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Université Charles de Prague

Département de philosophie

Mémoire de Maitrise

La communauté chez Georges Bataille, Jean-


Luc Nancy, et Maurice Blanchot : du politique à
l’art

Presenté par :

Behrang Pourhosseini

Sous la direction de :

Jean-Christophe Goddard

Juin 2014
Je tiens sincèrement à remercier :

Jean-Christophe Goddard, pour la qualité de son accompagnement.

Didier Girard, pour les conseils sur Bataille.

Guillaume Sibertin-Blanc, pour l’aide méthodologique, et les conseils sur la question de la


communauté.

Le groupe de philo-performance, Ajaso, pour avoir offrire l’experience d’une communauté


artistique en partage : Jasmina, Blerina, Genti, Soufian, Daeseung, et les autres.

Bruno Bastiani, Pour avoir cru à une vie en partage, à une vie communautaire.

Flora Bastiani, pour son amitié et les conseils pratiques.

Soufiane Mezzourh, Oriane Petteni, Maxime Fellmann, Ivan Jurkovic, des amis francais qui
ont lu et corrigé mon texte.
Table des matières

Résumé

Introduction 7

Chapitre I : Origines 15

1.1 Mitsein de Heidegger 16

1.2 Georges Bataille et la question de l’extase 21

Chapitre II : ontolohgie de la communauté 24

2.1 De l’être-en-commun 25

2.2 L’avec 28

2.3 La mort 29

2.3.1 Finitude et com-parution 32

2.4 L’être singulier ou l’individu ? 35

2.5 La notion de désœuvrement 37

2.6 Souveraineté 42

2.7 La communauté et la société 44

2.7.1 La perte de la communauté 46

2.7.2 « La Communauté de ceux qui n’ont pas de communauté » 48

Chapitre III : la communauté politique entre fascisme et communisme 50

3.1 Le politique 50

3.2 La communauté fasciste 55

3.3 Communauté après le communisme trahi 58

Chapitre IV. Les modalités de la communauté : De l’amour à l’art 62

4.1 La communauté des amants 62

4.2 Le communisme littéraire 65

4.2.1 L’œuvre désoeuvrée 70

4.2.2 Le sens de la communauté 72

4.3 Le lieu de l’art 74

Conclusion 81

Bibliographie 83
Résumé

Face à la difficulté de s’appuyer sur les catégories classiques de la pensée politique


afin de désigner ce qui est en commun entre les êtres humains, l’on a vu à partir des
années 80 l’émergence d’un débat autour du concept de communauté dans le champ de la
philosophie politique qui a mis en jeu un néologisme qui essaie de désigner les modalités
d’être-ensemble. Sur l’ensemble des philosophes qui ont abordé la question de la
communauté, trois auteurs, Georges Bataille, Maurice Blanchot, et Jean-Luc Nancy, ont
essayé d’analyser, chacun à sa maniére, la question du commun non seulement dans le
champ politique mais aussi dans le champ ontologique, ainsi que le champ esthétique ou
littéraire.

Pour ces auteurs, si la question de la communauté est avant tout celle du


« rapport », c’est parce que l’être lui-même se définit comme rapport ou comme
communauté. L’être est toujours l’être-avec ou l’être-ensemble. La communauté vient du
simple fait que l'un vit avec les autres, et s'établit sur l'inclinaison de l'un vers l'autre. Ce qui
fait le commun, ce qui fait communiquer les êtres, c’est le fait que l’être a tendence à se
mettre hors de soi, et c’est ce que Bataille entend par l’extase. L’ouverture de l’être
singulier (au lieu du « sujet » ou « l’individu » selon la terminologie de Nancy) à la
communauté marque sa conscience de la mort d’autrui.

Pour nos auteurs, l'amour et la littérature sont deux moments décisifs de


l'expérience communautaire. L’écriture n’est pas postérieure à la communication mais en
est l’élément inhérent. Il y a une inscription de l’exposition communautaire ; et cette
exposition, comme telle, ne peut que s’inscrire, ou ne peut que s’offrir par une
inscription. L’écriture est un lieu pour partager l'extase, ce qui fait que la communauté
s’enregistre dans l’écriture et dans le fait que le sens soit toujours et essentiellement
commun et non isolé. Donc la communauté et l’écriture y naissent tressées ensemble. « Le
communisme littéraire » de Nancy et de Blanchot n’est pas autre chose que le partage de
la communauté dans et par son écriture. Ce que la littérature met en jeu, c’est le passage
de l’un à l’autre, le partage de l’un par l’autre. L’écriture est le geste même de la
comparution, c’est-à-dire l’exposition commune des êtres singuliers. Il semble que dans les
débats autour du communisme littéraire, nos auteurs ne fassent aucune différence entre
les arts et élargissent le concept de l’écriture à tous les arts. Dans ce sens, notre travaille
consiste à montrer si toutes les formes du partage communautaire sont effectivement
réductibles à l’écriture, avant de préciser quel genre de communauté l’image, ou plus
généralement les arts visuels, rendent-ils possible.

Mots-clés : communauté ; le commun ; désœuvrement ; communisme ;


communisme littéraire ; extase ; sens ; souveraineté ; singularité.
Abstarct

Given the difficulty of relying on the classical notions of political thought to refer to what is
in common between human beings, we have seen from the 80s the emergence of a debate
around the concept of « community » in the field of political philosophy. Out of all the
philosophers who have talked about the question of community, three authors, Georges
Bataille, Maurice Blanchot and Jean-Luc Nancy, have tried to analyze, in their own
manner, the question of « the common » not only in the field of politics but also in the
ontological field, as well as the aesthetic or literary field.

For these authors, if the question of the community is primarily that of the relation, it's
because « being » itself is defined as a relation or as a community. « Being » is always
« being-with » or « being-together ». The community is based on the simple fact that one
lives with others, and on the inclination of one to the other. What makes the common,
which puts the beings in connection, is the fact that being tends to put itself out of itself,
and that's what Bataille means by the notion of « ecstasy ».

For our authors, love and literature are two decisive moments in the communal experience.
Writing is the inherent element of community (communication). It is through writing that the
exposure of individuals to the community can be registered and this exposure, as such,
can only be registered. So the community and writing are born together. "The literary
communism" of Nancy and Blanchot is not anything other than sharing of the community in
and through writing. What the literature put forth is the passage of one to another, sharing
of one by the other. Writing is the very gesture of appearance, that is to say, the common
exhibition of singular beings. It seems that in debates on the literary communism, our
authors make no difference between the arts and expand the concept of writing to all the
arts. In this way, finally, exploring into the different levels of « sens », we will try to show
that whether all forms of communal sharing can be reduced to writing, before explaining
what kind of community the image, or more generally the visual arts, can make possible.

Keywords : community, the common, inoperativeness, communism, literary communsim,


ecstasy, sens, sovereignty, singularity.
Introduction

La pensée politique récente se heurte à la difficulté de s’appuyer sur les catégories


traditionnelles comme le peuple, la nation, la classe, etc. pour penser ce qui fait le
commun, ce qui est en commun entre les êtres humains. Les débats récents dans le
champ de la philosophie politique, qui ont mis en jeu des néologismes essayant de
désigner les modalités d’être-ensemble, les nouvelles formes de la vie socio-politique, sont
issus de la nécessité de se défaire des catégories classiques dont on se servait depuis
longtemps pour penser ce qui est en commun entre les êtres humains. Face aux
évolutions de la société contemporaine ces catégories classiques se sont avérées inaptes.

Occupant une place de plus en plus importante aussi bien dans la philosophie
politique que dans la théorie littéraire, la pensée de la communauté nous offre aujourd'hui
un vaste panorama théorique et pratique. La communauté, en tant que grande absente de
la modernité et de la métaphysique du sujet qui présuppose toujours l'homme sans
rapport, nous amène au centre des problématiques de l'époque moderne comme celles de
l'individu, d'autrui, du communisme, de l'immanence, etc.

La pensée sur la communauté est en quelque sorte indissociable de la fin des


grands récits et des idées rassemblantes qui à partir les années 60 ont mené la pensée
politique à repenser ce qui pourrait, malgré tout, souder les gens. C’est à partir des années
80 que l’on peut tracer dans le champ de la pensée politique une nouvelle tentative pour
reformuler, redéfinir, ou bien reproblématiser le concept de communauté. La parution de
certains ouvrages marquants met en scène un débat qui s’est développé jusqu’à
aujourd’hui. Parmi les textes pionniers ayant ouvert la voie pour la pensée sur la
communauté, citons par example La communauté désoeuvrée de Jean-Luc Nancy en
1983, La communauté inavouable de Maurice Blanchot (1983), Aux bord du politique de
Jacques Rancière (1990), La communauté qui vient de Giorgio Agamben (1990). De
nouvelles approches du concept de communauté se sont poursuivies non seulement dans
leurs textes ultérieurs mais dans les textes des autres penseurs qui ont contribué à ce
débat. L’enchainement des textes fait penser qu’ils sont écrits l’un en réponse ou sous
l’influence de l’autre. «L’histoire des textes philosophiques sur la communauté, écrit Nancy,
dans les années 1980 1980 […] est révélatrice d’un mouvement profond de la pensée en
Europe à cette époque – un mouvement par lequel nous sommes encore portés, bien que
dans un contexte devenu fort différent et où le motif de la communauté, au lieu de venir au
jour, semble s’enfoncer dans une singulière obscurité »1

Redéfini, ce concept ne cesse de souciter l’intérêt de philosophes, chercheurs,


critiques, etc. (notre étude en est un moindre signe) ; pour sa part, le débat ouvert sur la
question de la communauté reste un débat actuel. Une exigence pour la pensée, une
réflexion qui s’est prolongée jusqu’à nos jours, quoique relativement peu analysée, sinon
moins qu’elle ne l’aurait mérité. Malgré l’hétérogénéité des approches adoptées par les uns
et les autres dans ce débat, tous le monde s’accordent au moins sur l’idée selons laquelle
le renouvellement du concept de communauté ne signifie pas donner une nouvelle
définition à celui-ci. Tout le contraire, il s’agit de mettre en question toutes les définitions
substantialisantes afin de jeter une nouvelle lumière sur une communauté sans substance
qui résiste à être catégorisée. La communauté pour nos trois auteurs n’aura lieu qu’après
le renoncement à toute définition ou production. Il n’est donc plus question de définir la
communauté à partir de son contenu, ou sa fonction, mais bien plutôt de l’appréhender à
partir de son manque.

Sur l’ensemble des philosophes qui ont abordé la question de la communauté, trois
auteurs se portent à notre attention comme représentant d’une tentative qui a pour objectif
de ne pas se limiter à la question du politique. Chez Georges Bataille, Maurice Blanchot, et
Jean-Luc Nancy, la question du commun se pense non seulement dans le champ politique
mais aussi dans le champ esthétique ou littéraire. Autrement dit, le partage communautaire
chez nos auteurs n’est pas réductible à sa forme politique. Au-delà, ils visent ce qui est à la
base de toute communication qui rend possible à la fois la communauté politique et la
communauté littéraire.
                                                                                                               
1 - Nancy, Jean-Luc. La Communauté affrontée. Paris: Galilée, Collection Philosophie en effet, 2001. P. 23-
24.
Notre intérêt particulier pour les trois auteurs précités se justifie aussi et surtout par la
place qu’ils accordent à la question de l’art au cœur de leurs réflexions sur la communauté.
Sans doute aussi parce qu’il serait impossible, sinon hors de propos, d’évoquer tous les
penseurs qui ont analysé la relation entre art et communauté. Il faut qu’il y ait un point de
départ, Nous partons plus préciément de Georges Bataille et la manière dont il aborde la
question du commun. Un tel parti pri se justifie d’autant plus que Blanchot et Nancy, tous
deux, s’en servent comme fil conducteur dans leurs propres développements.

Les textes de Blanchot et de Nancy ont été à leur tour écrits l’un à la suite ou en
réponse à l’autre. La parution de leurs textes suit une logique interne en ce qu’il y a un
réseau de relation entre les textes (qui reste en fait encore peu exploré). Nancy avec un
retour à Bataille cherchait une dimension politique qui « se cache » dans des notions
comme l’extase, l’expérience intérieure, la communication, la souveraineté, etc. La lecture
politique que Nancy fait de Bataille s’inscrit dans la suite de ses recherches avec Philippe
Lacoue-Labarthes autour du thème « le politique » ou plus précisément « le retrait du
politique ». Ils dirigeaient un « Group de recherche sur le politique » à Ecole normale
supérieur.

En 1983, Jean-Christophe Baily propose pour le troisième numéro d’une revue


intitulée Aléa le thème de «la communauté, le nombre ». L’article de Nancy répond à la
demande de Baily et va être publié sous la forme du livre éponyme en 1986: La
communauté désoeuvrée. Maurice Blanchot en réponse à l’article de Nancy écrit la même
année, à son tour, La communauté inavouable où il il éclaire sous un jour nouveau la
question de la communauté ou ce qu’il appelle l’exigence communiste et la relation de
celle-ci avec la littérature. Ce livre est composé de deux parties : la communauté négative
(sur Bataille) et la communauté des amants (sur la maladie de la mort de Marguerite
Duras). En 2001, Nancy revient sur son dialogue avec Blanchot et Bataille et écrit La
communauté affrontée où il reprend les thèmes principaux de La communauté
désoeuvrée.

Enfin, son dernier livre (au moment où j’écris, c’est à dire en 2014) traite toujours de
la question de la communauté. Sous le titre La communauté désavouée, il se veut une
étude de l’ouvrage de Blanchot au sujet de la communauté. Toutefois, à travers ce
dialogue avec Blanchot, qui a duré une trentaine d’années, Nancy va encore plus loin dans
sa réflexion communautaire. Chaque décennie un ouvrage voit le jour sous le nom de
communauté (désoeuvrée, affrontée, désavouée) ; une préoccupation qui n’aura pas
cessé de préoccuper le philosophe. Pourtant, la communauté selon Nancy est loin d’être
« domptée » par la pensée qu’elle ne cesse de mettre à l’épreuve.

En somme, La parution de ces ouvrages marque le nouvel intérêt de la philosophie


politique pour la notion de la communauté en ce qu’elle ne se limite pas à la politique.
Cependant, l’attention portée sur la question de la communauté par nombre de
philosophes ne répond peut-être pas à la question (pour tant décisive) : pourquoi la
communauté ? D’où vient l’exigence de la communauté ? Il faut rappeler que la
communauté a été avant tout un projet politique qui a influencé, dans le cadre du fascisme
ou dans celui du communisme, la vie politico-sociale de milliers de personnes pendant
près d’un siècle non seulement en Europe mais dans le monde entier. D’ailleurs, l’on peut
voir à partir de l’émergence de mouvements sociaux à l’échelle mondiale, des
mouvements diversifiés, sans connexion immédiate entre eux, qui sont basés sur le
principe du commun. Ainsi, la communauté a ouvert aujourd’hui un horizon nouveau pour
ne pas se laisser enfermer dans la réalité telle qu’elle a été construite politiquement
pendant des décennies.

Ce mémoire portera donc d’abord sur la transformation de la question de la


communauté entreprise par ces trois auteurs, puis sur la manière dont celle-ci aboutit à
une réflexion sur ce que Nancy appelle « le communisme littéraire ». Tenter de donner une
définition académique à la notion de la communauté se heurte aussitôt à une question
double : Qui définit la communauté ? Comment et à quelle époque ? Le présupposé
d'après lequel la communauté est un concept lui-même se heurte à l'expérience de la
communauté comme un fait historico-politique ou bien un fait littéraire qui est déjà à
l'œuvre. Dans un premier temps, on essaiera de proposer une syntèse des apports de nos
trois auteurs quant à la compréhension du concept de communauté.

La pertinence d’une étude sur la communauté se justifie d’abord par ce que Blanchot
a appelé l’exigence communiste, en ceci que la communauté n’est encore jamais vraiment
pensée et qu’elle éprouve notre pensée. Plutôt qu’une forme de la vie sociale, la
communauté est une tâche pour la pensée (philosophique, littéraire, politique, peu
importe). Par delà les modèles et modelages construits jousquel-là, la communauté reste
encore aujourd’hui une exigence pour la pensée, une exigence qui est d’une certaine
manière inouïe.
De plus, le commun, tel qu’il est analysé par nos penseurs, est mis en rapport avec
la littérature. Nous essaierons, dans ce sens, de préciser la raison pour laquelle nos
auteurs cherchent la communication entre les hommes dans un autre registre. Le fait
d’insister sur l’aspect politique de la communauté nous paraît exageré. Il serait dès lors
intéressant d’investir les différents niveaux du débat autour de l’être-ensemble en essayant
de chercher « le politique » ailleurs.

Pour nos auteurs, la communauté vient du simple fait que l'un vit avec les autres, et
qu’elle s'établit sur l'inclinaison de l'un vers l'autre. Ainsi cette relation du moi avec les
autres est la grande absente de la modernité et de la métaphysique du sujet qui
présuppose toujours l'homme sans rapport, ou de la métaphysique du pour-soi absolu: ce
qui veut dire aussi bien la métaphysique de l'absolu en général, de l'être comme absolu,
parfaitement détaché, distinct, et clos. C'est ainsi que la pensée sur la communauté exige
une réflexion sur la question de l'être; au fond c'est l'être lui-même qui se caractérise
comme rapport et comme non absoluité ou comme communauté. En d'autres termes, il ne
s'agit pas ici de traiter l'être avec l'autrui ou la relation de moi avec les autres, mais au fond
c'est « l'avec » lui-même qui est la question. Chez Heidegger, c’est « Mitwelt », le monde
en commun, c’est à dire le monde que le Dasein partage avec les autres Daseins ou les
autres auxquels le Dasein a à faire, qui ouvre la voie pour la pensée de la communauté.
En ce qui concerne la pensée de Bataille les origines du débat récent autour de la
communauté sont peut être plus claires et plus accentuées. La question de la communauté
chez Bataille est inséparable de la question de l'extase, c'est-à-dire de l'être considéré
comme autre chose que comme l'absoluité de la totalité des étants, tous simplement l’être
qui est hors de soi. L'extase est lié à son tour à tous les autres concepts batailliens comme
la souveraineté, la dépense, le désœuvrement, le non savoir, etc.

La question centrale de notre étude est de savoir comment la communauté se


manifeste dans et par l’art, mais pour y répondre il faut d’abord clarifier le concept même
de communauté. Étant donné toutes les complexités dans la tentative pour décrire la
communauté, dans le cadre d’un mémoire, nous ne pouvons qu’esquisser, pour ainsi dire,
ce qui est en jeu. Peut-être ne pouvons-nous décrire que l’état des choses dans un débat
encore naissant.

Le cadre théorique de cette recherche se définit donc par « indétermination » de la


problématique et le rejet des approches essentialistes. De même, la proposition principale
de notre recherche est le fait que la communauté est sans substance et ainsi resiste à être
catégorisée. Si l’on arrive à bien décrire les problématiques et débats autour de la question
communautaire, on pourrait alors espérer mieux en préciser les conséquences littéraires-
artistiques. Ce travail vise donc à proposer une vision actualisée du concept de la
communauté non seulement pour la philosophie politique mais aussi pour l’esthétique
contemporaine. Par là même, il se propose de montrer que les modalités de l’être en
commun se multiplient à la fois dans la Cité et dans et par l’oeuvre d’art.

Divisé en quatre chapitres, ce mémoire s’efforce de mettre en lumière les approches


de trois auteurs originaux du concept de communauté en ce qu’il possède une signification
à la fois ontologique / politique / littéraire. Sur le plan philosophique, c’est face à la
fascination pour le fascisme et pour la mobilisation des masses entre les deux guerres,
d'un côté, et face à la déception de la proposition communiste de l'autre, que l'élaboration
d’une pensée de la communauté s’est avérée nécessaire, qu’elle s’est imposée, dans
l'impossibilité de son projet, comme pensée de l’impossible. L'esprit de l'époque a amené
des philosophes comme Heidegger et Bataille à repenser, chacun à sa manière, la
communauté en ce qui s'oppose à la notion de société.

La communauté, telle qu’elle est réinterprétée aujourd'hui chez Jean-Luc Nancy,


Maurice Blanchot, Giorgio Agamben, Roberto Esposito, Jacques Rancière, Jean-
Christophe Baily, parmi d'autres, en tant que problématique actuelle trouve son origine
dans les philosophies de Martin Heidegger et de Georges Bataille. Ces deux derniers ont
contribué, différemment, à la critique de la métaphysique moderne précisément en mettant
en question le sujet isolé et détaché des autres. Le premier chapitre sera donc consacré à
l’origine du concept de communauté ainsi que son point d’émergence entre les deux
guerres dans la pensée de Martin Heidegger et de Georges Bataille.

La pensée sur la communauté est indissociable d’une approche ontologique. Pour


nos auteurs la communauté est la condition même de l’être. Dans le deuxième chapitre
nous allons évoquer les concepts ontologiques fondamentaux qui servent à éclaircir la
communauté. En traçant les points de similitude et de divergence, ce chapitre sera, en
outre, l’occasion pour nous de montrer et de comparer comment ces trois penseurs ont
articulé leurs concepts principaux autour de la question de la communauté. Plus
précisément, nous allons orienter l’analyse ontologique de la communauté selon la
manière dont Jean-Luc Nancy aborde la question de la communauté dans la mesure où –
certes, la question de l’art et celle de la littérature sont liées à sa réflexion autour de la
communauté – il se met dans un dialogue soutenu à la fois avec Bataille et avec Blanchot.
Ainsi ses œuvres sur la communauté sont comme une fenêtre à travers laquelle on
pourrait voir d’autres perspectives au sujet de la communauté.

Comme on a souligné, la communauté est avant tout une forme politique et les
projets politiques et les modelages communautaires au fil du XXème siècle se
nourrissaient de l’idée de la communauté. Le troisième chapitre portera donc sur la
communauté politique, les conséquences pratiques de l’idée de la communauté sans
substance, et la praxis sur laquelle s’ouvre l’exigence communiste. Plus précisément, on
va aborder l’expérience politique du XXème siècle, dans le cadre du fascisme et de
communisme, de la communauté politique.

Une fois les notions clés et les débats autour du concept de la communauté seront
clarifiés, nous passerons à la question principale de notre étude qui est le lieu de l’art dans
la communauté. Le dernier chapitre sera donc consacré à l’examen du modèle de la
communauté né à partir de l’écriture. C’est dans ce chapitre qu’on va s’interroger sur le
concept de « communisme littéraire », tel qu’il est abordé par Nancy et Blanchot, puis sur
l’art et la communauté. Aussi bien, nous y aborderons la manière dont la conception de la
communauté se transforme en question littéraire, avant d’éclairer ce que Nancy entend par
« communisme littéraire ». Force est de constater ici que (un défit pour notre recherche, en
réalité) nos auteurs ne font aucune différence entre l’art et la littérature.

Il est vrai qu'à l’époque où Bataille écrivait, la réflexion sur l'art était intimement liée
au devenir de la littérature et de la poésie. Cependant, il me semble que Bataille lui-même
se heurte parfois à l'impuissance du discours à incarner certains « états-limites » auxquels
il aspirait, en prenant, de ce fait, la peinture en vérité pour l’impensable de l’écriture. La
question qu’on va poser dans ce même chapitre, est que si toutes les formes du partage
communautaire n’étaient pas réductibles à l’écriture, quel genre de communauté alors
l’image, ou les arts visuels, rendent-t-ils alors possible ? Peut-on envisager un
communisme artistique qui diffère du communisme littéraire ? C’est le défi de notre
recherche, sa difficulté, l’impensable selon nos auteurs. Inutile de rappeler que les
questions ici posées restent ouvertes, en suspens, auquelles nous n’apporterons in fine
que des réponses partielles. Plutôt que de répondre à la question, notre tâche
philosophique consiste à bien articuler la question.
S’agissant de notre approche méthodologique, étant donné que que notre travail
pose une question, qui est la question de la communauté, au lieu de s’intéresser à
l’approche d’un philosophe en particulier, il faudrait proposer une synthèse des apports des
trois auteurs quant à la compréhension du concept de communauté, d’abord à travers une
lecture comparative du corpus Bataille-Blanchot-Nancy. La méthodologie retenue mobilise
donc avant tout une méthode basée sur une lecture comparative.
Chapitre I

Origines

Il faut tout d’abord mentionner que, si on essaie d’envisager ici l’histoire de la pensée
sur la communauté, ce n’est pas dans le sens d’un progrès dans la pensée politique, ni
dans celui d’un parcours linéaire de l’histoire du mot. De plus, chez Nancy comme chez
Blanchot, ce qui compte dans la pensée de la communauté est plutôt, pour utiliser un
vocabulaire foucaldien, la fabrication de présent. Ainsi ils ne s’intéressent pas tant à une
approche historique qu’à une méthode généalogique.

Bien que l’intérêt pour le commun et pour la communauté soit récent, on pourrait
tracer une histoire de la pensée, non forcement sur le terme de la communauté mais sur
l’être-ensemble. Depuis une perspective pré-moderne dans laquelle la communauté
conçue dans le cadre de la Cité à l’époque moderne et où on a glissé vers une conception
moderne où la communauté se construit sur un « pacte » (hobbesien, rousseauiste) social
juridico-politique visant à protéger l’individu par une structure collective, l’on pourrait tirer
les differentes modalités de la pensée sur la communauté. Cette appréhension moderne a
été elle-même déconstruite par les approches contemporaines.

Il y avait donc toujours pour ainsi dire une forme de la pensée sur la communauté,
soit dans le cadre de la fraternité, soit dans celui du peuple, de la police, de
l’intersubjectivité, etc. Tous sont porteurs d’une pensée qui se met d’une certaine manière
en relation avec ce qui met en avant la communauté.

Bien entendu, on ne pourrait pas dans cette recherche envisager toute l’histoire de la
pensée communautaire. Des differentes époques, on retient le moment crucial où les
débats contemporains autour de la communauté ont surgit, le point d’émergence entre les
deux geuerres dans la philsophie de Heidegger et celle de Bataille. Roberto Esposito, dans
son approche historique à propos de la notion de communauté met en lumière l’importance
des deux philosophes dans les débats actuels autours de la question communautaire, ainsi
que la necessité d’y revenir. « Le renvoie nécessaire à Heidegger et à Bataille qui la
cannote, s’accompagne toutefois de la claire conscience d’être confronté à l’épuisement
inévitable de leur lexique, c’est à dire d’être dans une situation, à la fois matérielle et
spirituelle, qu’ils n’ont pu connaître tout à fait »2. Dans ce chapitre, nous allons donc
focaliser notre recherche sur la manière dont les deux philosophes fondateurs ont abordé
la question de la communauté.

1.1 Mitsein de Heidegger


L'influence de Heidegger sur le développement de la pensée française d'après
guerre et surtout sur l'élaboration de plusieurs concepts liés à la question de la
communauté est indéniable. Nancy et surtout Agamben sont deux grands lecteurs de
Heidegger et ce dernier reste une des inspirations principales de Nancy et d'Agamben pour
penser la communauté. Il serait donc intéressant de regardé de plus près la pensée de
Heidegger et sa contribution aux débats autour de la question de la communauté.

Dans Être et Temps où Heidegger parle de Mitwelt qui est le monde que Dasein
partage avec les autres Daseins, à « l'origine de l'œuvre d'art » où il envisage le rôle de
l'art dans la création d'une peuple, on voit bien l’intérêt du philosophe pour conceptualiser
l'être-en-commun qui ouvre la voie d'une pensée sur la communauté.

Le premier souci de Heidegger dans Être et Temps n'est évidemment pas la


question politique. Néanmoins le fait que la vie de Dasein et son interprétation de l'être

                                                                                                               
2 - Esposito, Roberto. Communauté, immunité, biopolitique. trad. de Bernard Chamayou, préface de Frédéric
Neyrat, Les Prairies ordinaires, coll. « Penser/croiser », 2010.p. 88-89.
soient liées aux autres Daseins avec lesquels il partage son monde, ouvre la voie pour tirer
la pensée sur la communauté.

Dans ses premiers cours, considérés comme une introduction pour Être et Temps,
Heidegger fait une distinction entre trois mondes de Dasein : Umwelt (l'environ où dasein
habite, le monde naturel ou social qui nous entoure) ; Selbstwelt (le monde de Dasein ou le
monde qui lui appartient) ; et Mitwelt qui est un monde que Dasein partage avec les autres
Daseins ou les autres auxquels Dasein a affaire.3

C'est cette Mitwelt ou le monde en commun qui est le fondement de la communauté.


Dans Être et Temps l'on voit bien que le Dasein est essentiellement « être-avec ». Il n'y a
pas un moi et les autres, mais un monde donné des uns avec les autres. Ainsi il s'agit non
seulement de l'être-avec mais aussi de la coexistence fondamentale de Dasein avec les
autres; il le marque parfois avec le terme « Mitdasein ». 4 Dans un passage d'Être et
Temps, Heidegger explique: « Le monde est chaque fois toujours déjà celui que je partage
avec les autres. Le monde du Dasein est monde commun « Mitwelt ». L’être-au est être-
avec « Mitsein » en commun avec d'autres. L'être-en-soi de ceux-ci à l'intérieur du monde
est coexistence « Mitdasein » ».5 Nous allons voir que pour Nancy c'est précisément cet
« avec » qui est le fondement de la pensée sur la communauté. En outre, l’idée du partage
chez Nancy est désormais liée à la condition d’être-exposé. Existence est la voie par où
l’être s’expose devant les autres daseins. Ainsi, existence siginifie en verité d’être hors de
soi. « La transcription de l’Ek-sistenz de Heidegger et de son aus-sein, de l’être-hors, d’un
« hors » antérieur à tout « dedans », à toute clôture d’une subjectivité selon le schéma
classique d’un être-à-soi »6

Les autres ne sont pas d'emblée devant Dasein comme des sujets lâchés dans le
vide ; plus précisément « les autres ne se rencontrent pas à partir du moment où l'on fait la
différence préalable entre son propre sujet d'abord là-devant et les autres sujets qui se
rencontrent eux aussi, ni en dirigeant un tout premier regard sur soi-même pour
                                                                                                               
3 - voir : Michel Haar Le Moment, L'Instant, et le Temps du Monde dans collectif Heidegger 1919-1929
collectif De l'herméneutique de la facticité à la métaphysique du Dasein Problèmes et Controverses. 1996 p.
67 ou (ou voir ; Etre te temps. p. 160)
4 - Heidegger, Martin. Etre te Temps. trad. Emmanuel Martineau, Authentica. 1985. P . 155.
5 - Heidegger, Martin. Etre et temps. P. 160-61.
6 - Nancy, Jean-Luc. La communauté désavouée. Paris : Galilée. 2014 P. 29.
commencer par y fixer le terme premier d'une différenciation. Ils se rencontrent à partir du
monde dans lequel séjourne essentiellement le Dasein préoccupé et discernant. »7

Bien qu'après son tournant (Kehr) ce ne soit plus le Dasein à travers lequel on peut
poser la question de l'être mais c'est l'être lui-même qui nous permettrait de le comprendre,
la préoccupation philosophique autour de l'être-avec se poursuit sous les autres catégories
notamment le rôle de l'art dans la création d'une peuple. Étant donné que les penseurs de
la communauté, surtout Nancy, se réfèrent parfois à Heidegger, on pourrait tenter de
schématiser la manière dont celui-ci aborde la question de la communauté surtout en ce
qu'il jette une nouvelle lumière sur la relation de l'art et la communauté qui est déjà la
question de notre recherche.

Dans un texte paru huit ans après Être et Temps, intitulé L'origine de l'œuvre d'art, il
reprend la question de l'être mais cette fois-ci en ce qu'il se dévoile comme un événement.
L'œuvre d'art grand (dont l'art grec est l'exemple) est un lieu pour dévoiler la vérité de l'être
qui apparait comme un événement. Comme c'est l'art grand qui a la capacité de créer une
communauté il faut donc envisager ce qui caractérise cet art chez Heidegger.

Pour les grecs toutes les formes du dévoilement de l'être se pensent dans le cadre
de « techné ». Dans le monde grec le concept de l'art est plus général et signifie toutes les
possibilités qui peuvent dévoiler la vérité. La création artistique est liée à une sorte de
compréhension de l'être et de la vérité. Dans Der Ursprung des Kunstwerkes (« l'origine de
l'œuvre d'art ») Heidegger a ainsi éclairci ce concept: " τέχνη (techné) ne signifie ni travail
artisanal, ni travail artistique… ce mot nomme bien plutôt un mode du savoir. Savoir, c'est
avoir-vu, au sens large de voir, lequel est: appréhender, éprouver la présence du présent
en tant que tel. L'essence du savoir repose, pour la pensée grecque, dans ἀλήθεια, c'est-à-
dire dans la declosion de l'étant. C'est elle qui porte et conduit tout rapport à l'étant. La
τέχνη comme compréhension grecque du savoir est une production de l'étant, dans la
mesure où elle fait venir, et produit expressément le présent en tant que tel hors de sa
réserve; dans l'être à découvert de son visage; jamais τέχνη ne signifie l'activité de la pure
fabrication."8

                                                                                                               
7 - Heidegger, Martin. Etre et temps. p. 161.
8 - Heidegger, Martin. "L'Origine de l'oeuvre d'art" In: Chemins qui ne mènent nulle part, trad.
Wolfgang Brokmeier. Paris: Gallimard,1986. p. 65-6
Le monde (Welt) et la terre (Erde) et leur combat au sein de l'œuvre d'art sont les
autres concepts clés et relativement compliqués qui caractérisent l'art grand. Plusieurs
interprétations sont données pour éclaircir ces notions. Certains considèrent simplement le
monde comme le contenu et la terre comme la forme. D'autres prennent le monde pour la
nature et la terre pour la culture. Ce que nous pouvons dire dans l'ensemble à propos de
ces concepts c'est que la terre est le domaine naturel et non-humain qui forme l'œuvre
d'art. La terre est le fondement de l'homme et l'œuvre d'art peut exprimer cet aspect.
Quant au monde nous pouvons le considérer comme le domaine culturel et intellectuel et
la force qui rend possible l'apparition de l'œuvre d'art." Être-œuvre signifie donc: installer
un monde… Un monde, ce n'est pas le simple assemblage des choses données,
dénombrables et non dénombrables, connues ou inconnues… un monde s'ordonne en
monde (Welt weltet) plus étant que le palpable et que le préhensible où nous nous croyons
chez nous."9

L'œuvre d'art dévoile le monde et ainsi elle peut devenir un lieu pour l'avènement de
la vérité. L'avènement de la vérité est à son tour ce pourquoi un peuple se réunit. Parmi les
différentes œuvres architecturales de l'art grec, il porte une attention particulière aux
temples. Selon un exemple de L'origine de l'œuvre d'art un temple grec ne représente rien
dans le monde actuel, mais il ouvre un monde et produit la terre. "Debout sur le roc,
l'œuvre qu'est le temple ouvre un monde et, en retour, l'établie sur la terre, qui, alors
seulement fait apparition comme le sol natal… C'est le temple qui, par son instance, donne
aux choses leur visage, et aux hommes la vue sur eux-mêmes. Cette vue reste ouverte
aussi longtemps que l'œuvre est œuvre, aussi longtemps que le dieu ne s'en est pas
enfuit."10

En ce qui concerne la question de la communauté dans cette analyse de l’art grand


l’on pourrait dire que le monde ouvert par l'œuvre d'art fait communiquer les gens ; ce
monde est un univers où les gens choisissent leurs styles de vie; comment vivre, comment
prier, comment comprendre le bien et le mal, et en général comment projeter leurs vies.
Comme la terre couvre et le monde ouvre et dévoile, et comme le monde aspire à dominer
la terre, l'œuvre d'art devient un champ de combat entre les deux, mais c'est un combat
inévitable et nécessaire dans lequel chacun a besoin de l'autre. Ainsi l'œuvre d'art porte le
                                                                                                               
9 - Heidegger, Martin. "L'Origine de l'oeuvre d'art". P. 47
10 - Heidegger, Martin. "L'Origine de l'oeuvre d'art". P. 45
combat entre ces deux aspects. “L’affrontement entre monde et terre est un combat. Nous
faussons trop facilement l'essence du combat en la confondant avec la discorde et la
dispute… mais dans le combat essentiel, les parties adverses s'élèvent l'une l'autre dans
l'affirmation de leur propre essence… dans la mesure où l'œuvre érige un monde et fait
venir la terre, elle est instigatrice de ce combat11".

L’autre caractéristique de l'art grand c'est qu'il établit un monde. En d'autre termes,
L'œuvre d'art grand ouvre un monde et l'établit à la fois, car « Auftsellen » en allemand
signifie construire, établir, et prier. La réception des œuvres d'arts par les peuples est un
aspect qui les dirige vers la vérité ou le dévoilement. La poésie et la tragédie grecque, et
l'architecture grecque à travers des temples, évoquent un esprit commun et historique et
forment une spiritualité collective.

D'après Heidegger, les églises et les statuts de Jésus au moyen âge peuvent aussi
réaliser cette union entre les peuples. Vénérant l'héritage et l'histoire commune et les
croyances incarnées dans ou maintenues par l'œuvre d'art grand, une communauté
s'aperçoit sa mission historique et indispensable. Ainsi, la convergence et la spiritualité
collective trouvent leurs voies. Les œuvres d'arts grands établissaient donc une
communauté et la protégeaient en même temps. « Par le temple, le Dieu peut être présent
dans le temple. Cette présence du dieu est, en elle-même, le déploiement et la délimitation
de l'enceinte en tant que sacrée. Le temple et son enceinte ne se perdent pas dans
l'indéfini. C'est précisément l'œuvre-temple qui dispose et ramène autour d'elle l'unité des
voies et des rapports, dans lesquels naissance et mort, malheur et prospérité, victoire et
défaite, endurance et ruine donnent à l'être humain la figure de sa destinée. L'ampleur
ouverte de ces rapports dominants, c'est le monde de ce peuple historial 12".

Dans un autre passage du texte, « une manière essentielle dont la vérité s'institue
dans l'étant qu'elle a ouvert elle-même, » Heidegget écrit, « c'est la vérité se mettant elle-
même en œuvre. Une autre manière dont la vérité déploie sa présence, c'est l'instauration
d'un Etat."13 Cette allusion montre bien que la fonction de l'œuvre d'art grande ressemble
à un acte politique. Certains croient qu'ici Heidegger fait allusion à l'état national-socialiste

                                                                                                               
11 - Heidegger, Martin. "L'Origine de l'oeuvre d'art". P. 53
12 - Heidegger, Martin. "L'Origine de l'œuvre d'art". P. 44
13 - Heidegger, Martin. "L'Origine de l'oeuvre d'art". P. 69
qui a, comme une œuvre d'art grande, fait une communauté authentique d'Allemagne
déclinante. Un tel état peut jouer un rôle comme celui du temple grec14.

L'autre aspect de l'art grand, qui suit cette caractéristique, c'est que l'œuvre d'art
grand doit être acceptée et protégée par les peuples. L'œuvre d'art informe un peuple de
sa mission et son rang historique et ainsi c'est la culture de la société en général qui
protège l'œuvre d'art. Autrement dit, l'œuvre d'art et les peuples sont dans une relation
réciproque: d'une part, l'œuvre d'art établit une communauté en dévoilant la vérité, et de
l'autre, cette communauté accepte et protège l'œuvre d'art. La garde de l'œuvre d'art
grande, d'après Heidegger, en est une caractéristique inhérente: "Permettre à l'œuvre
d'être une œuvre, nous l'appellerons la Garde de l'œuvre. Ce n'est que pour la sauvegarde
que l'œuvre se donne en son être-créé comme réelle, c'est-à-dire comme celle qui est
maintenant présente avec son caractère d'œuvre. Aussi peu une œuvre peut-elle sans
avoir été créé, tant elle a besoin des créateurs, aussi peu le créé lui-même peut-il
demeurer dans l'être sans les gardians …sauvegarde de l'œuvre cela signifie: instance
dans l'ouverture de l'étant advenant en l'œuvre » 15.

selon Heidegger, la garde de l'œuvre d'art se fait et se permet par l'œuvre d'art elle-
même. Comme l'œuvre d'art ouvre un monde pour un peuple et dévoile la vérité pour eux,
elle détermine les voies culturelles de cette garde. Ainsi l'œuvre d'art grande a un aspect
social et facilite la communication des hommes. "La garde de l'œuvre n'isole justement pas
les hommes sur leur vie intérieure: elle les fait entrer, au contraire, dans l'appartenance à
la vérité advenant dans l'œuvre, et fond ainsi l'être avec les autres, les uns pour les autres
(das Für-und Miteinandersein) en tant qu'endurance du Dasein s'exposant dans l'Histoire à
partir de son rapport à l'ouvert 16 " .

                                                                                                               
14 – voir : Young, Julian. Heidegger's Philosophy of Art, Cambridge: Cambridge University Press,
2001 P. 56
15 - Heidegger, Martin. "L'Origine de l'oeuvre d'art" Ibid. P. 75
16 - Heidegger, Martin. "L'Origine de l'oeuvre d'art". P. 76
1.2 Georges Bataille et la question de l’extase

Parcourons tout d’abord le context socio-intellectuel qui a mené Bataille à penser la


communauté. En effet, c’est dans les années 1930 que la question de la communuaté
s’impose davatnage que dans les années qui suivront. A la question simple de pourquoi la
communauté, (pourquoi Bataille envisage cette question), Blanchot en résume certains
élements: les groupes politiques tel que le groupe surréaliste ou encore Contre- Attaque,
les idées qui y voient le jour, les personnes qui les portent, le souvenir des soviets, le
passionement de ce qui est déjà le fascisme, mais dont le sens échape aux concepts en
usage, mettant la pensée dans l’obligation de le réduir à ce qu’il a de bas et de misérable
ou, au contraire, indique qu’il y a là quelque chose d’important et de surprenant qui, n’étant
pas bien pensé, risque d’être mal combattu 17, enfin les travaux sociologiques de Bataille
qui l’amènent à étudier des expériences, des « modes d’être communautaire ». C’est de
cet agrégat historique, politique et intellectuel qu’émerge la réflexion sur la communauté
ainsi que son exigence.

Ainsi, au moment où l’Europe est prise dans les convulsions de la guerre, Bataille
envisage la nécessité d’interroger sur les conditions de la communication entre les
hommes, celle de démontrer que la solitude de l’expérience intérieure n’éxclut pas l’autre
mais en est au contraire l’unique promesse 18. Tous les thèmes qui se développent à
l’époque de la guerre sont liés d’une certain manière au désire de la vraie communication.
La notion de l'extase et tous les autres concepts batailliens, comme la souveraineté,
le désœuvrement, la dépense, etc., sont liés à la communication. Ainsi, il semble que la
question de la communauté et de la communication joue un rôle important dans sa pensée,
car atteindre au monde intime, le monde de la consommation où la communication entre
les sujets ne s'inscrit plus dans l'ordre des choses, est l’objectif ultime de ses réflexions.
Chez Bataille, comme on le verra plus en détail, c’est le « principe d’incomplétude » qui
mène les individus à se mettre hors de soi, et ainsi dans la communauté.

En un sens, la communication que Bataille désire est en rapport avec sa critique des
philosophies qui présupposent l’être isolé, comme le système hégélien. L’une des critiques
                                                                                                               
17 - Blanchot, Maurice. La communauté inavouable. Paris : Editions de Minuit. 1984. P. 15.
18 - voir : Besnier, Jean-Michel. Georges Bataille. La politique de l’impossible. Paris : Cecile Defaut. 2014. P.
287.
les plus importantes de Bataille contre le système hégélien, tel qu’il le comprend à partir de
la lecture de Kojève, part de son souci de la communication. La communication, dont
l’amitié est une forme exemplaire, requiert que l’illusion qui fonde la philosophie dans la
solitude de l’Absolu soit détruite. Le sujet qui n’a pas la capacité de sortir de soi-même
reste le sujet orgueilleux cartésien.

Or, Bataille parle d’une sorte de savoir commun qui ne s’achève pas là où l’histoire
elle-même s’achève mais reste toujours incomplet. Ce savoir est donc en vérité un non-
savoir. La stratégie de Bataille dans sa lecture de Hegel consiste à suivre Hegel, à le
mimer et ainsi à tâcher d’aller avec lui à l’extrême. La dialectique hégélienne néglige une
part irréductible de l’humain qui est l’aléa, l’angoisse, le rire, les états mystiques, le
sacrifice, les dépenses, et tous ce qui est considéré comme la part maudite de l’humanité.
En allant jusqu’au bout de la dialectique hégélienne, avec cette stratégie qui consiste à
inclure ce que le système exclut, il essaie de défaire le système hégélien.

En ce qui concerne la question de la communauté ce qu’on peut conclure c’est que


sa confrontation la plus féconde avec le système hégélien associe la critique de “la volonté
d’être tout” avec une réflexion sur la communication, dont le désire hante l’humanité
lorsqu’elle se sait mortelle.19 D’ailleurs, sa critique démontre que l’homme n’est pas
contemplation, mais il est supplication, guerre, angoisse, folie, et plus important il est une
finitude. C’est pourquoi le savoir absolu issue de la fusion de l’objet et du sujet, s’avère un
mensonge.

                                                                                                               
19 - Besnier, Jean-Michel. Georges Bataille. La politique de l’impossible. P. 310.
Chapitre II

Ontologie de la communauté

Pour nos auteurs, la question de la communauté ne peut se poser qu’à travers une
approche ontologique. Si la question de la communauté est avant tout le rapport, c’est
parce que l’être lui-même se définit comme rapport ou comme communauté. Largement
influencé par Heidegger, Nancy essaie de fonder son analyse de la communauté sur une
théorie de l’être lui-même. A côté de la notion de l’extase, le point de départ de Nancy est
la question de l’être au sens heideggérien. Toutefois, il met l’accent sur ce que Heidegger
n’a pas suffisamment développé, c’est à dire Mit-sein ou Mit-dasein. Parmi les autres
penseurs de la communauté, cette influence heideggérienne se voit surtout chez
Agamben. Pour sa part, Blanchot garde ses distances avec des notions heideggériennes,
mais comme nous allons le montrer, son approche envers la notion de la finitude s’inscrit
néanmoins dans la ligne de la pensée de Heidegger. De même, l’ontologie blanchotienne,
malgré ses différences trouve elle aussi sa place dans la tradition heideggérienne.

La communauté ou le partage communautaire n‘est pas ainsi une forme parmi


d’autres de la vie sociale mais au fond c’est l’être lui-même qui se présente comme
communauté. Nancy revient à l’état fondamental qui rend possible la communauté (quoi
qu’il en soit – littéraire, politique, etc.), tout en essayant d’éviter de tomber dans les pièges
métaphysiques. Dans ce chapitre nous tenterons de décrire les concepts fondamentaux
concernant la communauté, ainsi que les termes qui la décrivent.
2.1 De l’être-en-commun
Dans un passage de La communauté desoeuvrée, en imitant l’énoncé de la thèse de
Kant sur l’être, l’auteur ainsi explique la caractéristique communautaire de l’être : « la
communauté n’est pas un prédicat de l’être, ou de l’existence. On ne change rien au
concept de l’existence en lui ajoutant ou en lui ôtant le caractère de la communauté. Mais
la communauté est simplement la position réelle de l’éxistence »20. L’être en commun, ou
l’être-avec (mitsein), ne s’joute pas de manière seconde et extrinsèque à l’être-soi. Il ne
s’agit pas d’un passage de soi à la communauté. L’être n’est pas une propriété commune
que chaque étant possède mais l’être est essentiellement en commun.

L’on sait bien que dans Etre et Temps le fait que Dasein vit avec les autres occupe
une place importante dans l’analyse de « facticité ». Le monde du Dasein est toujours un
monde partagé avec d’autres Daseins. Cependant, selon Nancy, Heidegger ne va pas
jusqu’au but de l’analyse de « mitsein ». C’est chez Nancy que « mit » prend son aspect
constitutif, et c’est précisément ce « mit » qui constitue l’être.

Chez Heidegger, l’existence signifie aller au-delà de l’être. Le seul étant qui en a la
possibilité, celui à travers lequel on peut poser la question de l’être, c’est l’homme. Les
autres étants sont dans le monde mais c’est seulement Dasein qui existe car il a le mode
particulier d’existence, qui consiste à être le lieu unique où l’être s’apparaît comme tel à lui-
même. Le mot Da-sein indique bien cette notion de « être-là ». L’essence du Dasein réside
dans son existence. L’existence n’est donc pas le simple fait d’être, mais elle est la
caractéristique d’un étant qui ne coïncide jamais parfaitement avec lui-même, mais sort
constamment de lui-même.

Nancy relie l’existence à l’ex-position. En d’autres termes, la comparution de l’être


singulier devant la communauté ne veut pas autre chose, au fond, que son existence.
Nous y reviendrons. Le verbe « être » a pour lui la valeur transitive d’un poser, mais où le
poser ne pose sur rien d’autre que sur l’être-là 21. Ainsi, la communauté est la position de
l’existence au sens où la position ne pose jamais un existant, à la manière d’une chose
distincte, et indépendante, mais offre l’existence des êtres. De même, l’inexposable (ou
                                                                                                               
20 - Nancy, Jean-Luc. La communauté désoeuvrée. Paris: Christian Bourgeois, 1983. p. 203.
21 - Nancy, Jean-Luc. La communauté désoeuvrée. 204.
l’imprésentable) est l’inexistant. Enfin, l’être singulier (ou Dasein, si vous voulez garder le
lexique de Heidegger) n’est qu’un étant en commun. Il n’y a pas d’être commun, mais il y a
l’être en commun. « Le sens de l’être n’est pas commun, mais l’en-commun de l’être transit
tout le sens. Ou encore : l’existence n’est qu’à être partagée »22. Ce qui fait sens de l’être
c’est l’existence, ce qui veut dire que le sens de l’être n’est pas dans une coïncidence de
l’être avec lui-même. L’être est donc toujours pour ainsi dire modalisé dans l’exposition.
Tous les concepts que Nancy utilise, comme comparution et exposition, vont aboutir à cet
énoncé qu’il n’y pas d’être commun, mais il y a l’être en commun, et le « en » « ne désigne
aucun mode de la relation, si la relation doit être posée entre deux termes déjà fournis,
entre deux existences données, il désignerait plutôt un être en tant que relation, identique
à l’existence même : à l’avenue de l’existence à l’existence ». Nancy va même jusqu’à dire
que l’être est le « en » ou, autrement dit, « l’être est dans le « en », au-dedans de ce qui
n’a pas de dedans »23

Dans la lecture de Nancy, l’existence de Heidegger et l’extase de Bataille s’avèrent


être équivalentes. Chez Bataille, nous avons déjà mentionné que la communauté est
basée sur l’extase, sur la possibilité et la nécessité d’être hors de soi. L’extase « définit
strictement l’impossibilité aussi bien ontologique que gnoséologique d’une immanence
absolue (ou de l’absolu, donc de l’immanence), et par conséquent d’une individualité au
sens exact aussi bien que d’une pure totalité collective. »24. Extase chez Bataille ne
facilite pas la communication mais est déjà la communication s’opposant à ce qu’il appelle
« tassement de l’être sur lui-même ». « L’extase n’était rien si elle ne se communiquait, et
d’abord ne se donnait comme le fond sans fond de la communication »25. Elle est la
négation de l’être isolé qui est individu ou sujet. C’est là où l’ek-sistence de Heidegger et
l’extase de Bataille se rencontre. L’extase n’est qu’un réseau de communication avec les
autres. « L’humanité n’est pas faite d’être isolé, mais d’une communication entre eux ;
jamais nous ne sommes donnés, fut-ce à nous-mêmes, sinon dans un réseau de
communication avec les autres »26. Il ne s’agit ni de l’immanence absolue ni d’une pure

                                                                                                               
22 - Nancy, Jean-Luc. La communauté désoeuvrée. 208.
23 - Nancy, Jean-Luc. La communauté désoeuvrée . P. 226.
24 - Nancy, Jean-Luc. La communauté désoeuvrée. P. 22.
25 - Blanchot, Maurice. La communauté inavouable. P. 34-35.
26 - Bataille, Georges. La litterature et le mal. in: Œuvres complètes, tome IX, Paris, éditions Gallimard, 1979.
P. 310.
totalité. Il s’agit plutôt de « rapports ».

On va montrer que cette communication n’a pas de contenu, ni une fin. Ce qui fait le
commun, ce qui fait communiquer les êtres, c’est le partage de la finitude. La communauté
nous révèle à nous-même en nous présentant à notre naissance et à notre mort. « Ce qui
se communique n’est pas une substance commune mais le fait même d’être en rapport, la
contagion, qui est un autre nom pour la communication et par laquelle ne se transmet rien
d’autre que précisément le fait qu’il y ait transmission, passage et partage »27.

L’analyse de Blanchot suit celle de Bataille en admettant que ce qui fait l’être en
commun c’est le principe d’insuffisance ou, dans son lexique, d’incomplétude. Le principe
de l’être c’est son incomplétude. « L’être, insuffisant, ne cherche pas à s’associer à un
autre pour former une substance d’intégrité. »28. L’existence de la communauté est donc
basée sur le fait que chaque être appelle l’autre ou une pluralité d’autres, mais pas pour
combler une vide. L’insuffisance ne se conclut pas à partire d’un model de suffisance29.
Mais c’est le principe même de l’être. « l’être cherche, non pas à être reconnu, mais à être
contesté ; il va, pour exister, vers l’autre qui le conteste et parfois le nie, afin qu’il ne
commence d’être que dans cette privation qui le rend conscient (c’est là l’origine de sa
conscience) de l’impossibilité d’être lui-même, d’insister comme ipse ou, si l’on veut,
comme individu séparé : ainsi peut-être ex-istera-t-il, s’éprouvant comme extériorité
toujours préalable, ou comme existence de part en part éclatée, ne se composant que
comme se décomposant constamment, violement et silencieusement. »30

Il faut ouvrir une parenthèse concernant « l’humanité » de la communauté. Il est vrai


que la mise en accent sur la communauté humaine se laisse piéger dans la métaphysique
anthropocentrique. Si la communauté est déjà la question de l’être pourquoi devrait-on
laisser de côté d’autres êtres ? Il n’est pas clair que l’être en commun soit uniquement le
propre de l’homme. Mais au moins chez nos auteurs la question de la communauté est
réservée à l’homme, et elle reste la relation de l’homme avec l’homme et non la
communauté de l’homme avec l’animal. Dans certains passages de La communauté
desoeuvrée, Nancy avoue qu’il n’est pas certain que la logique de l’être en commun « soit
                                                                                                               
27 - Nancy, Jean-Luc. La communauté désavouée. P. 29.
28 - Blanchot, Maurice. La communauté inavouable. P. 15.
29 - Blanchot, Maurice. La communauté inavouable. p. 20.
30 - Blanchot, Maurice. La communauté inavouable. P. 16.
restreint[e] à l’homme, ni même aux êtres vivants »31 ; et la communauté n’exclut pas
forcement l’animal : « il n’est pas certain que la communauté des singularités se limite à
l’homme et exclut par exemple l’animal. A fortiori, n’est-il pas certain que même chez les
hommes cette communauté ne concerne que l’homme et non l’inhumain ou le
surhumain… » 32. C’est une question, néanmoins, qui le laisse sans réponse. Chez
Bataille, au contraire, ce n’est que l’homme qui a la capacité d’être hors de soi et l’animal
vit dans son immanence. « L'animal a lui-même une vie subjective, mais cette vie, semble-
t-il, lui est donnée, comme le sont les objets inertes, une fois pour toutes. »33. Donc la
question de la communication entre les animaux ne se pose pas pour Bataille. De toute
manière, l’analyse de la « communauté animale » reste une question pour une autre étude.

2.2 L’avec
Si l’être est toujours partagé, la pensée sur la communauté est donc avant tout une
pensée sur « l’avec ». Le commun ne surgit qu’à condition qu’il soit un espace où le
rapport entre l’un « avec » l’autre soit mis en place. La question principale de la
communauté c’est ce qui nous relie ou plus précisément l’espace où nous exposons. Nous
ne sommes pas d’abord des atomes distincts mais nous existons selon le rapport,
l’ensemble, le partage. L’avec désigne le fait que l’être, en ce qui s’oppose à l’unité, n’a
lieu que dans le rapport, par lui et comme lui.

Chez Nancy, le fait d’insister sur « l’avec » est pour lui une manière d’échapper à la
fois la communion et à l’atomisation. « L’avec est sec et neutre ; ni communion, ni
atomisation, seulement le partage d’un lieu, tout au plus un contact : un être ensemble
sans assemblage »34. Il utilise des métaphores topologiques pour désigner cet espace de
« l’être-avec ». Le fait que les uns soient avec les autres n’est pas la question d’une

                                                                                                               
31 - Nancy, Jean-Luc. La communauté désoeuvrée. P. 222.
32 - Nancy, Jean-Luc. La communauté désoeuvrée. P. 71.
33 - Bataille, Georges, L'Érotisme, Paris, éditions de Minuit, 1957. P. 33.
34 - Nancy, Jean-Luc. La communauté affrontée. Ibid. P. 43.
signification, mais c’est la question du lieu, de l’espace-temps partagé. Dans le contacte
communautaire, moi avec (ou et) toi constitue un espace dans lequel les deux parties se
communiquent. Toutefois, il importe de rappeler que « moi et toi » n’existe que par et dans
cet avec. « L’avec » n’a pas la valeur de juxtaposition, mais d’exposition, qui est, comme
on l’a vu, la base de la communauté.

La pensée sur « l’avec », qui est équivalente à l’être-en-commun, bouleverse la


logique du dedans et du dehors, ainsi que celle d’intériorité et d’extériorité. La logique de la
communauté n’est pas celle des uns dans les autres. « L’avec » ne veut pas non plus dire
les uns à côté ou juxtaposés des autres. Tous les rapports qui impliquent une intériorité
préalable n’ont pas lieu dans la communauté. « être exposé, c’est être sur la limite, là où il
y a à la fois dedans et dehors, et ni dehors, ni dedans »35

2.3 La mort
L’ouverture de l’être singulière (le terme que Nancy préfère pour désigner l’homme ou
l’individu) à la communauté marque sa conscience de la mort d’autrui. L’être fini se rends
compte de sa finitude en se mettant dans la communauté, en se mettant en partage avec
d’autrui, et plus précisément en se voyant pas comme un sujet mais comme un « je » qui
n’est qu’un autre pour les autres « je ».

C’est le principe d’incomplétude, d’insuffisance, chez Bataille, qui mène l’individu (ou
l’être singulier, pour citer Nancy) à la vie communautaire, mais celle-ci n’aurait pas pour
résultat de compléter cette incomplétude ; bien au contraire, elle rappelle à l’homme son
insuffisance et son être mortel. D’où prend sens l’expression de Nancy : « la communauté
des êtres mortels », qui veut dire que « la communauté est la présentation à ses membres
de leur vérité mortelle ». 36

La mort est à la fois l’origine et le résultat de l’extase en ce qu’elle met l’être hors de
                                                                                                               
35 - Nancy, Jean-Luc. La communauté désoeuvrée. P. 224.
36 - Nancy, Jean-Luc. La communauté désoeuvrée. P. 43.
soi et ce faisant, en l’exposant à la mort d’autrui, lui donne conscience de sa finitude. Si
l’être singulier voit la mort de son semblable, il ne peut plus subsister que hors de soi. Ce
qui me met hors de moi, éxplique Blanchot, c’est de « me maintenir présent dans la
proximité d’autrui qui s’éloigne définitivement en mourant ». 37 La mort ou plus
précisément, le prochain du mourant, est ce qui fond la communauté. « Il ne saurait y avoir
de communauté si n’était commun l’évènement premier et dernier qui en chacun cesse de
pouvoir l’être (naissance, mort) » 38 ou comme le dit Nancy, « seule la communauté me
présente ma naissance et avec elle l’impossibilité pour moi de retraverser celle-ci ; aussi
bien que de franchir ma mort ». 39

Cette conscience de la mort par et avec autrui est le thème que Heidegger aborde
dans Etre et temps ; cependant, il ne va pas jusqu’au bout de cette analyse. « L’être à la
mort du Dasein n’avait pas été radicalement impliqué dans son être-avec – dans le
Mitsein » et Nancy essaie de radicaliser ce « Mitsein » en évoquant cette idée que la mort
s’inscrit toujours dans la communauté. Mais, comme chez Heidegger, la mort reste celle de
l’être singulier, la mort est toujours la mienne, c’est-à-dire que ce n’est que dans la mort
d’autrui que je me reconnais.

La mort est donc la seule communauté des hommes. Plus encore, il n’y a de
communauté que sur le mode de cette grande « communauté des êtres mortels ». C’est
dans la mort de l’autre que la communauté des êtres mortels apparaît évidente, au
moment même où l’acte de mourir, de voir quelqu’un mourir, en sépare définitivement les
membres.

La communauté des êtres mortels ne justifie pas pour autant la mort des êtres
singuliers, c’est-à-dire que la mort pour la communauté diffère de la conscience de la mort
par la communauté. Il faut d'ailleurs préciser que la mort ou la perte de la communauté ou
bien la perte ou la mort dans la communauté reste un des aspects de la communauté. Si la
communication tombe dans le piège de la communion, et la communion reste dans
l’immanence absolue, la mort en est l’essentiel. A partir du moment où on réduit l’homme à
ses fins où on définit une tâche ou une finalité pour lui, ses possibilités inachevées, ou

                                                                                                               
37 - Blanchot, Maurice. La communauté inavouable. P. 21.
38 - Blanchot, Maurice. La communauté inavouable P. 22.
39 - Nancy, Jean-Luc. La communauté désoeuvrée. P. 43.
desoeuvrées se termineront et la mort des individus se justifie. « Des générations de
citoyens et de militants, de travailleurs, et de serviteurs des Etats ont imaginé leur mort
résorbée, ou relevée dans l’à-venir d’une communauté parvenant à son immanence »40.
C’est à l’âge moderne que la mort se réduit à une fin en ignorant le sens insensé de la
mort, le sens desoeuvré de la mort.

Autrement dit, la communauté n'est pas basée sur l'ordre des choses ou sur la finalité
mais sur ce que Bataille a appelé la souveraineté, sur l'instant présent ou l'extase. Il est
impossible de faire œuvre d’une telle communauté qui se voit dans la mort, ou d’en donner
une finalité. C’est en outre le cas de la communion, qui tombe dans l’immanence absolue,
qui aboutit à la mort des êtres car dans la communion tout est achevé. « La communauté
de l'immanence humaine est une communauté de mort... La mort n'est l'excès
immaitrisable de la finitude mais l'accomplissement infini d'une vie immanente »37. Ainsi
« le suicide ou la mort commune des amants, remarque Nancy, est une des figures
mythico-littéraires de cette logique de la communion dans l'immanence » 41 . La
communion qui aboutit à la mort est une communauté qui reste dans l’immanence de
l’homme réduit à ses œuvres, à ses buts, ou à ce pour quoi il doit se battre ou travailler, ce
qui va advenir dans l’avenir, soit le communisme soit le fascisme.

En revanche, la communauté est basée sur l’impossibilité de faire œuvre de la


communauté. La mort n'est pas seulement un exemple de la communauté mais elle en est
la vérité ; il s’agit toutefois d’une verité qui ne se reduit pas à un sens précis, ni ne reste
dans l’immanence. Au fond la souveraineté, le principe de la communauté, n’est rien, mais
ce rien, loin de la conception heideggérienne du terme, se joue dans tous les moments
extatiques, tous les moments souveraines.

Il faut en outre rappeler que Nancy essaie d’échapper à la lutte contre la


reconnaissance hégélienne : d’abord par l’idée d’après laquelle avant la reconnaissance il
y a la connaissance de ceci que je suis d’abord exposé à l’autre, et exposé à l’exposition
de l’autre. D’ailleurs la reconnaissance de soi par autre présuppose que l’autre il se
reconnaît alors que ce n’est pas le cas. « La communauté est le régime ontologique
singulièr dans laquelle l’autre et le même sont le semblable : c’est à dire le partage de

                                                                                                               
40 - Nancy, Jean-Luc. La communauté désoeuvrée. 38.
41 - Nancy, Jean-Luc. La communauté désoeuvrée. 36.
l’identité »42. Je ne me retrouve pas dans l’autre mais j’y éprouve une altérité qui pousse
ma singularité d’aller hors de moi-même.

2.3.1 Finitude et com-parution


On a vu que la communauté révèle l’existence vers la mort des êtres ou l’être
extatique qui est hors de soi et ainsi par cet extase il se rend compte de sa mort ou de sa
finitude. La communauté est constituée des êtres finis et en tant que telle c’est la
communauté elle-même qui est finie ou en d’autres termes la communauté est avant tout
la communauté de la finitude.

« La finitude comparait, c’est à dire est exposée : telle est l’essence de la


communauté »43. Cet énoncé résume ce que Nancy pourrait dire concernant l’exposition,
la finitude, la comparution, et la finitude, et l’on va essayer de le clarifier davantage. L’être
singulier est l’être qui apparaît (comparait) au contact d’un autre être singulier qui est, à
son tour, un autre être exposé. Alors ce contact entre deux êtres singuliers est réciproque.
C’est grâce à la notion de la finitude que Nancy conceptualise la comparution. L’être
singulier est toujours un être fini et celui-ci se présente en com-parution, à plusieurs mais
aussi à lui-même. D’un côté, Il est limité par sa finitude, de l’autre c’est cette finitude même
qui le porte vers les autres.

Nancy met le thème de la finitude au centre de sa pensée sur l’être qui est déjà un
être communautaire. L’être singulier est avant tout un être fini. En fin de compte la finitude
est rien, c’est à dire qu’elle n’est ni le fond ni la substance de la communauté. La finitude
ne fait que se présenter et s’exposer, et ainsi elle existe en tant que communication. La
finitude se présente toujours dans l’être-en-commun. Ce qui fait le commun est en effet le
partage de la finitude, et celle-ci ne s’oppose pas à l’infini « mais donnant la mesure de
ceci que l’infini s’ouvre dans la passion du rapport – « la communication des passions »

                                                                                                               
42 - Nancy, Jean-Luc. La communauté désoeuvrée. p. 84.
43 - Nancy, Jean-Luc. La communauté désoeuvrée. P. 73.
étant l’expression de Bataille pour nommer ce dont « le sacré » n’était peut-être qu’un nom
purement pédant ». 44

Le thème de la finitude chez Nancy et Blanchot fait écho à l’analyse de la « factivité »


chez Heidegger. Dasein se sait en tant qu’un être fini, un être pour-la-mort, et ainisi il n’est
pas capable de réaliser tout absolu. Dans sa factivité, le Dasein se tiens d’abord et le plus
souvent en un être vers la mort. Tous ses projets, tous ses soucis, ne prennent sens qu’à
travers la finitude de sa vie. Autrement dit, « il y a dans le Dasein une « non-entièreté »
constante qui trouve sa fin dans la mort, c’est indéniable »45. Le Dasein en tant qu’un être
vers la mort, vers la fin, est ainsi dans sa vie quotidienne un « pas-encore ». « dans la mort
le Dasein n’est ni achevé ni simplement disparu, pas plus qu’il n’est terminé ou
entièrement disponible comme utilisable. De même que le Dasein est constamment déjà
son pas-encore pendant tout le temps qu’il est, de même il est aussi déjà toujours sa fin.
Le finir auquel on pense dans la cas de la mort ne signifie pas pour le Dasein être-à-la-fin,
mais au contraire un être vers la fin de cet étant. La mort est une manière d’être que le
Dasein assume sitôt qu’il est. »46

Enfin c’est l’autre qui rende compte le Dasein de sa finitude. Ce concept, cette
necessité de se présenter devant autrui, se traduit chez Nancy comme « la comparution ».
L’explication de l’être vers la mort quotidien s’appuie sur le « on-dit ». Cet enoncé
heideggerien, c’est à dire le « on-dit », n’a lieu que dans et par la communauté.

Loin du sens juridique du terme, La comparution (dont Nancy pour souligner l’aspect
communautaire du mot écrit le préfixe de « com » séparément, c’est à dire com-parution)
désigne le fait que chaque être doit (et il ne peut que) – comme une loi ou comme un
principe - se présenter devant la communauté. Ce qui se met à comparution n’est que la
finitude. Dans un livre coécrit avec Jean-Christophe Baily, intitulé la Comparution, publié
en 1991, juste après la chute du “communisme réel”, Nancy s'efforce de maintenir la
pensée ou l’hypothèse d’un commun qui se caractérise par la comparution 47. Peu importe
le système politique, Nancy souligne, nous comparaisson. La comparution est l’affaire de
l’être. Nous venons ensemble au monde. Non pas qu’il y ait eu production simultanée de
                                                                                                               
44 - Nancy, Jean-Luc. La communauté désavouée. P. 29.
45 - Heidegger, Martin. Etre et temps. P. 296.
46 - Heidegger, Martin. Etre et temps. P. 299.
47 - Nancy, Jean-Luc, et Bailly, Jean-Christophe. La comparution. Paris: Christian Bourgeois. 2007.
plusieurs entités distinctes. Mais il n’y a pas de venue au monde qui ne soit radicalement
commune. Venir au monde c’est en effet la comparution devant la communauté, devant les
autres êtres finis.

Le thème de la finitude se traduit chez Bataille comme « inachèvement ». Chez


Bataille ce qui fait communiquer les êtres est plutôt leurs déchirures. Chaque être est
déchiré et ainsi il se met toujours en contact avec les autres. L’espace de la communauté
s’ouvre à partir de ce que le sujet ne possède pas, de ce qui lui manque. L’extase c’est la
voie par où les êtres s’exposent. « Dans la mesure Où les existences apparaissent
parfaites, achevées, elles demeurent séparées, refermées sur elles-mêmes. Elle ne
s'ouvrent que par la blessure de l'inachèvement de l'être en elles »48.

Nancy reprend ce thème d’inachèvement ou d’incomplétude pour penser la finitude à


la manière heideggérienne. Donc c’est dans la lecture de Nancy que Bataille et Heidegger
se croisent autour du thème de la finitude. Mais pour Nancy la notion de la déchirure qui
suppose un dedans et dehors n’est pas tenable pour penser la communication. Ni l’être ni
la communication ne sont déchirés. Plutôt, l’être de la communauté est l’exposition des
singularités. 49

D’ailleurs, le thème de la finitude occupe une place importante non seulement dans
La communauté inavouable de Blanchot mais également dans toute sa pensée. Blanchot
l’appelle communauté finie car « elle a son principe dans la finitude des êtres qui la
composent et qui ne supporterait pas que celle-ci (la communauté) oublie de porter à un
plus haut degré de tension la finitude qui les constitue »50. La mort chez Blanchot n’est
pas productive. Elle ne crée rien. Ainsi il est impossible de faire œuvre d’une telle
communauté qui est basée sur la mort, sur rien. Nous y reviendrons.

                                                                                                               
48 - Bataille, Georges. «L'Amitié », in: Œuvres complètes, Vo1.6, Paris: Gallimard, 1973, p.296

49 - Nancy, Jean-Luc. La communauté désoeuvrée. P. 76.


50 - Blanchot, Maurice. La communauté inavouable. p. 17.
2.4 L’être singulier ou l’individu ?
Nous avons mentionné que, au lieu d’individu, le terme que Nancy préfère pour
désigner le sujet est l’être singulier. Il nous faut donc préciser ici la différence entre l’être
singulier et l’individu. Ce que Nancy entend par l’individu est loin de toutes les
appréciations que les penseurs modernes ont données à cette notion comme le libérateur
de l’homme des tyrannies. Le libéralisme met l’individu au fondement de la politique, et
ainsi ce n’est pas la communauté mais c’est la société qui est basée sur les individus, ou
c’est la société qui présuppose des atomes comme des membres d’une totalité sociale. La
notion d’individu présuppose alors, dans le cadre des conceptions comme le privé et le
publique, une sorte de l’immanence. Cette notion « est une autre et symétrique figure de
l’immanence : le pour-soi absolument détaché ; pris comme origine et comme
certitude »51

Dans l’acception moderne (c’est le cas du liberalisme aussi bien que celui du
communisme), les individus sont pris comme des atomes séparés, alors que Nancy,
prenant un terme de la physique épicurienne, met l’accent sur l’écart, la déviation, la
déclinaisons des atomes par rapports aux autres atomes. Ainsi ce que le concept de
l’individu manque est ce que Nancy appelle « le clinamen ». « Il faut une inclinaison ou une
inclination de l’un vers l’autre, de l’un par l’autre, ou de l’un à l’autre. La communauté est
au moins le clinamen de l’individu ». 52 L’individualisme suit donc le modèle de l’atomisme
et néglige le fait que les atomes s’inclinent ou bien les individus s’inscrivent avant tout et
vivent dans la communauté. « Le thème de l’individu et celui de communisme sont
étroitement solidaire de et dans la problématique générale de l’immanence. Ils sont
solidaire d’un déni de l’extase »53. Donc l’individu est l’être isolé qui ne s’extasie pas.
« L’être isolé, c’est l’individu, et l’individu n’est qu’une abstraction, l’existence telle que se
la représente la conception débile du libéralisme ordinaire » 54.

En ce sens, l’individu n’est pas appropriable pour la communauté car enfin il reste
dans le monde des choses. Et la chose n’a pas de communication dans le sens Bataillien
                                                                                                               
51 - Nancy, Jean-Luc. La communauté désoeuvrée. P. 16 .
52 - Nancy, Jean-Luc. La communauté désoeuvrée. P. 17 ;
53 - Nancy, Jean-Luc. La communauté désoeuvrée. P. 22.
54 - Blanchot, Maurice. La communauté inavouable. P. 36.
du terme. L’individu n’est pas capable d’être hors de soi et valorise pour ainsi dire son
monde privé.

Il faut rappeler que ce n’est pas non plus le sujet qui est au centre de la pensée sur la
communauté. Le concept du sujet associe à toute la tradition métaphysique qui
présuppose un homme détaché du monde. De même, la communication chez nos auteurs
n’a rien à voir avec intersubjectivité. Si parfois Bataille utilise le mot « sujet » dans certains
textes ce n’est pas dans le sens ordinaire (métaphysique) du mot. Le sujet est incapable
de communiquer. Pour le sujet (soit la version cartésienne ou hégélienne, soit les versions
qui présupposent même intersubjectivité) « l’autre » demeure un objet de sa conscience ou
de sa représentation. Il ne communique pas, il ne peut pas se partager ou être hors de soi.
L’être singulier de la communauté est, au contraire, celui qui va hors de soi. Nancy utilise
même le terme « transcendantal » pour désigner cet être singulière.55 La coïncidence de
la communauté et la transcendance chez lui n’a pour but que celui de résister à
l’immanence. Quant au commun, celle-ci ne signifie pas porter vers un ailleurs mais est
plutôt la manière dont l’être s’ouvre et se laisse être partagé dans la communication. Cette
transcendance n’a pour objectif qu’un écart à soi, et correspond à ce que Bataille appelle
la déchirure de chaque être.

Que signifie alors la singularité de l’être ? La singularité d’un être va à l’encontre des
notions comme l’immanence, l’individualité, etc. la singularité n’est pas comme un
caractéristique dont l’être s’approprie. Elle n’est pas une œuvre résultant d’une opération.
De même, il n’y pas de « singularisation ». C’est l’état dont chaque être est. « Il n’y a rien
derrière la singularité mais il y a, hors d’elle en elle, l’espace immatériel et matériel qui la
distribue et qui la partage comme singularité ou plus exactement : les confins de la
singularité, c’est à dire de l’altérité »56. En outre, La singularité n'a jamais ni la nature ni la
structure de l'individualité. Un corps, un visage, une voix a une nécessite singulière dans le
partage qui divise et qui fait communiquer les corps, les voix, les visages, etc. 57

L’être singulier est non plus visé à la fusion pure avec d’autre êtres. Dans la fusion,
unité, il n’y a pas non l’autre ni la communication. Elles sont des singularités qui peuvent

                                                                                                               
55 - Nancy, Jean-Luc. La communauté déesoeuvrée. P. 62.
56 - Nancy, Jean-Luc. La communauté désoeuvrée. P. 70.
57 - Nancy, Jean-Luc. La communaté désoeuvrée. P. 23.
s’exposer au rapport. L’être singulier ne prend sens que par sa comparution devant les
autres alors que la relation d’un individu avec d’autres présuppose une intériorité préalable.
La singularité désigne précisément ce qui forme un point d’exposition. Elle n’est pas
l’identité d’un être, mais en est identification. « L’identité, individuelle ou collective, n’est
pas une somme de singularités : elle est elle-même une singularité. » la singularité de
l’être enfin signifie que celui-ci est sans essence, mais exposé.

2.5 La notion de désœuvrement


Une telle communauté, qui est basée sur le prochain du mourant, et qui ne sert à rien
d’autre qu’à la mort, est par définition une communauté désoeuvrée. Si la mort est le
fondement sur lequel les êtres se soudent, la communauté des êtres mourants ne peut pas
ainsi se révéler d’un projet productif. La communauté ne sert à rien d’autre que de « rendre
présent, écrit Blanchot, le service à autrui jusque dans la mort, pour qu’autrui ne se perd
pas solitairement, mais s’y trouve supplé »58

La communauté n'est pas un projet productif. L’on ne peut pas créer la


communication. Ce sont les systèmes politiques (communistes et fascistes) qui ont réduit
la communauté à un projet social. « La communauté assume et inscrit en quelque sort
l'impossibilité de la communauté. Une communauté n'est pas un projet fusionnel ni de
manière générale un projet producteur ou opératoire ».59 D’où la figure de l’impossible
dans la communauté. L’impossibilité de la communauté c’est l’impossibilité de la projeter
comme quelque chose programmée et de contrôlable. Cette impossibilité élargit
néanmoins l’espace du possible, qui est l’espace sociale.

En d'autres termes, la communauté est toujours désœuvrée. «La communauté ne


peut pas relever du domaine de l'œuvre. On ne la produit pas, on en fait expérience (ou
son expérience nous fait)...la communauté a nécessairement lieu dans ce que Blanchot a

                                                                                                               
58 - Blanchot, Maurice. La communauté inavouable. p. 24.
59 - Nancy, Jean-Luc. La communauté désoeuvrée. P. 42.
nommé le désœuvrement. En deçà ou au-delà de l'œuvre, cela qui se retire de l'œuvre,
cela qui n'a plus affaire ni avec la production, ni avec l'achèvement, mais qui rencontre
l'interruption, la fragmentation, le suspense... » 60. D’où l’idée principale du premier livre
communautaire de Nancy. « La communauté desoeuvrée avait pour objet de dissocier
l’idée de communauté de toute projection dans une œuvre faite ou à faire – un Etat, une
Nation, un peuple, ou Le peuple, en tant que figures dûment ouvragées et dressées au
milieu de la place publique »61

Nancy précise que la notion de désoeuvrement est prise à Blanchot au plus près de
Bataille 62. Le désœuvrement est également un concept important chez Blanchot, aussi
bien chez Bataille qui le place au centre de ses notions clés. C’est Kojève dans sa lecture
de Raymond Queneau qui a d'abord abordé la notion de désœuvrement 63. Chez lui le
désœuvrement marque l'achèvement de l'humanité à la fin de l'histoire. Mais pour les
penseurs de la communauté rien ne sera achevé que dans l’immenence.

Il faut ajouter à cette acception nancienne de désoeuvrement la critique ou plutôt la


lecture de Blanchot. Selon Blanchot, l’expérience de la communauté, qui se caractérise par
sa finitude, est une donation négative qui est celle de l’être abandonné au monde. Chez lui,
désoeuvrement et œuvres sont liés au sens où il n’a y a désoeuvrement qu’à condition qu’il
y a ait l’œuvre. Nancy affirme que dans son concept du désoeuvrement, il a négligé la
critique de Blanchot où il dit qu’il n’y a desoeuvrement que d’une œuvre. « La communauté
desoeuvrée avait pour objet de dissocier l’idée de communauté de toute projection dans une
œuvre faite ou à faire – un Etat, une Nation, un peuple, ou Le peuple en tant que figures
dûment ouvragées et dressées au milieu de la place publique. Il est exacte que cette
perspective m’avait entrainé à négliger ce que Blanchot rappelle à la dernière ligne de son
livre : qu’il n’y a de désoeuvrement que d’une peuvre. Il a donc présenté l’œuvre du rapport
sans rapport, l’œuvre d’un désoeuvrement instantané par laquelle il pouvait à la fois faire
droite à la méfiance envers une politique ou une éthique politique de l’œuvre (institution, loi,
hiérarchie, architectonique) et suggérer, de manière lointaine, évasive, une œuvre politique
telle qu’elle put s’élever au-delà de l’opposition entre l’ordre de l’accomplissement et le

                                                                                                               
60 - Nancy, Jean-Luc. La communauté désoeuvrée. P. 78-9.
61 - Nancy, Jean-Luc. La Communauté désavouée. P. 154 .
62 - Nancy, Jean-Luc. La Communauté affrontée. P. 36.
63 - cité par Nancy, Jean-Luc. La communauté affrontée.
registre de l’échappée – autrement dit, telle que puissent s’y accorder la passion politique et
celle du sens infini » 64.

Dans l’œuvre il y a un mouvement qui l’ouvre au-delà d’elle-même, qui ne la laisse pas
s’accomplir achevée mais l’ouvre au domaine où elle perd son sens. Cette perte de sens se
relie à l’idée de l’excès chez Bataille, que nous abordons plus loin. L’importance de ce
concept vient du fait que cette notion me semble comme un concept clé qui lie la
communauté et l'art ou plus précisément qui montre le rôle communautaire de l'art.

Chez Bataille le désoeuvrement est au cœur de l’économie générale. L’expérience


intérieure qui est déjà l’expérience de l’extase, est le contraire de l’action. « L’action est
tout entière dans la dépendance du projet »65. Pour aborder la notion de désoeuvrement,
ainsi que sa relation avec la souveraineté et l’expérience intérieure, il faut envisager les
autres concepts bataillens comme la consommation, la notion de perte, le sacré, etc. Il
existe en effet des entrées différentes à la pensée de Bataille. Aussi dans chaque livre
évoque-t-il différemment la notion de désoeuvrement. Dans ce travail, nous partons du
concept de « l’économie générale » qui pourrait bien justifier le désœuvrement de la
communauté.

Le désoeuvrement est un fait économique et se pense dans le cadre de ce que


Bataille appelle « l'économie générale » et la loi de la perte. Dans le livre, La part maudite,
Bataille fait une distinction entre « l'économie générale » et « l'économie restreinte » ou
l'économie dans le sens conventionnel du terme. La première question importante de
l'économie générale n'est pas la production mais la consommation. La consommation et la
dépense inutile sont issues d'un mouvement global et Bataille tente de poser les
problèmes généraux liés au mouvement de l'énergie sur le globe. L’approche de Bataille
pourrait être considerée comme une « géo-ontologie », au sens où la terre détermine la
condition même de l’être.

La loi de la perte renvoit au parcour de l’énergie sur le globe. Un mouvement se


produit à la surface du globe qui résulte du parcours de l'énergie en ce point de l'univers.
L'activité économique des hommes approprie ce mouvement 66 . Ainsi : « l'organisme
                                                                                                               
64 - Nancy, Jean-Luc. La communauté désavouée. P. 154.
65 - Bataille, Georges Bataille. L'expérience intérieure. Paris : Gallimard, Collection Tel. 1943. p. 59.
66. Bataille, Georges. La Part maudite. Paris: Les Éditions de Minuit, 1967. p. 59.
vivant dans la situation que détermine les jeux de l'énergie à la surface du globe, reçoit en
principe plus d'énergie qu'il n'est au maintien de la vie… si le système ne peut plus croître
ou si l'excédent ne peut en entier être absorbé dans sa croissance, il faut nécessairement
le perdre sans profit, le dépenser, volontiers ou non, glorieusement ou sinon de façon
catastrophique ».67.

L'humanité n'est pas dissociable de ce mouvement qui anime le monde et la


dilapidation de la richesse en est l'acte authentique. « Le mouvement général d'exsudation
(de dilapidation) de la matière vivante l'anime et il ne saurait l'arrêter »68. Le globe est
investi par la vie dans la mesure où la vie occupe tout l'espace disponible. Cette pression
de la vie aboutit à la croissance mais celle-ci ne peut pas être illimitée. Le premier effet de
la pression est l'extension, et la dilapidation (ou le luxe) en est le second effet. La vie n'est
qu'une luxueuse dilapidation de l'énergie. « L'histoire de la vie sur la terre est
principalement l'effet d'une folle exubérance: l'événement dominant est le développement
du luxe, la production de formes de vie de plus en plus onéreus »69."

L'origine de ce mouvement global est, selon bataille, le soleil qui donne sans
contrepartie. La source et l'essence de notre richesse est le rayonnement du soleil qui
dispense l'énergie. L'énergie solaire est le principe du développement exubérant de la vie.
La source et l'essence de la richesse sont données dans le rayonnement du soleil qui
dispense l'énergie. C'est ce que les communautés pré-modernes, par exemple dans les
civilisations comme la civilisation Aztèque, pouvaient bien comprendre et auquel ils
tentaient de s'adapter. Le rayonnement solaire a pour effet « la surabondance de l'énergie
à la surface du globe. Mais d'abord la matière vivante reçoit cette énergie et l'accumule
dans les limites données par l'espace qui lui est accessible. Elle la rayonne ou dilapide
ensuite mais avant d'en donner une part appréciable au rayonnement, elle l'utilise au
maximum à la croissance »70.

Dans les communautés humaines, cette énergie excédente, cette loi de la perte, se
manifeste dans la croissance, la guerre, le luxe, etc. Dans son essai « La notion de

                                                                                                               
67 - Bataille, Georges. La Part maudite. P. 60
68- Bataille, Georges. La Part maudite. p. 62
69 - Bataille, Georges. La Part maudite. p. 73
70 - Bataille, Georges. La Part maudite. p. 68
dépense », Bataille parle des différents aspects de la vie humaine qui marquent la loi de la
perte ou les dépenses improductives : « le luxe, les deuils, les guerres, les cultes, les
constructions de monuments somptuaires, les jeux, les spectacles, les arts, l'activité
sexuelle perverse, (c'est à dire détourné de la finalité génitale… ont leur fin en elles-
mêmes. Or, il est nécessaire de réserver le nom de dépense à ses formes improductives »
71. S'ajoutent à cette liste le sacrifice et le don. C'est là qu'on peut évoquer les concepts
les plus importants de sa pensée comme la notion de désœuvrement, qui signifie l'homme
qui ne travaille pas, celui qui ne produit pas et dépense sa vie et sa richesse sans fin ; c'est
celui-ci en outre qui est l'homme souverain. Dans la « Notion de dépense », Bataille
analyse le fonctionnement social de manière qu’on peut voir une stricte équivalence de
principe entre la société bourgeoise et la société communiste. Il récidive donc dans son
refus d’opposer au statu quo soviétique un idéal communiste encore à réaliser. 72

De même, les communautés de consommation sont celles qui ne travaillent pas ou


plus précisément les communautés stables pour lesquelles la dépense des richesses
prend le premier lieu. Bataille consacre une partie considérable de ses études à analyser
les différentes dimensions de ces communautés à partir des lois de l'économie générale.
Pour la communauté de consommation, il prend l'exemple des tributs aztèques. « Leur
conception du monde s'oppose de façon diamétrale et singulière à celle qui joue en nous
dans nos perspectives d'activité. La consommation n'avait pas une moindre place dans
leur pensées que la production dans les notre »73.

Ce monde de la consommation a d'ailleurs un aspect sacré. La consommation est la


voie par où les hommes communiquent. La communication est liée à la capacité pour
chacun de se dépenser en pure perte, et de s’exposer à quelque chose qui s’apparente à
une recherche de la gloire. « La dépense, dit Jean Hyppolite concernant cette idée
batailienne, est le seul moyen d’atteindre la communication »74. Cet état souverain se
caractérise par le fait que le sujet ne se soucit plus de ce qui serait, mais de ce qui est ; et
par conséquent, il n'a aucune raison de garder quelque chose en réserve. Dans la
dépense, dans le désoeuvrement, l'homme est en un sens plus proche à de son état

                                                                                                               
71 - Bataille, Georges. La Part maudite. p. 26-7.
72 - voir : Besnier, Jean-Michel. Georges Bataille : La politique de l’impossible. P. 259.
73 - Bataille, Georges. La part Maudite. p. 88
74 - cité par : Besnier, Jean-Michel in : Georges Bataille : La politique de l’impossible. p. 287.
originaire, qui est déjà sa souverainté.

2.6 Souveraineté
Bataille est peut être le premier dans l’histoire de la philosophie politique qui a repris
à nouveaux frais le mot « souveraineté », concept ancien et incontournable de la pensée
politique qui désignait toujours l’Etat, et qui était toujours associé avec le souverain, le roi,
dans son origine qui était ce qui n’était pas au-dessus d’elle. Pour Bataille, la souverainté
désigne un état ontologique, une existence qui n’a rien au-dessus d’elle, un être désoeuvré
qui ne garde rien et consomme ses richesses. La souveraineté est le véritable lieu de
partage du commun, et c’est précisément cette conception qui intéresse Nancy dans sa
réflexion sur le commun et sur la communauté.

C’est dans la lecture que Nancy fait du concept de la souveraineté chez Bataille que
celui-ci prend un sens politique. Le concept de la souveraineté chez Bataille n’avait pas
forcément un aspect politique. La souveraineté chez Bataille est étroitement liée au
désoeuvrement. La souveraineté enfin n’est rien. Mais ce rien est actif au sens où il amène
l’être hors de soi. L’expérience intérieure dont Bataille parle renvoie à la tentative
d’atteindre au monde intime, le monde de consumation improductive. Seule la
communauté fournit l’espace où l’être singulier (l’être transgressé, hors de soi, extasié,
désoeuvré) pourrait s’installer. Une telle communauté qui est liée à la souveraineté n’est
ainsi ni quelque chose de perdu ni un projet à réaliser. C’est bien plutôt l’espace de
l’extase.

« La souveraineté, écrit Bataille, est l’objet qui se dérobe toujours, que personne n’ai
saisi, et que personne ne saisira, pour cette raison définitive : que nous ne pouvons la
posséder comme un objet, que nous somme réduit à la recherche »75. En ce qui concerne
la communication, Bataille souligne que c’est dans la souveraineté que l’homme peut
communiquer avec ses semblables. La communication suppose la souveraineté de ceux

                                                                                                               
75 - Bataille, Georges. L’expérience intérieure. P. 305.
qui communiquent entre eux, et réciproquement, la souveraineté suppose la
communication. Ainsi la communication est toujours souveraine et, réciproquement, la
souveraineté procède de la communication.

Ainsi dans l’expérience intérieure l’être singulier ne reste pas dans son monde clos, il
n’est pas emprisonné dans son immanence. Bien au contraire, aller hors de soi dans une
expérience extatique nécessite qu’il y ait une communication. Donc on pourrait dire que
dans et par la communauté, il y a des sujets (des êtres singuliers) qui partagent leurs
expériences intérieures. Cette expérience n’est pas a priori en rapport avec la
communication, mais c’est la communication même qui rend possible le partage. C’est la
conscience de non-savoir. Il ne faut pas considérer l’intériorité de cette expérience comme
un monde clos et purement personnel. L’expérience intérieure révèle le contraire de ce
qu’il semble dire. Blanchot partage l’idée de l’expérience intérieure avec Bataille. Selon
Blanchot, cette expérience est le « mouvement de contestation, qui, venant du sujet, le
dévaste, mais a pour plus profonde origine le rapport avec l’autre qui est la communauté
même »76 . Il partage également l’idée d’après laquelle l’expérience (ou l’extase) intérieure
est la base de la communication. « L’expérience intérieure ne pouvait avoir lieu si elle se
limitait à un seul qui eut suffit à en porter l‘évènement, la disgrâce et la gloire : elle
s’accomplit, tout en préservant dans l’incomplétude, quand elle se partage et, dans ce
partage, expose ses limites… »77

Dans la lecture de Nancy, cepandant, la souveraineté de Bataille ne se radicalise pas


et reste celle de l’artiste et l’amant. Il suggère même que Bataille n’arrive pas à échapper à
la subjectivité et « il ne peut enfin opposer à l’échec immense de l’histoire politique,
religieuse et militaire qu’une souveraineté subjective des amants et de l’artiste. »78 Selon
Nancy, le motif de la communauté qui occupait une place importante dans les écrits de
Bataille dans les années 30 s’estompe dans les écrits de l’époque de la souveraineté. La
problématique demeure la même mais il lui semble (au moins en 1983 où il a écrit la
communauté desoeuvrée) que la communication de chaque être avec rien (celle pour
laquelle l’artiste et l’amant sont plus aptes) se mettait à prévaloir sur la communication des
êtres ou encore comme s’il fallait renoncer à montrer que dans les deux cas il s’agit de la

                                                                                                               
76 - Blanchot, Maurice. La communauté inavouable. P. 33.
77 - Blanchot, Maurice. La communauté inavouable. p. 35.
78 - Nancy, Jean-Luc. La communauté désoeuvrée. 56.
même chose79. D’après lui, Bataille a renoncé « à penser le partage de la communauté, et
la souveraineté dans le partage ou la souveraineté partagée, et partagée entre des
Daseins, entre des existences singulières qui ne sont pas des sujets… » 80.

2.7 La communauté et la société


Dans la pensée sociologique allemande la différence entre « Gesellschaft » et
« Gemeinschaft » renvoie à la pensée romantique du XIXeme siecle. C'est Ferdinand
Tönnies dans son ouvrage, Gemeinschaft und Gesellschaft, publié en 1887, qui a d'abord
théorisé la différence (ou bien le dichotomie) entre Gemeinschaft et Gesellschaft pour
désigner deux types d'association entre les êtres humaines. La première, signifiant société,
est basée sur une association d'individus qui se réunissent autour des interactions
indirectes, les valeurs formelles, et les rôles impersonnels, tendis que cette dernière, la
gemeinschaft (communauté), se caractérise par les liens, les valeurs, et les rôles
personnels.

Influencé par Hegel, Tönnies envisage cette dichotomie dans le cadre d'un processus
historique : ce qui permet le passage de l'individu de la vie communautaire vers le lien
social c'est en effet le passage de la volonté organique vers la volonté réfléchie. La volonté
organique est le fondement de l'attachement communautaire, voir volonté de l'être,
l'attachement de l'individu à sa famille, ses amis, son village, etc. ; tandis que la volonté
réfléchie se caractérise par les liens socio-économiques qui sont issus de la pensée
humaine.81

Rappellons que l'émergence d'une pensée sur la communauté entre les deux
                                                                                                               
79 - Nancy, Jean-Luc. La communauté désoeuvrée. 58.
80 - Nancy, Jean-Luc. La communauté désoeuvrée. P. 64.
81 - voir: Tönnies, Ferdinand. Community and Society, translated and edited by Charles P. Loomis, pp. 223-
231. Copyright 1957, The Michigan StateUniversity Press
guerres était d’une certaine manière une réaction contre la société libérale dégradée de
l'époque. L’on sait bien que la communauté fasciste se justifiait par son opposition à la
société bourgeoise. Dans cette acception rétrospective, la société est considrée comme la
perte ou comme la dégradation d'une intimité communautaire (et communicative).

Au regarde des concepts fondamentaux que nous avons décrits, la communauté, en


un sens, s'oppose au concept de la société en tant qu’elle est composée d’individus. Ces
derniers sont des êtres singuliers qui constituent la communauté. En outre, la société est
basée sur les intérêts des individus, et ainsi elle n’est qu’une simple association et
répartition des forces et des besoins, tandis que, comme déjà évoqué, la communauté, en
résidant dans le registre du désoeuvrement, est toujours improductive.

De même, selon Blanchot, « la communauté n’est pas une forme restreinte de la


société, pas plus qu’elle ne tend à la fusion communielle », et ce qui est au cœur de la
communauté chez Blanchot, c’est son desoeuvrement : « à la différence d’une cellule
sociale, poursuit Blanchot, elle s’interdit de faire œuvre et n’a pour fin aucune valeur de
production »82

(Ouvrons ici une parenthèse concernant l’importance de la pensée de Marx dans le


développement de la pensée sur la communauté. C'est à partir de cette opposition entre la
société et la communauté et de cette oscillation de la communauté entre le passé et
l'avenir qu'on peut considérer Marx comme l'un des grands penseurs de la communauté.
La communauté première de l'homme c'est ce qui va arriver et, plus précisément, elle ne
cesse pas d'arriver ; bien entendu, elle se répète différemment et son arrivée n'est pas un
retour vers le passé).

Si la communauté se pose alors comme le contraire de la société, et si la


communauté chez Balnchot et Bataille est la communauté négative, est-il alors possible de
concilier les deux ? Chez Nancy la communauté et la société sont indissociables. C’est
dans la société actuelle que se cache la possibilité de tous les rapports communautaires.
De ce fait, ce n’est pas par refus du lien social qu’on pourrait atteindre au partage
communautaire. Dans son rapport au sociale, la communauté présente une « possibilité de

                                                                                                               
82 - Blanchot, Maurice. La communauté inavouable. p. 24.
désastre »83 - comparable en un sens à la « machine de guerre » chez Deleuze et
Guattari. La communauté n’est plus ni une forme restreinte de la société ni un moment
intermédiaire entre l’individu et la société. Elle est au contraire comme une déchirure qui
ouvre la société et l’individu.

Ainsi, la société n’est certainement pas quelque chose qui a remplacé la


communauté. La communauté n’est non plus chez nos auteurs une déclinaison du lien
social. Celle-ci n’est plus un lien intime et immédiat entre les individus. « La Gesselschaft -
la société, l’association dissociant des forces, des besoins, et des signes - a pris la place
de quelque chose pour quoi nous n’avons pas de nom ni de concept… La société ne s’est
pas faite sur la ruine d’une communauté. Elle s’est faite dans la disparition ou dans la
conservation de ce qui - tribu ou empires - n’avait peut-être pas plus de rapport avec ce
que nous appelons communauté qu’avec ce que nous appelons société ».84 C’est dans
cette persppective qu’il faudrait peut-être donc soupçonner le regard nostalgique de la
perte de la communauté.

2.7.1 La perte de la communauté


L’approche rétrospective envers la communaté prend la société comme la perte ou
comme la dégradation d'une intimité communautaire (et communicative). Étant donné qu’il
y avait toujours eu une sorte de pensée sur la communauté, celle-ci se pensait et se
manifestait chez les penseurs sous des formes variées : famille naturelle, cité athénienne,
république romaine, première communauté chrétienne, corporation, commune ou fraternité
etc. 85. Toujours, avec un ton nostalgique, il était question, pour ainsi dire, d’un âge d’or
perdu. Cette conscience nostalgique à l’époque moderne, où les formes sociales se
transforment, s’aggrave.

                                                                                                               
83 - Blanchot, Maurice. La communauté inavouable. P. 80.
84 - Nancy, Jean-Luc. La communauté désoeuvrée. 34.
85 - Nancy, Jean-Luc. La communauté désoeuvrée. P. 30.
Selon Nancy, la conscience de cette perte est avant tout celle de Rousseau et par la
suite celle des Romantiques. Rousseau est « le premier penseur de la communauté, ou
plus exactement le premier qui a éprouvé la question de la société comme une inquiétude
dirigée vers la communauté, et comme conscience d’une rupture (peut-être inséparable)
de cette communauté. »86 Mais, comme le remarque Nancy, « la véritable conscience de
la perte de la communauté est chrétienne : la communauté dont le regret ou le désire
animent Rousseau, Schlegel, Hegel, puis Bakounine, Marx, Wagner, ou Mallarmé se
pense comme la communion et la communion a lieu dans son principe et dans sa fin au
sein du corps mystique du Christ » 87.

Cependant, la conscience contemporaine de la communauté va au-delà d'une simple


nostalgie. Ce regard rétrospectif envers la communauté n’est plus tenable. « La nostalgie
d'un monde passé, Bataille écrit, n'en est pas moins fondée sur un jugement court... ce
regret sentimental est surtout le fait d'un romantisme réactionnaire, qui voit dans le monde
moderne la séparation accusée de l'homme avec sa vie intérieure. Cette nostalgie refuse
de voir l'esprit de contestation et de changement, la nécessité d'aller de toutes parts au
bout des possibilités du monde»88.

Pour nos auteurs, plutôt qu'un moment du passé, la communauté est quelque
chose qui fait partie de l'avenir, c'est à dire qu'elle est en traine de venir, sauf qu’elle ne
viendra jamais. Elle est à venir. Ce qui vient est toujours-déjà-là. La communauté de ceux
qui n’ont pas de communauté, qui est déjà la communauté sans substance, nous appelle
ou c’est ce à quoi nous sommes appelés. Mais cette communauté n’aura pas lieu dans
une histoire linéaire. Elle n’est pas non plus une réalité finale. « La communauté sans
communauté est un à venir en ce sens qu’elle viens toujours, sans cesse, au sein de toute
collectivité »89

Donc rien n’est perdu car la communauté n’a pas eu lieu. C’est en effet dans la
société moderne où la communauté nous arrive. Autrement dit, la communauté est ce qui
nous arrive à partir de la société. En fait, il est impossible de perdre la communauté car
celle-ci est toujours déjà là, elle est la condition même de l’être, de chaque être singulier
                                                                                                               
86 - Nancy, Jean-Luc. La communauté désoeuvrée. P. 29.
87 - Nancy, Jean-Luc. La communauté désoeuvrée. p. 31.
88 - Bataille, Georges. La part Maudite. P. 184 .
89 - Nancy, Jean-Luc. La communauté désoeuvrée. p. 177.
qui se trouve inévitablement dans la communication. On ne l’a jamais perdu car on ne l’a
jamais produit. Si la communauté n’a jamais été un procès opératoire l’on ne peut pas la
perdre. Nous ne pouvons pas ne pas comparaitre devant l’autre, et au fond devant la
communauté. Donc la communauté est pour ainsi dire l’horizon indépassable de chaque
individu.

Mais si la communauté est déjà là pourquoi parlons-nous en ? Pour une raison que
nous avons déjà évoquée : la communauté est une tâche pour la pensée de la faire voir.
Une tâche infinie au cœur de la finitude. 90 La communauté est une force, une résistance,
au sein même de la société pour ne pas se laisser enfermer dans la réalité sociale. Nancy
va jusqu’à dire que la communauté est en un sens la résistance,91 une résistance à
l’immanence et à toutes les formes politiques, tous les mythes, qui sont basés sur
l’immanence.

D’ailleurs, en soupçonnant cette conscience nostalgique de la perte de la


communauté, Nancy tente de déconstruire le mythe le plus ancien de l’Occident, le mythe
de la perte de la communauté ou la perte de l’immanence originaire de l’homme, car cette
conscience quasi-mythique « semble bien accompagner l’Occident depuis ses débuts : à
chaque moment de son histoire, il s’est déjà livré à la nostalgie d’une communauté plus
archaïque, et disparue, à la déploration d’une familalité, d’une fraternité, d’une convivialité
perdues »92.

2.7.2 « La Communauté de ceux qui n’ont pas de


communauté »

Cette phrase de Bataille, non seulement citée mais analysée dans plusieurs reprises
                                                                                                               
90 - Nancy, Jean-Luc. La communauté désoeuvrée. P. 89.
91 - Nancy, Jean-Luc. La communauté désoeuvrée. P. 146.
92 - Nancy, Jean-Luc. La communauté désoeuvrée. P. 31.
par Nancy et Blanchot, résume tous ce qu’on a essayé de décrire concernant les concepts
fondamentaux liés à la communauté. Celle-ci nous permet de comprendre dans un autre
recadrage tous les questionnements qu’on a évoqués jusqu’ici. Ainsi qu’elle montre bien la
tension interne qui est propre au commun, c’est-à-dire la tension entre ceux dont le
rassemblement ne se fait pas sur le socle d’un commun partagé. La communauté nous
revendique une autre communauté, une conception des rapports entre les êtres singulierer
qui ne se construit pas sur un commun partagé.

La communauté de ceux qui n’ont pas de communauté est en effet la communauté


négative au sens bataillien. Pour Bataille, explique Blanchot, c’est comme si dans la
communauté, les individus manifestaient toujours l’impossibilité de ce lieu à être celui du
commun. La communauté se forme toujours autour de son absence. Ainsi cette phrase
exprime autrement ce qui est le désoeuvrement de la communauté. Elle est équivalente à
« la communauté qui vient » en ce qu’elle représente à la fois l’absence et la présence de
la communauté. Ce qui vient est toujours-déjà-là. Comme déjà évoqué, la communauté de
ceux qui n’ont pas de communauté est déjà la communauté sans substance. Celle-ci nous
appelle, ou c’est ce à quoi nous sommes appelés.

Qu’on soit abandonné au monde, comme des êtres singuliers sans destin (nous
voyons la ressemblance avec les idées heideggeriennes) est le fait à partir duquel Bataille
a tenté de penser la communauté de « ceux qui n'ont pas de communauté ». C'est ainsi
que la voie est ouverte à l'idée de la « communauté négative » dans laquelle s'inscrivent
Blanchot et Nancy. La communauté de ceux qui n’en ont pas est désormais nous tous et
elle est notre seul destin.
Chapitre III

La communauté politique : entre fascisme et


communisme

« Toute ontologie est trop courte, qui avant


l’être ne remonte pas au rapport. Et toute politique
est trop longue, qui prétend se fonder en ontologie »

Jean-Luc Nancy. La communauté désavouée.93

3.1 Le politique

La distinction entre la politique et le politique chez Nancy renvoi à la période où il


s’embarrassait à penser le retrait du politique avec Philippe Lacoue-Labarthes au début
des années 80. A l’époque, en un sens, ils se sont mis à privilégier le masculin de concept
ou d’essence de la politique. La politique est liée à l’Etat, à la volonté de faire œuvre du
peuple, et de la formation de l’espace publique. La politique, au sens d’organisation ou la
gestion de la communauté, comme l’on sait, n’a aucun lieu dans la communauté et en est
à l’encontre de son desoeuvrement. Le politique est, au contraire, déjà dans la
communauté ; on en fait expérience avec la vie communautaire. Ceci ne veut cependant
pas dire que la politique et la communauté sont identiques.

                                                                                                               
93 - Nancy. Jean-Luc. La communauté désavouée. P. 160.
C’est dans la lecture de Nancy que les notions batailleienne comme la souveraineté,
l’extase, et la communication prends une dimension politique. En cherchant une politique
dans la pensée de Bataille, il a trouvé un renoncement à la recherche d’une communauté
politique. « J’avais trouvé une opposition entre la société de consumation des amants (de
la passion donc) et la société dite par Bataille « d’acquisition » et identifié comme
« l’Etat »»94. En d’autres termes, Nancy élargit la politique que Bataille avait trouvé dans
l’amour et l’écriture à l’espace commun, c’est à dire dans la Cité. La communication des
passions ne peut pas se limiter aux amants. Il faut rappeler que dans cette lecture Nancy
(de moins dans La communauté désoeuvrée) avait négligé le Bataille des années 30s qui,
dans les revus comme Acéphale et Contre-attaque, avait manifesté son engagement
politique. C’est la raison pour laquelle Blanchot a désapprouvé la façon dont Nancy avait lu
Bataille. Blanchot revient, contre Nancy, « au Bataille d’avant la guerre. C’est à dire à celui
qui avait tenté de répliquer au fascisme autrement que sur un mode simplement
démocratique (juridique, république, humaniste). »95

Le politique n’a pas pour objet de retrouver ou d’établir une sorte de la


communication qui est supposée d’être perdue. « Le politique voudrait dire une
communauté s’ordonnant au desoeuvrement de sa communication, ou destinée à ce
desoeuvrement : une communauté faisant consciemment l’expérience de son partage. »96
Une telle signification du politique n’a rien donc à faire avec la volonté politique.

Un peuple désoeuvré ne cherche aucun pouvoir politique mais sa puissance est son
impuissance au sens où il se méfie à se confondre avec un pouvoir auquel il se délègue.
La puissance du peuple ainsi désoeuvré est bien sa souveraineté. La communauté
négative est là où le politique a effectivement lieu, en tant que revendication d’une
communauté sans achèvement ni aboutissement. Le politique se pense alors pour nos
auteurs comme une volonté sans volonté, une volonté dont le contenu est la mis en
question des volontés ou les projets politiques. Le véritable défit pour la politique moderne,
n’est que « le politique » en ce que celui-ci bouleverse toutes les volontés d’organisation
de la société et réalise le caractère irréalisable de sa fin.

                                                                                                               
94 - Nancy, Jean-Luc. La communauté désavouée. P. 31.
95 - Nancy, Jean-Luc. La communauté désavouée. P. 35.
96 - Nancy, Jean-Luc. La communauté désoeuvrée. P. 100.
S'il convient désormais d'avancer des outils théoriques pour penser le politique et la
communauté après avoir déconstruit les concepts totalisants du passé et surtout après
avoir pris acte de la fin des grands récits de l'unification politique, ce travail ne doit pas
oublier qu'il se situe en tension entre le piège de l'absolu et celui d’un projet historique.
Comme nous avons tenté de le monter, la méfiance envers l'absolu se nourrit de la
conscience renouvelée des écueils rencontrés par la pensée politique pour penser la
communauté. C'est dans ce sens que les différents courants de la pensée politique n'ont
cessé de chercher un lieu où s'effectuerait une propriété commune, ou une communauté
sans substance.

La question qui se pose cependant c’est que enfin quelles sont les conséquences
pratiques de cette idée de la communauté sans substance ? Sur quel champ social, sur
quel praxis s’ouvre cette exigence communiste ? Pourrait-on aller plus loin dans l’exigence
communiste en la paraphrasant ? A part l’exemple de Mai 68, il semble que le terme qui
pourrait cristalliser à la fois l’aspect théorique et pratique de la communauté est la
« démocratie ». Si on tient compte des autres textes de Nancy, il semble qu’on peut
prendre des termes « démocratie » et « communauté » équivalents. Cette équivalence
n’est pas à priori évidente mais l’on peut constater que Nancy parle de la même manière
de la communauté et du communisme dans les ouvrages qui contiennent le nom de la
communauté que de la démocratie dans d’autres textes. (C’est aussi le cas de Rancière,
mais ni chez Bataille ni chez Blanchot l’on ne voit pas une telle équivalence). Autrement
dit, ses textes consacrés à la question de la communauté sont comme un point de départ
ontologique pour avancer dans la question de la démocratie.

La démocratie est apparemment le seul nom tenable pour éviter de retomber dans
les malentendus liés au nom communisme tout en portant son exigence. Elle est la seule
forme politique, explique Nancy, qui assume une communauté sans essence et sans
propriété.97 Par démocratie Nancy ne désigne pas ni un régime représentative ni une
demande de la société civile mais elle est pour ainsi dire le politique même sans
fondement qui n’a pour contenu que mettre en jeu l’être-ensemble.

                                                                                                               

97 - Nancy, Jean-Luc. « Démocratie finie et infinie », in: Giorgio Agamben, Alain Badiou, Daniel Bensaïd et
al., Démocratie, dans quel état ?, La Fabrique, Paris, 2009, p. 60.
La démocratie n’est pas basée sur un régime de vérité mais, au contraire, elle
assume l’absence de sens final ou plutôt l’absence de l’essence humaine qui implique son
desoeuvrement. La vérité de démocratie est qu’elle n’est pas une forme politique parmi
d’autres, mais elle est le nom d'un régime de sens dont la vérité ne peut être subsumée
sous aucune instance ordonnatrice ou gouvernante98. Ainsi la démocratie est la politique
propre à exposer la communauté désoeuvrée. Le véritable nom désiré par la démocratie
n’est que communisme. 99 La communauté politique se manifeste dans la démocratie qui
met en place tous les caractéristiques qu’on a analysé concernant la communauté :
absence de l’œuvre (fondement), le lieu de comparution, exposition de commun, partage
de l’infinité, etc.

L’évènement politique contemporain qui a mis en place cette nouvelle forme de la vie
communautaire /démocratique est sans doute pour les penseur de la communauté le Mai
68 qui rompt avec les projets politiques. C'est à la politique gestionnaire et au capitalisme
en lui-même que s'adressait le mouvement de 68. 68 s’offre comme le signe d’un
communisme, ou comme une « utopie immédiatement réalisée »100, dont le pouvoir
réside dans son impuissance, dans le fait qu’un peuple accepte de ne rien faire – un
peuple désoeuvré.

C’est Blanchot qui prend en considération les évènements de Mai 68 comme un


moment où se voit les empreints d’une communauté désoeuvrée où on pouvait voir une
manière encore jamais vécu du communisme qu’aucun projet politique ne pouvait
réclamer. « Mai 68 a montré, sans projet, sans conjuration, pouvait, dans la soudaineté
d’une rencontre heureuse, comme une fête qui bouleversait les formes sociales admises
ou espérées, s’affirmer (s’affirmer par-delà les formes usuelles de l’affirmation) la
communication explosive, l’ouverture qui permettait à chacun, sans distinction de classe,
d’âge, de sexe, ou de culture, de frayer avec le premier venu, comme avec un être déjà
aimé, précisément parce qu’il était le familier-inconnu… contrairement aux révolutions
traditionnelle, il ne s’agissait pas de seulement prendre le pouvoir pour le remplacer par un
autre, ni de prendre la Bastille, le Palais d’hiver, l’Elysée ou l’Assemblée nationale,
objectives sans importances et pas même de renverser un ancien monde, mais de laisser

                                                                                                               
98 - voir : Nancy, Jean-luc. La vérité de démocratie. Paris : Galilée. 2008.
99 - Nancy, Jean-Luc. La vérité de démocratie. p. 60.
100 - Blanchot, Maurice. La communauté inavouable. P. 54.
se manifester, en dehors de tout intérêt utilitaire, une possibilité d’être-ensemble qui
rendait à tous le droit à l’égalité dans la fraternité par la liberté de parole qui soulevait
chacun ? Chacun avait quelque chose à dire, parfois à écrire (sur les murs). La poésie était
quotidienne… »101.

Dans son dernier ouvrage communautaire, La communauté désavouée, Nancy


reprend en considération l’expérience communiste de 68 à partir de l’analyse de Blanchot
dans La communauté inavouable. Le trait majeur et le régulateur de la pensée de Blanchot
dans ce livre, selon Nancy, c’est qu’il veut répondre et répliquer à la formule d’une
communauté désoeuvrée. Vu l’analyse de Blanchot de 68, Il revient ainsi à son analyse du
politique. Dans l’événement de 68 « est écartée toute politique « déterminée » au profit
d’un sens de « politique » que définit la contre-définition du « sens limites » et « sans
exclusion ». « Gauche » ou « droite », pourtant, implique une exclusion : Blanchot tient ici
à l’écarter autant qu’il a tenu ailleurs à s’y impliquer. « Politique » s’égale en fait ici à
« commune présence ». L’exemplarité de 68 tient au caractère réel mais instantané,
évanouissant de cette présence. »102

La politique chez Blanchot sert en effet à renforcer l’idée nancienne du politique. La


politique qui se refuse à toute exclusion est le concept même du commun politique (ou du
commun, et du politique) qui ne dois pas consister. Ce commun de la communauté ne peut
pas être même trouvé comme « quelque chose » mais peut-être est-il partageable en tant
qu’une expérience.

Dans la suite du chapitre l’on va schématiser deux communautés « non-


désoeuvrées » qui ont mis en place une politique qui avait pour fondement la volonté de
faire œuvre du peuple, et de la formation de l’espace publique. Les communautés fascistes
et communistes se nourrissent de l’idée de la communauté mais au sens d’organisation ou
la gestion de la communauté.

                                                                                                               
101 - Blanchot, Maurice. La communauté inavouable ; P. 52-53.
102 - Nancy, Jean-Luc. La communauté désavouée. P. 126.
3.2 La communauté fasciste
Le fascisme avait pour fondement le refus de la société moderne et avait le sens
sinon la réalité d’une communauté intense. Le fascisme n’est que la réaction des classes
qui ont perdu leur place dans la société modern afin de récupérer leur statu perdus. Ainsi,
la montée du fascisme ainsi n’est qu’une réaction basée sur une sorte de nostalgie. Il faut
le comprendre à l’intérieur de cette nostalgie de la communauté perdue qui produit aussi
de grands succès ; un retour au passé qui prend alors la forme d’une recomposition des
valeurs sacrées, recomposition brutale (en effet, recomposer les valeurs sacrées de la
civilisation occidentale sur ses ruines), qui n’a pour aboutissement que la discipline
militaire et l’apaisement limité.

Bataille sentait bien ce que le fascisme avait capté, le fascisme répondait à un besoin
qui n’était que celui du commun. La combinaison de deux mots « nationalisme » et
« socialisme » démontre bien le désire de l’époque. Vu l’expérience fasciste l’on peut bien
comprendre pourquoi Bataille a désespéré de la communauté politique et il a cherché la
communauté dans l’amour, c’est à dire dans le refus de la société politique. Vu que le
fascisme était basé sur la nostalgie d’une communion perdue, Bataille l’a noté, il avait le
désire de la mort. (L’on a tenté de montrer dans le deuxième chapitre la raison pour
laquelle la communauté comme projet justifie la mort des individus.)

Chez Bataille, la lutte contre le fascisme devient la démonstration de deux modes


d’existence communautaire opposés: communauté soudée par une tête qui la commande,
un chef, un césar; et communauté sans chef, ce qu’il faut opposer au fascisme c’est ce qui
lui est absent. À la communauté fasciste incarnée dans et par le chef il faut opposer un
autre mode d’existence, le seul autre qui puisse retenir et nouer les hommes autant que
l’attraction d’un chef, se cristallise autour de la littérature aussi bien que l’amour.

Nazisme n’était qu’un mythe hérité de tous les discours modernes qui avaient pour
objective révéler l’origine de l’humanité. « La nostalgie d’une poético-ethnologique d’une
première humanité mythante, et la volonté de régénérer la vieille humanité européenne par
la résurrection de ses plus anciens mythes »103 est le fondement du mythe nazi qui a

                                                                                                               
103 - Nancy, Jean-Luc. La communaté désoeuvrée. P. 116.
sans doute paraphrasé cette rhétorique avec la mise en œuvre d’un « Volk » et d’un
« Reich ».

De plus, comme l’on a montré dans le chapitre précédent, la communauté ne peut


pas relever du domaine de l’œuvre, tendis que la communauté fasciste réduit l’individu à
ses finalités, à ses œuvres. Autrement dit, le fascisme met la fin aux potentialités des
individus en les limitent dans le cadre figé d’une communion nationaliste. «Seul la masse
fasciste tend à anéantir la communauté dans le délire d’une communion incarnée »104.
D’ailleurs c’est une communication basée sur exclusion de l’autre, car enfin les camps de
concentration détruisissent la communauté.

Dans le texte de 1933, « La structure psychologique du fascisme » paru dans la


revue La Critique sociale, l’étude de Bataille, dont le but est d’analyser la montée du
fascisme en Europe (recadrer la montée du fascisme en Europe à l’intérieur de cette
nostalgie de la vie perdue) ou plus précisément de comprendre pourquoi le fascisme a
réussit à attirer un people (la question à laquelle le marxisme s’avère incapable à
répondre), repose sur une opposition entre homogénéité et hétérogénéité au sein de la
société bourgeois. « Il s’agit d’éléments impossibles à assimiler et cette impossibilité qui
touche à la base l’assimilation sociale et touche en même temps l’assimilation scientifique.
Ces deux sortes d’assimilations ont une seule structure: la science a pour objet de fonder
l’homogénéité des phénomènes ; elle est, en un certain sens, une des fonctions éminentes
de l’homogénéité. Ainsi, les éléments hétérogènes qui sont exclus par cette dernière se
trouvent également exclus du champ de l’attention scientifique : par principe même, la
science ne peut pas connaître d’éléments hétérogènes en tant que tels. »105

A l’époque, Bataille avait en tête l’idée de fonder une science qu’il a pour objective
analyser les hétérogénéités. Au moins au moment où il écrit « La structure psychologique
du fascisme », L’hétérogène se définie négativement, c’est à dire il se définie par rapport à
tous ce qui n’est pas l’homogène, irréductible à la conscience rationnelle modern qui a
tendance à homogénéiser les phénomènes. Dans La politique de l’impossible, Besnier
énumère les caractéristique de l’hétérogène: “1- le sacré appartiens à l’hétérogène…; 2-
tout ce qui s’avère improductive; de l’ordre du déchet, du non-assimilable, et du hors-la –loi

                                                                                                               
104 - Nancy, Jean-Luc. La communauté désoeuvrée. P. 87.
105 - Bataille, Georges. La structure psychologique du Fascisme, p. 16.
(fous, meneurs, poètes, etc.) relève de l’hétérogène; 3- tous ce qui provoque une réaction
affective, qu’elle soit d’attraction ou répulsion; 4- tout ce qui brise l’homogénéité sociale par
la violence, la démesure, le délire ou la folie; 5- la réalité hétérogène est celle de la force
ou du choc”; 6- enfin, l’hétérogène se désigne comme le tout autre, l’incommensurable”.
106

Bataille affirme-t-il que fascisme fait partie de cet ordre hétérogène. Les meneurs
fascistes appartiennent à l’existence hétérogène en ce qu’ils s’oppose à la platitude
homogène de la démocratie et apparaissent comme tout autre, une souveraineté
impérative, et en ce qu’ils exercent aussi une violente attraction sur les masses. D’un autre
coté, les couches sociales les plus basses, celles qui provoquent une répulsion de la part
du people, appartiennent à l’ordre hétérogène. Ces deux cotés montrent bien le dualisme
fondamental du monde hétérogène ou bipolarité du sacré. Le tout autre hétérogène
s’incarne dans le chef et en l’occurrence Hitler. Alors, au sein même du fascisme se trouve
une force homogénéisant qui réside aussi dans l’armée, cette puissance
d’homogénéisation, que dans l’individu dans le soldat et aussi l’hétérogène (la populace)
dans laquelle elle recrute. Fascisme en jouant sur le double plan de l’homogène sociale et
de l’hétérogène permet à chef de maitriser à la fois l’Etat, l’armée, et tous les forces
homogénéisântes, et de se présenter comme le souverain.

Reste à savoir, malgré tout, la raison pour laquelle le fascisme a monté. Quand le
tissue sociale est décompose, et la revendication d’une autre communication s’avère
nécessaire, fascisme surgit comme une force, comme une organisation affective, à
laquelle la populace se confie. « L’ensemble des processus hétérogènes ainsi décrits ne
peut être mis en jeu que si l’homogénéité fondamentale de la société (l’appareil de
production) est dissociée par ses contradictions internes.

De plus, il est possible de dire que le développement des forces hétérogènes, bien
qu’il se produise en principe de la façon la plus aveugle, prend nécessairement le sens
d’une solution du problème posé par les contradictions de l’homogénéité. Les forces
hétérogènes développées, après s’être emparées du pouvoir, disposent des moyens de
coercition nécessaires pour arbitrer les différends survenus entre des éléments auparavant

                                                                                                               
106 - Besnier, Jean-Michel. Georges Bataille. La politique de l’impossible. P. 268.
inconciliables. »107

3.3 Communauté après le communisme trahi


Le communisme, non seulement dans sa réalisation politique, mais aussi tel qu’il est
pensé par Marx, n’est pas moins influencé par le mythe d’origine que le Nazisme. Marx
considère le communisme comme « le retour total de l’homme à soi en tant qu’homme
social ».108

Ce qui rapproche les deux formes communautaires (c’est à dire fascisme et


communisme) c’est le fait que les deux formes politiques avaient été d’une manière ou
d’une autre basées sur la mobilisation des masses. « Les fascistes avaient été des
opérations conduites sur les masses, tandis que les communistes l’avaient été sur des
classes, les unes et les autres assignées à résidence de mission historique ». 109

C’est la notion du désoeuvrement qui différencie encore une fois le communisme


comme un projet de la communauté qui est principalement désoeuvrée. Le désoeuvrement
est une région de l’homme ou de l’être qu’aucun projet communiste ou communautariste
ne portait plus.110 En d’autres termes, à partir du moment où les projets politiques, soit
fascistes soit communistes, ont tenté de créer la communauté comme une forme sociale,
l’on a perdu ce qui est inhérent de la communauté, c’est à dire le désoeuvrement. De plus,
la volonté de fixation et de clôture dans le communisme réel est le refus de la communauté
et du politique. Devenue un gouvernement, la logique du communisme réel n’avait pour
résultat que de rejoindre le développement de l’ordre social.

Du communisme il reste peut être la réflexion qu’on a toujours sur lui, comme une
exigence dont on ne peut se détacher et les traces que ce mot a laissé dans l’histoire, la
                                                                                                               
107 - Bataille, Georges. La structure psychologique du fascisme. P. 52-53.
108 - Cité par Nancy. In : La communauté désoeuvrée. 129.
109 - Nancy, Jean-Luc. La Communauté affrontée. Ibid. P. 29.
110 - Nancy, Jean-Luc. La Communauté affrontée. Ibid. P. 36.
terreur qu’il soulève et rappelle. Dans quelle contexte alors le mot de communauté a
réinteressée, malgré l’expérience soviétique, les philosophes des années 80s ? Les
années 80s étaient les dernières années de la puissance du système politique qui se
nourrissait de l’idée du communisme. La fin du communisme réel a exigé un
questionnement sur le sens de la communauté. A l’époque le mot de communauté était
réservé à un usage politique et institutionnel et ainsi c’était une problématique ignorée du
discours de la pensée. De plus, vu l’histoire de la communauté fasciste
(Volksgemeinschaft) la reproblématisation de cette notion (qui n’est plus une notion) a du
se confronter une nouvelle fois avec les thèmes fascistes.

Pourquoi à l’époque même où il semblait que l’idée du communisme est lentement en


déclin, la philosophie politique revendique une pensée sur la communauté ? Comme le
souligne Nancy, il semble qu’il y a une existence en commun à laquelle de son côté le
communisme ne rend aucune justice. 111 Donc l’invitation d’Aléa (la revue qui a invité
Nancy à écrire un article sur la communauté en 1983) avait la valeur et la force d’un
symptôme d’époque. « Or le communisme indique une idée et un projet, tandis que la
communauté semble noter un fait, une donnée. Le communisme se déclare en faveur
d’une communauté qui n’est pas donnée, qu’il se donne comme un but » 112

Le mot du communisme, au-delà de l’expérience soit soviétique soit fasciste, exprime


une vérité, un désir humain de vivre ensemble. Nancy essaie de remettre en perspective le
communisme par rapport au commun, qui le précède. Le mot communisme est le porteur
d’une vérité ou d’un désir qui procède de l’existence humaine. Ce qu’il nous reste
aujourd’hui de ce désir initial doit être donc conservé avec prudence. À part ses
associations historiques, le mot communisme représente bien la pensée à propos de
l’existence humaine. C’est Blanchot qui a d’abord évoqué l’exigence communiste en
désignant un désir ou une revendication qui ne corresponde pas à un programme ou un
mouvement politique mais qui ne peut pas se détacher de l’appel du commun. Cette
exigence n’est qu’une détresse, une défaillance, une revendication, et une responsabilité
dont rien ne nous a exonérés”113. Elle est une tache aussi bien pour le politique que pour
la pensée. La pensée dont le souci est l’exigence communiste part d’articulation l’idée de

                                                                                                               
111 - Nancy, Jean-Luc. La communauté désavouée. P. 23.
112 - Nancy, Jean-Luc. La Communauté affrontée. P. 27.
113 - Baily, Jean-Christophe. Nancy Jean-Luc. La comparution. P. 66.
l’être-avec aux fondamentaux de la pensée du communisme.

Les États qui se réclamaient du communisme ou du moins opéraient une politique


dite communiste se sont avérés comme « les agents de sa trahison » 114 car le
totalitarisme n’a rien à faire avec l’idée originaire du communisme. Le communisme réel
(voire les communistes réels, c’est à dire toutes les espèces politiques modernes qui
réclamaient d’une certaine manière d’avoir une forme d’organisation communiste) a réduit
l’homme à son travail, à son essence, et à partir du moment où l’homme est défini comme
l’agent de son essence qui est la production ou plutôt comme producteur de sa propre
essence sous les espèces de son travail ou de ses œuvres, il ne reste de la communauté
qu’un nom intenable. « Le communisme , s’étant donné l’homme pour fin, la production de
l’homme et de l’homme producteur, était lié dans son principe à une négation de la
souveraineté de l’homme, c’est à dire à une négation de ce qui, de l’homme est irréductible
à l’immanence humaine. » 115

L’essentialisme du communisme qui aboutit à son tour au totalitarisme est issu de ce


présupposé que l’homme a une essence prédonnée qu’il doit réaliser dans la société.
Celle-ci peut être bien paraphrasé dans l’immanence de l’homme à l’homme : considérant
l’homme comme un être immanent par excellence, la société devient un lieu dans lequel il
peut accomplir son essence. Rappelons que l’Immanentisme désigne pour Nancy le
totalitarisme. L’Immanentisme est liée à son tour à l’individualisme.

Enfin, il faut bien mentionner que ce n’était pas seulement la déception du à la


proposition communiste qui a exigé à nouveaux de repenser la communauté mais de
l’autre coté c’est face à un désenchantement profond de la démocratie que dans les
années 80 la pensée de la communauté ressuscite.

A part le modèle communiste, les autres modèles de l’être-en-commun n’ont pas


ouvert un nouvel horizon dans la vie communautaire. « La venue au jour et à la conscience
des communautés décolonisées n’a pas modifié en profondeur cet état de choses, et la
croissance, aujourd’hui, des formes inédites de l’être-en-commun – à travers l’information
comme à travers ce qu’on appelle la société multi-raciale- n’a pas non plus déclenché le

                                                                                                               
114 - Nancy, Jean-Luc. La communauté désoeuvrée. P. 12.
115 - Nancy, Jean-Luc. La communauté désoeuvrée. P. 44-45.
renouvellement véritable d’une question de la communauté. »116

C’est pourquoi nous apprenons peut-être ainsi qu’il ne peut plus s’agir de figurer ou
de modeler, pour nous la présenter et pour la fêter, une essence communautaire, et qu’il
s’agit en revanche de penser la communauté, c’est à dire d’en penser l’exigence insistante
et peut-être encore inouïe, par-delà les modèles ou les modelages communautaires »117

                                                                                                               
116 - Nancy, Jean-Luc. La communauté désoeuvrée. P. 58.
117 - Nancy, Jean-Luc. La communauté désoeuvrée. P. 59.
Chapitre IV

Les modalités de la communauté :

De l’amour à l’art

4.1 La communauté des amants


C’est en 1939, tout au début de la guerre, que Bataille ferme les yeux vis à vis des
événements décevants qui l’entourent, et écrit un texte intitulé « Amitié », illustré dans le
livre Coupable; la guerre en est la raison, mais pas le sujet principal. Comment mettre en
exergue les raisons d'un texte sur l'Amitié dans un monde dévasté par la terreur qu'elle
engendre? Tourner le dos aux événements politiques de l’époque n’en était pas moins
politique.

Il est de tout évidence clair que lorsque deux personnes se trouvent dans une relation
intime détachée des normes sociales, ils créent une communauté. Pour Bataille, la
communauté est avant tout celle des amants. En effet, au sens bataillien, l'amour est une
figure de la souveraineté, c'est à dire une consommation pure improductive et ainsi l’extase
de l’instant. Comme on l'a vu, Bataille a tendance à affronter la souveraineté des amants à
la société et à l’Etat. A l’écart de la société, les amants fondent leur société. Selon ce
philosophe, c’est Nietzsche qui est l’instigateur d’une pensée de l’amitié car il est le
premier à reconnaïtre que le savoir absolu hégélien, lié à l’être isolé, est impossible.

En un sens, l’une des critiques les plus importantes de Bataille contre le système
hégélien, tel qu’il le comprend à partir de la lecture de Kojève, part de son souci de la
communication ou plus précisément de la négligence de l’amitié. La communication,
retrouvée de façon exemplaire dans l'Amitié, requiert la destruction de l'illusion qui ancre la
philosophie dans la solitude de l’Absolu. Le sujet qui n’a aucune capacité à aimer reste le
sujet orgueilleux cartésien.

Toutefois la communication des amoureux, dans et par laquelle, au moins chez notre
auteur, se trouve la vérité de la communauté, est basée sur le rejet du tiers. Les deux êtres
singuliers finissent par s’abîmer dans leur extase. Ce que Nancy cherche dans sa lecture
de Bataille est plutôt une politique, celle de la figure des amants paraissant
impuissants. Les amants représentent chez ce dernier le désespoir de la communauté et
du politique. A la limite, ces amants se laisseraient piéger dans l’opposition du privé et du
public.

Les amants ne sont ni dedans ni dehors mais à la fois dedans et dehors car ils n’ont
pas de sens sans communauté ; c’est cette dernière qui leur apporte leur singularité voire
même leur expérience, leur conception de l’amour. Chez Nancy, l’amour est sans doute
deseoeuvré mais les amants se placant à la limite extrême du partage. « Les amants
exposent, sur sa limite, l’exposition des êtres singulières les uns par rapport aux autres, et
le battement de cette exposition ». 118 Ceci ne veut absolument pas dire que les amants
restent malgré tout dans leur communion immanente : Les deux êtres singuliers sont
partagés, et la singularité de leur amour à son tour s’expose à la communauté. Ca ne veut
pas dire non plus que la communauté est au-delà des amants ou elle les englobe, mais
elle les traverse, voire même elle rend possible leur communication.

C’est une communication silencieuse qui reste, pour ainsi dire, enfermée dans la
communion. L’Inaccessibilité de cette communauté s’explique par le fait que le baiser n’est
pas la parole. « Sans doute, les amants parlent » écrit-il Nancy « mais c’est une parole à la
limite, impuissante, excessive en ce qu’excessivement pauvre, et dans la quelle, déjà,
l’amour s’enlise… dans la Cité, en revanche, les hommes ne s‘embrassent pas »119

Cela ne fait aucun doute que Nancy est loin de considérer que les amants doivent
partager leur amour avec la société en s’appuyant sur sa parole établie. La parole sociale
ou culturelle est aussi impuissante que celle des amants. D’où la tâche de réintégrer la
question de la littérature. En d’autres termes les amants comparaissent à leur tour devant
                                                                                                               
118 - Nancy, Jean-Luc. La communauté desoeuvrée. P. 95.
119 - Nancy, Jean-Luc. La communauté désoeuvrée. 91.
la communauté et il faut envisager l’amour dans la communication littéraire. L’amour
n’exprime le partage communautaire que par le détour par l’écriture « le geste des
amants… ne peut-être exposé que par une écriture et par un récit ».120

«La communauté des amants, … a pour fin essentielle la destruction de la société. Là


où se forme une communauté épisodique entre deux êtres qui sont faits ou qui ne sont pas
faits l’un pour l’autre, se constitue une machine de guerre ou pour mieux dire une
possibilité de désastre qui porte en elle, fut-ce à dose infinitésimale, la menace de
l’annihilation universelle.»121 Blanchot, quant à lui, s’interroge donc sur la manière dont
l’amour met en jeu le partage de l’un avec et par l’autre (il évoque la question de l’amour à
la lumière de sa lecture de “la maladie de la mort” de Marguerite Duras).

L’union des amants n’est qu’un mensonge romantique. Les deux côtés de cette
relation forment une communauté. Mais, comme l’analyse Nancy, c’est une communauté
enfermée en ce que le rapport issu de l’amour forme la “communauté d’une prison,
organisée par l’un, consentie par l’autre, où ce qui est en jeu c’est bien la tentative d’aimer
– mais pour Rien, tentative qui n’a finalement d’autre objet que ce rien qui les anime à leur
insu et qui ne les expose à rien d’autre qu’à se toucher vainement. Ni joi, ni haine, une
jouissance solitaire, des larmes solitaires…”122

                                                                                                               
120 - Nancy, Jean-Luc. La communauté desavouée. P. 99.
121 - Blanchot, Maurice. La communauté inavouable. p . 80.
122 - Blanchot. Maurice. La communauté inavouable P. 82.
‘’La littérature n’est pas innocente, et, coupable, elle
devait à la fin s’avouer telle’’

Georges Bataille, La littérature et le mal. 123

4.2 Le communisme littéraire

Blanchot et Nancy ont bien envisagé le lieu important où l'écriture fait surgir
l'expérience communautaire ou ce qu'ils nomment « le communisme littéraire ». On a
souligné que pour les penseurs de la communauté l'amour et la littérature ont cette
capacité de souligner l'être en commun. Cependant pour Nancy, la communauté de la
littérature est plus efficace que la communauté des amants parce que les amants ne
parlent pas.

A l'instar des expériences fascistes et communistes, la pensée sur la communauté


nécessite un nouveau regard sur les termes communautaires. Tous les termes concernant
la question de la place de la littérature dans la communauté – ou le communisme littéraire
c’est à dire l’écriture dans la communauté ou communauté issue de l’écriture – demandent
à être transformés, à être remis en jeu dans un espace tout à fait différent des
agencements trop facilement suggerés, comme la solitude de l’écrivain/collectivité,
culture/société, élite/ masse.

Revenons aux notions ontologiques qu’on a décrit dans le deuxième chapitre. La


communication n’a lieu chez Bataille qu’au moment où la communication habituelle entre
les hommes passant par le langage profane ordinaire, est mise en question et s’avère
vaine. Evidemment, il y a toujours une communication mais Bataille la trouve profane,
faible, servile. Le caractère faible de celle-ci est la base de la société profane, de la société

                                                                                                               
123 - Bataille, Georges. La littérature et le mal. p. 172.
active au sens où l’activité se confonde avec la productivité. 124

L’écriture n’est pas postérieure à la communication mais en est l’élément inhérent. « Il


y a une inscription de l’exposition communautaire ; et que cette exposition, comme telle, ne
peut que s’inscrire, ou ne peut s’offrir que par une inscription. »125 L’écriture est un lieu
pour partager une extase, ce qui fait que la communauté s’inscrit dans l’écriture et que le
sens est toujours et essentiellement commun et non isolé. Donc, la communauté et
l’écriture naissent fondamentalement liées.126 « Le communisme littéraire » de Nancy
n’est pas autre chose que le partage de la communauté dans et par son écriture. Ce que la
littérature met en jeu, qui diffère évidemment de « mettre en œuvre », c’est le passage de
l’un à l’autre, le partage de l’un par l’autre. L’écriture est le geste même de la comparution,
l’exposition commune des êtres singuliers. En ce sens, l’écrivain, même le plus solitaire,
écrit toujours et inévitablement pour l’autre. L’écrivain n'écrit que pour l'autre. La littérature
inscrit l'être en commun, l'être pour autrui, et par autrui. Nous n’écririons pas si nous étions
dans la communion immanente. Nous écrivons parce que notre être est partagé et il y a
quelque chose en commun.

La littérature est à son tour liée au désoeuvrement. Elle est à la fois désoeuvrée et
issue du désoeuvrement. « C’est parce qu’il y a ce désoeuvrement qui partage notre être
en commun, qu’il y a la littérature… écrire pour autrui signifie en réalité écrire à cause
d'autrui. L'écrivain ne donne rien et ne destine rien aux autres, il n'a pas en vue, comme
son projet de leur communiquer quoique ce soit, ni un message, ni lui-même. »127 Par
comparution on se place à la limite commune où la communication a lieu et l'écriture est le
geste qui obéit à la seule nécessité d'exposer dans cette limite.

Comme Nancy lui-même le souligne, en reprenant le thème de l’écriture en tant


qu’exposition de la parole de Blanchot, conjointement au propos de Derrida128. Il faut
d’ailleurs mentionner que chez Nancy et Blanchot l’écriture et la littérature sont en un sens
identiques. En effet, ils utilisent les deux termes dans les acceptions par lesquelles ils
correspondent. De même, il élargit le concept de l’écriture en la catégorisant comme une
                                                                                                               
124 - Bataille, Georges. La littérature et le mal. 312.
125 - Nancy, Jean-Luc. La communauté déseouvrée. P. 96.
126 - Nancy, Jean-Luc. La communauté desavouée. P. 49.
127 - Nancy, Jean-Luc. La communauté désoeuvrée. p. 167.
128 - Nancy, Jean-Luc. La communauté désavouée. P. 47.
façon de parler. La parole, la voix, l’écriture, et la littérature désignent la même chose ; de
ce fait cette conception élargie diverge de la pensée derridienne en ce qui concerne
l’écriture. Ce qui importe chez lui n’est ni le genre ni le style mais l’inscription de l’être en
commun qui peut s’établir soit par l’écriture soit par la voix.

En outre, en ce qui concerne la dimension politique de la littérature, il est nécessaire


de mentionner qu’elle est loin de l’idée de « la littérature engagée », telle qu’elle est
analysée, entre autres, par Sartre, car il ne s’agit pas d’une volonté politique ayant pour but
de servir une idée. La littérature n’est pas le résultat d’un choix qui réponde à un sentiment
de responsabilité. Elle est essentiellement l’une des aspects de la vie souveraine et ne
s’insère pas dans le terrain de l’action ; d’où sa puissance politique liée d’une certaine
manière à l’impossible, à l’impossibilité de savoir absolu.

Le communisme littéraire procède de façon à ce que l’écriture interrompe le mythe


communiel qui a tendance à parler des origines de l’humanité. L’écriture, au contraire, ne
fait qu’inaugurer une communauté. L’inauguration n’est en aucun cas rattachée à un
quelconque projet opérationnel de la communauté. Cette inauguration désoeuvrée est
inachevée et ne fonde rien. Aucune histoire ou mythe de la communauté ne surgit avec
l’écriture inaugurale. Nous nous entendons, nous nous communiquons, en partageant
cette écriture mais celle-ci n’a pas pour objectif d’orienter l’être en commun ou de partager
un savoir commun, mais elle représente l’expérience intérieure.

« La question de la communication », écrit Bataille dans La littérature et le mal, « est


toujours posée dans l'expression littéraire » 129. L’expérience intérieure ou l’expérience de
l’extase, qui est à la base de la communication, selon lui, a lieu dans l’écriture ; ainsi elle
est désormais une expérience littéraire. L’importance de l’écriture chez lui est indissociable
de sa lecture de Hegel qu’on a tentée de clarifier jusqu’ici. Selon Bataille, « pourquoi faut-il
qu’il y ait ce que je sais ? Pourquoi est-ce une nécessité ? Dans cette question est cachée
– elle n’apparaît pas tout d’abord – une extrême déchirure, si profonde que seul le silence
de l’extase lui réponde »130. Cette impossibilité de tout savoir et donc cette expérience de
non-savoir, met en question toutes les certitudes, tous les sens habituels. L’expérience
intérieure opère la transgression de ce par quoi le sens commence à se dire. Que cette

                                                                                                               
129 - Bataille, Georges. La littérature et le mal. P. 313.
130 - Bataille, Georges. L’expérience intérieure. P. 128.
transgression, que cette expérience des limites doive s’écrire, et ce même par l’écriture,
profite à la littérature qui définit justement son espace pour soumettre la représentation
langagière. 131 C’est dans cette dernière qu’on met le sens en partage infini entre les
êtres singuliers et ce faisant le sens transgresse.

Dans la littérature le langage est poussée jousqu’à ses limites, ce qui se trouve être
un gaspillage au niveau de la signification. La perversion littéraire du langage est l’une des
voies de la transgression. On a vu que les êtres finis, les êtres singulières, communiquent
dans la communauté, mais la communication elle-même, aussi bien que les singularités,
sont infinies. D’où l’idée que le sens de l’écriture n’est pas définitif.

La consommation, comme on l’a montré, est la voie par où communiquent et entrent


les êtres séparées dans un monde intime. Ce dernier est le monde de la souveraineté ou
bien le monde souverain. Tous les hommes qui transgressent toutes les lois de la société
ont une capacité souveraine, l’expérience de l’écrivain en est d’un intérêt exemplaire.
C’est, parmi d’autres, le cas de Genet, qui cherchait la souveraineté dans le Mal, et c’est
ce que Bataille analyse dans la littérature et le mal.132 Concernant la transgression, ce
dernier Bataille relie la recherche de la souveraineté au frachissement d’un ou plusieurs
interdits. D’où le lien entre la souveraineté et le mal et entre celui-ci et le sacré.

Il convient ici de mentionner qu’il y a là une relation entre le don et l’écriture qui reste
à analyser. Blanchot relie l’écriture à la figure du don. L’écriture est le « don de parole, et
ainsi elle est la figure de l’impossible et elle peut transfèrer l’impossible. L’écriture reste la
transmission de l’intransmissible » 133 . L’idée de l’écriture comme le don se nourrit
d’ailleurs de l’herméneutique contemporaine, surtout celle influencée par Heidegger. Dans
la lecture de Nancy de Heidegger, le sens n’est qu’un don qui s’inscrit dans l’écriture. C’est
le partage communautaire qui fait le don, et cela signifie que le sens est « donné » et
abandonné au partage. « le sens se donne, il s’abandonne. Il n’y a peut-être pas d’autre
sens du sens que dans cette générosité. »134

L’écriture chez Blanchot n'est pas un objet esthétique, mais il est le rapport d'adresse
                                                                                                               
131 - Besnier, Jean-Michel. Georges Bataille : La politique de l’impossible. 340.
132 - Bataille, Georges. La littérature et le mal. P. 289.
133 - Blanchot, Maurice. La communauté inavouable. P. 25.
134 - Nancy, Jean-Luc. Le partage des voix. P. 83.
par lequel un moi s'adresse à un toi, un moi se met hors de soi-même, qui est en fait liée,
pour reprendre le mot de Bataille, à une extase. L'écrivain et le lecteur se font l'un l'autre,
et en se faisant l'un l'autre, ils se déplacent l'un l'autre et ils se déplacent l'un par rapport à
l'autre. Ils n'ont pas quelque chose à se communiquer sauf ce partage, ils n'ont pas un
message à se transmettre. Ce que l’écrivain et le lecteur (ou sans doute, les lecteurs)
partagent, c'est la puissance et la passion de se communiquer. L’on peut dire qu'il n'y a
rien à communiquer, mais ce rien à communiquer n'a rien de nihiliste. D’où l’idée selon
laquelle la communauté est immontrable, imprésentable, ou comme le dit Blanchot,
« inavouable ». Il y a la communauté, l’on sait, l’on se sent, mais d’une manière inavouable
car elle ne peut pas être mise en oeuvre contrairement à ce que voulaient tous les projets
politiques.

La communauté n’est, pour ainsi dire, rien d’autre que le mouvement de l'écriture, qui
est comme le dit Blanchot, le fond sans fond de la communication. Ce fond sans fond c’est
la base vers laquelle tous les partages communautaires, tout échange, aboutit comme à
l'ouverture qui est précisément l'ouverture de l'un sur l'autre ou l'ouverture de l'un à l'autre.
Cet échange est ce que Nancy entends par la transmission de l'intransmissible – et la
peine que vaut la transmission de l'intransmissible.

En somme, le communisme littéraire n’est que l’articulation de la communauté.


« Articulation signifie, en quelque façon, écriture, c’est à dire : inscription d’un sens dont la
transcendance ou la présence est indéfiniment et constitutivement différée. » 135
L’exigence du communisme littéraire vient du fait qu’il y ait toujours au sein de toute
collectivité et au coeur de tout individu une communauté (inavouable, dans le lexique de
Blanchot) et le mythe de l’origine de cette communauté est interrompu. Par et dans ce
communisme les pensées, les voix différentes, et toutes les singularités sont exposées en
commun.

Le désoeuvrement du communisme littéraire consiste en ceci : il ouvre la


communauté à elle-même, plutôt qu’à un destin ou à un avenir. D’où le sens ou plutôt la
tâche politique de la littérature. « La communauté, dans sa résistance infinie à tout ce qui
veut l’achever (dans tous les sens du mots), signifie une exigence politique irrépressible, et

                                                                                                               
135 - Nancy, Jean-Luc. La communauté désoeuvrée. 197.
que cette exigence politique exige à son tour quelque chose de la littérature ; l’inscription
de notre résistance infinie »136

4.2.1 L’œuvre désoeuvrée


il ne s’agit sans doute pas de n’importe quelle écriture, lorsque nos auteurs parlent de
l’inscription de la communauté. Certaines œuvres mettent miex en avant ce qui est en
commun que d’autres. Ce qui est partagé par et dans la littérature ne se présente pas
comme l’œuvre ou le résultat du désoeuvrement, en revanche ce qui se communique c’est
le désoeuvrement des œuvres. « L’œuvre dans la communauté et l’œuvre de la
communauté… n’ont pas leur vérité dans l’achèvement de leur opération, ni dans la
substance et dans l’unité de leur opus. Mais ce qui s’expose dans l’œuvre, ou par les
œuvres, commence et finit infiniment en deca et au-delà de l’œuvre » 137 . Le
désoeuvrement n’agit pas postérieurement sur l’œuvre. L’œuvre est déjà desoeuvrée (ou
plutôt il faut qu’elle soit désoeuvrée) si elle s’offre à la communication. L’œuvre doit être
présentée sur la limite commune où les êtres singuliers comparaissent. Cela ne veut donc
pas dire que l’œuvre doit être communicable ou transmissible. Il ne s’agit pas non plus
d’une fonction de message. « ni un livre, ni une musique, ni un peuple, ne sont comme
tels, les porteurs ou les médiateurs d’un message. La fonction du message concerne la
société, elle n’a pas lieu dans la communauté. »138

L’œuvre ne s’inscrit pas dans l’échange des idées dans la société, contrairement au
concept sociologique de la « culture ». Dès que l’œuvre surgit, il faut l’abandonner à la
communication libre ou à sa limite. L’œuvre d’art représente une sorte de tâche sur
laquelle Nancy met la main. Comme on l’a vu ultérieurement, l’être en commun résiste
autant à l’immanence qu’à la désagrégation. Mais ca ne veut pas dire qu’il suffit de le dire
pour l’exposer. Cette tâche consiste à exposer l’inexposable par l’écriture. « De l’exposer,

                                                                                                               
136 - Nancy, Jean-Luc. La communauté désoeuvrée. 198.
137 - Nancy, Jean-Luc. La communauté desoeuvrée. 180-181.
138 - Nancy, Jean-Luc. La communauté désoeuvrée. p. 181.
c’est à dire de ne pas le présenter ou le représenter sans que cette représentation soit elle-
même, à son tour, le lieu et l’enjeu d’une exposition »139 .

Mais la question qui se pose c’est que si la souveraineté n’est rien, l’écriture n’en est-
elle pas alors contradictoire étant donné qu’elle reste comme l’œuvre de désoeuvrement ?
Il est évident qu’au moment de l’extase on n’écrit pas. « si l’extase peut être remémorée –
et ainsi parlée ou écrite – ce n’est que par la mémoire d’un passé qui n’aurait jamais été
vécu au présent »140

Il est vrai que la souveraineté chez Bataille n’est au fond rien au sens où l’on ne
produit rien toute en vivant l’instant présent. (Il est également vrai que la souveraineté est
d’une certaine manière le refus du temps linéaire). L’importance de l’approche
blanchotienne viens du fait qu’il met l’accent sur l’œuvre de chaque désoeuvrement et
inversement sur le désoeuvrement de chaque œuvre. Nancy ne pense qu’à écarter les
œuvres institutionnelles qui sont porteuses de messages ou de sens finis. Cependant, la
communauté évasive ne peut avoir lieu, selon Blanchot, que dans sa propre déliaison, et
ainsi qu’à partir d’une œuvre. Pour lui, il ne suffit pas de se méfier de toute œuvre ou de
toute cristallisation. Le désoeuvrement n’est pas un moment à postériori par rapport à
l’œuvre, ni le contraire, mais il réside dans l’œuvre. « il faut aussi penser qu’il y a eu, déjà,
toujours, une oeuvre de communauté, une opération de partage qui aurait toujours
précédé toute existence singulière ou générique, une communication et une contagion
sans la quelle il ne saurait y avoir, de manière absolument générale, aucune présence ni
aucun monde »141

Le trait décisif de l’extase est, selon Blanchot, « celui qui l’éprouve n’est plus là pour
l’éprouver… je me rappelle, je me remémore, je parle ou j’écrit dans le transport qui
déborde et ébranle toute possibilité de se souvenir »142 c’est en ce sens que l’écriture est
liée à un « non-savoir ». On ne peut pas savoir exactement ce que signifie l’extase et elle
se refuse à être affirmée autrement que par des mots aléatoires qui ne sauraint la
garantir. » 143 L’œuvre littéraire n’est ainsi ni une « chose littéraire », ni un objet
                                                                                                               
139 - Nancy, Jean-Luc. La communauté désoeuvrée. P. 230 .
140 - Nancy, Jean-Luc. La communauté désavouée. P. 50.
141 - Blanchot, Maurice. La communauté inavouable. P. 44.
142 - Blanchot, Maurice. La communauté inavouable, p. 37.
143 - Blanchot, Maurice. La communauté inavouable. 37.
esthétique, car on l’a illustré précédemment : l’ordre des choses fait partie du monde de
production qui est le monde profane, le monde qui n’est pas souverain et ainsi incapable
de représenter la communication.

4.2.2 Le sens de la communauté


L’inscription de la communauté a sans doute un sens ou plutôt elle impose un sens
commun. « Le sens est commun, communiquant, communiqué, en commun, par
définition … un être sans autre (sans altérité) n’aurait pas de sens, ne serait que
l’immanence de sa propre position »144. Le sens ne prends « sens » que dans le partage
d’un « en commun ». On a vu que ce qui fait le sens de l’être c’est l’existence et ce sens
ne se représente pas par une coïncidence de l’être avec lui-même. C’est le sens qui donne
à l’existence son aspect sensible circulant dans la communauté. « le sens du sens, depuis
le sens sensible, et dans tous les autres sens, c’est : s’affecter d’un dehors, être affecté
d’un dehors, et aussi affecter un dehors ».145

le caractère communautaire du sens se manifeste également dans la philosophie de


Heidegger qui a influencé toute une tradition de la pensée herméneutique. Dans Le
partage des voix, paru un an avant La communauté désoeuvrée, Nancy met la question de
« l’interprétation » et celle du « partage » au centre de sa contribution à la refléxion sur
l’hereméneutique ontologique de Heidegger en concevant le sens comme la communauté.
Le sens, selon lui, est le partage du « logos », ainsi c’est dans le partage de nos voix que
notre être prend sens. Celui-ci n’est pas quelque chose de prédonné ou de présupposé,
mais il est donné au sens « qu’il est abandonné au partage, à la loi herméneutique de la
différence des voix, et qu’il n’est pas un donné, antérieur et extérieur à nos voix et à nos
déclamations ».146

                                                                                                               
144 - Nancy, Jean-Luc. La communauté désoeuvrée. 211.
145 - Nancy, Jean-Luc. La communauté désoeuvrée. P . 211.
146 - Nancy, Jean-Luc. Le partage des voix. P. 83.
Le sens se donne en s’abandonnant dans le jeu indéfini de l’interprétation. Ainsi une
telle acception du sens est liée à la question de « l’être-avec » : « c’est à partir de là qu’il
faut désormais comprendre l’ouverture herménéutique de la question de l’être, et sa figure
circulaire. Si nous nous mouvons toujours déjà dans la compréhension ordinaire de l’être,
ce n’est pas que nous ayons de manière ordinaire – ni extraordinaire – le sens de l’être, ni
un sens de l’être, ni du sens pour l’être. C’est que nous somme, nous existons dans le
partage de voix, et que ce partage fait ce que nous sommes : nous le donne, nous le
partage, nous l’annonce. Etre déjà dans la compréhension de l’être n’est pas être déjà
dans la circulation ni dans la circularité du sens : c’est être, et c’est être abandonné à ce
partage, et à sa difficile communauté, où l’être est ce que nous annoncons les uns aux
autres »147. C’est d’ailleurs cette acception communautaire de « sens » qui rapproche
Bataille d’Heidegger, car comme le dit Nancy « Que le sens soit essentiellement commun
et non isolé, c’est chez Bataille plus qu’un thème, c’est une obsession, une hantise. »148

Ce qui compte est en effet ce qui fait circuler du sens: bien entendu, il s'agit toujours
de ce qui fait commun/ communication/ communauté. Mais il n'est pas simple de montrer
comment se communique un sens qui n'emploie pas le langage. Pourtant c'est en même
temps le sensible - visuel, sonore, etc. - qui communique, lui et rien d'autre. Lorsque
l'intelligible communique, c'est qu'il se fait sensible. Du moins, l’on pourrait dire que pour
nos auteurs le sens reste celui de la langue et se passe par la langue. Autrement dit, du
partage du sens, ils n’en tirent que l’idée de l’écriture. Le sens ne fait et ne représente le
commun que dans et par l’écriture.

Par exemple, Proust communique une pensée propre des rapports affectifs, sociaux,
etc. - mais ce qui communique cette "pensée" (ce qu'on peut commenter, analyser, etc)
c'est la sensibilité particulière de l'écriture de Proust - et celle-ci est en quelque sorte
visuelle, sonore, tactile. Mais le "petit pan de mur jaune" est irréductible aux mots qui en
parlent (et c'est aussi cela que Proust dit ou écrit). Le jeune de ce mur, sa nuance propre
et sa taille, sa position dans le tableau, etc. sont des actes de communication: ils envoient,
ils propagent, ils irradient du sens, des possibilités de sens; et ceux-ci vont toujours au-
delà de la signification, à laquelle le langage pour sa part est attaché.

                                                                                                               
147 - Nancy, Jean-Luc. Le partage des voix. P. 83.
148 - Nancy, Jean-Luc. La communauté désavouée. P. 49.
Il n'y a donc pas d’expérience qui soit « plutôt » appropriée au faire-commun mais le
sens est quand même toujours essentiellement multiple. Il a son registre visuel (et coloré,
linéaire, tactile...), son registre sonore, son registre verbal, etc... La diversité sensible
appartient au sens - et au commun. Les arts n'existent que selon ce partage du commun
ou plutôt comme commun.

La question qui se pose c’est alors, si le commun a des registres différents (visuel,
sonore, littéraire) pourquoi limite-t-on la communauté à son aspect littéraire ? Comment
pourrait-on envisager la multiplicité essentielle du sens ? L’inscription de la communauté
se manifeste-t-elle toujours dans l’écriture ? Pourrait-on envisager un « communisme
artistique » ? N’urait-on pas dans cette recherche l’objectif de répondre à toutes ces
questions. Une autre étude serait nécessaire, mais on pourrait du moins éclaircir notre
question.

4.3 Le lieu de l’art

La dernière partie de notre recherche porte sur le rôle que joue l'art pour créer ou
pour révéler cette espèce de la communication dans la communauté. L’analyse consacrée
à la littérature me semble insuffisante en ce qui concerne l'art ou les œuvres d’art basés
sur l’expérience visuelle ou l’image plutôt que sur l'expérience textuelle. Nos auteurs ont
beucoup parlé de la littérature et de l'amour qui sont, pour eux, deux moments décisifs de
l'expérience communautaire mais pas assez de l'art malgré son importance cruciale dans
la souveraineté.

Il semble que Nancy ne fait aucune différence entres les arts et élargit ce qu’il dit de
l’écriture et de la littérature à tous les arts. Par exemple, quand il dit que l’être en commun
est toujours littéraire, il définit « le littéraire » comme quelque chose de très vaste : l’être
en commun a son être même dans la littérature « (dans l’écriture, dans une certaine voix,
dans une musique singulière, mais aussi dans une peinture) »149. Il désigne la littérature
comme l’être lui-même. Ainsi j’ai tenté, grâce à un retour vers Bataille, de traiter le rôle de
cet homme souveraine de l'art dans la communauté en m'appuyant sur les notions de
désœuvrement et de souveraineté.

Selon ce dernier, dans l’art il y a le désire « d’annuler le temps (d’annuler le désire),


alors que, dans le projet, il y avait simplement le rejet du désir. Le projet est expressément
le fait de l’esclave : c’est le travail exécuté par celui qui ne jouit pas du fruit de son labeur.
En revanche, dans l’art l’homme revient à la souveraineté (à l’échéance du désir) et, s’il est
d’abord désireux d’annuler le désir, à peine est-il parvenu à ses fins qu’il est désir de
rallumer le désir. »150

La question de l’art nous amène ainsi au centre des concepts fondamentaux de la


pensée sur la communauté en ceci qu’elle est liée encore une fois à la souveraineté, la
dépense improductive, l’expérience interieur, etc. Peut-être nous faut-il un autre détour par
Bataille en se demandant si la lecture que Nancy et Blanchot ont fait du lieu de l’écriture
chez cet auteur peut être élargie à tout ce qu’on entends par le mot « art ». Mais ici dans le
cadre de cette recherche nous ne pouvons que poser la question sans vraiement y
répondre.

En ce qui concerne la première, il faut remarquer que l'une des aspects de la


souveraineté chez Bataille et la consommation qui en résulte est l'art. « faire œuvre
littéraire est tourner le dos à la servilité, comme à toute diminution concevable, c’est parler
le langage souverain qui, venant de la part souverain de l’homme s’adresse à l’humanité
souveraine. »151. En ce qui concerne la perte dans l'art, il distingue deux grandes
catégories: la première étant : la construction architecturale, la musique, et la danse qui
comportent des dépenses réelles. La littérature et le théâtre, qui constituent la seconde,
provoquent l’angoisse et l’horreur par des représentations symboliques de la perte
tragique.152

Pour lui, l'art doit être non seulement sans utilité mais en plus montrer les aspects
                                                                                                               
149 - Nancy, Jean-Luc. La communauté désoeuvrée. P. 161.
150 - Bataille, Georges. L’expérience intérieure. P. 71.
151 - Bataille, Georges. La littérature et le mal. P. 304.
152 - Bataille , Georges. La part Maudite. P 29.
inutiles et inférieures de la vie du sujet. C'est ce qui se voit dans son article intitulé "le gros
orteil" qui reflète son intérêt pour le surréalisme. De ce fait, c'est dans l'expérience
artistique que l'on prend en compte notre état souverain et que l'on s'installe dans un
monde où la relation communautaire peut surgir et là où la perte et la consommation
reignent. L’œuvre d’art, ayant toujours un surplus irréductible, doit être désœuvrée et
inutile dans le sens où elle ne peut pas se réduire à une fonction précise. En effet, comme
on l’a vu, elle n'est pas porteuse d'un message.

Lorsque Georges Bataille écrit « que seule une œuvre d'art répondrait à la
représentation de ce qui est que je veux formuler »153, il démontre la présence continue et
préoccupante des arts plastiques dans toutes ses œuvres d’une telle manière que, même
si la question principale n’est pas l’art mais, elles sont hantées par sa présence, liées aux
obsessions majeures du jeu, de la dépense, du sacré, de la mort et de l'érotisme. A part
ses réflexions sur l’art, il a participé aux mouvements artistiques de son époque comme le
surréalisme. L’art, pour lui, est à la fois une préoccupation philosophique et une mode de
vie. La pensée de Georges Bataille ne cesse pas d’ailleurs de nourrir des courants de
pensée surtout dans le domaine de la philosophie de l’art. Il est vrai qu'à cette époque, la
réflexion sur l'art est intimement liée au devenir de la littérature et de la poésie. Comme les
surréalistes, Bataille ne sépare pas l'esthétique, la poésie, la littérature et la politique.

Toutefois, comme le souligne Vincent Teixeira dans son étude sur la question de la
peinture chez Georges Bataille, la place grandissante qu'il accorde aux arts plastiques
dans son œuvre est peut-être le reflet d'une inquiétude qui ne le lâche pas: l'impuissance
du discours à incarner certains "états- limites" auxquels il aspire154. Selon Georges
Bataille, l'art est le lieu de ce "non-savoir" qu'il traque dans l'expérience et par sa propre
écriture. Donc il s'agit moins d'un discours sur l'art que d'une "méditation" sur le statut
ontologique, voire sacré, de l'art, discours inséparable de sa philosophie.

Rêvant de retrouver une souveraineté accessible dans le temps ludique et tragique


de la création, il semble que Bataille ait considéré l'art comme devenu l’impensable de
l’écriture, en ce que l'oubli volontaire du langage reçu aspire au rire et à l'aveuglement, au

                                                                                                               
153 - Bataille, Georges. « Paradoxe sur l’érotisme » in : Œuvres completes IV, P. 397.
154 - Teixeira, Voncent. Gerorges Bataille, La part de l’art. La peinture de non-savoir. Paris: L’Harmattan.
1997. P. 9.
cri et au silence, à la joie et aux larmes. L'art incarne à ses yeux ce "non-savoir" et l'extase,
l'intensité du désir et de la cruauté sous les habillements de la forme et du discours. Le fait
que son dernier livre, les larmes d’eros, soit consacré à la question de la peinture par
rapport aux thème principaux de sa pensée n’est pas tant un développement qu’un
tournant dans sa philosophie. Dans celui-ci, il reprends les thèmes comme l’érotisme, le
jeu, la mort, l’extase, la transgression, le jeu se manifestant cette fois-ci dans l’image et
dans la peinture.

L'art ne s'adresse pas seulement à l'intelligence ou à l'imagination mais à l'être total


dont il révèle la multiplicité des possibles. L’auteur est ému par la même empathie qui
anime l'ethnologue; c'est cette même part insubordonnée et inconnue de l'homme, "la part
maudite", "la part du feu", qu'il traque dans sa réflexion sur l'art, l'érotisme, le sacré, le
sacrifice ou la mort

les œuvres violentes, fiévreuses, hérétiques, irréductibles à toute idéologie et en


lutte avec les conventions. Qu’est-ce qu’il cherche dans l’histoire de la peinture dans son
dernier ouvrage? Quelle est l’exigence de redéfinire l’érotisme par rapport à la peinture? "je
veux marquer l’unité fondamentale de la peinture dont l’obsession est de traduire la fièvre:
la fièvre, le désire, la brûlante passion. Je ne veux pas tenir compte de l’artifice que le mot
sugger; si le mot se lie au désir, c’est dans la tête de ceux qui veulent l’emphase. Le trait
essentiel des peintres dont je parle est de hair la convention. Cela seul leur fait aimer la
chaleur de l’érotisme – je parle de l’irrespirable chaleur que l’érotisme dégage…
Essentiellement, la peinture dont je parle est en ébullition, elle vit... elle brûle... je ne puis
parler d'elle avec la froideur que demandent les jugements, les classements"155.

Sur fond d'amitié et d'émotion, son discours s'approche d'un langage plastique, écho
et tison qui rend audible le silence des fresques de Lascaux dans le vacarme du monde
moderne, amplifie les cris horrifiés de Goya, communique la chaleur brûlante des corps
voluptueux de Masson. Art de l'angoisse, art de l'excès, art de l'impossible. L'essentiel
inavouable en jeu ici est la part sacrée dans l'homme, celle de l'extase qui signe la défaite
de la pensée, l’image qui fait communiquer les êtres en ébullition. Il faut préciser que chez
lui cette extase issue de l’image ne se limite pas à la peinture car il prend parfois l’exemple
de la photographie.

                                                                                                               
155 - Bataille, Georges. Les larmes d’eros, in : les œuvres completes. P. 623.
Enfin il nous faut son approche anthropologique de la question de l’art et de son rôle
dans l’inugauration de la communauté. La différence entre l’animale et l’homme réside
dans le fait que ce dernier, en se mettant hors de soi en extase, peut communiquer avec
ses semblables. Afin de clarifier le rôle décisif de l’art dans la formation de l’humanité, qui
est déjà la formation de la communauté, ce philosophe prend une approche
anthropologique. C’est à travers des peintures et des gravures que l’homme a vraiment
abandonnés le monde animal, et a pu représenter la passion de l’extase. Il est vrai que
c’est d’abord le travail qui différencie l’homme de l’animale mais au fond, c’est l’art qui
plonge l’homme dans un état d’ivresse, une satisfaction qui n’est pas seulement le résultat
d’un travail utile. « Au moment où parut, hésitante, l’œuvre d’art, le travail était depuis des
centaines de milliers d’années le fait de l’espèce humaine. A la fin, ce n’est pas le travail,
mais le jeu, qui décida lorsque l’œuvre d’art s’accomplit et que le travail devint en partie,
dans d’authentiques chefs-d ‘œuvres, autre chose qu’une réponse au souci de l’utilité.
Certes, l’hommes est essentiellement un animale qui travaille, mais il sait aussi changer le
travail en jeu. Je le souligne à propos de l’art (de la naissance de l’art) : le jeu humain,
vraiment humain, fut d’abord un travail, un travail qui devint jeu. »156.

Ainsi, les peintres sont en effet « de sombres sanctuaires que des torches déclaraient
faiblement ; ces peintres, il est vrai, devaient opérer magiquement la mort des bêtes, du
gibier qu’elles figuraient. Mais leur beauté animale, fascinante, après des millénaires
d’oubli, a toujours un sens premier : celui de la séduction et de la passion, celui du jeu
émerveillé, du jeu qui retient le souffle, »157

Le jeu va à l’encontre de l’œuvre et se manifeste dans l’art et les images de caverne


« furent en fait consacrées à ce qu’est, dans sa profondeur, le jeu – le jeu qui s’oppose au
travail, et dont le sens est avant tous chose d’obéir à la séduction, de répondre à la
passion »158

L’analyse de notre auteur sur la caverne de Lascaux dans son essaie La peinture
préhistorique : Lascaux ou la naissance de l’art évoque cette idée selon laquelle l'œuvre
d'art est intimement liée à la formation de l'humanité. Avant l'homme de Lascaux il y avait

                                                                                                               
156 - Bataille, Georges. Les larmes d’erose. p. 594.
157 - Bataille, Georges. Les larmes d’erose. p. 594.
158 - Bataille, Georges. Les larmes d’erose. p. 595.
un homme qui construisait des objets en utilisant des outils mais il n’avait jamais fait
d'oeuvre d'art. Avec ces objets nous n'atteignions pas le reflet de la vie intérieure dont l'art
assume la communication. « L’homme de Lascaux créa de rien ce monde de l'art où
commence la communication des esprits »159, donc l'art pour Bataille est une façon pour
l'homme d’être en osmose avec sa vie intérieure. C'est exactement la raison pour laquelle
on a aujourd'hui un sentiment particulier en regard de la caverne.

La naissance de l'art, qui marque à la fois la naissance de l’Homo sapiens, est une
protestation contre le monde de l'outillage qui existait auparavnt. L’Homo Faber, ou
l’homme qui fabriquait justement des objets, ne connaissait que le travaille. C’est avec le
jeu, dont le sens ne relève pas d’une autre fin que lui-même et qui est l'essence de l'art,
que le passage du monde du travaille au monde de l'art a été rendu possible. « L’art il a la
valeur d'une opposition: c'est une protestation contre un monde qui existait, mais sans
lequel la protestation elle-même n'aurait pu prendre corps. Ce que l'art est tout d'abord, et
ce qu'il demeure avant tout, est un jeu. Tandis que l'outillage est le principe du
travaille. »160

D’après Georges Bataille, les images de la caverne répondent à l’exubérance de la


vie; elles représentent le désœuvrement originaire de l'humanité. Toutes les analyses qui
essaient de donner un sens soit chamanique soit magique à ces images sont déjà vouées
à l'échec, car elles négligent le désoeuvrement de l’humanité. Si c'est dans le monde de
l'art que la communication entre les êtres humaines est rendue possible, alors l’être-en-
commun a toujours cette empreinte artistique. Ainsi, il me semble qu'on peut tracer cette
touche originaire de Lascaux dans toutes les communautés, dans tout ce qu'on peut
appeler l'être-en-commun. Partout où il y une communauté autour d'une œuvre d'art on
trouve les mêmes impulsions, celles qui ont excité l'homme de Lascaux.

« Ce qui s’impose à nous devant elles est la libre communication de l’être et du


monde qui l’entoure, l’homme s’y délivre en s’accordant avec ce monde dont il découvre la
richesse. Ce mouvement de danse enivrée eut toujours la force d’élever l’art au-dessus
des tâches subordonnées qu’il acceptait, que la religion ou la magie lui dictaient.

                                                                                                               
159 - Bataille, Georges. Lascaux ou la naissance de l’art ; in : Œuvres complet, tome IX, Paris, éditions
Gallimard, 1979. p. 12.
160 - Bataillle, Georges. Lascaux ou la naissance de l’art. P. 28.
Réciproquement, l’art de l’être avec le monde qui l’entoure appelle les transfigurations de
l’art, qui sont les transfigurations du génie. Il y a dans ce sens une secrète parenté de l’art
de Lascaux et de l’art des époques les plus mouvantes, les plus profondément créatrices.
L’art délié de Lascaux revit dans les arts naissants, quittant vigoureusement l’ornière. »161

                                                                                                               
161 - Bataille, Georgers. Lascaux ou la naissance de l’art. p. 30
Conclusion

Etant donné que le débat ouvert sur la question du commun et de la communauté


reste très récent, il sera difficile de tenter d’en tirer des conclusions tranchées et finales.
Non seulement le débat autour de la communauté reste un débat actuel mais, hormis
quelques études, la réflexion sur la relation entre la littérature et la communauté demeura
une question ouverte, une tâche, aussi bien pour la pensée politique que pour la
philosophie de l’art ou l’esthétique contemporaine. Cette étude donc est vouée à rester
ouverte, en suspension.

Une des difficultés majeures à laquelle s'attaque cette recherche est de travailler à
partir de trois auteurs contemporains - certains contin@uant à écrire et à publier des
travaux au moment même où nous en faisons le commentaire. Quant à Bataille et Blanchot,
il convient mentionner que l’intérêt pour leur pensée reste récent ; ca ne fait pas longtemps
que ces deux derniers ont trouvé leurs places dans l’espace académique ainsi que dans la
critique de l’art. Ils attirent de plus en plus l’attention des commentateurs, des chercheurs,
et des critiques qui essaent des les resituer dans la pensée politique, l’esthétique, aussi
bien dans la philosophie contemporain.

C’est dire que cette situation d'actualité comporte le risque d'appréhender des
pensées en train de se faire, pouvant à tout moment se transformer et même se contredire.
Devant cet obstacle, nous avons préféré donner l'avantage à certaines lignes de fond qui
nous paraissaient significatives, en en laissant d’autres de côté.

On a tenté de mettre en lumière les approches de trois auteurs originaux du concept


de communauté en ce qu’il possède une signification à la fois ontologique / politique /
littéraire. Il nous semble dans tous les débats autour du concept de communauté il faut
envisager ces trois niveaux. La question du commun se pense non seulement dans le
champ politique mais aussi dans le champ esthétique ou littéraire. Autrement dit, le
partage communautaire n’est pas réductible à sa forme politique. Au-delà, nos auteurs
visent ce qui est à la base de toute communication qui rend possible à la fois la
communauté politique et la communauté littéraire, et c’est l’accption de l’être comme
rapport.

En effet, la question du commun dans l’art semble inaboutie tant qu'elle ne se


confronte pas au problème du politique. De meme, chaque reflexion sur la question de la
communauté politique doit envisage le rôle decisif de l’écriture dans la formation de la vie
communautaire. En somme, ontologie, esthétique, et politique de la communauté sont
étroitement lies.

Vu qu’on a trouvé l’analyse consacrée à la littérature insuffisante en ce qui concerne


l'art ou les œuvres d’art basées sur l’expérience visuelle ou l’image plutôt que l'expérience
textuelle, Il nous a fallu un autre retour vers Bataille, mais ce nouveux retour nécessite une
autre recherche. Dans le cadre de ce travail, nous nous sommes contenté de poser la
question sans y vraiement répondre. Si le commun a des registres différents (visuel,
sonore, littéraire) pourquoi limite-t-on la communauté à son aspect littéraire ? Pourrait-on
envisager un « communisme artistique » ? Autant de questions qui, en effet, comme l’on a
dit, restent en suspens.
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