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Le magazine du jazz N° 679 - décembre 2015 - janvier 2016 maGaZIne !

Ornette
COleman
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L’homme à la
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Paris 13 Les Gobelins

Licence d’entrepreneur de spectacles 2- 1086819 et 3-1086820


édito Frédéric Goaty
directeur de la rédaction

La vie en musique Sommaire

Dans un édito que vous ne lirez pas, j’évoquais la


disparition d’Allen Toussaint et de Mark Murphy, sans
oublier ceux qui continuent de faire vivre le jazz et les
musiques qui nous tiennent à cœur. Et puis, forcément,
dans un numéro daté décembre, je parlais de fêtes de
fin d’année et de vœux de bonheur.
Quand vous tiendrez ce magazine entre vos mains,
il se sera écoulé plus de quinze jours depuis ce
sinistre vendredi 13 marqué, notamment, par À la une, Frank Sinatra.
l’épouvantable carnage du Bataclan, ce lieu de Photo : Charles l. Granata.
musique où nous avons assisté à tant de concerts
inoubliables. Que se sera-t-il passé entretemps ?
Dans quel état serons-nous ? Au moment où j’écris N° 679
ces quelques lignes, encore sous le choc – nous Décembre 2015
avons bouclé le mercredi 18 novembre –, je n’en Janvier 2016
ai évidemment pas la moindre idée. Mais ce que
je sais, c’est que rien n’empêchera jamais les 8 Événement
artistes de s’exprimer, et nous de les écouter, Jazz Magazine Festival
de les aimer, de vivre avec eux. 14 À la une
Frank Sinatra
30 Portrait
Nous sommes un magazine de jazz, nous sommes Charlie Parker
un magazine de musique : nous dédions ce 34 Blindtest
numéro à ceux qui sont morts de l’avoir aimée, et Michel Benita
SyLvAIN GRIPoIx

à toutes les victimes des attentats du 13 novembre. 38 Dossier


Ornette Coleman
66 Jazz Galerie
Les Archives
de Jazz Magazine
80 Passe à Table
Enrico Rava et
Stefano Di Battista
84 Le Jour J
Un grand jour à Harlem
87 Le Guide
Nouveautés,
Rééditions,
Téléchargement,
Livres, dvd
Jazz Magazine Jazzman N° 679 – DÉCEMBRE 2015- © 2015 Jazz & Cie Ce numéro comporte : 115 Le Live
est édité par Jazz & Cie, JANVIER 2016 Imprimé en France.
15, rue Duphot, 75001 Paris Prix de vente au numéro : 7,50 € Imprimeries Léonce Déprez,
- un CD « Black Crooners »
dans les exemplaires destinés Clubs, concerts,
Principaux associés
Pierre Bastid, Laurent
Jazz Magazine Jazzman est une
publication mensuelle Jazz & Cie
Z. I. Le Moulin, 62620 RUITZ. aux abonnés avec option CD radio, internet, télévision
- un CD « 5 crooners de rêve »
Guillemain, Christophe Gouju, SAS au capital de 350 000 euros dans les exemplaires destinés 127 La leçon
Edouard Rencker, ML Sylvain
Administration
R. C. S. Paris B 802 298 588.
Représentant légal : Edouard Rencker
à la diffusion en kiosques L’Harmolodie
au prix de vente France
Fatima Drut Jasic Dépôt légal : 4e trimestre 2015 de 7,50 euros TTC
Tél. : 01 56 88 17 62 Diffusion MLP
N° de commission paritaire : - un CD « Is this love » de
1116 K 90618 Malou Beauvoir dans les
N° ISSN : 2425-7869 exemplaires destinés à une
partie des abonnés France.

Renseignements, réclamations, changement d’adresse lE PRoChAIN


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et commande d’anciens numéros lE 29 JANVIER
TÉl. : 01 60 71 55 86 – Email : anne-claude.venet@lva.fr
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Décembre 2015 - Janvier 2016 Numéro 679 Jazz Magazine 3


signatures
la rédaction les pigistes les photographes

Directeur
de la publication
Ils en parlent
Edouard Rencker
Directeur
de la rédaction
Frédéric Goaty
(fredericgoaty
@jazzmagazine.com)
JEAN-BAPTISTE MILLoR
Rédacteur

S. QUENTIN QUALE
en chef
Franck Bergerot
(franckbergerot
@jazzmagazine.com)
Pascal François-René
Publicité,
partenariats, Anquetil Simon
événements Pigiste Pigiste
Tristan Bastid
(01 56 88 16 69, Je n’aurais jamais pu imaginer à l’âge de A la fin des années 1950, une fois de plus
tristan.bastid 20 ans que quelques décennies plus tard je c’est le grand ramdam dans le jazz. J’étais
@jazzmagazine.com)
trouverais autant de plaisir à m’intoxiquer, trop jeune pour suivre Ornette, j’ai même
Directrice trois semaines durant, sans overdose, sans attendu la quarantaine bien frappée pour
artistique lassitude, à cette drogue douce : la voix de enfin le “découvrir”. C’était sur scène, où
Claude Gentiletti
Sinatra. Dans les années 1960, j’étais, comme tout se mesure. Quant à l’AACM, qui me
Responsable beaucoup d’autres, sourd à son génie. Il n’était rend vingt ans, lisez cette somme, La Nuée,
diffusion kiosques pour moi qu’un pâle chanteur de charme, d’Alexandre Pierrepont (éd. Parenthèses), si
Maureen Richy-Dureteste le symbole de la ringardise absolue. C’est vous avez manqué le triple concert de Henry
(01 60 71 55 12,
maureen.boisguerin@lva.fr)
donc pour mieux cicatriser ce vieux remords Threadgill, Roscoe Mitchell, Wadada Leo
et réparer cette bévue de jeunesse que j’ai Smith et cie le 19 octobre au Châtelet (moi,
Best man accepté avec joie l’invitation de Frédéric Goaty j’y étais)... De toute façon, lisez.
Philippe Carles à me plonger dans l’écriture du dossier Sinatra.
Pervulgateur
inamovible
Frank Ténot
Chairman
emeritus
Daniel Filipacchi

Ils ont contribué


JEAN-LoUIS CoMoLLI

à ce numéro
Jacques Aboucaya,
TIM MILTAT

Pascal Anquetil, Philippe


Bas-Rabérin, Giancarlo
Belfiore, Michel Benita,
Noadya Arnoux, Juliette Philippe Michel
Barnel, Bertrand Bouard,
Peter Cato, Vincent Cotro, Carles Benita
David Cristol, Doc Sillon,
Lionel Eskenazi, Rémi
Best man musicien invité
Fadièze, Julien Ferté,
Ludovic Florin, Jonathan
Si best man désigne, aussi, le témoin Écrire sur Dewey Redman : une belle
Glusman, Sylvain Gripoix, d’un mariage, mon ancienneté occasion de reécouter Ornette et sa
Jeff Humbert, Raphaël jazzmagazineuse m’oblige surtout à me liberté tranquille, une branche exigeante et
Imbert, Robert Latxague, considérer comme un témoin des avatars posée du free des années 1960. Distance,
Paul Lay, Jean-Louis
Lemarchand, Félix Marciano,
successifs de cette publication pendant économie et humanité, voilà le Dewey
François Marinot, Philippe un demi-siècle. Ce mois-ci, je soulignerai que j’ai connu en 1990, à ce moment-clé
Méziat, Jean-Baptiste Millot, plutôt une fonction paradoxale du d’une vie de musicien où il faut montrer
Jean-François Mondot, terme, dans la mesure où en 1966, dans d’où l’on vient, tout en essayant de
Stéphane Ollivier, Jacques
Périn, Giuseppe Pino,
l’enceinte des publications Filipacchi (qui, poser les bases de son propre futur.
Éric Quenot, Thierry Quénum, à côté du quasi fondateur Jazzmag, venait Quel meilleur mentor qu’un “bluesman
Pascal Rozat, François-René d’acquérir les Cahiers du cinéma), j’ai été harmolodique”, qui, révolutionnaire avec
Simon, Alfred Sordoillet, témoin d’un mariage raté entre cinéma et Ornette, déploya un lyrisme inattendu aux
Katia Touré, Philippe Vincent,
Jean-Pierre Vidal.
rien moins qu’Ornette Coleman. côtés de Keith Jarrett ?

La rédaction n’est pas responsable des textes, illustrations, photos et dessins publiés qui engagent la seule responsabilité de leurs auteurs. Les documents reçus
ne sont pas rendus et leur envoi implique l’accord de l’auteur pour leur libre publication. Les prix peuvent être soumis à de légères variations. Les indications
de marque et les adresses qui figurent dans les pages rédactionnelles de ce numéro sont données à titre d’information. La reproduction des textes, photographies
et dessins publiés est interdite. Ils sont la propriété exclusive de Jazz Magazine qui se réserve tous droits de reproduction et de traduction dans le monde entier.

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Kellylee Géraldine Malou


Evans Laurent Beauvoir

Le 23 janvier 2016 à 18 h 00

21 Rue Yves Toudic, 75010 Paris - Tél : 01 40 20 40 25


Métro : République, Jacques Bonsergent
festival

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Pour ceux
qui aiment
le live
S’il y a bien une question, récur- label Decca Records, de Malou Beauvoir, grande
rente, insupportable, dans notre habituée des clubs new-yorkais, et le souffle brû-
métier, c’est  : « Le jazz est-il lant du saxophone de Géraldine Laurent. Une soi-
mort ? » À la question – toutefois rée, trois concerts et de grands moments d’émo-
moins stupide – « Dieu existe- tion en perspective. Il est légitime qu’avec Jazz
t-il ? », Einstein avait l’habitude Magazine, dont la diffusion est en progression de
de répondre  : « Donnez m’en près de 15% depuis le lancement de la nouvelle
xAvIER PoPy/REA

une définition et je vous dirai si j’y formule, nous soutenions la création, et offrions à
crois. » En paraphrasant le génial de jeunes talents une tribune méritée. Programmé
physicien, osons la question : à dans la célébrissime salle de l’Alhambra (qui a vu
quoi juger du “décès” supposé d’une culture : se produire entre autres, Ella Fitzgerald, Duke
à son nombre de praticiens ? Jamais il n’y a eu, en Ellington…et Edith Piaf), ce festival sera, nous
France, autant de musiciens et de pratiquants de l’espérons, le premier d’une série d’événements
jazz. Au nombre d’aficionados ? Avec près d’un qui vous permettra de découvrir des artistes
million de spectateurs cet été sur l’ensemble des remarquables. Nous vous y attendons nombreux.
festivals, les scènes live ont fait carton plein. Au D’autant plus qu’au moment où nous mettons
point que nous y avons consacré un dossier spé- sous presse, Paris est en deuil. La capitale a été
cial au mois de juillet. A la vivacité de la création ? ensanglantée par des barbares qui ont spécifique-
Les nouveaux talents, multiples, foisonnants, par- ment choisi un lieu de concert, de joie et de créa-
tout émergent avec une variété et une inventivité tion. Pour faire peur, pour faire taire. Il est impor-
rares. Aussi, pour accompagner cette efferves- tant, pour tous les professionnels de la musique et
cence et cette formidable créativité, Jazz Magazine du spectacle vivant, de résister. De montrer que,
a décidé de renouer avec la tradition de la scène quoi qu’il arrive, nous continuerons à soutenir la
et, comme à l’âge d’or de Pour Ceux Qui Aiment création, la musique et ceux qui la font.
Le Jazz et des concerts organisés par Daniel Fili- Nous serons ravis, la rédaction et l’équipe de ges-
pacchi et Frank Ténot, de lancer son premier Jazz tion réunies, de vous rencontrer… et de défendre
Magazine Festival.  nos valeurs.
Au programme : trois artistes exceptionnelles pour
une “Ladies Night” très sensuelle où se côtoieront Édouard Rencker
les voix jazz et soul de Kellylee Evans, fleuron du Directeur de la publication

8 Jazz Magazine Numéro 679 décembre 2015 - Janvier 2016


Kellylee Evans

le
sacre
annoncé

x/DR (UNIvERSAL)
En avril 2013, Frédéric Goaty décernait quatre étoiles à “I Remember et varié qui lui permet de s’élever de sa mère ». On ne saurait donc
When”, l’album grâce auquel le nom de Kellylee Evans a vraiment naturellement au niveau des manquer, le 23 janvier prochain à
commencé de devenir familier auprès du public français. « “I Remember meilleures vocalistes de sa l’Alhambra, le sacre annoncé d’une
When”, écrivait-il, est une charmante invitation à emprunter les couloirs génération. chanteuse bien dans son époque,
du temps ». Avec l’aide du remarquable pianiste et arrangeur belge Eric Le 8 juin 2013, celle qui fut qui conjugue avec maestria les
Legnini, la chanteuse canadienne y revisitait de façon ludique et très littéralement frappée par la foudre vertus du swing et du groove.
personnelle quelques standards de la soul, mais aussi quelques tubes a depuis appris à être philosophe. Et bien que du ciel soit tombé
hip-hop de Dr. Dre et de Kanye West, et même du Stromae. « Mes relations avec ma famille, un signe du destin qui aurait pu lui
mes amis et même mes fans sont être fatal, Kellylee Evans semble de
Dans le non moins remarquable “Come On” [✪✪✪✪], son nouvel opus, bien plus profondes depuis ce que toute évidence être née sous une
également récompensé de quatre étoiles dans Jazz Magazine, celle je n’appelle plus un accident mais bonne étoile. • Juliette BArnel
qui enthousiasma il y a quelques années Quincy Jones, Al Jarreau et un événement. Je n’ai pas du tout
Flora Purim lors de la prestigieuse Thelonious Monk Jazz Competition envie de le revivre, mais je reste CD “Come on” (Decca Records /
universal).
affirme cette fois ses talents de songwriter en continuant d’affiner reconnaissante de tout ce que cette
sa fructueuse relation artistique avec Eric Legnini, qui signe avec expérience m’a apporté ! »
elle dix chansons-jazz gorgées de soul : « Pour moi, la soul
c’est un feeling qui s’installe dans la fibre de ceux qui l’écoutent. Pour Kellylee Evans, « la musique,
Un truc indéfinissable. » La majeure partie des chansons de tout autant que la danse, est un
“Come On” sont à coup sûr appelées à devenir des classiques langage universel ». Sur scène, elle
inoxydables de son répertoire. Un répertoire de plus en plus riche distille « cette joie de vivre héritée

décembre 2015 - Janvier 2016 Numéro 679 Jazz Magazine 9


festival

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volonté, comme chevillée au


corps, de vouloir toujours
progresser. De l’insatisfaction
permanente comme mode de
vie. Du jazz comme un souffle
continu pour continuer d’aller
de l’avant : et pourquoi pas ?
Les beautés de l’improvisation
sont les plus fugaces qui soient.
Géraldine Laurent le sait, qui a
le don, si rare, de transformer
chacun de ses concerts en un
lieu de partage entre elle et ses
musiciens, une fête des sens et

Géraldine Laurent des sons.


STEvE WELLS

Nul doute que tout ce que l’on


aime dans son dernier disque,
le formidable “At Work”

Grandeur
([CHOC] Jazz Magazine) produit
Peu de saxophonistes alto arrivent par le pianiste Laurent de Wilde,
aujourd’hui à la cheville de Géraldine sera magnifié sur scène. À

dame
Laurent, mais ne le lui dites surtout ses côtés, l’étoile montante
pas ! Vous êtes journaliste et son du piano, Paul Lay, son fidèle
jeu habité, sa sonorité de feu contrebassiste Yoni Zelnik et
et son phrasé vertigineux vous Donald Kontomanou, l’une des
fascinent ? Logique. Mais oubliez révélations de l’année.
les titres genre « Géraldine Laurent, Comme disait récemment
secrétaire d’extase de la condition Pascal Anquetil, « Ce qui est
C’était au début du siècle, à Paris. Une jeune saxophoniste alto native de féminine dans le jazz ». Plus à l’aise magnifique dans cette musique,
Niort commençait de se faire une sacrée réputation dans les clubs de jazz de la avec les notes qu’avec les mots, c’est qu’on y entend en même
capitale. Bientôt, une joyeuse légion de thuriféraires, et parmi eux les plus fines Géraldine Laurent n’aime rien tant temps le passé, le présent et
plumes de la critique jazz hexagonale, qui en avaient pourtant vu et entendu que laisser la parole à la musique, et l’avenir du jazz ». On ose
d’autres, allait faire savoir avec un enthousiasme débordant que le savoir-faire c’est évidemment sur scène qu’elle à peine ajouter que sa grandeur
de Géraldine Laurent se situait bien au-dessus de la moyenne. Passée cette s’exprime le mieux. La scène, d’âme – grandeur dame ? –
chaleureuse vague de louanges, l’altiste n’a cependant jamais perdu de vue que c’est son jardin extraordinaire, le est à hauteur d’homme... •
la vie d’une musicienne est un apprentissage permanent. En 2008, elle confiait petit théâtre de ses rêves-jazz les Juliette BArnel
à Philippe Carles : « À propos de l’attention médiatique que j’ai pu susciter, plus intimes et les plus fous, où
c’est moins une notion d’injustice qui m’a préoccupée que de relativité. C’était l’héritage de ses héros – Charlie CD “At Work” (Gazebo /
évidemment liré à ma condition de femme, il n’y en a pas des millions qui jouent Parker, Sonny Rollins, Art Pepper, l’Autre Distribution).
du saxophone. Mais j’ai assumé, même le fait que Gala m’ait consacré un article Charles Mingus, Eric Dolphy, Paul
en me disant qu’au moins on parlerait du jazz là où on n’en parle jamais. » Desmond... – se combine à sa

10 Jazz Magazine Numéro 679 décembre 2015 - Janvier 2016


Malou Beauvoir

Être authentique, c’est aussi


être généreuse...
Oui, être généreuse c’est important.
Ce n’est pas une obligation pour

Pour
être une bonne chanteuse, mais
c’est tellement plus agréable ! Une
vraie chanteuse donne son énergie,
de la tendresse et des émotions.

l’amour
Elle partage ce qu’elle ressent à
l’instant présent. Comme dans une
conversation, elle communique en

du jazz
regardant son public droit dans les
yeux.

Comme pour raconter une


histoire ?
Exactement. La mélodie et les
paroles d’une chanson racontent
une histoire qu’on se doit de
refléter, simplement, ou avec
Malou Beauvoir : retenez bien ce nom. Rompue à tous les styles, Jones Randy Crawford, et bien sûr certaine complexité. Peut-être
de la pop à la house en passant par la comédie musicale – la façon Whitney Houston, Beyoncé et Amy parce que j’ai commencé à
dont elle a appris le métier aux quatre coins du monde fait songer Winehouse. Difficile de choisir... chanter le jazz tardivement, les
au parcours d’un Gregory Porter... –, cette native de Chicago standards populaires ne me lassent
d’origine haïtienne, sans renoncer à sa carrière d’actrice (on l’a vue Quelles sont les qualités pas. J’aime les ballades : You’ve
dans The Queen de Stefen Frears), cultive désormais son amour principales pour être chanteuse ? Changed, Sophisticated Lady,
du jazz au quotidien, et le prouve avec “Is This Love”, qu’elle vient D’abord, être vraie. À mes débuts, Misty... mais aussi Taking A Chance
d’enregistrer à New York avec, entre autres, le saxophoniste Donny j’ai souvent été amenée à faire des On Love, Loverman, My Funny
McCaslin, entendu avec Steps Ahead, et le guitariste Bob Mann, choix qui ne correspondaient pas à Valentine, Someone To Watch
connu pour ses collaborations avec James Taylor et les Brecker qui j’étais vraiment. Un producteur Over Me, Mr. Paganini... et la liste
Brothers. voulait que je chante de telle continue ! • Au MiCro : noAdyA Arnoux
façon, ou trouvait que ma voix ne
Quelles sont les voix qui vous ont donné envie de chanter ? correspondait pas à mon image, ou CD “Is This love” (Jazz & Cie).
Celle d’Aretha Franklin, pour son incroyable talent mais aussi pour à l’air du temps... On apprend son
sa façon de s’approprier tout ce qu’elle chante pour créer quelque métier comme ça, mais je pense
chose de nouveau et personnel. Barbra Streisand, pour sa voix, ses qu’à un certain stade il faut choisir
mélodies et son talent d’actrice. Myriam Makeba, quelle artiste ! de faire ce qu’on aime, exprimer
Gladys Knight  et Janis Joplin, parce que mon père les passait en une chanson comme on la ressent.
boucle ! L’amour du jazz m’est venu plus tard et là, bien sûr, il y Seule cette quête d’authenticité
a la grande Ella Fitzgerald mais aussi Dinah Washington et Sarah permet de percevoir la personne
Vaughan et Billie Holiday, pour sa simplicité et sa beauté d’âme. ou plutôt l’âme, qui donne vie aux
Dans les plus récentes, je citerais Rachel Farrell, Eva Cassidy, Nora notes et aux paroles.

décembre 2015 - Janvier 2016 Numéro 679 Jazz Magazine 11


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à la une
Frank
Sinatra

Il
100 ans

était
une
voix
sommaire

16 La voix de
ce maître
Par Pascal anquetil

19 Un crooner,
vraiment ?
Par Philippe
bas-rabérin

26 12 disques
essentiels
Par Pascal anquetil

22 Frankie goes Frank Sinatra aurait eu 100 ans le


to Hollywood
Par Stéphane Ollivier 12 décembre prochain. a l’occasion de la
parution de deux coffrets exceptionnels,
“all Or nothing at all” chez eagle Vision
et “a Voice On air” chez Columbia legacy,
Jazz magazine revient sur la vie et l’œuvre
de ce chanteur d’exception, alias “the Voice”.
Ses débuts dans les grands orchestres
swing, l’âge d’or du label Capitol, les années
reprise, mais aussi son rôle inoubliable
dans L’homme au bras d’or : Sinatra vous est
conté dans les pages suivantes.

14 Jazz Magazine Numéro 679 décembre 2015 - Janvier 2016


FRANK SINATRA ENTERPRISES
ChRISTIAN RoSE

décembre 2015 - Janvier 2016 Numéro 679 Jazz Magazine 15


à la une Frank Sinatra 100 ans
La voix du maître

La voix
du maître
Ce qui fascine le plus chez Frank Sinatra,
hormis sa personnalité “plus large que la vie”,
c’est bien sûr sa voix qui, très vite, lui a valu
la reconnaissance des plus grands jazzmen.
Retour sur les chants du possible d’un maître
aujourd’hui incontesté.

C
revons d’emblée l’abcès : Frank Sinatra était-il un chanteur
de jazz ? Au début des années 1960, la question de savoir
si le chanteur était ou non « un suppôt de l’anti-jazz » (Alain
Gerber) suscita de violentes controverses. Je me souviens
que Philippe Adler et Michel Netter, alors animateurs d’une
émission quotidienne sur Radio Luxembourg, avaient osé un
soir demandé aux auditeurs de répondre par courrier à cette
interrogation cruciale : Sinatra swingue-t-il ? Résultat des
x/DR (EAGLE vISIoN)

courses : un non franc et massif. On croit rêver !


Si Sinatra fut longtemps, en France surtout, frappé d’ostra-
cisme par le monde des amateurs de jazz, il n’en était rien de

16 Jazz Magazine Numéro 679 décembre 2015 - Janvier 2016


‘‘
C’est en étudiant de près Sinatra que Miles Davis
a appris l’art d’intérioriser une ballade.”

la part des musiciens. Au contraire ! Les musiciens respectaient


et aimaient Sinatra, qui leur rendit la pareille tout au long de sa
carrière. « Il avait, selon Quincy Jones, une âme noire sous une huMEuR

uN hoMME
peau blanche et il le savait. » En 1946, sacré pour la quatrième
fois meilleur male vocalist par le referendum de la revue Metro-
nome, il fut invité à chanter en compagnie du gratin du swing de
l’époque – Buddy Rich, Johnny Hodges, Harry Carney –, qui lui
offrit sur Sweet Lorraine un sublime obligato. Pas de doute, pour
MulTIPlE
tous ces jazzmen, Sinatra appartenait bien à la famille. S’il est bien une chose dont gauche et la partie droite de
Dix ans plus tard, Leonard Feather organisa une consultation Sinatra n’était pas dépourvu, son cerveau ne se parlent
auprès de cent vingt jazzmen pour désigner leur musicien favori c’est le charisme, cette jamais. » Bien vu ! Résultat : il
énergie électrique qu’il était tout et son contraire. Le
selon leur instrument respectif. Dans la catégorie des vocalistes,
dégageait sur scène comme pire : arrogant, vindicatif, cruel,
leur vote fut sans appel : avec cinquante-six suffrages (dont celui
dans la vie. brutal, prétentieux, tyrannique,
de Duke Ellington, Ella Fitzgerals, Miles Davis, Lester Young, vulgaire, rancunier. Mais
Oscar Peterson, Bud Powell et Stan Getz) contre treize à Nat Etre lui-même, pour Sinatra, aussi le meilleur : généreux,
King Cole (qui lui avait accordé sa voix), Ol’Blue Eyes triompha c’était être tout à la fois entier très généreux, attentionné,
haut la main. L’affaire est entendue ! Si Sinatra n’est pas un jazz et multiple. Personnalité antiraciste, tendre, opiniâtre,
singer, il n’en demeure pas moins pourtant l’un des meilleurs ! complexe, il était traversé de humble, timide, vulnérable,
violentes contradictions, avait protecteur.
Arnaud Viviant s’est essayé dans Les Inrocks à expliquer «  l’es- des sincérités successives, « On a le sentiment, écrit Alain
pèce de méfiance du monde du jazz à l’encontre de Sinatra », mais était toujours d’une Gerber, d’avoir affaire à un être
loyauté scrupuleuse à l’égard qui se sachant fragile a voulu
par ce don très personnel : « Il standardise tout. Il élève tout à
de ses amis. Tony Bennett peut s’endurcir, mais qui a raté son
une puissance idéale, donc universelle. » Comment le contre-
en témoigner. coup. Il n’est parvenu qu’à se
dire ? Pour toute chanson qui passe par ses lèvres, que ce soit durcir, ce qui n’est pas la même
une bluette, un blues, une bossa, une chansonnette désuète ou Toute son existence, il conspira chanson. » Vrai ou faux dur ?
un “tune up tempo”, à chaque fois Sinatra invente son arché- contre lui-même avec le Telle n’est pas la question.
type, impose Le Modèle que ses clones plus moins tristes (Harry même acharnement qu’il mit Car en fin de compte, on se
Connick Jr., Michael Bublé et autre Jamie Cullum) vont tenter en dans son métier de chanteur. fout de l’envers du décor de sa
vain d’imiter. Ce n’est pas par hasard qu’on l’a appelé The Voice, Il faut dire que ce « maniaco- personnalité schizophrénique
La Voix. A-t-on jamais surnommé un prosateur L’Ecriture ? A part dépressif 18 carats », comme en se disant que quelqu’un
les Apôtres, bien sûr, personne ! il se qualifia un jour, avait une qui chante et qui swingue
telle peur bleue de la solitude comme lui ne peut pas être
Si nul ne peut contester qu’il fut, avec quelque 600 millions de
qu’il en perdait le sommeil. foncièrement mauvais. • PA
disques vendus de son vivant et plus de 1200 chansons à son
« Pas de demi-mesure avec
répertoire, le best pop singer de toute l’histoire de la musique lui, dira son ami Quincy Jones.
enregistrée, il n’en demeure pas moins le plus fascinating jazz C’était tout noir ou tout blanc. »
interpreter of lyrics. Les Américains ont qualifié son chant de Bono, le chanteur de U2, lors
white-blues style. Pourquoi pas ? Il a, c’est vrai, inventé un style d’une remise de prix en 1994,
pur. Pureté des lignes, mais aussi purification au sens de raffi- déclara devant lui : « Ceci est
nage. Il n’avait pas de rival pour savoir comment dégraisser une l’énigme Sinatra. La partie
chanson, décanter une mélodie de toutes ses ornementations
inutiles. Sinatra avait l’art de porter une chanson – en anglais, to
carry a song –, c’est-à-dire de comprendre de l’intérieur chaque
parole pour y verser toute son expérience et magnifier la splen-
deur de la mélodie au plus juste de l’émotion. Sinatra n’est pas
un soul singer comme Ray Charles. Il est pourtant le chanteur
de l’émotion, mais d’une émotion sèche, sans pathos ni tre-
molos, sans larme à l’œil ni cœur en bandoulière.

Quel est donc le secret qui se cache au fond de son


gosier ? Sinatra n’est pas non plus un chanteur à voix.
Il est, ce qui est plus rare, le chanteur d’une voix. À
ses débuts, le gringalet aux oreilles décollées se joue
d’une voix de baryton léger d’une justesse infaillible,
peut-être un peu trop haut placée et au registre
assez faible (deux octaves). Déjà, il n’abuse ja-

décembre 2015 - Janvier 2016 Numéro 679 Jazz Magazine 17


à la une Frank Sinatra 100 ans
La voix du maître

CoFFRET
SuR lA BoNNE
loNGuEuR D’oNDES
Complément essentiel avec Peggy Lee ou Doris
à sa discographie, cette Day, et, plus réjouissants
anthologie offre un encore, avec Benny
passionnant travelling Goodman, Nat King Cole
sur les radio days ou Slim Gaillard. Mais
du chanteur, de ses surtout une multitude
premières apparitions à de chansons, certaines
l’âge de 20 ans au sein jamais enregistrées,
du groupe The Hoboken d’autres interprétées
ChARLES L. GRANATA (SoNy MUSIC)

jusqu’à sa renaissance avec des orchestres et


sur Capitol au milieu des sur des arrangements qui
années 1950, en passant diffèrent de leur version
Le phrasé ! par sa période de phonographique.
C’est bien là
que s’affirme “sinatramania”. C’est la
tout le génie radio, alors épicentre du Signalons que la centaine
de Sinatra. foyer familial, qui fit de de documents récoltés
Sinatra une star. La grève avec dévotion bénéficient
des enregistrements de d’un son exceptionnel
mais du vibrato, ce qui lui permet de mieux qui, après tous les accidents de sa vie, s’est 1942 à 1944 (le Petrillo grâce à une restauration
s’appuyer sur le texte d’une chanson. D’une améliorée, arrondie, étoffée, avec, comme Ban) l’avait en effet réalisée à partir de
suavité quelque peu guindée, cette voix sans toujours, ce soupçon un peu canaille de privé, pour charmer ses masters originaux. Une
coffre, « boisée comme un violon alto en sour- voyou rital. « Sa voix s’est éclaircie. Mieux, groupies, du support du entreprise qui a nécessité
disque, à l’exception des huit ans de recherche et
dine » (Nelson Riddle) qui à la fois cajole, ravit elle s’est éclairée » (Gerber). Elle a gagné en V-Discs, réservés aux de travail. Conditionnée
et rassure s’imposera, grâce à la radio pen- profondeur et en chaleur en devenant plus soldats. C’est la diffusion dans un luxueux coffret,
dant la guerre, comme La Voix de l’Amérique. épaisse, plus grasse, en exploitant désormais de shows réguliers dont cette suite de pièces
les trois registres, grave, médium et aigu. « il était la vedette sur les radiophoniques inédites
Au début des fifties, tout s’écroule, tout se La voix qui chante, a écrit Roland Barthes, ondes de la NBC, CBS est accompagnée
ou de la Forces Armed d’un livret de soixante
dérobe sous ses pieds. Ayant brisé le filtre, est cet espace très précis où une langue Radio qui lui permit pages contenant un
le chanteur de charme n’envoûte plus. Le rencontre une voix. » La langue, c’est l’an- dans ces années de éclairant texte de Charles
crooner n’est plus le swooner mettant hier glais, un anglais quasi universel que Sinatra guerre d’amplifier son Pignone, “sinatralogue”
en transe les “bobby-soxers” qui lui préfèrent chante sans le moindre accent avec une dic- phénoménal succès. officiel de la famille du
chanteur, mais aussi
désormais un autre Frankie, le bien oublié tion si naturelle qu’elle nous donne l’illusion Voyage nostalgique de nombreuses photos
Lane, mais un loser esseulé, abandonné de tout comprendre. Avec, aussi, une pro- dans un passé couleur rares. • PA
par le public, ses faux amis, la presse et sa nonciation exemplaire, celle qui « maintient sépia, “A Voice on Air”
maison de disques Columbia : « À 38 ans, la coalescence parfaite de la ligne de sens [ChoC] s’écoute avec CoFFRET “Frank Sinatra:
fascination comme la A Voice on Air” (1935
j’étais déjà un has been. » Les emmerdes, (la phrase) et de la ligne de la musique (le
délicieuse bande-son, -1955) (legacy /
c’est connu, volent toujours en escadrilles. phrasé ». quelque peu kitsch et Sony Music, [ChoC]
Le harcèlement des magazines à scandale surannée, de l’Amérique Jazz Magazine)
à cause de sa relation tumultueuse avec Ava Le phrasé ! C’est bien là que s’affirme tout le du milieu du XXe siècle.
Gardner, les persécutions conjuguées du génie de Sinatra. C’est en l’étudiant de près On y découvre, dans
l’ordre chronologique,
fisc et du FBI auront, entre autres désastres, que Miles Davis a appris l’art d’intérioriser une grisante succession
finalement raison de sa voix qui, abîmée par une ballade et en écoutant ses disques que de raretés et curiosités,
sa vie de bambocheur, mais aussi l’excès de Lester Young (qui considérait Sinatra comme de pépites swing et
cigarettes et de Jack Daniels, finira bientôt son « main man ») mémorisait les paroles des autres sucreries qui
par le lâcher. morceaux sur lesquels il improvisait. Com- fondent dans l’oreille : la
voix des paroliers Irving
En 1953, tout change. Le phénix renait de ment a-t-il acquis cette maîtrise du phrasé Berlin et Johnny Mercer,
ses cendres.« On m’a botté le cul, mais je qui frise la perfection ? Grâce à l’école des big des pubs comme celle
me suis relevé. » Capitol l’engage et relance
sa carrière. « On dirait qu’en changeant de
bands de la Swing Era, il a pu développer son
art du phrasé, cette façon si subtile d’infléchir
pour vanter la fraîcheur
d’une bouffée de choc
cigarette, des dédicaces
casaque, il change de carcasse » (Alain ou de redresser une phrase. Chez lui le chant émues à des soldats
magazine

Gerber). Il change surtout de voix, une voix Suite page 21 hospitalisés, des duos

18 Jazz Magazine Numéro 679 décembre 2015 - Janvier 2016


‘‘Il possède l’anglais des petits
caïds italiens ou irlandais,
celui de la pègre et de la haute.”

un crooner,
vraiment ?

x/DR (ARChIvES JAZZ MAGAZINE)


Frank Sinatra était-il un crooner pas tout à fait comme
les autres ou un chanteur vraiment à part ? Philippe
Bas-Rabérin a réécouté « ce maître de l’intonation ». Avec Bing
Crosby et Grace
Kelly, future
le mot “crooner” suggère un personnage Whiteman, Jimmy dorsey), Sinatra trouvera Princesse
adroitement désinvolte, mis en lice par la sa voie personnelle en passant par ceux du de Monaco. par le whisky et les cigarettes » (Pete Hamill)
radio et les big bands de l’entre-deux-guerres, trompettiste Harry James et du tromboniste joue la romance sur un fil (If I Had You), la
là où “chanteur de charme”, avec une tommy dorsey. le premier, en le découvrant, ferveur et la contemplation (The Song Is You).
connotation plus désuète pour des oreilles avait aimé « sa façon de raconter ses C’est un maître de l’intonation. Son phrasé a
françaises, ranime de frissonnants bellâtres textes » ; le second allait en faire le cœur un équilibre insolite, il passe du velours à un
qu’on ne garde pas toujours volontiers en vibrant de sa formation et lui fournir les ton bravache (il possède l’anglais des petits
mémoire. Préjugé jazzophile, peut-être, car on ingrédients sur lesquels reposerait l’ensemble caïds italiens ou irlandais, celui de la pègre et
entend du crooner de qualité dans certains de son style. de la “haute”). Ce travailleur perfectionniste
disques de Jean Sablon, Charles trenet, aime “lire une chanson”. il a développé
yves Montand ou Henri Salvador. Aux yeux Celui qu’on surnommera “the Voice” s’inspire une forme de chant subtile, sensuelle et
de Sinatra, le terme de crooner s’appliquait de la technique de respiration de son chef vigoureuse qui, après avoir enflammé la
à d’autres que lui, et d’abord à ses tromboniste, en s’imposant des séances de sexualité des bobby-soxers adolescentes des
prédécesseurs aux voix douce(reuse)s. Par natation sous l’eau pour accroître sa capacité années de guerre, trouvera un public masculin
exemple russ Columbo, auteur de Prisoner of pulmonaire. il cultive une diction claire en grandissant dans sa maturité, peut-être parce
love et fauché à 26 ans, ou rudy Vallee, qui se remplissant la bouche de cailloux et son qu’il en viendra à symboliser un temps où,
usait d’un mégaphone mais capitula devant phrasé se renforce au contact de Buddy rich, selon tel chroniqueur, « les hommes » avaient
le style sans effort apparent de Bing Crosby. le batteur de dorsey. le micro cesse avec en main le meilleur jeu – du moins à las
le fils unique d’immigrants italiens du new lui de contraindre le chanteur, qui le déplace Vegas.
Jersey voyait en eux d’aimables divertisseurs à sa guise, en incline le pied de son côté ou
dont la technique vocale restait en deçà de vers le public. Armé des chansons créées par Car c’est bien un crooner malgré tout et,
ses exigences personnelles. les compositeurs et paroliers de tin Pan Alley comme tel, un comédien, un meneur (on
Son modèle direct de chanteur fut Crosby, (en passe de devenir les standards du jazz), pense aux frasques du rat Pack où le
dont la voix de baryton légère et chaleureuse, qu’il mémorise depuis longtemps pour en côtoyaient dean Martin et Sammy davis, Jr.)
la maîtrise du micro, les apparitions au transmettre la matière à joie et à douleur ou à et, par surcroît, une superstar de la chanson
cinéma et l’audience à dominante féminine nostalgie, il sera l’idole absolue des filles et le d’une popularité sans égale jusqu’à Presley.
lui valurent précisément le titre de “roi des “Sultan des Pamoisons”. Mais c’est un crooner pas comme les autres,
crooners”. influencé par Al Jolson (vedette du car le grand Sinatra de One For My Baby
premier film parlant, The Jazz Singer), louis devenu chanteur soliste, chez Columbia puis (1947) ou du superbe album-concept “in the
Armstrong, le trompettiste Bix Beiderbecke chez Capitol où il produira ses grands albums Wee Small Hours”, gravé en 1954-1955 avec
et la chanteuse ethel Waters, Bing Crosby (1953-1961) avant de fonder la marque l’un de ses arrangeurs les plus accomplis,
possédait une nonchalance naturelle, un reprise, Sinatra donne à un mot, à une nelson riddle, imprégnait l’artiste de variétés
phrasé sans apprêt et une voix enveloppante portion de phrase un luisant et une densité, qui était l’un de ses autres visages. Sinatra
qui, selon Sinatra, « faisait croire que l’on une dynamique susceptible de basculer souhaitait avoir apporté quelque chose
pouvait chanter comme lui ». l’élégance et dans une brusque désinvolture ou dans un de nouveau et de stimulant en musique
la fantaisie de Fred Astaire lui avait aussi fait accent triomphant. Cet homme qui aime populaire. on peut douter que d’autres y
une impression durable. enregistrer la nuit a de l’imprévu en réserve, soient mieux parvenus. • PHiliPPe BAS-rABérin
il a des silences qui relèvent du suspense
Mais tout comme Crosby s’était forgé avec et du danger. l’attaque peut rester légère,
des orchestres de danse et de jazz (Paul l’atmosphère se charge. Son baryton « sculpté

décembre 2015 - Janvier 2016 Numéro 679 Jazz Magazine 19


x/DR (ARChIvES JAZZ MAGAZINE)

Avec Count Basie, qui l’accompagnera sur scène et en studio avec son piano et son big band.

‘‘
Il était
doté d’une
oreille
absolue
qui lui
permettait
Sinatra avec l’orchestre de Tommy Dorsey.

ChARLES L. GRANATA (SoNy MUSIC)

de déceler
sans jamais
se tromper
ChARLES GRANATA

la moindre
fausse
note d’un
ChARLES L. GRANATA (SoNy MUSIC)

musicien.”

20 Jazz Magazine Numéro 679 décembre 2015 - Janvier 2016


à la une Frank Sinatra 100 ans
La voix du maître

Suite de la page 18
“parle” en satisfaisant à la clarté du sens des
CoFFRET
paroles. On ne l’entend pas respirer, mais
seulement découper la phrase en préservant SINATRA INTIME
la fluidité de la mélodie. Cette science vient
Portrait intime très avec une autorité, une
du contrôle de sa colonne d’air. Il en a volé le fouillé et quelque peu sincérité et une fluidité
secret en épiant la technique de respiration hagiographique exceptionnelles, et cette
de Tommy Dorsey. « Cet athlète des cordes du chanteur-acteur, précision et ce nonchaloir
vocales » (Christophe Conte) avait ainsi trouvé “All or Nothing At All” qui n’appartenaient qu’à

ChARLES GRANATA
[ChoC], documentaire lui.
le moyen d’allonger sa voix et de tenir des
de quatre heures (qui a En prime, on pourra
phrases interminables sans rependre souffle reçu l’imprimatur de la enfin se régaler d’un
ni s’asphyxier. famille), se regarde avec film pour CBS datant
C’est Billie Holiday qui lui avait conseillé, à passion tant il est riche de 1965, introduit par
ses débuts, quand il était encore chez Harry en archives inédites, une interview sans
vidéos personnelles, complaisance de Walter
James, de mieux lier et infléchir ses notes. Il « Je ne peux chanter que ce que j’ai vécu. témoignages divers, Conkrite pendant
retint sa leçon et élabora ce legato style, une Car si je ne suis pas le premier à croire images rares. Il est laquelle Sinatra se
technique de glissandos vers le grave qui à aux paroles, personne ne va y croire à ma l’œuvre, pour la chaîne montre virtuose dans
l’époque n’appartenait qu’à lui. A l’aide du place. » C’est de la chanteuse d’origine an- HBO, du réalisateur Alex l’art d’esquiver les
Gibney, qui a eu la bonne questions gênantes,
micro dont il sut le premier apprivoiser toutes glaise Mabel Mercer, une “diseuse” qui savait
idée de découper son concernant notamment
les ressources, grâce à son sens inné de comme personne “parler” une chanson, qu’il film en onze chapitres ses relations avec la
l’équilibre rythmique, il deviendra vite le cham- s’inspira pour parfaire sa technique du story avec pour titres les Mafia. Pépite de ce
pion du timing, cette capacité funambulesque telling, l’art et la manière de raconter l’histoire onze chansons que documentaire : Sinatra,
à faire respirer le tempo en l’aérant de pauses d’une chanson. « Elle m’a appris tout ce que Sinatra avait choisies souriant et décontracté,
lors de son “Retirement en plein enregistrement,
avec une exactitude d’horloger. C’est cette je sais », dira-t-il. Ceci explique que, dans Concert” du 13 juin 1971 sous la direction de
science de la mise en place qui fécondera ce chacune de ses interprétations, on est fas- à l’Ahmanson Theater Gordon Jenkins, à 20 h
swing si souple, sensuel et infaillible. « Cer- ciné par l’intelligence grâce à laquelle il saisit de Los Angeles. De faux 45 (l’horloge du studio
tains chanteurs, disait Quincy Jones, aiment l’implicite des paroles ou mieux, le sous-texte adieux en vérité, puisque en fait foi), d’It Was A
trois ans plus tard il ne Very Good Year qu’il
à se placer en avant du temps, d’autres légè- d’une chanson, donnant alors à entendre
pourra pas s’empêcher, réécoute, très concentré
rement en arrière ou au dessus. Frankie lui « non pas ce qu’elle dit, mais ce qu’elle ne dit ne supportant plus ensuite en cabine ,avec
utilisait toutes les possibilités comme si c’était pas ? » (Gene Lees). C’est bien dans ce but l’inaction, de remonter pour seul commentaire
une évidence.» qu’il demandait à ses arrangeurs de mettre sur la scène qu’il ne final : « Pretty song. » Yes
un court passage instrumental entre les lignes quittera qu’en 1994, suite indeed !!! • PA
à une crise cardiaque.
Sinatra a toujours eu un instinct très sûr pour d’une chanson, et « surtout pas un concerto Tout au long de cet CoFFRET “All or Nothing
deviner ce qui marchait et ce qu ne fonction- derrière [sa] voix ». émouvant concert, publié At All” (5 DVD ou 5
nait pas dans une chanson qu’on lui propo- ici dans son intégralité, blu-ray Eagle Vision /
sait d’interpréter. Tout de suite, il suggérait Frank Sinatra adorait par dessus tout le studio Frank Sinatra, au sommet universal, [ChoC] Jazz
de son art, chante les Magazine). livret, fac-
la bonne ambiance le right tempo, la tonalité et les séances d’enregistrement. Parce qu’il similés et tirages photo
grands succès (de
juste. Sur scène comme sur disque, il ne ven- était alors le chairman of the board, seul res- All Or Nothing At All inclus dans le coffret.
dait jamais la splendeur de sa voix. Il faisait ponsable du résultat final. « Tout se joue dans à Angel Eyes) qui ont
mieux : il se mettait au service d’un texte et l’instant. » Sans casque, face à l’orchestre, jalonné sa carrière
d’une musique qu’il avait compris dans ses devant un public d’amis choisis. S’il était son
plus infimes détails et allusions. Contrairement plus impitoyable critique, lui qui ne savait pas choc
à la plupart des chanteurs, la musique était lire la musique était doté d’une oreille absolue magazine

pour lui finalement secondaire. Elle ne devait qui lui permettait de déceler sans jamais se
être qu’une toile de fond pour mettre en tromper la moindre fausse note d’un musi-
valeur l’importance primordiale des paroles. cien. « Travailler avec Frank a été un défi
Sinatra pensait d’abord aux paroles, ce qui très stressant, confessa Nelson Riddle. Il
explique qu’il n’ait jamais scatté, à l’excep- n’était jamais détendu comme pouvait l’être
tion de son fameux“doobedoobedoobe” de Nat King Cole. C’était un perfectionniste
Strangers In The Night, rengaine qu’il n’ap- obsessionnel qui bataillait contre lui-même,
préciait nullement, s’étonnant toujours de son mais aussi contre les autres à qui il exigeait
succès planétaire. toujours le meilleur. » • PASCAl Anquetil

décembre 2015 - Janvier 2016 Numéro 679 Jazz Magazine 21


à la une Frank Sinatra 100 ans
Frankie goes to Hollywood

Frankie goes
to HoLLywood
Parmi les films qui ont forgé la renommée
de Frank Sinatra en tant qu’acteur, L’Homme
au bras d’or d’Otto Preminger occupe une
place privilégiée dans l’imaginaire des cinéphiles et
des amateurs de musique. Soixante ans
après sa sortie, a-t-il résisté à l’épreuve du temps ?

E
cration en remportant l’“Oscar du meilleur
acteur dans un second rôle” pour sa presta-
tion dans le film de Fred Zinnemann, Tant qu’il
y aura des hommes. C’est avec l’ambition de
franchir une nouvelle étape dans sa quête de
légitimité auprès du petit monde du cinéma
américain qu’il accepte avec enthousiasme,
dans la foulée de cette récompense presti-
gieuse, la proposition d’Otto Preminger de
tenir le premier rôle dans son nouveau projet,
L’Homme au bras d’or.

Cinéaste d’origine autrichienne installé aux


n 1955, Frank Sinatra a 40 ans et semble Etats-Unis depuis 1935, Otto Preminger est
parvenu à un point charnière de ses relations réputé à Hollywood pour la qualité de ses
avec le cinéma. Inaugurée dès 1943 dans le mises en scène alliant rigueur et élégance,
registre léger de la comédie musicale avec mais aussi son autoritarisme et son indé-
des films comme Amour et Swing ou Escale pendance d’esprit. Réalisateur en 1944 du
à Hollywood de George Sidney, sa carrière légendaire Laura, grand classique du film
d’acteur a, au fil des années, pris une certaine noir, mais aussi de quelques pépites moins
envergure en s’aventurant peu à peu hors des célèbres et tout aussi remarquables, Premin-
sentiers battus du pur entertainment. Assu- ger a pourtant entrepris depuis le tournant
mant des rôles de composition de plus en des années 1950 de prendre ses distances
plus complexes dans leurs enjeux drama- avec les majors hollywoodiennes, las des
tiques, Sinatra obtient une première consé- concessions artistiques en tout genre exi-

22 Jazz Magazine Numéro 679 décembre 2015 - Janvier 2016


‘‘
L’affiche du film
d’orro Preminger
dessinée par le
grand graphiste
Saul Bass.

Un antihéros
rompant gées par la morale puritaine, incarnée par la
Motion Picture Association (MPA), l’organisme
totalement habilité à délivrer des visas d’exploitation en
avec les valeurs salle en veillant à l’application du code Hays.
positives, Il brave ainsi le système en signant deux films
totalement indépendants tant du point de vue
volontaristes artistique que financier. La Lune était bleue
et viriles d’abord, dans lequel étaient prononcés pour
habituellement la première fois, dans un long métrage amé-
ricain, des mots comme “vierge” ou “sé-
attribuées aux duction”. Puis Carmen Jones, adaptation
personnages sensuelle du Carmen de Bizet transposé à

principaux Chicago durant la seconde guerre mondiale


et entièrement interprété par des artistes afro-
des films américains.
hollywoodiens.” Preminger persiste et signe dans son attaque
frontale des codes moraux en vigueur dans
l’Amérique maccarthyste en proposant avec
L’Homme au bras d’or le premier film amé-
ricain ouvertement consacré au thème de
l’addiction à la drogue, et mettant en scène
un junkie, sujet tabou s’il en est, totalement
proscrit des écrans américains à l’époque. Au
terme d’un long bras de fer juridique avec la
MPA, le cinéaste, passant outre les injonc-
tions de la censure de modifier son script,
parviendra finalement à financer son projet et,
soutenu par les Artistes Associés, à exploiter
le film sans visa. Profitant du scandale mé-
diatique engendré par ce geste de rébellion,
L’Homme au bras d’or sera un grand succès
public et critique, qui participera de façon
décisive à la progressive fragilisation du code
Hays, et sa disparition définitive en 1966.

Tiré du roman homonyme de l’écrivain commu-


niste américain Nelson Algren (surtout connu
en France pour avoir été l’amant de Simone
de Beauvoir dans les années d’après-guerre),
L’Homme au bras d’or obéit pour une large part
aux codes dramatiques du mélodrame psycho-
logique teinté de cet existentialisme chers aux
dramaturges américains de l’époque. Construit
sur le schéma classique de la chute et de la
rédemption, le synopsis tient en quelques lignes
et ne brille pas par son originalité. De retour
dans son quartier après une longue cure de
désintoxication, Frankie Machine (Frank Sinatra)
reprend son ancien métier de croupier dans
une salle de jeu clandestine pour subvenir à
x/DR (ARChIvES JAZZ MAGAZINE)

ses besoins ainsi qu’à ceux de sa femme Zosh


(Eleanor Parker), paralysée des jambes à la suite
d’un accident qu’il a provoqué des années au-
paravant sous l’emprise de stupéfiants. Rêvant
de devenir batteur pour démarrer une nouvelle

décembre 2015 - Janvier 2016 Numéro 679 Jazz Magazine 23


à la une Frank Sinatra 100 ans
Frankie goes to Hollywood

vie, Frankie va d’échecs en désillusions et, sol-


licité par son ancien dealer, replonge progressi-
vement dans l’enfer de la drogue pour retrouver
momentanément l’illusion d’une paix intérieure.
Soutenu dans ses projets par sa jeune voisine
Molly (Kim Novak), entraîneuse dans une boîte
de strip-tease, qui l’aime secrètement et croit
en son talent, Frankie se démène pour sortir
de la spirale auto-destructrice dans laquelle il

‘‘
Un élément du film
contribua pour une
grande part à son succès
et n’a rien perdu de sa
modernité : la musique.”
s’est engagé. Parviendra-t-il à échapper à son
destin ? On imagine aisément ce qu’un cinéaste
médiocre aurait pu tirer de cet argument cousu
de fil blanc et truffé de personnages que l’on
qualifiera poliment d’archétypaux, pour ne pas
dire caricaturaux.
Si Preminger échappe tout du long aux pièges
tendus par le scénario, c’est avant tout par
le génie de sa mise en scène constamment
inventive et élégante. Le long plan séquence
d’ouverture, montrant Machine sortir du bus qui
le ramène dans son quartier progressivement
retrouver ses repères, mais aussi sa condition et bras d’or tient incontestablement à l’écriture de façon aussi frontale, l’addiction à la drogue Quelques
images
les pièges qui avaient pu le mener à la drogue, très fouillée du personnage de Machine et n’est jamais présentée ici comme un problème extraites
donne le ton du film en alliant dans un même l’extraordinaire interprétation qu’en donne Frank “médical” relevant de la psychiatrie, mais en du dvd de
élan sens de la narration, intelligence de l’es- Sinatra. Junky pathétique, faible, miné par la mettant en lumière le lien subtil entre l’addiction L’Homme
au bras d’or.
pace et caractérisation subtile du personnage culpabilité, manipulé par sa femme, incapable et la pression de l’environnement. Littéralement
et des enjeux psychologiques. Grâce à cet art de reprendre pied dans la réalité, de retrouver enfermé dans son quartier (les bas-fonds de
purement visuel du mouvement, du cadrage et son autonomie en menant à bien ses projets et Chicago qui l’exploitent et l’emprisonnent dans
de la profondeur de champ le cinéaste dans de finalement résister aux paradis artificiels de la son passé) mais aussi, de façon plus existen-
un grand nombre de scènes parviendra ainsi drogue, Machine est un antihéros rompant tota- tielle, dans son impuissance, totalement inhibé
à introduire ambiguité et complexité dans des lement avec les valeurs positives, volontaristes au moment de prendre en main son destin,
situations convenues tout en faisant l’économie et viriles habituellement attribuées aux per- Machine est un personnage très moderne qui
de dialogues trop explicatifs. sonnages principaux des films hollywoodiens. offre au film une véritable dimension politique et
Dans ce grand film sur l’enfermement d’un Sinatra, totalement investi dans le projet, offre métaphysique.
homme dans son addiction, Preminger diffuse une merveilleuse partition de son personnage, Un dernier élément du film, qui contribua pour
tout du long une sensation quasi physique de sobre, précise, d’une grande modernité dans une grande part à son succès et n’a rien perdu
claustrophobie, en insérant son personnage son sens des nuances, faisant ressentir avec de sa modernité, c’est évidemment la musique.
dans des espaces de plus en plus confi- très peu d’effets l’enfermement mental de cet Confiée à Elmer Bernstein, jeune musicien de
nés. Machine finira même dans un placard homme et sa lutte désespérée pour reprendre 32 ans, pianiste, compositeur et arrangeur
au moment de la célèbre scène du sevrage, le contrôle de sa vie. Si la scène de sevrage dans l’orchestre de Glenn Miller, mais novice
climax de son assujettissement à la drogue, évoquée plus haut est entrée dans l’histoire du en matière de BO, la musique du film est entrée
pour en ressortir clean, régénéré et apte à cinéma et n’a rien perdu de sa force ni de son immédiatement dans l’histoire du cinéma pour
affronter la dernière étape de sa renaissance glaçant réalisme, c’est au-delà de la mise en être la première partition du genre à faire du jazz
dans l’ultime séquence du film... scène, au jeu très “naturel” de Sinatra qu’elle sa matière première et à avoir obtenu un succès
L’autre grande réussite de L’Homme au le doit. Traitée pour la première fois à l’écran discographique indépendant. Cette BO apparaît

24 Jazz Magazine Numéro 679 décembre 2015 - Janvier 2016


Nouveau portrait riche en archives et en
témoignages de proches qui raconte la vie,
la musique et la carrière de Frank Sinatra.
Documentaire en 2 parties de
2 heures chacune, édité pour le centenaire
de sa naissance.

La version de luxe contient le documentaire « All Or Nothing


At All » en 2 DVD, le concert des « adieux » de 1971
en DVD et en CD, le DVD de lʼinterview de Walter Cronkite
sur CBS en 1965, 2 livrets dont le facsimilé de lʼarticle
du magazine LIFE en 1971 et 6 reproductions photo.

aujourd’hui encore très novatrice et d’une efficacité redoutable, avant


tout pour son thème principal, agressif et tonitruant, qui sert d’écrin
sonore au génial générique graphique de Saul Bass et qui revient régu-
lièrement par la suite rythmer la narration chaque fois que Frankie Ma-
chine est confronté à ses démons intérieurs et replonge dans la drogue.
Magnifiquement arrangée par Shorty Rogers, mêlant grandes masses
sonores expressionnistes et séquences plus concertantes en petites
formation mettant en vedette la trompette de Pete Candoli mais surtout
la batterie de Shelly Manne (c’est lui que l’on entend chaque fois que le Déjà disponible en double DVD,
personnage de Sinatra s’exerce à l’instrument), la musique de Berns- double Blu-ray et en coffret luxe 3 DVD + CD
tein est un modèle de fluidité narrative et d’intelligence dramatique
qui sera mille fois décliné chaque fois qu’Hollywood, pour styliser une
Diffusion sur
atmosphère urbaine, poisseuse et inquiétante, aura recours au jazz.
le mercredi 23 décembre à 20 h 50
Également présent à l’écran, le jazz occupe une fonction narrative
dans le film, puisque Machine, pour s’extraire de la drogue, a décidé
de devenir musicien. Lors d’une brève scène d’audition, Shorty Ro-
gers et Shelly manne apparaissent même dans leur propre rôle. Ce
qui est surprenant à une époque où les musiciens de jazz étaient
pour la plupart confrontés à des problèmes d’addiction, c’est qu’ici
www.eagle-rock.com | www.franksinatra.com
le jazz n’est pas associé à la drogue mais apparaît pour Machine
comme une sorte d’antidote – à la fois un espace de liberté et un
outil d’émancipation. Preuve supplémentaire de l’ironie de Preminger
et de son art du contrepied. • StéPHAne olliVier

décembre 2015 - Janvier 2016 Numéro 679 Jazz Magazine 25


à la une Frank Sinatra 100 ans
12 disques essentiels

12 DISQuES ESSENTIElS
De ses débuts en tant que chanteur d’orchestre à la fin des années 1930 à “L.A. Is My Lady”,
son superbe chant du cygne de 1984, “nothing but the best !”. SéleCtion : PASCAl Anquetil.

The Quintessence : In The Wee Songs For Frank Sinatra Sings No One
New York – Hollywood Small Hours Swingin’ Lovers For Only The Lonely Cares
Frémeaux & Associés - 1939-1955 Capitol - 1955 Capitol - 1956 Capitol - 1958 Capitol - 1959
La parfaite introduction Le premier Long Playing Arrangé d’une main de fer C’est le “ballad album” Le plus lugubre de toute
en double CD aux quinze 12-inches (30 cm) publié par dans un gant de velours par préféré de Frank Sinatra et sa discographie, cet opus
premières années de sa Capitol qui imposa le format Nelson Riddle, ce 25 cm Nelson Riddle. Mais aussi classieux injustement sous-
carrière, de ses débuts à à l’industrie phonographique. joyeusement up tempo, son de Lester Young.  “Full of estimé est, après “Where
23 ans chez Harry James Mais aussi le premier quatrième pour Capitol, est frankness and Frankness” Are You ?”, le deuxième que
jusqu’à ses premières “concept album” qui aujourd’hui considéré comme comme l’a écrit un critique. Sinatra ait enregistré avec
séances Capitol, en passant enchaîne seize ballades selon l’un de ses meilleurs dans sa Plein de franchise et de la complicité de Gordon
par ses enregistrements au un fil conducteur déclinant veine “swing easy”. Il s’offre sincérité sinatrienne. Jenkins. Cette mélancolique
sein de l’orchestre de Tommy le sentiment de solitude comme un pimpant bouquet Enregistré en trois jours, à litanie de “torch songs”,
Dorsey et sa décennie et la douleur de l’amour de standards piochés dans l’époque où le chanteur et “saloon songs”, voire de
Columbia (285 chansons perdu (Sinatra vient de se le songbook de Tin Pan Ava Gardner divorçaient et “suicide songs” dont chaque
de 1942 à 1952), période séparer d’Ava Gardner). Alley. Quinze superbes l’arrangeur pleurait la mort parole sonne toujours
mouvementée qui lui fera Pour preuve, sa pochette chansons sont au menu dont de sa mère et de sa femme, naturelle, élégante et digne
atteindre en 1945 le zénith peinte qui met en situation Old Devil Moon, Anything il flotte dans cet album qui dans sa tristesse, ce lent et
de sa popularité, avant de un Sinatra mélancolique, Goes, You Make Me Feel a failli s’intituler “For Losers long lamento sans larmes ni
sombrer dans une période seul dans le brouillard bleuté So Young et surtout ce chef Only” une atmosphère de vibrato inutile tutoie à chaque
noire qui durera jusqu’en d’une rue déserte. Pour d’œuvre absolu de années déréliction, heureusement plage les sommets de la
1953. On complétera ce ce sublime album dont Capitol I’ve Got You Under essorée de toute sensiblerie déprime existentielle et du
florilège avec “Jazz !!!”, le joyau est What Is This My Skin. En trois minutes et mielleuse. Il faut dire que blues fortement bourbonisé.
compilation orchestrée par Thing Called Love ?, l’un quarante-quatre secondes, les arrangements tissés par La couverture en fait foi :
Alain Tercinet pour le label des sommets de l’art vocal Riddle ravive les couleurs de Nelson Riddle pour un grand l’esseulement du desperado
Saga dans laquelle il déroule de Sinatra, Nelson Riddle la chanson de Cole Porter orchestre de cordes et de de comptoir, accoudé au
une série de standards (I’ve a imaginé un écrin subtil et en déployant sur un tempo cuivres sont magnifiques bar, ignorant derrière lui le
Got A Crush On You avec délicat. Trois ensembles y médium sensuellement de bout en bout. Comme tapage de fêtards ordinaires,
les sublimes interventions de sont sollicités : une petite félin un arrangement inspiré suspendus dans le vide, sur le regard perdu dans son
Bobby Hackett, Body and formation où l’on découvre du Boléro de Ravel, soit un tempo de funambule, ils verre de Jack Daniels. Dans
Soul, Lover, When You’re Bill Miller, un “pianiste de bar” une suite de glissandos fixent l’immobilité, confessent cet album moite et enfumé,
Smiling, It’s Only A Paper que Frankie avait découvert qui culmine avec le solo le silence et apprivoisent la Sinatra se dépouille et
Moon, My Blue Heaven, The au Desert Inn de Las Vegas volcanique du tromboniste lenteur – seule Shirley Horn l’orchestre l’habille du velours
Continental) grâce auxquels et qui deviendra jusqu’à la Milt Bernhardt. Il aura fallu saura plus tard relever ce moiré des orchestrations.
The Voice réveille en fanfare fin de sa carrière son plus pas moins de vingt-deux défi avec autant de grâce –, Pas de doute, ce magicien
les fantômes de la Swing fidèle collaborateur. Mais prises pour satisfaire le en témoignent Willow Weep de Jenkins sait l’art
Era. Ultime pépite : Birth Of aussi une formation de taille perfectionnisme intraitable For Me (son arrangement d’accommoder la ballade en
The Blues, l’un de derniers moyenne avec cuivres et d’un Sinatra magistral qui, le plus réussi selon Riddle), offrant à chaque chanson un
morceaux gravés par Sinatra cordes où brille le trompette avec une insouciance feinte What’s New, Blues in The traitement finement tragique
pour Columbia. de Harry “Sweets“ Edison qui derrière laquelle pointe une Night, Good Bye et Angel à la lisière du kitsch. Quant
jouit ici du privilège d’avoir poussée de désir toujours Eyes. Pas un instant, Ol’ à Sinatra, avec une infinie
son propre micro. Enfin prête à exploser, s’affirme Blue Eyes ne force ni surjoue pudeur, il ose ici nous révéler
une grande formation avec ici dans une forme vocale son émotion. Jamais il ne ce qu’il y a de féminin chez
force violons aussi lustrés éblouissante. tombe dans le piège de ce macho italo-américain.
que discrets. Envoûtement l’apitoiement sur soi. Il laisse
assuré ! seulement les mots parler
d’eux-mêmes. C’est tout et
c’est magique.

26 Jazz Magazine Numéro 679 décembre 2015 - Janvier 2016


Sinatra était
d’abord le “Master
of the right tempo”.
Un “authentic
jazz swingster”.

Ring-a-Ding- 1962 : Sinatra-Basie :


Ding ! An Historic Musical First
Reprise - 1961 Reprise - 1962
Au tout début des années « J’ai attendu ce moment
1960, en pleine période pendant vingt ans, déclara
Rat Pack, Sinatra se sent Sinatra. Chanter avec le
“on the top of the world”. soutien du big band de Basie
En quelques mois, il va aura été la plus excitante, la
publier pas moins de six plus “jumping” expérience
albums : trois pour Capitol de toute ma carrière. Cet
(dont le dernier, arrangé par orchestre fonce sur vous
Axel Stordahl, s’intitulera avec la vitesse d’un poids
en guise d’adieu “Point Of lourd. Vous avez intérêt à
No Return”) et trois pour vous fondre vite dans sa
Reprise, le label qu’il vient masse, sinon vous êtes
de fonder pour s’assurer perdu !” A ce sujet une
une complète indépendance anecdote circule. Légende
artistique. Enregistré le jour ou réalité ? Publions la
de son quarante-cinquième légende : quand il se
anniversaire et dirigé par trouva la première fois en
Johnny Mandel, ce disque studio face au Count Basie
rompt avec la tradition Orchestra, dès les premières
capitolienne des “concept minutes de l’enregistrement
albums”. Mandel a ici taillé de ce formidable album qui
pour le chanteur un costume bénéficie de somptueux
orchestral sur mesure arrangements de Neal
pour lui laisser toute liberté Hefti, Sinatra aurait été
pour jouer de sa science victime d’une tentative
rythmique de la mise en de bizutage en règle. Ces
place. Let’s Fall In Love redoutables requins du swing
et In The Skill Of The Night se seraient donné le mot
en sont l’éclatante preuve. pour désarçonner et mettre
Cet album, qui servira de vite le maestro à l’envers
“patron” pour ses disques en décalant le tempo d’un
suivants pour Reprise, seizième de temps par
est à mettre en sérieuse mesure. Très vite, Frankie
concurrence avec “Sinatra’s arrêta d’un geste l’orchestre.
Swingin’ Session”, enregistré « Messieurs, message bien
deux mois plus tôt pour reçu. Mais, pardonnez-moi,
ChARLES L. GRANATA (SoNy MUSIC)

Capitol sous la houlette de c’est moi qui paie la séance.


Nelson Riddle, à qui Frankie Donc, on va jouer ! » Et de
demanda d’accélérer le leur démontrer in vivo en
tempo sur la plupart des quelques chansons bien
titres pour les raccourcir et enlevées que, plus que
leur donner ainsi plus de “The Voice”, il était d’abord
punch et de swing. le “ Master of the right
tempo”. Un “authentic jazz
swingster”.

décembre 2015 - Janvier 2016 Numéro 679 Jazz Magazine 27


à la une Frank Sinatra 100 ans
12 disques essentiels

At The Sands Francis Albert Francis A. L.A. Is Nothing But


Reprise - 1966 Sinatra & Antonio & Edward K. My Lady The Best
Un vieux rêve du chanteur : Carlos Jobim Reprise - 1968 Qwest - 1984 Reprise / Frank Sinatra
enregistrer son premier Reprise - 1967 « Chaque chanson qu’il Vingt ans après “It Might Enterprises - 1958/1984
album live officiel avec le Comme l’écrit Stan interprète est compréhensible As Well Be Swing” avec L’idéale compilation de ses
Count Basie Orchestra. Cornyn dans son texte de et, surtout, vraisemblable. » Count Basie, ce disque années Reprise, publiée
C’est à Las Vegas sur la pochette, c’est à un véritable Après une telle déclaration, scelle les retrouvailles en en 2008 à l’occasion du
scène de la Copa Room « championnat du monde il était inévitable que The studio de Sinatra et Quincy dixième anniversaire de sa
du Sands Casino (dont il de douceur » que se livrent Duke et The Voice se Jones, tout à la fois ami, mort, avec, en supplément,
était actionnaire) qu’il put ici en toute décontraction la croisent dans un studio. producteur, arrangeur, chef le DVD d’un concert au
enfin le réaliser. Ce disque voix feutrée de Sinatra et la Bien sûr, cette unique d’orchestre et directeur Royal Festival Hall de
explosif se veut le florilège guitare délicate de Jobim. rencontre enregistrée en des opérations de cette 1971. C’est la période du
des dix représentations Les arrangements soyeux, décembre 1967 ne répond superproduction aussi “hard swinging” Sinatra,
enregistrées soir après soir. comme en apesanteur, sont pas à toutes les attentes. Le luxueuse que méticuleuse, parfaitement illustrée par
« Sinatra considérait le travail signés par Claus Ogerman. rendez-vous de Sinatra avec avec Phil Ramone comme Luck Be A Lady et Kind Of
en big band comme une Contrairement à son Ellington et ses hommes ingénieur du son. En fait foi Town. Mais c’est aussi l’âge
expérience quasi mystique habitude, Frankie ne joue (Harry Carney, Johnny le casting des musiciens de la mélancolie rêveuse
qu’il abordait toujours avec pas ici au boxeur comme Hodges, Jimmy Hamilton, qui y participèrent : les avec Summer Wind, Stranger
un profond respect » dira il aime tant le faire dans Paul Gonsalves, Cootie frères Brecker, George In The Night, et bien sûr, It
Quincy Jones. C’est lui qui ses duos qu’il transforme Williams, Cat Anderson, Benson (très en verve Was A Very Good Year. Autre
est ici à la baguette, dirigeant souvent en duels à son etc.) fut sans doute mal sur l’enlevé After You’ve perle de cette anthologie :
magnifiquement l’orchestre avantage. « Je n’ai jamais préparé. Quelle drôle d’idée Gone), Joe Newman, Frank arrangée par Claus
pour lequel il a écrit de chanté aussi doucement de leur avoir demandé Foster, Lionel Hampton, Ogerman, une interprétation
rutilants arrangements, depuis ma laryngite » d’interpréter des partitions le contrebassiste Major tout en nuances de la
peaufinés pendant près confesse-t-il, et Cornyn arrangées par… Billy May ? Holley qui ouvre par un ballade de Johnny Mercer
d’un mois sans le chanteur. d’ajouter : « Pour chanter N’empêche, cet album scat à la Slam Stewart Dinking Again (1967), l’un
De Come Fly With Me à Fly plus doucement, il aurait trop peu reconnu demeure une version endiablée de des immarcescibles chefs
Me To The Moon, c’est un fallu que Sinatra enregistre néanmoins attachant. Mack The Knife, etc. Après d’œuvre de toute sa carrière.
festival Sinatra au sommet couché sur le dos. » Ce qui L’orchestre ducal déploie Chicago et New York New En bonus un inédit : une
de son art. Ici, c’est voix de fascine dans cet album au sur tempo lent ou médium York, Sinatra célèbre Los version de Body And Soul à
velours dans écrin d’acier. charme ensorcelant, c’est la toute sa luxuriance timbrale Angeles dans ce qui sera partir d’un vocal enregistré
Sur la vague cotonneuse des façon dont Sinatra, avec la pour assurer à Sinatra son dernier disque solo. Son (mais jamais publié) lors de
anches et la crête tranchante complicité de Jobim, qui lui les contrechants les plus relatif échec commercial la séance “L.A. Is My Lady”
des cuivres, il surfe avec une offre sept de ses plus belles voluptueux. Exemples : All I précipitera le déclin de sa (1984) sur lequel Torrie Zito
autorité, une décontraction, compositions, colonise la Need Is The Girl, Follow Me carrière phonographique. a écrit un bel arrangement
un naturel irrésistibles. bossa nova pour en faire son et I Like The Sunrise. Avec sa S’il est vrai que le voile de posthume.
Propulsé par un tapis roulant territoire sans jamais donner parfaite performance vocale sa voix ambrée, ombrée et
rythmique, souple comme l’impression qu’il vient de dans Poor Butterly, le grand ternie par l’âge (il approchait
du cuir, laineux comme de la réussir la plus parfaite des frisson de l’album est sans des 70 ans), se déchire
moquette, Frankie plaisante annexions impérialistes. conteste sa version d’Indian quelque peu, Sinatra reste
et enchante, s’amuse et Résultat : une invitation au Summer. L’émotion contenue toujours le “Chairman of the
swingue. voyage dans un monde où qui fait ici vibrer sa voix se Board”. Cet opus original
tout n’est que luxe, calme et conjugue idéalement avec s’affirme comme le plus
volupté. celle si sensuelle de Johnny réjouissant des albums
Hodges. qu’il ait enregistrés depuis
longtemps. Un superbe
chant du cygne !

28 Jazz Magazine Numéro 679 décembre 2015 - Janvier 2016


*Plus que ré-édité,
ré-imaginé

DUKE ELLINGTON
The Complete Columbia Studio Albums Collection Vol. 2
(1959-1961) Ellington Jazz Party - Anatomy Of A Murder - Festival Session -
Blues In Orbit - The Nutcracker Suite - Piano In The Background -
Peer Gynt Suites - Unknown Session -
Piano In The Foreground - First Livret
Time: Duke Ellington Meets 24 pages
Count Basie 8 CDs

Livret
28 pages ART BLAKEY AND THE JAZZ MESSENGERS
10 CDs The Complete Columbia/RCA Albums Collection
The Jazz Messengers - Hard Bop - Drum Suite - Selections From Lerner And
Loewe’s My Fair Lady, Brigadoon, Paint Your Wagon - A Night In Tunisia - Au Club
St. Germain Vol. 1 - Au Club St. Germain Vol. 2 - Au Théâtre des Champs-Elysées

THELONIOUS MONK
The Complete Thelonious Monk Columbia Live Albums Collection
Monk In Tokyo [2CD] - At Newport 1963 & 1965 [2CD] - Big Band And Quartet
In Concert [2CD] - Live At The It Club
Complete [2CD] - Live At The Jazz FRANK SINATRA
Workshop Complete [2CD] A Voice On Air
(1935 - 1955) Livret
60 pages
Pour le 100 anniversaire de sa naissance
ème
4 CDs
100 enregistrements radios inédits
Livret
40 pages
10 CDs

ERROLL GARNER
The Complete Concert By The Sea
Special 60ème anniversaire :
La réédition d’un album de légende Livret
en 3 CDs - 11 titres inédits 52 pages
20 CDs

JAZZ FROM AMERICA ON DISQUES VOGUE


41 albums originaux en 20 CD
LEGACY ressuscite les trésors du jazz sortis sur le prestigieux label VOGUE avec
Livret Duke Ellington - Stan Getz - Art Tatum - Charlie Christian - Dizzy Gillespie - Charlie
24 pages Parker - Erroll Garner - Mahalia Jackson - John Lee Hooker - Jelly Roll Morton -
3 CDs Dave Brubeck - Miles Davis - Gerry Mulligan - Chet Baker - Lester Young…
story
texte Franck Bergerot

cHarLIe Parker

Un amour de Bird
apparu sur le devant de la scène il y a soixante-dix ans, le bop ne s’est pas
fait en un jour, pas plus qu’il n’est la créature d’un seul musicien. Pourtant,
parmi ses inventeurs, charlie Parker occupe une place très spéciale.
de quelle singulière essence est ce génie qui s’éteignit dix ans plus tard ?

C
repères Commençons par éliminer ces précurseurs de trouver le producteur Norman Granz, qui tentera sur ses labels (Clef,
du bop aujourd’hui relégués à la préhistoire, Norgran, Verve) de lui donner forme (rythmique maison, cordes, big band
1920 naissance de Coleman Hawkins à Charlie Christian. et orchestre afro-cubain), son œuvre trouve déjà son achèvement dans ses
de charles Parker,
Jr. à kansas city. Refermons des parenthèses sur les pianistes solos enregistrés sous les labels Savoy et Dial de 1945 à 1948. D’après
artisans de l’harmonie moderne, de Billy Kyle à Lennie Tristano qui lui dédiera un bouleversant Requiem à sa mort, Bird a dit
1937 Bird étudie Al Haig. Laissons Kenny Clarke en Allemagne, tout ce qu’il avait à dire dès 1949 et Lee Konitz dira l’admirer moins comme
les solos de Lester
Young et devient sous les drapeaux, au moment même où est improvisateur que comme compositeur d’un vocabulaire clos, de phrases
le protégé de Buster porté sur les fonts baptismaux le bop dont il toutes prêtes qu’il ré-agence génialement à l’infini.
Smith. a inventé le jeu de batterie. Oscar Pettiford ?
1939 Séjour new- Le contrebassiste a déserté l’avant-garde dès Un lyrisme naturel
yorkais et découverte après l’avoir réunie autour de Dizzy Gillespie Remontons à la “scène primitive” dont Clint Eastwood a fait le leitmotiv de
des superstructures pour la séance fondatrice du 9 janvier 1945. son film Bird. Agé de 16 ans, bardé d’audace et d’incompétence, Charlie
harmoniques. Thelonious Monk est sur la touche, décidément Parker s’invite sur la scène du Reno Club de Kansas City où joue l’orchestre
1940-1942 trop moderne pour les années 1940. Bud de Count Basie, bientôt interrompu par une cymbale jetée à ses pieds par Jo
Premières faces avec Powell est aux mains des psychiatres. Reste Jones. Il n’est pas le seul jeune bopper à qui c’est arrivé. Semblable humi-
l’orchestre de Jay la front line du premier quintette bop : Charlie liation incitera Dizzy à aller étudier harmonie et piano au Technical Institute
McShann en 1940.
au sein du même Parker et Dizzy Gillespie. Réunis le temps d’un de Larinburgh. L’école, Charlie Parker vient d’en sortir et lui préfère déjà les

WILLIAM GoTTLIEB (LIBRARy oF CoNGRESS)


orchestre, Bird attire éclair initial, ils mettent le feu aux poudres avant paradis artificiels. Son “institute” tient dans les quatre faces récemment pa-
les musiciens new- de se séparer, comme on éloigne vivement rues du Jones-Smith Inc., noyau dur du Count Basie Orchestra. Saxophone
yorkais au Savoy l’un de l’autre deux fils électriques de polarités en main, il y dissèque et transpose dans différentes tonalités les solos de son
Ballroom en 1942.
opposées imprudemment mis en contact. idole, se faisant expliquer les secrets de l’harmonie par ses compagnons de
1943 Bird côtoie la jeu. Les progrès sont tels que le saxophoniste Buster Smith en fait son pro-
jeune garde du bop À l’opposé de Dizzy, théoricien, arrangeur et tégé. À Kansas City, Buster Smith est le maître de l’art du riff, co-compositeur
au sein du big band
d’earl Hines. leader, pionnier du jazz afro-cubain, à la tête de l’un des premiers grands thèmes-riffs de l’orchestre de Count Basie, One
d’une œuvre longue, foisonnante et populaire O’Clock Jump. Maître de cérémonie impitoyable des jam sessions locales,
1944 Séjour au sein relevant plus de l’art discographique que du il excluait les musiciens, même bons solistes, s’ils ne savaient pas harmo-
de l’orchestre de
Billy eckstine sous la roman, Charlie Parker ne fait pas carrière, niser les riffs à l’oreille. Le style de Lester Young relève de cet art du riff et la
direction de dizzy. sinon celle d’un personnage de roman. Son modernité de son jeu lui vient moins d’une science harmonique à la Coleman
œuvre ? C’est la cage d’un oiseau captif dont Hawkins (et à la Dizzy) que d’une oreille lui permettant de naviguer en toute
il tentera de repousser le grillage en s’entou- décontraction à la limite de la consonance et de la dissonance et de surfer
rant, dans les années 1950, d’un décevant or- sur les ambiguïtés harmoniques du blues, étrangères à de nombreux jeunes
chestre de chambre, puis en suppliant Edgard boppers (de Dizzy au jeune Miles) pour qui le blues incarne l’infamie du Sud
Varèse de lui donner des cours. Avant même ségrégationniste. Il en résulte, chez Lester comme chez Bird, ce qui fait dire

30 Jazz Magazine Numéro 679 décembre 2015 - Janvier 2016


‘‘
À l’opposé de Dizzy Gillespie, théoricien, arrangeur
et leader, Charlie Parker ne fait pas carrière, sinon celle
d’un personnage de roman.”

décembre 2015 - Janvier 2016 Numéro 679 Jazz Magazine 31


story Charlie Parker
WILLIAM GoTTLIEB (LIBRARy oF CoNGRESS)

‘‘
1 2

x/DR
Il accueillait l’arrivée au club de sa
compagne Chan vêtue d’une robe rouge
par un fragment de The Lady In Red.”

repères à Dizzy : « Bird pouvait commencer une phrase inouïe, le public en devinait breuses) ou que, dans le jaillissement du
1945 au printemps, la fin, tellement le lyrisme en était naturel et évident. » concert, il prenne cinq chorus d’affilée, c’est la
dizzy et Bird jouent même concision et la même profusion d’idées,
en quintette. À En 1939, explorant les “superstructures” de Cherokee, ces notes dans la la même précision d’articulation et le même flux
l’automne, début du stratosphère non exprimée de l’accord qui permettent d’échapper à sa force torrentiel, la même force de pénétration et la
quintette de charlie gravitationnelle, il s’aventure sur une voie lactée où il ne tardera pas à croiser même légèreté, avec cette conscience de l’ins-
Parker avec Miles
davis et Max roach. Dizzy Gillespie et Tadd Dameron. Un enregistrement privé de l’année sui- tant qui lui permet de survoler les barres de me-
vante fait entendre Bird improviser sans rythmique sur Honeysuckle Rose, où sure l’air de ne pas y toucher. À la manière de
1946 dérive à il reconnaît sa dette à Lester Young. Il enchaîne sans pause sur un Body and Lester Young… et à l’inverse de Dizzy, tellement
Los angeles et
internement à Soul inspiré de la version de Coleman Hawkins dont il a notamment assimilé savant, drôle, brillant, irrésistible, mais qui joue
camarillo. la “substitution tritonique”, ce calembour harmonique impliquant l’intervalle en force, harmoniquement, rythmiquement,
de quinte diminuée devenu le sésame des boppers. « Nous avions les doigts mélodiquement. Dizzy, dont l’art atteint son
1947-1948 Les
marques Savoy et collés aux quintes diminuées », racontera Miles Davis avouant un usage alors zénith dans les années 1950, enviera la netteté
dial se disputent les immodéré sous l’influence de Dizzy et Monk. Pourtant, Bird en usera toujours de son articulation, son assise rythmique, sa
faces du quintette de avec une modération qui faisait dire à Billy Eckstine : « Dizzy sait ce qu’il joue, présence d’esprit et sa profondeur : « J’étais un
charlie Parker (Miles, des choses qu’il a étudiées. Parker est plus naturel. » peu plus avancé harmoniquement, mais ryth-
duke Jordan, Tommy
Potter, Max roach). miquement il était très en avance, notamment
al Haig remplace Des clichés toujours neufs dans sa façon de construire une phrase et d’ar-
duke Jordan à La suite ? Triomphe en 1942 au Savoy Ballroom de New York auprès de Jay ticuler les notes entre elles. Charlie entendait le
l’automne 1948. McShann, conclaves de l’avant-garde au sein des big bands de Earl Hines en rythme différemment et j’ai tenté de m’en rap-
1949 kenny 1943, puis de Billy Eckstine en 1944, le tout ponctué des rendez-vous man- procher. Mais je n’ai jamais su articuler comme
dorham puis red qués d’un homme à la dérive. Lorsque le bop franchit enfin la grande porte lui. Je venais de l’ère de Roy Eldridge et c’est
rodney remplacent des studios, sous la direction de Dizzy en janvier 1945, Bird est introuvable ! vraiment Parker qui a défini le phrasé de notre
Miles, roy Haynes
remplace Max Fin février, il apparaît enfin en studio avec le Dizzy Gillespie Sextet, puis au musique. » Détachés et liaisons, consonances
roach. Les faces Three Deuces tout au long du printemps et même sur la scène du Town Hall. et dissonances diversement accentuées, diver-
officielles de Bird À l’automne, le tandem fondateur du bop est dissous. Bird monte son propre sité des appuis, notes fantômes, résolution ou
sont désormais quintette avec Miles Davis et Max Roach, qui enregistre ses premières faces suspens, respirations ou phrases à bout de
produites par le 26 novembre. souffle… Charlie Parker peut jouer tous les cli-
Ce qui frappe d’emblée, c’est la concentration de Bird. Qu’en studio on lui chés du monde, ils sonnent chaque fois neufs
accorde 4 ou 32 mesures (peaufinées au fil de prises de plus en plus nom- comme sortis du torrent.

32 Jazz Magazine Numéro 679 décembre 2015 - Janvier 2016


1 Charlie Parker au
Three Deuces en 1947
(à moitié caché, Miles
Davis).
2 Dizzy Gillespie et
Charlie Parker avec le
batteur harold Doc West
et le contrebassiste
Slam Stewart sur
la scène du Town hall
le 16 mai 1945.
3 Charlie Parker
3 au Royal Roost
x/DR

le 1er décembre 1948.

repères Une curiosité insatiable clochard à bout de force et, la page suivante, d’une beauté ren-
Divers témoignages montrent Charlie Parker, versante. Le 24 février 1951, avec Dizzy, il joue Hot House pour
norman Granz sur
clef. enregistrement le manteau encore sur les épaules, déballer la télé : la phrase gicle et bouillonne, mais c’est à peine si ses
avec Machito. son sax et entrer sans préalable dans un mor- doigts bougent. Et ses yeux ! Voyez comme ils écoutent ! Il y a
création du ceau comme un champion de natation pénètre là une présence qu’illustrent tant sa faculté à dialoguer avec ses
programme avec l’eau : en répétition où ses compagnons rament batteurs (exemplaire avec Max Roach de 1945 à 1948, plus tard
cordes. sur de nouvelles harmonies, devant un poste avec Roy Haynes) que cette extra-lucidité avec laquelle il com-
1950-1953 Stabilité de radio qu’on allume inopinément sur une mentait l’instant présent par des citations, lorsque, par exemple,
familiale relative, musique inconnue de lui, reprenant à la volée il accueillait l’arrivée au club de sa compagne Chan vêtue d’une
avec chan, sa fille une citation de Stravinsky jouée par l’orchestre robe rouge par un fragment de The Lady In Red. Le contrebas-
kim, et leurs enfants
Pree et Baird. en de Neal Hefti dans une ambitieuse partition sur siste Gene Ramey racontait qu’à la campagne il attribuait une
l’absence d’orchestre laquelle, arrivant en studio, il vient de jeter un note à chaque feuille tombée d’un arbre. Cette hypersensibilité
régulier, faces coup d’œil distrait à l’invitation impromptue de doublée de ce sentiment d’enfermement dans un langage qu’il
latines, en big band, Norman Granz (Repetition, décembre 1947). On pensait avoir épuisé donne peut-être son sens à ce que lui fait
avec orchestres de
chambre, JaTP chez dit qu’une simple lecture en magasin lui suffisait dire l’écrivain argentin Julio Cortazar dans sa nouvelle L’Homme
clef. dernière grande pour mémoriser de nouveaux morceaux, que sa à l’affût : « Ça, je suis en train de le jouer demain, c’est horrible,
séance en quintette curiosité était aussi insatiable que sa mémoire, Miles, ça, je l’ai déjà joué demain. » Tel était Bird, fol et grandiose,
le 8 août 1951 avec pour les musiques populaires comme pour les terriblement humain, qui le 1er janvier, quelques semaines avant
red rodney, John savantes (Stravinsky, Hindemith, Bartok qu’il fait de se désintégrer définitivement dans son amour de musique et
Lewis, ray Brown et
kenny clarke. jouer pour l’enterrement de sa fille Pree… voire de vérité, déclara à Bob Reisner : « Je n’aurais jamais cru arriver
Moondog qu’il ne manque jamais de congratu- jusqu’en 1955. » Reisner répondit : « Connais-tu les quatrains
1954 Mort de Pree
ler lorsqu’il le croise dans la rue). Science, reli- d’Omar Khayyam ? » [Philosophe, mathématicien et poète per-
et violente déprime.
gion, philosophie, il soutient les conversations san du XIe siècle.] Bird sourit et récita :
1955 charlie Parker les plus savantes avec esprit, malice, humour… « Viens, emplis la coupe, et au feu du printemps
meurt le 12 mars.
Déclarant un jour à son ami Robert Reisner  : Jette l’hivernal manteau du repentir
« La civilisation serait un sacré truc, si seulement Car il est proche l’oiseau du temps
on l’essayait. » Qui – vois ! – déjà fond sur toi à tire d’aile. »
Est-ce le même qui gît quelques heures plus Bird est mort le 12 mars 1955 dans un dernier éclat de rire. Il
tard dans le caniveau en proie au manque ou avait 34 ans. •
à l’excès. Feuilletons l’album photo  : le voici

décembre 2015 - Janvier 2016 Numéro 679 Jazz Magazine 33


blindtest
aux platines Lionel Eskenazi photos Sylvain Gripoix

MIcHeL BenITa

“Le contrebassiste que je


mets devant tout le monde,
c’est Anders Jormin.”
alors que sort mi-janvier “river Silver”, son premier disque en leader
pour ecm, en compagnie de son groupe ethics,  le contrebassiste
et compositeur michel benita a bien voulu se prêter à un blindtest 100 %
ecm. Occasion d’évoquer les musiciens qu’il affectionne et qui ont
enregistrés sur le label de manfred eicher.

repères PAT METHENY GARY PEACOCK


Unquity Road Major, Major
1954 naissance “Bright Size Life” (ecM, 1976) “Tales of another” (ecM, 1977)
le 27 juillet à alger Ça me fait plaisir d’entendre cet album C’est “Tales of Another” de Gary Peacock avec Keith Jarrett et Jack
(algérie) M.B. M.B.
fondateur que j’ai acheté dès sa sor- DeJohnette. C’est un très beau disque, le premier du fameux trio
1960 La famille tie. A l’époque, je vivais à Montpellier. Grâce à de Jarrett. Peacock n’est pas mon contrebassiste préféré, mais j’ai une
Benita s’installe en Gérard Pansanel, je venais de découvrir Pat tendresse particulière pour ce disque car ses compositions sont toutes
France à Paris.
Metheny, et nous étions toute une bande à superbes. Et puis j’adore entendre Jarrett jouer dans des disques où il n’est
1976 commence adorer ça. Il y a toute la guitare moderne qui pas leader. Un de mes préférés est “Gnu High” de Kenny Wheeler. Dès 1970,
la contrebasse en débarque avec ce disque (avec l’utilisation du j’ai découvert Jarrett avec les albums live de Charles Lloyd, et je me souviens
autodidacte après
avoir joué longtemps delay), et un style de composition assez unique que le premier disque ECM que j’ai acheté fut “Facing You” en 1971, un
de la guitare, puis de et original, qui me touche particulièrement car il chef-d’œuvre et un de ses sommets. Je pense que jouer avec Jarrett était
la basse électrique. mélange les racines du folk et la sophistication une expérience ultime pour bon nombre de musiciens, j’ai eu l’occasion d’en
1986 Fait partie du jazz. Et puis bien sûr il y a le phénomène parler avec Aldo Romano, Dewey Redman ou Palle Danielsson, et ils sont
du premier onj, Jaco [Pastorius] que l’on venait de découvrir tous unanimes à ce sujet. Quant à Jack DeJohnette, c’est un de mes batteurs
dirigé par François dans “Black Market” de Weather Report, sorti préférés, il est dans la continuité d’Elvin Jones et Tony Williams. J’ai aimé ses
Jeanneau. la même année. A l’époque, je jouais de la albums en leader chez ECM avec Special Edition, et je me rappelle avoir fait
1990 Premier album, basse électrique et on essayait tous d’imiter le bœuf avec lui en compagnie de Marc Ducret !
“Préférences”, Jaco. Je me suis vite rendu compte que c’était
en quartette avec une voie de garage. Ça n’avait aucun intérêt ENRICO RAVA QUARTET
dewey redman, rita
Marcotulli et aldo de devenir un sous-Jaco. J’ai donc décidé Grrr
romano (Label Bleu). d’arrêter la basse électrique pour me consacrer “opening night” (ecM, 1981)
à la contrebasse. Il est plus facile de trouver C’est Enrico Rava, et je reconnais Aldo Romano à la batterie, je ne
1995 Premier M.B.
album de Palatino sa personnalité et sa propre sonorité sur une me rappelle plus le titre de cet album mais je le connais bien, il y a
avec Paolo Fresu, contrebasse, car le son est directement lié à la Franco D’Andrea au piano et Furio Di Castro à la contrebasse. J’adore Rava,
Glenn Ferris et aldo morphologie, et on ne sonne jamais vraiment j’apprécie ses compositions, son univers lyrique et son sens de la dramaturgie.
romano (Label Bleu). comme un autre contrebassiste. La pâte so- J’aime aussi la façon dont il instaure un dialogue permanent avec le batteur,
nore, quand tu l’as trouvée, elle ne ressemble comme Miles ! J’ai d’ailleurs eu l’occasion de jouer à ses côtés, en quartette,
qu’à toi et elle est indissociable de ta person- avec Stefano Bollani et Aldo, et j’en garde un excellent souvenir. Je lui avais
nalité, ça la rend unique ! demandé que l’on reprenne une de ses compositions, Bella, que j’apprécie

34 Jazz Magazine Numéro 679 décembre 2015 - Janvier 2016


‘‘
Peter Erskine a su jouer comme personne
sur les nuances de timbre, il faut le voir
accorder sa batterie, c’est une merveille !”

particulièrement et qui figure sur “Pilgrims And The Stars” (ECM, 1975). Il y a aussi garde. Avec Marc, on était comme deux frères dans les
un autre album ECM très important pour moi, qui s’intitule tout simplement “Enrico années 1980, on ne se quittait pas. On partageait les
Rava Quartet” (1978), avec Roswell Rudd, Jean-François Jenny Clark et Aldo. Il s’agit mêmes goûts musicaux (Led Zeppelin, Joni Mitchell…)
pour Aldo et moi d’un album essentiel qui a déclenché notre envie de former Palatino et Marc était déjà un grand fan de littérature et un ciné-
avec la même formule : trompette, trombone, contrebasse et batterie. phile avisé qui m’a fait connaître les films d’Aldrich et
de Mankiewicz. On a joué ensemble dans le big band
Parlez-nous de votre longue relation d’Antoine Hervé, puis dans l’Onj de François Jeanneau,
avec aldo romano… et j’ai participé à ses trois premiers albums sur Label
Aldo, j’ai dû le rencontrer en 1983, lors d’une session avec Gérard Pansanel. Bleu. Après il a choisi de partir dans une autre direction
M.B.
Il m’a très vite adopté et nous nous sommes très bien entendus, il y a une musicale que la mienne. Je respecte sa trajectoire car il
sorte d’alchimie entre nous. Avec lui, on entend l’histoire du jazz, il a joué avec les n’a jamais fait de concession et il n’est jamais sorti de
plus grands comme Don Cherry, Gato Barbieri, Steve Lacy ou Keith Jarrett…Et puis sa ligne directrice.
il a toujours un son magnifique et c’est un musicien généreux et fidèle. N’oublions
pas non plus son travail de compositeur, c’est un très grand mélodiste et je prends PETER ERSKINE / JOHN TAYLOR /
toujours beaucoup de plaisir à jouer ses compositions. PALLE DANIELSSON
The Ant & The Elk
SCLAVIS / PIFARÉLY / DUCRET / CHEVILLON “Juni” (ecm, 1997)
Beata Je ne connais pas ce disque et ça ne me dit
M.B.
“acoustic Quartet” (ecM, 1993) rien, j’ai pensé un moment à Bobo Stenson,
C’est l’Acoustic Quartet. C’est amusant, car je viens de jouer avec Louis mais je sens bien que ce n’est pas lui. Franchement,
M.B.
pour la première fois à Cologne, où j’ai remplacé Henri Texier dans le trio je cale. [Après lui avoir dit que le leader était le batteur
Romano / Sclavis / Texier. Une super expérience ! L’Acoustic Quartet, c’est une et qu’il s’agissait d’une de ses compositions, NDR] Ce
musique qui ne me parle pas beaucoup, je trouve que ce que fait Louis aujourd’hui n’est tout de même pas Peter ?! C’est incroyable, je
est beaucoup plus accessible. Ce que j’entends là me paraît abscons et ça m’est ne l’ai pas reconnu, la musique est tellement ouverte,
un peu étranger ! On sent aussi que Marc Ducret était déjà parti dans l’avant- ce n’est pas son truc habituel ! Avec Peter, c’est une

décembre 2015 - Janvier 2016 Numéro 679 Jazz Magazine 35


blindtest Michel Benita

repères

1999 création du
trio eLB avec Peter
erskine et nguyên
Lê. Troisième album
en leader, “Lower
The Walls” avec
Sylvain Luc, andy
Sheppard, Bobby
Thomas et david
Linx (Label Beu).
2001 Premier
album d’eLB (act)
et participation au
groupe Ladyland
d’erik Truffaz
(“Mantis”, Blue

‘‘
note).
2005 “drastic”
(discograph)
avec une pléiade Nils Petter Molvær est un sculpteur de son,
d’invités.
il est à la fois lyrique et complètement barré,
2008 “ramblin’”
en duo avec Manu n’oublions pas qu’il vient du rock métal !”
codjia (Plus Loin).
2009 compose la
Bo du film Un Soir
au club. longue histoire, je l’ai vu sur scène avec Weather Report en 1978, j’étais un années 1990 en enregistrant un disque avec
2010 Premier grand fan et jamais je n’aurais pu imaginer que je jouerais un jour avec lui Philippe Pipon Garcia et Gaël Horellou, qui
album d’ethics (Zig et que l’on devienne amis ! On s’est retrouvé ensemble sur le projet ELB en n’est malheureusement jamais sorti. À la même
Zag - Territoires). 1999, et nous avions beaucoup de chance à l’époque car nous pouvions époque, j’ai donné un coup de main à Laurent
2012 Participe au tourner pendant trois semaines avant d’enregistrer un album. On prenait de Wilde pour son album “Time 4 Change”,
Trio Libero d’andy donc le temps de développer la musique et l’on s’entendait très bien tous les où je m’occupais du Mac, puis j’ai rejoint avec
Sheppard, avec qui trois. Peter Erskine, c’est le plus grand batteur avec qui j’ai jamais joué, il est Pipon et Manu Codjia dans le groupe d’Erik
il enregistre pour la phénoménal de technique et de musicalité, c’est un musicien hors pair qui a Truffaz. C’était une époque bénie, on tournait
première fois pour
ecM. su complètement changer son jeu après Weather Report. Il a mis en pratique énormément et on jouait dans des grandes
le principe du “less is more”, en élaguant au maximum. Il a su jouer comme salles devant un public où la moyenne d’âge
2013 Joue dans personne sur les nuances de timbre, il faut le voir accorder sa batterie, c’est était autour de vingt ans ! Dans les festivals,
“Thrill Box” de
Vincent Peirani une merveille ! Et puis c’est un compagnon de voyage très agréable et un on croisait souvent Bugge Wesseltoff et Nils
(act). être humain extrêmement généreux ! Palle Danielsson ? Il fait partie de mes Petter Molvær, et c’est en voyant sur scène
contrebassistes préférés, juste derrière Scott LaFaro, Charlie Haden, Dave Eivind Aarset que j’ai été littéralement envoûté
Holland et Miroslav Vitous, mais je dois dire qu’actuellement le contrebassiste tant son empreinte sur le son du groupe de Nils
que je mets devant tout le monde, c’est Anders Jormin. C’est un excellent était énorme ! C’est un sculpteur de son, il est
CD “Ethics : River Silver” sideman et un soliste hors-pair. Il a un jeu complet, quasi pianistique, où l’on à la fois lyrique et complètement barré, n’ou-
(Ecm/universal, sortie
janvier 2016). entend toute l’harmonie et il a un jeu d’archet magnifique. Il est largement blions pas qu’il vient du rock métal ! Puis en
sous-estimé et pourtant je trouve que c’est le meilleur, et je partage ce point 2005, j’ai fait mon album électro, “Drastic”, en
CoNCERTS le 15
janvier à Nantes, le de vue avec Manfred Eicher ! Un de mes disques de chevet est son album invitant Nils et, pour moi, c’est un chemin cohé-
16 à Vitrolles, le 18 à solo, “Xieyi” (ECM, 2001). rent qui me mène aujourd’hui au groupe Ethics,
Fribourg (Suisse), le 19 où grâce à Erik Truffaz et Nils Petter Molvaer,
à Schiltigheim, le 20 à
Berne (Suisse), le 21 à
NILS PETTER MOLVÆR j’ai appris à maîtriser la gestion du temps et
Zurich (Suisse), le 22 Vilderness 2 de l’espace, et laisser le silence prendre part
à Munich (Allemagne), “Solid ether” (ecM, 1999) à la musique. “Encadrer le silence” : c’est un
le 24 à Bad hofgastein Je reconnais tout de suite le son de guitare d’Eivind Aarset ! C’est très beau slogan qui résume bien mon entrée
(Autriche), le 25 à Vienne M.B.
(Autriche), le 26 à Paris l’époque du drum & bass, ça doit être un album de Nils Petter Mol- chez ECM. •
(New Morning) et le 27 à vaer. J’ai énormément écouté la musique de Nils, je l’ai rencontré en 1992
Tourcoing. pendant l’enregistrement de “Night Caller” de Rita Marcotulli, à l’époque il ne
NET michelbenita.com jouait pas encore d’électro. Je suis entré dans la musique électro à la fin des

36 Jazz Magazine Numéro 679 décembre 2015 - Janvier 2016


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dossier

38 Jazz Magazine Numéro 679 décembre 2015 - Janvier 2016


Ornette Coleman

le
révolutionnaire
tranquille sommaire
40 La chanson
d’Ornette
Par Pat metheny

43 Au cœur
de la pensée
Par François-rené Simon

45 L’adieu des siens


en 2000, lors d’une séance d’enregistrement, Par david cristol
Ornette Coleman disait au chanteur Joe Henry : 46 Libérez Free Jazz !
« Joe, là, je m’entends encore jouer du saxophone. Par Pascal rozat
J’ai besoin de continuer jusqu’à ce que je ne joue 48 Entre haine
plus du saxophone mais juste de la musique ». et amour
Par jonathan Glusman
Oui, « Ornette aimait beaucoup répéter », rappelle
50 Ornette en 45 dates
Geri allen. Cette volonté de puiser au plus profond Par Franck bergerot
de soi-même est évoquée avec émotion par un autre 53 Ornette, ce héros
grand admirateur du saxophoniste, Pat metheny, Par Lionel eskenazi

signataire de l’article qui ouvre ce dossier. 54 Dewey le doux


Par michel benita
Dave King, lui, précise que « tenter d’expliquer
l’harmolodie c’est courir après un fantôme ». 56 Dix disques
essentiels
mais pour noël akchoté, l’harmolodie est « une Par Stéphane Ollivier
proposition concrète d’harmonie universelle ! » 58 Les chants
du possible
miles Davis n’est pas d’accord – « Bon sang, il Par noël akchoté
suffit d’écouter ce qu’il écrit, comment il joue : 60 La passion
psychologiquement, ce mec est perturbé. » Science Fiction
Par dave King
mais François-rené Simon a cependant raison
d’affirmer que « des Coleman, il y en a beaucoup, 62 Schuller le supporter
Par Franck bergerot
mais des Ornette, il n’y en a qu’un », auquel, vous
JIMMy KATZ

62 Ornette va piano ?
l’aurez compris, ce dossier rend hommage. Par Thierry Quénum

64 L’affaire Chappaqua
Par Philippe carles

décembre 2015 - Janvier 2016 Numéro 679 Jazz Magazine 39


A
dossier Ornette Coleman
La chanson d’Ornette

Avec Ornette, il n’a jamais été question de


seulement parler de notes. Le vaste champ
des possibles qu’il a offert au monde en
tant qu’improvisateur, leader et compositeur
sera étudié et analysé par chaque nouvelle
génération de musiciens dans les années
à venir. Et il y aura toujours de nombreux
points de vue pour nourrir ces discussions.
Son incroyable son, sa façon de phraser, de
développer chaque idée jusqu’à sa conclusion
naturelle, son concept harmonique et tant
d’autres sujets méritent tous d’être discutés.
Mais pour l’auditeur, Ornette transcende tout
ce qu’il joue, et va bien au-delà de tout ça...
Ornette est l’exemple rare du musicien qui
a créé son propre monde, sa propre réalité,
son propre langage, avec une efficience qui
les rend non seulement impossibles à imiter
ou à assimiler, mais qui intimide d’emblée la
plupart des musiciens envisageant de le faire.
Dans le monde du jazz acoustique, l’endroit
d’où Ornette est parti juste avant de former
son groupe électrique Prime Time dans les
années 1970 semble à ce point inaccessible,
même aux meilleurs musiciens de la scène
ANDy FREEBERG

jazz actuelle, que l’on frôle


l’inexplicable. Et ses efforts
persistants pour relever le

La chanson
défi de l’électricité ont pro-
duit quelques-unes des
rares réussites du genre, et

d’Ornette
transcendé la matérialité des
fils, potentiomètres et autres
boutons pour atteindre l’âme
de la musique.

Dès son premier album, Mon expérience de la musique d’Ornette Co-


leman, et plus tard de l’homme lui-même, est

Pat metheny n’a pas caché parmi les plus importantes et influentes de
ma vie de musicien. En tant que jeune instru-
sa passion pour la musique mentiste originaire du Missouri, il était naturel
de vouloir en apprendre le plus possible sur
d’Ornette Coleman, qu’il un musicien aussi majeur, en écoutant ses
disques et en essayant de comprendre tout
fut l’un des premiers ce que je pouvais sur sa façon de jouer. Sa

guitaristes à aborder
musique semblait inclure de nombreux méca-
nismes communs aux langages bop et post-

de façon novatrice. Sa bop que je travaillais également intensément


et que, en même temps, je transcendais à ma

rencontre avec l’altiste, manière. Dans ma grande naïveté, moi qui


n’écoutais cette musique que depuis si peu
l’enregistrement de “Song de temps, j’avais l’impression que ces musi-
ciens, en plus d’être incroyablement avancés
X”, la tournée qui suivit, et sophistiqués, prenaient en plus un sacré

Ornette le mélodiste :
plaisir à la jouer. Une qualité dont l’impact ne
fut pas des moindres sur la conscience du

l’enfant du missouri se gamin de 14 ans que j’étais.


En allant de plus en plus profondément

souvient du géant texan. dans leur musique, j’ai naturellement essayé


d’évaluer précisément pourquoi je l’aimais
tant. J’ai réalisé – tout spécialement sur

40 Jazz Magazine Numéro 679 décembre 2015 - Janvier 2016


WWW.PATMEThENy.CoM
Pendant les séances de “Song x” : « Durant les répétitions
et l’enregistrement, et plus encore lors de la tournée qui
suivit, précise Metheny, j’ai été frappé par l’énergie et le
temps qu’Ornette consacrait à sa musique. » Ci-dessous,
“New york Is Now !” (Blue Note, 1968), l’un des disques de
l’altiste que le guitariste préfère.

“Change Of The Century”, “This Is Our Music” lièrement en trio avec Charlie Haden et le bat-
et “New York Is Now !” – qu’elle partageait teur Billy Higgins, Ornette était venu au Village
de nombreuses qualités avec toutes mes Vanguard pour nous écouter. Je pense qu’il
musiques favorites, de Bach à la meilleure savait que j’avais enregistré quelques-uns de
country music du moment jusqu’aux Beatles ses morceaux çà et là, et il semblait avoir un
et Miles Davis. Il y avait là quelque chose intérêt grandissant pour le potentiel de la gui-
d’inéluctable dans la forme et dans l’esprit : tare comme élément sonique. Au gré de di-
ces musiciens devaient jouer comme ça ; verses conversations (encouragées des deux
aucune note ne pouvait être autre que cette côtés par notre ami commun Charlie Haden),
note. Et ces types faisaient ça spontanément, nous nous sommes dit qu’il serait sympa de
en tant que groupe. La façon dont Ornette et se retrouver un jour pour jouer. En ce qui me
le contrebassiste Charlie Haden s’écoutaient concerne, rien que cette idée était exaltante.
l’un l’autre et tissaient ces incroyables Peu de temps après, je changeais de
harmonies implicites qui évoquaient tout, maison de disques et ces conversations me
du blues au contrepoint le plus avancé de revenaient sans cesse à l’esprit. Après un
la musique classique occidentale, était coup de fil à Ornette et un à Denardo, son fils
l’une des choses les plus profondes que j’ai et manager, nous avons convenu d’enregistrer
expérimentées en tant qu’auditeur. Sur les ce qui allait devenir le disque “Song X”, le qui ne ressemblerait en rien à ce que l’on
premiers disques tout particulièrement, ses premier de ma nouvelle compagnie, Geffen, attendait de nous, et de développer un lan-
quartettes sans piano témoignèrent d’une et donc une étape majeure dans ma vie de gage et une façon de jouer ensemble, propre
sensibilité et d’une économie de moyens qui musicien. à ce projet. Nous avons instauré une routine
ouvrirent la voie à l’adoption de plus en plus qui a duré presque un mois. On se retrou-
répandue de formules orchestrales réduites, Les semaines précédant l’enregistrement vait chaque jour tous les deux, parfois avec
révolutionnaires à l’époque au regard des furent vraiment intenses, et incroyablement Denardo à la batterie, et nous jouions jusqu’à
effectifs traditionnels de l’orchestre de jazz, inspirantes. Lors de notre première rencontre, dix heures d’affilée, travaillant des morceaux
et aujourd’hui encore tout aussi modernes. nous sommes tombés d’accord sur le fait que et des idées pour le disque, improvisant
Dans les années 1980, quand je jouais régu- nous devions essayer de faire quelque chose ensemble sans compter les heures. Après

décembre 2015 - Janvier 2016 Numéro 679 Jazz Magazine 41


dossier Ornette Coleman
La chanson d’Ornette

À éCOuTER cer. Il jouait, en s’accordant des pauses pour


Pat Metheny / Ornette mettre de l’ordre dans son flux d’idées, ce qui,
Coleman : “Song X -
Twentieth Anniversary”
quand on y pense, était assez caractéristique
(Nonesuch Records, 1986). de sa façon d’être sur scène. Je me souviens
En 2006 sur la nouvelle aussi avoir été souvent frappé de constater à
version cd, Pat Metheny a
placé au début du disque quel point sa façon de pratiquer était mélo-
six inédits s’ajoutant aux dieuse. J’avais l’impression d’entendre des
huit morceaux qui figuraient dizaines de super morceaux d’Ornette voir le
sur le 33-tours original.
Metheny a aussi enregistré jour à chaque instant, comme s’il en avait un
d’autres compositions stock infini à sa disposition...
d’Ornette Coleman : Round
Trip / Broadway Blues
avec Jaco Pastorius et En plus d’être un des géants de la musique
Bob Moses dans “Bright moderne, Ornette était l’un des plus gentils
Size Life” (ECM, 1976),
Turnaround avec Dewey et émouvants êtres humains ayant vécu sur
Redman, Michael Brecker, cette planète. Son humour, si évident dans sa
Charlie Haden et Jack musique, est présent dans tous les aspects
DeJohnette dans “80 /81”
(ECM, 1980), Tears Inside, de sa personnalité hors du commun. Et son
Humpty Dumpty et Rejoicing humilité révélait une réserve de sagesse per-
avec Charlie Haden et Billy
Higgins dans “Rejoicing”
sonnelle qui n’avait d’égal que ses dons de
(ECM, 1984) ou encore Law musicien.
Years avec Dave Holland et Cependant, de tout ce que j’ai acquis en
Roy Haynes dans “Question
And Answer” (Nonesuch, écoutant et en jouant sa musique, ce qui,
1990). finalement, m’a touché – et inspiré – le plus
profondément, c’est le dévouement total
d’Ornette envers son propre langage musi-

‘‘
cal. Il m’a poussé, moi et des
milliers d’autres musiciens, à
puiser dans nos cœurs et dans
Ce qui m’a touché le plus profondément, nos esprits ce que nous avons
c’est le dévouement total d’Ornette à offrir dans notre propre lan-
envers son propre langage musical.” gage musical. Si seulement
nous avions le courage d’écou-
ter notre chanson intérieure
comme Ornette l’a fait...
quelques semaines, nous avons commencé qu’Ornette consacrait à sa musique. J’ai moi- Cette qualité, de plus en plus rare et de
à réfléchir aux musiciens qui pourraient idéa- même été accusé d’être un drogué du travail, moins en moins valorisée dans notre ère
lement nous rejoindre. connu pour travailler jusqu’à plus d’heure sur de conservatisme et de révisionnisme, est
J’avais beaucoup tourné avec Charlie [Haden] un nouveau projet, un disque ou un simple l’inaltérable présent qu’Ornette a fait au
et Jack DeJohnette à cette époque en trio morceau. Mais avec Ornette, j’ai fait plus que monde de la musique. Il fournira pour toujours
comme en quintette et nous avions enregistré rencontrer mon égal. Je me souviens que sur un point de référence aux futures générations
quelques années plus tôt, “80/81” [avec la tournée “Song X”, quand on arrivait à l’hôtel de musiciens, quel que soit leur style. •
Dewey Redman et Michael Brecker, NDLR]. vers midi, Ornette allait immédiatement dans
trAduCtion : Julien Ferté © PAtMetHeny.CoM, AVeC
Je sentais que la rencontre entre Jack et sa chambre pour pratiquer son instrument. Il l’AiMABle AutoriSAtion de PAt MetHeny
Ornette pourrait être excitante. Et ce que jouait sans interruption jusqu’à la balance et,
Denardo faisait alors avec l’électronique était durant celle-ci, il continuait de jouer non-stop.
non seulement fascinant, mais me semblait Je me souviens même avoir été obligé de lui
en phase avec mes propres recherches sur le demander de s’arrêter juste quelques minutes
son de ma guitare. En outre, ce qui m’excitait afin de pouvoir échanger avec l’équipe de
le plus, c’était d’entendre Charlie et Ornette sonorisation sans avoir à hurler. Passée la
jouer à nouveau ensemble. À l’époque de balance, Ornette restait sur place et continuait
l’enregistrement de “Song X”, ils ne s’étaient de jouer jusqu’au début du concert. Pendant
pas retrouvés ensemble en studio depuis les concerts, qui duraient parfois plus de deux
presque dix ans. heures, il jouait magnifiquement et, après, il
Se présentait ainsi à moi l’opportunité géniale continuait encore à jouer...
d’examiner le cheminement de la pensée
d’Ornette, tout en apprenant beaucoup sur Je n’ai jamais vu un musicien, quel que soit
l’improvisation elle-même, auprès de l’un son âge, se donner autant et avoir une telle
de ses authentiques Maîtres encore vivants. résistance. De plus, c’était très intéressant
Durant les répétitions et l’enregistrement, d’écouter exactement ce qu’il jouait quand il
et plus encore lors de la tournée qui suivit, pratiquait. D’abord, il ne sonnait pas du tout
j’ai été frappé par l’énergie et le temps comme quelqu’un qui était en train de s’exer-

42 Jazz Magazine Numéro 679 décembre 2015 - Janvier 2016


Au cœur
de la pensée
Il avait un son unique,
composait ou improvisait
L Le 27 juin 2015, aux obsèques d’Ornette
Coleman, parmi les musiciens présents, son
fils Denardo, Charnett Moffett, Al MacDowell,
David Murray et Joe Lovano interprétèrent
Lonely Woman, cet hymne à la solitude qui
a fait basculer Ornette du mépris à la gloire.
Le claudiquant Sonny Rollins aussi était là –
Ornette avait joué Sonnymoon For Two avec
lui pour célébrer les 80 ans du “Colosse du
Saxophone”, lequel avait annoncé son aîné
(de six mois !) par un enthousiaste « He’s
here ! He’s here ! ». Et le cercueil a quitté
l’église de Riverside à Manhattan au son de

des mélodies parfois simples Dancing In Your Head joué par Prime Time.
Si toutes ces figures marquantes du jazz se
comme bonjour ou complexes sont déplacées, ce n’était pas seulement
pour un simple hommage confraternel. C’est
comme une symphonie. parce que l’importance (majeure) d’Ornette
dans l’histoire de cette musique ne tient
Ornette Coleman, penseur du pas au seul fait qu’il ait bousculé ses lignes

cœur et lyrique de la tête.


théoriques, ses canevas. Il a aussi élargi
notre capacité d’écoute, ouvert nos oreilles
à des sonorités, des phrases, des rythmes
et des mélanges qui pouvaient ainsi prendre
le chemin du cœur et de l’émotion. Ce qu’on
appelle communément le
lyrisme. Et permis une fois
de plus que le jazz ne reste
pas englué dans ses clous.
Lyrisme : « manière pas-
sionnée, poétique, de
sentir, de vivre, d’exprimer
quelque chose ». Le Petit
Robert reste vague. Parler
du lyrisme d’Ornette Coleman, en tout cas
de sa musique, c’est relever de la “théorie
du saint-bernard”, selon laquelle ce chien a
l’air de transporter notre tristesse sur son
faciès, au-dessus de son traditionnel ton-
nelet de revigorant. Mais lui-même, ce brave
toutou, est-il si triste ? Et puis, « Qu’est-ce
qu’on peut bien vouloir dire lorsqu’on prétend
qu’une œuvre musicale est “triste” ? » (1). Le
lyrisme d’Ornette Coleman, est-ce la gamme
des émotions qui l’accaparent ou plus sim-
plement les nôtres que provoque l’écoute de
sa musique ?

Appuyons sur la sonnette de la porte d’en-


trée : le son. Imperturbable du début disco-
graphique (“Something Else !!!”, 1958) à la
fin (mettons “Sound Grammar”, 2005). « La
première fois que j’ai joué du saxophone,
je le jure, c’était exactement comme au-
jourd’hui », déclarait-il en 1997 (2). Quelque
chose de soyeux et soigneux avec une ombre
de raucité, mais en même temps tranchant,
déchirant, avec des aigus qui vont jusqu’au
ChRISTIAN RoSE

sifflement volontaire et inattendu (les suraigus


sont rares chez Coleman). Et puis cette façon
parfois de prendre les notes, de les étirer par

décembre 2015 - Janvier 2016 Numéro 679 Jazz Magazine 43


dossier Ornette Coleman
Au cœur de la pensée

en-dessous pour les amener à leur point


culminant, dans une sorte de mini glissando, Ci-dessous, ornette à la
comme un violon. Profitons-en pour faire un trompette. « Le fantôme
de Don Cherry, disparu
petit détour par les instruments secondaires vingt ans avant lui, s’est
d’Ornette : le violon, justement, et la trom- peut-être lové dans son
pavillon », ose François-
pette. Pourquoi ce double doublement  ? René Simon.
« J’ai commencé par apprendre le violon et
la trompette parce que je sentais que je n’ai-
mais pas ce que je devenais, me débattant
contre l’image qu’on avait essayé de coller
sur moi et mon saxophone », expliquait-il dès
1965 (3). Au violon, Ornette joue davantage
du grincement que de l’envolée et ses “vio-
lonades” sont assez brèves. En revanche, il
est plus loquace à la trompette : Seach For
Life, ou même Bach Prelude (“Tone Dia-
ling”, 1995). Il fait penser parfois à... Miles, le
sombre timbre, ou à Wadada Leo Smith, plus
proche. Le fantôme de Don Cherry, disparu
vingt ans avant lui, s’est peut-être lové dans
son pavillon. Sans oublier le ténor – “Ornette
On Tenor” et “Soapsuds” – et même le shenaï
JACQUES BISCEGLIA

dans Buddha Blues – ni parfois le piano. Mais


n’accordons pas à ces instruments acces-
soires plus d’importance que ne le fait Ornette

ornette Coleman : « J’ai commencé par apprendre le violon


et la trompette parce que je sentais que je n’aimais pas ce
que je devenais, me débattant contre l’image qu’on avait
essayé de coller sur moi et mon saxophone. »

lui-même : « J’ai vraiment commencé quand Charlie Parker, dont l’allégresse apparente Notes
j’ai écrit pour des gens qui n’improvisaient ne fut qu’une pudeur enjouée pour masquer 1. Thierry Laisney, dans La
pas, des “classiques”. J’ai appris seul. Mais je une détresse plus vaste encore que la sienne Nouvelle Quinzaine littéraire
n ° 1096, janvier 2014.
ne me concentre pas sur l’instrument. Plutôt propre.
2. À Francis Marmande
sur l’écriture pour l’instrument. » (4). dans Le Monde du 10
Et que dire de ses compositions assurément mars 1997.
Timide et doux dans la vie, « le saxopho- mélancolique ! Certes, Lonely Woman. Mais 3. Jazz Magazine n° 125,
décembre 1965, interview
niste au plastique entre les dents » (5) est un on peut s’étonner que d’autres mélodies, de Melvin Van Peebles.
manieur d’éloquence. Ses interviews sont toutes simples, ne soient pas devenues 4. Jazz Magazine n° 453,
nombreuses, ardentes, sa voie est rectiligne. des standards, à l’instar du boppisant Tur- novembre 1995, interview
Tout comme sa voix musicale. Ornette est naround, d’ailleurs intégré au fameux Real de Philippe Carles et
Frédéric Goaty.
un improvisateur de mélodies et son free Book. Si Lorraine est facilement mémorisable
5. Jazz Magazine n° 89,
jazz n’est ni le brouhaha, ni le déchaînement. et a d’ailleurs été repris (Aldo Romano, “To décembre 1962, titre
S’il atteint par moments la fureur, c’est une Be Ornette To Be”), Sadness, Kathleen Gray de l’interview par le
fureur poétique qu’on ne confondra pas avec ou Street Woman colportent une indiscutable contrebassiste Benoît
Quersin.
le paroxysme. De plus, elle n’est pas com- mélancolie. Et l’amour n’est pas oublié : Fou
6. Jazz Magazine n° 473,
partimentée dans un morceau, elle peut se Amour (“Body Meta”) en rappel de Jayne septembre 1997, interview
déclencher, cette fureur, à brûle-pourpoint. Cortez qui avait fait découvrir L’Amour fou de Christian Gauffre.
Réécoutez “Free Jazz”, justement, ou En- d’André Breton à son saxophoniste de mari
dangered Species (“Song X”). Nombre de (dans les années 1950).
ses phrases pourraient devenir des thèmes
et le sentiment de la beauté, pour subjective Ornette Coleman le lyrique ? L’homme était
qu’elle soit, vous étreint souvent lors de ses d’une sensiblité extrême, qu’il savait rendre
prestations “live”. Une beauté où il n’est pas aussi invisible que le héros de Invisible Man,
ChRISTIAN RoSE

interdit d’entendre quelque chose de tra- le roman de Ralph Ellison (par ailleurs vague-
gique, quel que soit le tempo, dans ses vo- ment trompettiste). Dans une vision “harmo-
lutes inattendues notamment. Comme chez lodique” du monde, il a su donner les formes

44 Jazz Magazine Numéro 679 décembre 2015 - Janvier 2016


les plus diverses à ses émotions, se faire le
complice inspiré d’autres moyens d’expres-
sion artistiques, l’écriture, la danse, l’archi-
L’ADIEu DES SIENS
tecture. Et il fut également peintre. Il fut mis
sur la sellette, accusé de faire n’importe quoi,
de ne pas savoir jouer, frappé à la sortie d’un
club, etc. Toutes ces humiliations ont façonné
sa sensibilité, même si son besoin – ou la
nécessité – de théoriser colore son lyrisme
d’une certaine “métallitude” baudelairienne.
Se défiant des fantasmes et des projections Sonny Rollins
que son art pouvait déclencher, il souhaitait
Au centre, henry Threadgill. À droite, Joe Lovano
« être avant tout un homme, et seulement
après un musicien » (6). Mais il voulait aussi se
guérir de « certaines blessures » et a transféré
dans une œuvre aventureuse, foisonnante, si
simple et si complexe, si naïve et si théorique,
tout son être : cœur et pensée ne faisant
qu’un. • FrAnçoiS-rené SiMon

‘‘
Dans une vision
“harmolodique”
du monde,
Ornette Coleman
Joe Lovano et David Murray

R.I. SUThERLAND-CohEN / JAZZExPRESSIoNS.oRG


a su donner
les formes
les plus diverses
à ses émotions.”
Cecil Taylor

Famille, amis et Henry Threadgill,


musiciens s’étaient Bachir Attar, Bern
réunis le 27 juin Nix, Jamaaladeen
dernier à l’église Tacuma, Charles
Riverside à New Ellerbee et Denardo
York, pour rendre un Coleman prirent tour
hommage vibrant à tour le micro et
à Ornette Coleman, leurs instruments et
cet aventurier jouèrent plus de trois
perpétuel de la heures en hommage à
musique et figure leur mentor. Après la
bienveillante qui cérémonie, empreinte
éclaira de son savoir de tristesse bien sûr,
et de sa philosophie mais pas dépourvue
de vie de nombreux d’une joie adéquate
jeunes artistes dans la célébration
venus lui demander de la vie et de l’esprit
conseil. Le poète du défunt, Ornette
Steve Dalachinsky, Coleman fut emmené
le danseur Savion vers sa dernière
Glover, et Yoko Ono, demeure, au cimetière
Karl Berger, Geri de Woodlawn dans
Allen, Cecil Taylor, le Bronx, où résident
Jason Moran, Jack déjà Duke Ellington,
DeJohnette, Sonny Miles Davis, W.C.
Rollins, Pharoah Handy, Lionel
Sanders, David Hampton, Rosa Parks
Murray, Joe Lovano, et Irving Berlin.
Ravi Coltrane, • dAVid CriStol

décembre 2015 - Janvier 2016 Numéro 679 Jazz Magazine 45


A
dossier Ornette Coleman
Liberez “Free Jazz”

Ainsi donc, l’affaire est entendue  : le 21


décembre 1960, Ornette Coleman et son

Libérez
double quartette enregistraient en studio une
improvisation de 37 minutes qui allait donner
son titre à l’album, “Free Jazz”, manifeste

“Free Jazz” !
d’un nouveau genre musical. Clair comme
de l’eau de roche ! Pourtant, pour peu qu’on
le resitue dans la discographie ornettienne,
voilà un album qui occupe une place
paradoxale : s’il n’est pas le plus écouté,

Source d’âpres controverses c’est certainement le plus couramment cité,


le plus emblématique… Sans être pour autant

dès sa parution en 1961, en aucune manière représentatif de l’œuvre


de l’altiste ! De fait, “Free Jazz” ne ressemble
l’album culte d’Ornette à peu près à rien de ce qu’Ornette a pu
enregistrer par ailleurs, ni avant, ni après.
Coleman a vite été dépassé L’œuvre se distingue d’abord par ses dimen-
sions inédites : une improvisation d’un seul te-
par sa portée symbolique. nant, occupant la totalité d’un 33-tours. Une

et si le temps était venu


improvisation collective, comme le précise le
sous-titre, mais non, comme on le croit par-

de réécouter cette musique fois, une improvisation totale. De même que


l’on a souvent exagéré la dimension “acciden-

pour ce qu’elle est ? telle” ou “hasardeuse” du travail d’un Jackson


Pollock – dont la peinture White Light orne
significativement la pochette de
l’album –, “Free Jazz”, malgré toute
sa spontanéité, est bien une œuvre
pensée, préconçue, composée,
oserait-on écrire.

Il suffit, pour s’en convaincre, de


comparer l’enregistrement publié à
l’époque avec la First Take inédite
de 17 minutes découverte en 1971, balayant
la légende de la “prise unique” colportée dès
l’origine par les liner notes de Martin Williams
(excellentes au demeurant). Si les improvisa-
tions y sont plus brèves, la structure d’en-
semble n’en est pas moins rigoureusement
identique, avec huit “solos” s’enchaînant dans
le même ordre, entrecoupés de la même
succession de fanfares collectives, savou-
reux intermèdes dont certains sont de véri-
tables thèmes et qui, chaque fois différents
dans le déroulement de la pièce, se révèlent
identiques d’une prise à l’autre jusque dans
leur durée. (Car oui, il y a bien quelque chose
comme un tempo dans “Free Jazz”.)
Bien sûr, les musiciens improvisent librement,
hors de tout canevas harmonique prédéfini,
mais finalement ni plus ni moins que dans les
autres disques d’Ornette. La différence réside
La pochette de “Free Jazz”, avec la peinture de Jackson Pollock ailleurs, dans la densité de l’orchestration

46 Jazz Magazine Numéro 679 décembre 2015 - Janvier 2016


induite par le fameux double quartette. Une
drôle d’idée à vrai dire, du jamais vu dans
l’histoire du jazz. Ni un octette, ni une battle
entre deux groupes rivaux comme au temps
des big bands, pas plus que deux quartettes
jouant indépendamment l’un de l’autre,
même si le mix stéréophonique confère à
chacun une certaine identité sonore. Non, il
s’agit bien de deux groupes jouant ensemble,
dans un vertigineux jeu de miroir et de contre-
point. Il semble qu’Ornette expérimente ici la
formule pour la première fois ; après quelques
tentatives avortées l’année suivante, il la lais-
sera définitivement tomber, les contraintes
économiques et l’accueil mitigé du public n’y
étant sans doute pas étrangers. En restera
tout de même, dans les décennies ultérieures,
une tendance à dédoubler certains pupitres
de l’orchestre, guitares, basses, ou encore
batteries.

Puisque l’on parle de l’instrumentation, im-


possible de ne pas dire un mot de l’incroyable
casting de l’album. Comme à son habitude, le
leader s’était entouré d’un noyau de fidèles,

‘‘
“Free Jazz” n’était pas une météorite isolée,
mais bien une proposition artistique s’inscrivant
dans une modernité aux voies multiples.”

familiers de ses conceptions musicales  : partir de l’année suivante –, Freddie Hubbard Bill Evans et Jim Hall, entre autres – lors d’une
Don Cherry à la trompette, Charlie Haden à n’apparaissait certes pas comme un choix séance dédiée à deux pièces Third Stream du
la contrebasse, ainsi que ses deux batteurs évident : on dit qu’Ornette lui aurait préféré un compositeur Gunther Schuller, parues sur l’al-
fétiches, Ed Blackwell et Billy Higgins. Sans ami de longue date, Bobby Bradford, lequel bum “Jazz Abstrac tions”. Cette coïncidence
prétendre à la même ancienneté, Scott La- refusa néanmoins de se déplacer depuis Dal- de personnel et de dates, cette collision chro-
Faro n’était pas tout à fait un nouveau venu, las où il résidait. Reste que dans les années nologique entre deux versants apparemment
puisqu’il avait rejoint depuis quelques mois suivantes, on retrouvera le nom de Hubbard opposés de l’avant-garde de l’époque, nous
déjà le quartette régulier de l’altiste. Tout en dans deux autres jalons du jazz libertaire, rappelle que “Free Jazz” n’était pas une
reconnaissant ses indéniables qualités musi- “Ascension” de John Coltrane et “Out To météorite isolée, mais bien une proposition
cales et techniques, la critique s’est toujours Lunch” d’Eric Dolphy. Dolphy, justement : artistique s’inscrivant dans une modernité
montrée embarrassée de sa présence dans celui qu’Ornette s’était choisi comme alter aux voies multiples. Et qu’on aurait bien tort
l’univers ornettien. Pensez donc : le contre- ego pour cette séance – mais à la clarinette d’enfermer sous une étiquette stylistique un
bassiste du trio de Bill Evans chez le pape du basse, seule entorse à la parfaite symétrie album qui n’avait d’autre prétention que de
free ! Pourtant, à bien écouter ses véloces du double quartette – représentait alors une “libérer le jazz”. • PASCAl rozAt
lignes mélodiques se détacher dans l’aigu autre voie de la modernité, fondée davantage
contre les graves profonds de son ancien sur un élargissement progressif du langage À ÉCouTER
“Free Jazz - A Collective Imrovisation By The
colocataire Charlie Haden, on se dit que son harmonique du jazz moderne que sur son
ornette Coleman Double Quartet” (Atlantic /
approche singulière de l’instrument s’intégrait abolition pure et simple. En ce même jour du Warner Music). la First Take figure dans l’album
aussi naturellement à un contexte qu’à l’autre. 21 décembre, il devait retourner en studio “Twins” (paru en 1971) ou dans le coffret “Beauty
Et Dieu sait vers quels horizons musicaux ce pour graver son premier album en quintette Is A Rare Thing” (6 CD Atlantic Rhino / Warner
Music) paru en 1993 et récemment réédité.
génie de 24 ans aurait vogué, s’il n’avait pas aux côtés de Booker Little, “Far Cry”, dont la
disparu dans un accident six mois plus tard facture encore très hard bop tranche singu-
lièrement avec le langage révolutionnaire de
Restaient donc deux pupitres à pourvoir avec “Free Jazz”…
des musiciens extérieurs au premier cercle.
Jeune hard bopper habitué depuis peu des Et la veille ? On retrouvait Dolphy aux côté
séances Blue Note – comme Billy Higgins à d’Ornette et de Scott LaFaro – mais aussi de

décembre 2015 - Janvier 2016 Numéro 679 Jazz Magazine 47


A
dossier Ornette Coleman
Je t’aime moi non plus

Avec leurs titres provocateurs – “Something


Else !!!!”, “Tomorrow Is The Question !”

Entre haine
et “The Shape Of Jazz To Come” –, les
premiers albums d’Ornette Coleman n’étaient
pas passés inaperçus auprès des autres

et amour
jazzmen à leur sortie. Il est même probable
que certains enviaient l’attention que leur
portaient des critiques de renom tels Nat
Hentoff ou Martin Williams. Mais à vrai dire,
la plupart attendaient encore de l’écouter sur

Génie pour certains, scène avant d’émettre un jugement définitif.


Aussi, les polémiques autour de sa musique

imposteur pour d’autres, commencèrent vraiment à enfler durant


son engagement au Five Spot, à partir de
Ornette Coleman trouva ses novembre 1959. Initialement programmé
pour deux semaines, le saxophoniste
plus virulents détracteurs resta finalement plus de six mois dans le
fameux club de l’East Village qui avait déjà
parmi les musiciens. Qui accueilli Billie Holiday, Thelonious Monk

finirent au fil des années par


et John Coltrane, Cecil Taylor ou Charles
Mingus. Ornette Coleman, lui, était entouré

l’accepter comme l’un des d’inconnus, ou presque, et jouait d’un


saxophone en plastique. Inutile de préciser

leurs, voire l’un des meilleurs. que tous l’attendaient au tournant.


Face à son quartette, c’est tout le gotha
du jazz qui défila au Five Spot.
D’après les témoignages, certains
quittèrent les lieux avant même
de terminer leur verre. Et dire que
John Lewis avait osé le présenter
comme une « extension de Char-
lie Parker » ! Un soir, Dizzy Gilles-
pie ne put s’empêcher de lancer
en direction de la scène : « Dites
les gars, vous êtes vraiment sérieux ? » Miles
Davis, moins délicat, alla même jusqu’à dou-
ter de la santé mentale du leader : « Bon
sang, il suffit d’écouter ce qu’il écrit, com-
ment il joue : psychologiquement, ce mec est
perturbé. » Thelonious Monk aussi le prit pour
un fou, mais c’est probablement le batteur
Max Roach qui fut le plus choqué : « Il est
venu m’attendre à la sortie et m’a envoyé
une droite dans les gencives », rapporta le
saxophoniste. « Je suis rentré me coucher,
mais à quatre heures du matin, je l’ai entendu
crier dans la rue : “Je sais que tu es là enfoiré,
descends un peu que je te botte le cul !” »

Curieusement, les “anciens” ne furent pas les


plus hostiles à ces sonorités qualifiée de “stri-
dentes” et à ces phrases “incohérentes”. Lio-
nel Hampton, qui en avait vu d’autres, tenta
même de le rejoindre sur scène, tout comme
GIUSEPPE PINo

Roy Eldridge qui précise tout de même : «Je


l’ai écouté en étant défoncé, puis à jeun. J’ai
même essayé de jouer avec lui. Mais rien
n’y fait, je pense qu’il déconne. » Ce qu’on
reprochait surtout au saxophoniste, c’était
de jouer faux. Et pour le tromboniste Bob
Brookmeyer, qui passa une partie de l’été

48 Jazz Magazine Numéro 679 décembre 2015 - Janvier 2016


Max roach :
“Je sais
que tu es
là enfoiré,
descends
un peu que
je te botte

x/DR (ARChIvES JAZZ MAGAZINE)


le cul !”
x/DR (ARChIvES JAZZ MAGAZINE)

dizzy Gillespie :
“Dites les gars,
vous êtes vraiment
sérieux ?”

1959 à la Lenox School of Jazz au même n’était pas le seul à penser cela. Profitant
moment qu’Ornette Coleman et Don Cherry, d’un blindfold test pour donner son avis (alors

PAUL MINSART (ARChIvES JAZZ MAGAZINE)


c’en devenait insupportable : « Je n’arrêtais qu’Ornette n’était même pas au programme),
pas de leur crier : “Bon sang les gars, mais Charles Mingus abonda dans ce sens : « Il ne
accordez-vous !”. Ils passaient des soirées sait jouer qu’en Do, Fa, Sol ou Si bémol et est
entières à répéter juste en dessous de ma incapable d’improviser dans les autres tons.
fenêtre… L’intérêt disproportionné qu’on leur En gros, vous pouvez jouer une pédale en Do
portait, et le fait de devoir écouter leur mu- n’importe quand, ça aura un rapport avec ce
sique à longueur de temps, m’ont finalement que Coleman joue. Enfin, je ne suis même pas
poussé à quitter l’école. » sûr qu’il soit capable de jouer toutes les notes
de la gamme de Do correctement… » Bien
Sonny rollins :
Outre son manque de justesse, Ornette Cole- entendu, les critiques se firent plus virulentes “Son écriture en
man était aussi régulièrement attaqué sur ses encore lorsqu’Ornette Coleman se mit à la disait bien plus sur ses
limites instrumentales et sa capacité à impro- trompette quelque temps plus tard. Pour un ambitions, et sur la
viser : « Je ne pense pas qu’il soit un bon
technicien », affirmait le saxophoniste Sonny
virtuose comme Freddie Hubbard, c’en était
trop : « Je reconnais qu’à l’alto, il me met
manière dont il voulait
Stitt. « Je crois même qu’étant conscient de K.O. Mais pour ce qui est de la trompette, je sonner, que ses
sa connaissance insuffisante de l’instrument, ne pense pas qu’il devrait en jouer en public. improvisations”.
il essaie d’y remédier en jouant n’importe J’aurais pu faire la même chose que lui à l’âge
quoi, dans n’importe quelle tonalité. » Stitt de 5 ans.»
Heureusement, certains musiciens plus tolé-
rants, ou plus persévérants, trouvèrent un
autre accès : ses compositions. Sonny Rol-

décembre 2015 - Janvier 2016 Numéro 679 Jazz Magazine 49


dossier Ornette Coleman
Entre haine et amour

lins, l’un de ses premiers défenseurs, consi- peu de temps et de bonne volonté, beau-
dérait en effet que « son écriture en disait bien coup finirent par reconnaître la sincérité de sa
plus sur ses ambitions, et sur la manière dont
il voulait sonner, que ses improvisations ».
démarche, et réussirent même à apprécier «
la souplesse de son phrasé », « l’empreinte
ORNETTE EN
Mingus, qui n’en était pas à une contradic- vocale de son intonation » ou « sa fidélité à 45 DATES
tion près, admit de son côté que n’importe l’esprit du blues ». De toute façon, même les
quels morceaux entendus après ceux d’Or- plus réfractaires durent se rendre à l’évidence, 1930
nette paraîtraient complètement dépassés, y « Aucun autre musicien n’a suscité depuis naissance le 9 mars à
compris les siens. Et bientôt, même Pee Wee Bird, Diz et Thelonious Monk autant d’ana- Forth Worth, Texas – le 19
Russell puiserait dans son répertoire ! Soit. lyses et de réflexions » : invité par le magazine selon son biographe john
Litweiler, le 9 mars 1931
Mais alors, pourquoi négligeait-il à ce point la Down Beat à apaiser les esprits alors que la selon sa sœur Tuvenza
structure et les accords de ses propres com- polémique était à son paroxysme, Cannonball coleman...
pos à peine le thème exposé ? Le trompet- Adderley résumait parfaitement la situation
tiste Art Farmer eut d’abord toutes les peines dans laquelle se trouvait le compositeur de
du monde à considérer « ces immeubles sans Beauty Is A Rare Thing.
fondations » avant d’adopter en définitive la

x/DR (ATLANTIC RECoRDS)


position la plus sage à son égard : « Puisqu’il Ornette Coleman, qui allait choisir un dripping
est radicalement différent de tous les autres de Jackson Pollock pour orner la couverture
jazzmen, il faut être en mesure de le juger de son sixième opus, “Free Jazz”, démon-
ainsi. Si tu n’y arrives pas, ce sera impossible trait bien que depuis Marcel Duchamp, les
de savoir s’il est bon ou mauvais. Prenons controverses autour de toute œuvre, qu’elle
Monk, par exemple ; je n’ai commencé à l’ap- soit musicale, picturale ou autre, comptaient 1944-45
précier que lorsque j’ai cessé de le comparer désormais presque autant que l’œuvre elle- Petits boulots pour s’offrir
à Bud Powell ou Art Tatum. C’est peut-être même. • JonAtHAn GluSMAn un sax alto. Pratique
autodidacte dans les
cela qu’il faut faire avec Coleman. » Avec un
orchestres de la paroisse
et du lycée où il côtoie le
batteur charles moffett, le
cannonball adderley : “Aucunautre musicien clarinettiste john carter,
les saxophonistes Prince
n’a suscité depuis Bird, Diz et Thelonious Monk Lasha, King curtis et
autant d’analyses et de réflexions.” dewey redman.

1946-47 
joue du ténor dans des
orchestres de rhythm and
blues.

1948
confronté aux harmonies
du bop, « Ornette
commence à sonner
comme Ornette » (john
carter).

1949
Tournée en Louisiane avec
une troupe de vaudeville
puis un orchestre de
rhythm and blues. À baton
rouge, l’un de ses solos
provoque une émeute où
il perd son ténor. il échoue
GIUSEPPE PINo

x/DR

50 Jazz Magazine Numéro 679 décembre 2015 - Janvier 2016


à La nouvelle-Orléans, où moffett. À l’automne, trio “new and Old Gospel”
il revient à l’alto, rencontre avec le contrebassiste david de jackie mcLean (blue
de nombreux détracteurs et izenzon et moffett. concert note). Parrainage de la
sympathise avec le batteur autoproduit au Town Hall Guggenheim Foundation
ed blackwell. en décembre avec le trio, et création de Inventions
un orchestre de rhythm and of Symphonic Poems
1950–1953 blues et un quatuor à cordes à l’UcLa jazz Festival
allers et retours entre Fort (publications sur eSP et sous la direction de john
Worth (rhythm and blues blue note). carter.
avec charles moffett)
et Los angeles (tournée 1963-1964
avec le bluesman Pee retraite, apprentissage du
Wee crayton, jams avec violon, de la trompette et
Hampton Hawes, Teddy de la guitare.
edwards et ed blackwell,
mais hostilité de nombreux 1965
musiciens). Trio avec izenzon
et moffett au village
1954 vanguard et séjour
Gigs au nickel de Los européen (“at the Golden
angeles sur les standards, circle”, blue note).
avec le trompettiste bobby Première utilisation

x/DR (ATLANTIC RECoRDS)


bardford et ed blackwell publique du violon et de

x/DR
qui témoigne qu’il se Avec Don Cherry et Ed Blackwell la trompette par Ornette.
débat toujours avec les enregistrement de la
harmonies parkériennes. Chappaqua Suite et de
achat de l’alto Grafton en la musique pour le film
plastique. mariage avec la 1959 séjour au village vanguard.
du Living Theater Who’s Avec Don Cherry
poétesse jayne cortez. “Tomorrow is the Tournée jusqu’à San
Francisco et remplacement Crazy. création à Londres 1968
Question !” (contemporary) de Forms and Sounds pour Tournée européenne du
1955 avec cherry, red mitchell de charlie Haden par Scott
quintette à vents. quartette à deux basses
bradford est sous les ou Percy Heath et Shelly LaFaro.
manne. avec le soutien (izenzon, Haden) avec
drapeaux, blackwell à new
de john Lewis et Gunther 1961 1966 ed blackwell, rejoint
Orleans, Ornette garçon retour aux etats-Unis
d’ascenseur à Los angeles. Schuller, Ornette et cherry Quartette avec Scott et séance en trio avec par Yoko Ono lors d’un
sont accueillis comme LaFaro (“Ornette”) puis, à charlie Haden et denardo concert au royal albert
1956 étudiants à l’école d’été la mort de ce dernier, avec coleman âgé de 10 ans Hall. Séances blue note
Fréquente les jazz de Lenox et signent chez jimmy Garrison (“Ornette (“The empty Foxhole”, avec dewey redman,
messiahs (le cornettiste atlantic. Premiers disques On Tenor”, dernier disque blue note). jimmy Garrison et elvin
don cherry, les du quartette (cherry, atlantic). jones (“new York is
Haden, Higgins) : “The
saxophonistes james 1967 now !”, “Love call”).
clay et George newman, Shape Of jazz To come”,
“change of the century”.
1962 Haden est ajouté au trio Quartette avec redman,
le batteur billy Higgins), nouveau quartette au Five avec izenzon et moffett au Haden et denardo sur la
notamment au Haig Ornette quitte Los angeles Spot : bobby bradford, côte Ouest, au Filmore
village Theater. Ornette
d’Hollywood où le pour new York. Le
jimmy Garrison et charles joue de la trompette sur puis à l’Université de
contrebassiste red quartette fait sensation et
mitchell remarque Ornette. scandale au Five Spot en
naissance de denardo, fils novembre. Avec Charlie haden
d’Ornette et jayne cortez.
1960
1957 billy Higgins remplacé au
Gigs avec don cherry, le sein du quartette par ed
x/DR

pianiste don Friedman, les blackwell : “This is Our


contrebassistes don Payne, music” (plus des faces
ben Tucker ou red mitchell publiées plus tard dans
qui le recommande au “To Whom Keeps a
producteur Lester Koenig record”, “Twins”, “The art
(contemporary records). Of The improvisers”), “Free
jazz” (double quartette
1958 avec cherry et Freddie
“Something else” Hubbard, Ornette et eric
(contemporary) avec don dolphy, Haden et Scott La
cherry, le pianiste Walter Faro, blackwell et Higgins).
norris, don Payne et billy Ornette participe avec eric
Higgins, remarqué par la dolphy, le bill evans Trio
rédaction de Downbeat. et le contemporary String
au Hillcrest, Paul bley, Quartet à un concert dirigé
charlie Haden et Higgins par Gunther Schuller, joue
se séparent de leur au festival newport rebels
ChRISTIAN RoSE

vibraphoniste dave Pike et de newport avec Kenny


le remplacent par cherry et dorham, charles mingus
Ornette. et max roach. Premier

décembre 2015 - Janvier 2016 Numéro 679 Jazz Magazine 51


dossier Ornette Coleman
Ornette en 45 dates

“Soapsuds, Soapsuds” caravan of dreams avec 1995


sur le label artists House la reprise de Skies of Participe à l’album de
créé par john Snyder, America et la création par Yochk’o Seffer “Ornette
manager d’Ornette. denardo de Prime Design
rétrospective à l’avery For ever” (emen) et joue
pour batterie et quatuor à
Fisher Hall (newport sur deux duos avec la
cordes.
in new York) avec un pianiste Geri allen sur
octette (cherry, redman, 1985 son album “eyes... in

ExTRAIT DE “MADE IN AMERICA”


Ulmer, izenzon, buster enregistrement de “Song The back Of Your Head”
Williams, Higgins, X” avec Pat metheny, (blue note).
blackwell) et le Prime Haden, jack dejohnette
Time (eberlee et
Ulmer aux guitares, al
et denardo. 1996
Suite à sa signature
macdowell à la basse,
Avec son fils Denardo jackson et denardo aux
1987 avec Universal et jean-
batteries). double album “in all Phillippe allard, premiers
californie (berkeley) où il musiciens soufis. début Languages” (caravan Of disques verve : “Tone
donne la Sun Suite of San des procédures pour faire 1978 dreams, puis Harmolodic) dialing” avec le Prime
Francisco avec différents expulser Ornette d’artists Participe avec Tacuma avec le quartette des Time, “colors” en duo
invités dont bobby House qui accueille des et denardo à l’album débuts (cherry, Haden, avec joachim Kühn et
bradford et l’orchestre concerts de soutien pour de james blood Ulmer Higgins) et le Prime Time les deux volumes “Sound
symphonique de San financer les dialyses d’ed “Tales Of captain black” (ellerbee et nix, Tacuma
museum” en quartette
Francisco (concert filmé blackwell. (artists House) et joue et macdowell, denardo et
par Shirley clarke). Weston). (plus voix) avec Geri
en duo à la maison
1974 blanche avec denardo.
allen, charnett moffett
1969 nouveau groupe avec au newport jazz Festival, Avec Anthony Braxton (contrebassiste, fils de
don cherry se joint james blood Ulmer, le Prime Time compte charles) et denardo. en
au quartette redman- Sirone et billy Higgins. désormais deux basses : prélude à son concert
Haden-denardo pour un Tacuma et Haden. avec joachim Kühn à
concert à l’université de 1975  la cité de la musique à
new York (“The crisis”, nouveau groupe avec 1979 Paris, il invite sur scène
impulse). ed blackwell Ulmer, bern nix, charles Les cachets demandés le philosophe jacques
reprend sa place pour ellerbee, jamaaladeen par Ornette rendent les derrida, hué par le public.
la tournée européenne Tacuma et ronald concerts plus rares.
d’été. Shannon jackson. calvin Weston remplace
2000
ChRISTIAN RoSE

Séjour forcé parisien à jackson au sein du


1970 la suite du festival de Prime Time qui enregistre apparition sur le disque
Ornette a son loft sur massy. enregistrement “Of Human Feelings” de joe Henry “Scar” :
Prince Street (Soho), de Gloria avec claude (antilles). dans la chanson Richard
artists House, où le nougaro et premières Pryor Adresses A Tearful
quartette (avec blackwell) séances du Prime Time 1981-1982 1988 Nation et en solo, à la
enregistre “Friends dans les studios barclay reprise des tournées du Le guitariste de Grateful fin du cd, en “morceau
and neighbours” (“dancing in Your Head” Prime Time. dead, jerry Garcia, est caché”.
(Flying dutchman), et qui comprend deux l’invité du Prime Time
qui accueille anthony enregistrements de 1982 sur “virgin beauty”
2003
braxton et Leroy jenkins joujouka de 1973, et empêché de pratiquer (Portrait / columbia).
à leur retour d’europe. “body meta”, Horizon). pendant six mois à la après avoir improvisé apparition sur le disque
suite de deux agressions sur une suite de bach de Lou reed, “The
1971 1976-1977 successives dans son avec le guitariste chris raven”. il joue sur Guilty.
Première apparition au contribue au disque nouveau loft (une école rosenberg, il l’engage
newport jazz Festival et de duos de charlie abandonnée). avec son compère Ken 2005
signature chez columbia Haden “closeness” et Wessel pour remplacer “Sound Grammar” en
(“broken Shadows” et “The Golden number” 1983 nix et ellerbee, badal roy quartette avec denardo
“Science Fiction”, où (Horizon), puis album inauguration à Fort Worth succédant à Weston. et les bassistes Gregory
le quartette est rejoint coleman-Haden du complexe artistique
notamment par don cohen et Tony Falanga.
cherry, bobby bradford
1990
et billy Higgins). Avec Jamaaladeen Tacuma Ornette intègre pour la 2010
première fois un clavier Pour le concert de ses 80
1972 dans son orchestre, david ans au beacon’s Theater,
enregistrement de bryant. Sonny rollins invite Ornette
Skies Of America avec coleman à jammer avec
le London Symphony 1991 christian mcbride et roy
Orchestra pour columbia. La bO d’Howard Shore
pour le film Naked Lunch Haynes sur Sonnymoon
Première mention de la
david cronenberg For Two (“road Shows,
théorie harmolodique
dans les liner notes. comprend cinq pièces vol.2”, emarcy)
d’Ornette avec barre
1973 Phillips, denardo et 2015
Séjour à joujouka, le London Symphony meurt à new York le 11 juin.
au maroc, où Ornette Orchestra. • FrAnCk BerGerot
x/DR

enregistre avec les

52 Jazz Magazine Numéro 679 décembre 2015 - Janvier 2016


x/DR

ORNETTE, CE HéROS
Après deux films réalisés dans les
années 1960 marqués par le jazz,
The Connection et The Cool World,
Shirley Clarke fit d’Ornette Coleman
un héros de cinéma dans son ultime
long-métrage.
Made In America part de l’enfance d’Ornette
Coleman dans les quartiers défavorisés d’une
ville du sud ségrégationniste – Fort Worth,
Texas –, jusqu’à sa consécration, en 1983,
quand on lui remet officiellement les clés de
la ville, afin d’inaugurer un centre artistique et
culturel – Caravan of Dreams – lors d’un concert
où l’altiste mêle son Prime Time à un orchestre
symphonique. Ce retour en héros dans sa ville
natale, où l’on découvre le quartier qu’il habitait
via les retrouvailles avec ses copains d’enfance,
définit une trame narrative où sont évoqués les
éléments-clés de sa carrière.
À partir de cette trame, Shirley Clarke construit
un film kaléidoscopique, tentant à travers
la prise de vue et le montage de trouver un
équivalent visuel à la musique d’Ornette.
Elle s’intéresse aussi au rapport père-fils, en
confrontant des images de 1968 avec Denardo,
12 ans, nouveau batteur de l’orchestre de
son père, avec les mêmes, quinze ans après,
au sein du Prime Time. Elle laisse souvent la
parole à Ornette – fait rare chez ce musicien
discret et réservé –, qui se dévoile volontiers.
On croise également dans Made In America
William Burroughs, George Russell, Don Cherry,
Charlie Haden, les musiciens du Prime Time, les
gnawas de Jajouka, des membres de la famille
et des journalistes qui, tous, ont un point de
vue pertinent sur ce héros atypique du cinéma
américain. • lionel eSkenAzi

À VoIR Made In
America (Milestone,
sans sous-titre, avec
près de deux heures de
bonus, dont une interview
de Shirley Clarke et de
Denardo Coleman).

décembre 2015 - Janvier 2016 Numéro 679 Jazz Magazine 53


dossier Ornette Coleman

L
Dewey le doux

Le son le plus doux – sans jeu de mots – et le


plus émouvant du monde. Un blues authen-
tique venu des profondeurs du Texas. Une
rébellion maîtrisée, “jouée”, au sens le plus
noble du terme, tel un Laurence Olivier jouant
l’essouflement, au grand dam de Dustin Hoff-
man, qui préféra courir un cent mètres pour
être – vraiment – essoufflé, lors du tournage
de Marathon Man. De la distance donc, signe
d’une classe quasi aristocratique. Trois jalons
essentiels, sur la route de Dewey, m’ont pro-
gressivement amené à croiser la sienne.
Quand Dewey Redman rejoignit le trio de
Keith Jarrett, je fus d’abord surpris par sa
sonorité. J’avais longuement écouté le pia-
niste sublimer le quartette de Charles Lloyd,
saxophoniste au jeu encore sous (forte)
influence coltranienne. Une série d’albums
live témoigne de cette période florissante. La
fraîcheur mélodique de Dewey, bien qu’em-
preinte d’une certaine austérité, m’attira im-
médiatement : elle ouvrait une fenêtre sur la
liberté, comme une échappatoire à l’adoration
du grand John. Les longues improvisations
libres de Jarrett au saxophone soprano, en
filiation directe avec Ornette Coleman, avaient
annoncé la couleur, et Dewey fut logiquement
invité à broder son contrepoint libertaire sur
le tissu flamboyant des compositions du pia-
niste. Très souvent, l’équilibre était trouvé
en laissant succéder au thème principal une
RoBERTo PoLILLo

improvisation mélodique harmoniquement


ouverte – la fameuse harmolodie ? –, disposi-
tif que Jarrett pratiquait déjà avec le trio. Rap-

Dewey le doux
pelons-nous que Charlie Haden avait “tenu la
maison” chez Ornette dès les années 1960.
Dès lors, le couple Haden/Redman offrait au
pianiste une belle occasion d’explorer cet uni-
vers avec authenticité, tout en développant

Dewey redman fut l’un son incroyable talent de compositeur.

des compagnons de route New Yok, 1989. Par un après-midi d’été torri-
de, sous un pont sur l’Hudson (dont j’ai oublié
historiques d’Ornette le nom), un trio, au format “Sonny Rollins”
(saxophone, contrebasse, batterie), joue sa
Coleman. le contrebassiste vie. Le moment est magique, et Anthony Cox
est à la contrebasse. Dewey Redman donne
michel Benita, qui a tourné toute la mesure de son invention mélodique,

et enregistré avec lui, se avec une décontraction inspirée et inspirante.


La formule sans piano convient parfaitement

souvient avec émotion de à sa liberté de ton et je m’étonne encore


que Dewey ne l’ait pas explorée plus sou-
ce merveilleux saxophoniste vent dans ses propres groupes, à l’excep-
tion du collectif Old And New Dreams (avec
texan né dans la même ville Don Cherry, Charlie Haden et Blackwell) qu’il
abandonna prématurément pour privilégier
qu’Ornette. sa propre route, sans toujours, et c’est dom-
mage, y rencontrer le même succès.

54 Jazz Magazine Numéro 679 décembre 2015 - Janvier 2016


‘‘
Le mariage parfait
entre l’essence
du blues et la
folie inventive
cultivée pendant
des années auprès
repères

1931 naissance de
dewey redman, le
17 mai, à Fort Worth,
Texas.
1944 Il commence à
jouer de la clarinette.
dans un quartette où ont figuré – excusez du peu – Leon Parker
et Cameron Brown.

Comment résister à l’humour et l’humilité de cet homme ? Je


repense souvent à lui, à sa douceur, ses coups de fil nocturnes en
tournée et son goût immodéré pour le piment, ses compositions
pleines de malice et ses doutes aussi, car il en avait. Lors de la
tournée “80/81” avec Pat Metheny, Michael Brecker rencontrait

d’Ornette.” 1947 Il fait la


connaissance
un tel succès auprès des foules, soir après soir, que Dewey faillit
en perdre ses moyens. Il fallut toute la gentillesse et l’humilité de
d’ornette coleman.
Brecker, qui lui exprima son grand respect et lui avoua combien
Néanmoins, dans les années 1990, il trouva avec 1949 Étudie le il lui devait, pour qu’il reprenne confiance. Cependant, sa fougue
Rita Marcotulli le jeu de piano qui lui convenait, dessin industriel. Se tranquille, sur scène, forçait sans conteste l’admiration des plus
met au saxophone
sans artifices ni “pianisme”, préférant une sorte alto, puis au ténor. grands.
de ligne claire mélodique (laissant volontairement
de côté la main gauche) à un comping trop expli- 1953 Il part à
l’armée.
citement jazz. Toujours ce besoin de liberté et de
mouvement... 1967 après avoir
vécu à austin,
Los angeles et
À la fin des années 1970, je redécouvre un album San Francisco, il
atypique d’Ornette Coleman, “New York Is Now”, s’installe à new
avec un quartette plutôt inattendu, puisqu’Or- York.
nette et son complice Dewey y sont portés par le 1969 Il joue sur le

ChARLES STEWART
tandem rythmique Elvin Jones / Jimmy Garrison, premier album du

x/DR (ECM)
indissociable de l’aventure coltranienne. Il faut y Liberation Music
réécouter Dewey, particulièrement en orchestra de charlie
Haden (Impulse).
verve, dans son solo sur Round Trip,
clôturé par un duo avec Ornette, 1969 “Tarik”
pour comprendre l’originalité de sa (BYG records),
avec Malachi Favors
voix et déceler ses origines texanes, et ed Blackwell. A gauche, Dewey Redman et ornette Coleman. Ci-dessus :
marquées par le blues. Sans oublier, Dewey Redman, Jack DeJohnette, Pat Metheny, Charlie haden et Michael
bien sûr, le célèbre We Now Inter- 1971 commence Brecker à l’époque de l’album “80/81” (ECM) du guitariste.
à jouer dans le
rupt For A Commercial, clou de cet quartette de keith
album. À propos d’Ornette, Dewey Jarrett.
rappelait souvent à qui voulait l’entendre que son Comme lors de cette soirée
1976 Forme le
maître pouvait jouer bebop s’il le désirait, et qu’il groupe old and mémorable du Sunset où, à la
le fit à quelques reprises, backstage, quand il new dreams fin de notre dernier set, débar-
éprouva le besoin de montrer à des confrères avec don cherry, qua Joe Lovano, de passage
condescendants qu’il était un musicien accom- charlie Haden à Paris. Après l’avoir invité à
et ed Blackwell.
pli. Cette anecdote nous rappelle qu’Ornette dut se joindre à nous, le quartette
batailler pour imposer son approche musicale 1980 Il tourne se lança dans un blues mémo-
iconoclaste. avec Pat Metheny rable. Prenant le premier solo,
(“80/81” sur ecM).
C’est donc naturellement que m’est venue, Joe y fut magnifique, comme
en 1990, l’idée d’un quartette avec Dewey, 1990 enregistre toujours, avec son jeu savant et son groove unique, très laidback.
pour mon premier album en tant que leader. “Préférences” Quand vint le tour de Dewey, éblouissant, il déploya toute l’éten-
avec Michel Benita
Le contrebassiste Mark Helias, un ami et l’un (Label Bleu). due de sa palette. Je compris alors, comme une évidence, ce qui
de ses partenaires de longue date, m’encou- le rendait unique : un mariage parfait entre l’essence du blues et la
ragea à oser le contacter et Michel Orier, alors 1992 Il invite son folie inventive qu’il avait cultivée pendant ses années auprès d’Or-
fils Joshua à jouer
à la tête de Label Bleu, me donna le feu vert. sur “choices” (enja). nette. Comme Joe Lovano, souriant et immergé dans l’écoute
Je me souviendrai longtemps de ce coup de fil de son aîné, le public fut renversé par l’irruption soudaine de la
transatlantique où j’eus un premier échantillon 1998 “Momentum grande musique afro-américaine, dans son authenticité palpable.
Space” (Verve)
de son style oral inimitable. De sa voix douce, avec cecil Taylor Dewey fut couvert de louanges et je me dis que ce musicien, trop
assez haut perchée, il répondit avec gentillesse et elvin Jones. souvent sous-estimé, venait, calmement et indiscutablement, de
à mes questions, ponctuant ses phrases de son remettre les pendules à l’heure. You dig ? • MiCHel BenitA
2006 Il meurt
fameux « You dig ? », et accepta l’invitation. Dès le 2 septembre
les premières répétitions sur la scène du petit à new York. À ÉCouTER
théâtre de la Maison de la Culture d’Amiens, il Michel Benita : “Préférences” et “Soul” (label Bleu, 1990 et 1993). Avec
Dewey Redman (saxophone), Rita Marcotulli (piano) et Aldo Romano
fut content de retrouver Aldo Romano, et parta-
(batterie).
gea immédiatement mon coup de foudre musi-
cal pour Rita Marcotulli, qui devint pendant une
dizaine d’années sa pianiste attitrée en Europe,

décembre 2015 - Janvier 2016 Numéro 679 Jazz Magazine 55


dossier Ornette Coleman
Les disques

DIx DISQuES ESSENTIElS


Ornette Coleman Ornette Coleman
tomorrow Is the the Shape Of Jazz
5 REPRISES INouBlIABlES Question ! the new to Come
les thèmes d’ornette Coleman ont inspiré music Of Ornette Atlantic – 1959
les plus grands. Coleman ! Quelques mois seulement
Contemporary – 1959 après l’enregistrement
The Blessing When Will The Blues Ornette Coleman a de “Tomorrow Is The
John Coltrane & Don Cherry Leave ? déjà 28 ans lorsqu’il Question”, Ornette
“The Avant Garde” Kenny Kirkland Coleman quitte
Atlantic, 1960 “Kenny Kirkland” signe en 1958 son
En compagnie de Don Cherry, GRP, 1991 premier contrat avec Contemporary pour graver
Charlie Haden et Ed Blackwell, Extrait du seul album du la firme californienne “The Shape Of Jazz To
Coltrane surprend en reprenant phénoménal pianiste de Wynton Contemporary. Après Come” pour Atlantic, le
Ornette Coleman et en jouant Marsalis (entouré de Branford un premier disque, premier d’une série de disques pour le label
pour la première fois du Marsalis, impressionnant, de
saxophone soprano sur disque. Charnett Moffett et de Jeff Tain “Something Else !!!”, qui, en l’espace de deux ans, bouleverseront
Watts), qui propulse ce blues très audacieux dans ses improvisations mais de façon radicale le cours de l’histoire du jazz.
Round Trip / Broadway d’Ornette dans une sphère encore sous l’influence formelle du bebop, À la tête de son nouvel orchestre, un quartette
Blues d’énergie sauvage parfaitement Ornette Coleman enregistre un an plus tard sans piano composé du fidèle Don Cherry à
Pat Metheny contrôlée. la trompette, mais aussi, pour la première
Bright Size life” son premier vrai chef-d’œuvre. Toujours
ECM, 1976 Ramblin’ avec Don Cherry à la trompette de poche, fois réunis sur disque, de Charlie Haden à la
Pour son premier album, le Fred hersch mais accompagné pour l’occasion de grands contrebasse et Billy Higgins à la batterie (l’une
guitariste du Missouri assemble “At Maybeck” représentants d’un jazz plus traditionnel des sections rythmiques les plus inventives et
naturellement deux compositions Concord, 1994 (Shelly Manne à la batterie, Percy Heath complémentaires de ce qui bientôt prendra le
de son idole, extraites de “New Une vision hallucinée de la nom de free jazz), Ornette Coleman signe avec
York Is Now !”, avec le batteur musique d’Ornette, jouée en ou Red Mitchell à la contrebasse), Ornette
Bob Moses et un bassiste encore piano solo en public, dans franchit un cap décisif en empruntant à Gerry son mythique saxophone alto en plastique blanc
inconnu nommé Jaco Pastorius. un véritable état de transe. Mulligan la formule moderniste du quartette quelques improvisations stupéfiantes de lyrisme
Un numéro de funambule sans piano pour en faire le vecteur privilégié et d’allégresse enfantine. Même si aujourd’hui,
Turnaround parfaitement maîtrisé sur le fil de sa musique. Propulsés par une section cette musique, dans son respect de la forme
Charlie haden & Jim hall de l’harmolodie.
“Charlie haden & Jim hall” rythmique toute en souplesse et réactivité, dialogique du bebop et son souci constant de
Impulse - 1990 Coleman et Cherry, délivrés de tout carcan la pulsation, donne à entendre sans ambiguïté
Paru récemment, cet inédit harmonique, entrelacent leurs chants avec son inscription dans le jazz et son histoire, sa
enregistré en public lors du une liberté folle et, transcendant la splendeur fraîcheur d’invention et la liberté radicale de son
festival de Montréal réunit deux geste demeurent miraculeusement intactes.
musiciens magistraux pour un mélodique de thèmes devenus aujourd’hui
duo intense et élégant d’une des classiques, posent les bases d’un langage
grande sensibilité. Frissons véritablement révolutionnaire.
garantis.

Ornette Coleman Ornette Coleman


5 PREuVES D’AMouR PouR
loNEly WoMAN Skies Of america Body meta
Columbia – 1972 Artists House - 1975 [Réédité en 1996
lonely Woman : à grand classique, grandes sur Verve / Harmolodic]
reprises. Dès 1962 sur l’album
“Town Hall, 1962” (ESP), Dans les liner notes de
Modern Jazz Quartet lyrisme, dans cette version Ornette Coleman offrait la réédition de 1996,
“lonely Woman” presque trois fois plus longue au public un premier Ornette Coleman écrivait :
Atlantic, 1962 que l’original. aperçu de son travail « De 1950 à 1975 j’ai
Ceux qui n’attendaient pas le de compositeur avec toujours eu les préceptes
MJQ sur ce terrain-là, ne savent John Zorn la pièce pour quatuor
peut-être pas que John Lewis “Naked City” de l’harmolodie en
avait côtoyé Ornette l’année Nonesuch, 1990 à cordes Dedication tête quand je jouais et
précédente, et qu’il était l’un de Avec Bill Frisell, Wayne Horvitz, To Poets And Writers, en rupture totale avec quand je composais.
ses plus fervents défenseurs. Fred Frith et Joey Baron, John l’héritage jazz de son langage mais, par Mais je n’avais pas jusqu’alors de “groupe
Une version subtile et raffinée Zorn interprète Lonely Woman ailleurs, affranchie de toute référence directe
qui fait honneur à cette sublime avec fougue et détermination, harmolodique” proprement dit, avec qui les
composition. comme si c’était la BO d’un à la tradition classique occidentale. Dix ans travailler au quotidien. » Ce groupe, ce sera le
polar de Spillane mis en scène plus tard, la longue suite “Skies Of America” Prime Time, improbable formation composée de
helen Merrill par Godard ! expose de façon bien plus développée ses deux guitaristes électriques (Bern Nix et Charlie
“A Shade of Difference” théories compositionnelles en les appliquant Ellerbe) d’un bassiste électrique (Jamaaladeen
Milestone, 1968 James Blood Ulmer cette fois au vaste instrumentarium d’un Tacuma) et de deux batteurs (Denardo Coleman
Une version vocale, magique et “Music Speaks louder
fantomatique, sur des paroles Than Words” orchestre symphonique. Fidèle à ses et Ronald Shannon Jackson), dont “Body Meta”
de Margo Guryan, avec une DIW Records, 1996 principes harmolodiques, Coleman, à est l’acte de naissance officiel. Enregistrées à
Helen Merrill envoûtante, En trio, James Blood Ulmer fait l’intérieur de cadres précisément définis et à Paris au cours de l’année 1975, ces plages font
magistralement entourée – hurler sa guitare avec beaucoup partir de thèmes clairement dessinés, laisse entendre une musique aux formes hybrides et
Thad Jones, Hubert Laws, Gary de tact et de sensibilité,
comme si elle symbolisait les ici toute liberté aux membre de l’orchestre en perpétuelles métamorphoses, greffant sur
Bartz, Dick Katz, Jim Hall…
souffrances de cette femme de s’exprimer en solo dans la tonalité des grooves épais et lancinants des sonorités
old & New Dreams solitaire et mystérieuse en qu’ils désirent, la forme se développant électriques empruntées au blues et au rock
“old & New Dreams” quête d’amour qu’Ornette a si précisément sur ces tensions. A noter et des improvisations libérées de tout carcan
ECM, 1979 bien su suggérer... deux magistrales interventions solistes du harmonique ou rythmique. Quarante ans plus
Le quartette d’Ornette reformé SéleCtionS : lionel eSkenAzi
vingt après, avec Dewey saxophoniste, déchirant les nappes de cordes tard, cette musique brute, comme on parle d’art
Redman à la place du patron, de sa sonorité acidulée, dont Howard Shore, brut – « ni jazz, ni classique, ni rock, ni blues,
dans un groupe soudé et des années plus tard dans la BO du film mais pure harmolodie », pour reprendre les
équilibré, qui prend le temps Naked Lunch de David Cronenberg, saura se propres termes d’Ornette – n’a rien perdu de sa
de s’exprimer avec poésie et souvenir... poésie folle et de son pouvoir de subversion.

56 Jazz Magazine Numéro 679 décembre 2015 - Janvier 2016


de 1959 à 2005, de “tomorrow is the question !” à “Sound Grammar”, voici près
de cinquante ans d’inventions colemaniennes passées en revue par Stéphane ollivier.

the Ornette Coleman Quartet the Ornette Coleman trio Ornette Coleman
this Is Our music at the “Golden Circle” Science Fiction
Volume One / Volume NEW
Atlantic – 1960 two Columbia – 1971 VoCABulARy,
En juillet 1960, Au tournant des années lE CD NoN-
Blue Note – 1965
Ornette Coleman 1970, Ornette Coleman AuToRISÉ
modifie la En 1962, Ornette participe pleinement Paru au printemps
composition de Coleman dissout de l’émergence de 2015 et chroniqué dans
sa formation en son quartette et la Loft Generation en Jazz Magazine, “New
remplaçant à la renouvelle son créant dans le quartier Vocabulary” a paru
batterie Billy Higgins inspiration à la tête de SoHo son propre sans la consentement
par Ed Blackwell, d’un trio composé du studio, l’Artist House. d’ornette Coleman.
musicien de La Nouvelle-Orléans au style contrebassiste David Brassant danse, poésie, cinéma expérimental Explications.
à la fois mélodique et d’une grande clarté Izenzon (extraordinaire et peinture en happenings authentiquement
polyrythmique. Les premières séances de liberté dans sa façon de dialoguer avec free, le saxophoniste va ainsi intégrer à sa tribu Au moment de la
le soliste mais aussi d’une très grande disparition d’ornette
d’enregistrement de ce second quartette d’origine (Cherry, Haden, Higgins, Blackwell...) Coleman, “New
sans piano offriront sa matière à “This Is technicité, notamment à l’archet) et du de nouveaux musiciens, comme son jeune fils Vocabulary” était au
Our Music”. Sur un répertoire composé batteur Charles Moffett (clair, dansant, Denardo, le saxophoniste Dewey Redman ou cœur d’une bisbille
de magnifiques thèmes originaux (Blues dans la continuité d’Ed Blackwell). Les encore le trompettiste Bobby Bradford. Dans la entre le saxophoniste
Connotation, Beauty Is A Rare Thing), concerts donnés par la formation au Golden série de disques couvrant cette riche période (par la voix de son fils
mais aussi d’une reprise inattendue du Circle de Stockholm les 3 et 4 décembre (“Friends and Neighbors”, “Crisis”, “Broken Denardo, gestionnaire
standard de Gershwin Embraceable You, 1965 sont parfaitement représentatifs des Shadows”), “Science Fiction” apparaît avec des affaires du
le quartette fait montre de sa remarquable nouvelles orientations de la musique du le recul comme le plus emblématique de cet paternel et initiateur
saxophoniste, plus ascétique et méditative, des poursuites) et ses
homogénéité, développant une conception esprit d’ouverture. Ornette Coleman décline ici partenaires de session
de plus en plus organique et égalitaire définitivement affranchie des schémas l’harmolodie dans tous les registres, alternant Jordan Mclean et
de l’improvisation où chacun, dans la traditionnels, totalement recentrée sur le les formules orchestrales, du légendaire Amir Ziv. À l’origine du
singularité et l’intégrité de son expression, chant. Enrichissant sa palette expressive quartette originel (Cherry, Haden et Higgins) à disque, des rencontres
participe du discours collectif. d’interventions brutes au violon et à la l’excellent quartette constituant alors son groupe informelles au domicile
trompette, mais développant surtout au de travail (avec Redman au ténor et Blackwell à de Coleman, où des
saxophone alto un discours d’une inventivité la batterie) en passant par l’octette expérimental musiciens de tout bord
formelle et d’une spontanéité lyrique souvent venaient régulièrement
(deux trompettes et deux batteries), qui sert bénéficier de ses
bouleversantes, Ornette Coleman trouve d’écrin à la voix de la chanteuse pop indienne enseignements
dans cette formule minimaliste le support et Asha Puthli ou au récitatif du poète David théoriques et pratiques.
l’espace d’une redéfinition de la grammaire Henderson. l’enregistrement y
de l’harmolodie. était autorisé, mais
les bandes n’avaient
pas vocation à être
publiées. une règle
Pat Metheny / ornette Coleman ornette ornette Coleman tacite.

Song X the Original Quartet Sound Grammar or les captations


Nonesuch Records - 1986 & Prime time - In all Sound Grammar - 2005
d’ornette Coleman,

Enregistré en
languages Passé un peu
Jordan Mclean
et Amir Ziv furent
décembre 1985, “Song Harmolodic – 1987 inaperçu à sa sortie, confiées à Marc urselli,
X” est une borne tant “Sound Grammar” sonorisateur attitré de
Album à part dans John Zorn et de lou
dans la carrière du la discographie restera finalement Reed. l’ingénieur du
guitariste Pat Metheny, d’Ornette Coleman, dans l’histoire son renâcla devant une
qui d’une certaine qui au moment de comme l’ultime opus qualité sonore des plus
manière faisait là sa sortie a pu donner officiel d’Ornette sommaires, regretta de
son coming out en l’impression que, pour Coleman. Sortant de ne pouvoir organiser
révélant au grand jour ses accointances avec la première fois de sa sa réserve au terme de dix ans de silence de véritable séance
l’harmolodie, au risque de bousculer son carrière, le saxophoniste phonographique, le saxophoniste, alors âgé en studio, mais tâcha
public, que dans celle d’Ornette Coleman. de 75 ans, y apparaît en grande forme et d’honorer la commande
sacrifiait à une sorte de retour sur soi et de donner du relief
Un peu en retrait à l’époque, éclipsé à la fois d’allure nostalgique. Les années passant, plus que jamais avide de nouveaux territoires au matériau déposé
par la montée de l’académisme néo-bop et “In All Languages” figure pourtant parmi les à explorer. Propulsé par un trio composé sur sa console. Quoi
l’avènement d’autres types de modernités chefs-d’œuvre du saxophoniste, cristallisant du fidèle Denardo à la batterie et de deux que l’on pense de cette
(le mouvement M’Base de Steve Coleman au-delà des langages qu’elle a pu emprunter contrebassistes aux rôles bien définis (Greg gestation douteuse,
notamment), le saxophoniste retrouva par ce la profonde cohérence esthétique de sa Cohen assurant le drive rythmique et Tony il n’est pas interdit
biais soudain sa juste place au cœur du jazz musique. Explorant dans deux configurations Falanga produisant de passionnants effets de d’apprécier le résultat
contemporain. Propulsés par une rythmique texture à l’archet), Ornette Coleman, à la fois final, d’une indéniable
orchestrales différentes un répertoire en partie originalité. “New
incandescente composée de Charlie Haden identique (Latin Genetics, Peace Warriors, incorporé dans cette masse sonore organique Vocabulary” est encore
à la contrebasse, de Jack DeJohnette Feet Music...), Ornette se présente dans ce et comme définitivement “ailleurs”, affranchi disponible, a priori, sur
à la batterie (déjà présents sur l’album double album d’une part à la tête de son de toute pesanteur, laisse flotter son chant en le site du label System
“80/81” de Metheny, inspiré par la geste légendaire quartette avec Don Cherry, Charlie de longues improvisations sinueuses truffées Dialing...
colemanienne) et de Denardo Coleman à la Haden et Billy Higgins, et de l’autre plongé de ces petites phrases explosives à la gaieté • dAVid CriStol
batterie électronique, Ornette et Metheny, dans le magma effervescent du Prime Time, amère qui jusqu’au bout demeureront sa
en totale osmose, proposent une musique composé pour l’occasion de Nix et Ellerbe à la véritable signature instrumentale. NET systemdialing
lyrique, complexe et pleine d’énergie, aux guitare, Tacuma et Al MacDowell à la basse, records.com
formes assez proches de celles du Prime et Denardo Coleman et Calvin Weston à la
Time, mais déterritorialisées par des batterie. Deux époques et deux facettes d’un
partis-pris de production et d’orchestration même univers d’une plasticité formelle, d’une
(l’utilisation du synthétiseur et de la batterie fraîcheur d’inspiration et d’une puissance de
électronique) résolument eighties. vie miraculeuses.

Jazz Magazine 57
dossier Ornette Coleman

V
Les chants du possible

Vous avez récemment mis en ligne six


albums consacrés à la reprise en solo

Les chants
de l’essentiel de la musique d’Ornette
Coleman. Comment ce projet un peu fou
est-il né ?

du possible
Au départ, c’est un producteur espagnol qui,
une dizaine de jours à peine après la mort
d’Ornette, a proposé à quelques guitaristes
d’interpréter un de ses thèmes en solo en vue
d’un album collectif à paraître à la rentrée. J’ai
Grand admirateur de la accepté la proposition mais je n’ai pas été
capable de me limiter à un seul titre. J’ai enre-
musique d’Ornette Coleman, gistré tous les thèmes qui m’avaient été sou-
mis, qui couvraient l’ensemble de sa carrière,
le guitariste noël akchoté et de là est née l’envie de continuer. Finale-

a enregistré en juillet ment, j’ai enregistré près des deux tiers de


son catalogue… [Soit 83 titres repris, NDLR.]

dernier un hommage hors- Comment avez-vous travaillé ?


norme au saxophoniste « en Tous les matins, systématiquement, j’enre-
gistre entre 5 heures et 9 heures. Pour ce
privilégiant la dimension projet, j’ai chargé l’intégrale d’Ornette sur
mon iTunes, je me suis contenté de “fixer” ce
du chant ». rencontre. que je connaissais déjà par cœur, j’ai fait des
relevés plus précis de ce que je connaissais
moins bien et j’ai pris les thèmes à la suite,
sans ordre prédéterminé, comme ils me ve-
naient. J’ai enregistré les choses sans format
précis. J’ai produit certains morceaux avec de
l’électronique, des effets de boucle, des boîtes
à rythmes, des “re-re”, mais toujours de façon
très intuitive, en prenant en compte l’esprit du
morceau mais aussi ce que j’avais enregistré
avant. Quand on vient de mettre en boîte cinq
morceaux à la guitare acoustique, tout à coup
on sent que l’on a besoin d’un peu d’élec-
tricité, que ça va apporter une ouverture, un
peu d’air frais. C’est une façon simple mais
efficace de conserver une certaine naïveté
sur l’instrument. Je crois que plus on avance
dans la pratique moins on ressent le besoin de
conceptualiser. Et puis j’ai choisi d’aller vers la
simplicité dans ce projet parce que pour moi
c’est la grande force de cette musique, son
évidence. Quand on découvre Ornette à l’ado-
lescence, c’est une vraie révélation : tout ce
qu’on vous avait dit dans les écoles qu’il était
impossible de faire, soudain vous l’entendez
réalisé et c’est la poésie même ! On s’aperçoit
que la notion d’erreur n’a aucune raison d’être.
Les dissonances, les fausses notes soudain
n’existent plus : seule compte la “présence”
de la voix qui s’adresse à vous. Au-delà de
la musique, c’est une véritable leçon de vie.
MAGDALENA BLASZCZUK

Noël Akchoté

58 Jazz Magazine Numéro 679 décembre 2015 - Janvier 2016


‘‘
Ornette vous fait sentir concrètement que vous
faites partie d’un tout et que vous y avez votre Jusqu’au bout, la musique d’Ornette aura
place. C’est ça l’harmolodie : une proposition
concrète d’harmonie universelle ! su s’aventurer dans ces zones dangereuses
et préserver ainsi sa naïveté.”
en vous replongeant dans ce vaste cor-
pus, avez-vous découvert des versants
de son œuvre que vous ne connaissiez
pas ?
Non. Je suis assez obsessionnel, et quand
j’aime ce n’est pas à moitié. Mais à vrai dire je
n’ai pas abordé ce projet dans une optique de
chercheur ou d’encyclopédiste. J’ai cherché
principalement à prendre du plaisir à revisiter
cette musique en privilégiant la dimension du
chant, qui selon moi est essentielle dans l’art
d’Ornette Coleman. C’est pour ça d’ailleurs
que j’ai fait l’impasse sur la première partie de
sa carrière, qui est vraiment pensée dans un
esprit bop comme le dialogue entre deux voix.
Ça aurait nécessité un autre type de travail.
Là, je me suis contenté de laisser chanter sa
musique, sans chercher à révéler un Ornette
rare ou méconnu, en m’appliquant plutôt à
faire entendre la profonde unité thématique et
la grande cohérence esthétique.

DAvID GhAR
Comment la
définiriez-vous ?
En fait, et ça vaut pour toutes Le Prime Time d’ornette Coleman en 1987, de gauche à droite et de bas en haut :
les musiques de tradition orale, Charles Ellerbe (guitare), Denardo Coleman (batterie), Calvin Weston (batterie), Al MacDowell
(basse), Bern Nix (guitare), ornette Coleman et Jamaaladeen Tacuma (basse).
la chose la plus importante
c’est l’intonation, la façon dont
on prend la parole pour faire en-
tendre son chant intérieur. Quand les choses musique de la rue. Il n’a jamais aimé les ins- qu’au niveau d’une certaine forme d’ouver-
sont réellement incarnées elles deviennent truments tempérés comme le piano, car ils le ture d’esprit et de liberté prise par rapport
indéniables. Et à ce niveau, Ornette est un ramenaient dans des harmonies dont toute aux règles. Car c’est ça qu’a apporté Ornette
pur génie. Il a un pitch d’alto un peu faux, une sa musique tendait par ailleurs à s’émanciper. de plus précieux : ne plus être dans le juge-
façon de passer d’une tonalité à l’autre sou- Si on le sent beaucoup plus à l’aise avec ment, laisser les choses se faire, ne pas avoir
vent abrupte mais son sens de la mélodie est la guitare, c’est que c’est un instrument peur d’aller vers la faute. Quand on s’aven-
imparable. Cette faculté d’imposer un monde “faux” d’une certaine façon, où l’intonation, ture véritablement dans l’inconnu au niveau
en trois notes, je ne vois guère qu’Ellington là encore, est primordiale. Ce n’est pas un de l’impro, il arrive toujours ce moment où
dans le jazz, en dehors de lui, qui en soit hasard si dans Prime Time il choisit un musi- l’on est déstabilisé et où, pour se rattraper,
capable. En vérité, Ornette n’aura jamais fait cien aussi atypique que Bern Nix, dont tout on prend appui sur ce qu’on a sous la main.
que tourner autour d’une demi-douzaine de l’intérêt tient dans l’intonation très brute, très Là on ne décide rien, on ne prémédite rien, et
thèmes tout au long de sa carrière. Il y a un naïve. Ornette l’accueille dans sa singularité c’est toujours un moment de vérité. Jusqu’au
petit nombre d’intervalles et de cadences et intègre à la pâte orchestrale du Prime Time bout, la musique d’Ornette aura su s’aventu-
qui sont récurrentes dans sa musique, et la poésie d’un jeu où la beauté et une cer- rer dans ces zones dangereuses et préserver
c’est là que réside sa véritable signature de taine forme de laideur sont inextricablement ainsi sa naïveté. • Au MiCro : StéPHAne olliVier
compositeur. Ornette, c’est un peu comme mêlées.
un peintre qui aurait passé sa vie à travail- À ÉCouTER
Noël Akchoté : “Plays The Music of ornette
ler autour de cinq ou six motifs, pas plus… Que pensez vous du disque “Song X” Coleman” (noelakchote.bandcamp.com).
Mais à l’intérieur de ce cadre-là, que certains avec Pat metheny ?
peuvent juger restreint, la pureté de son trait C’est un disque important qui aura révélé Or-
est exceptionnelle. nette à toute une nouvelle génération d’ama-
teurs, mais on peut aussi l’entendre comme
Quelle est selon vous l’importance de la une sorte de mise aux normes de l’époque
guitare dans sa musique ? de sa musique. Les gens ont été surpris mais
J’ai l’impression que son rapport à l’instru- ont découvert a posteriori ce que l’univers de
ment fait l’impasse sur le jazz pour renouer Metheny devait à l’harmolodie – moins d’ail-
avec le blues, les traditions populaires, la leurs en terme de langage proprement dit

décembre 2015 - Janvier 2016 Numéro 679 Jazz Magazine 59


dossier Ornette Coleman

S
La passion Science Fiction

“Science-Fiction” et vous, c’est l’histoire


d’un coup de foudre…

La passion
C’est l’un des albums qui m’a le plus marqué
quand j’étais au lycée. C’est également le
cas pour Ethan [Iverson)] et Reid [Anderson].

Science
A cette époque, nous en étions encore à ap-
prendre l’histoire de la musique et tout ce qui
l’accompagne. Nous avons tous les trois gra-

Fiction
vité autour de ce disque influencé par le rock
et la musique psychédélique des années
1970. Il y avait quasiment quelque chose
d’abstrait dans “Science Fiction”, mais aussi
de concret à travers les touches de blues, les

Depuis plus de dix ans, pleurs de bébés, et le chant. Si nous étions


déjà au fait du jazz-rock de Miles Davis, de

le trio the Bad Plus la musique de Herbie Hancock ou de Wea-


ther Report, Ornette Coleman était pour nous
réinterprète sur scène celui qui avait le mieux mis en valeur la fusion
entre rock et jazz, sans qu’il y ait besoin de
“Science Fiction” d’Ornette le dire. La première fois que j’ai écouté ce
disque, j’étais à la fois excité et confus. Je
Coleman. Dave King, leur trouvais cela à la fois drôle et ésotérique. Et

batteur, revient sur son


puis il y a tant de personnalités réunies sur
ce double album : de Charlie Haden à Don

obsession pour ce disque Cherry en passant par Dewey Redman, Billy


Higgins et Ed Blackwell. J’ai une

enregistré en 1971. affection toute particulière pour


le jeu singulier d’Ed Blackwell,
qui nous renvoie aux parades de
La Nouvelle-Orléans. C’est un
ensemble de musiciens virtuoses
qui a pris une large part dans la
composition de ce disque étrange
et ésotérique auquel je voue un
véritable culte.

avec the Bad Plus, vous avez commencé


à interpréter le répertoire de “Science
Fiction” en 2004, via Street Woman, qui
figure dans l’album “Give”? Qu’est-ce
qui vous a poussé à finalement en jouer
l’intégralité ?
Après avoir enregistré Street Woman, nous
avons pris conscience qu’il fallait continuer
à explorer sa musique. Raison pour laquelle
nous avons choisi de rejouer tout l’album.
Jouer “Science Fiction” est une façon de
rendre hommage à Ornette, mais aussi à un
disque que peu de gens connaissent. Nous
jouons ensemble depuis si longtemps que
nous utilisons un langage qui nous est propre
tout en gardant en tête la spécificité de cette
musique. Nous ne sommes pas dans l’imi-
tation. Suite à notre participation, avec la
reprise de “Science Fiction”, à la célébration

60 Jazz Magazine Numéro 679 décembre 2015 - Janvier 2016


‘‘
La première
fois que j’ai
écouté “Science
Fiction”, j’étais
à la fois excité
et confus. Je
trouvais cela
à la fois drôle
et ésotérique.”

JEFF hUMBERT
Paris, Jazz à La villette, 12 septembre 2015, The Bad Plus, en version “Extended”, rejoue “Science Fiction”
d’ornette Coleman. De gauche à droite : Ethan Iverson (piano), Sam Newsome (saxophone soprano), Ron Miles
(cornet), Tim Berne (saxophone alto), Reid Anderson (contrebasse) et Dave King (batterie).

de son 70ème anniversaire, Ornette a affirmé comme le personnage lui-même : poétique Coleman est avant tout empreint d’une hon-
dans une interview à Downbeat que « les et dénouée de jugements. Elle est au-delà nêteté, d’un naturel et d’un mystère qui lui
gens avaient enfin compris comment jouer des étiquettes ou des catégories. Je pense sont très personnels et qui ne nécessitent
sa musique ». Nous n’en revenions pas ! Il qu’Ornette Coleman n’était pas forcément aucunement un quelconque commentaire
nous a convié à jouer avec lui plusieurs fois conscient de tout cela, ce côté expérimen- intellectuel. Tenter d’expliquer l’harmolodie
sur scène. Là, nous avons compris que tal, très personnel et futuriste. Sans s’en c’est courir après un fantôme.
c’était un musicien en perpétuelle explora- rendre compte, il fait appel, notamment
tion. C’est dans ce sens que nous sommes dans“Science Fiction“, à tous les éléments Vous n’avez jamais pensé à enregistrer
proches de la démarche qui était la sienne. de la musique américaine. J’aime le fait que votre réinterprétation de “Science Fic-
C’est amusant de pouvoir jouer autre chose sa musique, bien qu’appartenant et évoluant tion” ?
que des standards de jazz en imaginant une dans sa propre sphère, se soit aussi révélée Cette idée nous a traversé l’esprit. Pour tout
toute nouvelle structure instrumentale. En comme faisant partie intégrante de l’Histoire vous dire, nous sommes même allés jusqu’à
témoignent nos choix en matière de cuivres. du jazz. C’est une musique inspirante, salva- imaginer la sortie d’un dvd. Pour l’instant,
Nous avons fait appel à Ron Miles pour le trice et pleine de joie. nous ne trouvons pas encore le temps, mais
cornet, avec qui j’avais déjà collaboré et qui un disque pourrait bien finir par voir le jour.
sait jouer toutes sortes de jazz ; Tim Berne, avez-vous une définition de l’harmolodie On verra…
une icône pour toute une génération de musi- d’Ornette Coleman ?
ciens de free jazz pour sa voix particulière au Selon moi, il n’y a pas d’explication à l’har- Outre “Science Fiction”, existe-t-il un
sax alto ; et Sam Newsome, un saxophoniste molodie. Je pense même qu’il est inutile d’en autre disque d’Ornette Coleman qui
soprano qui combine différentes approches. chercher une. J’ai lu moult choses quant à vous fait autant vibrer ?
Nous utilisons aussi des effets électroniques. ce qu’il entendait par là, mais je pense que “Change Of The Century”. •
Sans oublier qu’originellement, il n’y a pas de ce terme était une façon de répondre à une Au MiCro : kAtiA touré
piano dans “Science Fiction”... sorte de pression académique autour du
jazz, cette urgence de mettre des mots sur À ÉCouTER ornette Coleman : “The Complete
Science Fiction Sessions” (2 CD Columbia legacy
Quel sens a la musique d’Ornette Cole- les choses. Au fond, l’harmolodie lui a sans
/ Sony Music).
man pour vous ? doute permis d’expliquer l’inexplicable. Le
La musique d’Ornette Coleman est un peu concept autour de la musique d’Ornette

décembre 2015 - Janvier 2016 Numéro 679 Jazz Magazine 61


dossier Ornette Coleman
Ornette va piano ?

Ornette
SCHuLLER LE SuPPORTER
Corniste, compositeur, théoricien, pédagogue,
fondateur du Third Stream, Gunther Schuller

va piano ?
fut l’un des plus ardents supporters d’ornette
Coleman, avec lequel il finit par collaborer.
Il n’est pas peu paradoxal
que Gunther Schuller, ce ornette Coleman
pur produit de la tradition et Gunther Schuller
européenne classique,
ait été l’un des premiers
partisans d’ornette Dans les années 1990, le
piano fait un retour inattendu
Coleman. Dès 1958, en
compagnie de John lewis,
il se rendit en 1958 dans
un club californien pour
entendre ornette Coleman, dans l’univers d’Ornette
Coleman, qui convie
dont ils avaient entendu
parler, et qui faisait fuir
x/DR

le public chaque fois


qu’il s’invitait au sein du
quintette de Bill holman et noire américaine put-il Geri allen et Joachim Kühn à
jouer à ses côtés. la pianiste
Mel lewis. Ce sont encore être mis en doute par la
lewis et Schuller qui critique noire radicale.
recommandèrent ornette C’est pourtant lui qui
Coleman chez Atlantic
Records en 1959 et qui
le premier a porté une
oreille attentive sur la de Detroit et son confrère
de leipzig se souviennent.
publièrent deux ans plus musique de Cecil Taylor, il
tard les transcriptions est vrai pétrie de culture
des compositions du européenne. En 1960,
saxophoniste réalisées par ornette Coleman prendra
Schuller lui-même. des cours de théorie
avec Schuller. Jusqu’au Geri Allen
Né en 1925, fils d’un jour où, bouleversé par
violoniste allemand trop d’incompatibilité
émigré, Gunther Schuller entre leurs deux
étudie la théorie et le visions des choses, le
contrepoint à la Manhattan saxophoniste sera pris
School (où il enseignera d’un violent malaise. En
à partir de 1950), tout en décembre de la même
débutant une carrière année, ils se retrouvent
d’instrumentiste qui néanmoins en studio
le conduit au poste de pour l’enregistrement de
premier cor du Cincinatti deux compositions de
Symphony orchestra Schuller pour orchestre de
(ohio) à 18 ans, mais jazz et quatuor à cordes,
aussi parmi les pupitres Asbtraction et Variants on
du nonette de Miles A Theme of Thelonious
Davis en 1950 (le cor de Monk. Et, en 1988, c’est
Moondreams, c’est lui). encore Schuller qui
Dès lors, il ne cessera signera la notice “ornette
de réduire le grand écart Coleman” du New Grove
entre jazz et classique. Dictionary of Jazz. Il est
En 1957, il lance le terme décédé le 21 juin 2015,
Third Stream (Troisième dix jour après ornette. •
Courant) pour désigner FrAnCk BerGerot
le penchant du jazz et
de la musique classique
européenne à mettre en
commun leurs savoir-
ShIGERU UChIyAMA (BLUE NoTE)

faire, penchant qu’il met


en pratique dans ses
partitions pour orchestre
et au sein de la Modern
Jazz and Classical Music
Society, fondée avec John CD “John lewis Presents
lewis en 1955. Contemporary Music,
Jazz Abstractions,
C’est à travers ce prisme Compositions by Gunther À ÉCouTER
qu’il observe le jazz, Schuller & Jim hall”, Geri Allen : “Eyes... In The Back of
décortiquant notamment Atlantic, 1960 your head” (Blue Note, 1995).
dans ses ouvrages livre Musings, The ornette Coleman : “Sound Museum”
d’analyse historique Musical Worlds of Gunther
les œuvres de Jelly Roll (2 cd séparés, harmolodic / Verve,
Schuller, A Collection 1996). Avec Geri Allen, Charnett
Morton ou Duke Ellington of his Writings (oxford
à la lumière de la forme Moffett et Denardo Coleman.
university Press).
sonate et du contrepoint ornette + Joachim Khün/Colors :
baroque. Aussi le regard “live From leipzig” (harmolodic,
qu’il portait sur la musique 1996).

62 Jazz Magazine Numéro 679 décembre 2015 - Janvier 2016


Q
Quand Ornette Coleman participe à un disque
de Geri Allen, fin 1995, puis l’embauche dans
son nouveau quartette l’année suivante alors
qu’il entame en parallèle une série de duos
avec Joachim Kühn, cela fait deux décennies
que le saxophoniste ne s’est pas approché
d’un clavier acoustique. La première fois que
Geri Allen a rencontré Ornette Coleman, ce
fut lors de l’enregistrement d’un disque en
trio, en 1987, avec Charlie Haden et Paul
Motian (“Etudes”, Soul Note). « Comme nous
devions jouer Lonely Woman, Charlie a invité
Ornette à passer au studio, mais sans m’en
avertir. Puis, à l’occasion du soixante-dixième
anniversaire d’Ornette, Denardo Coleman
emmena son père à la Knitting Factory, où
jouait mon groupe. Peu de temps après,
Denardo m’appelait pour me demander de
faire partie du quartette d’Ornette, et je me
suis retrouvée sur scène avec eux lors d’un
festival en Allemagne, avant même d’avoir

AUSTIN TREvETT (UNIvERSAL)


eu le temps de répéter ». Geri Allen écoutait
l’altiste sur disque ou sur scène depuis des
années, mais «  ressentir le flow, l’énergie,
l’intensité, les différentes textures en temps
réel, tout ça m’a vraiment submer-
gée. Puis il y a eu de nombreuses
répétitions dans son studio per-
sonnel – Ornette aimait beaucoup
répéter – et chaque fois sentir son ornette Coleman et Joachim Kühn (« La relation avec Ornette était très
niveau d’implication était pour moi démocratique. Il m’arrivait de lui demander s’il préférait que je joue ci ou ça
et il me disait toujours de faire ce que je sentais. »)
une révélation. Ces répétitions
étaient de véritables concerts,
mais sans la pression qu’on subit
quand on monte sur scène ». encore adolescent, fasciné par la liberté de pouvais prendre, entre autres au niveau de
De la part d’Ornette, Geri Allen dit n’avoir la musique et par le fait de ne pas jouer sur l’improvisation.  » Jouer avec Ornette est
reçu aucune instruction sur la façon d’inté- des progressions d’accords. Trois décennies donc pour Kühn une des expériences les
grer le piano à sa musique. La liberté d’être plus tard, la suggestion d’un duo est faite par plus enrichissantes de sa vie de musicien
soi-même est le mot d’ordre, et la person- l’agent d’Ornette Coleman en France, Gene- mais aussi de sa vie d’homme  : «  Il a tou-
nalité de la musicienne a compté davantage viève Peyrègne, qui est aussi celle de Joachim jours été adorable avec moi. Il me faisait venir
que les spécificités d’un instrument dont Kühn. L’altiste accepte après avoir écouté d’Ibiza quand il avait besoin qu’on répète –
on prétend souvent que l’altiste se méfiait. quelques disques du pianiste et, là encore, la jusqu’à dix ou douze heures par jour parfois
« Dans n’importe quel groupe, dès qu’on est rencontre se fait lors d’un concert, en Italie. –, et il m’hébergeait chez lui. On écoutait les
plus de deux, des problèmes d’organisation Kühn est un peu désemparé : il ne comprend bandes enregistrées, on en parlait, on prenait
se posent. Dans le cadre du quartette d’Or- rien aux partitions qu’Ornette lui a fait parvenir le petit déjeuner ensemble : un vrai père ! Et
nette, ma fonction était de trouver ma place avant le concert  ! «  Mais dès qu’il m’a joué chaque fois qu’on devait faire un concert, il
dans le son du trio préexistant qu’il formait ce que je n’arrivais pas à déchiffrer sur papier, écrivait une dizaine de nouvelles composi-
avec le contrebassiste Charnett Moffett et tout est devenu clair. Nous avons répété pen- tions ». C’est aussi Ornette qui encouragera
Denardo. Peu avant, c’est Ornette lui-même dant des heures dans une pièce proche du lieu Kühn à explorer la musique de Bach, et à
qui avait proposé qu’on joue deux duos sur de concert de sorte que, quand nous sommes faire ainsi un retour sur lui-même.
un de mes disques, “Eyes… In The Back montés sur scène, nous étions aussi chauds
Of Your Head”. Jamais je n’aurais osé lui que possible. La relation avec Ornette était Finalement, que nous disent Geri Allen et
demander ça. Mais Ornette et moi avons très démocratique. Il m’arrivait de lui deman- Joachim Kühn, sinon que la vision d’un Or-
échangé à part égale, via deux morceaux der s’il préférait que je joue ci ou ça et il me nette “anti-piano” est erronée ? Pour l’altiste,
que nous avons composés ensemble, Ver- disait toujours de faire ce que je sentais.  Au c’est l’individu-musicien et sa créativité qui
tical Flowing et The Eyes Have It. » début j’essayais de ne pas trop jouer derrière comptent plus que l’instrument. Une bonne
lui, car le piano peut être envahissant, mais en occasion de revoir notre tendance à classi-
Joachim Kühn était lui aussi un grand admi- fait il voulait beaucoup de son de piano. “Joue fier, d’autant que la leçon est donnée par un
rateur d’Ornette avant de jouer avec lui. Son ce que tu es. Ne cherche pas à me suivre ! Je musicien… inclassable. • tHierry quénuM
frère aîné, le clarinettiste Rolf Kühn, avait joue à partir du son, tu sais, pas des accords”
apporté un disque de l’altiste à son cadet, me disait-il. J’ai vite compris la place que je

décembre 2015 - Janvier 2016 Numéro 679 Jazz Magazine 63


dossier Ornette Coleman
L’affaire Chappaqua

L’affaire
Chappaqua
en 1965, Ornette Coleman
enregistre la musique d’un
film de Conrad rooks,
Chappaqua. Quoique
refusée par le cinéaste,
elle sortira finalement en
33-tours. retour sur une
mésaventure audiovisuelle.
la pochette intérieure du double 33-tours “Chappaqua Suite”,
dont les liner notes étaient rédigées par Jean-louis Ginibre,
alors rédacteur en chef de Jazz Magazine.

A
À la lecture de la discographie d’Ornette Coleman, en
regard de la Chappaqua suite en quatre parties, enregis-
trées à New York du 15 au 17 juillet 1965, on ne manque
pas d’être intrigué par la mention « Written and recorded
as the soundtrack for Conrad Rooks film Chappaqua but
was later rejected and not used », puis en surfant sur le
Net, par la liste des personnalités avec lesquels Conrad
Rooks a travaillé : Jean-Louis Barrault, William Burroughs,
Allen Ginsberg, Ravi Shankar, Ornette Coleman, Swami
Satchidananda, Moondog, Ed Sanders, The Fugs, Peter
Orlovsky…

Conrad Rooks (1934-2011) est l’auteur et l’acteur principal


de Chappaqua, long-métrage quasi autobiographique sur
sa cure de désintoxication, ses voyages et ses dérives
délirantes. De son PDG de père, cofondateur de la multi-
nationale de produits de beauté Avon Corporation, il avait
reçu une confortable prime d’encouragement pour réaliser
cette œuvre à ambition plus ou moins “thérapeutique”. Soit
un budget d’un demi-million de dollars. D’où le luxe du
casting, des cachets et le professionnalisme des images
(Robert Frank, Etienne Becker…). Quant à Ornette Cole-
man, il a non seulement été rémunéré pour les séances
new-yorkaises évoquées plus haut, mais aussi et surtout
pour la musique refusée. L’ayant trouvée « très belle »,
Rooks aurait eu « peur qu’elle domine, voire écrase, les

64 Jazz Magazine Numéro 679 décembre 2015 - Janvier 2016


"NOT JUST REISSUED...
REIMAGINED*"

‘‘
*Plus que ré-édité, ré-imaginé

Telle une plainte sans fin,


la musique d’Ornette
Coleman aurait sans doute volé
WEATHER
la vedette à l’image.”
images et peut-être même l’intrigue ».
REPORT
THE LEGENDARY LIVE TAPES:
D’où les suaves et lascives improvisations
de Ravi Shankar, sur une nouvelle bande-
1978-1981
son, qu’entendirent à la Mostra de Venise PLUS DE QUATRE HEURES
1966 les envoyés des Cahiers du Cinéma,
dont le compte rendu d’une pertinence et
D ’ENREGISTREMENTS
d’une ironie inflexibles paru dans le n° 183 LIVE INEDITS !
de la revue. Quant à la musique rejetée
d’Ornette Coleman, elle subit un étrange
destin : finalement “récupérée”, pour ne
pas dire recélée par Columbia, elle fut pu-
bliée en France (par CBS) et au Japon (par
Sony Records) sous forme d’un double
album intitulé “Chappaqua Suite” dont la
timide promotion devait avoir raison des
ventes.

Outre le petit ensemble symphonique


dirigé par le violoncelliste Joseph Tekula,
rencontré lors des séances de “Jazz Abs-
tractions” dirigées en 1960 par Gunther
Schuller, le trio d’Ornette était constitué
par le contrebassiste David Izenzon, dont
l’archet était particulièrement mis en valeur,
et le batteur Charles Moffett. S’ajoutèrent
à ce trio en fin de parcours le ténor étonnamment discret de Pharoah
Sanders, presque fondu dans la masse des tutti de la Part IV. Sur
chaque face, quatre mouvements simplement numérotés – quelques
titres figurant sur les bandes originales avant mixage avaient curieuse-
ment disparu (Ku Klux, No End America, Payoff, Rca Building, Stone-
henge, Free For All).
Directe, distendue, telle une plainte sans fin, la musique d’Ornette
Coleman confirmait les craintes exprimées par Conrad Rooks, et sans
doute aurait-elle en quelque sorte volé la vedette à l’image – on se
souvient que d’aucuns, quelques années plus tôt, n’avaient pas man-
qué d’affirmer qu’Ascenseur pour l’échafaud était « décidément un
grand film… de Miles Davis ».

Chih-Fu Spencer Yeh, artiste spécialisé dans l’audiovisuel expérimen-


tal qui a notamment travaillé avec Evan Parker et Thurston Moore, a
Avec Joe Zawinul,
présenté en juillet dernier à Brooklyn, dans le cadre d’un hommage à Wayne Shorter, Jaco Pastorius,
Ornette Coleman, sa version d’un Chappaqua respectueuse du projet Peter Erskine, Bobby Thomas, Jr.
initial. C’est dire la minutie de son montage de la musique colema-
nienne sur le film de Rooks, et la redoutable efficacité de la bande-son Produit par Peter Erskine et Tony Zawinul
d’Ornette : les quelques extraits que nous avons pu visionner, les
fulgurances orchestrales et les mélodies psalmodiées-déchirées par
Dans un luxueux coffret digipack
le trio agissent sur les images à la manière flatteuse d’un catalyseur Inclus un livret de 32 pages avec un texte
magique. Nul doute qu’Ornette Coleman (et avec lui les malvoyants de Peter Erskine et des photos rares
mélomanes) aurait retrouvé un paisible sourire à la projection de ce
Chappaqua ressuscité dans cette intégralité inespérée. • PHiliPPe CArleS
À ÉCouTER ornette Coleman : “Chappaqua Suite” (Cherry Red, 1965).

décembre 2015 - Janvier 2016 Numéro 679 Jazz Magazine 65


Jazz Les archives
de Jazz Magazine

galerie
Depuis 1954, les grands noms du
jazz et de la photo font la richesse
des archives de Jazz magazine.
Visite guidée.

66 Jazz Magazine Numéro 679 décembre 2015 - Janvier 2016


Ben Webster
par Christian Fauchard

décembre 2015 - Janvier 2016 Numéro 679 Jazz Magazine 67


Jazz galerie Les archives de Jazz Magazine

Eddie Gomez,
Jack DeJohnette
et Bill Evans
par Giuseppe Pino

Nat et Julian
“Cannonball” Adderley
par Giuseppe Pino
68 Jazz Magazine Numéro 679 décembre 2015 - Janvier 2016
décembre 2015 - Janvier 2016 Numéro 679 Jazz Magazine 69
Jazz galerie Les archives de Jazz Magazine

Don Ellis par Giuseppe Pino

Charles Mingus par Roberto Masotti


70 Jazz Magazine Numéro 679 décembre 2015 - Janvier 2016
décembre 2015 - Janvier 2016 Numéro 679 Jazz Magazine 71
Jazz galerie Les archives de Jazz Magazine

72 Jazz Magazine Numéro 679 décembre 2015 - Janvier 2016


Pharoah Sanders par Giuseppe Pino

Abbey lincoln par Paul Minsart

décembre 2015 - Janvier 2016 Numéro 679 Jazz Magazine 73


Jazz galerie Les archives de Jazz Magazine

Julie london
X/DR

Dizzy Gillespie X/DR


74 Jazz Magazine Numéro 679 décembre 2015 - Janvier 2016
décembre 2015 - Janvier 2016 Numéro 679 Jazz Magazine 75
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76 Jazz Magazine Numéro 679 décembre 2015 - Janvier 2016


Sarah Vaughan X/DR

Archie Shepp par Jacques Bisceglia

décembre 2015 - Janvier 2016 Numéro 679 Jazz Magazine 77


Jazz galerie Les archives de Jazz Magazine

Freddie hubbard X/DR

Gerry Mulligan
par Philippe Coqueux

78 Jazz Magazine Numéro 679 décembre 2015 - Janvier 2016


décembre 2015 - Janvier 2016 Numéro 679 Jazz Magazine 79
passe à table
texte Thierry Quénum photos Giancarlo Belfiore

enrIco raVa
STeFano dI BaTTISTa

“Dans les années 1960,


la scène jazz italienne
était vraiment pauvre.”
Le trompettiste enrico rava et le saxophoniste Stefano di battista sont des
figures majeures du jazz transalpin. réunis au sein du quintette de rava lors
du 42e festival Umbria jazz, en juillet dernier, notre envoyé spécial n’a pas
repères résisté à la tentation de prolonger le concert en les invitant à passer à table.

P
1953 1939
naissance d’enrico
rava le 20 août à
Trieste.
1949 S’initie au jazz
grâce à la collection
de disques de son Puisque vous appartenez à deux gé- Armstrong, Duke Ellington… Un jour, alors que j’avais environ 17 ans, il y a
frère.
nérations différentes, pourriez-vous eu un concert fantastique à Turin : Miles Davis (avec sa rythmique “française”,
1957 abandonne nous dresser un rapide état du jazz italien René Urtreger, Pierre Michelot et Kenny Clarke), Lester Young et le Modern
le trombone au tel que vous l’avez trouvé à vos débuts ? Jazz Quartet. Ce concert m’a foudroyé, et le lendemain j’ai couru m’acheter
profit de trompette.
Il découvre chet Dans les années 1960, la scène jazz une trompette.
E.R.
Baker. italienne était vraiment pauvre. Il existait
de très bons musiciens comme le saxopho- Faire jouer une rythmique locale avec des solistes américains
1962-1965
rencontre Gato niste ténor Giovanni Basso ou le trompettiste n’était pas encore une pratique courante ?
Barbieri, don cherry, Oscar Valdambrini, qui jouait dans l’orchestre E.R. C’est venu plus tard. Entre-temps étaient apparus des musiciens
Mal Waldron… de la radio nationale, mais au total il y avait d’un niveau remarquable comme le pianiste Franco D’Andrea. Quand
1966 Tournée avec peu de musiciens et peu d’endroits pour jouer. Johnny Griffin venait en Italie, il demandait systématiquement à jouer avec lui.
Steve Lacy, Johnny De plus, vu la tradition faiblement centralisée Mais ce n’était pas comme en France, où les Américains pouvaient rester des
dyani et Louis de l’Italie, ces musiciens et ces lieux étaient mois, voire des années parce qu’il y avait Paris : un centre artistique important
Moholo. répartis entre Rome, Milan, Turin, et ils étaient comme il n’en existait pas chez nous… Et c’est toujours le cas.
1967 Travaille avec donc très peu nombreux dans chaque ville. C’est vrai : comparé à Paris, sur le plan de la vie artistique, Rome
carla Bley, cecil S.D.B.
J’habitais à Turin, et dans le groupe où je jouais fait un peu pitié.
Taylor et roswell la révélation de ce qu’est vraiment le jazz est
rudd.
venue du bassiste Giovanni Tommaso. Il était alors comment est advenu le développement du jazz
1969 Il s’installe à tout jeune, mais il avait travaillé sur les paque- en Italie ?
new York.
bots qui reliaient Porto Rico à New York, et il Dans les années 1970, les grands concerts de rock ont commencé
1975 “The Pilgrim avait accès à tous ces disques modernes qui E.R. à apparaître, mais chaque fois ils se terminaient en émeutes, pour
and The Stars” chez n’arrivèrent en Italie qu’un an plus tard. Il nous des raisons politiques. La police intervenait et il y avait des blessés. Alors
ecM.
a initiés, et on a eu l’impression de troquer une ces concerts ont été interdits pendant quelques années, et Umbria Jazz est
1993 “rava l’opera Fiat 500 pour une Ferrari. devenu le point de ralliement de la jeunesse en manque de musique vivante.
va” (Label Bleu). Le journal du parti communiste, l’Unità, organisait aussi des concerts de jazz.
1999 “duo en noir” Qu’en était-il Je vivais à New York à cette époque, mais il m’est arrivé de revenir pour jouer
avec ran Blake du public ? devant des dizaines de milliers de personnes. C’est à cette période qu’il a
(Between The Lines). Il appréciait surtout la musique dixie- commencé à être possible de gagner sa vie en étant musicien de jazz. C’est
E.R.
2005 “Tati” (ecM), land, parce qu’il pouvait danser dessus. aussi le moment où est apparu Massimo Urbani*, qui était encore adolescent
avec Stefano Bollani A part ça, dans les grandes villes il y avait un mais qui était déjà un phénomène unique. Progressivement, ce mouvement
(p) et Paul Motian ou deux concerts importants par an : Louis a fait tache d’huile, des écoles se sont créées et on a vu apparaître la géné-
(dm).
ration de Stefano.

80 Jazz Magazine Numéro 679 décembre 2015 - Janvier 2016


Stefano Di Battista et Enrico Rava

‘‘
Les concerts de rock ont été interdits pendant quelques
années, et Umbria Jazz est devenu le point de ralliement
de la jeunesse en manque de musique vivante.”

Vous n’avez pas parlé des labels : m’y a imposé le saxophone alors que je voulais jouer
il en existait pas mal pourtant… de la trompette. A 16 ans, j’ai découvert Cannonball
Pas qui soient viables commercialement. La plupart étaient tenus par des passionnés ou Adderley et Art Pepper grâce au disque qui accom-
E.R.
des fous qui n’avaient pas le sens du marketing. Ç’a été une chance énorme pour moi pagnait la revue Musica Jazz, et ça m’a rendu fou. Je
d’enregistrer pour ECM assez tôt dans ma carrière, et d’avoir une distribution mondiale. De même suis entré au conservatoire classique tout en travaillant
pour Stefano, avec Blue Note France. Mais la plupart des musiciens italiens qui enregistrent sur le jazz et en jouant avec des gens tels qu’Antonio
de petits labels en sont réduits à vendre leurs disques – qui sont parfois excellents – à leurs Farao. C’est lui qui un jour m’a invité au festival de
cousins ou à leurs grand-mères. Calvi, et là j’ai rencontré tout le monde. En tant que
De toute façon j’ai l’impression que l’objet disque est en train de changer. Il n’a plus fils de restaurateurs j’avais tendance à donner sponta-
S.D.B.
cette valeur sociale qu’il avait autrefois et je ne comprends pas vraiment pourquoi la nément des coups de main pour le service, et ça m’a
passion qui existait quand on demandait conseil à un disquaire a disparu. rendu sympathique auprès d’un tas de musiciens, ce
Oui, nous traversons une période difficile où les relations humaines deviennent plus rares. qui fait qu’on m’appelait un peu partout pour jouer.
E.R.
Aujourd’hui on commande un disque sur le Net et, s’il y a un employé au péage de l’auto- Comme j’étais curieux, je posais plein de questions,
route, il n’est plus capable de vous conseiller un bon restaurant dans les environs. et j’apprenais sur le tas. Du fait de mes origines dans
le milieu artisanal, ma vie a toujours été assez simple,
mais si on parlait de votre parcours, et elle l’est encore aujourd’hui. D’ailleurs chaque fois
Stefano ? que j’ai joué à Rome ou dans les environs, avec Elvin
Pour moi les choses ont commencé au mieux puisque je suis né dans une famille de Jones ou McCoy Tyner, je les ai emmenés manger la
S.D.B.
restaurateurs dans les Abruzzes, non loin de Rome. Mes parents étaient des gens cuisine de mon père dans son restaurant, dont je suis
simples et de grands travailleurs. Pour ce qui est de la musique c’est plutôt elle qui est venue à très fier, particulièrement de sa recette des bucatini a
moi que moi à elle, par le biais de la banda, l’orchestre du village. J’y suis entré à 12 ans, et on l’amatriciana…

décembre 2015 - Janvier 2016 Numéro 679 Jazz Magazine 81


passe à table Enrico Rava - Stefano Di Battista

‘‘
énorme et un grand sens mélodique, un chant
magnifique. En Italie, j’entends aussi des musi-
ciens d’excellent niveau, mais très peu qui ont
un véritable projet personnel.

On n’a plus et vous


envie de voir Stefano ?
Je vais faire un parallèle avec ce que
et d’entendre S.D.B.
j’ai ressenti quand Massimo Urbani
tout le temps jouait avec Enrico dans les années 1970. Il
jouer des n’avait pas encore vingt ans et il possédait
quelque chose qu’il me semble difficile de
vainqueurs.” trouver aujourd’hui : la générosité. Il en débor-
dait ! Par ailleurs, il souffrait de faiblesses qui
l’ont fait sombrer dans la drogue, il avait aussi
beaucoup de lacunes sur le plan des connais-
sances musicales, mais quand on l’entendait
on avait envie de le suivre. Jouer lentement
ne lui posait pas plus de problèmes que jouer
repères E.R. …un des meilleurs plats que je connaisse. Ce qui est fantastique avec vite : il était libre, il “chantait”, comme Nina
Stefano, c’est qu’en dehors de sa fluidité et du son unique qu’il a au Simone. Aujourd’hui, tout le monde possède
1969 naissance de soprano, il possède un “chant”, un sens mélodique qui n’a rien à voir avec un tas de connaissances, mais la généro-
Stefano di Battista
le 14 février à rome. tous ces saxophonistes qui jouent des plans. C’est un cas ! sité ne se trouve pas sur internet ni dans les
Je remercie Enrico pour ce compliment, mais je pense que ma façon écoles de jazz. C’est quelque chose que l’on
1982 débuts S.D.B.
de jouer est liée à mes origines “artisanales”, à un amour du travail possède en soi : une prédisposition à aimer
au saxophone,
rencontre Massimo bien fait. Tout ce qui fascine les jeunes musiciens d’aujourd’hui : internet, la son prochain. Elvin Jones m’a fait comprendre
Urbani. rapidité, la puissance, la technique monstrueuse acquise dans les écoles de ça quand j’ai passé un an dans son groupe : il
jazz, etc., tout ça me laisse assez froid, et j’ai du mal à comprendre comment existe une forme de beauté à l’intérieur de la
1992 Monte à
Paris, rencontre de on peut s’y intéresser autant. Quand j’écoute de jeunes musiciens qui sont musique qui n’a rien à voir avec le tempo, ni
Jean-Pierre como, bien plus précis que moi dans leur jeu, ça ne réussit pas à me convaincre. avec la technique, mais qui sort d’elle-même
aldo romano, J’essaie de comprendre cette époque que nous traversons sur le plan musi- si on a de la générosité en soi. C’est à ce
rita Marcotulli… cal, et je reste assez dubitatif. niveau que je suis un peu confus par rapport
Fréquente la rue
Pour ma part, j’ai beaucoup d’admiration pour toutes les personnes à l’époque actuelle. Il me semble qu’il fau-
des Lombards. E.R.
qui font très bien une chose, quelle qu’elle soit : les mécaniciens, les drait moins de “réalité virtuelle” et davantage
1995 Participation sportifs, les acteurs porno… Ça n’a rien à voir avec la beauté, qui implique de “réalité véritable”. Sinon on perd quelque
à l’onJ de Laurent
cugny. enregistre un équilibre intérieur qui entre en résonance avec le nôtre et qui correspond chose d’important. On n’a plus envie de
avec rava (“noir”). aussi à l’équilibre cosmique entre les planètes. Et cette beauté n’a elle-même voir et d’entendre tout le temps jouer des
rien à voir avec la technique. Quand on joue, on peut ressentir parfois ces “vainqueurs”, mais plutôt des êtres humains
1997 Premier cd,
“Volare” (Label Bleu). moments d’épiphanie, d’équilibre cosmique. Tout à l’heure Thierry parlait de qui tombent puis qui se relèvent, comme le
Jerry Bergonzi et de George Garzone – qui jouent souvent en Italie – par dit l’écrivain Erri de Luca. Mais pour s’éloi-
1998 “a Prima opposition à Stefano. Ils ont tous deux ce goût de la perfection, cette capa- gner des concerts glamour et aller vers des
Vista” (Blue note).
cité de faire bien les choses que j’admire d’une certaine façon, mais leur concerts véritables il faut se confronter à la
2014 enregistre musique m’ennuie à mourir. J’ai toujours eu beaucoup de facilités en ce qui réalité. Les musiciens que j’ai admirés dans
“Giu’ La Testa” (Just concerne la musique, c’est pour ça que j’ai de l’admiration pour ceux qui ont les années 1970, tels que le bassiste Giovanni
Looking) en duo
avec Sylvain Luc. beaucoup travaillé. Parmi les musiciens de la nouvelle génération, il y a des Tommaso, ont bâti leur carrière au fil des an-
techniciens phénoménaux comme le trompettiste Peter Evans, qui jouent nées. Aujourd’hui on voit des tas de jeunes
sans problème sur des mesures impaires à des tempos d’enfer, mais je pense musiciens qui voudraient devenir célèbres en
* Massimo Urbani (1957- que leur musique s’éloigne de plus en plus des gens. Pour moi, deux notes 25 secondes. Où est le rapport à la réalité ? •
1993) : en vingt ans de carrière
ce saxophoniste alto devenu de Chet Baker ou une de Miles Davis valent plus que toute l’œuvre de ces
légendaire illumina de ses [Cette interview a été interrompue par un sms annonçant à
musiciens, Wynton Marsalis inclus. Je suis stupéfait, par contre, que dans ce Enrico Rava le décès du pianiste John Taylor. Que ce moment
fulgurances la scène jazz
italienne. Génie autodidacte contexte Mark Turner, qui a joué avec moi, ait réussi à associer une technique d’échange lui soit dédié, NDR.]
et clochard céleste, il croisa
la route de toutes les figures
majeures du jazz transalpin
– sans compter Chet Baker, Art
Farmer ou Steve Grossman –
avant qu’une overdose enrico rava, Stefano Di Battista et thierry Quénum ont dîné au restaurant de l’hôtel Brufani Palace à Pérouse, en
fatale ne le fauche à 36 ans.
Une vingtaine de disques
Ombrie. au menu : jambon cru et melon, filet de bœuf “Chianina” et salade mixte, vin Col di Sasso de la maison
témoignent de sa trajectoire. Banfi, tranche aux trois chocolats et à la crème anglaise vanillée.

82 Jazz Magazine Numéro 679 décembre 2015 - Janvier 2016


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Inspiré par un voyage en pays Inca + CHŒUR
et par le livre Les Sept Plumes
de l’Aigle de Henri Gougaud. Bill Carrothers retourne à ses racines
Un road-trip chamanique musicales : l’église luthérienne où il a
en quartet volcanique. appris le piano. Une orchestration chambriste
avec voix, chœur et improvisation.
VF313005 VF313006

RUMORES DE LA CALETA ELEANORA SUITE


ALBENIZ & LE FLAMENCO JEAN-MARC FOLTZ, CLARINETTES
PEDRO SOLER, GUITARE FLAMENCO REGIS HUBY, VIOLON
PHILIPPE MOURATOGLOU, GUITARE CLASSIQUE CLAUDIA SOLAL, VOIX

Un dialogue entre les guitaristes Pedro Un hommage à Billie Holiday


Soler et Philippe Mouratoglou autour en écho à Robert Schumann :
de l’œuvre d’Isaac Albéniz – une mise le récit – en huit chapitres –
en relief de l’influence du langage de l’amour et de la vie d’une femme.
des flamenquistes sur celui du grand
compositeur espagnol.

VF313007 VF313008

EDGES OF MY MIND JUNETEENTH


PEG CARROTHERS, VOIX STANLEY COWELL, PIANO
BILL CARROTHERS, PIANO
DEAN MAGRAW, GUITARES & MANDOLINE Un piano solo : L’histoire des origines
BILLY PETERSON, CONTREBASSE de la lutte des Afro-Américains pour
GORDY JOHNSON, CONTREBASSE l’obtention de leurs droits civiques
par le pianiste co-fondateur
L’univers personnel de la chanteuse : du label Strata East.
un siècle et demi de chansons populaires
américaines, de Stephen Foster à Aerosmith
dans une ambiance jazz intimiste.

VF313009 VF313010

Le jeune label Vision Fugitive se singularise par une qualité indéniable dans tous les aspects de sa production :
des musiques qui défient les genres (jazz, classique, contemporain…), un soin particulier donnée à la prise de son, un packaging luxueux.
Les CDs sont accompagnés d’un livret de 40 pages de photographies d’archive ou d’art, ou bien de peintures originales de Emmanuel Guibert.

www.visionfugitive.fr
le jour

j
texte Jonathan Glusman
BEAu DISCouRS...
Le 4 juin, lors de son
déplacement en Algérie, le
Général de Gaulle prononce
son fameux « Je vous ai
compris ». Quatre ans plus

12
tard, l’Algérie n’est plus
française.
À ce moment-là
dans monde

août
1958

le jour où
art Kane immortalisa
57 légendes
Parmi les musiciens, les seuls
survivants sont Benny Golson
et Sonny rollins...

Le rendez-vous avait été fixé à 10 heures du matin sur la 126e Rue. Pour
en ce jour jazz, Thelonious monk, count basie,
des musiciens qui avaient sans doute passé la nuit dans les clubs alentour,
Lester Young, mary Lou Williams, dizzy Gillespie l’horaire était plutôt incongru, mais tous se réjouissaient d’avoir été conviés
et cinquante-trois autres musiciens de jazz par le magazine Esquire qui préparait un numéro spécial consacré au jazz.
légendaires se réunirent devant un immeuble L’idée d’une photo de groupe réunissant les plus grands noms du jazz était
de Harlem, le temps d’une photo forcément des plus audacieuses. Le magazine fit d’ailleurs appel au critique Nat Hentoff
mémorable commandée par le magazine Esquire. pour jouer les médiateurs et s’assurer de leur présence. Pourtant, tout ne se
passa pas exactement comme prévu... Certes, les musiciens étaient bien

84 Jazz Magazine Numéro 679 décembre 2015 - Janvier 2016


VERTIGE BIllIE IMAGES
DE l’AMouR holIDAy, PIEuSES
Sept mois après DERNIèRE obsèques nationales,
le public américain, La chanteuse est le 3 février à l’église
les spectateurs français à l’olympia le Saint-Germain-des-
ont des sueurs froides 12 novembre, pour Prés à Paris pour
(le titre français du l’ultime concert Georges Rouault, l’un
film) en découvrant qu’elle donnera des peintres religieux

PhoToS : x/DR
le nouveau Alfred dans la capitale. les plus importants
hitchcock, Vertigo, le du xxe siècle.
12 décembre 1958.

arrivés à l’heure et beaucoup s’étaient même mis sur leur trente


et un, sauf que pour eux, l’événement constituait surtout de
joyeuses et chaotiques retrouvailles. La plupart se connaissaient
et avaient joué ensemble un jour ou l’autre, si bien qu’entre ceux
qui en profitaient pour se remémorer de vieux souvenirs, ou pour
plaisanter avec leurs voisins, et ceux qui avaient enfin trouvé une
occasion d’échanger quelques mots avec leurs idoles, il fallut
une bonne heure avant que chacun s’aligne devant l’immeuble
et prenne la pose. Depuis le trottoir d’en face, le jeune photo-
graphe Art Kane (1925-1995) eut toutes les peines du monde à
attirer leur attention, mais par miracle, l’un de ses clichés parvint en kiosque
finalement à les immortaliser tous. C’était sa première photo n° 150 août-sept. 1958
professionnelle et elle allait bientôt entrer dans l’histoire.
Sonny musique mois pour connaître
Publié en double page du numéro d’Esquire de janvier 1959, Dans la transcription l’étendue de l’influence
titré “The Golden Age Of Jazz”, ce cliché représentait bien plus d’un débat organisé de Trane sur les ténors
par la Lenox School de sa génération.
qu’un portrait collectif des meilleurs musiciens de l’époque. Il
of Jazz au Music Inn, Cependant, nous ne
ressemblait plutôt à une photo de famille dont chaque membre Sonny Rollins rappelait risquons guère de nous
incarnait un pan de l’histoire du jazz, depuis le stride de Luc- ce qui peut ressembler tromper en prédisant
key Roberts jusqu’au west coast de Gerry Mulligan. Le swing à une évidence mais qu’elle sera aussi
était naturellement à l’honneur avec Coleman Hawkins trônant qui, dans sa bouche, grande que celle de
au centre, Lester Young coiffé de son éternel pork pie hat et avait un tout autre Charlie Parker. » Dans
poids : « Je ne pense leur article intitulé
bien sûr Count Basie qui s’était lassé d’attendre et avait fini par pas qu’il y ait un si “Coltrane en tête du
s’asseoir sur le trottoir avec des enfants du quartier. Les bop- grand nombre de styles peloton des ténors”,
pers, eux, avaient l’un de leurs pères fondateurs, Dizzy Gillespie, différents au sax. J’ai François Postif et Guy
qui ne put s’empêcher de faire le pitre en tirant la langue à son plutôt l’impression Kopelowicz ne s’étaient
ART KANE

ancien mentor Roy Eldridge juste au moment du déclic. Quant


que la plupart des effectivement pas
saxophonistes veulent trompés...
à la nouvelle génération, elle était bel jouer comme Charlie
et bien présente grâce à Horace Silver, Parker, ou comme les permanents
Johnny Griffin, Art Farmer et Benny Lester Young, ou du spectacle
Golson. On pouvait également y voir comme Coleman où jouent-ils en…
Hawkins. Ce sont là vacances ? Grâce aux
Sonny Rollins, derrière ses lunettes de
les trois modèles que
soleil, ou encore Charles Mingus, une tout le monde essaie “Jazz Informations”, on
cigarette vissée au coin des lèvres  : d’imiter. » apprenait que Sidney
Bechet « sera la vedette
et de toute évidence, c’étaient eux
Coltrane pas de 1958 du Vieux
les plus tendus… à l’exception peut- Colombier de Juan-
être de Thelonious Monk qui avait pris
à la traîne
« L’influence de John Les-Pins », que Martial
l’affaire très au sérieux. Soucieux de Coltrane commence Solal, Barney Wilen,
se faire remarquer parmi ses pairs, à se manifester aux Paul Rovère et Kenny
le pianiste avait en effet tenu à enfiler Etats-Unis de façon Clarke « resteront à
assez marquée. Là Paris afin de faire les
une veste jaune clair, présumant que
où, voici à peine deux beaux soirs du Club
la plupart seraient en costumes noirs. années, on entendait Sant-Germain », et que
Il veilla également à se placer tout des phrases entières Michel de villers, André
près de Mary Lou Williams et Marian démarquées de Sonny Persiany, Emmanuel
McPartland, qui étaient avec Maxine Rollins, les notes Soudieux et Georges
Sullivan les seules femmes invitées sur aiguës et surprenantes Arvanitas « ne quittent
de Coltrane se sont plus leur bastion
la photo. Apparemment, lui avait très infiltrées. (…) Il faudra des Trois Mailletz et
bien compris que ce serait un grand néanmoins attendre attendent de pied ferme
jour à Harlem. • JonAtHAn GluSMAn. encore quelques les touristes »...

décembre 2015 - Janvier 2016 Numéro 679 Jazz Magazine 85


Jeu concours Frank Sinatra

Gagnez l’un Le plus grand

des dix coffrets crooner


du XXe siècle

“A Voice
Pour le 100 e anniversaire
de la naissance de
Frank Sinatra, Sony Music

On Air” de
édite un luxueux coffret
regroupant
100 enregistrements de

Frank Sinatra
radio inédits sur 4 CD
accompagnés d’un livre
de 60 pages contenant
divers essais, un texte de
Nancy Sinatra et de
nombreuses photos rares.

Date
limite de
participatiorn
12 janvie
2016

Réglement du jeu concours


Ce jeu concours Jazz Magazine / Sony Music est ouvert La participation est limitée à un seul passage par adresse Adresse d’envoi
à toute personne physique majeure résidant en France postale.
Métropolitaine.
Jazz Magazine
Les gagnants du jeu seront désignés à l’issue du tirage
Dans le cadre de ce jeu, 10 coffrets de Frank Sinatra, au sort par la rédaction de Jazz Magazine qui aura lieu le
Jeu concours Sinatra
“A Voice On Air 1935-1955” sont à gagner. 15 janvier 2016, et recevront leur lot dans un délai 15 rue Duphot
de 15 jours.
Pour participer, il suffit d’indiquer l’objet du jeu ainsi que 75001 Paris
ses nom et adresse (lisibles) sur papier libre, et de Jeu concours Jazz Magazine / Sony Music gratuit sans
les envoyer à l’adresse ci-contre avant le 12 janvier 2016, obligation d’achat.
cachet de la poste faisant foi.
entre la fin des années 1960 et le début des
années 1970, le dr. Lonnie Smith avait enregistré
pour blue note quelques 33-tours passés au
rang de “disques cultes”. L’organiste fera son
inattendu comeback sur ce label le 29 janvier
avec “evolution”, auquel ont notamment participé
robert Glasper et joe Lovano.

le guide

x/DR
nouveautés rééditions téléchargement livres dvd

En direct Page 100

choc
de la Grosse Thelonious Monk The complete
columbia Live album collection
Pomme Marc Ducret Trio + 3 Métatonal
De Guilhem Flouzat, vous avez
souvent lu, dans nos colonnes, Lionel Loueke Gaïa
les articles rédigés en direct de Sun Ra And His Arkestra “To Those
New York. Il sortira fin janvier of earth… and other Worlds”
son premier disque pour magazine
Sunnyside, avec, entre autres, la Page 101
xDR

subtile Becca Stevens au chant, Weather Report The Legendary


l’épatant saxophoniste Ben Live Tapes 1978-1981

Coronado Wendel et l’épatant Laurent Coq


au piano. Page 18 Page 106
le retour Frank Sinatra Frank Sinatra : a Voice on air
Duke Ellington The columbia Studio
albums collection, 1959-1961
Le guitariste Gilles Page 21
Coronado vient de jouer Frank Sinatra all or nothing at all
Marc Ribot La corde Perdue
à La Dynamo de Pantin (The Lost String)
avec son nouveau groupe : Count Basie Live In Paris, 1957-1962
Matthieu Metzger au sax
Page 88
alto, Antonin Rayon aux Brad Mehldau 10 Years Solo Live Linx / Fresu / Wissels
The Whistleblowers
claviers et Franck Vaillant
à la batterie. Son nouveau Page 98
disque sortira en mars Turte Records Pioneering British Page 107
prochain sur le label La Jazz 1970-1971 Eric Le Lann Life on Mars
Buissonne.
xDR

Faces à faces les abréviations utilisées dans le Guide


Ersin Leibowitch, pigiste régulier de Muziq et acc accordéon cello violoncelle fl flûte ss saxophone soprano
de Jazz Magazine, vient de publier un recueil afl flûte alto cl clarinette g guitare ssn saxophone sopranino
arr arrangements cla claviers, synthétiseurs htb hautbois tb trombone
d’entretiens, Passeurs de disques (Mareuil as saxophone alto cnt cornet hca harmonica tp trompette
Éditions). Parmi « ceux qui ont lutté à travers b contrebasse comp composition hp harpe ts saxophone ténor
bars saxophone baryton cor cor mar marimba tu tuba
les époques pour transmettre la musique », bcl clarinette basse dir direction org orgue vib vibraphone
on retrouve feu Rémy Kolpa Kopoul, Gilles bjo banjo dm batterie p piano vln violon
bs saxophone basse elb basse électrique perc percussions voc chant
Peterson, Jacques Canetti, Laurent Garnier et, bsn basson elg guitare électrique plt platines vtb trombone à pistons
last but not least, Daniel Filipacchi. btb trombone basse elp piano électrique prod production
bu bugle elec effets électroniques prog programmation

décembre 2015 - Janvier 2016 Numéro 679 Jazz Magazine 87


le guide sur la platine
le disque qui fait débat

Brad Mehldau
JEAN-BAPTISTE MILLoT

10 Years Solo Live


Paru en octobre en version vinyle (huit
33-tours), ce coffret rassemble des pièces en
solo tirées de dix-neuf concerts européens
captées depuis dix ans. outre les originaux
L’avis de du pianiste, se succèdent les chansons des

Paul Lay Beatles et des Rolling Stones, de Tim Buckley,


Richard Rogers, John Coltrane, Thelonious
Monk, Tom Jobim, léo Ferré, Johannes
CHOC Brahms... Notre invité, le pianiste Paul lay, est
comblé, mais nos quatre journalistes ont bien
Mon adhésion fut immédiate
failli en venir aux mains.
lorsque je découvris son
trio, première mouture, à
Jazz in Marciac : maîtrise Ce qu’en pensent nos pigistes
instrumentale, sens rythmique,
jeu contrapuntique, habileté
rare de la main gauche et, Eric Ludovic Pascal
globalement, justesse du Quenot Florin Rozat
propos. dix-huit ans plus tard,
✪ CHOC ✪✪✪
je reste subjugué.
Brad mehldau possède une Pas d’accord avec eric entre romantisme XIXe,
La richesse de son style en solo maîtrise pianistique et une Quenot ! mehldau ne se minimalisme et transe
continue de se révéler sur ce culture musicale tellement regarde jamais en train de jarrettienne, mehldau a
coffret, avec toujours ce même élevées que la portée de sa jouer. Il est profondément, trouvé un langage qui
souci de penser la forme globale musique s’en trouve selon intensément, véritablement, m’impressionne davantage
moi paradoxalement limitée, authentiquement musicien qu’il m’émeut. Quoique…
à chaque publication. Mais
particulièrement en solo. (et non pur technicien). Un confrère du Guardian
ce qui frappe instantanément
c’est le son qu’il tire du piano, Chaque pièce, qu’elle s’appelle À l’encontre de ce que Pascal décrit cette musique comme
standard de jazz (I’m Old Rozat annonce, les ostinatos du « orchestrally rolling
avec de l’air, des contrastes Fashioned) ou chanson (Hey ne trahissent pas la peur du chordwork ». De fait, le jeu de
inscrits dans une pulsation You) semble en effet n’être que vide. Saisir sa puissance de Mehldau roule : inlassablement,
rythmique qui nous enracine et prétexte à des développements pensée exige l’écoute intense le pianiste fait tourner à la main
élève à la fois. Ses chansons d’une sophistication d’un morceau isolé (ne pas gauche ostinatos et figures
sont intelligemment construites, insensée, étonnamment écouter le disque d’une rythmiques obsessionnelles,
très souvent charpentées de surchargés, et marqués par traite, ce qui peut conduire à tel un cycliste qui ne pourrait
modes de jeu en ostinatos et un refus quasi permanent l’overdose). Il faut par ailleurs s’arrêter de pédaler de peur
formules répétitives hypnotiques. du swing (ces ostinatos ou l’appréhender comme un de tomber dans le vide.
Savourons notamment les pédales résolument binaires, élément d’une conception Mais je dois bien reconnaître
développements vertigineux “classisants” à outrance). Le globale où composition que ces longues équipées
développement sur Monk’s savante et improvisation sauvages ne font pas du sur-
de sa version de And I love Mood me semble par exemple sont placées sur un pied place, et nous font traverser
Her de 15 min, ou les audaces inutilement complexe et de d’égalité, Beethoven étant plus d’une fois des paysages
harmoniques malignement fait, dépourvu de tout sens un modèle essentiel. Jigsaw sonores inouïs et fascinants.
négociées de Lost Chords. musical. De même, le simple Falling Into Place est un peu Peut-être est-ce plutôt le
Quant à La Mémoire et la et magnifique And I Love les Variations Diabelli de romantisme échevelé de ces
Mer, son grand lyrisme nous Her (McCartney) se mue en l’Américain : d’un thème assez improvisations qui me retient
enveloppe et nous tient chaud. quelques minutes en un genre commun, il parvient à élaborer d’y adhérer complètement,
Brad célèbre aussi John Lennon, de monstre gavé d’accords. un monument en recourant une quête de transcendance
Thelonious Monk, Johannes Passons sur les interprétations au principe des variations toute beethovenienne, là où
Brahms, John Coltrane et classiques (Brahms), ici hors amplificatrices. De la sorte, il j’aspirerais au contraire à une
débat. Pourtant, lorsque atteint au cosmique dans God musique se jouant davantage à
Tim Buckley. C’est lumineux, Mehldau jouait il y a quinze ans, Only Knows (dernière pièce du hauteur d’homme. D’où, sans
l’enchantement opère. aux côtés de Charles Lloyd, coffret, comme par hasard). doute, ma préférence pour
Paul lay jouera avec Ping Machine le 3 décembre contraint par le format, et tenu Sans précédent enregistré le CD 3, dont les pièces plus
aux lilas (le triton), avec eric le lann le 10 à
Paris (Petit Journal Montparnasse), avec Géraldine par la batterie de Bill Higgins, dans toute l’histoire de la brèves, plus allusives, dévoilent
laurent le 23 janvier à Paris (soirée Jazz Magazine une magie – qui portait bel et musique ! • derrière la maîtrise une forme
à l’Alhambra). bien le nom de “jazz” – opérait de fragilité. •
à chaque instant. •

88 Jazz Magazine Numéro 679 décembre 2015 - Janvier 2016


playlist 10 morceaux qui tournent
sur les platines de la rédaction

logan richardson Locked Out Of Heaven


Pour son premier disque Blue Note, enregistré avec Pat Metheny, Jason
Moran, harish Raghavan et Nasheet Waits, ce saxophoniste alto signe douze
compositions intriguantes et une reprise inattendue d’une chanson populaire de
Bruno Mars. A suivre, et de près.
où ça ? “Shift” (Blue note / import Japon, sortie française début février)

malija blues
10 Years Solo Live

xDR
Ce Blues du trio Malija – Mark lockheart (saxes, bcl), Jasper høiby (b), liam
4 CD Nonesuch / Warner Music Noble (p) – sonne comme un effrayant requiem en ce 14 novembre alors que Paris
s’éveille d’une nuit de cauchemar. le reste de l’album est un hymne à la vie.
Brad Mehldau (p). 2004-2014. où ça ? “the day i Had everything” (edition / Harmonia Mundi)

Wes montgomery You’d be So nice To come Home To


l’une des nouvelles trouvailles du chineur Zev Feldman pour son label Resonance. Wes avec le
trio d’Eddie higgins (Walter Perkins à la batterie, bassiste inconnu) en 1959 au Jazz Society Club
d’Indianapolis. Ça fait pas rêver ?
où ça ? “one night in indy” (resonance, sortie janvier)

Imuzzic Grand(s) ensemble a.i.r. (all india radio)


Garder la bonne distance sans trahir. C’est le pari que remporte l’Imuzzic Grand(s) Ensemble réuni
Philippe par Bruno Tocanne et Bernard Santacruz autour de l’opéra de Carla Bley Escalator Over The Hill,
Méziat notamment dans cette pièce dont le solo de Rémi Gaudillat revisite la fameuse mélodie avec de
poignantes inflexions.
✪✪✪✪ où ça ? “over the Hills” (iMr/Musea)
D’ « aimez-vous Brad ? »
à « Dans les bras de
Cedar Walton blue Trane
mehldau », le pianiste n’a Dix-huit ans après la version originale enregistrée par John Coltrane pour
pas manqué d’inspirer les Blue Note, Cedar Walton s’installait derrière ses claviers et gravait en
titreurs. Où en sommes compagnie de prestigieux sidemen (lire aussi p. 110) une relecture on ne peut
nous, à l’heure de la plus funky de ce classique hard-bop. Irrésistible.
réévaluation de dix années où ça ? “Mobius / Second Mobius” (expansion records / import Angleterre)
de solos ?
En gros, selon moi, il est en au
michel Benita - ethics Snowed in
le contrebassiste et son groupe Ethics reviennent sur le prestigieux label de Manfred Eicher. Dans
même point, ce qui est déjà
Snowed In, qui clôt l’album, on se délecte des sons mêlés du bugle de Matthieu Michel, du koto de
beaucoup. Soit une assez
Mieko Miyazaki et de la guitare d’Eivind Aarset.
formidable façon de “faire
où ça ? “river Silver” (eCM / universal, sortie fin janvier)
musique” – indépendance
des deux mains, élaborations
complexes, structures en
Das Kapital just Like That
contrepoint ou fugues – et une un son puissant, somme de trois fortes personnalités, un solo de batterie affolé accompagné
propension égale à transfigurer d’une composition minimale, puis un chassé croisé à trois voix – Daniel Erdmann (ts), hasse
des thèmes populaires. On Poulsen (elg), Edward Perraud (dm) –, comme une transposition sans basse et dans notre siècle
se régale donc toujours de l’“Infinite Search” de Miroslav Vitous pour saluer le retour de label Bleu.
autant, même si une secrète où ça ? “kind of red” (label Bleu / l’Autre distribution)
préférence me fait aller vers
la seconde manière, moins taxi Driver main Title
démonstrative et usant moins C’est Martin Scorcese lui-même qui a donné l’info à Stéphane lerouge,
d’affirmations obstinées. Ainsi metteur en son de la collection culte Écoutez le Cinéma : oui, le fameux
donc, de Blackbird à Zingaro saxophone du thème principal de la Bo de Taxi Driver signée Bernard
en passant par La Mémoire et hermann, c’était bien Tom Scott ! « You blowin’ to me ? »
la Mer, on se laisse prendre où ça ? “the Cinema of Martin Scorcese” (decca records / universal)
à de sinueuses mélodies que
Brad Mehldau joue avec une the City Snow Queen
tendresse manifeste, comme A la fin des sixties, la chanteuse pop Carole King écoutait souvent Miles Davis, John Coltrane et McCoy
pour se reposer (et nous avec !) Tyner. la chanson d’ouverture de l’unique album de ce groupe épéhémère s’en fait le subtil écho...
de la compulsion à construire où ça ? “the City” (light in the Attic records / import uSA)
de grands édifices. En somme,
la poursuite du dialogue entre noah Preminger Parchman Farm blues
le tendre Eusébius et le hardi Trente minutes durant, Noah Preminger (ts), Jason Palmer (trompette), Kim Cass (b) et Ian Froman
Florestan [pseudonymes de (dm) font voler en éclats les quelques notes de ce puissant blues de Bukka White. C’était l’été dernier
Robert Schumann, NDLR]. Tant au 55 Bar de New york et ça méritait d’être gravé pour les absents comme pour ceux qui s’y trouvaient.
mieux ! • où ça ? “Pivot : live At the 55 Bar” (noahpreminger.com)

décembre
décembre
2015 2015
- Janvier
- Janvier 2015 Numéro
2016 2016 Numéro 679
679 Jazz
Jazz Magazine
Magazine 89
le guide jazz hotte !
des cadeaux pour Noël

COFFRETS

La bonne maison Wagram Music vient de


rééditer les trois coffrets Jazz Magazine (5 CD
et 100 titres dans chacun d’entre eux) réalisés
avec amour par notre pigiste Lionel Eskenazi :
attention, édition limitée !

Jazz
hotte !
Plaisir d’offrir, joie de recevoir,
comme disait, naguère, la réclame.
C’est toujours le cas en 2015.
Dans les fifties, Vogue distribuait les meilleurs Voici quelques idées pour combler Autant l’avouer : les précédentes éditions cd de
labels américains. La preuve avec ce coffret 20 de bonheur tous les amateurs “Concert By the Sea” (Columbia / Sony Music)
CD, “Jazz From america On Disques Vogue”. de jazz, des néophytes aux d’erroll Garner, live légendaire s’il en est,
Les pochettes, souvent géniales, sont reproduites connaisseurs. Joyeuses fêtes ! nous avaient laissés sur notre faim. Le (re)voici
avec un soin maniaque. enfin dans une édition digne de son statut.

Parue au début de l’année, cette


“Centennial edition” du bouleversant
“lady In Satin” (Columbia / Sony Music)
de Billie Holiday est un modèle
d’intelligence éditoriale.

François-René Simon a émis de sérieuses


réserves (Jazz Magazine n° 678) mais cette Pour la première fois, les huit albums enregistrés
édition “the Complete masters” (3 CD par le phénoménal Billy Cobham pour Atlantic
Impulse / Universal) de “a love Supreme” de entre 1973 et 1978 sont réédités avec soin
John Coltrane pourra largement séduire ceux et réunis dans un très classieux coffret (“the
qui n’auraient jamais écouté ce chef-d’œuvre... atlantic Years”, Rhino / Warner Music).

90 Jazz Magazine Numéro 679 décembre 2015 - Janvier 2016


La collection BD Jazz (bdmusic.fr) continue
LIVRES de grandir ! Trois nouvelles références
viennent enrichir le catalogue : “le Jazz
de Cabu”, “Sarah Vaughan” (par Alain
Gerber) et “a Gospel Story” (sélection
Jean Buzelin, dessins Wozniak).

12 CD, 500 minutes de musique jouée par Un joli livre pour enfants en forme de collection
35 musiciens différents entre 1975 et 2009 : de standards de jazz chantés par les plus
une anthologie à la dimension de Magma, grand(e)s. Paroles imprimées et traduites en
l’authentique groupe culte de Christian Vander. français. (“Jazz sous la lune”, livre/CD, éd.
(“Köhnzert Zünd”, Jazz Village / Harmonia Mundi). Didier Jeunesse.)

Vingt ans après


les concerts au Hot
Brass, la magie
intacte : “Steve
Coleman’s music
live In Paris”
(4 CD RCA Legacy /
Sony Music).

10 CD, 262 morceaux,


2 DVD, un livret de
88 pages : “His musical
autobiography” de
nat King Cole, comme “nina” (Gallimard Jeunesse), ou l’enfance de Nina Jazz Puzzles Vol. 2 de Dan Vernhettes et Bo
son titre l’indique Simone dessinée par Bruno liance et racontée lindström (jazzedit.org) : 14 portraits d’artistes
(Universal). avec sensibilité par alice Brière. « Au solfège, illustres et oubliés qui répandirent le jazz au long
j’apprenais qu’une blanche valait deux noires, et du Mississippi sur les riverboats. Erudition et
dans le bus, le soir, je devais céder ma place. » iconographie richissimes. En anglais.

“the last Word - the Warner Bros. La couverture est sobre, mais les 400 pages Pour les 6-10 ans, dans la chouette collection
Years” (Rhino / Warner Music) : les ultimes sont éblouissantes, qui racontent en images “Découverte des musiciens”, nous vous
albums du trompettiste (1986/1991) et en textes la saga d’un label historique : recommandons ce ray Charles écrit par notre
élégamment repackagés, avec un live à Nice “Verve, le son de l’amérique” (éd. Textuel). pigiste Stéphane Ollivier et illustré par rémi
de 1986. Forcément tentant... Courgeon. Un genius pour les kids !

décembre 2015 - Janvier 2016 Numéro 679 Jazz Magazine 91


le guide

hoRS
PISTE
magazine
clarinettiste transalpin Francesco l’excitante fébrilité du trompettiste

xDR
Bearzatti puise et ravive le souffle Bill hardman le fragilise parfois.
passionné de sa musique, déjà Mais Johnny Griffin fait ici et

Diego del Morao


passée par “x suite for Malcolm là crisser les pneus comme on
x”, puis Thelonious ”Monk ‘n aime et Jackie McLean ouvre
par Louis Winsberg Roll”, de facture plus enjouée et
récréative, et enfin Guthrie sur un
grand la cage testamentaire du
Bird. Première des expériences
ton plus intimiste. Là encore, notre afro de Blakey (avec Jo Jones,
Les jazzmen n’écoutent pas que du jazz ! Ce saxophoniste ne se contente pas Specs Wright, Candido et Sabu
Aka Moon mois-ci, Louis Winsberg nous présente le d’une simple relecture de l’œuvre Martinez), “Drum Suite” n’a pas
the Scarlatti Book. Sonata guitariste flamenco Diego del Morao. mais s’impose la composition si mal vieilli (grâce à la pugnacité
inspiration de la majorité des thèmes. Son de Ray Bryant et oscar Pettiford)
1 CD outhere Music / outhere Music Tinissima Quartet reste fidèle et l’on n’est pas mécontent de la
à une tonalité sans fard, brute tirer de l’oubli avec deux partitions
Nouveauté. Si dans le cas des
« J’ai découvert ce de décoffrage, faite de pulsions isolées de Gigi Gryce pour un
reprises d’Eisler et Prokofiev
disque grâce à Antonio oscillantes entre traditions rock éphémère nonette. D’autant que
par Guillaume de Chassy et ses
El Titi, qui joue avec et jazz, affranchie de toutes pour 30€, on trouve en plus le
acolytes (voir la chronique dans
entraves de genres. Le quartette, fameux “The Jazz Messengers”
ce numéro) l’attitude est celle du moi au sein du Gypsy
dont on mesure toujours la belle du printemps 1956 (Donald
prolongement, avec Aka Moon il Eyes Trio, et depuis, je osmose, enchaîne désolations Byrd, hank Mobley, horace Silver,
s’agit d’une appropriation : les ne cesse de l’écouter ! erratiques et lancinantes (Dust Doug Watkins), les légendaires
Sonates de Scarlatti servent de Diego del Morao est Bowl, When U Left) légèretés captations de décembre 1958 au
point d’ancrage à une musique le fils de Moraito, un décalées (Long Train Running, Club Saint-Germain (Lee Morgan,
qui est bien celle de Fabrizio Diego del Morao grand guitariste de Hobo Rag) finalement peu Benny Golson, Bobby Timmons,
Cassol et d’Aka Moon. Bien sûr, “orate” Jerez. Cette ville est le captivantes, avant de faire enfin Jimmy Merritt) et le splendide
on y reconnaît les partitions Warner (espagne), 2010
originales de Scarlatti, à travers berceau de la bulería gronder sérieusement la machine concert du Théâtre des Champs-
le phrasé, le rythme parfois, dans (un rythme rapide à (N.Y,. Witch Hunt). Mais c’est Elysées du 15 novembre 1959 qui
les enchaînements harmoniques, douze temps), et on y pratique un flamenco très Sacco e Vanzetti, par son écriture voit Wayne Shorter et Walter Davis
etc. Mais ces références sont chaleureux, dansant et festif, beaucoup plus cinétique, qui densifie l’album réinventer le “jazz message”. •
vite débordées par la culture, détendu qu’à Madrid, par exemple. Dans ce en un bouleversant tribut, dont FrAnçoiS MArinot
le vocabulaire et les intentions premier album, Diego del Morao dévoile toutes la dramaturgie mélodique se détails dans un livret annoté par
magnifie de la puissance lyrique par Michael Cuscuna. répartition
musicales d’Aka Moon, le son ses premières compositions, ces petites variations sous pochettes cartonnées d’après
du groupe évitant tout effet de de la chanteuse Petra Magoni,
qu’on appelle falsetas, que les guitaristes de au côté du ténor déchirant de les originales en jonglant avec
banale jazzification. En refusant flamenco amoncellent dès leur enfance, en les alternate takes habilement
de se laisser enfermer dans un Bearzatti. C’est sans doute réparties.
apprenant d’abord celles des anciens avant là l’incontestable sommet de
genre, les musiciens d’Aka Moon, d’en créer de nouvelles. C’est pour ça que leurs
augmentés pour l’occasion du l’album, énergiquement vivant,
premiers disques sont souvent particulièrement mais habité de trop rares émois. •
pianiste Fabian Fiorini – ce que
la reprise de sonates pour clavier
riches. Après, il est plus difficile de se renouveler, JeAn-Pierre VidAl

réclamait – empruntent autant car contrairement à ce que l’on croit parfois, Giovanni Falzone (tp), Francesco
aux musiques ethniques, aux jazz il n’y a pas tant d’improvisation que ça dans Bearzatti (ts, cl), danilo Gallo (b,
elb), zeno de rossi (dm), Petra
qu’aux musiques urbaines, en une le flamenco, les pièces sont tout de même très Magoni (voc). Calavicco, Artesuono
synthèse unique où se reconnaît fixées, même si elles ne sont pas écrites. l’album Studio, avril 2015.
indéniablement la touche du est remarquablement produit par Diego el Cigala,
trio belge. Sans jamais verser considéré comme le plus grand chanteur de clifford Brown
dans la reprise comme simple flamenco depuis la mort de Camaron, que del
prétexte à l’improvisation, la Morao accompagne régulièrement et qui chante
Max Roach
musique se révèle profondément aussi sur un titre. Mais c’est surtout le placement
Best Coast Jazz
organique. Les fans d’Aka Moon rythmique qui me séduit, avec une approche assez 1 CD Fresh Sound / Socadisc
s’y retrouveront donc, tout comme nouvelle, très différente de celle de Paco de lucía, Réédition. Cette jam session
ceux de Scarlatti ! • ludoViC Florin qui est d’ailleurs invité sur un morceau. on est en studio réunit deux vedettes
Fabrizio Cassol (as), Fabian Fiorini qui, à l’époque, enregistraient
davantage dans quelque chose d’aéré que dans
(p), Michel Hatzigeorgiou (elb),
Stéphane Galland (b). Bruxelles, le côté nerveux et véloce de la guitare flamenca, Art Blakey abondamment sur la Côte ouest
Jet Studio, septembre 2014. avec un swing finalement assez proche de ce que the Complete Columbia And avec leur quintette et cinq
j’aime dans le jazz. » • Au MiCro : PASCAl rozAt rCA Albums Collection musiciens moins connus mais
amenés par la suite à bénéficier
Francesco Bearzatti Derniers CD de Louis Winsberg : “Gypsy Eyes”, Such 1 Coffret 7 CD Columbia RCA Legacy / Sony Music
d’une certaine notoriété. Truffée
Tinissima 4tet Production, 2014 ; avec Jean-Pierre Como : “Express
Europa”, l’Âme sœur, 2015.
✪✪✪✪
Réédition. Ces faces Columbia
d’excellents solos, cette séance
n’est cependant pas une enfilade
this Machine kills Fascists
et victor-RCA détenues par Sony de morceaux de bravoure et c’est
1 CD CamJazz / harmonia Mundi Music rappellent que Blue Note surtout la durée des prises (de
Nouveauté. « This Machine n’a pas l’exclusivité des Jazz 15 à plus de 20 mn) qui crée
Kills Fascists » était gravé sur la Messengers. Certes, c’est une ici l’intérêt dans la mesure où
guitare du chanteur folk, poète et mouture relativement mineure elle permet à ces musiciens de
protestataire Woody Guthrie. Et qui enregistre “hard Bop” en manifester une remarquable
c’est encore dans décembre 1956, “Selections From fraternité de feeling. Cet état
cette nécessité Lerner and Loewe’s My Fair Lady, d’esprit post bop (Charlie Parker
d’inspirations Brigadoon, Paint your Wagon” et est encore vivant !) que plus
fortes que le “A Night in Tunisia” en mars et d’un tente en vain de retrouver
saxophoniste et avril 1957. Peut-être parce que aujourd’hui. Si le cliché n’est

92 Jazz Magazine Numéro 679 décembre 2015 - Janvier 2016


pas absent de ces plages, on se vogue tranquillement près mède
musical
régalera de la consistance et du des mêmes rivages (loin des
dynamisme d’une rythmique à caricatures smooth, sauf quand,
la tonicité sans pareille devant parfois, le saxophoniste se laisse
laquelle défilent des solistes à aller). Les meilleurs titres sont de
la personnalité affirmée, même la plume de Carlton, issus de son
quand ils n’atteignent pas les back catalogue (Nite Crawler, le
hauteurs d’inventivité où évolue sensuel 10:00 P.M.) ou composés
la trompette de Clifford Brown. pour l’occasion, tel le morceau
En ce temps-là, chaque musicien d’ouverture, Burnable, où son
avait son identité et sa sonorité bassiste de fils se fait remarquer
reconnaissable, et personne
ne parlait de “projet”. Sans
à son avantage. Feel Like Makin’
Love, enfin, sonne comme un
elsa boublil
nécessairement tomber dans la double hommage à Roberta Flack
nostalgie, il fait bon prendre “un
bain de fifties” et retrouver le goût
(son interprète originale) et au
regretté Grover Washington, Jr. •
vous avez dit classique ?
d’un jazz artisanal, fait à la main
autour d’un unique micro dans un
FrédériC GoAty
larry Carlton, david t. Walker (elg),
16 : 00 - 17 : 00
studio de Los Angeles. • Paulie Cerra (saxes, voc), de Marco
tHierry quénuM Johnson (cla), travis Carlton (elb),
Gene Coye (dm). Bill Board live
Clifford Brown (tp), Herb Geller, tokyo, Japon.
Joe Maini (as), Walter Benton (ts),
kenny drew (p), Curtis Counce
(b), Max roach (dm). Hollywood,
Capitol Studios, 10 août 1954.

caroline
dog eats Cat eats Mouse
Larry carlton 1 CD Live au Triton / letriton.com

David T. Walker ✪✪✪✪


Nouveauté. Quatrième
@ Billboard live tokyo
enregistrement en dix ans pour ce
1 CD 225 Records / Import USA groupe, dont le fonctionnement
Nouveauté. Ne vous laissez repose sur un quartette régulier
pas rebuter par la pochette et permanent, auquel se sont
peu engageante de cet album. ajoutés le plus souvent des
Il vaut qu’on s’y attarde si l’on invités – chanteurs, trompettistes
goûte le jeu de guitare toujours (Airelle Besson), flûtistes (Magik
aussi subtil et bluesy de Larry Malik) – et ici même une sorte
Carlton qui croise ici le fer avec de “cinquième homme” en la
son vénérable confrère David T. personne de Guillaume orti.
Walker, connu pour ses qualités Ce dernier partage avec Sarah
d’accompagnateur et son jeu Murcia, fondatrice du groupe
soulful et délicat. Tous deux ont et responsable de l’écriture
été, à un moment ou un autre, musicale, la charge d’user de
membres des Crusaders, et le petits claviers pour structurer
jazz fusion soft qu’ils ont distillé la musique, tout en prenant sa
lors de cette tournée commune part dans les solos, à l’alto ou au

NEWS
oups : la pochette qui illustrait la Tous les vendredis l’émission
chronique du cd Choc (Jazz Magazine est consacrée au Jazz.
n° 678, p. 54) de Daniel Erdmann, Samuel Et retrouvez le premier vendredi
Rohrer, Frank Möbus et Vincent Courtois, de chaque mois, la rédaction de
“Ten Songs About Real Utopia” (Arjuna
Music / la Baleine), n’était pas la
bonne ! la voici, ci-contre, avec toutes
nos excuses aux intéressés • le premier
numéro d’Epistrophy, Jazz et modernité,
est en ligne sur www.epistrophy.fr •

décembre 2015 - Janvier 2016 Numéro 679 Jazz Magazine 93

FI boublil 90x245.indd 1 30/10/2015 14:22


le guide

FoCuS

soprano. Quant à la musique (elle 1962), compositeur allemand


vient d’être jouée de nouveau au redevable autant à hugo Wolf qu’à
Triton devant un public conquis), Kurt Weill. Associer écriture et
elle embarque vers des contrées improvisation pose de nombreux
étranges, où l’instabilité le dispute problèmes, notamment celui de la
à la régularité rythmique, où cohérence. Mille solutions ont été
le lyrisme affleure sans jamais envisagées par le passé, avec plus
le moindre laisser-aller, et où ou moins de bonheur. Celle-ci
les styles (rock, pop, jazz, etc.) consiste à prolonger les points
se mélangent si bien qu’on ne de suspension qui concluent de
saurait les identifier de façon manière ouverte chacune des
précise. Coronado apporte du sept pièces d’Eisler (le tout sous
groove en maintes occasions, forme d’une suite ininterrompue),
olivier Py un phrasé droit et est une grande réussite. Avec les
un sens de la construction pièces de Prokofiev, les musiciens
irréfutable, orti son calme et son ont délibérément opté pour la
goût du rebond, Franck vaillant structure thème-improvisations-

les chants
sa technique multivoque et thème. Ces transcriptions pour
néanmoins colorée. Les musiques voix et trio d’œuvres purement
de Sarah Murcia sont savantes et instrumentales fonctionnent tout

du jazz
pleines de chicanes, c’est à dire aussi bien. Et lorsque le swing est
qu’elles savent jouer avec nous. convoqué (Bridge 7), on comprend
Tout cela est bien plaisant. • qu’il ne s’agit pas d’un écueil
PHiliPPe MéziAt inévitable, mais plutôt d’un clin
Sarah Murcia (b, roland SH 101), d’œil passager. Une entreprise
Guillaume orti (as, ss, korg MS20), artistique remarquablement le spectre du jazz vocal s’élargit, du côté du style
olivier Py (ts), Gilles Coronado aboutie. • ludoViC Florin aussi bien que du répertoire. Petite visite de champs
(g), Franck Vaillant (dm). Paris, le connus et de territoires à découvrir.
triton, 12 et 13 décembre 2014. laurent naouri (voc), thomas
Savy (cl, bcl), Guillaume de Chassy
(p), Arnault Cuisinier (b). Bruère-
Alichamps, Abbaye de noirlac,
4 au 6 novembre 2014.

“Day By Day” (1) est le premier face à soi Stacey Kent qui, avec
disque de la jeune Madrilène “Tenderly” (3), a décidé de revenir
Mayte Alguacil. Des débuts avec à ses premières amours restées
une rythmique premium (Michael dans le Great American Songbook.
Kanan au piano et Sobriété
Guillaume de Jorge Rossy à la classieuse,
chassy batterie) où le choix approche
Laurent Naouri Stanley clarke des standards est émotionnelle,
musicalité
Thomas Savy Bireli Lagrene
à double tranchant
(pourquoi s’obliger sans heurts,
Arnault cuisinier Jean-Luc Ponty au scat ?), la elle est égale
eisler / Prokofiev Bridges d-Stringz fraîcheur d’une voix à elle-même,
1 CD Alpha-Classics.com / outhere Music parfois forcée dans accompagnée
1 CD Impulse / Universal
les aigus n’arrivant pas à remplacer par un trio sans batterie où le
✪✪✪✪ Nouveauté. La rencontre de guitariste brésilien Roberto
l’expérience.
Nouveauté. C’est un hollywood ces trois géants constitue une Même volonté de bien s’entourer Menescal est la principale surprise
cistercien que nous donne première et une suite. Une chez Sarah Thorpe dans “Never d’un album très soft.
à entendre cet album sous- première car elle matérialise les Leave Me” (2). Avec Darryl hall Mais toutes les chanteuses ne se
titré “hollywood Song Book & premiers enregistrements studio (b), Philippe Soirat (dm) et les contentent pas de gérer l’héritage.
Transcriptions”, loin des fastes du trio, qui se découvrit lors du arrangements d’olivier hutman la Mexicaine Magos herrera, plus
des comédies musicales. Guère concert des 50 ans de carrière (p) plus deux invités de choix habituée jusque-là à la compagnie
étonnant pour le trio de Chassy / de Jean-Luc Ponty, en 2012, au (Ronald Baker et des jazzmen, rencontre pour la
Savy / Cuisinier dont le premier Théâtre du Châtelet. Une suite Guillaume Naturel), deuxième fois le guitariste flamenco
opus s’intitulait “Silences” (2012). car l’album s’inscrit dans la cette franco- Javier Limon qui sait aussi être
« Il faut chanter dans son arbre lignée de “The Rite of Strings” britannique formée tous terrains. Avant d’être rejoints
généalogique » disait Cocteau. publié par Ponty et Clarke avec auprès de Sara sur scène par plusieurs invités,
C’est précisément ce à quoi les un autre immense guitariste, lazarus et Michèle leur rencontre en duo dans “he For
musiciens s’appliquent ici. Formés Al Di Meola, en 1995. Comme hendricks ajoute She” (4) est un
à l’école de la musique classique, ce dernier, “D-Stringz”, est une aux standards vrai délice aux
“pervertis” par le jazz – celui aventure acoustique. Les années une sélection de parfums latinos.
de Coltrane autant que celui de à jouer ensemble occasionnent hits r’n’b. Mais sa voix claire et Moins
Giuffre –, ils sont à la recherche une connivence qui ne peut son interprétation très propre ne minimaliste
d’un point d’équilibre entre ces tout à fait se remplacer : là où nous rendent pas cette “soulerie” est “Persian
deux mondes que tant de ponts le premier trio faisait corps à vraiment crédible, la re-création de Alexandria” (5),
relient. Associé au chanteur chaque mesure (l’aventure Return Mack The Knife restant le morceau dernier album
classique et baryton Laurent To Forever soudant Di Meola et le plus convaincant. de la chanteuse
Naouri, ils investissent d’abord Clarke, notamment) et s’autorisait Mais comment faire avec le corse catali Antonini. Avec la
les territoires d’Eisler (1898- des arrangements d’une grande répertoire classique quand on a complicité de la plume du pianiste

94 Jazz Magazine Numéro 679 décembre 2015 - Janvier 2016


sophistication, la symbiose, toucher inégalable de Corea, son
ici, n’atteint pas la même univers harmonique si familier,
profondeur. Les trois virtuoses ses compositions (Joban Dna
conversent certes avec aisance, Nopia, Señorita, Armando’s
Ponty et Lagrène trouvant une Rhumba, The Enchantment),
joie de jouer évidente sur la mais aussi par la réceptivité,
retorse manoucherie du second, l’audace et la verve rythmique de
Stretch, ou le très bop Bit of Burd Fleck. À votre tour, laissez-vous
de Clarke, mais sans aborder tenter. • Julien Ferté
de nouvelles cimes. Le toucher Chick Corea (p), Bela Fleck (bjo).
Paul Desmond
du violoniste, l’imagination de dates et lieux non précisés. Quintet & Quartet
Lagrène et la densité harmonique desmond : Here i Am
de Clarke se vérifient souvent 1 CD Fresh Sound / Socadisc
mais le mix très en avant de la
contrebasse pénalise le travail ✪✪✪✪
rythmique du guitariste et, Réédition. Les enregistrements
partant, les textures sonores. réunis sur ce précieux CD
Le répertoire est par ailleurs proviennent essentiellement du
convenu, entre compositions milieu des années 50, ils ont été
déjà publiées (à l’exception réalisés sur la côte ouest des USA,
d’un morceau de Ponty), et les
reprises sont sans surprise. Si
Élise Dabrowski et publiés pour la première fois
par le label Fantasy. Le quartette
l’album égale la somme de ses
Auroch avec Brubeck existait déjà, son
brillantes individualités, il ne les 1 CD Meta Records / NRW Distribution phénoménal succès commençait
transcende jamais véritablement. ✪✪✪✪ à poindre, Paul Desmond en était
• BertrAnd BouArd Nouveauté. La pièce éponyme déjà la vedette à peine masquée.
Jean-luc Ponty (vln), Biréli (Auroch) est accompagnée de Ah, les masques, chez Desmond !
lagrène (g), Stanley Clarke (b). Ici par exemple, le batteur Joe
Bruxelles, studio iCP, 24 au 27 toute une déclinaison de cette
août 2014. lignée animale, qui comporte Dodge se nomme parfois Joe
même le très rare Heck, animal Chevrolet, et tout le monde sait
recréé dans les années 1930 par qu’il s’agit du même, à condition
luciana Souza un biologiste allemand nommé d’avoir quelques lumières sur les
Lutz heck. Ainsi, de Taurus à automobiles à la mode dans ces
Bos en passant par Bovidae et années-là. Si l’on peut écouter plus
Stéphane Pelegri, sa belle voix grave
quelques autres figures pourvues distraitement les faces enregistrées
nous emmène dans un voyage onirique avec les “Bill Bates Singers”, il faut
aux accents parfois groovy qui sait et cornues, Élise Dabrowski
nous fait-elle parcourir dans convenir que la session d’octobre
trouver l’équilibre entre des parties très 1954 est excellente, et superlative
les titres et la musique son
écrites et des improvisations où le sax celle qui fait deux ans plus tard
bel imaginaire animalier, que
ténor d’Eric Prost trouve chick corea & confirme son actuel projet se rencontrer l’altiste volant – qui
sa place avec une grande Bela Fleck “humanimal ”. Contrebassiste aurait aimé sonner « comme un
justesse dans un vrai two et mezzo-soprano, très engagée Martini Dry » – et le très terrien Don
travail collectif. sur tous les terrains où son talent Elliott, spécialiste du mellophone.
2 CD Stretch Records Concord Jazz / Socadisc
Mais le coup de cœur peut la porter, elle est ici dans Excellent livret, notes de pochette
de cette sélection va à ✪✪✪✪ l’expression la plus intime de son d’origine, bref tout ce qu’on est
“Speaking In Tongues” Nouveauté. Qu’il tourne en univers, qui emprunte parfois des en droit d’attendre d’une pareille
(6) [✪✪✪✪], nouvel album solo, en duo (avec herbie traits à l’une de ses influences réédition.  • PHiliPPe MéziAt
de la Brésilienne Luciana Souza tant hancock ou Gary Burton), à majeures en ce domaine (Joëlle dick Collins (tp), don elliott
la tête de Return To Forever Léandre), voire à une autre Élise, (mellophone, tp), Paul desmond
de fois distinguée. Entre rythmiques (as), dave Van kriedt (ts), Barney
funky-afro-pop – Gregoire Maret (hca), ou de The vigil, Chick Corea chanteuse et musicienne (Élise kessel (g), Bob Bates, norman
prend toujours autant de plaisir Caron). Bien capté, le son de Bates (b), Joe dodge alias
lionel loueke (g), Massimo Biolcati
à mettre son piano en scène basse est magnifique, et les Chevrolet (dm), Bill Bates Singers.
(b), Kendrick Scott (dm) – et ballades et en jeu et, comme il aime le San Francisco, Hollywood, radio
occurrences vocales tour à tour
pleines de richesses harmoniques, la répéter, « à s’amuser ». Ce qu’il drôles, délibérément excessives, recorders, 1954 et 1956.
chanteuse a peu recours fait, à l’évidence, aux côtés de presque wagnériennes, frisant
aux mots et se concentre Bela Fleck, banjoïste virtuose toujours très ironiquement
sur sa liberté d’explorer expert du style bluegrass. Un un érotisme plein de charme.
l’immense éventail sonore cd simple aurait sans doute été De Slam Stewart le bien
où va puiser sa créativité plus raisonnable, mais ce double prénommé à Major holley, les
éveillée dans sa jeunesse live assemblé à partir d’extraits contrebassistes ont souvent aimé
par hermeto Pascoal. une de cinquante-cinq concerts (!) chanter ou fredonner. En voici
musique affranchie de tout reflète de façon juste, précise, une qui déploie son chant de
carcan stylistique avec un vrai son de ludique et souvent jubilatoire façon ouverte. Et on aime ça. •
groupe favorisé par le producteur larry l’étonnante – et somme toute
inattendue – complémentarité
PHiliPPe MéziAt chano Dominguez
Klein et magnifié par le mixage du jeune elise dabrowski (voc, b). Soleando
de ces deux instrumentistes Paris, Pantin, Vague de Jazz,
ingénieur français Maxime le Guil. une 2013-2014. 1 CD Jazzline / Socadisc
d’exception. Un rien angoissé
belle surprise ! • PHiliPPe VinCent par l’idée d’écouter près de deux ✪✪✪✪
heures de duo piano-banjo, on Nouveauté. Près de vingt ans
(1) Fresh Sound / Socadisc. (2) Elabeth.com.
(3) okey / Sony. (4) Sony Music. (5) Klarthe / harmonia
se surprend in fine à ne jamais avant le présent enregistrement
Mundi. (6) Sunnyside / Naïve. décrocher, saisi, bien sûr, par le paraissait un CD qui devait

décembre 2015 - Janvier 2016 Numéro 679 Jazz Magazine 95


le guide

MoN marquer la relation du jazz et ça par cœur ! Par contre quand du Franco-Allemand Bernd
DISQuE du flamenco, déjà vieille de il s’agit de mettre du cœur et Lhotzky, spécialiste du stride, au
A MoI plusieurs décennies. Mais si
“Jazzpaña” (ACT, 1993) reste
de l’âme à l’ouvrage, c’est
une autre paire de manches.
batteur allemand oliver Mewes
en passant par le trompettiste et
magazine
un excellent disque, la part qu’y Complété par deux hymnes chanteur anglais Colin T. Dawson
prennent les musiciens espagnols (Deep River et There’s A Balm In et l’alto américain Chris hopkins.
reste restreinte, la vedette étant Gilead) – dont on trouvera sans Bel exemple de l’universalité du
Chaque mois, un membre de la rédaction donnée à des stars américaines problème des dizaines de versions jazz. • JACqueS ABouCAyA
choisit dans sa discothèque un grand pas nécessairement familières plus suintantes de feeling –, le Colin t. dawson (tp, voc), Chris
avec l’idiome ibérique. Tout en répertoire composé par Douglas Hopkins (as), Bernd lhotzky (p,
classique, un trésor oublié ou un disque conservant le même arrangeur constitue un florilège de hard célesta), oliver Mewes (dm).
injustement méconnu. kefermarkt (Autriche), tonstudio
– vince Mendoza – Chano bop moderne qu’on s’arrachera Weinberg, 26-28 mai 2015.
Dominguez a souhaité ici, à sans doute sous peu dans les

Ronnie Mathews
travers ses compositions, son jeu écoles de jazz. De là à sentir ses
de piano et son propre groupe, yeux s’embuer ou ses jambes
associé au WDR Big Band (déjà fourmiller à son écoute… Bref
Doin’ The Thang ! présent sur “Jazzpaña”), donner
sa version du mariage possible
trop scolaire et trop poli pour être
honnête. • tHierry quénuM
Prestige – 1963 entre flamenco et jazz. Et l’on peut dave douglas (tp), Jon irabagon
dire que le résultat est autrement (ts), Matt Mitchell (p), linda oh
Ronnie Mathews authentique et convaincant. (b), rudy royston (dm). Brooklyn,
(1935-2008) n’a pas Ayant abondamment œuvré à Bunker Studio, février 2015.
acquis, loin s’en faut, cette fusion – ne serait-ce que Ensemble Bernica
la célébrité d’autres parce que son piano n’est pas un Vagabondage
pianistes de jazz instrument naturellement destiné 1 CD Cristal Records / Believe
de sa génération, au flamenco – Dominguez était
de Bill Evans à ✪✪✪✪
sans doute l’un des musiciens
herbie hancock, les mieux à même de réaliser Nouveauté. L’ensemble Bernica
en passant par un mélange optimal. Ici, pas de réunit huit musiciens depuis le
McCoy Tyner. Moins vedettes sinon la musique qui départ de François Jeanneau qui
moderniste que ces coule avec un naturel confondant. en assurait la direction artistique.
derniers certes, il ne mérite cependant pas l’oubli
dans lequel il est confiné. Dans le style et le son,
Et si le piano se taille la part du
lion au niveau des solos, nul ne
Echoes of Swing Mais l’Ensemble n’a rien perdu
de ses principes de partage
cet album n’aurait pas dépareillé au catalogue dancing et d’improvisations collective,
s’en plaindra : Dominguez est un
Blue Note – il est d’ailleurs enregistré par le virtuose discret qui met son art au 1 CD Act / harmonia Mundi cherchant inlassablemen. Le
stakhanoviste des consoles Rudy Van Gelder. service de la mélodie et du rythme Nouveauté. Même si on l’oublie disque se place sous l’angle
Quand il organise cette session, Mathews rentre sans jamais chercher l’esbroufe volontiers aujourd’hui, la danse ouvert du “vagabondage”, soit
d’une tournée avec Max Roach, dont il restera le ni tomber dans le mauvais goût. a longtemps été consubstantielle un enchaînement de climats
sideman jusqu’en 1968 avant de rejoindre les Jazz hautement recommandable ! • au jazz. C’est un fait avéré éclectiques suscitant autant
Messengers. Sans geste superflu, chaque morceau tHierry quénuM dès les origines. Charleston, de divagations initiatiques.
file à l’essentiel. Aux côtés du bondissant pianiste, ragtime, foxtrot, lindy hop, la Mettons entre parenthèses
Chano dominguez (p), daniel
signataire de la majeure partie du répertoire, navarro, israel Suarez “el Piraña” leurs inspirations ésotériques,
musique et son expression
Eddie Khan (contrebasse) et Albert “Tootie” heath (perc), Blas Cordoba (voc), Wdr scandées/parlées – leur
Big Band, Vince Mendoza (arr, dir). corporelle ont longtemps suivi un
(batterie) souquent ferme. on trouve aussi une exemplarité instrumentale se suffit
Cologne, concert à la Philharmonie, développement et une évolution
reprise originale de Prelude To A Kiss et un titre de largement à elle-même, forte de
février 2011. parallèles avant que l’apparition
la plume de Charles Davis (saxophone baryton). compositions aux arrangements
du bop ne consomme le divorce.
les troupes sont en outre galvanisées par la complexes, de solistes toujours
Cette conjonction originelle,
présence d’un Freddie hubbard dans une forme inspirés, quelque part entre le
impossible. Pas étonnant que Ronnie se fende la le quartette Echoes of Swing
souffle épique du “Grand Wazoo”
poire sur la pochette ! “Doin’ The Thang !” a été l’illustre éloquemment. Non
de Zappa et les embardées
réédité au Japon dans une édition en carton rigide, par le ressassement, mais par
mouvantes du “Centipede” de
façon 33-tours en bonzaï : un bel écrin pour un une recréation qui s’attache
Keith Tippett, auquel un thème
petit trésor. • dAVid CriStol plus à l’esprit qu’à la lettre. est, par jeux de mots, dédié.
Ainsi de thèmes aussi connotés L’association des styles et le
qu’Original Dixieland One Step, savoir-faire de Bernica attisent
Dave Douglas ou encore Charleston, de James une recherche intentionnelle
NEWS Brazen Heart P. Johnson. voire Premier Bal de
Bechet ou Moonlight Serenade
en perpétuel mouvement. on
navigue entre l’électricité rock
1 CD Greenleaf / orkhêstra de Glenn Miller. Ils bénéficient des opportunes interventions
une nouvelle version restaurée Nouveauté. Le problème, d’arrangements fouillés qui d’Eric hurpeau (Pistes), les ébats
d’Ascenseur Pour l’Échafaud de quand on est à la fois musicien, les transfigurent. Plus insolite cadrés ou débridés des vents,
Louis Malle (avec de nouveaux compositeur de la majorité du encore, la gavotte extraite de et le jeu délicatement précis de
bonus) vient d’être publiée par répertoire de son disque et la Suite anglaise No 6 de Bach Pierre Boespflug, pierre angulaire
producteur-propriétaire du label qui s’intègre parfaitement à un et catalyseur de l’ensemble.
Gaumont en DVD et, pour la
sur lequel paraît celui-ci, c’est répertoire fondé sur le swing. Pertinemment actuel. •
première fois, en blu-ray • Vient Un tel travail de dépoussiérage
le manque de recul. Question JeAn-Pierre VidAl
de paraître, “Sola” (Native Drum maîtrise instrumentale, il n’est n’est rendu possible que par la
Music), le nouvel album du pianiste rené dagognet (tp), Jean lucas
certes pas facile de remettre cohésion d’un groupe créé en (tb, voc), Michael Cuvillon (as,
et claviériste Michael cain, connu pour son travail, en cause Dave Douglas et ses Allemagne en1997 et qui en ss), François Guel (as), eric
entre autres, avec Jack DeJohnette, Greg osby, Meshell sidemen. Le triple saut périlleux est à son septième album. Ses Hurpeau (elg), Pierre Boespflug (p),
Jean-luc déat (elb, b), Christian
Ndegeocello et Steps Ahead. James Genus (b) et Billy arrière sur pistons, clés, cordes, membres comptent parmi les Mariotto (dm). Strasbourg, Studio
hart (dm) y ont notamment participé • touches et toms, ils connaissent meilleurs musiciens européens, downtown, juillet 2015.

96 Jazz Magazine Numéro 679 décembre 2015 - Janvier 2016


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DVD

474 851-0
Punkt
Trois films de Guillaume Déro avec Tigran
hamasyan, Eivind Aarset, Eténèsh Wassié
1 DvD La huit / ESC Conseils & Distribution

le Punkt Festival a lieu à Kristiansand en


Norvège et repose sur le concept du remix live.
Chaque concert donné est immédiatement
remixé par d’autres musiciens afin de créer

Disponible en CD et Digital
une nouvelle matière sonore. Au programme de
l’édition 2013, la prestation de Tigran hamasyan
avec le sampleur Jan Bang est exemplaire. Ils
nous livrent un concert intense et pertinent de
musique improvisée, avec sur la fin la présence
du guitariste atmosphérique Eivind Aarset.
le même Aarset et son groupe Dream logic (une basse, deux
“Du jazz de haute tenue” Le Monde
batteries et un DJ) nous proposent une musique inégale qui
oscille entre le planant et le bruitisme industriel. Enfin, pour ceux

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qui connaissent le groupe d’Ethio-jazz  “le Tigre des Platanes”,
nous le retrouvons dans une version réduite, en duo (voix et
basse acoustique), pour un beau concert épuré d’une world
music raffinée. Chaque concert, de 45mn, est suivi d’une version
remixée par d’autres musiciens spécialistes de l’électro, pour de
courtes prestations, de 10mn chacune. Cela nous semble bien
suffisant, tant ces remixes sont décevants, sur un terrain trop
résolument électronique où la matière originale (à l’exception
du concert de Tigran) semble oubliée. Mais le plus décevant
réside dans le filmage fort peu inspiré, voire daté (avec abus
de superpositions d’images). les productions de la huit nous
avaient habitués à un point de vue formel plus audacieux et

Disponible en CD et digital
original. • lionel eSkenAzi
DVD toutes zones, 16/9, Stéréo, 5.1, 170 mn.

livre
Bourgogne, une terre L’association inédite de trois maîtres en acoustique.
Un événement !
de jazz, 1980-2010
ouvrage collectif
Centre régional de Bourgogne/Murmure, 249 p., 29 €

De publication en publication, région


après région, l’histoire du jazz s’écrit du
pays toulousain à la haute Normandie,
en passant par la Bourgogne, qui avait
inspiré à Michel Puhl l’ouvrage Au fil du
jazz Bourgogne 1945-1980. En voici la
suite, qui s’imposait après trente-cinq Retouvez le meilleur
d’impulse! en streaming
ans de développement fédéré et relayé
depuis 2000 par le Centre régional de jazz de Bourgogne, notamment
à travers son trimestriel Tempo. S’y succèdent études, interviews
et témoignages sur le paysage régional, ses villes, ses acteurs, ses
avec les playlists Digster
structures, ses écoles… on y revit les grandes heures et les petites (disponible Deezer et Spotify)
histoires de l’éphémère Sens Music Meeting au Tribu Festival en
passant par les Ateliers-rencontres de Cluny, Jazz à Couches, Jazz à
Nevers. on y visite les lieux où se tissa le réseau régional : Polar Pub
de Dijon, le Jazz Club et l’Arrosoir de Chalon-sur-Saône, le Crescent www.impulse-label.com
de Mâcon, le Jazz Club d’Auxerre, le Bistro bourguignon de Beaune.
on découvre enfin les musiciens qui en ont émergé (Didier levallet, Rejoignez @impulselabel
Franck Tortiller, Tiboum Guignon, Jean-Christophe Cholet, Benjamin The impulse!
Flament), mais aussi quelques-uns de ceux qui s’y sont installés Renaissance
(olivier Py, Didier Petit, François Merville). À lire, un petit verre
d’aligoté à portée de main. • FrAnçoiS MArinot

décembre 2015 - Janvier 2016 Numéro 679 Jazz Magazine 97


le guide

GRoS PlAN

gourmandise des 33-tours jazz-


rockisants nappés de chantilly
cuivrée. Sa musique sonnait
un peu comme une version
bodybuildée de Blood, Sweat &
Tears. Mieux valait-il avoir des
tympans en bon état de marche
pour encaisser les assauts de
cette meute de trombones,
oran Etkin trompettes, saxophones et
What’s new ? superbones (!) en furie, sans
1 CD Motema / harmonia Mundi parler des soli du patron, qui
flirtaient plus que de raison avec
Nouveauté. on connaît
la zone des saignements de nez.
l’argumentaire qui voudrait fourrer
Aucun album n’est totalement
dans le même sac jazz et klezmer au
satisfaisant, mais chacun
nom d’une pratique prétendument
contient son petit lot de drôleries
commune de l’improvisation et de
baroques : le super-swinguant
la transe, ainsi que de l’ascendance
Superbone Meets The Bad Man
d’Artie Shaw et Benny Goodman.

turtle records,
et les reprises de Chameleon
C’est de cette ascendance que se
et de Living For The City dans
réclame le « reimagining Benny
“Chameleon” (1974), la relecture
Goodman » de ce clarinettiste

label défricheur
discoïde de Gonna Fly Now
israélien installé aux Etats-Unis
(Theme From “Rocky”), Mister
depuis l’âge de 4 ans, formé aux
Mellow (avec George Benson) et
musiques classiques et klezmer
le dansant The Fly (incroyable
avant d’être converti au jazz par
intro) dans “Conquistador” (1977).
l’écoute de Louis Armstrong. Créé au début des années 1970 par le producteur Peter Eden,
Rien à sauver, ou presque, dans
Retrouver la trace de ce dernier
(ou de Goodman) dans le jeu de
“hot” (1979) : Ferguson courtise ce label a permis à Mike osborne, howard Riley et John
clarinette d’Ektin est plus aisé que
certaine délicatesse quand il joue Taylor d’enregistrer des albums inventifs et sans concession.
de retrouver celle de Sidney Bechet
Naima de John Coltrane, mais les Ils viennent d’être réunis en coffret.
flonflons du bal finissent par taper
chez David Krakauer, bien que
sur le système. Rocky II Disco fera “Turtle Records - Pioneering British oxley (dm). « Ça
l’on en reste le plus souvent à une
cependant office de must pour
aimable superficie. En revanche,
vos soirées blindtest entre amis :
Jazz 1970-1971” [choc] regroupe éclabousse », comme
loin du coutumier travestissement “outback” (1970) du saxophoniste dirait un vieil ami, et ça
un morceau disco-jazz featuring
jazzy des transes folkloriques alto Mike osborne (disparu en 2007), reflète la rage créative
Sylvester Stallone lui-même, vous
klezmer, le répertoire et l’effectif du “Flight” (1970) du pianiste howard de trois virtuoses de
en connaissiez beaucoup ? Moi
quartette sans contrebasse de Benny Riley et “Pause, And Think Again” l’abstraction déterminés
non plus. • doC Sillon
Goodman lui ont inspiré une espèce (1971) de son compatriote et confrère à repousser les limites.
de musique post-moderne dont les Personnels détaillés dans le livret,
éléments – hot, stride, swing, gospel,
liner notes savantes signées John Taylor, mort subitement cet été. la seconde face est (un peu) plus
Charles Waring. Avec, selon les Ils sont réédités officiellement pour
modern jazz, musique de chambre – plages, Mark Colby (ts), George
contrastée, et marquée par une ballade
sont tissés par ses comparses avec Benson, eric Gale (elg), Alan zavod, la première fois, d’après les bandes lyrique et vertigineuse à la fois.
une musicalité passionnément Bob James (cla), Peter erskine, originales, et les pochettes des 33-tours
Bobby economou, Harvey Mason
déroutante. Etkin promène là-dessus (dm)... 1974-1979 originaux, qui atteignent aujourd’hui Enfin, “Pause, And Think Again”,
une clarinette indiscutablement des sommes déraisonnables, sont le tout premier disque de John
virtuose, joliment décorative, un reproduites avec soin. Soulignons Taylor, avec Chris Pyne (tb), Kenny
rien corny, mais pas tout à fait à aussi l’exceptionnel travail éditorial de Wheeler (tp), Stan Sulzmann (as),
la hauteur du cadre qu’elle s’est Colin harper, qui retrace dans un livret John Surman (ss) et Norma Winstone
inventé. • FrAnCk BerGerot de 60 pages la saga du progressive (voc), est un petit bijou post-bop,
david etkin (cl, bcl, ts), Sullivan jazz anglais à travers de nombreux et accessoirement un classique
Fortner (p), Steve nelson (vib),
Matt Wilson (dm). new york, Sear témoignages de musiciens. du jazz made in England. Sous les
Sound, 22 au 23 janvier 2015. fructueuses influences combinées
Dans “outback”, Mike de herbie hancock, McCoy Tyner et
Stan Getz osborne est accompagné du Second Quintette de Miles Davis,
chet Baker Quartet par harry Beckett (tp), le pianiste explore
live At the Haig 1953 Chris McGregor (p), les rivages du Beau,
harry Miller (b) et louis des plus émouvants
1 CD Fresh Sound / Socadisc
Moholo (dm). Chaque face (Interlude / Soft Winds)
Réédition. Enthousiasmé par est occupée par vingt aux plus mouvants
le tout nouveau quartette sans minutes de free improv d’un lyrisme (Awakening / Eye To
piano de Gerry Mulligan, Stan fiévreux où la verve mélodique et la Eye). Taylor porterait-il
Maynard Ferguson Getz, dans une interview à Down
personnalité pour le moins affirmée de un turban que d’aucuns auraient déjà
Chameleon - Conquistador - Hot Beat en février 53, proposait tout
bonnement de se joindre à lui, chaque soliste grattent le tympan. qualifié sa musique intense et raffinée
2 CD BGo Records / Import Angleterre avec Chet Baker bien entendu. de “spiritual jazz”... • doC Sillon
Réédition. A la fin des “Jeru” qui ne voulait pas perdre la première face de “Flight” est elle
années 1970, ce spectaculaire la gouvernance de son groupe aussi consacrée à un long trilogue coffret “Turtle Records - Pioneering
trompettiste canadien champion repoussa cette suggestion qu’il radical, mordillant et griffant entre British Jazz 1970-1971” (RPM Records /
du suraigu alignait avec reconnut néanmoins flatteuse. howard Riley, Barry Guy (b) et Tony Import Angleterre).

98 Jazz Magazine Numéro 679 décembre 2015 - Janvier 2016


En juin, Mulligan, qui venait comme sideman qu’à la tête peut-être pas l’idéal rythmique jusqu’au dernier souffle. C’est
d’entrer en prison pour six mois de son trio. Il se partage le plus pour un tel groupe. Mais c’est également évoquer, hélas, un
à la Sheriff’s honor Farm pour souvent entre les Etats-Unis et une intro en trompe-l’œil certain mépris de la critique à
détention d’héroïne, conseilla l’Europe, singulièrement vienne – trompe tympan ? –, et Guiliana l’égard d’un – réellement – grand
à John Bennett, patron de où vit sa famille. D’où le titre de fait vite parler sa science du saxophoniste dont le tort fut
The haig, minuscule club de l’album, symbolique de ce grand swing post-moderne, quelque manifestement de promouvoir
85 places de Los Angeles, écart entre deux cultures. Grissett part entre la rigueur dansante et d’aimer jouer à parts égales
d’engager à sa place Stan Getz s’y révèle musicien complet. d’un Max Roach et les pulsations un hard bop ultra-classique et
qui jouait alors au Tiffany Club. Son jeu reflète une maturité que une world music habilement
Ainsi, pendant quinze jours, Chet pourraient lui envier nombre de
fiévreuses et millimétrées de la
drum & bass. Les thèmes ne sont orientalisante. Les deux albums ici olivier Louvel Trio
(23 ans) et Stan (26 ans) purent ses aînés. Caractéristique de sa pas accessoires, et Shai Maestro réédités en un CD ne démentent tangerine Sparkle
tester ensemble la formule manière de survoler la mélodie est plutôt inspiré. • Julien Ferté pas cette ambivalence : tantôt 1 CD Gemini Records / La Baleine
contrapuntique inventée par le avec légèreté, de suggérer plus Mark Guiliana (dm), Jason rigby standards, tantôt pièces “world”
✪✪✪✪
baryton. Le producteur Dick Bock que d’affirmer, de jongler avec (ts), Shai Maestro (p), Chris accrocheuses et étonnamment
décida d’enregistrer pour Pacific l’harmonie, son interprétation de Morrissey (b). Brooklyn, the intemporelles, menés avec Nouveauté. Grâce au premier
Jazz cette première réunion entre Dreamsville. Elle porte la marque Bunket Studio. élégance au saxophone ténor (un morceau éponyme, on entre en
deux musiciens qui ont toujours d’un autre Californien, Jimmy des plus beaux sons de l’histoire pente douce dans “Tangerine
entretenu, on le sait, une relation Rowles (il est des références du jazz à mon avis, dans un style Sparkle”. on goûte ce sens de la
orageuse, voire haineuse comme moins prestigieuses). Bill Stewart qui l’apparente autant à Dexter retenue, l’attention particulière
en témoigne leur tournée en et vicente Archer – ce dernier, Gordon qu’à Booker Ervin), à la portée au son. on prend le temps
Europe en 1983. L’album “Live partenaire de longue date du flûte (vibrato ample, timbre de d’admirer ces jeux d’ombre
At The haig” ne fut finalement pianiste, figure dans ses quatre fort belle tenue), et au hautbois et de lumière, de mesurer la
publié que dans les années 90 albums précédents – forment une parfois (discours droit et sobre place généreuse laissée au
sous le titre “West Coast Live”. paire rythmique homogène, tandis qui lui permet, sur cet instrument silence. Cette musique respire
Avec Getz au ténor, l’alliage que Walter Smith III, remarqué ô combien difficile, de ne jamais sans se donner des grands
timbral est forcément moins dans le quintette d’Ambrose Yusef Lateef sombrer dans le ridicule). L’équipe,
comme souvent chez Lateef,
airs. olivier Louvel n’est pas
là pour réécrire les tables de
contrasté qu’avec Mulligan.
Stan et Chet jouent ici au chat
Akinmusire, tire avec talent son
épingle du jeu (How Deep Is The Quintet est composée de musiciens peu la loi du power trio mais pour
et à la souris en une succession Ocean). • JACqueS ABouCAyA the dreamer / connus dont on saluera, sinon le faire surgir de sa guitare un
de chorus alternés plutôt Walter Smith iii (ts), danny the Fabric of Jazz génie, la solidité (McKinney très maximum de couleurs, sans
qu’ils n’entrelacent leurs voix. Grissett (p), Vicente Archer (b), 1 CD Fresh Sound / Socadisc
convaincant à l’euphonium, Terry effets de manche. Ses subtiles
Leur non-entente est patente, Bill Stewart (dm). Brooklyn, Pollard, excellente pianiste pas dentelles électriques (superbe
Systems two recording Studios, ✪✪✪✪ si éloignée d’un Sonny Clark par improvisation dans Jet Black)
même si Chet cisèle quelques 29 avril 2015.
soli magnifiques de concision Réédition. Evoquer yusef Lateef, exemple). Une belle “fabrique à se marient idéalement avec la
et si Stan s’affirme en parfait l’un des trois Bill Evans du jazz jazz”, donc, comme la plupart des contrebasse veloutée de Gilles
“steamer” comme le maître de (Bill Evans est son d’état civil), albums de Lateef. • eriC quenot Coquard et la batterie sensible de
la glisse sensuelle. Un rendez- c’est d’abord rappeler une yusef lateef (ts, fl, htb), Bernard Thierry viccaro. Sherwood Green
longévité rare : 93 ans (il est Mckinney (euphonium), terry fait entrer l’auditeur dans une
vous raté, mais tout de même Pollard (p), William Austin (b).
passionnant ! • PASCAl Anquetil décédé en décembre 2013), Frank Gant (dm). Hackensack, nJ, autre dimension avec l’apparition
dont plus de soixante-dix d’une Van Gelder Studio, 11 juin 1959. du bugle lunaire d’Alex Tassel.
Chet Baker (tp), Stan Getz (ts),
Carson Smith (b), larry Bunker démarche musicale inventive, Suite page 102
(dm). Hollywood, the Haig Club,
16 juin 1953.
Mark Guiliana
Jazz Quartet livre
Family First
1 CD Beat Music Productions / Ecoutez moi ça !
beatmusicproductions.com nat Shapiro et nat Hentoff
Nouveauté. Paru juste avant Buchet Chastel, 520 p., 23 €
l’été, “Family First” a désormais
un companion disc sobrement Sous-titré “l’histoire du jazz racontée par ceux qui l’ont
Danny Grissett intitulé “Family First - The faite”, ce livre paru à l’origine sous le titre d’Hear Me
Talkin’ To Ya en 1955 réjouira les amateurs de la première
the in-Between Alternate Takes” : quatre prises
heure, tel Jacques Réda qui en signe une malicieuse
différentes plus deux inédits, préface. Repris par Stanley Dance pour ses ouvrages
1 CD Criss Cross / Distrijazz 1980 et Beautiful Child, une consacrées à Count Basie et Duke Ellington ou par Ira
Nouveauté. Composé de reprise de Rufus Wainwright. Gitler dans son Swing to Bop, le principe consiste à
morceaux signés par le pianiste Mark Guiliana, on l’avait trouvé monter entre eux des extraits d’interviews, lettres et
et de standards empruntés à exceptionnel, l’an dernier, en articles de façon à construire une histoire du jazz écrite par les seuls musiciens
Joe henderson, Benny Golson, duo électro avec Brad Mehldau, et leurs complices (producteurs, ingénieurs du son, etc.). Je me suis plongé avec
Irving Berlin ou henry Mancini, alias Mehliana (“Taming The délice dans cette lecture qui commence par des souvenirs de la Nouvelle-orléans
sans oublier Sweetest Disposition Dragon”, Nonesuch). Le revoici il y a un siècle et se termine par des considérations sur l’avenir du jazz il y a
de Patricia Ferrara, ce disque, cette fois à la tête d’un quartette un demi-siècle, alors que la genèse du bebop est tout juste effleurée. hélas, le
le cinquième de Danny Grissett acoustique de facture plus néophyte risque de se perdre dans ce dédale de propos plus ou moins essentiels,
plus ou moins anecdotiques (quoique savoureux), plus ou moins redondants,
chez Criss Cross depuis 2006, classique, mais où son drumming tenus par des personnages pour la plupart oubliés à propos d’autres qui ne le
vient couronner une discographie superlatif fait une fois de plus sont pas moins, et qui auraient mérité des fiches d’identité. Quant au spécialiste,
copieuse. Il est vrai que, venu la différence. Dès les premières il préfèrera les éditions récentes du texte original (pour l’index également repris
de sa Los Angeles natale pour mesures de One Month, on se ici) dont, de toute façon, en l’absence de tout travail éditorial (identification des
s’établir il y a une dizaine dit que sa manière si singulière sources, annotations des approximations de mémoire et des contradictions),
d’années à New york, il y jouit et vertigineuse de découper le la valeur documentaire s’est démodée au regard de la masse de témoignages
d’une belle réputation, tant temps au scalpel ne représente aujourd’hui disponible et décortiquée. • FrAnCk BerGerot

décembre 2015 - Janvier 2016 Numéro 679 Jazz Magazine 99


les ch cs choc
magazine

Thelonious Marc Ducret Lionel Loueke Sun Ra And


Monk Trio + 3 Gaïa his Arkestra
the Complete Columbia Métatonal 1 CD Blue Note / Universal
“to those of earth...
live Albums Collection 1 CD Ayler Records / www.ayler.com Nouveauté. lionel loueke déboule And other Worlds”
avec ses comparses de toujours,
1 coffret de 10 CD Columbia Legacy / Sony Music Nouveauté. A la fin des années 2 CD Strut / Differ-Ant
pour un combo explosif, fougueux
Réédition. Dix CD ! Complètement 1990, le trio de Marc Ducret gravait et audacieux. Qui aurait cru que Réédition. En 2015, le dj-producteur
live, complètement Monk. on nous deux témoignages live essentiels, se cachait en lui une fibre afro- et homme de radio Gilles Peterson
dira que Monk se répète… Et alors ? “un certain malaise” et “l’ombra di futuriste ? serait-il aussi connu et adulé que
N’est-il pas le premier minimaliste ? Verdi”, auxquels “Métatonal” vient Sun Ra ? Sur les volets intérieurs
aujourd’hui s’ajouter. Son quatrième disque Blue Note désigne du (magnifique) double digipack,
En solo le 21 mai 1963 à Tokyo, en la déesse de la Terre, la mère de sa photo est aussi grande que
quartette avec l’ovni Pee Wee Russell Bien qu’il ne faille évidemment pas l’univers. Aussi, face à cette référence celle du plus iconoclaste des chefs
(cl) le 3 juillet à Newport, en tentet le négliger l’apport du “+ 3” (la section de mythologique couplée au jazz endiablé d’orchestre du xxe siècle !
30 décembre au Phiharmonic hall, en souffleurs qui élargit la palette sonique), de son power trio, entre riffs de rock
quartette à l’automne 1964 au It Club on se réjouit avant tout de retrouver sur électrisants et rythmes africains, le Mais l’on pardonnera bien volontiers ce
de Los Angeles, puis au Jazz Workshop disque ce trio aussi brut, puissant et guitariste s’emploie à faire danser la petit accès de narcissisme pour saluer le
de San Francisco, le 4 juillet 1965 à défricheur que celui de Wayne Krantz, cet terre entière à travers les onze titres remarquable travail éditorial effectué pour
nouveau à Newport. Plus quelques autre grand singulier de la guitare “post- de cet opus live. Ça déménage ! on en cette compilation. A l’heure où bobos et
captations isolées pour partie issues rock/post-jazz” – qu’on me pardonne ces vient à oublier les merveilles que sont hipsters se prosternent devant n’importe
de la bande-son du film “Straight No étiquettes un rien faciles et inévitablement “Karibu” (2008) ou “heritage” (2012). quelle réédition du certes fascinant Dieu
Chaser” : étrange quartette avec Dave réductrices, mais elles me semblent, pour Loueke fait grincer sa guitare électrique Soleil – « J’kiffe grave les pochettes trop
Brubeck (une évidente empathie et un Ducret comme pour Krantz, résumer en aux côtés d’un Massimo Biocalti et d’un cool de ses vinyles... » –, Gilles Peterson,
certain malentendu, d’autant plus que quelques mots (l’espace nous manque) Ferenc Nemeth complètement habités. avec son sens aiguisé du tracklisting idéal
Monk s’est laissé refiler le mauvais leur grande culture musicale et la façon Broken, annonce la couleur d’entrée : et de l’enchaînement qui fait mouche,
piano, mal accordé et loin des micros), dont ils ont su phagocyter le meilleur des la célébration du syncrétisme qui a assemblé trente-quatre titres issus
octette en tournée européenne en 1967, mondes. Dès les premières secondes, caractérise la musique de Loueke depuis des albums les plus emblématiques
deux piècettes en solo en janvier 1968 l’incroyable, effrayante et fascinante toujours va vous faire bondir plus haut de Sun Ra, créant ainsi une sorte de dj
au village vanguard (mais qui parle sur introduction Dialectes, un thème qui que les danseurs de kwasa kwasa. En set intimiste à écouter si possible au
‘Round Midnight ?)… on s’en étourdira figurait déjà dans “L’ombra di verdi”, fin d’album, la reprise de How Deep Is casque et toutes lumières éteintes. Des
en relisant (ou pas) les notes des éditions plante le décor. Apocalyptique diront les Your Love des Bee Gees est une agréable plages les plus planantes, cosmiques,
originales, certaines contemporaines du uns, jubilatoire rétorqueront les autres. claque : après avoir songé au fil des afro-futuristes – appelez ça comme vous
CD. Et l’on se demandera : pour Monk et En cherchant constamment, ô joie, morceaux à Pink Floyd, Led Zeppelin voulez – aux bouffées les plus libertaires,
Charlie Rouse passer de Butch Warren– à provoquer l’auditeur plutôt qu’à le ou encore Soft Machine, nous voilà au il met en valeur toutes ses facettes
Frankie Dunlop à Larry Gales–Ben Riley, rassurer, le trio de Marc Ducret aiguise bout de trois minutes de ce dernier musicales, des plus rassurantes aux
est-ce vraiment se répéter ? Dansons ! • les sens (à vif), et s’invente (sur le vif) un morceau en train de danser sur du plus perturbantes. “To Those of Earth...
FrAnçoiS MArinot présent aux saveurs de futur immédiat, soukouss ! Auparavant, il y aura eu cette And other Worlds” est une excellente
Personnels, dates et lieux
sans pour autant faire table rase du Veuve Malienne, une griotte qui pleure porte d’entrée – Trou de vers ? Trou
d’enregistrement précisés dans le livret. passé. Ainsi, via ces saisissantes et son défunt mari en fermant les yeux à noir ? Mystères de l’espace... – dans la
amoureuses relectures de Bob Dylan (The l’écoute d’un rock mandingue au milieu galaxie “omniverselle” d’un des grands
Times They Are A-Changin’ et Wigwam), du désert sahélien. Avec Even Teens, les disparus les plus influents du jazz actuel.
notre cœur balance entre l’envie de trois musiciens nous plongent dans un Livret soigné, détails discographiques
se lover dans un cocon nostalgique délire psychédélique juteux. Wacko Loco, complets, belles photos, reproduction de
et la volonté de battre un peu plus Aziza Dance ou encore Forgiveness sont pochettes... : vive l’objet-disque quand il
fort, tout près du cratère de ce volcan autant de morceaux qui font de ce disque est ainsi traité. • FrédériC GoAty
électrique habité par trois maîtres de un micmac rockailleux et cosmique Personnels, dates et lieux
l’interaction convulsive : Ducret, Chevillon délicieusement juste et harmonieux. • d’enregistrement précisés dans le livret.
et Échampard, la triplette insécable. • kAtiA touré 1955-1982. liner notes de robert l.
FrédériC GoAty Campbell.
lionel loueke (elg), Massimo Biocalti
Marc ducret (elg), Bruno Chevillon (b), éric (elb), Ferenc nemeth (dm). new york, Sear
échampard (dm) + Samuel Blaser (tb), Sound Studio, date non précisée.
Fabrice Martinez (tp), Christophe Monniot
(saxes). les lilas, le triton, 2-6 décembre
2014.

100 Jazz Magazine Numéro


Jazz Magazine Numéro679
679décembre
décembre2015
2015
/ janvier
- Janvier
2016
2016
FRANK ZAPPA

Weather Report
the legendary live tapes 1978-1981
4 CD Columbia Legacy / Sony Music

Inédits. Weather Report est un des plus grands groupes de N°1 DES VENTES VIDÉO EN FRANCE
l’histoire du jazz. oui, du jazz, j, a, deux z : « We don’t fuse DÈS SA SORTIE !
nothing » disait Joe Zawinul. Si besoin était, cette copieuse
inespérée somme d’inédits enregistrés durant l’une des Zappa, à son Zénith
périodes les plus fécondes du groupe le prouve de façon
éclatante. Le Monde
Le DVD de « Roxy The Movie », graal dont plus
Tony Zawinul (le fils de) et Peter Erskine ont mis en son un audio
movie de plus de quatre heures : deux cd se penchent sur la personne n’osait rêver
tournée 1978 et deux autres sur celles de 1980 et 1981. Zawinul, Jazz Magazine
so(u)rcier des claviers plus sûr de lui que jamais, affirmait son
pouvoir. Pastorius, maître-fou de la basse électrique au sommet Des musiciens hallucinants de virtuosité et de facilité
de son art – Jimi, sors de ce corps ! –, le lui contestait avec toute Télérama
la folie nécessaire. Shorter, maître zen habité par la grâce, planait
au-dessus des débats, tandis qu’Erskine insufflait une sacrée dose
de swing (re)bondissant. La richesse mélodique et la phénoménale Les concerts légendaires de 1973 au
intensité de leur musique laissent toujours aussi pantois. Elle
est ici livrée sans fard, brute de décoffrage, dans sa vérité nue. Roxy de Los Angeles sont disponibles en
(oubliez les trois faces live de “8:30”.) Lors des tournées 1980- DVD et Blu-ray pour la toute première fois !
1981, le percussionniste Robert Thomas, Jr. s’était joint à ces trois
instrumentistes-compositeurs de génie et ce batteur surdoué de 24 Image et son restaurés.
ans. Les meilleurs titres de “heavy Weather”, “Mr. Gone” et “Night Contient des titres joués
Passage”, ne sonnèrent sans doute jamais aussi bien. Pour en uniquement au Roxy.
savoir plus (détail des morceaux, anecdotes, etc.) sur cette somme
historique absolument indispensable, rendez vous dès maintenant Déjà disponible en DVD, Blu-ray et CD+DVD.
sur www.muziq.fr. • FrédériC GoAty
Joe zawinul (cla, p, vocoder), Wayne Shorter (ts, ss), Jaco Pastorius
(elb, voc, dm), Peter erskine (dm), robert thomas, Jr. (perc). tokyo,
osaka (Japon), Berkeley, Phoenix, Philadelphie, reading, rochester
(états-unis), londres (Angleterre), juin 1978-juin 1981.

EAGLE VISION IS A DIVISION OF EAGLE ROCK ENTERTAINMENT LIMITED.


Eagle Rock Entertainment is a Universal Music Group company. www.eagle-rock.com
www.zappa.com

décembre 2015 - Janvier 2016 Numéro 679 Jazz Magazine 101


le guide

FoCuS
Suite de la page 99
“Tangerine Sparkle” n’est pas un umlaut Mangelsdorff et qui lors du Zopot

records
disque de guitariste mais bien Festival de 1957, inspira au public
celui d’un trio, augmenté quand polonais l’expression de “Frankfurt
et comme il faut par des invités Sound”. Quant à “Modern”, c’est
dont la palette sonore est aussi une notion très relative, puisque cet
riche que celle de leurs hôtes. Trois CD du label témoignent d’un acteur de la free music européenne
Recommandé. • Julien Ferté des années 1970 l’était déjà
collectif ignorant les frontières entre deux décennies plus tôt lorsqu’il
olivier louvel (elg), Gilles Coquard
(b), nicolas Viccaro (dm) + Alex la France et la Suède, entre swing jouait entre 1955 et 1959 avec la
tassel (bu), Benoît Widemann (cla). européen et free music. La Machine Ronde rythmique de l’orchestre de Kurt
Moods Studio, Vannes, avril 2014. Music Makes the World Edelhagen, avec le “Four Brothers
le Peeping Tom de Pierre- Go round Saxtet” et une rythmique, dont
Antoine Badaroux (as), 1 CD LaMR / Musicast Gary Peacock alors en garnison en
Axel Dörner (tp), Joël Grip Allemagne, était le contrebassiste,
RÉVÉlATIoN !
(b) et Antonin Gerbal (dm), ou aux côtés de son frère Emil
qui avait déjà exploré des Nouveauté. C’est un big band. et de Dusko Goykovich, dans un
Le premier morceau s’intitule Ten idiome cool mâtiné de hard bop.
passages secrets entre
Bucks. La musique est sèche et Cette série d’archives en majorité
le bop et l’avant-garde tranchante. Il n’y a pas de place pour
contemporaine, réitère sur inédites témoigne de cette évolution
la fluidité, et pour cause ! Ce sont du concept de modernité, le plus
“Four Girls” en alternant deux compositions
hans Lüdemann du trompettiste (qui m’évoquent le trio
des beats cuivrés, soufflés et pincés
introduisant une voix qui scande, une
souvent sur des partitions originales,
das reale klavier jusqu’aux accents coltraniens
d’Anthony Braxton avec leo Smith et leroy voix qui slame, qui rappe presque. d’heinz Sauer en 1963 au sein
1 CD BMC / UvM Jenkins) et deux exercices de “traitement” « La musique donne la pulsation d’un groupe qui reviendra bientôt
Nouveauté. Après “Die Kunst des (sans électronique ni informatique) de Four du monde », dit-elle. Elle, c’est la d’une tournée asiatique avec de
Trios” (2012), le titre et son sous-titre Girls du saxophoniste Boots Mussulli et slameuse Déborah Ribeiro, dite nouvelles idées en tête. Mention
(“Ein kölner Konzert”) sonnent un d’I Got Rhythm par Don Byas (la fameuse Déb’Bo. Ses mots sont la formule spéciale pour un chase de 1960
peu gonflés, mais le texte précise version en duo avec Slam Stewart ?). magique à l’entrée dans la caverne entre Albert et le baryton Karl
le projet du pianiste allemand : Fidel Fourneyron sur “high Fidelity” de la Machine Ronde, cet orchestre Blume. Non seulement quasiment
ajouter aux possibilités en apparence de quinze musiciens créé en 2011 tous les solos de Mangelsdorff le
[✪✪✪✪] s’inscrit dans la
infinies du « piano réel » celles que et dirigé par le saxophoniste Jordan hissent au panthéon de l’instrument,
tradition des grands solos Philippe. Ça groove et swingue au
lui offre l’échantillonnage numérique, mais le niveau des musiciens qui
des années 1970-80, plus gré de dix morceaux qui font la
pour l’ouvrir à de nouveaux espaces l’entourent rend ces faces très
sonores et microtonaux. Lüdemann méthodique que Paul part belle aux musiques urbaines : recommandables. • FrAnCk BerGerot
veut aussi s’atteler, à l’occasion Rutherford, sur un champ hip-hop, électro, soul, trip hop, Personnel détaillé dans le
de ce concert solo, à brouiller les plus étendu qu’Albert etc. Le tout avec un soupçon de livret avec notamment dusko
frontières entre composition et Mangelsdorff, plus concis rock. La chaleur est palpable. Goykovich, Fred Christmann (tp),
que l’un et l’autre, mais L’orchestral se mêle au conceptuel. emil Mangelsdorff (as), Günter
improvisation pour tenter d’échapper kronberg (as, bars), Hans koller,
aux limites propres à chacune. selon cet éclectisme qui Cet opus est riche en thèmes Joki Freund, Heinz Sauer (ts), karl
Sans manquer d’intérêt, le résultat le fait passer du Duke orchestra à l’oNJ originaux – de Fat Man, patchwork Blume (bars), Attila zoller (elg),
peine à décoller et à convaincre. Le d’olivier Benoît comme on change de hypnotique, à Tachycardia, Pepsi Auer (p), Gary Peacock, Peter
inhalation caféinée aux accents trunk, Günter lenz, Hajo lange (b),
“piano réel” d’abord (Präludium 1) cravate. rudi Sehring, Hartwig Bartz, ralph
explore de façon un peu abstraite les ambient en passant par mOOn,
le plus étonnant reste cet “Euro Swing” delirium cosmique et onirique,
Hübner (dm)… 1955-1963.
rapports de densité et d’intervalles de l’Umlaut Big Band qui reprend le
présents sur le clavier, jusqu’au plus ou encore Tic Tac, composition
répertoire des grands orchestres européens étourdissante du quartette de la
petit d’entre eux. Puis surgissent
de l’ère swing, souvent inspirés de Paul chanteuse Julia Chesnin. La voix
les micro-intervalles (Blaue Kreise)
censés bluesifier une mélodie Whiteman, mais aussi de suave de cette dernière apporte une
simple d’allure populaire mais qui Fletcher henderson et Duke teinte supplémentaire à ce disque
nous transportent en pleine démo Ellington : les Anglais Jack multicolore et multidimensionnel.
dans un magasin de claviers. hylton et Bert Ambrose bien Inutile de résister. La Machine
Dans le développement, un sûr, mais aussi l’orquesta Ronde, jazz band alternatif, nous
Demon espagnol, léo entraîne résolument dans sa ronde.
accompagnement de main gauche
semble tout droit venu d’un autre Vauchant pionnier du • kAtiA touré christof May
“Köln Concert”, allusion renouvelée jazz français, lud Gluskin Jordan Philippe (ts, fl, arr), la deeper Green
Machine ronde (personnel détaillé
dans Heartbeats à partir de 3’15. transfuge de chez Whiteman, dans le livret). loguivy-Pougras, 1 CD Challenge Records / Socadisc
Sur Präludium 2, l’ostinato rythmique le Belge Fud Candrix, un roboratif Tiger Rag Studios kerwax, mai 2014. Nouveauté. Lors des premières
sur piano préparé paraît pâlot face des Jazz Virtuosen de James Kok inattendu écoutes, certaines choses m’ont
aux trouvailles d’un Benoît Delbecq. dans l’Allemagne de Goebbels… En tout un peu agacé. Par exemple, la
Avec Ankunft, l’effet de déphasage
dix-sept raretés transcrites et dirigées par Albert voix de Susanne Abbuehl, lisant
est plus intéressant, mais avec une
matière musicale si traditionnelle il Pierre-Antoine Badaroux (as), qui signe les Mangelsdorff de brefs extraits de poèmes
notes de pochette, avec louis laurain (tp), Mainhatten Modern d’Emily Brontë, n’apporte pas
s’entend trop comme un effet. Loin grand-chose. ou encore quelques
du concept défendu, c’est le pianiste Fidel Fourneyron (tb), Antonin-Tri hoang, les 1 CD ou 1 LP Sonorama / sonorama.de
bidules électroniques qui m’ont
réel et l’improvisateur aux aguets frères Dousteyssier (anches), Bruno Ruder ✪✪✪✪ paru dispensables. Au fil des
que je préfère, tel qu’on l’entend (p), Sébastien Beliah (b), Antonin Gerbal, etc. écoutes cependant, il m’est apparu
Inédits.
dans le plus musclé Rollende Steine. • FrAnCk BerGerot Mainhatten fait que Christof May, à deux ou trois
• VinCent Cotro référence à la exceptions près, n’a pas laissé
umlaut Records / umlautrecords.com
Hans lüdemann (p, piano virtuel). scène jazz de les machines prendre le pouvoir
köln, loft, 16 mai 2013. sur la musique. Certains bruitages
Frankfurt-am-Main
où grandit Albert électroniques, certaines textures

102 Jazz Magazine Numéro 679 décembre 2015 - Janvier 2016


sont très délicatement appariées. du swing est encore
C’est souvent très riche, presque très prégnante, comme
trop. May soigne aussi bien ses celle de Charlie
premiers plans que ses arrière- Christian. Non que
plans. S’il était peintre, il serait le ces caractéristiques
genre de gars qui dessine toutes les communes suffisent à
feuilles de cet arbre qu’on discerne à définir des interprètes
dont chacun manifeste
au palais des congrès
peine à l’horizon dans la brume. May
a une main très sûre pour opposer sa personnalité propre. Pas
sons bruts et raffinés. Dans Eric, son
sens des contrastes fait merveille,
question, bien sûr, de leur
attribuer un ordre de préférence. Ven. 18 : 20h30
avec sa clarinette délicate, où ressort Mecca, qui eut son heure de Amélie, Eddy et le Big Band
toute sa formation classique, qu’il gloire chez Blue Note, s’inspire
jette toute crue dans un clapotis
de percussions rustaudes. Mais
surtout de Tal Farlow et de Joe
Pass. Son association avec le Mardi 22 : 17h
le principal atout de ce disque vibraphoniste Jack hitchcock Satin SwingerS
reste la trompette de Nils Petter confère à son quartette une
Molvaer, qui atteint ici des sommets coloration particulière. L’année
d’expressivité. Sa version de Lonely précédente, en 1954, Bill De
Arango enregistrait pour EmArcy
Mer. 23 : 17h
Woman touche au sublime, avec Sweet Sixteen Strings
un début d’improvisation un peu avec une rythmique aussi légère
orientalisant, un peu titubant. qu’efficace et le renfort du pianiste
Le disque s’éclaire par sa seule
présence. • JeAn-FrAnçoiS Mondot
Johnny Williams, fin improvisateur.
Chuck Wayne, enfin, connu pour sa
Sam. 26 : 17h
participation au premier quintette Jérôme Lelard Trio
Christof May (as, cl, bcl, ss)
Florian zenker (g), Bob Wijnen de George Shearing et au big band
de Woody herman, est sans doute
(keyboards), Jens loh (b), eric
Hoeke (dm, loops), Susanne
Abbuehl (voc), nils Petter Molvaer
le plus “moderne” des trois. Il Dim. 27 : 20h30
(tp). Hilversum, studios Wisseloord,
compte en Brew More et Zoot Sims Christian Morin Jazz Quartet
des partenaires stimulants avec qui
2009-2012. Tournée 2015
il s’entend à merveille. Rien à jeter.
Lou Mecca • JACqueS ABouCAyA

Bill De Arango
lou Mecca quartet : Mecca (elg),
Jack Hitchcock (vib), Vinnie Lun. 28 : 17h
chuck Wayne Burke (b), Jimmy Campbell (dm).
Hackensack, 25 mars 1955.
Philippe Combelle Trio
3 Swinging Guitar Sessions Bill de Arango quartet : de Arango
(elg), Johnny Williams (p), teddy
1 CD Fresh Sound / Socadisc kotick (b), Art Mardigan (dm). new
york, 20 mai 1954.
Mar. 29 : 17h
Réédition. Trois sessions qui Chuck Wayne quintet : Wayne Jazzmagnac
permettent de se faire une idée (elg), Brew Moore, zoot Sims
(ts), Harvey leonard (p), George
des grandes tendances de la
guitare en des temps où l’influence
duvivier (b), ed Shaughnessy (dm).
new york, 13 avril 1953. Mer. 30 : 17h
Véronique Hermann Sambin
livre
West coast Jazz Coeur de VILLE
Par Alain tercinet
Du ven. 18 au mer. 30 décembre
Eupalinos / Parenthèses, 382 p., 18 €
la West Coast ? Moins qu’un style, une région TOUTE LA VILLE AU
où s’est amalgamée une multitude de pratiques
issues du bop tel qu’il s’était cristallisé au sein RYTHME DU
des orchestres de Woody herman, Stan Kenton et
quelques autres groupuscules. un lieu d’accueil FESTIVAL JAZZ NOËL
où se croisaient ceux qui le quittaient et ceux qui
s’y rendaient, ne faisant parfois qu’y passer. un
sujet bien réel et néanmoins aussi préhensible
qu’une savonnette mouillée. C’est pourquoi cet
ouvrage fit date et ravit les jazzfans lors de sa première édition en Infos / Billetterie :
1986. Alain Tercinet nous en promettait une révision depuis des lustres.
la voici. Appartenant à une génération où le jazz West Coast était
considéré par certains comme une dégénérescence, il a pu aujourd’hui
se débarrasser d’éléments argumentaires qui n’ont plus cours, a pu
clarifier certains points sur lesquels il a lui-même pris de la hauteur
de vue, en développer d’autres en y insérant des informations qui
faisaient défaut à l’époque ou en adoptant des points de vue nouveaux,
désimbriquant certaines incises en réorganisant ponctuellement son
plan qui globalement reste le même. les derniers chapitres ont seuls
connu des modifications et augmentations importantes, concernant
notamment les écoles européennes. Tel qu’il reparaît, il reste sans
équivalent, même outre-Atlantique, si l’on fait exception du West Coast
Jazz de Ted Gioia plus complémentaire que concurrent. • FrAnCk BerGerot

décembre 2015 - Janvier 2016 Numéro 679 Jazz Magazine 103

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le guide

Calvi, René Caumer, fut donné à réjouit de découvrir le trio encore


Calvi, après un premier concert inédit qu’il forme avec Jasper GRoS PlAN
de rodage la veille aux Petits Somsen et André Ceccarelli.
Joueurs à Paris où j’avais pris un

Thomas
Pas d’énorme surprise, mais
plaisir fou (voir blog du 18 juin difficile de faire la fine bouche.
2014 sur jazzmagazine.com). Anne Blomster Sang illustre
Deux concerts ? Est-ce suffisant l’évidente sinuosité des parcours

Strønen
pour faire sonner un big band ? harmoniques pieranunziens, avec
Il y a là une affaire de métier, or un superbe drumming aux balais.
Gil Mellé il est là. Plus un répertoire dont The Surprise Answer revisite
the Blue note years, les partitions de Sammy Nestico, le blues avec ce qu’il faut de
1952-1956 Thad Jones et Rob McConnell, surprise et de tension, prétexte
2 CD Fresh Sound / Socadisc voire Peter herbolzheimer, à un vigoureux swing collectif. Ce batteur-compositeur
indiquent aux arrangeurs invités Les 4 Improtales témoignent,
Réédition. Je dois avouer avoir (Stan Laferrière, Dave Wolpe, de façon variée, de l’une des
norvégien publie
longtemps considéré les pochettes
des albums du saxophoniste
Pierre Bertrand) une orientation dimensions essentielles de l’art simultanément sur eCM deux
générale où ce métier peut de Pieranunzi, une improvisation
baryton Gil Mellé sans lui avoir débarquer à tout moment et se collective qui conserve l’idiome
albums : l’un avec Food,
jamais accordé la priorité de
mon porte-monnaie. Aussi le
sentir chez lui. Plus, à sa tête, la du jazz et se concentre sur la dominé par les sonorités
passion de Jean-Loup Longnon.
regroupement intégral de ses Dans ces conditions, écouter
narration. Ses deux comparses
font plus que jouer le jeu, ils y
électroniques, l’autre
faces Blue Note pour une somme un big band live (si possible en sont forces vives de proposition. acoustique et chambriste.
inférieure à 25 € a-t-il quelque club, sans micro), est un plaisir La sonorité timbrée de Somsen
chose d’alléchant. D’autant plus qui ne se refuse pas. Mais le s’élève dans une ballade à la belle
que Jordi “Fresh Sound” Pujol disque ? Les amoureux de cette Pour “This Is Not A Miracle” [✪✪✪✪],
coda bluesy (B.Y.O.H.). Intégrée au publié sous le nom du groupe Food,
s’est fendu d’un plaidoyer de tradition s’y retrouveront, avec concept de la série, une interview
sept pages assorti des liner notes des reprises comme Little Pixie, Thomas Strønen a commencé par
d’une dizaine de minutes occupe
originales et d’une iconographie dont le caractère vertigineux la dernière plage. Le pianiste y enregistrer des heures
reprenant les pochettes d’époque. reste intact, des originaux qui font évoque ses douleurs dorsales, de musique plus ou
Plus, en bonus, un concert claquer le cuivre et mugir l’anche Rome et l’italianité de son art ou moins improvisée
radiodiffusé inédit du 5 octobre comme il faut et des solistes qui encore son souci de la forme et en compagnie de
1957 au Café Bohemia (avec ont le feu au cul. Je souhaite de l’interplay. • VinCent Cotro ses acolytes, le
Paul Motian). on croise au long aux indifférents de croiser cet saxophoniste anglais
enrico Pieranunzi (p), Jasper
de ces plages une foule de orchestre les yeux dans les yeux, Somsen (b), André Ceccarelli (dm). Iain Ballamy et le
musiciens dignes d’intérêt, voire si les organisateurs veulent bien Gütersloh, théâtre, 29 août 2015.
tout à fait remarquables (George
guitariste autrichien
lui prêter vie. • FrAnCk BerGerot
Wallingon, Tal Farlow, Red Mitchell, Christian Fenesz, les
Jean-loup longnon (tp, scat,
oscar Pettiford, Max Roach, Joe dir), Alex Bourguignon, Franck trois officiant de surcroît aux dispositifs
Morello, Ed Thigpen), au service Guicherd, Julien Alour, Brice électroniques. le batteur a ensuite
Moscardini, nicolas Folmer (tp), soumis ce matériau brut à un long
de compositions originales et Philippe renault, Bastien Ballaz,
d’ambitions formelles évoquant la ramon Fossati, Guy Arbion (tb), travail de montage, remontage, mise en
West Coast. Mais ce sympathique Pierrick Pedron, Samy thiebault, boucle et autres triturations sonores,
atelier permanent mené par un olivier temime, Alexis Avakian, jusqu’à accoucher d’une fascinante
Jean-Philippe Scali (sax), Jerôme
instrumentiste assez modeste Barde (elg), Pierre de Bethmann, fresque futuriste aux ambiances de
peine à retenir mon attention qui, à
son écoute, se laisse distraire par
zool Fleischer, Antonio Farao (p),
Jean-Philippe Viret (b), Andrea Jerome Richardson Blade Runner, se distinguant par la
finesse de ses textures synthétiques et
mille autres expérimentations de la Michelutti (dm), Marc thomas, Complete 1958-1962
Chloé Cailleton, Antoinette recordings un souci constant du détail, sans oublier
même époque en attente sur mes d’Angelli (voc). Calvi, 18 juin 2014. un sens consommé de la dramaturgie
étagères. L’histoire retiendra de 2 CD Fresh Sound / Socadisc
au fil des 47 petites minutes que dure
Gil Mellé les belles pochettes qu’il Réédition. Parmi les multi-
conçut pour Blue Note, catalogue cet album brumeux et mélancolique.
instrumentistes qui ont ajouté À l’opposé de cet univers de science-
dont il fut le premier bopper blanc. la flûte à leur panoplie durant
C’est déjà ça ! • FrAnCk BerGerot fiction, “Time Is A blind Guide” repose
les années 50-60, tels Bobby sur une formation purement acoustique,
Personnel détaillé dans un livret de Jaspar, Eric Dolphy, Roland Kirk ou
30 pages. dont l’instrumentation à géométrie
yusef Lateef, il faut admettre que
variable combine trois cordes (violon,
l’instrument occupait généralement
une place secondaire, ou du moins violoncelle, contrebasse) et trois
percussions au piano du Britannique
Enrico Pieranunzi extrêmement spécifique. Jerome
Richardson, lui, a au contraire réussi Kit Downes. Entre jazz, musique de
tales From the unexpected chambre et minimalisme, la musique
à l’intégrer avec une égale maîtrise
1 CD Intuition / Socadisc dans les contextes les plus variés, évoque une veine “ECM scandinave”
Nouveauté. Le présent album comme en témoignent les front line plus attendue (quoique assez réussie),
est le troisième d’une série de “Midnight oil” en compagnie d’où ressortent néanmoins deux brefs
“European Jazz Legends”, fruit de Jimmy Cleveland (trombone) et intermèdes pour percussions seules,
Paris-calvi Big Band d’une initiative conjointe entre le Kenny Burrell (guitare), ou “Meeting miniatures sonores parfaitement
r comme rené magazine allemand Jazz Thing, le In Studio” avec Julius Watkins (cor) agencées, évoquant quelque rituel zen
1 CD Autoproduit / UvM
label Intuition, la ville de Gütersloh et Bosko Petrovic (vibraphone). par leur sobriété nimbée de silence. •
et la WDR de Cologne. on ne Cette adaptabilité est également PASCAl rozAt
✪✪✪✪ s’étonne guère de retrouver une flagrante dans “Going To The
Nouveauté. Cet hommage au contribution du pianiste romain Movies”, consacré aux musiques ECM / universal
fondateur du Festival de jazz de dans ce cadre, même si on se de films, mais ce qui frappe encore

104 Jazz Magazine Numéro 679 décembre 2015 - Janvier 2016


The Amazing Keystone Big Band
présente

davantage est qu’il soit parvenu à


développer un style très personnel,
avec un swing tout en finesse, bien
loin des effets sautillants ou des
clichés orientaux si souvent associés
à la flûte. • JonAtHAn GluSMAn
Personnel détaillé dans le livret.
Hackensack, 10 novembre 1958 et
21 octobre 1959 ; Belgrade, 16 juin
Un CD et un livre-CD
Yves Rousseau
1960 ; new york, avril 1962.
Wanderer Septet complètement jazz
1 CD Abalone / L’Autre Distribution
Nouveauté. La déclaration
à découvrir en famille !
d’amour d’yves Rousseau au
compositeur de la Wanderer Disponible maintenant
Fantasie commence par le nom
du groupe. Elle emprunte des
chemins variés pour se relier à un
modèle peu sinon jamais abordé
Joe Rosenberg par le jazz – pourtant prodigue
Ensemble en ce domaine. Piano, clarinette,
rituals and legends violon et voix sont là comme il se
doit. Les contrastes schubertiens
1 CD Challenge / Socadisc
– du clair à l’obscur, du tourment
✪✪✪✪ à la liesse populaire – sont traités,
Nouveauté. En étirant sur filtrés, parfois superposés, au
six longues minutes l’énoncé fil d’arrangements conçus et
à deux sopranos du thème exécutés en finesse. Inégale
inaugural Ramkali – le morceau se révèle l’exploitation de cette
en durera vingt au total –, Joe matière précieuse dans le jeu
Rosenberg prend d’emblée le collectif. Le groupe ne semble
parti de nous faire entrer dans souvent se lâcher que quand
une autre temporalité, comme s’éloigne l’ombre envahissante
on le ressent souvent à l’écoute du compositeur. Je m’interroge
de la musique hindoustani, dont aussi sur le choix d’intégrer de Raconté avec panache par
façon fragmentaire tant d’œuvres
plusieurs compositions de l’album
s’inspirent librement : comme une et de références éloignées, Édouard Baer
ou sur celui de faire lire des
méditation musicale au bord de
l’immobilité, amenant l’attention à
extraits de la correspondance du Imaginé avec humour
compositeur, alors que le propos
se focaliser sur les mouvements
musical vaut surtout par l’écart par Taï-Marc Le Thanh
les plus infimes. Et si le tempo
et l’onirisme entretenus à son
s’accélérera sensiblement égard. Il faut avouer enfin que Joyeusement illustré
par la suite, sous l’effet de le classicisme musical est bien
rythmes venus du Burundi ou difficile à extraire de son contexte
par Rose Poupelain
de Bali, les développements stylistique, malgré quelques très
continueront de s’inscrire dans beaux développements d’Edouard Orchestré avec talent par
une durée qui fait fi des règles Ferlet, ou le bouleversant solo
du prêt-à-écouter. Pour habiter The Amazing Keystone Big Band
pris par Jean-Marc Larché sur les
ce temps long, le leader s’est accords de l’Andante de La Jeune
entouré d’une rythmique en fille et la mort. En définitive, tous
apesanteur, merveilleuse de ceux qui, comme yves Rousseau,
poésie et de précision, ainsi que accordent à Schubert une place
de de quelques-uns des meilleurs de choix dans leur « éducation de
saxophonistes de la scène l’oreille et de l’âme » aimeront ce
française actuelle, mariant leurs disque, généreux jusqu’à l’excès
voix dans des configurations allant dans l’étreinte du souvenir. •
du quintette au nonette. on se VinCent Cotro
plaît à suivre leurs chants comme yves rousseau (b, comp), Pierre-
on s’engagerait dans un parcours François roussillon (bcl), thierry
initiatique, chemin ouvert aux Péala (voc), xavier desandre
navarre (perc), régis Huby (vln),
seuls auditeurs qui accepteront de edouard Ferlet (p), Jean-Marc
s’arracher à leur rythme quotidien. larché (ss). Malakoff, Studio
• PASCAl rozAt Sextan, juillet 2014.
Joe rosenberg (ss), daniel Suite page 108
erdmann (ts, ss), Bruno Angelini
(p), Arnault Cuisinier (b), edward
Perraud (dm) + Antonin-tri Hoang,
Stéphane Payen (as), robin Fincker www.keystonebigband.com
(ts), olivier Py (bars). Malakoff,
Studio Sextan, décembre 2014.

décembre 2015 - Janvier 2016 Numéro 679 Jazz Magazine 105

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les ch cs choc
magazine

Duke Ellington Marc Ribot count Basie Linx / Fresu /


the Columbia Studio
Albums Collection, 1959-
la Corde Perdue
(the lost String)
live in Paris, 1957-1962 Wissels
2 CD Frémeaux & Associés / Socadisc
the Whistleblowers
1961 1 DvD La huit/ESC Conseils & Distribution Réédition-Inédit. Vous allez rire, 1 CD Bonsaï / harmonia Mundi
1 coffret de 10 CD Columbia Legacy / Sony Music Réédition. « Il est plus facile de mais j’ai été indifférent au fameux
“Atomic Basie”, jusqu’au jour où j’en Nouveauté. A une époque où le jazz
Réédition. Vue de 2015, cette période percevoir les cris que d’identifier les
ai découvert l’orchestre tel qu’il fut (notamment vocal) a tendance à
de Duke en rien décisive ni pour blessures » : cette phrase, lâchée
enregistré pour Europe 1 les 9 et 12 s’éparpiller en direction d’un public
lui ni pour l’histoire semble par Marc Ribot au début du film,
novembre 1957 à l’olympia de Paris, déboussolé par l’excès d’offres, il
un fourre-tout aux contours flous résume à elle seule le projet
dix jours après l’enregistrement est bon qu’un trio de musiciens à
qu’il est urgent de redécouvrir cinématographique d’Anaïs Prosaïc
d’“Atomic”. l’impeccable maturité affirme avec
ou d’explorer pour… qui a suivi le guitariste new-yorkais
une solennité tout sauf pontifiante
pendant dix ans, à la recherche de
Il circula à la fin des années 1980 sous leur vision de cette musique.
… les xylos, vibraphones, bongos, ses blessures originelles, dans un
voyage musical mêlant le quotidien à le titre “Autumn In Paris”, produit par
timbales et autres crayons de couleurs la Count Basie Society. La splendide Qui, en effet, contesterait à David Linx,
qui bariolent l’orchestre sur “Jazz Party l’universel.
musculature du merveilleux félin Diederik Wissels et Paolo Fresu une
In Stereo” ; pour “Anatomy of A Murder” d’“Atomic” qui – je me suis senti un peu maturité abreuvée à l’on ne sait quelle
qu’au moins les cinéphiles connaissent ; Au-delà de l’excellent portrait de cet
moins seul en le découvrant – ennuyait fontaine de jouvence ? Qui ne lirait entre
pour “Festival Session” enregistré en important musicien contemporain, le
un peu André hodeir, se réveillait les lignes de leurs entrelacs mélodiques
quatre heures sur le répertoire de l’été film se transforme peu à peu en une
soudain, montrait les dents, rugissait et que la musique est à la fois la chose
écoulé, dans une atmosphère de concert, passionnante introspection d’un artiste
bondissait hors de la piste. Soyons moins la plus sérieuse et la plus ludique qui
l’orchestre applaudissant même à qui s’interroge sur sa vie et le monde qui
métaphorique : la prise de son au cœur soit, vibrante et vivante au fond des
l’annonce de deux solos des batteurs l’entoure, et nous fait comprendre son
de l’orchestre, entre la guitare de Freddie cordes vocales, au creux du cuivre de la
Sam Woodyard et Jimmy Johnson ; pour rapport à la création. L’itinéraire musical
Green, la contrebasse d’Eddie Jones et trompette et du bugle, entre les blanches
la décontraction similaire de “Blues In de cet inclassable de l’avant-garde new-
la grosse caisse de Sonny Payne, nous et les noires du piano et du Rhodes ? Et
orbit” et son bleu profond ; pour “The yorkaise place l’improvisation au centre
faisait vivre le concert de l’intérieur, quand le quatuor à cordes s’en mêle,
Nutcracker Suite” d’après Tchaïkovsky de sa musique, qu’elle soit classique,
parmi les grognements du Comte et les quelle coulée de miel sans traces de
et les suites Peer Gynt d’après Grieg cubaine, jazz, folk, blues, rock, soul
interpellations d’une section à l’autre. mièvrerie ni d’emphase. oui, ces trois-là
que Milan Kundera dans ses Testaments ou juive. Il en résulte un journal intime
Re-métaphore : l’impression d’être (et leurs complices) savent ce qu’est la
trahis compte parmi « les grandes audiovisuel qui mélange allègrement
immergé dans la salle des machines. pulsation libre, la joie du rebond ternaire,
œuvres du bonheur » avec celles qu’il époques (entre 1993 et 2003) et genres,
Je réécoutais encore ce concert il y a l’art de colorer les harmonies… et de
attribue à Stravinsky, Janacek, Miro évoque tant sa reprise de l’étude de la
quinze jours à plein volume, avec Philippe surprendre. Car on a beau les connaître
et Apollinaire ; pour les reprises de guitare classique (à l’âge de 30 ans) que
vincent de passage chez moi, hurlant par cœur, ces trois-là (depuis le temps),
compositions anciennes dans “Piano in son quotidien de père de famille, rappelle
d’enthousiasme comme jamais je ne on n’en revient pas des trouvailles
the Background”, avec une puissance les attentats du 11 septembre 2001, ses
l’ai fait devant un match de rugby. Et sonores qu’ils ont dénichées pour ce
nouvelle, lorsque l’on sait que plus de concerts en soutien à la Croix Rouge et
bien revoici, tirés des archives de Daniel nouvel opus qui nous embarque dans son
puissance chez Ellington c’est juste son aversion pour la politique de George
Filipacchi, onze de ces quinze titres avec élan de conteur d’histoires. Rien de flashy
encore plus de joie ; pour la petite Bush. Sa passion pour le Prime Time
hui autres du 29 mars 1960 au Palais de ou d’ostentatoire : que du frais et du
formation de cette “Unknown Session” d’ornette Coleman n’est pas oubliée,
Chaillot et vingt derniers le 5 mai 1962 juste, qui revitalise l’art de l’arrangement
qui, en 1979, rendit le sourire aux ni son amour de la musique cubaine ou
de retour à l’olympia. Pour être exact, il pour petite formation. on en reste
dukophiles inconsolables depuis le départ sa découverte de la scène No Wave en
ne s’agit pas d’un “Atomic Live”, mais ébloui ! • tHierry quénuM
de leur idole en 1974 ; pour le trio afro- 1978. Pour conclure en beauté, il nous
confie à la fin du film sa conception de d’un formidable best of, qui se renouvelle david linx (voc), Paolo Fresu (tp, bugle,
cubiste de “Piano in the Foreground” ; quasiment sans redite de concert en élec), diederik Wissels (p, rhodes),
pour la bataille royale de “First Time ! l’improvisation libre : « On travaille sur Christophe Wallemme (b, elb), Helge
une surface vierge, puis on commence concert sans contourner les tubes Corner Andreas norbakken (dm, perc) + quatuor
The Count Meets The Duke”. Amen. • Pocket, Jumpin’ At The Woodside ou April
à entendre ses propres projections Alborea. Paris, studio de Meudon,
dAVid CriStol
mentales, une matière musicale refoulée in Paris. • FrAnCk BerGerot novembre 2014.
Personnels, dates et lieux détaillés dans détails dans le livret avec notamment thad
le livret. qui ressemble à une ancienne et étrange
Jones, Joe newman (tp), Frank Wess (ts,
musique juive et l’on finit par rencontrer fl), Frank Foster (ts), eddie davis, Charlie
son histoire profonde. » • lionel eSkenAzi Fowlkes, Count Basie, Freddie Green,
dVd toutes zones, stéréo, sous-titré en eddie Jones (b), Sonny Payne (dm), Joe
français. 52mn + bonus de 30mn (concert Williams, irene reid (voc).
solo en 2003).

106 Jazz Magazine Numéro


Jazz Magazine Numéro679
679décembre
décembre2015
2015
- Janvier
- Janvier
2016
2016
92x252_MILES DAVIS_Mise en page 1 13/11/15 16:20 Page1

LES ANNÉES WARNER


EN VERSION REMASTERISÉE

M I L E S D AV I S
Eric Le Lann
life on Mars
1 CD Moods / L’Autre Distribution THE LAST WORD
Nouveauté. on connaît le trompettiste depuis longtemps
mais il nous montre une fois de plus combien ses THE WARNER BROS. YEARS
ressources semblent être sans limite quand il s’agit de
pousser le curseur un peu plus loin. COFFRET 8 CD
Déjà il y a deux ans, il nous avait enchanté avec “I Remember Chet”
(Bee Jazz). Dans une formule en trio sans batterie qu’affectionnait INCLUS 8 ALBUMS REMASTERISÉS
Chet Baker à qui il n’allait pas manquer d’être comparé, Le
Lann avait réussi à imposer une voix personnelle, touchante et DANS LEURS POCHETTES
magnifique, à cent lieues des imitateurs patentés. Et voilà qu’il nous
fait aujourd’hui le coup du quartette, cette formation basique vieille
MINI-VINYLE REPLICA :
comme le jazz, comme s’il n’avait pas eu le temps d’en explorer
tous les contours en quarante ans de carrière. Et une fois de plus il TUTU
réussit son pari avec classe. Lui qui a tout joué avec tout le monde,
de Martial Solal à Archie Shepp ou Mike Stern, il s’entoure de trois AMANDLA
jeunes musiciens en pleine ascension : Paul Lay, Sylvain Romano et
Donald Kontomanou peuvent tout faire avec du punch, du groove, DOO-BOP
de la grâce et du cœur, poussant leur leader vers les sommets. La
trompette au son joliment cuivré de Le Lann est souple comme un
SIESTA (B.O avec Marcus Miller)
saxophone et nous rappelle celle d’Eddie henderson, prince de la DINGO (B.O avec Michel Legrand)
ballade, dans un Everytime We Say Goodbye carrément magique.
D’un bout à l’autre, l’intelligence et la poésie habitent ce qui est l’un MILES & QUINCY - LIVE AT MONTREUX
des meilleurs disques de ce musicien qui a le jazz dans les gènes et
à qui l’approche de la soixantaine semble faire affleurer une sorte LIVE AROUND THE WORLD
de  “perfection chaleureuse” pleine de sérénité. Et il peut voyager LIVE AT NICE FESTIVAL (1986)
loin avec ce quartette ! • PHiliPPe VinCent
eric le lann (tp), Paul lay (p), Sylvain romano (b), donald
kontomanou (dm). Vannes, Moods Studios, avril 2015. LIVRET DE 60 PAGES
NOTES DE POCHETTES SIGNÉES ASHLEY KAHN

SORTIE LE 27 NOVEMBRE

décembre 2015 - Janvier 2016 Numéro 679 Jazz Magazine 107


le guide

Suite de la page 105


jazz, si ce n’est, à ses débuts, de carte de visite nous offre
GRoS PlAN avec notre ex-rédac’ chef Jean-
Louis Ginibre. Pourtant, “Rural
un aperçu assez précis de ses
références et qualités. A partir
Still Life” (Impulse, 1968) et de compositions originales de

John Zorn
“Great Scott !” (A&M, 1972) belle facture encadrées par deux
sont des disques épatants, et reprises soigneusement choisies
son L.A. Express est une des (le standard Easy Living et Tears
meilleures formations jazz-funk Inside d’ornette Coleman) fixant
des seventies. Musicien de studio en quelque sorte les bornes
Kendrick Scott Toujours aussi prolixe, le compositeur fort respecté, Tom Scott n’a certes de son “champ d’action”,
oracle et agitateur new-yorkais nous enregistré aucun chef-d’œuvre, Richard Sears développe un
plonge une fois encore dans les et l’on n’est pas obligé d’aimer style à la modernité tempérée
We Are the drum à la tête d’un trio d’une belle
profondeurs infernales, à la tête de sa sonorité au soprano. Gravé
1 CD Blue Note / Universal live à New york, “Apple Juice” est homogénéité. Avec un vrai sens
son nouveau trio Simulacrum. de la continuité, il y passe de
Nouveauté. Le batteur Kendrick cependant un disque essentiel.
Scott et sa formation, le Kendrick À son L.A. Express du milieu séquences résolument swing (où
John Zorn a décidément de la suite dans des années 1970 répondit en son sens très clair de l’articulation
Scott oracle, viennent de rejoindre
l’écurie Blue Note avec un premier les idées, se plaisant à décliner chaque quelque sorte cet éphémère N.y. n’est pas sans évoquer hampton
album, “We Are The Drum”, neuf nouveau concept en une salve de disques à Dream Band, qui sonnait, Eric hawes) à des contextes plus
ans après “The Source”, publié sur la parution souvent rapprochée, au risque de Gale, Richard Tee et Steve Gadd déstructurés et “modernistes”
le label du musicien. Selon Terence sur-solliciter jusqu’à ses fans les plus fidèles. aidant, comme une version bis ressuscitant les fantômes du
Blanchard, il est l’Art Blakey de sa Constitué de l’organiste John Medeski et des du formidable groupe Stuff. Dr. mythique trio de Paul Bley du
génération – venant d’un ancien “métalleux”  Matt hollenberg à la guitare John chante sur un titre, le bien début des années 60 (avec Steve
membre des Jazz Messengers, et Kenny Grohowski nommé So White And So Funky ; Swallow et Pete LaRoca). Rien
difficile de douter. Mais ce n’est Eric Gale signe un solo de guitare de révolutionnaire donc mais un
à la batterie, le trio
pas à l’écoute de “We Are The acoustique à tomber dans In My nouveau talent à suivre. •
Simulacrum – du nom StéPHAne olliVier
Drum” que l’on peut en juger. d’un premier album paru Dreams ; avant de donner une de
Coloriste subtil sur l’ensemble de ces leçons de slap qui n’allaient richard Sears (p), Martin nevin
en mars dernier – s’inscrit (b), evan Hugues (dm). los Gatos,
l’album, Kendrick Scott ne donne par tarder à faire sensation dans
dans la filiation des redwood room, 24 et 25 juin
à entendre son drive ravageur le monde entier (Miles Davis 2014.
que sur Synchrony, seul morceau formations hardcore du
était sur le point d’effectuer son
swing du disque. on appréciera maître, comme Painkiller comeback...) et de laisser Ralph
son jeu chatoyant sur les timbres ou Moonchild, tout en s’en McDonald et Steve Gadd entrer
et les textures – mention spéciale distinguant par l’absence d’élément hurleur dans la danse, Marcus Miller
pour le trio de cordes (guitare, (saxophone ou voix) apportant un contrepoint appuie avec conviction sur sa
piano et basse) sur le titre Mantra, aux rythmiques lourdes et massives. Pour pédale wah wah dans Instant
d’une agréable densité, ou à cette “The True Discoveries of Witches and Relief ; quant au regretté Richard
petite perle scintillante et aérienne Demons” [✪✪✪✪], le trio devient quintette en Tee, sa gospel touch et son jeu
qu’est Touched By An Angel. Mais accueillant la six-cordes de Marc Ribot et la de piano électrique font merveille
la déception est grande quant au
morceau sans grande profondeur
basse de Trevor Dunn, deux fidèles zorniens.
outre une densité accrue, l’ensemble y gagne
d’un bout à l’autre. • doC Sillon
tom Scott (ts, ss, lyricon), eric
John Stevens Away
qu’est This Song In Me, co-écrit Gale, Hugh McCracken (elg, g), John Stevens Away
et chanté par Lizz Wright. La
surtout en spontanéité et sauvagerie, les richard tee (cla), Marcus Miller - Somewhere in Between -
reprise de Never Catch Me, signé zébrures des deux guitares (elb), Steve Gadd (dm), ralph Mazin ennit
Flying Lotus, ne convainc pas s’entre-lacérant dans une Mcdonald (perc) + dr. John (p,
débauche d’énergie rock voc). new york, the Bottom line, 2 CD BGo Records / Import Angleterre
non plus. L’opus n’échappe pas à 15, 16 et 17 janvier 1981.
certaine linéarité que l’on pourrait qui ne s’apaise que dans Réédition. En créant au mitan
attribuer à un manque de matériau les deux dernières plages, des années 1960 le Spontaneous
thématique et à un langage plus atmosphériques. Par Music Ensemble, le batteur John
harmonique qu’on eût préféré plus contraste, le troisième volet Stevens devint rapidement une
aventureux. • kAtiA touré sorte d’Art Blakey du free jazz
“Inferno” – où le trio officie
John ellis (sax, bcl), taylor eigsti
anglais – un Art Blakey certes
seul – paraîtrait presque nettement plus limité dans son
(p, elp), Michael Moreno (elg), Joe
Sanders (b), kendrick Scott (dm), un peu mou du genou, avec un son moins jeu... (Evan Parker, Dave holland,
lizz Wright (voc). new york, Sear agressif, voire un peu étouffé. l’album vaut Kenny Wheeler, Derek Bailey
Sound Studio. tout de même par sa pièce éponyme de vingt et Norma Winstone firent à un
minutes, inspirée par le roman d’August Richard Sears moment ou à un autre partie
Strindberg, où alternent déchaînements Skyline de sa formation à géométrie
sonores et étranges moments d’accalmie. variable.) Tout en continuant de
1 CD Fresh Sound New Talent / Socadisc
À noter enfin que les peintures abstraites diriger le “SME”, Stevens fonda
ornant les pochettes sont signées de John Réédition. on commence à en 1975 un nouveau groupe,
Zorn himself. Quel talent, quand même ! • parler outre-Atlantique de ce Away, et se mit à explorer les
PASCAl rozAt
jeune pianiste depuis qu’il a possibles du jazz-rock, sous la
remplacé Ethan Iverson dans le double influence du Miles Davis
Tzadik / Orkhestra quartette de Billy hart à l’occasion “électrique” (sans les racines
Tom Scott de quelques gigs et multiplié funky), et plus encore d’ornette
Apple Juice dès lors les collaborations avec Coleman, dont le Prime Time
des musiciens de la trempe commençait alors à marquer
1 CD BGo Records / Import Angleterre
de Joshua Redman, Ambrose son territoire de façon singulière.
✪✪✪✪ Akinmusire, Dave Binney ou Away signa trois albums : un live
Réédition. Tom Scott n’a jamais Mark Turner. Ce premier disque avec sa première incarnation (la
eu la cote avec les critiques de très bref (32 minutes) en forme meilleure), featuring Trevor Watts

108 Jazz Magazine Numéro 679 décembre 2015 - Janvier 2016


au saxophone (qui aujourd’hui un “volume Two”, signe de la inscrite au manifeste de son
encore prétend qu’Away était en confiance du boss de Fresh collectif Anti Ruben Brain Factory.
réalité son groupe...), puis deux Sound). Sur les dix titres ici Tikkun en est la réduction où
albums studio avec un personnel proposés, les huit compositions l’on retrouve une majorité de
entièrement renouvelé, constitué personnelles révèlent un univers membres de Ping, Florent Dupuit
intérieur d’une grande richesse compagnon de la première heure,
de sidemen hélas assez
(mention spéciale pour le titre Andrew Crocker et Jean-Michel
médiocres. Trop de morceaux d’ouverture After The Storm). Rick Couchet qui contribuèrent à
reposent sur des thèmes Rosato et Jerad Lippi apportent
simplistes aux vertus vaguement Yaniv Taubenhouse un soutien efficace et discret. Tikkun son entrée dans l’âge adulte.
Tikkun tire sa motricité de
hypnotiques (tout le monde Moments in trio - Volume venu présenter son album the 24 doors l’improvisation collective free
ne peut pas avoir le génie one fin octobre au Sunside, yaniv 1 CD Autoproduit / tikkun.fr et du système responsorial de
mélodique d’ornette) et s’étirent Taubenhouse a aussi démontré la liturgie séfarade. De cette
1 CD Fresh Sound New Talent / Socadisc RÉVÉlATIoN !
trop souvent en de longues sa capacité à habiter un standard pratique hirsute, qu’alimente
Nouveauté. Installé à New york avec Come Rain Or Come Shine. Nouveauté. Je me souviens
jam sessions mollassonnes et depuis 2009, le pianiste israélien des premiers concerts de Ping le feu rythmique de deux quasi
Tout un symbole pour un pianiste
pauvres harmoniquement. • yaniv Taubenhouse a débuté Machine. C’était encore tout frères de lait, et où chacun des
aux multiples facettes. • JeAn-
Peter CAto comme sideman (Anat Cohen, frais, mais il y avait un son ! soufflants se détache à tour de
louiS leMArCHAnd
John Stevens (dm), trevor Ari hoenig, Roswell Rudd…) Fred Maurin le devait à sa plume rôle de l’espèce de chœur qu’ils
yaniv taubenhouse (p), rick
Watts (as), Steve Hayton (elg), avant d’être remarqué par le rosato (b), Jerad lippi (dm). new naissante, mais aussi à sa jeune constituent et qui s’agrège et se
Peter Cowling (elb). Berlin, producteur espagnol Jordi Pujol. york, Avatar Studios, 18 mai 2015. rythmique : Rafaël Kœrner et désagrège autour de clameurs
quartier latin, novembre 1975. Son premier album “here From yoram Rosilio. Contrairement hymniques, il résulte une furieuse
Stevens (dm), robert Calvert There” (2013) avait permis de à Kœrner resté fidèle à Ping, allégresse qu’avait su porter en
(ts, ss), david Cole (elg), nick lui le free jazz du temps d’Albert
découvrir la personnalité d’un Rosilio a suivi sa propre route,
Stephens (elb), ron Herman (b),
Bréno t’fordo (perc). londres, interprète délicat doublé d’un serpentant entre le sillage du Ayler au Greenwich village, du
Phonogram Studios, 15 et 16 juin, compositeur inspiré. Impressions free jazz et la trace de ses Don Cherry de “Symphony For
25 et 26 octobre 1976. pleinement confirmées dans ancêtres marocains, avec une Improvisers”, ainsi qu’Eric Dolphy
“Moments in Trio, volume obstination militante pour le chez Charles Mingus et plus
one” (ce qui laisse supposer décloisonnement des esprits récemment henry Threadgill.

décembre 2015 - Janvier 2016 Numéro 679 Jazz Magazine 109


le guide

Une musique d’une belle humanité


à faire tourner sur nos scènes lES IMPoRTS GIBERT JoSEPh
sans tarder. • FrAnCk BerGerot
Andrew Crocker (tp), Jean-Michel
Couchet (as, ss), Florent dupuit,
Benoit Genoon (ts, fl), yoram
rosilio (b), rafaël kœrner (dm).
issy-les-Moulineaux, 7ème ciel, 18
mai 2015.

Troc
Crosstalk
1 CD Just Looking Productions / harmonia Mundi
✪✪✪✪
Jazz Magazine aime le rayon jazz de Gibert Joseph. Retrouvez
Nouveauté. En 2011, André les disques coups de cœur de la rédaction, en vente du lundi au
Ceccarelli, Jannick Top, Alex
Ligertwood et Claude Engel se
samedi de 10 à 20 h, 26 boulevard Saint-Michel, 75005 Paris, ou
retrouvaient pour reformer Troc, sur gibertjoseph.com.
le groupe qu’ils avaient fondé au
Franck Tortiller début des années 1970 et qui Enregistré en octobre 1975, “The Début 1973, quelques semaines après
François corneloup a profondément marqué toute Peacocks” (Sony Records / Import un passage en France, Bill Evans
Singing Fellows une génération de musiciens Japon) est-il un disque de Stan Getz effectue sa première tournée japonaise
et de mélomanes. À cette ou de Jimmie Rowles ? Des deux mon avec Eddie Gomez à la contrebasse et
1 CD LabelMCo / labelmco.com époque riche en explorations et capitaine ! le saxophoniste servant Marty Morell à la batterie, avec lesquels
✪✪✪✪ hybridations, Troc se distinguait en quelque sorte de parrain à l’un de il avait enregistré deux ans plus tôt le
Nouveauté. voilà des années par son originalité et son intensité ses pianistes favoris, rarement aussi mémorable “The Bill Evans Album”.
maintenant que Franck Tortiller – tous ceux qui ont assisté à
leurs concerts en témoignent
bien mis en valeur. Seul face à son “Live In Tokyo” (Sony Records), paru
et François Corneloup, de piano, en duo avec Getz (la version du sous ce titre au Japon et sous celui de
façon parallèle, développent encore avec nostalgie. Et bien
que l’équipe ait légèrement thème de Rowles qui donne son titre “The Tokyo Concert” aux Etats-unis,
des expressions musicales
personnelles à la fois exigeantes changé, c’est la même énergie au disque est d’une beauté à couper le révèle un trio certes moins “historique”
et néanmoins accessibles dans qui propulse aujourd’hui le souffle) ou, encore, avec Getz, Buster que celui avec Scott laFaro et Paul
leurs formes et leur vocabulaire. groupe vers des rivages où Williams et Elvin Jones (quel quartette Motian, mais dont le niveau d’interaction
Actif depuis 2011, ce duo vient jazz, blues, rock, soul, funk et inattendu !), Rowles fait subtil étalage ne laisse pas moins pantois. Quant
pour la première fois cristalliser progressif se mêlent intimement de son toucher raffiné et de sa grande au répertoire, il était en grande partie
cette complicité en proposant dans un formidable maelström. culture harmonique. Sans oublier de renouvelé. Morning Glory, tube country
une musique franche, claire, Comme toujours, on est envoûté chanter de façon aussi nonchalante de la chanteuse Bobbie Gentry, When
directe, fondée essentiellement par le caractère organique de qu’élégante. Autumn Comes de Clare Fischer et
sur la séduction du chant l’ensemble, avec des compositions Hullos Bolinas de Steve Swallow, joué
et de la danse à partir de faussement simples qui laissent
autant de place au chant et à
Juste avant de porter à nouveau très en solo, sont de très grands moments
mélodies pleines de charme et haut les couleurs du hard-bop avec de musique, qui font de ce live somme
remarquablement dessinées. l’écriture qu’à l’improvisation.
Jouant pleinement la carte de Comme autrefois, on reste son projet Eastern Rebellion, le pianiste toute historique un album à (re)découvrir
la spontanéité et du dialogue, subjugué par la voix unique et cedar Walton s’était essayé avec d’urgence. En rappel, Gloria’s Step et On
multipliant les humeurs et les poignante de Ligertwood, la basse succès au jazz-funk dans “Mobius” Green Dolphin Street réveillaient de (pas
cadres à partir d’arrangements profonde et grondante de Top (RCA Victor, 1975), qui vient enfin si) vieux souvenirs...
subtils redistribuant sans cesse – qui transforme pour l’occasion d’être réédité en cd par le label anglais
les équilibres et les rôles, les deux un ancien thème en ballade Expansion Records. Avec, entre autres, “Two For The Road” nous ramène en
musiciens n’oublient jamais qu’ils jouée à la fretless... –, et la Ryo Kawasaki à la guitare, une section 1977, l’année où Larry coryell ne publia
s’adressent à un tiers et offrent batterie souple et savante de de souffleurs (dont Frank Foster est pas un mais deux albums en duo avec un
une musique constamment lisible Ceccarelli, musiciens dont les le soliste principal), les percussions confrère guitariste : “Twin-house” avec
et imperceptiblement voyageuse qualités ne sont plus à prouver.
de Ray Mantilla et d’omar Clay, mais Philip Catherine et “Two For The Road”
dans sa façon d’intégrer ici une Mais en plus, on est emporté
par le jeu enflammé des aussi Gordon Edwards (elb) et Steve avec Steve Khan (Arista / Import Japon,
rythmique aux accents caraïbes
deux nouveaux, Julian oliver Gadd (dm), soit la section rythmique introuvable en cd depuis vingt-cinq
ou au déhanché de tango, là une
posture déclamatoire évoquant Mazzariello et Amaury Filliard, de Stuff, Walton réinventait face à ses ans), enregistré live entre 1975 et 1976.
le cante jondo andalou. La voix impressionnants d’implication, claviers Blue Trane de John Coltrane Spain de Chick Corea, Bouquet de Bobby
profonde du saxophone baryton d’inspiration et d’équilibre, que et Off Minor de Thelonious Monk, hutcherson, Juju et Footprints de Wayne
de Corneloup, avec ses obscurités ce soit dans leurs chorus ou leurs sans oublier de signer des originaux Shorter, General Mojo’s Well Laid Plan de
de forêt enchantée, n’a peut-être accompagnements. La musique de grande qualité (Road Island Red). Steve Swallow... : un répertoire de choix
jamais trouvé plus bel écrin que de Troc tourbillonne, vit, vrombit, Indispensable. “Mobius” est couplé pour deux solistes inspirés. « Si cela
les architectures mouvantes aux alternant entre calme et tempête, avec le nettement moins réussi avait été possible, précise le toujours
harmonies raffinées imaginées par rage et caresse, dans un esprit “Beyond Mobius”, qu’on prendra modeste Steve Khan, je me serais arrêté de
Tortiller. Du beau jazz populaire. alchimique qui rappelle le meilleur comme un bonus sans conséquence. jouer pour applaudir Larry ! » • Peter CAto
• StéPHAne olliVier des seventies. Jouissif, et à voir
François Corneloup (bs), Franck absolument sur scène ! •
tortiller (vib, marimba). Chagny, Félix MArCiAno
théâtre des Copiaus, 17 et 18 avril Alex ligertwood (voc), Amaury Filliard
2014. (elg), Julian oliver Mazzariello (elp),
Jannick top (elb), André Ceccarelli
(dm). Fatouville-Grestain, retentive
Sound Agency, novembre 2012.
Studio de Meudon, novembre 2013.

110 Jazz Magazine Numéro 679 décembre 2015 - Janvier 2016


en vue ces prochaines années. ce n’est d’un engouement, au
Qui voudrait se passer d’un moins d’un intérêt réel pour un DVD
rythmicien au swing aussi félin genre que certains jugeaient
et au drive aussi contagieux ? moribond. À ce succès de
Ce qu’il y a de réjouissant dans fréquentation s’ajouta celui de
le drumming selon viccaro, c’est l’album enregistré dans un studio
que rien n’est gratuit. Relances, de hambourg. Shake It Baby
breaks, roulements sont distillés gravé pour l’occasion par John
avec le souci permanent de Lee hooker devint même un
Robin Verheyen servir la musique. viccaro est véritable tube. Curieusement, il
A look Beyond un batteur qui sait se faire ne figurait pas au programme de
1 CD Challenge / Socadisc entendre (comprendre) tout en la prestation parisienne qui est
étant constamment à l’écoute. proposée pour la toute première
Nouveauté. Combiner le langage
d’olivier Messiaen et les rythmes Son premier disque en leader fois, issue des archives de Daniel
traditionnels d’Afrique de l’ouest, reflète idéalement la richesse Filipacchi. Deux CD donnent à
voilà une idée qui, si elle ne tombe de couleurs de son jeu. Entre entendre ce qu’on suppose être
pas sous le sens, n’en est pas l’atmosphérique et un rien l’intégralité du concert de 18
moins parfaitement représentative “billfrisellien” Costa Mesa signé heures, tandis qu’un troisième
des préoccupations de certains olivier Louvel, qui vient également contient des extraits de celui
jeunes jazzmen d’aujourd’hui. de publier son nouveau cd, de minuit. Entendre John Lee
featuring viccaro, et le duo hooker, Sonny Terry et Brownie
Talentueux saxophoniste belge
installé à New york depuis 2007, électrisant avec le grand Nguyên McGhee se produire pour la Alain caron 
Robin verheyen mène son projet
avec rigueur et talent, même si je
Lê, Thy, on zappe sans perdre
le fil entre diverses ambiances,
des plus méditatives (Intensions)
première fois en France est
aussi captivant musicalement
qu’historiquement. Plus étonnant
Band
dois avouer ne pas bien percevoir En concert
ici l’apport du grand compositeur aux plus intenses (Assiko Twerk encore est d’entendre le grand 1 DvD Cream Records / Sphinx Distribution
français. Mais après tout, les d’Étienne Mbappé, monstrueux à T-Bone Walker se faire huer par
influences les mieux assimilées ne la basse), des plus funky (Baton une partie du public sur le bien Depuis la dissolution d’uzeb, en1992,
sont-elles pas souvent les moins Rouge) aux plus gracieuses nommé You Don’t Love Me alors Alain Caron poursuit tranquillement
apparentes ? J’entends en tout (Ballad For Z). Et même quand qu’on l’imagine en train de faire sa route dans les traces du groupe
cas – et c’est déjà beaucoup – un notre homme s’autorise un solo le grand écart, la guitare dans qu’il avait fondé avec Michel Cusson.
jazz contemporain sophistiqué de quatre minutes, 25 Years After, le dos, ce qui, aux États-Unis,
Et si les équipes et les ambiances
et maîtrisé, dont le caractère on pense moins à Tony Williams lui valait des acclamations. Loin
de se laisser impressionner,
varient, c’est toujours dans le même
“africain” se manifeste moins (source d’inspiration majeure, me
semble-t-il) et à André Ceccarelli il réplique avec intelligence esprit qu’il décline son jazz-fusion
dans un exotisme de surface soigné et sophistiqué. Réalisée
que dans la compréhension (que viccaro semble admirer à ses détracteurs, et reprend
autant que nous) qu’à cet art du Moanin’ de Bobby Timmons, lors d’un concert donné au Québec
en profondeur d’un langage
rythmique subtil et complexe. storytelling propre aux batteurs pour preuve de son éclectisme. en 2015, à l’issue d’une grande
Sans séduction facile, mais qui n’ont pas que de la technique Dommage qu’un travail d’édition tournée, cette captation vidéo
vivante et créative, cette musique dans leur bagage, mais aussi des peu exigeant ne nous épargne donne l’occasion de le retrouver
est parfaitement servie par un idées. • FrédériC GoAty rien de longues introductions entouré d’une équipe à sa mesure, et
quartette sans piano superlatif, nicolas Viccaro (dm), olivier ou de fastidieux commentaires parfaitement rodée, avec notamment
dont on pourrait louer chacun des louvel, Anthony Jambon, nguyên qui se voulaient didactiques et Damien Schmitt, toujours aussi
lê (elg), Stéphane Guillaume, Bill qui paraissent aujourd’hui bien
membres, là où l’on se contentera evans (saxes), Marc Berthoumieux impressionnant à la batterie. Bien
de souligner la prestation haute en (acc), Grégory Privat, Alfio origlio sentencieux. • JACqueS Périn entendu, la basse – six cordes, frettée
couleurs d’un des trompettistes (p), Fred dupont (elp), Jérôme John lee Hooker (voc, g), Memphis et fretless – est à l’honneur, Caron
les plus mésestimés de ces vingt regard (b), étienne Mbappé (elb), Slim (voc, p), Shakey Jake (voc,
Hyleen (voc). hca), Willie dixon (voc, b), Sonny développant toutes les facettes de sa
dernières années, le bouillant et terry (voc, hca), Brownie McGhee virtuosité. Mais ses compagnons ne
imaginatif Russ Johnson. • (voc, g), t-Bone Walker (voc, g),
Helen Humes (voc), davor kajfes
sont pas en reste, et l’on assiste à de
PASCAl rozAt
(p), Jump Jackson (dm). Paris, belles prestations de John Roney aux
robin Verheyen (ss, ts), russ
Johnson (tp), drew Gress (b), Jeff olympia, 20 octobre 1962. claviers et de Pierre Côté à la guitare.
davis (dm). Brooklyn, Systems two Comme toujours avec les membres
Studios, 21 septembre 2014. de la famille uzeb, l’ensemble est
impeccablement interprété, avec
de jolis moments de “bravoure
instrumentale”. Mais, loin de la folie
American Folk créative des pionniers de la fusion
à la “grande époque”, il demeure
Blues Festival trop sage et trop balisé pour susciter
1962 l’enthousiasme général – même si
live in Paris Jazz From America le public est conquis. Du jazz-rock
Nicolas Viccaro 3 CD Frémeaux & Associés / Socadisc on Vogue énergique et fort bien ficelé qui ravira
intensions Inédit. C’est avec les tournées
1 coffret de 20 CD vogue / Sony Music les aficionados de feu uzeb et autres
de l’American Folk Blues Festival ✪✪✪✪ Billy Cobham… • Félix MArCiAno
1 CD La Note Bleue Productions / Rue Stendhal
que l’Europe a véritablement Réédition. Si l’on n’a pas l’objet DVD toutes zones, 16/9, stéréo, 5.1, 89 mn.
RÉVÉlATIoN ! découvert le blues. La toute en main, l’intérêt ne saute pas aux
Nouveauté. Ce musicien déjà fort première édition, en 1962, a fait yeux : en vingt CD, quarante-et-un
expérimenté a tous les atouts pour escale à l’olympia le 20 octobre, albums produits par des labels
devenir l’un des batteurs les plus pour deux concerts, preuve si américains, mais tels qu’il furent

décembre 2015 - Janvier 2016 Numéro 679 Jazz Magazine 111


le guide

publiés en France par vogue en


25 cm ou en 45-tours. À quoi
livre Matteo Bortone débuter le saxophoniste Kenny
Gorelick, plus connu, hélas, sous
Travelers
bon racheter chez vogue des
faces Roost incomplètes de Stan
Les Rencontres Time Images
le nom de Kenny G. C’est pourtant
un talentueux claviériste, qui tente
Getz, celles de Charlie Christian du jazz et de Auand Records / auand.com ici de retrouver le feeling vintage
et Dizzy Gillespie au Minton’s, des la musique ✪✪✪✪ de ses premiers opus jazz-funk.
Prestige de Miles, des Blue Note
de Bud Powell mélangées à des
contemporaine Révélation Jazz Magazine, il y a
Ça fonctionne par instant, grâce
notamment à l’excellence de ses
Apollo de Mahalia Jackson, des
Sous la direction de deux ans, le groupe Travelers du accompagnateurs (Jimmy haslip,
King de John Lee hooker… et du Jean-Michel Court bassiste italien Matteo Bortone Robben Ford, vinnie Colaiuta...),
boogie, du revival, du jump jazz ? et ludovic Florin poursuit son passionnant voyage mais “Step It Up” ne nous fera
Mais dîtes-moi, vous aviez déjà Presses universitaires du midi, 184 p., 20 €
sonore à travers des compositions malgré tout pas oublier “Soft
mis la main sur les échanges de raffinées d’une originalité très Space” (1978) et “Water Sign”
Au cœur de la pratique identifiable en dépit d’une écriture
Duke Ellington et Billy Strayhorn de nombreux musiciens, (1979). • Julien Ferté
accompagnés par oscar Pettiford ouverte sur l’improvisation. Le
pareil sujet mériterait un grand ouvrage. Pour
saxophoniste et clarinettiste
au violoncelle en 1950 ? vous
aviez déjà entendu Jelly Roll
l’heure sont publiés les actes d’un colloque
de quelques heures, soit neuf exposés, plus Antonin-Tri hoang et le guitariste Brew Moore
Francesco Diodati nous live In Europe
Morton chanter Mamie’s Blues ou un recueil de témoignages auprès de Douglas
jouer The Crave sur General en Ewart, Joëlle léandre et Michael Mantler. surprennent et nous enchantent Sonorama / sonorama.de [Inédit]
1939 ? Et j’en connais plein qui on laissera aux athlètes du concept et du constamment, y compris dans la Admis parmi l’élite du saxophone
n’ont jamais entendu les débuts néologisme « la nouvelle approche critique » formidable relecture du Houses cool post-lesterien en 1949
de Vincenzo Carporaletti peu partageux de sa Of The Holy de Led Zeppelin ! •
du quartette de Dave Brubeck chez notion de musiques “audiodactiles” pourtant bien lors de la séance Prestige “The
lionel eSkenAzi
Fantasy ni les faces Aladdin de alléchante à lire la préface des deux directeurs. Brothers”, Brew Moore gagna
Lester young ? Il y a certes plus on appréciera l’élégance verbale d’Alexandre l’Europe en 1956 où il mourut
rationnel pour les acquérir, mais Pierrepont et la finesse du cheminement de Pierre Daniel Franck en 1973 d’une chute dans les
là, Miles, Mulligan, Lester, Chet, Sauvanet sur quelques questions de définition et Quartet escaliers d’un restaurant de
Garner, Bechet…, ça vous arrive l’on se mettra vraiment à table avec le toujours The hangout Copenhague. on l’entend ici en
sous le sapin aussi simple qu’une passionnant Pierre Fargeton et le cas Franz 1961 au Nalen de Stockholm
boîte de chocolats. Fainéants ! Koglmann dont il nous propose une vraie (re) Stunt / UvM
avec un trio emmené par Lars
La vraie raison de se faire offrir découverte (que l’on soit ou non lecteur des Suédois installé au Danemark, le Bagge, pianiste d’une belle
ce coffret, ce sont d’abord les relevés qu’il propose). Martin Guerpin s’attarde bassiste Daniel Franck (36 ans) vivacité, au Blue Note de Paris
sur les improvisées simulées du compositeur ofer présente son premier album en avec Lou Bennett (org), Jimmy
graphismes originaux reproduits Pelz. Wataru Miyakawa examine d’intéressantes
sur ces vingt pochettes cartonnées leader. Son groupe international Gourley (elg) et Kenny Clarke (dm)
applications des théories de George Russell
et plus encore dans ce livret de 52 à l’œuvre du compositeur Toru Takemitsu. – le batteur US Lewis Nash, très et pour une télé danoise avec
pages. vogue avait ses graphistes Deuxième moment fort, après Fargeton, l’éclairage en verve, et deux hongrois, Gabor Paul Godske (p), NhØP (b) et Alex
qui n’avaient rien à envier à ceux de Fred Maurin sur son usage des techniques Bolla (saxophone ténor) et Robert Riel (dm). La routine des clubs
de Prestige et Norgran, même s’ils spectrales avec Ping Machine. Suit une étude sur Lakatos (piano) - délivre une à l’époque ne manquait pas de
reconnaissaient leur influence, les opéras de Philippe Boesmans et son recours musique fleurant bon les années lustre ! • FrAnçoiS MArinot
tel Pierre Merlin, le plus prolifique à l’improvisation (confiée à Aka Moon) et, enfin, 60. Frère du patron, Tomas Franck
et élégant qui savait tirer sa un état des lieux de l’interdisciplinarité dans les (saxo ténor) vient apporter un
conservatoires par le compositeur-inspecteur
révérence à David Stone Martin. •
Henri Fourès. • FrAnCk BerGerot
supplément de swing sur trois
titres. • JeAn-louiS leMArCHAnd
Jean-René Mourot
AlFred Sordoillet
Personnels, dates et lieux
& Bruno Tocanne
Chroniques de l’imaginaire
d’enregistrement précisés dans le Initiative h
Dark Wave Jazzophone / jeanrenemourot.com
livret. 1939-1953.
Neuklang / harmonia Mundi S’il a déjà engendré quelques
chefs-d’œuvre (on pense là à
KRoNIK ExPRESS Lointain héritier du Sacre du
Tympan première manière,
Max Roach dialoguant avec Dollar
Brand ou Cecil Taylor mais aussi
Initiative h passe à la vitesse
Ambiq Peter Beets Quartet Blast supérieure avec ce deuxième
à Paul Bley et Paul Motian, Bill
Carrothers et Bill Stewart ou plus
Ambiq 2 Meets curtis Fuller Madness Is The Emergency Exit album, accueillant vincent Artaud
aux claviers ainsi que Médéric
près de nous Sophia Domancich
Arjunamusic Records / La Baleine live At Amersfoort Jazz Label Pince oreilles / collectifpinceoreilles.com et Simon Goubert), le duo piano/
Collignon et Émile Parisien en
L’improvisation libre – oui, je Festival Comme leurs voisins lyonnais batterie demeure une formule
invités spéciaux. Entre Bo de film rare, riche en potentialités.
sais, free improv ça fait plus Maxanter Records / UvM de Polymorphie (voir plus loin imaginaire et déferlante rock, le
chic – sous perfusion électronique parmi ces kronik express), Anne Mettant en œuvre une grammaire
J’ignore ce qui a poussé le big band toulousain emmené par fondée essentiellement sur
n’est pas toujours facile à fixer Quillier (elp, moog, comp), Pierre le saxophoniste David haudrechy
pianiste Peter Beets à republier l’ellipse et le contrepoint, le piano
sur disque. Les Berlinois Samuel horckmans (cl, bcl, comp) et défend avec une belle énergie une
ce concert avec Curtis Fuller, volontiers impressionniste de
Rohrer (dm, élec), Max Loderbauer Guillaume Bertrand (dm, sample, musique épique et flamboyante,
enregistré il y a plus de 15 ans, Mourot et la batterie coloriste
(cla) et Claudio Puntin (cl, élec) comp) recourent au texte récité, dont la démesure assumée n’est
mais je doute sérieusement de Tocanne explorent le versant
y parviennent cependant, sans mais de façon moins organique et pas la moindre qualité. •
que cela serve la réputation du intimiste de l’exercice pour une
sombrer dans l’abstractionnisme plus ponctuelle, avec une écriture
tromboniste qui n’était déjà plus PASCAl rozAt
musique déambulatoire souvent
clivant ou le minimalisme plus narrative et plus ouverte,
que l’ombre de lui-même. on intéressante mais, malgré le
désincarné. La clarinette rêveuse plus improvisée, bien qu’avec
flirte avec les synthés vintage, la
oubliera donc son phrasé hésitant,
une syntaxe relevant là encore Jeff Lorber Fusion titre du disque, manquant de
et leur fade reprise d’Arabia, en Step It up “profondeur imaginaire” pour se
batterie nourrie au dub prodigue du minimalisme. Laissant s’y
réécoutant celle de 1959, bien hisser au niveau de ses modèles.
des rythmes cotonneux. L’esprit développer des lignes mélodiques heads Up / Socadisc
plus inspirée, avec Benny Golson • StéPHAne olliVier
d’un autre Berlinois – d’adoption mettant en mouvement ce qui Aux yeux et aux oreilles de la
et Lee Morgan. • 
celui-là, Brian Eno, flotte dans ne serait autrement que pures Police du Jazz, le claviériste Jeff
JonAtHAn GluSMAn
l’atmosphère • Peter CAto ambiances. À suivre. • Lorber est coupable d’avoir fait
FrAnCk BerGerot

112 Jazz Magazine Numéro 679 décembre 2015 - Janvier 2016


1512_JazzmagDemie 12/11/2015 14:10 Page1

Mette Henriette
oscar Peterson Trio un rien convenus de jazz, soul et
funk aux grooves prévisibles et
« une vraie révélation »
live in Cologne 1970
tartinés de sonorité vintage – et
Jazzline/Socadisc [inédit] si on arrêtait d’abuser du Fender
Le trio formé par oscar Peterson Rhodes ? Ameen Saleem est un
avec le bassiste George Mraz et le bassiste compétent, mais pas
batteur anglais émigré en Californie encore un leader. La prochaine fois
Ray Price, aura été de courte durée. peut-être... • FrédériC GoAty
Inédit à ce jour, ce concert met en
valeur, outre la virtuosité légendaire
du pianiste canadien, la sonorité Julie Saury
profonde du contrebassiste. version carine Bonnefoy
notable du tube de Michel Legrand
The Windmills Of Your Mind (les
Felipe cabrera
The hiding Place
Moulins de mon cœur). •
JeAn-louiS leMArCHAnd Gaya Productions / Socadisc
Le répertoire repose essentiellement
Polymorphie sur les plumes de la pianiste et de
Cellule la batteuse. S’y entend une belle
énergie collective nourrie par leurs
Grolektif / L’Autre Distribution
qualités de frappe ou de toucher,
Confiée à Clément Edouard (as), mais aussi par des structures
Lucas Garnier (cla), Damien Cluzel favorisant de longues boucles ou
(bariton, elg) et Léo Dumont (dm), de surprenantes diversions. Malgré
la musique de Romain Dugelay le renouvellement des climats
(as) est-elle entièrement asservie rythmiques, un peu de routine
aux textes d’oscar Wilde, Jean s’installe dans les développements,
Zay, Albertine Sarrazin et Paul qui n’enlèvent rien à la cohésion, au Mette Henriette saxophone
verlaine admirablement dits par sens de la couleur et du rebond qui Katrine Schiøtt violoncelle
Marine Pellegrini ? hormis quelques animent ce trio. • VinCent Cotro Johan Lindvall piano
concises échappées free, elle
renonce à la dimension discursive Nicola Sergio Mette Henriette Ensemble
et “sportive” du jazz, au profit Migrants ECM 473 5212
d’une énergie et d’un son collectifs
relevant du rock, du minimalisme, Challenge / Socadisc
de l’ambient. En adéquation avec le Du beau piano, de belles harmonies,
thème de l’incarcération commun à du lyrisme sensible, mais un
tous ces écrivains. • pianiste entre Pieranunzi, Mehldau
FrAnCk BerGerot et musiques “classiques” (versions
savante ou adaptée pour le
Romane cinéma). Ce n’est donc pas pour la
personnalité artistique du musicien
Double Jeu
que l’on écoutera son album, mais
1 CD Frémeaux [réédition] pour se relaxer en fin d’après-midi,
✪✪✪✪ en automne, au coin du feu. Le
La décennie passée depuis sa lien entre l’expression et la source
publication originelle a entériné le d’inspiration du disque me paraît
statut de “Double Jeu” : un jalon du mince. L’actualité violente aurait-
jazz manouche moderne. Romane y elle dépassé ces “Migrants”-ci ? •
retrouve Stochelo Rosenberg pour ludoViC Florin
des conversations d’une fluidité
merveilleuse, et délaisse la pompe Donald Vega
manouche au profit d’une section With Respect To Monty
rythmique au drive impeccable. Resonance Records / Socadisc
Les compositions, inventives,
explorent des terrains bop, funky, Ce pianiste atteignit une certaine
valse (Double Jeu, classique de célébrité quand Ron Carter lui
Rosenberg), tandis que les reprises proposa de succéder à Mulgrew
affirment l’audace des protagonistes
(Blue Rondo à la Turk). Superbe. •
Miller dans son trio en 2013. Fan
depuis toujours de Monty Alexander, CHOC
BertrAnd BouArd ce natif du Nicaragua partage son
Design Alain Frappier dm15

goût pour les mélodies enlevées


magazine

et joyeuses. L’hommage rendu


Ameen Saleem au fougueux pianiste jamaïcain
The Groove lab permet de découvrir les premières
1 CD via veneto Jazz & Jando Music / Socadisc compositions de Monty. A signaler,
le rôle déterminant du guitariste
Sauf à tout ignorer des disques du Retrouvez l’actualité des sorties ECM
Rh Factor de Roy hargrove (invité Anthony Wilson. •
JeAn-louiS leMArCHAnd
sur www.club-u-jazz.com
sur cinq titres) et des meilleurs opus
de l’âge d’or de la nu soul, difficile
d’être captivé par ces mélanges

décembre 2015 - Janvier 2016 Numéro 679 Jazz Magazine 113


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janvier 2016
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114 Jazz Magazine Numéro 679 décembre 2015 - Janvier 2016


Clin d’œil à notre Une :
quand Frank Sinatra (de dos)
chantait face à son public
dans les années 1940.

le live
ChARLES GRANATA

festivals clubs concerts radio internet télévision

Napoleon Murphy Brock


Sons d’Hiver et une amie

première !
C’est le premier président de l’AACM,
le pianiste Muhal Richard Abrams
(photo), qui ouvrira en solo le festival
itinérant en val de Marne Sons d’hiver,
le 29 janvier à vincennes. À la même
affiche : le duo piano-violoncelle de
François Couturier et Anja Lechner.
EAGLE vISIoN

RENAND BAUR
Roxy musique
à Paris
Napoleon Murphy Brock, chanteur Le Lann au Petit Journal
et saxophoniste des Mothers of l’excellent quartette d’eric le lann (photo),
Invention de Frank Zappa dans
avec Paul lay (piano), Sylvain romano
les années 1970, jouera les 10 et
(contrebasse) et Donald Kontomanou (batterie)
11 décembre à La Chapelle des
sera au Petit Journal montparnasse le
RIChARDA ABRAMS

Lombards (Paris). En première


partie, projection du déjà légendaire 10 décembre. “life On mars”, le nouveau cd du
Roxy The Movie récemment publié trompettiste, est Choc (lire p. 107).
par Eagle vision.

Une nuit à l’olympia


Deux orchestres de cérémonie serviront de fil rouge
à la grande soirée musicale de TSF Jazz, “you And
The Night And The Music”, le 14 décembre à Paris à
L’olympia : le Sacre du Tympan de Fred Pallem et le Crazy
Moondog Band du bassiste Da Romeo. L’éclectisme
de la Radio Jazz sera au rendez-vous, de Sylvain Rifflet
à Anthony Strong, de yaron herman à Sarah McKenzie,
de Sullivan Fortner à Biréli Lagrène, de Géraldine Laurent
x/DR

à Cory henry.

décembre 2015 - Janvier 2016 Numéro 679 Jazz Magazine 115


rendez-vous

Rencontre Fêtes Le côté jazz


au sommet parisiennes de la force
Les 10 et 11 décembre Martial Si vous préférez Paris aux Créé au Jazz Mix de Jazz à vienne
Solal et David Liebman joueront en 2011, le programme The Jazz
sports d’hiver, Philip Catherine,
pour la première fois ensemble, et Side Of Madlib du saxophoniste
Emmanuel Bex et Aldo Romano
en duo ! Deux concerts par soir – Rodolphe Lauretta et de son
vous attendront entre les deux quintette (avec le trompettiste
il fallait au moins ça – à 19h30 et fêtes, du 26 au 28 décembre au
21h30 le 10, 20h et 22h le 11. olivier Laisney) rendra hommage
Sunset. Et c’est Rhoda Scott qui au producteur hip-hop Madlib,
vous fera changer d’année du
Larmes de clown 31 décembre au 2 janvier avec
jazzfan notoire et neveu de
Jon Faddis, le 4 à Paris (La
Une fois par mois, jusqu’en juin, son Lady Quartet (ci-dessous Manufacture 111). Le concert
notamment les 6 décembre et de gauche à droite la batteure sera précédé à 19h30 par la
17 janvier, à Paris (Théâtre de Julie Saury et les saxophonistes projection du documentaire Our
la Reine blanche), Jacques Di Lisa Cat-Berro et Sophie Alour, Vinyls Weighs A Ton.
Donato (clarinettes), Gaël Mevel rejointes le 2 par Géraldine
(piano, bandonéon) et Thierry
Waziniak (batterie) joueront sur le
Laurent). Et l’on finira le mois Tout en hammond
de janvier avec la chanteuse
film muet de victor Sjöström Les Le 7 décembre, au Jazz Club
Michele hendricks et son septette
Larmes du clown (1924). la vie est un songe de Saint-Denis, Emmanuel Bex
x/DR
les 29 et 30 au Sunside. recevra la chanteuse Elisabeth
Al Jarreau à la IMPRoPERA
Kontomanou qu’il accompagnera
seul à l’orgue hammond. on
bonne heure ! retrouvera l’organiste le 13 à

Le songe de
Le 1 janvier, la chaîne France
er
Butry-sur-oise aux côtés de
Ô consacrera sa fin de soirée à l’harmoniciste oliver Ker ourio et
Al Jarreau avec le documentaire du batteur Matthieu Chazarenc.
inédit de Thierry Guedj, Al
Jarreau l’enchanteur, suivi d’un
concert à 0h45.
Barre Phillips Swingin’ hamlet
« Est-ce possible de faire un Rhoda Scott et son lady Quartet Guillaume de Chassy s’est inspiré
xDR

opéra, qui soit l’abstraction du théâtre de Shakespeare pour


de tout ce que l’on aime à Frankie ses “Shakespeare Songs” (lire les
l’opéra, mais sans paroles – comptes rendus des 22 mars et
uniquement avec son histoire crève l’écran 4 octobre dernier sur jazzmagazine.
com) à paraître le 5 décembre et
et du son instrumental ? » C’est Le documentaire sur Frank
qu’il jouera le même jour à la Maison
la question que s’est posée le Sinatra All Or Nothing At All (Eagle
vision, Choc dans ce numéro) de la Poésie avec la collaboration
contrebassiste Barre Phillips, de la comédienne et réalisatrice
sera diffusé sur Arte
xDR

et qu’il a résolue en partant Delphine Lanson. La veille, on aura


le 23 novembre.
Sacrée Edith d’une pièce de l’espagnol entendu le trio Silences du pianiste
Pedro Calderon de la Barca avec Arnault Cuisinier et Thomas
Le guitariste Claude Barthélémy
(1636), La Vida es sueno. il en Percutant Savy au Comptoir, sous la halle
est impliqué dans le festival Roublot de Fontenay-Sous-Bois.
Piaf qui se tient jusqu’au 20 résulte une partition ouverte, Le 4 décembre au Perreux-
décembre au hall de la Chanson sept instrumentistes et deux sur-Marne (Centre des
(Paris-Parc de La villette, lehall. vocalistes (dans des langues Bords de Marne) Jean-Marie Laïka après
com) : Inédite Piaf avec le imaginaires) improvisant à Machado jouera en duo avec
l’accordéoniste Didier Ithursarry
Jeanne
comédien-chanteur Serge hureau partir d’une transposition C’est Laïka Fatien qui reprendra
(les 6, 12, 19 et 20 décembre). et ses Impulse Songs avec
musicale des dialogues et les percussions orientales et la Chanson de Maxence que
Edouard Ferlet accompagnera la situations dramatiques de européennes classiques de chantait Jeanne Added dans
chanteuse Manon Landowski le
11 décembre dans le programme
l’original. Créé en mai 2015 Keyvan Chemirani, Gisèle David, Nouvelle Vague de Stéphane
Putains de chansons de Nancy en mai dernier au festival Marion Fretigny et Christian Kerecki lors du concert du
Musique Action de Vandœuvre, quartette pour Jazz au Fil de
huston, sur ses propres textes et hamouy.
La Vie est un songe, un opéra l’oise, le 3 décembre à Ermont.
ceux de James Baldwin.
Jean-Charles Richard sera au
Sans frontières
improvisé sera repris les 17 et In-pulse saxophone (habituellement tenu
18 décembre au Mans (théâtre par Emile Parisien ou Antonin-Tri
Le batteur-percussionniste xavier
Tous les tempéraments (voir le de la Fonderie) à l’occasion de Desandre-Navarre est en tournée hoang) aux côtés de Guillaume de
mot du jazz p.127) sont attendus la parution sur disque nato. avec son “In-Pulse” quartet au Chassy et Fabrice Moreau.
à Brest au festival NoBorder du 10
au 13 décembre où, notamment, sein duquel Emil Spanyi a pris
la 5e Kreiz Breizh Akademi d’Erik la place de Grégory Privat aux
Marchand, parrainée par hélène côtés de Stéphane Guillaume et
Labarrière, accueillera Bojan Z. Stéphane Kerecki :  le 9 janvier
En prélude au festival, le sonneur à Aubagne (Théâtre Comœdia),
de cornemuse Erwann Keravec le 15 à Malakoff (Théâtre 71), le
présentera son programme Blind 19 à Nevers (Auditorium Jean
du 1er au 5 au Quartz de Brest, Jaurès), le 20 à Dijon (La vapeur),
avec Raphaël Quenehen, hélène le 21 à Nancy (Manu Jazz Club),
laïka Fatien
x/DR

Labarrière et Philippe Foch. le 23 à Courtry (L’Ecoutille).

116 Jazz Magazine Numéro 679 décembre 2015 - Janvier 2016


le live
agenda Jonathan Glusman

onj &
Dedalus FESTIVALS
l’oNJ rencontrera Julien lourau et Bojan Z
RURAL DÉToUR, Apt FESTIVAL AFRIcoLoR, le 18 Amélie, Eddy et le Big
et environs, jusqu’au 5 Île-de-France, jusqu’au Band
l’ensemble décembre (04 90 74 55 98, 24 décembre (africolor.com) le 22 Satin Swingers
de musique luberonjazz.net) Avec entre autres : le 23 Sweet Sixteen Strings
contemporaine 1er au 5 Laura Perrudin le 4 Chérif Soumano / le 26 Jérôme Lelard Trio
Dedalus autour de Sébastien Giniaux le 27 Christian Morin Jazz 4tet
MoNTE-cARLo JAZZ le 28 Philippe Combelle Trio
la partition ouverte FESTIVAL, Monte-Carlo, NUITS D’hIVER, Marseille, le 29 Jazzmagnac

PIERRE TURTAUD
de Philip Glass, jusqu’au 6 décembre du 9 au 21 (04 91 04 69 59, le 30 véronique hermann
Music With Changing (montecarlosbm.com) grim-marseille.com) Sambin
Avec entre autres :
Parts (1970) le 17 le 3 Mario Biondi,
le 9 Tomas Gouband / Will
Gregory Porter DU BLEU EN hIVER, Tulle, du
décembre à Paris
(Carreau du Temple). comme ils se le 4 hugh Coltman, Guthrie / Alexis Degrenier,
Ramuntcho Matta / Pablo 21 au 23 janvier 2016 (05 55
l’orchestre National retrouvent... Paolo Conte
le 5 Kyle Eastwood, Cueco / Jean-Marc Montera 26 99 10, dubleuenhiver.com)
le 21 Le Lobe , Guillaume
le 10 Marseille Labo Band
de Jazz donnera Le saxophoniste Julien Lourau et Melody Gardot
dirigé par Pablo Cueco, Flux 4tet Schmidt Trio (hervé Saint-
le 6 Daby Toure,
son programme le pianiste Bojan Z joueront en Barbara hendricks le 17 Erwan Keravec, valentin Guirons / Didier ottaviani)
le 22 Guillaume Schmidt
Berlin le 4 au Mans duo le 3 décembre à Paris (New Clastrier
Trio, Elodie Pasquier, Antoine
Morning) et le 15 janvier à Annonay. le 18 Arnaud Rivière / Thomas
(les Quinconces). JAZZ AU FIL DE L’oISE, Val-
Bonvalet Berjeaut Wasteland (Mike
Ils seront également au programme d’oise, jusqu’au 13 décembre Ladd / Naïssam Jallal / David
(01 34 48 45 03, le 19 Aude Romary / Jérôme
de l’émission open Jazz (France Noetinger, ErikM / Martin Neerman / Stéphane Kerecki
musique) du 2 décembre. jafo95.com)
Brandlmayr / Sylvain Daniel / Fabrice
le 2 yom 5tet
Moreau)
EoTh : le retour Trois pour un
le 3 Stéphane Kerecki 5tet
(Laïka Fatien / Jean-Charles
FESTIVAL NoBoRDER, le 23 Christiane Bopp / hélène
Brest, du 10 au 13 décembre Breschand, Moop, Antonin
Repris de l’opéra Escalator Over Richard / Guillaume de Chassy (festivalnoborder.com)
The Hill de Carla Bley par Bruno L’opération “Une entrée = trois / Fabrice Moreau), Giovanni Leymarie Magnetic Ensemble
clubs”, périodiquement programmée Musiques du monde avec entre (Fabrizio Rat / Adrien Spirli /
Tocanne, Bernard Santacruz et Mirabassi 4tet (Christos autres :
par les clubs de la rue des Lombards Rafalides / Gianluca Renzi / Benjamin Flament / Sylvain
l’Imuzzic Grand Ensemble, le 10 Bojan Z / Erik Marchand Lemêtre), Raymond Lazer
à Paris, sera consacrée au label Lukmil Perez) Kreiz Breizh Akademi #5,
“over The hills” sera donné le 4 Malted Milk
le 1er décembre à Dunkerque Gaya Music le 3 décembre. L’Adrien Bèrtran obree Trio SoNS D’hIVER, du 29 janvier
le 5 Marcio Faraco 6tet le 13 voï voï, Kamilya Jubran /
(Bateau feu), puis le 5 à Paris Chicot Trio (Sylvain Romano et (avec Lionel Suarez / Laurent au 21 février, Val-De-Marne,
Philippe Soirat), le quartette Kind of Sarah Murcia (01 46 87 31 31, sonsdhiver.
pour un concert Jazz sur le vif à vernerey / Philippe Baden Et aussi Before Noborder
Zoo du flûtiste Christophe Zoogonès Powell) org)
la Maison de la Radio, qui sera le 16 (Rennes Les Champs
le 29 janvier Muhal Richard
diffusé le 9 dans les Mercredis avec Grégory Privat et le Gaya le 6 Le Poulpe (Abbi Patrix / Libres) Erwan Keravec / Benat
Music orchestra (10 musiciens) vincent Mahey / Phil Reptil) Achiary / Raphaël Quenehen / Abrams, Anja Lechner /
du jazz. La version studio est le 11 Trio Joubran François Couturier
se succéderont au Baiser Salé. Ronan Le Gouriérec / Wassim
attendue chez tous les bons le 12 François Couturier / halal le 30 Dee Alexander / hamid
disquaires le 1er (IMR / Musea). Le trio de la batteuse Julie Saury François Mechali / François Drake / Michael Zerang, Mulatu
le 7 (Ile de Groix) Benat Achiary /
(Carine Bonnefoy, Felipe Cabrera) Laizeau Ronan Le Gouriérec, (Ile de Sein) Astaké’s Step Ahead Band
et le quartette Raven du chanteur
Paroles et Manu Domergue seront à l’affiche
le 13 olivier Ker ourio Trio
(Emmanuel Bex / Matthieu
Erwan Keravec Wasim halal le 31 Eve Risser White Desert
orchestra, Michel Portal /
musiques du Duc des Lombards. Le duo de Chazarenc), Alex ohen 5tet,
Gogo Penguin
FESTIVAL JAZZ À NoËL, le
Touquet-Paris-Plage, du 18
Bernard Lubat / hamid Drake

Frédéric Goaty contera le making la chanteuse Charlotte Wassy et du


le 18 Brad Mehldau Trio (Larry au 30 décembre (03 21 06 72 00,
of du film Ascenseur pour pianiste Julien Lallier présentera Gernadier / Jeff Ballard) letouquet.com)
l’échafaud de Louis Malle et de son disque “Eclipse” au Sunset où
sa légendaire musique improvisée se produiront également Sammy
à l’écran par Miles Davis, le Thiébault entouré du trio d’Adrien
5 décembre à Paris (Carré de Chicot et le trio “Brothers” d’Etienne PARIS
Baudouin). Lionel Eskenazi Déconfin, Géraud Portal et Kush
évoquera la vie de Charlie Parker Abadey.
lors de la conférence-concert de MARDI 1ER / 12 Caveau des légendes Jazz Club Étoile French Blues
Pierrick Pédron entouré d’Alain Baiser Salé Cynthia Abraham, Fabien Mary / Luigi Grasso / All Stars
vincent verger 4tet yves Brouqui / Adam over / New Morning Bojan Z / Julien
Jean-Marie, Jacques vidal et Cave du 38 Riv’ Bastien Stéphane Chandelier Lourau
Philippe Soirat le 24 janvier à Brison Trio Café laurent Leslie Lewis / Petit Journal Montparnasse
Paris (Sunside). Caveau de la huchette Evan Gérard hagen vigon & Rolling Dominos
Arntzen Swing Band Duc des lombards vincent Petit Journal Saint-Michel
Duc des lombards The Payen Leeway 6tet Nicolas Montier 4tet
Campbell Brothers Petit Journal Montparnasse Sunset Samy Thiebault 4tet
Espace Rachi Guy De Rapetous (Adrien Chicot / Sylvain Romano
Rothschild yom Petit Journal Saint-Michel / Philippe Soirat), Charlotte
Petit Journal Montparnasse Pierre Kellner 4tet Wassy / Julien Lallier, Géraud
Dixieland Sunset Indy Dibong / Natif’b Portal César Poirier 4tet
Petit Journal Saint-Michel Sunside Ralph Moore 5tet Sunside oran Etkin 4tet (Steve
San Francisco Jazz Band (voir au 1er) Nelson / helen Sung / Gautier
Sunset Paris Jazz Repertory Garrigue) / Charenee Wade
7tet JEUDI 3 / 12
Sunside Ralph Moore 5tet Baiser Salé Adrien Chicot Trio, VENDREDI 4 / 12
(Michael Chéret / olivier Christophe Zoogonès, Gaya Baiser Salé Maison Klaus
Truchot / Fabien Marcoz / Music orchestra (Klaus Blasquiz / Denis Leloup /
Andrea Michelutti) Carreau du Temple Un Benoît Wideman / Gilles Erhart /
Poco Loco (Fidel Fourneyron Laurent Cokelaere / Eric Lafont)
MERcREDI 2 / 12 / Geoffroy Gesser / Sébastien Cave du 38 Riv’ Paco Andreo
Cave du 38 Riv’ Maciek Beliah) 4tet
Pysz Trio (Simon Tailleu / Luc Caveau de la huchette Pete Caveau de la huchette Pete
Issenmann) Allen Swing Band Allen Swing Band
Caveau de la huchette Evan Duc des lombards Manu Cépage Montmartrois
Quand Jeanne et Miles prenaient l’Ascenseur pour l’échafaud Arntzen Swing Band Domergue Raven 4tet, Julien Georges Locatelli-Stefan Patry
x/DR