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L'Edito

Alex Anfruns

Quel avenir pour la gauche paraguayenne ?


Christine Gillard

Pour une histoire populaire du Venezuela :


interview avec Thierry Deronne
Alex Anfruns

Pueblo a Pueblo, tout se fait avec amour


Ricardo Vaz

Pinochet, le procès de la dictature


Jac Forton

En 1962, au paroxysme de la crise des


missiles, les USA planifiaient
l'occupation militaire de Cuba
Cuba Debate
Venezuela, un peuple qui galope

Depuis bientôt deux décennies, le Venezuela est un foyer de


résistance au désordre international imposé par les États-Unis. Mais la
victoire électorale du commandant Hugo Chavez en 1999 ne fut pas le
début d'un règne personnel, allergique aux critiques. Loin des pratiques
politiciennes conventionnelles, sa conviction profonde était que le peuple
devait inventer collectivement son avenir, d'où la création immédiate d'une
Assemblée Nationale Constituante et l'appel à un référendum populaire.

Lors de sa première session, il y prononça ces mots : "(...) ce qui se


passe au Venezuela aujourd'hui, n'est pas l'arrivée d'un homme
providentiel. Non, il n'y a pas d'hommes providentiels, hormis Jésus de
Nazareth. Il n'y a pas d'individualités toutes-puissantes qui puissent
changer le cours de l'histoire. Ce concept est absolument faux (...) c'est un
mensonge. Il s'agit d'une véritable révolution et d'un peuple qui galope. Le
peuple est le seul moteur de la machine de l'Histoire". (1)

Après 25 processus électoraux en 19 ans, la Révolution Bolivarienne


résiste toujours. Imprégnée de l'esprit de Bolivar et Chavez, elle atteste de
la vitalité et de l'espoir d'un peuple mobilisé pour conquérir ses droits. Une
révolution qui est un rempart de solidarité et une entraide latino-
américaine face aux multiples ingérences, dans le monde dangereux et
hors-la-loi de Trump. Détestée par les capitalistes du monde entier qui ne
se trompent pas d'ennemi, l'expérience vénézuélienne est source
d'inspiration et riche en apprentissages pour les peuples du Sud qui
cherchent à se libérer de la tyrannie.

Aux élections de ce dimanche au Venezuela, les électeurs aussi


décideront en faveur d'un monde multipolaire ou d'un retour à l'Amérique
Latine des colonies
Alex Anfruns

1) https://www.youtube.com/watch?v=mqEegWFtMRI

Quel avenir pour la gauche paraguayenne ?


Par deux fois en avril et mai 2018 la presse française s'est intéressée,
rapidement, il faut le préciser, à un petit pays d’Amérique du sud : le
Paraguay. Les élections générales, présidentielles et législatives, du 22 avril
sont venues nous rappeler que les fantômes de la dictature rôdent toujours
et sont prêts à resurgir quand les forces démocratiques et sociales ne
parviennent plus à convaincre les électeurs des couches populaires qu'elles
défendront un projet de progrès humain. Toutefois, au regard des résultats,
la coalition de centre gauche a fait un score tout à fait honorable, avec
42,72% des suffrages. On peut pourtant se demander si cette gauche
composite sera en capacité, et aura la possibilité, de construire un projet
politique pour les prochaines élections, dans cinq ans, véritable alternative
au gouvernement ultra conservateur qui vient d'être élu.
Par Christine Gillard
La gauche paraguayenne

Les partis de gauche au Paraguay ont eu leur histoire perturbée par la longue
dictature du Général Stroessner (1954-1989) qui a interdit toute opposition en éliminant
physiquement ou en contraignant à l'exil ses dirigeants, ses militants et ses sympathisants.
La « révolution de 1989 » qui a démis le dictateur fut une révolution de palais : les
militaires, dont les intérêts étaient liés au secteur économique, souhaitaient ouvrir le
Paraguay au marché international libéral dans le contexte du début de la mondialisation. La
démocratie était un élément incontournable pour entrer dans le concert des Nations. Tous les
partis furent légalisés. Pourtant le Partido Colorado gouvernera jusqu'en 2008 avec l'aide du
Partido Liberal et de nouveau en 2018, avec l'élection de Mario Abdo Benitez, fils du
secrétaire du dictateur Stroessner.

L'opposition au Partido Colorado s'est structurée dans les dernières années du régime
dictatorial mais en intégrant l'idée d'une démocratie limitée à sa définition politique,
pouvant inclure les adversaires politiques pourvu qu'ils acceptent l'organisation d'élections
libres. Pendant la période de transition, partis au pouvoir et opposition utilisèrent les
structures légales du régime antérieur, cependant qu'un mouvement d'éducation populaire se
mettait en place pour construire un cadre démocratique (projet Sakä, consortium d'ONGs).

L'opposition s'organisa à la fin des années 90 et au début des années 2000 à partir des
organisations paysannes qui protestaient lors de la crise du coton. Le modèle d'agriculture
industrielle du soja pour l'exportation paupérisait le monde rural et avaient des répercutions
sur l'ensemble de la société. Des coalitions se formèrent en 2002, et tentèrent d'entrer dans
le jeu politique. La Federación Nacional Campesina (FNC) et la Mesa Coordinadora
Nacional de Organizaciones Campesinas (MCNOC) s'unirent avec d'autres organisations
pour s'opposer à des projets de privatisation ; le Congreso Democrático del Pueblo (CDP)
présenta des revendications et obtint satisfaction sur certains points.

Certaines de ces organisations firent alliance pour soutenir la candidature de


Fernando Lugo en 2008. Pourtant elles participèrent aux élections en rang dispersé, et le
Congreso appela même à l'abstention. Après l'élection de Fernando Lugo, les organisations
sociales et les partis politiques de centre-gauche construisirent une coalition de soutien au
gouvernement et participèrent directement au pouvoir exécutif. Entre 2008 et 2011 un
clivage gauche-droite apparaissait, qui n'existait pas jusqu'alors, comme nous l'avons
souligné antérieurement. Deux modèles sociaux-économiques s'affrontèrent et trouvèrent
leur expression au niveau politique. Cette mutation se fit dans le contexte du socialisme
bolivarien au Venezuela qui entraîna l'apparition de gouvernements progressistes dans
plusieurs pays sud-américains.

Pourtant Fernando Lugo n'avait pas été élu sur un projet socialiste, ni avec une
coalition de gauche mais bien avec le vote citoyen anti Partido Colorado et le vote libéral
(Partido Liberal Radical Auténtico). Cependant Fernando Lugo fut un des membres de ce
socialisme bolivarien ; il appuya la formation d'une plate-forme socialiste – le Frente Guasu
– formé de 19 partis et mouvements. Mais le Paraguay n'ayant pas un parti socialiste fort, la
destitution de Fernando Lugo provoqua la chute de cette gauche composite qui n'avait de
pouvoir qu'au niveau exécutif et non au niveau législatif.

Une période de reconstruction s'ouvrait de nouveau, ou plutôt de construction d'une


gauche capable de s'imposer dans des élections générales avec un projet socialiste non
dissimulé.

La nouvelle gauche paraguayenne existe-t-elle ?

Comme en 2002, un mouvement social et politique unitaire de la gauche s'est réuni


en congrès (Congreso Unitario Del Pueblo), avec pour mot d'ordre « contre la privatisation,
et pour la justice, la terre et le travail » selon les termes de Perla Alvarez de la Coordination
Nationale des Femmes Travailleuses, Rurales et Indigènes (CONAMURI). La plate-forme
comprend le Frente Guasu et diverses organisations paysannes, ouvrières, étudiantes. Mais
seul le Frente Guasu envisageait d'avoir des candidats aux élections générales de 2018.

La gauche paraguayenne se reconstruisit donc sur les mouvements populaires de


protestation et sur le dénigrement du président conservateur Horacio Cartes du Partido
Colorado au pouvoir après la destitution de Fernando Lugo. En avril 2017 Horacio Cartes
essaya de faire modifier la constitution pour pouvoir se représenter. Le parlement fut assailli
par des manifestants du Partido Liberal qui y mirent le feu et le président renonça à se
représenter. Les deux partis conservateurs Partido Colorado et Partido Liberal luttaient pour
le même pouvoir ; la droite était donc divisée. La gauche pouvait représenter une alternative
dans ce contexte mais elle avait, elle aussi, une culture politique oligarchique. En effet,
Fernando Lugo a déclaré vouloir être candidat ce qui a engendré des divergences au sein de
la gauche. Au lieu de profiter de la crise de la classe dominante, et de s'allier le Frente
Guasu et Avanza País chacun s'allia avec une frange de la droite. La Federación Nacional
Campesina n'a pas voulu participer au jeu electoraliste, disant que le peuple avait d'autres
problèmes à résoudre. Selon Raúl Zibechi, droite et gauche ont la même culture politique au
Paraguay.

Pour la préparation des élections de 2018, une alliance de centre gauche, GANAR,
s'est constituée regroupant le Parti Libéral (PLRA), le Frente Guasu et Avanzar, plus
quelques autres petites organisations. L'objectif affiché était d'en finir avec le
« stroessnisme » . C'est donc une alliance pragmatique. Il s'agissait de construire un co-
gouvernement sur un programme en huit points : Justice, Environnement, Santé, Éducation
et Culture, Justice devant l'impôt, Souveraineté hydro-électrique, Peuples indigènes et État
de droit. Le programme prévoyait un ensemble de réformes constitutionnelles.

Meeting du Frente Guasu à Coronel Oviedo, le 24 mars 2018

Le candidat choisit par l'alliance GANAR a de quoi surprendre. Efrain Alegre a été
de ceux qui ont voté pour la destitution de Lugo, il a été candidat du Partido Liberal Radical
Auténtico (PLRA) à la présidence en 2013 contre le Partido Colorado dans une alliance
Paraguay Alegre. C'est un professionnel de la politique, ayant très peu excercé son métier
d'avocat. C'est un catholique anti-avortement, dont les positions sociétales s'opposent à
certaines organisations de l'alliance.

Aux élections du 22 avril 2018 le Partido Colorado l'a emporté d'assez peu (46,49%)
et Efraín Alegre (42,72%) a dénoncé la fraude électorale. Pour la deuxième fois en peu de
temps, le Paraguay a fait parler de lui dans les médias occidentaux en reconnaissant, dans le
sillage des Etats-Unis, Jérusalem comme capitale d'Israël. Le ton était donné.

Une autre gauche

La gauche traditionnelle, celle qui prend naissance à la fin du XIXe siècle, socialiste,
communiste et libertaire, a très peu existé au Paraguay, la guerre du Chaco (1930-1935) et
les longues périodes de dictature d'extrême droite qui lui font suite, les ont laminés. Le
Paraguay a accédé à la démocratie en 1989, au moment de la chute des régimes
communistes dans les républiques soviétiques et d'Europe de l'Est. Le socialisme cubain,
relayé par le socialisme bolivarien du Venezuela, aurait pu servir de modèle pour le
gouvernement de Fernando Lugo mais les structures de l'Etat national fasciste et la pression
des Etats-Unis ont empêché qu'ait lieu une révolution sociale.

Cela ne signifie pas l'absence de toute opposition, car si l'opposition parlementaire


n'existe pas, en revanche une opposition de certains secteurs de la société s'organise : les
paysans, les femmes et les indigènes. La difficulté est que ces organisations, très présentes
dans les luttes sur certains thèmes et sur des fronts bien précis, n'ont pas de représentation
politique. C'est une gauche qui ne revendique pas le pouvoir. Elle est l'expression d'un
peuple en lutte pour une autre société, basée sur le respect de l'environnement, l'égalité et la
justice sociale.

Ces organisations s'appuient sur une vision du monde héritée des racines indigènes
Guaraní : protection des ressources naturelles, santé basée sur la phytothérapie, rejet du
profit, agriculture respectueuse de l'environnement, la terre aux paysans. On peut remarquer
que cette nouvelle gauche, loin d'être passéiste, s'inscrit dans une prise de conscience de
l'urgence de changer de modèle de développement par les populations des états occidentaux.

Les partis de gauche, n'ayant pas de projet basé sur le progrès humain, se situant
toujours dans la perspective du progrès technologique dans un système capitaliste, sont
incapables de mettre en œuvre le modèle défendu par des organisations dont les membres
(paysans, femmes et indigènes) sont hors des sphères du pouvoir économique.

Christine Gillard, chercheuse Criccal Paris 3

Sources :

Fregosi, Renée, le Paraguay au XXe siècle, L'harmattan, 1997

Martinez Escobar, Fernando, Revista paraguay desde les ciencias sociales, n°2, 2003

Zibechi, Raul, Paraguay. Cuando la derecha y la izquierda son simétricos. 24/04/2017 Rel-
UITA.org

www.abc.com.py/.../el-futuro-de-la-izquierda-paraguaya-426489...

www.contagioradio.com/izquierda-paraguaya-lanza-movimiento-unitario

https://www.elespectador.com/.../quien-es-quien-en-las elecciones

https://www.laizquierdadiario.com/Paraguay

Pour une histoire populaire du Venezuela :


interview avec Thierry Deronne

Les élections présidentielles du Venezuela auront lieu le 20 mai. Un rendez-


vous décisif pour l’avenir de l’Amérique Latine et des relations Sud-Sud.
Bénéficiant d’un véritable soutien populaire, le candidat Nicolas Maduro
est en train de mobiliser des dizaines de milliers de Vénézuéliens dans ses
meetings de campagne. C’en est trop pour Mike Pence. Le vice-président
US a qualifié ces élections de “mascarade” et demande leur report. Il
menace même le Venezuela de nouvelles sanctions. Pourquoi les institutions
européennes lui emboîtent-elles le pas? Pourquoi le traitement médiatique
de la Révolution bolivarienne est-il calqué sur la vision des Etats-Unis qui
considèrent l’Amérique latine comme leur jardin personnel? Et surtout,
quelle est la réalité dans ce pays qui a multiplié les expériences créatives en
faveur de l’émancipation humaine au cours des 18 dernières années? Le
cinéaste belgo-vénézuélien Thierry Deronne, qui vient de concocter son
nouveau film “Histoire du Venezuela”, a bien voulu répondre à nos
questions.

Alex Anfruns : Vous êtes venu présenter votre dernier film “Histoire du
Venezuela” dans votre pays d’origine, la Belgique. Avec un montage où se côtoient
d’une part des images d’archive cinématographiques montrant l’envers du décor du
boom du pétrole, et d’autre part des voix des figures anticolonialistes visionnaires, le
spectateur est face à une expérience audiovisuelle captivante. Comment est née l’idée
du film, où a-t-il été déjà projeté et quel a été l’accueil ?

Thierry Deronne : Après 24 ans de vie au Venezuela, le regard pivote et plusieurs


questions commencent à m’intéresser : pourquoi tout en ne ménageant jamais ses critiques
vis-à-vis des fonctionnaires publics, le peuple vénézuélien ne tombe pas dans les
provocations violentes ou dans le mécontentement recherché par la guerre économique, et
continue à réaffirmer son soutien électoral au chavisme ? Ensuite pourquoi la droite est-elle
si imperméable au dialogue, d’où vient sa rage, sa violence ? Enfin, pourquoi les européens
croient-ils si facilement que le Venezuela est une dictature, pourquoi la désinformation
marche-t-elle aussi bien ? A ces trois questions c’est l’Histoire qui répond le mieux.

La critique populaire ? Elle parle d’une longue histoire de résistance à l’humiliation,


à la négation de la condition humaine. C’est au Venezuela qu’eurent lieu les premières
rebellions d’esclaves du continent. « Ce peuple, dixit le président Guzman Blanco, est un
cuir sec – frappez-le d’un côté, il se soulève de l’autre ».

La rage des opposants ? La droite vénézuélienne vit encore dans le racisme colonial,
celui de ces mantuanos qui ne sortaient pas de chez eux par peur que le soleil brunisse leur
peau et organisaient – déjà ! – des violences à Caracas contre l’édit du roi d’Espagne
permettant aux esclaves d’acheter leur affranchissement. Ce seizième siècle refait surface
dans les violences de 2017 avec les lynchages d’afrodescendants brûlés vifs par les
« combattants de la liberté » chers aux médias occidentaux.

Enfin, pourquoi l’efficacité de la désinformation parmi les européens ? Parce qu’en


se soumettant à la gouvernance médiatique, l’Europe s’est coupée du monde et sa peur de la
nuit réveille son colonialisme, la pousse à renforcer cette muraille médiatique. L’image
caricaturale des vieux machos blancs – entrepreneurs privés, putschistes ou leaders de la
violence d’extrême droite qui réprimeraient les leaders sociaux comme en Colombie ou au
Brésil s’ils parvenaient au pouvoir – adoubés par l’Union Européenne et ses présidents
comme « opposition démocratique du Venezuela », exprime bien ce rendez-vous manqué de
l’Europe avec une Amérique Latine qui était pourtant prête à parler d’avenir sur un pied
d’égalité.

Deux autres sources majeures pour construire le film « Histoire du Venezuela » sont,
d’abord, le chercheur vénézuélien Fernando Coronil qui explique le rapport des pays du sud
à leur sol, à leur nature, à leur territoire, comme un rapport qui surdétermine leurs politiques
et leurs stratégies – ce troisième concept a jusqu’ici été peu assumé par le marxisme qui a
privilégié les deux premiers, ceux de la relation capital-travail. L’Europe des i-phones est de
plus en plus habitée par des peuples hors-sol, voués au présent pur de la consommation.
L’autre source, c’est Walter Benjamin pour qui à chaque mouvement révolutionnaire
la classe opprimée bondit comme un tigre dans la forêt de l’Histoire et en ramène des
éléments des révolutions antérieures. Cette rupture par le peuple vénézuélien du mythe du
progrès social-démocrate qui imposa des ajustements et tira sur des affamés en 1989, poussa
de jeunes militaires comme Hugo Chavez à se replonger dans Bolivar et à sortir du dogme
de « la fin de l’Histoire ».

Avec des étudiants de la Sorbonne occupée, avec des cinéphiles du festival


Rencontres de Bordeaux, ou les Amis du Diplo d’Annecy, le film a permis de parler du
Venezuela sans devoir épuiser le temps disponible à réfuter les mensonges des médias.

Quelle est la situation du cinéma au Venezuela ? Et quelle a été la politique


culturelle de la Révolution Bolivarienne ces dernières années, notamment avec la crise
liée au prix du pétrole?

Il y a d’énormes investissements publics pour démocratiser le cinéma à tous les


niveaux : formation, production et diffusion, même si ce n’est pas simple de déplacer ceux
qui s’arc-boutent sur leurs avantages de classe, sur leur capital culturel. Il faut continuer à se
battre pour décoloniser l’imaginaire, Hollywood reste encore très présent dans beaucoup de
ces espaces, et il n‘y a pas pratiquement aucune fiction produite sur toutes ces années de
révolution.

Mais tout ne fait que commencer. La révolution bolivarienne, malgré la chute des
cours du pétrole et la guerre économique, a maintenu l’ensemble des programmes sociaux et
des politiques culturelles – récupération d’espaces pour la création, missions de formation
artistique, festivals et spectacles gratuits pour la population, et c’est un trait d’intelligence :
l’art n‘est pas sacrifié, jamais, il indique la sortie du tunnel. Après 18 ans on sent une
poussée d’en bas de nouvelles voix, de nouveaux créateurs dans tous les domaines.

Lors d’un échange après la projection, vous nous avez confié qu’il existe parmi la
jeunesse vénézuélienne un regain d’intérêt pour les cinéastes latino-américains des
générations précédentes, appartenant au courant expérimental, tel que le brésilien Glauber
Rocha ou le bolivien Jorge Sanjinés. Ces auteurs vous ont-ils inspirés? Quelle est leur
spécificité par rapport à d’autres courants de cinéma d’art et essai tels que la “nouvelle
vague” française?

Le point commun du « Nuevo Cine Latinoamericano » des années 60-70 avec la


Nouvelle Vague est le rejet des codes de l’industrie nord-américaine.

En Amérique Latine, en outre, on a affaire à des cinéastes organiques et artisanaux :


organiques parce qu’ils prophétisent la montée en puissance des peuples. Et artisanaux parce
que leur forme est chaque fois différente, secrétée par des cultures, des communautés
différentes.

Ils restent un modèle pour notre cinéma, pour notre télévision : être original à chaque
instant, dans une rénovation permanente qui ne peut venir que d’une dialectique avec la
culture populaire.

Vous êtes aussi formateur d’une école populaire de cinéma et télévision et


travaillez dans le développement de médias communautaires, en confirmant que le
cinéma est avant tout un art collectif. Est-il possible de se battre à armes égales avec la
culture du rentisme qui a prévalu historiquement au Venezuela, telle que l’avait
décrite Fernando Coronil dans son ouvrage “El Estado Magico”?

A l’ère des coups d’Etat médiatiques, plutôt que de répéter « la presse est contre
nous » ou « nous devons occuper davantage les réseaux sociaux », le socialisme latino-
américain doit prendre conscience que son futur passe par la création d’un tissu serré de
médias populaires, par la rédaction d’une loi latino-américaine puis mondiale de
démocratisation de la propriété des médias, par la remise des fréquences, chaînes et
ressources aux organisations populaires, par la refonte conceptuelle de l’enseignement de la
communication sociale. Mais aussi et surtout par quelque chose de plus fondamental, sans
lequel tout ce qui précède ne suffirait pas.

Le capitalisme a reterritorialisé l’espace et le temps sous la forme d’un métabolisme


social du type « tout-à-l’ego », ou la causalité d’ensemble a disparu dans le sautillement de
la dénonciation de purs effets. Le socialisme n‘existera que s’il invente un appareillage
intégral, technique et culturel, qui soit indépendant de l’industrie globalisée et qui produise
des effets sociaux organisateurs et non isolants.

Cette nouvelle civilisation “technique”, cette médiologie structurante, reste le grand «


impensé » de la gauche qui en est encore à parler de… « déontologie journalistique » !

Un paysan d’une commune de Barinas nous disait : “nous proposons un système


communal qui sera aux mains du paysan producteur d’aliments pour que nous organisions la
production et la distribution”. Substituez « alimentation » par « information » et vous aurez
le visage du média futur, hors studio, hors portables, décentré, démultiplié, organisateur.

Vous vivez et travaillez au Venezuela depuis les années 1990. De quels


changements majeurs vous avez témoigné dans cette époque charnière, notamment
avec l’Assemblée Constituante mise en route par Chavez au lendemain de son
élection ?

Depuis longtemps la politique au Venezuela voit s’affronter deux « champs


magnétiques ». Le premier, c’est la formation historique « social-démocrate » : le parti
Acción Democrática comme appareil clientéliste, fabriquant de sommeil populaire avec
télévision de masse, État « magique »au service du pillage de la nation par une élite surtout
blanche.

C’est l’école politique première, avec ses rêves d’ascension sociale, qui a duré
longtemps (quarante ans), assez pour expliquer beaucoup de comportements actuels à
l’intérieur de notre Etat. La fosse commune des 3000 manifestants anti-FMI laissée par le
président Carlos Andrés Pérez en 1989 fit tomber le masque de cette « social-démocratie
» et déclencha le retour en politique du deuxième « champ magnétique », celui des marrons,
ces ex-esclaves qui appelaient au son de leurs tambours à fuir les chaînes coloniales pour
créer la « vraie vie », menés cette fois par Hugo Chavez.

Ce désir d’égalité est toujours vivant, et c’est un moteur extraordinaire du point de


vue démocratique : il amène des gens à traverser à gué des rivières, à déjouer les attentats et
les menaces de la droite pour aller voter en juillet 2017 pour l’Assemblée Nationale
Constituante, débordant le Parti Socialiste Unifié (principal parti chaviste). Cette « pulsion
créatrice d’un peuple » que Chavez avait prophétisée en citant Marc Bloch, se produit au
moment où toute une micro-corruption quotidienne parlerait plutôt d’un affaissement
collectif.

Malgré tout ce que signifient le dollar parallèle, la vie plus difficile et l’éreintement
de quatre ans de guerre économique, malgré le sabotage de l’élection par l’extrême droite,
huit millions de Vénézuéliens déposent un bulletin dans l’urne, élisent une Assemblée
Constituante ! Huit millions de citoyens descendant des versants glacés, traversant des
rivières fortes.

Qu’il s’agisse de la transformation de l’Etat, de la lutte contre la corruption, de la


transformation du système productif, de la sortie du « rentisme pétrolier », des droits en
matière culturelle, écologique, ce chantier constituant mérite d’être visibilisé, étudié, on n’a
pas encore commencé à en prendre la mesure ni à en déchiffrer l’origine.

Comment expliquez-vous les efforts déployés dans les médias dominants pour
présenter le gouvernement vénézuélien comme étant une dictature, malgré les
nombreuses élections qui se sont tenues avec la présence de centaines d’observateurs et
accompagnateurs internationaux, dont des personnalités comme Jimmy Carter?

L’objectif des médias dominants est un changement de gouvernement. La violence de


la droite, mise en scène par les médias comme s’il s’agissait d’une révolte populaire, est
ancienne : dès que Bolivar libéra les esclaves pour fonder une armée au service de la
libération de l’Amérique Latine, l’oligarchie colombienne rêva de l’assassiner et les gazettes
états-uniennes le traitèrent de « César assoiffé de sang ».

Deux siècles plus tard quand le Venezuela redevient un phare d’égalité, de


souveraineté, de démocratie (droits des femmes, conseils de travailleurs, formes
communales de pouvoir citoyen, 25 élections en 18 ans), la même oligarchie colombienne et
les États-Unis rallument les violences paramilitaires et la guerre économique pour faire
tomber Maduro.

Les médias poursuivent cette guerre contre l’émancipation des ex-esclaves. En fait
ces violences locales sont faites pour les médias, mises en scène pour l’extérieur. Et si
quelqu’un doit rendre des comptes aujourd’hui, c’est le journaliste. D’abord, pour avoir
occulté les 90 % de la population qui n’ont pas participé aux violences et les ont rejetées,
faisant passer la minorité insurgée pour « la population ».

Ensuite, pour avoir inversé l’ordre du montage. L’agression des commandos de la


droite et la réponse des forces de l’ordre, montées à l’envers, ont créé l’image d’un « régime
» réprimant des manifestants. Il y a plus grave : les médias ont imputé automatiquement,
jour après jour, au « régime » les morts causés par l’extrême droite, ce qui a alimenté
l’énergie des tueurs. Ceux-ci savaient parfaitement que chaque mort imputé à Maduro
renforcerait le discours en faveur d’une intervention.

Mais qui, de Médiapart au Soir, de France Inter au Monde, qui, dans la vaste « zone
grise » (Primo Levi) des écrans d’ordinateurs ou du studio ouaté à dix mille kilomètres de
Caracas, aura le courage de reconnaître qu’il a encouragé des assassins ?

Née de la révolution haïtienne, la bolivarienne est une émergence de l’Afrique en


Amérique Latine, et c’est exactement ce que veut détruire l’Occident, la même aspiration à
la liberté, à l’égalité et à la fraternité. Quand Macron reçoit l’extrême droite vénézuélienne à
l’Elysée, il ne fait que rêver de l’enfermement de Toussaint Louverture par Napoléon, pour
le laisser mourir de faim et de froid dans les Alpes. L’axe sud-sud, avec l’Afrique en
particulier, sera l’axe déterminant pour la libération de nos peuples, pour leur « deuxième
indépendance ».

Un effet de l’hypersphère médiatique dans laquelle l’Europe vit désormais est que
dans la gauche « science-po » le raisonnement n‘est plus : « comment étudier, comment
comprendre l’Autre » mais « quelle position prendre ici, quelle image de marque devons-
nous donner ici, en Europe ? »

La plupart des citoyens, intellectuels ou militants en sont réduits à faire une


moyenne forcément bancale entre l’énorme quantité de mensonges quotidiens et une
minorité de vérité. Le problème est que la quantité de répétition, même si elle crée
une opinion, ne fait pas une vérité en soi. Le nombre de titres ou d’images identiques
pourrait d’ailleurs être mille fois plus élevé, que cela ne signifierait toujours pas qu’on nous
parle du réel.

Comment nous reconnecter au réel ? Quand le Mouvement des Sans Terre du


Brésil, l’ensemble des mouvements sociaux et les principaux partis de gauche d’Amérique
Latine ou 28 organisations vénézuéliennes des droits humains dénoncent la déstabilisation
violente de la démocratie vénézuélienne, on dispose d’un large éventail d’expertises
démocratiques. C’est-à-dire de sources directes et d’une connaissance plus profonde de la
réalité qu’Amnesty qui recopie les rapports d’ONGS des droits de l’Homme proches de
l’opposition ou que la « moyenne » d’un « science-po » européen obligé de préserver un
minimum de respectabilité médiatique.

Meeting du candidat Maduro. Maturin, le 9 mai 2018

A l’approche des nouvelles élections présidentielles, Quel est votre regard sur les
candidats, leurs programmes respectifs et le climat dans ce début de la campagne ?

Des candidats d’opposition, il y a peu à dire sauf qu’ils sont les ombres d’un théâtre ancien :
l’évangéliste corrompu Javier Bertucci ou Henri Falcon qui propose de dollariser le
Venezuela. Face à eux, Maduro incarne la jeunesse de la transformation politique. Comme
nous disent des paysans de l’État de Portuguesa, « Maduro est encore plus fort que
Chavez ». Le second avait proposé le premier comme successeur parce qu’il était le seul à
n’avoir pas joué des coudes pour lui succéder.
Élu de peu, Maduro a dû assumer « l’héritage » : gouverner en négociant avec les
différents secteurs, certains conservateurs, dans et hors du gouvernement. Son style est
différent, plus lent sans doute, que Chavez. Il a non seulement réussi à résister au déluge
d’opérations destructrices de l’empire mais il a su ramasser le gant pour développer de
nombreux aspects de la révolution, qu’il s’agisse du logement public ou des emplois pour la
jeunesse, avec ce pari fou de demander aux gens de se mobiliser en pleine guerre
économique pour élire une assemblée constituante.

Sa sainte colère contre le secteur privé, majoritaire, qui augmente les prix pour
annuler ses constantes hausses de salaire, ou contre les expulsions de paysans par les mafias
des grands propriétaires, sont le prélude à un approfondissement de la révolution s’il est élu
le 20 mai. Le pétrole remonte, l’or de l’arc minier revient enfin dans les coffres de l’Etat.

En fait ce qui frappe à Caracas c’est le calme, la tranquillité des gens alors qu’en
Europe on parle de chaos, de famine, de violence, pour justifier une intervention
« humanitaire ». Malgré les hausses de prix, les sanctions euro-américaines, le peuple ne
tombe pas dans la colère recherchée. Pourquoi ? Je parlais de la longue histoire de résistance
populaire. Il y a aussi le fait que les aliments reviennent dans les rayons, et certains
médicaments.

Outre les allocations que multiplie le gouvernement bolivarien en direction des plus
vulnérables, et les distributions massives d’aliments subventionnés, le secret est dans le fait
que les vénézuéliens se sont adaptés, on trouve toutes sortes de parades, de combines, pour
acquérir ces produits et pallier la pression économique. Et il y a quelque chose de très
particulier, subtil, dans l’air : la contrebande du bolivar papier, extrait massivement par la
mafia colombienne, la pulvérisation par l’inflation du salaire payé par le patron, tout cela
crée une ambiance révolutionnaire, très « An 01 », difficile à percevoir loin du Venezuela,
les gens se sentent moins liés au travail, à l’entreprise privée…

Je sais qu’en Europe certains adorent parler du « crépuscule de la révolution », d’une


« fin de cycle », (variantes de la « Fin de l’Histoire »), mais peut-être est-ce leur propre
dissolution dans l’hypersphère virtuelle qu’ils subliment. La Révolution Bolivarienne a
bientôt 19 ans, elle invente tous les jours, refuse de s’habituer à la fatigue, de croire aux
larmes. Dans son dernière lettre, la « Lettre à l’Afrique », Hugo Chavez citait Simon
Bolivar : « Il faut attendre beaucoup du temps ».
Caracas, mai 2018.

Thierry Deronne, licencié en Communications Sociales (IHECS, Bruxelles, 1985) vit au


Venezuela depuis 1994. Enseigne le documentaire et la théorie du montage dans deux
universités (UBV, UNEARTE). Formateur des mouvements sociaux au sein de l’Ecole
Populaire et Latino-Américaine de Cinéma et de Télévision. Après avoir donné des
formations audiovisuelles dans le Nicaragua sandiniste des années 80, il fonde cette école
au Venezuela en 1994, et participe à la fondation de plusieurs télévisions associatives et
publiques comme Vive TV, dont il fut vice-président de 2004 à 2010. Créateur du
Blog www.venezuelainfos.wordpress.com. Cinéaste, réalisateur entre autres du « Passage
des Andes » (2005), « Carlos l’aube n‘est plus une tentation » (2012), « Jusqu’à nous
enterrer dans la mer » (2017) et « Histoire du Venezuela » (2018).
Pueblo a Pueblo, tout se fait avec amour

« Pueblo a Pueblo » est une initiative qui combat la guerre économique qui
continue d’affecter les Vénézuéliens et leur accès aux denrées alimentaires.
L’idée est de mettre en place les différentes étapes du processus
(production, distribution et consommation) afin d’éliminer les
intermédiaires et ainsi apporter les aliments du pueblo au pueblo de la ville
(1). Nous avons eu l’occasion de nous entretenir avec Martha Lía Grajales
et Ana Graciela Barrios, membres de la coopérative Unidos San Agustín
Convive où cette expérience est actuellement à l’œuvre, et d’assister par la
suite à une assemblée de la coopérative ainsi qu’à une journée de
consommation.
Par Ricardo Vaz

San Agustín est une paroisse civile dont le territoire débute près du centre de Caracas et s’étend
jusque dans les collines. De majorité afro-descendante, elle est réputée pour sa musique, son talent
artistique et sa richesse culturelle, et plus récemment pour son téléphérique qui relie le quartier au
centre de la ville.

Cependant, notre visite à San Agustín est motivée par une autre « tradition » : l’organisation
populaire. Au milieu d’une guerre économique qui frappe durement l’accès aux aliments, la
communauté de San Agustín s’est intégrée au programme Pueblo a Pueblo à travers la coopérative
Unidos San Agustín Convive. Cette initiative est née des paysans de l’ouest du pays, et Martha la
décrit de la façon suivante :

« L’idée est de créer des processus organisationnels et politisants dans une logique alternative au
capitalisme. Des processus autour des paysans, qui puissent intégrer une logique de classe, au sein
desquels les problèmes communs relatifs à la production puissent être abordés et qui permettent de
trouver des solutions dans une logique, elle aussi, commune. »

Certains de ces problèmes ont à voir avec la dépendance en semences importées, accentuée en cette
période où le gouvernement se voit obligé de réduire les importations. Ainsi, les paysans ont
développé un processus de sauvetage des semences locales. Dans l’idéal, c’est une agriculture plus
responsable envers la terre qui est recherchée, avec des cultures moins toxiques. Ce qui est
particulièrement important, souligne Martha, c’est la planification de la récolte, afin que les paysans
ne soient pas si vulnérables aux variations du marché.

Téléphérique de San Agustín (Photo: Ricardo Vaz)

En plus de l’organisation au niveau de la production, il est nécessaire de faire la même chose du


point de vue de la distribution et de la consommation, afin d’éliminer les intermédiaires de la chaîne
productive, comme l’explique Martha :
« Ce que nous avons fait c’est générer le dernier maillon de la chaîne productive, la consommation,
de manière organisée, en mettant l’accent sur le fait que ceci doit être la mise en pratique d’une
expérience socialiste. Nous pouvons ainsi assister à la mise en valeur des processus démocratiques,
des assemblées horizontales, de la distribution équitable des aliments et des processus publics
définissant les responsabilités et les évaluations des journées. En cas d’excédent concernant une
journée, celui-ci est réinvesti dans la coopérative. »

Martha ajoute que le défi n’est pas seulement de consommer de manière organisée, mais de
produire également de manière organisée. À San Agustín, il est impossible de semer des aliments,
mais la coopérative est en train d’avancer et est sur le point d’acquérir des poules pondeuses. Et un
petit groupe développe une production textile, de sous-vêtements pour filles pour le moment, qui
sera échangée avec les paysans de Pueblo a Pueblo de manière fraternelle avec une structure de
coûts transparente.

Il est important de souligner que, dans l’un des quartiers les plus violents de la municipalité
Libertador, l’initiative a connu une mobilisation importante de personnes dans différents secteurs,
puisqu’il existait auparavant une certaine crainte face au changement de secteur. De fait, les
journées de consommation qui ont lieu tous les 15 jours, s’articulent autour de trois noyaux :
Hornos de Cal, El Manguito y Terrazas del Alba. L’initiative a démarré il y a un an et demi, et le
nombre de participants s’élève à plus ou moins 150 familles dans chaque noyau.

En ces temps de guerre économique où le prix des aliments augmente de manière constante, il s’agit
d’une initiative importante, comme Anna le décrit :

« La consommation de plantes potagères aide les familles à compléter leur alimentation, grâce à des
produits naturels et peu altérés chimiquement, en plus d’être vendus beaucoup moins chers que dans
la rue. Ajoutée au panier CLAP (2) (Comité Local de Abastecimiento y Producción), qui contient
des aliments transformés très importants pour les apports journaliers, il s’agit d’une contribution
importante.»
En plus de cela, elle permet d’atténuer la dépendance au panier CLAP, qui n’arrive pas toujours
régulièrement, ceci en raison parfois des difficultés inhérentes au blocus financier imposé au
Venezuela.

Sur les conséquences de la crise et l’inflation au sein de leur propre processus, Ana indique que les
prix ont augmenté, d’un côté car les coûts de production augmentent et d’un autre côté car les
paysans eux-mêmes voient leur coût de la vie augmenter. Cette situation engendre des difficultés du
côté de la consommation également, car même si les aliments continuent à être beaucoup moins
chers qu’à l’extérieur, le paiement unique pour une grande quantité de plantes potagères peut être
significatif.

Cependant, Ana assure que « la continuité du processus n’est pas en danger, car en plus de son
potentiel organisationnel et politique, c’est une solution concrète pour l’accès aux aliments. »

L’Assemblée Préparatoire

L’assemblée préparatoire de la consommation est conduite par Martha, qui maintient un équilibre a
priori impossible entre permettre à tous de s’exprimer et de se sentir à l’aise, et avancer en même
temps dans l’agenda afin que la réunion ne dure pas des heures. Parmi les 35 participants, seulement
quatre sont des hommes et Martha s’adresse au groupe en appelant les participants « les filles » ou «
compañeras » [camarades au féminin, NdT] sans que cela ne dérange personne.

Le premier point concerne les rapports des différentes commissions de travail de la coopérative. Le
processus de création des poules pondeuses avance, les pondoirs étant installés, et l’on discute de
l’endroit où les installer. Le groupe d’ouvrières du textile parle de la production de sous-vêtements
pour filles, des difficultés liées à la flambée du prix des matières premières, et l’assemblée décide
que la production la plus récente doit être envoyée en Espagne par la camarade qui va recevoir un
prix (3).
Assemblée de la coopérative (Photo : Ricardo Vaz)

La commission suivante annonce, pour la plus grande joie de tous ceux présents, qu’ils sont proches
d’enregistrer légalement la coopérative. Cela ouvrira de nouvelles possibilités, comme celle, par
exemple, de solliciter à la mairie un espace afin d’aménager un centre d’approvisionnement.
Toujours en ce qui concerne la production, on parle de ce qui viendra après les poules, l’intégration
de lapins et de chèvres.

Autre information positive, la demande pour l’envoi d’un camion faite au Ministère de l’Intérieur
avance (voir ci-dessous). La seule commission qui n’a pas encore été activée est celle de la
transformation, qui a d’abord comme mission de transformer sept kilos de maïs fournis par la
commune de El Maizal. La porte-parole de la commission assume sa responsabilité, partiellement
atténuée par le fait qu’elle ait amené du café !
Distribution de nourriture dans des sacs (Photo : Ricardo Vaz)

Enfin, arrive le moment d’enregistrer des volontaires pour les différentes tâches de la journée de
consommation : inscription, déchargement, logistique et tenue de comptes. Les gens se proposent,
se plaignant parfois d’autres difficultés auxquelles Yamile Anderson, l’une des participantes, répond
en rappelant à tous que « ici, tout se fait avec amour ».

La Journée de consommation

Arrive enfin le jour J. Tôt le matin, le camion transportant les aliments arrive. Ceux-ci sont ensuite
déchargés, pesés, et divisés en parts égales, 100 en l’occurence ce jour-là. Dans ce parking situé
sous la station du téléphérique, les paniers sont disposés dans des casiers. Ce jour-là, seront
distribués des patates, des oignons, des carottes, de la ciboulette, de l’igname, du manioc, de
l’auyama (courge musquée), du chou, de la coriandre et de l’ail.
Ce qui se produit par la suite ressemble par moment à une chaîne de montage fordiste. Un groupe
de personnes se place en ligne, chacune ayant un panier devant elle. Sur une autre ligne, un
deuxième groupe s’étend vers les aliments qui sont distribués et il remet des sacs contenant les
portions individuelles au premier groupe. Enfin, un troisième groupe reçoit les sacs vides du
premier groupe, il les remplit et les remet au deuxième. Ainsi, dès qu’une ligne de paniers est
terminée, le premier groupe fait un pas en avant, et ainsi de suite.

Cependant, c’est une procédure qui n’a rien de fordiste. Depuis la salsa que l’on écoute et qui
contamine tout le monde, à la tournée d’applaudissements qui se déclenche chaque fois qu’un
aliment finit d’être distribué, il est impossible de ne pas se rappeler les paroles de Yamile : tout se
fait véritablement avec amour. Résultat final : 100 paniers contenant 10 kilos de plantes potagères,
qui seront vendues à des prix environ 70 inférieurs à ceux du marché. La tâche touche à sa fin, on
commence à appeler les personnes qui se sont enregistrées pour la journée afin que, l’une après
l’autre, elles récupèrent un panier, le pèsent et qu’elles règlent.

Pendant que tout ceci se déroule, un groupe de femmes préparent le pot-au-feu de rigueur. Avec
quelques ingrédients issus de la distribution et d’autres apportés par des particuliers, la gigantesque
marmite posée sur le feu symbolise un processus quasi anonyme de construction de l’esprit
communal.

Un camion pour San Agustín !

La coopérative Unidos San Agustín Convive est en ce moment en campagne et tente de recueillir
des fonds afin d’acquérir un camion (d’occasion). Le principal motif, expliquent Martha et Ana, est
de créer une articulation avec les producteurs, des femmes pour la plupart, à Carayaca (État de
Vargas). Il s’agit d’une région très isolée, où l’on ne peut se rendre qu’en 4×4, ce qui rend les
producteurs plus vulnérables face aux intermédiaires. ce ne sera pas un nouveau projet, mais un
nouvel axe de la plate-forme Pueblo a Pueblo.

La coopérative a également sollicité le Ministère de la Défense afin qu’un des camions confisqués
pour narcotrafic ou contrebande lui soit affecté. Bien qu’il y ait eu des avancées en ce sens, la
question est loin d’être résolue. Et dans le cas où cela fonctionnerait, le camion nécessiterait
certainement de forts investissements avant d’être opérationnel, en particulier dans un contexte où
les prix des pneus, des batteries et autres pièces de rechange sont en augmentation, et tous les fonds
de la campagne y seraient alors dédiés.

En train de préparer le sancocho (Photo : Ricardo Vaz)

Les personnes et groupes de gauche qui se limitent à analyser la situation au Venezuela à travers le
prisme (prétendument supérieur) de la démocratie occidentale commettent une énorme erreur.
Principalement car ils finissent par donner plus de force, directement ou indirectement, à l’agression
impérialiste contre le Venezuela. D’un autre côté, les expériences comme celles-ci, du pueblo
s’organisant dans une logique alternative au capitalisme, mériteraient l’intérêt et le soutien de tous
ceux qui se considèrent de gauche. En plus de cela, elles sont fondamentales si l’on veut
comprendre ce qu’il y a de véritablement révolutionnaire dans la Révolution Bolivarienne. Au final,
personne ne le résume mieux que Martha :

« Malgré toutes les difficultés et les contradictions du processus, ici ce pueblo a décidé d’être libre,
et c’est là qu’il se bat. »
Notes :

1 -Nous conservons ici volontairement le mot pueblo en espagnol, car il n’est pas seulement
employé dans le sens de personnes, gens (gente), mais également avec une connotation de
communauté ou de personnes organisées.

2 -Les Comités locaux d’approvisionnement et de production sont une initiative gouvernementale


qui distribue des boîtes/sacs à des prix subventionnés et contenant certains des produits de base du
l’alimentation vénézuélienne : farine de maïs, pâtes, riz, haricots noirs, huile de cuisson et autres.
Les colis sont livrés porte à porte à travers des organisations communautaires locales.

3 -La coopérative Unidos San Agustín Convive et le Colectivo Surgentes ont reçu un prix de la part
de la Biennale internationale de l’éducation en architecture pour l’enfance et la jeunesse pour son
projet envers des enfants locaux dont l’objectif était de transformer (repeindre) une cage d’escalier
en rivière.

Traduit de l’espagnol par Rémi Gromelle


Pinochet, le procès de la dictature

Pinochet, le procès de la dictature en France (Editions Toute Latitude) est


un livre incontournable pour comprendre la dictature chilienne et la
transition vers la démocratie dans ce pays. Dans cet extrait, Jac Forton
décrit comment le coup d'Etat a été accompagné par la répression
systématique des opposants et la privatisation des pans entiers de
l'économie chilienne.
Par Jac Forton

« La Brique » ou l’économie chilienne livrée à l’ultra-libéralisme

Les difficultés économiques inhérentes à un pays en voie de développement plus les


sabotages systématiques des entreprises états-uniennes et chiliennes ont fait d’énormes
ravages dans l’économie. Après le coup d’Etat, apparaissent les promoteurs de « la Brique »
(el Ladrillo), un projet de développement économique élaboré par les Chicago Boys, des
économistes chiliens adeptes des théories économiques de Milton Friedman enseignées à
l’Université de Chicago.

La Brique avait été conçue plusieurs mois avant le coup d’Etat, ce qui montre bien
que les militaires ont été le bras armé d’un projet économique préparé depuis longtemps par
le grand capital national et international. Son objectif : donner aux militaires ou aux partis
de droite s’ils revenaient au pouvoir, un projet économique basé sur la libéralisation totale
de l’économie. Les Chicago Boys sont un groupe de 25 économistes chiliens diplômés de
l’Université catholique de Santiago, considérée comme l’une des meilleures d’Amérique
latine, mais avec des diplômes post-universitaires acquis à l’Université de Chicago, aux
Etats-Unis. Les deux universités ayant signé une convention en 1956, les étudiants chiliens
prometteurs se voyaient toujours offrir des bourses pour continuer leurs études à Chicago.

Les Chicago Boys présentent leur projet au général Pinochet. Sentant le dictateur
plutôt hésitant, Sergio de Castro, leur chef de file, fait venir le maître lui-même : le
professeur Milton Friedman se rend au Chili et déclare d’emblée que la seule solution à la
crise économique est de relancer la croissance ce qui ne peut se faire que par un traitement
de choc. Il préconise de réduire les dépenses publiques de 20 % ; licencier 30 % des
fonctionnaires ; augmenter la TVA ; privatiser les entreprises publiques ; arrêter les prêts
hypotécaires ; baser l’économie sur l’exportation et la dérégulation ; annuler le code du
travail et les protections sociales, etc. Il prévient le général qu’il y aura d’abord des effets
négatifs sur le niveau de vie de la population.
Pinochet, convaincu que le redressement économique du Chili ne peut avoir pour
moteur que l’entreprise privée orientée vers la macro-exportation, décide de confier les
rênes de la politique économique aux Chicago Boys chiliens. Sous l’œil attentif des
économistes états-uniens qui y voient un laboratoire idéal pour leurs thèses, la dictature
impose le modèle de Chicago au peuple chilien en nommant les Boys aux divers ministères
économiques. Une fois terminé leur « mandat public » au profit du privé, ils deviennent tous
propriétaires d’entreprises publiques bradées par Pinochet et forment progressivement avec
leurs familles, leurs amis et leurs clients, une nouvelle classe sociale de riches
entrepreneurs. Toute la richesse du Chili passe dans les mains de moins de cinquante
familles. Par contre, c’est une des périodes les plus dures pour le peuple chilien : le taux de
chômage passe de 4,3 % en 1973 à 22 % dix ans plus tard et les salaires perdent 40 % de
leur valeur réelle.
Le modèle économique ultra-libéral appliqué par la dictature mériterait un livre à part
entière, d’autant plus que les divers gouvernements démocratiques l’ont repris à leur compte
quitte à le réformer légèrement avec le temps.
Mais pour pouvoir mettre ce programme de libéralisation de l’économie chilienne en
œuvre, il faut réduire toute opposition au silence et interdire toute revendication sociale : il
ne doit plus y avoir ni syndicats ni partis d’opposition. Et pour éviter toute réorganisation
politique et sociale, ou toute résistance armée ou non, le régime crée une série de polices
secrètes et d’escadrons de la mort : « Pas une feuille ne bouge sans que je le sache... », dira
Pinochet.

Le SIFA de la Force aérienne

Le Service de renseignement de la Force aérienne (SIFA) s’était lancé dans la


répression bien avant le coup d’Etat. En effet, le sentant venir, de nombreux officiers et
soldats de la Force Aérienne (FACH) s’y étaient ouvertement opposés. A quelques semaines
du putsch, ils ont été arrêtés, emprisonnés et torturés. Nombre d’entre eux ont été exécutés
et ont disparus.
Les cas les plus emblématiques sont ceux des généraux Alberto Bachelet (père de
l’ancienne présidente Michelle Bachelet) torturé à mort par ses collègues, et Sergio Poblete
qui trouvera asile en Belgique. Les survivants sont envoyés à l’Académie de guerre aérienne
(AGA), située à l’est de Santiago qui, le 11 septembre, devient le centre de détention du
SIFA. Les salles de classe du sous-sol sont transformées en cellules pour les prisonniers et la
chapelle et les salles du premier étage en salles d’interrogatoire et de torture. Les cellules
contiennent environ soixante-dix détenus, pour la plupart des militants communistes ou du
Mouvement de la Gauche révolutionnaire (MIR).

Le Commandement Conjoint

Immédiatement après le coup d’Etat, les services secrets des diverses armes (à
l’exception de la DINA du général Contreras qui dépend directement de Pinochet) se
regroupent pour coordonner leurs actions. Le SIN de la Marine, le DINE de l’Armée, le
SIFA de la Force aérienne et la DICAR du corps des Carabiniers (1) , forment le
Commandement Conjoint (Comando Conjunto, CC). Une sourde lutte fait bientôt rage entre
la DINA et le CC. Les victimes : les directions clandestines des partis de gauche, leurs
militants et sympathisants (2).
Les moyens n’ont aucune importance, tout est permis. Le CC fiche des milliers de
citoyens, leurs parents, leurs amis, leurs idées, habitudes, relations, lectures, etc. Les agents
opérateurs sont le lieutenant Fuentes Morrison alias le Wally, pour l’Aviation ; le lieutenant
Alvaro Corbalán pour l’Armée ; le lieutenant Muñoz Gamboa alias le Lolo pour les
Carabiniers. Les analyses sont réalisées par les services du colonel de l’Air Oteiza et du
commandant Luis Campos. Ils reçoivent l’aide d’hommes de confiance civils, tel César
Palma alias le Fifo, qui avait participé à l’assassinat d’un aide de camp d’Allende en juillet
73, et Otto Trujillo. L’objectif : anéantir les partis d’opposition clandestins, en particulier, le
Parti communiste. Pour le détruire, le CC arrête l’un ou l’autre militant, le torture et le
retourne. Il remonte ainsi lentement la filière et peut mettre plusieurs des nouveaux
dirigeants communistes sous surveillance. En décembre 1976, les escadrons de la mort du
CC frappent : de nombreux militants dont sept membres du Comité Central sont capturés.
Tous disparaissent…
Les erreurs et les excès du CC précipitent la fermeture de cet escadron de la mort.
Les atrocités commises (des dizaines de personnes torturées ou disparues) seront confirmées
par un de ses déserteurs, le caporal Andrés Valenzuela, alias Papudo, lors d’une entrevue
avec la journaliste Mónica Gonzalez de la revue Cauce (3). Après ses révélations qui
permirent d’identifier plusieurs victimes et leurs assassins, Valenzuela s’exila sous un faux
nom d’abord en Belgique puis en France.

LA DINA

La Direction Nationale du Renseignement (DINA) est une création de l’alors Colonel


Manuel Contreras et le fruit d’une relation étroite entre lui et le général Pinochet. En 1971,
alors que le général Pinochet est commandant de la Place de Santiago et apparemment fidèle
à la Constitution, le colonel Contreras est le directeur de l’Ecole du génie à la base de Tejas
Verdes, à San Antonio sur la côte proche de Valparaiso. Ultra-nationaliste, Allende et son
socialisme démocratique deviennent son un ennemi juré n° 1.
Avec l’aide des colonels de son Ecole, Contreras rédige des centaines de dossiers
secrets sur les fonctionnaires et les autorités de l’UP, ainsi que sur les membres des partis
politiques de gauche. Après le coup d’Etat, il veut convaincre Pinochet que sa conception du
renseignement est plus efficace que celles des autres services secrets. La brutalité de ses
méthodes de torture lui permet d’obtenir rapidement un panorama des structures « des
ennemis », bien plus détaillé que celui du SIFA ou du Comando Conjunto (4).
Très vite, Pinochet sent que Contreras va lui permettre de prendre le commandement
définitif de la Junte militaire et de l’armée. Pour asseoir leur pouvoir définitif sur le pays, les
deux hommes décident d’institutionnaliser le groupe Contreras. La DINA est officiellement
créée le 14 juin 1974 par le Décret-Loi n° 521. Pinochet obtient ainsi un instrument de
contrôle implacable sur le pays, Contreras devient le garant secret de la continuité du régime
militaire et obtient tous les pouvoirs pour « protéger » Pinochet et son régime. Une série de
lois secrètes lui confère un large pouvoir. Le but de la DINA : « Exterminer les ennemis de
la Patrie (5) ».
La DINA fonctionne selon une doctrine contre-insurrectionnelle correspondant à la
doctrine de sécurité nationale conçue par les Etats-Unis et enseignée aux militaires latino-
américains par l’Ecole des Amériques de Fort Gullik au Panama : « Il ne s’agit pas de
guérillas mais d’une véritable guerre entre les pays et leurs rebelles ; c’est une guerre
continentale dirigée depuis Cuba et plus loin par l’URSS pour liquider le monde libre et
incorporer l’Amérique latine à l’empire soviétique ; en conséquence, les organismes de
sécurité ont le devoir de se situer au-delà de toute norme éthique. La raison d’Etat les
autorise, dans des cas extrêmes qu’ils déterminent eux-mêmes, à entreprendre des actions
qui violent les droits humains, au nom d’un bien supérieur d’intérêt général. »
La DINA se dote immédiatement de nombreux centres de détention secrets où la
torture est systématique. Son pouvoir est tel que son directeur peut menacer les quelques
juges qui osent enquêter sur les crimes qu’elle commet.
En 1977, les excès de la DINA obligent la Junte militaire à la fermer. De toute façon,
ses principaux objectifs, l’élimination de toute opposition et la soumission du peuple par la
terreur, sont atteints. Pinochet dissout la DINA, promeut son directeur Manuel Contreras au
grade de général et… crée immédiatement une nouvelle police secrète, la CNI, Centrale
nationale du renseignement.

Calle Conferencia ou la décapitation du Parti communiste

Après le coup d’Etat, le Parti communiste réorganise ses structures et forme un


nouveau Comité central clandestin. Les opérations de la DINA contre lui commencent le 2
avril 1976 avec l’arrestation et la torture de l’ancien député communiste Bernardo Araya et
de son épouse Olga Flores. La DINA apprend ainsi que le militant Mario Zamorano fait
partie du Comité Central du PC et que l’un de ses meilleurs amis est Juan Becerra,
propriétaire d’un atelier de confection situé au numéro 1587 de la Calle Conferencia dans la
commune Estación Central de Santiago. Becerra raconte : « J’étais sympathisant des partis
de gauche mais sans militance. Mario m’avait demandé si je pouvais lui prêtrer une arrière
salle pour des réunions avec des amis, tous les trois ou quatre mois. Les types de la DINA
ont commencé à me torturer à l’électricité puis ils ont torturé ma femme María Angélica
devant moi et menacé de torturer et tuer mes filles, puis ils ont torturé ma belle-fille María
Teresa … J’ai dû reconnaître que je connaissais Mario et qu’il avait prévu une réunion chez
moi dans les premiers jours de mai. »
Le 3 mai, cinq agents de la DINA armés jusqu’aux dents s’installent dans
l’appartement situé au-dessus de l’atelier. Ce jour-là, la militante Elisa Escobar Cepeda
laisse un message à l’atelier annonçant une réunion du Comité Central pour le lendemain.
Le 4 mai, Mario Zamorano entre dans l’atelier et est immédiatement détenu par les agents
qui lui tirent une balle dans la jambe. Un peu plus tard, c’est le tour de Jorge Muñoz Poutays
puis de Jaime Donato Avendaño et Uldarico Donaire Cortés. Le 6, Elisa Escobar est
capturée. Le 9 mai, la DINA capture Victor Diaz López, le secrétaire général adjoint du Parti
chez lui, Lenin Díaz Silva, membre de la Commission technique du PC et la militante Eliana
Espinoza Fernández. L’opération est un succès total pour la DINA.
Un prisonnier libéré du centre de torture Villa Grimaldi informe le Vicariat de la
Solidarité de l’Eglise catholique que tous y sont détenus. Viviana Diaz, fille du dirigeant
capturé, demande immédiatement au juge José María Eyzaguirre, président de la Cour
Suprême, de se rendre à Villa Grimaldi pour sauver la vie de son père. Le juge lui répond :
« Mais quelle imagination ! Pourquoi ne pas écrire un livre, parce que ces choses-là ne se
passent pas au Chili (5) ». Les dirigeants communistes disparaissent…

Ne pouvant rien en tirer malgré d’effroyables tortures, la DINA arrête des membres
des Jeunesses communistes et les torture sauvagement. Luciano Mallea, Miguel Estay
Reyno dit el Fanta et Basoa, ne résistent pas et donnent des noms d’autres membres du parti.
Quelqu’un lâche le nom de Marta Ugarte Román, dernière membre du Comité central
encore libre. Elle est arrêtée le 9 août. Sa famille dépose immédiatement un recours devant
le juge Rafael Mera qui fait suivre la demande au ministre de l’Intérieur. Le ministre, le
général Cesar Benavides, répond qu’il n’est pas au courant. Le juge envoie alors sa requête
à la DINA. Contreras lui répond que « Marta Ugarte n’a jamais été détenue par le personnel
de la DINA… » Et il menace le juge : « Vous êtes prié, au nom de la Sécurité nationale, de
vous abstenir d’enquêter sur la situation de personnes arrêtées ou disparues.».

Le corps de Marta Ugarte apparaît un mois plus tard sur une plage à 180 km au nord
de Santiago, à demi-nue, dans un sac de jute, le fil de fer qui l’a étranglée encore incrusté
dans son cou. La presse pinochétiste essaie de faire croire à un crime passionnel…

La mort de Miguel Enríquez

Après la capture et l’exécution de nombreux membres du MIR (Mouvement de la


gauche révolutionnaire), un parti de gauche radical, les survivants essaient de se réorganiser.
Leur chef, Miguel Enríquez, un médecin de 35 ans, avait lancé la consigne : « Le MIR ne
demande pas l’asile ». Montrant l’exemple, il vit dans la clandestinité.
Enríquez devient un symbole de la résistance à la dictature. Pour la DINA, c’est
l’homme à abattre. Tout miriste qui tombe dans ses mains est torturé à mort. De cette
manière, la DINA commence à deviner qu’Enríquez est caché dans une commune du sud de
la capitale. Avec lui, sa compagne Carmen Castillo, enceinte de plusieurs mois, et les
miristes José Bordas et Humberto Sotomayor. Des dizaines de miristes tombent dans les
mains de la DINA, sont cruellement torturés par le capitaine Miguel Krassnoff et le civil
Osvaldo Romo et disparaissent.
Le matin du 5 octobre 1974, Miguel Enríquez ordonne l’évacuation d’urgence : il a
vu trois véhicules suspects passer lentement devant la maison. Mais il est trop tard et ils sont
encore en train de brûler leurs documents lorsque la DINA attaque. Tout le monde se
disperse. Sotomayor et Bordas s’enfuient par les toits et les jardins des voisins, Miguel
Enríquez s’échappe par la rue, mais Carmen Castillo tombe, atteinte par plusieurs balles.
S’en rendant compte, Enríquez rebrousse chemin et affronte la DINA. Il meurt en
combattant. Les voisins parviennent à mettre Carmen Castillo dans une ambulance et lui
sauvent ainsi la vie. Elle sera expulsée du Chili par Pinochet. Humberto Sotomayor
demande l’asile à l’ambassade d’Italie, José Bordas sera capturé en décembre, torturé à
l’hôpital de la Force aérienne et exécuté.
La mort de Miguel Enríquez est un coup dur pour le MIR et le peuple chilien. Les
dirigeants du MIR décident que les miristes doivent quitter le pays. Ils s’exilent vers le
Mexique et l’Europe (6).

L’Opération Colombo

Début 1975, craignant la disparition de 163 membres du MIR arrêtés par la DINA, le
Comité Pro Paz qui regroupe plusieurs entités chrétiennes, introduit auprès des tribunaux
une procédure d’Habeas Corpus. Cette procédure oblige les services de police à présenter
les détenus à un juge. La Cour suprême rejette tous les recours. Ces disparus devenant
gênants au niveau international, la DINA et le journal El Mercurio montent l’Opération
Colombo, un montage qui doit faire croire à l’opinion publique que 119 membres du MIR se
sont assassinés entre eux…
Le 12 juin 1975, le journal La Segunda (propriété du groupe El Mercurio) titre sa
première page : « Des extrémistes chiliens s’entraînent en Argentine ». Le gouvernement
déclare « être au courant » et « prévient les miristes qu’une guérilla n’a aucune chance de
survivre au Chili ». Les militaires et les journaux commencent à lier le nom de ces soi-disant
guérilleros à ceux des 163 disparus défendus par le Comité Pro Paz.
Selon le journal La Patria appartenant à l’Etat donc contrôlé par la dictature, « Les
extrémistes ne sont ni morts ni disparus. Au contraire, ils sont en bonne santé physique bien
que l’on ne puisse dire la même chose de leur état mental.» Le 16 juin, le Mercurio titre
« Des Chiliens armés sont passés d’Argentine au Chili ». Le journal La Tercera écrit que 50
guérilleros venus d’Argentine ont été capturés. Exaspérée, la police des frontières argentine
dément toute présence de Chiliens armés dans sa zone de contrôle.
La Junte militaire annonce alors que plus de 2 000 miristes armés préparent une
invasion du Chili depuis l’Argentine, puis ouvre la dernière phase de l’opération : faire
croire que les disparus, réfugiés en Argentine, se sont massacrés les uns les autres !
Le 15 juillet, la revue argentine Lea reprend une chronique d’origine soi-disant
mexicaine intitulée « La vendetta chilienne », selon laquelle « 60 extrémistes chiliens furent
éliminés par leurs propres compagnons d’armes en Argentine et au Chili » et donne le nom
des 60 morts de « cette tuerie provoquée pour des motifs d’argent et de pouvoir ». Deux
jours plus tard, le journal O’Día édité dans la ville brésilienne de Curitiba publie un article
donnant une liste « des 59 extrémistes chiliens morts lors d’affrontements avec les forces
argentines » dans la région de Salta.
Ces « informations » arrivent finalement au Chili où le journal La Segunda du 24
juillet titre « Les miristes exterminés comme des rats ». Tous les journaux chiliens publient
alors de violents éditoriaux sur le même thème : « Les organisations dites humanitaires
ont injustement accusé le gouvernement militaire d’avoir fait disparaître des subversifs alors
qu’il est maintenant prouvé qu’ils se trouvaient à l’étranger à réaliser des opérations
illégales. »
Mais il est vite clair que ces « combats » ne sont que pure invention de la DINA. Le
Comité Pro Paz se rend compte que les 119 noms mentionnés font tous partie des 163
requêtes d’Habeas Corpus qu’il avait présentées au tribunal. Plusieurs noms apparaissent
avec des fautes d’orthographe, les mêmes que sur sa liste ! Finalement, il est prouvé que 75
des 119 disparus ont été arrêtés au Chili par les forces de sécurité durant les six mois
antérieurs : 53 à leur domicile, 7 à leur travail et 15 sur la voie publique. Pour couronner le
tout, les gardes-frontières argentins démentent vigoureusement tout affrontement sur leur
frontière.
On découvre finalement que la revue Lea en Argentine et le journal O’Día au Brésil n’ont
jamais été publiés qu’en un seul exemplaire, celui qui donnait les noms. Il s’agit d’une
gigantesque manipulation (8).

Cet extrait fait partie du chapitre "La répression organisée : polices secrètes et escadrons de la
mort" du livre Pinochet, le procès de la dictature en France, de Jac Forton. Reproduit avec
l'aimable autorisation de l'auteur. Pour vous procurer un exemplaire de Pinochet, le procès de la
dictature en France avec les frais de ports offerts, envoyez un chèque de 17,80 € à l’adresse
postale de l’éditeur : Toute Latitude, 27 Impasse des Hérissons, 12200 Villefranche de
Rouergue.
Notes :
1) SIN : Servicio Inteligencia Naval. DINE : Dirección Inteligencia del Ejército (Direction du Renseignement de l’armée). DIFA : Dirección
de Inteligencia de la Fuerza Aerea. DICAR : División de Inteligencia de Carabineros.
2) Lire Los secretos del Comando Conjunto, de Mónica González et Héctor Contreras, éditions Ornitorinco, Santiago 1991.
2) Confession à la journaliste Mónica González, publiée par la revue Cauce n° 32 du 23 juillet 1985 sous le titre « He torturado » (J’ai
torturé).
3) En 2018, l’écrivaine chilienne María Isabel Mordojovich publie un roman basé sur cette école de torture de Tejas Verdes, intitulé Piedras
Blancas, éditions Ovadia.
4) Termes exacts utilisés par le Rapport de la commission présidentielle Verdad y Reconciliación en 1991.
5) Cf. La dolorosa verdad frente a la cobardía extrema, la lettre ouverte écrite par les enfants de Victor Diaz le 16 février 2007.
6) Réfugiée en France, Carmen Castillo devient cinéaste. En 2008, elle produit le film Calle Santa Fe, le récit de sa vie de miriste avec
Enriquez et une recherche sur le sens de ces luttes hier et aujourd’hui.
7) En mars 2006 et suite à une plainte déposée en novembre 2005 par les familles des disparus, le Tribunal d’éthique du Collège
métropolitain (Santiago) des journalistes a condamné les anciens directeurs des journaux El Mercurio, La Segunda, Las Ultimas Noticias
et La Tercera pour faute grave pour « ne pas avoir dit la vérité aux citoyens » concernant ces 119 disparus.
En 1962, au paroxysme de la crise des missiles,
les USA planifiaient l'occupation militaire de
Cuba

Les forces armées des États-Unis ont élaboré un plan pour occuper
militairement Cuba et mettre en place un gouvernement provisoire
dirigé par un "Commandant et Gouverneur militaire" étasunien au
cours de la prétendue crise des missiles de 1962, selon les documents
officiels nouvellement déclassifiés obtenus et publiés hier par la
National Security Archive à l'Université George Washington.

Par Cuba Debate

Lorsque le gouvernement américain a commencé à développer sa réponse au déploiement de


missiles soviétiques à Cuba, un plan d'occupation militaire de l'île était prêt.

Le document "Proclamation n° 1 du gouvernement militaire", déclarait que "toutes les


personnes dans le territoire occupé devront obéir immédiatement à tous les textes de loi et
ordres du gouvernement militaire." Il ajoute que "la résistance aux forces armées des États-
Unis sera éradiquée avec force. Les infractions les plus graves seront traitées sévèrement." Il
affirme que "dans cette période, la population devra se conduire pacifiquement et se
conformer aux ordres, elle sera soumise à une ingérence déterminée par les exigences
militaires."

La proclamation prévoyait qu'une fois "le régime agressif de Castro complètement détruit" et
que Washington aura installé un nouveau gouvernement qui "réponde aux besoins du peuple
de Cuba", les forces américaines "se retireront et l'amitié traditionnelle des États-Unis sera à
nouveau assurée."

Les Archives nationales de sécurité disent que pour préparer le peuple cubain à l'invasion
américaine, les militaires étasuniens distribueront des milliers de tracts par avions sur les
citoyens, les avertissant de rester chez eux parce que "tout mouvement sera une cible" et
annonçant que "dans les prochains jours, les forces armées des États-Unis prendront
temporairement en charge votre pays".

Les préparatifs de l'occupation militaire américaine de Cuba ont été stoppés le 28 Octobre
1962, les Soviétiques ayant annoncé le retrait des missiles de l'île, après un accord secret
bilatéral dans lequel les Américains acceptaient de retirer leurs missiles Jupiter déployés
contre l'Union soviétique en Turquie.

Peter Kornbluh, directeur du Projet de Documentation sur Cuba de la National Security


Archive, a déclaré que "la résolution de la crise des missiles a évité ce qui aurait sûrement
été la confrontation militaire la plus sanglante de l'histoire de l'Amérique latine, entre le
"colosse du Nord" et une nation révolutionnaire des Caraïbes."

Traduit de l'espagnol par Michel Taupin

Source : http://www.cubadebate.cu/noticias/2017/10/17/estados-unidos-tenia-planes-para-
una-ocupacion-militar-de-cuba-en-1962-revela-informe/#.WmDccUxFw2y
Crédits
Rédacteur en chef : Alex Anfruns
Equipe de rédaction : Ricardo Vaz (Venezuela)
Remerciements à Christine Gillard & Jac Forton
Traducteur et Correcteur : Rémi Gromelle

Année 4, n°36, Mai 2018

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