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Les radicaux

urbains et paysans
dans la révolution anglaise
(1641 - 1649)
et autres textes

Boîte à Outils Editions


2012
Les textes
- Les radicaux, urbains et paysans, dans la révolution anglaise (p.3)
extrait de la nouvelle édition de L’Incendie Millénariste. En avril 1987, le
groupe Os Cangaceiros publie L’Incendie Millénariste, signé des pseudo-
nymes Georges Lapierre et Yves Delhoysie. Pendant ses quelques années
d’existence, ce petit groupe clandestin mène diverses actions contre l’institu-
tion pénitentiaire (vol de plans et sabotages) ou en solidarité avec des
prisonniers, participe à sa manière à plusieurs mouvements sociaux et
publie trois numéros d’une revue du même nom dans laquelle il livre ses
analyses sur les évènements qui secouent les années 1980 en France et en
Europe. Ses quelques actions le sortent brièvement de l’anonymat et
mettent les flics à ses trousses. Les distributeurs refusent alors de prendre
L’Incendie Millénariste dans leurs boutiques et les Cangaceiros se retrou-
vent avec des stocks sur les bras. La pression policière s’accentuant, ils
décident d’abandonner la plupart des bouquins dans quelques lieux publics,
laissant à des mains inconnues le soin de leur dispersion, hors de toute
logique commerciale. Le groupe Os Cangaceiros disparaît au début des
années 1990, en ayant pu échapper à la répression. L’Incendie Millénariste
livre l’histoire de différents mouvements millénaristes, traversant diverses
époques, navigant sur plusieurs continents. Il est aussi une lecture politique
de ces évènements, lecture dans laquelle Friedrich Hegel, Karl Marx,
Friedrich Engels et Max Weber côtoient Guy Debord. (Présentation
extraite de l’intro de la nouvelle édition qui est la reproduction intégrale du
texte de l’édition originale. L’original et cette réédition peuvent être chargés
sur <basseintensite. internetdown. org>.
- Le millénarisme (p.25) extraits de l’introduction à la nouvelle édition de
L’Incendie Millénariste.
- The Diggers Song (p.26) Chanson écrite par Gerrard Winstanley en 1649.
- Les Énergumènes vociférants, les Ranters anglais (extraits) (p.28), Jacques
Tual (Univ. de La Réunion), texte trouvé sur Internet: <tice3. univ-reunion.
fr>
- Et après? (p.35) Extrait de Utopies pirates, BoiteAoutils édition, traduc-
tion d’une brochure de Do or Die, un collectif libertaire britannique qui
publie la revue d’écologie radicale du même nom. La première traduction
est du collectif FTP, parue sous le nom de Bastions pirates.
- Action is the life of all, and if thou dost not act thou dost nothing
(p.38), un essai de conclusion et une biblio par la BoiteAoutils soi-même.
Les notes
Les notes chiffrées appartiennent aux textes originaux, les * sont de la
BoiteAoutils
Les radicaux
urbains et paysans
dans la révolution anglaise
À la fin du 16ème siècle, la pro- sant. L’amertume et la méfiance
gression et l’affirmation d’elle- étaient de mise à l’égard de la petite
même de la bourgeoisie anglaise noblesse terrienne, de la bourgeoi-
avaient déjà transformé visiblement sie commerçante et de l’aristocra-
les rapports sociaux existants. Le tie; le clergé était haï. Les classes
développement du commerce dominantes craignaient ce vil peu-
avait arraché de plus en plus de ple. Si la dynamique propre au
pauvres aux anciens rapports de commerce avait entraîné un allège-
sujétion et à l’immobilité. Les pau- ment des lois contre le vagabon-
vres assujettis à la terre étaient tou- dage, le service armé dans la milice
jours aussi misérables, alors que se restait fermé aux classes inférieures.
développait une nouvelle forme de
mobilité sociale, elle-même extrê- À la veille de la guerre civile
mement précaire, liée au dévelop- Du fait même que les «hom-
pement du salariat. L’accélération mes sans maître», ceux qui n’étaient
du mouvement de l’argent contri- plus assujettis à un seigneur ou à un
buait à appauvrir la noblesse ter- emploi fixe dans une corporation,
rienne traditionnelle qui, depuis n’étaient plus hors-la-loi, leur nom-
plus de deux siècles, s’accrochait au bre était devenu inquiétant: treize
moindre privilège et supprimait les mille, pour la plupart dans le Nord
droits coutumiers des paysans. Les (selon une étude gouvernementale
enclosures des terrains commu- de 1569), trente mille dans la seule
naux avaient commencé depuis
* Dès le 12ème siècle, l’agriculture
longtemps en Angleterre* et en- traditionnelle basée sur un système de
gendré en retour la défense achar- coopération et de communauté
née des paysans pour qui l’usage de d’administration des terres est
progressivement remplacée par un système
ces terrains était absolument vital. de propriété privée. Les enclosures
L’hostilité des classes inférieures de (clôtures) marquent la fin des droits
d’usage, en particulier des communaux,
la société vis-à-vis de tout ce qui dont bon nombre de paysans dépendaient
représentait l’autorité allait grandis- pour leur subsistance.

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ville de Londres (selon d’autres vailleurs ruraux situées dans un
sources datant de 1602). Londres, rayon d’un mile autour d’une in-
dont la population s’était multipliée dustrie d’extraction, mines de char-
par huit entre 1500 et 1650, était le bon, carrières, etc. , n’étaient pas
refuge anonyme idéal pour un va- considérées comme tombant sous
gabond. Il existait davantage d’em- le coup du statut de 1589 qui inter-
plois temporaires à Londres que disait la construction de tout logis
partout ailleurs, l’aide aux indigents ne possédant pas quatre arpents de
y était plus importante et la ville of- terrain – ces hommes pouvant
frait plus d’avenir aux voleurs. Il constituer une réserve utile de
existait là un vaste secteur de la po- main-d’œuvre. Ils étaient toutefois
pulation aux conditions d’existence exposés à subir les conséquences
des plus précaires, peu sensible à de la réalisation sur une grande
l’influence des idéologies religieuses échelle de projets d’aménagement
ou politiques mais qui constituait rural: défrichement des forêts, as-
un foyer potentiel de troubles et de sèchement des marais et autres me-
soulèvements. Un contemporain sures du même genre. Les migra-
situait l’ambiance: «De nos jours, les tions venaient sans cesse augmenter
habitants de la Cité haïssent si fort leur nombre. Les forêts abritaient à
les gentilshommes, et singulière- cette époque des sociétés indépen-
ment les courtisans, qu’il n’en est dantes échappant quasiment à tout
guère parmi ceux-ci qui osent pé- contrôle extérieur. Elles servaient
nétrer les murs, et, qui s’y aven- d’asile à des bandits fort populaires
ture, s’expose inévitablement aux (comme en atteste la légende de
avanies et aux injures.» Dans les Robin des Bois) aussi bien qu’à un
campagnes, les paysans pauvres grand nombre d’artisans. Leur
(cottagers) et les occupants illégaux étendue dans le Nord de l’Angle-
des communaux (les friches et les terre rendait extrêmement difficile
forêts), les squatters, se crampon- des opérations de représailles mili-
naient désespérément à une exis- taires contre les hors-la-loi. Les
tence semi légale et incertaine. Sou- squatters des régions de forêts et
vent, ils ne dépendaient d’aucun de pâtures, souvent fort éloignées
seigneur. Il leur arrivait de subsister de toute église, prêtaient une oreille
un temps suffisamment long pour complaisante aux sectes religieuses
faire valoir le droit précaire de radicales ou à la sorcellerie. C’est
maintien dans les lieux que leur re- également dans ces régions que les
connaissait la coutume. Les pau- révoltes paysannes furent les plus
vres maisons (cottages) des tra- nombreuses au début 17ème siècle
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– par exemple dans le Wiltshire et
la forêt de Dean. Les forêts étaient
réputées auprès de l’administration
de la reine Elisabeth comme élé-
ments encourageant la liberté d’es-
prit et l’insoumission: «Tant qu’on
les autorisera à vivre dans une
telle oisiveté, sur leurs réserves de
bétail, ils ne s’assujettiront jamais
à aucune sorte de labeur»,
«L’usage collectif des pâtures ne
fait que perpétuer l’oisiveté et la
mendicité des cottagers». Le déboi-
sement et les enclosures apparais-
saient comme une nécessité pour Mendiants, gravure 17ème siècle

forcer cette multitude au travail. pour supprimer les cabarets non


Concurremment, les lois contre le patentés avaient en partie pour but
vol de bois et le braconnage furent de surveiller ces masses mobiles
appliquées avec plus de sévérité à qui risquaient de receler des élé-
partir des années 1630. Toute une ments subversifs, des Séparatistes
population exerçant des métiers iti- (ceux qui se séparaient de l’Église)
nérants, depuis les colporteurs et et des prédicateurs itinérants. Dans
les charretiers jusqu’aux courtiers en un contexte favorable, un artisan
grain, c’est-à-dire les intermédiaires ambulant pouvait facilement deve-
dans les échanges commerciaux, nir prédicateur itinérant, dans la
étaient aussi des «hommes sans clandestinité avant la guerre civile,
maître». Ces voyageurs qui assu- au grand jour dans la période de
raient la liaison entre les régions de liberté des années 1640. La loi con-
landes et de forêts ont contribué à tre le vagabondage date de 1656 et
répandre des opinions radicales en s’appliquera à «tout individu er-
matière de religion (les premiers rant». Les pauvres étaient tradi-
Familistes* étaient des artisans). tionnellement hostiles au clergé et à
De notoriété publique, les
auberges et les tavernes de campa- * Fondée en 1540 par Hendrik Niclaes, la
«Famille d’amour» entend rétablir dans son
gne où s’arrêtaient les itinérants innocence la communauté humaine
étaient des centres d’information et originelle. Elle comptait un assez grand
nombre de fidèles, principalement dans les
de discussion. Les efforts aussi Pays-Bas et en Angleterre, où son existence
vains qu’acharnés des juges de paix est encore attestée au 17ème siècle.

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la religion officielle, cela depuis tre» pratiquant, plus ou moins ré-
plusieurs siècles. La grande révolte gulièrement, des métiers d’itiné-
de 1381 avait ouvert une brèche rants. Ils croyaient que les hommes
dans l’autorité des seigneurs aussi et les femmes pouvaient retrouver
bien que du clergé. Les sectes des sur terre l’état d’innocence antérieur
Lollards invitaient à rejeter les sa- à la Chute de l’homme. Ils met-
crements et communiquaient leur taient leurs biens en commun,
scepticisme quant à l’existence croyaient que l’origine de toute
même de ce qui fondait l’autorité chose est dans la nature et que seul
du clergé. Si la nature était à l’ori- l’esprit de Dieu en chaque croyant
gine de toute chose, alors Dieu et était capable d’interpréter les Écri-
le Diable et tous les sacrements tures. Aussi se livraient-ils à toutes
étaient uniquement des simulacres sortes d’allégories interprétant à
destinés à asservir le peuple (les leur façon des passages de la Bible.
sectes et les Séparatistes n’em- En outre, ils encourageaient l’oisi-
ployaient pas le terme de nature veté au travail. Vers 1580, leur
dans le sens matérialiste, athée, qui nombre augmentait continuelle-
lui fut attribué au 18ème siècle par ment et les autorités ecclésiastiques
les philosophes des Lumières. La avaient le plus grand mal à en venir
nature dont ils parlaient signifiait à bout car, comme les Lollards, ils
l’essence de l’homme d’avant la se rétractaient dès qu’on les arrêtait,
Chute, faite de pureté originelle et sans pour autant renier leurs con-
d’innocence). Ce scepticisme, loin victions. Il faut noter que la rupture
d’être partagé par le plus grand avec Rome et les mesures adoptées
nombre dans ses conclusions ex- sous le règne d’Edouard VI à l’en-
trêmes, entraînait par contre une contre du clergé, avaient suscité
adhésion renforçant l’attitude cou- l’espoir d’une réforme permanente
rante de défiance et d’hostilité dif- qui détruirait totalement l’appareil
fuse face à la tyrannie d’un clergé coercitif de l’Église officielle. Le
avide, uniquement occupé de faire compromis anglican, adopté sous
valoir ses privilèges. Le Familisme le règne d’Elisabeth à la fin du
fut introduit en Angleterre par 16ème siècle, ne faisait en fait qu’of-
Christopher Vittels au 16ème siècle. ficialiser la Réforme et instituait une
Par principe, les Familistes pen- nouvelle Église officielle. L’espoir
saient que les ministres du culte de- que l’Église protestante saurait re-
vaient être itinérants comme les fuser aux évêques et au clergé le
apôtres. Ils faisaient donc souvent pouvoir que leur conférait aupara-
partie de ces «hommes sans maî- vant la papauté se trouva anéanti.
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Ce compromis n’avait pas satisfait convenait pour poursuivre son
les puritains de l’Église presbyté- développement et son emprise
rienne, inspirés de la doctrine de sur la société. Son pragmatisme
Calvin, favorables à une pratique était beaucoup plus adéquat à ce
religieuse beaucoup plus indivi- projet que l’immobilisme de la re-
duelle, où la conscience et la parti- ligion officielle, même plus en
cipation personnelle ont plus mesure alors de conserver un
d’importance que le rituel. Ils en- contrôle sur les esprits en ébulli-
treprirent à cette époque une opé- tion des pauvres. Elle fut intériori-
ration d’endoctrinement et de la- sée dans les villes par les classes
vage de cerveau sur une échelle moyennes et industrieuses, dans
sans précédent. Leur objectif était les campagnes par les francs-te-
la moralisation de la société an- nanciers1, les artisans, les commer-
glaise comme ne s’était jamais çants, quelques petits propriétaires
soucié de le faire le clergé catholi- terriens. Les bastions du purita-
que puis anglican, plus soucieux nisme, dans la période qui pré-
de maintenir simplement leur céda la guerre civile, étaient le Sud
pouvoir temporel. L’éthique pro- et l’Est, régions favorables au Par-
testante fait l’apologie du travail: lement, le Nord et l’Ouest étant
obligation de travailler avec ar- considérés comme favorables au
deur dans son métier, d’éviter roi; en réalité, c’est au Nord et à
l’oisiveté et le gaspillage de temps, l’Ouest que beaucoup de gens
interdiction de s’adonner aux plai- échappaient déjà à toute autorité,
sirs de la chair ailleurs que dans le le nouveau clergé puritain n’y
cadre du couple monogame hon- ayant que peu d’influence et l’an-
nête. Si, a contrario des relations cien étant dans nombre de régions
précédentes de la société anglaise, de landes et de forêts tout à fait
elle fait valoir une égalité relative inexistant. À la faveur de ce bou-
entre homme et femme dans le leversement religieux, l’hostilité
mariage, c’était dans la perspective sourde des pauvres face à la reli-
de la moralisation des rapports. gion officielle prit une forme plus
Elle condamnait absolument précise. Suivant les exemples des
l’adultère comme contraire à Lollards et des Familistes, les gens
l’éthique d’une vie laborieuse. La ordinaires créaient leurs propres
morale puritaine concentrait les congrégations indépendantes et
aspirations de la bourgeoisie in- refusaient le paiement des dîmes
dustrieuse anglaise alors en plein 1. Paysans indépendants affranchis des
essor. Elle était l’idéologie qui lui droits de fermage constitués par la tenure.

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au clergé. Les «prédicateurs Les limites pratiques imposées par
méchaniques»2 se multipliaient, le calvinisme à cette liberté de
disputant de tous les aspects de la l’homme devant sa conscience
théologie et de la politique à la lu- consistaient à ne désigner qu’une
mière de leur libre interprétation minorité d’élus, le reste de l’huma-
de la Bible. La Bible n’était plus nité vivant abîmé dans le péché et
considérée comme un livre rap- destiné à la damnation, tout en
portant l’histoire de ce qui était ar- sous-entendant que la rédemption
rivé en d’autres lieux, à d’autres ne pouvait de toute façon avoir
personnes, mais comme un mys- lieu qu’après une existence labo-
tère que l’on pouvait déchiffrer et rieuse et disciplinée sur cette terre.
qui s’appliquait à des événements Cette limite qui renvoyait la plupart
présents. Le clergé anglais était si des hommes au désespoir de la
évidemment haï qu’un évêque s’en damnation allait être allègrement
indignait en ces termes: «Le mé- transgressée pendant les chaudes
pris, la haine et le dédain répu- années 1640. L’agitation entretenue
gnants que les hommes de ce temps depuis longtemps par les prédica-
manifestent à l’égard des ministres teurs laïcs détournait l’élitisme calvi-
de Dieu...» L’impopularité de niste. On commençait à croire sé-
l’Église officielle est également at- rieusement que les gens de vile es-
testée par la passion iconoclaste pèce, ceux qui n’avaient rien, étaient
populaire qui se manifestait en les élus et qu’ils devaient obtenir
maintes occasions: à la fin des an- justice. On niait l’existence de l’En-
nées 1630 puis au cours de la crise fer et du Péché. On affirmait «qu’il
révolutionnaire qui embrasa l’An- ne convenait pas à la mansuétude
gleterre pendant les années 1640, de Dieu de damner ses propres
on arracha des balustrades d’autels, créatures pour l’éternité», ou en-
on profana des autels, on détruisit core «qu’il n’y avait de Paradis
des gisants, on brûla des archives que sur terre et qu’il était
ecclésiastiques, on baptisa des antichrétien de nier la Rédemp-
porcs et des chevaux. Le protes- tion de la Création toute entière:
tantisme avait, bien malgré lui, con- le Péché Originel n’existait pas».
tribué à renforcer chez les pauvres Le protestantisme voyait dans la
le souci d’indépendance et de ré- Chute de l’homme la cause du
flexion personnelle. La doctrine malheur de la majorité déchue, sa
luthérienne du sacerdoce de tous justification. Si la Chute d’Adam
les croyants plaçait l’homme, sans n’avait pas introduit le Péché dans
intermédiaire, en présence de Dieu. le monde, les hommes auraient été
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égaux et la propriété collective. période d’incertitude et de boule-
Mais, depuis la Chute, l’avarice, versement. L’irréligion et l’insou-
l’orgueil et tous les autres péchés se mission qui s’étaient développées
sont transmis à la postérité. La clandestinement durant les décen-
masse de l’humanité est irrévoca- nies précédentes allaient éclater au
blement promise à la damnation. grand jour. Le peuple fit usage
Les pauvres voyaient alors la chose d’une liberté sans précédent en
autrement, c’est-à-dire à l’endroit: Grande-Bretagne. Jusqu’en 1649,
la Chute de l’homme, concrète- date à laquelle Cromwell parvint à
ment la condition misérable qu’ils assoir son pouvoir dans une répu-
étaient contraints de subir, était le blique constituée, le pouvoir d’État
résultat d’une usurpation, d’un vol est resté gravement affaibli.
commis par ceux qui sont au pou-
voir. Winstanley, célèbre Leveller, La première révolution en
résuma fort bien le sentiment géné- Europe
ral: «L’apparition de l’amour pro- Le conflit fut au départ dirigé
pre sur la terre inaugura la Chute par la bourgeoisie anglaise puri-
de l’homme. Lorsque l’humanité taine contre le roi. Celle-ci cherchait
entreprit de se disputer la terre, à affirmer son pouvoir politique.
que certains s’en adjugèrent l’en- Elle ne visait pas précisément à ins-
tière possession et l’interdirent aux taurer une république mais à trans-
autres, les forçant ainsi à devenir former et à réformer le pouvoir
leurs serviteurs, ce fut la Chute de royal en sa faveur. Ce fut la rigidité
l’homme. Le pouvoir d’État, les du roi et d’une partie de la no-
armées, les lois et l’appareil de la blesse encore attachée au maintien
‘justice’, la potence, tout cela exclusif de son pouvoir qui obli-
n’existe que pour protéger ces biens gea la bourgeoisie à entrer en
que les riches ont volé aux pau- guerre. Celle-ci sentait parfaitement
vres... Il faut faire disparaître le le danger qu’il y avait à armer un
travail salarié si nous voulons ré- peuple déjà si turbulent et indisci-
tablir la liberté d’avant la Chute. pliné. Elle préféra, dans un premier
L’acte de vendre et d’acheter et les temps, faire appel à l’alliance avec
lois qui régissent le marché sont l’Écosse, alors indépendante et
partie prenante de la Chute.» bastion de l’Église presbytérienne,
Tel était l’état d’esprit des pau- pour affronter les armées royales.
vres d’Angleterre à la veille de la
2. Prédicateurs laïcs, souvent itinérants, qui
guerre civile. À partir de 1640, la excitaient l’hostilité courante contre l’Église
guerre civile amena avec elle une et attisaient les espoirs millénaristes.

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La guerre, déclarée en 1642, de- d’un recrutement populaire: l’Ar-
meura indécise jusqu’en 1645. À mée Nouvelle (New Model
cette date, l’arriviste Cromwell, Army), et il plaça à sa tête comme
chef de file du parti des Indépen- officiers des hommes de son parti.
dants (républicains libéraux de Ce faisant, il avait constitué non pas
l’époque), sut s’imposer par sa une armée ordinaire de mercenai-
compétence militaire. Opposé po- res engagés pour un travail bien
litiquement aux presbytériens, il précis, mais une armée d’exaltés
profita de l’indécision des combats pour qui la victoire sur les armées
pour prendre les choses en main. royales devait être le prélude à une
Contrairement à la majorité des ère nouvelle faite d’équité et de li-
parlementaires, il n’eut pas peur de berté. L’indépendance et l’avidité
faire appel au peuple pour consti- de justice qui s’étaient faites jour
tuer une armée capable de vaincre. auparavant aboutissaient à la con-
Son opportunisme entreprenant le viction que le peuple était appelé à
poussait à prendre ce risque. Il un rôle de premier plan pour le-
réorganisa donc l’armée sur la base quel il avait été en quelque sorte élu
de préférence aux riches et aux
puissants de ce monde. Les espoirs
L’armée «nouveau modèle» à Putney

millénaristes d’atteindre tout de


suite l’Âge d’Or qui ferait table rase
des privilèges, de la propriété et
des oppresseurs furent d’autant
plus intenses que jamais en Angle-
terre une telle occasion n’avait
existé3. Les pauvres voyaient dans
l’Armée Nouvelle le bras armé de
Dieu, mis en mouvement pour
faire justice et rendre gorge aux ri-
ches. Comme le craignaient ceux
qui détenaient le pouvoir: «toute
espèce de gens se prirent à rêver
d’utopie et de liberté illimitée,
particulièrement en matière de
religion». Nombreux étaient ceux
qui voyaient l’Apocalypse biblique
comme imminente. L’autorité de
l’Église s’était effondrée et les tri-
bunaux ecclésiastiques avaient cessé poir d’aboutir. Beaucoup de gens
de fonctionner. La tentative de les passaient d’une secte à l’autre, en
remplacer par un système presby- cette période de mobilité extraor-
térien fondé sur la discipline libre- dinaire. Les groupes religieux of-
ment consentie n’avait rencontré fraient alors des possibilités de se
pratiquement aucun succès. Les or- rassembler et permettaient toutes
dres inférieurs jouissaient d’une li- sortes de débauches et d’excès
berté telle qu’ils n’en avaient jamais commis ouvertement, au nom
connue: ils se trouvaient libérés des même de la doctrine religieuse. Les
poursuites judiciaires pour cause de biens étaient mis en commun, il
«péché», libres de s’assembler et de était au moins possible de voyager
discuter au sein de leurs propres et d’être assuré du gîte et du cou-
congrégations, libérés de la sur- vert. On affirmait jusque dans ses
veillance et du contrôle exercé par ultimes conséquences l’idée de la
le clergé, libres de choisir leurs pro- liberté et on s’employait à rompre
pres prédicateurs laïcs, qui étaient tous les freins sociaux. Un membre
gens du peuple et professaient perspicace du Parlement déclarait
contre toutes les croyances tradi- qu’une fois la liberté accordée aux
tionnelles de l’Église. Au cours de sectes «viendra le temps où elles
ces années tumultueuses, les hom- risquent également d’apprendre
mes et les femmes prenaient la pa- que leur appartient de naissance le
role ouvertement sans plus avoir à droit de se libérer du pouvoir des
redouter la sévère censure ecclé- parlements et des rois, de prendre
siastique. Des centaines de pam- les armes contre les uns et les
phlets populaires furent publiés. autres lorsque ces derniers refuse-
Que ce soient les Quakers, les ront de voter et d’agir selon leur
Baptistes, ou les Ranters4, toutes bon plaisir. Si l’on n’y prend
ces sectes à tendance radicale garde, ce qu’on appelle à tort li-
étaient unies dans l’aspiration géné- berté de conscience risque de deve-
rale à renverser de fond en comble nir avec le temps liberté des idées,
la société existante. La diversité des
3. Nulle part ailleurs en Europe une telle
groupes ne signifiait pas à ce mo- occasion ne s’était alors produite.
ment leur opposition mais rendait 4. Quakers: trembleurs, ceux qui tremblent à
compte simplement du fait qu’ils la parole de Dieu. Tous les noms qui furent
donnés aux sectes et groupes radicaux le
s’étaient souvent développés isolé- furent en général par leurs ennemis. Ceux
ment, avant que l’Armée Nouvelle qui se rassemblaient autour des nombreux
prédicateurs laïcs préféraient s’appeler plus
ne soit le creuset de cette unifica- simplement «frère» ou «mon semblable» ou
tion en même temps que son es- encore «ma chair unique et indivisible».

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liberté des immeubles et liberté de les. Le Parlement était loin et im-
mettre les femmes en commun». puissant à contrôler ce qui se pas-
L’Armée Nouvelle fut le lieu de sait parmi les troupes victorieuses.
rencontre de groupes radicaux Un parlementaire commentait ainsi
éparpillés aux quatre coins du la situation: «C’est en vérité un
royaume, restés jusqu’alors clandes- triste spectacle de voir que dans
tins, et leur donna la confiance qui toutes les villes et cités conquises
leur manquait, particulièrement par les armées du Parlement, le
dans les zones du Nord et de fruit de tant d’efforts soit le plus
l’Ouest. Elle fut l’étincelle qui mit le souvent la prolifération d’erreurs
feu aux poudres, mais une fois l’in- et d’hérésies, et l’accaparement des
cendie déclaré, il ne manqua pas de places rapportant bénéfice et pou-
combustible pour l’alimenter. Si les voir par les sectateurs de toute
soldats respectaient la discipline mi- sorte», «Dans le Nord, les prédica-
litaire nécessaire pour remporter teurs puritains rendraient autant
les combats et obéissaient sur ce de services à l’État qu’un régiment
plan à leurs chefs, les officiers ins- de soldats dans un comté». Des
tallés par Cromwell, ils considé- commissions pour la propagation
raient les principes d’organisation et de l’Évangile dans le Nord et au
de discussion comme primor- Pays de Galles furent effectivement
diaux. Dans la période de repos dépêchées par le Parlement. Mais
forcé qui succéda à la victoire, cette les évangélisateurs itinérants qui ac-
armée populaire non démobilisée ceptaient de se rendre dans ces
devint le lieu d’un bavardage per- contrées troublées étaient souvent
manent. La réflexion s’y dévelop- des gens du peuple, non consacrés,
pait très rapidement, favorisée par et l’opération prit un tour trop ra-
la liberté de discussion. En outre, dical pour être poursuivie. L’Ar-
elle avait combattu les armées mée représentait alors la seule force
royales dans le Nord et l’Ouest du cohérente dans le pays et les sol-
pays, régions où l’autorité royale et dats avaient conscience du rôle évi-
celle du clergé étaient affaiblies de- dent de meneur qui revenait à l’Ar-
puis de nombreuses années. Ces mée pour réaliser les aspirations
régions avaient aussi fourni leur générales.
part de troupes à l’Armée Nou- L’année 1647 fut cruciale et dé-
velle. Les aspirations sociales des cisive pour ce projet. L’agitation
soldats de l’Armée trouvaient leur entretenue par le parti civil des Ni-
écho parmi les populations des zo- veleurs (Levellers) londoniens était
nes conquises sur les armées roya- particulièrement bien reçue dans
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l’Armée, avide de toutes les idées justice civile contre le nouveau joug
qui critiquaient l’ordre des choses. du Parlement. La compétence en
«C’est aux humbles et viles créatu- matière militaire des officiers
res qu’il appartiendra de confon- n’avait pas été contestée tant
dre les forts et les puissants de ce qu’avaient duré les combats, mais
monde», tel était le sens de l’agita- après la victoire, on ne leur recon-
tion niveleuse. Sur le fond, le projet naissait plus aucune autorité
social exprimé par les Levellers re- comme allant de soi. S’ils prenaient
coupait les aspirations millénaristes le parti des soldats, ils étaient re-
des pauvres. Il s’agissait d’abord de connus mais «la plupart se tinrent
profiter de la victoire sur les ar- cois, tels des parasites et des ser-
mées royales pour mettre à bas pents» écrivit le Leveller Lilburne.
l’ancien ordre social. Le Parlement Les officiers étaient suspects. Sir
focalisait contre lui l’insatisfaction Thomas Fairfax, général en chef
générale. Ses tergiversations et ses de l’Armée Nouvelle, avait déclaré:
compromis avec le roi l’avaient dé- «J’en appelle au peuple à seule fin
finitivement déconsidéré. Il appa- de susciter un mouvement rapide
raissait visiblement comme la nou- et régulier, circonscrit à l’intérieur
velle forme, pas encore très solide, de sa propre sphère». C’était loupé.
de l’oppression. L’exigence pre- Comme l’avouait Cromwell, il fal-
mière des soldats fut de donner lait compter avec le troisième parti,
une forme définie et construite à celui des Levellers et des Agita-
leur libre parole. Les régiments se teurs. Au printemps 1647, le Parle-
constituèrent en assemblées souve- ment eut le tort de chercher à ré-
raines et élirent des Agitateurs, sol- gler la question de l’Armée en li-
dats délégués pour défendre leurs cenciant une partie des troupes
positions. En mai, le comité des sans même vouloir payer les arrié-
Agitateurs rédigea un premier pro- rés de solde et en expédiant le reste
gramme. Il avançait comme exi- conquérir l’Irlande. Devant cette
gence fondamentale d’agir unique- provocation, les Agitateurs exigè-
ment sur une base publique et de rent de Fairfax qu’il donne l’ordre
s’en garantir les moyens. d’un rassemblement général de
Corolairement, on décida d’empê- l’Armée. Au même moment, un
cher et de faire connaître tout détachement de soldats s’emparait
agissement allant à l’encontre de du roi et se dirigeait vers le lieu du
cette exigence, dans l’Armée et rassemblement. Lorsque celui-ci se
dans tout le pays. On prévoyait tint en juin, à Newmarket, il y fut
aussi une réforme urgente de la décidé la formation d’un Conseil
13
général de l’Armée «composé de force, ni le Parlement, ni les géné-
ceux parmi les officiers qui se sont raux. L’Armée réagit par un dé-
ralliés à la cause de l’Armée, de ploiement de force à la provoca-
deux officiers brevetés et de deux tion du Parlement qui avait tenté
soldats choisis par chaque régi- de la démobiliser, mais cette force
ment». Officiers et soldats s’enga- ne fut pas employée. Cette indéci-
geaient à ne pas consentir à se dis- sion à un moment crucial où tout
perser ou à faire scission avant était réellement possible allait coû-
d’avoir obtenu gain de cause. Cer- ter cher au mouvement des radi-
tains officiers récalcitrants furent caux. La discussion se poursuivit
hués et rossés. Au cours de l’été, mais une échéance avait été ratée.
l’agitation s’intensifia, les Agitateurs Les Levellers rédigèrent une sorte
possédaient alors leur propre im- de contrat social: l’Accord du Peu-
primerie et se tenaient en liaison ple, destiné à jeter les bases de la
étroite avec les Levellers londo- nouvelle société. Ce programme
niens. Les camelots et les colpor- fut soumis au Conseil de l’Armée à
teurs de Londres et des comtés en- l’automne.
voyaient des pétitions à l’Armée L’Accord définissait le projet
pour lui demander de prendre la d’une république constituée sur la
direction d’un regroupement poli- base d’une assemblée de représen-
tique des radicaux. Forte de ce tants du peuple, garantissant politi-
soutien, l’Armée entreprit sa mar- quement la liberté et l’égalité des
che sur Londres. Elle s’était enga- individus. Il résumait le souci politi-
gée sur la voie d’une action qui que d’établir un gouvernement qui
aurait pu être décisive et, bien soit l’émanation réelle du peuple.
qu’elle fût unifiée sous le comman- En cherchant à définir un gouver-
dement de Fairfax et Cromwell, nement idéal, les Levellers et les
l’initiative de cette action contre le Agitateurs de l’Armée perdirent
Parlement revenait aux simples sol- leur temps et ne surent pas prendre
dats en liaison étroite avec les des décisions irréversibles qui
Levellers; sous l’influence de auraient engagé l’agitation sur un
Lilburne, les apprentis de Londres terrain concret, alors que la société
avaient également désigné des Agi- attendait cela de l’Armée.
tateurs. L’Armée ne sut pas se dé- L’Accord du Peuple fut mis en
cider à des actes irréparables discussion devant les soldats réunis
comme de dissoudre le Parlement. à Putney les 28 octobre, 1er et 2
Elle en avait les moyens, personne novembre. Les positions avancées
n’aurait pu s’y opposer par la se heurtèrent à la résistance des of-
14
ficiers qui tentèrent d’endormir les
débats en s’en tenant à des posi-
tions formalistes sur le respect des
lois votées, la nécessité de rétablir la
légalité dans le pays, etc. Rien de
décisif ne sortit de là. Au cours de
ces débats, les Agitateurs avaient
déjà perdu l’initiative. Il se produisit
un retournement spectaculaire de la
situation de juin. À cette époque,
les simples soldats agissaient dans
l’unité et détenaient l’initiative: les
Agitateurs s’étaient emparés du roi
et les officiers avaient été contraints
de s’incliner devant le fait accompli
au rassemblement général de
Newmarket. En novembre, au
contraire, les soldats étaient déjà di-
visés et avaient perdu l’initiative.
Les débats de Putney
Rien de concret ne se profilait à
l’horizon. Cromwell et les officiers concernant les réformes politiques.
gagnèrent du temps. Un rassem- L’Armée se soumit et s’apprêta
blement général des troupes était pour la deuxième guerre civile
prévu par le Conseil de l’Armée au contre le roi, qui s’annonçait après
cours duquel l’Accord du Peuple sa fuite. Seuls deux régiments dé-
devait une nouvelle fois être pré- sobéirent aux ordres, tentant d’as-
senté. Les Agitateurs comptaient sister à la première assemblée par-
bien le faire ratifier. Le Conseil fut tielle. La discipline fut vite rétablie,
ajourné et les officiers magouillè- un soldat fusillé pour l’exemple.
rent si bien que le rassemblement Au cours de la deuxième guerre
général fut remplacé par trois as- civile de 1648 contre les soulève-
semblées séparées. On apprit en ments royaux, l’Armée fut rapide-
outre la fuite du roi, vraisemblable- ment victorieuse. Cromwell entra à
ment favorisée par des officiers. Londres à sa tête et installa son
Les trois assemblées se tinrent sé- pouvoir en purgeant le Parlement
parément. Les généraux firent la des presbytériens. Le roi fut jugé et
promesse de payer les arriérés de exécuté en 1649 – c’était la pre-
solde et de vagues déclarations mière fois en Europe qu’on osait
15
cela. Cromwell n’avait guère eu le principes primitifs de la nature...
choix, il n’aurait sans doute jamais Ils ont rendu le peuple si curieux
pu conserver le pouvoir à moins. et si arrogant qu’il ne retrouvera
Par ailleurs, il ne fit que des conces- jamais assez d’humilité pour se sou-
sions formelles. Les officiers supé- mettre à une autorité civile.»
rieurs utilisèrent les Levellers. Cer- C’était la fin de l’espoir qu’avait
tains points de leur programme fu- suscité l’Armée Nouvelle. La pos-
rent repris dans la forme – la ré- sibilité de voir aboutir les aspira-
publique, l’abolition de la Chambre tions générales d’abolition de la
des Lords – mais vidés de tout propriété et des privilèges s’ame-
contenu. Les dirigeants Levellers nuisait terriblement, pourtant ces
furent arrêtés et les régiments radi- aspirations restaient bien vivantes.
caux, victimes d’une provocation, L’insoumission et la rébellion se
firent une tentative de mutinerie qui poursuivirent jusqu’à la fin des an-
fut écrasée à Burford en mai 1649. nées 1650, mais débarrassées de
En réalité, l’Armée ne fut pas vain- toute illusion concernant une issue
cue militairement. L’écrasement de politique. Une offensive frontale
la mutinerie ne faisait que conclure de grande envergure, comme celle
une défaite préalable. C’est l’idéa- qui avait été tant souhaitée avec
lisme politique des Levellers et des l’Armée Nouvelle, s’avérait alors
Agitateurs qui fut vaincu. Leur mo- impossible.
dèle de république n’avait pu abou-
tir parce qu’ils n’avaient pas pris à Après la «révolution»
temps des mesures concrètes prati- Les volontés de bouleverser
cables. Cromwell et les généraux l’existence se portèrent sur le terrain
furent à l’aise sur le terrain de la des mœurs et du langage. Des pro-
discussion politique et sauvèrent pos véhéments contre les riches et
ainsi le Parlement et l’ordre. Malgré les puissants, contre les prêtres et la
la défaite au sein de l’Armée, les ra- religion se tenaient couramment. Il
dicaux réussirent quand même sur était exemplaire de mener la vie la
un point essentiel. Un de leurs en- plus dissolue. La morale et le ma-
nemis disait alors: «Ils ont jeté tous riage étaient déconsidérés. Nom-
les secrets de l’art de gouverner en breux étaient ceux qui ne tra-
pâture au vulgaire et ils ont ensei- vaillaient pas. Le désir de changer
gné à la soldatesque comme au immédiatement son sort s’exprima
peuple à pénétrer si loin les profon- aussi, au même moment, au travers
deurs que tout gouvernement s’en des communes de Bêcheux
trouve ramené à la confusion des (Diggers) qui s’attaquèrent à l’acca-

16
parement des terres et commencè- d’autre Christ qu’en eux-mêmes,
rent à appliquer une réforme pas d’Écritures qui soient une rè-
agraire. Une fois l’Armée licenciée, gle, ni commandements ni lois
les soldats vinrent grossir les rangs autres que leurs passions, ni Para-
des groupes et des sectes. Les dis ni gloire ailleurs qu’ici, pas
Quakers, tout comme les Ranters, d’autre péché que celui que les
prirent une importance considéra- hommes imaginaient, pas de con-
ble à la fin des années 1640, en damnation du péché ailleurs que
particulier dans les régions Nord et dans la conscience des ignorants.»
Ouest, où la tradition d’indépen- Seulement les Quakers «atténuent
dance était la plus forte et le purita- ces proclamations par un compor-
nisme quasiment sans influence. La tement d’apparence austère aux
doctrine des Quakers fut fondée yeux des autres mais leur âme
par des petits propriétaires paysans n’est que corruption». Certains
et des artisans du Nord pendant la Quakers mais surtout les Ranters
période de la guerre civile, tandis furent alors les plus scandaleux, les
que les Baptistes s’étaient dévelop- plus licencieux. Joignant le geste à
pés au Pays de Galles. Les Qua- la parole, ils proclamaient la plus
kers du Lancashire comptaient grande liberté des mœurs et en
dans leurs rangs des paysans qui usaient et abusaient tous les jours.
avaient été victimes de l’oppression Les Ranters étaient animés du
des propriétaires royalistes et qui même état d’esprit millénariste qui
avaient acquis l’expérience de l’ac- agitait alors l’ensemble des pauvres
tion collective dans leur résistance à mais eux se montrèrent particuliè-
l’augmentation de la rente, aux cor- rement exubérants et provocants.
vées et au paiement de la dîme. La Ils ne constituaient pas une secte
doctrine du Christ présent en cha- mais se reconnaissaient par le style
que croyant était commune alors de vie scandaleux. Leur apparente
aux Quakers, Baptistes, Ranters et folie dans l’excès leur rapporta ce
autres Séparatistes. Elle justifiait nom de Divagateur. Entre eux, ils
abondamment l’usage de la liberté s’appelaient «frère» ou «mon sem-
dans les mœurs. Thomas Collier blable», tout comme les Frères du
affirmait en 1657: «Celui qui con- Libre Esprit dont ils étaient inspi-
naît les principes des Ranters ad- rés. Le texte théorique du Libre
mettra aisément leur similitude Esprit, Le Miroir des âmes sim-
avec ceux de la doctrine des Qua- ples, avait connu un vif succès en
kers. Les uns et les autres admet- Angleterre lors de sa traduction au
taient qu’ils ne connaissaient pas début du 17ème siècle. Tout comme
17
les Frères du Libre Esprit, les tels qui cherchent sa ruine, et dont
Ranters ne toléraient aucune limite la doctrine est un poison pour sa
à leur liberté. En tant que Créatures conscience.» Leur enthousiasme re-
de Dieu, ils ne se considéraient dé- ligieux voulait instituer ici sur terre
pendants d’aucune autorité exté- et tout de suite un règne de liberté
rieure: «Si vous êtes les hommes li- et de jouissance, de fête et de plai-
bres du Christ, vous êtes en droit sir. Ce qu’ils appliquaient méthodi-
d’estimer que toutes les abomina- quement les nuits au cabaret, se ré-
tions de la loi ne vous concernent pandant en festins et orgies. Les
pas davantage que les lois anglaises Ranters exprimèrent au plus près
ne concernent l’Espagne.» La théo- la haine répandue parmi le peuple
logie était nulle à leurs yeux et leur contre la morale puritaine. Leur at-
religion consistait essentiellement titude libertine, en rupture avec la
dans la pratique du blasphème, de morale sexuelle dominante, existait
la critique et de l’insulte à l’égard de déjà mais eux la proclamèrent hau-
la religion officielle et de ses servi- tement. «Il n’y a pas d’autre para-
teurs. «Des milliers d’hommes dis que les femmes, pas d’autre en-
meilleurs que les prêtres de vos pa- fer que le mariage» disaient-ils. Ils
roisses ont fait la révérence au gi- soutinrent avec force et conviction
bet, il est plus respectable d’être l’espoir d’un renversement de la
voleur de grands chemins que société qui détruirait fortunes et
d’obliger un paroissien à entretenir privilèges. «Dieu, ce puissant nive-
Extrait d’un «tract» ranter
leur, déracinera tous les pouvoirs, qui bientôt serez égorgés et pendus
qu’ils soient rois ou parlements, et au toit, sauf si... Ne vîtes-vous
fera de tous des hommes du peuple. point au cours de cette dernière
La terre entière sera le trésor de année ma main tendue: Vous ne
tous et non de quelques-uns. Et, si la vîtes point. Ma main reste ten-
d’aucuns disent: pourquoi nous due... Votre or et votre argent,
prennent-ils nos biens: La réponse bien que vous ne le voyiez pas,
sera: nous en avons besoin et nous, sont rongés par le chancre... La
au nom de notre Créateur, nous rouille de votre argent, dis-je, ron-
les prenons pour en faire usage. Je gera votre chair comme le feu...
prononce cette sentence contre Ayez toute chose en commun, si-
vous, ô hommes riches, je vous non le fléau de Dieu s’abattra sur
anéantirai, et les hommes vils se- tout ce que vous avez pour le
ront délivrés de l’esclavage et du pourrir et le consumer.»
joug où les riches les tiennent.» Ces The Blasphemy Act du 9 août
quelques lignes écrites par Abiezer 1650 qui vint renforcer la loi déjà
Coppe, résument magnifiquement promulguée en 1648, visait tout
l’exaltation et la haine des riches qui particulièrement les Ranters. Cette
inspirèrent les Ranters: «Tu as loi réprimait toute personne qui se
beaucoup de sacs d’argent, et vois, considérait comme Dieu ou l’égal
Moi (le Seigneur) je viens comme de Dieu, ou qui proclamait que des
un voleur, la nuit, mon épée tirée actes comme l’adultère, l’ivrogne-
à la main, et comme le voleur que rie, le blasphème, le vol, etc.,
je suis, je dis: donne ta bourse, n’étaient pas infâmes, vils et coupa-
donne! Donne-la, coquin, ou je te bles en eux-mêmes, ou que le pé-
coupe la gorge. Je dis (une fois de ché n’existait pas «sauf si l’homme
plus) donne, donne mon argent... et la femme le jugent tel». Six
Aux gueux, aux voleurs, aux pu- mois de prison pour le premier
tains, aux coupe-bourses, qui sont délit, l’exil pour le second, une
la chair de ta chair, et te valent mort ignominieuse si le coupable
bien à mes yeux, eux qui sont prêts refusait de s’exiler ou revenait. Les
à mourir de faim dans des prisons plus connus des Ranters furent ar-
lépreuses et de nauséabonds ca- rêtés là-dessus en 1651-1661. Mais
chots... Le fléau de Dieu s’est la plupart, plus anonymes, ne fu-
abattu sur vos bourses, vos gran- rent pas inquiétés. Confrontés aux
ges, vos maisons, vos chevaux, la tracasseries judiciaires, ils se rétrac-
peste emportera vos porcs, ô vous taient comme les Lollards ou les
pourceaux engraissés de la terre Familistes. Ils prolongèrent leur in-
19
fluence, en particulier dans les zo- centres ouverts de rencontres où se
nes isolées du Nord jusque vers la développaient et circulaient les
fin des années 1650. Certains reniè- idées radicales, s’abîmèrent après la
rent ensuite leurs convictions rejoi- reprise en main étatique dans une
gnant des positions religieuses et existence véritablement sectaire.
morales plus conformistes, rejetant Seuls Les Hommes de la Cin-
leur ancien style de vie et de quième Monarchie se soulevèrent
mœurs. Beaucoup retournèrent encore en 1661 (la Cinquième Mo-
simplement à la vie clandestine des narchie est un thème de l’Apoca-
pauvres ordinaires après la restau- lypse). À quelques centaines, ils in-
ration. Au contraire, les Quakers quiétèrent la ville de Londres, for-
prolongèrent leur influence bien cèrent par deux fois ses portes.
au-delà de 1650, mais au prix de Pendant trois jours, ils mobilisèrent
compromis avec l’autorité enlevant contre eux quarante mille hommes
tout caractère de révolte et de en armes qui patrouillaient par
scandale à leur doctrine. Dans les crainte d’un soulèvement général.
années 1650, une partie du mouve- Selon leurs propres termes, «ils at-
ment Quaker rejeta l’idée que le tendaient l’intervention directe du
péché n’existait pas. Des scissions roi Jésus dans la politique anglaise»
s’ensuivirent telles que les Quakers afin d’accomplir ce que les moyens
Intransigeants qui eux s’en tenaient politiques et démocratiques
à rejeter toute notion de péché et n’avaient pas su réaliser. Ils por-
étaient proches des Ranters. Jus- taient encore les mêmes espoirs
qu’à la fin des années 1650, les que le peuple dans les années 1640
Quakers restèrent néanmoins pour mais isolés, ils furent finalement ar-
l’État une source d’inquiétude, leur rêtés ou tués.
attitude face au gouvernement et à
la propriété n’étant pas unifiée et La mise en pratique
parfois encore radicale. Ensuite, ils Le mouvement des communes
professèrent le pacifisme absolu et de Diggers répondit à un besoin
finirent par se conformer à la pra- vital des paysans pauvres de se sor-
tique religieuse la plus classique, re- tir de leur misère ancestrale. À cette
joignant le moralisme puritain. Au époque, selon Winstanley, entre la
19ème siècle, ils furent particulière- moitié et les deux tiers de l’Angle-
ment actifs pour réduire la résis- terre n’étaient pas cultivés efficace-
tance des pauvres au travail. Toutes ment et un tiers des terres restait
les sectes qui avaient été durant ces totalement en friches sans que les
années d’espoir et de liberté des propriétaires autorisent les paysans

20
à les cultiver. Les paysans vivaient d’égalité des biens fut aussi avan-
dans une misère noire. Ils luttaient cée. Des pamphlets tels que Light
de longue date contre les enclosu- shining in Buckinghamshire et A
res qui rendaient quasi-impossible declaration of the Wel-Affected in
leur simple survie. À la fin des an- the county of Buckinghamshire al-
nées 1640, ils saisirent l’occasion de laient dans ce sens. Des théoriciens
dépasser leur résistance antérieure. tels que Winstanley et d’autres, ano-
Ils commencèrent à s’approprier nymes, étaient liés au mouvement
collectivement les communaux. La des Diggers et contribuèrent à
plupart du temps, ils s’en tinrent à l’orienter dans un sens universel.
une occupation pacifique des sols, En 1650, les Diggers revendiquè-
mais dans les zones du Nord la rent la remise aux pauvres des ter-
tradition plus violente de lutte con- res confisquées appartenant au
tre les enclosures se poursuivit lors clergé, à la couronne et aux royalis-
de cette expérience. C’est en avril tes. Dans The law of freedom,
1649 que se créa la première com- Winstanley alla plus loin en récla-
mune de Diggers. Celle-ci se déve- mant la suppression de la vente des
loppa sur la colline St-Georges, terres, autorisée par le Parlement, et
aux alentours immédiats de Lon- l’appropriation par la République
dres. Un groupe de paysans pau- de toutes les terres confisquées lors
vres avait entrepris de bêcher les de la dissolution des monastères un
friches, ce qui signifiait qu’ils pre- siècle plus tôt, qui viendraient ainsi
naient possession des terres com- s’ajouter aux communaux. Ces
munales. Les propriétaires terriens deux dernières propositions
de la région organisèrent des expé- auraient transformé en profondeur
ditions punitives qui aboutirent en les rapports de propriété existants.
1650 à la dispersion de la com- Winstanley développait un projet
mune. Mais le mouvement était plus général à partir des expérien-
lancé et les communes de Diggers ces des Diggers. Sur la base de ces
s’étendirent dans tout le centre et le
Nord de l’Angleterre pendant les * Bon, en fait Winstanley lui-même qualifiait
son groupe de True Levelers (véritables
années 1650. Les Diggers furent niveleurs) en opposition aux Levellers de la
aussi désignés comme Levellers* New Model Army, pas assez radicaux à ses
par leurs ennemis qui les accusaient, yeux. Le terme de Diggers leur est appliqué
quand ils se mettent à retourner les
à juste titre, de vouloir niveler les communaux. Ils vont se l’approprier (voir
propriétés. Si le souci le plus im- The Diggers song en annexe), comme plus
tard d’autres groupes ou mouvements
médiat était d’occuper les commu- s’approprieront les noms injurieux qui leurs
naux, l’exigence plus générale sont donnés (freaks, punks, ...

21
communes, il envisageait la possi- occupait trop les esprits pour que
bilité de cultiver systématiquement ce soit possible. Les Ranters
les friches collectivement, ce qui n’étaient retenus par rien dans leur
aurait largement augmenté le patri- soif d’absolu. Ils étaient de ces arti-
moine cultivable du pays. Les sans et itinérants ne dépendant
Diggers cultivèrent de nouveaux d’aucun seigneur, ni d’une corpora-
plants qui devaient transformer tion, ni de la terre. Ils cherchaient à
l’agriculture anglaise au 17ème siècle, réaliser une communauté humaine
rendant possible la survie du bétail universelle.
au cours de l’hiver et par consé-
quent la fertilisation des sols. La Un dernier sursaut
«fertilisation» fut l’expression clef À la fin des années 1650, alors
du programme agraire de que les possédants commençaient à
Winstanley. Il voyait dans la ré- se rassurer du retour à l’ordre, il y
forme agraire une solution rapide- eut encore un sursaut inquiétant de
ment praticable pour tous les pay- l’agitation sociale. Après la mort
sans pauvres et, à partir de là, la d’Oliver Cromwell, en 1658, son
possibilité d’émanciper la société fils prit sa succession et un désac-
anglaise toute entière. Le manque cord avec les généraux favorisa un
de terres était une obsession des resurgissement des doctrines et des
paysans pauvres. Ils ne pouvaient groupements qui avaient été con-
pas concevoir une forme d’éman- traints au silence. Des pamphlets
cipation qui ne passe pas par la dis- subversifs recommencèrent à cir-
tribution de terres. L’importance culer, exigeant le nivèlement des
des communaux à l’époque, c’est- propriétés et à tout le moins que
à-dire de la part collective de la les communaux soient définitive-
terre, poussait les paysans à une ex- ment acquis aux pauvres.
ploitation commune des sols. Ce Corolairement, des Agitateurs
fut la raison d’être des communes réapparurent dans l’armée. Le dan-
de Diggers et aussi une limite de la ger fut ressenti avec suffisamment
communauté ainsi réalisée. La de force par la bourgeoisie pour
communauté trouvait son sens qu’elle se décide à faire un front
dans l’organisation en commun de commun avec toutes les forces dé-
l’occupation des sols et ensuite de cidées à ramener l’ordre dans le
leur exploitation. Même si ce mou- pays5. Le Parlement de 1660 ne fut
vement aspira aussi à l’égalité des pas convoqué par le roi, il convo-
biens, il n’atteint pas le sens de qua le roi ainsi que les évêques et
l’universel des Ranters. La terre les Lords. Des lois permettant de

22
Les habitants de Richmond n’ont jamais accepté l’enclosure de Richmond Park par Charles 1er en 1620.
Le 16 mai 1750, ils tentaient encore une fois d’obtenir l’accès, cette fois en cassant le mur d’enceinte.

rétablir un solide contrôle de l’État La réaction se concentrait sur les


furent rapidement édictées. Les pé- mesures qui permettaient de rame-
titions à caractère subversif furent ner au premier plan la précarité
interdites, sapant toute possibilité parmi les pauvres, en particulier
d’expression générale des pauvres. chez les paysans. En outre, à la suite
Les pétitions et pamphlets avaient de la dernière alerte au sein de l’ar-
été publiés par centaines depuis mée en 1659, le Parlement s’em-
vingt ans. La Loi sur la Domicilia- pressa de la licencier, ne conservant
tion et l’Expulsion fut votée en que quelques régiments tout à fait
1662, contre la mobilité sociale in- sûrs. La «lie du peuple» s’était tou-
contrôlée. Les juges de paix eurent jours opposée au Parlement et aux
pouvoir de décision sur les migra- 5. Il y avait longtemps que la bourgeoisie
tions de population, autorisant les anglaise comprenait en son sein la partie de la
noblesse qui s’était elle-même lancée dans les
mouvements vers les régions où affaires. La guerre civile avait opposé une des
l’industrie avait besoin de main- bourgeoisies les plus entreprenantes
d’œuvre, les enrayant là où ils sem- d’Europe au parti du roi et de la noblesse
terrienne attachée à ses prérogatives dues à la
blaient n’avoir aucun but utilitaire. naissance. La restauration ne signifiait pas le
Ils purent également chasser des retour à l’ordre ancien caractérisé par un
communaux les squatters. Les lois équilibre instable entre le roi et le parlement,
chaque parti s’efforçant de grignoter les
sur la chasse furent appliquées en- pouvoirs de l’autre. Au contraire, l’issue de la
core plus férocement: les gardes- guerre civile marqua un progrès de la
bourgeoisie et le passage à la prépondérance
chasse eurent droit de fouiller les de son pouvoir. Cela se fit évidemment sur la
maisons et de confisquer les armes. défaite des aspirations des pauvres.

23
puritains, par haine de la discipline au contraire liée à la formulation
presbytérienne, de l’endoctrine- politique de ces exigences. L’Ar-
ment forcé de l’éthique protestante, mée Nouvelle et les Levellers ont
de l’hostilité puritaine aux tradition- été vaincus à cause de cela. Crom-
nelles fêtes et jeux populaires. Les well et les généraux ont réussi à ré-
restaurateurs bourgeois s’étaient ré- pondre sur le terrain de l’idéologie
signés à ce que l’Église fût à nou- par des abstractions à des exigen-
veau gouvernée par les évêques ces réelles. Ce fut possible parce
comme seul moyen d’obtenir tant qu’au sein du parti de la subversion
soit peu de discipline. Les tribu- subsistait une confusion. Les porte-
naux ecclésiastiques et les excom- parole Levellers et plus générale-
munications furent rétablis mais ils ment l’Armée Nouvelle n’ont ja-
n’eurent plus jamais la même em- mais réussi à se débarrasser com-
prise qu’avant 1640 et ces juridic- plètement de toute illusion concer-
tions finirent par laisser complète- nant la possibilité d’élire une cham-
ment la place au pouvoir des juges bre des représentants réellement au
de paix. La liberté des comporte- service des intérêts du peuple. L’as-
ments acquise pendant ces vingt piration millénariste n’a pas fait
années d’affaiblissement du pou- cette confusion, son exigence était
voir d’État ont laissé des traces du- pratique, elle ne cédait en rien à
rables dans la société anglaise. Des l’abstraction, mais elle n’a pas pu
dizaines de milliers de gens n’ont faire triompher son point de vue
pas travaillé et ont combattu dans l’Armée Nouvelle. Après que
ouvertement la morale dominante l’Armée ait été reprise en main, elle
puritaine. Ils ont avancé l’exigence avait perdu le seul moyen pratica-
d’un renversement de fond en ble d’aboutir. L’occasion saisie par
comble des rapports sociaux les pauvres durant les années 1640
existants: volonté d’abolition de la est unique en Grande-Bretagne.
propriété privée, des privilèges liés Même si l’ordre a été rétabli, l’in-
à la naissance, et de toute forme fluence des aspirations avancées à
d’autorité hiérarchique. Paradoxale- ce moment s’est poursuivie jus-
ment, la force de ce mouvement qu’au 19ème siècle. Au cours du
réside dans son aspect religieux, au 18ème siècle, les pauvres se heurtè-
sens millénariste. L’espoir du Para- rent violemment à l’introduction
dis sur la terre a unifié les exigences des machines et à la transforma-
pratiques et a concentré les aspira- tion des entreprises artisanales en
tions à l’établissement d’un nouvel usines modernes bâties sur le mo-
ordre du monde. Sa faiblesse a été dèle de la prison.
24
En 1780, les Gordon riots* ra- instaurant le «dialogue» entre des
menèrent encore au grand jour l’in- parties par nature violemment op-
subordination du vil peuple. Parties posées***.
une fois de plus d’un prétexte poli- Fortuno Navara6
tique, elles embrasèrent la ville de
* Voir Beau comme une prison qui brûle,
Londres, des quartiers furent in- Julius Van Daal, L’insomniaque, 2010.
cendiés, des prisons ouvertes. Mal- ** Voir La Révolte Luddite: Briseurs de
gré la répression très dure qui s’en- machines à l’ère de l’industrialisation,
Kirkpatrick Sale, traduction Célia Izoard,
suivit, la révolte se développa en- L’échappée, 2006.
core au 19ème siècle. Les sabotages *** Sur la naissance du syndicalisme et son
de machine se poursuivaient. Ce utilité pour le pouvoir, voir Qui a tué Ned
Ludd, un texte de John et Paula Zerzan
mouvement fut désigné sous le publié en brochure et sur le site <non-
nom de Luddisme**. Ce fut finale- fides. fr>.
6. Les faits et les citations d’époque sont
ment l’organisation du mouvement tirés du livre de Christopher Hill, Le monde
syndical ouvrier au cours de ce à l’envers, les idées radicales au cours de la
même siècle qui entraîna la pacifi- Révolution anglaise, Payot, 1977.

cation de la révolte des pauvres,

Le millénarisme*
(...) Contrairement aux divers mouvements et révoltes populaires – paysans et/ou
urbains – qui réclament des améliorations de leurs conditions sociales, parfois au
nom de la religion, ou aux hérésies qui demandent des réformes religieuses et sociales,
les mouvements millénaristes abolissent leur exploitation, leurs conditions sociales,
en s’emparant immédiatement de ce qui fait d’eux des «nécessiteux», en détruisant ce
qui les oppresse. Révoltes populaires, hérésies et millénarismes sont perméables les
uns aux autres. Les millénaristes aussi s’appuient sur la religion, non pour la réformer
mais pour la réaliser, la rendre caduque. Contestations sociales radicales et discours
religieux s’interpénètrent, s’autoalimentent, en vue de la disparition de toutes les
médiations profanes ou religieuses, de la société et de la religion. (...) Phénomènes
collectifs aux formes floues et aux frontières poreuses, les révoltes millénaristes ne
proposent pas plus de modèles de société qu’elles n’établissent de communautés
définitives. En confrontation permanente avec les forces armées des autorités honnies,
la plupart vivent des expériences de vie collective. (...) L’ensemble des mouvements
millénaristes pense le présent comme un moment joyeux où les normes se dissolvent
mais qui ne peut exister que parce que l’effondrement, l’apocalypse, évènement tant
attendu et annoncé est imminent. Pour eux, il n’y a pas «d’après» concevable. Le
présent est cet instant pendant lequel ils tentent de vivre selon ce qui s’impose à eux
– l’égalité entre tous ceux qui s’y identifient – ou selon un style de vie mythifié inspiré
d’une certaine vision d’un «paradis» passé ou à venir.
* Extraits de l’introduction à la nouvelle édition de l’Incendie Millénariste.

25
The Diggers Song
Gerrard Winstanley (1649)
You noble Diggers all, stand up now, stand up now,
You noble Diggers all, stand up now,
The waste land to maintain, seeing Cavaliers by name
Your digging does maintain, and persons all defame
Stand up now, stand up now.

Your houses they pull down, stand up now, stand up now,


Your houses they pull down, stand up now.
Your houses they pull down to fright your men in town
But the gentry must come down, and the poor shall wear the crown.
Stand up now, Diggers all.

With spades and hoes and plowes, stand up now, stand up now
With spades and hoes and plowes stand up now,
Your freedom to uphold, seeing Cavaliers are bold
To kill you if they could, and rights from you to hold.
Stand up now, Diggers all.

Theire self-will is theire law, stand up now, stand up now,


Theire self-will is theire law, stand up now.
Since tyranny came in they count it now no sin
To make a gaol a gin, to starve poor men therein.
Stand up now, Diggers all.

The gentrye are all round, stand up now, stand up now,


The gentrye are all round, stand up now.
The gentrye are all round, on each side they are found,
Theire wisdom’s so profound, to cheat us of our ground
Stand up now, stand up now.

The lawyers they conjoyne, stand up now, stand up now,


The lawyers they conjoyne, stand up now,
To arrest you they advise, such fury they devise,
26
The devill in them lies, and hath blinded both their eyes.
Stand up now, stand up now.

The clergy they come in, stand up now, stand up now,


The clergy they come in, stand up now.
The clergy they come in, and say it is a sin
That we should now begin, our freedom for to win.
Stand up now, Diggers all.

The tithes they yet will have, stand up now, stand up now,
The tithes they yet will have, stand up now.
The tithes they yet will have, and lawyers their fees crave,
And this they say is brave, to make the poor their slave.
Stand up now, Diggers all.

‘Gainst lawyers and ‘gainst Priests, stand up now, stand up now,


‘Gainst lawyers and ‘gainst Priests stand up now.
For tyrants they are both even flatt againnst their oath,
To grant us they are loath free meat and drink and cloth.
Stand up now, Diggers all.

The club is all their law, stand up now, stand up now,


The club is all their law, stand up now.
The club is all their law to keep men in awe,
But they no vision saw to maintain such a law.
Stand up now, Diggers all.

The Cavaleers are foes, stand up now, stand up now,


The Cavaleers are foes, stand up now;
The Cavaleers are foes, themselves they do disclose
By verses not in prose to please the singing boyes.
Stand up now, Diggers all.

To conquer them by love, come in now, come in now


To conquer them by love, come in now;
To conquer them by love, as itt does you behove,
For hee is King above, noe power is like to love,
Glory heere, Diggers all.
27
Les Énergumènes vociférants,
les Ranters anglais
(...) La soudaine apparition des térise la révolution Anglaise du
Ranters en 1649 et leur non moins 17ème siècle comme de nombreux
brutale disparition en 1652, repré- historiens britanniques l’ont relevé1.
sente un épisode très bref, quatre Cette idée que l’Église doit être
ans au plus, des profonds boule- gouvernée démocratiquement, la
versements qui agitent l’Angleterre Révolution Anglaise la transpose en
de la révolution puritaine. Succé- faveur d’une démocratie politique.
dant au mouvement des Niveleurs, Si les Niveleurs et les Ranters
important chez les militaires, et qui perçoivent la Grâce et le Salut
sont anéantis sur les ordres d’Oli- comme universels, («Sacerdoce
vier Cromwell à la suite des Universel») dès lors tous les
Putney Debates (1647-48), les hommes doivent obtenir le droit
Énergumènes ranters incarnent la de vote et participer aux débats
dérive extrême du radicalisme politiques. Preuve en est le foison-
protestant, celle qui brandit concrè- nement des sectes, la prolifération
tement la menace de vouloir de la littérature pamphlétaire issue
«mettre le monde à l’envers». des imprimeries de l’époque, les
Les Énergumènes sont très incessants débats en faveur des
représentatifs d’une tendance libertés individuelles au sein de la
révolutionnaire, dont le point de Chambre des Communes
départ, certes, religieux, possède un Cromwellienne. Tout ceci, est
programme sociopolitique radical, caractéristique d’une époque où la
qui outrepasse en matière de religion et la politique font l’objet
libertés individuelles, de suffrage d’un débat public et populaire et
universel, d’abolition de la pro- signale en Grande-Bretagne la
priété privée, voire de l’argent, les naissance de la presse d’opinion.
thèses déjà développées par les Avec les Ranters, on s’éloigne
Niveleurs. Ce glissement du débat de la revendication du radicalisme
et des idéologies religieuses vers protestant souhaitant parachever
une «sécularisation» des conflits l’œuvre – trahie – de la Réforme.
idéologiques, le politique se substi- Les Énergumènes souhaitent aller
tuant au religieux, est ce qui carac- beaucoup plus loin, leur royaume
28
des saints, une sainte anarchie en manière si modeste en tous, Dieu
quelque sorte, se veut millénariste, n’existe point ailleurs qu’à
antinominien* et communisant. (...) l’intérieur de ses créatures.»2
Que veulent donc les Ranters L’identification totale de
qui les rendent si menaçants aux l’homme à Dieu et de l’homme à
yeux de leurs contemporains? l’univers naturel aboutissait cepen-
Les écrits des principaux dant chez les Énergumènes à des
théoriciens ranters (Coppe, positions contradictoires bien
Saltmarsh, Salmon, Bauthumley), qu’assumées par le mouvement
développent trois thèses principales dans son ensemble. Ses dirigeants
qui dressent contre eux la majorité étaient eux, capables d’opérer des
de leurs coreligion-naires puritains. distinctions théologiques qui
échappaient à leur troupe de
Panthéisme et immanence de sectateurs dont les interprétations
Dieu en l’homme demeuraient plus frustes: d’un côté
En effet, l’idée principale des cet immanentisme menait à une
Ranters d’où découle le reste de sorte de mysticisme qui transfor-
leur doctrine est la relation essen- mait être et choses en manifesta-
tielle de l’homme à Dieu. Il se tions de la divinité, à l’inverse cette
résume en un panthéisme. Il croyance conduisait à un matéria-
affirme que Dieu, présent en lisme virtuel qui permettait de se
chaque homme, est un et indivisi- dispenser du concept divin dans la
ble, que Dieu est essentiellement relation de l’homme avec la
immanent à l’homme: Jacob création3. (...)
Bauthumley, savetier autodidacte Poursuivant cette même vision,
avait pour sa part formulé le les distinctions entre Dieu et le
panthéisme ranter en adoptant des diable, entre le Bien et le Mal
accents écologistes, de la façon s’estompent nécessairement.
suivante: «J’aperçois Dieu dans Puisque tout est Dieu, le diable se
toutes les créatures, bêtes et transforme en une simple manifes-
hommes, poissons et oiseaux et * Qui rejette l’obsession du péché et du
dans toutes les éléments de la respect strict de règles de comportement au
verte nature, du plus haut cèdre profit de la liberté de celui qui a la foi.

au lierre sur le mur; Dieu est la 1. Entre autres, A. L. Morton, Barry Reay,
Norman Cohn.
vie et l’essence de toutes choses, 2. J. Bauthumley, Light & Dark Sides of God
Lequel réside effectivement en Londres, 1650, cité par N. Cohn, Pursuit of the
nous, individus; dans la mesure
Millenium, 1970, rev. , Londres: Oxford Univ.
Press, 1990) p. 336.
où il puisse être représenter de 3. Voir: A. L. Morton, op. cit., p.74.

29
Extrait d’un «tract» ranter

tation de la toute-puissance divine: transmueront en louanges offertes


«Le diable ne saurait commettre le à Dieu, autant que s’ils avaient fait
mal sans que Dieu ne lui en le Bien... Il me semble évident que
accorde le pouvoir, d’où il ressort rien n’existe sans Dieu, aussi
que le diable n’est point aussi puisque le péché est un néant, Dieu
responsable que les hommes le ne saurait être son auteur, les
pensent (...)»4. pécheurs échappent donc à la
Ils évacuent ainsi aisément le justice divine.»5
diable de leurs préoccupations, et, Un pamphlet hostile aux Ranters
par là, le péché également se trans- mais inspiré des aveux de Clarkson
forme en volonté divine. Dieu étant dans The Lost Sheep Found, donne
bon, Dieu-en-l’homme ne peut un récit frappant de la dérive
commettre que le Bien (...). observée lors d’une réunion de la
Jacob Bauthumley interprète secte, cérémonie licencieuse ou rituel
pourtant la signification du péché de inverti6. «Ils se mirent à prêcher
manière plus modérée que d’autres qu’ils ne pouvaient voir le mal,
Énergumènes: «Les hommes ne connaître ou commettre le mal et
devraient point commettre de que tout ce qu’ils faisaient était
péchés même s’ils ont tous accès à la Bien et non Mal. Sur ces paroles
grâce Divine. Cependant, s’ils une femme E. B. allumant une
commettent des péchés, ceux-ci se chandelle se mit à regarder sous le
30
lit, les tables et les tabourets, enfin de la révélation biblique si elle
parvenue devant un des hommes semble totalement étrangère au
présents elle propose de lui ouvrir protestantisme radical du 17ème siècle,
sa braguette, lequel lui demande est cependant adoptée par d’autres
alors pourquoi faire? et elle de sectes de l’époque, les Quakers par
répondre: ‘afin de commettre le exemple qui placent comme les
péché de chair’. Alors, il souffle la Ranters, l’inspiration personnelle au-
chandelle qu’elle tient à la main et dessus de la parole biblique.
l’emmène vers le lit où, devant Joseph Salmon dans son tract
toute l’assistance, ils entreprennent intitulé Anti-Christ in Man (1647),
de forniquer.»7 dénonce les chrétiens qui croient en
l’historicité des Évangiles: «Ce ne
Affranchissement des lois sont pas de vrais chrétiens ceux qui
humaines et divines par leurs dons naturels croient en
Ceci nous conduit à examiner le la véracité de ce qui est raconté du
deuxième postulat ranter par lequel Christ dans les Écritures; seuls sont
ils se retrouvent affranchis des lois chrétiens ceux qui par le pouvoir
divines et humaines, de la morale de l’Esprit Saint voient que cette
humaine surtout. histoire s’est vérifiée en eux par le
L’antinominianisme ranter mystère... l’histoire, c’est le Christ
découle tout naturellement de la pour nous, le Mystère, c’est le
position panthéiste. Dès la parution Christ en nous.»8
de leurs premiers pamphlets en
1649-1650, les Énergumènes, se Matérialisme communisant
présentent comme libérés de toute Enfin un matérialisme inspiré
soumission au décalogue biblique et d’un communisme biblique résumé
aux Écritures Saintes. Les lois divines dans leur expression: «Tout est à
et, partant, humaines, ont été invali- nous» (All is ours) fût sans doute la
dées par l’ordre nouveau dont Dieu proclamation menaçant le plus
– ce Dieu qui réside en eux – leur en
avait conféré la charge. 4. Rapporté par un contemporain, John
Holland, The Smoke of the Bottomlesse Pit,
Le rejet par les Énergumènes de Londres, 1651, p. 6.
l’autorité scripturaire fut la principale 5. Jacob Bauthumley, cité par N. Cohn, Pursuit
cause de l’horreur que leurs thèses of the Millenium, Oxford, Oxford University
Press, 1970, p. 338-39.
soulevèrent dans l’opinion puritaine 6. The Ranters Last Sermon, Londres, 1654, p.3.
de l’époque, elle explique aussi les 7. Ibid.
8. Joseph Salmon, Antichrist in Man, or A
persécutions dont ils furent immé- Discovery of the Great Whore that sits upon
diatement l’objet. Cette dépréciation many Waters, Londres, 1647.

31
sérieusement l’ordre établi de contraire, il s’agit de reportages
l’époque, la morale puritaine, et la précis qui visent à repérer exacte-
caste possédante au pouvoir: celle ment les dérives des Énergumènes.
de la petite noblesse terrienne, la L’affranchissement des Ranters
gentry. par rapport aux normes sociales,
L’idée que les Ranters avaient leurs attitudes subversives envers le
entrepris une œuvre de subversion sexe et l’argent faisaient partie des
de la morale établie provenait des dérives «abominables» condam-
nombreux rapports concernant nées par les puritains.
leurs modes d’assemblées et de La liberté sexuelle en particulier,
réunions. Celles-ci avaient lieu dans constitue une forme de l’anarchie
des tavernes ou des maisons sociale qui visait à mettre «le
particulières où les bonnes mœurs monde à l’envers» et qui rappelle
et la morale étaient systématique- fâcheusement aux Protestants
ment bafouées. anglais du 17ème, les horrifiques
Là encore, il faut supposer que déviances des Anabaptistes de
ce mode d’assemblées licencieuses Münster au siècle précédent.
de la secte acquérait valeur de rituel (...) On a également vu plus
déviant9. (...) Ainsi nous décrit-on haut que les réunions des Énergu-
les repas pris en commun par les mènes ne sont point absentes de
Énergumènes se déroulant au débauches qu’ils transforment en
milieu de jurons, de cris, de vertueuses cérémonies. John
blasphèmes, de chansons, de Holland, leur dénonciateur, dans
danses, le tout, dans un nuage de son tract, Smoke of the Bottomless
tabac, les Énergumènes étant Pit, relate leurs dires: «Ils disent
particulièrement attachés à fumer la que le fait qu’un homme soit lié à
pipe en toutes circonstances, une femme, ou une femme à un
pratique considérée à l’époque homme, est la conséquence de la
comme inconvenante. (...) malédiction de la Chute, or,
prétendent-ils, nous sommes
Condamnations et libérés de cette malédiction et
répression donc nous pouvons user de qui
Comme le souligne l’historien bon nous semble.»10
A. L. Morton, ce n’est pas parce George Fox, fondateur du
que les rapports sur les Ranters Quakerisme, avait dû à plusieurs
proviennent de leurs adversaires reprises affronter les attaques et les
qu’il faille écarter comme invrai- insultes des Énergumènes, dont de
semblables ces anecdotes, au nombreux éléments devaient en
32
1660 rejoindre les rangs de son vote de la loi de 1650, Act for the
mouvement; aussi professe-t-il Punishment of Atheistical,
une détestation de leurs excès qui Blasphemous and Execrable
menacent de contaminer le Opinions, ils furent arrêtés et
mouvement quaker11. En 1668, il traduits devant un comité d’en-
dû mettre bon ordre à la débau- quête parlementaire. Mais Coppe
che qu’une femme, Rose Atkins, comme Clarkson, tout comme les
avait introduit dans une commu- Niveleurs John Lilburne et Ri-
nauté du Hampshire et qu’il chard Overton, se révélèrent
qualifie de ranterish. De même, difficiles à confondre.
en 1672, dans la colonie de Rhode L’hebdomadaire de l’époque,
Island, Fox doit encore affronter The Weekly Intelligencer, relate
des groupes de Ranters, preuve la façon dont Coppe, présenté au
que les Énergumènes et leurs comité, refusa de se découvrir et
dérives avaient survécu à titre se mit à feindre la folie, jetant des
individuel longtemps après la pommes et des poires en direc-
disparition du mouvement dans tion de ses juges, refusant de
les années 165112. répondre à des questions qui
Abezier Coppe, sans doute le pouvaient l’incriminer, tout en
plus agité et fantasque des me- invoquant ses droits de citoyen
neurs ranters, traduisait en actes et libre13.
en paroles sa conception d’un Pour conclure, la condamna-
Dieu, «Grand Niveleur» des tion par voie de tracts des thèses
différences sociales. (...) Coppe, ranters en 1650-51, l’arsenal des
converti au Ranterisme en 1649, lois votées en 1650 à leur encon-
avait entendu une voix lui enjoi- tre, les perquisitions policières,
gnant de se rendre à Londres l’emprisonnement systématique,
pour y manifester publiquement voire la torture, (un ancien mili-
l’intention divine de niveler la taire, devenu Ranter, fut pendu
société. S’adressant aux pauvres et
aux exclus de la population 9. Hypothèse développée par A. L. Morton,
World of the Ranters, p. 91.
londonienne, il se mit à prêcher en 10. J. Holland, Smoke of the Bottomless Pit,
pleine rue et à dénoncer les riches. Londres, 1651, p. 4.
(...) 11. Un pamphlet Quaker de Robert Barclay
se consacre à dénoncer les Énergumènes,
Les excentricités de Coppe et The Anarchy of the Ranters and other
de Laurence Clarkson, attirèrent Libertines, Londres, 1674.
12. G. Fox, Jnal. of G. F., 525-526. & 622.
immédiatement l’attention des 13. Cité par A. L. Morton, World of the
autorités parlementaires. Dès le Ranters, p. 103.

33
entrent dans la clandestinité ou se
rachètent une conduite15. Le
Ranterisme n’a donc point été
éradiqué subitement, mais il est dès
lors condamné à disparaître.

Impact et effectifs
Il est difficile d’analyser l’impact
exact et les effectifs des Ranters
dans les années 1649 et 1650, les
estimations de l’époque oscillent
entre 3.000 et 700 membres. Ils
constituaient des groupuscules
dépassant rarement une douzaine
de personnes, leurs mouvements et
leurs réunions étant par là plus
difficiles à repérer que les larges
assemblées mobilisées à la même
époque par les Quakers16.
Caricature d’une précheuse Quaker (elles étaient Il est certain qu’ils ont recruté
nombreuses) représentée avec un chapeau pointu
de sorcière et auprès du diable
des adeptes parmi les couches
populaires urbaines les plus défa-
par les pouces), réduisirent au vorisées de l’époque, contrairement
silence leurs principaux meneurs, aux Quakers, leurs contemporains,
sans toutefois entamer l’enthou- qui ont d’abord recruté des
siasme de leurs partisans anony- adeptes parmi la paysannerie du
mes. nord de l’Angleterre. Le gros des
Les journaux et pamphlets de troupes Énergumènes était sans
l’époque mentionnent l’arrestation doute issu de la catégorie des
de groupes d’Énergumènes à artisans et des travailleurs salariés,
York, Uxbridge, King’s Lynn, appauvris par les conséquences de
Winchester, Nottingham, Bristol, la Guerre Civile, sans oublier les
Weymouth, Norwich, Cornwall, militaires niveleurs, décimés par la
Southampton et donc la diffusion répression dont ils venaient d’être
de leurs idées dans le reste du pays, eux-mêmes l’objet. On dénombre
y compris dans les colonies puritai- cependant parmi eux un nombre
nes du Nouveau Monde14. Ceux important d’une population issue
qui échappent à cette répression des bas-fonds. Des vagabonds, des
34
mendiants, des prostituées, et désespoir de cause, hâter par
probablement des criminels, des l’assassinat des puissants la «Se-
désaxés enfin, rejoignent les conde Venue Christique» (Christ’s
Ranters si l’on en croit les témoi- Second Coming). (...)
gnages de l’époque17. (...) Jacques TUAL
Pour scandaleux qu’aient été Université de La Réunion
leurs comportements, et 14. Le Journal de George Fox fournit une
vociférants leurs propos, les liste exhaustive des lieux où il se confronta
Énergumènes demeurent avant aux Ranters dans les années 1650 à 1672, voir
p.33, note 12.
tout des pacifistes. Ils ne croient 15. Coppin, Coppe, Clarkson, publièrent des
pas à l’action violente comme ces pamphlets où ils reconnaissaient leurs
autres désespérés de la Révolution, erreurs.
16. Pour les premières Assemblées Quaker
les Hommes de la Cinquième voir Jnal of G. F. Sur les effectifs ranters, voir
Monarchie qui prennent les armes A. L. Morton, op. cit. , pp. 110-111.
17. Sur ce point voir Rufus M. Jones, Studies
contre la république déliquescente in Mystical Religion, Londres, McMillan,
en 1660, ces derniers souhaitant en 1923, p. 469, n. 1.

Et après?
Un tas de fumier
(...) Les mouvements révolu- Lilburne proposa de mener ses
tionnaires proto-anarchistes de la fidèles vers les Antilles, si le gou-
Guerre Civile de 1640 avaient été vernement acceptait de payer la
éradiqués et vaincus avant l’aube de note. Il semble également que les
la grande époque de la piraterie Ranters et les Diggers durèrent
vers la fin du 17ème siècle, mais il est plus longtemps aux Amériques
prouvé que des Diggers, des qu’en Grande-Bretagne – on note
Ranters, des Muggletoniens, des la présence de Ranters à Long
Hommes de la Cinquième Monar- Island jusqu’en 1690.
chie, etc. avaient fuit vers les Ceci n’est guère étonnant dans
Amériques et les Caraïbes où ils la mesure où les territoires du
inspirèrent ou rejoignirent ces Nouveau Monde étaient utilisés
équipages pirates insurgés. En fait, par la Grande-Bretagne comme
un groupe de pirates s’établit à colonies pénitentiaires pour ses
Madagascar à un endroit qu’ils pauvres mécontents et rebelles. En
nommèrent Ranter Bay1. Après la 1. Rediker, Libertalia: The Pirate’s Utopia,
défaite des Levellers en 1649, John David Cordingly (ed.).

35
1655, la Barbade était décrite forme de commerce d’esclaves. La
comme «un tas de fumier sur seule différence entre le commerce
lequel l’Angleterre jette ses d’apprentis domestiques et celui
ordures». Parmi ces indésirables on d’esclaves africains était qu’en
trouvait forcément de nombreux théorie, l’esclavage de ces immi-
radicaux – ceux qui avaient allumé grants n’était pas considéré comme
la mèche de la révolution de 1640. éternel et héréditaire. Cependant,
«Perrot, le Ranter barbu qui beaucoup d’entre eux furent
refusait d’ôter son chapeau escroqués, et leurs contrats prolon-
devant le Tout-Puissant, se gés indéfiniment de sorte qu’ils
retrouva à la Barbade», comme n’obtinrent jamais leur liberté. Les
beaucoup d’autres, tel l’intellectuel esclaves, qui étaient des investisse-
ranter, Joseph Salmon. Que les ments à vie, étaient souvent mieux
Caraïbes soient devenues un havre traités que les apprentis domesti-
pour les radicaux ne passa pas ques3.
inaperçu: en 1665, Samuel Hi- Néanmoins, les maîtres avaient
ghland suggéra au Parlement de ne beaucoup de difficultés à tenir
pas condamner l’hérétique Quaker leurs domestiques qui avaient
James Nayler à la déportation de tendance à adopter le mode de vie
peur qu’il n’infecte les autres indigène et à fuir vers la liberté des
immigrants. Il est clair qu’à cette myriades d’îles des Antilles, ou vers
époque, les nouvelles colonies des parcelles isolées de côtes ou de
Britanniques à l’Ouest étaient jungle. Là, ils formaient souvent
considérées comme un havre de des petites bandes ou tribus
relative liberté religieuse et politi- autogérées de marginaux et de
que, d’autant plus éloignées qu’elles fuyards, imitant souvent les indigè-
étaient de la mainmise de la loi et nes qui les avaient précédés. Ces
de l’autorité2. hommes – marins et soldats,
Avant que les marchands esclaves et apprentis domestiques –
Européens ne découvrent le formèrent le terreau de la piraterie
commerce d’esclaves africains et des Caraïbes qui émergea au 17ème
les possibilités commerciales du siècle, conservant même en mer
transport d’Africains vers les leur structure tribale égalitaire. Leur
Caraïbes, des milliers d’Européens nombre grandissant et de plus en
pauvres et issus de la classe plus d’hommes se ralliant au
ouvrière furent expédiés vers les drapeau rouge, leurs attaques
nouvelles colonies comme appren- contre les Espagnols devinrent plus
tis domestiques – en fait une autre audacieuses. Après un raid, ils
36
rejoignaient des villes telle que Port 1665 comme «du gibier de po-
Royal en Jamaïque, pour y dépen- tence ou des individus séditieux,
ser tout leur argent dans une pourris avant l’heure, et au
énorme fête où ils «couraient la mieux paresseux et seulement
gueuse», jouaient et buvaient avant bons pour les mines». Ce à quoi
de retourner à leur vie de chas- une dame colon d’Antigua ajouta
seurs-cueilleurs dans des îles «ce sont tous des sodomites». Voilà
isolées4. dans quel bouillonnement de
Il y avait aussi bien sûr jusqu’à troubles sociaux multiraciaux et de
80.000 esclaves noirs qui tra- tensions nos Ranters, Diggers et
vaillaient dans les plantations, Levellers déportés ou exilés
enclins à de fréquentes et sanglantes volontaires sont probablement
révoltes, tout comme les quelques arrivés et à partir duquel la grande
Indiens indigènes qui vivaient époque de la piraterie euro-
encore sur les îles. En 1649, une américaine prit forme avec l’émer-
révolte d’esclaves à la Barbade gence des boucaniers dans les
coïncida avec le soulèvement de Caraïbes vers le milieu du 17ème
domestiques blancs. (...) Il y eut des siècle5.
rébellions similaires aux Bermudes, Do or Die
à St Christophe et Montserrat,
alors qu’en Jamaïque les rebelles 2. Christopher Hill, Radical Pirates?, Collected
Essays, Vol. 3; Peter Lamborn Wilson, Le Masque
Monmouthites déportés s’unirent de Caliban: L’Anarchie Spirituelle et le Sauvage
aux Indiens en révolte. Ce salmi- dans l’Amérique Coloniale, Sakolsky and
Koehnline (eds.), Gone to Croatan: The Origins
gondis de dépossédés fut décrit en of North American Dropout Culture (New York/
Edinburgh,
Des Quakers anglais, planteurs de tabac et esclavagistes, aux Barbades, vers 1680
Autonomedia/AK
Press, 1993); Robert
C. Ritchie, Captain
Kidd and the War
against the Pirates.
3. Jenifer G. Marx -
Brethren of the Coast,
Cordingly (ed.);
Ritchie, Op. Cit.
4. Richard Platt et
Tina Chambers
(photographe),
Pirate (London,
Dorling
Kindersley, 1995);
Ritchie, Op. Cit.
5. Hill, Op. Cit.
«Action is the life of all, and if
thou dost not act thou dost
nothing»
Que les Diggers et leur vision qu’ils disaient. On peut les considé-
d’une société basée sur la propriété rer comme les précurseurs, aussi
collective de la terre et de ses bien du squat politique, que de
produits, malgré leur faible nom- l’action directe non violente, et c’est
bre (la vingtaine de personnes qui sans doute ce qui continue de les
accompagnait Winstanley pour rendre populaires auprès de
squatter St Georges Hill inspira générations successives d’activistes.
d’autres groupes, mais à peine plus
nombreux) et la courte durée de Postérité:
leur expérience (à peine un an) Après avoir longtemps été
continuent, 360 ans après leur relégués aux notes de bas de page
défaite, non seulement à être d’ouvrage très sérieux sur les
évoqués, mais aussi à être une guerres civiles anglaises, depuis une
inspiration pour nombre de gens soixantaine d’années, on ne compte
et de collectifs semble incroyable. plus les articles, les livres, les thèses,
L’une des explications pourrait les chansons, les films, les pièces de
être que Winstanley, ainsi que théâtres, et plus récemment les
d’autres Diggers restés anonymes, a pages web qui leur sont consacrés,
beaucoup écrit, et que la clarté, malheureusement quasi exclusive-
l’enthousiasme et la passion de ces ment en anglais.
textes font toujours sens de nos
jours. Essai de bibliographie
Mais aussi que l’un des grands - Gerrard Winstanley, L’Etendard
slogans des Diggers, cité en titre, déployé des vrais niveleurs (1649),
appelait avant tout à l’action qu’ils Allia, Paris, 2007.
considéraient comme indispensable - Gerrard Winstanley, La Loi de
au point qu’ils affirmaient que la liberté (1652). Les Nuits rouges,
théorie n’était rien si elle n’était pas Paris, 2012.
suivie d’action. Non seulement - François Matheron, Winstanley
disaient-ils (et écrivaient-ils) ce qu’ils et les Diggers, Des Multitudes
faisaient, mais ils faisaient aussi ce constituantes au 17ème siècle.
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Multitudes N° 9, mai-juin 2002 Michel, 1963 (Vue d’ensemble,
(«légèrement» négriste). textes de Charles Ier, roi d’Angle-
- La totalité de l’œuvre de l’histo- terre, Olivier Cromwell, John
rien marxiste Christopher Hill Lilburne, Gerrard Winstanley,
(1912-2003), dont malheureuse- procès-verbaux, comptes rendus
ment très peu traduit en français: parlementaires, documents officiels
- La révolution anglaise, 1640, La et pamphlets).
Passion, Paris, 1993, 96p. (Ce
premier texte de Hill, plutôt un Et aussi
pamphlet qu’un livre, date de 1940, - Alice Gaillard, Les Diggers,
et selon Hill lui-même, il s’agit révolution et contre-culture à
d’une «première approximation, San Francisco (1966-1968),
avec toutes ses grossièreté et ses L’Echappée, 2009 (livre/film): en
sursimpli-fications». Il ajoute 1966, une partie de La «San
«Quand j’ai écrit ce texte, j’étais Francisco Mime Troupe» forme
un jeune homme très en colère et un groupe baptisé Diggers dans le
je pensais que j’allais mourrir au quartier de Haight-Ashbury où ils
cours d’une guerre mondiale». Il y installent des magasins et distri-
propose une interprétation des buent gratuitement de la nourriture
événements survenus au 17ème aux enfants-fleurs qui affluent.
siècle en Angleterre qui rompt avec - La chanson de Leon Rosselson,
l’interprétation scolaire tradition- The World Turned Upside Down
nelle. En quelques mots, pour lui, (1975), qui raconte l’histoire des
la révolution anglaise de 1640-1660 Diggers à St George’s Hill, et a été
fut un grand mouvement social rendue célèbre par sa reprise par
comparable à la Révolution Billy Bragg, pour être ensuite
française de 1789. également reprise par de nom-
- Le Monde à l’envers, les idées breux groupes.
radicales au cours de la Révolu- - Le film Winstanley, de Kevin
tion anglaise, Payot, Coll. Critique Brownlow, (1975) basé sur la
de la politique, 1977. nouvelle Comrade Jacob de
- Histoire économique et sociale David Caute. Il a été réédité en
de la Grande-Bretagne, (Volume DVD en 2009 par le British Film
1, Des origines au 18ème siècle), Institue.
avec Michael Moissey Postan, Seuil, Le rôle des Ranters dans ce film
Coll. L’Univers historique, 1977. est tenu par des squatters londo-
- Gérard Walter, La Révolution niens de l’époque!
anglaise, 1641-1660, Paris, Albin La BoiteAoutil
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BoiteAoutilsEditions
«Boîte à outils», parce que le capitalisme et le patriarcat ne s’effondreront pas
tous seuls et que pour les y aider, il nous semble nécessaire de se doter
d’outils d’analyse pour comprendre les mécanismes de leur domination.
Pour cela, nous recherchons et publions des textes, analyses historiques, sur
des thèmes parfois vus sous des angles différents, qui peuvent nous aider
dans une réflexion autonome.
Et parce que nous plaçons l’autonomie en tête des valeurs que nous chéris-
sons, comme mode de lutte et comme mode de vie, nous publions égale-
ment des «guides pratiques» pour contribuer à cette autonomisation.
Toutes nos brochures sont à prix libre, c’est-à-dire que vous êtes invité-e-s, à
hauteur de vos moyens, à participer aux frais d’édition et de reprographie.
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Aussi dans la Boîte à Outils


- Manuel pour un peu plus d’autonomie face aux premiers secours (Joviale,
Benton)
- Biname, et hop! (Paroles de chansons)
- Le progrès, c’est mal ! (Bertrand Louart, Pierre Thuillier, Simon Fairlie,
Teodor Shanin, Theodore Kaczynski)
- Cuisine de survie (Joviale)
- Dôme géodésique, sur le «modèle du No Border» (Joviale)
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- La Princesse de Clèves aujourd’hui (Anselm Jappe)
- Antisémitisme et National-Socialisme (Moishe Postone)
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