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Note sur la stratification du pouvoir Monsieur Raymond Aron Revue française de science politique Citer

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Aron Raymond. Note sur la stratification du pouvoir. In: Revue française de science politique, 4année, n°3, 1954. pp. 469-

483;

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: 10.3406/rfsp.1954.452658 http://www.persee.fr/doc/rfsp_0035-2950_1954_num_4_3_452658 Document généré le 27/05/2016

la

Note

Stratification

sur

du

RAYMOND ARON

Pouvoir

L'expression de « classe dirigeante » n'apparaît pour ainsi dire pas dans la sociologie française. Durkheim, à ma connaissance, ne l'a pas utilisée. Le marxisme, dont l'influence s'est exercée aussi sur la sociologie française, connaît la notion mais en un sens particulier. D'après Marx, ou plutôt d'après l'interprétation courante du marxisme, la classe détentrice des moyens de production serait automatiquement la classe politiquement dirigeante, confusion qui permet de créer la mythologie du prolétariat se transformant en classe dirigeante. La minorité qui possède le pouvoir dans une société donnée, ne se confond jamais réellement avec les millions de travailleurs dans les usines. Les gouvernants prétendent parfois commander au nom du prolétariat, comme, en d'autres temps, ils prétendaient régner au nom de Dieu. Personne n'a jamais suggéré que Dieu se transformait en classe dirigeante. L'école sociologique qui a traité le plus volontiers de la classe dirigeante, celle que l'on appelle aujourd'hui l'école machiavé-

Pareto, a été peu

îienne, depuis Machiavel

considérée en France. Cette école a mauvaise réputation en raison

jusqu'à

Mosca et

Je n'ai jamais pu

Bougie sans

m'attirer des propos indignés. Les machiavéliens sont coupables

de la

prononcer le nom de Pareto devant mon maître C

de son

cynisme ou de

ce que

l'on baptise ttl.

d'un double crime :

ils écarter t et les conceptions

fa orites

gauche française et celles des marxistes. Dans tous les pays et

Raymond Avon

dans tous les siècles, disent-ils, il y a un petit nombre d'hommes qui exercent les fonctions directrices de la société. Les masses sont tenues, manipulées par la force ou la ruse ou un mélange des deux, elles accordent à leurs maîtres une adhésion plus ou moins sincère ou forcée. A partir de ces propositions banales et générales, les

machiavéliens inclinent à accentuer dans l'histoire le rôle des minorités. A cette constance du pouvoir, ils opposent les variations des

par lesquelles il se justifie. Le changement

des formules — idéologie et système constitutionnel — est loin de demeurer sans conséquence, il laisse subsister l'opposition fondamentale de la classe dirigeante et des masses. Quoi qu'en pensent les adversaires de cette école, de telles analyses n'aboutissent nécessairement ni au pessimisme radical, ni au fascisme. Mosca, qui avait passé la plus grande partie de sa carrière intellectuelle à critiquer la démocratie parlementaire, a fini par reconnaître, dans sa vieillesse, que, tout compte fait, ce détestable régime était le meilleur des régimes connus dans l'histoire du monde, au moins en ce qui concerne les garanties accordées aux individus.

« formules » (Mosca)

Je prendrai pour point de départ les difficultés dans lesquelles s'embarrasse Pareto lorsqu'il veut définir la classe dirigeante 1. Pareto suggère deux définitions. D'après la première,

y

appartiennent à

l'élite tous ceux

qui ont réussi : le violoniste virtuose

appartient

à

l'élite

exactement

comme le président du Conseil.

Pareto, ayant le goût des plaisanteries faciles, ajoutera que la

à l'élite.

Cette définition n'est pas contradictoire, mais elle est, au fond, à peine utilisée dans le Traité de sociologie générale. Plus ou moins clairement, le sociologue italien recourt à une autre définition, plus

prostituée qui

a réussi

dans son

métier appartient également

1. J'utiliserai indifféremment les deux notions de classe dirigeante et d'élite sans faire aucune sorte de différence entre elles. Il va de soi également que je ne reconnais aucune supériorité spirituelle à ceux qui appartiennent à l'élite ou classe dirigeante. Il est assez vraisemblable que, moralement, beaucoup des hommes de l'élite sont inférieurs à ceux qui ne lui appartiennent pas.

470

La Stratification du Pouvoir

étroite, selon laquelle devraient être inclus dans l'élite les quelques hommes qui exercent effectivement, dans la société, les fonctions politiquement dirigeantes. En fait, la première définition me paraît trop large. Il peut se faire qu'à certaines époques, tous ceux qui réussissent dans leur métier appartiennent à la classe dirigeante. Peut-être a-t-on le droit de dire que l'ouvrier stakhanoviste, dans la Russie soviétique, en fait partie, de même que l'écrivain dont les livres se vendent par millions d'exemplaires, de même que le membre du parti qui s'est élevé en haut de la hiérarchie. Mais, de manière générale, une telle définition ne rend guère de service. Par classe dirigeante, on entend

pas

vrai que tous ceux qui ont réussi dans leur métier en possèdent une parcelle, si faible soit-elle. La tendance des auteurs machiavéliens, de Pareto en particulier, est de présupposer que la classe dirigeante constitue une unité. Or

il

nécessairement ni régulièrement unité de la classe dirigeante.

Dans n'importe quel groupe élémentaire, qu'il s'agisse d'une classe d'écoliers ou d'une section de fantassins, on aperçoit des

c'est-à-dire

ont la capacité de déterminer l'action des autres individus, parce

que leur situation sociale leur confère officiellement autorité sur les élèves ou les soldats. D'autres individus exercent une action grâce au prestige dont ils bénéficient. Le maître commande aux écoliers par fonction, il est plus ou moins obéi d'après ses qualités

le petit nombre

qui détient ou exerce

le

pouvoir. Or il n'est

me

paraît, au

contraire, facile de montrer qu'il n'y a ni

hiérarchies multiples.

Certains individus sont puissants,

personnelles. D'autre

mais celui qui « chahute » le mieux ou qui inspire le plus de

part, un élève,

qui n'est pas

toujours le meilleur,

sympathie, se fait suivre ou imiter par ses camarades.

Ce que l'on observe dans le groupe élémentaire se reproduit à l'échelle de la société dans son ensemble. Certains hommes ont la capacité de déterminer l'action de leurs semblables, c'est-à-dire

détiennent

poste dans une organisation. D'autres exercer t une action, plus ou moins diffuse, sur leurs semblables parce que kur valeur est reconnue par les autres et qu'ils apparaissent exemples à suivre ou modèles à imiter. La distinction entre ptiissance d'une organisation et prestige d'une personne est évidemment trop simple. Il nous faut

qu'ils cnt reçu un certain

quelque

puissance,

parce

Aron

maintenant determiner les principaux groupes qui se partagent le pouvoir dans la collectivité considérée globalement. Je partirai d'une distinction classique en sociologie, celle du pouvoir spirituel et du pouvoir temporel. Détiennent le premier, dans- les collectivités complexes, ceux qui ferment les manières de penser de leurs semblables, ceux qui proclament et font respecter les normes du bien et du mal, la hiérarchie des valeurs. "Détiennent îe second ceux qui, par leur position de fait, dans la société ou dans l'Etat, ont les moyens d'imposer aux autres certaines conduites. Le pouvoir spirituel n'implique pas îe recours à la force physique, îe pouvoir temporel, qui n'emploie pas toujours la force, implique par essence la possibilité de ce recours. Ajoutons qu'en fait, les pouvoirs spirituels organisés, c'est-à-dire les Eglises, se sont bien souvent donné ou ont emprunté à l'Etat les moyens de force. Dans les sociétés industrielles d'Occident, on constate un phénomène de portée considérable : le pouvoir spirituel est divisé. En dehors du clergé des Eglises traditionnelles, une catégorie sociale que, faute d'un meilleur terme, j'appellerai les intellectuels, prétend à exercer un pouvoir spirituel, s'élève en fait à une fonction cléricale. Le fameux livre de Julien Benda, La Trahison des clercs, supposait, par son titre même, la vocation cléricale des ' intellectuels. En France, les universitaires ont souvent, au cours des temps modernes, pris conscience d'une sorte de concurrence avec l'Eglise. Durkheim rêvait de fonder sur la sociologie une morale qui aurait pris la place des morales religieuses, d'après lui tombées en désuétude. Nous considérerons ensuite une deuxième distinction, entre la puissance sociale et le pouvoir politique, classiqtîe dans les sciences sociales allemandes sous la forme de l'opposition entre Société et Etat, Cette opposition est immédiatement intelligible. Le chef d'entreprise commande à sec semblables, sans êïre investi d'une fonction étatique, le fonctionnaire d'autorité commande à ses semblables en raison de l'autorité qui lui est déléguée. La théorie marxiste, dans sa version grossière, postule la prédominance de la puissance sociale sur îe pouvoir politique. Marx semble imaginer que la puissance sociale, c'est-à-dire îe Groupe d'hommes qui possède, contrôle ou gère les moyens de production, est automatiquement la classe dirigeante, maîtresse de l'Etat ou capable de îe manipuler.

472

La Straiificaii/yn du Pmtvoir

Si, maintenant, nous considérons la société en laissant de côté, pour un moment, l'Etat, nous apercevons une nouvelle distinction, d'importance considérable, bien qu'elle soit souvent méconnue, eritre l'organisation du travail et l'organisation des niasses en vue de la revendication. A l'intérieur d'une usine moderne, les individus se trouvent encadrés par un appareil technico-bureaucratique, qui détermine rigoureusement leur conduite dans le travail. Cet appareil est analogue en France, qu'il s'agisse d'une entreprise privée comme Citroën ou d'une entreprise publique comme Renault, à travers le monde, qu'il s'agisse d'une entreprise dite capitaliste comme les usines Chrysler à Detroit ou d'une entreprise soviétique comme les usines de tracteurs à Stalingrad ou les usines d'automobiles de Moscou. Je ne dis pas qu'il n'y ait aucune différence, mais, fondamentalement, la structure technique et bureaucratique est imposée par les exigences du travail en commun, telles qu'elles résultent de l'état des moyens de production et de l'indispensable discipline de l'effort collectif. Mais, d'autre part, en dehors de cette organisation du travail, on observe, dans toutes les sociétés industrielles à régime démocratique, une organisation parallèle et opposée, l'organisation des travailleurs en vue de la revendication,

syndicale ou politique. Les non-privilégiés sont, de manière permanente, groupés en vue de la revendication. Le phénomène est rare dans l'histoire : les syndicats d'esclaves ou de serfs ne sont pas connus. Peut-être cette organisation permanente des non-privilégiés en vue de la revendication est-elle le trait le plus frappant, la

définition la

tout cas, chaque fois qu'il y eut une révolution vigoureuse au XXe

moins

mauvaise des

sociétés

démocratiques modernes. En

les premières

victimes : quelle que fût l'idéologie dont se réclamât îa révolution, ces organisations perdirent leur autonomie. La suppression de

l'autonomie des organisations revendicatrices est plus aisément acceptée par les intellectuels, lorsqu'elle est accomplie au nom du prolétariat. Le fait demeure que les révolutions du XXe siècle ont commencé par la mise au pas des groupements de revendications. Si nous passons à la considé*-at:on de l'Etat, nous décou\rors

deis y nouvelles distinctions, la prenvère est entre

politiques et les admirJstrateu-s ou fonctionnaires. Dans les sociétés démocratiques occidentales, îa distinction est facile : les premiers

siède, les organisations de non -privilégiés en furent

les hommes

$73

Rayinond Âron

sont élus (députés, ministres), les seconds nommés. Dans la société soviétique, la même distinction se retrouve, mais elle est un peu plus complexe, camouflée pour ainsi dire. Elle correspond à celle des membres du parti et des techniciens sans parti ou avec peu de liens avec celui-ci. Cette distinction me paraît fondamentale, elle traduit l'opposition entre le pouvoir légitime, fondé sur un principe ou une idée, et le" pouvoir rationnel du fonctionnaire, exercé selon les règles. Le pouvoir légitime peut être traditionnel, justifié par îa naissance du souverain ou le passé des institutions, il peut être élu, justifié

par îa volonté du peuple, ou enfin révolutionnaire et invoquer l'avenir et la société sans classes. De toute façon, il y a lieu de distinguer entre les détenteurs de la légitimité, ceux gui exercent les fonctions supérieures, d'ordre politique, parce qu'ils sont ou prétendent être désignés conformément aux règles juridiques ou aux impératifs idéologiques de la société existante, et les administrateurs des services étatiques, civils ou militaires, simples exécutants de la volonté des chefs légitimes. On s'interrogeait sur la succession de Staline. Il était prévisible, et il est frappant, que la succession ait été à celui qui pouvait se réclamer de la légitimité idéologique, autrement dit le secrétaire général du parti. Le système étant fondé sur le parti, îa logique des idées impliquait que le chef du parti assumât îa succession, même si- d'autres, chefs de la police ou de l'armée, détenaient une puissance égale. La deuxième distinction, à l'intérieur de l'Etat, est celle du

Dans toutes les sociétés, nous

l'avons vu, le pouvoir temporel comporte l'usage possible de la force. Partout et toujours, les chefs politiques sont et doivent être les chefs de l'armée ou, dans les société modernes, de la police.

L'armée est souvent eft mesure, matériellement, de faire et de défaire les régimes. Dans quelles circonstances l'armée, neutralisée, cesse d'intervenir dans la politique, dans quelles circonstances, au

est un problème qui mérite

l'attention des sociologues. Le lien entre les chefs politiques et l'armée se trouve maintenu, même dans les régimes les plus impeccablement civils, par des symboles. Le président de la République est officiellement, d'après îa Constitution, le chef des armées de îa

pouvoir civil

et

du

pouvoir militaire.

contraire, elle multiplie les coups d'Etat,

m

Jji Stratification du Pouvoir

République, et, de la même façon, les rois les plus strictement constitutionnels demeurent, en titre, chefs des armées. Ces analyses nous amènent aux catégories suivantes : .

Les détenteurs du pouvoir spirituel, qui constituent un

groupe unique dans certaines sociétés et se divisent dans d'autres :

Eglise et contre-Eglise, clergé et intellectuels.

2. Les propriétaires ou gestionnaires des moyens de produc"

tion, parmi lesquels figurent tout aussi bien les grands propriétaires fonciers que les industriels, les banquiers ou les managers.

1.

3. Les meneurs de masses, de Spartacus à Maurice Thorez,

les chefs des non-privilégiés en vue de la revendication ou de la lutte contre la société existante.

4. Les fonctionnaires ou administrateurs,

5. Les chefs politiques '

et chefs des forces armées, '

police.

■-

ou

de

la

Cette enumeration des groupes dirigeants permet de marquer

les limites des théories antérieures de Marx ou de Pareto* théories partielles, valables pour certaines sociétés et non pas pour l'ensemble des sociétés. .La théorie marxiste est valable pour les sociétés, s'il en existe, où la puissance sociale que confère la propriété des moyens de production est telle que les détenteurs de ceux-ci sont pratiquement, pour l'essentiel, maîtres de l'Etat et en dirigent la politique. Cette conception est encore aujourd'hui celle de quelques marxistes, plus que jamais convaincus que la diplomatie des Etats-Unis est déterminée par Wall Street. Cette théorie n'est pas logiquement absurde. On peut concevoir que les détenteurs des moyens de production exercent eux-mêmes les fonctions directrices ou régentent h volonté ceux qui les exercent. Ce qui est improbable, de prime abord, c'est qu'il en soit

ainsi dans toutes les sociétés. En

parvienne à dominer l'Etat parce que l'on possède les moyens de production, il n'est pas plus difficile de contrôler les moyens -de production parce que l'on s'est emparé de l'Etat. La meilleure démonstration en a été apportée par les marxistes, c'est-à-dire par le petit groupe d'hommes du parti bolchevik qui, ne possédant cer-

tout cas,

à supposer que l'on

■Raymond- Arm

"

tainement aucun moyen de production mais ayant conquis le pou- voir politique, a, depuis trente-cinq ans, contrôle de manière rigoureuse les moyens de production.

La théorie de Pareto est également une théorie particulière. Elle

présuppose

toujours celui qui exerce le pouvoir politique et aussi que l'attitude,' la conduite de ce groupe est déterminée par des caractères psychologiques. Pareto reprend l'idée, classique dans la tradition inachia- vélienne, selon laquelle il y a deux types de classes dirigeantes, celles qui emploient de préférence la force et celles qui préfèrent la ruse : reprise, en un autre langage, du contraste entre les renards et les lions, ou de la rivalité éternelle entre les subtils, qui savent manier les mots, et les violents, qui savent manier les armes. Cette distinction n'est pas sans valeur, notre époque en offre d'innombrables illustrations. Les hommes qui gouvernent, en France, depuis cinquante ans, ne peuvent pas être accusés d'un goût excessif de la violence. Quant aux élites qui ont pris le pouvoir à la suite des révolutions du xxe siècle, on ne saurait leur prêter une répugnance à utiliser les moyens de force. Le XXe siècle connaît les élites bavardes autant que les élites brutales.

que le groupe dirigeant, qui joue le rôïe_ décisif, est

Mais je pense que cette détermination psychologique méconnaît

le fait fondamental que je propose d'appeler la structure des groupes

dirigeants, ou encore les relations d'une société donnée.

de puissance caractéristiques

ïï

Tous tes sociologues tiennent l'analyse de la stratification sociale pour un chapitre essentiel de l'étude des scciétés. L'étude de la stratification des pouvoirs ou de la relation entre les groupes dirigeants présente la même importance. Deux remarques d'ordre général s'imposent immédiatement. Les catégories que j'ai distinguées ne sont pas toujours effectivement séparées. Les propriétaires terriens, détenteurs des moyens de production, qui, en certaines collectivités, sont les principaux, représentent aussi l'aristocratie militaire, chefs de l'année et de l'Etat.

La Stratification du Pouvoir

II n'y a pas toujours âxne organisation des masses non privilégiées, distincte de la hiérarchie sociale. Il n'est pas exclu que les différents groupes constituent - une unité, au moins approximative, qu'ils aient îe sens d'une

communauté et

seul

modernes, est celui de la société britannique, où, au moins jusqu'à une date récente, les différents groupes dirigeants avaient le

sentiment d'une solidarité, obéissaient à

acceptaient une même hiérarchie sociale et un même mode de. gouvernement. Les sociétés occidentales démocratiques sont celles où la

dissociation des pouvoirs a

semblent en crise permanente et que toutes les révolutions du xxe siècle — du moins toutes les grandes ont été des révolutions

unificatrices. Quelle qu'ait été leur idéologie, elles ont abouti à reconstituer l'unité et non pas à maintenir la dissociation,

d'Auguste Comte, selon laquelle il importerait avant

tout de rendre aux sociétés modernes la cohérence perdue depuis la fin de l'époque La dissociation des pouvoirs s'exprime par la concurrence entre les pouvoirs spirituels. Auguste Comte avait reconnu ce fait à l'aube de la sociologie puisqu'il rêvait de fonder sur la science une autorité spirituelle indiscutée. Durkheim nourrissait aussi un rêve de cette sorte. Aujourd'hui, dans les sociétés occidentales, non

seulement il n'existe pas d'unité spirituelle au sens de l'acceptation

qui

d'une seule et même religion, mais il n'y a pas accord constitue îe plan essentiel de l'existence. Les religions

traditionnelles maintiennent que l'essence de l'existence humaine tient à îa relation de l'individu à Dieu, mais les religions séculières

Des hcmtnes

attribuent à l'activité politique

comme les chrétiens progressistes hésitent entre l'une et l'autre

formule et ne savent

se joue le destin de î'humarité. dans

l'âme de chacun qui, sur cette terre, fera ou non son salut ou dans les conflits de classes orientés vers le régime socialiste. Depuis des siècles, la séparation du pouvoir temporel et du pouvoir spirituel a constitué un des traits originaux des sociétés occidentales. Cette séparation n'a jamais été absolue. La religion, qui

deviennent alors une authentique classe dirigeantes Le

je connaisse,

dans les sociétés

occidentales

un même système de valeurs,

exemple que

été poussée le plus loin:, au point qu'elles

conformes

à

l'idée

sur ce

la signification suprême.

pas où

.£77

Raymond Arçm,

"

'

""■

indique aux hommes ce qui est lé "but dernier et par quelle -conduite on a chance de l'atteindre, ne peut pas ne pas influer sur les relations entre les gouvernés et le pouvoir et ne pas apporter à ce dernier tin minimum de soutien. Au cours des guerres de ce siècle, les ministres des religions tmiversaîistes ont, pour là plupart; prié la'

pour

trop s'interroger sur la possibilité d'accorder ces prières

contradictoires, adressées

victoire des armées du pays auquel ils appartenaient, sans

au

même dieu.

.Malgré tout, les religions universaîistes maintenaient l'idée que le pouvoir n'était pas sacré et que César n'était pas le pape. Peut-

être cette particularité des sociétés occidentales est-elle en train de s'effacer. Peut-être, demain, tous les Césars voudront-ils dire la foi en même temps que la loi. Mais, provisoirement, dans les sociétés occidentales dites démocratiques, la rivalité des pouvoirs spirituels subsiste. La -lutte entre les diverses Eglises a beaucoup perdu de son acuité depuis que la lutte se livre entre les Eglises des religions transcendantes et les Eglises des religions séculières. Entre les deux, les intellectuels essaient de maintenir leur rôle clérical, avec une difficulté croissante. Ou ils adhèrent à une des religions

nouvelles,

la juste et légitime discipline qu'impose toute Eglise — ce qui n'est pas toujours favorable à leur œuvre — ou bien ils essaient de se situer entre les Eglises traditionnelles et les Eglises séculières, mais alors un rôle critique leur échoit, non un rôle organique. On définit malaisément une religion par le refus de toutes celles qui attirent des fidèles. Les grands écrivains, qui aspirent à un rôle clérical, n'arrivent en général qu'à constituer des sectes littéraires (surréalisme, existentialisme) qui ne remplissent, sur la scène de l'histoire mondiale, qu'un rôle de second plan. Les organisations des masses non-privilégiées livrent, elles aussi, une bataille. Mais celle-ci prend deux formes radicalement différentes Ou bien ces organisations se battent à l'intérieur du système pour l'amélioration du sort des non-prîvilégiés, ou bien elles .se battent contre le système en vue du bouleversement de la structure sociale. Dans le premier cas, l'enjeu est la répartition du revenu national, dans l'autre, les syndicats ou partis révolutionnaires invoquent un autre principe de légitimité, ils brandissent d'autres symboles, ils servent d'autres dieux que le reste de la communauté.

d'ordre séculier, et alors

ils sont obligés de se soumettre à

478

La Stratification, du' Pouvoir

, J ïl n'est pas surprenant mais logique que les organisations des

masses non privilégiées réussissent, dans l'une ou l'autre de ces batailles, rarement dans les deux à la fois. Les organisations révo- lutionnaires, -au sens de la volonté d'un système radicalement autre, sont, en général, relativement faibles dans le cadre de la société existante. En France, par exemple, dans la lutte pour la répartition du revenu national, les syndicats ouvriers n'ont pas le même poids, la même capacité d'action que les syndicats ouvriers de Grande- Bretagne ou des Etats-Unis qui, ne se dressant pas contre le système, sont forts à l'intérieur de celui-ci. Dans la majorité des sociétés occidentales, les organisations de masses non privilégiées ont choisi d'être fortes immédiatement. Seules ont mis au second rang ces soucis pragmatiques celles qui ont cru aux doctrines marxistes telles qu'elles ont été interprétées par les hommes de la ÏIÏe Internationale, autrement dit qui ont cru que la mission du prolétariat était de détruire le capitalisme. La troisième sorte de concurrence entre groupes dirigeants, en Occident, concurrence diffuse, souvent mal reconnue, oppose les administrateurs, fonctionnaires ou gestionnaires des moyens de production, et les hommes politiques. C'est là un sujet d'étude sociologique relativement négligé. Par exemple, dans une société comme la société française actuelle, quelle est l'autorité réelle des fonctionnaires ? Celle des hommes politiques ? Où sont prises les décisions ? Sont-ce les ministres qui dirigent finalement la politique ou les fonctionnaires ? Dans quelle mesure, les uns ou les autres 2 ? Les dirigeants politiques sont, dans les sociétés modernes démocratiques, presque toujours privés de la puissance sociale. Ils sont des élus et, en tant que tels, obligés de tenir compte des revendications de leurs électeurs. Les fonctionnaires ont souvent tendance à les considérer comme des gêneurs, car eux visent avant tout à l'efficacité tandis que les hommes politiques se soucient des réactions publiques. Le gouvernement des sociétés démocratiques modernes est un perpétuel compromis entre rationalité et popularité. Dans le cas français, il suffit de considérer certains des « grands problèmes » ou des « grands marchés », ceux du vin, des bette-

2. Nous laissons

de

côté la

rivalité, qui pointe dans certains secteurs,

entre les directeurs d'entreprises, managers appointés, et les propriétaires ou

financiers.

Raymond Avon

raves, de l'alcool, pour constater, non sans amertume, l'imperfection des compromis entre les revendications des groupes privés et l'intérêt national Inévitablement, beaucoup de fonctionnaires rêvent d'être débarrassés des hommes politiques, rêve qui répond à peu près à ce que l'on appelle technocratie. Les technocrates croient que

l'on définit facilement ce

conséquent, le jour où les hommes compétents auraient un pouvoir

suffisant, le nécessaire serait fait; ils oublient que toute société humaine implique un principe de légitimité (la rationalité bureaucratique n'en est pas un), donc qu'on ne "saurait se passer d'hommes politiques, incarnation de la légitimité et, justification du pouvoir. Ils oublient ensuite que les objectifs que pourrait se donner une

La rationalité

administration efficace sont multiples, indéterminés.

qu'il y a

lieu

de

faire et que,

par

bureaucratique ou économique ne permet pas de définir les buts à atteindre ; jusqu'à quel point, à un moment donné, faut-il sacrifier la consommation aux investissements ? Quels sont les investissements les plus utiles ? Les technocrates oublient peut-être une autre chose, plus

importante et plus simple. On ne saurait choisir un mode de gouvernement, sans tenir compte de ce que souhaitent les hommes. Peut- être est-il raisonnable de leur passer un certain degré de déraison. Ou encore peut-être est-il raisonnable de leur laisser un certain jeu et dans le choix de leurs représentants et dans leurs décisions, même si la liberté de ce choix est payée d'un certain prix. Au reste, si la rationalité administrative devait assurer le bonheur de

l'humanité —

ou d'espérer ce bonheur : l'ordre politique, par essence, ne peut pas disparaître. On n'abandonne jamais l'ordre administratif à une impossible, à une inconcevable perfection. On pourrait se demander s'il n'existe pas une dernière sorte de concurrence entre les chefs civils et les chefs militaires. Ces derniers jouent un rôle de premier ordre dans beaucoup des pays d'Amérique du Sud et du Proche-Orient, mais, dans les sociétés démocratiques occidentales, du type français, ou britannique, ou américain, ils se tiennent à l'écart de la politique. Les

gouvernements démocratiques

on aurait tort de craindre

ce que

je

ne crois

pas —

ont réussi

à les neutraliser, à rendre un

officier de moins en moins discernable d'un fonctionnaire. Les chefs de l'armée n'ont repris un rôle politique, en France, curieusement

La "trci^ficaijOTi du Pouvoir

et logiquement qu'à, l'occasion des délas.çç rsil^aires. Le? ctîfs

militaires, en Occident, se heurtent à on obste-ye majeur, çusnd ils aspirent à une action politique : de quel principe cie lé-jiiinité pourraient-Ils se réclamer 1 A une époque ol les masses -/evltzd s'occuper de ce qui les regarde, comme disait Vcîéry, en se peut guère gouverner sans invoquer une justification. Les chefs de l'armée ne découvrent ceîle-ci que dans ks circonstances

exceptionnelles d'une

défaite militaire, entraînant la chute du régime

établi. La défaite ouvre en effet un vide de légitimité, que remplit temporairement le principe ancestral du pouvoir, le principe militaire. Ainsi s'explique qu'on ait pu dire en France, iî y a une dizaine d'années, que la défaite offrait aux généraux et amiraux une compensation sous la forme de l'accession au gouvernement.

A partir de cette dissociation des groupes dirigeants, on comprend la nature des révolutions du xxe siècle, conformes aux vœux de certains sociologues du XIXe, encore que ceux-ci seraient surpris et indignés par le mode selon lequel leurs vœux d'unité ont été accomplis. L'unité est rétablie d'abord par la restauration d'un pouvoir spirituel. La révolution national-socialiste a manqué de temps pour aller jusqu'au bout de l'œuvre unificatrice. Aujourd'hui encore, en Union soviétique, l'ancienne religion subsiste et, par conséquent, l'unité est imparfaite, mais l'autorité des idéologues l'emporte, en théorie, sur celle du clergé orthodoxe, dort les chefs dénoncent le pape et luttent pour la paix dans le style du souverain temporel. Les révolutions du XXe siècle mettent au pas les c rgarb^tions de masses non privilégiées. La revendication permanente dzz non~ privilégiés est évidemment une sorte de défi av< passants, dî.l que ces derniers ont rarement suppoité G£~is h pac-sc. Auscx, "jne

élite énergique, pour employer le langage d^ ?are<r>

à une élite rusée, a-t-eîle tendance ne a k cupptJmer les oryn'-z-

tlons de masses mais à en changer ks fc.ici'c^=. Les chefs (* "e« organisations deviennent les agents, les ^i' '"t*uzz, ^es reprcsf .î^t™ du pouvoir, ils maiirierment la discipline, L rr-;arage*ic ~u trayzi- au lieu d'inciter à la protestaticr, et ils ont .-"'ir r,*s"ic de 3tisct-r un enthousiasme permanent, de donner c"»»»-- kr ;d-^c a^x ren- privilégiés de nouvelles raisons ce c2 "cl:r";ei ?e h r so^t et

d'adorer leurs maîtres.

qui s^'cc^rb

32

m

Raymond Aron

Les sociétés révolutionnaires semblent supprimer l'irrationalité

qui lient aux interventions électorales. Les dirigeants politiques, forts d'une sorte de pérennité, continuent de dépendre, jusqu'à un certain point, des sentiments des gouvernés mais non plus dé manière constante et étroite. Il est plus facile de gouverner quand

qui se trouvent en bas de l'échelle ce

qu'ils pensent des mesures prises en haut. On n'élimine pas la distinction entre îe pouvoir politique et -le pouvoir bureaucratique, mais celui-là est assez stable pour diriger celui-ci rationnellement. Ou,. du moins, il îe dirigerait rationnellement, si la conception du monde et de l'histoire dont il s'inspire était elle-même raisonnable. Là intervient, en effet, une sorte de renversement. Les chefs politiques, délivrés des soucis électoraux, sûrs de leur avenir, avec une presse à leur dévotion et des syndicats à leurs ordres,

pourraient, semble-t-il, faire preuve de cette rationalité technico-bureau-- cratique à laquelle aspirent tant de bons esprits. Et pourtant, jamais les sociétés pluralistes n'ont offert exemples de déraison

Faut-il

rappeler la formule de Lord Action « le pouvoir corrompt, le pouvoir absolu corrompt absolument » ? Peut-être, mais le glissement de la possible rationalité à l'effective déraison ne s'explique pas par la seule psychologie des gouvernants. Idéologie et police marquent fatalement ces régimes révolutionnaires. Les sociétés occidentales sont à la fois faibles en apparence et peut-être, en leur essence, fortes, précisément parce qu'elles tolèrent la diversité des opinions, des groupes dirigeants, des forces sociales. Les hommes politiques n'ont de puissance illimitée ni pour le bien, ni pour le mal. Ils acceptent de ne pas avoir toujours raison. A partir du moment où une équipe dirigeante se veut à là fois pouvoir temporel et pouvoir spirituel, elle prétend, quoi qu'elle en ait, à une sorte d'infaillibilité. Elle doit fouicurs avoir raison ou, du moins, elle a seule le droit de reconnaître, après coup, qu'elle s'est trompée. L'équipe dirigeante, en Russie, est l'interprète de l'Histoire. Mais l'Histoire ne par'e pas d'une seule voix. Pour qu'on ne s'y trompe pas, il faut qu'un petit nombre d'hommes ou un homme seul traduise, à î'usage des niasses, les paroles de l'Histoire. Et si personne ne doit mettre en doutz l'exactitude de la traduction, comment

comparables

on ne demande pas à ceux

à

la

collectivisation

forcée ou à la Grande Purge.

La Stratification du Pouvoir

éviter le recours permanent à la police ? Etrange police qui combine, avec les pratiques de toutes les polices du rncnde, certaines méthodes d'inquisition. L'interrogateur sera versé dans les secrets de la doctrine et fera avouer au suspect la déviation, c'est-à-diie le crime, réel ou virtuel. Ainsi la volonté de créer la société sans classes, conformément à la loi des événements, s'exprime d'abord par la Révolution, puis par le pouvoir absolu de l'équipe qui se sait investie de la mission historique, finalement par le despotisme à la fois policier et idéologique. Evolution nécessaire ou accident ? N'en décidons pas. La logique qui va de la dissociation à l'unification des groupes dirigeants, de la faiblesse du pouvoir qui ne prétend pas à la vérité, à la force du pouvoir qui se veut infaillible, est logique. Mais rien ne nous autorise à affirmer que cette succession intelligible soit aussi inévitable.