Vous êtes sur la page 1sur 148

EDMOND JACOB

RAS S HAMRA

ET

L’A N C IE N

TESTAM ENT

EDMOND JACOB RAS S HAMRA ET L’A N C IE N TESTAM ENT DELACHAUX & N1ESTLÉ

DELACHAUX

& N1ESTLÉ

E T

R A S

S H A M R A -U G A R IT

L ’ A N C IE N

T E S T A M E N T

E T R A S S H A M R A -U G A R IT

CAH IERS

D 'ARCH ÉO LO GIE

B IB L IQ U E

sous la direction d’ANDRÉ Parrot

Découverte des mondes ensevelis. Volume introductif à la collection. Déluge et Arche de Noé. La Tour de Babel. Ninive et VAncien Testament. Les routes de Saint-Paul dans VOrient grec (H. M etzger ). Le Temple de Jérusalem. Golgotha et Saint-Sépulcre. Samarie, capitale du Royaume d'Israël. Babylone et l'Ancien Testament.

Le Musée du Louvre et la Bible. Sur la pierre et l'argile. Inscriptions hébraïques et Ancien Testament.

L'Egypte et la Bible (P. M ontet ).

(H. M ichaud)

Sur la couverture:

représentant une déesse de la fécondité, d’après

Ivoire de Minet el-beida à influence mycénienne

Ugar.

I,

pi.

I

CAHIERS

D'ARCHÉOLOGIE

BIBLIQUE

E D M O N D

JA C O B

Professeur

1

l’Université

de

Strasbourg

12

RAS SHAMRA-UGARIT

ET

L’ANCIEN TESTAMENT

Strasbourg N° 12 RAS SHAMRA-UGARIT ET L’ANCIEN TESTAMENT É D I T D elachaux I O

É D

I T

D elachaux

I O

et

N S

N

D E L A C H A U X

E T

e u c h â t e l

( S u is s e )

N

I E S T

L É

Diffusion

N iestlé,

32

en France:

rue

de

G renelle,

Paris

vii®

Tous droits réservés pour tous pays y compris T U .R .S.S. © Delachaux &

Tous droits réservés pour tous pays y compris T U .R .S.S. © Delachaux & Niestlé s. A., Neuchâtel (Switzerland), i960

AVANT-PROPOS

Ras Shamra-Ugarit et l’Ancien Testament. Le rapproche­ ment de ces deux termes ne dit rien au lecteur de la Bible, car, contrairement à tant d’autres pays et cités antiques, Ugarit ne se trouve jamais mentionnée par les auteurs bibliques. Une vue sur la carte montre d’autre part qu’Ugarit ne se trouvait pas dans l’horizon immédiat d’Israël et il est improbable qu’il y ait jamais eu entre les deux des relations d’ordre mili­ taire ou commercial. Et pourtant, le problème des rapports se pose ; il a suscité une ample littérature et plusieurs savants y consacrent la plus grande partie de leurs recherches. Ras Shamra-Ugarit, c’est en effet pour nous une littérature prin­ cipalement d’ordre religieux qui mérite d’être mise en paral­ lèle avec la littérature israélite consignée dans . l’Ancien Testament. Alors que dans la Bible nous voyons se dérouler la « geste » de Yahweh, nous assistons à Ugarit à la geste d’autres dieux qui étaient ceux ou du moins très semblables à ceux qu’adoraient les habitants de Canaan dont les Israélites ont pris la succession sur le sol de la Palestine. Tout lecteur de l’Ancien Testament sait à quel point la loi et les prophètes s’opposent aux pratiques de la religion de Canaan rejetées comme magiques et immorales; l’étude attentive des textes

6

RAS SHAMRA-UGARIT ET L ’ANCIEN TESTAMENT

amènera à nuancer quelque peu les affirmations des auteurs bibliques qui ne pouvaient pas avoir devant cette religion l’attitude objective et sereine de l’historien; elle oblige à constater que parfois Israël s’est mis à l’école de Canaan et en a recueilli l’héritage 1 ; mais elle arrive surtout à mettre en relief par contraste la supériorité de la religion d’Israël et du Dieu révélé à Moïse en face duquel tous les autres dieux étaient appelés à disparaître. La lutte de Dieu contre tous ceux qui essaient de contester sa royauté est un des messages les plus dramatiques et les plus puissants de la Bible ; la confron­ tation de Ras Shamra et de l’Ancien Testament nous en fait saisir quelques aspects. Le problème des relations entre Ras Shamra et l’Ancien Testament a déjà souvent été traité 2. L ’ouvrage synthé­ tique de René Dussaud et les deux forts volumes plus analy­ tiques de R. de Langhe, pour ne citer que les ouvrages en français, montrent à la fois l’intérêt et la complexité du problème. Depuis, l’augmentation des documents et leur interprétation diverse n’a cessé de susciter de nombreuses études de détail réparties dans plusieurs revues. Dans les limites et le but qui nous étaient assignés, il nous a été impossible d’entrer dans le détail de ces discussions; aussi avons-nous conscience de n’avoir échappé ni à des généralisations, ni à des simpli­ fications, qui pourront paraître tantôt prématurées tantôt dépassées. Ce livre n’apprendra rien aux spécialistes des textes ugaritiques; qu’ils sachent cependant combien leurs travaux — nous pensons particulièrement à ceux de Schæffer,

1 L e terme a été employé par J.

G ray dans son ouvrage

consacré

aux

rela­

tions de l’Ancien

Testament

avec

les

textes

d’Ugarit:

The

Legacy

o f Canaan

(Suppl. Vêtus Testamentum

V ,

Leiden

1957).

2 Les découvertes de Ras Shamra (Ugarit) et VAncien Testament ( i re édition

I937» 2<î édition revue

19 41),

Paris,

Les textes de Ras Shamra-Ugarit

Geuthner. et leurs rapports avec le

VAncien

Testament, 2

vol. Paris, Gembloux,

1945.

milieu

biblique

de

8

RAS SHAMRA-UGARIT ET L ’ANCIEN

TESTAMENT

Virolleaud, Dhorme, Driver, Eissfeldt, Gaster, Gray — nous ont été utiles; il s’adresse aux seuls lecteurs de l’Ancien Testament pour leur présenter un nouvel aspect de l’enra­ cinement de celui-ci dans l’histoire et la pensée de l’Ancien Orient.

P R E M IÈ R E

P A R T IE

Les découvertes de Ras Shamra

APERÇU

C

h a p it r e

p r e m ie r

SOMMAIRE

SUR

L ’H ISTO IRE

DES

DÉCOUVERTES

Comme ce fut le cas pour d’autres découvertes, c’est le

hasard qui a été à l’origine de celles d’Ugarit. Au printemps de 1928, à 12 kilomètres au nord de Lattaquié, capitale de ce qui était alors l’Etat des Alaouites, l’ancienne Laodicea ad marey

une crique appelée Minet el-beida (pl. 1 b\ le Port

blanc où se retrouve le A sukoç A iuqv des anciens, un indigène en labourant son champ heurte avec le soc de sa charrue une pierre qui n’était autre qu’un fragment de voûte d’une cons­ truction funéraire d’où furent extraits d’abondants matériaux céramiques qui permirent aussitôt de situer les découvertes dans la chronologie. L ’intérêt de la première découverte et la présence de fragments de céramique sur le tell voisin de Ras Sbamra (cap du fenouil) distant d’un kilomètre environ firent saisir l’importance d’une exploration systématique du site. Sur l’initiative de M. René Dussaud, une campagne fut entreprise et la direction confiée à M. Cl. A Schaeffer, alors conservateur des antiquités préhistoriques et gallo-romaines du musée de Strasbourg, qui s’adjoignit le concours d’un archéologue argonnais, M. G. Chenet (pl. 11). Depuis trente ans M. Schaeffer n’a cessé de diriger les fouilles, et le site est encore loin d’avoir livré tous ses secrets. C’est à ses chroniques de

dans

1 2

LES

DÉCOUVERTES

DE

RAS

SHAMRA

la revue Syria ainsi qu’à ses trois volumes d'Ugaritica qu’il faut se reporter pour suivre l’évolution si passionnante des découvertes; l’on se rendra aisément compte à quel point son labeur méthodique, patient et courageux mérite la recon­ naissance de tous ceux qui, à des titres peut-être divers, s’intéressent à l’histoire ancienne de l’Orient. Dans l’espoir d’inviter nos lecteurs à se reporter aux sources d’information signalées, nous ne mentionnerons ici que quelques-unes des découvertes les plus importantes pour l’aspect que nous nous proposons d’étudier ici. En 1929 furent dégagées sur le tell principal qui porte le nom de Ras Shamra, les fondations d’un temple qui devait bientôt s’avérer être voué au culte de Baal, et à l’est de celui-ci, dans un endroit qui méritera chaque année davan­

tage

sées par petits paquets, plusieurs tablettes de terre cuite recouvertes d’une écriture cunéiforme \ Désormais ces tablettes devaient se trouver au centre des recherches sur le site même

et dans les milieux scientifiques qui exploitèrent les pre­

mières trouvailles. Toutefois le dégagement méthodique du site fut continué; le temple de Baal put en partie être

reconstitué avec ses deux cours rectangulaires, la plus grande ayant en son milieu un autel à degrés et à la périphérie des chambres pour le personnel et les objets sacrés. Dans

les sanctuaires, les statues des divinités avaient tout norma­

lement leur place et plusieurs fragments furent mis au jour.

A 52 mètres au sud-est du temple de Baal les fouilles

mirent au jour un deuxième temple dont le plan était ana­ logue à celui du premier et qui, ainsi qu’en font foi deux stèles dédiées à son nom, était consacré au dieu Dagan. Au pied du tell se trouvait une autre nécropole comprenant des1

le nom de « Bibliothèque », furent mises au jour, dépo­

1 On

lira

avec

intérêt

le

récit

de

la

par

Virolleaud).

M .

S chaeffer dans Syria,

1956, p.

découverte

de

la

« Première

tablette »

16 1

ss (numéro spécial offert à M .

Ch.

i4

LES

DÉCOUVERTES

DE

RAS

SHAMRA

tombes à drotnos et en encorbellement datant vraisembla­ blement du I4e- i3 e siècle. Les coupes et plats en or ornés de reliefs représentant des scènes de chasse (pl. m) révèlent la main d’artistes habiles et un remarquable sens de l’observa­ tion. Année après année, l’histoire de l’ancienne cité s’éclaire ; après quelques hésitations au cours des premières années de fouilles, il apparaît avec une évidence toujours plus grande que le site est celui de l’ancienne Ugarit, ce qui ne peut plus être mis en doute depuis que ce nom, bien connu par les textes d’El Amarna, se retrouve de plus en plus fréquemment sur les documents trouvés in situ 1. A partir de 1938, la fouille porte essentiellement sur le palais de la ville qui occupait une position dominante près de l’entrée principale, avec vue sur la mer ; cette exploration, interrompue pendant dix ans, du fait de la guerre, reprend en 1948. Le palais royal (fig. 2) occupait une superficie totale dépassant 9000 mètres carrés: on y accédait par cinq entrées dont chacune était flanquée de deux colonnes; dix escaliers conduisaient à l’étage supérieur ; au-dessous se trouvaient des constructions funéraires. Le sol du palais était jonché de frag­ ments d’objets en or, ivoire et albâtre. Mais la découverte la plus importante devait être celle des « Archives » qui rem­ plissaient plusieurs pièces; ce sont ces documents officiels consistant en listes, lettres et contrats, rédigés en ugaritique, en accadien et en hurrite et très souvent revêtus du sceau royal. Datant pour la plupart de la période dite d’El Amarna, c’est-à-dire de la première moitié du 14e siècle, elles témoi­ gnent des relations suivies entre le royaume d’Ugarit et le pays des pharaons, ainsi que des influences exercées par les popula­ tions originaires d’Asie Mineure.

1 Parmi les premières identifications proposées, mentionnons celles avec Sumur et Sapuna, à cause d’une stèle offerte à Baal Sapuna. L ’identification avec Ugarit proposée dès 1930 par E. Forrer et Albright est désormais certaine.

APERÇU

SUR

C

h a p it r e

II

L ’H ISTO IRE

DE

LA

C ITÉ

D ’U G A RIT

Les premières traces d’une occupation humaine sur ce site remontent à l’époque néolithique et il semble ressortir de l’étude comparée d’autres sites qu’au stade final de cette époque (5e millénaire) les populations côtières et de l’intérieur de la Syrie présentaient des traits communs. Le mélange de populations qui désormais ne cessera de se produire sur le tell commence au quatrième millénaire où se fait sentir l’influence de la Mésopotamie; nous avons probablement un écho de cette influence dans l’épopée de Gilgamesh qui parle d’une campagne du héros contre la montagne des cèdres qui pour­ rait être soit le Liban soit la chaîne de l’Amanus à une cen­ taine de kilomètres au nord de Ras Shamra. Ce que l’épopée de Gilgamesh permet d’envisager comme une hypothèse devient une réalité parfaitement saisissable à partir de Sargon l’Ancien 1 et de Naram Sin (vers 2300 av. J.-C .) qui ont étendu leurs conquêtes jusqu’à l’île de Chypre; il n’est pas impossible que Sargon ait passé tout près d’Ugarit et que le pays de Iarimuta, mentionné pour sa fertilité, se soit trouvé dans le voisinage immédiat. A ce moment, la population

1 Cf. le récit de la campagne de Sargon d’Agadé dans A net, p. 267.

i6

LES

DÉCOUVERTES

DE

RAS

SHAMRA

d’Ugarit était à peu près uniquement sémitique et apparte­ nait à la même branche que celle qui sous le nom d’Amurru (c’est-à-dire ouest) s’était installée à Babylone et dans toute la Mésopotamie. Le site d’Ugarit le prédisposait aussi à des relations suivies avec l’Egypte. La nécessité pour les Egyptiens de s’approvi­ sionner en bois les amena à la fondation d’établissements per­ manents sur la côte dont le plus ancien et le plus important était Byblos, l’antique G ebal1. Ce n’est qu’au temps du Moyen Empire que l’influence de l’Egypte se fit sentir à Ugarit. La présence à Ugarit de la statue de la princesse Chnoumit2, épouse de Senousret II, laisse supposer que celle-ci était d’origine syrienne et que dès cette époque une politique d’alliances scellées par des mariages princiers unissait l’Egypte à la Syrie. Une autre attestation de l’influence égyptienne est la stèle de Senousret-Ankh3 qui portait les titres de gouverneur et de juge ; ce prince était un haut fonctionnaire égyptien venu terminer sa carrière à Ugarit et il est probable que la statue qui le représente en compagnie de ses deux femmes a été taillée par des sculpteurs égyptiens établis à Ugarit. Malgré cette prédominance égyptienne, les besoins éco­ nomiques et les intérêts culturels dirigèrent les regards de la population ugaritique vers la Mésopotamie, en particulier vers le royaume de Mari dont les archives mentionnent à plusieurs reprises notre ville, et l’un des rois d’Ugarit s’adresse par personne interposée au roi de Mari, Zimrilim, pour qu’il l’autorise à visiter son palais qui était considéré comme une des merveilles architecturales du monde d’alors4. Au sud

1 Byblos, sous son nom antique de Gebal, est mentionnée deux fois par

l’A. T . : Josué, xm , 5 et E z. xxvii, 9. Les fouilles qui y ont été entreprises par M M . Montet et Dunand, très importantes pour l’histoire et la civilisation phéniciennes, intéressent moins directement l’Ancien Testament.

2

4 Voici le contenu

Syria

19 32, pi. xiv.

de ce

3 Syria

« A

1934, pl. xiv.

texte :

Zimrilim dis ceci : ainsi parle Hammurapi

ton frère: L ’homme d’Ugarit vient de m’écrire ce qui suit: indique-moi la demeure de Zimrilim; je désire la voir » ( Ugaritica II, p. 16).

APERÇU

su r

l h is t o ir e

d e

l

a

c i t é

d u g a r it

17

’ h is t o ir e d e l a c i t é d

Fig. 3. Sceau hittite. Les signes des deux cercles concentriques extérieurs sont du cunéiforme accadien et se lisent comme suit : « Sceau de Suppiluliuma, grand roi, roi du pays hittite, favori du dieu de l’orage; sceau de Tawananna,

grande reine,

fille du roi de Babylonie»

(d’après

Ugaritica

II,

fig.

2).

tourné vers l’Egypte, à l’est vers la Mésopotamie, Ugarit était ouvert du côté de l’ouest au monde égéen qui, dès la 12e dynas­ tie, vers 1800 manifeste sa présence par de nombreux objets européens dans les tombes dont l’architecture s’inspirera aussi de motifs minoens et mycéniens. La pénétration des Hurrites vers le 17e siècle n’a pas écarté l’influence de l’Egypte, mais leur passage a été fortement marqué par la construction de solides remparts destinés à faire face aux techniques militaires plus développées, en particulier à celles de la guerre des chars ; au point de vue culturel, la langue ugaritique, sémitique, s’est enrichie de nombreux termes d’origine hurrite, mais les Hurrites adoptèrent pour leur langue l’alphabet d’Ugarit. L ’Egypte s’appuyait d’autre part sur l’élément hurrite pour faire pièce aux velléités toujours plus conquérantes de l’em­ pire hittite (fig. 3). C’est vers le milieu du deuxième millénaire qu’on peut

i8

LES

DÉCOUVERTES

DE

RAS

SHAMRA

situer ce que l’on appelle souvent «Page d’or» d’Ugarit (de 1440-1360 environ). La ville ainsi que le port prirent

un grand essor ; la prospérité apparaît dans la construction des maisons, la richesse des offrandes funéraires dans les tombes

et

les magasins servant d’entrepôts commerciaux; la gloire de

la

civilisation d’Ugarit atteint son apogée dans le palais royal

occupant un espace de 9000 m2 avec cinq entrées garnies

chacune de deux colonnes, 65 pièces disposées autour de deux cours intérieures et renfermant, à côté de nombreux objets

en or, en albâtre et en ivoire, les archives du royaume d’Ugarit.

Un roi émerge parmi les autres, et son rôle, quoique plus étendu peut-être, est comparable à celui de David ou de Salomon:

c’est Niqmad dont le nom bien sémitique signifie: Hadad se venge. La religion tenait une grande place dans ce dévelop­ pement culturel; les temples de Baal et de Dagan datent de cette période et le nom du roi Niqmad est lié à la mise par écrit de la plupart des textes mythologiques. Cet âge d’or correspond à l’époque d’El Amarna; la cor­ respondance du pharaon avec les rois de Syrie mentionne à plusieurs reprises le royaume d’Ugarit qui semble avoir joui d’une certaine indépendance à l’égard de l’Egypte et qui profita de l’affaiblissement politique de l’Egypte sous Améno- phis IV pour prêter une attention complaisante aux tentatives amorrhéennes en vue de secouer la tutelle étrangère. Aux environs de 1360 un incendie mit fin à cette période de pros­

périté; les causes du cataclysme semblent plutôt dues à un phénomène d’ordre naturel, par exemple un tremblement de terre occasionnant un incendie, qu’à une expédition punitive organisée par les Hittites, car le comportement d’Ugarit à

l’égard du royaume hittite a difficilement pu mériter pareil sort.

A la bataille de Qadesh sur l’Oronte (1290)1 dont Egyptiens

1 Les Egyptiens ont célébré la « victoire » de Qadesh sur les murs des temples construits par Ramsès II et dans le Poème de Pentaour (cf. J. H. Breasted, Ancient Records o f Egypt, tome III, p. 13 5 ss).

APERÇU su r

l h is t o ir e

d e

l

a

et Hittites s’attribuent tous les deux la victoire, nous trouvons un contingent ugaritique parmi les troupes hittites, mais presque en même temps la stèle offerte au Baal d’Ugarit par un fonc­ tionnaire égyptien nommé Mami (pl. iv), ainsi que de nombreux objets égyptiens des règnes de Horembeb et de Ramsès II dans le palais d’Ugarit, attes­ tent que les relations amicales avec l’Egypte se sont toujours maintenues. Il semble même que la population indigène ait eu plus de sympathies pour l’Egypte que pour l’empire hit­ tite ; aussi la conquête d’Ugarit par Ramsès II a-t-elle dû se faire très pacifiquement et le traité de paix qui réconcilia Ramsès II et Hattusil III fit de nouveau rentrer la ville défi­ nitivement dans la zone d’in­ fluence égyptienne. Ce temps marque pour la ville une nou­ velle prospérité due non seu­ lement à la situation politique relativement calme, mais aussi

Fig-

raon de l’exode (1234 -1224 ) gravé sur la lame d’une épée de bronze, agr. env.

3 fois (d’après Ugaritica III, pl. V III,

4.

Cartouche

de Mineptah,

pha­

p.

178).

c it é

d u g a r it

19

3 fois (d’après Ugaritica III, pl. V III, 4. Cartouche de Mineptah, pha­ p. 178). c

20

LES

DÉCOUVERTES

DE

RAS

SHAMRA

à la présence de nombreux éléments d’origine mycénienne qui se faisaient construire des tombes particulièrement luxueuses; en même temps, les relations avec la Mésopota­ mie se maintinrent, témoin la lettre adressée par le prince assyrien Belubur au prince d’Ugarit Ilumilku qui atteste vraisemblablement des échanges d’ordre culturel entre les deux régions 1. Un coup décisif allait être porté à cette prospérité par l’invasion des peuples de la mer, originaires des îles de la

Méditerranée qui, déferlant sur les régions côtières et de là vers l’intérieur, installèrent une nouvelle civilisation et les entraînèrent — ce fut du moins le cas pour Ugarit — dans l’orbite du monde occidental. Lorsque Tiglat Palasar Ier vint

vers i i o o sur la côte syrienne, il ne

Ugarit dans ses annales. Toute vie ne disparut cependant pas sur le site ; comme c’est le cas pour toutes les villes détruites, des installations provisoires s’établirent dans les décombres; c’est ainsi que des populations autochtones et des marins ont occupé le tell et le port, et les vestiges archéologiques attestent que le site a connu une occupation sporadique jusqu’à l’époque turque.

De cette rapide esquisse nous retiendrons que le site d’Ugarit a été un carrefour; les civilisations mésopotamienne, égyptienne, hurrite, hittite et égéenne l’ont chacune marquée de leur empreinte; c’est, écrit M. Virolleaud, «comme si toutes les civilisations de l’Orient et celles aussi de l’Occident s’étaient donné rendez-vous sur ce point de la côte syrienne »2. Si ces diverses influences ont valu à la ville une histoire mouve­ mentée que les fouilles ont si heureusement ressuscitée, elles ont en revanche nui à la continuité historique et n’ont pas

mentionne même pas

1 Texte publié dans Syria 19 35, p. 188 ss, par F . T hureau-D angin, Une

lettre assyrienne à Ras Shamra. Traduction dans G alling (Textbueh zur Geschichte Israels, p. 35).

2 La

légende phénicienne de Danel, p. 4.

a per çu

su r

l h ist o ir e

d e

l

a

c it é

du g a r it

2 1

permis à la conscience nationale d’atteindre l’intensité qu’elle a prise chez les autres peuples de l’Orient. Ce rôle inter­ national suffirait pour assurer à Ugarit une place de choix dans le domaine de l’histoire ancienne; mais plus qu’aux vicissitudes de l’histoire, le nom d’Ugarit est lié à deux phé­ nomènes culturels de la plus haute importance : une langue et une religion.

C h a p it r e

III

L ’ÉCRITU RE

UGARITIQ UE

Etant donné le rôle international joué par la cité d’Ugarit, il est assez normal que parmi les documents écrits se trouvent les témoins de plusieurs écritures et langues. On distingue les documents en écriture non cunéiforme, les textes cunéiformes non alphabétiques et enfin les textes en cunéiforme alphabé­ tique. Dans le premier groupe, l’égyptien est représenté par plusieurs inscriptions, en particulier celles des stèles de Senous- rit-Ankh et de Mami, un Egyptien qui porte les titres de scribe royal et trésorier en chef, mais ainsi que le remarque R. de Langhe, « ces documents ne sont certainement pas en rapport avec l’influence politique et économique que l’Egypte a exer­ cée » 1 et qui était constante tout au long du deuxième millé­ naire. Nous avons plusieurs inscriptions en hiéroglyphique hittite et quelques signes de l’écriture chypriote sur une lamelle d’argent, enfin certaines monnaies portent des légendes gravées en grec, mais ces dernières et a fortiori les monnaies turques et arabes, sont sans relation avec la période qui nous intéresse

ici.

tée par leurs successeurs sémitiques pour exprimer leur langue

L ’écriture cunéiforme inventée par les Sumériens et adop­

1 D e L anghe, Les textes

I,

p.

91.

l é c r it u r e

u g a r it iq u e

23

et qui était devenue langue internationale est largement repré­ sentée à Ugarit dans des documents sumériens, accadiens et hurrites. Mais la découverte la plus originale a été celle d’une écri­ ture cunéiforme ne comportant que trente signes, différents des signes suméro-accadiens beaucoup plus nombreux, et dans lesquels on ne mit pas bien longtemps à reconnaître un type nouveau d’écriture alphabétique. Le déchiffrement de cette écriture est un des beaux chapitres de l’histoire de l’archéo­ logie. N ’ayant à leur disposition ni texte parallèle ni traduction, les premiers déchiffreurs en étaient réduits aux seules lumières de leur intuition; il apparut en effet assez rapidement que l’alphabet de Ras Shamra ne pouvait pas être considéré comme une simplification de l’écriture suméro-accadienne et que cette dernière ne pouvait être d’aucune utilité pour le déchiffrement. Trois savants, qui tous avaient déjà fait leurs preuves dans l’étude des textes sémitiques, s’attelèrent, chacun de son côté, à cette tâche à la fois difficile et exaltante : Hans Bauer, à Halle, et Edouard Dhorme, à Jérusalem, tentèrent leurs essais à partir des premières photographies publiées par S y ria 1 ; Charles Virolleaud, qui en sa qualité de directeur des Antiquités de Syrie fut associé dès le premier jour à la découverte des tablettes, eut la fortune de pouvoir disposer des tablettes elles-mêmes. Il eût été étonnant — il eût même paru suspect — que les trois aboutissent d’emblée à des résultats identiques; mais assez rapidement il se fit entre eux un consensus sur la valeur de certains signes ; de fil en aiguille, en se souvenant des prin­ cipales combinaisons de lettres utilisées dans les langues sémi­ tiques, et en particulier en hébreu, ils réussirent à trouver la valeur de la plupart des signes, si bien que, moins d’un an

1 D horme, Un nouvel alphabet sémitique,

R B

1930, p. 5 7 1, et Première traduc­

tion des textes phéniciens de Ras Shamra, R B , 19 3 1, p. 3 2 ; H. B auer, Die Enî-

zifferung des Keilschriftalphabets von Ras Shamra, Forschungen und Fortschritte, tome V I, 1930, p. 306.

24

LES

DÉCOUVERTES

DE

RAS

SHAMRA

après, M. Virolleaud put, libéré de ce travail primordial et indispensable, procéder au travail de traduction et d’édition des textes. On peut aujourd’hui considérer l’alphabet d’Ugarit comme définitivement fixé (fig. 5; cf. pi. v). Si cependant les diverses traductions d’un même texte présentent parfois entre elles de sensibles divergences, il convient de préciser que celles-ci ne reposent pas sur une lecture différente des signes, mais sur une connaissance encore assez fragmentaire de la grammaire et surtout sur la possibilité des sens multiples d’une écriture purement consonantique.

A titre d’exemple, la combinaison des lettres b et «, bny peut

désigner à la fois le filsy les verbes construire et discerner ainsi que la préposition entre et les difficultés de traduction sont encore augmentées du fait de l’aspect souvent lacuneux des textes qui empêchent de toujours saisir le fil de la pensée. La relation de l’alphabet ugaritique avec l’écriture sylla­ bique accadienne étant résolue par la négative, il convient d’examiner les rapports possibles avec l’alphabet phénicien dont une des plus anciennes attestations est l’inscription du sarcophage du roi Ahiram de Byblos qu’on datait d’après son contexte archéologique, jusque vers ces dernières années, de

Ramsès II, mais que nos connaissances plus précises dans le domaine de l’épigraphie semblent devoir faire attribuer à une période plus basse. En s’appuyant sur ce document et sur d’autres similaires, il faudrait conclure à l’antériorié de l’écri­ ture ugaritique, puisque tous les documents en cunéiforme alphabétique datent du début du 14e siècle. La diminution du nombre des signes dans l’alphabet de Byblos par rapport à celui d’Ugarit, vingt-deux contre trente, constitue également une présomption favorable pour l’antériorité de ce dernier. Le problème est toutefois plus complexe: certains indices paraissent militer en faveur d’une écriture alphabétique du genre de l’écriture phénicienne pour une période antérieure aux textes d’Ugarit ; sur une aiguière de Tell ed Duweiry l’antique

Fig.

5.

É

M

T

m

0

a

i

U

b

5

d

d

h

w

b

-

TTT

T

W »

Y

f

<

*

ï

Z

* h

h

f

w

TT

M

m

* *

w

E >

t < >

Z

y

k

-

k

1

YY\

n

5

5

>

(

/

9

P

s

9

r

V

5

t

t

Tableau

des

signes

alphabétiques avec équivalences phonétiques

(d’après

G ordon,

Ugaritic

Manual,

p.

12).

26

LES

DÉCOUVERTES

DE

RAS

SHAMRA

cité de Lachishy et qui pourrait dater de l’an 1600 figurent cinq lettres assez semblables à celles du sarcophage d’Ahiram 1 ; d’autre part, l’écriture protosinaïtique, bien que n’ayant pas encore livré son secret, pourrait être un essai d’écriture alpha­ bétique implantée dans ces régions par des ouvriers syriens ou palestiniens; enfin le signe qui correspond à Ugarit à la gutturale 'ayin de l’hébreu est parfois entouré d’un cercle; or le *ayin étant dans l’écriture protophénicienne exprimé par

étant dans l’écriture protophénicienne exprimé par Fig. 6. Tablette abécédaire (d’après P R U , II,

Fig.

6.

Tablette

abécédaire

(d’après

P R U ,

II,

p.

11 )

PI.

I.

un cercle, on pourrait voir dans cette combinaison une adap­ tation par les scribes d’Ugarit de leur alphabet particulier à l’alphabet couramment pratiqué autour d’eux 2. Dans l’état actuel de nos connaissances, nous pouvons supposer qu’il y a eu dans le monde cananéen plusieurs essais, peut-être simultanés, de fixer la langue dans une écriture déga­ gée aussi bien du système hiéroglyphique que du syllabisme cunéiforme. L ’écriture des gens d’Ugarit serait alors un essai d’exprimer en caractères alphabétiques leur littérature, mais le cunéiforme se prêtait davantage que toute autre forme

1 Nos lecteurs pourront trouver l’inscription de l’aiguière de Lachish dans

de toutes façons il ne peut

H.

s’agir

M ichaud, Sur

que

d’un

la pierre et Vargile, fig. 4,

alphabet

fort

rudimentaire.

p.

18 ;

2 On peut trouver d’autres ressemblances entre certaines lettres de l’alphabet

ugaritique et de l’alphabet protophénicien, en particulier pour les lettres g,

h

et

s

l

é c r it u r e

u g a r it iq u e

w
w

Fig.

7.

Inscription en cunéiforme alphabétique sur un poignard trouvé en Palestine aux environs du M t-Tabor

(d’après Syria

1946-48, p.

165, fig.

1).

27

W v

d’écriture aux tablettes de terre cuite utilisées pour les docu­ ments importants et appelés à être conservés. La parenté entre l’alphabet ugaritique et l’alphabet cananéen ne peut plus être niée depuis la découverte faite à Ugarit même de plusieurs abécédaires (fig. 6) où les lettres sont rangées dans le même ordre que dans l’alphabet devenu classique 1 ; les huit signes

que dans l’alphabet devenu classique 1 ; les huit signes   i i \ i t
 

i

i

\

i

t

»

Fig.

8.

Tablette

trouvée

à Beth

Shemcsh,

à

l’ouest

de Jérusalem,

 

et dont

l’écriture

pourrait être

ugaritique

 

(d’après

B asor,

1934,

p.

18).

1 Les

divers

abécédaires

ont

 

été

publiés

par

M .

V irolleaud

dans

P R U y

II, p. 199 ss. Celui qui est publié sous le numéro 19 .159 (p. 202) mérite une men­ tion particulière: les lettres de l’alphabet sont disposées en colonnes dont la

seconde donne les signes du syllabaire assyro-babylonien qui leur correspondent phonétiquement Depuis, on a trouvé un syllabaire qui indique en plus les équivalences sumériennes et hurrites.

28

LES

DÉCOUVERTES

DE

RAS

SHAMRA

supplémentaires par rapport à ce dernier alphabet sont placés soit en fin de liste après le taw comme les lettres supplémen­ taires de l’alphabet grec, soit au milieu des vingt-deux lettres de base à côté des lettres ayant une forme voisine pour éviter sans doute qu’elles ne se confondent. On peut supposer que c’est aux scribes d’Ugarit que remonte la présentation de l’alphabet dans un ordre fixe destiné à en faciliter à la fois l’utilisation et la mémorisation. L ’écriture ugaritique est restée localisée au royaume d’Ugarit ; deux découvertes laissent cependant sup­ poser qu’elle a connu une certaine diffusion en direction du sud: à Beth Shemesh, à l’ouest de Jérusa­ lem, a été découverte une tablette (fig. 8), malheureusement très en­ dommagée, portant des caractères cunéiformes plus proches de ceux d’Ugarit que de Mésopotamie; un poignard de cuivre (fig. 7) trouvé aux environs du Mont-Tabor en Galilée, porte treize lettres qui pourraient également être de l’uga- ritique. L ’allure fragmentaire de ces témoignages ne permet pas de dire si nous nous trouvons en pré­ sence d’objets importés d’Ugarit ou d’un emploi de l’écriture cunéi­ forme alphabétique par les habitants de la Palestine. Vraisemblablement

par les habitants de la Palestine. Vraisemblablement Fig. 9. Herminette gravée au nom de « Hrsn

Fig. 9. Herminette gravée au nom de « Hrsn rb khnm » = Harsanu (nom propre) chef

des prêtres, environ 2/s grandeur naturelle

(d’après

Ugaritica

II,

fig.

231).

l éc r it u r e

u g a r it iq u e

29

localisé dans l’espace, l’alphabet ugaritique l’a également été dans le temps. La pratique en avait été abandonnée, semble-t-il, déjà deux siècles avant la destruction de la cité par les peuples de la mer. Cependant, le souvenir ne s’en était pas entièrement perdu. Dans un des fragments de Philon de Byblos relatifs à Sanchuniaton, il affirme que ce dernier avait à sa disposition des apocryphes écrits dans les caractères des ’Aupowelç, c’est-à-dire des Ammonéens; si, comme le suggère Eissfeldt \ ceux-ci doivent être rapprochés de Amanus, la montagne au nord de Ras Shamra qui passait pour être une des résidences de Baal, nous aurions une preuve que le souvenir de cette écriture ne s’était pas complètement perdu avant que la pioche des archéologues français lui ait redonné v ie 12.

1 Eine

antikc

literarische

Bezeugung

des Ras Shamra Alphabets ( Forschungen

und Fortschritte 1934, p. 164 ss) et reproduit dans le recueil du même auteur:

Ras Shamra und Sanchuniaton, Halle 1939, p. 8. L'auteur propose de rattacher

à la même étymologie les noms de lieux où se rencontre l’élément hammon dans l'A .T . et qui se trouvaient aux abords de la Phénicie. * Au cours de la dernière campagne de fouilles à Ras Shamra, M . Schaeffer

a trouvé des documents écrits dans un alphabet nouveau qui ne compte que

22 lettres et qui s'écrit de droite à gauche comme les alphabets hébreu et phé­ nicien (Communication de M . Virolleaud à l’Académie des Inscriptions et

Belles Lettres, du 19.2.1960). Nous pouvons par conséquent nous attendre à de nouvelles révélations dans le domaine des écritures ugaritiques.

LES

C

h a p it r e

IV

AUTEU RS

DES

T E X T E S

Les textes de l’antiquité sont en général anonymes, et sur­ tout lorsqu’il s’agit de textes d’ordre mythologique, la tradition est plus importante que l’auteur. Néanmoins les indications concernant ce dernier ne font pas entièrement défaut. Plusieurs colophons en bas des tablettes portent des indications d’au­ teur ou du moins de scribe ; le plus explicite est celui que nous trouvons à la tablette 62: 53 :

Elmelek l’ancien a écrit Atonperlen, chef des prêtres, a enseigné Ntqmady roi d’Ugarit, a consacré Nous avons dans ce passage la mention de trois person­ nages et de leurs fonctions distinctives : le scribe a écrit, c’est- à-dire il a mis par écrit ce que la tradition lui avait transmis ; le chef des prêtres a enseigné ces traditions à ceux qui venaient au sanctuaire pour y recevoir l’instruction, car à Ugarit comme en Israël la forme la plus ancienne d’enseignement était donnée par les prêtres ; enfin le roi a sanctionné ce document — très important, puisqu’il s’agit du cycle de Baal — en lui conférant l’éternité qu’il était censé posséder lui-même. Eissfeldt trouve quelques détails sur l’activité de ce Elmelek dans une lettre en accadien, expédiée par l’Assyrien Belubur, où ce dernier

f

I

f I P l . I. a) Le sommet du Casios où résidait Baal Saphon. p.

Pl .

I.

a) Le sommet du Casios où résidait Baal Saphon.

p.

ioo

I. a) Le sommet du Casios où résidait Baal Saphon. p. ioo P l . I.

P l

.

I.

b) Troupeau du grand et petit bétail à Minet el-beida

d’après PRC II, pl. III.

p.

11

Pi- II. Découverte en i<)2() d'un dépôt de 77 bronzes; à droite M. C.-F.-A. Schxft'er,

Pi-

II.

Découverte en i<)2() d'un dépôt de 77 bronzes; à droite

M. C.-F.-A. Schxft'er, à gauche M. G. Chenet, d'après L'gar. III, fiir. 217.

p.

11

les auteurs des textes

31

demande au scribe d’Ugarit de faire lire à la reine les tablettes qu’il lui envoie 1 ; étant donné que cette lettre a été trouvée avec les textes mythologiques et non parmi les documents admi­ nistratifs, il suppose que le contenu des tablettes auxquelles il est fait allusion était d’ordre religieux également, peut-être s’agissait-il de certains mythes suméro-accadiens. Il semble en tous les cas ressortir de ce texte que les scribes étaient de hauts fonctionnaires, faisant partie de l’élite dirigeante de la nation et jouant à Ugarit un rôle semblable à ceux d’Ethan, Heman, Chalcol et Darda mentionnés au premier livre des Rois (v, 11) ou du Tyrien Abdémon dont parle Josèphe (Ant. V III, 5, 3) dont la sagesse aurait même surpassé celle de Salomon. Ces quelques renseignements, assez maigres il faut en convenir, permettent de mieux situer dans l’histoire un per­ sonnage dont le nom a été fréquemment prononcé dès les premières découvertes de Ras Shamra, le fameux Sanchu- niaton mentionné dans les fragments de Philon de Byblos conservés par Eusèbe de Césarée. Ce Philon de Byblos (64-141 ap. J. C.) était l’auteur d’une Histoire phénicienne qui, jus­ qu’aux découvertes des textes ugaritiques, constituait la prin­ cipale source littéraire pour l’étude de la religion phénicienne. Philon prétend tirer toutes ses connaissances de Sanchunia- ton, homme très savant et très habile « plus ancien que la guerre de Troie » qui, désirant savoir ce qui s’était passé depuis la création du monde, tira de sa cachette l’œuvre de Taautos « qui était le premier à avoir inventé l’écriture et à avoir entre­ pris d’écrire des livres »; ailleurs il parle des écritures secrètes qu’il avait découvertes dans les sanctuaires d’Ammon. Eusèbe invoque en outre le témoignage de Porphyre, le grand adver­ saire du christianisme (f 304 ap. J. C.) : « Sanchuniaton de Beyrouth avait reçu les livres de Hierombalos, prêtre du dieu

1 O.

E issfeldt, Sanchunjaton

von Berut

uni Ilumilku

von

Ugarit.

(Beitrâge

zur Religionsgeschichtc des Altertumsy Halle,

1952).

32

LES

DÉCOUVERTES

DE RAS

SHAMRA

’leucb, qui avait dédié son Histoire à Abelbalos, roi de Bey­

S. a rassemblé et rédigé en dialecte phénicien et

avec sincérité toute l’histoire ancienne d’après les livres publics et les Annales des temples. » Jusqu’aux découvertes de Ras Shamra, la majorité des his­

toriens étaient tentés de voir dans le récit de Philon une inven­ tion et dans Sanchuniaton un personnage fictif destiné à appuyer la thèse philonienne de l’origine evhémériste1 de la religion phénicienne en lui trouvant une très antique attes­ tation. Parmi les rares opposants, citons Ernest Renan qui souligne la valeur historique de Philon de Byblos, signalant que, par ailleurs, cet historien avait fait preuve d’un véritable sens critique2. Si aujourd’hui Sanchuniaton et avec lui Philon se trouvent en quelque sorte réhabilités, il ne faudrait cepen­ dant pas négliger la part de fiction qu’il y a dans son ouvrage ; il est certain que l’ouvrage de Philon ne représente pas, comme il le dit, une « traduction » de Sanchuniaton, mais une adap­ tation dans laquelle ses idées philosophiques et religieuses propres ont joué un grand rôle : nombre de détails de la reli­ gion phénicienne telle qu’elle est présentée par Sanchuniaton présupposent la connaissance de la religion grecque et ne peuvent donc pas prétendre à une antiquité aussi reculée que le second millénaire; d’autre part, l’evhémérisme est le fait de Philon et non de sa source, encore que la manière fort anthropomorphique dont ses sources — et sur ce point les

routh

1 Les renseignements d’Eusèbe sur la religion phénicienne se trouvent dans les passages suivants: Praeparatio Evangelica I, 9, 2 0 -1 0 ,5 4 ; IV , 16, 6 ; X , 9, 11-12 . 2 L ’evhémérisme est un système rationaliste et pragmatique d’explication de la religion. Il tire son nom du personnage appelé Evhéméros qui, dans un ouvrage écrit entre 300 et 270 av. J. C , prétend avoir vu dans une île lointaine des stèles sur lesquelles Ouranos, Chronos et Zeus racontaient eux-mêmes leurs actions, ce qui prouve à ses yeux qu’avant d’être adorés comme dieux ils étaient de simples hommes. Cette explication ne saurait en tous les cas conve­ nir pour l’ancienne religion cananéenne, où les dieux plus ou moins identiques aux forces de la nature appartiennent toujours à un monde qui n’est pas celui de rhumanitc.

LES

AUTEURS

DES

TEXTES

33

textes de Ras Shamra confirment pleinement Sanchuniaton — parlaient des dieux et les liaient à des endroits terrestres précis s’alliait assez bien avec l’evhémérisme, bien que partant de prémisses fort différentes. Mais il faut reconnaître que l’en­ semble des données relatives à la mythologie phénicienne repose sur d’antiques traditions et, sous les noms intention­ nellement grécisés des dieux phéniciens, nous retrouvons les mêmes noms qui nous ont été révélés sur les tablettes d’Ugarit, par exemple Mot, Kotar, Dagan1. Les noms propres rapportés dans les textes allégués par Philon et Porphyre sont parfaite­ ment sémitiques: Hierombalos, Abelbalos; le nom de San­ chuniaton lui-même est formé des éléments Sanchun, qui est vraisemblablement le nom d’une divinité, et natan donner, qui, dans l’Ancien Testament, rentre dans la composition de nom­ breux noms propres tels que Elnatan, Yonatan, Natanaël. Eusèbe fait entrer l’ouvrage de Philon au service de ses inten­ tions apologétiques; il entend montrer que les chrétiens sont parfaitement en droit d’abandonner le paganisme pour adop­ ter la foi chrétienne, préparée par l’Ancien Testament. Pour appuyer son argumentation, il donne la parole à ses sources qui montrent clairement que les dieux du paganisme n’ont rien de surnaturel. Le procédé, reconnaissons-le, est habile, mais la condamnation d’ensemble qu’il prononce sur la reli­ gion phénicienne ne lui rend pas pleinement justice; il y avait dans cette religion un respect du divin, un sens du mystère et un essai de comprendre l’univers et la vie qui étaient susceptibles d’en faire une praeparaîio evangelica qui n’était pas seulement négative comme le pensait Eusèbe. Nous retiendrons de ces quelques renseignements que la religion phénicienne connaissait dès une très haute antiquité des documents écrits, que ces documents étaient rédigés et gardés par le personnel des sanctuaires, et cela nous invite,

1 Mémoire

sur

l’origine

et

le

caractère

véritable

de

l’histoire

phénicienne

qui porte le nom de Sanchoniathon (Mémoires de /’Institut de France,

1858).

34

LES

DÉCOUVERTES

DE

RAS

SHAMRA

tout en reconnaissant l’importance de la tradition orale pour la formation des livres de l’Ancien Testament, à ne pas mini­ miser les documents écrits garants et fixateurs de la tradition.

Le problème de la transmission de la matière qui forme les livres de l’Ancien Testament est depuis plusieurs années à l’ordre du jour, et il est résolu de manières différentes : selon les uns celle-ci aurait été transmise pendant de nombreuses générations uniquement par la voie orale et n’aurait été mise par écrit que tardivement, lors de l’exil environ; d’autres admettent, au contraire, que les deux formes de tradition ont coexisté dès une époque ancienne et qu’elles ont connu l’une et l’autre une grande fluidité, de sorte que les textes qui sont parvenus jusqu’à nous doivent être soumis à la critique si l’on veut découvrir leur forme originale. La découverte des textes d’Ugarit nous invite à admettre en Israël l’existence, à côté d’une tradition orale, de documents écrits dès une époque très reculée, ainsi que la Bible l’affirme d’ailleurs en maints passages. Si l’archéologie ne les a pas mis au jour, c’est qu’ils étaient écrits sur des matériaux qui résistaient moins à l’usure du temps que les tablettes d’argile. La grande diffusion de l’écriture, l’existence d’écoles de scribes dans tout l’ancien Orient, dès le second millénaire, nous autorisent à supposer que les rédacteurs de l’Ancien Testament avaient à leur dis­ position un grand nombre de documents écrits, sans toutefois oublier que l’histoire du peuple d’Israël, bien plus étendue que celle du royaume d’Ugarit, a fait passer ces documents par d’assez nombreuses variations 1.

1 Selon certains représentants de l’école d’Uppsal, en particulier I. Engnell, la principale activité littéraire se serait faite non dans les écoles de scribes, mais dans les cercles de traditionistes, et la mise par écrit des livres de l’Ancien Testa­ ment ne daterait que de l’époque postexilique. D ’autres savants Scandinaves, par exemple Mowinckel et Widengren, ont exprimé des vues plus nuancées, insis­ tant sur l’antiquité et sur l’interaction réciproque des deux traditions, écrite et orale. L e témoignage des textes de Ras Shamra appuie nettement cette deuxième position.

LA

C

h

a

p

i

LANGUE

t

r

e

V

DES

T EX TES

La langue d’Ugarit a donné lieu à de nombreux travaux qui expriment des opinions souvent contradictoires. Bien qu’aujourd’hui tout le monde soit d’accord pour y reconnaître une langue sémitique, l’unanimité est loin d’être faite sur la famille des langues sémitiques à laquelle il convient de la rattacher : selon les uns l’ugaritique est de l’amorrhéen, selon d’autres une langue intermédiaire entre le groupe occidental et l’accadien, selon d’autres du cananéen. D ’autre part les uns parlent de langue, les autres simplement de variété dialectale d’une des langues connues, et l’opinion qui y voit un dialecte cananéen a enregistré la plus grande faveur. La question se complique du fait que l’ugaritique n’a connu qu’une courte durée qui n’a pas excédé deux siècles, ce qui rend difficile de préjuger de l’évolution qu’il aurait pu prendre dans la suite :

Pugaritique aurait-il suivi l’évolution des dialectes cananéens au nombre desquels nous rangeons l’hébreu, ou aurait-il gardé et peut-être accentué son aspect particulier? Tel qu’il se présente à nous, il apparaît comme une véritable langue, qui n’est pas attestée ailleurs, plus proche du groupe cananéen et sud-sémitique que du groupe araméen; c’est même la langue sémitique occidentale la plus ancienne et comme elle

36

LES

DÉCOUVERTES

DE

RAS

SHAMRA

n’a pas eu le temps de subir d’altérations, elle a gardé certaines formes primitives qui ne subsistent qu’à l’état de survivances dans d’autres langues; aussi l’ugaritique est-il avec l’arabe, que le désert a préservé d’altérations, la langue sémitique la plus proche de ce qu’on appelle le sémitisme à l’état pur ; son étude est donc d’un très grand intérêt pour la compréhension des langues et dialectes qu’une longue histoire a souvent menés assez loin de leur point de départ. L ’examen de l’alphabet d’Ugarit met en évidence quelques particularités d’ordre phonétique : a) l’alphabet a trois signes pour la valeur aleph ; c’est là un phénomène absolument nou­ veau en sémitique; de toute évidence, ces trois signes sont destinés à exprimer le son vocalique différent qui accompagne la laryngale sourde; l’auteur de l’abécédaire place en tête de sa liste le aleph appelant le son a qui était sans doute le plus fréquent et met les signes pour le i (e) et le u (o) à la fin par souci d’adapter sa liste au modèle standard: b) cet alphabet connaît trois spirantes sourdes h h et b ayant chacune sa graphie propre; c) l’ugaritique connaît toute la variété des lettres sifflantes: 5, i, î, $, z, f; d) la valeur gutturale 'ayin est représentée par deux signes, comme c’est également le cas en arabe. Au point de vue morphologique et syntactique, les res­ semblances avec l’hébreu sont nombreuses et parfois éclai­ rantes. Comme toutes les langues sémitiques, l’ugaritique repose sur les racines verbales; la conjugaison du verbe con­ naît deux formes dont l’une considère l’action comme achevée, la seconde comme en train de durer, ce qui donne les mêmes temps qu’en hébreu ; par contre le nombre des modes est plus varié à Ugarit et ne s’exprime pas toujours au moyen des mêmes préformants qu’en hébreu1. Nous avons ainsi des

1 Hammershaimb, dans son important ouvrage sur le système verbal à Ugarit

(Das

Verbum

im

Dialekt

von

Ras

Shamra,

Copenhague 19 41) distingue onze

conjugaisons

différentes,

alors

que

l’hébreu

n’en connaît

que

sept.

la langue des textes

37

exemples d’un mode énergique caractérisé par la lettre n dont le na qui suit en hébreu certaines formes verbales pour­ rait être une survivance (cf. Gen. xxvii, 21, 26; xxxii, 30; Ex. in, 3 ; I Rois xix, 20). L ’ugaritique a conservé les désinences casuelles des noms dont nous n’avons plus que des vestiges en hébreu: u au nominatif, a à l’accusatif et i aux cas obliques. L ’ugaritique fait un large usage des particules, prépositions, conjonctions et adverbes qui avaient une gamme de sens encore plus étendue qu’en hébreu. Pour ce qui est de la syntaxe, notons l’emploi fréquent des propositions dites nominales qui, bien que favorisant une certaine imprécision au point de vue de la logique, conviennent bien à une langue caracté­ risée plus par le mouvement et l’image que par le souci de l’abstraction. Comme l’hébreu, l’ugaritique fait un large usage du parallélisme; même le rythme appelé à tort élégiaque, caractérisé par un hémistiche suivi d’un deuxième plus bref que le premier, se retrouve dans nos textes; les substantifs sont formés à l’aide des mêmes lettres qu’en hébreu : m et n. Somme toute, il s’agit d’une langue assez riche qui a servi de véhicule à des sujets littéraires variés; parmi les langues parlées sur le territoire recouvert par le terme de Canaan, l’ugaritique et l’hébreu sont les seules qui nous ont transmis autre chose que quelques inscriptions ou documents occasion­ nels. La comparaison des deux « littératures » est des plus instructives et c’est sur ce terrain que l’Ancien Testament nous apporte le plus d’échos ugaritiques.

C

h

a

p

i

t

r

e

VI

ÉDITION

DES

T EX TE S

1

En attendant que paraisse le Corpus des textes alphabéti­ ques qui se prépare très activement, nous n’avons pas à notre disposition une édition qui pourrait être qualifiée de standard ; cette absence ne simplifie pas le travail, mais en revanche elle oblige celui qui s’attache à l’étude de ces textes à se faire une opinion personnelle sans se laisser influencer par l’autorité plus ou moins infaillible d’un textus receptus. L ’édition prin- ceps donnant photographies et transcriptions des tablettes se trouve dans la revue Syria à partir de 1929 et c’est aux fasci­ cules de cette revue que le chercheur devra se reporter; les trois grands ensembles, Baal-Anaty Keret et Danel ont fait l’objet de trois volumes spéciaux publiés par les soins de M. Virolleaud. Un instrument moins complet, mais plus direc­ tement utilisable nous est présenté dans le Ugaritic Manual de C. H. Gordon qui donne la transcription de tous les textes, en signalant pour chacun d’eux où se trouve l’édition princeps; Gordon donne des textes un classement numérique en suivant l’ordre de leur publication, moyen commode, sinon très scien­ tifique, de citer les textes auquel se rallient à l’heure actuelle

1 Voir les indications bibliographiques à la fin du cahier.

ÉDITION

DES

TEXTES

39

la plupart des auteurs et que nous avons également adopté dans le présent cahier. G. R. Driver classe les textes d’après leur contenu, mais son ouvrage ne donne que la transcription et la traduction des textes mythologiques. Parmi les autres éditions, signalons celles de Hans Bauer, de Z. Harris et de H. L. Ginsberg. Parmi les ouvrages qui ne donnent que la traduction, en général seulement partielle, des textes religieux, nous signa­ lons, en la recommandant, celle de Ginsberg dans l’ouvrage collectif consacré aux textes de l’ancien Orient en relation avec l’Ancien Testament, et celle de J. Gray dans un ouvrage analogue, aux proportions plus réduites. On trouve également une traduction de la plupart des textes dans l’ouvrage de T. H. Gaster: Thespis et de larges extraits dans celui de

J. Gray: The Legacy o f Canaan. Tout récemment vient de

paraître en allemand une édition des textes mythologiques et cultuels de J. Aistleitner qui est appelée à s’ajouter aux autres ouvrages de base pour les futures études ugaritiques. Les textes administratifs en langue accadienne ont été confiés par la direction de la Mission de Ras Shamra à une équipe d’assyriologues animée par M. Jean Nougayrol, et cette magistrale publication, Le Palais royal d'Ugarit, en est déjà à son quatrième volume. Si nous mettons côte à côte les publi­ cations de M. Schaeffer sur les découvertes archéologiques, de M. Virolleaud sur les textes religieux et de M. Nougayrol sur les textes administratifs, nous sommes en présence d’une bibliothèque digne à tous les points de vue de la cité qui a fait faire un pas décisif à la diffusion de l’écriture.

D E U X IÈ M E

P A R T IE

Les textes religieux d’Ugarit. Analyse sommaire

'{I

/

!

LE

C

h

a

p

i

t

r

e

CYCLE

p r e m

DE

i e r

BAAL

Les fragments appartenant au cycle de Baal représentent la plus grande partie des textes; ces morceaux remplissaient sept tablettes et peut-être davantage; malheureusement elles nous sont toutes parvenues dans un état d’assez grande mutilation, certaines ne conservant guère que la moitié du texte qui les recouvrait ; des lacunes de quarante lignes, ainsi que la disparition du haut et du bas de plusieurs tablettes, rendent l’ordre de succession à peu près impossible à déter­ miner; aussi chaque tablette doit-elle être étudiée pour elle- même. Il est normal que dans ces circonstances on ne soit pas encore parvenu à une interprétation unique des mythes en question; un accord semble pourtant s’établir entre les spé­ cialistes pour dire que trois thèmes faisaient le contenu du cycle de Baal: a) le combat contre la Mer, b) la construction du palais de Baal, c) la lutte de Baal et de Mot. Chacun de ces thèmes répond à sa manière au problème central de la reli­ gion d’Ugarit qui est le maintien de la vie malgré les menaces qui pèsent sur elle. La première de ces menaces est constituée par la mer. Le dieu Yamy terme qui en ugaritique comme en hébreu désigne la mer, est le bien-aimé du grand dieu E l; celui-ci construit un palais grâce auquel l’autorité de Yamy

44

LES

TEXTES

RELIGIEUX

d ü GARIT

qui est non seulement dieu de la mer mais aussi des fleuves, est immense au point d’inquiéter l’assemblée des dieux, et en particulier Baal qui est toujours le plus actif parmi les dieux. Mais Yarn, irrité, envoie auprès de El deux messagers pour demander la soumission de Baal. El le livre en disant : « Baal est ton esclave, ô Yarn. » Kotar we Hasis, ce qui signifie l’habile et le clairvoyant et qui est le dieu-orfèvre, forge pour Baal deux massues qui ont pour noms « Chasseur » et « Conduc­ teur » et qui devront agir en quelque sorte automatiquement entre les mains de Baal ; le succès en effet ne se fait pas attendre et Yarn, réduit à l’impuissance, répète à deux reprises: «Je suis mort, c’est Baal qui règne. » Mais cette première victoire de Baal risque de rester provisoire si Baal n’a pas de maison; en dehors de lui, tous les dieux ont en effet leur demeure, tandis que Baal n’a même pas de cellule. Dans les démarches en vue de la cons­ truction du temple, deux déesses jouent un rôle décisif, d’une part Atirat de la mer, femme de El et reine des dieux, et Anat, sœur et amante de Baal. Ces deux femmes arrachent à El, en flattant sa sagesse et en lui promettant en retour une nouvelle jeunesse, la décision nécessaire. L ’architecte est Kotar, mais il ne fait qu’exécuter exactement les prescrip­ tions du dieu qui, dans l’antiquité, est toujours le véritable constructeur du sanctuaire. Baal insiste fortement sur une condition: le temple ne doit pas avoir de fenêtres; le texte n’est pas suffisamment clair pour affirmer les véritables motifs de Baal, mais on peut supposer qu’il s’agit de se défendre soit contre Yarn, soit contre Mot, qui pourraient entrer par les fenêtres et prendre les trois filles de Baal, qui sont la Rosée, la Lumière et la Terre *. Lorsque le palais est achevé, Baal1

1 L ’idée du dieu constructeur du temple se trouve aussi dans l’Ancien T es­

tament; ainsi l’auteur du

que David a reçu de la main de Yahweh un écrit lui faisant connaître tous les

détails du

(I Chron., xxvm , 19) affirme

livre

temple.

des

Chroniques

plan

du

futur

le cycle de baal

45

offre une hécatombe de sacrifices et un gigantesque banquet qui rappelle un peu la dédicace du temple de Jérusalem par Salomon. Lorsque Baal s’installe dans sa demeure, il donne finalement quand même l’ordre de mettre une fenêtre; le mot qui la désigne est le même que les ouvertures faites dans la voûte céleste au moment du déluge (*aruboth). Baal fait entendre sa voix, le tonnerre évidemment, et fait trembler ses ennemis, signe incontestable de sa royauté. L ’installation de Baal dans sa demeure provoque l’hos­

tilité de Mot, dieu de la chaleur et de l’été, qui réside dans les profondeurs de la terre. La lutte décisive de Baal contre Mot est précédée de deux scènes assez mystérieuses :

a) La déesse Anat reçoit l’ordre d’accomplir certains rites

qui devront permettre à Baal d’exercer son pouvoir fertili­ sant ; elle doit entre autres « déposer dans la terre de la nour­

riture, verser le shlm, un sacrifice probablement, dans le sein de la terre ». Ces rites de magie imitative ne restent pas sans effet, puisque Baal y répond par la création de l’éclair, qui est présenté comme une parole divine, créatrice et efficace. Anat fait également allusion aux victoires qu’elle a déjà rem­ portées sur Yarn, Nahar et d’autres monstres marins qui, dans un autre passage, avaient été vaincus par Baal, ce qui fait supposer que Anat était pour Baal plus qu’une associée, son véritable double. Plus énigmatique est le récit des exploits sanguinaires accomplis par la déesse, mais sans doute l’ardeur

guerrière qu’elle déploie est-elle également destinée à assurer la fertilité, le sang dans lequel elle plonge avec volupté étant comme en Israël la force de vie par excellence.

b) Baal, provoqué par son adversaire Mot à descendre

dans le monde souterrain, s’unit auparavant à une génisse \

1 L e texte n’est pas assez clair pour qu’on puisse en conclure qu’il s’agit d’une allusion à l’union d’un être humain avec une bête; par les interdictions de l’A .T . (Ex. xxii, 1 8 ; L é v xvm , 2 3 ; xx, 15 ss) nous savons que les rites de bestialité devaient être fréquents dans le monde cananéen et que la limite entre l’homme et l’animal n’était pas toujours bien tranchée.

46

LES

TEXTES

RELIGIEUX

d ü GARIT

qui pourrait être la déesse Anat elle-même, et de cette union naît un être mâle qui est appelé m t1 ; en agissant ainsi, il a pour but soit de s’assurer une descendance pour le cas où il ne reviendrait pas des enfers, soit d’obtenir par un procédé magique la force du taureau dans le conflit où il va s’engager. Une lacune dans la tablette ne nous permet pas d’assister à la mort de Baal ; lorsque le texte reprend, El pleure sur la mort de Baal; il descend de son trône, arrache le turban de sa tête, se couvre de poussière et pousse des cris si forts que la montagne leur fait écho : « Baal est mort ; qu’est-il advenu du fils de Dagan? » Anat se met à sa recherche, c’est le thème d’Isis partant à la recherche d’Osiris, d’Ishtar à celle de Tam- muz et d’Aphrodite à celle d’Adonis ; elle aussi accomplit tous les rites de deuil et offre les sacrifices funéraires qui marquent la fin de la période de deuil. La disparition de Baal dans le monde souterrain a produit la vacance de son trône; le can­ didat présumé et sollicité est ‘Attar, auquel est donné l’épi­ thète de carizy le fort, l’arrogant, mais dès qu’il monte sur le trône, il se révèle manifestement incapable d’assumer le rôle de Baal. Pendant ce temps, Anat intercède auprès de Mot afin qu’il consente à relâcher son prisonnier, mais devant l’inutilité de ses supplications, elle se décide à recourir à la force : « Anat saisit Mot, fils de El, avec une lame, elle le coupe ; avec le van, elle le vanne; avec le feu, elle le grille; avec le moulin, elle le concasse ; dans le champ, elle disperse sa chair pour que les oiseaux la mangent. » Ici le texte laisse clairement entendre que Mot est le grain broyé et moulu. La revivifica­ tion de Baal n’est pourtant pas immédiate; avant de devenir

1 L e nom de M t est expliqué différemment selon les traducteurs ; non sans de sérieuses raisons on a pensé à le rapprocher de l’égyptien msy enfant, mot qui serait à l’origine du nom de Moïse (Aisdeitner) Ugarit ayant toujours eu une enclave égyptienne particulièrement active, l’interpénétration du vocabulaire n’aurait rien d’étonnant ; d’autres (van Selms) pensent à une racine arabe expri­ mant la tendresse, ce qui expliquerait que le terme n’est employé que pour l’enfant et la jeune femme.

P l . III. Patère en or avec scene de chasse, d'après l'çar. II, pi.

Pl .

III.

Patère en or avec scene de chasse, d'après

l'çar.

II,

pi.

I.

p.

i

j

LE

CYCLE

DE

BAAL

47

effective, elle est

Alyan est vivant. » Anat, aidée par la déesse Shapash 1, c’est- à-dire le soleil, qui connaît tous les secrets de la vie et de la mort, parcourt le monde à la recherche de son frère; après beaucoup de peine, elle le trouve, et c’est lui-même qui se venge de ses adversaires. Mais le triomphe de Baal n’est que temporaire, car, au bout de sept ans, Mot sort de son éclipse et invite Baal à un combat final qui se termine par la capitulation de Mot.

et

D ’après un autre texte, d’interprétation très difficile, El

Atirat créent des monstres contre lesquels Baal doit com­ battre afin d’expier le fratricide dont il s’est rendu coupable. Mais il n’est pas certain que ce texte soit la suite des autres; il pourrait plutôt s’agir d’une variante du mythe de Baal telle qu’elle était racontée et célébrée dans un autre sanctuaire, ce qui semble suggéré par la mention de ’ah semak, ce qui nous

transporterait dans la région du lac Houlé, en Galilée, appelé en grec ZeuaxoviTiç, alors que le déroulement de la geste de Baal racontée dans les sept tablettes se déroule sur le Mont- Saphon, dans le voisinage immédiat d’Ugarit.

vue par El dans un rêve et il s’écrie : « Baal

1 Shapash correspond à Shamash et c’est, à Ugarit, une divinité féminine ; ce changement de sexe va de pair avec une réduction de son pouvoir, car le rôle de Shapash n’a rien de comparable avec celui de Shamash dans la religion suméro- accadienne.

P l

d’après Syria

.

IV .

Stèle

de 19 3 1,

Mami en adoration devant Baal,

pl.

V .

p.

i ç

LA

C

h a p it r e

LÉGEN DE

II

D’AQHAT

Le texte ainsi désigné se trouve réparti sur trois tablettes comportant un total de 450 lignes; de nombreuses cassures, à des endroits essentiels, rendent difficile la reconstitution de la suite des événements. Un roi appelé Danel qui porte le titre de mt rÿa et dont la résidence est à Hrnm qui, d’après une liste de noms égyptiens \ pouvait se trouver dans la région de Damas, se plaint de ne pas avoir de fils. Après bien des rites de deuil et d’oblations dans le temple, et surtout grâce à l’intercession de Baal auprès de El, son souhait est exaucé. Ce fils s’appelle Aqhat, nom qu’on peut rapprocher de celui de Qehath, un des fils de Lévi (Gen ., xlvi, 1 1 ), mais dont l’étymologie reste elle-même obscure. Un jour que Danel est assis à la porte de la cité pour exercer la justice en faveur de la veuve et de l’orphelin, il voit venir à lui le dieu Kotar we Hasis , le dieu « habile et intelligent », chargé d’un lot de flèches; en échange de l’hospitalité généreuse qui lui est accordée, Kotar offre un des arcs à Danel qui le remet à son

1 Hrnm

est mentionné

dans

un

texte

géographique

du

papyrus

Anastasi

I

(fin du 13 e siècle av. J. C.) comme une ville dans le voisinage de Damas (A N ET\ p. 477). L ’expression mt rÿa est à rapprocher des « fils de Raphah » mentionnés dans II Sam .y xxi, 16, 18, 22 et le harapha de I Chron.y xx, 4, 6, 8, ancêtre des Rephaim, population préisraélite de la Palestine.

l

a

l é g e n d e

d a q h a t

49

fils Aqhat. Alors que celui-ci s’exerce à la chasse aux oiseaux, la déesse Anat, qui préside à la guerre et à la chasse, le prie de lui céder son arc en échange de la richesse et de l’immor­ talité. Dans cette proposition Aqhat flaire un piège, car il ne conçoit pas qu’il puisse subir un sort différent du reste des humains : «Je mourrai comme meurent tous les hommes », répond-il en refusant de céder à la demande de la déesse. Furieuse d’avoir été éconduite, elle s’en va calomnier Aqhat auprès de El et lui arrache l’approbation de se venger de l’affront qu’elle a subi; elle s’assure le concours d’un de ses mercenaires, Yatpan, qui réside à Abelim, cité du dieu Yarih, c’est-à-dire du dieu lune; au cours d’un festin, l’excellence des mets attire les aigles qui dévorent Aqhat. La désolation d’Anat est grande, elle affirme qu’elle a uniquement voulu rendre Aqhat inconscient afin de s’emparer de son arc. Les conséquences de la disparition d’Aqhat ne tardent pas à se manifester dans la nature: la végétation se flétrit, et Danel comprend alors ce qui est arrivé. Sa fille Paghat1 entreprend une expédition punitive contre Yatpan; déguisée en guerrier, elle pénètre dans la tente du coupable qui est sous l’effet du vin. Le texte s’arrête à l’endroit où nous pouvons supposer que cette antique émule de Déborah et de Judith tua l’adver­ saire et ramena Aqhat à la vie. L ’interprétation de ce texte pose de nombreux problèmes ; il est en particulier difficile de distinguer la part respective de l’élément historique et de l’élément mythique. La mention de plusieurs noms propres laisse supposer que nous sommes en présence d’une légende à fond historique, ayant pour sujet les aventures d’un roi en mal de descendance et qui se localise­ rait dans la Phénicie du Sud, aux abords de la Galilée. Mais la personne historique du roi importe dans ce poème moins

1 L e terme pght se rencontre dans les textes administratifs dans le sens de « jeune fille » ; on pourrait penser à un rapprochement avec Pu’ah, le nom d’une des sages-femmes des Hébreux en Egypte (Ex., i, 15).

So

LES

TEXTES

RELIGIEUX

ü ’UGARIT

que le type auquel le roi doit se conformer : le roi est le garant de l’ordre, disons en langage sémitique, de la justice, dans la nature et dans la société, et à ce titre il est en quelque sorte une incarnation de la divinité, de sorte qu’il n’est pas éton­ nant que le poème passe du plan de la légende à celui du mythe, et que Aqhat se trouve finalement assimilé à Baal, appelé comme lui à la mort et à la résurrection ; cette assimila­ tion semble confirmer que, dans le culte, le roi jouait le rôle du dieu mourant et ressuscitant. Le père de Aqhat, Danel, figure à deux reprises dans l’Ancien Testament dans deux passages du prophète Ezéchiel (xiv, 14 et xxvm , 3) qui le citent comme un modèle de justice et de sagesse. De même que Job et Noé, auxquels il est associé dans xiv, 14, il n’est pas israélite, et, autre trait commun à ces trois personnages, les trois sont frappés par le malheur: les trois perdent leurs enfants, mais les sauvent ou les récupèrent par leur justice. Ezéchiel, dans le dessein d’insister sur l’aspect strictement individuel de la rétribution (cf. chap, xvm), affirme à ses auditeurs que l’action salvatrice de ces ancêtres envers leurs fils ne serait plus valable à présent où chacun sera responsable de ses actes. Cette association avec Noé et Job semble donner raison à l’opinion qui voit dans Danel un personnage his­ torique, mais qui se situe dans un passé difficile à cerner avec quelque précision.

LA

C

h a p it r e

LÉGEN D E

III

DE

K ER ET

Le poème remplit trois tablettes (pl. vi) ; la première IK est la mieux conservée et comporte six colonnes réalisant un total d’environ 300 lignes dont 250 sont lisibles; les deux autres

II K et III K sont dans un état très fragmentaire. Il n’est

d’autre part pas certain que I K constitue le début et il se pourrait que le début du poème ne nous ait pas encore été révélé. Voici comment, dans l’état actuel de notre documen­ tation, nous pouvons restituer la marche du récit :

Keret, fils du dieu El, un roi juste, est frappé par une série

de

malheurs qui le privent successivement de sa femme et

de

ses enfants. Alors qu’il pleure amèrement sur sa couche

son bonheur perdu, le dieu El lui apparaît dans un songe1 et

lui demande s’il désire la royauté de T r El, du taureau El

son père. Keret répond en réclamant une descendance. El

lui ordonne d’offrir un sacrifice et d’entreprendre une expé­

dition guerrière contre le pays d’Udm sur lequel règne le roi

1 Nous avons dans les textes ugaritiques deux passages qui insistent sur Fimportance des songes, celui du songe de Keret et celui du poème de Baal où El voit en songe la résurrection de Baal prisonnier de Mot. Cf. A. C aquot, Les songes et leur interprétation selon Canaan et Israël dans le volume collectif :

Les songes et leur interprétation, Sources orientales 2, Editions du Seuil, Paris 1959, p. 10 1 ss.

5*

LES

TEXTES

RELIGIEUX

d ü GARIT

Pbl en vue d’obtenir en mariage la fille du roi, Huriya, dont la beauté est semblable à celle des déesses. Tout se déroule conformément à ce qui avait été annoncé dans le rêve. Pbl cède aux instances de Keret, non sans peine, et Huriya devient l’épouse du roi auquel elle enfante, grâce à l’intervention de Baal, sept fils ainsi que des filles. Le principal sera le dernier des fils, Yassib, allaité par les déesses Atirat et Anat elles- mêmes; il sera doué d’une force égale et même supérieure à celle de son père. Mais à mesure que s’affirme sa descendance, Keret se met à décliner ; il est malade et la maladie est le signe de sa mortalité qui, jusqu’à présent, semblait pouvoir lui être évitée ; or la maladie le rend impropre à l’exercice de la royauté. Le dieu El intervient pour essayer de le guérir, en façonnant lui-même une image sur laquelle la maladie de Keret pourra être transférée; celle-ci s’appelle Sha'taqat, c’est-à-dire celle qui fait passer la maladie; il recouvre momentanément la santé et le pouvoir, mais son fils Yassib a une révélation où il lui est ordonné de prendre la place de son père, à qui il adresse de violents reproches : « Par ta faute tu as perdu le pouvoir. Tu n’as pas jugé la cause de la veuve, tu n’as pas examiné le sort de l’infortuné, tu n’as pas exterminé ceux qui dépouillent les enfants du pauvre, tu n’as pas nourri l’orphelin et la veuve descends de ton trône que je prenne ta place. » Le texte se termine par une imprécation où Keret invoque l’aide de Horon et d’Astarté pour qu’ils punissent l’arrogance du rebelle. Ce poème a reçu trois interprétations qui peuvent être définies comme : a) mythico-cultuelle 1 (Engnell, Mowinckel) :

Keret serait le dieu incarné en quelque sorte dans la personne du roi ; b) sociologico-fonctionnelle (J. Gray) : le poème serait une sorte de mythe social, destiné à expliquer la symbiose dans

1 Selon Engnell les étapes du voyage de Keret sont un « exode cultuel », pro­ totype de la procession de la fête des Tabernacles, célébrant à la fois la fécon­ dité et la royauté divine ; il retrouve le même schéma cultuel à la base de l’exode des Israélites hors d’Egypte.

l

a

l é g e n d e

d e

k e r e t

53

la société d’Ugarit d’éléments sémitiques et hurrites, les pre­ miers représentés par Keret, les seconds par Huriya; c) his- torico-légendaire (de Langhe, de Vaux): le poème conser­ verait le souvenir d’expéditions guerrières dans des régions voisines dont les noms propres mentionnés permettraient en partie l’identification. Il nous semble difficile de faire rentrer le texte dans une catégorie si nettement définie. Les éléments historiques ne peuvent pas être entièrement éliminés ; le Père de Vaux 1 a, il y a une vingtaine d’années, essayé de reconstituer le cadre géographique de la légende de Keret et ses conclusions, qui le situent au nord de la Galilée, restent dans l’ensemble valables; bien que se déroulant dans une région différente, l’expédition de Keret présente des analogies avec les voyages à la fois nomades et guerriers des patriarches que personne aujourd’hui n’envisage comme de pures fictions. La recherche d’une descendance se retrouve dans les traditions concernant Abraham; pour Abraham comme pour Keret, la révélation divine est accordée dans un songe (cf. Gen. xv, 12 ss), mais ces analogies prouvent précisément que, de part et d’autre, les éléments historiques ont été coulés dans un certain moule de thèmes fixes, dont celui de l’absence de postérité, de conflit entre la vieillesse et la jeunesse, qui à Ugarit se situaient sur le plan royal et qui en Israël se présentent sous une forme plus démocratique. Dans la mesure où le roi incarnait l’idéal de la société, la légende royale de Keret — c’est le terme que nous estimons convenir le mieux au genre du morceau — avait aussi pour but d’assurer l’équilibre de la vie sociale qui, étant donné le caractère cosmopolite de la cité, demandait à être solidement organisée.

1

reprise

R B ,

19 37,

p.

352

ss et

par de Langhe.

526 ss.

L a

thèse

du

P.

de Vaux

a

été

en

partie

LE

C

h a p it r e

I V

POÈME DES

DIEUX

GRACIEUX,

SHACHAR ET

SHALEM

Le texte est écrit sur une seule colonne qui remplit les deux faces de la tablette. La difficulté de ce fragment tient moins au mauvais état du texte qu’à la nature du sujet traité. Le poème s’ouvre par une invocation en faveur du roi, de la reine, des ministres et des anciens et de deux êtres royaux et divins nés le même jour à qui la déesse Atirat, appelée Atirat wRahmy *, donne ses seins à sucer (cf. pi. Vil). Ce thème des rois nourris par la déesse était fort répandu en Egypte, et il n’est pas étonnant de le trouver aussi en Canaan. Dans la suite, nous apprenons que le dieu El, occupé à puiser de l’eau, provoque par la puissance de sa virilité, l’admiration et le désir de deux femmes qui se donnent à lui et enfantent Shachar et Shalem2, c’est-à-dire l’Aurore et la Paix. Ce sont des enfants divins, mais les maris des deux femmes, ignorant le commerce de El avec leurs épouses, s’étonnent de cette merveilleuse progéniture et s’en ouvrent à El. L ’aspect extraor­ dinaire de ces enfants se manifeste en particulier par un

1 Rahmy signifie « la miséricordieuse » ; il s’agit probablement d’un titre donné à Atirat, plutôt que d’un deuxième personnage, par exemple la servante de la déesse, comme le pense Aistleitner.

2 Dans

notre

poème,

Shalem

comme la plénitude de la journée.

désigne

probablement

le

couchant,

entendu

LE

POÈME

DES

DIEUX

GRACIEUX

55

appétit insatiable, gargantuesque; toujours avides, ils parcou­ rent les champs et le désert pendant sept ou huit ans en les

dévorant1.

Alors qu’au moment de sa première édition on avait cru discerner dans ce texte des allusions historiques, on s’accorde aujourd’hui à l’interpréter comme l’expression de rites cul­ tuels; le rite du mariage sacré devait reproduire les gestes de El et des femmes. Le même texte fait encore allusion à la culture de la vigne et à la cuisson d’un agneau ; c’est l’ensemble de la production qui est célébré; aussi pensons-nous que ce poème nous fait pénétrer dans les motifs et les rites des fêtes cananéennes que nous ne connaissions que par quelques mys­ térieuses allusions dans l’Ancien Testament2.

1 Les premiers interprètes de ce texte (p. ex. Dussaud et ViroUeaud) avaient cru reconnaître dans ce texte les noms de Terach, d’Asdod, du désert de Qadesh, de la mer des Roseaux et de Beersheba; aujourd’hui toutes ces lectures ont été abandonnées. 2 Dans sa récente traduction, Aistleitner, a cru pouvoir déceler dans le texte lui-même toute une série d’indications d’ordre purement liturgique destinée à ceux qui étaient chargés de mimer le rituel.

N IK K A L

C

h a p it r e

E T

LES

V

K A TIR A T

Ce poème est écrit sur la face et l’envers d’une seule

tablette; un trait horizontal entre les lignes n

deuxième colonne semble indiquer une division en deux par­ ties. De nombreuses lacunes, ainsi que l’absence du signe indiquant la séparation entre les mots, en rendent la lecture et l’interprétation fort difficiles. Apparemment son contenu est d’ordre mythologique, c’est-à-dire qu’il traite d’une his­ toire dont les protagonistes sont des dieux et plus spéciale­ ment du mariage de deux divinités, de Yarih qui est le dieu lune (en hébreu la lune se dit yareah) et de Nikkal welb qui est la Nin-Gal, la grande dame du panthéon suméro-accadien où elle est la parèdre du dieu lunaire Sin; mais à Ugarit ce mythe a reçu une facture entièrement originale. La main de Nikkal ne peut être accordée à Yarih que par un personnage au nom hurrite Hirihibi, appelé roi de l’été, dont on ne peut dire au juste s’il est le père de Nikkal ou une sorte d’intermé­ diaire au mariage; il se fait prier et propose à Yarih d’épouser plutôt une des filles de Baal, Pdry ou Ybrdmy; comme Yarih persiste, le mariage avec Nikkal est finalement conclu ; le prix d’achat, le mohar — l’hébreu connaît le même mot — est pesé solennellement en présence de tous les parents de l’épouse.

et 12 de la

NIKKAL

ET

LES

KATIRAT

57

Le début et la fin du poème font mention des Katirat, les filles du croissant lunaire, chargées de faire réussir les mariages et de rendre féconde la nouvelle épouse. Il est probable que sous ces histoires de dieux se cachent des rites et des coutumes réellement en usage parmi la popu­ lation d’Ugarit. Les formules de demande en mariage, le rôle respectif des divers membres de la famille lors de la célébration du mariage, les objets constituant le prix d’achat et même la date du mariage en automne au moment des fruits de l’été dont le père de la mariée assure le partage régulier, sont mentionnés dans ce texte qui concerne autant la mythologie que l’histoire des institutions familiales 1

on lira avec intérêt, mais aussi

avec une certaine prudence, l’ouvrage de A. van S elms, Marriage and family

life in

1 Sur le mariage et la vie familiale à Ugarit,

Ugaritic Literature, Londres

1954.

/

C h a p it r e

VI

LES

REPHAÏM

Les tablettes 1 21, 122, 123, 124 traitent plus spécialement des Rpum dont le nom est de toute évidence le même que celui qui dans l’Ancien Testament désigne à la fois une population ancienne de la Palestine et les habitants du séjour des morts. Elles se rattachent étroitement au thème fonda­ mental des mythes de Baal et d’Aqhat et n’apportent pas d’éléments spécifiquement nouveaux, même si on les consi­ dère comme formant un bloc indépendant. Ces Rpum sont également appelés ’elonim, c’est-à-dire dieux; ce sont des

du dieu E l; ils sont, semble-t-il, au nombre de

huit seulement et ont à leur tête Rpu-Baal qui est le champion, le maker, de Baal et d’Anat; El leur donne mission d’aller à son palais, situé soit au ciel soit sous la terre ; ils s’y rendent sur des chars attelés par des chevaux et offrent des sacrifices qui doivent assurer la prospérité de la végétation sur laquelle ils doivent ensuite veiller. Le rôle des Rephaïm s’intégre donc fort bien dans le cadre général qui est celui des poèmes de Baal et d’Aqhat. Le lien plutôt secondaire que les Rephaïm d’Ugarit ont avec le séjour des morts nous fait croire que l’application du terme à des morts ne répond pas au sens original. La racine rapha Non signifie guérir (littéralement

auxiliaires

LES

REPHAÏM

59

lier ensemble) et plus particulièrement guérir de l’incapacité de produire: dans Genèse, xx, 17, Dieu guérit en permettant aux femmes d’Abimélek d’enfanter et dans II Rois, II, 21, Dieu, par le moyen d’Elisée, guérit des eaux dont la propriété était d’empêcher la fertilité. Aussi est-ce la traduction de « guérisseurs » qui rendrait le mieux à la fois l’hébreu Rephaïm et l’ugaritique Rpum. Or, qui serait mieux à même d’exercer cette fonction de guérisseurs que les êtres déposés dans la terre comme une semence destinée à germer et à produire du fruit. Certains monuments mégalithiques étaient les témoins de la présence de ces guérisseurs qu’on se repré­ sentait comme des géants; mais peu à peu le sens du mot s’atténua et lorsque l’Ancien Testament parle des Rephaïm du Sheol {Es. xiv, 9; xxvi, 14; Ps. l x x x v i i i , 11 ; Prov. ix, 18; X X I, 16), ceux-ci sont dépourvus de pouvoir guérisseur, c’est-à-dire fertilisant et reproducteur, et même de pouvoir tout court.

I

T R O ISIÈM E

PA RTIE

Les rapports des textes de Ras Shamra

avec l’Ancien Testament

- A

-v*5 ,V'^

T

r

*

-

V

-

,y

^Jt-

i.v

r

f ;-

'

V"'-

^

’ r

ifcw*

;'''

. *': '

1 . 4 . f e :

 

."

V

:

-£ *

•’•

:

• *

Pi Y. Face et revers d'une tablette alphabétique de contenu administratif d'apres PRL II, pi.

Pi

Y.

Face et revers d'une tablette alphabétique de contenu administratif

d'apres PRL

II,

pi. XX.

p.

24

col.

I

col.

II

col.

Ill

c o l . I c o l . I I col. Ill Pi VI. Tablette

Pi

VI.

Tablette de la légende de kerct,

 

d'après

Mission Je Rus Shamru , r. II,

pi.

III.

p.

5/

C

h a p it r e

p r e m ie r

LES

T EX TE S

D’U G A RIT

ET

LA

LITTÉRA TU RE

DE

L ’ANCIEN

TESTA M EN T

C’est avec l’hébreu que la langue d’Ugarit présente le plus de ressemblances. Comme les textes ugaritiques sont anté­ rieurs aux textes bibliques, leur vocabulaire donne parfois le sens exact d’une expression hébraïque restée jusque-là assez obscure. Il suffit de consulter le dictionnaire hébreu le plus récent, celui de Koehler-Baumgartner, pour se rendre compte de la similarité des racines; le recours à l’ugaritique ne doit bien entendu pas faire oublier le service rendu par l’hébreu à la connaissance de cette langue qui, grâce surtout à l’hébreu, a pu être lue et interprétée si rapidement. Parmi les nombreux exemples de parallèles ugaritiques à la langue hébraïque, nous n’en choisirons que quelques-uns qui nous paraissent d’un intérêt particulier pour le lecteur de l’Ancien Testament. Deut., xxxm, 29. Le texte massorétique se lit: «Tes ennemis se déroberont devant toi, mais toi, tu marcheras sur leurs hauteurs » (bamothemo) ; or à Ugarit nous rencontrons plusieurs fois le mot hamah dans son sens concret et proba­ blement original de dos; nous proposons donc de lire: tu marcheras sur leur dos, traduction qui répond davantage à la logique du texte et qui reflète l’usage bien connu dans l’an­ tique Orient de poser le pied sur la nuque des ennemis vaincus.

5*

64

RAPPORTS DES TEXTES DE RAS SHAMRA AVEC l ’A.T.

II Sam , I, 2i. Il s’agit de la célèbre élégie de David sur

Saül et Jonathan; le texte hébreu donne la traduction sui­

vante

rosée ni pluie ni champs d’offrandes. » Or dans un texte d’Ugarit (Aqht I, i. 45) nous lisons: «Ni pluie ni rosée ni sources des profondeurs. » Champs d’offrandes et sources des profondeurs s’expriment en hébreu par une combinaison de lettres très voisines, de sorte qu’on peut supposer que le copiste

a mal copié son modèle déjà transcrit en caractères hébreux,

ou qu’il l’a modifié intentionnellement afin de faire dispa­

raître la mention des tehomoîh qui, en évoquant le monstre Tiamaty avait à ses yeux un relent de mythologie. De toutes

façons, le texte ugaritique donne un sens plus logique que le texte hébreu actuel.

: « Montagnes de Guelboé, qu’il n’y ait sur vous ni

II

Sam.y xxiv, 23.

Le hittite Arawna,

après avoir vendu

à David l’aire où s’édifiera le temple, lui dit: «Tout cela,

Arawna, le roi le donne au roi. » L ’obscurité du texte masso- rétique disparaît si nous interprétons le mot hamelek (roi) comme une glose explicative du nom de Arawna. Or il ressort clairement des textes d’Ugarit que ce nom est un mot hurrite signifiant chef et que nous rencontrons en particulier dans le nom du scribe Iwrsar. Esaïe ni, 18. Dans l’énumération des ornements portés par les femmes de Jérusalem, Esaïe mentionne entre autres les shebisim, dont le sens précis échappait jusqu’à la révélation par les textes d’Ugarit de la déesse Shapash, appelée ailleurs Shamash, le Soleil; il devait donc s’agir de bijoux ayant la forme de petits soleils. L ’on sait à quel point, en hébreu, une petite particule suffit parfois à déterminer le sens d’un texte; or, en ugari­ tique, la gamme des sens était encore plus étendue, l’évolution d’une langue allant de pair avec une simplification ; c’est ainsi que la particule bal, qui en hébreu correspond toujours à une négation, se rencontre à Ugarit, parfois avec un sens affirmatif,

l e s

t e x t e s

d u g a r it

e t

l

a

l it t é r

a t u

r e

d e

l

a

.t

.

65

ainsi dans l’expression bl it bn lhy il a certainement un fils (2 Aqht I, 21). On peut se demander si ce sens affirmatif ne permet pas de résoudre l’énigme d’un texte des Psaumes qui a toujours été une crux interpretum : au début du Psaume xvi,

un fidèle s’adresse à Dieu en ces termes : « Tobathi bal alekha »

= mon bonheur n’est pas en toi, alors que le psalmiste entend

manifestement affirmer le contraire; aussi a-t-on essayé par d’ingénieuses corrections du texte plus ou moins heureuses de donner un sens acceptable à ce texte. Or tout devient clair si nous admettons que la négation avait ici le sens d’une affir­ mation, nous lisons alors : « Mon bonheur est certainement en toi ».

En ugaritique, les prépositions be et ley dans et à, peuvent également avoir le sens de « hors de »; on peut se demander si dans l’Ancien Testament il ne faut pas entendre parfois ces prépositions dans le même sens, ainsi au Psaume xxix, 10, Yahweh siège lamabbul, littéralement sur le déluge; nous entendons: Il siège, c’est-à-dire il est roi, depuis le déluge.

dons ba'adamy littéralement

« parmi les hommes ». Ici aussi la préposition indique la pro­ venance: Tu as pris des dons aux hommes. Cette confusion de « hors de » et « dans » apparaît d’ailleurs jusque dans notre langage : ne dit-on pas souvent : boire dans la tasse pour boire hors de la tasse? Ce qui est plus important encore, c’est que le recours à l’ugaritique permet de restituer parfois à un substantif le sens qu’il a perdu en hébreu ; c’est ainsi que le mot derekhy chemin, a, à Ugarit, en plus de ce sens, celui de puissance, domination, d’où son association avec melekhy roi (49: V : 6; V I: 35; 5 1: VII :44; 68: 10). Or plusieurs passages bibliques devien­ nent plus intelligibles si l’on adopte cette dernière traduction.

Prov. vin, 22. La sagesse personnifiée affirme que Dieu l’a créée comme le début de son chemin ; le sens de puissance convient ici beaucoup mieux.

Ps. l x v i i i , 19 : Tu as pris des

66

RAPPORTS DES TEXTES DE RAS SHAMRA AVEC L ’A.T.

Prov. xxxi, 3. «Ne donne pas ta force aux femmes ni ton « chemin » à ceux qui perdent les rois. » Là encore, le sens de puissance convient mieux, avec dans ce cas une con­ notation sexuelle.

Amosvïiïy 14. Vive le derekh de Beersheba. La traduction:

« Vive la puissance de Beersheba » s’harmoniserait davan­ tage avec le contexte et éviterait d’avoir recours aux conjec­ tures proposées pour ce passage x. Enfin la dernière phrase du mystérieux Psaume ex, 7:

« Il boit au fleuve sur le chemin » donnerait un sens plus accep­ table si l’on entend: Il boit au fleuve dans sa domination, d’autant plus que ce psaume est un oracle royal rempli d’allu­ sions à des rites en relation avec le pouvoir royal. Des termes à l’étymologie difficilement explicable par le seul recours à l’hébreu bénéficient de l’éclairage projeté sur eux par les textes ugaritiques. L ’on sait aujourd’hui que le nom d'Issachary un des douze fils de Jacob, est la troisième

personne du shafel,

cure un salaire, ce qui s’accorde parfaitement avec l’expli­ cation donnée par la Genèse (xxx, 18) et que la forme ver­ bale hishtachaweh ne vient pas de la racine shachah, comme l’enseignent les anciennes grammaires, mais est l’ishtafal du shafel du verbe chwy qui signifie littéralement se rouler, d’où se prosterner. Les nombreux parallèles qui pourraient aisément être multipliés nous autorisent à nous demander s’il n’y a pas dans la littérature biblique des ensembles littéraires plus étendus qui seraient une réédition ou une adaptation de modèles uga­ ritiques. L ’essai qui s’est révélé être le plus concluant dans ce sens est celui qui a été entrepris à propos du Psaume xxix.1

forme causative, d’un verbe

skr : il pro­

1 Plusieurs traducteurs ont proposé de remplacer, au moyen d’une légère correction du texte, derekh par dodekha, ton bien-aimé, Dod étant alors le nom d’une divinité, mais le recours à l’ugaritique nous autorise à conserver le texte massorétique.

l e s

t e x t e s

d u g a r it

e t

l

a

l it t é r

a t u

r e

d e

l a .t

.

67

Dès 1936, H. L. Ginsberg a émis la thèse que ce psaume était l’adaptation au culte de Yahweh d’un hymne cananéen1 ; lui- même, et après lui Fr. M. Cross, ont relevé que l’alternance dans ce psaume de vers de trois et de deux pieds était fré­ quente à Ugarit; en voici un exemple:

O époux, époux — ton sceptre est bas — le bâton de

le

2) brûlant sur le

ta main est relâché (2+2+2)

feu — les charbons sont ardents (2 +

charbon —

(2

l’oiseau est rôti sur

sont les deux filles de El

2).

les filles de El

+

2

+

Mais c’est surtout dans le vocabulaire qu’apparaissent les

parallèles ugaritiques : au verset 1 : « Prosternez-vous behadraî qodesh », qu’on traduit d’ordinaire par ornements sacrés ; mais à Ugarit le terme hdr (t) a également le sens d’appari­ tion ou de rêve, puisque nous le retrouvons associé à hlm>

du poème de Keret : « Keret

regarda et vit que c’était un rêve (hlm)y le serviteur de El et voici c’était une vision (hdrt) »; nous proposons donc de traduire : « Prosternez-vous devant Yahweh lors de l’apparition de sa sainteté. » Le concept des bendelim mentionnés dans le même verset est fréquent à Ugarit et cadre très bien dans une religion qui avait un panthéon divin, alors que dans l’Ancien Testament il fait figure de bloc erratique venu d’ailleurs. Le verset 7 est fragmentaire, le deuxième hémistiche est absent ; dans le texte actuel, il a cette teneur: «La voix de Yahweh taille des flammes de feu »; il est probable que la moitié dis­ parue contenait des expressions mythologiques trop évidentes pour pouvoir être adaptées au culte de Yahweh. Au verset 6, il est question du Sirion qui était d’après Deut., Ill, 9 le nom phénicien de l’Hermon; et les trois termes Sirion, Liban

rêve, ainsi dans un passage

1 A

Phoenician

Hymn

des

Orientalistes, Rome

in

the Psalter,

cf.

1938, p. 472-476.

Actes

du

ig ®

Congrès

international

68

RAPPORTS DES TEXTES DE RAS SHAMRA AVEC L ’ A.T.

et Qadesh se rencontrent tous dans les textes d’Ugarit (51:

V I: 19, 2 1; 52: 65). Enfin — et c’est peut-être là l’élément le plus important — les qualités de seigneur de l’orage et de la pluie ont été l’apanage de Baal avant de devenir des attributions de Yahweh. Un autre psaume, plein de réminiscences ugaritiques, est le Psaume l x v i i i dont les difficultés ont de tout temps dérouté les exégètes. Il y a quelques années M. Albright a proposé de les résoudre en voyant dans ce psaume non un hymne suivi, mais une sorte de catalogue à usage liturgique donnant le début de trente psaumes différents, provenant en partie de modèles cananéens 1. Même si l’on n’admet pas la thèse un peu hardie du savant américain, il faut reconnaître que les expressions ugaritiques y sont particulièrement nom­ breuses; sans nous livrer à un commentaire ugaritique de ce psaume, nous signalerons les parallèles les plus caractéris­ tiques: au verset 5, Yahweh est appelé rokeb ba'araboth, celui qui chevauche à travers les steppes ; mais les textes uga­ ritiques prouvent d’une manière qui ne laisse guère place au doute qu’il faut lire rokeb ba'araphot chevauchant sur les nuées2; or ce titre est donné régulièrement au principal dieu de la religion cananéenne, Baal, chevaucheur des nuées parce qu’il apporte la pluie fertilisante (cf. 51 : III : 11 ; 51 : V :i2 2 ; 67: I I: 7); au verset 34 les cieux se subtituent aux nuages:

« celui qui chevauche dans les cieux », ce qui est toujours dans la ligne du mythe ugaritique, où Baal est un dieu céleste, le

1 Hebrew Union College Annual / 950-57, p. 1 ss.

2 Nous maintenons la traduction de « chevaucheur des nuées », adoptée par

la plus récente traduction de l’Ancien Testament (Bible de la Pléiade) malgré les objections de R. de Langhe qui fait remarquer que le sens fondamental du verbe rkb n’est pas « être à cheval sur », mais « être placé sur, se poser, monter ».

Baal et dans la suite Yahweh seraient placés sur un nuage (cf. Ps. Civ, 3) ce qui évoquerait moins un dieu de l’orage qu’un dieu du ciel; il est exact que Yahweh est aussi «rokeb shamayim» (Deut., xxxiu, 26), mais l’orage et la pluie étaient la manifestation active, celle qui comptait aux yeux des fidèles, du dieu du ciel (cf. R. de L anghe, Bible et littérature 0ugaritique, dans le volume collectif U Ancien Testament et l'Orient, Louvain 1957).

l e s

t e x t e s

d u g a r it

e t

l

a

l it t é r

a t u

r e

d e

l a .t

.

69

titre de Baal Shamayim étant très répandu dans toute la région syrienne. Des êtres divins moins importants que Baal se cachent sous le nom de kosharot que nous trouvons au verset 7 :

il est question à plusieurs reprises des Kaîiraty sorte de déesses secondaires dont la mission est de présider aux nais­ sances et d’en assurer la réussite; le sens de réussite et d’ha­ bileté est aussi sous-jacent au nom d’un personnage masculin

Kotar-w-hasis, le dieu artisan spécialisé dans la fabrication des objets sacrés ; dans notre psaume, la signification mythologique est abandonnée et le mot est devenu un nom ordinaire signi­ fiant probablement succès. Selon une hypothèse assez sédui­

sante de Mowinckel et de H. J.

serait un hymne liturgique ayant son origine au sanctuaire cananéen du Mont-Tabor, avant d’être transposé dans le

rituel du temple de Jérusalem. Un autre psaume à background cananéen est le Psaume

l x x x i i ; comme le Psaume xxix, il présuppose une

logie polythéiste: Yahweh siège au milieu des dieux; le thème de la condamnation à la mort d’êtres divins qui ont manqué à leur devoir d’exercer la justice présente d’assez frappants parallèles avec la fin du poème de Keret. Les « Bénédictions » dont le lyrisme s’apparente à celui des psaumes présentent également des ressemblances avec les textes ugaritiques; c’est ainsi qu’on a constaté que le voca­ bulaire de la Bénédiction de Jacob dans Genèse x l i x se retrouve à concurrence de 50 % dans la langue d’Ugarit ; et dans le fragment consacré à Joseph, la similitude s’étend aux concepts exprimés par ce langage (v. 22-26). Joseph est appelé taureau (v. 24) ; or nous savons le rôle joué par cet animal comme emblème de la divinité ; aussi Joseph pourrait-il avoir hérité de certains traits qui étaient primitivement ceux d’un dieu; les mamelles et les seins du verset 25 ont pris la place de deux divinités féminines, probablement Atirat et Rahmy qui figurent dans certaines représentations plastiques à Ugarit.

Kraus, le psaume l x v i i i

mytho­

7o

RAPPORTS DES TEXTES DE RAS SHAMRA AVEC L ’A.T.

Il ne nous paraît pas exclu que cette bénédiction sur Joseph ait été coulée dans un moule emprunté aux Cananéens, car elle respire un air de religion de la fertilité hétérogène à l’Ancien

Testament1.

Après la poésie, c’est la littérature sapientiale qui présente le plus de ressemblances. L ’on est désormais en droit de se demander si la littérature de sagesse dont on a maintes fois souligné les parallèles avec l’Egypte, n’a pas subi cette influence par l’intermédiaire des Cananéens qui, en plus de leur rôle de médiateurs de la sagesse égyptienne, avaient une tradition sapientiale qui leur était propre2. Voici quelques échantil­ lons de la sagesse ugaritique et de ses correspondances bibliques :

Comme le cœur de la vache est à l’égard du veau, comme le cœur de la brebis est à l’égard de l’agneau, ainsi est le cœur d’Anat à l’égard de Baal (49: II: 28). Comme l’oiseau qui erre loin de son nid, ainsi l’homme qui erre loin de son lieu natal. (Prov. xxvii, 8).

Le

mashal

numérique

qui

utilise le principe de la gra­

dation

se

rencontre

à

Ugarit

comme

dans

l’Ancien Tes­

tament.

Sept ans Baal va manquer, huit le chevaucheur des nuées (I Aqhat 42-44). Il est trois choses qui me dépassent, et quatre que je ne connais pas (Prov. xxx, 18).

1 A propos des parallèles ugaridques de Genèse xlix, cf. J . Coppens, La

bénédiction de Jacob, dans Congress Volume Strasbourg, Suppl. V. T . 1956, et B. V aw ter, Canaanite Background o f Genesis 49, dans Catholic Biblical Quarterly

1955» P- 1-18 .

S tory, The Book o f Proverbs and Northwest Semitic Literature,

*

Cf.

C. J.

K .

3

-B .L .,

1945, p. 319 -3 38 .

l e s

t e x t e s

d u g a r it

e t

l

a

l it t é r

a t u

r e

d e

l

a .t .

7 1

A côté des analogies stylistiques, nous trouvons le même

vocabulaire :

Mon fruit est meilleur que Tor, mes produits meilleurs que l’argent (Prov. vin, 19). J ’ai bâti ma maison avec de l’argent mon palais avec de l’or (51 : V I: 36). Mange, des tables, du pain,

Bois, des jarres,

Venez, mangez de mon pain, Buvez du vin que j’ai préparé (Prov. IX, 5).

du vin

(51 :

IV :

35).

Il est significatif que dans ce dernier parallèle ugaritique

c’est la déesse Atirat qui est invitée par El à manger et à boire, alors que dans le texte biblique cette invitation émane de la Sagesse personnifiée. Nous pouvons en tirer la conclu­ sion que la Sagesse a pris la place de El ou de quelque autre divinité, ainsi que cela avait été suggéré bien avant la publi­ cation des textes d’Ugarit.

Au cours de ces dernières années, on s’est attaché à étudier les influences cananéennes et nord-sémitiques sur le livre de l’Ecclésiaste et on aboutit à des résultats qui reposent le problème de la date qu’on peut assigner à ce livre l. Les parallèles ugaritiques sont moins importants dans les livres des prophètes, ce qui s’explique aisément, le genre prophétique n’étant pas attesté à Ugarit jusqu’à présent. Il nous faut cependant signaler un passage du livre d’Esaïe qui s’est inspiré très directement d’un texte ugaritique: le dieu Mot s’adresse à son rival Baal en ces mots: «Tu fracasseras Ltn, le serpent fuyard, tu achèveras le serpent tortueux, le puissant aux sept têtes» (67: I : 1).

1 M

D ahood, Canaanite and Phoenician Influence in Qohebeth, 1952.

72

RAPPORTS DES TEXTES DE RAS SHAMRA AVEC l a .T.

Ce texte, Esaïe le reprend : « En ce jour-là, Yahweh sévira avec sa dure, grande et forte épée contre Léviathan, le serpent fuyard, contre Léviathan le serpent tortueux et il tuera le dragon (tannin) qui est dans la mer. » Si la littérature prophétique ne se rencontre pas à Ugarit, nous y trouvons du moins, comme dans toutes les littératures de l’ancien Orient, un grand nombre d’oracles ; le genre qu’on appelle oracle d’annonciation consistant dans l’annonce de la naissance d’un fils mérite d’être relevé à cause de ses ressem­ blances avec certaines formules bibliques :

a) Danel, après la naissance d’un fils longtemps désiré, dit :

« Je veux m’asseoir et me reposer, et ma nephesh reposera dans

ma poitrine, car un fils m’est né (Aqht 2, II, 12).

b) Dans le poème de Nikkal et des Katirat, nous lisons à

propos de la déesse Nikkal : « Voici la jeune femme enfante un fils »; le mot employé pour jeune femme e st4almah, comme

dans Esaïe vu, 14.

c) Le roi Keret justifie son expédition en vue de la con­

quête de la fille du roi Pbl d'Udm par une révélation reçue en songe de la part du dieu El lui annonçant la naissance d’un héritier (Krt III 1 : 45).

d) Dans les poèmes se rattachant au cycle de Baal, Baal

donne naissance en s’unissant à une génisse à un jeune gar­ çon, et une autre fois, associé à la déesse Anat, il engendre avec elle un taureau, et cet événement est qualifié de « bonne

nouvelle» (bsrt) (67: V : 18 et 76: I II : 34). Ces textes n’ont pas manqué d’être invoqués à l’appui de l’interprétation du mystérieux oracle d’Esaïe sur la nais­ sance d’immanuel (Es. vu, 14 ) l. Ce dernier serait soit le

1 L ’importance du matériel ugaritique pour l’explication du texte difficile de la prophétie de lTmmanuel a été soulignée par E. H ammershaimb, The Immanuel Sign Studia Theologica (Lund), vol. III, fasc. 2, 19 51, p. 12 4 -14 2. Dans une réplique à cette étude, J. J. S tamm a exprimé de sérieuses réserves sur l’utilisation des textes ugaritiques (Die Immanuel-Weissagung> V. 7\, 1954» p. 20-33).

LES

t e x t e s

d u g a r it

e t

l

a

l it t é r

a t u

r e

d e

l

a .t

.

7 3

fils du roi, soit un personnage divin, dont le roi assumait le rôle dans le drame cultuel annuel. Encore n’est-il pas prouvé que si Israël a emprunté à Canaan certaines formules — ce qui dans ce cas précis resterait à démontrer — il ait aussi adopté l’idéologie sous-jacente à ce langage. Israël avait dans sa propre tradition suffisamment de ressources pour ne pas être obligé d’emboîter le pas à Canaan pour exprimer les réalités pro­ fondes de sa foi. C’est pour cela que nous ferons aussi les plus sérieuses réserves sur une hypothèse proposée par M. René Dussaud dans une des dernières études qu’il nous ait données et qui voit dans le récit de la création de Genèse I l’adaptation israélite d’une composition cananéenne et en tire des conclu­ sions sur l’antiquité du document biblique dit sacerdotal Dans tous les passages qui supposent un contact pro­ bable entre Israël et Ugarit, l’antériorité est toujours du côté d’Ugarit, car nous avons des indices relativement sûrs pour les dater de la première moitié du 14e siècle, époque à laquelle il n’existait encore rien de l’Ancien Testament. Il faut donc se demander, si l’on admet qu’il y ait eu contact, où et quand il a pu se produire. Selon J. Gray, les Hébreux, au moment de la sortie d’Egypte, lors de leur étape de Baal Saphon (Ex., xiv, 9; Nbr.y x x x i i i , 7) auraient été mis, oralement, en contact avec les mythes cananéens 12, qui, ainsi que l’indique le nom de Baal Saphon, étaient déjà implantés en Egypte; mais dans les circonstances particulières où se trouvaient alors les Israélites, la mythologie et la littérature devaient être les derniers de leurs soucis. Dussaud fait remonter les ressem­ blances à l’époque où Hébreux et Cananéens, qui selon lui avaient la même origine, avaient encore un habitat commun dans le sud de la Palestine et plus spécialement dans le Negeb ;

, de Deut.y xxxn, 8-9 pour dire que le pluriel employé par Elohim dans Genèse,

I,

1957, p. 1 ss. Dussaud s’appuie sur le passage

1

Yahwi fils de E l

dans Syria>

26 est une allusion aux fils de El,

donc au panthéon cananéen.

1

The Legacy

o f Canaan, p.

150.

74 RAPPORTS DES TEXTES DE RAS SHAMRA AVEC L ’A.T.

mais cette thèse est difficile à admettre et les fondements uga- ritiques qu’on avait pensé lui trouver dans la lecture de cer­ tains termes géographiques se sont révélés plus que précaires. Tout nous invite à admettre que le contact des Israélites avec les traditions cananéennes ne s’est fait qu’après l’installation en Canaan, et à un moment où une coexistence pacifique était favorable aux échanges culturels ; nous pensons que les règnes de Salomon d’une part, d’Achab de l’autre, caractérisés par une alliance étroite avec la Phénicie, ont été l’occasion de la pénétration de thèmes étrangers dans la littérature et la religion. Comme les parallèles ugaritiques portent principalement sur les Psaumes et que la question de la datation des Psaumes reste très difficile, on ne peut guère aller au-delà des approxi­ mations. Il faut en tous les cas dire nettement que la présence dans un texte biblique d’éléments ugaritiques, donc néces­ sairement anciens, ne suffit pas à prouver sa date archaïque :

pour prendre un exemple, nous constatons que le thème du Léviathan, commun à Ugarit et à l’Ancien Testament, n’appa­ raît dans la Bible que dans des textes que la quasi-unanimité des critiques s’accordent à reconnaître comme postexiliques :

Es. xxvii, i ; Job ni, 9; x l , 25; Ps. l x x i v , 14 ; civ, 26, de sorte qu’on s’est demandé si la pénétration de thèmes cananéens dans la littérature israélite ne doit pas se placer à une période relativement basse; on pourrait penser à Ezé- chiel comme à un instrument possible, car son livre prouve, à deux reprises au moins, que les thèmes ugaritiques et d’autres traditions phéniciennes lui étaient familiers (cf. la mention de Dancl dans xiv, 14 et x x v i i i , 3). Selon Albright1, cette tendance à l’archaïsme ferait partie d’un mouvement plus vaste qui n’apparaît pas seulement en Israël, mais est commun à tout l’ancien Orient : un retour vers le passé com­ parable à la Renaissance aurait assuré une diffusion et une

1 Cf.

le chapitre 5 intitulé « D u

De Page de la pierre à

la chrétienté.

Charisme à la Catharsis » dans

son ouvrage

LES TEXTES d ü GARIT

ET LA LITTÉRATURE DE L ’A.T.

75

interpénétration des anciens thèmes, mouvement dont l’éclec­ tisme d’Ezéchiel d’une part et l’universalisme du Second Esaïe de l’autre seraient des manifestations. Il y a sans nul doute une large part de vérité dans ces vues ; nous ne pensons cependant pas que des contacts à une époque plus ancienne soient exclus. Nous pouvons supposer que les textes religieux d’Ugarit étaient diffusés en Phénicie et jusque dans le nord de la Palestine, puisqu’un témoignage de l’écri­ ture ugaritique a été trouvé dans cette région, et que les sanc­ tuaires, qui étaient également des écoles et des bibliothèques, étaient les endroits propices à la rencontre des mythes cana­ néens avec les thèmes israélites. Le sanctuaire de Dan à l’extrême nord du royaume d’Israël a fort bien pu servir de cadre à l’élaboration d’un syncrétisme qui devait s’avérer bien dangereux par la suite, encore que la dépendance littéraire d’Israël par rapport à Ugarit se soit en général alliée à une grande indépendance dogmatique; dans l’ensemble, nous dirons qu’Israël a emprunté les outres aux Cananéens, mais y a versé un vin nouveau. C’est pourquoi il s’agit de ne pas se méprendre sur le sens du terme de « Bible cananéenne » 1 qui a été appliqué aux textes de Ras Shamra. Si l’on entend l’expression dans le sens étymologique d’une collection de livres, elle se justifie, car la Bible hébraïque et les textes uga- ritiques constituent dans le Proche-Orient ancien les deux seuls grands ensembles littéraires. Mais le contenu des deux «Bibles» reflète toute la différence qui sépare le mythe de l’histoire et la magie de la religion.

1 C ’est le titre d’un ouvrage consacré aux textes de Ras Shamra par H. E . Del

M edico, Payot,

Paris

1950.

C

h a p it r e

II

LES

T EX TES

ET

DU

PEUPLE

L ’H ISTO IRE

D’ISRAËL

Au moment du premier déchiffrement des textes, il sem­ blait qu’ils apportaient des révélations sensationnelles sur l’histoire ancienne des tribus israélites; n’y lisait-on pas les noms de Terach, d’Edom, du Negeb, de Zabulon, d’Asser et d’Asdod? Cette identité de la toponymie des grands textes religieux de Ras Shamra avec celle des traditions patriarcales de la Genèse amena un certain nombre d’historiens, en par­ ticulier René Dussaud, à voir sous un éclairage nouveau le passé d’Israël. Terach, dont le nom évoque la lune (en hébreu yareach) dont il était sans doute un fidèle adorateur, aurait séjourné dans le sud de la Palestine, et plus particulièrement dans le Negeb; de là, les Térachites se seraient alors dirigés vers la Syrie et plus spécialement vers la région d’Ugarit, tandis qu’une autre branche de cette famille groupée autour d’Abraham, fils de Terach, serait restée dans le Negeb. L ’on admet aujourd’hui d’une manière de plus en plus certaine que le fonds des traditions patriarcales appartient à l’histoire et ne peut pas être expliqué comme une projection dans le passé des circonstances contemporaines des rédacteurs qui les ont mises par écrit; les textes égyptiens d’exécration qui mentionnent parmi les habitants de la Palestine dès le 19e

l e s

t e x t e s

e t

l h ist o ir e

d u

p e u p l e

d is r a ë l

77

siècle avant J. C. Asher et Siméon, les textes de Mari qui par­ lent d’une tribu nomade des Benjaminites les Bene Yamina, les textes de Nuzi où au milieu du second millénaire les cou­ tumes juridiques présentaient bien des points semblables à celles des histoires patriarcales, situent l’époque patriarcale au sein d’une histoire et d’une chronologie. Il pouvait être tentant de demander aux textes ugaritiques de venir étayer ces témoignages. Malheureusement toutes les constructions his­ toriques fondées sur ces textes se sont effondrées, et quelle que soit notre déception, il nous faut reconnaître qu’ils ne nous apprennent pour ainsi dire rien sur l’histoire des anciennes tribus israélites et que la thèse d’un habitat commun des anciens Israélites et des Phéniciens n’a aucun appui solide. Grâce à une connaissance plus étendue du vocabulaire uga- ritique, la plupart des noms propres se sont révélés être des noms communs, le fameux Terach sur lequel reposait en grande partie toute la construction est un substantif qui signi­ fie probablement le jeune marié; la comparaison de deux traductions d’un même texte illustre le changement de lecture et d’interprétation :

Traduction Virolleaud-Dussaud : «Et Terach fera se lever la nouvelle lune, il la fera briller pour Sin sa femme, pour Nikkar sa bien-aimée. » Traduction J. Gray : « Le nouveau marié apportera le prix du mariage, brûlant d’acquérir sa femme, oui, d’acquérir sa bien-aimée 1. » Dans cette dernière lecture le texte n’a plus aucun lien avec l’histoire, du moins avec l’histoire d’Israël; mais cela ne signifie pas qu’il faille interpréter tous les textes comme des poèmes entièrement mythologiques ou rituels, sans attache aucune avec l’histoire. Le poème de Keret sur lequel se sont fondés les tenants d’une interprétation historique contient

1 Keret

i,

ioo ss.

7»

RAPPORTS DES TEXTES DE RAS SHAMRA AVEC l ’A.T.

un certain nombre de noms d’ordre géographique dont la présence s’explique difficilement dans une interprétation purement mythologique. Il y est question de Tyr et de Sidon, du Negeb et d’Edom, mais cet Udm ne désigne sans doute pas le pays au sud-est de la Palestine, mais, ainsi que l’ont suggéré de Langhe, de Vaux et Eissfeldt, une région située quelque part dans la Palestine septentrionale qui était le Negeb \ c’est-à-dire le sud pour les gens d’Ugarit, et qu’il faut rapprocher de VAdam ou Admah mentionné par le livre

de Josué (ni, 16 ; xv, 7; xix, 33,

Nous pensons donc que, du moins pour ce qui est du poème de Keret, ces allusions géographiques nous autorisent à admettre un fonds d’historicité pour les événements qu’il rapporte; sur ce fonds sont venus se greffer des éléments légendaires et typiques par suite de l’usage des textes dans le domaine rituel; mais malgré certaines analogies de situation, il paraît difficile de le mettre dans une relation historique avec les textes de l’Ancien Testament.

Un autre point à propos duquel il pourrait y avoir con­ nexion entre Ugarit et l’histoire d’ Israël est la mention des Hapiru2. Sans entrer dans le détail de la relation Hapiru- Hébreux, nous pensons que celle-ci doit être résolue dans un sens positif, en précisant toutefois que les Hébreux ne sont qu’une petite partie du groupe des Hapiru. C’est ainsi que les Hapiru présents à Ugarit n’ont probablement rien à voir avec les ancêtres des Israélites. La mention des Hapiru sur une liste de tributs prélevés par le roi Nqmd nous confirme ce que nous savions déjà par les textes égyptiens du temps de Ramsès III, que le mot doit être lu Hapiru, et non pas Habiru, et que

36).

1 L e site pourrait être localisé à Khirbet ed-Damiye, à l’ouest du lac de Tibé­ riade.

l’excellent

ouvrage édité par J. B ottéro, Le problème des Habiru, Cahiers de la Société asiatique, X I I , 19 5 4 ; depuis, de nouveaux documents sont venus se joindre à ce dossier.

2 Tout

le

matériel

relatif aux

Habiru

se

trouve

rassemblé

dans

P l . V II. Plaquette d’ivoire figurant une déesse allaitant deux

p. 5 4

jeunes gens (cf. 128:11: 25), d’après Syria 1954, p l V III.

LES TEXTES ET L ’HISTOIRE DU PEUPLE D’ iSRAËL

79

l’étymologie rattachant le mot à la racine 'abar (passer, tra­ verser) doit être abandonnée en faveur de la racine capar, la poussière. Les Hapiru seraient dès lors les gens de la pous­ sière, les peregrini1, les personnes déplacées, selon M. Ed. Dhorme. Cependant, les textes d’Ugarit nous montrent que ces personnes déplacées arrivaient parfois à se sédentariser; deux listes de villes (n o : i, 112: 12) mentionnent quatre

villes du nom de Halbi ( = Alep) ; il semble

de quatre quartiers de la même ville et l’un de ceux-ci, Halbi 'apirim, était occupé par les Apiru qui évidemment n’y étaient pas seulement de passage. La présence du nom Israël à Ras Shamra semble a priori être un témoignage d’un plus grand poids. En effet, dans un texte d’ordre administratif, Israël sous la forme Ysril se trouve mentionné, mais, d’après M. Virolleaud «cet Ysril n’occu­ pait pas une situation particulièrement en vue dans la société d’Ugarit : c’était un simple employé ou un artisan parmi bien d’autres » 2. Il n’est donc pas indiqué de voir dans ce nom une relation avec le peuple d’Israël et encore moins d’y cher­ cher l’étymologie du terme par lequel se désignait le peuple élu. Si les grands faits de l’histoire d’Israël ne reçoivent aucun éclairage des textes ugaritiques, il n’en est pas de même de ceux de la vie quotidienne. Nulle part, sauf peut-être à Mari, on n’a ramassé sur un même site autant de documents écrits. Grâce à leur multitude, grâce aussi aux vestiges archéologiques qui les accompagnent, nous pouvons assister à la vie de cette cité, son administration, ses guerres, les influences successives dont son territoire a été le théâtre. Parmi les documents illus­ trant cette vie de tous les jours, citons le traité relatif au trai­ tement médical des chevaux* où nous lisons entre autres

plutôt qu’il s’agit

1 Revue historique, 1954, p. 256-264. * Cf. Comptes rendus de l’Académie des Inscriptions et Belles Lettres, 1956, p. 60-67.

1934,

P- 75-83.

* L e

texte hippiâtrique a été publié

par V irolleaud dans Syria

X V ,

8 o

RAPPORTS DES TEXTES DE RAS SHAMRA AVEC L ’A.T.

choses: «Quand le cheval a une très grosse tête et un très gros nez, un vieux gâteau et de vieux raisins secs et de la farine de gruau, tout ensemble dans son nez on versera. » Le gâteau de raisins secs pressés est nommé plusieurs fois dans l’Ancien

Chron., xn, 4 1; le

terme dblt se trouve encore mentionné comme le remède appliqué sur les conseils d’Esaïe au roi Ezéchias souffrant d’un ulcère (II Rois, xx, 7); c’était vraiment au sens propre du mot, un remède de cheval ! Sur trois domaines des institutions israélites, les textes d’Ugarit nous apportent d’utiles et parfois d’intéressantes pré­ cisions, ceux de la royauté, du mariage et des rites funéraires. Le roi à Ugarit se trouvait à la tête de la société; son prestige social s’auréolait d’un nimbe religieux et le caractère

Testament: I Sam, xxv, 18 ; xxx, 12 ; I

divin du roi à Ugarit était assez semblable à ce que nous constatons dans le monde égyptien. Keret est appelé fils de El, et son fils à son tour est nourri par les déesses Atirat et Anat. Mais le roi était aussi l’héritier d’une longue dynastie. L ’importance de la dynastie est soulignée par ce qu’on appelle

vm et fig. 10). On a constaté que

sur les actes royaux figurait toujours le même sceau ; or, d’après les spécialistes de la glyptique, ce sceau daterait d’une période probablement antérieure à Hammourabi ; il faut donc supposer que ce sceau a été conservé pendant plus de cinq siècles et employé par les dynastes successifs; en voici le texte:

le « sceau dynastique » 1 (pl.

Ia-qa-rum

Trad.:

Iaqarum

mar ni-iq-ma-du

fils de Niqmad

sar u-ga-ri-it

roi d’Ugarit

Ce texte est accompagné sur le cylindre d’une représenta­ tion figurée : Le roi est assis sur un siège qui ressemble davan-

1 Description

détaillée

du

sceau

royal

dans

P R U

III,

p.

X

X X

I

I

I

ss.

LES TEXTES ET L ’HISTOIRE DU PEUPLE D’ iSRAËL

8 l

tage à un tabouret qu’à un trône; il porte la barbe et une coiffure semblable à celles de Goudéa et de Hammourabi ; dans sa main droite, il tient un gobelet qu’il tend au personnage

debout devant

de la ceinture, position de respect sinon d’adoration ; derrière

lui se tient une déesse intercédante portant la classique tiare à cornes. Les rois avaient aussi leur sceau personnel, mais il semble qu’ils préféraient employer le sceau dynastique qui

lui ; celui-ci tient les mains jointes à hauteur

Fig.

a V

1E

io.

R

Schéma

du

)

sceau

jointes à hauteur Fig. a V 1 E io. R Schéma du ) sceau i dynastique

i

dynastique

i

(d’après

P R U ,

III,

j

pi.

X

du ) sceau i dynastique i (d’après P R U , III, j pi. X V
du ) sceau i dynastique i (d’après P R U , III, j pi. X V

V

I

I

,

fig.

24).

conférait aux actes qu’ils scellaient l’autorité de la tradition. Ce sceau a été utilisé par tous les souverains d’Ugarit des

attachait

dès cette époque à la légitimité et à l’antiquité de la lignée royale. On voit immédiatement l’importance de cette décou­

verte pour l’Ancien Testament: la dynastie davidique qui a eu une longue histoire et qui s’est ouverte sur une mer­ veilleuse promesse a eu à Ugarit un antécédent, mais on peut aussi se demander si David, le fondateur de la dynastie de

14e

et

13 e siècles;

il

souligne

le

prestige

qu’on

82

RAPPORTS DES TEXTES DE RAS SHAMRA AVEC l ’A.T.

Jérusalem, n’a pas joué un rôle analogue à ce Iaqarum. Si à Ugarit des rois ont pris le nom d’un ancêtre lointain à leur compte, il est possible qu’en Israël aussi le nom de David ait été pris dans un sens typique: ainsi lorsque Ezéchiel parle apparemment du retour de David (xxxiv, 24; xxxvii, 25), il ne s’agit pas de la croyance à un David redivivus ni de la venue du Messie, mais simplement de la croyance à l’éternité de la dynastie; il est probable également que la suscription le dawid \ de David que nous trouvons en tête de nombreux psaumes ne désigne pas le roi David, fils d’Isaï, mais le roi en général dans lequel, en vertu du principe dynastique et de celui de la personnalité corporative, revivait la personne de l’ancêtre 12. Allait-on jusqu’à offrir des sacrifices au roi? Un texte du poème de Keret pourrait le laisser entendre:

Sacrifie à Keret leur seigneur — sacrifice de Keret votre maître (col. v, 1. 15 et 1. 28). Mais il est plus vraisemblable d’entendre ce texte comme un sacrifice organisé par Keret, ce qui est bien dans la ligne de la religion cananéenne où le roi, associé aux prêtres, était habilité à offrir des sacrifices. Le roi était aussi le juge suprême; Keret et Danel siègent à la porte pour rendre justice à la veuve et à l’orphelin. Ces textes évoquent immédiatement les passages bibliques qui nous montrent les rois siégeant sur l’aire — en hébreu et en ugaritique nous avons le même terme goren — à l’entrée de la porte (I Rois xxn, 10; 11 Chron. xvm, 9), et le passage de la légende de Keret cité plus haut (p. 52) a une résonance

1 Cela nous autorise à ne pas voir dans le lamed un lamed auctoris, bien que de bonne heure il ait été interprété comme tel, ainsi que le prouvent les allusions à la vie de David dans plusieurs psaumes. Nous trouvons d’ailleurs dans les textes ugaridques à plusieurs reprises les expressions IcB aal ou le Aqhat, ce qui prouve manifestement que la préposition indique l’appartenance à un recueil ou la dédicace à une divinité. 1 Sur la personnalité corporative et les relations entre l'individu et la commu­ nauté dans l'Ancien Testament, cf. l’intéressant ouvrage de J. de F raine, Adam et son lignagey Desclée de Brouwer, 1959.

LES TEXTES ET L ’HISTOIRE DU PEUPLE D’ ISRAËL

83

voisine de celle de certaines apostrophes des prophètes (par ex. Jér. x x i i , 1-5). Le roi était chef des armées et l’expédition militaire tentée par Keret dans le Negeb s’accom­ pagne de tous les rites de sanctification, oracles et sacrifices, qui marquent également dans l’ancien Israël les entreprises guerrières 1.

Le pouvoir du roi était prolongé par son entourage; celui-ci avait à son service une aristocratie féodale et il semble que ce système ait été introduit à Ugarit par des éléments non sémitiques. Or il est intéressant de remarquer qu’un régime analogue existait en Israël dès l’époque de Saül qui se conforme sur ce point à un ordre existant dans les royaumes cananéens; David est l’exemple le plus illustre de ce type

d’hommes ne dépendant que du

roi

:

I

Sam ,

xiv,

52 ;

xvm ,

13 ; xxii, 7 ss. Il est souvent fait allusion au mariage dans les textes de Ras Shamra. C’est encore le poème de Keret qui nous apprend que le mariage était une affaire plus familiale ou tribale que personnelle; ce sont les deux familles qui discutent du mon­ tant du prix d’achat. Mais on n’a pas jusqu’à présent trouvé à Ugarit un code de lois comparable à celui de Hammourabi ou au Code hittite qui permettrait des comparaisons étendues avec les législations de l’Ancien Testament. Dans les textes mythologiques, tout ce qui a trait à l’amour, au mariage, à la naissance, tient une grande place et bien qu’il faille faire la part de l’imagination poétique, il est loisible de trouver dans plusieurs de ces textes la transposition dans le monde divin de certaines coutumes de mariage: le mystérieux récit des noces de Yarih et de Nikkal est tout entier un rituel de mariage. Les formes de mariage à Ugarit étaient multiples, ce qui tient au caractère cosmopolite de la cité. Le poème de

1

En

Israël les prières et les sacrifices étaient également la condition indis­

pensable des succès militaires (cf. les oracle et prière du roi partant pour la guerre, Psaumes xx et xxi).

84

RAPPORTS DES TEXTES DE RAS SHAMRA AVEC L ’A.T.

Keret fait allusion au mariage par rapt au cours d’une expé­ dition guerrière, usage qui est également attesté par l’Ancien Testament à propos du rapt des filles de Silo par les Benja- minites (Juges xxi). Mais en général le mariage s’entoure de garanties d’ordre juridique, ce qui ressort des expressions de *tt sdqh, épouse légitime, et mtrhtyshrh, femme justement acquise; le terme de mohar, qui en hébreu désigne le prix versé par le mari au père de sa future épouse, se rencontre aussi à Ugarit (cf. texte 77) avec la même signification. La pratique du lévirat qui veut que le frère du défunt épouse sa veuve n’est explicitement attestée que dans un seul texte:

« A dater d’aujourd’hui, Arhalbu, roi d’Ugarit, a dit : « Si, dans l’avenir, moi je meurs, qui Kubaba, fille de Tahan, mon épouse, de mon frère prendrait (en mariage), que Baal le noie. Son trône il n’agrandira pas. Sa maison ne florira pas. Que Baal, maître du mont Hazi, le noie. » (PRU III, n° 16.144 p. 76). Dans ce texte, le roi s’oppose à toute tentative qui voudrait enlever la veuve à son beau-frère, mais nous ne pou­ vons pas affirmer, en nous appuyant sur ce seul texte que ce qui était une règle pour le roi, l’était au même titre pour le reste de la population. Les rites funéraires pratiqués à Ugarit n’étaient guère dif­ férents de ceux que l’Ancien Testament et l’archéologie palestinienne attestent pour Israël. Offrandes alimentaires et lamentations étaient l’expression de l’attitude faite à la fois de crainte, de respect et d’indifférence qu’on observait à l’égard des morts (fig. n ). Plusieurs tombes à Minet el-beida et à Ras Shamra révèlent la préoccupation de fournir de l’eau aux défunts; à proximité de plusieurs tombes on a découvert des puits couverts d’une ou de plusieurs dalles sur lesquelles étaient posées de grandes jarres, de manière que leur col forme entonnoir; grâce à une fenêtre aménagée dans la paroi tom­ bale le mort était censé pouvoir accéder à la réserve d’eau qui se trouvait à côté de sa demeure; ailleurs, les conduites

LES

t e x t e s

e t

l h is t o ir e

d u

p e u p l e

d is r a ë l

85

d’eau pénétraient à l’intérieur même de la chambre funéraire faisant parvenir les libations directement au mort \ Le but premier de ces libations était d’étancher la soif des morts, mais on peut se demander si elles n’étaient pas également destinées

se demander si elles n’étaient pas également destinées Fig. 11 . Tombe munie de dispositif pour

Fig.

11 .

Tombe

munie de dispositif pour les offrandes funéraires

(d’après

Syria,

1934,

fig.

6,

p.

119).

à provoquer la fertilité du sol : « Verse la jarre à l’intérieur des champs » dit un texte souvent cité (Anat IV 53) ; dans une religion où la mort du dieu était nécessaire à la vie de la terre, il ne serait pas a priori impossible que la mort des hommes ou du moins de certains d’entre eux, par exemple des rois,1

1 Un

important matériel archéologique et épigraphique sur la soif des morts

a été réuni par M . A ndré Parrot, Le Refrigerium dans Vau-delà, Paris, Geuthner,

l 93 7 -

86

RAPPORTS DES TEXTES DE RAS SHAMRA AVEC L ’A.T.

ait donné naissance à des croyances semblables 1 : le prophète à qui nous devons l’Apocalypse d'Esaie (chap, xxiv-xxvn) en affirmant que la rosée de Yahweh sera assez vivifiante pour réveiller les habitants du Sheol (xxvi, 19) reprendrait, sous une forme épurée et spiritualisée, le vieux thème cananéen de la « rosée du ciel, graisse de la terre ».1

Samarie

et semblent témoigner en faveur d'un culte des morts dans certaines limites (cf. E. L . S ukenik, Arrangements for the Cult o f the Dead in Ugarit and Samaria,

Mémorial Lagrange, 1940, p. 59.

1 Des

installations

analogues

à

celles

d’Ugarit

ont

été

trouvées

à

LES

T EX T E S

C

h

E T

Panthéon

a

p i t r

e

III

LA

RELIG IO N

D’ISRAËL

et

M ythologie

Il y avait à Ugarit un panthéon bien organisé qui est attesté par plusieurs textes qui parlent de « l’assemblée de la totalité des dieux », de « la réunion des dieux », de « la totalité de l’assemblée » et de la « totalité des fils de El ». Parmi les textes rituels, plusieurs nous donnent des listes de dieux; la der­ nière en date 1 est particulièrement intéressante, puisqu’elle donne à côté des noms des dieux d’Ugarit leur équivalence dans la religion mésopotamienne ; c’est ainsi que Yarn est identique à Tamtu et Resheph à Nergal. Ce panthéon corres­ pond, dans ses grandes lignes, à celui que Philon de Byblos rapporte avoir été celui de Sanchuniaton. A sa tête se trouvait le dieu E l 2; à Ugarit comme ailleurs, nous rencontrons ce nom comme un simple appellatif signifiant dieu et pouvant

1 Cette tablette sera publiée prochainement par M . J . Nougayrol ; on en trouve les données essentielles dans E. W eidner, Archiv fu r Orientforschung, 18, 19 57,

p.

170.

2 L a

figure du dieu E l à Ras Shamra a fait l’objet de deux monographies,

dues à O. E issfeldt, E l im ugaritischen Pantheon ( Verhandlungcn der sâchsischen Akademie der Wissenschaften, Leipzig, 19 51) et à M . Pope, E l in the Ugaritic

Texts, Suppl.

V.

T., 2, Leiden

1955.

8 8

RAPPORTS DES TEXTES DE RAS SHAMRA AVEC L ’A.T.

désigner n’importe quel dieu. Mais très souvent il est un nom propre et s’applique au dieu suprême ; des documents toujours plus nombreux attestent que El était le dieu suprême non seulement de l’ensemble des peuples cananéens, mais égale­ ment de leurs voisins araméens. Ugarit ne nous a pas seulement livré des textes importants pour la diffusion de El, mais encore une représentation figurée de ce dieu (pi. ix) : il s’agit d’une stèle de calcaire de 0,47 m de haut, trouvée au cours de la campagne de 1936; le dieu est assis sur un trône richement décoré, il a une face humaine, porte une barbe que mentionnent les textes: «Tu es grand, El, tu es sage, ta barbe grise t’instruit» (51 : V : 63); sa tiare est surmontée de cornes, son vêtement est long et sa main gauche est levée en signe de bénédiction. Un personnage — vraisemblement le roi — se tient devant lui et offre des liba­ tions et un sacrifice d’encens; au-dessus du dieu et de son adorateur se trouve le disque solaire ailé. Cette stèle met en évidence les diverses qualités de El mentionnées dans les textes : celles de roi, de père, de taureau, sa bienveillance et sa sainteté.

Le titre de roi revient assez souvent:

49:

I

:

8;

5 1:

IV :