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1 La main égale et rivale de la pensée, l’une n’est rien sans l’autre

2 Conférence d’André Leroi-Gourhan, professeur à la Sorbonne, première diffusion le 3 mars 1966 sur France Culture (1’45/21’55)

5 On peut se demander quel rapport peut bien exister entre la main de l’homme et son langage.

6 On peut imaginer, après ce qui a été dit au cours des conférences précédentes, qu’il existe tout de
7 même un certain rapport, étant donné en particulier ce que nous avons vu de la liaison très
8 ancienne, paléontologique qui apparaît déjà dès l’ère primaire dans les premiers amphibiens qui
9 sortent de l’eau pour gagner la terre ferme, dans la liaison dis-je entre la main et la face, entre les
10 actions manuelles et les actions faciales, et puisque finalement la face est l’instrument du langage de
11 l’homme, son outil , et que la main est l’instrument des techniques de l’homme, il n’est pas sans
12 intérêt d’essayer d’établir le lien entre les deux.

13

14 Qu’entendre d’ ailleurs par langage et à quel moment le langage peut-il apparaître dans l’espèce
15 humaine ?

16 La distinction entre le langage de l’homme et ce qu’on pourrait considérer comme le langage des
17 animaux, est à première vue assez difficile à établir .En effet on connaît chez certains animaux, chez
18 les primates en particulier mais même chez certains carnassiers, des signaux vocaux qui peuvent
19 être assez nombreux, et se référer à des circonstances assez variées, pour qu’on ait parfois prononcé
20 le mot langage à leur sujet, et si les quadrupèdes avaient un langage, le lien entre ce langage et le
21 langage de l’homme bipède deviendrait assez incertain. Le lien entre le langage de l’homme et le
22 langage des animaux, si langage il y avait, n’apparaitrait pas aisément.

23 En fait, ce qui marque le langage des animaux, c’est son caractère instantané, ce sont en réalité des
24 signaux qui naissent sous une impulsion extérieure, et on ne voit jamais des animaux répéter des
25 signaux pour se raconter une histoire. Or ce qui caractérise le fait de langage proprement humain,
26 c’est la possibilité de s’exprimer au passé et au futur et non pas simplement sous l’impulsion du
27 présent, de sorte qu’on peut dire qu’il reste du langage de l’animal dans l’homme mais il n’y a pas de
28 langage humain dans l’animal.

29 Sur cette double considération, d’une part de la différence entre le langage de l’homme et le
30 langage des animaux, et d’autre part de l’association entre les actions manuelles et les actions
31 faciales, est-ce qu’il n’est pas possible de tirer quelque chose de plus précis ?

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32 Lorsqu’on reprend, des singes à l’homme, l’évolution de la partie du cerveau du cortex cérébral où
33 s’organisent les actions motrices, nous avons vu lors d’une conférence précédente que les
34 territoires de la main et les territoires de la face étaient des territoires mitoyens, et que du singe à
35 l’homme le développement considérable de l’un et de l’autre ,des territoires faciaux et des
36 territoires manuels, se fait simultanément .

37 De sorte que l’homme est un être qui voit se développer au cours des temps en même temps et sa
38 main et sa face.

39 La main, nous savons qu’elle a libéré à un moment donné l’outil. J’étais amené à supposer que la
40 face, elle, avait libéré le langage, et que l’édifice facial qui chez les singes sert encore pour les
41 actions vulnérantes de couper gratter percer etc, trouvait à partir du moment où la bouche de
42 l’homme devient libre, comme sa main avait été libérée par la station verticale, trouvait à partir
43 de ce moment-là son emploi normal dans le langage.

44 Sur le langage, il n’y a pas de paléontologie possible autre que celle-là qui est une paléontologie par
45 hypothèse. En effet jamais les paroles ne peuvent se fossiliser et nous ignorerons vraisemblablement
46 toujours comment parlaient les pithécanthropes ou leurs lointains ancêtres les australanthropes
47 d’Afrique .

48 Mais ce qui apparaît tout de même dans le domaine de la vraisemblance, une vraisemblance étayée
49 malgré tout par pas mal de considérations neurologiques et archéologiques, c’est la possibilité
50 d’un langage dès les premières formes d’une humanité dégagée d’une part du contact avec le
51 solpendant la marche du contact de la main avec le sol par la station verticale , et dégagée des
52 contraintes techniques du visage des lèvres des dents de la langue par les opérations manuelles de
53 caractère technique.De sorte que nous verrions l’humanité comme se spécialisant en quelque sorte
54 à la fois dans ses opérations de phonation par la face et de technique par la main .

55 Peut-on se faire une idée d’ailleurs de ce qu’était le langage des australopithèques ou


56 australanthropes, des pithécanthropes, des paléanthropiens, c’est-à-dire de l’homme de
57 Néanderthal, c’est évidemment très difficile.

58 Mais si nous admettons à titre d’hypothèse le parallélisme entre l’action de la main porteuse
59 d’outils et l’action de la face porteuse du langage, commandées l’une et l’autre par des territoires
60 cérébraux qui se développent conjointement et simultanément , on arrive à cette hypothèse que le
61 niveau linguistique de chacune des formes qui ont précédé l’humanité actuelle devaient être à peu
62 près celui qu’on peut attribuer à leur outillage , c’est-à-dire très primitif chez les australanthropes qui
63 après tout ne possédaient peut-être pas plus de mots dans leur langage que ne possèdent de signaux
64 les chimpanzés ou les gorilles mais qui pouvaient utiliser ces mots d’une manière déjà humaine en
65 vue d’une opération ou au souvenir d’une opération passée.

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66 La possibilité du langage en tout cas ne laisse guère de doute à partir de l’homme de Néanderthal qui
67 100 000, 50 000 avant notre époque, a remplacé les formes les plus primitives des
68 australanthropes et des archanthropes .L’homme de Néanderthal, nous l’avons vu la dernière fois,
69 avait un cerveau équivalent au nôtre en volume. Son industrie, ses outils témoignent malgré tout
70 d’un niveau intellectuel moins élevé que le nôtre. Mais la complexité des opérations techniques
71 qu’exigeait la confection de son outillage de silex, l’apparition même d’actes gratuitsapparemment,
72 en tout cas qui ne sont pas liés à la culture matérielle comme le fait de donner une sépulture à ses
73 morts, impose à l’idée , l’existence d’un langage déjà bien développé à son niveau.

74 Nous avons vu la dernière fois que le fait capital, le point de basculement des industries humaines,
75 de l’ascension de la main, c’était le début du paléolithique supérieur, c’est-à-dire environ 30 000
76 40 0000 avant notre ère au moment où apparaît un homme que nous appellerons par simplification
77 l’homme de Cro-Magnon et qui est notre cousin le plus proche. Si cela est vrai pour la technique
78 c’est vrai aussi pour le langage. Car en effet le bouleversement profond qui se produit dans le
79 cerveau de l’homme à cette époque-là, le développement des lobes frontaux, la disparition de cette
80 face très lourde qu’avaient encore les Néanderthaliens les Paléanthropiens au sens le plus général
81 s’accompagne certainement d’une évolution dans le domaine de la pensée.En tout cas, s’il n’y avait
82 que parallélisme l’apparition du front de l’homme actuel est contemporaine d’un autre phénomène
83 très important qui est l’apparition des manifestations abstraites.

84

85 C’est en effet avec l’homme de Cro-Magnon qu’apparaissent les premières tentatives de


86 représentation graphique, de dessin, de gravure, de sculpture, de peinture. C’est le moment où on
87 commence à trouver en quantité des matières colorantes et des plaquettes d’os ou de pierres
88 gravées de traits qui, petit à petit, de millénaire en millénaire, vont s’organiser pour devenir l’art
89 préhistorique. Ce point capital dans notre évolution marque justement l’intervention directe de la
90 main dans le langage. Car le langage qui était une manifestation faciale jusqu’à ce moment-là,
91 purement phonique, ou à la fois phonique et gestuelle mimique, devient une manifestation
92 graphique, c’est-à-dire que se trouve ouverte pour l’humanité la possibilité d’une permanence du
93 langage, d’une inscription des sentiments de la pensée de manière durable.

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94 C’est en somme vers 30 000 ou 40 000 avant notre ère que s’ouvre le chemin de l’écriture qui est la
95 part de la main dans le langage. Ce chemin s’ouvre lentement et péniblement dans les premiers
96 temps. On connaît en effet dès les tous derniers hommes de Néanderthal et les tous premiers
97 homosapiens vers 40 000 des plaquettes d’os ou de pierre, des ossements de mammouths, qui sont
98 marqués de traits rythmés, d’incisions parallèles, de quantités de lignes de points ou de lignes de
99 hachures, qui montrent que le langage est en train de passer dans la main mais ne s’exprime pas
100 encore de manière coordonnée sinon sur le plan simplement rythmique. C’est environ 10 000 ans
101 plus tard, c’est-à-dire vers 30 000 dans une période que les préhistoriens appellent l’aurignacien,
102 que les premières figures s’organisent, et qu’on voit les premiers tracés d’animaux, les premières
103 représentations de caractère humain faire leur apparition de manière excessivement fruste à peine
104 reconnaissable au début. Et puis dans les 20 000 ans qui vont suivre, c’est-à-dire entre 30 000 et
105 10 000 ans de notre ère, ça va être la flambée extraordinaire de l’art préhistorique tel qu’il a été
106 popularisé depuis cinquante ans par la littérature et la photographie.

107 Il est très intéressant de voir comment ce langage de la main évolue au cours de ces 20 000 ans. Les
108 représentations les plus anciennes sont également les plus abstraites au sens où nous parlerions
109 d’un art abstrait puisque les plus vieux animaux représentés sont figurés par des parties du corps,
110 la tête ou l’avant-train, de même que les représentations humaines sont figurées par les parties
111 caractéristiques de chaque sexe . A partir de 25 000 à peu près on voit la pensée graphique se
112 charpenter de la manière suivante : le corps des animaux est saisi par la courbe cervico-dorsale
113 c’est-à-dire la courbe qui part des oreilles pour aller vers la queue, et au début toutes les courbes,
114 qu’il s’agisse des chevaux des bisons des mammouths, se ressemblent un peu, et à ces courbes
115 l’artiste donne l’expression spécifique en ajoutant des cornes des oreilles une crinière s’il s’agit d’un
116 cheval, une trompe s’il s’agit d’un mammouth.

117 Le langage graphique est en train de se structurer.

118 C’est seulement à partir de la période qui correspond en gros à la grotte de Lascaux, c’est-à-dire
119 disons 15 000 à peu près avant notre ère, que les courbes dorsales se différencient et qu’on peut
120 sur un simple trait encore à l’heure actuelle reconnaître s’il a voulu être représenté un cheval un
121 bison un ours un lion un mammouth un rhinocéros.

122 L’art commence plutôt par conséquent dans l’abstrait que dans le concret, et au cours de son
123 évolution on voit peu à peu les figures se remplir, l’anecdote même apparaître. On ne peut que
124 difficilement se représenter quel était le contenu de l’art préhistorique car enfin il s’agit réellement
125 d’un langage, c’est-à-dire d’un procédé pour enregistrer une pensée, cette pensée nous apparaît
126 quand même très organisée car les figures ne sont pas disposées au hasard et les animaux
127 représentés ne sont pas représentés par simple curiosité par simple amateurisme artistique .

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128 De l’époque on sent très bien, et ceci depuis le début des études préhistoriques pratiquement
129 depuis une centaine d’années, que cet art avait un but expressif et cette expression reste malgré
130 tout extrêmement floue. En effet le langage graphique de l’homme préhistorique est du même
131 ordre que celui de certaines populations primitives actuelles ou récemment disparues.

132 C’est quelque chose qui figure des actes ou des idées, mais comme simple support d’un contexte
133 oral qui disparaît après la mort de celui qui a exécuté le dessin. Comme actuellement encore,
134 certains tableaux seraient incompréhensibles s’ils n’étaient accompagnés d’un commentaire. Ça
135 correspond à toute une tranche d’expression dans l’histoire humaine, qui survit encore à l’heure
136 actuelle dans certaines sociétés et qui est l’expression mythographique, c’est-à-dire une expression
137 indépendante de la forme linéaire que devait connaître plus tard l’écriture.

138 En effet pour qu’il y ait liaison étroite entre le langage verbal et le langage de la main, il faut qu’il y
139 ait le lien d’une écriture. L’écriture proprement dite apparaît très tard, excessivement tard, quelques
140 courts millénaires à peine avant le début de notre ère. Elle est née dans plusieurs pays dans l’est
141 méditerranéen, et aussi dans l’Extrême-Orient et l’Amériquepré-colombienne, à des époques
142 relativement peu distantes l’une de l’autre et par des procédés qui, tout en étant assez différents
143 les uns des autres, ont tout de même quelque chose de commun.

144 L’écriture apparaît dans ces différentes régions à partir du moment où l’économie agricole a donné
145 aux sociétés la nécessité d’un enregistrement précis des valeurs comptables et c’est à travers des
146 actes de comptabilité que nous sont connues les plus anciennes écritures ou actes de comptabilité
147 financière, des comptes en grain ou en animaux, ou actes de comptabilité astronomique si l’on
148 peut dire, le réglage de l’année agricole constituant un des pôles essentiels de la prospérité des
149 sociétés agraires des premiers temps. C’est à partir de ce moment que la main qui avait trouvé au
150 paléolithique supérieur une expression parallèle à celle du langage à travers l’expression graphique
151 va en quelque sorte se subordonner à la parole en traçant l’écriture.

152 Et l’histoire de l’écriture c’est celle d’une recherche, dans les différentes civilisations qui ont connu
153 des écritures, du moyen d’abord de linéariser l’expression, c’est-à-dire de lui faire suivre un fil
154 comparable à celui du langage puis du moyen de phonétiser l’expression, c’est-à-dire de réduire
155 l’expression graphique à une transcription des sons de la langue ; de sorte qu’à la libération de la
156 main par rapport au langage, à l’acquisition du langage de la main qui correspondait à l’apparition
157 de notre espèce, de notre homosapiens, se superpose progressivement une des véritables
158 techniques qui est celle de la transcription de la parole.

159

160 (1’45/21’55) C’était Heure de culture française, « la main et le travail manuel geste et langage » France Culture

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