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Le Florilège de Poèmes

Les Poèmes de A à Z
VICTOR HUGO - LE RÉSUMÉ DE SA VIE

Victor Hugo, né le 26 février 1802 à Besançon et


mort le 22 mai 1885 à Paris, est un poète lyrique,
engagé ou épique selon les recueils ; romancier du
peuple qui rencontre un grand succès avec Notre-
Dame de Paris (1831), et plus encore avec Les
Misérables (1862) ; il s’illustre au théâtre
avec Hernani (1830) ; et est également une
personnalité politique et un intellectuel qui a compté
dans l’Histoire du XIX ème siècle. Son œuvre
multiple a fortement contribué à renouveller les
genres et comprend également des discours
politiques sur la peine de mort, l’école ou l’Europe,
des récits de voyages, et une abondante
correspondance. Ses multiples prises de position le
condamneront à l’exil pendant les vingt ans du
Second Empire. Ses choix, à la fois moraux et
politiques, durant la deuxième partie de sa vie, et
son œuvre hors du commun ont fait de lui un
personnage emblématique que la Troisième
République a honoré à sa mort par des funérailles
nationales qui ont accompagné le transfert de sa
dépouille au Panthéon de Paris, le 31 mai 1885.
VICTOR HUGO - LA BIOGRAPHIE DÉTAILLÉE

Victor Hugo : L'enfance

Victor Hugo : Poète français, né à Besançon le 26 fév


1802, et mort à Paris le 22 mai 1885. C'était le plus
jeune des fils du général Hugo, qui n'était que
capitaine, lorsqu'il épousa Sophie Trébuchet, fille
d'un armateur de Nantes. Trois enfants naquirent de
ce mariage : Abel, Eugène et Victor. La famille de
notre poète séjourna quelques mois à Besançon.

Enfant, Victor Hugo, était faible et souffreteux ; les


soins affectueux de sa mère triomphèrent à la
longue de cet état maladif et, jusque dans l'extrême
vieillesse, le poète jouit d'une santé que ne
troublèrent les préoccupations d'aucun ordre. De
Besançon, la famille Hugo se rendit successivement
à Marseille, en Corse et à L'île d'Elbe, suivant son
chef dans chacun de ses déplacements. Mais lorsque
celui-ci fut envoyé à Gênes, en 1805, Mme Hugo le
quitta pour revenir avec ses enfants à Paris, où elle
séjourna deux ans, rue de Clichy, envoyant le jeune
Victor et ses frères à l'école de la rue du Mont-Blanc.
Dans l'intervalle, la situation de son mari avait
changé ; nommé colonel du Royal-Corse et
gouverneur de la province d'Avellino, il semblait
définitivement fixé en Italie. Il rappela près de lui sa
femme et ses enfants. Il avait compté sans les
événements. Le colonel Hugo était fort apprécié, on
le sait, de Joseph Bonaparte, et quand ce prince
devint roi d'Espagne, il l'invita à l'y suivre. La famille
dut se séparer à nouveau. Mme Hugo revint à Paris
et alla occuper l'ancien couvent des Feuillantines qui
devait laisser dans l'esprit de Victor Hugo les
touchants souvenirs immortalisés dans Les Rayons
et les Ombres et les Contemplations. C'est là que les
fils du général Hugo commencèrent leurs études,
sous la direction d'un ancien prêtre de l'Oratoire, M.
de La Rivière, qui s'était marié pendant la Révolution
et avait ouvert une école dans la rue Saint-Jacques.
En même temps, ils recevaient les conseils du
parrain du poète, le général Lahorie, proscrit à la
suite de la conjuration de Moreau et réfugié chez
Mme Hugo. C'était un homme fort instruit, qui initiait
les enfants aux langues anciennes. Jetait-il en même
temps en eux, comme V. Hugo l'a raconté plus tard
les germes d'un ardent « républicanisme » ? Il est
permis d'en douter. Lahorie avait pris part au 18
brumaire, et la conjuration de Malet, dans laquelle il
trempa et qui le fit fusiller en 1812, n'était pas
précisément d'inspiration libérale.

En 1811, le colonel Hugo, devenu aide de camp du roi


d'Espagne, général, premier majordome du palais et
gouverneur des provinces d'Avila, de Ségovie et de
Soria, rappela une fois encore sa famille près de lui.
V. Hugo, qui, tout enfant, avait déjà visité Rome et
Naples, eut ainsi l'occasion de parcourir l'Espagne ;
ces deux voyages, et surtout, le second, devaient
marquer son esprit d'une empreinte ineffaçable.
Il fut placé, avec ses frères, au collège des Nobles,
de Madrid, et ce ne fut pas sans que les trois jeunes
Français y eussent plus d'une fois à souffrir de la
brutale jalousie de leurs condisciples espagnols. En
1812, la situation des Français en Espagne parut trop
incertaine au général Hugo pour qu'il conservât près
de lui sa famille. Ne retenant que son fils aîné, Abel,
il renvoya sa femme et ses deux autres enfants aux
Feuillantines. V. Hugo reprit ses études à l'école du «
père La Rivière » comme l'appelaient les enfants. Sa
mère, libre esprit, sinon « voltairienne absolue »,
pensait que « les livres n'ont jamais fait de mal » et
elle le laissait, ainsi que son frère, dévorer
indistinctement, et jusqu'aux plus licencieux, tous
les volumes de la bibliothèque d'un bouquiniste du
voisinage ; l'enfant y puisa une première instruction
superficielle, confuse, mais extrêmement variée
déjà.

Le général Hugo, revenu à Paris en 1845, se sépara


de sa femme quelque temps après. « Les dissidences
domestiques entre Mme Hugo et le général s'étaient
envenimées, raconte Sainte-Beuve ; celui-ci usa de
ses droits de père et reprit d'autorité ses deux fils.
Comme il les destinait à l'École polytechnique, il les
plaça dans la pension Cordier et Decotte, rue Sainte-
Marguerite ; ils y restèrent jusqu'en 1818, et suivirent
de là les cours de philosophie, de physique et de
mathématiques au collège Louis-le-Grand. Les deux
enfants montraient de véritables aptitudes pour les
sciences ; V. Hugo obtint même, en 1818, un
cinquième accessit de physique au concours
général, et ceci permet de nous expliquer peut-être
certaines prétentions à la rigueur scientifique dont
le poète devait se targuer plus tard dans quelques-
unes de ses œuvres. Cependant, et dès ces
premières années, la vocation poétique de l'enfant
commençait à se manifester. À l'âge de quatorze ans,
il ébauche une tragédie, Irtamène, et en commence
une autre, Athélie ou les Scandinaves. Vers le même
temps, il écrit un grand drame, Inès de Castro, et
traduit en vers quelques fragments de Virgile, son
poète favori. En 1817, il envoie au concours de
l'Académie française un poème sur les Avantages de
l'étude. Sainte-Beuve a raconté qu'il commit
l'imprudence d'y indiquer son âge et que la pièce
parut dénoter un esprit si mûr qu'on crut à une
mystification ; aussi n'aurait-il eu qu'une mention, au
lieu du prix qu'il devait obtenir. La vérité est que
cette poésie fut classée la neuvième, qu'on
connaissait parfaitement l'âge du poète et que la
mention lui fut surtout accordée à ce titre. Une autre
poésie sur les Avantages de l'Enseignement
mutuel lui valut encore, en 1819, une mention de
l'Académie. Il fut plus heureux aux Jeux floraux, où
on lui décerna deux prix, en 1819, pour ses odes
sur les Vierges de Verdun et le Rétablissement de la
statue de Henri IV. - En 1820, son ode, Moïse sur le
Nil, lui valut même le titre de maître des Jeux
floraux. Au reste, il avait été sacré poète par le grand
public, dès 1819, pour une satire d'inspiration ultra-
royaliste, Le Télégraphe, qui fit tapage. Le jeune
poète, sans renoncer encore à la formule classique,
frappait déjà par le tour très personnel de son
inspiration et la remarquable vigueur de sa langue. A.
Soumet parle des « prodigieuses espérances » qu'il
donnait dès lors aux amis des lettres. À la fin de
1819, il fonda, avec ses deux frères, Le Conservateur
littéraire, sorte de supplément littéraire au journal
catholique et royaliste Le Conservateur, dirigé par
Chateaubriand. V. Hugo admirait fort en effet l'auteur
des Martyrs, qui le payait en leçons d'expérience et
même en félicitations, s'il n'allait pas jusqu'à
l'appeler, comme on l'a prétendu, « l'enfant sublime
». V. Hugo rédigeait presque à lui seul Le
Conservateur littéraire, se chargeant, sous divers
pseudonymes, des besognes les plus variées ; il y
dépensait une vie extraordinaire, mêlait l'histoire à la
critique, et le roman à la poésie. Il ne songeait
encore à rien réformer ; s'il avait des éloges
pour Les Méditations de Lamartine, publiées en
1820, il en trouvait d'aussi sincères pour les poésies
didactiques de l'abbé Delille et préférait tout
naïvement la tragédie de Corneille et de Racine aux
drames de Shakespeare et de Schiller. L'une des
odes qu'il publia dans cette revue (Ode sur la mort
du duc de Berry ) lui valut de Louis XVIII une
gratification de 500 fr. Le Conservateur
littéraire cessa de paraître quelque temps plus tard
(en mars 1821), pour se fondre avec les Annales de
la littérature et des arts, où V. Hugo ne collabora
pas.

Victor Hugo : Les débuts du Poète

Au mois de juin 1821 mourait la mère du poète. Cette


mort fit un grand vide en lui. Il l'aimait beaucoup et
avait vécu près d'elle depuis qu'il avait quitté la
pension Cordier, en 1818. Il voulut se créer un
intérieur et songea à se marier. Son affection s'était
portée depuis longtemps sur Mlle Adèle Foucher, qu'il
avait connue enfant ; mais, lorsqu'il demanda sa
main, on trouva sa position trop précaire ; il n'avait
pas de fortune ; il n'avait même plus l'appui de son
père avec lequel il avait brisé toutes relations du jour
où il eut épousé la comtesse de Salcano.

Le jeune homme ne se découragea cependant pas et


se remit avec ardeur au travail. Il eut bientôt la
matière d'un volume de vers qu'il publia en juin 1822
sous le titre d'Odes et poésies diverses. Le livre fut
fort goûté du roi, qui accorda à l'auteur, sur sa
cassette particulière, une pension de 1,000 fr. Cette
libéralité permit au poète de vaincre les dernières
objections de M. Foucher, et le mariage tant désiré
put enfin avoir lieu. Il n'apporta aucune entrave à
l'activité de V. Hugo, qui donna une seconde édition
de ses Odes au mois de déc. 1822, et publia, sous
l'anonyme, en févr. 1823, Han d'Islande ; c'était son
premier roman, si l'on tient compte que Bug-
Jargal fut donné seulement à l'état de nouvelle
dans Le Conservateur littéraire. L'œuvre a
singulièrement vieilli aujourd'hui et n'intéresse plus
guère que pour l'histoire des idées. Walter Scott,
dont l'auteur s'inspirait, l'eût difficilement avouée,
croyons-nous. « L'imagination de l'horrible et du
monstrueux, dit l'un des derniers et des plus
judicieux critiques de V. Hugo, M. Ch. Renouvier, la
recherche des sentiments violents et des situations
terribles y sont poussées à un point bien éloigné de
la mesure du romancier anglais, ce qui en affaiblit
l'émotion ; le dialogue y manque de naturel et les
personnages principaux sont des êtres factices ... Au
contraire, la langue, sans atteindre encore de
grandes beautés, est juste dans ses images, claire et
correcte dans la phrase, et étrangère à la recherche
des fausses grâces, au style romanesque, commun
et de mauvais goût, autant qu'aux formes
pompeuses de Chateaubriand. »

L'année même où parut Han d'Islande, une nouvelle


pension de 2,000 fr. sur les fonds du ministère de
l'intérieur fut accordée à V. Hugo ; enfin, au mois de
juil. 1823, il fondait avec quelques autres jeunes
gens La Muse française. Ce journal devint l'organe
du premier groupe romantique, si joliment décrit par
Sainte-Beuve. « Bientôt il se forma, dans les boudoirs
aristocratiques, une petite société d'élite, une
espèce d'hôtel de Rambouillet, adorant l'art à huis
clos, cherchant dans la poésie un privilège de plus,
rêvant une chevalerie dorée, un joli moyen âge de
châtelaines, de pages et de marraines, un
christianisme de chapelle et d'ermites. » Autour de V.
Hugo se groupaient A. Soumet, J. de Rességuier, A.
de Vigny, Chênedollé, Em. Deschamps, Delphine Gay
et Charles Nodier, chez qui les jeunes poètes se
réunissaient, à l'Arsenal, dont Nodier était le
bibliothécaire. À vrai dire, celui-ci seul se montrait,
dès cette époque, nettement révolutionnaire ; mais il
s'en fallait de beaucoup que tous les rédacteurs
de La Muse Française partageassent ses idées ; les
uns et les autres n'osaient arborer bien ouvertement
la bannière romantique. V. Hugo lui-même parait
avoir joué à ce moment plutôt le rôle de conciliateur
entre les deux écoles. Dans la préface de son second
volume d'Odes (1824), il écrit « Il y a maintenant des
partis dans la littérature comme dans l'État ... Les
deux camps semblent plus impatients de combattre
que de traiter ... Quelques voix importantes,
néanmoins, se sont élevées, depuis quelque temps,
parmi les clameurs des deux armées. Des
conciliateurs se sont présentés avec de sages
paroles entre les deux fronts d'attaque. Ils seront
peut-être les premiers immolés, mais qu'importe !
C'est dans leurs rangs que l'auteur de ce livre veut
être placé, dut-il y être confondu. » Il ne reproche
guère à la littérature de Louis XIV que d'être « plutôt
l'expression d'une société idolâtre et démocratique
que d'une société monarchique et chrétienne ». Pour
la versification et le style, il est extrêmement
modéré dans ses réformes. « S'il est utile et parfois
nécessaire, écrit-il, de rajeunir quelques tournures
usées, de renouveler quelques vieilles expressions,
et peut-être d'essayer encore d'embellir notre
versification pour la plénitude du mètre et la pureté
de la rime, on ne saurait trop répéter que là doit
s'arrêter l'esprit de perfectionnement. Toute
innovation contraire à la nature de notre prosodie et
au génie de notre langue doit être signalée comme
un attentat aux premiers principes du goût. »

Victor Hugo : Le Cénacle et la célébrité

La Muse française vécut jusqu'au mois de juin 1824.


Elle avait publié l'Ode à mon père, inspirée à Victor
Hugo par sa réconciliation avec le général Hugo, en
sept. 1823. En 1825, V. Hugo fut, en même temps que
Lamartine, nommé chevalier de la Légion d'honneur ;
puis il assista à la cérémonie du sacre de Charles X,
qu'il chanta dans une ode. Il était alors en très bons
termes avec Lamartine ; dans un voyage qu'il fit en
Suisse avec Charles Nodier, il s'arrêta chez l'auteur
des Méditations, à Saint-Point. Ce voyage n'a laissé
de traces que dans Victor Hugo raconté par un
témoin de sa vie et dans le Charles Nodier de Mme
Mennessier-Nodier. À son retour en France, V. Hugo
remania, en lui donnant des proportions beaucoup
plus considérables, Bug-Jargal, écrit, comme on sait,
en 1818. L'œuvre parut en 1826 avec un nouveau
volume de vers Odes et Ballades. C'est de la
publication de ce recueil et des articles que lui
consacra Sainte-Beuve dans le Globe, que datent les
relations du poète et du critique, relations qui
devaient aboutir à une étroite amitié. Peu de temps
après, en effet, nous retrouvons Sainte-Beuve au
nombre des jeunes poètes qui, groupés autour de V.
Hugo, fondaient le Cénacle et rompaient
définitivement avec la formule classique pour
adopter une « formule nouvelle » répondant mieux
aux « aspirations » et aux « nécessités » de
l'époque. « On devisait tous les soirs ensemble, nous
dit Sainte-Beuve ; on relisait les vers qu'on avait
composés. Le vrai Moyen âge était étudié, senti,
dans son architecture, dans ses chroniques dans sa
vivacité pittoresque ; il y avait un sculpteur, un
peintre parmi ces poètes, et Hugo, qui de ciselure et
de couleur rivalisait avec tous les deux. » Enfin
parut Cromwell (1827).

Cette fois, c'était la vraie déclaration de guerre.


Dans une sorte de préface-manifeste, le poète
commençait par établir que le drame est la forme
poétique la plus propre aux temps modernes. Il
conservait l'unité d'action, mais repoussait les
unités de temps et de lieu qui entravent la liberté du
poète, exigeait qu'il se conformât strictement à la
vérité historique dans les mœurs et les caractères,
revendiquait enfin pour lui le droit de fondre
ensemble le beau et le laid, le grotesque et le
sublime, « comme dans la vie ». Le manifeste
s'achevait dans une charge à fond de train contre la
monotonie, les périphrases et la fausse élégance des
poètes classiques. Restait l'application. On ne trouva
pas qu'elle fût suffisante et féconde, au moins dans
ce premier drame deCromwell, rempli de beaux vers
à la vérité, sonores et drus, mais d'une charpente
maladroite, lourde, impossible enfin à représenter. V.
Hugo chercha sa revanche d'une façon détournée en
faisant jouer à l'Odéon, sous le nom de son beau-
frère, Paul Foucher, un drame tiré du Château de
Kenilsworth, de Walter Scott, Amy Robsart (1828) ;
mais la pièce tomba lamentablement ; les sifflets et
les éclats de rire se succédèrent sans interruption ;
il fallut la retirer de l'affiche. La vraie revanche, le
poète la prit en attendant mieux sur un autre terrain.
Il donna d'abord une édition définitive de ses Odes et
Ballades (1828), puis les Orientales (1829). Ce fut
une révélation. Les couleurs et les sons faisaient
leur entrée dans la poésie ; le rythme, singulièrement
varié et savant, ajoutait à la jeunesse des images.
C'est dans les Orientales, en effet, que commencent
à paraître, avec les enjambements et les rejets
intérieurs, ces coupes ternaires de l'alexandrin, qui,
sans exclure absolument la coupe binaire des vers
classiques, deviendront plus tard si fréquentes dans
les poèmes de V. Hugo. On a depuis reproché
aux Orientales de sacrifier trop souvent l'idée à la
forme, et cependant n'y trouve-t-on pas, à l'occasion
de la libération des Grecs, la plus vive expression du
sentiment patriotique et de l'amour de
l'indépendance ? « On a fait observer encore, dit M.
Renouvier, que l'Orient de Victor Hugo était un faux
Orient ... Cependant la lumière des paysages de
l'Espagne et de l'Italie méridionale avait ébloui le
poète enfant ; c'est à celle-là que d'ordinaire on
pense quand on parle du ciel de l'Orient ; il en a
illuminé ses vers autant que cela peut se dire par
métaphore. » Un éloquent plaidoyer en prose contre
la peine de mort, le Dernier Jour d'un condamné,
suivit de près la publication des Orientales. C'était la
première expression et comme le premier jet d'une
thèse qui fut toujours chère au poète et sur laquelle
il devait revenir plus d'une fois. En 1829, enfin, Hugo
reprit la lutte corps à corps avec « le Moloch de la
littérature dramatique ». Sa pièce nouvelle
s'appelait Marion Delorme ; mais la représentation
en fut interdite par la censure à cause du rôle que
l'auteur y faisait jouer à Louis XIII.
Heureusement Hernani était prêt. On mit la pièce à
la scène (1830), malgré l'opposition des classiques
qui essayèrent d'agir sur Charles X et n'obtinrent que
cette spirituelle réponse : « En fait de tragédie, j'ai
seulement ma place au parterre. » La première
représentation ne fut qu'un long orage. Cinq cents
romantiques, revêtus des costumes les plus
extravagants, y compris le pourpoint cerise de
Théophile Gautier, occupèrent la salle avant l'heure,
déterminés à soutenir le drame de leurs
applaudissements, et, au besoin, d'arguments plus
énergiques. De fait, on finit par en venir aux mains,
surtout quand, après quelques représentations, les
amis du poète se firent moins nombreux et que le
camp des classiques eut recruté de nouvelles
troupes : « Les trois premières représentations,
écrivait Sainte-Beuve au lendemain de la septième,
soutenues par les amis et le public romantique, se
sont très bien passées ; la quatrième a été orageuse,
quoique la victoire soit restée aux bravos, la
cinquième mi-bien mi-mal : les cabaleurs assez
contenus, le public indifférent, assez ricaneur, mais
se laissant prendre à la fin ... Nous sommes tous sur
les dents ; car il n'y a guère de troupes fraîches pour
chaque nouvelle bataille et il faut toujours donner,
comme dans la campagne de 1814. En somme, la
question romantique est portée par le seul fait
d'Hernani de cent lieues en avant, et toutes les
théories des contradicteurs sont bouleversées. » Peu
à peu, en effet, le public se fit à Hernani, qui eut
dans la seule année 1830 quarante-cinq
représentations. Le romantisme triomphait donc,
grâce à « cette œuvre si brillante et si jeune, pleine
de vers splendides et de merveilleux couplets, qui
respire un souffle héroïque et dans laquelle l'amour
s'élève au lyrisme le plus pur ». Ce lyrisme, commun
à toutes les pièces de V. Hugo, a été critiqué, non
sans raison, comme anti-dramatique. C'est le poète
qui parle toujours par la bouche de ses héros quels
qu'ils soient, et leur personnalité n'est à peu près
marquée que par leur costume et leur nom. Autre
reproche, que nous signalons une fois pour toutes,
car il s'adresse également à tous les drames de
notre poète : l'abus de l'antithèse dans le style,
l'action et la conception des caractères. Il avait
dépeint dans Cromwell, il le dit lui-même, un Tibère-
Dandin ; dans Marion Delorme, une courtisane à qui
l'amour « refait une virginité » ; dans Hernani, c'est
un brigand qui est le type de l'honneur, etc. Mais,
surtout dans l'action de ses drames, la juxtaposition
continuelle du beau et du laid, du grotesque et du
sublime, était trop systématique pour répondre aux
nécessités de cette « vérité historique » et même de
cette « vie réelle », dont se réclamait l'auteur de la
préface de Cromwell.

Le bruit fait autour d'Hernani redoubla la célébrité du


poète, et chacune de ses nouvelles œuvres apparut
dès lors comme un événement littéraire. On lut
avidement Notre-Dame de Paris (1831) , roman bien
supérieur aux deux premiers. Non qu'il soit tout à fait
exempt des défauts que l'on blâmait déjà dans Han
d'Islande et dans Bug-Jargal, mais la couleur y est
autrement puissante et si le Moyen âge qu'y décrit
l'auteur demeure un peu « bien conventionnel » çà et
là, certaines scènes ont une vie intense, un
pathétique profond et sombre et le décor lui-même
laisse dans l'esprit une ineffaçable impression de
chose vue.

Victor Hugo : La construction d'une oeuvre gigantesque

C'est vers cette époque que V. Hugo songea à


prendre avec Alexandre Dumas la direction de la
Comédie-Française ; c'eût été entre les mains des
deux romantiques un merveilleux instrument de
propagande. Mais leurs offres ne furent pas
acceptées et V. Hugo donna à la Porte-Saint-Martin
son drame deMarion Delorme que la révolution de
Juillet permettait de remettre à la scène. Cette
pièce, jouée le 11 août 1831, obtint un réel succès,
encore qu'elle soit loin de valoir Hernani. Au même
temps, le poète réunissait en volume ses nouveaux
vers et leur donnait pour titre les Feuilles d'automne.
Ce sont, suivant son expression, « des vers de la
famille, du foyer domestique, de la vie privée ». Une
sensibilité humaine et douce, une tendresse
ineffable pour l'enfance, la sincérité de l'accent
surtout font de cette œuvre l'une des plus
touchantes de V. Hugo ; ce serait peut-être le plus
parfait de ses recueils, si l'on ne pouvait y reprendre
çà et là, avec Nisard, « des expériences sur cette
langue qui ne lui est jamais rebelle et qu'il façonne à
toutes ses fantaisies ; des images qui se choquent
entre elles et produisent d'autres images ; des
couleurs qui se décomposent en mille nuances, un
cliquetis qu'on verrait et qu'on entendrait tout
ensemble ; où il y aurait des éclairs pour les yeux et
des bruits pour l'oreille ; quelque chose enfin qui ne
se peut point définir et n'a point de réalité, ce qui est
un défaut capital dans l'art ». Critique exagérée et
hostile sans doute, mais où il y a à prendre
cependant et dont partie conviendrait à l'œuvre
entière de V. Hugo. Mais que de beautés aussi, que
de pièces souverainement nobles et pures et
touchantes pour la faire oublier !

Le poète revint au théâtre avec Le Roi s'amuse.


Représentée en 1832, la pièce fut l'occasion d'un tel
tumulte qu'on l'interdit aussitôt. V. Hugo traduisit
bien les sociétaires du Théâtre-Français devant le
tribunal de commerce pour les contraindre à jouer
quand même, mais il perdit sa cause. Au reste, on
peut estimer que sa gloire n'en souffrit guère,
puisque, joué pour la seconde fois, en 1882, devant
un public qui n'apportait plus au théâtre qu'un absolu
parti pris d'admiration, Le Roi s'amuse n'eut aucun
succès : on l'écouta dans un religieux ennui. Lucrèce
Borgia, drame en prose, composé en quelques
semaines et représenté le 2 févr. 1833, fut la vraie
revanche de l'auteur ; le public lui fit l'accueil le plus
enthousiaste. Et, en effet, si l'on peut élever
quelques doutes sur l'idée morale que prétend servir
Hugo, il faut reconnaître « le style puissant et
magnifique et les péripéties émouvantes d'un drame
pour ainsi dire matériellement splendide et qui
mérite dans tous les cas de vivre par sa langue »
(Ch. Renouvier). Les répétitions de Lucrèce
Borgia furent l'origine de la liaison si longue,
dénouée seulement par la mort, et que sa durée
même avait fini par légitimer à demi aux yeux du
public, entre V. Hugo et l'une des actrices de la Porte
Saint-Martin, Mme Drouet, chargée du rôle de la
princesse Negroni. Ces relations ne furent un secret
pour personne, pas même pour Mme Hugo, qui en fut
vivement attristée. Néanmoins et si nous les
rappelons ici, c'est qu'elles ne furent pas sans
marquer sur les oeuvres lyriques postérieures et
qu'elles en donnent bien souvent la clef.

Les succès dramatiques comme celui de Lucrèce


Borgia sont assez rares dans la carrière de V.
Hugo. Marie Tudor fut froidement accueillie en nov.
1833 ;Angelo, tyran de Padoue, joué en 1835, fut
abandonné du public, après quelques
représentations qui purent faire croire d'abord à un
succès. La raison, un critique l'a donnée assez
crûment : c'est « que ces deux drames sont un
tableau de passions irrépressibles, déployées en
luttes insensées et gouvernées par l'accident ; les
personnages trop constamment échauffés
refroidissent, par contraste, les spectateurs, et la
terreur et la pitié sont détruites par la pose
qu'affecte l'auteur et la trop visible recherche ».

Entre Marie Tudor et Angelo prennent place l'Étude


sur Mirabeau et Claude Gueux (1834). Le premier de
ces ouvrages, dans la manière grandiloque de
l'auteur, n'a qu'une médiocre valeur historique. « Il
(V. Hugo) s'est vu, miré et copié lui-même en quelque
sorte, dans cette figure toute marquetée et couturée
comme dans un miroir à mille facettes », dit Sainte-
Beuve, et Nisard n'en juge pas autrement : « Au
moyen de légères altérations historiques dont
l'amour-propre ne se fait pas faute, M. Victor Hugo a
en quelque sorte décalqué sur sa propre vie la vie de
Mirabeau. » Quant à Claude Gueux, c'est le récit
émouvant, mais fort altéré, d'un fait divers de la vie
réelle, à qui l'auteur demandait un nouvel argument
en faveur de sa thèse contre la peine de mort.

Les Chants du crépuscule (1835), les Voix


intérieures (1837), les Rayons et les Ombres (1840),
marquèrent chez le poète une conversion tout
inattendue. La foi religieuse a disparu de son coeur,
la fidélité conjugale l'a suivie d'assez près ; les
premières convictions royalistes du poète ont cédé
la place à un libéralisme vague, teinté de
bonapartisme. Tant de croyances perdues ne sont
pas cependant sans avoir laissé de traces dans ses
nouvelles oeuvres. V. Hugo le reconnaît lui-même
dans la préface des Chants du crépuscule : « Dans
ce livre, écrit-il, il y a tous les contraires : le doute et
le dogme, le jour et la nuit, le coin sombre et le point
lumineux, comme dans tout ce que nous voyons,
comme dans tout ce que nous pensons en ce siècle ;
comme dans nos théories politiques, comme dans
nos opinions religieuses, comme dans notre
existence domestique ; comme dans l'histoire qu'on
nous fait, comme dans la vie que nous nous faisons.
» C'est assez pour qu'on s'explique le jugement de
Sainte-Beuve : « Dans toutes ces pièces récentes,
louables de pensée, grandioses de forme, sur le bal
de l'Hôtel de Ville, sur les galas du budget, dans ces
pièces à Dieu sur les révolutions qui commencent,
dans ces conseils à une royauté d'être aumônière
comme au temps de saint Louis, dans ce mélange
souvent entrechoqué de réminiscences
monarchiques, de phraséologie chrétienne et de
vœux saint-simoniens, il n'est pas malaisé de
découvrir, à travers l'éclatant vernis qui les colore,
quelque chose d'artificiel, de voulu, d'acquis. »

En juil. 1837, V. Hugo, fort bien en cour et


particulièrement lié avec le duc et la duchesse
d'Orléans, fut nommé par Louis-Philippe officier de la
Légion d'honneur ; quand parurent Les Voix
intérieures, le roi lui manifesta de nouveau sa
sympathie par l'envoi d'un tableau représentant le
couronnement d'Inès de Castro. Au reste, la gloire du
poète passait, dès cette époque, toutes celles de ses
contemporains : on se portait en foule le soir, devant
ses appartements de la place Royale, pour le voir
apparaître aux fenêtres, entouré de ses disciples et
admirateurs. Un nouveau groupe s'était formé, en
effet, vers 1836, autour de Victor Hugo ; on n'y
retrouvait plus les noms du Cénacle de 1826. Les
anciens amis du poète, Sainte-Beuve en tête,
s'étaient presque tous séparés de lui, éloignés peut-
être par cet « égoïsme féroce » dont parle Heine et
ce besoin d'admiration sans réserve qu'il garda
jusqu'au dernier jour. À leur place on voyait
Théophile Gautier, Petrus Borel, Bouchardy, Esquiros
et des artistes, des peintres, des sculpteurs, des
architectes. Ce ne fut pas la faute du nouveau
Cénacle, qui affichait un mépris un peu enfantin pour
l'Académie, si V. Hugo y sollicita un fauteuil en 1836 ;
il fut refusé et trois autres tentatives, l'une la même
année, une autre en 1839, la troisième en 1840, ne
furent pas plus heureuses; il finit par être élu en
1841; il remplaçait Népomucène Lemercier.

Il n'avait cependant pas renoncé encore au théâtre.


Il donna Ruy Blas à la Renaissance en 1838. L'action
n'y est pas très heureuse, mais « de nombreuses
beautés, des vers superbes et quelque chose de très
vivant, brillant et amusant dans le dialogue »
(Renouvier), valurent au nouveau drame des
applaudissements enthousiastes. Il n'en fut pas de
même des Burgravesqui lui succédèrent (1843). Ce
furent les adieux du poète à la scène : la pièce
tomba. Une réaction du goût s'était faite dans le
public : la mode était à Ponsard, à Rachel et aux néo-
classiques. Le poète se retira sous sa tente.

Peu de temps avant Les Burgraves, il avait publié Le


Rhin (1842), qui renferme trois parties : un récit de
voyages (Lettres à un ami), d'une érudition
magnifique et lourde ; une légende (Le Beau Pécopin)
et une Conclusion quelque peu inattendue, où, pour
résoudre le problème de l'équilibre européen,
l'auteur propose tout simplement un partage de
l'Europe entre la Prusse et la France. Entendait-il
préluder par là au rôle politique qu'il allait jouer
bientôt ? Quoi qu'il en soit, et peu de temps après
l'épouvantable accident de Villequier qui lui ravit sa
fille Léopoldine et son gendre Charles Vacquerie,
mariés depuis quelques mois, V. Hugo entra dans «
l'arène des partis ». Il possédait toujours la
sympathie du roi Louis-Philippe, qu'il conciliait fort
bien d'ailleurs avec l'estime des bonapartistes (il
avait réuni à part, en 1840, ses Odes sur Napoléon,
qui faisaient, en effet, « une véritable épopée
napoléonienne » comme l'annonçaient ses éditeurs) :
le roi le fit nommer pair de France (1845). Il apparaît
à la Chambre des pairs orateur fastueux et théâtral,
sans action aucune, du reste, sur son auditoire. Qu'il
parlât sur les dessins et modèles de fabrique, sur la
question polonaise, en faveur du retour de la famille
Bonaparte ou pour glorifier le « pape libéral » (Pie
IX), c'était en poète, rarement en homme politique.

Victor Hugo : Le politique

À la révolution de 1848, la pairie fut supprimée et il


se présenta à l'Assemblée constituante sur la liste
réactionnaire du Constitutionel. Il fut élu, vota tantôt
avec les réactionnaires, tantôt avec les républicains,
mais siégea à droite. À la fin de juil. 1848, il fonda
l'Événement avec ses deux fils, Charles et François,
P. Meurice, A. Vacquerie, Th. Gauthier, Méry, Théod.
de Banville, Gérard de Nerval, A. Vitu, etc. L'un de
ses collaborateurs, Alphonse Karr, nous apprend que
« Victor Hugo n'écrivait pas ostensiblement dans ce
journal, mais qu'il l'inspirait et le dirigeait, tout en
laissant sur beaucoup de points la bride sur le cou à
ses jeunes associés ». Quoi qu'il en soit, le journal
n'était réactionnaire à cette date. On en a la preuve
dans ce fait qu'il soutint énergiquement, en 1848, la
candidature de Louis Bonaparte à la présidence,
candidature combattue par Lamartine et le parti
républicain tout entier. Nommé à l'Assemblée
législative le 13 mai 1849, V. Hugo siégea encore à
droite. « C'est seulement en 1849 que je suis devenu
républicain, écrit-il plus tard. La liberté m'est
apparue, vaincue. Après le 13 juin, quand j'ai vu la
République à terre, son droit m'a frappé et touché
d'autant plus qu'elle était agonisante ; c'est alors
que je suis allé à elle. Je me suis rangé du côté du
plus faible ... » La conversion était un peu brusque. V.
Hugo l'a expliquée en disant qu'il était indigné de
voir, après le 13 juin, « Rome terrassée au nom de la
France » et « le triomphe de toutes les coalitions
ennemies du progrès ». Mais il semble bien
aujourd'hui que la scission entre le poète et la droite
eut une cause moins désintéressée et plus humaine :
son discours du 9 juil. sur la prévoyance et
l'assistance publique lui avait attiré, par une
objection maladroitement présentée, l'hostilité des
membres de son parti. Il ne le leur pardonna pas et
se sépara définitivement d'eux le 19 oct. en se
prononçant contre le pape au profit du peuple
romain. C'était passer d'un extrême à l'autre. De fait,
V. Hugo prit rang aussitôt parmi les membres de
l'extrême gauche, parla contre le projet de loi de la
liberté d'enseignement, traquenard clérical caché,
sous un beau nom, contre la loi sur la réforme
électorale, contre la révision de la constitution, etc.
Dans ce dernier discours, le plus fameux de tous
ceux qu'il ait prononcés (juil. 1851), et en même
temps qu'il s'élevait avec une véhémence inouïe
contre Louis-Bonaparte, dont il combattait la
réélection à la présidence, il fit un long exposé des
théories socialistes dont il allait devenir désormais
le défenseur et l'apôtre. Survient le Deux Décembre.
V. Hugo prend une part active à la résistance au
coup d'État, rédige proclamations sur proclamations,
appels au peuple sur appels au peuple. Le peuple
resta impassible. Toutefois, le poète ne quitta Paris
que le jour où l'insurrection n'eut plus aucune
chance de succès (11 déc. 1851).

Victor Hugo : L'Exil

Il gagna Bruxelles et, un mois plus tard, il se vit porté


sur la liste des 66 représentants exilés par décret.
C'est à Bruxelles qu'il écrivit Napoléon le Petit(1852)
et l'Histoire d'un crime, qui ne fut publiée qu'en 1877.
« Dans ces écrits ardents, pleins de vie, la perfection
du style est adéquate à la force et à la noblesse des
pensées. » Le fond de vérité est plus contestable. En
août 1852, il se rendit à Jersey où sa famille vint le
rejoindre. Il y composa Les Châtiments, l'œuvre la
plus extraordinaire, la plus profonde et sentie peut-
être de ce poète et qui restera comme le modèle de
ce que la haine peut dicter au génie. Bien pâles, à
côté d'une telle œuvre, les exercices d'un Juvénal !
Vers la fin de 1855, le gouvernement anglais le força
de quitter Jersey, à la suite d'une protestation
rédigée par lui contre l'expulsion de trois autres
proscrits. Il se retira à Guernesey, à Hauteville
House. Sa gloire ne fit que grandir dans l'exil. De là
s'envolèrent Les Contemplations (1856), où le poète
avait recueilli ses poésies antérieures à 1843.
L'inspiration y est plus calme, souvent touchante et
profonde, et le contraste qu'elle faisait avec la
violence des œuvres précédentes n'était pas pour
déplaire sans doute au poète. C'est dans ce recueil
que se trouvent, entre autres pièces d'une admirable
beauté, les vers sur la mort de sa fille, Léopoldine
Hugo. La première partie de la Légende des
siècles est datée aussi de Guernesey (1859). C'est
une série de petites épopées, embrassant tout le
cycle légendaire du genre humain ; c'est, à coup sûr,
l'œuvre la plus parfaite et comme l'expression même
de la géniale maturité du poète. On y a relevé
justement la persistance de ce sentiment de haine,
désormais si profond en lui, contre le despotisme
sous toutes ses formes. Fidèle à ce sentiment, le
poète refusait le bénéfice de l'amnistie, l'année
même où paraissait la Légende des siècles. Ce
prodigieux travailleur se vengeait des tristesses du
présent en préparant la publication de nouveaux
chefs-d'œuvre, dont la riche variété restera toujours
un étonnement. C'est ainsi qu'il publie
successivement : Les Misérables (1862), roman
social, d'intrigue assez banale et à la façon des
romans-feuilletons d'Eugène Sue, mais que relèvent
une langue puissante et des épisodes d'une farouche
grandeur ; Littérature et philosophie
mêlées (1864) ; William Shakespeare (1864), qui ne
devait être primitivement qu'une préface à la
traduction de son fils, François-Victor, et que le
poète, emporté par son admiration pour le grand
dramaturge anglais, a transformé en une longue
étude, faite d'enthousiasme et de verve ; Les
Travailleurs de la mer (1866), idylle et drame, la jolie
figure de Déruchette en opposition avec le sombre
Gilliat, travaillant seul dans des Roches-Douvres de
fantaisie à une œuvre cyclopéenne et impossible ;
puis les Chansons des rues et des bois (1865), où le
poète « s'amuse » vraiment, sans qu'il faille trop
prendre au sérieux son érotisme, d'ailleurs enjoué et
gracieux, piquant tout au moins çà et là ;
enfin L'Homme qui rit (1869), couvre plus étrange
encore, s'il se peut, exagérée, « énorme », sublime à
tout prendre par parties.

Victor Hugo : Les années 1870

L'homme politique n'était point mort cependant. En


1870, V. Hugo protesta contre le second plébiscite
par un pamphlet intitulé : Non. Vint la guerre, Sedan ;
le poète rentra à Paris quelques jours après la
révolution du 4 septembre. Il y revenait seul ; Mme
Hugo était morte à Bruxelles le 28 août 1868. Il
demeura à Paris pendant le siège, montant sa garde
et employant le produit de la vente d'une édition
des Châtiments à fondre des canons et à doter des
ambulances. Le 8 févr. 1871, il rentra dans la vie
publique et fut élu député de la Seine à l'Assemblée
de Bordeaux. Il y prononça un discours contre la paix
et prit une autre fois la parole pour proposer le retour
de l'Assemblée à Paris. Mais il donna sa démission
au commencement de mars, en manière de réplique
au tumulte qui interrompit son troisième discours où
il avait pris la défense de Garibaldi. La mort de son
fils Charles le contraignit, du reste, à regagner Paris,
où il ramena la triste dépouille, et d'où il repartit
pour Bruxelles afin d'y régler diverses affaires de
famille. Il était dans cette ville pendant qu'éclata la
Commune ; mais il suivait les événements et
protesta contre le décret sur les otages et le
renversement de la colonne Vendôme. En retour et
quand la Commune fut vaincue, il s'éleva contre les
représailles exercées sur les insurgés et offrit même
un refuge à certains d'entre eux dans sa maison de
Bruxelles ; cet acte d'humanité provoqua une émeute
à Bruxelles ; la « société » belge organisa une
manifestation sous les fenêtres de V. Hugo, et le
gouvernement l'expulsa. Il se rendit à Londres, et de
là regagna Paris. Le 16 mai 1872, il fonda, avec
François Hugo, P. Meurice et A. Vacquerie, une feuille
démocratique à 5 cent., Le Peuple souverain.
Proposé pour la députation par le parti radical la
même année, il échoua et n'occupa de nouvelles
fonctions politiques qu'en 1875, époque où il fut
nommé délégué sénatorial de la Seine. Élu sénateur
l'année suivante, il siégea à l'extrême gauche et ne
prononça qu'un discours en faveur des condamnés
de la Commune.

Il avait publié depuis son retour à Paris : Actes et


paroles (1872), sorte de dossier très curieux et très
habilement, disposé, où l'auteur, cherchant à
expliquer ses opinions successives en religion et en
politique, reproduit les discours de tout genre qu'il
avait eu l'occasion de prononcer ; L'Année
terrible(1872), poème sur la guerre franco-allemande,
considéré généralement comme inférieur à ses
précédentes productions, et Quatre-vingt-
treize (1873), récit romanesque et sublime des plus
terribles phases de la Révolution.
S'il eut au Sénat un rôle politique effacé, son activité
littéraire fut loin de se ralentir à partir de 1876. En
1877 parut la seconde série de la Légende des
siècles, digne de la première, et L'Art d'être grand-
père, où il revenait à l'expression des sentiments les
plus touchants de sa maturité. L'histoire d'un crime,
récit du coup d'État du Deux Décembre, publié à la
veille des élections, en 1877, eut un immense
retentissement. Puis l'infatigable vieillard livra au
public, d'année en année, une suite d'œuvres variées,
dont quelques-unes existaient depuis longtemps à
l'état de manuscrits et qui sont de valeur très
diverse : le Discours pour Voltaire (1878) ; Le
Domaine public payant (1878) ;Le Pape, poème
(1878), La Pitié suprême, Poésies (1879) ; L'Âne,
poème (1880) ; Religion et Religions, poésies
(1880) ; Les Quatre Vents de l'esprit, poésies
(1881); Torquemada, drame non représenté (1882) ;
une troisième série de la Légende des
siècles (1883) ; L'Archipel de la Manche (1883).

Victor Hugo : De 1880 à la fin de sa vie

Choisi de nouveau comme délégué sénatorial par le


conseil municipal de Paris en 1881 et réélu sénateur
le 8 janv. 1882, objet d'une manifestation grandiose
où la France entière prit part à son quatre-vingtième
anniversaire Victor Hugo était en possession de la
gloire politique et littéraire la plus éclatante qu'on
eût jamais vue, lorsqu'il mourut, après une agonie de
huit jours, le vendredi 22 mai 1885. Le magnifique
cortège qui accompagna, par une suprême antithèse,
le char des pauvres où il avait voulu qu'on emportât
sa dépouille, ce concours de tout un peuple et des
représentants des deux mondes ont bien prouvé
l'universelle admiration dont était l'objet celui que E.
Augier avait appelé « Le Père ». C'est qu'en effet il
avait eu sur la littérature d'une grande moitié de ce
siècle une domination Extraordinaire ; en politique, il
avait été, suivant le mot de Charles de Mazade, «
L'âme vibrante à tous les souffles, l'écho
retentissant de tous les bruits, des enthousiasmes et
des colères de son temps ». Et assurément, l'éloge
ne va pas sans restrictions ; on le peut blâmer d'avoir
trop obéi aux mouvements de l'opinion, à des
influences intéressées peut-être, d'avoir eu trop de
convictions successives pour qu'on puisse assurer
que la dernière était bien l'aboutissant logique des
précédentes ; l'orateur, le romancier, le poète même
ne sont pas chez lui sans défauts, et nous avons, au
cours de cette biographie, impartialement signalé
ces défaillances avec les maîtres de la critique
contemporaine. Son œuvre n'en demeure pas moins
la plus haute, la plus merveilleuse peut-être de ce
siècle et de bien d'autres. Vinet le dit avec raison : «
La dixième partie de son trésor lyrique suffirait pour
faire vivre son nom aussi longtemps que notre
langue et notre littérature. Pour la grandeur des
idées et des images, pour l'élan, pour la verve
soutenue, pour l'invention, pour l'ensemble du moins
de toutes ces choses, il n'a personne au-dessus de
lui parmi ses contemporains. Il ne lui manque que ce
qui manque à tous, et ce qui fait l'honneur des
grands âges littéraires, la mesure dans la force,
l'économie dans la richesse. » Ajoutons qu'à la mort
de ce puissant génie, nous ne connaissions encore
qu'une partie de son œuvre. Il laissait une quantité
considérable de manuscrits, datant de toutes les
époques de sa vie ; MM. Paul Meurice et Auguste
Vacquerie, qui avaient la tâche de les publier, ont
déjà fait paraître : Le Théâtre en liberté (1884) ; La
Fin de Satan (1886), seconde partie (incomplète) :
d'une trilogie dont la première partie est la Légende
des siècles, et la troisième le poème de Dieu, qui
vient d'être publié aussi ; Choses vues (1887) ; Toute
la lyre (1888-93) ; Océan (1894) ; En Voyage : les
Alpes, les Pyrénées, France et Belgique ; les
Jumeaux ; Amy Robsart, deux drames de jeunesse.
Et ce n'est pas tout. Jules Tellier, qui avait
commencé le dépouillement des manuscrits du
grand poète et que la mort interrompit lui-même si
déplorablement au début de sa tâche, nous a donné,
dans un curieux article des Annales politiques et
littéraires (30 sept. 1888), une nomenclature de tout
ce qui reste encore à publier. En prose, c'est
un Essai d'explication, qui serait l'exposé des
doctrines philosophiques esquissées dansLes
Contemplations, et une
volumineuse Correspondance, qui, hélas, ne pourra
être livrée au public qu'au bout de longues années,
tant par la volonté de l'auteur qu'à cause des
personnalités en jeu ; pour les œuvres de théâtre,
trois comédies Cent mille Francs de rentes, Peut-
être frère de Gavroche, Maglia, et quelques autres
pièces qui semblent indiquer « que le grand poète a
conçu vers la fin de sa vie l'idée d'un théâtre qui eût
été quelque chose de tout à fait libre. Plus d'action,
plus de drame proprement dit ; rien qu'une
succession de scènes sans lien apparent, mais se
passant au même lieu. » En poésie : des satires
contre le second Empire, Les Années funestes ; des
poèmes satiriques ou philosophiques que V. Hugo
avait réunis lui-même sous ces deux titres : Les
Colères justes et les Profondeurs ; enfin un nombre
infini de poésies diverses. « Il y en a des dizaines et
des centaines, écrivait Jules Tellier, et des centaines
encore. C'est une inondation, un déluge. On a eu
beau publier Toute la lyre (700 pages de vers
appartenant à toutes les époques de la vie du poète),
il y a encore des quantités de pièces inédites de
toutes les époques. De 1820 à 1878, Victor Hugo a
écrit des vers continûment, infatigablement. Il ne
s'est reposé un peu (et non point complètement) que
dans ses dernières années. Sa fécondité était
quelque chose de prodigieux. »