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LES CHASSEURS DE LUMIERE

ISEGGADEN N TAFAT

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Contes et mythes kabyles

Timucuha d yizran - H:z::e:a. E n2%o.t

Bilingue berbère-français
@ L'Harmattan, 2010
5-7, rue de l'Ecole polytechnique; 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan l@wanadoo.fr

ISBN: 978-2-296-13299-3
EAN: 9782296132993
y Queef ALLIOUI

LES CHASSEURS DE LUMIERE

ISEGGADEN N TAFAT

20+X'X'.h.t t -t.X.-t

Contes et mythes kabyles

Timucuha d yizran -1'2r:~:a. E n2%o.t

Bilingue berbère-français

L'Harmattan
Autres ouvrages de l'auteur

Devinettes berbères, Conseil International de la langue française,


sous la direction de Fernand Bentolila, Groupe d'Etudes et de
Recherches Berbères de Paris V - Sorbonne, 1987.
Timsal - Enigmes berbères de Kabylie, bilingue berbère-français,
L'Harmattan, 1990.
Contes kabyles - Contes du cycle de l'ogre - Timucuha, bilingue
berbère-français, L'Harmattan, 2001.
Contes kabyles - Contes du cycle de l'ogre - Timucuha, bilingue
berbère-français, L'Harmattan, 2001.
Contes du cycle de l'ogre - Timucuha, bilingue berbère-français,
L'Harmattan,2003.
Enigmes et joutes oratoires de Kabylie - Timsaeraq - Timsal -
Izlan - bilingue berbère-français, L'Harmattan, 2005.
Les Archs, tribus berbères de Kabylie - Histoire, résistance,
culture et démocratie, L'Harmattan, 2006.
L'ogresse et l'abeille - Contes kabyles - Timucuha, bilingue
berbère-français, L'Harmattan, 2007.
La sagesse des oiseaux - Timsifag - Contes kabyles - Timucuha,
bilingue berbère-français, L'Harmattan, 2008.
L'oiseau de l'orage - Afrux Ubandu - Timsifag - Contes kabyles -
Timucuha, bilingue berbère-français, L'Harmattan, 2008.
Sagesses de l'olivier - Timucuha n tzemmurt - Contes kabyles -
Timucuha, bilingue berbère-français, L'Harmattan, 2009.

Illustration de couverture: La vallée de la Soummam (la mare du


Faraon) et tapis de famille. (Photo Youcef Allioui).
Détails du tableau « Cavalier berbère» de Chantal André dit Chanah
En signe d'hommage et de gratitude, je dédie ce livre à la mémoire
de trois chasseurs de lumière, défenseurs éclairés de la liberté et de
la langue berbère amazighe. Ils avaient consacré sans partage leur
vie durant à la lutte contre toutes les aliénations. A eux trois, ils
symbolisent cette Algérie de la sagesse et des lumières, chère aux
Anciens kabyles.

Mouloud MAMMERI (19717-1989), mort dans un accident de


voiture (un arbre au travers de la route !) à son retour du Maroc où
il avait participé à un colloque sur la langue amazighe. Homme de
science, écrivain, grammairien et poète, il fut le chantre de la
culture berbère. Ce sage des lumières s'était battu contre tous les
vents et les marées de l'ignorance pour sortir notre langue des
griffes de l'obscurantisme dans lesquelles elle était maintenue en
Algérie et en Afrique du Nord.

Tahar DJAOUT (1954-1993), journaliste et poète kabyle, il était


sans doute le plus grand écrivain algérien d'expression française.
Il fut assassiné à Alger en juin 1993. Il était devenu par son
intégrité intellectuelle, sa modestie, son courage inébranlable et
son immense talent d'écrivain le symbole de la résistance au
fanatisme. C'était lui qui disait: « Si tu dis, tu meurs; si tu ne dis
pas, tu meurs. Alors, dis et meurs! »

Lounès MATOUB (1956-1998), chanteur kabyle engagé à la figure


charismatique et aux vers incisifs, il clamait et chantait haut et fort
la reconnaissance officielle de la langue amazighe en Algérie. Il fut
assassiné en Kabylie le 25 décembre 1998. Sa voix trace encore et
à jamais des myriades d'étoiles dans la nuit noire qui l'avait
emporté. Défenseur acharné de la démocratie et de l'identité
berbère, sa poésie et ses chants portaient et continuent de porter un
message universel empreint de liberté et de lumière.
Introduction

« Qu'est ce qui sépare le mythe du conte? C'est un


mince fil caché dans une énigme. » (Ma mère, Tawes
Ouchivane Allioui).

Enfants, ma mère nous racontait l'histoire de cette petite


fille qui se laissait mourir car sa belle-mère refusait de lui
raconter des histoires. Elle s'asseyait au pied du chêne où
était enterrée sa mère et racontait à voix haute que sa marâtre
la privait des légendes qui faisaient grandir les enfants. Alors
une voix - celle de sa mère - sortit de la souche de l'arbre
pour lui raconter les contes merveilleux qui faisaient grandir
les enfants... Comme dans beaucoup de légendes et de
mythes - tels que ceux que je rapporte ici - les Anciens
avaient su savamment réunir prose et poésie. Dans ce conte
pour enfant - même si mon père disait que les contes n'ont
pas d'âge - à travers l'arbre, ma mère contait et chantait en
pleurant à chaudes larmes:

Il était une fois, ô ma fille chérie!


Un pays où la nuit veille sur les enfants
Une étoile dans le ciel qui ne faiblit jamais
Qui dit des légendes où tous les enfants jouent
Autour de la lune, ils font de belles rondes.

Il était une fois, ô ma fille chérie!


Un pays où le jour a le goût du printemps
Où les enfants se cherchent dans les champs de blé
Quand les coquelicots rougeoient sous les rayons
Quand l'oiseau chante et que l'abeille butine.

Il était une fois, ô ma fille chérie!


Un nuage dans le ciel caressé par le vent
Pour qu'il lâche la pluie qui fait rire les enfants
Il était une fois où le soleil s'amuse
A dire tous ces mots qui font vivre le temps.

Quand je discutais avec ma mère à propos de cet interdit


qui entourait et qui entoure toujours la transmission de notre
littérature orale berbère et notamment kabyle dans les écoles
algériennes, elle donnait son sentiment en disant: «Je ne
comprends pas ce qui peut les déranger dans un conte ou une
poésie pour enfant! »
Après un moment de réflexion, elle s'exclama: « Que je
suis innocente! C'est évident: ils ne veulent pas de notre
langue car elle est différente de l'arabe! Et comme ils disent
que nous sommes des Arabes... C'est un peu l'histoire du
merle qui se moque du hibou... L'alouette a pris la défense
du hibou en disant au merle: Bien qu'il te paraisse lugubre,
le chant du hibou est pareil au tien, sinon plus beau: car lui,
c'est dans le noir qu'il cherche la lumière! »
Elle continua son raisonnement en disant: « Ceux qui nous
gouvernent se prennent pour des merles dont le chant doit
s'imposer à nous. Ils nous considèrent donc comme des
hiboux qui chantent de façon lugubre... En réalité, ils
n'aiment pas notre langue parce qu'elle les dérange par sa
beauté et le sens qu'elle donne à notre vie. Mais elle les
dérange surtout à cause de la conscience et de l'aptitude
qu'elle nous donne pour comprendre le monde dans lequel
nous VIvons... »

C'est suite à cet échange que nous avions eu ensemble que


ma mère avait souhaité apprendre à écrire en kabyle. Elle me
disait en riant: «L'alouette a dit: Il n'y a pas d'âge pour
apprendre à voler: il suffit de remuer les ailes! » Je reste
encore profondément ému à chaque fois que je repense au
courage qu'elle avait déployé quand elle voulait que je lui
apprenne à écrire. Elle avait alors 74 ans! Je la vois encore -
8
inclinée sur la feuille de papier, le stylo à la main - qui
appuyait de toutes ses forces physiques et mentales pour
retranscrire. Après avoir appris à écrire son nom et son
prénom, le premier mot qu'elle voulut apprendre à écrire fut
« conte» (tamacahuJJ. l'aurais donné cher que mon père voie
cela! Lui qui, pour me convaincre, me répétait bien souvent
cette phrase: « Ecris ce que tu peux en kabyle, tes enfants le
trouveront! Tu verras, cela t'aidera aussi à mieux
comprendre les autres et les choses de la vie! »

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Présentation des récits de ce livre

1- Les chasseurs de lumière

Ce conte m'a été racontéplusieursfois par mon père qui le classait


dans la catégorie des « contes du temps des lumières» (timcuhal).
Mon père le mettait en avant pour expliquer les fondements
démocratiquesde la cité kabyle. La première fois que mon père me
l'avait raconté,j'en étais tout fier, car le sumom qu'il m'avait donné
correspondait au prénom du héros, Vousvouss. Rien a priori ne
distingue ce conte des autres en dehors de la classificationsavante
qu'en avaient faite les Anciens: « Contes des temps des lumières»
(tamcahilt).
Malgré cette classification,je me demande quand même si nous ne
sommes pas en présence d'un mythe désacralisé? TImanque juste
« l'indice de dénonciationdu signemythologique» (Malek Ouary).
En dehors de l'absence du «Souverain Suprême» (Agellid
Ameqqwran), tous les autres ingrédients qui constituent le mythe
sont présents dans ce récit, même si sa «modernité» peut
surprendreou« choquer ». Je n'en ai pas retrouvé d'autres versions.
Il ne figure pas non plus dans les contes et les mythes recueillispar
Léo Frobenius]. Signalonségalementun album du chanteur kabyle
100qui porte le titre Les chasseursde lumière.

2 - Le jardin de l'ogresse

«Le jardin de l'ogresse» est un conte dont j'ai relevé


plusieurs versions. Il est classé parmi « les contes des ogres et
des ogresses» (tihgiwin). Les deux versions les plus connues
portent les titres de L 'histoire des deux frères et Les chevaux
de vent.

1
L. Frobénius, Contes kabyles, 4 tomes, traduction Makran Fetta, éditions
Edisud, Aix-en-Provence, 1995-1998.
Taos Marguerite Amrouche nous a gratifiés d'une
magnifique version (en français) dont le titre est Les chevaux
d'éclair et de vent. Une autre version - que j'ai relevée dans
la région du Guergour - ressemble davantage à celle que je
tiens de ma mère qui classait ce conte dans « le cycle de
Mdakkel », héros légendaire kabyle que nous avons déjà
rencontré dans mes précédents ouvrages 2. Ce fut donc ce
héros légendaire qui tua l'hydre à 7 têtes, que nous
retrouvons dans Le jardin de l'ogresse avec la particularité
suivante: il n'est plus fils unique mais l'aîné d'un petit frère
aventureux et imprudent répondant au prénom de
« Mazagran» (Mazerran). En volant au secours de son jeune
frère, parti à la découverte du jardin de l'ogresse, Mdakkel
sera en butte à beaucoup d'épreuves sur son chemin.

3 - Conte du coffre

Le deuxième titre de ce conte Un coffre au-dessus du


marché (Asenduq nnig ssuq) fait allusion à une énigme
kabyle dont l'énoncé complet est le suivant: « Un coffre
fermé au-dessus du marché3 » (Asenduqlmerluq, i d-yekkannnig
ssuq). Mon père le classait dans la typologie des contes dits
« contes énigmatiques» (timyifran).
Voyant son père toujours enfermé dans son palais, un jeune
prince sagace veut découvrir un peu plus son peuple. Pour ce
faire, il se rend au marché et dit à ses sujets présents -
marchands et clients - qu'il ne leur permettra de vaquer à
leurs occupations que lorsqu'ils auront trouvé la clé de trois
énigmes, dont la première est: « Quel est l'être qui, le matin,
marche sur quatre pattes, à midi sur deux et le soir sur

2
Cf. L'ogresse et l'abeille, L'Harmattan, 2009.
3
Cf. Y. Allioui, Devinettes berbères, Groupe d'Etudes et de Recherches
Berbères de Paris V, Direction Fernand Bentolila, CILF, 1987, p. 381.

12
trois?» La deuxième énigme parle d'un arbre à douze
branches et dont chaque branche porte trente feuilles. La
troisième énigme qu'imposa le prince est celle qui rappelle le
titre du conte: « Un coffre fermé au-dessus du marché. »
Ce conte est l'un des préférés de mon père à cause de la
mise en avant du jeu des énigmes qu'il considérait comme
l'une des merveilles culturelles portées par la langue kabyle.
Ce jeu permettait aussi de varier la transmission orale et
d'obéir à une règle ancestrale. Ma mère disait: « On n'a pas
le droit de raconter pendant plus de quatre jours de suite des
contes sans les « couper» par d'autres procédés et méthodes
de transmission orale tels les mythes, la poésie, les joutes
oratoires, les proverbes, les énigmes ou d'autres jeux. Les
Anciens appelaient cette limitation à quatre jours: la borne
des contes (tilist n tmucuha). »

4 - Vava-Ynouva et Ghrova

Je tiens ce conte de ma mère qui affirmait que notre village


avait connu - « à peu d'ogres près! » -la même chose. Il y a
fort longtemps, disait-elle, le plus vieux sage de notre village
qui s'appelait «Mohand Verver Ie noble» (Mubend Berber
Aqerei) quitta le village pour une histoire de polygamie.
Soyons plus précis et écoutons ma mère: «Un homme de
notre village (Ibouzidène) décida de prendre une seconde
épouse au mépris du droit de la cité qui interdisait cette
pratique pourtant permise par la religion musulmane. En
général, le droit kabyle stipulait qu'un Kabyle qui souhaitait
s'appuyer sur le droit coranique, dans une affaire le
concernant, en avait tout à fait le droit. Sauf si un plaignant
mettait en avant le droit kabyle; dans ce cas, c'était le droit
endogène (le droit berbère) qui s'appliquait et non pas le droit
musulman. Quand le sage Mohand Verver le noble porta
l'affaire de la polygamie devant l'Assemblée générale des
citoyens (Agraw), il s'attendait - en vertu de l'application du
13
droit interne - à ce que sa requête fût aussitôt entendue. Mais
au lieu de cela, comme le polygame était un personnage
puissant - une sorte de chef des gendarmes de la cité -
l'Assemblée le désavoua. Ce dernier ne put supporter un tel
déni de justice et déclara aux membres de ladite Assemblée
(ix/awen n wegraw) : « Par ce qui vole et se pose, de village
de dictateurs je ne resterai entre eux! » (Abeq ayen yu/gen
yersen, a taddart iwursusen ur Iyimay ger-asen I)

5 - Le mythe du vent

Ce mythe est parmi les tout premiers que je tiens de mes


parents. C'est un mythe que j'ai eu beaucoup de mal à
comprendre car il est fort singulier par sa forme qui tient à la
fois de la prose et de la rime. La première partie tient donc de
la forme ordinaire du discours parlé ou écrit, alors que la
seconde est assujettie aux règles de rythme et de musicalité
propres à la poésie. Ma mère avait commencé par me
raconter la première partie, avant «l'intervention» des
« Guetteurs du vent ». Comme elle hésitait sur la suite du
récit, mon père était intervenu pour compléter le mythe.
Surpris encore par cette singularité, j'ai dû demander
plusieurs fois à mes parents de me le répéter. J'avais 20 ans
quand mon père me l'a redit pour la dernière fois. Il s'y était
pris patiemment pour que je le transcrive de nouveau. Nous
avons eu ensuite une longue discussion autour de ce récit et
de la mythologie kabyle en général. J'avais besoin de plus
d'éclaircissements. Une question étonnait toujours mon père
car je la lui posais à chacun de ses récits: « Comment toi et
ma mère faites-vous pour retenir avec une telle facilité tant de
récits?» Il répondait toujours en souriant:« Nous avons
l'avantage des « guetteurs de vent» : comme nous n'avons ni
papier ni stylo, nous faisons en sorte de graver dans notre
mémoire tout ce que nous entendons. Mais le papier, c'est
mieux: car il permettra que ces récits soient lus par les
14
générations futures. » Un dicton mythologique, qui met en
scène le vent, dit: « Le vent a dit: "Celui qui a compris ma
portée saura ce qu'est la valeur du jour; il verra plus clair
quand il marchera dans la nuit car je veillerai sur lui" (Yenna-
yas wagu : Kra g-win yessnen azal-iw, ad yissin azal g-
wass ,. deg ig ad yeddu sarifell-as zgiy d-aeessas).

6 - Le poète et l'hiver

Nous sommes (encore!) en présence d'un mythe fort


singulier4 que mon père m'a raconté pour la première pendant
le rude hiver de 1969. C'est un récit poétique qui met en
scène le poète (amsefru) et l'hiver 5 (tagrest) qui se
mesuraient à travers une joute oratoire (izlan). L'izli, qui n'est
aujourd'hui qu'un simple poème chanté, était autrefois une
joute d'un genre très précis. Les règles qui régissaient cette
fameuse joute sont inscrites dans un dicton: «Pendant les
izlan, ce qui est ressenti doit être dit; en dehors des izlan,
plus aucune rancuné ! » (Deg izlan il/an yella, ar berra wer
ccehna!)
Jadis, l'hiver était très rigoureux. Il tuait tout sur son
passage: végétal, animal et humain. Les anciens Kabyles
cherchaient une solution pour mettre un frein aux exactions
de l'hiver: personnage méchant, exécrable et barbare! Pour
mon père, le message est on ne peut plus clair: « Les gens
ont besoin de poésie et de culture pour vivre. Là où la parole
du poète fait loi, les hommes et les femmes vivent dans une
société qui respecte la diversité culturelle, celle des idées et
des croyances Ojmaâ l_liman). »

4
On peut lire une version dans l'agenda berbère de F. et Ali Sayad
Agenda Berbère - Tiggura useggwas - Diffusion L'Harmattan, p. 35.
5 Une remarque d'intérêt sémantique s'impose encore ici: en kabyle, le
mot "hiver" est un sujet féminin.
6 Cf Enigmes etjoutes oratoires de Kabylie, L'Harmattan, 2006.

15
7 - Le mythe de la langue

Je tiens ce mythe de mon père. En se rendant au village, il


tomba sur des gendarmes qui voulaient obliger un jeune à
parler en arabe alors que ce dernier ne parlait que kabyle. Il
était une fois un village kabyle qui s'appelait «Le rocher
coupé» (Azru Gzem). Ce village avait la particularité d'avoir
un fou qui subjuguait les enfants par sa langue. Un jour, il se
mit à leur raconter qu'ils pouvaient accéder au paradis.
« Comment faire? » Telle fut la question des enfants. Le fou
leur répondit: « Il vous suffira d'aller jusqu'à la falaise à la
sortie du village et de sauter dans le vide... la porte du
paradis est juste en bas du ravin. » Les enfants le crurent...
L'Assemblée du village condamna le fou à la peine capitale.
Mais la vieille la plus sage de la cité - sans doute la chef de
l'Assemblée des femmes (Agraw n tlawin) - décida en lieu et
place de la condamnation à mort, que l'on coupe la langue au
fou... « Puisque, disait-elle, c'est sa langue qui a provoqué la
mort de tous les enfants. » Afin de conjurer cette malédiction
provoquée par le fou, les habitants décidèrent de partir vivre
ailleurs, dans d'autres contrées. Mais les pays des autres ne
sont pas toujours accueillants. Les pays des autres ne
respectent pas toujours ceux qui viennent de loin... Les pays
des autres peuvent être dangereux pour les étrangers. Les
femmes kabyles le chantent depuis toujours.
Les pays étrangers sont difficiles
Ils sont pareils aux rivières en crue
Nul ne te regarde sinon pour te reprocher
Des choses que tu n'as jamais faites.
Les pays étrangers sont difficiles
Ils sont pareils à la mer en colère
Ils te prennent ce qu'ils veulent avant de te jeter
Ils te font mourir avant de te tuer!

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8 - Le mythe du sage des lumières

Je tiens ce mythe de mon grand-père maternel Ahmed Ali


ou-Yidir des Ijaâd Ibouziden. Lui-même dit l'avoir appris de
son grand-père Yidir. Il me le raconta en 1972, dans la
semaine qui suivit la mort de mon père, un peu comme pour
lui rendre hommage. Ce mythe était venu dans le propos
quand je lui avais demandé des explications à propos de la
formule de clôture des mythes dont je ne comprenais pas le
sens: « La protection du mythe est pareille à celle du lion! »
(Laenayag-izri d-izem!) Formule qui figure également dans ce
récit.
« Ecoute bien, mon fils, c'est un mythe que je n'ai jamais
raconté à personne. Il me vient de mon grand-père Yidir. Il
me l'avait raconté alors que nous étions à la chasse dans
l'Akfadou. Il me l'avait raconté car nous avions failli mourir:
nous étions tombés dans une crevasse si profonde que nous
avions failli y laisser nos vies, si le chien d'un autre chasseur
des Aït Yedjer ne nous avait pas découverts. l'avais alors 12
ans. Il me l'avait raconté sans doute pour me rassurer afin
que j'arrive à dominer ma peur dans cette profonde crevasse
où il nous voyait déjà enterrés à jamais et vivants... ».
Comme on ne doit pas raconter de mythe sans tenir de la
nourriture - des graines de céréale de préférence - dans sa
main, mon grand-père mit la main dans sa poche et sortit
quelques grains de blé et... me touchant doucement la main, il
se mit à raconter... Il a donc fallu la mort de mon père pour
que mon grand-père se livre entièrement à moi, lui qui parlait
si peu! Je ne sais pas ce qu'il aurait dit, s'il était encore
vivant, de ma décision de dévoiler ces mythes au public. l'ai
déjà parlé de sa réticence quant à faire connaître ses récits
sacrés aux étrangers. Lui et mon père avaient une sainte peur
que ces textes sacrés porteurs de croyances anciennes ne
soient pas ou mal compris. C'est pour cela que mon père et
mon grand-père me disaient: « Quand tu dépasseras les 40
17
ans, âge de sagesse et de raison, tu prendras seul la décision
de les faire connaître ou de continuer à les garder pour tes
propres enfants et petits-enfants.» Je dois avouer que
j'éprouve à chaque fois une certaine crainte, un pincement au
cœur que ces récits sacrés soient considérés comme des
«histoires à dormir debout. » Mon ami et maître, Joseph
Gabel, à qui je faisais part de mes sentiments, m'avait
dit : « Cher ami, ceux qui comprendront vous loueront; ceux
qui n'auront rien compris vous découvriront. Dans les deux
cas, vous aurez rempli votre mission de transmettre des récits
séculaires. C'est, me semble-t-il, le vœu même de votre
défunt père... Ce n'est qu'ainsi que l'homme et la science
avancent. »

18
-
1 LES CHASSEURS DE LUMIERE

Que mon conte soit beau!


Et se déroule comme un fil de laine
Que celui qui l'entend àjamais s'en souvienne!

Il était une fois à propos de la lumière!


Vous êtes heureux, soyez-le à jamais !
Celui qui la cherche, qu'elle vienne à lui!

1 - Il était une fois un pays, un pays de paix et de lumière.


Un pays où les gens vivaient en paix et heureux. Ils vivaient
de la terre, des rivières et des forêts. Chacun était solidaire de
l'autre. Riche ou vagabond démuni, l'étranger était toujours
bien accueilli.
Il était donc une fois un pays, parmi les premiers pays de ce
monde. Le pays allait bien et avait pour souci de bien faire les
choses. Son peuple vivait dans la paix et le bien. Le roi
régnait avec justice: il avait la main et l'esprit larges. Il
pensait toujours au bien de son pays et de son peuple. La terre
était travaillée, l'arbre était taillé, irrigué et greffé. L'eau des
rivières était abondante et claire. Les sources et les points
d'eau étaient bien aménagés et dans chaque fontaine coulait
une eau douce et propre. La fleur s'invitait au printemps; les
abeilles butinaient à loisir et le miel avait le goût du fruit
sacré. Et l'huile était semblable aux autres biens produits par
le pays. Les animaux étaient bien traités. Les individus
étaient respectés qu'ils fussent bergers ou templiers. Le pays
du soleil était gorgé d'eau. Il avait la lumière, la paix et le
bien-être.
Chaque individu, chaque homme, chaque femme, chaque
enfant qu'il fût fille ou garçon, vivait dans le bonheur et le
souci de bien servir son pays. Chacun écoutait les conseils de
son roi, tout comme le roi écoutait son peuple. La démocratie
avait cours, et le dictateur n'avait pas de place entre les gens.
D'une cité à une autre, d'un village à un autre, la sagesse, le
savoir et la paix occupaient toutes les places. Le pays avait le
souci de ses enfants, comme eux-mêmes avaient le souci de
leur pays. Les étrangers aimaient le pays de la lumière et de
la paix. Le droit d'asile leur était accordé sans condition.
Chaque cité et chaque village qu'ils pénétraient, les habitants
les y accueillaient avec un visage souriant, le mot de
bienvenue et le cœur ouvert. Le pays vivait depuis longtemps
déjà dans la démocratie et le respect de chacun. Chaque
habitant avait ses droits et ses devoirs. Chacun d'eux
respectait son voisin.
Des années et des années furent ainsi; le pays des savoirs
vivait dans la lumière comme tous ses habitants. Ainsi furent
les jours et les années, le pays s'éprit de l'importance des
choses comme sa terre avait besoin d'eau. Il en était de même
de ses arbres, de ses animaux et de ses oiseaux. Du plus
grand au plus petit, la lumière et la paix rayonnaient sur tous
les individus et tous les horizons, sur toutes les collines, sur
toutes les vallées et sur toutes les montagnes. L'étranger qui
entrait dans le pays de la démocratie trouvait un écriteau à
l'entrée des cités: « Tu es en pays démocratique. Si tu
apportes la paix, nous t'accueillerons en paix. Si tu apportes
de l'orge, nous t'offrirons du blé. Si tu apportes du beurre,
nous te ferons boire du miel. Si tu as fui l'injustice, nous te
donnerons l'asile pour l'éternité. »
Ainsi se passaient les choses au pays que nos ancêtres
appelaient « le pays de la démocratie, du droit d'asile et du
bonheur. »

2 - Un jour parmi ceux que le Souverain Suprême n'aimait


pas, le roi du pays mourut: « on lui avait attaché la mâchoire
et les yeux. » Son fils, qui s'appelait Vousvouss, était trop
jeune pour faire face aux charges du royaume. Parmi les
conseillers du roi défunt, il y en avait un qui était peu
recommandable. C'était lui qui commandait aux soldats du
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