ouvert à moi, j ’ai abandonné tie : les blessures se referment. La concentration est nécessaire :
le premier doute : la peur d’une béatitude délicieuse et fade. A une déchirure profonde, un trait de foudre durable doit briser
mesure que je contemple aisément ce qui est devenu pour moi la sphère; le point d’extase n’est pas atteint dans sa nudité sans
objet d’extase, je puis dire de cet objet qu’il déchire : comme le une insistance douloureuse.
fil du rasoir, il est tranchant; il est, plus étroitement, un point A supposer la décision d’échapper aux limites de l’individu et des
302 Œuvres complètes de G . B ataille Annexes 3°3
objets qui lui sont utiles, il est naturel de chercher l’issue en multi vicié quand les « souverains » rendent des comptes et se réclament
pliant les images « bouleversantes », en se livrant à leur jeu. Ces de la justice.
images font apparaître une lueur dans une réalité pénible et La sainteté qui vient a soif d’injuste.
fuyante, elles donnent de la nostalgie : elles ne permettent pas Celui qui parle de justice est lui-même justice.
d’accéder au point où la foudre s’abat. Il propose à ses semblables un justicier, un père, un guide.
En premier lieu, il est nécessaire d’opposer aux mouvements Je ne pourrais proposer aucune justice.
habituels un état de calme équivalant au sommeil. Il faut se refuser Mon amitié complice : c’est là tout ce que mon humeur apporte
à toute image, devenir une absorption en soi-même si entière aux autres hommes.
que toute image fortuite glisse vainement à sa surface. Cependant Un sentiment de fête, de licence et de plaisir puéril — endiablé
cette absorption a encore besoin d’une image pour se produire : — commande mes rapports avec eux.
une seule image imprécise de paix, de silence, de nuit. Seul un être « souverain » peut connaître un état d’extase — si
Ce premier mouvement a quelque chose de fallacieux et d’irri l’extase n’est pas la révélation accordée par l’au-delà.
tant. Le mouvement naturel de la vie vers le dehors est en oppo La seule révélation qui se lie à l’extase que j ’ai connue est la
sition avec lui. La torpeur voluptueuse ou même pesante et pénible révélation entière, ingénue, de l’homme à ses propres yeux.
dans laquelle entre l’esprit est d’autant plus discutable qu’elle Cela suppose une lubricité et une méchanceté que n’arrête pas
dépend d’artifices humiliants. Il est inévitable d’observer une le frein moral — et de l’amitié heureuse pour ce qui est naturel
position du corps détendue, stable et toutefois sans relâchement. lement méchant, lubrique. L ’homme seul est une loi pour l’homme
Les nécessités sont personnelles, mais pourquoi ne pas s’en remettre dès qu’il veut se mettre nu devant lui-même.
tout d’abord à quelques recours efficaces : ainsi respirer profondé De même que le mystique extasié devant Dieu devait avoir
ment, se laisser prendre à l’envoûtement du thorax que soulève l’attitude d’un sujet, celui qui conduit l’homme devant lui-même
un souffle très lent. De plus, afin de faire le vide en soi, il faut doit avoir l’attitude d’un « souverain » qui n’a de compte à rendre
éviter le déroulement des idées par associations sans fin : c’est à personne.
pourquoi il vaut mieux donner au flux des images l’équivalent Ceci pourrait être fortement exprimé et clairement retenu :
d’un lit de fleuve au moyen de phrases ou de mots obsédants. que l’existence n’est pas là où des hommes se considèrent isolé
Ces procédés doivent paraître inadmissibles à des esprits impa ment : elle commence avec les conversations, les rires partagés,
tients. Cependant les mêmes esprits tolèrent d’ordinaire bien l’amitié, l’érotisme, c’est-à-dire qu’elle n’a lieu qu’*n passant de
davantage : ils vivent aux ordres des mécaniques auxquelles ces l'un à l'autre. Je hais l’image de l’être liée à la séparation et je ris
procédés veulent mettre fin. du solitaire qui prétend réfléchir le monde. Il ne peut pas le réflé
S’il est vrai que l’intervention est haïssable (mais il est nécessaire chir véritablement parce qu’en devenant lui-même le centre de
parfois d’aimer ce qui est haïssable), le plus grave n’est pas le la réflexion, il cesse d’être à l’image de mondes qui se perdent
désagrément à subir mais le risque de séduction extrême ou de dans tous les sens. Au contraire, si je vois que les mondes ne
lassitude. Le premier sommeil apaise et ensorcelle. Après quoi ressemblent à aucun être séparé et se fermant mais à ce qui passe
l’apaisement écœure. Il est fade, il n’est pas tolérable de vivre d'un être à l'autre lorsque nous rions aux éclats ou que nous nous
longtemps ensorcelé. aimons, à ce moment-là l’immensité de ces mondes s’ouvre à moi
Pendant quelques jours, il est nécessaire d’ensevelir la vie dans et je me confonds avec leur fuite.
une obscurité vide. Il en résulte une merveilleuse détente : l’esprit Peu m’importe alors moi-même et peu m’importe une pré
se sent une puissance illimitée, l’univers entier semble à la dis sence qui n’est pas moi — fût-elle Dieu. Je ne croîs pas en Dieu,
position de la volonté humaine, mais le trouble s’introduit faute de croire en moi-même et je suis sûr qu’il faut croire absur
vite. dement au misérable moi que nous sommes pour croire à ce qui
lui serait semblable, à Dieu (qui n’en est que le garant). Celui
dont la vie est consacrée, je dirai plus volontiers à elle-même, à
III vivre, à se perdre, qu'à la mystique, tout au moins celui-là pour
rait-il ouvrir les yeux sur un monde où ce qu’il est ne peut prendre
Se conduire en maître signifie que l’on ne rend jamais de de sens que se blessant, se déchirant, se sacrifiant, où la divinité,
comptes; que l’on répugne à toute explication de sa conduite. de même ne pourrait être que déchirement (mise à mort), que
La souveraineté est silencieuse ou déchue. Quelque chose est sacrifice.
304 Œuvres complètes de G . B ataille Annexes 305

Quelqu'un me disait que Dieu n’était pas moins nécessaire à qui l’enferment dans une particularité ignorante de tout le reste.
celui qui s’exerce à la contemplation qu’une borne à une autre Le seul élément qui introduise l’existence dans l’univers est la
borne, si l’on veut que jaillisse une longue étincelle fulgurante mort; lorsqu’un homme se la représente, il cesse d’appartenir
entre les deux. Il est vrai que l’extase a besoin d’un objet proposé à des chambres, à des proches : il rentre dans le jeu libre des
à son jaillissement et que, cet objet fût-il réduit au « point », son mondes.
action est si déchirante que, parfois, il devient incommode de Si l’on veut concevoir assez clairement ce qui est en cause, il
ne pas l’appeler Dieu. Mais celui de mes amis qui me proposait est possible d’envisager l’opposition des systèmes ondulatoires
l’exemple des deux bornes ajoutait qu’un danger n’était pas et corpusculaires en physique. Le premier explique les phéno
niable : qu’ainsi nommée, la borne (la lourdeur) compte essen mènes par des ondes telles que la lumière, les vibrations de l’air
tiellement, au lieu de la libre fulguration. A la vérité, cet objet ou les vagues, le second compose le monde de corpuscules comme
ou ce point placé devant moi et qui intercepte l’extase est bien les neutrons, les protons, les électrons, dont les ensembles les plus
exactement ce que d’autres ont vu, ce qu’ils ont décrit alors qu’ils simples sont des atomes et des molécules. De l’amour aux ondes
pariaient de Dieu. Mais ils étaient les victimes de la rage enfan lumineuses et des êtres personnels aux corpuscules, le rapport
tine de comprendre : ce qui s’énonce clairement est ce que nous est peut-être arbitraire ou forcé. Cependant le problème dernier
comprenons le plus vite, ainsi la définition d’une immuable per de la physique aide à voir comment s’opposent deux images de
sonne, principe ordonnant les êtres et la nature, offrait la possi notre vie, l’une érotique ou religieuse, l’autre profane et terre à terre
bilité de comprendre vite ce que la contemplation rencontre au- (l’une ouverte et l’autre fermée). L’amour est une si grande néga
dehors d’ardeur et de rayonnement aveuglant; elle le réduisait tion de l’être isolé que nous trouvons naturel et même en un certain
à ce que nous avons l’habitude de considérer, à la puissance sens idéal qu’un insecte meure de l’embrassement qu’il a désiré
personnelle que nous sommes, projetée dans l’éternité, dans l’infini, (la femelle n’est pas alors moins foudroyée que le mâle, la mise
selon une nostalgie qui se faisait logique. Je crois même que la au monde d’un nouvel être ou de nouveaux êtres n’est peut-être
représentation d’une puissance aussi digne d’obséder était favo pas moins contraire à la loi d’isolement individuel, qui préside
rable à la position d’un objet, d’un point, vers lequel l’extase à la vie, que la mort.) La contrepartie de ces excès est donnée
jaillit. Cependant elle était en même temps, pour la contemplation, dans le besoin de possession de l’un par l’autre, qui n’altère pas
une limite trop précise et trop fixe : car, dans l’étincelage qu’opère les seules effusions érotiques : qui ordonne encore les relations
l’extase, les bornes nécessaires, le sujet et son objet doivent être, d’appartenance réciproque entre le fidèle et la présence qu’il
il ne faut pas l’oublier, consumées, anéanties. Cela signifie qu’au découvre obscurément (Dieu devient la chose du fidèle comme le
moment où le sujet s’abîme dans la contemplation, l’objet, le fidèle est la chose de Dieu). Pourquoi nier qu’il y ait là l’effet
dieu ou Dieu n’est plus que la victime promise au sacrifice. (Sinon, d’une nécessité inévitable? Mais le reconnaître n’est pas donner
la situation de la vie habituelle, le sujet fixé sur l’objet qui lui est de grands noms aux figures du jeu. Le « point » criant et déchirant
utile, maintiendrait la servitude inhérente à toute action, dont dont j ’ai parlé irradie tellement la vie (bien qu’il soit — ou
la règle est l’utilité.) C ’est ainsi que je pouvais choisir pour objet puisqu’il est — la même chose que la mort) que s’il est une fois
mon Dieu, ni même rien de divin, mais plus humainement le mis à nu, l’objet d’un rêve ou d’un désir se confondant avec lui
jeune condamné chinois que des photographies me montraient se trouve aussitôt animé, embrasé même et intensément présent.
ensanglanté, tordu, les lèvres contractées, les cheveux dressés Les personnes divines à partir de cette « apparition » prétendue ne
d’horreur, pendant que le bourreau le supplicie avec une attention sont pas moins disponibles qu’un être aimé, qu’une femme offrant
méticuleuse (il introduit la lame dans l’articulation du genou). sa nudité à l’étreinte. Le dieu troué de plaies ou l’épouse prête
A ce malheureux, je ne pouvais être lié que par les liens de l’hor au plaisir ne sont alors rien de pius'que la transcription de ce « cri »
reur ou de la simple amitié humaine. Mais cette image, si je la sans fond qu’atteint l’extase. La transcription est facile (elle est
regardais « jusqu’à l’accord », anéantissait en moi la nécessité même inévitable) étant donné que nous sommes obligés de fixer
obscure et commune de n’être rien de plus (ni de moins) que un objet devant nous. Mais celui qui accède à l’objet de cette
la personne que je suis : en même temps cet objet que j ’avais choisi façon n’ignore pas qu’il a détruit tout ce qui mérite le nom d’objet
n’était plus qu’un horrible orage dont le fracas et les éclairs se réel. Et de même que rien ne le sépare plus de sa propre mort
perdaient dans l’immensité. (qu’il aime en accédant à cette sorte de plaisir fulgurant qui en
Le plus important : chaque homme est étranger à l’univers, exige la venue), il lui faut encore lier le signe de la déchirure et
il appartient à des objets, à des outils, à des repas, à des journaux de l’anéantissement aux figures qui répondent à son besoin d’aimer.
3o6 Œuvres complètes de G. B ataille

La destinée qui appartient aux hommes avait rencontré la


pitié, la morale et toutes sortes de sentiments malheureux, terrifiés,
même hostiles : elle n’avait que rarement rencontré ramitié,
jusqu’à Nietzsche...
Ecrire n’est jamais plus qu’un jeu joué avec l’insaisissable
réalité : ce que personne n’a jamais pu, enfermer l’univers dans
des propositions satisfaisantes, je ne voudrais pas l’avoir tenté.
Ce que j ’ai voulu : rendre accessible aux vivants — heureux des Annexe 4
plaisirs de ce monde et mécréants — les transports qui semblaient
le plus loin d’eux (et sur lesquels la laideur ascétique a veillé Le rire de Nietzsche
jusqu’ici avec sa jalousie morose). Cependant à celui qui ne cher
che pas le plaisir (ou la joie) mais le repos, en aucune mesure
le présent que j ’apporte ne pourrait donner ce qu’il lui faut :
l’équilibre, la satisfaction. Mon présent est l’extase : c’est la foudre
qui se joue. Ce qui lui est le plus étranger, c’est la paix. Il y a du possible et de l’impossible dans le monde. Nous
sommes embarrassés par le ciel, l’espace étoilé où nous découvrons
des lois d’harmonie, la viabilité générale. Nous ne pouvons que
pressentir dans ce domaine une horreur suspendue, insaisissable
pour nous. Mais nous connaissons du domaine terrestre avec pré
cision ce qu’il apporte de possible et d’impossible. Le possible
est la vie organique et son développement dans un milieu favo
rable. L’impossible est la mort finale, la nécessité, pour exister,
de détruire. C ’est là du moins l’irréductible : les conduites
humaines y ajoutent l’exubérance des cruautés, les désordres
inutiles, les guerres, les tortures, l’oppression, les vices, la prosti
tution, l’alcoolisme, pour finir, les horreurs multiples de la misère.
Le possible est pour l’homme le bien, l’impossible est le mal. Ce
n’est pas seulement l’opposition de l’agréable et du néfaste mais
une lutte de principes irréconciliables : d’un côté se situe un bien
louable et de l’autre un mal digne de l’éternel enfer.

La qualification morale du mal indique un accord profond


de l’homme avec le possible. Elle signifie, d’autre part, une
croyance générale à la domination du possible dans le monde.
Cette domination serait assurée. Elle serait seulement compromise
par les vices de l’homme. C ’est ce que signifie à lui seul le mot D ieu ,
impliquant l’existence d’une perfection souveraine, régissant toutes
les choses de ce monde. Il n’est pas d’impossible si Dieu existe,
ou du moins l’impossible est illusoire : c’est une épreuve imposée
à l’homme, le triomphe du possible est donné à l’avance. Il subsiste
pourtant un déchet : le mal devant être puni, les mauvais subiront
la torture en enfer. L ’enfer est, il est vrai, la condensation de
l’impossible, la sanction de l’éternité ajoutée à l’impossible. Je
ne puis concevoir d’imagination indiquant mieux ce que devient la
«volonté d’impossible #rentrée. L ’enfer est là qui fait du mensonge
divin le faux d’un enfant, naïf et ne cherchant pas à dissimuler.
308 Œuvres complètes de G . Bataille Annexes 309
croyances devaient recourir à l’au-delà. Le réalisme moderne
Le possible, autant qu’il semble, existe à la limite de l’impossible. admet la mort, fait de la vie humaine, dès le berceau, la proie
Comme si une volonté consciente avait cherché le maximum d’un impossible néant. De même, en la personne de Dieu, est
d’impossible : il va de soi qu’à cette fin le possible est d’abord écartée la seule garantie du possible au nom duquel on
nécessaire. La croyance à l’enfer est la même conception inversée, lutte.
l’éternel enfer étant le minimum d’impossible, mais, par hasard, Les succès des idées réalistes ont empêché d’abord d’apercevoir
ce minimum est infiniment plus grand que le maximum de la que l’homme était placé de cette façon devant l’impossible qu’il
conception inverse. Ainsi l’imagination de l’homme aboutit comme fuyait. Il est vrai que cet impossible fondamental paraissait négli
la nature à l’impossible le plus grand. geable en comparaison des horreurs auxquelles on s’en prenait
directement. On n’avait d’ailleurs rien empiré : la mort et l’absence
A la vérité quelle qu’en soit l’apparence absolue, Dieu n’est de Dieu n’étaient pas nouvelles, existaient avant l’incroyance.
qu’un compromis entre des volontés contradictoires de l’homme. Dans la certitude d’un progrès indéfini, fallait-il s’occuper de
II est la médiation du possible et de l’impossible. Et comme telle, vieux enfantillages?
l’imagination de l’ Être parfait glisse toujours dans l’esprit de
l’homme à l’impossible. Dans l’ordre des conceptions profondes, Mais Dieu et l’immortalité eurent dans l’agitation humaine
Dieu dépasse les catégories de l’intelligence au point d’être au-delà passée une si grande place qu’on peut douter si leur éviction
du possible et de l’impossible, d’inclure aussi bien l’un que l’autre. demeurera sans conséquences. Un grand nombre d’hommes a
Ainsi l’expérience intérieure d’Eckhart donne à Dieu comme par lâché la garantie générale pour une satisfaction immédiate.
nécessité les attributs de l’impossibilité intellectuelle. Celle Aujourd’hui la satisfaction immédiate fait défaut. Certains pensent
d’Angèle de Foligno communie avec Dieu dans l’amour du qu’il s’agit d’un léger retard; d’autres reviennent à Dieu; un
démon. Si bien que la volonté de réduire au possible est limitée petit nombre voyant l’homme décidément la proie de l’impossible
au domaine terrestre : le ciel aussi bien que l’enfer lui échappe. envisage dans l’angoisse une attitude nouvelle : ne rien éluder,
Mais il s’agit d’un glissement dont le point de départ est le pos vivre l’impossible.
sible. Il fallait avant tout que le monde, n’étant pas comme nous
le recevons le domaine du possible, le soit du moins au fond, donc le Si Dieu est mort, si l’homme n’est pas moins abandonné que
devienne. Pour cela, même la mort est rejetée : le monde est si les bêtes, qui s’entre-dévorent, il est louable sans aucun doute
bien le possible au fond qu’on n’y peut voir qu’une vaine appa d’améliorer la situation de l’homme. Mais que j ’imagine à la
rence. Mais il fallait aussi que le possible en partie dépendît de la longue les difficultés levées, le maximum atteint, il se peut que
volonté humaine, afin que l’impossible eût un responsable ici- les hommes à la fin soient satisfaits : le plus grand nombre est en
bas. Le salut personnel est la pièce d’un système où s’exprime effet facile à satisfaire, mais fussent-ils effectivement satisfaits, et
l’élusion de l’impossible. dans l’incapacité d’apercevoir l’impossible en eux, du moins je
puis l’apercevoir à l’avance et ne m’émerveille pas d’un aveugle
Si bien inscrit qu’il soit dans la faiblesse de l’homme, dans la ment. II existe dans l’homme un impossible que rien ne réduira,
répugnance à vivre l’idée d’impossible, ce système d’équilibre le même, de façon fondamentale, pour le plus heureux que pour
est fragile. Le temps vint où l’on imagina simplement de lutter le plus déshérité. La différence est dans Pélusion, le bonheur est
contre l’impossible, de le chasser actuellement de la terre. La sans doute une forme d’élusion désirable, mais le bonheur ne peut
nature étant bonne, l’impossible tenant aux fautes de l’homme, que retarder l’échéance. Comme on ne peut se borner à reculer
pourquoi n’y pas remédier ici-bas. Il faut éliminer les abus dont l’échéance, on ne peut à la fin que faire face à l’impossible.
les méchants se rendent coupables, de toute façon traquer l’impos Mettre la vie, c’est-à-dire le possible, à la mesure de l’impossible,
sible sur terre, l’en chasser à jamais. Le devoir de l’homme est de est tout ce que peut faire un homme s’il ne veut plus éluder.
vouer sa vie à ce travail. Ainsi l’alcool introduit la misère au logis,
les enfants hâves, les femmes battues. Il faut, c’est le devoir, Cette tâche peut recevoir un jour — ce n’est pas nécessaire —
chasser l’alcool. Et si bien faire qu’à la fin seul le possible subsiste. des conséquences dans l’ordre de l’action mais se définit comme
spirituelle. C ’est un vieux mot dont le sens précis demeure lié à des
Mais ce réalisme ayant le pas sur les vieilles croyances alla formes de vies qui ne manquaient ni d’étroitesse ni d’ambiguïté.
de pair avec la ruine des idées sur l’âme immortelle et Dieu. Les Je l’emploie dans un sens voisin de la tradition mais en précisant :
3^0 Œuvres complètes de G . B ataille
Annexes 3”
est spirituel ce qui relève de l’extase, du sacrifice religieux (du
façon l’extase, le sacrifice, etc... mettent le possible au niveau de
sacré), de la tragédie, de la poésie, du rire — ou de l’angoisse.
l’impossible. Ce serait long et je l’ai dit ou le dirai ailleurs. Je veux
L’esprit n’est pas en entier spirituel. L ’intelligence ne l’est pas.
plus que jamais ne m’adresser qu’à des êtres fiers, en conséquence
Au fond le domaine spirituel est celui de l’impossible. Je dirai
nullement liés au possible, ayant de l’impossible au moins le
que l’extase, le sacrifice, la tragédie, la poésie, le rire sont des
sentiment qu’en donnent le tragique, le poétique, le risible. Je
formes où la vie se met à la mesure de l’impossible. Mais ce sont
me borne à ces deux propositions, déjà implicitement introduites :
des formes naturelles, en ceci que le sacrificateur, le poète, le
« chaque impossible est ce par quoi un possible cesse de l’être
rieur ne pense nullement se mettre à la mesure de l’impossible,
(comme je l’ai dit, sans le possible il n’y aurait pas d’impossible :
qu’il sacrifie, est inspiré ou rit sans bien savoir ce qui le trouble
le tragique est l’attribut du puissant) » — « à l’extrême limite de sa
et même en l’éludant par le sacrifice, la poésie, le rire. Si prenant puissance, chaque possible aspire à l’impossible (à ce qui le détruit
conscience de l’impossible, je me mets à son niveau, je puis être ou
comme possible) #. Je rappelle que l’aspiration à l’impossible est
non dans l’extase, je puis rire, ne pas rire, avoir ou non un senti
exactement le spirituel (comme l’action est toujours aspiration
ment sacré, poétique, tragique, je ne me borne plus à subir
au possible). Mais encore, au moment où la volonté de salut,
l’impossible des choses, je le reconnais comme tel, je n’élude pas
comme une intruse, est rejetée du spirituel, quel est le possible
l’impossible dont je ris, etc...
sans lequel il n’y aurait pas d’impossible?
Dans la tradition, le salut occupait dans la vie spirituelle la
Grossièrement, l’impossible entre dans la vie de Nietzsche sous
place centrale. Mais la volonté du salut signifie la résolution forme de maladie d’un corps vigoureux et bien venu. Si tragique
d’éluder l’impossible. Le salut n’est qu’une forme hybride. Le qu’apparaisse aujourd’hui ce qui est passif Vavenir de Nietzsche
salut n’est au fond que le principe de l’action (mettons du tem
aux environs de 1880 le paraissait davantage. Il dit lui-même
porel) introduit dans l’ordre spirituel. Il faut l’y regarder comme des cris de joie de Zarathoustra qu’on ne pourrait les comprendre
un intrus. Il en est de même de Dieu, même si Dieu glisse nécessai
sans pleurer : il vivait à ce moment-là sous le poids de ce qu’il
rement, glisse toujours à l’impossible : le Dieu d’Eckhart est le
avait devant lui. Le plus saisissant dans la vie de Nietzsche est
même que le bon Dieu. Dieu sans doute est une notion si mou qu’il abandonna la philosophie de Schopenhauer au moment
vante qu’on ne peut la réduire à la platitude, à la non-spiritualité, où la maladie en justifia le pessimisme dans son existence particu
au possible. Le salut ne se sauve que par l’angoisse. Sans cela,
lière. Il dit non à la vie tant qu’elle fut facile : mais oui quand elle
c’est la parfaite négation du spirituel, en entier lié à la perte. eut figure d’impossible. Il ne pouvait s’oublier lui-même notant
à l’époque de Zarathoustra ces quelques mots : « Voir sombrer
Ce qui donna de l’importance au salut n’est pas tant le but en
les natures tragiques et pouvoir en rire, malgré la profonde com
lui-même que le principe d’un but introduit dans la vie spirituelle. préhension, l’émotion et la sympathie que l’on ressent, cela est
L’impossible a besoin d’un possible à partir duquel il se dégage. divin. » En principe, rire es la réaction que l’impossible donne
Le salut est le possible nécessaire à l’esprit pour affronter l’impos quand la sympathie ne met pas en jeu personnellement. Soit
sible. Mais dans le salut, le possible est la fin de l’impossible : il que l’impossible atteigne les indifférents, soit qu’il atteigne des
en est donc Pélusion. Si la vie spirituelle exige l’élusion de son
êtres auxquels la sympathie m’assimile, mais sans les mettre en jeu
principe, elle n’est pas ce qu’elle dit être. Le salut n’est qu’une vraiment, je puis rire de l’impossible en humain : l’impossible
commodité malgré laquelle avait lieu, rarement, la vie spirituelle, laisse alors l’essentiel du possible intact. Riant de l’impossible
je veux dire le possible s’attachant à l’impossible. Mais l’habitude qui m’atteint, riant de me savoir sombrer, je suis un dieu, qui se
est si vieille qu’on n’imagine plus de vie spirituelle en dehors de
moque du possible qu’il est. Je ne mets plus la vie à la mesure
la recherche du salut. Si le salut n’est pas en question, quelle
de l’impossible pour éluder, comme le fait la nature dans la tra
raison d’être aurait la vie spirituelle ? Autrement dit quel possible gédie, suivant la théorie de la purgation d’Aristote. Zarathoustra
introduire dans l’impossible?
rendit le rire sacré. Je puis maintenant le dire avec insistance, mais
le rire est la légèreté, si Nietzsche l’avait fait lui-même, il aurait
Je m’explique ainsi avec l’intention actuelle de donner à manqué l’intention. La transparence et la légèreté de danse de
l’expérience intérieure de Nietzsche une portée qui n’a pas encore Vamor fa ti n’auraient pas été atteintes. Mettre sans élusion la vie
été tirée. Je n’éprouve pas la nécessité de dire à cette occasion
à la mesure de l’impossible demande un moment d’amitié
tout ce qu’il est possible d’entendre par impossible, ni de quelle
divine.
312 Œuvres complètes de G. B ataille Annexes 313

Nietzsche laissa beaucoup à deviner : à peine appuya-t-il Mais le mythe, le symbole du retour éternel ne peut être consi
dans ses lettres. Mais que signifie le divin atteint dans le rire, déré isolément. Il se rapporte aux conditions dans lesquelles la
sinon l’absence de Dieu? Il faut aller jusqu’au meurtre et dire non vie atteint l’impossible. Je l’ai dit deux fois déjà : l’impossible
seulement « voir sombrer » mais « faire sombrer », Nietzsche le dit n’est atteint que par le possible, sans le possible, il n’y aurait pas
dans Par-delà le Bien et le M ed : « Ne faut-il pas sacrifier enfin tout d’impossible. J’irai plus loin : l’impossible atteint mollement
ce qui console, sanctifie, et guérit, tout espoir, toute foi en une par la négligence du possible est un impossible à l’avance éludé :
harmonie cachée? Ne faut-il pas sacrifier Dieu lui-même...? » affronté sans force, il n’est que grivoiserie. La volonté du salut
Être divin n’est pas seulement mettre la vie à la mesure de l’impos n’est qu’une intrusion dans l’ordre spirituel mais elle lie du moins
sible, c’est renoncer à la garantie du possible. Il n’est pas de plus le possible à l’impossible. L ’impossible est la perte de soi. Comment
parfaite compréhension de la notion que les hommes ont de Dieu. obtenir d’un être qu’il se perde sinon en échange d’un gain? Il
Dieu ne se tolère pas lui-même en tant que possible. L ’homme est importe peu que le gain soit illusoire ou plus petit que la perte :
contraint à cette tolérance mais Dieu, la Toute-Puissance, ne trompeur ou non, c’est l’appât du gain qui rend la perte acces
l’est plus. La misère de Dieu est la volonté que l’homme a de se sible. Si l’homme renonce à faire d’un possible vulgaire une fin
l’approprier par le salut. Cette volonté exprime l’imperfection de l’impossible atteint par lui, s’il renonce au salut, quel possible
du possible dans l’homme, mais le possible parfait qu’est Dieu introduira-t-il dans l’impossible ? C ’est la question que j ’ai for
n’a de cesse qu’il ne tombe dans l’horreur et dans l’impossible. mulée tout à l’heure. L ’homme n’est pas Dieu, il n’est pas le
Mourir de mort atroce, infâme, abandonné de tous, abandonné parfait possible : il lui faut poser le possible d’abord. Le salut
de Lui-même, à quoi d’autre le possible parfait pourrait-il aspirer ? est misérable en ce qu’il met le possible après, qu’il en fait la fin
Comme il serait niais et petit sans cette aspiration! L ’homme de l’impossible. Mais si je pose le possible d’abord, vraiment
qui n’est que l’homme peut s’en tenir au moment de sa pensée d’abord ? Je ne fais qu’ouvrir la voie de l’impossible.
le plus grand, se hisser à hauteur de Dieu : la limite de l’homme
n’est pas Dieu, n’est pas le possible, mais l’impossible, c’est L ’hypertrophie de l’impossible, la projection de chaque instant
l’absence de Dieu. dam l’infini, met le possible en demeure d’exister sans attendre —
au niveau de l’impossible. Ce que je suis ici et maintenant est
L ’expérience intérieure de Nietzsche ne mène pas à Dieu mais sommé d’être possible : ce que je suis est impossible, je le sais,
à son absence, elle est le possible se mettant à la mesure de l’impos je me mets à hauteur d’impossible : je rends l’impossible possible,
sible, elle se perd dans une représentation du monde abominable. accessible du moins. La vertu de la non-élusion est de donner le
Le retour éternel a ce caractère particulier de précipiter l’être salut d'abord de n’en pas foire la fin mais le tremplin de l’impossible.
comme par une chute dans le double impossible du Temps. Le retour éternel ouvre l’abîme, mais est sommation de sauter.
L ’impossible dans la représentation commune du temps n’est L’abîme est l’impossible et le demeure, mais un saut introduit
rencontré qu’aux extrêmes de l’éternité antérieure et future. Dans dans l’impossible le possible qu’il est, voué dès l’abord sam la
l’éternel retour, l’instant lui-même est en un seul impossible moindre réserve à l’impossible. Le saut est le surhomme de
mouvement projeté à ces deux extrêmes. En tant que vérité sur Zarathoustra, est la volonté de puissance. La plus petite compres
laquelle asseoir la pensée, le retour éternel est un conte, mais en sion, et le saut n’aurait pas lieu. Le sauteur avec son élan aurait
tant qu’abîme? il ne peut être refermé. La pensée de l’homme les pieds rivés au sol. Comment n’aurait-il pas pitié de lui-même
s’efforçant d’embrasser le temps est détruite par la violence : à s’il a pitié d’autrui ? Celui que le souci d’éliminer l’impossible de
considérer le temps, la fierté de l’homme ne peut se placer que dans la terre accable ne peut sauter. La qualité nécessaire à celui qui
le vertige, faute duquel on aperçoit la platitude. Donner le vertige, saute est la légèreté.
mettre à la mesure d’une chute dans l’impossible, est la seule
expression, quelle qu’elle soit, de l’expérience intérieure, c’est-à- Nietzsche énonce l’idée qu’il serait compris dans cinquante ans,
dire d’une révélation extatique de l’impossible. Il n’est pas néces mais l’aurait-on compris capable de saisir le sens du saut, inca
saire à cet effet d’introduire le retour éternel (et moins encore de pable toutefois de sauter? Le saut de Nietzsche est l’expérience
le fonder en science), toutefois c’est un signe intelligible — et intérieure, l’extase où le retour éternel et le rire de Zarathoustra
l’irréfutable critique du sommeil. Rien de plus grand que cette se révélèrent. Comprendre est faire une expérience intérieure du
hypertrophie de l’impossible. saut, c’est sauter. On a fait de plusieurs façons l’exégèse
314 Œuvres complètes de G . B ataille

de Nietzsche. Reste à faire après lui l'expérience d'un saut.


Reste à frayer la voie par où l’on saute, à dire les cris retentissants
dans les parages de l’abîme. En d’autres termes à créer, par une
pratique et une doctrine, une forme de vie spirituelle jusqu’à
Nietzsche inimaginable, et telle qu’un mot usé démasque à la fin
le visage de l’impossible.

Annexe 5

Discussion sur le péché

Georges Bataille ayant tenu à définir sa position, singulièrement à


l'égard du péché, devant un auditoire de chrétiens et de non-chrétiens,
la définit en effet chez Af. M oré (séance du 5 mars 194 4) dans une confé
rence qui fu t imprimée ensuite dans son livre Sur Nietzsche, avec quelques
modifications toutefois, comme le précise la lettre suivante :

Mon cher ami \

Je ne sais si je vous [en] ai quelque jour touché mot : la partie


de Sur Nietzsche intitulée « Le Sommet et le Déclin »est bien le texte
de mon exposé chez Marcel Moré, mais un peu modifié. Je me
suis limité en principe à changer quelquefois la forme, à dévelop
per quelques passages. Mais j ’ai tenu compte d’une difficulté
soulevée dans la discussion. J ’ai introduit dans le texte imprimé
l’idée du néant de l’ennui, que je n’avais formulée, chez Moré,
qu’au cours de la discussion, en réponse à Jean-Paul Sartre. Le
lecteur qui se reporterait dans Sur Nietzsche au texte publié par
vous pourrait être désorienté s’il n’était averti.
De toute façon, ces changements n’ont qu’une importance
secondaire, ne touchent pas l’essentiel d’un texte où j ’ai tenté
comme d’aller au bout des choses. Je m’imagine encore aujourd’hui
avoir sapé le fondement de la morale vulgaire, ce que j ’ai voulu
faire expressément chez ceux qui prirent sur eux le fardeau de
cette morale, qui lui donnèrent un sens de détresse et dont la
détresse, avec moi, plaide contre cette morale. Je ne saurais trop
insister : « nous voulons être les héritiers de la méditation et de la
pénétration chrétienne... dépasser tout christianisme au moyen
d’un hyperchristianisme et ne pas nous contenter de nous en défaire. »
Ce que Nietzsche affirmait, je l’affirme après lui sans changement.
Je regrette là-dessus de m’être assez mal exprimé dans la dis
cussion. Je suis en vérité bien d’accord avec Hyppolite. Si j ’emploie
le mot péché, ce n’est pas une facilité. Il est même à mes yeux vide
3 i6 Œuvres complètes de G . Bataille Annexes 317
d’intérêt de poser le problème moral autrement qu’à partir de Bataille montrera en premier lieu dans le sommet qu’est le Christ en
l’expérience historique. J’ai besoin, en effet, « de ce que la notion croix l ’expression la plus équivoque du mal.
de péché a d’infini ». Ce qui me touche en matière morale est le « Les bourreaux de Pilate ont crucifié Jésus mais le Dieu qu’ils
tremblement vécu par des hommes qui durent aller jusqu’au bout. clouèrent à la croix fut mis à mort en sacrifice : l’Agent du Sacri
Non une expérience, bien finie, d’universitaire. fice est le Crime, qu’infiniment, depuis Adam, commettent les
Comment aurais-je pu, sans cela, apercevoir, au terme de pécheurs...
l’ascension vers le bien, la fatalité d’un crime? La mise à mort du Christ porte atteinte à l’être de Dieu.
J’estime qu’une hostilité rigoureuse est tenue d’aller jusqu’au Les choses eurent lieu comme si les créatures ne pouvaient
bout de la compréhension. Ce qu’on n’a guère fait jusqu’ici. communier avec leur créateur que par une blessure en déchirant
Amicalement à vous, l’intégrité.
Georges Bataille. ... Dieu blessé pour la culpabilité des hommes et les hommes que
blesse leur culpabilité vis-à-vis de Dieu trouvent, mais pénible
Ceci vous intéressera peut-être : un surréaliste (Jean Maquet) ment, l’unité qui semble leur fin... L ’homme atteint dans la mise
adopte aujourd’hui, dans Troisième convoi, une attitude voisine de en croix le sommet du mal. Mais c’est précisément pour l’avoir
la mienne, rendant justice au christianisme en toute hostilité. atteint qu’il a cessé d’être séparé de Dieu. Où l’on voit que la
« communication » ne peut avoir lieu d’un être plein et intact à
Étaient présents : M M . Adamov, Blanchot, B olin, M lle de Beauvoir,
l’autre : elle veut des êtres ayant l’être en eux-mêmes mis en jeu ,
M M . Bruno, Burgelin , Camus, Couturier, R .P . Daniélou , R .P . Dubarle, placé à la limite de la mort, du néant; le sommet moral est un
M M . de Gandillac, Hyppolite, Klossowski, Lahaye, Leiris , Lescure, moment de mise en jeu, de suspension de l’être au-delà de lui-
Madaule, M arcel, Massignon, R .P . Maydieu, M M . Merleau-Ponty,
même, à la limite du néant. »
Moréy M ounir H afez , Paulhan, fVéwrt, Sartre, rtr.
On trouvera ci-après : i° Vextrait des thèses fondamentales de la confé IL Dans la « communication », dans l ’ amour, le désir a le néant pour
rence par Pierre Klossow ski; 2° un exposé du R .P . D aniélou ; 30 la dis
objet. I l en est ainsi dans tout « sacrifice ».
cussion subséquente.
D’une façon générale, le sacrifice est du côté du mal, c’est un
mal nécessaire, et il serait inintelligible « si les hommes universel
I. EXTRAIT DES THÈSES FONDAMENTALES
lement » ne « communiquaient » entre eux en même temps qu’avec
les ombres infernales ou célestes. Or le désir — c’est le lien de la
(Introduction). Les questions introduites pour Bataille touchent communication, du sacrifice au péché — le désir souverain, ron
« le bien et le mal dans leur rapport avec l’être ou les êtres ». geant et nourrissant l’angoisse, engage l’être, mon être à chercher
Le bien se donne comme bien d’un être. Le mal comme « un au-delà de lui-même : le néant. Dans ce déchirement, ce senti
préjudice porté... à quelque être. Le bien serait donc le respect ment pénible d’un manque, je pressens mon absence à travers
des êtres, le mal leur violation. » D’abord apparaît cette contra laquelle se révèle la présence d’autrui, à condition que l’autre
diction : « Le bien est lié au mépris de l’intérêt des êtres pour eux- aussi soit penché sur le bord de son néant. La communication n’ a
mêmes. » Selon une conception secondaire... « le mal serait l’exis lieu qu’entre deux êtres mis enjeu. On trouve ici une même explication
tence des êtres, en tant qu’elle implique leur séparation. » pour l’œuvre de chair et pour le sacrifice. Sacrificateur et assistants
Conciliation facile : le bien serait l’intérêt des autres. au sacrifice s’identifient à la victime, penchés qu’ils sont au
moment de la mise à mort au-dessus de leur propre néant. Ils
I. (Thèse fondamentale). I l s ’agit d ’opposer non plus le bien au mal saisissent leur dieu glissant dans la mort. Le don sacrificiel met ainsi
mais le « sommet moral » différent du bien, au « déclin », qui n’ a rien à voir partiellement l ’être de l ’homme en jeu et lui permet de s’ unir à l ’être de la
avec le mal et dont la nécessité détermine au contraire les modalités du bien. divinité mis en jeu .
Le sommet répond à l ’excès, à l ’exubérance des forces. I l porte au maxi
mum l ’intensité tragique. I l se lie aux dépenses d’ énergie sans mesure, à la III. [Plus souvent que l ’objet sacré, le désir a pour objet la chair et,
violation de l ’ intégrité des êtres. I l est donc plus voisin du mal que du bien. dans le désir de la chair le jeu d e l a i communication » apparaît rigoureuse
Le déclin — répondant aux moments d’épuisementy de fatigue — donne ment dans sa complexité. L ’homme dans l ’ acte de chair franchit en souillant
toute la valeur au souci de conserver et d ’enrichir l ’être. C ’est de lui que — et en se souillant — la lim ite des êtres.
relèvent les règles morales. Or, ce qui attire le désir dans l’être de chair, ce n’est pas l’être
318 Œuvres complètes de G . Bataille Annexes 3*9
immédiatement, c’est sa blessure : c’est un point de rupture de venir. C 'est en ce sens précisément que l'aspiration au sommet, que le mou
l’intégrité du corps, ... blessure qui met en jeu son intégrité, sa vement du mal — est en nous constitutif de toute morde — une morale
rupture, qui ne tue pas mais souille. Ce que la souillure révèle, ne valant que dans la mesure où elle nous propose de nous mettre
c’est aussi ce que révèle la mort : néant, le cadavre exprime le en jeu.
néant. Dans la sensualité comme dans la mort, le néant d’ailleurs La « morale vulgaire » qui fait appel au mérite et propose comme
n’est pas lui-même ce qui attire pas plus que nous captive le cadavre fin le bien de l'être s'accomplissant dans le temps à venir, n’admet la mise
tel qu’il est. C ’est à des aspects artificiels — l’apparente sévérité en jeu que pour une cause utile. La Cité, l’amélioration du sort des
des morts — que se lie le pieux respect, la vénération calme. De pauvres, etc. [Elle n’exprime qu’une lassitude dont la plus grande
même dans la sensualité, la transposition est nécessaire à l’attrait haine a pour objet la liberté des sens, les excès sexuels —»« sauvage
du néant, lorsque la « nudité jolie, voluptueuse » triomphe de la irruption vers un sommet inaccessible » et dont « l’exubérance
mise en jeu qu’effectue la souillure.] * s’oppose par essence au souci du temps à venir ». Le sommet
Si le néant de l’obscénité signale la limite où l’être vient à érotique parce qu’aucun mérite n’y est lié, mais bien plus la
manquer, dans la tentation le néant du dehors apparaît comme la réprobation, relève de la chance, alors que le sommet héroïque,
réponse à la soif de communiquer. Le sens et la réalité de cette atteint au prix de dures souffrances, relève du mérite — encore
réponse sont faciles à déterminer. V itr e dans la tentation se trouve que la chance joue dans le désordre des guerres.]
broyé par la double tenaille du néant. S 'il ne communique pas, il s'anéantit L'essence d'un acte mord est au jugement vulgaire d'être asservi à quelque
dans le vide qu'est la vie s'isolant. S 'il veut communiquer il risque également utilité, de rapporter au bien de quelque être un mouvement dans lequel l'être
de se perdre : je ne communique qu’en dehors de moi qu’en me aspire à dépasser l'être. Ainsi la morale n’est plus qu’une négation
lâchant ou me jetant dehors... « Si je cède dans des conditions de la morale.
méprisables je serai... déchu à mon propre jugement. »
[Ainsi v la longue résistance dans la tentation » révèle d’autant VI. Toutefois les dépenses désordonnées d’énergie auxquelles
plus que la communication « n’a lieu que dans la mesure où nous engage le souci de briser la limite de l’être sont défavorables
des êtres, hors d’eux-mêmes penchés, se jouent, sous une menace à la conservation de cet être. Ni le crime, ni la sensualité ne répon
de déchéance. C ’est pour cela que les êtres les plus purs n’igno dent d’ordinaire au désir d’un sommet. Mais « les régions déchi
rent par les sentines de la sensualité... Ils pressentent, dans l’extrême rées »qu’ils désignent «n’indiquent pas moins le sommet vers lequel
aversion, ce qu’un autre épuise. »] tendent les passions ».

IV. Les hommes ne peuvent « communiquer » —• vivre — que VII. [L’extase chrétienne apparaît alors en un seul mouvement
hors d’eux-mêmes, et comme ils doivent « communiquer », ils participant des fureurs d'Eros et du crime.']
doivent vouloir ce mal, la souillure qui, mettant en eux-mêmes, «... Un mystique chrétien crucifie Jésus, Son amour même exige
« l’être en jeu, les rend l’un à l’autre pénétrables... Or : toute de Dieu qu’il soit mis enjeu, qu’il crie son désespoir sur la Croix.
« communication » participe du suicide et du crime... Le mal apparaît [Le crime des saints par excellence est érotique...] Le désir est
sous ce jour, comme une source de la vie ! C ’est en ruinant en moi, chaque fois l’origine des moments d’extase et l’amour qui en est
en autrui l’intégrité de l’être que je m’ouvre à la communion le mouvement a toujours en un point quelconque l’anéantisse
que j ’accède au sommet moral. Et le sommet n’est pas subir, il est ment des êtres pour objet. Le néant en jeu dans les états mystiques
vouloir le mal. est tantôt le néant du sujet, tantôt celui de l’être envisagé dans
la totalité du monde... La transe mystique... s’épuise à dépasser
V. Si le mal apparaît « comme un moyen par lequel il nous faut la limite de l’être... Le désir élève peu à peu le mystique à une
passer si nous voulons « communiquer », comme une source de la ruine si parfaite, à une si parfaite dépense de lui-même qu’en lui
vie », ce n’est là qu’un rapport fictif : les notions même de bien ou d'être la vie se compare à l’éclat solaire. »
fo n t intervenir une durée dont le souci est étranger au mal — au sommet — Toutefois il est clair... que ces ruines, ces consumations liées
par essence. La communication voulant par essence le dépassement au désir ne sont pas réelles : en crise le crime ou l’anéantissement
de l’être, ce qui est rejeté, par essence, dans le mal est le souci du temps à des êtres est représentation. C ’est qu’un compromis moral « a
rejeté les désordres réels » (orgie ou sacrifice) et a substitué aux
* N o u s rétablissons, entre crochets, les passages supprim és sur épreuves par
réalités des symboles (des fictions) devant le désir persistant d’un
Georges B a ta ille, sommet, « les êtres persistant dans la nécessité de trouver en
320 Œuvres complètes de G . B ataille Annexes 321
« communiquant » l’au-delà de ce qu’ils sont ». [Le sacrifice de X. I l fa u t aller plus loin . Formuler la critique est déjà décliner. Le
la Messe, qui figure la mise à mort réelle de Jésus, n’est encore fa it de « parler » d'une morale du sommet relève lui-même d'une morale
qu’un symbole dans le renouvellement infini qu’en fait l’Église. du déclin.
La Sensualité prit forme d’effusion spirituelle. Des thèmes de « ... Parler... de morale du sommet... la chose la plus risible!...
méditation remplacèrent les orgies réelles... »] sa construction « suppose de ma part un déclin » ... le « sommet
proposé pour fin n’est plus le sommet : je le réduis à la recherche
V III, La substitution de sommets spirituels aux sommets immédiats ne d’un profit puisque j'e n parle. A donner la débauche perdue pour
pourrait toutefois se faire si nous n'admettions le primat de l'avenir sur le un sommet moral... je me prive... du pouvoir d’accéder en elle
présent, si nous ne tirions des conséquences de l'inévitable déclin qui suit au sommet. »
le sommet. Les sommets spirituels sont la négation de ce qui pourrait être
donné comme morale du sommet. Ils relèvent d'une morale du déclin. XI. Comme le Château de Kafka, le sommet n'est à la fin que l'inacces
« Si je supprime la considération du temps à venir, je ne puis sible. I l se dérobe à nous, du moins dans la mesure où nous ru cessons pas
résister à la tentation... A vrai dire, cet état d’heureuse dispo d'être hommes : de parler. On ne peut d'ailleurs opposer le sommet au déclin
nibilité n’est pas concevable humainement. La nature humaine comme le mal au bien. Le sommet n'est pas « ce qu'il fa u t atteindre », le
ne peut comme telle rejeter le souci de l’avenir... Nous n’échappons déclin « ce qu'il fa u t supprimer ». D e meme que le sommet n'est à la fin
au vertige de la sensualité qu’en nous représentant un bien, situé que l'inaccessible, le déclin dès l'abord est inévitable.
dans le temps futur... » et nous n’atteignons « les sommets non (« Le Sommet, par essence, est le lieu où la vie est impossible
sensuels, non immédiats, qu’à la condition de viser une fin néces à la limite. »)
sairement supérieure. Et cette fin... doit encore être située au-
dessus du Sommet spirituel... » XII. A travers l’histoire se sont développées les raisons qu’un
« ...Résister à la tentation implique l’abandon de la morale homme peut avoir d’aller au sommet (le bien de ;la cité, la justice,
du sommet, relève de la morale du déclin... Tant qu’une effer le salut, etc.). « M ais le difficile c'est d'aller au sommet sans raison, sans
vescence juvénile nous anime, nous sommes d’accord avec les prétexte. »
dilapidations dangereuses. Mais que les forces nous viennent à «... Toute mise en jeu , toute montée, tout sacrifice étant, comme l'excès
manquer, ...que nous déclinions, nous sommes préoccupés... d’accu sensuel, une perte de forces, une dépense, nous devons motiver chaque fo is
muler... de nous enrichir en vue des difficultés à venir. Nous m s dépenses par une promesse de gain, trompeuse ou m n. » Quand bien
agissons. Et l’action, l’effort ne peuvent avoir pour but qu’une même une action révolutionnaire fonderait la société sans classes
acquisition de forces. Or les sommets spirituels... se lient à des — au-delà de laquelle ne pourrait plus naître une action histo
efforts d’un bien à gagner. Les sommets ne relèvent plus d’une rique — il apparaît qu’humainement la somme d’énergie pro
morale du sommet : une morale du déclin les désigne moins à nos duite est toujours supérieure à la somme nécessaire à la produc
désirs qu’à nos efforts. » tion. D’où ce continuel trop-plein d’énergie écumante — qui nous
mène sans fin au sommet — constituant la part maléfique... Or
IX. Ainsi l'état mystique est-il conditionné, communément, par la les motifs d’action qui donnèrent jusqu’ici les prétextes à des gas
recherche du salut. pillages infinis nous manqueraient : ... Qu’adviendrait-il alors...
... Ce lien d’un sommet comme l’état mystique à l’indigence de l’énergie qui nous déborde?...
de l’être... doit être fallacieux... Un ascète dans sa solitude pour
suit une fin dont l’extase est le moyen. Il travaille à son salut : ... de XIII. Ici, Bataille se demande encore une fois : « E st-il un but
même qu’un ouvrier peine en vue de son salaire... C ’est dans la moral que je puisse atteindre au-delà des êtres? » et répond : « ... sui
mesure où il succombe à la misère de l’homme qu’un ascète a la vant les pentes du déclin, je ne pourrai rencontrer ce but... je ne
possibilité d’entreprendre un long travail de délivrance... sans puis substituer un bien au but qui m’échappe. »
l’appât du salut (ou tout appât semblable), on n’aurait pas trouvé Bataille « presse » ceux qui « possèdent un motif »de partager son
la voie mystique! Sans ce «grossier artifice », les hommes n’auraient sort : sa haine des motifs et sa fragilité « qu’il juge heureuses ».
pu avoir « une conduite de déclin (la tristesse infinie, le risible Situation périlleuse qui constitue sa chance, tandis qu’il porte
sérieux nécessaire à l’effort). » en lui « comme une charge explosive » cette dernière question :
« Que peut faire en ce monde un homme lucide? Portant en lui une exigence
sans égards. »
325 Œuvres complètes de G . Bataille Annexes 323
XIV. (Conclusion). Au sein de la nature hostile et silencieuse, c’est d’être hors des voies moyennes, c’est leur singularité. Et par
que devient l’autonomie humaine ? « Le désir de savoir n’a peut- là ils exercent une attirance particulière en tant qu’ils représentent
être qu’un sens : servir de motif au désir d’interroger. Sans doute une rupture de l’ordre moyen, de l’ennui, en tant qu’ils sont sub
savoir est-il nécessaire à l’autonomie que l’action — par laquelle versifs. C ’est en second lieu la négativité : les deux attitudes ont
il transforma le monde — procure à l’homme. Mais au-delà des ceci de commun qu’elles tendent vers un néant de l’être, qu’elles
conditions du fa ire , la connaissance apparaît finalement comme un sont destructives de toutes limites, qu’elles visent à dissoudre
leurre, en face de l’interrogation qui la commande. C ’est dans toute détermination. Ceci nous posera tout à l’heure la question
l’échec qu’est l’interrogation que nous rions. Les ravissements de l’équivalence entre la détermination et la limite. Mais il est
de l’extase et les brûlures d’Éros sont autant de questions — sans exact que le pécheur et le mystique nient tout ce qu’ils rencontrent
réponses —• auxquelles nous soumettons la nature et notre nature. et que leur désir se porte toujours sur un au-delà. Un dernier
Si je savais répondre à l’interrogation morale... Je m’éloignerais aspect du sacré est enfin qu’il est la sphère de la communication,
décidément du sommet. C ’est laissant l’interrogation ouverte en parce qu’il dissout précisément les déterminations des êtres singu
moi comme une plaie que je garde une chance, un accès possible liers et qu’il permet la fusion, comme une sorte d’état liquide où
vers lui... » il n’y a plus d’existence séparée.
Que ces descriptions puissent correspondre à la fois aux états
mystiques et aux états de péché, la remarque en a été faite déjà
II. E X P O S É DU R . P. D A N IÊ L O U chez un Origène ou chez un Grégoire de Nysse, quand ils justi
fient l’emploi du mot érôs pour les états forts de la mystique. Ces
Les quelques remarques que je vais proposer n’ont pas la états présentent en effet les caractères d’excès, de négativité, de
prétention d’épuiser les problèmes que pose le texte qui vient sortie et de fusion qui définissent le sacré. Mais s’il y a en cela
de nous être lu. Elles ont un objet défini, qui est celui pour lequel une ressemblance formelle qui permet de les réunir sous une même
cette réunion a été faite, à savoir de présenter une réaction chré accolade, il y a par ailleurs l’opposition la plus totale. Et d’ailleurs
tienne à la tentative de M. Bataille. Cette tentative paraîtra-t-elle ceci n’a rien pour nous étonner, puisque c’est cette opposition
en opposition totale à la pensée chrétienne? Pourra-t-on, au même qui, en les situant aux extrêmes, les rapproche en tant
contraire, souligner certaines rencontres, ou même certains qu’extrêmes.
apports? C ’est à cette mise au point que je voudrais fournir L ’excès en effet dans un cas est un dépassement de la vie morale,
quelques éléments pour engager le dialogue que nous poursui par le fait que l’âme est conduite par des voies inconnues, où elle
vrons tout à l’heure. suit sans voir, où elle est soumise à une théopathie qui la soulève
Le premier caractère de l’attitude de M. Bataille est d’être une au-dessus d’elle-même; dans l’autre cas, il s’agit au contraire d’une
attitude « mystique ». Cette attitude me paraît se définir par rap extase dans le sensible, où l’âme se dissout dans le mirage des
port à l’attitude morale. L ’attitude morale se caractérise par apparences. Il est remarquable que ce soit les mêmes mots qui
« la préoccupation du salut ». L ’attitude mystique suppose au expriment cette double expérience : ivresse, éros, sommeil,
contraire l’acceptation d’un risque; c’est un appel à entrer dans extase sont à la fois les plus péjoratifs et les plus laudatifs. La
des voies neuves, non foulées, où l’on chemine « seul comme un négativité est également de sens contraire; dans un cas ce sont,
minerai », disait Rille. Ainsi la hiérarchie de valeurs de M. Bataille chez les mystiques, toutes les images sensibles, toutes les volontés
ne se définit pas en fonction du bien et du mal, mais en fonction propres qui cèdent à l’invasion d’une lumière qui brille et purifie ;
du mystique et du non mystique — et la sphère du moral est sans dans l’autre c’est au contraire la sensation qui absorbe totalement
doute totalement rejetée de ce dernier côté, le domaine mystique la conscience dans l’instant. De même enfin, la communication
comprenant ce qui est au-delà et ce qui est en deçà du moral. se fait dans un cas par la destruction de tout ce qui n’est pas le
Ainsi il a essentiellement pour domaine le péché et l’extase, l’éros moyen spirituel le plus profond; dans l’autre, c’est au contraire
charnel et l’éros divin. Ceux-ci constituent la sphère du sacré et ce noyau même qui est désintégré dans les décharges sensuelles.
se trouvent réconciliés dans la mesure où ils sont voie d’accès au Ainsi la classification de M. Bataille rassemble des objets en
sacré, encore qu’ils restent antagonistes. réalité, contraires. On pourrait dire qu’il y a dans le péché une
Si l’on veut préciser davantage ce qui caractérise cette sphère recherche d’un équivalent de l’extase pour des êtres qui n’ont pas
du sacré, c’est d’abord que c’est celle des extrêmes, M. Bataille le courage d’affronter le désert, les nuits, les dépouillements qui
emploie souvent ce mot. Ce qui rapproche le saint et le pécheur, conduisent à celui-ci. Tel est au fond, je pense, le cas de M. Bataille.
324 Œuvres complètes de G . B ataille Annexes 325
Mais ceci, il ne me l’accordera aucunement. Et pour une raison Mais on voit en quel sens le péché est lié à la grâce. C ’est dans
très nette. C ’est que pour lui le péché est non point un moyen la mesure où il détruit la suffisance, l’esprit d’avarice et d’appar
inférieur d’accès au sacré, mais un moyen privilégié. Et pourquoi tenance. Et sur ce point encore, M. Bataille voit juste. Mais ceci,
cela? C ’est que M. Bataille garde une défiance à l’égard de le péché ne l’opère que dans la mesure où il est détesté. C ’est par la
l’extase des mystiques considérée par lui comme étant gauchie présence dans l’âme d’un mal irrévocable et détesté qu’il détermine
par un désir de salut, si bien qu’elle risque de se solidifier en posses l’expérience de la totale impuissance et provoque le retour à Dieu
sion close. Le péché, au contraire, comporte toujours un déses comme source de la grâce qui est désirée. C ’est par la dualité
poir qui empêche de se replier sur soi, qui maintient la blessure tragique qu’il établit dans l’âme, qui est comme aliénée à elle-
béante. Ceci qui est important pour M, Bataille, en qui on sent même, qu’il devient moyen de salut, en tant qu’il manifeste le
avant tout l’horreur de ce qui serait un monde clos, suffisant — fait de l’appartenance à soi, la décèle comme coupable, et ouvre
et avec une volonté d’empêcher cette solidification — me paraît dès lors à la grâce. Ce n’est aucunement parce que, en lui-même,
très inexact. Rien n’est moins installé que le mystique, que Dieu il estime valeur, en tant que subversif de l’ordre, de l’intérêt, de
dérange perpétuellement et empêche de se replier sur lui-même, l’établissement.
dont toute la vie est progrès et qui réalise dans l’extase ce décentre- Il faut insister ici pour écarter toute ambiguïté, pour écarter
ment total de soi qui est en effet ce à quoi nous tendons — et qui l’ambiguïté même qui est au cœur de l’exposé de M. Bataille.
rend totalement communicable aux autres. La dilection marquée par le Christ aux pécheurs : «Je ne suis pas
Reste avec cela que le péché est une voie d’accès au sacré. Mais venu pour les justes, mais pour les pécheurs » n’est à aucun degré
pour le voir, il faut que nous approfondissions notre analyse de complaisance pour le péché. Elle ne vise qu’à le détruire. Ce serait
cette notion. Jusqu’à présent, en effet, nous avons défini le sacré détourner complètement les paroles du Christ de leur sens, que de
uniquement par des traits formels. Mais il y a aussi en lui un s’en autoriser pour excuser la faiblesse. « Il existe une hypocrisie
contenu qui est précisément commun au péché et à la grâce — et pire que celle des Pharisiens, c’est de se couvrir de l’exemple du
qui est la référence à Dieu. Ce qui constitue le péché comme tel, Christ pour suivre sa convoitise. Lui, il est un chasseur qui cherche
ce qui le distingue de l’acte manqué, du xXrjfijièXTjtia, ce n’est les âmes où elles se terrent; il ne cherche pas son plaisir dans les
aucunement qu’il est le fait de ne pas tendre à sa fin — d’être créatures faciles. Mais nous, elles nous perdent — et nous ne les
un peccatum, un faux pas — auquel cas nous disposerions de lui sauvons pas. » (Mauriac, Vie de Jésus, p. 101.)
et il ne serait plus le péché. Mais c’est qu’il offense Dieu, qu’il est On voit en quel sens le péché est une voie d’introduction
sacrilège. C ’est là ce qui lui donne son caractère absolument irré au sacré. C ’est en tant qu’il accule au désespoir et qu’il force
parable, irrévocable. Or les hommes sont sous le péché et tota l’homme à l’acte de foi, qu’il opère la transfiguration du monde.
lement impuissants par eux-mêmes à s’en libérer. « Tout ce qui Il y a donc, selon le schème kierkegaardien, innocence, péché,
n’est pas de la foi est péché », dit saint Paul. La prise de conscience gloire. Mais gloire et péché sont deux réalités opposées qui ne
du péché est donc l’acte décisif qui rend possible la rencontre peuvent exister, encore qu’elles sont étroitement liées. Or préci
avec le sacré — et qui permet de sortir de la sphère du moralisme. sément, c’est à les faire coexister que s’attache M. Bataille. Pour
Le moralisme est en effet en un sens le grand obstacle à la grâce. lui, encore une fois, le sacré est défini par la communication; la
La raison en est qu’il crée une satisfaction de soi, celle des phari communication par la dissolution. Or c’est le péché qui opère la
siens disant : « Seigneur, je vous remercie de n’être pas comme les dissolution. Et par là même, qui permet la fusion qui est la gloire,
autres hommes, qui sont voleurs, menteurs et adultères. » Au la fulguration, l’extase. On pourrait dire qu’il ne s’agit que d’une
contraire, le péché, étant une prise de conscience de notre souillure question de mots, qu’il s’agit de savoir ce qu’on entend par le
radicale et de notre totale impuissance à nous en libérer, est la sacré; que dès lors qu’on le vide de sa relation à Dieu, il n’y a
condition du recours à Dieu. Il est remarquable à cet égard que le pas de raison pour ne pas définir par sacré, l’état de fusion dans le
Christ dans l’Évangile soit environné de pécheurs : Madeleine, péché. Mais M. Bataille prétend bien que le péché garde son carac
la femme adultère, et les autres. Et Celse, l’adversaire des chrétiens, tère coupable — et donc sa référence à Dieu.
attaquait au iv® siècle l’Église, en lui reprochant d’accueillir les Si l’on cherche la raison de cette nécessité de la présence du
brigands et les impudiques. Cet aspect du christianisme est très péché au sein de la grâce, de la malédiction dans la gloire, c’est,
fortement accusé dans le protestantisme, jusqu’à faire du péché nous dira-t-on, que le triomphe de l’un des éléments amènerait
un élément constitutif de l’homme durant sa vie terrestre. Il est une sorte d’arrêt, une reconstitution de l’être — et donc la fin de
fondamental aussi dans le catholicisme. cet état de désagrégation, de dissolution, qui est la condition même
326 Œuvres complètes de G . Bataille Annexes 327
de la communication, si celle-ci est constituée précisément par la il nous semble qu’il n’y a plus communication, au sens où, pour
suppression des êtres en tant qu’existences séparées. Mais nom qu’il puisse y avoir mise en commun, il faut qu’il y ait qui mettre
pouvons nous demander si cet état de communicabilité est néces en commun — et pour que l’intégrité d’un être soit détruite, il
sairement lié au péché. Il y a, me semble-t-il, à la base de la pensée faut que l’être blessé subsiste.
de M. Bataille sur ce point, la crainte de rencontrer un arrêt, d’être Ceci pose une question qui me paraît fondamentale dans notre
enfermé dans un ordre défini. C ’est à ce point de vue que Dieu, en débat. Pour M. Bataille, — je ne sais s’il y a quelque influence
tant qu’il apparaît comme fondement de cet ordre, lui semble de la pensée bouddhiste — la personnalité est conçue comme une
une réalité fixe et donc une limite lui aussi. limite qui empêche la communication. Il y a identité entre la
Je pense qu’il y a ici une impuissance à concevoir d’une part destruction des limites et la destruction du moi, l’existence de
l’absence de limite, et de l’autre, l’entière communicabilité en celui-ci étant un obstacle au passage où n’existe plus qu’un état
dehors du péché. Or je crois que précisément le dogme chrétien de fusion qui est la communication, où il n’y a plus d’existants
fondamental de la résurrection représente la réalisation de cette séparés. Toute personne est égoïsme et l’égoïsme ne peut être
existence sans limite, le dépassement des limites de l’individualité totalement vaincu qu’avec la disparition de la personne; d’où le
biologique, un état corporel comme liquide et donc totalement péché qui désintègre celle-ci, qui atteint à son intégrité — et
perméable et transparent. La négativité si accusée chez M. Bataille, par là même la rend communicable. Il y a là une équation que je
le goût du néant cherché au-delà de tous les êtres, me paraît rejette entre la personne et la limite. L ’individualité biologique
exprimer ce besoin de destruction du corps individuel, qui appa est close, mais non la personne qui peut être totalement commu
raît à la fois dans le sacrifice, dans l’amour; mais qui est moins niquée, qui est sans limite, qui peut être totalement immanente
appétit de destruction du corps que des limites du corps et fureur à un autre.
de l’esprit, lié à la mortalité, de posséder un corps qui participe Ces remarques relatives à la notion de péché pourraient être
de son mode d’exister. poursuivies relativement aux autres notions théologiques dont
Je pense en second lieu que la crainte d’un arrêt dans la posses use M. Bataille. Je pense en particulier à la notion de sacrifice si
sion de Dieu vient aussi d’une fausse conception de cette posses importante chez lui et au passage fort beau d’ailleurs sur le sacri
sion. Je comprends très bien ce que veut dire M. Bataille, quand fice de la Croix, comme moyen de communication. Le sacrifice
il voit dans le péché la condition nécessaire de la gloire, parce que est envisagé par M. Bataille comme crime sacré, et donc comme un
le péché détruit l’intégrité et que cette désintégration est nécessaire mal, qui est le moyen d’un bien, c’est-à-dire la communication.
pour mettre l’être en état communicable. J’ai moi-même rencontré L ’idée que la mort du Christ rend Dieu communicable est riche
ce problème. Mais je pense que ce n’est pas le péché seulement de sens. Mais il ne faut pas oublier que la mort sur la Croix est un
qui est cette condition, ou plutôt que le péché est l’état inférieur sacrifice en tant qu’il est offert par le Christ pour les péchés du
de cette blessure. Sous ses formes plus hautes, c’est une autre monde — et que c’est donc en un sens figuré qu’on peut dire que
blessure, c’est-à-dire le désespoir de ne pas posséder Dieu. La ce sont les pécheurs qui mettent à mort le Christ : en ce sens que
sainteté est l’acceptation de ce désespoir comme condition nor c’est à cause d’eux et pour eux que le Christ offre librement sa vie.
male de l’âme, c’est-à-dire totale dépossession, par laquelle elle ne
s’approprie rien et se rapporte totalement à Dieu. Je laisse entièrement de côté les problèmes moraux et philo
Un troisième point qui me paraît notable, c’est que les concep sophiques posés par le texte de M. Bataille. Sur le terrain où je
tions que M. Bataille se fait de Dieu est celle du dieu des philo me suis placé d’une appréciation de la portée mystique de son
sophes, qui en effet apparaît comme suffisance parfaite à soi- attitude, je résumerai ainsi ma pensée. Je pense qu’il y a dans la
même. Mais le Dieu chrétien est ce Dieu en Trois Personnes qui négativité, l’excès, la communication, le sacrifice, des valeurs
se communiquent totalement l’une à l’autre, en sorte qu’aucune mystiques que M. Bataille peut contribuer à remettre en valeur.
ne possède rien en propre, mais qu’elles possèdent en commun Je pense que ces valeurs ne prennent leur sens plein que dans la
leur nature. Nous avons là le type même idéal de la communica mesure où elles ont de la mystique, non seulement la forme, mais
tion où tout ce qui est communicable est communiqué et où le contenu. Je pense que ce qui écarte M. Bataille de cette réalisa
subsiste seule la distinction des personnes, nécessaire pour rendre tion supérieure est une crainte obsédante du confort spirituel qu’il
la communication possible. M. Bataille dira peut-être que cette croit y pressentir, et d’une satisfaction de soi. Or je crois que, tout
réserve suffit à empêcher la communication au sens où il l’entend, au contraire, le message du Christ est un message de gratuité et
qu’il y faudrait la dissolution des personnes elles-mêmes. Mais ici, de dépense luxueuse.
3*8 Œuvres complètes de G . B ataille Annexes 329
c’est toujours le péché. D’où la nécessité constante du péché,
III. DISCU SSIO N la fonction positive du crime générateur de communication.
Ici, j ’en viens au second terme de l’alternative. Si le Christia
m . d e g a n d i l l a c : Avant que reprenne et se développe le dia nisme, au contraire, nous a délivrés une fois pour toutes du sacré
logue amorcé tout à l’heure par les deux exposés que nous venons ambivalent, il a, de ce fait, déraciné le péché en tant que pivot
d’entendre, peut-être conviendrait-il d’accueillir le point de vue de nos rapports avec Dieu. Le don, c’est alors être, et non pas la
de plusieurs de nos amis présents qui pourront enrichir la discus culpabilité. Et alors, ce qu’il y a de terrible dans le fait de tomber
sion et l’orienter de diverses façons. Et tout d’abord je donnerai entre les mains du Dieu vivant, c’est que nos rapports ne peuvent
la parole à Klossowski qui désire introduire dans le débat une plus être ambivalents avec Lui. C’est que le pivot de nos rapports
question tout à fait essentielle : celle de l’ambivalence du Sacré. avec Dieu ne peut plus être le péché, mais le fait d’être un tel
p. k l o s s o w s k i : La question particulière posée par Bataille devant Dieu.
n’appartient-elle pas, de par sa nature, au problème crucial Ici commence alors la responsabilité. Nous devons cesser d’être
suivant : coupables pour devenir responsables. Et bien qu’il soit certain
La sphère du Sacré étant la sphère des rapports ambivalents que le stade religieux est transcendant par rapport au stade éthique,
avec Dieu déterminés par le péché, le Christianisme achève-t-il cette transcendance du religieux n’en intègre pas moins l’éthique.
et consacre-t-il cette sphère définitivement? Dans ce cas Bataille L ’éthique s’y retrouve religieuse, et c’est pourquoi un acte conforme
apporterait certainement une contribution précieuse, un renouvel à la loi naturelle peut être un acte sacré au sens chrétien du terme.
lement, une remise en évidence de notre comportement reli Mais c’est bien ce dont Bataille a horreur, car le sacré chez lui,
gieux authentique. Ne semble-t-il pas, en effet, que notre Théolo pour ne pas intégrer l’éthique, pour l’avoir désintégrée, va du
gie a par trop rationalisé, et de ce fait désarticulé, nos rapports même cotip se confondre avec le stade esthétique. C ’est pourquoi
avec Dieu, particulièrement en ce qui concerne le péché, en sorte son a-théologie implique une valorisation du mal qui lui est aussi
que la Rédemption n’apparaîtrait plus que sous le jour juridique nécessaire que la scène du crime de Macbeth est indispensable
d’un simple règlement de comptes. à l’intégrité du drame de Shakespeare. On se meut ici en plein
Si c’est une chose terrible pour l’homme que de tomber aux dans la catégorie de l'intéressant délimitée par Kierkegaard.
mains du Dieu vivant, comme dit l’Épître aux Hébreux, Bataille G, b a t a i l l e : Ce que vient de dire Klossowski me paraît d’une
nous l’a bien dit, tout en feignant de ne pas connaître ce Dieu. importance primordiale en ce sens que la différence marquée
Être tombé dans les mains du Dieu vivant, c’est d’abord se recon est bien, autant qu’il semble, celle qui se développe à travers
naître coupable devant lui. Mais, pour Bataille, ne pas être coupable, l’histoire, qui oppose la période antérieure au Christianisme au
c'est vraiment ne pas être du tout. Être coupable ou ne pas être, voilà Christianisme lui-même. Ce qui paraît frappant dans le sacrifice
le dilemme, parce qu’être sans culpabilité, pour Bataille, c’est non chrétien, c’est, en effet, que le sacrifice est assumé, qu’exacte-
ne pas dépenser, c’est ne pas pouvoir dépenser, et que n’avoir ment le crime du sacrifice est assumé par ceux-là mêmes qui en
rien à donner, c’est être anéanti par Celui qui donne tout, y com réclament le bénéfice, alors que dans le Christianisme, celui qui
pris ce que nous sommes. bénéficie du sacrifice est en même temps celui qui le maudit et
Je crois donc que ce que Bataille réprouve comme morale du en rejette la faute sur autrui. Il y a dans le Christianisme une
déclin, c’est l’être pur et simple. Ainsi, il sera encore plus intolé volonté de ne pas être coupable, une volonté de situer le coupable
rable d’être un tel devant Dieu. Être, pour Bataille, c’est s’ennuyer. hors du sein de l’Église, de trouver une transcendance de l’homme
C ’est bien là la Langweile de Heidegger. Être coupable au contraire, par rapport à la culpabilité.
c’est gagner en intérêt contre Dieu. Il me paraît y avoir quelque puérilité dans la nostalgie d’un
La culpabilité, en effet, distrait de cette servitude qu’est le fait état de chose primitif; si l’attitude pré-chrétienne a été dépassée,
d’être, soulage de la pesanteur de l’être immobile et engage il me semble qu’elle devait l’être. Toutefois, dans la mesure où
l’homme dans le mouvement pour le mouvement qui n’est jamais je crois encore à une possibilité de donner à une attitude consé
qu’un mouvement offensif contre Dieu. Et l’avantage de ce mouve quente son développement même dans les circonstances actuelles,
ment, c’est que l’homme n’a plus le sentiment d’être une simple il me semble que cette attitude pourrait se rapprocher bien
créature, que Dieu n’est plus simplement le créateur, mais qu’une davantage de celle de l’homme qui, n’étant pas chrétien, assu
contestation entre Dieu et l’homme laisse à l’homme la chance mait la totalité de cet acte, à la fois de la cause et delà conséquence
d’en sortir vainqueur. Et le pivot de ce mouvement offensif, du sacrifice. Lorsque le sacrificateur qui s’approchait de la vie-
33° Œuvres complètes de G . B ataille Annexes 331
time n’avait pas la possibilité, sinon par des comédies assez gros ne vois pas, pour ma part, comment l’invasion du péché dans les
sières et qui, par conséquent, ne réservaient rien, n’avait pas la chrétiens les rendrait moins ennuyeux.
possibilité d’échapper au sentiment de culpabilité qu’il mettait G. b a t a i l l e : Je ne propose pas le salut de l’Église, je me
en avant du fait que la hache tombait sur la tête de la victime, borne à constater ce que, malheureusement, d’autres ont constaté.
il me semble que le sacrifice antique était plus entier, était le même p. k l o s s o w s k i : Je crois que notre monde est écrasé par le
que serait le sacrifice assumé par un chrétien qui s’enfoncerait sentiment de culpabilité et que, dans son impuissance à prendre
volontairement dans le péché et penserait ne pas pouvoir éviter conscience de sa responsabilité devant Dieu, il demeure enfermé
de descendre dans l’abîme pour que la rédemption s’accomplisse. dans l’ennui. Je vous accorde que, dans la mesure où certains
Celui-là éviterait, me semble-t-il, ce qui me paraît l’achoppement membres de l’Eglise participent à cette maladie du monde actuel,
essentiel du Christianisme. S’il est vrai, d’autre part, que le sacri ils sont « ennuyeux » comme le monde actuel est « ennuyeux ».
fice chrétien, lui, se perd dans un monde bénéfique qui me paraît Pourquoi le monde du péché est-il ennuyeux? Parce qu’il
même par rapport à la Cité, représenter une sorte de perfection aime bien son péché sans vouloir le connaître. Vous nous parlez
dans l’être, j ’entends au sens où vous l’entendiez vous-même toujours de l’éclat du monde du péché. Ce monde est bien terne.
tout à l’heure, dans l’Être qui n’est que l’ennui qui n’est que la g . b a t a i l l e : Il m’a semblé quelquefois que le monde chrétien

fatalité, dans lequel nous nous trouvons finalement enfermés était plus particulièrement ennuyeux du côté où le péché faisait
par des limites dont nous pouvons sans doute sortir, mais à l’inté absolument défaut.
rieur desquelles l’air se fait de plus en plus irrespirable. L ’air que m . d e o a n d i l l a c : N’est-ce pas à cet ennui que faisait allusion

respire celui qui se laisse enfermer dans la sphère proprement le Père Daniélou lorsqu’il parlait tout à l’heure de « confort
chrétienne devient peut-être, par certaines ouvertures, relative spirituel »?
ment frais quelquefois, mais je suis obligé de m’en prendre à r . p. d a n i é l o u : Pour moi, le confort spirituel, c’est le péché
l’ensemble. Et je suis obligé de faire ressortir que cet air est devenu même.
irrespirable. Nous le savons tous et les chrétiens eux-mêmes le m . d e o a n d i l l a c : Nous jouons un peu sur les mots.

dénoncent. Il y a, dans la fatalité avec laquelle le Christianisme r . p. d a n i é l o u : Tout le monde joue sur les mots. Ce mot de
s’est refermé sur lui-même dans l’ennui, quelque chose qui domine péché crée une ambivalence.
la situation chrétienne actuelle, quand nous sommes en face des j. h yppo l it e : Ce qui est grave, ce n’est donc pas le péché,
spectacles que l’Église dans sa survivance nous offre encore, avec c’est la médiocrité, qui n’est ni la grâce, ni le péché.
ses aspects désarmants de bondieuserie, de cafarderie et de tout M. d e o a n d i l l a c : Mais cette médiocrité n’a pas le sens tragique
ce qui est devenu le plus frappant dans la survie du monde catho du péché senti comme tel. Nous transcendons radicalement la
lique actuel vu de l’extérieur. Est-il loisible de supprimer d’un sphère de l’ennui dès que nous pénétrons dans la sphère de
trait cet aspect des choses? C ’est ce que je ne crois pas. Qu’à la culpabilité dramatiquement consciente.
1 intérieur de ce développement continue de brûler je ne sais j. h y p p o l i t e : Il y a un vieillissement historique qui est iné
quelle flamme, ici ou là, personne ne le nie, mais que cette absence luctable.
de flamme, que cet ennui qui sévit au-dehors soit lié à ce rejet m . d e g a n d i l l a c : Il ne faudrait pas transposer le débat sur le

de la culpabilité à cette séparation complète entre le Christianisme plan institutionnel. Ce que nous cherchons ici à définir, c’est
et le monde du péché, c’est ce qui me semble d’une évidence assez plutôt une expérience qui, en toute hypothèse, ne sera jamais le
criante car, à quoi aboutit finalement le Christianisme? C ’est fait que d’une petite minorité, qui restera toujours inaccessible
qu’il y a d’un côté tout de même l’absence d’ennui qu’est le monde à la masse anonyme et banale.
chrétien. J ’entends que, bien entendu, il ne s’agit que du monde a . a d a m o v : Ce qui me frappe le plus dans la discussion, c’est

chrétien pris dans sa réalité totale et grossière, mais, enfin, les le ton de voix de Bataille : il me semble absolument authentique.
choses n’en sont pas moins là. Les Égyptiens avaient raison qui faisaient de l’intonation « juste
r . p . daniél ou : Je crois plutôt que c’est pour s’être laissé envahir de la voix » la condition préalable à l’énonciation de toute vérité.
par le péché que l’Église s’est dégradée puisque, par péché, Il est très rare, de nos jours, d’entendre simplement un homme
nous entendons ce qui est obstacle à la communication, c’est-à- parler avec une intonation qui soit vraiment la sienne, qui tra
dire l’égoïsme et le repliement sur soi. Peut-être qu’au Moyen Age duise une expérience personnelle.
il y avait moins de séparation entre l’Église et le monde du péché Je donne raison à Bataille quand il dit que c’est l’absence du
et que l’Église était moins ennuyeuse, la chose est possible; je péché qui rend le monde chrétien si ennuyeux. Mais, pour moi,
332 Œuvres complètes de G . B ataille Annexes 333
la notion de péché est inséparable de celle d’existence indépen péché, il y a parfois une richesse que l’homme « sage » (je prends
dante de tout péché distinct. Qpe l’on pense à l’étymologie du sage au mauvais sens du mot) élimine. Je pense comme le
mot : exstare : être jeté au-dehors, et l’on me comprendrai. Seule R. P. Daniélou que le chrétien ne deviendrait pas plus distrayant
l’extase, en jetant l’homme hors de l’existence lui permet de s’il se mettait à sombrer dans le monde du péché, mais qu’il
retrouver l’état d’où il a été exclu. devrait garder le contact avec ce qu’on appelle le monde du péché,
D ’autre part, comme Klossowski l’a avoué tout à l’heure, le monde auquel il appartient, prendre conscience de ce que sont
Christianisme n’a plus de nos jours aucun caractère sacré. Klos les pécheurs. Ce qui m’a frappé dans cette mission de Paris,
sowski, songeant sans doute à une nouvelle ère historique où le c’est la notion d’un apôtre nouveau, ce qu’ils appellent le « mili
sens religieux se déplacerait, y voit un bien. Mais si j ’entrevois tant intermédiaire », c’est-à-dire l’apôtre chrétien qui, au lieu
ce bien, je vois aussi le mal qu’il implique. de sortir du milieu auquel il veut rendre le témoignage du Christ,
Si les religions ont fait faillite, c’est qu’elles ont perdu le sens de reste solidaire de ce milieu avec toutes ses caractéristiques et ses
l’identité des contraires. Tout le monde aujourd’hui attaque la défauts. Il faudrait aller boire, non pour faire plaisir, mais parce
raison au nom de l’irrationnel. Ceci vient de ce que le rationa qu’on a envie de boire. C ’est dans la mesure où nous communi
lisme, du seul fait qu’il se base sur le principe de non-contradic querons avec ceux qui ont cette même vie, ces mêmes aspirations,
tion, porte en lui tous les arguments qu’on peut lui opposer. ces mêmes soucis, que nous serons capables de leur apporter le
Pour en revenir au christianisme, je trouve très significatif témoignage du Christ. Dans ces milieux d’apostolat qui prennent
que ce principe de la raison triomphante ait fini par chasser des la vie dans sa réalité, il semble que l’on voit pointer la joie. Je
cathédrales les figures des démons. Qpe le christianisme ait encore n’y ai jamais vu l’ennui. Je suis entré tard dans les Ordres. Il
un sens pour quelques hommes, qu’il leur soit d’un secours réel, m’est arrivé de fréquenter le monde du péché, je dois avouer
cela ne change rien. Nous sommes entrés dans la nuit. Vouloir que je m’y suis rasé... Au contraire, depuis que j ’ai mis cet habit,
encore appartenir aujourd’hui à une religion définie, je dis au je ne me suis jamais ennuyé. Tout de même quinze ans sans ennui,
nom même de l’esprit religieux que cela n’est plus possible. ce n’est pas mal.
r . p . m a y d i e u : Je voudrais faire deux remarques. Si l’on semble p. b u r g e l i n : Je n’ai rien de particulier à ajouter sinon que
éliminer la joie dans le Christianisme, c’est que, pour beaucoup, j ’ai été gêné, à certains égards, par certaines dissociations qui ont
le Christianisme n’est plus créateur. C ’est, du moins, l’impression été faites, par exemple, par l’opposition de la Morale et de la
que l’on a dans une masse bourgeoise. Mais il y a, au contraire, Mystique, sans laisser de troisième voie. Ces deux voies conçues
des milieux où le Christianisme est essentiellement créateur. comme opposées, carrément et absolument, et ensuite, rien d’autre.
Moi-même à Paris, en un temps où tant de gens étaient comme Il me semble qu’il y aurait lieu, quoique, pour ma part, je ne
hypnotisés, j ’ai vu une triple création dans un tout petit cercle : sois pas du tout au clair sur cette question, de chercher une
i° Une université populaire créée aux environs de Paris, tout troisième voie, qui serait à mon sens la voie de la Foi, qui ne serait
à côté de l’école des sous-officiers S.S., alors que c’était interdit ni exactement la voie de la Mystique, ni surtout la voie de la
par les règlements; Morale.
2° Une organisation créée par un abbé, l’aumônerie des pri Vous devriez développer ce point. Je constate ma gêne en face
sonniers de guerre, puis l’aumônerie des prisonniers civils. Ceci, de ce choix entre un érotisme extatique et puis la morale pure.
avec énormément de courage ; m . d e g a n d i l l a c : Lorsqu’Adamov parlait tout à l’heure d’une
3° Enfin, tout récemment (et c’est le problème posé par un logique du contradictoire et d’une dialectique possible, je pensais
livre qui, au demeurant, n’est pas sans défauts : France, pays de à Karl Barth et je me demandais si un vrai Barthien poserait
mission), j ’ai vu un groupe de prêtres (6 ou 8 prêtres pauvres, le problème dans les mêmes termes; j ’aimerais savoir si Burgelin
quoique ayant de l’argent) ayant tout donné et un groupe de a éprouvé le même sentiment.
laïcs créer, faire surgir un Ordre qui ne sera peut-être pas définitif p. b u r g e l i n : Pour ma part, je ne le reconnais pas du tout.
(vous savez qu’il y a des amorces d’ordres, un Ordre met parfois En particulier, ce qui me gêne, c’est peut-être l’idée que l’on puisse
longtemps à naître) mais faire surgir un ordre nouveau qui est la chercher l’extase, comme bien, que l’extase soit donnée à quel
Mission de Paris. qu’un, c’est bien possible, mais qu’on puisse orienter sa vie sur
Le second point que je voudrais aborder est relatif au péché. une recherche systématique de l’extase, voilà quelque chose qui
Je crois qu’on a beaucoup à apprendre des pécheurs. D’abord, me choque. En tout cas, du point de vue chrétien il me semble
parce que chacun de nous est pécheur; puis je pense que, dans le que tout vient de Dieu et rien de l’homme et que, par conséquent,

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une recherche qui vient de l’homme n’a aucune espèce de sens tion qui prépare la mort du corps (sauf chez le Christ dont le
en ces matières. Que le christianisme soit ennuyeux ou qu’il ne corps était immarcescible).
soit pas, c’est une question qui ne me touche pas du tout. Cela Il y a une autre mort de laquelle vous avez parlé davantage
ne me regarde pas. Ce n’est pas sur ce plan que je poserais pour puisque vous avez touché à des choses très directes et très profondes
ma part la question. Il y aurait quantité de points de ce genre. intérieures en nous; c’est une espèce de mort spirituelle, ce que
J ’ai été un peu gêné par l’opposition qu’a faite M. Bataille au votre devancier en cela, Nietzsche, appelait « la mort de Dieu ».
moment où il a identifié, en somme, la notion de mérite et la notion Mais là encore, après la mort du corps, il y a une espèce de mort
de salut, la notion de perdition et la notion de grâce. Ici encore, spirituelle pour renaître. Il faut, je crois, réellement y passer et
je ne me senti