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Les mondes ouvriers

Le pluriel de l'expression « les mondes ouvriers » est important. En effet, s'il existe une « condition
ouvrière » définit par le sentiment d'être ouvrier, il n'y pas, à la Belle Epoque, UN monde ouvrier,
mais une multiplicité de classes que Michel Winock se propose de décrire. Quels sont les critères
de cette diversité ? Le type d'entreprise où l'ouvrier travaille, concentrée ou petite structure
l'origine rurale, un déracinement plus ou moins accentué, la nationalité. En effet, déjà à la Belle
Epoque, les immigrés sont seuls détenteurs de « la véritable condition prolétarienne », éprouvante
et source d'exclusion. Si la condition ouvrière s'améliore globalement, l'inflation du franc qui n'est
pas suivie par les salaires favorise la multiplication des revendications ouvrières, à travers
notamment les grèves de 1906-1910, en raison de la précarité devant l'emploi et la maladie. Naît
une certaine violence sociale.
Du point de vue politique, le mouvement ouvrier est faible. En cause, la séparation originelle entre
socialisme (la SFIO) et syndicalisme (la Confédération Générale du Travail née en 1895) qui
affirme son indépendance politique dans la « charte d'Amiens » de 1906.

EMPLOI ET GENRE DE VIE


Données numériques et variations
Au début du XXème siècle, « le » monde ouvrier est très hétérogène parce que tous les modes
de production historiques existent encore, de la fabrique, à l'usine, au travail à domicile, à la
manufacture.
3 millions d'ouvriers industriels en 1870 ; 4.5 millions en 1914, soit un peu plus du tiers de la
population, dont une majorité dans la petite entreprise et l'artisanat. En moyenne en 1906, on
compte 4.3 ouvriers par employeur (ce qui tord le cou à l'idée qu'on se fait de la grande usine au
XXème siècle). Il existe pourtant de fortes concentrations ouvrières : 20000 ouvriers dans les
usines Schneider au Creusot : « l'ère de la concentration industrielle commence ; c'est avec elle
que se forme une classe ouvrière industrielle moderne ».
Exemple donné par Winock : l'étude de Rolande Trempé sur les mineurs de Carmaux. Jusqu'à
1880, ceux-ci sont des paysans peu déracinés. Ils connaissent une « ouvriérisation » jusqu'aux
années 1890, leur mobilité augmente et ils changent souvent d'entreprise dans l'espoir d'améliorer
leur sort, entraînant une pénurie de main-d'oeuvre, résolue par l'entrée des femmes dans le
marché, ou par la mécanisation. C'est en partie par ce biais, de la mobilité des ouvriers, qu'une
organisation scientifique du travail prend racine en France.
Se développe bientôt un prolétariat d'usine qui cohabite avec la tradition de la petite entreprise :
à la Belle Epoque, « la classe ouvrière est encore un puzzle géographique et social ».

De la misère à la pauvreté
Entre 1871 et 1905, le salaire des ouvriers augmente (inflation comprise), alors qu'il baisse de
1905 à 1913. Winock y voit la cause de la plus forte poussée des luttes sociales, et des grèves,
à partir de 1906. Le salaire augmente avec : le sexe (les hommes gagnent plus que les femmes),
la région (un ouvrier parisien gagne plus qu'un provincial), le métier et la qualification (les ouvriers
qualifiés ne connaissent pas tout à fait la misère de l'ouvrier).
Le chômage : 5% des actifs en 1903, il caractérise le danger de la condition ouvrière. Pour
Rolande Trempé, les ouvriers ne connaissent jamais « un sentiment de sécurité ». La précarité,
jusqu'à la sous-alimentation et l'insalubrité de l'habitat (3% à peine des logements ouvriers ont
trois pièces, alors que les ménages de quatre et plus dominent) reste une constante du prolétaire,
même si atténuée en comparaison avec le début du XIXème siècle.

Les femmes
En 1911, elles forment 38% des ouvriers, surtout dans le textile, le tabac et l'alimentaire. Sous-
rémunérées, et oubliées par la protection sociale, la loi de 1892 et la loi Millerand de 1900 qui les
limitent à 11 h de travail par jour, poussent les patrons à les congédier.
La précarité est donc la première caractéristique de la vie quotidienne des ouvriers, et plus encore
des ouvrières.

LA VIOLENCE
La dureté du travail
D'abord, la dureté physique : la semaine légale est de 72 h de travail par semaine, en dépit du
repos hebdomadaire établi par la loi du 13 juillet 1906.
On commence à travailler à 12 ou 13 ans. Il y a une « impitoyable usure au travail », avec pour
résultat une mort précoce : le taux de mortalité en moyenne pour les femmes dans la vingtaine est
de 9.43 pour mille, il devient 25.9 pour mille pour les ouvrières.

Violences des moeurs


Déracinés, la société des ouvriers est pour Gérard Jacquemet une société de « bruit et de
fureur », exacerbés par les problèmes financiers, et surtout l'alcoolisme, maladie sociale, à tel
point que la CGT mène campagne contre ce fléau.
Aussi, la délinquance organisée en bandes (les « apaches »), notamment à Belleville.
Les ouvriers sont considérés comme étant un danger social , Louis Chevalier écrit « classe
laborieuse, classe dangereuse ».

Le temps des grandes grèves


La méfiance du reste de la société s'explique aussi par la violence politique des ouvriers. Ils ont la
réputation d'être des « rouges ». Jusqu'en 1890, l'ouvrier possède un livret de surveillance. S'il a
un casier judiciaire, il perd son emploi. Méfiance qui provoque réaction dans le mouvement
ouvrier : les grèves, autorisées par la loi de 1864. De 890 grèves en 1900, on passe à 1517 en
1910 : elle est « normalisée comme moyen à peu près unique de revendication ».
Ce contexte voit naître un homme politique d'importance : Georges Clemenceau. Ministre de
l'Intérieur (« premier flic de France ») en 1906, il se débattra avec l'offensive ouvrière majeure de
1906 (presque 10 millions de journées de travail perdues par la grève en 1906, trois fois plus
qu'en temps normal), et avec Jean Jaurès et la SFIO. Pourquoi 1906 ? Le 10 mars se produit la
catastrophe de Courrières (effondrement d'une mine provoquant la mort de 1200 mineurs) est à
l'origine d'une propagation forte des grèves, à tel point que le journal l'Echo de Paris titre « Vers la
Révolution ». Clémenceau mobilise 60 000 hommes pour que le 1er Mai « fête du travail » ne
devienne pas un massacre.
Plusieurs grèves se succèdent : en 1907, l'insurrection du Midi viticole, en 1909, la grève générale
des postiers. C'est alors la première fois que des agents du service public la font : plus de 800
révocations sont prononcées puisque les fonctionnaires n'ont pas encore de droit de grève.
Octobre 1910, la grève des cheminots, réprimée par les compagnies de chemin de fer.
« Les conflits sociaux sont caractérisés par une violence de part et d'autre ». La politique de
« briseur de grève » de Clemenceau est un échec, ressoudant les rangs des syndicats.
Globalement, ces grèves sont couronnées d'un succès total ou partiel, mais la grève n'a pas une
« valeur en soi », elle est aussi un « moment d'expression, de création, de fulgurance ». Pour
George Sorel dans Réflexions sur la violence, c'est grâce à l'idée de grève générale que « le
socialisme reste toujours jeune ». Pourtant, en 1913, seulement 9% des salariés sont syndiqués :
c'est un des taux les plus bas des pays industriels. En somme, les conflits sociaux sont nombreux,
mais « mal encadrés ».

LA QUESTION SOCIALE
Un droit du travail se constitue peu à peu : la première loi à cet égard date du 9 avril 1898, sur les
accidents de travail. Loi fondatrice, « l'entreprise cesse d'être un lieu de non-droit ». Complétée
par les lois de 1905 sur les vieillards et infirmes, et 1910 sur les retraites ouvrières et paysannes,
signant la fin d'un « Etat libéral du code civil ». Pour François Ewald dans l'Etat-providence, il y a
passage de l'Etat-gendarme à l'Etat-assurance, une ébauche donc d'Etat-providence. C'est un
passage difficile et contrarié par une double tension : d'une part le patronat libéral, d'autre part le
rejet du prolétariat du rôle de l'Etat, forcément bourgeois. Léon Bourgeois en 1904 déclare que
« l'organisation de l'assurance solidaire » (droit du travail) est un « objet essentiel du devoir
social ». Si la France à la Belle-Epoque est en retard dans ce domaine par rapport à l'Allemagne,
elle progresse.
A la Belle Epoque, avec ces conflits de classe, la France entre pleinement dans le monde des
sociétés industrielles, et intègre ses ouvriers dans une société aux fondements capitalistes,
intégration soulignée par la création en 1906 d'un ministère du Travail par Clemenceau : pour
Viviani, son premier occupant, les ouvriers ne sont plus ces « nomades qui campent aux bords de
la ville et de la société ».
Les femmes à la Belle Epoque
C'est la subordination de la femme à l'homme, pendant la Belle Epoque, qui justifie pour Winock
qu'elles constituent un chapitre séparé de son histoire. Trois images de la femme s'imposent
alors : la madone, la mère pure et asexuée, la séductrice, la courtisane, ces deux-figures
exprimant la distinction entre mariage et plaisir, et enfin la muse, la femme imaginaire et
inaccessible, exclue du réel. Stéphane Michaud : la femme est enfermée « dans un labyrinthe de
représentations aliénantes ». Mais cette condition s'améliore, bientôt catalysée par la guerre.

NORMES
L'inégalité par la loi
Inscrite dans le code civil depuis Napoléon, celui-ci affirme la minorité de la femme. Ainsi,
jusqu'en 1907, elle ne peut disposer de son salaire sans le consentement de son mari. La loi de
1892 citée plus haut, qui limite les femmes à 11 h de travail par jour, est un facteur de grave
inégalité dans le travail. Seul le repos dominical obtenu pour tous en 1906 est « le premier texte
non discriminatoire du droit du travail » pour N. Arnaud-Duc. Les biens apportés par la dot sont
administrés par le mari. En crimes, l'épouse adultère est passible de deux ans de prison lorsque
le mari adultère ne risque qu'une amende. Toute une idéologie scientiste tente d'expliquer cette
subordination, de sa « nature » à la taille de sa « boîte crânienne ». On invoque aussi sa
« vocation » : « assurer la cohésion sociale par la famille qui est son espace propre ». Elle est
donc, pour Winock, « enfermée dans la sphère privée », au profit des libéraux qui y voient l'unique
moyen de distinguer le privé du public. Si, en 1896, 38% des femmes mariées travaillent à plein
temps, même les couches ouvrières et syndicalistes poussent la femme à demeurer ménagère.

L'impératif matrimonial
Le mariage est une « norme impérieuse » : la célibataire est de fait exclue du social. L'« union
libre » ne se pratique guère que dans les cercles ouvriers (et encore), d'artistes ou d'anarchistes.
On voit déjà apparaître des « marieuses » (équivalent de nos agences matrimoniales), et des
petites annonces pour mariage dans des journaux. En 1896, 12% des femmes de plus 50 ans sont
sans époux. En dehors des religieuses, au nombre de 200 000, et des « vieilles filles », le cas des
filles-mères est souvent dramatique et synonyme de déchéance sociale (voir le cas de Marthe p.
126). Dans ces conditions, le taux de suicide des célibataires est plus élevé que la moyenne.

L'inégalité au travail
Elles représentent 34% du salariat industriel en 1917, mais à peine 10% des syndiqués. Leurs
salaires sont de loin inférieurs à ceux des hommes, on parle de « salaire d'appoint ». Exception :
un million de domestiques en 1900. Là encore, l'inégalité sévit, le grade le plus élevé dans la
domesticité étant tenu par un homme (le maître d'hôtel). Être domestique signifie aussi travailler
15 heures par jour, être aliénée (on peut par commodité changer leur prénom), subir des avances
susceptibles de mettre enceinte pour finalement être renvoyée sans préavis. Winock : « la
condition de domestique est pour bien des femmes le comble de la soumission ».

PATHOLOGIES, DEVIANCES, TRANSGRESSIONS


L'hystérie
Au XIXème, maladie par excellence des femmes, d'étymologie « utérus ». Pour Platon, dans le
Timée, l'utérus est « un animal au-dedans d'elles (!) qui a l'appétit de faire des enfants ». Les
médecins du XIXème iront même à postuler une névrose de l'encéphale qui, à dose légère, définit
la condition féminine.L'hystérie touche alors à l'essence féminine ; « nous sortirions ainsi de la
pathologie pour entrer dans la norme ». D'une exception, la maladie, on déduit une vision globale
de la femme qui justifierait qu'elle reste mineure. Seul le docteur Varigny, dans sa Grande
Encyclopédie, se demande si l'hystérie ne serait pas un effet de la place assignée aux femmes
dans la société, si l'homme n'en serait pas la cause, « s'il n'en a pas fait un être inférieur à ce
qu'elle peut devenir » écrit Varigny. Remise en cause qui reste très rare à cette époque.

L'avortement
En 1899, Zola publie son roman Fécondité qui est emblématique du débat de ces temps. La
société est alors tiraillée entre les partisans d'une démographie positive (exemple : Jacques
Bertillon fonde l'Alliance nationale pour l'accroissement de la population française en 1896) et les
malthusiens ou néo-malthusiens, issus de la doctrine de Malthus, qui postule que la richesse se
divise d'autant qu'il y a d'habitants et que l'extermination d'une classe pauvre est possible en
diminuant la population, avec en 1900, à Paris, le premier congrès international néo-malthusien.
Ces derniers, contrairement aux malthusiens « purs », revendiquent un droit à l'amour
(comprendre : relations sexuelles) mais aussi à la défense des droits et de la dignité des
femmes qui sont autre chose que des machines à enfanter perpétuelles. S'ajoute l'idée qu'avoir
moins d'enfants permet de mieux les élever. Ce contexte explique que la Belle Epoque est une
époque d'avorteuses. Si Madeleine Pelletier, médecin et féministe, écrit en 1911 dans
L'émancipation sexuelle de la femme que celles-ci ont le « droit de se faire avorter », les journaux
possèdent encore, d'une part, des rubriques « mères coupables » où sont relatés de manière
macabre les abandons de bébés, et d'autre part, des petites annonces discrètes pour les
« faiseuses d'ange », celles qui font avorter. On parle de 600 000 avortements en 1890, et de
900 000 en 1914 (mesures imprécises), bien que l'avortement soit un crime passible de la cour
d'assises selon le droit .En effet, l'avortement, comme procédé de limitation des naissances, est
devenu un problème politique majeur.

La prostitution
Winock : « on peut considérer la prostitution comme un système d'échanges entre les classes
urbaines, fondé sur l'offre et la demande », les prostituées constituant l'offre, et les bourgeois la
demande. La prostitution est alors un « mal nécessaire » qui s'explique par le fait que les
hommes se marient plus tard que les femmes, et par le fait que les mariages d'amour sont peu
nombreux. Les femmes sont donc condamnées à l'hystérie, et les hommes au bordel. Les
autorités politiques s'accordent pour défendre la maison close qui évite le racolage public. Il y a
une hiérarchie dans la prostitution : de la prostituée racoleuse à la « cocotte » (courtisane)
entretenue et enrichie (exemple donné par moi) : Chéri de Colette. Les prostituées sont
néanmoins mises au ban du système social, Winock parle de « soupape » de sécurité par laquelle
les passions destructrices sont évacuées.

EMANCIPATION
La Belle époque voit les premiers signes d'un des femmes. La loi de propose ainsi un congé
maternité de huit semaines sans rupture du contrat de travail. Le droit cependant restera timide
dans la défense de la femme, c'est l'éducation qui a la part belle dans son progrès social.

L'éducation
Les lois de 1880 établissant l'école gratuite et obligatoire concernent aussi bien les filles que les
garçons. La loi Camille Sée de la même année instaure même un enseignement secondaire
complètement laïque, permettant « d'arracher les filles à l'Eglise ». Seulement, ces
enseignements préparent la fille à devenir « gardienne du foyer » : on n'enseigne pas la
philosophie mais des travaux d'aiguille et des leçons de morale. Ce n'est qu'en 1924 que
l'enseignement féminin sera assimilé au reste. Mais la Belle Epoque voit une extension positive du
nombre de lycées : de 71 en 1901 à 138 en 1913.Cependant, en 1900, à peine 500 étudiantes
sont présentes dans l'enseignement supérieur, soit 30 fois moins que d'étudiants. En 1914, elle
représenteront un huitième des effectifs. L'exemple le plus brillant en est Marie Curie qui est
titulaire d'une chaire à la Sorbonne dès 1906.

La règle et les moeurs


Léon Blum, en 1907, dans du Mariage, regrette que la femme mariée soit tenue de choisir « entre
le renoncement et la trahison » : entre l'abstention sexuelle et l'adultère. Léon Blum avait ainsi
choqué la nation, et même Jean Jaurès. Pour Winock, cela montre l'hypocrisie d'une époque qui
« avant la révolution freudienne, est hantée par la question du sexe ».

Les émancipées
Winock énumère les femmes célèbres, mais peu souvent célébrées, qui ont osé s'affirmer à cette
époque : Renée Vivien, qui chante en poésie les « amours saphiques » (i.e. lesbiens) dans Sapho
en 1903. Les homosexuelles constituaient souvent une avant-garde, dont surtout Colette, dont ses
amours avec la marquise de Belbeuf sont bien connus. Beaucoup de belles plumes fleurissent
parmi les femmes : Anna de Noailles publie le Coeur innombrable en 1901, Judith Gautier est
première femme à l'académie Goncourt. La comédienne Sarah Bernhardt, la Berma chez Proust,
obtient une renommée internationale par son théâtre. Réjane obtient de la même façon une Légion
d'honneur. En sculpture, Camille Claudel s'impose. Et surtout, en 1903, Marie Curie obtient un prix
Nobel de physique.

Le féminisme
La Belle Epoque a été une époque de féminisme.