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GEO-graphics resoude les arts africains

Comment, à l’heure d’aujourd’hui, présenter les joyaux ethnographiques d’Afrique ? C’est


pour répondre à cette passionnante question que le Palais des Beaux-Arts et le Musée Royal
de l’Afrique centrale à Tervuren collaborent, à l’occasion de la rénovation de ce dernier et de
l’actualité africaine de l’été. GEO-graphics, exposition phare de L’Afrique visionnaire, le
festival estival du Palais des Beaux-Arts, en est le premier laboratoire. Il s’agit d’y
recontextualiser quelque 220 objets d’une beauté à couper le souffle, issus du Musée ainsi que
de collections publiques et privées belges, en les confrontant à des productions
contemporaines d’Afrique. Celles-ci auront été choisies par 8 centres d’art, sélectionnés dans
toute l’Afrique pour leur rôle actif dans le développement du secteur culturel africain. Leurs
directeurs – souvent artistes eux-mêmes – participent à la recontextualisation des pièces
anciennes, en décrivant les conditions de création et d’utilisation de l’art dans l’univers urbain
d’aujourd’hui. L’occasion pour David Adjaye, directeur artistique du projet et architecte de
renommée internationale, d’afficher ses propres photographies des cités africaines. Car, l’on y
verrait l’influence de l’environnement naturel sur la production culturelle... En jouant sur la
proximité visuelle de ces quatre approches – les pièces anciennes, les créations, la plateforme
des centres d’art, la vision du directeur artistique –, le spectateur voit se déployer une nouvelle
Histoire et une cartographie inédite de l’Afrique. L’art et la culture en sont le dénominateur
commun et le principe moteur d’une coopération et d’un développement original et moderne.

ENTRETIEN
David Adjaye, en proposant de s’associer au Musée de Tervuren pendant sa rénovation,
le Palais des Beaux-Arts cherche à imaginer une nouvelle manière de présenter les
œuvres d’art ethnographiques arrachées par la colonisation à leur contexte d’origine,
mais qui sont souvent aujourd’hui les seuls vestiges encore intacts du passé artistique de
l’Afrique. Comment imaginez-vous leur recontextualisation ?
Très simplement, c’est l’opportunité de comprendre vraiment le rôle des artefacts dans une
institution européenne aujourd’hui. Ces objets, à un moment, ont été sortis de leur contexte
dans lequel ils ont été conçus. Les collections européennes se sont constituées à l’époque de la
colonisation et ont été ramenées en Europe sans la moindre recherche historique quant au
contenu, à l’origine, au cadre de leur création et de leur utilisation. Dans un sens, il y a chez
vous un fantastique réservoir d’artefacts, mais un manque cruel de contexte culturel et
historique. Il y a donc une exigence de plus en plus pressante de relier ces deux mondes. Voilà
un côté de l’entreprise. L’autre, c’est ce qui émerge dans le cadre des anniversaires des
indépendances – et en l’occurrence le Congo pour la Belgique : l’absolue nécessité
d’infrastructures pour établir un nouveau dialogue entre continents. Il faut concevoir une
plateforme d’échanges, et c’est ce qui justifie l’événement au Palais des Beaux-Arts.
Parallèlement à l’exposition GEO-graphics, on présente en effet un vrai festival d’été – avec
des films et des performances de toutes natures –, qui traitent chacun à leur manière de cette
« Afrique visionnaire ». Cela aussi nous permet de repartir du bon pied et de sortir des
stéréotypes qui continuent à conditionner les relations avec l’Afrique et sa production
culturelle. En effet, cette meilleur compréhension doit fatalement déboucher sur une meilleure
relation – une relation autre qui soit beaucoup plus enthousiasmante et puisse créer une
pollinisation mutuelle. Aussi le développement d’institutions culturelles sur le continent
africain va, en un sens, pouvoir soutenir le contenu qui se trouve hébergé en Europe et
engager un dialogue mutuel qui renforce les uns et les autres.
Sur quelles bases organiser cette plateforme ? D’institution à institution ? On ne peut
nier qu’à l’heure d’aujourd’hui les rapports sont totalement déséquilibrés. Voyez-vous,
entre le modèle africain et occidental, une troisième voie qui puisse façonner un nouveau
type de relation ?
C’est de toute façon déséquilibré. En Europe, vous avez de grandes institutions centenaires,
tandis que sur le Continent, elles ont tout au plus 50 ans. Mais GEO-graphics suggère, face à
ce constat, qu’il existe une sorte d’émergence d’institutions émanant de la société civile et qui
ne sont pas soutenues par les États, bien trop occupés à gérer l’urgence économique, sociale et
sanitaire. Il y a bel et bien l’apparition d’une intelligentsia, soit issue du terrain, soit de la
diaspora, et qui porte dans ces institutions culturelles privées l’émancipation d’une nouvelle
classe moyenne africaine. Huit de ces isntitutions ont été sélectionnées dans toute l’Afrique et
présentent, dans GEO-graphics, les repères d’une nouvelle cartographie culturelle de
l’Afrique.

Revenons-en à ce déséquilibre pour l’instant incompressible entre institutions


européennes et africaines…
Ce dont nous avons besoin, aujourd’hui c’est d’une sorte de mécanisme de soutien qui
contribue à l’émergence d’un modèle favorisant l’éclosion des ces institutions issues de la
société civile. Et GEO-graphics va offrir une plateforme pour élaborer la relation entre
institutions. Mais, effectivement, ne soyons pas naïfs. Si nous sommes très proches en termes
de savoir et de contenu, nous sommes très éloignés en termes d’infrastructure et de capital
disponible pour développer concrètement un marché culturel Africain.

Comment éviter la pression des bailleurs de fonds occidentaux qui poussent les
opérateurs et artistes africains à se conformer à des standards qui ne sont pas les leurs,
comme on le constate, parfois avec amertume, au MASA, le marché des arts du spectacle
africain en Abidjan ?
C’est naturellement la mauvaise manière d’aborder la chose. Mais en Abijan, spécifiquement,
vous avez une intelligentsia qui est de retour avec une tradition de beaux-arts que l’on ne
trouve nulle part ailleurs. Et soyez sûr que la modernité ne lui échappe pas. Je dirais même
que si certains imitent les codes occidentaux, cela fait aussi partir de la modernité.

Y a-t-il une singularité africaine possible dans le marché mondialisé ?


Aujourd’hui, nul ne conteste l’essor et la particularité de l’art chinois ou indien. Mais, dans
les premiers temps de leur émergence, il y a eu énormément de critiques, justement sur cette
question du mimétisme. Mais n’était-ce par une terrible naïveté de penser qu’ils manquaient
de contenu ? Aujourd’hui, voilà deux opérateurs incontournables du marché de l’art. C’est
pourquoi je pense que le soutien à des structures culturelles dynamiques doit permettre à une
identité de survenir rapidement. Ce soutien pourrait se voir limité par la faiblesse relative des
productions artistiques, mais il ne faudrait pas en conclure qu’il n’y a pas de but ni de dessein
intellectuel plus vaste. Je me souviens très bien de toutes les comparaisons qui ont été faites
en ce qui concerne l’art indien. Mais lorsque c’est devenu « L’Art indien » et que les ventes
publiques se sont envolées, on ne s’est plus posé de questions. Une accélération se produit
dans un cadre commun – la modernité. C’est une idée planétaire. Mais cette modernité n’en a
pas moins des facettes multiples et spécifiques. Concernant l’Afrique, nous avons tous ces
artefacts qu’il faudrait recontextualiser pour qu’ils contribuent, dans leur relation renouée
avec la création la plus contemporaine, à influencer la modernité. C’est mettre fin à
l’exotisme. Ces objets ne seront plus seulement des raretés uniquement définie par leur valeur
commerciale, mais comme des témoignages de la créativité humaine, de ce pouvoir créateur,
de la civilisation qui les a engendrés. Les artistes en effet incarnent comme nul autre les
grandes énergies à l’œuvre. Et, à en croire les 8 directeurs d’institutions que nous avons
invités, l’Afrique est à un tournant, avec un incroyable potentiel.

Quel pourrait être, selon votre expérience, le statut de ces artefacts dans le contexte
africain urbain d’aujourd’hui, en comparaison de notre manière occidentale de
consommer de la culture ?
C’est totalement différent. Je peux l’exprimer sur base d’un projet que nous avons mené au
Caire. Sur le Continent, les objets d’art se conçoivent dans un contexte social et rituel. Ce
serait comme si les Occidentaux n’allait admirer que des objets de culte dans les églises. L’art
reste lié à une fonction socioculturelle. Le plaisir esthétique pur n’a pas de sens. Aussi la
réminiscence du contexte de création d’un objet peut-elle toujours opérer fortement – même
s’il ne faut pas nier qu’en Afrique centrale, se perd la relation à cet héritage culturel.

Vous avez déduit de votre travail photographique sur les villes d’Afrique une étonnante
théorie sur l’influence de l’environnement naturel sur la production culturelle. Pouvez-
vous développer ?
GEO-graphics montre que l’Afrique ne se limite pas à ses frontières politiques. Des
phénomènes régionaux entrent aussi en jeu. En Afrique, il y a six grands types de terrains – la
côte méditerranéenne, le Maghreb, le désert, la savane, la forêt et les montagnes. Ces reliefs
engendrent des phénomènes et des critères esthétiques particuliers. Ainsi, avec la savane, qui
traverse la Tanzanie, le Kenya, etc., on ne parle plus de tel ou tel pays, mais d’un « groupe
savane ». Une fois ce préalable établi, vous allez appréciez différemment la production
d’artefacts, et pas seulement sous un angle esthétique, mais aussi social et culturel.

Croyez-vous que cette influence du milieu soit encore perceptible dans un contexte
d’urbanisation galopante ?
Cela demeure mais pas littéralement – comme une esthétique culturelle. Allez aujourd’hui au
Cameroun ou à Bangui, en République centrafricaine : ce sera très différent de la Mauritanie,
du fait même de ces phénomènes culturels d’origine géographique. Ainsi, en partant de ce
point de vue, vous allez voir apparaître une identité singulière, perceptible au-delà de toutes
les attitudes d’imitation. GEO-graphics ébauche l’analyse du rapport entre les artistes et une
région pour comprendre ce qu’elle produit.

Que répondez-vous à ceux, nombreux, qui pensent que l’Afrique est immuable, n’a pas
d’histoire, voire est incapable d’enter dans l’Histoire, comme l’affirmait Nicolas
Sarkozy dans son fameux « discours de Dakar » ?
Mais c’est précisément ce que je combats : qu’il n’y aurait ni histoire ni évolution du fait
même du découplage qui a été opéré par la colonisation entre les artefacts et leur contexte
socioculturel. Lorsque vous avez cet état de fait et que vous y appliquez vos propres
projections exotiques, vous obtenez cette vacuité.

L’autre danger est de n’accorder d’intérêt à ces objets que s’ils ont d’abord été recyclés
par les artistes occidentaux – on pense à l’impact du masque chez Picasso – puis par le
marché…
Oui, mais la première rencontre entre le modernisme et le Continent, c’est une histoire
d’amour. Picasso et le masque, c’est un choc bien compréhensible. C’est fabuleux. Après, ce
qu’on en a fait commercialement, c’est effectivement éreintant. Mais il y a tant de pratiques
intéressantes en provenance du Continent. Avec GEO-graphics, on veut éviter de mettre en
évidence de façon trop emphatique quelques objets emblématiques ; plutôt mettre l’accent sur
des infrastructures, qui rendent possible l’émergence d’artistes avec une spécificité
intéressante, et faire comprendre, au contact des objets ethnographique, que le lien avec le
passé n’est pas rompu, qu’il y a une identité africaine, une certaine esthétique. Au demuerant,
elle ne s’est pas transmise littéralement, mais avec une diversité perceptible lorsque l’on
quadrille l’Afrique. Cela se ressent en musique ou en littérature plus qu’en arts plastiques
parce que ceux-ci demandent plus d’encadrement. Ce qui justifie d’autant plus notre festival
et notre soutien aux huit institutions artistiques privées.

Pratiquement parlant, comment vont s’articuler la recontextualisation des artefacts, le


lien avec la création contemporaine et cette plateforme d’échange entre ces huit centres
d’art africains et le Musée de Tervuren ?
Dans GEO-graphics, nous allons jouer sur la proximité entre ces éléments pour permettre au
spectateur de faire lui-même les connections. Au demeurant, ce n’est pas toujours simple de
faire le lien entre le contemporain le plus tendance et les objets d’art ethnographiques. L’idée,
c’est de travailler en parallèle : montrer le plan d’une ville et, dans la pièce d’à côté ou en
ligne de mire, un artefact… de manière à créer l’évidence. C’est très excitant.

Propos recueillis par Xavier Flament

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