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Pour

Albio,
Alma de mi vida
I.
Si ce n’est plus tard, quand ?
« À plus ! » Le mot, la voix, l’attitude.
Je n’avais encore jamais entendu quelqu’un lancer À plus ! pour dire au revoir.
Ce mot, prononcé avec l’indifférence voilée de ceux qui se soucient peu de vous
revoir ou d’avoir un jour de vos nouvelles, donnait une impression de
désinvolture, de brusquerie et de dédain.
C’est la première chose qui me revient à l’esprit quand je pense à lui, et
j’entends encore ce À plus !
Je ferme les yeux, prononce le mot, et je suis de nouveau en Italie, il y a tant
d’années ; je marche vers l’allée bordée de pins, je le regarde descendre du taxi :
ample chemise bleue, col largement ouvert sur la poitrine, lunettes de soleil,
chapeau de paille, toute cette peau nue… Soudain il me serre la main, me tend
son sac à dos, retire sa valise du coffre, me demande si mon père est là.
Tout a peut-être commencé à ce moment-là : la chemise, les manches
retroussées, les talons ronds glissant hors de ses espadrilles effrangées,
impatients de sentir le gravier brûlant de l’allée qui menait à notre maison,
chaque enjambée demandant déjà : De quel côté est la plage ?
L’hôte américain de cet été. Un autre raseur.
Puis, d’une manière presque irréfléchie, et tournant déjà le dos à la voiture, il
fait un petit signe de sa main libre et lance négligemment un « À plus ! » à un
autre passager qui a probablement partagé avec lui le prix de la course depuis la
gare. Pas de nom ajouté, pas de plaisanterie pour adoucir cette manière abrupte
de prendre congé, rien. Son bref adieu : vif, cavalier ou brusque – à vous de
choisir, c’était le moindre de ses soucis.
Tu verras, pensai-je, c’est ainsi qu’il nous dira adieu le moment venu. Avec un
rude et négligent À plus !
En attendant, il va falloir le supporter pendant six longues semaines.
J’étais terriblement intimidé. Le genre inapprochable.
Pourtant je pourrais en venir à l’apprécier. De son menton rond à ses talons
ronds… Puis, en quelques jours, j’apprendrais à le détester.
Ce même jeune homme dont la photo sur la fiche de candidature, six mois
plus tôt, m’avait aussitôt paru contenir une promesse d’affinités immédiates.

Mes parents accueillaient un hôte chaque été : c’était leur façon d’aider de
jeunes universitaires à mettre au point un manuscrit avant publication. Quand
l’un d’eux arrivait, je devais libérer ma chambre et m’installer dans la chambre
voisine, beaucoup plus petite, qui avait été celle de mon grand-père ; durant les
mois d’hiver, lorsque nous étions dans la grande ville, elle devenait une sorte de
débarras et de remise à outils, et on disait que mon grand-père, mon homonyme,
y grinçait encore des dents parfois dans son sommeil éternel. Ces hôtes estivaux
n’avaient rien à payer, pouvaient disposer de toute la maison, et faire à peu près
tout ce qu’ils voulaient, à condition d’aider mon père, environ une heure chaque
jour, à venir à bout de sa correspondance et d’autres travaux d’écriture. Ils
devenaient presque des membres de la famille, et, au bout d’une quinzaine
d’années, nous étions habitués à recevoir de nombreuses cartes postales et des
cadeaux, non seulement vers Noël, mais toute l’année, de gens qui étaient
totalement dévoués à notre famille et s’efforçaient toujours, lorsqu’ils se
trouvaient en Europe, de passer un jour ou deux à B. avec leurs propres familles
pour revoir avec nostalgie la maison et leur ancienne chambre.
Aux repas il y avait souvent deux ou trois autres invités, parfois des voisins ou
des parents, parfois des collègues de mon père, des avocats, des médecins, des
gens riches et célèbres qui passaient le voir sur le chemin de leurs propres
maisons de campagne. Parfois nous ouvrions même notre salle à manger à un
couple de touristes qui avait entendu parler de l’antique villa et désirait
seulement jeter un coup d’œil. Ils étaient absolument ravis lorsqu’on les priait de
manger avec nous et de nous parler d’eux, tandis que Mafalda, informée à la
dernière minute, servait ses plats habituels. Mon père, qui était réservé et timide
en privé, n’aimait rien tant que d’avoir à sa table un ou deux jeunes spécialistes
prometteurs dans tel ou tel domaine, susceptibles d’entretenir la conversation en
plusieurs langues, tandis que la torride chaleur de l’été, après quelques verres de
rosatello, provoquait l’inévitable torpeur de l’après-midi. Nous appelions cette
tâche la corvée de table – et, au bout d’un moment, la plupart de nos hôtes
estivaux en faisaient autant.

Peut-être cela a-t-il commencé peu après son arrivée, lors d’un de ces
déjeuners épuisants où il était assis à côté de moi et où je pris conscience du fait
que, malgré le léger bronzage qui lui restait de son bref séjour en Sicile au début
de l’été, la paume de ses mains était aussi pâle que la peau lisse de la plante de
ses pieds, de sa gorge et de la face interne de ses bras, qui n’avaient guère été
exposées au soleil. Presque un rose clair, aussi luisant et doux qu’un ventre de
lézard. Chaste, candide, comme une légère rougeur sur le visage d’un athlète ou
la lueur de l’aube après une nuit d’orage. Il me disait des choses sur lui que je
n’aurais jamais su demander.
À moins que cela n’ait commencé pendant ces longues heures somnolentes
après le déjeuner où nous nous prélassions tous en maillot de bain dans la
maison ou dehors, vautrés çà et là, tuant le temps jusqu’à ce que l’un ou l’autre
suggérât que nous descendions vers les rochers pour piquer une tête dans la mer.
Cousins et autres membres de la famille, voisins, amis, amis d’amis, collègues,
ou à peu près quiconque se présentait à notre portail et demandait s’il était
possible d’utiliser notre court de tennis – tous étaient les bienvenus, libres de
paresser et se baigner et manger et, s’ils restaient assez longtemps, loger dans le
pavillon réservé aux invités.

Ou peut-être cela a-t-il commencé sur la plage. Ou sur le court de tennis. Ou
pendant notre première promenade ensemble, ce tout premier jour, lorsque je fus
prié de lui montrer la maison et ses environs et que, une chose menant à une
autre, je parvins à l’entraîner, au-delà du très vieux portail en fer forgé, jusqu’au
vaste terrain en friche et à l’ancienne voie ferrée qui reliait autrefois B. à N. « Y
a-t-il une gare abandonnée quelque part ? » demanda-t-il en regardant à travers
les arbres sous le soleil brûlant, essayant probablement de poser la bonne
question au fils du propriétaire. « Non, il n’y en a jamais eu ici. Le train
s’arrêtait simplement quand on lui faisait signe. » Ce train éveillait sa curiosité ;
la voie semblait si étroite. C’était un convoi de deux wagons portant l’insigne
royal, expliquai-je. Les Tziganes en avaient fait leur habitation. Ils y vivaient
depuis l’époque où ma mère passait l’été ici dans sa jeunesse. Ils avaient tracté
les deux wagons déraillés plus loin vers l’intérieur des terres. Voulait-il les voir ?
« Plus tard, peut-être. » Indifférence polie, comme s’il avait remarqué mon zèle
déplacé pour lui plaire et me repoussait sommairement.
Mais cela me piqua au vif.
Il dit qu’il voulait ouvrir un compte dans une des banques de B., puis rendre
visite à sa traductrice italienne, que son éditeur italien avait engagée pour son
livre.
Je décidai de l’y conduire à bicyclette.
La conversation ne fut pas plus facile à vélo qu’à pied. Nous nous arrêtâmes
en chemin pour boire quelque chose. Le bar-tabaccheria était très sombre et
vide. Le patron lavait le sol avec un puissant liquide ammoniaqué, et nous
ressortîmes dès que possible. Un merle solitaire, dans un pin d’Italie, chanta
quelques notes aussitôt recouvertes par le cri strident des cigales.
Je bus une bonne lampée au goulot d’une grande bouteille d’eau minérale, la
lui passai, puis bus encore. Je versai un peu d’eau dans ma main, m’en aspergeai
le visage et passai mes doigts humides dans mes cheveux. L’eau n’était pas assez
froide ni pétillante, et il ne restait qu’une sensation de soif non étanchée.
Que faisait-on de ses journées ici ?
Rien. On attendait que l’été s’achève.
Que faisait-on l’hiver, alors ?
Je souris en songeant à la réponse que j’allais donner. Il la devina et ajouta :
« Ne me dis pas : “On attend que l’été arrive” ? »
J’aimais qu’il lise ainsi dans mes pensées. Il allait piger le coup de la corvée
de table plus vite que ses prédécesseurs.
« En fait, c’est très gris et sombre ici en hiver. On vient à Noël. Le reste du
temps c’est une ville fantôme.
— Et vous faites quoi ici à Noël, à part griller des châtaignes et boire des
grogs ? »
Il me taquinait. J’esquissai le même sourire. Il comprit, ne dit rien, et on rit.
Il me demanda ce que je faisais. Je jouais au tennis. Nageais. Sortais parfois le
soir. Allais courir. Transcrivais de la musique. Lisais.
Il dit qu’il courait aussi. De bonne heure le matin. Où faisait-on du jogging
ici ? Le long de la promenade, surtout. Je lui montrerais s’il voulait.
Sa réponse me fit l’effet d’une rebuffade au moment où je commençais à
l’apprécier de nouveau : « Plus tard, peut-être. »
J’avais mentionné la lecture en dernier, supposant, d’après l’attitude
impétueuse, effrontée que je lui avais vue jusque-là, qu’elle figurerait aussi en
dernier sur sa liste. Quelques heures plus tard, quand j’appris qu’il venait de
terminer la rédaction d’un livre sur Héraclite et que la lecture ne tenait
probablement pas une place insignifiante dans sa vie, je me rendis compte qu’il
me fallait effectuer quelque habile rétropédalage et lui faire savoir que mes
centres d’intérêt réels étaient tout à fait semblables aux siens. Ce qui me
troublait, cependant, ce n’était pas la délicate manœuvre nécessaire pour me
racheter à ses yeux. C’était le soupçon gênant qui m’était venu, à ce moment-là
et déjà pendant notre conversation à bâtons rompus près de la voie ferrée, que
depuis le début, sans en avoir l’air, sans même l’admettre, j’essayais – en vain –
de lui plaire.
Quand je lui proposai – parce que tous les visiteurs aimaient l’idée – de
l’emmener tout en haut du campanile de San Giacomo, que nous appelions À-
en-mourir, comme dans « une vue belle à en mourir », j’aurais dû être assez
avisé pour ne pas rester planté là sans rien avoir à répliquer. Je croyais
l’amadouer en l’emmenant simplement là-haut et en le laissant contempler le
panorama, la petite ville, la mer, l’éternité. Mais non. Plus tard !

Mais il est possible que cela ait commencé bien plus tard que je ne le pense,
sans que je m’en sois rendu compte. Vous voyez quelqu’un, mais vous ne le
voyez pas vraiment, il est en quelque sorte dans la coulisse. Ou bien vous le
remarquez, mais rien n’« accroche », et avant même que vous soyez conscient
d’une présence, ou de quelque chose qui vous trouble, les six semaines qui vous
étaient offertes sont presque écoulées et il est déjà parti ou sur le point de partir,
et vous reconnaissez tant bien que mal ce qui a couvé en vous à votre insu
pendant tout ce temps et qui présente tous les symptômes de ce que vous êtes
contraint d’appeler un désir. Comment pouvais-je ne pas comprendre,
demandez-vous ? Je reconnais le désir quand je le perçois – et pourtant, cette
fois, il m’échappait complètement. Je voulais voir le sourire ironique qui
éclairait soudain son visage chaque fois qu’il lisait dans mes pensées, alors que
tout ce que je désirais vraiment c’était sa peau, juste sa peau.
Au dîner, le troisième soir, je sentis qu’il me regardait tandis que j’expliquais
les Sept Dernières Paroles du Christ de Haydn, que je transcrivais pour le piano.
J’avais dix-sept ans cette année-là et, étant le plus jeune des convives et le moins
susceptible d’être écouté, j’avais pris l’habitude de faire passer autant
d’informations que possible dans le plus petit nombre de mots. Je parlais vite, ce
qui donnait l’impression que j’étais toujours agité et que je mangeais mes mots.
Après que j’eus fini d’expliquer mon travail de transcription, je pris conscience
du regard attentif à ma gauche. Cela me grisa et me flatta. Il était manifestement
intéressé – il m’appréciait. Ça n’avait pas été si difficile, alors. Mais quand,
après avoir pris mon temps, je tournai enfin les yeux vers lui, je ne vis qu’un
regard froid et dur – quelque chose d’à la fois hostile et distant qui frisait la
cruauté.
Je fus anéanti. Qu’avais-je fait pour mériter ça ? Je voulais qu’il soit de
nouveau gentil avec moi, qu’il rie avec moi comme il l’avait fait quelques jours
plus tôt près de l’ancienne voie ferrée, ou quand je lui avais expliqué ce même
après-midi que B. était la seule ville italienne où la corriera, l’autocar de la ligne
régionale, portant l’image du Christ, passait très vite sans jamais s’arrêter. Il
avait ri aussitôt en comprenant l’allusion au livre de Carlo Levi. J’aimais ces
moments où nos esprits semblaient suivre des voies parallèles, où chacun
devinait immédiatement ce que l’autre songeait à dire mais retenait au dernier
moment.
Il allait être un voisin difficile. Mieux vaut me tenir à distance, pensai-je. Dire
que je m’étais presque entiché de la peau de ses mains, sa poitrine, ses pieds qui
n’avaient jamais touché une surface rugueuse – et de son regard, cet autre regard
plus aimable qui, lorsqu’il se posait sur vous, venait comme le miracle de la
Résurrection. Vous ne pouviez jamais soutenir assez longtemps ce regard, mais
vous deviez le soutenir pour découvrir pourquoi vous n’en étiez pas capable.
J’ai dû lui lancer un regard aussi sévère que le sien.
Pendant deux jours nos conversations cessèrent.
Sur le long balcon que nous partagions, nous nous évitions : saluts contraints,
banalités sur le temps, bavardages superficiels.
Puis, sans explication, les choses reprirent leur cours interrompu.
Est-ce que je voulais aller courir ce matin ? Non, pas vraiment. Eh bien, allons
nager, alors.
La souffrance et la joie d’une nouvelle rencontre, la promesse de tant de
bonheur presque à portée de main, les tâtonnements maladroits avec des gens sur
lesquels je pourrais me méprendre, que je ne veux pas perdre et dont je dois sans
cesse anticiper les réactions, ma ruse désespérée avec ceux que je désire et dont
je rêve d’être désiré, les écrans que je dresse si bien que, entre moi et le monde,
il semble y avoir non pas une seule mais plusieurs portes coulissantes en papier
de riz, l’envie de brouiller et débrouiller ce qui n’a jamais été vraiment codé en
premier lieu – tout cela a commencé l’été où Oliver est venu chez nous. C’est
dans chaque chanson qui fut un succès cette saison-là, dans chaque roman que je
lus pendant et après son séjour, dans toute chose, de l’odeur de romarin quand il
faisait très chaud au chant effréné des cigales l’après-midi – odeurs et sons avec
lesquels j’avais grandi et que j’avais connus chaque été de ma vie jusque-là,
mais qui prenaient soudain un relief inhabituel et évoqueraient à jamais pour moi
les événements de cet été-là.

Ou peut-être cela a-t-il commencé après sa première semaine, quand je fus
ravi de voir qu’il se rappelait encore qui j’étais, qu’il ne m’ignorait pas, et que je
pouvais donc me permettre le luxe de le croiser en allant au jardin sans avoir à
feindre de ne pas le remarquer. Les jours où nous courions ensemble de bon
matin, parfois jusqu’à B. et retour, alternaient avec ceux où nous allions nager.
J’aimais passer en courant devant la fourgonnette du laitier à une heure où il était
loin d’avoir fini sa tournée, ou devant l’épicerie et la boulangerie pas encore
ouvertes, j’aimais courir le long du rivage et de la promenade lorsqu’il n’y avait
encore personne en vue et que notre maison semblait être un lointain mirage.
J’aimais quand nos pieds, en un mouvement synchronisé, frappaient le sol en
cadence, laissant des empreintes sur la grève vers lesquelles j’avais envie de
retourner secrètement pour mettre mon pied là où le sien avait laissé sa trace.
Cette alternance de course et de nage était sa « routine » à l’université.
Courait-il pendant shabbat ? demandai-je un jour pour plaisanter. Il répondit
qu’il faisait toujours de l’exercice, même quand il était malade ; il en ferait au lit
s’il le fallait. Même quand il avait couché avec une nouvelle conquête la nuit
précédente, dit-il, il allait courir de bonne heure le matin. La seule fois où il ne
l’avait pas fait, c’était à cause d’une opération. Quand je lui demandai : « Opéré
pour quoi ? » la réponse que je m’étais promis de ne plus jamais susciter me
cingla comme un diable à ressort arborant un sinistre rictus : « Plus tard. »
Peut-être était-il essoufflé et ne voulait-il pas trop parler, ou voulait-il
simplement se concentrer sur son effort. Ou peut-être était-ce sa manière de
m’inciter à en faire autant – sans aucune malice.
Mais il y avait quelque chose d’à la fois glaçant et déroutant dans la distance
soudaine qui s’insinuait entre nous aux moments les plus inattendus. C’était
presque comme s’il le faisait exprès ; me laissait prendre confiance, puis retirait
brusquement tout semblant de camaraderie.
Le regard dur revenait toujours. Un jour, alors que je m’exerçais à la guitare à
ce qui était devenu « ma » table dans le jardin près de la piscine et qu’il était
étendu sur l’herbe non loin de moi, je reconnus aussitôt ce regard ; il s’était posé
sur moi tandis que j’étais concentré sur les touches, et quand je levai soudain les
yeux pour voir s’il aimait ce que je jouais, il était encore là : acéré, cruel, comme
une lame luisante qui se rétracte dès que sa victime l’aperçoit. Il m’adressa un
sourire un peu narquois, comme pour dire : Inutile de le cacher maintenant.
Garder mes distances.
Il avait dû remarquer que j’en étais peiné, et, dans un effort pour se faire
pardonner, il se mit à me poser des questions sur la guitare. J’étais trop sur mes
gardes pour lui répondre avec franchise. Il soupçonna en m’entendant chercher
mes mots que j’étais peut-être plus affecté que je ne le montrais. « Pas la peine
d’expliquer. Joue encore. – Mais je croyais que tu détestais ça. – Que je détestais
ça ? Qu’est-ce qui t’a donné cette idée ? Allons, joue, tu veux ? – Le même
morceau ? – Le même morceau. »
Je me levai et entrai dans la salle de séjour, laissant ouverte la grande porte-
fenêtre pour qu’il puisse m’entendre le jouer au piano. Il me suivit jusqu’à la
porte et, appuyé au châssis en bois, écouta un moment.
« Tu l’as changé. Ce n’est pas le même. Qu’est-ce que tu lui as fait ?
— Je l’ai simplement joué comme Liszt l’aurait joué s’il l’avait arrangé à sa
façon.
— Mais rejoue-le donc, s’il te plaît ! »
J’aimais son air d’exaspération feinte. Je commençai à rejouer le morceau.
Au bout d’un moment : « Je ne peux pas croire que tu l’aies encore modifié.
— Pas beaucoup… C’est à peu près comme Busoni l’aurait joué s’il avait lui-
même modifié la version de Liszt.
— Ne peux-tu pas jouer ce morceau de Bach comme Bach l’a écrit ?
— Mais il ne l’a pas écrit pour la guitare. Il ne l’a peut-être même pas écrit
pour le clavecin… En fait, on n’est même pas sûr que c’est vraiment de lui.
— Oublie ma question.
— OK, OK. Pas la peine de s’énerver pour ça. » C’était mon tour de prendre
un air d’acquiescement réticent. « Voici ce Bach tel que je l’ai transcrit sans
Liszt ni Busoni. C’est un très jeune Bach et le morceau est dédié à son frère. »
Je savais quelle phrase musicale avait dû l’émouvoir la première fois, et
désormais, chaque fois que je la jouais, je la lui envoyais comme un petit cadeau,
parce que c’était à lui qu’elle était maintenant dédiée, en gage de quelque chose
de très beau en moi qu’il ne fallait pas être un génie pour comprendre, et qui
m’incitait à ajouter quelque cadenza improvisée. Rien que pour lui.
Nous étions (et il a dû en reconnaître les signes bien avant moi) en train de
flirter.

Ce soir-là j’écrivis dans mon journal intime : J’exagérais quand j’ai dit que je
croyais que tu détestais ce morceau. Ce que je voulais dire, c’est : Je croyais que
c’était moi que tu détestais. J’espérais que tu me persuaderais du contraire – et
tu l’as fait, pour un certain temps. Pourquoi en douterai-je à nouveau demain
matin ?
Alors voilà qui il est aussi, me dis-je après avoir vu comment il passait de la
glace au soleil.
J’aurais aussi bien pu demander : Est-ce que je passe aussi de l’un à l’autre de
la même manière ?
P.-S. Nous ne sommes pas écrits pour un seul instrument ; je ne le suis pas, et
toi non plus.
J’avais été parfaitement enclin à le cataloguer comme quelqu’un de difficile et
d’inapprochable et à ne plus rien avoir à faire avec lui. Mais deux mots de lui et
j’avais vu mon apathie boudeuse se muer en : « Je jouerai tout ce que tu veux
jusqu’à ce que tu me demandes d’arrêter, jusqu’à ce que ce soit l’heure de
déjeuner, jusqu’à ce que la peau de mes doigts s’amenuise, parce que j’aime
faire des choses pour toi, ferai n’importe quoi pour toi, tu n’as qu’un mot à dire,
tu m’as plu dès le premier jour, et même quand tu réagiras froidement à mes
offres renouvelées d’amitié, je n’oublierai jamais que cette conversation a eu lieu
entre nous et qu’on peut facilement ramener l’été même en pleine tempête de
neige. »
Ce que j’oubliais, en faisant cette promesse, c’est que la froideur et l’apathie
ont tendance à annuler instantanément toutes les trêves signées et les résolutions
prises dans des moments plus ensoleillés.
Puis vint cet après-midi de juillet où, notre maison s’étant vidée, nous étions
seuls, lui et moi, et le feu me tordait les entrailles – car ce mot, « feu », fut le
premier et le plus simple qui me vint à l’esprit ce soir-là quand j’essayai de
mettre mes idées au clair dans mon journal intime. J’avais attendu et attendu
dans ma chambre, cloué sur mon lit dans un état fébrile de terreur et d’espoir.
Pas un feu de passion, pas un feu ravageur, mais quelque chose de paralysant,
comme le feu de ces bombes qui absorbent l’oxygène autour d’elles et vous
laissent pantelant parce que vous avez reçu un coup à l’estomac et qu’un vide
subit a déchiré tous les tissus de vos poumons et desséché votre bouche. Vous
espérez que personne ne parlera, parce que vous ne pouvez pas parler, ni ne vous
demandera de bouger, parce que votre cœur obstrué bat si vite qu’il semble prêt
à cracher des éclats de verre plutôt que de laisser couler autre chose dans ses
cavités rétrécies. Un feu pareil à la peur, à l’affolement – une minute de plus et je
mourrai s’il ne frappe pas à ma porte, mais en même temps j’aimerais autant
qu’il ne frappe jamais plutôt que de frapper maintenant.
J’avais appris à laisser ma porte-fenêtre entrouverte, et j’étais étendu sur mon
lit, vêtu de mon seul maillot de bain, le corps entier en feu. Un feu comme une
prière qui dit : S’il te plaît, s’il te plaît, dis-moi que je me trompe, que j’ai
imaginé tout ça, parce que cela ne peut pas être vrai pour toi aussi, et si c’est vrai
pour toi aussi, alors tu es l’homme le plus cruel qui soit… Cet après-midi-là il
finit bel et bien par entrer dans ma chambre sans frapper, comme appelé par mes
prières, et il demanda pourquoi je n’étais pas avec les autres à la plage, et tout ce
que je pus songer à dire, mais ne pus me résoudre à dire, ce fut, pour être avec
toi. Pour être avec toi, Oliver. Avec ou sans mon maillot de bain. Pour être avec
toi sur mon lit. Dans ton lit. Qui est mon lit pendant les autres mois de l’année.
Fais ce que tu veux de moi. Prends-moi. Demande si je le veux et tu verras
quelle réponse tu recevras, mais ne me laisse pas dire non.
Et dis-moi que je ne rêvais pas la nuit où j’ai entendu un bruit sur le palier
près de ma porte et su tout à coup que quelqu’un était dans ma chambre, assis
sur le bout de mon lit, plongé dans ses pensées, quelqu’un qui s’est finalement
approché et s’est allongé, non à côté de moi, mais sur moi, qui étais couché sur
le ventre, et ça m’a tant plu que, plutôt que de laisser voir que j’étais éveillé, au
risque de le sentir se raviser et s’en aller, j’ai feint d’être profondément endormi,
en pensant, ceci n’est pas, ne peut pas, ne doit pas être un rêve, parce que les
mots qui me venaient à l’esprit, tandis que je fermais bien les yeux, étaient :
C’est comme rentrer chez soi, rentrer chez soi après des années passées au loin
parmi les Troyens et les Lestrygons, comme revenir dans un endroit où tout le
monde est comme vous, où les gens savent, tout simplement savent – rentrer
chez soi comme lorsque tout devient clair et que vous comprenez soudain que
pendant dix-sept ans vous n’avez fait que jouer en vain avec la mauvaise
combinaison. C’est alors que j’ai décidé de te faire sentir, sans bouger un seul
muscle de mon corps, que je serais prêt à m’abandonner si tu poussais, que je
m’étais déjà abandonné, que j’étais à toi, tout à toi, sauf que soudain tu n’étais
plus là, et bien que cela semblât trop réel pour être un rêve, j’étais convaincu que
tout ce que je voulais désormais c’était que tu fasses exactement ce que tu avais
fait dans mon sommeil.

Le lendemain on joua au tennis en double et, pendant une pause, alors que
nous sirotions les citronnades de Mafalda, il posa sa main libre sur mon épaule et
la pétrit doucement, en un simulacre de massage amical. Le tout très copain-
copain. Mais j’étais si subjugué que je me dérobai vivement à son emprise, parce
qu’un moment plus tard je me serais ramolli comme un de ces petits pantins
articulés dont le corps s’effondre dès qu’un ressort est touché. Surpris, il
s’excusa et me demanda s’il avait pressé « un nerf ou quelque chose » – il
n’avait pas voulu me faire mal. Il devait se sentir mortifié s’il pensait qu’il
m’avait fait mal ou touché d’une manière gênante pour moi. La dernière chose
que je voulais, c’était le décourager. Je bredouillai quelque chose comme « Ça
ne m’a pas fait mal », et j’en serais resté là, mais si ce n’était pas la douleur qui
avait provoqué une telle réaction, qu’est-ce qui pouvait expliquer que je m’étais
écarté si brusquement de lui devant mes amis ? Alors j’adoptai l’expression de
quelqu’un qui s’efforce, vainement, de cacher une grimace de douleur.
Il ne me vint pas à l’idée que ce qui m’avait affolé quand il m’avait touché
était exactement ce qui trouble les vierges lorsqu’elles sont touchées pour la
première fois par l’homme tant désiré : il déclenche en elles des sensations et des
plaisirs inconnus et bien plus troublants que ceux qu’elles sont habituées à
éprouver seules.
Il semblait encore surpris par ma réaction, mais avait tout l’air de croire à la
douleur que je simulais. C’était sa façon de me venir en aide, en feignant
d’ignorer les autres raisons expliquant ma réaction. Sachant (comme j’en vins
plus tard à le découvrir) comme il était habile à démêler des signaux
contradictoires, je ne doute pas qu’il avait déjà soupçonné quelque chose.
« Laisse-moi arranger ça… » Il palpa prudemment mon épaule, puis se mit à la
masser pour de bon. « Détends-toi, dit-il devant les autres. – Mais je suis
détendu. – Tu es aussi raide que ce banc. Touche un peu pour voir, dit-il à
Marzia, la fille qui était le plus près de nous. Il est tout noué. » Je sentis les
doigts de Marzia sur mon épaule. « Ici, ordonna-t-il en pressant fort la paume de
la fille contre mon dos. Tu le sens ? Il devrait se détendre un peu », ajouta-t-il.
« Tu devrais te détendre un peu », répéta-t-elle.
Peut-être, en ceci, comme avec tout le reste, parce que je ne savais pas parler
en code, ne savais-je pas parler du tout… J’avais l’impression d’être un sourd-
muet qui ne peut même pas s’exprimer par signes. Je balbutiais toutes sortes de
choses pour ne pas dire ce que je pensais. C’était mon seul code. Tant que
j’aurais assez de souffle pour prononcer quelques paroles, je pourrais m’en tirer.
Sinon, le silence entre nous me trahirait sans doute – c’était pourquoi tout, même
le non-sens le plus bafouillé, était préférable au silence. Oui, le silence me
trahirait. Mais ce qui me trahissait sûrement encore plus, c’était l’effort que je
faisais pour surmonter mon mutisme devant les autres.
Ma colère désespérée contre moi-même devait me donner un air d’impatience
teintée de rage muette. Qu’il ait pu croire que celles-ci étaient dirigées contre lui
ne m’a jamais traversé l’esprit.
Peut-être était-ce pour des raisons semblables que je détournais les yeux
chaque fois qu’il me regardait : pour cacher que j’en étais intimidé. Qu’il ait pu
trouver cela vexant et ait riposté en me lançant un regard hostile de temps à autre
ne m’a jamais traversé l’esprit non plus.
Mais c’était autre chose que j’espérais qu’il n’avait pas remarqué dans ma
réaction excessive à son geste amical. Je savais qu’avant de me soustraire à
l’emprise de ses doigts sur mon épaule, je m’y étais presque abandonné, comme
pour dire (j’avais si souvent entendu des adultes le dire quand quelqu’un leur
massait un instant les épaules en passant derrière eux) : « N’arrête pas. » Avait-il
remarqué que j’étais prêt non seulement à m’abandonner, mais à fondre dans ses
bras ?
C’est le sentiment que je consignai aussi dans les pages de mon journal ce
soir-là : je l’appelai « la pâmoison ». Pourquoi m’étais-je ainsi pâmé ? Et cela
peut-il arriver aussi facilement, pensai-je – suffit-il qu’il me touche pour que je
sois soudain dénué de toute énergie et de toute volonté ? Est-ce ce que les gens
veulent dire par « fondre comme du beurre » ?
Et pourquoi ne lui montrerais-je pas à quel point j’étais en effet comme du
beurre ? Parce que j’avais peur de ce qui pourrait arriver alors, craignais qu’il ne
se moque de moi, raconte ça à tout le monde, ou n’y prête aucune attention sous
prétexte que j’étais trop jeune pour savoir ce que je faisais ? Ou parce que s’il
soupçonnait quelque chose – et quiconque soupçonnerait quelque chose serait
forcément sur la même longueur d’onde –, il pourrait être tenté d’agir en
conséquence ? Est-ce que je le voulais ? Ou préférerais-je une vie entière de
désir inassouvi dès lors que nous continuerions indéfiniment ce petit jeu de ping-
pong : ne pas savoir, ne pas-ne pas savoir, ne pas-ne pas-ne pas savoir ? Motus,
ne rien dire, et si vous ne pouvez pas dire « oui », ne dites pas « non », dites
« plus tard ». Est-ce pourquoi les gens disent « peut-être » quand ils veulent dire
« oui », en espérant que vous penserez que c’est « non » alors qu’en réalité ils
veulent dire : S’il te plaît, demande-moi encore, et encore ?
Je repense à cet été-là et n’en reviens pas que, malgré tous mes efforts pour
vivre avec le « feu » et la « pâmoison », la vie m’eût encore offert des moments
merveilleux. L’Italie. L’été. Le chant des cigales l’après-midi. Ma chambre. Sa
chambre. Notre balcon qui nous isolait du monde entier. La douce brise qui
apportait les parfums de notre jardin jusqu’à ma chambre à l’étage. C’est l’été où
j’appris à aimer pêcher. Parce qu’il aimait ça. À aimer faire du jogging. Parce
qu’il aimait ça. À aimer le poulpe, Héraclite, Tristan. L’été où, écoutant un
oiseau chanter, humant l’arôme d’une fleur, ou sentant la chaleur monter du sol
sous un soleil ardent, parce que mes sens étaient toujours en alerte, il me
semblait qu’ils s’élançaient spontanément vers lui.
J’aurais pu nier tant de choses – que j’avais très envie de toucher ses genoux
et ses poignets lorsqu’ils luisaient au soleil avec ce lustre onctueux que j’ai vu
chez si peu de gens ; que j’aimais que ses shorts blancs de tennis parussent
perpétuellement tachés d’ocre, la couleur de sa peau au fil des semaines ; que
j’adorais le reflet dans ses cheveux, chaque jour plus blonds, des premiers rayons
de soleil avant même que l’astre ne fût complètement levé ; que sa chemise
bleue bouffante, encore plus bouffante quand il la portait les jours venteux sur la
terrasse près de la piscine, promît d’exhaler une odeur de peau et de sueur qui
m’excitait rien que d’y penser. J’aurais pu nier tout cela. Et croire à mes
dénégations.
Mais c’étaient le collier en or et l’étoile de David avec une mezuzah dorée sur
son cou qui me disaient qu’il y avait quelque chose de plus puissant que tout ce
que je désirais de lui, car cela nous liait et me rappelait que, si tout le reste
conspirait à faire de nous les deux êtres les plus dissemblables, cela au moins
transcendait toutes les différences. J’avais vu son étoile presque immédiatement
après son arrivée chez nous, et dès lors j’avais su que ce qui m’intriguait et me
poussait à rechercher son amitié, sans espoir de jamais trouver un moyen de le
détester, était plus grand que tout ce que chacun pourrait jamais désirer de
l’autre, plus grand et donc meilleur que son âme, mon corps, ou la terre elle-
même. Regarder son cou avec son étoile et son amulette révélatrice était comme
regarder quelque chose d’intemporel, d’ancestral, d’immortel en moi, en nous
deux, implorant d’être ravivé et réveillé de son sommeil millénaire.
Ce qui me déconcertait, c’était qu’il ne semblait pas prêter attention au fait
que j’en portais une aussi. Comme il ne prêtait sans doute aucune attention aux
regards que je laissais errer du côté de son maillot de bain pour essayer de
distinguer le contour de ce qui faisait de nous des frères dans le désert.
À l’exception de ma famille, il était probablement le seul Juif qui eût jamais
mis les pieds à B. Mais contrairement à nous, il laissait d’emblée voir qu’il en
était un. Nous n’étions pas des Juifs « voyants ». Nous portions notre judaïsme
comme il est porté presque partout ailleurs dans le monde : sous la chemise, pas
caché, mais à l’abri des regards. « Des Juifs discrets », comme disait ma mère.
Voir quelqu’un afficher son judaïsme sur son cou comme Oliver le faisait
lorsqu’il prenait un de nos vélos et allait en ville avec sa chemise grande ouverte
nous choquait autant que cela nous enseignait que nous pourrions agir de même
impunément. J’ai essayé de l’imiter quelquefois. Mais j’étais trop gêné, comme
quelqu’un qui essaie de se sentir à l’aise en se promenant tout nu dans un
vestiaire mais finit par être excité par sa propre nudité. En ville, j’essayais
d’arborer mon judaïsme avec cet air bravache qui vient moins de l’arrogance que
d’une gêne refoulée. Pas lui. Ce n’est pas qu’il ne pensait jamais à ce qu’il était
ou à la vie des Juifs dans un pays catholique. Parfois nous en parlions, au cours
de ces longs après-midi où nous mettions tous les deux notre travail de côté et
prenions plaisir à bavarder après que la maisonnée et les invités s’étaient retirés
dans toutes les chambres disponibles pour faire une longue sieste. Il avait vécu
assez longtemps dans de petites villes de la Nouvelle-Angleterre pour savoir ce
que ça faisait d’être le seul Juif du coin. Mais le judaïsme ne le troublait jamais
comme il me troublait, ni n’était la cause d’un malaise métaphysique permanent
entre lui-même et le monde ; il ne contenait même pas la promesse mystique,
tacite, d’une fraternité rédemptrice. Peut-être était-ce pour cela qu’il n’était pas
mal à l’aise avec sa judéité et ne ressentait pas le besoin d’y revenir
constamment, comme les enfants essaient d’enlever la croûte d’une cicatrice
qu’ils voudraient voir disparaître. Il était à l’aise avec le fait d’être juif. Il était à
l’aise avec lui-même, comme il l’était avec son corps, avec son apparence
physique, avec son revers de tennis bizarre, avec son choix de livres, cassettes,
films, amis. Il ne se tracassait pas d’avoir perdu son précieux stylo Mont Blanc.
« Je peux acheter le même. » Il était à l’aise aussi avec les critiques. Il montra à
mon père quelques pages qu’il était fier d’avoir écrites. Mon père lui dit que ses
idées sur Héraclite étaient brillantes mais avaient besoin d’être confortées, qu’il
devait accepter la nature paradoxale de la pensée du philosophe, pas seulement
la justifier. D’accord pour conforter, d’accord pour le paradoxe. Retour à la case
départ – d’accord pour ça aussi. Il invita ma jeune tante à aller faire une balade
nocturne en tête à tête dans notre bateau à moteur. Elle déclina l’invitation. Pas
de problème. Il essaya encore quelques jours plus tard, sans plus de succès, et
prit de nouveau la chose à la légère. Elle était tout aussi décontractée, et eût-elle
passé une autre semaine avec nous qu’elle eût sans doute accepté l’idée d’une
gita nocturne en mer qui aurait facilement pu durer jusqu’au lever du soleil.
Une fois seulement pendant ses tout premiers jours j’avais eu le sentiment que
ce garçon de vingt-quatre ans résolu mais accommodant, détendu, désinvolte et
placide, qui était si insouciant et à l’aise avec tant de choses dans la vie, était en
réalité un juge de caractères et de situations particulièrement sagace. Rien de ce
qu’il faisait ou disait n’était irréfléchi. Il perçait chacun à jour, mais justement
parce que la première chose qu’il cherchait chez les autres était cela même qu’il
avait vu en lui et ne souhaitait peut-être pas voir révélé. C’était, comme ma mère
fut scandalisée de l’apprendre un jour, un excellent joueur de poker, qui
s’éclipsait deux ou trois soirs par semaine pour aller « faire quelques parties » en
ville. C’était pourquoi, à notre grande surprise, il avait tenu à ouvrir un compte
en banque le jour de son arrivée. Aucun de nos jeunes hôtes n’avait jamais eu de
compte à B. La plupart d’entre eux n’avaient pas le sou.
C’était arrivé après un déjeuner auquel mon père avait invité un journaliste,
philosophe amateur dans sa jeunesse, qui voulait montrer que, s’il n’avait jamais
rien écrit sur Héraclite, il pouvait encore débattre sur n’importe quel sujet. Entre
Oliver et lui le courant était mal passé. « Un homme très spirituel – et bigrement
intelligent aussi », avait dit ensuite mon père. « Vous le pensez vraiment, Pro ? »
avait répliqué Oliver, ignorant que mon père, quoique fort débonnaire par
ailleurs, n’aimait pas toujours être contredit, et aimait encore moins être appelé
« Pro », même s’il acceptait l’un et l’autre. « Oui, avait insisté mon père. – Eh
bien, je ne suis pas sûr d’être d’accord… Je le trouve arrogant, ennuyeux, sans
tact et fruste. Il se sert faute de mieux de l’humour et de la voix (Oliver avait
imité le ton sentencieux de l’homme) et de grands gestes pour convaincre ses
interlocuteurs parce qu’il est totalement incapable d’argumenter sérieusement.
Le truc de la voix est tellement excessif, Pro. Les gens rient non parce qu’il est
drôle, mais parce qu’il télégraphie son désir d’être drôle. Son humour n’est rien
d’autre qu’une façon de séduire ceux qu’il ne peut convaincre. Quand on parle,
on voit qu’il regarde toujours ailleurs, il n’écoute pas, il est impatient de dire à
quoi il a pensé pendant qu’on parlait et veut le dire avant de l’oublier. »
Comment pouvait-on deviner ainsi le mode de pensée de quelqu’un si l’on
n’avait pas déjà soi-même une connaissance intime de ce mode de pensée ?
Comment pouvait-il percevoir tant de subterfuges chez autrui s’il n’y avait pas
eu recours lui-même ?
Ce qui me frappa, ce n’était pas seulement ce don étonnant qu’il avait de
percer les gens à jour, de fouiller en eux et d’en extraire la configuration précise
de leur personnalité, mais son aptitude à deviner les choses exactement comme
j’aurais pu les deviner moi-même. Ce fut en définitive ce qui m’attira vers lui
avec une force qui surpassait le désir ou l’amitié ou les attraits d’une religion
commune. « Et si on allait voir un film ? » me dit-il tout à coup un soir où nous
étions tous assis dans la salle de séjour, comme s’il venait de trouver subitement
une solution à ce qui promettait d’être une ennuyeuse soirée à la maison. Nous
venions de sortir de table ; pendant le dîner, mon père, selon son habitude,
m’avait incité à essayer de sortir plus souvent avec des amis, surtout le soir ; cela
frisait la réprimande. Oliver était encore un nouveau venu parmi nous et ne
connaissait personne en ville, aussi devais-je lui sembler convenir autant qu’un
autre pour aller au cinéma. Mais il avait posé sa question d’un air bien trop
désinvolte et primesautier, comme s’il voulait que chacun sache qu’il ne tenait
pas vraiment à aller au cinéma et pouvait tout aussi bien rester à la maison et
continuer à réviser son manuscrit. Le ton insouciant de sa proposition,
cependant, était aussi un clin d’œil à mon père : il feignait seulement d’avoir eu
soudain cette idée ; en réalité, en s’arrangeant pour ne pas éveiller mes soupçons,
il relayait le conseil de mon père à la table du dîner et me proposait d’y aller
pour mon seul bénéfice.
Je souris, non à cause de la proposition, mais de la manœuvre à double effet. Il
remarqua aussitôt mon sourire. Et, l’ayant remarqué, il en esquissa un aussi,
presque d’autodérision, sentant que, s’il laissait voir quoi que ce soit, il
confirmerait sa culpabilité, mais que refuser de l’admettre l’incriminerait encore
plus. Alors il souriait pour reconnaître qu’il avait été démasqué mais aussi pour
montrer qu’il était assez beau joueur pour l’admettre et prendre encore plaisir à
aller au cinéma avec moi. Tout cela me grisa.
Ou peut-être son sourire était-il sa manière de répliquer à ma perspicacité avec
la suggestion informulée que, s’il s’était laissé surprendre à affecter la
désinvolture, il avait aussi trouvé en moi quelque chose susceptible de provoquer
le sourire – à savoir, le malin plaisir, retors et coupable, que je prenais à
découvrir tant d’affinités imperceptibles entre nous. Il est possible que ce ne soit
là que le produit de mon imagination. Mais nous savions tous les deux ce que
l’autre avait vu. Ce soir-là, tandis que nous roulions à bicyclette vers la ville et le
cinéma, j’étais – et je ne me souciais pas de le cacher – aux anges.
Alors, avec tant d’intuition, il n’aurait pas perçu la signification de ma
brusque dérobade quand il avait posé sa main sur mon épaule ? Pas remarqué
que je m’étais d’abord abandonné à l’emprise de cette main ? Pas deviné que je
ne voulais pas qu’il me lâche ? Pas senti que lorsqu’il avait commencé à me
masser, mon inaptitude à me détendre était mon dernier refuge, ma dernière
défense, ma dernière feinte, que je n’avais nullement résisté, que c’était une
fausse résistance, que j’étais incapable de résister et ne voudrais jamais résister,
quoi qu’il fît ou me demandât de faire ? Pas compris, ce dimanche après-midi où
nous étions seuls dans la villa et où, étendu sur mon lit, je l’avais vu entrer dans
ma chambre et me demander pourquoi je n’étais pas avec les autres à la plage,
que si je refusais de répondre et haussais seulement les épaules sous son regard,
c’était simplement pour ne pas montrer que le souffle me manquait pour parler,
que si je laissais échapper un son ce serait pour bredouiller un aveu désespéré ou
émettre un sanglot ? Jamais personne, depuis mon enfance, ne m’avait mis dans
un tel embarras. « Mauvaise allergie, avais-je fini par dire. – Moi aussi, avait-il
répondu. On a sans doute la même. » J’avais encore haussé les épaules. Il avait
pris mon vieil ours en peluche dans une main, l’avait tourné vers lui, et lui avait
chuchoté quelque chose à l’oreille. Puis, tournant l’ours vers moi et modifiant sa
voix, il avait demandé : « Qu’est-ce qui ne va pas ? Tu as l’air contrarié. » Il
avait sûrement déjà remarqué le maillot de bain que je portais. Le portais-je plus
bas qu’il n’était décent de le faire ? « Tu veux aller nager ? – Plus tard, peut-
être », avais-je répondu, répétant ce qu’il m’avait dit plusieurs fois lui-même
mais essayant aussi de prononcer le moins de mots possible pour éviter qu’il ne
remarque que le souffle me manquait. « Allons-y maintenant. » Il avait tendu
une main pour m’aider à me lever. Je l’avais saisie et, tournant la tête vers le mur
pour qu’il ne vît pas mon expression, j’avais demandé : « Il le faut ? » C’était le
plus loin que je pourrais jamais aller pour dire, reste, reste avec moi, laisse ta
main aller où elle veut, enlève mon maillot, prends-moi, je ne ferai aucun bruit,
ne dirai rien à personne, je bande et tu le sais, et si tu ne le fais pas je vais glisser
ta main dans mon maillot et te laisser mettre autant de doigts que tu veux en moi.
Il n’aurait rien remarqué de tout ça ?
Il avait dit qu’il allait se changer et était sorti de ma chambre. « On se retrouve
en bas. » Quand j’avais baissé les yeux sur mon maillot, j’avais vu, consterné,
qu’il était humide. L’avait-il vu aussi ? Sûrement. C’était pourquoi il voulait
qu’on aille nager ; c’était pourquoi il était ressorti de ma chambre. Je m’étais
frappé le front avec mon poing. Comment avais-je pu être si imprudent, si
étourdi, si stupide ? Bien sûr qu’il avait vu.

J’aurais dû apprendre à faire ce qu’il aurait fait. Hausser les épaules – et tout
oublier. Mais je n’étais pas comme ça. Il ne me serait jamais venu à l’esprit de
dire, qu’importe s’il a vu ? Maintenant il sait.
Ce qui ne m’effleurait pas l’esprit non plus, c’est que quelqu’un qui vivait
sous notre toit, qui jouait aux cartes avec ma mère, déjeunait et dînait à notre
table, récitait pour le plaisir la bénédiction hébraïque le vendredi, dormait dans
un de nos lits, se servait de nos serviettes, fréquentait nos amis, regardait la
télévision avec nous les jours de pluie, quand nous étions assis sous une
couverture dans la salle de séjour parce qu’il faisait plus frais et que nous nous
sentions si bien là tous ensemble en écoutant le léger crépitement de la pluie sur
les fenêtres –, que quelqu’un dans mon entourage immédiat pût aimer ce que
j’aimais, désirer ce que je désirais, être ce que j’étais. Cela ne m’aurait jamais
traversé l’esprit parce que j’avais encore l’illusion que, en dépit de ce que j’avais
lu dans des livres, déduit de certaines rumeurs, et entendu çà et là en prêtant
l’oreille à des propos grivois, aucun garçon de mon âge n’avait jamais voulu être
à la fois homme et femme – avec les hommes et les femmes. J’avais déjà désiré
des garçons de mon âge, et couché avec quelques filles. Mais avant de l’avoir vu
descendre du taxi et entrer chez nous, et pendant un bon moment après, il ne
m’aurait jamais semblé possible que quelqu’un de si parfaitement à l’aise avec
lui-même pût désirer m’offrir son corps autant que je brûlais de lui abandonner
le mien.
Et pourtant, deux semaines après son arrivée, tout ce que je désirais chaque
nuit c’était l’entendre sortir de sa chambre, non par la porte du palier mais par la
porte-fenêtre qui donnait sur notre balcon. Je voulais entendre celle-ci s’ouvrir,
entendre ses espadrilles sur le balcon, puis le bruit de ma propre porte-fenêtre,
qui n’était jamais complètement fermée, lorsqu’il la pousserait et entrerait dans
ma chambre après que tous les autres seraient allés se coucher, et il se glisserait
sous mon drap, me dévêtirait sans un mot, et après m’avoir amené à le désirer
plus qu’il ne me semblerait que je désirerais jamais un autre être humain, très
doucement, et avec l’affection qu’un Juif témoigne à un autre Juif, pénétrerait en
moi, très doucement, après avoir entendu les mots que je me répétais depuis des
jours : « S’il te plaît, ne me fais pas mal », qui signifiaient, fais-moi aussi mal
que tu veux.

Je restais rarement dans ma chambre pendant la journée. Chaque été depuis
quelques années je m’appropriais une table ronde avec un parasol dans le jardin
près de la piscine. Pavel, notre hôte précédent, avait préféré travailler dans sa
chambre, dont il sortait de temps à autre pour voir la mer ou fumer une cigarette
sur le balcon. Maynard, avant lui, avait aussi travaillé dans sa chambre. Oliver
avait besoin de compagnie. Il s’était d’abord installé à ma table, mais il prit
l’habitude d’étaler un grand drap sur la pelouse et de s’y étendre, parmi les
feuillets de son manuscrit et ce qu’il aimait appeler ses « affaires » : verre de
citronnade, crème solaire, livres, espadrilles, lunettes de soleil, stylos de
différentes couleurs, et cassettes, qu’il écoutait avec un casque, si bien qu’il était
impossible de lui parler s’il ne vous parlait pas d’abord. Parfois, quand je
descendais de ma chambre le matin avec mes partitions ou des livres, il était déjà
vautré là au soleil, en maillot de bain rouge ou jaune, en sueur. On allait courir
ou nager, et au retour le petit déjeuner nous attendait. Puis il prit l’habitude de
laisser ses affaires sur la pelouse et de s’étendre sur le bord carrelé de la piscine
– un endroit nommé « paradis », comme dans « c’est le paradis », car il disait
souvent après le déjeuner : « Je vais au paradis maintenant », ajoutant en
manière de plaisanterie entre latinistes : « pour apricor » (me chauffer au soleil).
Nous le taquinions au sujet des innombrables heures qu’il passait, abondamment
enduit d’huile solaire, allongé au même endroit au bord de la piscine. « Combien
de temps êtes-vous resté au paradis ce matin ? demandait ma mère. – Deux
heures d’affilée. Mais je compte y retourner cet après-midi pour une bien plus
longue apricatio… » Aller à l’orée du paradis signifiait aussi pour lui se
coucher sur le dos le long du bord de la piscine avec un pied trempant dans
l’eau, son casque sur les oreilles et son chapeau de paille sur le visage.
Voilà, pensais-je alors, quelqu’un à qui rien ne manque. Je ne comprenais pas
un tel sentiment. Je l’enviais.
« Oliver, tu dors ? » lui demandais-je quand la torpeur et le calme devenaient
oppressants.
Silence.
Puis sa réponse venait, presque un soupir, sans qu’un seul muscle bougeât
dans son corps : « Je dormais.
— Pardon. »
Ce pied dans l’eau – j’aurais pu en embrasser chaque orteil. Puis embrasser
ses chevilles et ses genoux. Combien de fois mon regard s’était-il posé sur son
maillot de bain quand son chapeau recouvrait son visage ? Il ne pouvait pas
savoir ce que je regardais.
Ou bien :
« Oliver, tu dors ? »
Long silence. « Non. Je réfléchis.
— À quoi ? »
Ses orteils agitaient un peu l’eau.
« À l’interprétation que donne Heidegger d’un fragment d’Héraclite. »
Ou bien, quand je ne m’exerçais pas à la guitare et qu’il n’écoutait pas de la
musique avec son casque sur les oreilles, toujours avec son chapeau de paille sur
le visage, il rompait soudain le silence :
« Elio.
— Oui ?
— Que fais-tu ?
— Je lis.
— Non, tu ne lis pas.
— Je pense, alors.
— À quoi ? »
Je mourais d’envie de le lui dire.
« C’est personnel, répondais-je.
— Alors tu ne me le diras pas ?
— Alors je ne te le dirai pas.
— Alors il ne me le dira pas », répétait-il pensivement, comme s’il expliquait
la chose à quelqu’un d’autre.
Comme j’aimais cette façon qu’il avait de répéter ce que je venais moi-même
de répéter. Cela me faisait penser à une caresse, ou à un geste totalement
accidentel la première fois mais qui devient intentionnel la deuxième et encore
plus la troisième. Cela me rappelait la manière dont Mafalda faisait mon lit
chaque matin, d’abord en repliant le drap du dessus par-dessus la couverture,
puis en le repliant encore sur les oreillers, et une fois de plus sur le couvre-lit, si
bien que j’avais le sentiment qu’il y avait là entre tous ces plis la promesse de
quelque chose d’à la fois fervent et indulgent, tel un consentement dans un
instant de passion.
Le silence était toujours plus léger et moins gênant l’après-midi.
« Je ne le dirai pas, confirmais-je.
— Alors je me rendors », disait-il.
Mon cœur battait la chamade. Il savait sûrement.
Profond silence encore. Un moment plus tard :
« C’est le paradis. »
Et je ne l’entendais plus prononcer un seul mot pendant au moins une heure.
Je n’aimais rien tant que de m’asseoir à ma table le matin et travailler à mes
transcriptions tandis que, couché sur le ventre au bord de la piscine, il annotait
les pages qu’il allait chercher chaque jour chez la signora Milani, sa traductrice à
B.
« Écoute ça », disait-il parfois en retirant son casque, rompant le silence
oppressant de ces longues et étouffantes matinées d’été. « Écoute un peu ces
idioties… » Et il lisait à voix haute un passage qu’il n’en revenait pas d’avoir
écrit des mois plus tôt. « Tu y comprends quelque chose ? Pas moi.
— Cela avait sans doute un sens pour toi quand tu l’as écrit », répondis-je un
jour.
Il réfléchit un moment, comme s’il pesait mes paroles.
« C’est la chose la plus gentille qu’on m’ait dite depuis des mois. » Il avait
prononcé ces mots très sérieusement, comme s’il était sous le coup d’une
révélation soudaine et pensait que mes paroles signifiaient beaucoup plus que je
ne le pensais moi-même. Je me sentis gêné, détournai les yeux et finalement
marmonnai la première chose qui me vint à l’esprit :
« Gentille ?
— Oui, gentille. »
Je ne voyais pas ce que la gentillesse avait à voir avec ça. Ou peut-être ne
voyais-je pas bien où tout cela menait et préférais-je laisser les choses suivre leur
cours. Silence encore – jusqu’à ce qu’il parle à nouveau.
Comme j’aimais qu’il rompe le silence entre nous pour dire quelque chose –
n’importe quoi – ou pour demander ce que je pensais de X, ou si j’avais entendu
parler de Y… Personne chez nous ne me demandait jamais mon opinion sur quoi
que ce fût. S’il n’avait pas déjà compris pourquoi, il comprendrait bien assez tôt
– il ne tarderait pas à se ranger à l’avis de tous : j’étais le bébé de la famille. Et
pourtant il était dans sa troisième semaine chez nous et me demandait si j’avais
entendu parler d’Athanasius Kircher, Giuseppe Belli, et Paul Celan.
« Oui.
— J’ai presque dix ans de plus que toi et jusqu’à tout récemment je n’avais
jamais entendu parler d’aucun d’entre eux. Je n’y comprends rien.
— Pourquoi ? Papa est professeur d’université. J’ai grandi sans télé. Tu
comprends maintenant ?
— Retourne à ton grattage de cordes, veux-tu ! » dit-il comme s’il empoignait
une serviette et me la jetait à la figure.
J’aimais même sa façon de me rabrouer.
Un jour, en déplaçant mon cahier sur la table, je renversai accidentellement
mon verre, qui tomba sur la pelouse sans se casser. Oliver, qui était près de là, se
leva, le ramassa et le posa, pas seulement sur la table, mais juste à côté de mes
pages.
Je n’arrivais pas à trouver les mots pour le remercier.
« Tu n’étais pas obligé… », dis-je finalement.
Il laissa s’écouler assez de temps pour que je comprenne que sa réponse ne
serait sans doute pas désinvolte ou insouciante.
« Je voulais le faire. »
Il voulait le faire, pensai-je.
Je voulais le faire, l’imaginai-je répéter – gentil, obligeant, chaleureux,
comme il l’était quand l’humeur l’en prenait.
Pour moi ces heures passées à cette table ronde en bois dans notre jardin, avec
l’ombre imparfaite du grand parasol sur mes papiers, le tintement des glaçons
dans nos citronnades, le doux clapotis des vagues contre les rochers géants en
contrebas, et, venant de quelque maison des environs, le son assourdi des succès
musicaux de l’été qui passaient en boucle – tout cela est à jamais lié au souvenir
de ces matins où ma seule prière était que le temps s’arrête. Que l’été ne finisse
jamais, qu’Oliver ne reparte jamais, que la musique passe en boucle à jamais, je
ne demande pas grand-chose, et je jure que je ne demanderai rien de plus.
Que voulais-je ? Et pourquoi ne pouvais-je savoir ce que je voulais, alors
même que j’étais tout à fait prêt à reconnaître sans ménagement la vérité ?
Peut-être voulais-je qu’il me dise qu’il n’y avait rien d’anormal en moi, que je
n’étais pas moins humain que tout autre garçon de mon âge. J’aurais été satisfait
et n’aurais demandé rien d’autre que de le voir me rendre la dignité que j’aurais
si aisément pu jeter à ses pieds.
J’étais Glaucos et il était Diomède. Au nom de quelque culte obscur parmi les
hommes, je lui donnais mon armure dorée en échange de la sienne en bronze.
Échange équitable. Ni l’un ni l’autre ne marchandions, de même que ni l’un ni
l’autre ne parlions d’économie ou d’extravagance.
Le mot amitié venait à l’esprit. Mais l’amitié, telle qu’elle est définie par tout
le monde, était quelque chose de trop fruste et rudimentaire pour m’intéresser
vraiment. Ce que j’ai dû désirer, depuis l’instant où il est descendu du taxi
jusqu’à nos adieux à Rome, c’est ce que tous les humains espèrent les uns des
autres, ce qui rend l’existence vivable. Cela allait devoir venir de lui d’abord.
Puis, peut-être, de moi.
Ne dit-on pas que lorsqu’une personne est vraiment éprise d’une autre, celle-ci
doit inévitablement être éprise aussi ? Amor ch’a null’amato amar perdona.
Amour qui ne dispense nul être aimé d’aimer, les mots de Francesca dans
l’Inferno. Attends et espère. J’espérais, mais peut-être était-ce ce que j’avais
toujours voulu : attendre et espérer à jamais.
Tandis que je travaillais à mes transcriptions, assis à ma table ronde le matin,
ce n’était pas de son amitié, ni rien de tel, que je me serais volontiers contenté,
mais seulement de pouvoir continuer à lever les yeux et le voir là, avec sa crème
solaire, son chapeau de paille, son maillot de bain rouge, sa citronnade. Oui,
lever les yeux et te voir là, Oliver. Car le jour viendra bien assez vite où tu ne
seras plus là quand je lèverai les yeux.

En fin de matinée, des amis et des voisins venaient souvent passer un moment
chez nous. Tout le monde se retrouvait dans notre jardin, puis nous descendions
ensemble à la plage. Notre maison était la plus proche de l’eau, et il suffisait
d’ouvrir le portillon à un bout de la balustrade et d’emprunter l’escalier étroit
aménagé le long de l’escarpement pour atteindre les rochers. Chiara, une des
filles, qui trois ans plus tôt était plus petite que moi et qui, l’été précédent
encore, ne me laissait jamais tranquille, s’était épanouie et était devenue une
jouvencelle qui maîtrisait l’art de ne pas toujours me saluer quand nous nous
rencontrions. Une fois elle vint avec sa sœur cadette en compagnie des autres,
ramassa la chemise d’Oliver sur la pelouse, et la lui jeta en disant : « Basta !
Nous allons à la plage et tu viens aussi. »
Il y était tout disposé. « Laissez-moi seulement ranger ces papiers. Sinon son
père (et, les papiers de mon père dans les mains, il me désigna du menton)
m’écorchera vif.
— À propos de peau, viens ici », dit-elle et avec ses ongles, doucement et
lentement, elle essaya de détacher un peu d’épiderme desséché sur ses épaules
bronzées, qui avaient pris la teinte dorée d’un champ de blé au début de l’été.
Comme j’aurais voulu pouvoir faire ça…
« Dis à son père, ajouta-t-elle, que j’ai froissé ses papiers. On verra ce qu’il
dira alors. »
Après avoir lu un passage du manuscrit qu’Oliver avait laissé sur la grande
table de la salle à manger en allant à l’étage, elle cria d’en bas qu’elle pourrait
sûrement mieux traduire ces pages que la traductrice locale. Enfant d’expatriés
comme moi, Chiara avait une mère italienne et un père américain. Elle parlait en
anglais et en italien avec l’un et l’autre.
« Tu tapes bien à la machine aussi ? » lança-t-il d’en haut, en cherchant un
autre maillot de bain dans sa chambre et dans la douche. Portes claquées, tiroirs
ouverts et fermés, sandales ôtées d’un coup de pied.
« Je tape bien ! cria-t-elle en levant les yeux vers l’escalier vide.
— Aussi bien que tu parles ?
— Mieux. Et je te fewais un meilleu’ pwix aussi, baragouina-t-elle.
— Il me faut cinq pages traduites par jour, prêtes à être collectées par moi
chaque matin.
— Alo’ je fewai wien pou’ toi, répliqua-t-elle. Twouve-toi quelqu’un d’aut’.
— Bah, la signora Milani a besoin de cet argent », dit-il en descendant
l’escalier – chemise bleue bouffante, espadrilles, maillot de bain rouge, lunettes
de soleil, et le volume rouge de Lucrèce dans l’édition bilingue qui ne le quittait
jamais. « Elle me convient, ajouta-t-il en appliquant de la lotion sur ses épaules.
— Elle me convient, répéta Chiara en pouffant. Tu me conviens, je te
conviens, il lui convient…
— Arrête de faire le clown et allons nager », dit sa sœur.
Il avait, je mis un certain temps à m’en rendre compte, quatre personnalités
distinctes selon le maillot de bain qu’il portait. Savoir à laquelle m’attendre me
donnait l’illusion d’un léger avantage. Rouge : hardi, assuré, très adulte, presque
bourru et maussade – rester à l’écart. Jaune : vif, enjoué, drôle, non dénué
d’ironie parfois mordante – ne pas s’abandonner trop vite à la confiance ;
pourrait virer au rouge en un rien de temps. Vert, qu’il portait rarement : plein de
bonne volonté, désireux d’apprendre, de parler, cordial – pourquoi n’était-il pas
toujours comme ça ? Bleu : l’après-midi où il était entré dans ma chambre par le
balcon, le jour où il m’avait massé l’épaule, ou lorsqu’il avait ramassé mon verre
et l’avait posé juste à côté de moi.
Aujourd’hui c’était le rouge : il était impétueux, déterminé, d’une brusquerie
presque cassante.
En sortant il prit une pomme dans une grande coupe de fruits, lança un joyeux
« À plus, signora P. ! » à ma mère qui était assise avec deux amies à l’ombre,
toutes les trois en maillot de bain, et, plutôt que d’ouvrir le portillon d’accès à
l’étroit escalier menant aux rochers, sauta par-dessus. Aucun de nos hôtes
estivaux n’avait été aussi désinvolte. Mais tout le monde l’aimait pour ça,
comme tout le monde en vint à aimer son À plus !
« OK, Oliver, à plus, OK », dit ma mère, essayant de parler son jargon (elle ne
s’offusquait même plus d’être appelée signora P.). Il y avait toujours quelque
chose d’abrupt dans ce mot. Ce n’était pas « À plus tard » ni « Au revoir » ni
même « Ciao ». C’était une façon passablement sèche et brutale de prendre
congé, qui bousculait toutes nos doucereuses amabilités européennes. Ce À
plus ! laissait toujours un arrière-goût un peu amer à ce qui avait pu être jusque-
là un moment chaleureux. À plus ! ne concluait pas les choses dans les formes,
ou en douceur, mais plutôt à la manière d’une porte claquée.
Mais c’était aussi une façon d’éviter de dire au revoir, de prendre tous les au
revoir à la légère. Vous disiez À plus ! non pour dire adieu, mais pour suggérer
que vous seriez de retour avant peu. C’était l’équivalent de son « Minute ! »
quand ma mère lui avait demandé de lui passer le pain et qu’il était occupé à
retirer les arêtes de son poisson dans son assiette. « Minute ! » Ma mère, qui
détestait ce qu’elle appelait ses américanismes, avait fini par le surnommer « il
cauboi », le cow-boy – d’abord un terme de reproche, mais bientôt un terme
d’affection, comme son autre surnom pour lui, trouvé peu après son arrivée,
lorsqu’il était descendu nous rejoindre à la table du dîner après avoir pris une
douche, les cheveux luisants peignés en arrière. La star, avait-elle dit – pour la
muvi star, la vedette de cinéma. Mon père, toujours le plus indulgent parmi nous,
mais aussi le plus observateur, avait percé le cauboi à jour. « É un timido »,
avait-il dit quand on lui avait demandé d’expliquer l’abrupt À plus ! d’Oliver.
Oliver timido ? C’était nouveau. Se pouvait-il que le recours à ses
américanismes bourrus ne fût rien de plus qu’une manière impétueuse d’occulter
le simple fait qu’il ne savait pas – ou craignait de ne pas savoir – comment
prendre gracieusement congé ? Cela me rappela que, plusieurs jours de suite au
début, il avait refusé de manger des œufs à la coque le matin. Le quatrième ou
cinquième jour, Mafalda lui avait dit qu’il ne pourrait pas quitter la région sans
avoir goûté à nos œufs. Il y avait finalement consenti, mais en avouant, avec une
pointe de réel embarras qu’il ne se soucia pas de cacher, qu’il ne savait pas
comment ouvrir un œuf à la coque. « Lasci fare a me, signor Olliva », avait-elle
dit, laissez-moi faire. Depuis ce jour, chaque matin elle apportait deux œufs à la
coque à Olliva et ne continuait pas son service avant de les avoir soigneusement
ouverts elle-même.
« En voulez-vous un autre ? avait-elle demandé. Certaines personnes aiment
en manger plus de deux. » Non, deux suffisaient, avait-il répondu, et se tournant
vers mes parents il avait ajouté : « Je me connais. Si j’en mange trois, j’en
voudrai un quatrième, et peut-être plus. » Je n’avais jamais entendu quelqu’un de
son âge dire Je me connais. Cela m’intimidait.
Mais elle avait été séduite encore plus tôt, le troisième matin. Elle lui avait
demandé s’il aimait boire du jus de fruits au petit déjeuner et il avait répondu
oui, s’attendant probablement à ce qu’elle lui apporte du jus d’orange ou de
pamplemousse. Ce qu’il avait vu arriver, c’est un grand verre empli à ras bord
d’un épais jus d’abricot. Il n’en avait jamais bu. Debout face à lui, tenant son
plateau contre son tablier, elle avait épié sa réaction tandis qu’il vidait son verre.
Il était resté un moment silencieux. Puis, d’une façon sans doute irréfléchie, il
s’était léché les babines. Elle était aux anges. Ma mère n’en revenait pas qu’un
professeur qui enseignait dans une université mondialement célèbre se
pourléchât les babines comme un gamin après avoir lampé du jus d’abricot.
Depuis ce jour, un grand verre de ce nectar l’attendait chaque matin.
Il était tout surpris qu’il y eût des abricotiers dans notre verger. Vers la fin de
l’après-midi, quand il n’y avait rien à faire dans la maison, Mafalda lui
demandait de monter à l’échelle avec un panier et de cueillir les fruits qui
« rougissaient presque de honte », disait-elle. Il plaisantait en italien, en cueillait
un et demandait : « Celui-ci rougit-il de honte ? » Non, répondait-elle, celui-ci
est encore trop jeune, la jeunesse ne connaît pas la honte, la honte vient avec
l’âge.
Je n’oublierai jamais ces moments où je le regardais de ma table, tandis que,
juché sur la petite échelle, en maillot de bain rouge, il prenait tout son temps
pour cueillir les abricots les plus mûrs. En allant ensuite vers la cuisine – panier
d’osier, espadrilles, chemise bouffante, lotion solaire et tout –, il m’en jetait un
très gros en disant : « À toi », comme il aurait lancé une balle de tennis à travers
le court en disant : « À toi de servir. » Naturellement, il n’avait aucune idée de ce
que j’avais pensé un peu plus tôt, mais la ferme rondeur de l’abricot, avec ce
sillon au milieu et sa couleur, me rappelait irrésistiblement celle de la forme plus
humaine que j’avais aperçue à travers les branches. Toucher le fruit, c’était
comme le toucher, lui. Il ne le saurait jamais, de même que la personne à qui
nous achetons le journal et sur laquelle nous fantasmons toute la nuit est loin de
se douter que cette expression particulière sur son visage ou ce hâle sur son
épaule nue nous donnera tant de plaisir quand nous y repenserons dans notre
solitude.
Cet À toi, comme son À plus !, avait quelque chose de spontané, sans façon
(Attrape !), qui me rappelait combien mes désirs étaient secrets voire tortueux,
comparés à tout ce qu’il y avait de naturel et d’ouvert en lui. Il ne lui serait
jamais venu à l’esprit qu’en plaçant un abricot dans ma paume il me donnait son
cul à tenir, ou que, en mordant dedans, je mordais aussi dans cette partie de son
corps qui devait être plus claire que les autres puisqu’il gardait son maillot quand
il allait apricor – et, à côté, si j’osais aller jusque-là, dans son apriqueue…
En fait, il savait plus de choses sur les abricots que nous – greffes, étymologie,
origines, histoire autour de la Méditerranée. À la table du petit déjeuner, ce
matin-là, mon père expliqua que le nom de ce fruit venait de l’arabe, puisque le
mot – albicocca en italien, apricot en anglais, aprikose en allemand – dérive,
comme les mots algèbre, alchimie ou alcool, d’un nom arabe précédé de l’article
al. L’origine d’albicocca était al-b’rquq. Mon père, qui ne pouvait résister au
plaisir d’ajouter à un étalage suffisant de connaissances une petite touche plus
contemporaine, ajouta donc que le plus étonnant était qu’en Israël et dans de
nombreux pays arabes à présent, le fruit porte un nom complètement différent :
mishmish.
Ma mère était ébahie. Nous eûmes tous, y compris mes deux cousins qui
étaient venus nous rendre visite cette semaine-là, envie d’applaudir.
Sur cette question d’étymologie, cependant, Oliver n’était pas tout à fait
d’accord. « Ah ? ! fit mon père surpris.
— En réalité, l’origine du mot est antérieure à sa forme arabe.
— Comment cela ? »
Mon père imitait manifestement l’ironie socratique – cela commençait
d’ordinaire par un innocent « Pas possible ! » et entraînait bientôt son
interlocuteur dans des eaux turbulentes.
« C’est une longue histoire, alors soyez patient, Pro. » Oliver était soudain
devenu sérieux. « Beaucoup de mots latins dérivent du grec. Dans le cas
d’“abricot”, cependant, c’est l’inverse : le grec s’est inspiré du latin. Le mot latin
était praecoquum, de praecoquere, faire mûrir tôt, hâter la maturité, comme dans
“précoce”… Les Byzantins empruntèrent praecox, qui devint prekokkia ou
berikokki, et c’est finalement le terme dont les Arabes ont dû hériter sous la
forme al-b’rquq. »
Ma mère, incapable de résister à son charme, tendit le bras pour lui ébouriffer
les cheveux en disant : « Che muvi star !
— Il a raison, c’est indéniable, marmonna mon père comme s’il imitait
maintenant un Galilée intimidé contraint de reconnaître la vérité.
— Grâce à mon cours de philologie », dit Oliver.
Moi je pensais apriqueue préqueue, préqueue apriqueue…
Un jour je vis Oliver juché sur l’échelle en compagnie du jardinier, Anchise,
essayant d’apprendre tout ce qu’il pouvait sur ses greffes, grâce auxquelles nos
abricots étaient plus gros, plus charnus et juteux que la plupart des abricots de la
région. Il en vint à être fasciné par ces greffes, surtout quand il découvrit
qu’Anchise pouvait passer des heures à partager tout ce qu’il savait sur le sujet
avec quiconque s’y intéressait.
Il s’avéra qu’Oliver en savait davantage sur toutes sortes de mets, de fromages
et de vins que nous tous réunis. Même Mafalda était impressionnée et lui
demandait parfois son avis – « Pensez-vous que je devrais faire frire légèrement
la pâte avec des oignons ou de la sauge ? Est-ce que ça n’a pas trop goût de
citron maintenant ? J’ai tout gâché, non ? J’aurais dû ajouter un autre œuf – ça
ne tient pas ! Est-ce que je dois utiliser le nouveau mixeur ou m’en tenir plutôt
au vieux mortier ? » Ma mère ne pouvait résister au plaisir de lancer une pique
ou deux. « Comme tous les caubois, disait-elle : ils savent tout ce qu’il y a à
savoir sur la nourriture, parce qu’ils sont incapables de tenir correctement un
couteau et une fourchette… Nobles gourmets avec des manières de paysans.
Nourrissez-le à la cuisine. »
Avec plaisir, aurait répondu Mafalda. Et d’ailleurs, un jour où il arriva trop
tard pour pouvoir déjeuner avec nous après avoir passé la matinée avec sa
traductrice, on put voir le signor Olliva manger des spaghettis et boire du vin
rouge dans la cuisine avec Mafalda, son mari Manfredi (notre chauffeur) et
Anchise, qui essayaient tous les trois de lui apprendre une chanson napolitaine.
Ce n’était pas seulement l’hymne de leur jeunesse méridionale, c’était ce qu’ils
pouvaient offrir de mieux quand ils voulaient divertir quelqu’un de distingué.
Tout le monde était conquis.

Chiara, je le voyais bien, était tout aussi entichée de lui. Sa sœur aussi. Même
tous les amateurs de tennis qui, depuis des années, venaient jouer chaque après-
midi en été avant d’aller à la plage pour une dernière baignade, restaient bien
plus tard que d’habitude dans l’espoir d’échanger quelques balles avec lui.
Avec n’importe lequel de nos hôtes, j’en aurais été contrarié. Mais en voyant
tout un chacun se prendre ainsi d’amitié pour lui, je découvrais une étrange
petite oasis de paix. Que pouvait-il y avoir de mal à aimer quelqu’un que tous les
autres aimaient ? Tout le monde était tombé sous son charme, y compris mes
cousins et cousines et les autres membres de ma famille qui passaient leurs
week-ends chez nous et restaient parfois plus longtemps. Moi qui étais réputé
adorer détecter les défauts des autres, je trouvais une certaine satisfaction à
dissimuler mes sentiments pour lui derrière autre chose que mon indifférence,
hostilité ou dépit habituels vis-à-vis de quiconque était en position de m’éclipser
à la maison. Parce que tout le monde l’aimait, je devais dire que je l’aimais bien
aussi. J’étais comme les hommes qui déclarent ouvertement qu’un autre homme
est d’une beauté irrésistible pour mieux dissimuler qu’ils meurent d’envie de
l’étreindre. Ne pas me joindre à l’approbation unanime ne ferait qu’éveiller le
soupçon qu’il y avait des raisons secrètes à mon besoin de lui résister. « Oh, je
l’aime beaucoup », avais-je répondu dans les premiers jours de son séjour quand
mon père m’avait demandé ce que je pensais de lui. J’avais employé des mots
volontairement compromettants parce que je savais que personne ne
soupçonnerait un sens caché à mes paroles. « C’est la meilleure personne que
j’aie jamais connue », dis-je le soir où le minuscule bateau de pêche dans lequel
il était parti en mer avec Anchise cet après-midi-là ne revenait pas et où nous
cherchions fébrilement le numéro de téléphone de ses parents aux États-Unis, au
cas où il nous faudrait leur apprendre la terrible nouvelle.
Ce soir-là je m’exhortai même à laisser tomber mes inhibitions et à montrer
mon chagrin comme les autres. Mais je le fis aussi de telle sorte que personne ne
pût se douter que j’en éprouvais un d’une nature bien plus secrète et désespérée
– jusqu’au moment où je me rendis compte, presque à ma honte, qu’une partie
de moi-même était indifférente à sa mort, qu’il y avait même quelque chose de
presque excitant dans l’image de son corps gonflé et sans yeux finalement rejeté
sur notre rivage.
Mais je ne me leurrais pas. J’étais persuadé que personne au monde ne le
désirait aussi physiquement que moi, ni n’était disposé à aller aussi loin que
j’étais prêt à aller pour lui. Personne n’avait scruté aussi attentivement chaque
partie de son corps, chevilles, genoux, poignets, doigts, orteils, nul ne convoitait
autant chaque ondoiement de muscle, ni ne l’emmenait comme moi chaque nuit
dans son lit et le voyant étendu le matin dans son paradis au bord de la piscine,
lui souriait, voyait un sourire venir sur ses lèvres, et pensait, sais-tu que j’ai joui
dans ta bouche cette nuit ?
Sans doute les autres éprouvaient-ils une affection particulière pour lui, que
chacun dissimulait ou affichait à sa manière. Mais c’était moi qui étais le
premier à l’apercevoir quand il entrait dans le jardin au retour de la plage ou
quand la frêle silhouette de sa bicyclette, floue dans la brume de chaleur,
apparaissait dans l’allée bordée de pins menant à notre maison. Moi qui fus le
premier à reconnaître le bruit de ses pas le soir où il arriva en retard au cinéma et
nous chercha des yeux sans mot dire avant que je ne me tourne vers lui en
sachant qu’il serait ravi que je l’aie repéré. Je le reconnaissais aussi au bruit de
ses pas dans l’escalier par lequel on accédait à notre balcon, ou sur le palier
devant la porte de ma chambre. Je savais que c’était lui qui s’arrêtait un instant
devant ma porte-fenêtre, comme s’il hésitait à frapper, se ravisait et continuait
son chemin. Que c’était lui qui arrivait à bicyclette, à la façon dont elle dérapait
malicieusement, longuement sur l’allée de gravier puis s’immobilisait soudain
hardiment, avec une sorte de voilà péremptoire dans la manière dont il sautait à
terre.
J’essayais toujours de le garder dans mon champ de vision. Je ne le laissais
jamais s’éloigner de moi sauf bien sûr quand il n’était pas avec moi. Et quand il
n’était pas avec moi, je ne me souciais guère de ce qu’il faisait du moment qu’il
restait exactement le même avec les autres. Pourvu, pensais-je, qu’il ne soit pas
quelqu’un d’autre quand il est avec eux. Qu’il ne soit pas quelqu’un que je n’ai
encore jamais vu. Qu’il n’ait pas une vie différente de celle qu’il a avec nous,
avec moi.
Pourvu que je ne le perde pas.
Je savais que je n’avais aucune prise sur lui, rien à offrir, rien pour le séduire.
Je n’étais rien.
Juste un gosse.
Il m’accordait seulement son attention quand l’occasion lui convenait.
Lorsqu’il accepta de m’aider à comprendre un fragment d’Héraclite, parce que
j’étais déterminé à lire « son » auteur, les mots qui me vinrent à l’esprit ne furent
pas « gentillesse » ni « générosité », mais « bienveillance » et « tolérance ». Un
moment plus tard, lorsqu’il me demanda si j’aimais un livre que je lisais, sa
question sembla suscitée moins par la curiosité que par une occasion
d’insouciant bavardage. Tout était insouciant.
L’insouciance lui convenait.
Pourquoi n’es-tu pas à la plage avec les autres ?
Retourne à ton grattage de cordes.
À plus !
À toi !
Juste une manière de faire la conversation.
Insouciant bavardage.
Rien.

Il était souvent invité ailleurs. C’était devenu une sorte de tradition avec nos
autres hôtes aussi. Mon père tenait toujours à ce qu’ils se sentent libres d’aller
parler çà et là de leurs ouvrages et de leur domaine de compétence. Il pensait
aussi que les érudits devaient apprendre à parler aux profanes ; c’était pourquoi
il conviait souvent des avocats, des médecins ou des hommes d’affaires à sa
table. « Tout le monde en Italie a lu Dante, Homère et Virgile, disait-il. Peu
importe à qui vous parlez, du moment que vous les “Dante-et-Homérisez”
d’abord. Virgile est un must, Leopardi vient ensuite, après quoi vous pouvez les
éblouir avec tout ce que vous avez, Celan, céleri, salami, qu’importe… » Cela
avait aussi l’avantage de permettre à tous nos hôtes américains de perfectionner
leur italien – une des exigences de leur séjour chez nous. Ces invitations à dîner
dans les environs avaient un avantage supplémentaire : elles nous évitaient de les
avoir à notre table tous les soirs de la semaine.
Mais le nombre des invitations reçues par Oliver était devenu vertigineux.
Chiara et sa sœur le voulaient au moins deux fois par semaine. Un dessinateur
humoristique bruxellois, qui louait une villa tout l’été, le voulait pour ses
soupers dominicaux huppés auxquels étaient toujours conviés des écrivains et
des lettrés de la région. Et puis les Moreschi, non loin de chez nous, les
Malaspina de N., et parfois des gens rencontrés dans un des cafés de la piazzetta,
ou au Danzing. Sans parler de ses parties de poker et de bridge la nuit, une
activité qui semblait prospérer selon des modalités totalement inconnues de
nous.
Sa vie, comme ses papiers, même quand elle donnait l’impression d’être
chaotique, était toujours méticuleusement compartimentée. Parfois il sautait
carrément son repas et disait simplement à Mafalda : « Esco, je sors. »
Son Esco, je m’en rendis bientôt compte, n’était qu’une autre version de son À
plus ! Un au revoir sommaire et catégorique, prononcé non juste avant de partir,
mais déjà sur le pas de la porte, en tournant le dos à ceux qui restaient. Je
plaignais ceux qui auraient voulu implorer, supplier.
Ignorer s’il allait se montrer ou non à la table du dîner était une torture. Mais
supportable. Ne pas oser demander s’il allait être là était le vrai supplice. Sentir
mon cœur battre plus fort lorsque j’entendais soudain sa voix ou le voyais assis à
sa place quand j’avais presque renoncé à espérer qu’il serait parmi nous ce soir-
là m’emplissait d’une joie semblable à une fleur vénéneuse. Le voir et penser
qu’il serait des nôtres au dîner et puis entendre son péremptoire Esco !
m’apprenait qu’il y a des désirs qui doivent être rognés comme les ailes d’un
papillon vivant.
J’aurais alors voulu qu’il fût déjà reparti pour en avoir fini avec lui.
J’aurais voulu qu’il fût mort ; si je ne pouvais m’empêcher de penser à lui et
de me demander avec anxiété quand je le reverrais, au moins sa mort y mettrait
fin. J’aurais même voulu le tuer moi-même, pour lui faire savoir combien sa
seule existence en était venue à me tourmenter – son insupportable aisance avec
tout et chacun, son flegme à l’égard de toute chose, son inlassable « ça me va »,
ses bonds par-dessus le portillon alors que tous les autres l’ouvraient, sans parler
de ses maillots de bain, son coin au paradis, ses impertinents À plus ! et cette
façon de se lécher les babines après avoir savouré son jus d’abricot… Ou bien je
le rendrais définitivement infirme, afin qu’il reste avec nous en fauteuil roulant
et ne retourne jamais aux États-Unis. S’il était dans un fauteuil roulant, je saurais
toujours où le trouver. Je me sentirais supérieur à lui et deviendrais son maître,
s’il était invalide.
Puis l’idée me venait que je pourrais plutôt me tuer, ou me blesser assez
gravement et le laisser deviner pourquoi j’avais agi ainsi. Si je me défigurais, je
voudrais qu’il me regarde et se demande pourquoi, pourquoi on pouvait
s’infliger ça, jusqu’à ce que, des années plus tard – oui, plus tard ! –, il
comprenne enfin et se frappe la tête contre le mur.
Parfois c’était Chiara que je projetais d’éliminer. Je savais ce qu’elle voulait.
Elle avait mon âge, et son corps était plus que prêt pour lui. Plus que le mien ? Je
me le demandais. Ce qui était clair, c’est qu’elle désirait se l’attacher, alors que
tout ce que je voulais en réalité c’était une nuit avec lui, juste une nuit – une
heure, même –, ne fût-ce que pour savoir si je voudrais recommencer. Ce que je
ne comprenais pas, c’est que vouloir tester le désir n’est rien d’autre qu’une ruse
pour obtenir ce qu’on veut sans admettre qu’on le veut… Je n’osais penser à
l’expérience qu’il devait avoir. S’il pouvait se faire aussi aisément autant d’amis
en deux ou trois semaines ici, qu’est-ce que cela devait être là-bas, sur le campus
d’une grande université comme Columbia, où il enseignait ?
Avec Chiara cela se passa avec une facilité incroyable. Il aimait faire des
balades en mer avec elle dans notre canot à double coque ; il ramait pendant
qu’elle se prélassait au soleil sur une des coques, et elle ôtait le haut de son
maillot quand ils s’arrêtaient loin du rivage.
Je les observais. J’avais peur de le perdre, et de la perdre aussi. Pourtant cela
ne m’affligeait pas de les imaginer ensemble. Cela m’excitait, même si je ne
savais pas si ce qui m’excitait c’était le corps nu de Chiara étendu au soleil, celui
d’Oliver à côté du sien, ou les deux ensemble. D’où je me tenais, appuyé à la
balustrade au-dessus de l’escarpement, je les cherchais des yeux au loin et
finissais par les apercevoir allongés au soleil l’un près de l’autre, sans doute
occupés à se peloter – parfois elle passait une jambe par-dessus la sienne, et un
peu plus tard il en faisait autant. Ils n’ôtaient pas leurs maillots, ce qui me
rassurait, mais quand je les vis danser un soir, quelque chose me dit que ce
n’étaient pas les mouvements de gens qui s’étaient arrêtés au pelotage.
En fait, j’aimais bien les voir danser ensemble de cette manière. Peut-être cela
me faisait-il comprendre qu’il était pris maintenant, qu’il n’y avait aucune raison
d’espérer. Et c’était une bonne chose. Cela m’aiderait à guérir. Ce genre de
pensée était peut-être déjà un signe que la guérison était en cours. J’avais
effleuré la zone interdite, et je m’en étais tiré assez facilement.
Mais quand mon cœur bondit dans ma poitrine le lendemain matin, dès que je
le vis à notre place habituelle dans le jardin, je sus que leur souhaiter tout le
bonheur possible et aspirer à la guérison n’avait rien à voir avec ce que je
désirais encore de lui.
Son cœur battait-il plus fort quand il me voyait entrer dans une pièce ?
J’en doutais.
M’ignora-t-il comme je l’ignorai ce matin-là : délibérément, pour m’écarter,
se protéger, montrer que je n’étais rien pour lui ? Ou était-il distrait, comme le
sont parfois les individus les plus perspicaces qui ne remarquent pas les indices
les plus flagrants simplement parce qu’ils ne font pas attention, ne sont pas
tentés, pas intéressés ?
J’avais vu Chiara glisser sa cuisse entre ses jambes quand ils dansaient
ensemble. Et je les avais vus lutter pour rire sur le sable. Quand cela avait-il
commencé ? Et comment se faisait-il que je n’avais pas été là quand cela avait
commencé ? Et pourquoi ne m’avait-on rien dit ? Pourquoi ne pouvais-je pas
reconstituer le moment où ils étaient passés de x à y ? Les signes abondaient
sûrement autour de moi. Pourquoi ne les avais-je pas vus ?
Je ne pensais plus qu’à ce qu’ils pouvaient faire ensemble. J’aurais fait
n’importe quoi pour gâcher chaque occasion qu’ils avaient d’être seuls ; j’aurais
calomnié l’un auprès de l’autre, puis rapporté à chacun la réaction de l’autre.
Mais je voulais aussi les voir le faire, je voulais en être, leur appartenir et les
contraindre à me voir comme leur complice nécessaire, leur intermédiaire, le
pion devenu si vital pour le roi et la reine qu’il est désormais le maître de
l’échiquier.
Je me mis à tenir à chacun des propos aimables sur l’autre, en feignant
d’ignorer où les choses en étaient entre eux. Il me jugeait indiscret, elle disait
qu’elle pouvait très bien s’occuper de ses affaires toute seule.
« Tu essaies de nous coller ensemble ou quoi ? » ajoutait-elle d’une voix
railleuse.
« Qu’est-ce que ça peut te faire de toute manière ? » demandait-il.
Je décrivais le corps nu de Chiara, que j’avais vu deux ans auparavant. Je
voulais l’exciter. Peu importait ce qu’il désirait dès lors qu’il était excité… Je le
décrivais aussi, lui, à Chiara, parce que je voulais voir si son excitation féminine
prenait la même forme que la mienne, afin de pouvoir comparer les deux et voir
laquelle était authentique.
« Essaies-tu de m’inciter à l’aimer ? disait-il.
— Quel mal y aurait-il à ça ?
— Aucun. Sauf que je préfère me débrouiller seul, si ça ne te fait rien. »
Il me fallut un certain temps pour comprendre ce que je cherchais vraiment :
pas seulement à faire en sorte qu’il soit excité en ma présence, ou ait besoin de
moi ; mais, en l’encourageant à parler de Chiara derrière son dos, je la
transformerais en un sujet de bavardage entre hommes. En reconnaissant que
nous étions attirés par la même fille, nous pourrions devenir plus proches l’un de
l’autre, plus intimes.
Peut-être voulais-je simplement qu’il sache que j’aimais aussi les filles.
« Écoute, c’est très gentil – et je t’en suis reconnaissant. Mais arrête. »
Sa rebuffade me fit comprendre qu’il n’allait pas entrer dans mon jeu. Elle me
remettait à ma place.
Non, c’est quelqu’un de bien, pensais-je ; pas comme moi, fourbe, sinistre, vil.
Ce qui augmentait encore mon tourment et ma honte. Maintenant, en plus
d’éprouver de la honte à le désirer comme Chiara le désirait, je le respectais et le
craignais et le détestais de me forcer à me détester moi-même.
Le lendemain du jour où je les avais vus danser ensemble, je ne fis rien pour
suggérer que nous allions faire notre jogging habituel, et lui non plus. Lorsque,
finalement, j’y fis allusion, parce que le silence sur ce sujet était devenu
insupportable, il dit qu’il avait déjà couru. « Tu te lèves tard en ce moment. »
Habile, pensai-je.
De fait, depuis plusieurs jours, je m’étais tellement habitué à ce qu’il
m’attende le matin que j’avais pris de l’assurance et ne me souciais pas trop de
l’heure à laquelle je me levais. Ça m’apprendrait.
Le lendemain matin, même si j’avais envie d’aller nager avec lui, descendre
de bonne heure aurait ressemblé à la réaction d’un enfant grondé, aussi restai-je
dans ma chambre. Juste pour prouver que je n’en étais pas un. Je l’entendis
marcher légèrement le long du balcon, presque sur la pointe des pieds. Il
m’évitait.
Je descendis beaucoup plus tard. Il était déjà parti pour remettre ses
corrections et prendre les dernières pages traduites par la signora Milani.
On arrêta de se parler.
Même quand nous nous trouvions au même endroit le matin, nous
n’échangions au mieux que des banalités pour meubler le silence. On n’aurait
même pas pu appeler ça du bavardage.
Cela ne le gênait pas. Il n’y pensait sans doute même pas.
Comment se peut-il que quelqu’un n’ait pas la moindre idée que vous souffrez
toutes les peines de l’enfer pour essayer de vous rapprocher de lui, et ne vous
accorde même pas une pensée alors que pendant une semaine entière vous
n’avez pas échangé plus de trois mots ? Ne se doutait-il de rien ? Devais-je le lui
faire savoir ?
L’idylle avec Chiara commença sur la plage. Puis il négligea le tennis et fit
des virées à bicyclette avec elle et ses amis en fin d’après-midi vers les autres
bourgades le long de la côte escarpée. Un jour où il leur manquait un vélo,
Oliver se tourna vers moi et me demanda si je voulais bien prêter le mien à
Mario puisque je ne m’en servais pas.
J’eus l’impression d’être soudain ramené à l’âge de six ans.
Je haussai les épaules comme pour dire, prenez-le, je m’en fiche pas mal.
Mais à peine furent-ils partis que je me précipitai à l’étage et me mis à sangloter
dans mon oreiller.
Le soir parfois je le voyais au Danzing. On ne savait jamais quand il
apparaîtrait. Il bondissait sur la piste, puis disparaissait tout aussi soudainement,
tantôt seul, tantôt avec d’autres. Quand Chiara venait chez nous, comme elle
avait coutume de le faire depuis son enfance, elle s’asseyait dans le jardin, l’air
absent, attendant en réalité qu’il arrive. Puis, quand l’attente se prolongeait et
que nous n’avions pas grand-chose à nous dire, elle demandait finalement : « C’è
Oliver ? » Il est allé voir la traductrice. Ou : il est dans la bibliothèque avec mon
père. Ou : il est descendu à la plage. « Bon, je m’en vais, alors. Dis-lui que je
suis passée. »
C’est fini, pensais-je.
Mafalda hochait la tête d’un air de reproche compatissant. « Elle est si jeune,
il est professeur d’université. Est-ce qu’elle n’aurait pas pu trouver quelqu’un de
son âge ? »
« Personne ne vous a rien demandé, répliqua sèchement Chiara qui l’avait
entendue et n’allait pas se laisser critiquer par une cuisinière.
— Ne me parle pas comme ça ou je te flanque une bonne taloche ! dit notre
cuisinière napolitaine en levant une main en l’air. Elle n’a pas encore dix-sept
ans et elle flirte en montrant ses nichons. Elle croit que je n’ai rien vu ? »
J’imaginais très bien Mafalda inspecter les draps d’Oliver chaque matin. Ou
échanger des impressions avec la bonne de la famille de Chiara. Aucun secret ne
pouvait échapper à ce réseau de domestiques toujours bien informés.
Je regardais Chiara. Je savais qu’elle souffrait.
Tout le monde soupçonnait qu’il se passait quelque chose entre eux. L’après-
midi, il disait parfois qu’il allait prendre un vélo dans la remise près du garage
pour se rendre en ville. Une heure et demie plus tard il était de retour. La
traductrice, expliquait-il.
« La traductrice », répétait pensivement mon père en sirotant un verre de
cognac.
« Traduttrice, mon œil », maugréait Mafalda.
Parfois nous nous croisions en ville.
Assis à la terrasse du caffè où quelques copains et moi nous retrouvions le soir
après le cinéma ou avant d’aller en boîte, je vis cette fois-là Chiara et Oliver
déboucher d’une ruelle ensemble, marchant côte à côte en parlant. Il mangeait
une glace tandis qu’elle était pendue à son bras. Quand donc avaient-ils trouvé le
temps de devenir aussi intimes ? Leur conversation semblait sérieuse.
« Que fais-tu ici ? » me dit-il lorsqu’il me vit. La moquerie était sa façon de se
mettre à couvert et d’essayer de dissimuler le fait que nous avions cessé de nous
parler. Un piètre stratagème, pensai-je.
« Je traîne…
— Ne devrais-tu pas être au lit à cette heure-ci ?
— Mon père ne croit pas à ce genre de règle », rétorquai-je.
Chiara semblait encore plongée dans ses pensées. Elle évitait mon regard.
Lui avait-il répété les choses aimables que j’avais dites sur elle ? Elle avait
l’air contrarié. Était-elle irritée par mon intrusion soudaine dans leur petit
monde ? Je me rappelais le ton de sa voix le matin où elle s’était emportée contre
Mafalda. Un sourire narquois se formait sur ses lèvres ; elle allait dire quelque
chose de cruel.
« Jamais d’heure limite pour aller au lit chez eux, pas de règles, pas de
surveillance, rien. Voilà pourquoi c’est un garçon si sage. Ne vois-tu pas ? Rien
contre quoi se rebeller.
— C’est vrai ? demanda-t-il.
— Je suppose, répondis-je en m’efforçant de prendre un ton léger avant qu’ils
n’aillent plus loin. Nous avons tous notre façon de nous rebeller.
— Vraiment ? fit-il.
— Cites-en une, ajouta-t-elle.
— Vous ne comprendriez pas.
— Il lit Paul Celan », dit-il alors, pour essayer de changer de sujet mais aussi
peut-être pour venir à mon secours et montrer, sans en avoir vraiment l’air, qu’il
n’avait pas oublié notre conversation déjà lointaine. Essayait-il de me réhabiliter
après cette pique au sujet de l’heure tardive, ou était-ce le début d’une autre
plaisanterie à mes dépens ? Son regard était froid, neutre.
« E chi è ? » Elle n’avait jamais entendu parler de Celan.
Je lançai un regard complice à Oliver. Il le remarqua, mais il n’y eut aucune
lueur malicieuse dans ses yeux quand son regard croisa finalement le mien. Dans
quel camp était-il ?
« Un poète », murmura-t-il tandis qu’ils commençaient à s’éloigner d’un pas
tranquille sur la piazzetta, avant de me lancer un À plus ! désinvolte.
Je les vis chercher une table libre à la terrasse d’un des cafés voisins.
Mes amis me demandèrent s’il la draguait.
Je ne sais pas, répondis-je.
Est-ce qu’ils le font, alors ?
Je n’en sais rien non plus.
Le veinard, j’aimerais vraiment être à sa place.
Qui n’aimerait pas être à sa place ?
Mais j’étais aux anges. Qu’il n’eût pas oublié notre conversation sur Celan
m’emplissait d’une allégresse que je n’avais pas éprouvée depuis longtemps.
Elle débordait sur tout ce que je touchais. Un mot, un regard, et j’étais au
paradis. Peut-être n’était-il pas si difficile après tout d’être heureux comme ça…
Tout ce que j’avais à faire, c’était trouver la source de bonheur en moi et non
dépendre des autres.
Je me remémorai la scène dans la Bible où Jacob demande de l’eau à Rachel
et où, l’entendant prononcer les mots de la prophétie, il lance les bras au ciel et
embrasse le sol près du puits. Moi juif, Celan juif, Oliver juif – nous étions dans
un lieu mi-ghetto, mi-oasis dans un monde par ailleurs cruel et implacable, un
lieu où cessent la confusion et le désarroi avec les inconnus, où on ne se
méprend sur personne et où personne ne se méprend sur soi, où un individu
connaît simplement l’autre et le connaît si intimement qu’être arraché à cette
intimité est galut, le mot hébreu évoquant l’exil et la dispersion. Était-il mon
foyer, alors, mon foyer retrouvé ? Tu es mon foyer, Oliver. Quand je suis avec
toi et que nous sommes bien ensemble, je ne désire rien de plus. Tu me fais
aimer celui que je suis, celui que je deviens quand tu es avec moi. S’il existe une
vérité dans le monde, elle est là quand je suis avec toi, et si je trouve un jour le
courage de t’avouer ma vérité, rappelle-moi d’allumer un cierge en action de
grâces devant chaque autel de Rome.
Il ne me vint pas à l’esprit que si un mot de lui pouvait me rendre si heureux,
un autre pouvait tout aussi aisément me briser, que si je ne voulais pas être
malheureux, je devais apprendre à me méfier aussi de ces joies précaires.
Mais ce même soir j’utilisai l’euphorie du moment pour parler à Marzia. Nous
dansâmes jusqu’après minuit, puis je la raccompagnai par le bord de mer. Nous
nous arrêtâmes. Je lui dis que j’avais envie de me baigner, pensant qu’elle me
retiendrait. Mais elle répondit qu’elle adorait aussi les bains de minuit. Nos
vêtements furent ôtés en une seconde.
« Tu n’es pas avec moi parce que tu es fâché contre Chiara ?
— Pourquoi serais-je fâché contre Chiara ?
— À cause de lui. »
Je secouai la tête en prenant un air surpris destiné à montrer que je ne voyais
vraiment pas où elle était allée chercher une telle idée.
Elle me demanda de me tourner et de ne pas regarder pendant qu’elle se
servait de son pull pour se sécher. Je fis mine de jeter un coup d’œil en douce,
mais j’étais trop obéissant pour ne pas obtempérer. Je n’osai pas lui demander de
ne pas regarder quand je me rhabillai, mais je fus content qu’elle détourne les
yeux. Quand nous ne fûmes plus nus, je pris sa main dans la mienne et posai mes
lèvres sur sa paume, sur l’espace entre ses doigts, puis sur sa bouche. Elle mit du
temps à me rendre mon baiser, mais quand elle le fit elle ne voulut plus arrêter.
Nous devions nous retrouver au même endroit sur la plage le lendemain soir.
« Je serai là avant toi, dis-je.
— N’en parle à personne », dit-elle.
Je fis signe que mes lèvres étaient scellées.

« On l’a presque fait, dis-je à mon père et à Oliver le lendemain matin pendant
que nous prenions notre petit déjeuner.
— Et pourquoi ne l’avez-vous pas fait ? demanda mon père.
— J’sais pas.
— Qui ne tente rien n’a rien. » Oliver se moquait de moi et me réconfortait à
la fois, avec cette vieille rengaine.
« Je n’avais qu’à trouver le courage de la toucher, elle aurait dit oui », dis-je,
en partie afin de désamorcer d’autres critiques éventuelles, mais aussi de montrer
que, pour ce qui était de la moquerie, je pouvais m’administrer ma propre dose,
merci bien. Je frimais.
« Essaie encore plus tard », me dit Oliver. C’était ce que faisaient les gens qui
étaient à l’aise avec eux-mêmes. Mais je sentais aussi qu’il avait une arrière-
pensée – peut-être parce qu’il y avait quelque chose de légèrement inquiétant
derrière son inepte quoique bien intentionné Essaie encore plus tard. Il me
critiquait. Ou se moquait encore de moi. Ou voyait clair en moi.
Ses paroles me piquèrent au vif quand il finit par dire ce qu’il avait en tête.
Seul quelqu’un qui m’avait complètement percé à jour aurait pu le dire. « Si ce
n’est plus tard, quand ? »
Cela plut à mon père. Si ce n’est plus tard, quand ? Cela faisait écho à la
célèbre injonction du rabbin Hillel : « Si ce n’est maintenant, quand ? »
Oliver essaya aussitôt d’adoucir sa remarque blessante.
« Moi j’essaierais sûrement encore. Et encore après ça » – telle fut la version
édulcorée. Mais Essaie encore plus tard était le voile qu’il avait jeté devant Si ce
n’est plus tard, quand ?
Je me répétais ses mots comme si c’était une formule prophétique censée
refléter la façon dont il vivait sa vie et dont je tentais de vivre la mienne. En
répétant ce mantra tout droit sorti de sa bouche, je pourrais peut-être découvrir
un passage secret menant à quelque vérité cachée qui m’avait échappé jusque-là,
sur moi, sur la vie, sur les autres, sur moi avec les autres.
Ces mots, Essaie encore plus tard, étaient les derniers que je m’étais répétés
chaque soir quand je m’étais juré de faire quelque chose pour rapprocher de moi
Oliver. Essaie encore plus tard signifiait : je n’ai pas le courage maintenant. Je
n’étais pas encore tout à fait prêt. J’ignorais où je trouverais la volonté et le
courage d’essayer encore plus tard, mais décider d’agir plutôt que de rester
passif me donnait l’impression que j’agissais déjà, comme si je récoltais un
profit sur de l’argent que je n’avais pas placé, ni même encore gagné.
Mais je savais aussi que je tournais en rond et que des mois, des saisons, des
années, une vie entière pourrait passer avec rien d’autre qu’un « saint Essaie-
encore-plus-tard » inscrit sur chaque page du calendrier. Essaie encore plus tard
marchait pour les gens comme Oliver. Si ce n’est plus tard, quand ? était mon
schibboleth.
Si ce n’est plus tard, quand ? Et s’il m’avait vraiment percé à jour, devinant
chacun de mes secrets, avec ces mots incisifs ?
Je devais lui faire savoir qu’il m’était parfaitement indifférent.

Quelques jours plus tard dans le jardin, je fus totalement dérouté de constater
que non seulement il faisait la sourde oreille à tout ce que je disais de flatteur sur
Chiara, mais que pour lui je me trompais du tout au tout.
« Comment ça, je me trompe ?
— Je ne suis pas intéressé. »
Je ne savais pas s’il voulait dire pas intéressé par ce genre de discussion, ou
pas intéressé par Chiara.
« Tout le monde est intéressé.
— Eh bien, peut-être. Mais pas moi. »
Encore peu clair.
Le ton de sa voix était sec, agacé et sourcilleux.
« Mais je vous ai vus tous les deux…
— Ce que tu as vu ne te regardait pas. De toute façon, je ne joue ce petit jeu ni
avec elle ni avec toi. »
Il tira une bouffée sur sa cigarette et tourna vers moi ce regard dur et froid qui
pouvait pénétrer en vous avec une précision chirurgicale.
Je haussai les épaules – « Bon, excuse-moi » – et retournai à mes partitions.
J’étais encore allé trop loin, et je ne pouvais m’en tirer gracieusement qu’en
reconnaissant que j’avais été terriblement indiscret.
« Peut-être que tu devrais essayer », lança-t-il.
Je ne l’avais encore jamais entendu parler sur ce ton presque canaille.
D’ordinaire, c’était moi qui m’aventurais aux confins de la bienséance.
« Elle ne voudrait sûrement pas.
— Et toi, tu voudrais ? »
Où cela menait-il, et pourquoi avais-je l’impression qu’un piège était tendu
quelques pas plus loin ?
« Non… », répondis-je prudemment, sans me rendre compte que mon
hésitation donnait presque à ce « non » l’apparence d’une question.
« Tu es sûr ? »
L’avais-je par hasard convaincu que je voulais en réalité Chiara depuis le
début ?
Je le regardai comme pour rendre défi pour défi. « Qu’en saurais-tu ?
— Je sais qu’elle te plaît.
— Tu n’as aucune idée de ce qui me plaît, répliquai-je. Aucune idée. »
J’essayais d’avoir l’air supérieur et mystérieux, comme si je faisais allusion à
un domaine de l’expérience humaine dont quelqu’un comme lui ne pouvait
effectivement avoir la moindre idée. Mais je n’avais réussi qu’à avoir l’air
maussade et hystérique.
Un observateur moins perspicace de l’âme humaine aurait vu dans mes
dénégations répétées le signe que j’essayais désespérément de cacher mes
sentiments pour Chiara.
Un observateur plus perspicace, cependant, y aurait vu l’indice d’une vérité
entièrement différente : ouvre la porte à tes risques et périls – crois-moi, tu ne
veux pas entendre ça. Peut-être devrais-tu y renoncer maintenant, pendant qu’il
en est encore temps.
Mais je savais aussi que s’il paraissait seulement soupçonner la vérité, je
ferais tout ce que je pourrais pour l’en détourner aussitôt. Et s’il ne soupçonnait
rien, mes paroles véhémentes devaient le laisser dans le brouillard de toute
façon. Finalement, j’étais plus heureux s’il pensait que je voulais Chiara que s’il
essayait d’en savoir plus et m’obligeait à me trahir. Sans un mot, j’avouerais des
choses que je n’avais pas bien discernées ou ignorais même que j’avais en moi.
Sans un mot, j’irais là où mon corps désirait aller, bien plus vite qu’avec tout bon
mot préparé des heures à l’avance… Je rougirais, et rougirais d’avoir rougi, je
bredouillerais et finirais par fondre en larmes – et dans quelle situation serais-je
alors ? Que dirait-il ?
Mieux vaut craquer maintenant, pensai-je, que de passer un jour de plus à
jongler avec toutes mes vaines résolutions d’essayer encore plus tard.
Non, il valait mieux qu’il ne sût jamais. Je pouvais vivre avec ça. Je pourrais
toujours, toujours vivre avec ça. Cela ne me surprenait même pas de voir comme
c’était facile à accepter.

Et pourtant, un tendre moment survenait parfois de façon si soudaine et
inopinée entre nous que les mots que j’aurais tant voulu lui dire sortaient presque
de ma bouche. Des moments « maillot vert », comme je les appelais – même
après que ma théorie des couleurs eut été tellement infirmée que je n’avais guère
lieu de m’attendre à de la gentillesse les jours « bleus » ou de me méfier des
jours « rouges ».
La musique était un sujet de conversation facile pour nous, surtout quand
j’étais au piano. Ou lorsqu’il voulait que je joue quelque chose à la manière de
tel ou tel compositeur. Il aimait mes combinaisons de deux, trois voire quatre
styles différents dans le même morceau, que je transcrivais ensuite. Un jour
Chiara se mit à fredonner un air à la mode et bientôt, parce que c’était une
journée venteuse et que personne n’allait à la plage ni ne restait même dehors,
nos amis se rassemblèrent autour du piano dans la salle de séjour tandis que
j’improvisais une variation dans le style de Brahms sur une interprétation
mozartienne de cette chanson.
« Comment fais-tu ça ? me demanda-t-il un matin, étendu sur son coin de
paradis.
— Parfois la seule façon de comprendre un artiste est de se mettre à sa place,
dans sa peau. Alors tout le reste suit naturellement. »
Nous reparlions de livres. J’avais rarement parlé de livres avec quelqu’un
d’autre que mon père. Nous parlions des philosophes présocratiques, de la vie
universitaire aux États-Unis.
Et puis il y avait Vimini.
La première fois qu’elle apparut alors que nous étions ensemble dans le jardin,
je venais justement de jouer une variation sur la dernière variation de Brahms sur
Haendel.
Sa voix troubla soudain la torpeur de cette matinée torride.
« Qu’est-ce que vous faites ?
— Je travaille », répondis-je.
Oliver, qui était allongé sur le ventre au bord de la piscine, leva la tête ; la
sueur coulait entre ses omoplates.
« Moi aussi, dit-il quand elle se tourna vers lui et répéta sa question.
— Vous parliez, vous ne travailliez pas.
— Même chose.
— Je voudrais bien travailler. Mais on ne me donne aucun travail. »
Oliver, qui n’avait encore jamais vu Vimini, me regarda de l’air dérouté de
quelqu’un qui ne connaît pas les règles de la conversation.
« Oliver, je te présente Vimini, notre plus proche voisine. »
Elle tendit la main et il la serra.
« Vimini et moi sommes nés le même jour, mais elle a dix ans. Vimini est
aussi un génie. N’est-ce pas, Vimini ?
— C’est ce qu’ils disent. Mais il me semble que ce n’est peut-être pas le cas.
— Pourquoi donc ? demanda Oliver en essayant de ne pas prendre un ton trop
condescendant.
— Ce serait d’assez mauvais goût de la part de la nature d’avoir fait de moi un
génie. »
Oliver sembla encore plus surpris. « Pardon ?
— Il ne sait pas, hein ? » me demanda-t-elle devant lui.
Je secouai la tête.
« Ils disent que je ne vivrai peut-être pas longtemps.
— Pourquoi dis-tu ça ? » Il avait maintenant l’air complètement stupéfait.
« Qu’en sais-tu ?
— Tout le monde le sait. Parce que j’ai une leucémie.
— Mais tu sembles en si bonne santé, tu es si jolie et si intelligente, protesta-t-
il.
— Comme je disais, une mauvaise plaisanterie. »
Oliver, qui était maintenant à genoux sur la pelouse, avait littéralement laissé
tomber son livre par terre.
« Vous pourriez peut-être venir me faire la lecture un jour, ajouta-t-elle. Je suis
vraiment très gentille – et vous avez l’air très gentil aussi. Eh bien, au revoir. »
Elle grimpa sur le muret. « Et pardon si je vous ai effrayés comme un
fantôme… je veux dire… »
On pouvait presque la voir essayer de retirer la métaphore mal choisie.
Si la musique ne nous avait pas déjà rapprochés, Oliver et moi, au moins
quelques heures ce jour-là, l’apparition de Vimini le fit. Nous parlâmes d’elle
tout l’après-midi. Je n’avais pas besoin de chercher quelque chose à dire.
D’ailleurs c’était surtout lui qui parlait et posait des questions. Il était fasciné.
Pour une fois je ne parlais pas de moi.
Ils devinrent bientôt amis. Elle était toujours là le matin quand il avait fini de
courir ou de nager, et ensemble ils se dirigeaient vers notre portillon,
descendaient très précautionneusement l’escalier, et allaient s’asseoir sur un des
gros rochers, où ils discutaient jusqu’à l’heure du petit déjeuner. Je n’avais
jamais vu une amitié aussi belle et aussi intense. Je n’en étais pas jaloux, et
personne, en tout cas sûrement pas moi, n’osait s’interposer entre eux ou prêter
une oreille indiscrète à leurs conversations. Je n’oublierais jamais la façon dont
elle lui donnait sa main avant de descendre l’escalier qui menait aux rochers.
Elle s’aventurait rarement jusque-là si elle n’était pas accompagnée par
quelqu’un de plus âgé.

Quand je repense à cet été-là, j’ai du mal à reconstituer la suite des
événements. Il y a quelques scènes clés. Sinon, je me souviens surtout de ces
moments qui revenaient chaque jour. Le rituel matinal avant et après le petit
déjeuner : la baignade ou le jogging, Oliver allongé sur l’herbe ou au bord de la
piscine, moi assis à ma table. Puis le moment où il prenait une bicyclette et allait
voir la traductrice en ville. Le déjeuner à la grande table ombragée dans l’autre
jardin, ou bien à l’intérieur, avec toujours un invité ou deux pour la corvée de
table. Les heures de l’après-midi, somptueuses avec tout ce soleil et ce silence.
Et puis il y a les scènes secondaires : mon père se demandant toujours ce que
je faisais de mon temps, pourquoi j’étais toujours seul ; ma mère me pressant de
me faire de nouveaux amis si les anciens ne m’intéressaient plus, mais surtout de
ne pas rester tout le temps à la maison – livres, livres, livres, toujours les livres,
et toutes ces partitions… Ils m’imploraient tous les deux de jouer davantage au
tennis, d’aller danser plus souvent, de rencontrer des gens, de découvrir par moi-
même pourquoi les autres sont si nécessaires dans la vie et pas seulement des
corps étrangers à approcher de temps en temps. « Fais des folies s’il le faut », me
disaient-ils en guettant sans cesse les signes révélateurs d’une peine de cœur
qu’à leur manière maladroite, indiscrète et dévouée ils voudraient aussitôt guérir,
comme si j’étais un soldat égaré dont ils devaient immédiatement panser la
blessure mortelle… « Tu peux toujours me parler, j’ai eu ton âge autrefois, disait
mon père. Les choses que tu ressens et penses être le seul à éprouver, crois-moi,
je les ai toutes éprouvées et j’en ai souffert aussi, et plus d’une fois – certaines
dont je ne me suis jamais remis et d’autres que je ne comprends toujours pas
plus que tu ne les comprends aujourd’hui, pourtant je connais presque chaque
coin et recoin du cœur humain. »
Il y a d’autres scènes. Le silence après le déjeuner, les uns faisant la sieste, les
autres lisant ou travaillant ; au loin quelques sons assourdis ; heures célestes où
les voix du monde au-delà de chez nous nous parvenaient si faiblement que
j’avais l’impression d’être parti à la dérive… Puis le tennis de l’après-midi.
Douche et apéritifs en attendant le dîner. Invités. Dîner. Sa seconde visite de la
journée à la traductrice. Flânerie en ville et retour tard le soir, parfois seul,
parfois avec des amis.
Et puis il y a les exceptions : les après-midi d’orage où, assis dans la salle de
séjour, nous écoutions de la musique et le crépitement de la pluie, voire de la
grêle, sur toutes les vitres de la maison. Parfois la lumière s’éteignait, la musique
s’arrêtait, et nous nous retrouvions plus que jamais entre nous. Une tante
jacassant au sujet de ses années affreuses à Saint Louis, Missouri, qu’elle
prononçait San Loui, ma mère humant l’arôme du thé Earl Grey, et, venant de la
cuisine en bas, les voix de Manfredi et de Mafalda – voix étouffées mais
véhémentes d’un couple en train de se chamailler. Sous la pluie dehors, la mince
silhouette encapuchonnée du jardinier se colletant avec les éléments, arrachant
des mauvaises herbes même par mauvais temps, mon père lui faisant signe de la
fenêtre de la salle de séjour, Rentre, Anchise, rentre.
« Cet homme me donne la chair de poule, disait ma tante.
— Ce gaillard a un cœur en or », répondait mon père.
Mais toutes ces heures étaient teintées d’anxiété, comme si la peur était un
étrange oiseau perdu pris au piège dans notre petite ville et dont les ailes noires
projetaient sur chaque être vivant une ombre qui ne partirait jamais. Je ne savais
pas de quoi j’avais peur, ni pourquoi j’étais si anxieux, ni pourquoi cette chose
qui pouvait si aisément provoquer l’effroi me donnait parfois un sentiment
d’espoir et, comme l’espoir dans les moments les plus sombres, m’apportait une
telle joie, une joie irréelle, une joie précaire et menacée. Le bond de mon cœur
dans ma poitrine quand je le voyais à l’improviste me terrifiait et me grisait à la
fois. J’avais peur quand il apparaissait, peur quand il ne se montrait pas, peur
quand il me regardait, et plus encore quand il ne me regardait pas. Ce tourment
finit par m’épuiser, et, certains après-midi brûlants, je m’effondrais et
m’assoupissais sur le divan du séjour et, à travers mes rêves, je savais
exactement qui était dans la pièce, qui entrait ou sortait sur la pointe des pieds,
qui se tenait là, qui me regardait et pendant combien de temps, qui essayait de
prendre le journal du jour sans faire le moindre bruit de papier froissé, puis
renonçait et cherchait la page des films à l’affiche sans plus se soucier que je me
réveille ou non.
La peur ne partait jamais. Je la sentais le matin au réveil, la sentais se muer en
joie quand je l’entendais prendre sa douche et savais qu’il serait en bas avec
nous pour le petit déjeuner, puis sentais cette joie retomber brusquement lorsque,
au lieu de boire son café, il traversait la maison en coup de vent et se mettait
aussitôt au travail dans le jardin. À midi, la torture d’attendre un mot de lui était
plus que je n’en pouvais supporter. Je savais que le divan m’attendait dans une
heure ou deux et je me détestais de me sentir si malheureux, si invisible, si épris,
si inexpérimenté. Dis quelque chose, touche-moi, Oliver. Regarde-moi assez
longtemps et vois les larmes me monter aux yeux. Frappe à ma porte la nuit et
vois si je ne l’ai pas laissée entrouverte pour toi. Entre. Il y a toujours de la place
dans mon lit.
Ce que je craignais le plus, c’étaient les longs moments où je ne le voyais pas
– des après-midi et des soirées entiers parfois sans savoir où il était. De temps à
autre je le voyais traverser la piazzetta, ou parler avec des gens que je n’y avais
jamais vus, mais cela ne comptait pas, parce que, sur cette petite place où les
gens se retrouvaient le soir, il me prêtait rarement attention, me faisait juste un
signe de tête peut-être destiné moins à moi qu’à l’hôte et éminent professeur
dont je me trouvais être le fils.
Mes parents, mon père surtout, n’auraient pu être plus contents de lui. Oliver
s’en tirait mieux que la plupart de nos précédents pensionnaires. Il aidait mon
père à mettre ses papiers en ordre, s’occupait d’une bonne partie de sa
correspondance étrangère, et avançait manifestement avec son propre livre. Ce
qu’il faisait dans sa vie privée et pendant son temps libre était son affaire – Si la
jeunesse doit aller au trot, qui galopera ? était l’adage un peu lourdaud de mon
père. Chez nous, Oliver ne pouvait rien faire de mal.
Puisque mes parents ne se souciaient jamais de ses absences, je jugeai plus sûr
de ne jamais montrer qu’elles me rendaient anxieux. Je n’en parlais que quand
l’un d’eux se demandait où il était ; je feignais d’avoir l’air aussi surpris qu’eux.
Oh, c’est vrai, il est parti depuis un bon moment. Non, aucune idée. Et je devais
veiller à ne pas avoir l’air trop surpris non plus, car cela pourrait sonner faux et
leur faire soupçonner ce qui me rongeait. Ils reconnaîtraient l’insincérité dès
qu’ils la verraient. Ça m’étonnait qu’ils ne l’eussent pas déjà perçue. Ils avaient
toujours dit que je m’attachais trop facilement aux gens. Cet été-là je compris
finalement ce qu’ils voulaient dire par là. De toute évidence, c’était déjà arrivé,
et ils avaient dû le remarquer quand j’étais sans doute trop jeune pour m’en
rendre compte moi-même. Cela avait éveillé leur inquiétude. Ils s’en faisaient
pour moi. Je savais qu’ils avaient raison. J’espérais seulement qu’ils ne sauraient
jamais à quel point la réalité dépassait maintenant leurs craintes. Je savais qu’ils
ne soupçonnaient rien, et cela me tracassait – même si je n’aurais pas aimé qu’il
en fût autrement. Cela me disait que si je n’étais plus transparent et pouvais
dissimuler tant de choses, j’étais protégé de leurs soupçons, et des siens – mais à
quel prix, et voulais-je être si protégé de tout soupçon ?
Je n’avais personne à qui parler. À qui pouvais-je me confier ? Mafalda ? Elle
quitterait la maison. Ma tante ? Elle le raconterait probablement à tout le monde.
Marzia, Chiara, mes amis ? Ils me fuiraient sur-le-champ. Mes cousins quand ils
venaient ? Pas question. Mon père avait les opinions les plus libérales – mais sur
ce sujet ? Qui d’autre ? Écrire à un de mes professeurs ? Voir un médecin ?
Prétendre que j’avais besoin d’un psy ? En parler à Oliver ?
En parler à Oliver. Il n’y a personne d’autre, Oliver, alors je crains que ça ne
doive être toi…

Un après-midi où j’étais sûr d’être seul à la maison, je suis monté dans sa
chambre. J’ai ouvert son placard pour faire mine (puisque c’était ma chambre
quand il n’y avait pas de pensionnaire) de chercher quelque chose que j’avais
laissé dans un des tiroirs du bas. J’avais eu l’intention de feuilleter ses papiers,
mais dès que j’ouvris son placard, je le vis : suspendu à un cintre, ce maillot de
bain rouge qu’il n’avait pas mis pour nager ce matin-là – c’était pourquoi il était
suspendu là au lieu de sécher sur le balcon. Je le pris ; je n’avais encore jamais
fureté dans les affaires de quelqu’un. Je le portai à mon visage, puis enfouis mon
visage dedans, comme si j’essayais de m’y blottir tout entier et de me perdre
dans ses plis. Voilà donc quelle est son odeur quand son corps n’est pas enduit de
crème solaire, voilà donc quelle est son odeur, me répétais-je, cherchant dans le
maillot quelque chose de plus intime encore que son odeur, et puis en embrassant
chaque recoin, souhaitant presque y trouver des poils, n’importe quoi, le lécher
et le mettre entièrement dans ma bouche, et, si je pouvais le dérober, le garder
toujours avec moi, ne jamais laisser Mafalda le laver, me tourner vers lui
pendant les mois d’hiver à la maison, et, en le reniflant, faire revivre Oliver,
aussi nu qu’il l’était pour moi en cet instant. Pris d’une impulsion soudaine,
j’ôtai mon maillot de bain et mis le sien. Je savais ce que je voulais, et je le
voulais avec le genre de griserie exaltée qui fait prendre des risques qu’on ne
prendrait jamais, même avec une bonne dose d’alcool dans le corps. Je voulais
jouir dans son maillot, et en laisser les traces pour qu’il les y trouve. Ce fut alors
qu’une idée plus folle encore s’empara de moi. Je défis son lit, retirai son
maillot, et le pressai contre moi entre ses draps, nu. Qu’il me découvre ici,
pensai-je – je m’en arrangerai, d’une façon ou d’une autre. Je reconnaissais la
sensation familière que j’avais dans ce lit. Mon lit. Mais son odeur était partout
autour de moi, évoquant quelque chose de bienfaisant et d’indulgent, comme
cette étrange odeur qui m’avait soudain enveloppé lorsqu’un homme âgé qui se
tenait à côté de moi dans une synagogue un jour de Yom Kippour avait posé sur
ma tête son taleth, sous lequel j’avais presque disparu – uni à un peuple à jamais
dispersé mais qui, de temps en temps, se rassemble de nouveau quand un être et
un autre se recouvrent de la même étoffe. Je mis son oreiller sur mon visage,
l’embrassai sauvagement, puis, le serrant entre mes cuisses, lui dis ce que je
n’avais le courage de dire à personne au monde. Puis je lui dis ce que je voulais.
Cela prit moins d’une minute.
J’étais libéré de ce secret. Tant pis s’il voyait. Tant pis s’il me surprenait. Tant
pis, tant pis, tant pis.
En revenant dans ma chambre, je me demandai si je serais jamais assez fou
pour oser encore la même chose.
Ce soir-là je me surpris à noter mentalement où chacun était dans la maison.
Le honteux désir revenait plus tôt que je ne l’avais imaginé. Il aurait suffi d’un
rien pour que je remonte en douce à l’étage.

En lisant dans la bibliothèque de mon père un soir, je tombai sur l’histoire
d’un jeune et beau chevalier follement amoureux d’une princesse. Elle l’aime
aussi, bien qu’elle ne semble pas en avoir entièrement conscience, et malgré
l’amitié qui fleurit entre eux, ou peut-être à cause de cette amitié, il est si
intimidé par son austère candeur qu’il est totalement incapable de lui avouer son
amour. Un jour il lui demande à brûle-pourpoint : « Lequel vaut mieux : parler
ou mourir ? »
Je n’aurais jamais eu le courage de poser une telle question.
Mais ce que j’avais dit dans son oreiller me révélait que, au moins pour un
moment, j’avais avoué la vérité, j’avais pris plaisir à la dire et s’il était passé là à
l’instant même où je marmonnais des choses que je n’aurais pas osé dire à mon
propre reflet dans le miroir, cela m’aurait été égal, cela ne m’aurait pas gêné –
qu’il sache, qu’il voie, qu’il me juge aussi s’il le veut – mais ne dis rien au
monde – même si tu es le monde pour moi maintenant, même s’il y a dans tes
yeux un monde horrifié et méprisant. Ce regard dur, Oliver, j’aimerais mieux
mourir que l’affronter après t’avoir tout dit.
II.
Le tertre de Monet
Vers la fin juillet la situation atteignit un point critique. Il semblait évident
qu’après Chiara il y avait eu une succession de cotte, tocades, mini-tocades,
passades, qui sait… Pour moi tout cela se résumait à une seule chose : sa queue
s’était trouvée un peu partout à B. Chaque fille l’avait touchée, cette queue ; elle
s’était glissée dans qui sait combien de vagins, combien de bouches… L’image
m’amusait. Cela ne m’ennuyait jamais de l’imaginer entre les jambes d’une fille
étendue sous lui – ses larges épaules hâlées et luisantes bougeant au rythme des
mouvements de son corps –, comme je l’avais imaginé l’après-midi où j’avais
serré son oreiller entre mes propres jambes.
La seule vue de ses épaules, lorsqu’il était penché sur son manuscrit dans son
paradis, m’incitait à me demander où elles s’étaient trouvées la nuit précédente.
Comme le mouvement de ses omoplates, chaque fois qu’il changeait de position,
était aisé et libre, comme elles reflétaient insouciamment le soleil… Avaient-
elles eu le goût de la mer pour la fille qui avait mordu sa peau cette nuit ? Ou de
sa crème solaire ? Ou de cette odeur qui avait émané de ses draps quand je m’y
étais glissé ?
Comme j’aurais voulu avoir de telles épaules… Peut-être ne les aurais-je pas
désirées autant si j’en avais eu de semblables ?
Muvi star.
Voulais-je être comme lui ? Voulais-je être lui ? Ou voulais-je seulement
l’avoir ? Ou être et avoir sont-ils des verbes totalement inadéquats dans
l’écheveau du désir, où avoir le corps de quelqu’un à toucher et être ce
quelqu’un qu’on désire toucher sont une seule et même chose, ne sont que les
rives opposées d’un fleuve qui passe sans cesse de soi à lui et de lui à soi, en ce
va-et-vient perpétuel où les chambres du cœur, comme les pièges du désir, et les
leurres du temps, et le tiroir à double fond que nous appelons identité,
obéissent à une fausse logique selon laquelle la plus courte distance entre la vie
réelle et la vie non vécue, entre qui l’on est et ce qu’on désire, est un escalier en
trompe-l’œil conçu avec l’espiègle cruauté d’un Escher ? Quand nous avait-on
séparés, toi et moi, Oliver ? Et pourquoi le savais-je, et pourquoi ne le savais-tu
pas ? Est-ce ton corps que je veux quand je songe à être étendu près de lui
chaque nuit ou ai-je envie de me glisser en lui et de le posséder comme s’il était
le mien, comme je l’ai fait quand j’ai mis ton maillot de bain cet après-midi-là
puis l’ai retiré, en désirant, comme je n’ai jamais rien désiré autant de ma vie, te
sentir te glisser en moi comme si mon corps entier était ton maillot de bain, ton
foyer ? Toi en moi, moi en toi…
Puis vint le jour. Nous étions dans le jardin, je lui parlai de cette histoire que
j’avais lue.
« Celle du chevalier qui ne sait pas s’il vaut mieux parler ou mourir ? Tu me
l’as déjà racontée. »
Manifestement je l’avais évoquée et je l’avais oublié.
« Oui.
— Eh bien, que fait-il ?
— Elle répond qu’il vaut mieux parler. Mais elle est sur ses gardes. Elle sent
un piège quelque part.
— Alors parle-t-il ?
— Non, il se dérobe.
— Bien sûr. »
C’était juste après le petit déjeuner. Ni lui ni moi n’avions envie de travailler
ce jour-là.
« Écoute, je dois aller chercher quelque chose en ville. »
Quelque chose était toujours les dernières pages de la traductrice.
« Je peux y aller pour toi, si tu veux. »
Il resta un moment silencieux.
« Non, allons-y ensemble.
— Maintenant ? » J’avais dû penser : Vraiment ?
« Pourquoi, tu as quelque chose de mieux à faire ?
— Non.
— Alors allons-y. » Il mit quelques feuillets dans son petit sac à dos vert élimé
et le suspendit à son épaule.
Depuis la dernière fois qu’on était allés à vélo à B., il ne m’avait jamais
demandé d’aller quelque part avec lui.
Je rangeai mon stylo à encre, fermai mon livret de partitions, posai un verre de
citronnade à moitié plein sur mes pages, et fus prêt à partir.
Nous passâmes devant le garage en allant vers la remise.
Comme d’habitude, Manfredi, le mari de Mafalda, se disputait avec Anchise.
Cette fois il l’accusait de trop arroser les tomates, affirmant que c’était une grave
erreur, parce qu’elles poussaient trop vite. « Elles seront blettes, se plaignait-il.
— Écoute, je m’occupe des tomates, tu conduis la voiture, et tout le monde est
content.
— Tu ne comprends pas. De mon temps on déplaçait plusieurs fois les
tomates d’un endroit à un autre, et on plantait du basilic à côté. Mais bien sûr
vous autres qui avez été dans l’armée, vous savez tout…
— C’est ça, dit Anchise, dédaigneux.
— Bien sûr que j’ai raison… Pas étonnant qu’ils ne t’aient pas gardé dans
l’armée.
— C’est ça. Ils ne m’ont pas gardé dans l’armée. »
Ils nous saluèrent tous les deux. Le jardinier remit à Oliver le vélo dont il se
servait. « J’ai redressé la roue hier soir, ça n’a pas été facile. J’ai regonflé les
pneus aussi. »
Le chauffeur n’aurait pu être plus vexé. « À partir de maintenant, dit-il, je
répare les roues, tu cultives tes tomates. »
Anchise nous adressa un sourire ironique. Oliver lui rendit son sourire.
Quand nous fûmes sur le chemin bordé de cyprès qui menait à la route, je lui
demandai : « Est-ce qu’il ne te donne pas la chair de poule ?
— Qui ?
— Anchise.
— Non, pourquoi ? Je suis tombé l’autre jour en revenant et je me suis
écorché là. Il a tenu à appliquer je ne sais quel remède de sorcière. Il a aussi
réparé le vélo pour moi. »
Une main sur le guidon, il relevait sa chemise et me montrait un bleu énorme
autour d’une large éraflure sur sa hanche gauche.
« Il me donne quand même la chair de poule, dis-je, répétant le verdict de ma
tante.
— Juste une âme en peine, en réalité. »
J’aurais voulu toucher, caresser, vénérer cette écorchure.
Je remarquai qu’Oliver prenait son temps cette fois, ne fonçait pas sur la route
comme d’habitude, ne grimpait pas la côte avec son zèle athlétique coutumier. Il
ne semblait pas pressé non plus de retourner à son travail, ni de rejoindre ses
amis sur la plage, ni, comme c’était généralement le cas, de me planter là. Peut-
être n’avait-il rien de mieux à faire. C’était mon moment au paradis et, si jeune
que je fusse encore, je savais qu’il ne durerait pas et que je devais au moins le
savourer pour ce qu’il était plutôt que le gâcher à vouloir une fois de plus
conforter notre amitié ou la porter à un autre niveau. Il n’y aura jamais d’amitié,
pensai-je, ce n’est rien, juste une minute de grâce… Zwischen Immer und Nie.
Zwischen Immer und Nie. Entre toujours et jamais. Celan.
Quand nous arrivâmes à la piazzetta dominant la mer au loin, Oliver s’arrêta
pour acheter des cigarettes. Il s’était mis à fumer des Gauloises. Je n’en avais
jamais fumé, et demandai si je pouvais essayer. Il prit une allumette dans la
boîte, mit ses mains en coupe très près de mon visage et alluma ma cigarette.
« Pas mal, hein ? – Pas mal du tout. » Les Gauloises me feront penser à lui, à ce
jour, me dis-je en me rendant compte que dans moins d’un mois il aurait
complètement disparu de ma vie.
C’était probablement la première fois que je m’autorisais à compter les jours
qu’il lui restait à passer chez nous.
« Regarde un peu ça », dit-il tandis que nous nous approchions d’un pas
tranquille avec nos vélos, sous le soleil matinal, du bord de la piazzetta qui
surplombait le flanc onduleux de la colline.
La vue sur la mer, plus loin et plus bas encore, était superbe. Seules quelques
traînées d’écume striaient le bleu de la baie, comme si des dauphins géants en
brisaient la surface. Un bus minuscule faisait péniblement l’ascension de la
colline, suivi de trois cyclistes en uniforme qui se plaignaient manifestement des
gaz d’échappement.
« Tu sais qui s’est noyé, dit-on, près d’ici, reprit-il.
— Shelley.
— Et tu sais ce qu’ont fait ses amis et sa femme Mary lorsqu’on a retrouvé
son corps ?
— Cor cordium, cœur des cœurs », répondis-je, faisant allusion au moment où
un ami avait saisi le cœur du poète avant que les flammes eussent complètement
consumé son corps gonflé qu’on brûlait sur le rivage. Pourquoi me posait-il ces
questions ?
« Y a-t-il une chose que tu ne sais pas ? » dit-il.
Je le regardai. C’était mon moment. Je pouvais le saisir ou je pouvais le
perdre, mais je savais que de toute façon je ne l’oublierais jamais. Ou je pouvais
me délecter du compliment – mais regretter à jamais tout le reste. Ce fut
probablement la première fois de ma vie que je parlai à un adulte sans réfléchir à
ce que j’allais dire. J’étais trop nerveux pour ça.
« Je ne sais rien, Oliver. Rien.
— Tu sais plus de choses que n’importe qui ici. »
Pourquoi répondait-il à mon ton presque tragique par une simple flatterie ?
« Si tu savais comme j’en sais peu sur ce qui compte vraiment… »
J’étais comme un nageur qui, sans essayer de se noyer ni de gagner la terre
ferme, fait du surplace dans l’eau, parce que la vérité était là – même si je ne
pouvais pas la dire, ni même y faire allusion, j’aurais pu jurer qu’elle était là,
comme on dit d’un collier qu’on vient de perdre en nageant : « Je suis sûr qu’il
est là en bas quelque part. » S’il savait, si seulement il savait que je lui donnais
toutes les chances de résoudre l’équation et de trouver un nombre plus grand que
l’infini…
Mais s’il le comprenait, il devait soupçonner quelque chose, et alors
m’observait-il du rivage avec son regard dur, hostile, à la fois distant et incisif,
omniscient ?
Il avait dû deviner quelque chose, mais Dieu sait quoi. Peut-être essayait-il de
ne pas paraître déconcerté.
« Qu’est-ce qui compte vraiment ? »
Se montrait-il insincère ?
« Tu sais bien. Toi surtout tu devrais le savoir maintenant. »
Silence.
« Pourquoi me dis-tu tout ça ?
— Parce que je pensais que tu devais savoir.
— Parce que tu pensais que je devais savoir. » Il répéta lentement mes paroles,
essayant d’en saisir tout le sens, d’y voir plus clair, tout en gagnant du temps en
les répétant. Je sentais que le fer était chaud.
« Parce que je veux que tu saches, lâchai-je soudain. Parce qu’il n’y a
personne d’autre à qui je peux le dire. »
Voilà, je l’avais dit.
Me faisais-je bien comprendre ?
J’étais sur le point de dévier la conversation en disant quelque chose à propos
de la mer et du temps qui s’annonçait pour le lendemain : serait-ce une bonne
idée d’appareiller pour E., comme mon père le promettait chaque été ?
Mais il eut le mérite de ne pas me laisser bifurquer.
« Tu sais ce que tu dis ? »
Cette fois je regardai la mer au loin et, sur un ton vague et las qui était ma
dernière diversion, ma dernière protection, ma dernière esquive, je répondis :
« Oui, je sais ce que je dis et tu me comprends parfaitement. Je ne suis pas très
doué pour parler. Mais libre à toi de ne plus jamais m’adresser la parole.
— Attends. Es-tu en train de dire ce que je pense que tu dis ?
— Ouiiii… » Maintenant que j’avais vidé mon sac, je pouvais prendre l’air
blasé et légèrement exaspéré avec lequel un criminel qui s’est rendu à la police
avoue encore une fois à un énième inspecteur qu’il a dévalisé le magasin.
« Attends-moi ici, dit-il, je dois aller chercher des papiers en vitesse. Ne t’en
va pas. »
Je le regardai avec un sourire confiant. « Tu sais très bien que je n’irai nulle
part. »
Si ce n’est pas un autre aveu, pensai-je, qu’est-ce qui le serait ?
En attendant qu’il revienne, je m’approchai avec nos deux vélos du monument
dédié aux jeunes hommes de la ville qui avaient péri pendant la bataille du Piave
lors de la Première Guerre mondiale. Chaque petite ville italienne a un
monument semblable. Deux petits bus venaient de s’arrêter à côté et leurs
passagers en descendaient – surtout des femmes âgées arrivant des villages
environnants pour faire leurs courses en ville. Tout autour de la piazzetta, des
vieillards, des hommes pour la plupart, étaient assis sur de petites chaises
branlantes à dossier de paille ou sur des bancs, vêtus de vieux habits ternes et
gris. Je me demandais combien de ces gens se souvenaient encore des jeunes
hommes qu’ils avaient perdus sur le Piave. Il fallait avoir au moins quatre-vingts
ans pour les avoir connus. Et au moins cent pour avoir été plus âgé qu’ils
l’étaient alors. À cent ans, vous apprenez sûrement à surmonter la perte et le
chagrin – ou vous tourmentent-ils jusqu’à la fin ? À cent ans, les frères et sœurs
oublient, les fils oublient, les êtres chers oublient, personne ne se souvient de
rien, même les plus affligés oublient de se souvenir… Les mères et les pères sont
morts depuis longtemps. Qui se souvient ?
Une pensée me traversa l’esprit : mes descendants sauraient-ils un jour ce qui
s’était dit sur cette petite place aujourd’hui ? Quelqu’un le saurait-il ? Ou cela
disparaîtrait-il à jamais, comme je me rendais compte qu’une partie de moi-
même le souhaitait ? Sauraient-ils à quoi leur sort avait tenu ce jour-là sur cette
piazzetta ? L’idée m’amusa et me donna le recul nécessaire pour affronter le
reste de cette journée.
Dans trente ou quarante ans, je reviendrais ici et repenserais à une
conversation que je savais que je n’oublierais jamais, si fortement que je
pourrais le vouloir un jour. Je viendrais ici avec ma femme, mes enfants, leur
montrerais les choses à voir, la baie, les caffès locaux, le Danzing, le Grand
Hotel. Puis je me tiendrais ici même et demanderais à la statue et aux chaises à
dossier de paille et aux tables en bois bancales de me rappeler un certain Oliver.
Lorsqu’il revint, la première chose qu’il dit fut : « Cette idiote de Milani a
mélangé les pages et doit tout retaper. Je n’ai donc rien sur quoi travailler cet
après-midi, ce qui me retarde d’une journée entière. »
C’était son tour de chercher des prétextes pour éluder le sujet. Je pouvais
aisément le laisser en paix s’il voulait. Nous pourrions parler de la mer, du Piave,
ou de fragments d’Héraclite tels que « La nature aime à se cacher » ou « Je me
suis cherché moi-même ». Sinon il y avait cette excursion à E. dont nous
parlions depuis des jours. Il y avait aussi l’arrivée imminente d’un orchestre de
musique de chambre.
Nous passâmes devant une boutique où ma mère commandait souvent des
fleurs. Quand j’étais petit, j’aimais regarder la grande vitrine sur laquelle un
rideau liquide ruisselait doucement en permanence, donnant au magasin un air
enchanté et mystérieux qui me rappelait la façon dont, dans de nombreux films,
l’image se brouillait pour annoncer qu’un flash-back était imminent.
« Je regrette d’avoir parlé », dis-je enfin.
Je sus aussitôt que j’avais rompu le charme précaire entre nous.
« Je vais faire comme si tu ne l’avais pas fait », répondit-il.
Eh bien, c’était là une attitude à laquelle je ne me serais pas attendu de la part
d’un homme qui était si à l’aise avec le monde. Je n’avais jamais entendu une
telle phrase chez nous.
« Est-ce que ça signifie qu’on se parle de nouveau – mais pas vraiment ? »
Il réfléchit à la question. « Écoute, on ne peut pas parler de telles choses.
Vraiment pas. »
Il remit son sac sur son dos et nous descendîmes en roue libre vers le bas de la
colline.
Un quart d’heure plus tôt, j’étais à la torture, chaque nerf de mon corps et
chaque sentiment meurtris, piétinés, écrasés comme dans le mortier de Mafalda,
pulvérisés au point que je ne pouvais plus distinguer la peur de la colère ou de la
moindre trace de désir ; mais il y avait encore quelque chose à espérer.
Maintenant que nous avions mis nos cartes sur la table, le secret, la honte avaient
disparu, mais avec eux s’était aussi envolée cette pointe d’espoir informulé qui
entretenait une petite flamme en moi depuis quelques semaines.
Seuls le paysage et le temps superbes pouvaient me redonner courage à
présent – et cette balade ensemble à vélo sur la route de campagne déserte, qui
était entièrement à nous à cette heure de la journée et où le soleil commençait à
taper fort aux endroits non ombragés.
Je lui dis de me suivre, j’allais lui montrer un coin que la plupart des touristes
et des étrangers n’avaient jamais vu.
« Si tu as le temps, ajoutai-je, ne voulant pas me montrer trop insistant cette
fois.
— J’ai le temps », répondit-il sur un ton de vague et légère ironie, comme s’il
avait trouvé mon tact exagéré un peu comique. Mais peut-être était-ce une petite
concession pour se faire pardonner de ne pas « parler de telles choses ».
Nous quittâmes la route et nous dirigeâmes vers le bord de la falaise.
« Là-bas, dis-je en guise de préambule destiné à soutenir son intérêt, c’est
l’endroit où Monet venait peindre. »
À travers un petit bois où poussaient çà et là des palmiers chétifs et des
oliviers, on apercevait, sur une légère pente menant au bord de la falaise, un
monticule qu’ombrageaient en partie de hauts pins d’Italie. Je laissai mon vélo
appuyé contre un arbre, il en fit autant, et je le conduisis au sommet du tertre.
« Maintenant regarde », dis-je, très content, comme si je révélais quelque chose
de plus éloquent que tout ce que je pourrais dire en ma faveur.
De là on voyait, juste en bas, une crique paisible, silencieuse. Pas un signe de
civilisation, ni maison, ni jetée, ni bateau de pêche. Plus loin, comme toujours, le
campanile de San Giacomo, et, si on regardait bien, les contours de N., et plus
loin encore quelque chose qui ressemblait à notre maison parmi les villas
voisines, celle où habitait Vimini, et celle des Moreschi et de leurs deux filles
avec qui Oliver avait probablement couché, séparément ou ensemble, qui sait, et
qui s’en souciait à ce stade.
« C’est mon coin, dis-je. Mon repaire. J’y viens pour lire. Je ne pourrais pas te
dire le nombre de livres que j’ai lus ici.
— Tu aimes être seul ?
— Non. Personne n’aime être seul. Mais j’ai appris à vivre avec.
— Es-tu toujours aussi sage ? » demanda-t-il. Allait-il adopter un ton
condescendant, déjà presque réprobateur, pour me dire comme tous les autres
que j’avais besoin de sortir davantage, de me faire plus d’amis, et de ne pas être
si égoïste avec eux ? Ou était-ce un prélude à son rôle de psy-ami-de-la-famille ?
Ou me méprenais-je encore complètement sur lui ?
« Je ne suis pas sage du tout. Je te l’ai dit, je ne sais rien. Je connais les livres,
et je peux assembler des mots – ça ne veut pas dire que je sais parler des choses
qui comptent le plus pour moi.
— Mais tu le fais maintenant – d’une certaine façon.
— Oui, d’une certaine façon… c’est toujours comme ça que je dis les choses :
d’une certaine façon. »
Contemplant la mer au loin pour ne pas le regarder, je m’assis sur l’herbe et
remarquai qu’il s’accroupissait à quelques pas de moi sur la pointe des pieds,
comme s’il était prêt à se relever d’un bond et à retourner là où on avait laissé
nos vélos.
Je n’avais guère conscience de l’avoir amené là non seulement pour lui
montrer mon petit monde, mais pour demander à mon petit monde de
l’accueillir, afin que l’endroit où je venais m’isoler certains après-midi d’été
puisse le connaître, le juger, voir s’il s’accordait à l’esprit du lieu, l’accepter –
alors je pourrais revenir ici et me souvenir. Je reviendrais ici pour fuir le monde
connu et en chercher un autre de ma propre invention. Je le présentais, en
somme, à mon aire d’envol. Je n’avais qu’à énumérer les ouvrages que j’avais
lus ici et il saurait vers quels lieux j’avais voyagé.
« J’aime ta façon de dire les choses. Pourquoi te rabaisses-tu toujours ? »
Je haussai les épaules. Me reprochait-il de me critiquer moi-même ?
« Je ne sais pas. Pour que tu ne le fasses pas, je suppose.
— As-tu si peur de ce que pensent les autres ? »
Je secouai la tête. Mais je ne connaissais pas la réponse. Ou peut-être la
réponse était-elle si évidente que je n’avais pas besoin de répondre… C’étaient
les moments comme celui-là qui me donnaient le sentiment d’être si vulnérable,
si nu. Poussez-moi dans mes retranchements, rendez-moi nerveux, et, si je ne
vous repousse pas, vous me percez vite à jour. Non, je n’avais rien à répondre.
Mais je ne bougeais pas non plus. Mon impulsion était de le laisser rentrer tout
seul. J’arriverais moi-même à temps pour le déjeuner.
Il attendait que je dise quelque chose. Il me dévisageait.
Ce fut, je pense, la première fois que j’osai vraiment le regarder dans les yeux.
D’ordinaire, je jetais un coup d’œil et puis je détournais les miens – parce que je
ne voulais pas nager dans l’eau claire de ses yeux sans y avoir été invité, et je
n’attendais jamais assez longtemps pour savoir si ma présence y était souhaitée ;
parce que j’étais trop effrayé pour regarder quiconque dans les yeux ; parce que
je ne voulais pas me trahir ; parce que je ne pouvais pas m’avouer à quel point il
comptait pour moi. Et parce que ce regard dur qu’il avait parfois me rappelait
toujours combien il m’était supérieur et comme j’étais loin au-dessous de lui.
Maintenant, dans le silence de ce moment, je le regardais en face, non pour le
défier, ou pour lui montrer que je n’étais plus timide, mais pour capituler, pour
lui dire voilà qui je suis, voilà qui tu es, voilà ce que je veux, il n’y a plus que la
vérité entre nous, et là où se trouve la vérité il n’y a pas de barrières, pas de
regards fuyants, et si rien n’en sort, qu’il ne soit pas dit que nous ignorions toi et
moi ce qui aurait pu arriver… Je n’avais plus le moindre espoir. Et peut-être le
fixais-je ainsi parce que je n’avais plus rien à perdre. C’était le regard pénétrant,
« je-te-défie-de-m’embrasser », de celui qui brave et fuit d’un seul et même
mouvement.
« Tu rends les choses très difficiles pour moi. »
Faisait-il allusion à notre échange de regards ?
Je ne cédai pas. Lui non plus. Oui, ça devait être ça.
« Pourquoi est-ce que je rends les choses difficiles ? »
Mon cœur battait trop vite pour que je pusse parler d’une manière cohérente.
Je n’avais même pas honte de montrer à quel point j’étais troublé. Qu’il sache,
alors.
« Parce que ce serait très mal.
— Serait ? » fis-je.
Y avait-il une lueur d’espoir, alors ?
Il s’assit sur l’herbe, puis s’allongea sur le dos, les mains sous la tête, les yeux
au ciel.
« Oui, serait. Je ne vais pas prétendre que cela ne m’a pas traversé l’esprit.
— Je serais le dernier à le savoir.
— Eh bien, j’y ai pensé. Là ! Que croyais-tu qu’il se passait alors ?
— Qu’il se passait ? bredouillai-je. Rien. » J’y réfléchis un peu. « Rien »,
répétai-je, comme si ce que je commençais vaguement à percevoir était si
informe que cela pouvait être aisément écarté en répétant « rien » et en comblant
ainsi les insupportables silences. « Rien.
— Je vois, dit-il finalement. Tu te trompes, mon ami. » Il y avait dans sa voix
une condescendance grondeuse. « Si ça peut te rassurer, je dois me retenir. Il est
temps que tu apprennes aussi.
— Le mieux que je puisse faire c’est prétendre que ça m’est égal.
— Cela nous le savons depuis un bon moment déjà », répliqua-t-il du tac au
tac.
Je fus accablé. Toutes ces fois où j’avais cru le froisser en lui montrant comme
il était facile de l’ignorer dans le jardin, sur le balcon, à la plage, il avait vu clair
en moi et pris cela pour la manœuvre classique et maussade que c’était.
Son aveu, qui semblait ouvrir toutes les vannes entre nous, était précisément
ce qui noyait mes espoirs naissants. Car où irions-nous à partir de là ? Qu’y
avait-il à ajouter ? Et que se passerait-il la prochaine fois que nous feindrions de
ne plus nous parler mais ne serions plus sûrs que la froideur entre nous serait
encore simulée ?
Nous parlâmes encore un peu, puis la conversation se tarit. Maintenant que
nous avions mis toutes nos cartes sur la table, cela ressemblait à du bavardage.
« Alors c’est l’endroit où Monet venait peindre…
— Je te montrerai à la maison. Nous avons un livre avec de merveilleuses
reproductions des tableaux qu’il a peints ici.
— Oui, il faudra que tu me montres. »
Il jouait le rôle de l’adulte condescendant. Je détestais ça.
Appuyés chacun sur un bras, nous regardions le paysage.
« Tu es le garçon le plus chanceux du monde, dit-il.
— Tu n’en sais pas la moitié. »
Je le laissai réfléchir à mes paroles. Puis, peut-être pour combler le silence qui
devenait insoutenable, j’ajoutai impulsivement : « Il y a tant de choses qui
clochent…
— Quoi ? Ta famille ?
— Ça aussi.
— Vivre ici tout l’été, lire tout seul, rencontrer tous ces “corvéables” que ton
père recrute à chaque repas ? » Il se moquait encore de moi.
Je souris tristement. Non, ce n’était pas ça non plus.
Il resta un moment silencieux.
« Nous, tu veux dire. »
Je ne répondis pas.
« Voyons, alors… » Et soudain il se rapprocha de moi. Nous sommes trop près
l’un de l’autre, pensai-je, je n’ai jamais été si près de lui sauf en rêve ou quand il
a mis ses mains en coupe pour allumer ma cigarette. S’il penchait un peu
l’oreille, il entendrait battre mon cœur. J’avais lu ce genre de chose dans des
romans, mais je ne l’avais jamais cru jusqu’alors. Il me regardait bien en face,
comme s’il aimait mon visage et voulait l’observer, s’y attarder ; puis il toucha
ma lèvre inférieure avec son index et la caressa légèrement de gauche à droite et
de droite à gauche tandis que je le regardais sourire d’une manière qui me faisait
craindre que tout pouvait arriver maintenant, et il ne serait pas possible de
revenir en arrière, c’était sa façon de poser la question, et je pouvais dire non ou
dire quelque chose pour gagner du temps, pour pouvoir encore en débattre
intérieurement, maintenant que c’en était là – sauf qu’il ne me restait plus de
temps, parce qu’il posait ses lèvres sur les miennes, un baiser amical, conciliant,
du genre j’irai-vers-toi-jusqu’à-mi-chemin-mais-pas-plus-loin, avant qu’il ne se
rende compte à quel point le mien était affamé. J’aurais voulu savoir calibrer
mon baiser comme il le faisait. Mais si la passion nous permet de cacher plus de
choses, et si, en cet instant sur le tertre de Monet, je désirais cacher tout de moi
dans ce baiser, je voulais aussi désespérément l’oublier en m’y perdant tout
entier.
« Ça va mieux maintenant ? » demanda-t-il ensuite.
Je ne répondis pas mais levai mon visage vers le sien et l’embrassai encore,
presque sauvagement, non parce que j’étais plein de passion ni même parce que
son baiser n’avait pas encore l’ardeur que je cherchais, mais parce que je n’étais
pas si sûr que notre baiser m’eût convaincu de quoi que ce fût à mon sujet. Je
n’étais même pas sûr d’y avoir pris autant de plaisir que je m’y étais attendu et
j’avais besoin de répéter l’expérience – et en le faisant j’éprouvais encore le
besoin de vérifier le test… Mon esprit dérivait vers les choses les plus
prosaïques. Tant de déni ? aurait dit un disciple à la noix de Freud. J’étouffai
mes doutes avec un baiser encore plus violent. Ce n’était pas de la passion que je
voulais, ni du plaisir, ni peut-être même une preuve. Et je ne voulais pas de mots
– bavardages, longs discours, parler de vélo, de livres, rien de tout ça. Seulement
le soleil, l’herbe, la légère brise marine, et l’odeur de son corps, de son torse, de
son cou, de ses aisselles. Prends-moi et transforme-moi jusqu’à ce que, tel un
personnage d’Ovide, je ne fasse plus qu’un avec ton désir, voilà ce que je veux.
Bande-moi les yeux, tiens ma main, et ne me demande pas de penser – feras-tu
cela pour moi ?
Je ne savais pas où tout cela menait, mais je m’abandonnais à lui peu à peu, et
il devait le savoir, car je sentais qu’il maintenait encore une distance entre nous.
Même ainsi, les lèvres jointes, nos corps étaient séparés. Je savais que tout ce
que je faisais maintenant, le moindre geste, pourrait troubler l’harmonie du
moment. Sentant qu’il n’allait probablement pas y avoir de suite à notre baiser,
je commençai à expérimenter la séparation de nos lèvres, mais n’amorçai le
mouvement de mettre fin au baiser que pour me rendre compte à quel point
j’avais voulu que jamais il ne s’arrête, voulu sa langue dans ma bouche et la
mienne dans la sienne – parce que tout ce que nous étions devenus, après toutes
ces semaines et toute cette tension et tous ces moments de froideur entre nous,
c’étaient deux langues humides explorant vivement la bouche de l’autre. Juste
deux langues, tout le reste n’était rien. Lorsque, finalement, je levai un genou et
le tournai vers lui pour lui faire face, je sus que j’avais rompu le charme.
« Je crois qu’on devrait y aller, dit-il.
— Pas encore.
— On ne peut pas faire ça – je me connais. Jusqu’ici on s’est bien conduits.
On a été sages. Nous n’avons rien fait dont nous pourrions avoir honte.
Continuons comme ça. Je veux être sage.
— Ne le sois pas. Je m’en fiche. Qui le saura ? »
En un geste désespéré dont je savais que je ne pourrais jamais effacer le
souvenir mortifiant s’il ne se laissait pas convaincre, je tendis le bras et posai ma
main sur son entrejambe. Il ne bougea pas. J’aurais dû glisser directement ma
main dans son short, pensai-je. Il dut deviner mon intention et, avec le plus
grand calme, d’une façon très douce mais en même temps glaciale, il posa une
seconde sa main sur la mienne, puis, mêlant ses doigts aux miens, la souleva.
Un autre moment d’insupportable silence se prolongea entre nous.
« Est-ce que je t’ai offensé ?
— Ne fais pas ça, c’est tout. »
Cela ressemblait un peu au À plus ! que j’avais entendu pour la première fois
quelques semaines plus tôt – abrupt et mordant, sans aucune trace de la joie ou
de la passion que nous venions de partager. Il me tendit la main et m’aida à me
relever.
Il grimaça. Je me souvins de l’écorchure sur sa hanche.
« Je devrais m’assurer que ça ne s’infecte pas, dit-il.
— On va s’arrêter chez le pharmacien. »
Il ne répondit pas. Mais c’était à peu près ce qu’on aurait pu dire de plus
dégrisant. Avec ces mots le monde réel et importun refaisait irruption dans notre
vie – Anchise, le vélo réparé, la dispute au sujet des tomates, les partitions
musicales hâtivement laissées sous un verre de citronnade, comme tout cela
semblait pourtant si loin…
De fait il devait être près de midi. Alors que nous nous éloignions à vélo de
« mon » coin, nous vîmes deux caravanes de tourisme qui se dirigeaient vers le
sud, vers N.
« Nous ne nous parlerons plus jamais, dis-je tandis que nous roulions le long
de l’interminable pente, le vent dans les cheveux.
— Ne dis pas ça.
— Je le sais. On bavardera. Bavardera, bavardera… C’est tout. Et le plus
drôle c’est que j’arrive à vivre avec ça.
— Ça rime », dit-il.
J’aimais sa désinvolture avec moi.
Deux heures plus tard, au cours du déjeuner, je me prouvai une fois pour
toutes que je ne pourrais jamais « vivre avec ça ».
Avant le dessert, pendant que Mafalda enlevait les assiettes et que l’attention
de tout le monde était accaparée par une conversation sur Jacopone da Todi, je
sentis un pied nu et chaud effleurer le mien.
Je me souvins que, sur le tertre, j’aurais dû saisir l’occasion de sentir si la
peau de son pied était aussi douce que je l’avais imaginée. C’était sans doute ma
dernière chance.
Peut-être était-ce mon pied qui s’était déplacé et avait touché le sien. Il le
retira, pas tout de suite, mais quelques secondes plus tard, comme s’il avait
délibérément laissé passer un laps de temps suffisant pour ne pas donner une
impression de fuite affolée. J’attendis moi aussi quelques secondes, et, sans
l’avoir vraiment prémédité, laissai mon pied tâtonner à la recherche du sien sous
la table. Je venais de commencer quand mon petit orteil buta contre lui – il avait
à peine bougé, comme un navire de pirates qui semble avoir fui très loin mais
qui se cache en réalité dans la brume à moins d’une encablure, attendant
d’attaquer dès que l’occasion se présentera. Sans me laisser le temps de réagir
dans un sens ou dans l’autre, avancée hardie ou recul prudent, son pied recouvrit
alors doucement le mien et se mit à le caresser, à se frotter contre lui, sans
s’arrêter, son talon lisse et rond le maintenant en place et faisant parfois peser
tout son poids dessus mais l’allégeant aussitôt avec une autre caresse des orteils,
suggérant tout du long qu’il agissait par amusement, parce que c’était sa façon, à
lui Oliver, de narguer à leur insu les « corvéables » du jour assis juste en face de
nous. Par ce geste, il me disait aussi que ceci n’avait rien à voir avec les autres et
resterait strictement entre nous, parce que cela ne concernait que nous, mais que
je ne devais pas y voir plus que cela. La furtive obstination de ses caresses me
faisait frissonner. J’eus soudain une sensation de vertige. Non, je n’allais pas
pleurer, ce n’était pas de l’affolement, ce n’était pas une « pâmoison », et je
n’allais pas jouir dans mon slip non plus, même si j’aimais beaucoup, beaucoup
ça, surtout quand la plante de son pied reposait sur le mien. Lorsque je baissai
les yeux sur mon assiette à dessert et vis le gâteau au chocolat moucheté de
coulis de framboise, j’eus l’impression que quelqu’un versait plus de coulis que
d’habitude, et que celui-ci venait du plafond, jusqu’au moment où je compris
soudain que cela coulait de mon nez. Surpris, j’empoignai ma serviette et la
portai à mes narines en renversant la tête en arrière. « Ghiaccio, de la glace,
Mafalda, per favore, presto », dis-je calmement pour montrer que je contrôlais
parfaitement la situation. « J’étais là-haut sur la colline ce matin. Ça arrive tout
le temps », ajoutai-je pour m’excuser auprès des invités.
J’entendis une succession rapide de bruits divers tandis que des gens se
précipitaient hors de la pièce ou y entraient en courant. J’avais fermé les yeux.
Ressaisis-toi, me répétais-je, ressaisis-toi. Ne laisse pas ton corps te trahir.

« Était-ce ma faute ? » demanda-t-il lorsqu’il entra dans ma chambre après le
déjeuner.
Je ne répondis pas à ça. « Je suis nul, non ? »
Il sourit et ne dit rien.
« Assieds-toi une seconde. »
Il s’assit sur le bout de mon lit, comme s’il rendait visite à un ami hospitalisé
après un accident de chasse.
« Ça va aller ?
— Je croyais que ça allait. Je m’en remettrai. » J’avais entendu trop de
personnages dire la même chose dans trop de romans. Cela soulageait l’amant
fugitif. Cela permettait à chacun de sauver la face et cela rendait dignité et
courage à celui qui l’avait perdue.
« Je vais te laisser dormir maintenant », dit-il comme un infirmier attentionné.
En sortant de la pièce il ajouta : « Je reste dans le coin », comme on pourrait
dire, je laisse la lumière allumée pour toi. « Sois sage. »
Tandis que j’essayais de dormir, ce qui s’était passé sur la piazzetta et qui était
perdu quelque part entre le monument aux soldats morts sur le Piave et nos
trajets à vélo, semblait me revenir en mémoire après d’innombrables étés,
comme si j’étais monté à bicyclette jusqu’à cette piazzetta, petit garçon, avant la
Première Guerre mondiale, et en étais revenu sous la forme d’un soldat infirme
de quatre-vingt-dix ans maintenant confiné dans cette chambre qui n’était même
pas la mienne, parce que la mienne avait été donnée à un jeune homme qui était
la lumière de mon âme.
Lumière de mon âme, dis-je, lumière de mon âme, lumière du monde, voilà ce
que tu es, la lumière de ma vie. J’ignorais ce que signifiait « lumière de mon
âme », et une partie de moi-même se demandait d’où me venaient de telles
fadaises, mais c’était ce genre d’absurdité qui me faisait venir les larmes aux
yeux à présent, des larmes dont j’aurais voulu imprégner son oreiller, son maillot
de bain, des larmes que j’aurais aimé qu’il essuie avec le bout de sa langue pour
effacer mon chagrin.
Je ne comprenais pas pourquoi il avait posé son pied sur le mien. Était-ce une
avance, ou un geste bien intentionné de solidarité et de camaraderie, comme le
massage amical de mon épaule, ou une sorte de badinerie entre des amants qui
ne couchent plus dans le même lit mais qui ont décidé de rester amis et vont
parfois au cinéma ensemble ? Cela voulait-il dire : Je n’ai pas oublié, cela
restera toujours entre nous, même si c’est destiné à n’avoir aucune suite ?
Je voulais fuir la maison. Je voulais que ce soit déjà l’automne, et être aussi
loin que possible. Quitter notre bourgade avec son stupide Danzing et ses
stupides « jeunes » qu’aucune personne sensée ne voudrait fréquenter. Quitter
mes parents et mes cousins qui rivalisaient toujours avec moi, et ces horribles
hôtes estivaux avec leurs obscurs projets d’érudits, qui chaque été finissaient
toujours par accaparer toutes les salles de bains dans ma partie de la maison.
Que se passerait-il quand je le reverrais ? Est-ce que je saignerais encore du
nez, pleurerais, jouirais dans mon slip ? Et si je le voyais avec quelqu’un d’autre,
se promenant comme il le faisait si souvent le soir du côté du Danzing ? Et si, au
lieu d’une femme, c’était un homme ?
Je devais apprendre à l’éviter, trancher chaque lien, un à un, comme le font les
neurochirurgiens quand ils séparent un neurone d’un autre, un désir tourmenté
d’un autre ; cesser d’aller dans le jardin, cesser d’épier, cesser d’aller en ville le
soir, me sevrer un peu plus chaque jour, comme un drogué – une seconde, une
minute, une heure, un jour infesté de sentimentalité après l’autre. C’était
possible. Je savais qu’il n’y avait pas d’avenir là-dedans. Mais suppose, pensai-
je, qu’il vienne dans ma chambre ce soir. Mieux encore, suppose que je boive
quelques verres et aille dans la sienne et lui dise la vérité bien en face : Oliver, je
veux que tu me prennes. Quelqu’un doit le faire, et autant que ce soit toi.
Correction : Je veux que ce soit toi. J’essaierai de ne pas être le pire coup de ta
vie. Fais seulement comme tu ferais avec quelqu’un que tu espérerais ne plus
jamais revoir. Je sais que cela n’a rien de romantique, mais je suis enserré dans
tant de nœuds qu’il me faut le remède gordien. Alors vas-y.
On le ferait. Puis je retournerais dans ma chambre et me laverais. Après ça, ce
serait moi qui poserais parfois mon pied sur le sien pour voir si ça lui plaisait.
C’était mon plan. Ce serait ma façon de me libérer de mon obsession.
J’attendrais que tout le monde soit couché. Guetterais sa lumière. J’irais dans sa
chambre par le balcon.
Toc toc. Non, pas la peine de frapper. J’étais sûr qu’il dormait nu. Et s’il
n’était pas seul ? J’écouterais sur le balcon avant d’entrer. S’il y avait quelqu’un
avec lui et s’il était trop tard pour battre hâtivement en retraite, je dirais :
« Houla, mauvaise adresse. » Oui : Houla, mauvaise adresse. Une pointe de
légèreté pour sauver la face. Et s’il était seul ? J’entrerais. En pyjama. Non,
seulement le bas. C’est moi, dirais-je. Pourquoi es-tu ici ? Je ne peux pas dormir.
Tu veux quelque chose à boire ? Ce n’est pas d’alcool dont j’ai besoin. J’en ai
déjà assez bu pour trouver le courage de venir dans ta chambre. C’est pour toi
que je suis venu. Je vois. Ne rends pas les choses difficiles, ne parle pas, ne me
donne pas de raisons et ne te comporte pas comme si tu allais crier à l’aide d’un
instant à l’autre, je suis bien plus jeune que toi et tu ne ferais que te couvrir de
ridicule en déclenchant l’alarme ou en menaçant de tout raconter à ma mère. Et
j’ôterais aussitôt le bas de mon pyjama et me glisserais dans son lit. S’il ne me
touchait pas, ce serait moi qui le toucherais, et s’il ne réagissait pas, je laisserais
ma bouche aller hardiment dans des endroits où elle n’avait encore jamais été.
Le comique des mots m’amusa. Guimauve intergalactique. Mon étoile de David,
son étoile de David – nos deux cous identiques, deux hommes juifs circoncis
réunis depuis la nuit des temps. Si rien de tout cela ne marchait, je passerais à
l’offensive, il me repousserait, nous lutterions, et je veillerais à l’exciter tandis
qu’il m’immobiliserait sur le dos et que je l’entourerais de mes jambes comme
une femme, lui ferais même mal là où il s’était écorché en tombant de vélo, et si
cela ne marchait toujours pas, je commettrais l’outrage suprême, et lui
montrerais ainsi que la honte était de son côté, non du mien – que j’étais venu
avec de la tendresse humaine et de la vérité dans mon cœur et que j’en laissais
maintenant la preuve sur ses draps pour lui rappeler qu’il avait dit non à l’appel
implorant d’un jeune homme. Dites non à ça et on devrait vous expédier en enfer
les pieds devant.
Et si je ne lui plaisais pas ? La nuit, dit-on, tous les chats… Et s’il n’aimait pas
ça du tout ? Il faudrait qu’il essaie, alors. Et s’il se fâchait et s’offusquait
vraiment ? « Sors d’ici, espèce de sale petit pervers ! » Mais le baiser tendait à
prouver qu’il pouvait être poussé dans cette direction. Sans parler du pied ?
Amor ch’a null’amato amar perdona.
Le pied. La seule autre fois où il avait provoqué une telle réaction en moi, ce
n’était pas quand il m’avait embrassé, mais quand il avait massé mon épaule
avec son pouce.
Non, il y avait eu une autre fois. Dans mon sommeil, quand il était venu dans
ma chambre et s’était couché sur moi, et que dans mon rêve j’avais feint d’être
endormi. Correction là encore : dans mon sommeil j’avais bougé très
légèrement, juste assez pour lui dire : Ne pars pas, tu peux continuer, simplement
ne dis pas que je savais.

Quand je me réveillai plus tard cet après-midi-là, j’eus très envie de yaourt.
Souvenirs d’enfance. J’allai dans la cuisine et y trouvai Mafalda en train de
ranger nonchalamment la vaisselle lavée des heures plus tôt. Elle avait dû dormir
aussi et venait de se réveiller. Je trouvai une grosse pêche dans la coupe à fruits
et commençai à la peler.
« Faccio io, dit-elle en faisant le geste de me prendre le couteau.
— No, no, faccio da me », répondis-je en m’efforçant de ne pas la froisser.
Je voulais couper la pêche en morceaux de plus en plus petits pour les réduire
à l’état de molécules, d’atomes. Thérapie. Puis je pris une banane, la pelai très
lentement, puis la coupai en tranches très fines, que je coupai à leur tour en dés
minuscules. Puis un abricot. Une poire. Des dattes. Puis je pris le grand pot de
yaourt dans le réfrigérateur et versai son contenu et les fruits hachés menu dans
le mixeur. Enfin, pour colorer, quelques fraises cueillies dans le jardin. J’adorais
le ronronnement du mixeur.
Ce n’était pas un dessert qu’elle connaissait. Mais elle me laissait faire ce que
je voulais dans sa cuisine sans intervenir, comme on ménage quelqu’un qui a
déjà assez souffert. La chipie savait. Elle avait dû voir le pied. Elle ne me quittait
pas des yeux, comme si elle était prête à bondir sur mon couteau avant que je ne
me tranche les veines.
Je versai ma préparation dans un grand verre, y piquai une paille comme si
c’était une fléchette, et me dirigeai vers la terrasse. J’entrai un instant dans la
salle de séjour et pris le grand livre qui contenait des reproductions de tableaux
de Monet. Je le posai sur un petit tabouret près de l’échelle. Je n’allais pas le lui
montrer. J’allais juste le laisser là. Il saurait.
Sur la terrasse, ma mère prenait le thé avec deux sœurs qui étaient venues de
S. pour jouer au bridge. La quatrième joueuse devait arriver d’une minute à
l’autre.
J’entendais leur chauffeur parler de joueurs de football avec Manfredi derrière
la maison, du côté du garage.
J’allai avec mon verre au bout de la terrasse, m’installai sur une chaise longue
et, face à la longue balustrade, tentai de profiter de la dernière demi-heure de
plein soleil. J’aimais regarder le jour finissant se teinter des premières lueurs du
crépuscule. C’était le moment où on allait prendre un dernier bain, mais c’était
aussi agréable de lire.
J’aimais me sentir aussi reposé. Peut-être les anciens avaient-ils raison : ça ne
fait pas de mal d’être saigné de temps en temps. Si je continuais à me sentir
détendu, je pourrais essayer de jouer un ou deux préludes et fugues plus tard,
peut-être une fantaisie de Brahms. J’avalai encore un peu de yaourt et posai une
jambe sur la chaise longue qui se trouvait à côté de la mienne.
Il me fallut un bon moment pour me rendre compte que je prenais une pose.
Je voulais qu’il me voie ainsi, aussi détendu. Il ne se doutait guère de ce que je
projetais pour cette nuit.
« Oliver est là ? dis-je en me tournant vers ma mère.
— Il n’est pas sorti ? »
Je ne répondis pas. Et voilà pour « Je reste dans le coin »…
Au bout d’un moment, Mafalda vint reprendre le verre vide. « Vuoi un altro di
questi ? » – voulais-je un autre verre de ça ? demanda-t-elle comme si elle
parlait d’un étrange breuvage dont le nom étranger, non italien, s’il en avait un,
ne l’intéressait pas.
« Non, je vais peut-être sortir.
— Mais où iras-tu à cette heure ? demanda-t-elle en pensant au dîner. Surtout
après ce qui t’est arrivé au déjeuner. Mi preoccupo.
— Ça va aller.
— Je le déconseillerais.
— Ne t’en fais pas.
— Signora ! » cria-t-elle pour tenter d’avoir le soutien de ma mère. Laquelle
fut d’accord pour dire que c’était une mauvaise idée.
« Alors je vais me baigner. »
Tout sauf compter les heures jusqu’à cette nuit.
En descendant l’escalier qui menait à la plage, je vis un groupe d’amis qui
jouaient au volley-ball sur le sable. Voulais-je jouer aussi ? Non, merci, je ne me
sens pas très bien. Je les laissai et marchai lentement vers un des grands rochers,
le regardai un moment, puis contemplai la mer, qui semblait pointer un faisceau
ondoyant et scintillant de lumière droit sur moi, comme dans un tableau de
Monet. J’entrai dans l’eau tiède. Je n’étais pas malheureux. J’aurais voulu être
avec quelqu’un. Mais ça ne me gênait pas d’être seul.
Vimini, qui avait dû être amenée là par un des autres, me dit qu’elle avait
entendu dire que j’avais été souffrant. « Nous autres malades…, commença-t-
elle.
— Sais-tu où est Oliver ? demandai-je.
— Non. Je croyais qu’il était allé pêcher avec Anchise.
— Avec Anchise ? Il est fou ! Il a failli y rester la dernière fois. »
Silence. Elle détournait les yeux du soleil couchant.
« Tu l’aimes bien, hein ?
— Oui, dis-je.
— Il t’aime bien aussi – plus que tu ne l’aimes, je pense. »
Était-ce son impression ?
Non, c’était celle d’Oliver.
Quand le lui avait-il dit ?
Il y a quelque temps.
Cela correspondait à la période où on avait presque cessé de se parler. Ma
mère elle-même m’avait pris à part cette semaine-là pour m’inciter à être plus
aimable avec notre cauboi – cette façon d’entrer dans une pièce ou d’en sortir
sans même un salut poli, ce n’était pas très gentil.
« Je pense qu’il a raison », ajouta Vimini.
Je haussai les épaules. Mais je n’avais encore jamais éprouvé de sentiments
aussi contradictoires. C’était une souffrance, car je sentais quelque chose comme
de la colère monter en moi. J’essayai de calmer l’agitation de mon esprit en
pensant au soleil couchant, comme des gens sur le point de passer au détecteur
de mensonges imaginent un paysage tranquille pour dissimuler leur nervosité.
Mais je me forçais aussi à penser à autre chose parce que je ne voulais pas
songer à ce qui pourrait arriver cette nuit. Il pourrait dire non, il pourrait même
décider de quitter notre maison et, si on lui en demandait la raison, expliquer
pourquoi… Je n’osais pas aller au-delà.
Une idée affreuse me pétrifia. Et si, en ce moment même, parmi les amis et
connaissances qu’il s’était faits en ville, ou tous ces gens qui tenaient tant à
l’inviter à dîner, il racontait ou faisait seulement allusion à ce qui s’était passé
pendant notre balade à vélo ? À sa place, aurais-je pu garder un tel secret ? Non.
Et pourtant, il m’avait montré que ce que je désirais pouvait être donné et pris
si naturellement qu’on se demande pourquoi cela nécessitait tant de tourment et
de honte, puisque ce n’était pas plus compliqué que, disons, d’acheter un paquet
de cigarettes, ou de passer un joint, ou de s’arrêter près d’une des filles qui se
tenaient derrière la piazzetta la nuit et, après s’être entendus sur un prix, monter
un moment avec elle.
Quand je revins à la maison après mon bain, je ne le vis toujours pas. Je posai
la question. Non, il n’était pas revenu. Son vélo était là où il l’avait laissé juste
avant midi. Et Anchise était rentré depuis des heures. Je montai dans ma
chambre, et, sur le balcon, poussai la porte-fenêtre de la sienne. Elle était fermée.
Tout ce que je voyais à travers la vitre, c’était le short qu’il avait porté au
déjeuner.
J’essayai de me souvenir. Il portait un maillot de bain lorsqu’il était entré dans
ma chambre cet après-midi-là et avait promis de « rester dans le coin ». Je
regardai la mer, dans l’espoir de repérer le bateau, au cas où il aurait décidé de
repartir avec. Mais il était amarré à notre ponton.
Quand je redescendis, mon père prenait l’apéritif avec un journaliste français.
« Et si tu nous jouais quelque chose ? me dit-il. – Non mi va, répondis-je, je n’en
ai pas envie. – E perché non ti va ? demanda-t-il comme s’il était contrarié par le
ton de mes paroles. – Perché non mi va ! » répliquai-je.
Ayant enfin franchi un obstacle important ce matin-là, il me semblait que je
pouvais exprimer ouvertement ma propre contrariété.
« Tu devrais peut-être boire aussi une goutte de vin », dit mon père.
Mafalda annonça le dîner.
« N’est-il pas trop tôt pour dîner ? demandai-je.
— Il est huit heures passées. »
Ma mère raccompagnait une de ses amies qui était venue en voiture et devait
partir.
J’étais content de voir que le Français, assis sur le bord de son fauteuil comme
s’il était sur le point de se lever pour être conduit dans la salle à manger, restait
cependant assis et ne bougeait pas. Il tenait un verre vide dans ses deux mains,
forçant mon père, qui venait de lui demander ce qu’il pensait de la prochaine
saison d’opéra, à rester assis aussi pendant qu’il finissait de lui répondre.
Le dîner était retardé de cinq ou dix minutes. S’il arrivait trop tard, il ne
mangerait pas avec nous. Mais alors cela signifierait qu’il dînait ailleurs. Je ne
voulais pas qu’il dîne ailleurs que chez nous ce soir.
« Noi ci mettiamo a tavola », dit ma mère. Elle me demanda de m’asseoir à
côté d’elle.
La chaise d’Oliver était vide. Ma mère dit qu’il aurait au moins pu nous faire
savoir qu’il ne viendrait pas dîner.
Mon père dit que c’était peut-être encore la faute du bateau. Ce bateau devrait
aller à la casse.
« Mais il est amarré en bas, dis-je.
— Alors ça doit être la traductrice. Qui m’a dit qu’il devait la voir ce soir ? »
demanda ma mère.
Ne pas montrer d’anxiété. Feindre l’indifférence. Rester calme. Je ne voulais
pas saigner encore. Mais ce moment de ce qui ressemblait maintenant à du pur
bonheur, quand nous avions marché avec nos vélos sur la piazzetta avant et après
notre conversation, appartenait à un autre temps, comme si c’était arrivé à un
autre moi dans quelque autre vie qui n’était pas trop différente de la mienne,
mais assez lointaine pour que cet autre moi parût être à des années-lumière. Si je
croyais assez fort que son pied était à côté du mien, est-ce que ce pied, tel un
vaisseau spatial de science-fiction, ou un fantôme appelé par les vivants, se
matérialiserait soudain comme pour dire : Je sais que tu m’as fait signe, déplace
ton pied et tu me trouveras ?
L’amie de ma mère, qui avait finalement décidé au dernier moment de dîner
avec nous, fut priée de s’asseoir là où j’avais pris place au déjeuner. Le couvert
d’Oliver fut aussitôt retiré.
Ce retrait fut effectué froidement, sans le moindre signe de regret ou
d’hésitation, comme on changerait une ampoule hors d’usage, ou étriperait un
mouton abattu qui a été un animal familier, ou retirerait les draps et couvertures
d’un lit où quelqu’un est mort. Là, prenez-les, et ôtez-les de ma vue. Je regardai
ses couverts en argent, son set de table, sa serviette, son être entier disparaître.
Cela présageait ce qui se passerait dans moins d’un mois. Je ne regardais pas
Mafalda. Elle détestait ces changements de dernière minute à la table du dîner.
Elle hochait la tête en songeant à Oliver, à ma mère, à notre monde. À moi aussi,
je suppose. Je savais qu’elle scrutait mon visage pour accrocher mon regard, et
c’était pourquoi j’évitais de lever les yeux de mon semifreddo, un dessert dont je
raffolais, et qu’elle savait que j’adorais et avait placé là pour moi parce que,
malgré son air réprobateur et scrutateur, elle savait que je savais qu’elle me
plaignait.
Plus tard ce soir-là, alors que je jouais quelque chose au piano, mon cœur
battit soudain plus fort quand je crus entendre un scooter s’arrêter devant notre
portail. Quelqu’un avait dû le ramener. Mais je pouvais me tromper. Je tendis
l’oreille pour percevoir le crissement du gravier sous ses pieds, puis le son feutré
de ses espadrilles quand il monterait l’escalier menant à notre balcon. Mais
personne n’entra dans la maison.
Beaucoup plus tard, au lit, j’entendis de la musique venant d’une voiture qui
s’était arrêtée sur la route ou le chemin, au-delà de l’allée bordée de pins.
Portière ouverte et claquée. La voiture s’éloigne, la musique s’estompe ; ne reste
que le léger bruit du ressac et du gravier sous les pas nonchalants de quelqu’un
qui est plongé dans ses pensées, ou juste un peu ivre.
Et si, avant d’aller dans sa chambre, il entrait dans la mienne en disant par
exemple : Je voulais passer voir comment tu te sens avant de me coucher, ça
va ?
Pas de réponse.
Fâché ?
Pas de réponse.
Tu es vraiment fâché ?
Non, pas du tout… C’est seulement que tu avais dit que tu resterais dans le
coin.
Alors tu es fâché.
Alors pourquoi n’es-tu pas resté dans le coin ?
Il me regarderait et, comme un adulte à un autre : Tu sais très bien pourquoi.
Parce que tu ne m’aimes pas.
Non.
Parce que tu ne m’as jamais aimé.
Non. Parce que je ne suis pas bon pour toi.
Silence.
Crois-moi, crois-moi.
Je soulèverais un coin de mon drap.
Il secouerait la tête.
Juste pour une seconde ?
Il secouerait encore la tête. Je me connais, dirait-il.
Je l’avais entendu prononcer ces mots. Ils signifiaient : J’en meurs d’envie,
mais je ne pourrai peut-être pas me retenir si je commence, alors je préfère ne
pas commencer. Quel aplomb il faut pour dire à quelqu’un qu’on ne peut pas le
toucher parce qu’on se connaît !
Eh bien, puisque tu ne vas rien faire avec moi, peux-tu au moins me lire une
histoire ?
Je m’en contenterais. Je voulais qu’il me lise une histoire. Quelque chose de
Tchekhov ou Gogol ou Katherine Mansfield. Enlève tes vêtements, Oliver, et
viens dans mon lit, laisse-moi sentir ton odeur, sentir ton corps, tes cheveux
contre ma peau, ton pied sur le mien, même si nous ne faisons rien, laisse-moi
me blottir contre toi, quand la nuit voluptueuse monte, apaisant tout, même la
faim, effaçant tout, même la honte…
Traître, pensais-je en attendant d’entendre la porte de sa chambre s’ouvrir et
se refermer en grinçant. Traître. Comme on oublie facilement… Je reste dans le
coin. C’est ça. Menteur.
Il ne me venait pas à l’esprit que j’étais un traître aussi, que quelque part sur
une plage près de chez elle une fille m’avait attendu ce soir, comme elle
m’attendait chaque soir maintenant, et que je ne m’étais pas plus soucié d’elle
qu’il ne se souciait de moi.
J’entendis un pas sur le palier. J’avais laissé la porte de ma chambre
entrouverte, en espérant que la lumière du hall y entrerait assez pour que mon
corps fût visible dans l’obscurité. Mon visage était tourné vers le mur. C’était
comme il voulait. Il passa devant ma porte, ne s’arrêta pas. N’hésita même pas.
Rien.
J’entendis sa porte se fermer.
Quelques instants plus tard, il la rouvrit. Mon cœur bondit dans ma poitrine.
Maintenant j’étais en nage et je sentais l’humidité sur mon oreiller. J’entendis
d’autres pas. Puis j’entendis la porte de la salle de bains se fermer avec un
déclic. S’il prenait une douche, cela voulait dire qu’il avait fait l’amour.
J’entendis l’eau couler. Traître. Traître.
J’attendis qu’il sorte de la salle de bains. Mais cela n’en finissait pas.
Lorsque enfin je tournai la tête pour jeter un coup d’œil vers le couloir, je
m’aperçus qu’aucune lumière n’entrait dans ma chambre. La porte était fermée –
quelqu’un était-il dans la pièce ? Je sentais l’odeur de son shampooing
Roger & Gallet, si près de moi qu’il me semblait que, si je levais seulement le
bras, je toucherais son visage. Il était dans ma chambre, il se tenait là immobile
dans l’obscurité, comme s’il se demandait s’il allait me réveiller ou simplement
chercher mon lit à tâtons. Oh, heureuse nuit, pensai-je, heureuse nuit. Sans dire
un mot, j’essayai de distinguer le contour du peignoir que j’avais si souvent
porté après qu’il s’en fut servi ; sa longue ceinture en tissu éponge pendait tout
près de moi maintenant, effleurait légèrement ma joue tandis qu’il se tenait là
prêt à le laisser tomber sur le plancher. Était-il venu pieds nus ? Et avait-il
verrouillé ma porte ? Était-il aussi excité que je l’étais, et son sexe se tendait-il
sous le peignoir, ce qui eût expliqué pourquoi la ceinture me caressait le visage,
faisait-il exprès de me chatouiller ainsi – n’arrête pas, n’arrête pas, n’arrête
jamais… Soudain la porte commença à s’ouvrir. Pourquoi ouvrir la porte
maintenant ?
Ce n’était qu’un courant d’air. Un courant d’air l’avait fermée, et un courant
d’air la rouvrait. La ceinture qui m’avait si malicieusement chatouillé le visage
n’était rien d’autre que la moustiquaire qui effleurait ma joue à chaque
inspiration. J’entendais encore l’eau couler dans la salle de bains ; il me semblait
qu’il y avait des heures qu’il y était entré. Non, ce n’était pas la douche, mais la
chasse d’eau ! Elle ne fonctionnait pas toujours bien et se vidait parfois quand
elle était sur le point de déborder, se remplissait et se vidait toute la nuit…
Lorsque je sortis sur le balcon et distinguai la délicate teinte bleutée de la mer, je
sus que c’était déjà l’aube.
Je me réveillai de nouveau une heure plus tard.
Au petit déjeuner, c’était désormais notre habitude, je feignis de ne même pas
le remarquer. Ce fut ma mère qui s’exclama en le voyant : « Ma guardi un po’
quant’è pallido ! » – mais regardez comme vous êtes pâle ! Malgré la franchise
de ses remarques, elle continuait à utiliser l’équivalent du vouvoiement quand
elle parlait à Oliver. Mon père leva les yeux, et dit en continuant à lire son
journal : « J’espère que tu gagnes au jeu, sinon je devrai dire la vérité à ton
père. » Oliver ouvrit son œuf à la coque en le tapotant avec le dos de sa cuillère à
café ; il n’avait toujours pas appris. « Je ne perds jamais, Pro. » Il parlait à son
œuf comme mon père avait parlé à son journal. « Approuve-t-il ? – Je paie avec
mon argent depuis le lycée. Il ne peut pas désapprouver. » Je l’enviai. « Tu as
beaucoup bu cette nuit ?
— Ça et d’autres choses. » Maintenant il beurrait son pain.
« Je ne crois pas que j’aie envie de le savoir, dit mon père.
— Mon paternel non plus… Et pour être tout à fait franc, je ne crois pas que je
tienne à m’en souvenir moi-même. »
Disait-il cela à mon intention ? Écoute, il n’y aura jamais rien entre nous, et
plus tôt tu l’auras compris, mieux ça vaudra pour tout le monde.
Ou n’était-ce qu’une pose diabolique ?
J’admirais tant les gens qui parlaient de leurs vices comme si c’étaient des
parents éloignés qu’ils avaient appris à supporter parce qu’ils ne pouvaient les
renier complètement… Ça et d’autres choses. Je ne tiens pas à m’en souvenir,
comme Je me connais, évoquait un champ d’expérience humaine auquel seuls
les autres avaient accès, pas moi. Comme je souhaitais pouvoir dire une telle
chose un jour – que je ne tenais pas à me rappeler, dans toute la gloire du matin,
ce que j’avais fait la nuit… Je me demandais quels autres motifs on pouvait
avoir de prendre une douche – pour se requinquer, parce que l’organisme ne
tiendrait pas le coup autrement ? Ou bien pour oublier, pour effacer toute trace
de la débauche et de l’avilissement de la nuit ? Ah, proclamer ses vices en
hochant la tête, en savourant le jus d’abricot préparé par les doigts arthritiques de
Mafalda et en se léchant les babines après !
« Économises-tu tes gains ? demanda mon père.
— J’économise et j’investis, Pro.
— Je voudrais bien avoir été aussi avisé à ton âge. Je me serais épargné bien
des erreurs de parcours.
— Vous, des erreurs de parcours ? Franchement, Pro, je ne vous vois même
pas imaginant une erreur de parcours.
— C’est parce que tu me vois comme un personnage, pas comme une
personne réelle. Pis encore : comme un personnage plus très jeune. Mais il y en a
eu. Des erreurs de parcours, c’est-à-dire. Chacun passe par des moments de
traviamento – lorsqu’on prend, disons, un chemin différent dans la vie, l’autre
via. Dante lui-même l’a fait. Certains s’en remettent, d’autres feignent de s’en
remettre, certains n’en reviennent jamais, certains se dégonflent avant même de
commencer, et d’autres, par peur de s’écarter de la route, finissent par mener
toute leur vie une existence qui ne leur convient pas. »
Ma mère soupira mélodieusement ; c’était sa façon d’avertir les personnes
présentes que cela pourrait facilement prendre les dimensions d’une conférence
improvisée du grand homme lui-même.
Oliver entreprit d’ouvrir un autre œuf.
Il avait de grandes poches sous les yeux. Et il était pâle.
« Parfois le traviamento s’avère être la bonne voie, Pro. Ou aussi bonne
qu’une autre. »
Mon père, qui fumait déjà, hocha pensivement la tête, comme pour dire qu’il
n’était pas un expert après tout sur ces questions et s’en remettait volontiers à
ceux qui l’étaient. « À ton âge je ne savais rien. Mais aujourd’hui tout le monde
sait tout, et tout le monde parle, parle, parle.
— Peut-être, dit ma mère, que ce dont Oliver a besoin c’est de dormir, dormir,
dormir.
— Ce soir, je promets, signora P., pas de poker, pas d’alcool. Je vais mettre
des vêtements propres, continuer à réviser mon manuscrit, et après le dîner nous
regarderons tous la télévision et jouerons à la canasta, comme les vieux de Little
Italy à New York. Mais d’abord, ajouta-t-il un demi-sourire aux lèvres, je dois
aller voir Milani un petit moment. Ce soir, je promets, je serai le garçon le plus
sage de toute la Riviera. »
Et ce fut ce qui arriva. Après une brève escapade à B., il fut l’Oliver « vert »
toute la journée, un enfant pas plus âgé que Vimini, avec toute la candeur et
aucune des piques verbales de la fillette. Il avait fait envoyer un énorme bouquet
de fleurs choisies chez le fleuriste local. « Vous avez perdu la tête », dit ma mère.
Après le déjeuner, il dit qu’il allait faire la sieste – la première, et la dernière, de
tout son séjour chez nous. Et il dormit en effet, car lorsqu’il réapparut vers cinq
heures, il avait l’air aussi frais et dispos que s’il avait rajeuni de dix ans : joues
roses, yeux reposés, toute pâleur disparue ; il aurait pu passer pour un garçon de
mon âge. Comme promis, ce soir-là il s’assit avec nous dans la salle de séjour –
il n’y avait pas d’invités – et nous regardâmes un film d’amour à la télévision.
Le plus drôle c’était la façon dont tout le monde, y compris Vimini qui s’était
jointe à nous, et Mafalda qui avait « sa » place près de la porte, commentait
chaque scène, prédisait son dénouement, fustigeant et raillant tour à tour la
stupidité de l’histoire, les acteurs, les personnages. « Mais qu’aurais-tu fait à sa
place ? – Je l’aurais plaqué, voilà ce que j’aurais fait ! – Et toi, Mafalda ? – Eh
ben, à mon avis, elle aurait dû l’accepter la première fois qu’il a demandé, au
lieu de tergiverser si longtemps. Parfaitement ! Elle a eu ce qui lui pendait au
nez. Ça c’est sûr. »
Nous ne fûmes interrompus qu’une fois. C’était un appel des États-Unis.
Oliver veillait à ce que ses conversations téléphoniques fussent très courtes,
presque abruptes. Nous l’entendîmes lancer son inévitable À plus !, raccrocher,
et aussitôt il fut de retour parmi nous et demanda ce qu’il avait manqué. Il ne
faisait jamais de commentaires après avoir raccroché. Nous ne posions jamais de
questions. Tout le monde voulut le renseigner en même temps, y compris mon
père, dont la version de ce qu’Oliver avait raté était moins précise que celle de
Mafalda. Il y eut un beau vacarme, ce qui fit que l’on rata un plus long moment
du film qu’Oliver pendant son bref appel. Hilarité générale. Plus tard, alors que
nous étions tous concentrés sur l’intrigue dramatique, Anchise entra dans la
pièce et, déroulant un vieux tee-shirt trempé, montra la prise de la soirée : un
énorme bar, aussitôt assigné au déjeuner et au dîner du lendemain – et il y en
aurait assez pour quiconque voudrait se joindre à nous. Mon père décida de
verser un peu de grappa pour chacun, et même quelques gouttes pour Vimini.
Ce soir-là tout le monde alla se coucher de bonne heure. Pour ma part j’étais
épuisé. Je dus dormir à poings fermés, car, lorsque je me levai, Mafalda
débarrassait déjà la table du petit déjeuner.
Je le trouvai étendu sur la pelouse avec un dictionnaire à sa gauche et un bloc-
notes jaune sous les yeux. J’espérais qu’il aurait l’air de quelqu’un qui a mal
dormi, ou qu’il serait de la même humeur que la veille. Mais il était déjà en plein
travail. J’étais gêné de rompre le silence. Je fus tenté de revenir à mon habituelle
indifférence feinte, mais cela semblait d’autant plus difficile à présent qu’il
m’avait dit deux jours plus tôt qu’il avait vu clair dans mon petit jeu.
Savoir que nous faisions semblant changerait-il quelque chose entre nous si,
de nouveau, nous ne nous parlions pas ?
Probablement pas. Cela pourrait creuser le fossé encore plus profondément,
parce qu’il serait difficile pour chacun de nous de croire que nous étions assez
stupides pour persévérer dans ce que nous savions être une comédie. De toute
façon il me fallait parler.
« Je t’ai attendu l’autre nuit… » On aurait cru entendre ma mère quand elle
reprochait un retard inexplicable à mon père. Je ne savais pas que je pouvais
avoir un ton aussi grincheux.
« Pourquoi n’es-tu pas venu en ville ? répondit-il.
— J’sais pas.
— On a passé un bon moment. Tu te serais amusé aussi. Est-ce que tu t’es
reposé au moins ?
— Plus ou moins. Mais ça va… »
Il regardait de nouveau la page qu’il était en train de lire et articulait
silencieusement les mots, peut-être pour montrer que son esprit était concentré
sur cette page.
« Tu vas en ville ce matin ? »
Je savais que je le dérangeais et je me détestais.
« Plus tard, peut-être. »
Je saisis l’allusion – mais une partie de moi-même refusait de croire qu’on
pouvait changer si vite.
« Je comptais y aller aussi.
— Je vois.
— Un livre que j’ai commandé est enfin arrivé. Je dois passer le prendre à la
librairie ce matin.
— Quel livre ?
— Armance.
— Je passerai le prendre pour toi si tu veux. »
Je le regardai. J’avais l’impression d’être un enfant qui, malgré toutes sortes
d’allusions et de demandes indirectes, se sent incapable de rappeler à ses parents
qu’ils ont promis de l’emmener au magasin de jouets. Inutile de tourner autour
du pot.
« C’est que j’espérais qu’on irait ensemble…
— Tu veux dire comme l’autre jour ? » fit-il, comme pour m’aider à dire ce
que je ne pouvais me résoudre à dire, mais ne rendant pas les choses plus faciles
en feignant d’avoir oublié le jour exact.
« Je ne pense pas qu’on refera jamais quelque chose comme ça. » J’essayais
d’avoir l’air noble et grave dans ma défaite. « Mais, oui, comme ça. » Je pouvais
être vague aussi.
Le courage qu’un garçon aussi timide que moi trouvait pour prononcer de
telles paroles ne pouvait venir que d’une chose : un rêve que j’avais fait deux ou
trois nuits de suite. Dans ce rêve il me disait sur un ton implorant : « Tu me
tueras si tu arrêtes. » Je croyais me souvenir du contexte, mais il m’embarrassait
tant que j’osais à peine y penser ; je l’avais entouré d’un voile et ne pouvais y
jeter que de furtifs coups d’œil.
« Ce jour-là appartient au passé, repris-je. Il faut apprendre à oublier… »
Oliver écoutait.
« Cette voix de la sagesse est ton trait le plus charmant. » Il avait levé les yeux
de son bloc-notes et me regardait bien en face, ce qui me mettait terriblement
mal à l’aise. « Est-ce que je te plais tant que ça, Elio ?
— Si tu me plais ? » Je voulais paraître incrédule, presque indigné qu’il ait pu
en douter. Mais je me ravisai, et fus sur le point d’adoucir le ton de ma réponse
avec un vague Peut-être qui était censé signifier Absolument, quand je lâchai ces
mots : « Si tu me plais, Oliver ? Je t’adore ! » Voilà, je l’avais dit. Je voulais que
le mot le surprenne et lui fasse l’effet d’une gifle pour qu’il puisse être aussitôt
suivi des plus langoureuses caresses. Qu’est-ce que plaire quand on parle
d’adorer ? Mais je voulais aussi que mon verbe eût la force persuasive avec
laquelle, non la personne qui est éprise de nous, mais son ami le plus proche
nous prend à part et dit : « Écoute, je pense que tu devrais savoir, Untel
t’adore… » « Adorer » semblait dire plus que ce que quiconque pourrait oser
dire en de telles circonstances ; mais c’était ce que je pouvais trouver de plus sûr
et finalement de plus ambigu. Je me félicitais d’avoir avoué la vérité, tout en me
ménageant une porte de sortie pour battre immédiatement en retraite au cas où je
me serais aventuré trop loin.
« J’irai avec toi à B., dit-il. Mais – pas de discours.
— Pas de discours, rien, pas un mot.
— On prend nos vélos et on y va dans une demi-heure ? »
Oh ! Oliver, me dis-je en allant vers la cuisine pour manger un morceau, je
ferai n’importe quoi pour toi. Je roulerai à ton côté, aussi vite que toi, le long de
la route qui monte jusqu’à la ville, et je ne montrerai pas la mer du doigt quand
on passera près du tertre, et j’attendrai à une terrasse de café sur la piazzetta
pendant que tu iras voir ta traductrice, et je toucherai le monument au soldat
inconnu mort jadis sur le Piave, et je ne dirai pas un mot, je te montrerai le
chemin de la librairie, et nous garerons nos vélos devant et y entrerons ensemble
et partirons ensemble, et je promets, je promets, je promets qu’il n’y aura aucune
allusion à Shelley, ou Monet, et je ne me laisserai pas aller à dire que l’autre nuit
tu as ajouté un cercle de croissance à mon âme.
Je vais goûter ces moments pour eux-mêmes, me répétais-je. Nous sommes
deux jeunes hommes qui irons en ville à bicyclette, et puis nous nagerons,
jouerons au tennis, mangerons, boirons, et tard le soir nous nous rencontrerons
sur cette même piazzetta où, il y a deux jours, tant de choses, mais si peu en
réalité, ont été dites entre nous. Il sera avec une fille, je serai avec une fille, et
nous serons même heureux. Chaque jour, si je ne gâche pas tout, nous pourrons
aller en ville à vélo, et même si c’est tout ce qu’il est disposé à donner, je le
prendrai – je me contenterai de moins, même, pour pouvoir vivre avec ces
miettes de bonheur.
Nous allâmes donc en ville ensemble ce matin-là, et il ne resta pas longtemps
chez la traductrice, mais même après qu’on eut bu un café au bar, la librairie
n’était pas encore ouverte. Alors nous revînmes flâner sur la piazzetta, moi
regardant le monument aux morts, lui contemplant la baie scintillante, sans dire
un seul mot sur le fantôme de Shelley, qui semblait nous suivre partout comme
une ombre plus insistante que le père de Hamlet. Distraitement, il demanda
comment on pouvait se noyer dans une telle mer. Je souris aussitôt, parce que je
vis qu’il tentait de se reprendre, ce qui amena immédiatement des sourires
complices sur nos lèvres, comme un baiser passionné au beau milieu d’une
conversation entre deux personnes qui, sans y penser, auraient rapproché leurs
bouches par-dessus le désert brûlant qu’elles avaient délibérément placé entre
elles pour ne pas chercher à se toucher et se caresser.
« Je croyais qu’on n’allait pas mentionner…, commençai-je.
— Pas de discours. Je sais. »
De retour à la librairie, nous laissâmes nos vélos à la porte et entrâmes.
C’était un peu comme si je lui montrais mon sanctuaire privé, mon antre
secret, l’endroit – comme le tertre – où je venais pour être seul, pour rêver aux
autres. C’est ici que j’ai rêvé à toi avant que tu n’entres dans ma vie.
J’aimais sa façon de se comporter dans une librairie. Il était curieux mais pas
entièrement absorbé, intéressé mais nonchalant, oscillant entre un Regarde ce
que j’ai trouvé et un Bien sûr, comment une librairie ne pourrait-elle pas avoir
un bouquin d’Untel !
Le libraire avait commandé deux exemplaires d’Armance de Stendhal, un
volume broché et une coûteuse édition reliée. Une impulsion me fit dire que je
prendrais les deux. Je lui dis de les mettre sur le compte de mon père. Puis je
demandai un stylo à son assistant, ouvris le volume relié à la page de garde et
écrivis : Zwischen Immer und Nie, pour toi en silence, quelque part en Italie au
milieu des années quatre-vingt.
Dans les années à venir, si le livre était encore en sa possession, je voulais
qu’il souffre. Mieux encore, je voulais que quelqu’un trouve un jour parmi ses
livres ce petit exemplaire d’Armance, l’ouvre et demande : « Pour qui donc était
ce pour toi en silence, quelque part en Italie au milieu des années quatre-
vingt ? » Et je voulais qu’il éprouve alors quelque chose d’aussi cuisant que le
chagrin et amer que le regret, peut-être même de la pitié pour moi, parce que
dans la librairie ce matin-là j’aurais accepté la pitié aussi, si la pitié avait été tout
ce qu’il avait à donner, si la pitié avait pu l’inciter à poser un bras sur mes
épaules, et je voulais que subsiste sous cet élan de pitié et de regret, tel un vague
courant de fond érotique se confondant avec le passage du temps, le souvenir de
ce matin sur le tertre de Monet où je l’avais embrassé non la première mais la
deuxième fois et lui avais donné ma salive parce que je voulais si désespérément
la sienne dans ma bouche.
Il dit quelque chose comme : « Ce cadeau est le plus beau que j’aie reçu
depuis longtemps. » Je haussai les épaules, comme pour rejeter légèrement une
gratitude de pure forme. Peut-être voulais-je simplement qu’il le répète.
« Je suis content, alors, dis-je. Je veux juste te remercier pour cette matinée. »
Et avant même qu’il ne songe à m’interrompre, j’ajoutai : « Je sais. Pas de
discours. Jamais. »
En dévalant la longue côte nous repassâmes près de « mon » coin, et ce fut
moi cette fois qui détournai les yeux, comme si je l’avais presque oublié. Je suis
sûr que si j’avais regardé Oliver à ce moment-là, nous aurions échangé ce sourire
contagieux que nous avions bien vite effacé de nos lèvres après qu’il eut évoqué
la mort de Shelley. Ç’aurait pu nous rapprocher, ne fût-ce que pour nous rappeler
comme il nous fallait être loin l’un de l’autre à présent. Peut-être, en détournant
alors les yeux, et en sachant que nous les avions détournés pour éviter les
« discours », aurions-nous trouvé une autre raison de nous sourire, car je suis sûr
qu’il savait que je savais qu’il savait que j’évitais toute allusion au tertre de
Monet, et que ce silence, qui semblait nous éloigner l’un de l’autre, était en fait
un moment d’intimité parfaitement synchronisé que ni lui ni moi ne voulions
abréger. « Ceci aussi est dans le livre d’art », aurais-je pu dire, mais je me
mordis la langue. Pas de discours.
Mais si, au cours d’une de nos balades les matins suivants, il posait la
question, j’avouerais tout.
Je lui dirais que nous avions beau aller chaque jour ensemble à vélo jusqu’à
notre piazzetta préférée, où j’étais bien décidé à tenir ma langue, chaque soir,
quand je savais qu’il était couché, j’ouvrais ma porte-fenêtre et sortais sur le
balcon, en espérant qu’il avait entendu la vitre branlante et le grincement
révélateur des vieux gonds. Je l’attendais là, vêtu de mon seul pantalon de
pyjama, prêt à répondre, s’il demandait ce que je faisais là, que la nuit était trop
chaude, et l’odeur de citronnelle insupportable, et que je préférais rester debout,
ne pas dormir, ni lire, juste contempler la nuit, parce que je ne pouvais pas
dormir de toute façon, et s’il demandait pourquoi je ne pouvais pas dormir, je
dirais simplement : « Tu n’as pas besoin de savoir », ou, d’une manière
détournée, dirais que je m’étais promis de ne jamais aller de son côté du balcon,
en partie parce que j’avais très peur de l’offenser maintenant, mais aussi parce
que je n’osais pas franchir la frontière invisible entre nous – De quelle frontière
parles-tu ? –, la frontière qu’une nuit, si mon rêve est trop puissant ou si j’ai bu
plus de vin que d’habitude, je pourrais aisément franchir avant de pousser ta
porte vitrée et de dire : Oliver, c’est moi, je ne peux pas dormir, laisse-moi rester
avec toi. Cette frontière !

La frontière était là, oppressante, à toutes les heures de la nuit. Le hululement
d’une chouette, le grincement des persiennes d’Oliver agitées par le vent, la
musique venant d’une lointaine discothèque ouverte toute la nuit dans un bourg
des environs, les miaulements de chats en train de se bagarrer, ou un craquement
du linteau en bois de la porte de ma chambre, tout pouvait me réveiller. Mais je
connaissais tous ces bruits depuis mon enfance et, tel un faune assoupi chassant
un insecte importun avec sa queue, je savais comment les écarter de mon esprit
et me rendormir aussitôt. Parfois, cependant, un rien, un vague sentiment de peur
ou de honte, émergeait de mon sommeil et prenait la forme d’un génie qui me
regardait dormir et chuchotait en se penchant vers mon oreille : Je n’essaie pas
de te réveiller, vraiment pas, rendors-toi, Elio, dors – tandis que je m’efforçais
de retrouver le rêve dans lequel j’allais rentrer d’un moment à l’autre et dont
j’aurais presque pu récrire le scénario si j’avais essayé un peu plus fort.
Mais maintenant le sommeil ne voulait pas venir et non pas un mais deux
sentiments troublants, comme deux spectres se matérialisant dans les brumes de
la somnolence, me hantaient : le désir et la honte, l’envie d’ouvrir ma porte-
fenêtre à la volée et de me précipiter sans réfléchir, nu, dans sa chambre, et d’un
autre côté, mon inaptitude habituelle à prendre le moindre risque pour que cela
arrive. C’était le legs de la jeunesse – les deux éléments familiers de ma vie, le
désir et la peur, qui semblaient dire : Tant d’autres avant toi ont pris le risque et
en ont été récompensés, pourquoi ne le peux-tu pas ? Pas de réponse. Tant
d’autres ont reculé, pourquoi le devrais-tu ? Pas de réponse. Et puis venaient les
mots toujours aussi moqueurs : Si ce n’est plus tard, Elio, quand ?
Cette nuit-là, cependant, une réponse s’imposa, bien que ce fût dans un rêve
qui était lui-même un rêve à l’intérieur d’un rêve. Je m’éveillai avec une image
qui me dit plus de choses que je n’en voulais savoir, comme si, en dépit de tout
ce que je m’avouais franchement, il y avait encore quelques recoins que j’évitais.
Ce rêve m’apprit enfin ce que mon corps devait savoir depuis le premier jour.
Nous étions dans sa chambre, et, contrairement à tous mes fantasmes, ce n’était
pas moi qui étais couché sur le dos, mais lui. J’étais penché sur lui et voyais sur
son visage une expression à la fois si troublée et si consentante que même dans
mon sommeil elle me bouleversait et me disait ce que je n’aurais jamais pu
savoir ou deviner jusque-là : ne pas donner ce que je mourais d’envie de lui
donner à n’importe quel prix serait peut-être le plus grand crime que je pourrais
commettre dans ma vie. Je voulais désespérément lui donner quelque chose. En
comparaison, prendre semblait si terne, si facile, si machinal. Et puis j’entendis
les paroles, comme je savais maintenant que je les entendrais. « Tu me tueras si
tu arrêtes », soufflait-il, conscient de m’avoir déjà dit ces mêmes mots quelques
nuits auparavant dans un autre rêve mais aussi conscient que, les ayant
prononcés une fois, il était libre de les répéter chaque fois qu’il venait dans mes
rêves, même si ni lui ni moi ne semblions savoir si c’était sa voix qui s’échappait
de moi ou si c’était mon souvenir de ces mêmes mots qui explosait en lui. Son
visage, qui semblait refléter ma passion et ainsi l’encourager, m’offrait une
image d’ardente bonté que je n’avais jamais vue et n’aurais pu imaginer sur
aucun visage avant cela. Cette image de lui allait être comme un fanal dans ma
vie, brillant durant ces jours et ces nuits où j’aurais presque renoncé, ravivant
mon désir de lui quand je voudrais qu’il fût éteint, attisant les braises du courage
quand je craindrais qu’une rebuffade ne dissipe tout semblant de fierté. Cette
image serait comme la minuscule photo d’une bien-aimée que les soldats
emportent avec eux sur le champ de bataille non seulement pour se souvenir
qu’il y a de bonnes choses dans la vie et que le bonheur les attend, mais pour se
rappeler que ce visage ne leur pardonnerait jamais de revenir dans un sac
mortuaire.
Ces mots me faisaient désirer et tenter des choses dont je ne me serais jamais
cru capable.
Quand bien même il ne voudrait plus rien avoir à faire avec moi, et malgré
ceux qu’il fréquentait et avec qui il couchait sûrement chaque nuit, quiconque
m’avait ainsi révélé toute son humanité, étendu nu sous moi, même en rêve,
pouvait-il être différent dans la vie réelle ? Voilà qui il était véritablement – le
reste était secondaire.
Non : il était aussi l’autre homme, celui en maillot de bain rouge.
Mais je ne pouvais me permettre d’espérer le voir un jour réellement sans
maillot.
Si, le deuxième matin après notre conversation sur la piazzetta, j’avais trouvé
le courage d’insister pour l’accompagner en ville bien qu’il fût évident qu’il ne
voulait même pas parler avec moi, c’était seulement parce que, en le regardant et
en le voyant articuler les mots qu’il venait d’écrire sur son bloc-notes jaune, je
me rappelais ses autres mots implorants : « Tu me tueras si tu arrêtes. » Quand je
lui avais offert le livre dans la librairie, et, plus tard, avais tenu à nous acheter
des glaces parce qu’il fallait pour cela marcher avec nos vélos dans les ruelles
ombreuses de B. et donc être plus longtemps ensemble, c’était aussi pour le
remercier de son « Tu me tueras si tu arrêtes ». Même quand je le taquinais et
promettais de ne faire aucun discours, c’était parce que je chérissais secrètement
ce « Tu me tueras si tu arrêtes » – bien plus précieux maintenant que tout autre
aveu de lui. Ce matin-là, je l’avais noté dans mon journal intime, mais sans
préciser que je l’avais rêvé. Je voulais le relire des années plus tard et croire, ne
fût-ce qu’un instant, qu’il m’avait réellement dit ces mots implorants. Ce que je
voulais surtout préserver, c’était l’espèce de sanglot dans sa voix, dont l’écho,
qui resta longtemps en moi, me disait que si je pouvais l’avoir ainsi dans mes
rêves chaque nuit de ma vie, je miserais tout sur mes rêves et oublierais le reste.
Quand, dévalant la longue côte, nous étions passés à toute allure près de
« mon » coin, devant les oliveraies et les tournesols qui semblaient tourner vers
nous des visages surpris, devant les pins d’Italie et les deux vieux wagons qui
avaient perdu leurs roues des décennies plus tôt mais arboraient encore l’insigne
royal de la maison de Savoie, et devant la ribambelle de vendeurs tziganes qui
hurlaient comme des diables parce que nous effleurions presque leurs filles avec
nos vélos, je m’étais tourné vers lui et j’avais crié : « Tue-moi si j’arrête. »
J’avais dit cela pour mettre ses mots dans ma bouche, pour les savourer un
peu plus longtemps avant de les remettre dans ma cachette, comme les bergers
rentrent vite, quand le temps fraîchit, les moutons qu’ils ont sortis quand il
faisait chaud. En criant ses mots je leur donnais corps, je leur donnais en quelque
sorte une vie plus longue et plus sonore que personne ne pouvait gouverner,
comme celle des échos lorsqu’ils se répercutent sur les falaises de B. et vont se
perdre vers les lointains écueils où le bateau de Shelley sombra dans la tempête.
Je rendais à Oliver ce qui était à lui, je lui rendais ses mots en espérant
secrètement qu’il me les répéterait, comme dans mon rêve, parce que maintenant
c’était à son tour de les dire.

Au déjeuner, pas un mot. Après le repas il s’assit à l’ombre dans le jardin pour
abattre, comme il l’avait annoncé avant le café, deux jours de travail. Non, il
n’irait pas en ville ce soir. Peut-être demain. Pas de poker non plus. Puis il monta
dans sa chambre.
Quelques jours plus tôt son pied était sur le mien. Maintenant, pas même un
regard.
Un peu avant le dîner, il descendit pour l’apéritif. « Tout ceci me manquera,
signora P. », dit-il, les cheveux brillants après sa douche de la soirée, et ayant
plus que jamais l’air d’une vedette de cinéma. Ma mère sourit ; la muvi star était
la bienvenue ennnny taïme. Puis il fit la courte promenade habituelle avec
Vimini pour l’aider à chercher son caméléon. Je ne comprenais pas bien ce que
chacun d’eux voyait dans l’autre, mais cela semblait bien plus naturel et
spontané que tout ce qui se passait entre lui et moi. Ils revinrent au bout d’une
demi-heure. Vimini avait grimpé dans un figuier et sa mère lui dit d’aller se laver
avant le dîner.
Au dîner pas un mot. Après le repas il remonta dans sa chambre.
J’aurais juré que vers dix heures il sortirait en douce pour aller en ville. Mais
je voyais la lueur qui venait de son bout du balcon – une bande oblique, orangée,
devant ma porte-fenêtre. De temps en temps, je l’entendais bouger.
Je décidai d’appeler un ami pour lui demander s’il allait en ville. Sa mère
répondit qu’il était déjà parti, et que oui, il était sans doute allé là-bas. J’en
appelai un autre. Il était déjà parti aussi. « Pourquoi n’appelles-tu pas Marzia ?
dit mon père. Est-ce que tu l’évites ? » Non – mais elle semblait compliquée.
« Comme si tu ne l’étais pas ! » répliqua-t-il. Quand je l’appelai elle dit qu’elle
n’allait nulle part ce soir. Son ton était froid. Je dis que je l’appelais pour
m’excuser. « Il paraît que tu as été malade. » Ce n’était rien, répondis-je. Je
pourrais passer la prendre à vélo, et nous irions ensemble à B. Elle accepta.
Mes parents regardaient la télé quand je sortis de la maison. Le bruit de mes
pas sur le gravier ne me gênait pas ; il me tenait compagnie. Il l’entendra aussi,
pensai-je.
Marzia m’attendait dans son jardin ; elle était assise sur une vieille chaise en
fer forgé, les jambes allongées devant elle, les talons seuls touchant le sol. Son
vélo était appuyé de guingois contre une autre chaise. Elle portait un pull. « Tu
m’as fait beaucoup attendre », dit-elle. Nous empruntâmes un raccourci qui était
plus escarpé mais permettait d’aller en ville en un rien de temps. La lumière et le
bruit d’une vie nocturne trépidante débordaient de la piazzetta dans les ruelles
adjacentes. Le patron d’un des restaurants avait coutume d’installer de petites
tables en bois sur le trottoir chaque fois que sa clientèle était trop nombreuse
pour l’espace qui lui était alloué sur la place. Lorsque nous arrivâmes sur la
piazza, l’agitation et le tumulte réveillèrent en moi un sentiment familier de
légère angoisse et de gêne. Marzia allait rencontrer des amis, et d’autres me
taquineraient sûrement. Le simple fait d’être vu avec elle me mettrait dans
l’embarras d’une manière ou d’une autre et je ne le voulais pas.
Plutôt que de nous joindre à des personnes de connaissance, attablées dans les
caffès, nous fîmes la queue pour acheter deux glaces. Elle me demanda aussi de
lui acheter des cigarettes.
Puis, avec nos cornets, nous traversâmes lentement la piazzetta pleine de
monde et flânâmes dans les ruelles plus tranquilles. J’aimais voir luire les pavés
dans la pénombre, j’aimais cette façon de déambuler nonchalamment avec nos
vélos à travers la petite ville en écoutant le bavardage assourdi des télévisions
qui nous parvenait par les fenêtres ouvertes. La librairie n’était pas encore
fermée, et je lui demandai si ça l’ennuyait que j’y entre un moment. Non, pas du
tout, elle entrerait avec moi. Nous laissâmes nos vélos contre le mur. Derrière le
rideau de perles cliquetant, la pièce était enfumée ; odeur de tabac et de
renfermé, cendriers pleins de mégots posés un peu partout. Le propriétaire
comptait fermer bientôt, mais le quatuor de Schubert n’était pas fini, et un
couple de jeunes touristes feuilletait des livres dans la section des romans
traduits en anglais, en cherchant sans doute un avec de la couleur locale. Comme
c’était différent de ce matin où il n’y avait eu personne d’autre qu’Oliver et moi
et où le soleil aveuglant et une bonne odeur de café emplissaient la boutique…
Marzia regarda par-dessus mon épaule quand je pris un recueil de poèmes sur
une table et commençai à en lire un. J’allais tourner la page, lorsqu’elle me dit
qu’elle n’avait pas encore fini de le lire. Ça me plut. Voyant les jeunes touristes à
côté de nous sur le point d’acheter un roman italien traduit, j’interrompis leur
conversation et le leur déconseillai. « Celui-ci est beaucoup mieux, dis-je.
L’histoire se passe en Sicile, pas ici, mais c’est probablement le meilleur roman
italien de ce siècle. – On a vu le film, dit la fille. Mais est-ce que c’est aussi bien
que Calvino ? » Je haussai les épaules. Marzia s’intéressait encore au même
poème et, en fait, le relisait. « Calvino n’est rien en comparaison – peluche et
paillettes. Mais je ne suis qu’un gosse, et qu’est-ce que j’en sais ? »
Deux autres jeunes adultes, qui portaient d’élégantes vestes sport, sans
cravate, discutaient de littérature avec le propriétaire ; ils fumaient tous les trois.
Sur la table près de la caisse il y avait un certain nombre de verres à vin, vides
pour la plupart, ainsi qu’une grande bouteille de porto. Je remarquai que les
touristes avaient un verre vide à la main ; manifestement on leur avait offert du
porto pendant la petite réception. Le libraire tourna les yeux vers nous et, d’un
regard éloquent où il y avait aussi le désir de s’excuser pour l’interruption, nous
demanda si nous en voulions aussi. Je regardai Marzia, puis le libraire en
haussant les épaules comme pour dire : Elle ne semble pas en vouloir. Toujours
silencieux, il montra du doigt la bouteille et hocha la tête d’un air de feinte
réprobation, pour suggérer qu’il serait dommage de jeter un aussi bon porto –
alors pourquoi ne pas l’aider à le finir avant qu’il ne ferme boutique ?
Finalement j’acceptai, et Marzia aussi. Par politesse, je demandai quel était
l’ouvrage qu’on célébrait ce soir. Un autre homme, que je n’avais pas remarqué
parce qu’il lisait quelque chose dans un petit renfoncement, répondit que son
titre était Se l’amore. Si l’amour. « C’est bien ? demandai-je. – Pure foutaise,
répondit-il. Je suis bien placé pour le savoir. C’est moi qui l’ai écrit. »
Je l’enviai. Je lui enviai la séance de lecture, la soirée en son honneur, les amis
et admirateurs qui étaient venus de toute la région pour le féliciter dans la petite
librairie près de notre petite piazza dans cette petite ville. Ils avaient laissé plus
de cinquante verres vides derrière eux. Je lui enviai le privilège de se dénigrer.
« Pourriez-vous me dédicacer un exemplaire ?
— Con piacere », répondit-il, et avant que le libraire ait eu le temps de lui
tendre un stylo-feutre, il sortit son Pelikan de sa poche intérieure en disant : « Je
ne suis pas sûr que ce livre soit pour vous, mais… » Il laissa la phrase en
suspens, avec un air de totale humilité teintée d’un zeste de fanfaronnade
affectée qui signifiait : Vous m’avez demandé une dédicace et je ne suis que trop
heureux de jouer le rôle du poète célèbre que, nous le savons tous les deux, je ne
suis pas.
Je décidai d’acheter un exemplaire pour Marzia aussi, et priai l’auteur de le lui
dédicacer, ce qu’il fit en ajoutant à sa signature un interminable griffonnage. « Je
ne pense pas que ce soit pour vous non plus, signorina, mais… »
Puis, une fois de plus, je demandai au libraire de mettre mes achats sur le
compte de mon père.
Tandis que, près de la caisse, nous regardions le vendeur envelopper avec une
lenteur infinie chaque volume dans du papier jaune brillant, puis ajouter un
ruban et, sur le ruban, l’étiquette adhésive argentée du magasin, je me rapprochai
d’elle et, peut-être parce qu’elle était simplement là si près de moi, l’embrassai
derrière l’oreille.
Elle parut frémir, mais ne bougea pas. Je l’embrassai encore. Puis je
m’entendis chuchoter : « Ça t’a ennuyée ?
— Bien sûr que non », répondit-elle de la même façon.
Dehors, elle ne put s’empêcher de dire : « Pourquoi m’as-tu acheté ce livre ? »
J’avais cru un instant qu’elle allait me demander pourquoi je l’avais
embrassée.
« Perché mi andava – parce que j’en avais envie.
— Oui, mais pourquoi l’acheter pour moi ?
— Je ne comprends pas pourquoi tu demandes ça.
— N’importe quel idiot comprendrait pourquoi. Mais tu ne comprends pas. Ça
ne m’étonne pas !
— Je ne saisis toujours pas.
— Tu es désespérant. »
Je la regardai, stupéfait de l’inflexion de colère et de contrariété dans sa voix.
« Si tu ne me le dis pas, j’imaginerai toutes sortes de choses, et je m’en voudrai
terriblement.
— Tu es un âne. Donne-moi une cigarette. »
Ce n’est pas que je ne soupçonnais pas ce qu’elle voulait dire, mais je ne
pouvais pas croire qu’elle avait vu si clair en moi. Peut-être ne voulais-je pas
croire ce qu’elle suggérait de crainte d’avoir à répondre de mon comportement.
Avais-je été délibérément insincère ? Pouvais-je continuer à ne pas bien saisir ce
qu’elle disait sans me sentir entièrement déloyal ?
Puis j’eus une brillante idée. Peut-être avais-je ignoré chacun de ses signaux
exprès : pour la faire réagir. C’est ce que les gens timides et inefficaces appellent
la stratégie.
Alors seulement, par un effet de ricochet qui me surprit complètement, cette
autre idée me vint soudain à l’esprit : Oliver avait-il fait la même chose avec
moi ? M’ignorait-il intentionnellement depuis le début, pour mieux me faire
sortir de ma coquille ?
N’était-ce pas ce qu’il avait voulu dire en insinuant qu’il avait vu clair dans
mes propres efforts pour l’ignorer ?
Nous nous éloignâmes de la librairie et j’allumai deux cigarettes. Un instant
plus tard un fracas métallique retentit : le libraire baissait le rideau de fer. « Tu
aimes vraiment lire tant que ça ? » demanda-t-elle tandis que nous marchions
d’un pas nonchalant dans la pénombre vers la piazzetta.
Je la regardai comme si elle m’avait demandé si j’aimais la musique, ou le
pain tartiné de beurre salé, ou les fruits mûrs en été. « Ne crois pas que je n’aime
pas lire, reprit-elle. J’aime ça aussi. Mais je ne le dis à personne. » Enfin, pensai-
je, quelqu’un qui dit la vérité. Je lui demandai pourquoi elle ne le disait à
personne. « Je ne sais pas », dit-elle. C’était plutôt une façon de gagner du temps
pour réfléchir ou se dérober avant de répondre : « Les gens qui lisent cachent ce
qu’ils sont… Et les gens qui se cachent n’aiment pas toujours ce qu’ils sont.
— Caches-tu ce que tu es ?
— Quelquefois. Pas toi ?
— Moi ? Je suppose… » Alors, contre tous mes instincts, je me surpris à
formuler une question que je n’aurais sans doute jamais osé poser autrement.
« Est-ce que tu me caches des choses sur toi ?
— Non, pas à toi. Ou peut-être, si, un peu.
— Quoi par exemple ?
— Tu sais très bien quoi par exemple.
— Pourquoi dis-tu ça ?
— Pourquoi ? Parce que je pense que tu peux me faire souffrir et je ne veux
pas souffrir. » Elle réfléchit un instant. « Non pas que tu veuilles faire souffrir
qui que ce soit, mais tu changes sans cesse d’avis, tu passes toujours d’une chose
à une autre, alors personne ne sait où te trouver. Tu me fais peur. »
Nous marchions si lentement que nous n’eûmes même pas conscience de nous
arrêter. Je me penchai et l’embrassai légèrement sur les lèvres. Elle posa son
vélo contre la porte d’une boutique fermée et dit en s’adossant au mur : « Tu
m’embrasses encore ? » Je laissai le mien sur sa béquille au milieu de la ruelle
et, quand je fus près d’elle, tins son visage dans mes mains puis me pressai
contre elle tandis que nous commencions à nous embrasser, mes mains sous son
corsage, les siennes dans mes cheveux. J’aimais sa simplicité, sa candeur. Elles
étaient dans chaque mot qu’elle m’avait dit ce soir – libre, franc, humain – et
dans la façon dont le mouvement de ses hanches répondait au mien, sans
inhibition, sans exagération, comme si la connexion entre lèvres et hanches dans
son corps était fluide et instantanée. Un baiser sur la bouche n’était pas un
simple prélude à un contact plus étendu et complet, c’était déjà ce contact dans
sa totalité. Il n’y avait que nos vêtements entre nos deux corps, et je ne fus pas
surpris lorsqu’elle glissa une main entre nous puis dans mon pantalon, et dit :
« Sei duro, duro. » Et c’était sa franchise, libre et spontanée, qui m’excitait
encore plus maintenant.
Je voulais la regarder dans les yeux tandis qu’elle me tenait dans sa main, lui
dire qu’il y avait longtemps que j’avais envie de l’embrasser, dire quelque chose
pour montrer que celui qui l’avait appelée ce soir et était passé la prendre chez
elle n’était plus le même garçon froid, sans vie – mais elle me coupa :
« Baciami ancora, embrasse-moi encore. »
Je l’embrassai encore, mais je pensais au tertre. Devais-je le proposer ? Cinq
minutes de trajet à vélo suffiraient, surtout si nous prenions le raccourci et
coupions à travers l’oliveraie. Je savais qu’on y rencontrerait d’autres amoureux.
Sinon il y avait la plage. J’avais déjà utilisé cet endroit ; tout le monde le faisait.
Je pourrais proposer ma chambre, personne à la maison ne le saurait ni d’ailleurs
n’y trouverait à redire.
Une image me traversa l’esprit : elle et moi assis dans le jardin chaque matin
après le petit déjeuner, elle en bikini, me pressant d’aller nager dans la mer avec
elle.
« Ma tu mi vuoi veramente bene, mais tu m’aimes vraiment ? » demanda-t-
elle. Cela venait-il de nulle part – ou était-ce cette même tristesse en mal de
consolation qui nous accompagnait depuis que nous étions sortis de la librairie ?
Je ne comprenais pas comment l’audace et le chagrin, comment Sei duro et
Ma tu mi vuoi veramente bene pouvaient être si étroitement liés, je ne
comprenais pas comment une fille apparemment si vulnérable, hésitante, et prête
à confier tant d’incertitudes sur elle-même, pouvait en même temps glisser une
main dans mon pantalon avec une intrépide assurance et empoigner ma queue et
la serrer entre ses doigts.
Alors que je l’embrassais avec plus d’ardeur, et tandis que nous nous
caressions fébrilement, je me surpris à composer le petit mot que je décidai de
glisser sous la porte d’Oliver cette nuit-là : Je ne supporte pas ce silence. Il faut
que je te parle.

Quand je fus prêt à le glisser sous sa porte, c’était déjà l’aube. Marzia et moi
avions fait l’amour dans un coin désert sur la plage, un endroit appelé
l’Aquarium, vers lequel les préservatifs de la nuit dérivaient inévitablement et
flottaient parmi les rochers comme des saumons dans de l’eau prise au piège.
Nous comptions nous retrouver plus tard dans la journée.
Sur le chemin du retour, j’avais aimé son odeur sur mon corps, sur mes
mains ; je n’allais rien faire pour qu’elle s’en aille, j’allais la garder sur moi
jusqu’à ce qu’on se revoie. Une partie de moi-même s’abandonnait encore avec
délices à cette nouvelle et bienfaisante vague d’indifférence, presque d’aversion,
pour Oliver, qui à la fois me plaisait et me disait combien j’étais inconstant en
définitive. Peut-être sentait-il que tout ce que je voulais c’était coucher avec lui
pour en avoir fini avec lui, et avait-il instinctivement décidé de ne rien avoir à
faire avec moi. Dire que quelques nuits plus tôt j’avais éprouvé si fortement le
désir d’accueillir son corps en moi que j’avais failli sauter hors de mon lit pour
aller me glisser dans le sien… Maintenant l’idée ne m’excitait plus du tout. Peut-
être que tout cela n’avait été qu’un effet de la canicule, et que j’en étais
débarrassé. Alors que je n’avais qu’à sentir l’odeur de Marzia sur ma main pour
aimer tout ce qu’il y avait de féminin dans chaque femme.
Je savais que ce sentiment ne durerait pas longtemps et que, pour tous les
drogués, il est facile de renoncer à une addiction juste après un shoot.
De fait, à peine une heure plus tard, Oliver revenait m’obséder presto. Être au
lit avec lui et lui tendre ma paume et dire Tiens, sens ça, et le voir renifler ma
main, la tenir doucement dans les siennes, puis porter mon majeur à ses lèvres et
le glisser soudain tout entier dans sa bouche…
Je pris un cahier et arrachai une feuille.
S’il te plaît ne m’évite pas.
Puis j’écrivis :
S’il te plaît ne m’évite pas. Ça me tue.
Je recommençai :
Ton silence me tue.
C’était trop.
Je ne supporte pas de penser que tu me détestes.
Trop plaintif. Non, rendre cela moins larmoyant, mais conserver la banale
allusion à la mort.
Je préférerais mourir que savoir que tu me détestes.
Au dernier moment je revins à ma formulation initiale : Je ne supporte pas ce
silence. Il faut que je te parle.
Je pliai la feuille de papier réglé et la glissai sous sa porte avec l’appréhension
résignée de César franchissant le Rubicon. Il n’était plus possible de revenir en
arrière. Alea jacta est, avait dit César, le sort en est jeté. Cela m’amusa de penser
que le verbe jeter, jacere en latin, a la même racine que le verbe éjaculer. À peine
eus-je pensé cela que je me rendis compte que ce que je voulais c’était lui
apporter non seulement l’odeur de Marzia sur mes doigts mais, séchée sur ma
paume, la trace de ma semence.
Un quart d’heure plus tard je fus en proie à deux sentiments contradictoires :
regret d’avoir envoyé le message, et regret qu’il n’y eût pas une goutte d’ironie
dedans.
Au petit déjeuner, lorsqu’il apparut enfin après son jogging, il me demanda
seulement sans lever la tête si je m’étais amusé cette nuit, l’implication étant que
je m’étais couché très tard. « Insomma, comme ci, comme ça », répondis-je aussi
vaguement que possible, ce qui était aussi une façon de suggérer que j’abrégeais
un récit qui eût été trop long autrement. « Tu dois être fatigué, alors, commenta
ironiquement mon père. Ou est-ce au poker que tu as joué aussi ? – Je ne joue
pas au poker. » Mon père et Oliver échangèrent un regard entendu. Puis ils
commencèrent à parler du travail de la journée. Et je le perdis. Un autre jour de
torture.
Quand je remontai dans ma chambre pour y prendre mes partitions, je vis sur
mon bureau ma feuille de papier pliée. Il avait dû entrer par le balcon et la poser
bien en vue. Si je la lisais maintenant, cela gâcherait sûrement ma journée. Mais
si je remettais cela à plus tard, la journée entière perdrait tout sens et je ne
pourrais penser à rien d’autre. Selon toute vraisemblance, il me l’avait rendue
sans rien y ajouter, comme pour dire : J’ai trouvé ceci par terre, c’est sans doute
à toi. À plus ! – ou quelque chose de beaucoup plus abrupt : Pas de réponse.
Ne fais pas l’enfant. Je te verrai à minuit.
C’est ce qu’il avait ajouté sous mes mots.
Il avait mis la feuille là avant le petit déjeuner.
Je pris conscience de la portée de ses propres mots avec un temps de retard,
mais cela m’emplit aussitôt de désir et d’effroi. Voulais-je ceci, maintenant que
quelque chose était offert ? Et était-ce vraiment offert ? Et que je le voulusse ou
non, comment allais-je supporter d’attendre jusqu’à minuit ? Il était à peine dix
heures du matin : quatorze heures à tuer… La dernière fois que j’avais attendu
aussi longtemps, c’était ce jour où j’avais attendu fébrilement mon bulletin
scolaire. Ou ce samedi, deux ans auparavant, où une fille m’avait promis qu’on
se retrouverait au cinéma, mais je n’étais pas sûr qu’elle n’avait pas oublié. Une
bonne demi-journée à voir ma vie entière mise en suspens. Comme je détestais
attendre et dépendre du caprice d’autrui…
Devais-je répondre à ce qu’il avait écrit ?
On ne peut pas répondre à une réponse !
Quant à ce qu’il avait écrit : le ton était-il volontairement léger, ou cela était-il
censé ressembler à des mots griffonnés à la hâte entre un jogging et un petit
déjeuner ? La petite pique contre mon sentimentalisme mélodramatique ne
m’échappait pas ; puis ce Je te verrai à minuit plein d’assurance suggérant
« venons-en au fait »… Étaient-ils de bon augure, et qu’est-ce qui l’emporterait,
l’ironie ou le désinvolte Retrouvons-nous cette nuit et voyons ce qui en sort ?
Allions-nous parler – seulement parler ? Était-ce un ordre ou une façon de
consentir à me voir à l’heure spécifiée dans chaque roman et chaque pièce de
théâtre ? Et où allions-nous nous retrouver à minuit ? Allait-il trouver un
moment pendant la journée pour me le dire ? Ou, conscient que je m’étais
morfondu toute la nuit l’autre nuit et que la frontière séparant nos deux côtés du
balcon était entièrement artificielle, supposait-il que l’un de nous franchirait
finalement cette ligne Maginot fictive qui n’avait jamais arrêté personne ?
Et cela allait-il affecter notre balade à vélo matinale quasi rituelle ? Ce
« minuit » allait-il la supplanter et l’annuler ? Ou allions-nous faire comme
d’habitude, comme si rien n’avait changé, sauf que maintenant nous avions un
« minuit » en perspective ? Quand j’allais le revoir, lui adresserais-je un sourire
entendu, ou continuerais-je à le gratifier d’un regard froid, voilé, discret,
américain ?
Et pourtant, parmi les nombreuses choses que je voulais lui montrer quand
nous nous reverrions, il y avait la gratitude. On peut montrer de la gratitude sans
être jugé importun et maladroit – ou la gratitude, si mesurée soit-elle, contient-
elle toujours cet excès de sentimentalité qui donne à toute passion
méditerranéenne son caractère inévitablement sirupeux et théâtral ? Impossible
de ne pas en rajouter, de rester sobre, il faut s’exclamer, proclamer, déclamer…
Ne dis rien et il pensera que tu regrettes d’avoir écrit ça.
Dis quoi que ce soit et ce sera déplacé.
Que faire, alors ?
Attendre.
Je le savais depuis le début. Juste attendre. J’allais travailler toute la matinée.
Nager. Peut-être jouer au tennis dans l’après-midi. Voir Marzia. Être de retour à
minuit. Non, onze heures et demie. Douche ? Pas douche ? Ah, aller d’un corps à
l’autre…
N’était-ce pas ce qu’il faisait aussi, papillonner de l’un à l’autre ?
Et puis je fus pris d’une peur terrible : ce minuit n’allait-il être qu’une
occasion pour lui de mettre les choses au point entre nous – comme dans :
secoue-toi, ressaisis-toi, ne fais pas l’enfant !
Mais pourquoi attendre minuit, alors ? Qui choisit cette heure-là pour avoir ce
genre de conversation ?
Ou ce minuit allait-il être un vrai minuit ?
Que porter comme vêtements à minuit ?

La journée se passa comme je l’avais craint. Oliver s’arrangea pour partir sans
me le dire juste après le petit déjeuner et ne revint pas avant le déjeuner. Il s’assit
à sa place habituelle à côté de moi. J’essayai d’échanger des banalités avec lui,
mais je compris que ç’allait être une autre de ces journées où nous nous
efforcions de montrer que nous ne faisions plus seulement semblant de ne pas
nous parler.
Après le déjeuner, je suis allé faire la sieste dans ma chambre. Je l’ai entendu
monter après moi et fermer sa porte.
Plus tard j’ai appelé Marzia. On s’est retrouvés sur le court de tennis. Par
chance, personne d’autre n’y était, donc c’était tranquille et on a joué pendant
des heures sous le soleil brûlant – ce que nous adorions tous les deux. De temps
à autre, nous nous asseyions sur le vieux banc à l’ombre et écoutions les cigales
et les grillons. Mafalda nous apporta des rafraîchissements puis nous avertit
qu’elle était trop vieille pour ça, que la prochaine fois, il nous faudrait aller
chercher nous-mêmes ce qu’on voudrait. « Mais on ne t’a rien demandé,
protestai-je. – Vous n’auriez pas dû boire, alors. » Et elle s’éloigna d’un pas
traînant, ayant marqué son point.
Vimini, qui aimait regarder les gens jouer, ne vint pas ce jour-là. Peut-être
était-elle avec Oliver, à leur endroit favori sur le rocher.
J’adorais le mois d’août. La petite ville était plus tranquille alors qu’au début
de l’été ; tout le monde était parti pour le vacanze, et les rares touristes n’étaient
généralement plus là après sept heures du soir. J’aimais surtout les après-midi :
le parfum du romarin, la chaleur, les oiseaux, les cigales, le mouvement des
feuilles de palmier dans la brise, le silence qui tombait comme un léger châle en
soie sur un jour incroyablement lumineux, autant de plaisirs encore rehaussés par
la brève marche vers le rivage puis la remontée vers les chambres pour la
douche. J’aimais regarder notre maison du court de tennis et voir les balcons
vides baignés de soleil, sachant que de n’importe lequel d’entre eux, dont le
mien, on pouvait voir la mer infinie. C’était mon balcon, mon monde. Là où
j’étais assis maintenant, je pouvais regarder autour de moi et dire : Voici notre
court de tennis, notre jardin, notre verger, notre remise, notre maison, et là en bas
notre ponton – tout ce que j’aime, me disais-je, est ici. Ma famille, mes
instruments, mes livres, Mafalda, Marzia, Oliver.
Cet après-midi-là, assis à côté de Marzia, une main sur sa cuisse, il me vint à
l’esprit que j’étais en effet, comme l’avait dit Oliver, un des garçons les plus
chanceux sur terre. Nul ne pouvait dire combien de temps tout cela allait durer,
de même qu’il était vain d’essayer de deviner comment le reste de la journée
allait se passer, ou la nuit. Chaque instant semblait tendu à se rompre. Tout
pouvait se briser en un éclair.
J’éprouvais le bonheur incertain de ceux qui sont trop superstitieux pour
prétendre qu’ils peuvent obtenir tout ce dont ils ont jamais rêvé, et sont bien trop
reconnaissants pour ignorer que ce qu’ils possèdent pourrait aisément leur être
pris.
Après le tennis, et juste avant d’aller à la plage, je l’emmenai dans ma
chambre par l’escalier menant au balcon. Personne ne passait là l’après-midi. Je
laissai la porte-fenêtre ouverte mais fermai les persiennes, de sorte que le soleil
déclinant dessinait des rayures ocre sur le lit, sur le mur, sur Marzia. Nous fîmes
l’amour en silence, les yeux ouverts.
Une partie de moi-même espérait qu’on se cognerait contre la cloison, ou
qu’elle ne pourrait étouffer un cri de plaisir, et que cela ferait comprendre à
Oliver ce qui se passait de l’autre côté du mur. Je l’imaginais faisant la sieste
puis entendant les ressorts de mon lit, contrarié.
En descendant vers la crique ensuite je fus de nouveau content de sentir qu’il
m’était bien égal qu’il fût au courant pour elle et moi, comme il m’était égal
qu’il se montrât ou non cette nuit. Je me moquais même de lui et de ses épaules
et du côté plus blanc de ses bras ; la plante de ses pieds, le creux de ses paumes,
le bas de son corps – je m’en fichais. J’aurais bien mieux aimé passer la nuit
avec elle que de l’attendre, lui, et l’entendre prononcer quelque fade sermon sur
le coup de minuit. À quoi avais-je pensé ce matin quand j’avais glissé mon petit
mot sous sa porte ?
Et pourtant une autre partie de moi-même savait que si je le voyais cette nuit
et si je n’aimais pas le début de ce qui m’attendait, je l’endurerais quand même
et j’irais jusqu’au bout, parce qu’il valait mieux savoir une fois pour toutes à
quoi m’en tenir que de passer le reste de l’été, et ma vie peut-être, à débattre
avec mon corps.
Je prendrais une décision de sang-froid. Et s’il posait la question, je répondrais
franchement. Je ne suis pas sûr de vouloir continuer, mais j’ai besoin de savoir,
et il vaut mieux que ce soit avec toi qu’avec n’importe qui d’autre. Je veux
connaître ton corps, je veux savoir ce que tu ressens, je veux te connaître, et me
connaître à travers toi.
Marzia partit juste avant l’heure du dîner. Elle avait promis d’aller au cinéma
avec des amis. « Et si tu venais aussi ? » dit-elle. Je fis la grimace quand
j’entendis leurs noms. « Je vais rester à la maison et m’exercer au piano,
répondis-je. – Je croyais que tu t’exerçais le matin. – Ce matin j’ai commencé
tard, tu te rappelles ? » Elle comprit l’allusion et sourit.
Encore trois heures.
Entre lui et moi il n’y avait eu qu’absence et morne silence tout l’après-midi.
Si je n’avais pas eu sa parole que nous allions parler plus tard, je ne sais pas
comment j’aurais survécu à un autre jour comme celui-là.
Au dîner, nos invités furent un professeur auxiliaire de musique et un couple
gay de Chicago qui tenait à s’exprimer dans un italien exécrable. Les deux
hommes étaient assis l’un à côté de l’autre, face à ma mère et moi. L’un d’eux
décida de réciter quelques strophes de Pascoli, sur quoi Mafalda, interceptant
mon coup d’œil, fit sa smorfia habituelle destinée à me faire pouffer. Mon père
m’avait averti de bien me conduire en présence des lettrés de Chicago. J’avais
dit que je porterais la chemise mauve que m’avait donnée un lointain cousin
d’Uruguay. Mon père avait ri en disant que j’étais trop grand maintenant pour ne
pas accepter les gens comme ils étaient. Mais il y avait eu une lueur dans ses
yeux quand il avait vu qu’ils portaient tous les deux une chemise mauve. Ils
étaient descendus de chaque côté du taxi en même temps et chacun avait un
bouquet de fleurs blanches à la main. Ils ressemblaient, comme mon père avait
dû s’en rendre compte, à une version travestie et fleurie des jumeaux Dupont et
Dupond.
Je me demandais comment se passait leur vie ensemble.
Il semblait étrange de compter les minutes pendant le dîner en songeant que ce
soir-là j’avais plus de choses en commun avec ces faux jumeaux qu’avec mes
parents ou n’importe qui d’autre dans mon monde.
Je les regardais en me demandant qui était dessus et qui était dessous,
Tweedle-Dee ou Tweedle-Dum.
Il était presque onze heures quand je dis que j’allais dormir et souhaitai une
bonne nuit à mes parents et aux invités. « Et Marzia ? » demanda mon père, avec
cette petite lueur de malice familière dans le regard. « Demain », répondis-je.
Je voulais être seul. Douche. Un livre. Quelques mots dans mon journal, peut-
être. Rester concentré sur minuit tout en évitant de penser à tout ce qui pourrait
arriver.
En montant l’escalier, j’essayai de m’imaginer descendant ce même escalier le
lendemain matin. Peut-être serais-je quelqu’un d’autre alors. Aimais-je
seulement ce quelqu’un d’autre que je ne connaissais pas encore et qui ne
voudrait peut-être pas me saluer ni rien avoir à faire avec moi, m’en voulant de
l’avoir mis dans cette situation ? Ou serais-je exactement le même que celui qui
montait l’escalier, sans rien de changé en moi, et sans qu’aucun de mes doutes
ait été dissipé ?
D’ailleurs il ne se passerait peut-être rien du tout. Il pourrait refuser, et même
si personne n’apprenait jamais ce que j’avais demandé, je me serais humilié, et
pour rien. Il saurait ; je saurais.
Mais j’étais au-delà de l’humiliation. Après des semaines de désir et d’attente
et – regardons les choses en face – de sollicitation quémandeuse, après qu’il
m’eut fait tour à tour espérer et combattre tout élan d’espoir, je serais anéanti.
Comment s’endormir après ça ? Retourner honteusement dans sa chambre et
feindre de lire un livre pour trouver le sommeil ?
Ou bien : comment s’endormir après avoir perdu sa virginité ? Impossible de
revenir en arrière ! Ce qui était dans ma tête depuis si longtemps serait désormais
dans le monde réel, ne serait plus à l’état d’éternelles ambiguïtés. Je ressentais ce
que doit ressentir quelqu’un qui entre dans un salon de tatouage et regarde une
dernière fois longuement son épaule sans ornement.
Devais-je être ponctuel ?
Sois ponctuel et dis : Ouh ouh, l’heure du crime.
Bientôt j’entendis les voix des deux invités américains qui étaient sortis de la
maison et attendaient probablement que le professeur auxiliaire les ramène à leur
pension. Ce dernier prenait son temps, et les deux hommes bavardaient dehors ;
l’un d’eux gloussait.
À minuit, aucun bruit venant de sa chambre. Allait-il encore me faire faux
bond ? Ce serait trop. Je ne l’avais pas entendu rentrer. Il allait devoir venir dans
ma chambre, alors… Ou devais-je quand même aller dans la sienne ? Attendre
serait une torture.
J’irais vers lui.
Je sortis un instant sur le balcon et jetai un coup d’œil du côté de sa chambre.
Pas de lumière. J’allais quand même toquer à sa porte.
Ou je pouvais attendre. Ou ne pas y aller du tout.
Cette dernière option me parut soudain être ce que je voulais le plus au
monde ; c’était comme si quelqu’un qui avait déjà chuchoté une ou deux fois
dans mon sommeil, voyant que je ne me réveillais pas, m’avait finalement tapé
sur l’épaule et m’encourageait maintenant à chercher toute bonne raison de
remettre la chose à plus tard. L’idée coulait sur moi comme de l’eau sur une
vitrine de fleuriste, comme une fraîche lotion lénifiante après qu’on a passé toute
la journée au soleil, aimant le soleil mais plus encore le baume. Comme un
engourdissement, l’idée agit d’abord sur vos extrémités puis gagne le reste de
votre corps, donnant toutes sortes d’arguments, en commençant par les plus sots
– il est bien trop tard pour quoi que ce soit cette nuit – avant de passer aux plus
sérieux – comment pourras-tu regarder les autres en face, comment pourras-tu te
regarder en face ?
Pourquoi n’avais-je pas eu cette idée avant ? Parce que je voulais la savourer
et la garder pour la fin ? Parce que je voulais que les contre-arguments surgissent
d’eux-mêmes, sans que j’y fusse pour quelque chose, pour qu’on ne puisse pas
me les reprocher ? N’essaie pas, n’essaie pas cela, Elio. C’était la voix de mon
grand-père. J’étais son homonyme, et il me parlait du lit où il avait franchi une
frontière bien plus redoutable que celle que j’imaginais entre ma chambre et
celle d’Oliver. Renonce. Qui sait ce que tu trouveras quand tu seras dans cette
chambre ? Non l’ardeur de la découverte mais l’ombre du désespoir quand le
désenchantement aura propagé la honte dans chaque nerf trop tendu de ton
corps. Chaque étoile que tu vois ce soir connaît déjà ton tourment, tes ancêtres
sont réunis ici et murmurent Non c’andà, n’y va pas.
Mais j’aimais la peur – si c’était bien de la peur –, et cela ils ne le savaient
pas, mes ancêtres. C’était la face cachée de la peur que j’aimais, semblable à la
plus douce laine sur le ventre des plus rudes moutons. J’aimais l’audace qui me
faisait aller de l’avant ; elle m’excitait, parce qu’elle naissait de l’excitation elle-
même. « Tu me tueras si tu arrêtes » – ou était-ce : « Je mourrai si tu arrêtes. »
Chaque fois que j’entendais ces mots, je ne pouvais résister.
Je toque à la vitre, doucement. Mon cœur bat follement. Je n’ai peur de rien,
alors pourquoi être si effrayé ? Pourquoi ? Parce que tout m’effraie, parce que la
peur et le désir se jouent l’un de l’autre et de moi, je ne peux même plus faire la
différence entre vouloir qu’il ouvre la porte et souhaiter qu’il m’ait fait faux
bond.
Mais à peine ai-je toqué à la vitre que j’entends de légers bruits à l’intérieur,
comme ceux de quelqu’un qui cherche à tâtons ses espadrilles. Puis je vois
s’allumer une faible lueur. Je me souviens d’avoir acheté cette veilleuse à
Oxford avec mon père, un soir, au début du printemps dernier ; notre chambre
d’hôtel était trop sombre, il est descendu à la réception et on lui a dit qu’il y avait
au coin de la rue un magasin ouvert en permanence où on pouvait trouver des
lampes. Attends ici, je reviens tout de suite, m’a-t-il dit. Mais j’ai répondu que
j’irais avec lui et j’ai enfilé mon imper par-dessus ce même pyjama que je porte
ce soir.
« Je suis si content que tu sois venu, dit Oliver. Je t’entendais bouger dans ta
chambre et j’ai cru un moment que tu t’apprêtais à te coucher et avais changé
d’avis.
— Moi, changer d’avis ? Bien sûr que j’allais venir. »
C’était étrange de le voir ainsi, presque timide et embarrassé. Je m’étais
attendu à une volée de mini-ironies, c’était pourquoi j’étais nerveux. Au lieu de
cela, il m’accueillait comme quelqu’un qui s’excuse de ne pas avoir eu le temps
d’acheter de meilleurs biscuits pour le thé de cinq heures.
Je franchis le seuil de ce qui était habituellement ma chambre et fus
déconcerté par une odeur que j’eus du mal à reconnaître, parce qu’elle aurait pu
être une combinaison de tant de choses, avant de remarquer la serviette roulée au
bas de la porte donnant sur le palier. Un cendrier à moitié plein était posé sur un
de ses deux oreillers.
« Entre », dit-il et il referma la porte-fenêtre. J’avais dû rester planté là, inerte
et figé.
Il parlait à voix basse comme moi. Un bon signe.
« Je ne savais pas que tu fumais…
— De temps en temps. » Il alla vers le lit et s’assit en tailleur au beau milieu.
Ne sachant pas quoi faire ou dire d’autre, je marmonnai : « Je suis nerveux.
— Moi aussi.
— Moi plus que toi. »
Il essaya de dissiper d’un sourire la gêne entre nous et me tendit le joint.
Ça me donnait quelque chose à faire.
J’avais failli le serrer dans mes bras en passant du balcon dans la pièce, mais
je m’étais retenu à temps, pensant qu’un tel geste après des moments aussi froids
entre nous toute la journée était inapproprié. Ce n’est pas parce que quelqu’un
vous a dit qu’il vous verra à minuit que vous devez vous croire autorisé à
l’étreindre alors que vous vous êtes à peine serré la main toute la semaine. Je me
souvenais d’avoir pensé avant de toquer à la vitre : Le serrer dans mes bras. Non.
Si…
Maintenant j’étais dans la chambre. Il était assis en tailleur sur le lit. Il avait
l’air plus petit, plus jeune. Je me tenais gauchement au pied du lit, sans savoir
que faire de mes mains. Il avait dû me voir essayer de les laisser sur mes hanches
puis les mettre dans mes poches et de nouveau sur mes hanches.
Je me sentais ridicule à cause de ça et de ce mouvement pour le prendre dans
mes bras que j’avais réprimé et que j’espérais qu’il n’avait pas remarqué.
J’avais l’impression d’être un enfant laissé seul pour la première fois avec son
précepteur.
« Allons, assieds-toi. »
Voulait-il dire sur une chaise ou sur le lit ?
Hésitant, je m’assis sur le lit face à lui, en tailleur comme lui, comme si c’était
le protocole admis entre des hommes qui se retrouvent à minuit. Je veillais à ce
que nos genoux ne se touchent pas. Parce que ça le gênerait sans doute, comme
ça le gênerait que je le serre dans mes bras, comme ça l’avait gêné quand, faute
d’une meilleure façon de montrer que je voulais rester encore un peu sur le
tertre, j’avais posé ma main sur son entrejambe.
Mais avant d’avoir eu le temps d’exagérer la distance entre nous, j’eus
l’impression de sentir couler sur moi l’eau ruisselant sur la vitrine du fleuriste, ce
qui emporta toute ma timidité et mes inhibitions. Nerveux ou pas, je ne me
souciais plus d’examiner chacune de mes impulsions. Si je suis stupide, eh bien
soit. Si je touche son genou, eh bien je le toucherai. Si je veux le serrer dans mes
bras, je le ferai. J’avais besoin de m’adosser à quelque chose, alors je me
rapprochai de la tête de lit et m’y adossai à côté de lui.
Je regardai le lit. Je pouvais le voir clairement à présent. C’était là que j’avais
passé tant de nuits à rêver d’un tel moment. Et maintenant j’y étais. Dans moins
de trois semaines, je dormirais de nouveau dans ce lit. J’allumerais ma veilleuse
d’Oxford et me souviendrais d’avoir entendu, sur le balcon, le frôlement de ses
pieds cherchant ses espadrilles à tâtons. Je me demandais si j’y penserais avec
chagrin. Ou honte. Ou indifférence, espérais-je.
« Ça va ? demanda-t-il.
— Ça va. »
Il n’y avait absolument rien à dire. Je touchai ses orteils avec les miens. Puis,
sans réfléchir, je glissai mon gros orteil entre le sien et son deuxième orteil. Il
n’eut pas de mouvement de retrait, il ne réagit pas. J’avais envie de toucher
chacun de ses orteils avec les miens. Puisque j’étais assis à sa gauche, ce
n’étaient probablement pas ceux qui m’avaient touché pendant le déjeuner
l’autre jour. C’était son pied droit qui était coupable… J’essayai de l’atteindre
avec mon pied droit, en évitant de toucher ses genoux, comme si quelque chose
me disait qu’ils m’étaient interdits. « Que fais-tu ? dit-il finalement. – Rien. » Je
ne le savais pas moi-même, mais peu à peu son corps commença à répondre à
mes mouvements, presque distraitement, sans conviction, non moins
gauchement que le mien, comme pour dire : Qu’y a-t-il d’autre à faire que de
rendre la politesse quand quelqu’un touche vos orteils avec les siens ? Après
cela, je me rapprochai de lui et je le serrai dans mes bras. Un geste d’enfant dans
lequel j’espérais qu’il verrait une étreinte. Il ne réagit pas. « C’est un début »,
dit-il enfin, peut-être avec un peu plus d’ironie dans la voix que je ne l’aurais
souhaité. Au lieu de répondre, je haussai les épaules, en espérant qu’il le sentirait
et ne poserait plus de questions. Je ne voulais pas qu’on parle. Moins nous
parlerions, plus nos mouvements seraient libres. J’aimais le serrer dans mes bras.
« Est-ce que ça te rend heureux ? » demanda-t-il.
Je hochai la tête, en espérant encore qu’il sentirait ce mouvement sans
éprouver le besoin de parler.
Finalement, comme si ma position l’incitait à le faire, il posa son bras sur mes
épaules. Ce bras ne me caressait pas, ni ne me serrait fort. La dernière chose que
je voulais à ce stade c’était une simple camaraderie. C’est pourquoi, sans
interrompre mon étreinte, je la relâchai juste le temps de glisser mes bras sous
son ample chemise. Je voulais sentir sa peau contre la mienne.
« Tu es sûr d’en avoir envie ? » demanda-t-il comme si ce doute était la raison
de son hésitation depuis le début.
Je hochai encore la tête. Je mentais. Je n’en étais plus sûr du tout. Je me
demandais quand mon étreinte finirait, quand lui ou moi nous en lasserions.
Bientôt ? Plus tard ? Maintenant ?
« On n’a pas parlé », dit-il.
Je haussai les épaules comme pour dire : Pas la peine.
Il prit mon visage dans ses mains et me regarda comme il l’avait fait ce jour-là
sur le tertre, cette fois plus intensément encore parce que nous savions tous les
deux que nous avions déjà franchi l’obstacle. « Je peux t’embrasser ? » Quelle
question, après notre baiser sur le tertre ! Ou avions-nous effacé l’ardoise,
repartions-nous de zéro ?
Je ne répondis pas. Sans hocher la tête, j’avais déjà posé mes lèvres sur les
siennes, comme j’avais embrassé Marzia la nuit précédente. Quelque chose
d’inattendu semblait s’estomper entre nous, et, un bref instant, j’eus l’impression
qu’il n’y avait aucune différence d’âge entre nous : juste deux hommes
s’embrassant, et cela même parut se brouiller, car il me semblait que ce n’étaient
pas deux hommes mais simplement deux êtres… J’aimais cette impression
d’égalité. J’aimais me sentir à la fois plus jeune et plus âgé – un être humain, un
homme, un Juif avec un autre. J’aimais la veilleuse ; elle me donnait un
sentiment de confort et de sécurité, comme cette autre nuit dans une chambre
d’hôtel à Oxford. J’aimais même l’aspect défraîchi et mélancolique de ma vieille
chambre, qui était jonchée de ses affaires mais devenait d’une certaine manière
plus habitable quand c’était lui qui l’occupait : une image ici, une chaise
transformée en table basse là, des livres, des cartes à jouer, des disques.
Je décidai de me glisser sous le drap. J’aimais l’odeur. Je voulais aimer
l’odeur. J’aimais même qu’il y eût des choses sur le lit qui n’avaient pas été
enlevées, cela ne me gênait pas de les sentir contre mon genou ou mon pied
parce qu’elles étaient à lui et faisaient partie de sa vie, de son monde.
Il se glissa sous le drap aussi, et se mit aussitôt à me déshabiller. Je m’étais
demandé non sans inquiétude comment je m’y prendrais pour me dévêtir,
comment, s’il ne m’aidait pas, je ferais ce que faisaient tant de filles dans les
films – retirerais ma chemise, laisserais tomber mon pantalon et resterais là, nu
comme un ver, les bras ballants, comme pour dire : Voilà qui je suis, voilà
comment je suis fait, tiens, prends-moi, je suis à toi. Mais son initiative avait
résolu le problème. Il chuchotait : « Hop, et hop, et hop, et hop », ce qui me fit
rire, et soudain je fus complètement nu, sentant le poids du drap sur mon sexe
tendu, je n’avais plus aucun secret, parce que vouloir être au lit avec lui était
mon seul secret et je le partageais maintenant avec lui. Comme c’était
merveilleux de sentir ses mains sur tout mon corps sous le drap, comme si une
partie de nous-mêmes, telle une équipe de reconnaissance, était déjà parvenue à
l’intimité, tandis que les parties hors du drap en étaient encore aux échanges
d’amabilités, comme des retardataires tapant du pied dans le froid à la porte
d’une boîte de nuit où tous les autres se réchauffent déjà les mains… Il était
encore habillé et je ne l’étais plus. J’aimais être nu avant lui. Puis il m’embrassa,
et m’embrassa encore, plus ardemment cette fois, comme s’il se laissait enfin
aller lui aussi. À un certain moment je me rendis compte qu’il était nu aussi, bien
que je n’eusse pas remarqué qu’il se déshabillait, mais il l’était bel et bien, je
sentais tout son corps contre le mien. À quoi avais-je pensé ? J’avais eu
l’intention de poser la délicate question relative à la santé, mais il semblait que
cela aussi eût reçu une réponse un moment plus tôt, car lorsque je trouvai enfin
le courage de la poser, il répondit : « Je te l’ai dit, tout va bien. – Est-ce que je
t’ai dit que ça va pour moi aussi ? – Oui. » Il sourit. Je détournai les yeux, parce
qu’il me regardait fixement et je savais que je rougissais et que je tiquerais, mais
je voulais malgré tout qu’il me regarde, même si ça m’embarrassait, et je voulais
continuer à le regarder aussi tandis que nous prenions notre position de lutte
simulée, ses épaules effleurant mes genoux. Quel chemin avions-nous parcouru
depuis l’après-midi où j’avais ôté mon maillot de bain pour mettre le sien et
pensé que jamais nos corps ne pourraient être plus proches. Maintenant ceci.
J’étais au bord de quelque chose, mais je voulais aussi que cela dure à jamais,
parce que je savais qu’il n’y aurait pas de retour en arrière possible. Lorsque cela
arriva, ce ne fut pas comme je l’avais rêvé, mais avec une douleur qui me forçait
à révéler plus de moi-même que je ne l’aurais souhaité. J’esquissai un
mouvement pour l’arrêter, et quand il le remarqua il demanda bien si je voulais
qu’il arrête, mais je ne répondis pas, ou ne sus pas quoi répondre, et une éternité
sembla passer entre mon hésitation à me décider et son instinct de le faire pour
moi. À partir de maintenant, pensai-je, à partir de maintenant… J’avais, comme
jamais encore dans ma vie, le sentiment très net d’arriver dans un lieu très cher,
de vouloir que cela ne cesse jamais, d’être moi, moi, moi, moi, et personne
d’autre, juste moi, de trouver dans chaque frisson qui courait le long de mes bras
quelque chose de totalement inconnu et pourtant de tout à fait familier, comme si
tout ceci avait fait partie de moi toute ma vie et que je l’eusse égaré et qu’il
m’eût aidé à le retrouver. Mon rêve avait eu raison – c’était comme de rentrer
chez soi, comme demander, où ai-je été jusqu’à présent, ce qui était une autre
façon de demander, où étais-tu dans mon enfance, Oliver, ce qui était encore une
autre façon de demander, qu’est la vie sans ceci, et c’est pourquoi, finalement, ce
fut moi, et non lui, qui ne pus m’empêcher de dire, non une seule fois, mais de
nombreuses fois : Tu me tueras si tu arrêtes, tu me tueras si tu arrêtes, parce que
c’était aussi ma façon de réunir le rêve et le fantasme entre nous, en prononçant
ses paroles longtemps désirées, en mettant dans ma bouche les mots que j’avais
mis dans sa bouche, échange de mots bouche à bouche, et c’est alors que je dus
commencer à proférer des obscénités qu’il répéta après moi, tout bas d’abord,
jusqu’au moment où il me dit : « Appelle-moi par ton nom et je t’appellerai par
le mien », ce que je n’avais encore jamais fait et qui, dès que je prononçai mon
propre prénom comme s’il était le sien, m’emporta dans un monde que je n’avais
encore jamais partagé avec personne et que je n’ai jamais retrouvé depuis.

Avions-nous fait du bruit ?
Il sourit. Rien à craindre.
Je pensais même avoir sangloté, mais je n’en étais pas sûr. Il prit sa chemise et
m’essuya avec. Mafalda cherchait toujours des traces suspectes. « Elle n’en
trouvera pas, dit-il. – J’appelle cette chemise “Bouffante”, tu la portais le jour de
ton arrivée, elle contient plus de toi que de moi. – J’en doute », dit-il. Il ne
voulait pas me lâcher encore ; quand nos corps se séparèrent, je crus me rappeler,
très vaguement, que j’avais repoussé distraitement un livre qui s’était retrouvé
sous mon dos pendant qu’il était encore en moi. Maintenant le livre était sur le
tapis. Quand m’étais-je rendu compte que c’était un exemplaire de Se l’amore ?
Où avais-je trouvé le temps, dans le feu de la passion, de me demander s’il était
allé à la soirée-lecture le soir où j’étais entré dans la librairie avec Marzia ?
Étranges pensées qui semblaient venir d’un lointain passé, pas plus d’une demi-
heure plus tard.
Cela m’a pris un peu plus tard alors que j’étais encore dans ses bras –
m’emplissant, avant que je ne prenne conscience que je m’étais assoupi, d’un
sentiment de crainte et d’anxiété que je ne comprenais pas. J’étais nauséeux,
comme si j’avais vomi et avais besoin non seulement de plusieurs douches mais
aussi d’un bain pour me purifier le corps et la bouche. J’avais besoin d’être loin
– de lui, de cette chambre, de ce qu’on avait fait ensemble. C’était comme si je
revenais lentement de quelque affreux cauchemar mais n’avais pas encore tout à
fait retrouvé la réalité et n’étais pas sûr de le vouloir, parce que ce qui
m’attendait n’allait pas être beaucoup mieux, même si je savais que je ne
pouvais pas me raccrocher à cette chose informe, cauchemardesque, qui me
faisait l’effet d’être le plus grand nuage de remords et de dégoût de moi-même
qui eût jamais assombri ma vie. Je ne serais plus jamais le même. Avec quel
empressement je l’avais laissé me faire ces choses, et avec quelle ardeur j’y
avais participé, et l’avais encouragé et imploré : S’il te plaît n’arrête pas.
Maintenant son foutre était collé sur ma poitrine comme une preuve que j’avais
franchi une ligne terrible, non vis-à-vis de ceux qui m’étaient le plus chers, ni
même vis-à-vis de moi-même, ou de quoi que ce fût de sacré, ou de l’espèce
humaine qui nous avait rendus si proches, pas même vis-à-vis de Marzia, qui se
tenait maintenant comme une lointaine sirène sur quelque insignifiant récif
presque submergé, léché par les vagues tandis que je m’efforçais de nager vers
elle, appelant d’un tourbillon d’anxiété dans l’espoir qu’elle ferait partie de la
collection d’images qui pourrait m’aider à me remettre avant l’aube. Ce n’étaient
pas ceux-là que j’avais offensés, mais ceux qui n’étaient pas encore nés ou
rencontrés et que je ne pourrais jamais aimer sans me rappeler cette masse de
honte et de dégoût entre ma vie et la leur. Cela hanterait et souillerait mon amour
pour eux, et entre nous il y aurait ce secret qui pourrait ternir tout ce qu’il y avait
de bon en moi.
Ou avais-je offensé quelque chose de plus profond encore ? Qu’était-ce alors ?
Le dégoût que j’éprouvais avait-il toujours été là, quoique camouflé, et
n’avait-il eu besoin que d’une nuit comme celle-ci pour surgir en moi ?
Avec la nausée, quelque chose comme du remords – était-ce donc vraiment
cela ? – commença à me saisir et sembla se préciser à mesure que je prenais
conscience de la première lueur du jour derrière les vitres.
Comme la lumière obscurcie par un nuage, cependant, le remords, si c’était
bien du remords, parut s’estomper un petit moment. Mais quand, toujours étendu
dans le lit, je sentis de nouveau la douleur, il revint bien vite comme pour
marquer un point chaque fois que je croyais en avoir fini avec lui. J’avais su que
ça ferait mal. Ce que je n’avais pas prévu, c’est que la douleur serait ainsi mêlée
à de soudaines pointes de remords. Personne ne m’avait parlé de ça non plus.
Dehors c’était vraiment l’aube maintenant.
Pourquoi me regardait-il comme ça ? Avait-il deviné ce que je ressentais ?
« Tu n’es pas heureux », dit-il.
Je haussai les épaules.
Ce n’était pas lui que je détestais – mais ce que nous avions fait. Je ne voulais
pas qu’il scrute mon cœur ; pas maintenant. Je voulais m’extirper de ce bourbier
de dégoût de soi et je ne savais pas comment faire.
« Tu te sens écœuré, c’est ça ? »
Nouveau haussement d’épaules.
« Je savais qu’on n’aurait pas dû. Je le savais », répéta-t-il. Pour la première
fois je le voyais hésiter, en proie au doute. « On aurait dû parler…
— Peut-être », dis-je.
De toutes les choses que j’aurais pu dire ce matin-là, cet insignifiant peut-être
était la plus cruelle.
« Tu as détesté ? »
Non, je n’avais pas détesté du tout. Mais ce que j’éprouvais était pire que
l’aversion. Je ne voulais pas me souvenir, je ne voulais pas y penser. Seulement
l’oublier. Ce n’était jamais arrivé. J’avais essayé et ça ne marchait pas pour moi,
maintenant je voulais tout effacer, rembobiner le film, revenir à ce moment où
j’allais sortir sur le balcon pieds nus, je n’irais pas plus loin, je resterais seul
dans ma chambre à ruminer et ne saurais jamais – il valait mieux débattre
indéfiniment avec mon corps qu’éprouver ce que j’éprouvais maintenant.
Elio, Elio, nous t’avons averti, n’est-ce pas ?
J’étais là dans son lit, y restant encore par excès de courtoisie. « Tu peux aller
te coucher, si tu veux », dit-il – peut-être les paroles les plus affectueuses qu’il
m’eût jamais dites –, une main sur mon épaule, tandis que, tel Judas, je me
répétais, S’il savait… S’il savait que je voudrais être à des lieues et des années
de lui. Je l’étreignis et fermai les yeux. « Tu me regardes », dis-je, les yeux clos.
J’aimais être regardé avec mes yeux fermés.
J’avais besoin qu’il fût aussi loin que possible, si je devais me sentir mieux et
oublier – mais j’avais aussi besoin qu’il fût tout près, au cas où ce tourment
empirerait et où il n’y aurait personne vers qui me tourner.
En même temps, une autre partie de moi-même était heureuse que tout cela fût
derrière moi. Il ne m’obsédait plus. Je paierais le prix. Les questions étaient :
Comprendrait-il ? Et pardonnerait-il ?
Ou était-ce un autre stratagème pour conjurer un autre accès de dégoût et de
honte ?

De bon matin, nous allâmes nager un moment ensemble. Il me semblait que
c’était la dernière fois qu’on serait ensemble comme ça. Après j’allais remonter
dans ma chambre, me rendormir, me réveiller, prendre mon petit déjeuner, sortir
dans le jardin avec mes partitions et passer ces merveilleuses heures matinales
absorbé dans la transcription de Haydn, sentant parfois une pointe d’anxiété en
songeant à sa froideur renouvelée chaque matin à venir, mais me rappelant que
nous avions dépassé ce stade, que je l’avais eu en moi quelques heures plus tôt à
peine et que plus tard il avait joui sur ma poitrine, parce qu’il avait dit qu’il le
voulait, et je l’avais laissé faire, peut-être parce que je n’avais pas encore joui
moi-même et que ça m’excitait de le voir grimacer et jouir sous mes yeux.
Maintenant il avançait dans la mer avec sa chemise sur le dos. Je savais ce
qu’il faisait. Si Mafalda posait la question, il prétendrait qu’il l’avait mouillée
par accident.
Ensemble nous nageâmes vers un gros rocher. Nous parlâmes. Je voulais qu’il
pense que j’étais heureux d’être avec lui. J’avais voulu que la mer lave le foutre
sur ma poitrine, mais il collait encore à ma peau. Bientôt, après le savon et la
douche, tous mes doutes sur moi-même, qui avaient commencé trois ans plus tôt
lorsqu’un jeune homme inconnu à bicyclette s’était arrêté, était revenu vers moi,
avait posé un bras sur mes épaules et, avec ce geste, éveillé ou hâté quelque
chose qui aurait peut-être mis beaucoup plus de temps à se frayer un chemin
jusqu’à ma conscience – tous ces doutes allaient enfin être chassés aussi,
dispersés comme une vilaine rumeur sur moi, ou une fausse croyance, libérés
comme un djinn qui aurait purgé sa peine et serait maintenant purifié par le doux
parfum du savon à la camomille qu’on trouvait dans chacune de nos salles de
bains.
Nous nous assîmes sur un des rochers et parlâmes encore. Pourquoi n’avions-
nous pas parlé comme ça avant ? Je ne l’aurais pas désiré aussi désespérément si
nous avions pu avoir ce genre d’amitié des semaines plus tôt. Peut-être aurions-
nous pu éviter de coucher ensemble. Je voulais lui dire que j’avais fait l’amour
avec Marzia l’autre nuit à moins de deux cents mètres de l’endroit où nous nous
trouvions. Mais je ne le fis pas. Nous parlâmes du Tout est consommé de Haydn,
que je venais de transcrire. Je pouvais en parler sans avoir le sentiment que je le
faisais pour l’impressionner, ou attirer son attention, ou jeter une passerelle
bancale entre nous. Je pouvais parler de cette œuvre pendant des heures – quelle
belle amitié ç’aurait pu être.
Il ne me vint pas à l’esprit, tandis que je me sentais presque grisé d’être
délivré de mon obsession et même un peu déçu d’en avoir si aisément guéri
après un sortilège de plusieurs semaines, que ce désir de discuter de Haydn
d’une manière aussi inhabituellement détendue que nous le faisions maintenant
venait de ce qu’il y avait de plus vulnérable en moi, que si le désir devait
resurgir, il pouvait tout aussi facilement s’insinuer par cette porte-là, que j’avais
toujours supposé être la plus sûre, que par la vue de son corps presque nu près de
la piscine.
À un moment il m’interrompit.
« Comment te sens-tu ?
— Bien. Bien », répondis-je.
Il ajouta, avec un sourire un peu gêné et comme pour corriger sa première
question : « Ça va partout ? »
Je souris aussi faiblement, sachant que je me repliais déjà sur moi-même,
fermais les portes et fenêtres entre nous, soufflais toutes les bougies parce que le
soleil était levé de nouveau et projetait de longues ombres de honte.
« Je voulais dire…
— Je sais ce que tu voulais dire. Ça fait mal.
— Mais est-ce que ça t’a déplu quand j’ai… ? »
Je détournai la tête, comme si je voulais éviter qu’un courant d’air froid ne me
touche le visage. « On doit vraiment en parler ? » dis-je.
J’avais prononcé les mots que Marzia avait elle-même prononcés quand
j’avais voulu savoir si elle avait aimé ce que je lui avais fait.
« Pas si tu ne le veux pas. »
Je savais exactement de quoi il voulait parler : du moment où j’avais failli lui
demander d’arrêter.
Maintenant ma seule pensée, tandis que nous parlions, était qu’aujourd’hui
j’allais me promener avec Marzia et que chaque fois qu’on s’assoirait quelque
part j’aurais mal. L’indignité de cela. M’asseoir sur les remparts de la ville – là
où tous les garçons et les filles de notre âge s’assemblaient le soir lorsqu’ils
n’étaient pas à la terrasse des caffès – et être contraint de tressaillir et de me
rappeler chaque fois ce que j’avais fait la nuit dernière. La vieille blague parmi
les collégiens. Voir Oliver me voir tressaillir et penser : C’est moi qui t’ai fait ça,
hein ?
Je regrettais qu’on ait couché ensemble. Même son corps me laissait
indifférent. Sur le rocher où nous étions assis, je regardais ce corps comme on
regarde de vieux vêtements qu’on met dans un carton pour l’Armée du Salut.
Épaule : OK.
Espace entre partie interne et externe du coude, que j’avais adoré : OK.
Entrejambe : OK.
Cou : OK.
Courbes de l’abricot : OK.
Pied – oh, ce pied : mais, oui, OK.
Sourire sur ses lèvres, quand il avait dit : Ça va partout ? Oui, vérifier ça
aussi. Ne rien laisser au hasard.
Je les avais tous adorés. Je les avais touchés comme une civette se frotte aux
objets qu’elle convoite. Ils avaient été à moi pour une nuit. Je n’en voulais plus.
Ce que je ne pouvais me rappeler, et moins encore comprendre, c’était comment
j’avais pu les désirer autant, faire tout ce que j’avais fait pour être près d’eux, les
toucher, dormir avec eux… Après notre bain, j’allais prendre cette douche tant
attendue. Oublier, oublier.
Quand nous revînmes à la nage vers notre point de départ, il me demanda,
comme si ça lui était venu après coup : « Est-ce que tu vas m’en vouloir pour
hier soir ?
— Non », répondis-je. Mais j’avais répondu trop vite pour que cela parût
vraiment sincère. Pour atténuer l’ambiguïté de ce « non », je dis que j’allais sans
doute avoir envie de dormir toute la journée. « Je ne crois pas que je pourrai
faire du vélo aujourd’hui.
— Parce que… » Il ne me posait pas une question ; il donnait la réponse.
« Oui, parce que. »
L’idée m’effleura qu’une des raisons pour lesquelles j’avais décidé de ne pas
le tenir trop vite à l’écart était non seulement que je voulais éviter de le blesser
ou de l’inquiéter ou de créer une situation gênante à la maison, mais que je
n’étais pas sûr que dans quelques heures je ne le désirerais pas de nouveau
désespérément.
Quand nous arrivâmes sur notre balcon, il hésita à la porte puis entra dans ma
chambre. Cela me prit au dépourvu. « Enlève ton maillot. » C’était étrange, mais
je n’eus pas le courage de désobéir. Alors je l’ôtai. C’était la première fois que
j’étais nu devant lui en plein jour. J’étais embarrassé et je commençais à me
sentir nerveux. « Assieds-toi. » À peine eus-je obtempéré qu’il approcha son
visage de mon sexe et le prit dans sa bouche ; il durcit en un rien de temps. « On
va réserver ça pour plus tard », dit-il, un sourire ironique aux lèvres, avant de
s’éclipser.
Était-ce sa vengeance parce que j’avais cru en avoir fini avec lui ?
Toujours est-il qu’il ne restait soudain plus rien de mon assurance, de ma liste
de vérifications ni de mon désir d’en finir avec lui. Beau travail. Je me séchai,
mis le pantalon de pyjama que j’avais porté cette nuit-là, me jetai sur mon lit, et
ne me réveillai que lorsque Mafalda frappa à ma porte en demandant si je
voulais des œufs au petit déjeuner.
La bouche qui allait manger ces œufs avait exploré les parties les plus intimes
de son corps cette nuit.
Comme avec une gueule de bois, je me demandais quand la nausée passerait.
De temps en temps, une sensation douloureuse déclenchait un regain de gêne
et de honte. Quiconque a prétendu que l’âme et le corps se rencontrent dans la
glande pinéale était un âne. C’est dans le trou du cul, idiot.

Lorsqu’il nous rejoignit à la table du petit déjeuner, il portait mon maillot de
bain. Personne n’y aurait pris garde puisque chez nous chacun se servait toujours
du maillot qui lui tombait sous la main, mais c’était la première fois qu’il le
faisait et c’était celui que j’avais porté de bon matin quand nous étions allés
nager. Le voir porter mon maillot était presque insupportablement excitant. Et il
le savait. Ça nous excitait tous les deux. L’idée de son sexe contre les mailles du
tissu qui avait recouvert le mien me rappelait comment, sous mes yeux, et après
tant d’efforts, il avait déchargé sur ma poitrine. Mais ce n’était pas cela qui
m’excitait. C’était l’interperméabilité de nos corps – ce qui était à moi était
soudain à lui, de même ce qui lui appartenait pouvait être tout à moi maintenant.
Étais-je en train d’être séduit de nouveau ? Il décida de s’asseoir à côté de moi
et, à un moment où personne ne nous regardait, glissa son pied non pas sur, mais
sous le mien. Je savais que la plante de mon pied était rugueuse car je marchais
souvent pieds nus ; la sienne était douce ; la nuit dernière j’avais embrassé son
pied et sucé ses orteils ; maintenant ils étaient nichés sous mon pied calleux et je
devais protéger mon protecteur.
Il ne me laissait pas l’oublier. Je me rappelais l’histoire de cette princesse
mariée qui, après avoir couché avec un jeune vassal une nuit, l’avait fait
sommairement exécuter au matin dans un cachot par les gardes du palais sous un
prétexte fallacieux, non seulement pour éliminer toute preuve de l’adultère, ou
pour empêcher son jeune amant de devenir gênant s’il pensait avoir droit à ses
faveurs, mais pour supprimer la tentation de réitérer la transgression le soir
même. Oliver devenait-il gênant pour moi ? Et que devais-je faire – le dire à ma
mère ?
Ce matin-là il alla en ville seul. Bureau de poste, la signora Milani, la tournée
habituelle. Je le vis pédaler au loin le long du chemin bordé de cyprès, portant
toujours mon maillot. Personne n’avait jamais porté un de mes vêtements en
dehors de chez nous. Peut-être les métaphores les plus concrètes sont-elles une
façon maladroite de comprendre ce qui se passe quand deux êtres ont besoin,
non seulement d’être près l’un de l’autre, mais de devenir si totalement
malléables que chacun devient l’autre. Être qui j’étais grâce à toi. Lui, qui il était
grâce à moi. Être dans sa bouche tandis qu’il était dans la mienne et ne plus
savoir, lequel de nos deux sexes, le mien ou le sien, était dans ma bouche. Il était
mon passage secret vers moi-même – tel un catalyseur qui nous permet de
devenir qui nous sommes, le corps étranger, le stimulateur, le greffon, l’électrode
qui envoie toutes les bonnes impulsions, la broche en acier qui maintient l’os
brisé d’un soldat, le cœur d’un autre qui nous rend davantage nous-même que
nous ne l’étions avant la transplantation.
Cette pensée me donna subitement envie de laisser tomber tout ce que je
comptais faire ce jour-là et de me précipiter vers lui. J’attendis une dizaine de
minutes, puis je pris mon vélo malgré ce que j’avais dit à ce sujet et, empruntant
le raccourci qui passait devant chez Marzia, grimpai le raidillon aussi vite que je
le pus. Quand je débouchai sur la piazzetta, je me rendis compte que j’arrivais
quelques instants après lui. Il avait garé son vélo et déjà acheté le Herald
Tribune, et se dirigeait vers la poste – sa première étape. « Il fallait que je te
voie, dis-je en courant vers lui. – Pourquoi, il y a un problème ? – Il fallait
seulement que je te voie. – N’en as-tu pas assez de moi ? » Je le croyais, allais-je
dire, et je le voulais. « Je voulais juste être avec toi », dis-je. Puis, pris de doute :
« Si tu veux, je vais rentrer maintenant. » Immobile, il laissa retomber la main
qui tenait son paquet de lettres à envoyer, et me regarda en hochant la tête. « Ne
sais-tu pas comme je suis heureux qu’on ait couché ensemble ? »
Je haussai les épaules comme pour écarter un autre compliment. J’étais
indigne de compliments, surtout venant de lui. « Je ne sais pas.
— Ça te ressemble bien. Je ne veux rien regretter – y compris ce dont tu n’as
pas voulu me laisser parler ce matin. Je crains seulement de t’avoir perturbé. Ni
toi ni moi ne devons payer. »
Je savais à quoi il faisait allusion mais n’en laissai rien paraître. « Je ne le
dirai à personne. Il n’y aura aucun problème.
— Je ne voulais pas dire ça. Mais je suis sûr que je paierai d’une manière ou
d’une autre… » Et pour la première fois en plein jour j’entrevis un autre Oliver.
« Pour toi, quoi que tu en penses, ce n’est encore qu’un jeu, ce que ça devrait
être. Pour moi c’est autre chose, une chose que je ne comprends pas et cela
m’effraie.
— Tu regrettes que je sois venu ? » Étais-je délibérément stupide ?
« Je t’embrasserais maintenant si je le pouvais.
— Moi aussi. »
Juste avant qu’il n’entre dans le bureau de poste je lui murmurai à l’oreille :
« Baise-moi, Elio. »
Il se souvint et aussitôt prononça trois fois d’une voix gémissante son propre
prénom, comme il l’avait fait cette nuit-là. Je me sentais déjà bander. Puis, pour
le taquiner avec les mots mêmes qu’il m’avait dits plus tôt ce matin-là, je
chuchotai : « On va réserver ça pour plus tard. »
Je lui dis alors que À plus ! me ferait toujours penser à lui. Il rit et dit : « À
plus ! » – voulant dire exactement ce que je voulais que cela signifiât pour
changer : pas seulement « au revoir », ou « dégage », mais « à plus tard pour
faire l’amour ». Je tournai les talons, et bientôt je fus de nouveau sur mon vélo,
dévalant le raidillon à toute vitesse, un grand sourire aux lèvres et chantant
presque.
Je n’avais jamais été aussi heureux. Rien ne pouvait aller de travers, tout me
souriait, toutes les portes s’ouvraient l’une après l’autre, et la vie n’aurait pu être
plus radieuse ; sa lumière, quand je tournais à droite ou à gauche ou essayais de
l’esquiver, me suivait comme celle d’un projecteur suit un acteur sur la scène.
J’avais envie de lui mais je pouvais tout aussi facilement vivre sans lui, et l’un
ou l’autre me convenait.
Je décidai de passer voir Marzia. Elle allait justement à la plage. Je me joignis
à elle, et nous descendîmes ensemble vers les rochers et nous allongeâmes au
soleil. J’aimais son odeur, j’aimais sa bouche. Elle ôta le haut de son maillot et
me demanda d’appliquer de la crème solaire sur son dos, sachant que mes doigts
effleureraient inévitablement ses seins. Sa famille avait une paillote au bord de la
plage, et elle dit qu’on devrait y entrer. Personne ne viendrait. Je fermai la porte
de l’intérieur, la fis asseoir sur la table, retirai son maillot, et mis mes lèvres là
où son corps sentait la mer. Elle se renversa en arrière et posa ses jambes sur mes
épaules. Étrange, pensai-je, comme chacun d’eux estompe et voile l’autre sans
l’exclure… Moins d’une demi-heure plus tôt je demandais à Oliver de me baiser
et maintenant j’allais faire l’amour à Marzia, et pourtant ils n’avaient rien d’autre
en commun que de connaître tous les deux un Elio qui se trouvait être une seule
et même personne.

Après le déjeuner Oliver dit qu’il devait retourner à B. pour remettre ses
dernières corrections à la signora Milani. Il jeta un coup d’œil dans ma direction
mais, voyant que je ne réagissais pas, se mit aussitôt en chemin. Après deux
verres de vin, j’avais hâte de pouvoir faire la sieste. Je pris deux grosses pêches
sur la table et embrassai ma mère en disant que je les mangerais plus tard. Dans
la chambre aux persiennes entrouvertes, je posai les fruits sur le dessus de table
en marbre, et puis me déshabillai complètement. Mon lit était tendu de draps
rayés de soleil, amidonnés, propres et frais – Dieu te bénisse, Mafalda. Voulais-
je être seul ? Oui. Une personne la nuit passée ; et encore à l’aube. Et ce matin
une autre. Maintenant j’étais allongé sur le drap, aussi heureux qu’un tournesol
qui vient de croître et d’éclore, plein de vigueur languide en cet après-midi d’été
ensoleillé. Étais-je content d’être seul maintenant que le sommeil me gagnait ?
Oui. Enfin, non. Si. Mais peut-être pas. Si, si, si. J’étais heureux, et c’était tout
ce qui comptait – sans les autres, avec les autres, j’étais heureux.
Une demi-heure plus tard, ou peut-être moins, je fus réveillé par la riche odeur
de café qui se répandait dans toute la maison. Même avec la porte fermée je la
sentais et je savais que ce n’était pas le café de mes parents, qui avait été préparé
et servi un moment plus tôt. C’était celui que Mafalda, son mari et Anchise
faisaient avec la machine à espressos napolitaine après avoir déjeuné à leur tour.
Bientôt ils feraient la sieste aussi. Déjà une lourde torpeur semblait gagner le
monde entier. Tout ce que je désirais, c’était que lui ou Marzia passe devant ma
porte-fenêtre et distingue, à travers mes persiennes entrebâillées, mon corps nu
étendu sur le lit. Lui ou Marzia – mais je voulais que quelqu’un passe là et me
remarque, et alors ce serait à lui de décider quoi faire. Je pourrais continuer à
somnoler ou, s’il venait près de moi, je ferais de la place pour lui et nous
dormirions ensemble. Je voyais l’un d’eux entrer dans ma chambre et prendre
une pêche sur la table et, le fruit à la main, s’approcher de moi et le porter à mon
sexe dur. Je sais que tu ne dors pas, dirait-il ou dirait-elle en pressant doucement
la pêche bien mûre sur mon dard jusqu’à ce qu’il fende le fruit le long du sillon
qui me rappelait tant le cul d’Oliver… L’idée m’obsédait et ne voulait pas me
lâcher.
Je me levai et pris une des pêches, l’ouvris à demi avec mes pouces, poussai le
noyau sur mon bureau, portai le fruit fendu, velouté et rose à mon bas-ventre et
l’y pressai de façon qu’il glissât le long de ma queue. Si Anchise savait, pensai-
je, s’il savait ce que je fais au fruit qu’il a entouré chaque jour de tant de soins et
de dévotion, avec son grand chapeau de paille et ses longs doigts noueux et
calleux qui arrachent sans cesse des mauvaises herbes à la terre assoiffée… Ses
pêches étaient plus des abricots que des pêches, mais plus grosses et plus
juteuses que des abricots. J’avais déjà essayé le règne animal. Maintenant je
passais au règne végétal. Ensuite viendraient les minéraux. L’idée me fit presque
rire. Le jus coulait sur ma queue. Si Oliver entrait maintenant, je le laisserais me
sucer comme il l’avait fait ce matin. Si Marzia venait, je la laisserais m’aider à
finir le travail… La pêche était douce et ferme, et lorsque je parvins finalement à
la couper en deux avec mon dard, je vis que son cœur rouge me faisait penser
non seulement à un anus, mais aussi à un vagin, alors tenant fermement chaque
moitié dans chaque main je me mis à les frotter contre ma bite en pensant
indistinctement à tel être ou telle chose, y compris la pauvre pêche, qui ignorait
ce qui lui était fait mais devait s’y prêter et y prenait peut-être même plaisir, ne
me semblait-il pas l’entendre me dire : Baise-moi, Elio, baise-moi plus fort, et au
bout d’un moment : Plus fort, j’ai dit ! tandis que je cherchais dans mon esprit
des images d’Ovide – n’y avait-il pas un personnage qui s’était métamorphosé
en pêche, et sinon, ne pouvais-je en inventer un ou deux sur-le-champ, mettons,
un jeune homme et une jeune fille infortunés qui dans leur suave beauté auraient
éconduit une envieuse déité, laquelle par dépit les aurait transformés en pêches,
et maintenant seulement, après trois mille ans, leur était-il donné ce qui leur
avait été si injustement pris et murmuraient-ils : Je mourrai quand tu auras fini,
et tu ne dois pas finir, ne dois jamais finir ? L’histoire m’excita tant que
l’orgasme ne tarda pas à venir – je sentais que je pouvais arrêter là, ou, avec un
seul mouvement de plus, jouir, ce que je fis, soigneusement, en visant le cœur
rouge de la pêche ouverte comme dans un rite d’insémination.
Quelle folie c’était… Je laissai la tension retomber, tenant toujours le fruit
dans mes deux mains, content de ne pas avoir sali le drap avec le jus ou le foutre.
Un moment plus tard, la pêche meurtrie et déchirée gisait sur mon bureau
comme la victime d’un viol honteuse et endolorie, désorientée et pourtant loyale,
s’efforçant de ne pas répandre ce que j’avais laissé en elle. Cela me fit penser
que je n’avais sans doute pas eu l’air très différent la nuit précédente après qu’il
eut joui en moi la première fois.
Je mis un tee-shirt, mais décidai de rester nu et me glissai sous le drap.
Je fus réveillé par le bruit du loquet des persiennes qu’on soulevait puis
remettait en place. Comme dans ce rêve que j’avais fait, quelqu’un venait vers
moi sur la pointe des pieds, non pour me surprendre, mais pour ne pas me
réveiller. Je savais que c’était Oliver et, les yeux toujours fermés, levai un bras
vers lui. Il le saisit et l’embrassa, puis souleva le drap et parut surpris de me voir
nu. Il mit aussitôt ses lèvres là où elles avaient promis de revenir ce matin-là. Il
aima le goût douceâtre. Qu’avais-je donc fait ?
Je montrai du doigt le fruit meurtri sur mon bureau.
« Voyons ça. »
Il se releva et demanda si je l’avais laissé là pour lui.
Peut-être. Ou avais-je simplement remis à plus tard le moment de penser à la
façon de m’en défaire ?
« Est-ce vraiment ce que je pense que c’est ? »
Je hochai la tête avec malice, d’un air faussement honteux.
« As-tu une idée de tous les efforts que fait Anchise pour obtenir chacun de
ces fruits ? »
Il plaisantait, mais j’eus l’impression qu’il posait, ou que quelqu’un posait par
son intermédiaire, la même question au sujet des efforts que mes parents avaient
faits pour m’éduquer.
Il revint avec la pêche vers le lit, en veillant à ne rien renverser de son contenu
tandis qu’il ôtait ses vêtements.
« Je suis pervers, non ? dis-je.
— Non, tu n’es pas pervers – ou alors j’aimerais que tout le monde le soit
autant que toi. Tu veux voir quelque chose de pervers ? »
Que voulait-il faire ? J’hésitai à dire oui.
« Pense au nombre de gens qui ont joui avant toi – ton père, ton grand-père,
ton arrière-grand-père, toutes les générations d’Elio avant toi, et ceux de
contrées lointaines, tout cela ramassé dans ces quelques gouttes qui t’ont fait ce
que tu es. Maintenant puis-je y goûter ? »
Je secouai la tête.
Il plongea un doigt dans le cœur de la pêche et le porta à sa bouche.
« S’il te plaît, non. » C’était plus que je n’en pouvais supporter.
« Je n’ai jamais pu avaler le mien. Mais c’est le tien. Explique-toi.
— Ça me gêne terriblement. »
Il rejeta ma remarque d’un haussement d’épaules.
« Écoute, dis-je, tu n’as pas besoin de faire ça. C’est moi qui t’ai couru après,
tout ce qui est arrivé c’est à cause de moi – tu n’as pas besoin de faire ça.
— Sottises. Je t’ai voulu dès le premier jour. Je l’ai mieux caché, c’est tout.
— Sûrement ! »
J’essayai d’attraper le fruit qu’il avait dans sa main, mais avec son autre main
il saisit mon poignet et le serra fort, comme ils font dans les films, quand un
homme en force un autre à lâcher un couteau.
« Tu me fais mal.
— Alors arrête. »
Je le vis mettre le fruit dans sa bouche et commencer lentement à le manger en
me regardant si intensément que je pensai que même l’amour physique n’allait
pas si loin.
« Si tu veux le recracher, ça va, vraiment, je te promets que je ne serai pas
froissé », dis-je, plus pour rompre le silence que pour l’implorer une dernière
fois.
Il secoua la tête. Je devinai qu’il le goûtait en cet instant même. Quelque
chose de moi était dans sa bouche, plus à lui qu’à moi maintenant. Je ne sais pas
ce qui m’arriva alors, mais j’eus soudain très envie de pleurer. Et plutôt que de
combattre cette envie, comme avec l’orgasme, je m’y abandonnai, ne fût-ce que
pour lui montrer quelque chose de tout aussi intime sur moi. Je me serrai contre
lui et étouffai mes sanglots au creux de son épaule. Je pleurais parce que
personne en dehors de ma famille n’avait jamais été aussi gentil ni n’était allé
aussi loin pour moi, même Anchise lorsque, après avoir entaillé la peau de mon
pied, il avait sucé et recraché plusieurs fois le venin du scorpion qui m’avait
piqué. Je pleurais parce que je n’avais jamais éprouvé tant de gratitude et qu’il
n’y avait pas d’autre façon de la montrer. Et je pleurais à cause des mauvaises
pensées que j’avais eues à son sujet ce matin-là. Et à cause de la nuit passée
aussi, parce que, pour le meilleur ou pour le pire, je ne pourrais jamais faire
qu’elle n’eût pas eu lieu, et c’était un aussi bon moment qu’un autre pour lui
montrer qu’il avait raison, ce n’était pas facile, le jeu dérapait volontiers, et si
nous étions allés trop loin il était trop tard pour rebrousser chemin à présent – je
pleurais parce qu’il se passait quelque chose et j’ignorais ce que c’était.
« Quoi qu’il se passe entre nous, Elio, je veux seulement que tu saches. Ne dis
jamais que tu ne savais pas. » Il mâchonnait encore. Dans le feu de la passion
c’eût été tout autre chose. Là, il me prenait délibérément en lui.
Ses paroles étaient obscures, mais je savais exactement ce qu’elles
signifiaient.
Je caressai sa joue avec ma paume. Puis, sans savoir pourquoi, je me mis à
lécher ses paupières.
« Embrasse-moi maintenant, avant que ce soit complètement parti », dis-je. Sa
bouche aurait le goût de la pêche et de ce qui venait de moi.
Je restai dans ma chambre longtemps après qu’il en fut ressorti. Quand je me
réveillai enfin, je vis que c’était presque le soir, ce qui me mit de mauvaise
humeur. La douleur était partie, mais j’éprouvais de nouveau le malaise que
j’avais ressenti à l’aube. À vrai dire je ne savais pas si c’était le même sentiment
qui revenait après une longue interruption, ou si ce premier malaise avait disparu
et si c’en était un nouveau qui résultait de nos ébats de l’après-midi.
Éprouverais-je toujours ce remords solitaire après les moments grisants que nous
passerions ensemble ? Pourquoi ne ressentais-je pas la même chose après
l’amour avec Marzia ? Était-ce la façon qu’avait la nature de me rappeler que je
ferais mieux d’être avec elle ?
Je pris une douche et mis des vêtements propres. En bas, tout le monde prenait
l’apéritif. Les deux invités de la veille étaient de nouveau là et devisaient avec
ma mère, tandis qu’un nouveau venu, un autre journaliste, écoutait attentivement
Oliver parler de son livre sur Héraclite. Oliver avait maîtrisé l’art de donner à un
inconnu un bref résumé qui semblait improvisé sur l’impulsion du moment pour
lui seul. « Tu dînes avec nous ? me demanda ma mère.
— Non, je vais voir Marzia. »
Elle me lança un regard inquiet, et hocha discrètement la tête comme pour
dire : Je n’approuve pas cela, c’est une bonne fille, vous devriez sortir en
groupe. « Laisse-le tranquille, avec tes groupes », lui dit mon père, ce qui me
libérait. « Il reste enfermé dans la maison toute la journée. Laisse-le faire ce qu’il
veut. Ce qu’il veut ! »
S’il savait, pensai-je.
Et quand bien même il saurait ?
Jamais il ne s’y opposerait ; il ferait peut-être d’abord une moue de
désapprobation, mais cela ne durerait pas.
Il ne me vint jamais à l’esprit de cacher à Oliver ce que je faisais avec Marzia.
Les boulangers et les bouchers ne rivalisent pas, me disais-je. Et, selon toute
vraisemblance, il ne s’en serait nullement soucié.
Ce soir-là Marzia et moi allâmes au cinéma. Nous mangeâmes une glace sur la
piazzetta. Et une autre chez ses parents.
« Je voudrais retourner dans cette librairie, dit-elle en me raccompagnant
jusqu’au portail de leur jardin. Mais je n’aime pas aller au cinéma avec toi.
— Tu veux y aller vers l’heure de la fermeture demain ?
— Pourquoi pas ? » Elle voulait répéter l’autre soir.
Elle m’embrassa. Je voulais plutôt aller à la librairie peu après l’ouverture le
matin, quitte à y retourner le soir.
Quand j’arrivai chez moi, les invités étaient sur le départ. Oliver n’était pas là.
Bien fait pour moi, pensai-je.
Je montai dans ma chambre et, faute d’autre chose à faire, ouvris mon journal
intime.
J’y avais écrit la veille au soir : « Je te verrai à minuit. » Tu verras, il ne sera
même pas là. « Va au diable » – voilà ce que signifie « Ne fais pas l’enfant ». Je
voudrais ne jamais lui avoir dit quoi que ce soit.
Dans les griffonnages nerveux que j’avais tracés autour de ces mots avant
d’aller dans sa chambre, j’essayais de retrouver le souvenir du trac de la veille.
Peut-être voulais-je revivre cette anxiété, à la fois pour masquer celle que
j’éprouvais de nouveau et pour me rappeler que si mes pires craintes avaient
soudain été dissipées quand j’étais entré dans sa chambre, peut-être le seraient-
elles aussi aisément cette nuit lorsque j’entendrais le bruit de ses pas.
Mais je ne pouvais même pas me souvenir de l’anxiété de la veille ; elle était
complètement occultée par ce qui l’avait suivie et semblait appartenir à un
intervalle de temps auquel je n’avais pas accès. Tout cela avait disparu, je ne me
souvenais de rien. Je me chuchotai « Va au diable » pour tenter de réveiller ma
mémoire. Ces mots avaient semblé si réels la veille au soir. Maintenant ce
n’étaient que des syllabes anodines dont le sens m’échappait.
Et puis je compris. Ce que j’éprouvais ce soir était différent de tout ce que
j’avais jamais éprouvé.
C’était bien pire. Je ne savais même pas comment appeler cela.
À la réflexion, je ne savais même pas comment appeler le trac de la veille non
plus.
J’avais fait un pas de géant alors. Et pourtant je n’étais pas plus sage ni plus
sûr de savoir à quoi m’en tenir que je l’avais été avant d’être nu dans ses bras.
On aurait aussi bien pu ne jamais avoir couché ensemble.
Au moins la veille il y avait eu la peur d’échouer, la peur d’être rejeté ou
d’entendre de sa bouche le mot dont je m’étais parfois servi pour en qualifier
d’autres. Maintenant que j’avais surmonté cette peur-là, n’était-il pas évident que
cette anxiété avait été présente depuis le début, quoique latente, tel un présage
annonçant un danger d’écueils mortels après la bourrasque ?
Et pourquoi me souciais-je de savoir où il était ? N’était-ce pas ce que je
voulais pour nous deux – bouchers et boulangers et tout ça ? Pourquoi me sentir
si anxieux rien que parce qu’il n’était pas là ou qu’il m’avait faussé compagnie,
pourquoi ce sentiment que tout ce que je faisais désormais c’était l’attendre –
attendre, attendre, attendre ?
Et pourquoi cette attente commençait-elle à ressembler à une torture ?
Si tu es avec quelqu’un, Oliver, il est temps de rentrer. Je ne poserai aucune
question, je te promets, mais ne me fais pas attendre plus longtemps.
S’il n’est pas là dans dix minutes, je ferai quelque chose.
Dix minutes plus tard, me sentant impuissant et me détestant de me sentir
impuissant, je décidai d’attendre encore dix minutes et cette fois pas une de plus.
Vingt minutes plus tard, je ne pus le supporter plus longtemps. Je mis un pull,
sortis sur le balcon et descendis l’escalier. J’irais à B., s’il le fallait, pour voir de
quoi il retournait. Je me dirigeais vers la remise à vélos, me demandant déjà si je
devais aller d’abord à N., où les gens avaient tendance à veiller et s’amuser plus
tard qu’à B., et me maudissant de ne pas avoir regonflé les pneus plus tôt, quand
quelque chose me dit que je ferais mieux d’arrêter net et de pas déranger
Anchise, qui dormait dans la cabane à côté. Sinistre Anchise – tout le monde
disait qu’il était sinistre… Avais-je toujours eu des soupçons ? Sans doute. La
chute de vélo, le baume de paysan d’Anchise, la douceur avec laquelle il avait
pris soin de lui et nettoyé l’écorchure…
Mais alors, tournant les yeux vers le rivage, je l’aperçus au clair de lune. Il
était assis sur un des plus hauts rochers ; il portait le chandail de marin à rayures
bleues et blanches, toujours déboutonné sur l’épaule, qu’il avait acheté en Sicile
au début de l’été. Immobile, serrant dans ses bras ses genoux repliés, il écoutait
le clapotis des vaguelettes contre les rochers au-dessous de lui. Le regardant
maintenant de la balustrade, je ressentis quelque chose de si tendre pour lui que
cela me rappela avec quelle ardeur j’avais pédalé jusqu’à B. pour le rattraper
avant même qu’il ne fût entré dans le bureau de poste. C’était la meilleure
personne que j’eusse jamais connue. Je l’avais bien choisi. J’ouvris le portillon
et sautai de rocher en rocher jusqu’à lui.
« Je t’attendais, dis-je en m’asseyant près de lui.
— Je croyais que tu dormais. J’ai même cru que tu ne voulais pas…
— Non. J’attendais. J’ai seulement éteint la lumière. »
Je levai les yeux vers notre maison. Toutes les persiennes étaient fermées. Je
me penchai vers lui et l’embrassai sur le cou. C’était la première fois que je
l’embrassais avec plus de sentiment que de désir. Il posa son bras sur mes
épaules. Un geste anodin, si jamais on nous voyait.
« Que faisais-tu ? demandai-je.
— Je pensais.
— À quoi ?
— Différentes choses. Mon retour aux États-Unis. Les cours que je dois
donner cet automne. Le livre. Toi.
— Moi ?
— Moi ? répéta-t-il, singeant mon air modeste.
— Personne d’autre ?
— Personne d’autre. » Il resta silencieux un moment. « Je viens m’asseoir ici
chaque soir. Parfois j’y passe des heures.
— Tout seul ? »
Il fit oui de la tête.
« Je ne savais pas. Je croyais…
— Je sais ce que tu croyais. »
Cette nouvelle n’aurait pu me rendre plus heureux. Mes soupçons avaient
manifestement tout assombri entre nous. Je décidai de ne pas insister là-dessus.
« Cet endroit est sans doute ce qui me manquera le plus », reprit-il. Puis, après
un temps de réflexion : « J’ai été heureux à B. »
Cela ressemblait à un prélude à des adieux.
« Je regardais là-bas, ajouta-t-il en tendant un bras vers l’horizon, et je pensais
que dans deux semaines je serais de retour à Columbia. »
Il avait raison. Je m’étais efforcé de ne jamais compter les jours, d’abord parce
que je ne voulais pas penser à la durée de son séjour chez nous, et plus tard parce
que je voulais éviter de songer au peu de jours qui restaient. « Cela signifie, dis-
je, que dans dix jours, quand je regarderai ce rocher, tu n’y seras pas. Je ne sais
pas ce que je ferai alors. Au moins toi tu seras ailleurs, où il n’y a pas de
souvenirs. »
Il me serra contre lui. « Ces idées que tu as parfois… Mais ça ira.
— Peut-être. Mais peut-être pas. On a perdu tant de jours… tant de semaines.
— Perdu ? Je ne sais pas. Peut-être avions-nous seulement besoin de temps
pour savoir si c’était ce qu’on voulait.
— L’un de nous a délibérément rendu les choses difficiles.
— Moi ? »
Je hochai la tête. « Tu sais ce qu’on faisait il y a exactement vingt-quatre
heures. »
Il sourit. « Je ne sais pas trop ce que j’en pense.
— Moi non plus. Mais je suis content qu’on l’ait fait.
— Ça va aller ?
— Ça va aller. » Je glissai une main dans son jean. « J’adore être ici avec
toi. »
C’était ma façon de dire : j’ai été heureux ici aussi. J’essayais de me
représenter ce qu’heureux ici signifiait pour lui : heureux en arrivant de
découvrir l’endroit après avoir imaginé à quoi il pourrait ressembler, heureux de
travailler pendant ces matinées torrides au paradis, heureux d’aller chez la
traductrice à bicyclette, heureux de disparaître souvent le soir et de revenir si
tard, heureux avec mes parents et leurs invités, heureux avec ses amis des tables
de poker et tous les autres amis qu’il s’était faits en ville et dont j’ignorais tout ?
Il me le dirait peut-être un jour. Je me demandais quel rôle je jouais et quelle
place je tenais dans tout ce bonheur.
Mais, si nous allions nager de bon matin le lendemain, je serais peut-être
encore envahi par cet excès de dégoût de soi. Je me demandais si on s’habituait à
ça. Ou, plutôt que de se sentir coupable à chaque fois, apprend-on à gérer ce
sentiment de culpabilité en l’associant en quelque sorte à ses propres répits et
rémissions ? Ou la présence de l’autre, qui, la veille, nous faisait presque l’effet
d’être un intrus, devient-elle toujours plus nécessaire parce qu’elle nous protège
de notre propre enfer – si bien que la personne qui cause notre tourment à l’aube
est aussi celle qui le soulagera le soir ?

Le lendemain matin nous allâmes nager ensemble. Il était à peine plus de six
heures, et le fait qu’il fût si tôt donnait à notre exercice un caractère stimulant ;
un peu plus tard, quand je le vis faire la planche, j’eus envie de le soutenir,
comme le font les maîtres nageurs quand ils touchent si légèrement votre dos
qu’ils semblent vous maintenir à flot du bout des doigts. Pourquoi me sentais-je
plus âgé que lui en cet instant ? Je voulais le protéger de tout, ce matin, des
rochers, des méduses, puisque c’était la saison des méduses, d’Anchise, dont le
regard sinistre, lorsqu’il entrait lourdement dans le jardin pour mettre les
arroseurs en marche, arrachant les mauvaises herbes comme il le faisait sans
cesse, même quand il pleuvait, même quand il vous parlait, même quand il
menaçait de vous quitter, semblait déceler chaque secret que vous croyiez avoir
soigneusement soustrait à son acuité.
« Comment te sens-tu ? demandai-je comme il me l’avait demandé le matin
précédent.
— Tu dois le savoir… »
Au petit déjeuner, je ne sais ce qui me prit mais je me mis à découper la
coquille de son œuf à la coque avant que Mafalda ne le fasse ou avant qu’il ne
l’écrase avec le dos de sa cuillère à café. Je n’avais jamais fait ça pour personne,
et pourtant je le faisais, veillant à ce qu’aucun fragment de coquille ne tombe
dans son œuf. Il était heureux avec son œuf. Lorsque Mafalda lui apporta son
polpo quotidien, je fus heureux pour lui. Bonheur domestique. Juste parce qu’il
m’avait laissé être sur lui cette nuit.
Je surpris le regard de mon père fixé sur moi tandis que je finissais de
découper la coquille de son second œuf.
« Les Américains ne savent jamais faire ça, dis-je.
— Je suis sûr qu’ils ont leur méthode… », fit-il.
Le pied qui se posa sur le mien sous la table me dit que je ferais peut-être
mieux d’être prudent et de supposer que mon père se doutait de quelque chose.
« Il n’est pas stupide », me dit-il plus tard ce matin-là alors qu’il s’apprêtait à
aller en ville.
« Tu veux que je vienne avec toi ?
— Non, il vaut mieux ne pas trop se faire remarquer. Tu devrais travailler à
ton Haydn aujourd’hui. À plus.
— À plus. »
Marzia appela au moment où il allait partir. Il esquissa un clin d’œil en me
tendant le combiné. Il n’y avait aucune trace d’ironie dans son expression, rien
qui ne me rappelât, si je ne me trompais – et je ne pense pas que je me
trompais –, que régnait désormais entre nous la transparence totale qui n’existe
qu’entre les vrais amis.
Peut-être étions-nous des amis d’abord et des amants ensuite.
Mais peut-être est-ce là ce que sont tous les amants.

Quand je repense à nos dix derniers jours ensemble, je vois des baignades
matinales, nos petits déjeuners nonchalants, les moments où on allait en ville à
vélo, puis où on travaillait dans le jardin, les déjeuners et les siestes avant le
travail de l’après-midi, une partie de tennis parfois, les après-dîners sur la
piazzetta, et chaque nuit le genre de passion qui semble se jouer du temps. Je ne
pense pas qu’il y eut un moment – à part la trentaine de minutes qu’il passait
chaque jour chez sa traductrice, ou quand je parvenais à voler quelques heures
avec Marzia – où nous ne fûmes pas ensemble.
« Quand as-tu su pour moi ? » lui demandai-je un jour. J’espérais qu’il dirait :
Quand j’ai serré ton épaule et que tu as presque fondu dans mes bras. Ou :
Quand tu as mouillé ton maillot de bain cet après-midi où on bavardait dans ta
chambre. Quelque chose comme ça. « Quand tu as rougi, dit-il. – Moi ? » Nous
avions parlé de traduction de poésie ; c’était tôt le matin, pendant sa première
semaine chez nous. Nous avions commencé à travailler plus tôt que d’habitude
ce jour-là, sans doute parce que nous prenions déjà plaisir à nos conversations
spontanées tandis que la table du petit déjeuner était dressée sous le tilleul, et
désirions passer du temps ensemble. Il m’avait demandé si j’avais déjà traduit de
la poésie. J’avais dit que ça m’était arrivé. Pourquoi, en avait-il traduit ? Oui, il
lisait des poèmes de Leopardi et était tombé sur des vers qui semblaient
impossibles à traduire. Nous avions devisé longuement, sans nous rendre compte
jusqu’où pouvait aller une conversation commencée légèrement, car tout en nous
plongeant dans l’univers de Leopardi, nous trouvions parfois des allées
transversales où notre sens de l’humour et notre amour des pitreries pouvaient
s’exprimer librement. Nous avions traduit le passage en anglais, puis de l’anglais
en grec ancien, puis de là dans un charabia anglais puis italien. Les derniers vers
de l’ode À la Lune de Leopardi étaient si biscornus qu’ils nous faisaient éclater
de rire tandis que nous les répétions en italien – lorsque soudain il y eut un
moment de silence, et quand je levai les yeux, je vis qu’il fixait sur moi ce regard
froid et dur qui me déconcertait toujours. Je cherchai en vain quelque chose à
dire, et lorsqu’il me demanda comment je savais tant de choses, j’eus la présence
d’esprit de répondre que, après tout, j’étais le fils d’un professeur d’université. Je
n’étais pas toujours désireux de faire étalage de mes connaissances, surtout avec
quelqu’un qui pouvait si aisément m’intimider. Je n’avais rien pour me défendre,
rien à ajouter, rien à dire pour brouiller les pistes entre nous, nul endroit où me
cacher ou courir m’abriter ; je me sentais aussi vulnérable qu’un agneau perdu
sur les plaines arides du Serengeti.
Ce regard ne faisait plus partie de la conversation, ni même des jeux
clownesques avec la traduction ; il les avait supplantés, mais c’était un sujet que
ni lui ni moi n’aurions osé ni voulu aborder. Et oui, il y avait un tel éclat dans ses
yeux que je dus détourner les miens, et quand je ramenai mon regard vers lui, le
sien était toujours fixé sur mon visage, comme pour dire : Alors tu as détourné
les yeux et tu les as ramenés vers moi, les détourneras-tu encore bientôt ? – et
c’est pourquoi je dus les détourner de nouveau, comme plongé dans mes
pensées, tout en cherchant désespérément quelque chose à dire, comme un
poisson cherche en vain de l’eau dans la vase d’un étang presque à sec. Il devait
savoir exactement ce que je ressentais. Ce qui me fit rougir finalement, ce n’était
pas l’embarras naturel du moment où je vis bien qu’il m’avait surpris à essayer
de soutenir son regard avant de laisser fuir le mien ; c’était la possibilité
exaltante, incroyable comme dans mon trouble je souhaitais qu’elle le restât, que
je lui plusse réellement, et autant qu’il me plaisait.
Pendant des semaines j’avais cru voir dans ce regard une impudente hostilité.
J’étais loin de la vérité. C’était simplement la façon dont un homme timide
soutient le regard de quelqu’un d’autre.
Nous étions, je commençais enfin à le comprendre, les deux êtres les plus
timides au monde.
Mon père était le seul à avoir vu clair en lui dès le début.
« Aimes-tu Leopardi ? demandai-je pour rompre le silence, mais aussi pour
suggérer que c’était ce sujet-là qui m’avait fait paraître quelque peu distrait
pendant une pause dans notre conversation.
— Oui, beaucoup.
— Je l’aime beaucoup aussi. »
Je savais bien qu’il ne s’agissait pas de Leopardi. La question était, le savait-
il ?
« Je savais que je te mettais mal à l’aise, mais je devais le faire pour être sûr…
— Alors tu savais pendant tout ce temps ?
— Disons que j’étais à peu près sûr. »
Autrement dit, il avait déjà compris quelques jours après son arrivée. Tout
depuis n’avait-il été que feinte alors ? Et ces oscillations entre amitié et
indifférence – qu’étaient-elles ? Sa façon et la mienne de ne pas nous perdre de
vue tout en faisant mine de regarder ailleurs ? Ou simplement une façon aussi
astucieuse qu’une autre de nous tenir à distance en espérant que ce que nous
ressentions était bien une réelle indifférence ?
« Pourquoi ne m’as-tu pas donné un signe ? dis-je.
— Je l’ai fait. Du moins j’ai essayé.
— Quand ?
— Après le tennis une fois. Je t’ai touché. Juste pour montrer que tu me
plaisais… La façon dont tu as réagi m’a donné l’impression que je t’avais
presque agressé. J’ai décidé de garder mes distances. »

Nos meilleurs moments, c’était l’après-midi que nous les vivions. Après le
déjeuner, j’allais faire la sieste dans ma chambre au moment où le café allait être
servi. Puis, quand les invités étaient partis, ou étaient allés se reposer dans le
pavillon, mon père se retirait dans son bureau ou faisait un petit somme avec ma
mère. À deux heures un profond silence régnait dans toute la maison, dans le
monde entier semblait-il, troublé de temps à autre par le roucoulement des
colombes ou par le marteau d’Anchise quand il réparait ses outils en tâchant de
ne pas faire trop de bruit. J’aimais l’entendre travailler l’après-midi, et même
quand ses bruits de marteau ou de scie me réveillaient, ou quand le rémouleur
faisait tourner sa meule, chaque mercredi, je me sentais aussi serein et en paix
avec le monde que je me sentirais des années plus tard en entendant une
lointaine corne de brume au large de Cape Cod au milieu de la nuit. Oliver
aimait laisser les fenêtres et les persiennes grandes ouvertes l’après-midi, avec
seulement les légers rideaux diaphanes gonflés par la brise entre nous et la vie
au-delà, parce que c’était un « crime » d’empêcher tant de soleil d’entrer, et de
masquer un tel paysage, surtout quand on ne l’avait pas toute la vie sous les
yeux, disait-il. À ce moment de la journée, les champs onduleux qui montaient
vers les collines semblaient nimbés d’une brume vert olive. Tournesols,
vignobles, carrés de lavande et ces humbles oliviers noueux pareils à de vieux
épouvantails rabougris lorgnant étonnés par notre fenêtre tandis que nous étions
couchés nus sur mon lit, l’odeur de sa sueur, qui était aussi celle de ma sueur,
près de moi mon homme-femme dont j’étais l’homme-femme, et autour de nous
la senteur de la lessive parfumée à la camomille de Mafalda, qui était celle de
ces après-midi torrides dans la maison.
Je repense à ces jours et n’en regrette rien, ni les risques, ni la honte, ni la
totale insouciance de l’avenir. L’ardeur du soleil, les champs pleins de hautes
plantes hochant lentement la tête dans la chaleur intense de l’après-midi, les
grincements de nos parquets, ou le raclement du cendrier en terre cuite poussé
très légèrement sur le marbre de ma table de chevet… Je savais que nos heures
ensemble étaient comptées, mais je n’osais pas les compter ; je savais où tout
cela menait mais je ne voulais pas lire les bornes du chemin. Je m’abstenais
délibérément de semer des miettes de pain pour pouvoir revenir sur mes pas ; au
lieu de cela je les mangeais. Il pourrait se révéler parfaitement odieux ; il
pourrait me changer ou me briser pour toujours, tandis que le temps ou la
médisance pourraient finir par réduire tout ce que nous partagions à l’état de
squelette. Je regretterais peut-être ces jours, ou je ferais peut-être mieux, mais je
saurais toujours que pendant ces après-midi dans ma chambre j’avais eu mon
moment de bonheur.
Un matin, cependant, je vis à mon réveil toute la région assombrie par des
nuages bas et noirs courant dans le ciel. Je savais ce que cela signifiait. C’était le
présage de l’automne.
Quelques heures plus tard les nuages disparurent complètement, et le ciel,
comme pour se faire pardonner sa facétie, parut effacer tout présage automnal
pour nous offrir une des plus belles journées de la saison. Mais j’avais compris
l’avertissement et, tel un juré qui prend connaissance d’un témoignage avant
qu’il ne soit jugé irrecevable puis effacé des minutes du procès, j’eus soudain
vraiment conscience que notre temps était compté, que le temps est toujours
compté, et que l’agence de prêt exige son dû quand nous sommes le moins
préparés à payer et avons besoin de plus de temps encore. Je me mis à prendre
des instantanés mentaux de lui, à recueillir les miettes de pain qui tombaient de
notre table pour les amasser dans mon refuge, et, à ma honte, à faire des listes :
le rocher, le tertre, le lit, le bruit du cendrier. Le rocher, le tertre, le lit… J’aurais
voulu être comme ces soldats dans les films qui, à court de munitions, jettent
leurs armes comme s’ils n’allaient plus jamais avoir à s’en servir, ou comme des
fugitifs assoiffés dans le désert qui, plutôt que de rationner l’eau de leurs
gourdes, cèdent à l’envie de boire tout ce qui reste puis jettent les gourdes. Au
lieu de quoi j’amassai des petites choses à la façon d’un écureuil afin que,
pendant le triste hiver, des lueurs du passé pussent ramener un peu de chaleur. Je
me mis, à contrecœur, à dérober des choses au présent pour rembourser les dettes
que je savais bien que je contracterais dans l’avenir. C’était autant un crime, je le
savais, que de fermer les persiennes pendant un après-midi ensoleillé. Mais je
savais aussi que dans le monde superstitieux de Mafalda, anticiper le pire était la
meilleure façon de le conjurer.
Lorsqu’il me dit pendant une promenade un soir qu’il allait bientôt rentrer
chez lui, je compris combien ma prétendue prévoyance avait été futile. Les
bombes ne tombent jamais au même endroit ; celle-ci, malgré toutes mes
prévisions, tomba pile sur mon refuge.

Oliver allait retourner aux États-Unis vers la mi-août. Dans les premiers jours
du mois, il dit qu’il voulait passer trois jours à Rome et utiliser ce temps pour
mettre au point la version finale de son manuscrit avec son éditeur italien. Puis il
s’envolerait directement pour New York. Voulais-je aller à Rome avec lui ?
Oui, répondis-je. Ne devais-je pas demander d’abord à mes parents ? Pas la
peine, ils ne disent jamais non. Oui, mais est-ce qu’ils ne… ? Au contraire ;
lorsqu’elle apprit qu’Oliver partait plus tôt que prévu et passerait quelques jours
à Rome, ma mère suggéra que – avec la permission du cauboi, bien sûr – je
l’accompagne. Mon père n’éleva pas d’objection.
Ma mère m’aida à faire mon sac. N’aurais-je pas besoin d’une veste, si
l’éditeur voulait nous emmener dîner quelque part ? Il n’y aurait pas ce genre de
dîner. D’ailleurs, pourquoi serais-je invité aussi ? Elle pensait que je devais
quand même emporter une veste. Je voulais prendre un sac à dos, voyager
comme tous les jeunes de mon âge. « À ton aise. » Mais elle m’aida à vider et
refaire le sac lorsqu’il fut évident qu’il n’y avait pas assez de place pour tout ce
que je voulais emporter. « Tu ne pars que pour deux ou trois jours. » Ni Oliver ni
moi n’avions été précis au sujet de nos derniers jours ensemble. Ma mère ne
saurait jamais combien son « deux ou trois jours » me brisait le cœur… Savions-
nous dans quel hôtel nous allions les passer ? Pensione quelque chose. « Jamais
entendu ce nom, mais qu’est-ce que j’y connais », dit-elle. Mon père ne voulut
pas en entendre parler. Il réserva lui-même les chambres dans un bon hôtel.
« C’est un cadeau », dit-il.
Oliver fit lui-même son sac marin et, le jour où nous devions prendre le
direttissimo pour Rome, il s’arrangea pour mettre sa valise à l’endroit précis
dans sa chambre où je l’avais posée le jour de son arrivée. Ce jour-là j’avais
pensé au moment où je pourrais récupérer ma chambre. Maintenant je me
demandais à quoi je serais prêt à renoncer rien que pour revenir à cet après-midi
de la fin juin où je lui avais fait visiter rituellement la propriété et où, une chose
menant à une autre, nous étions allés jusqu’au terrain en friche brûlé par le soleil,
près de l’ancienne voie ferrée, où j’avais reçu ma première dose de tant de Plus
tard. N’importe quel garçon de mon âge aurait bien mieux aimé faire la sieste
que marcher jusqu’au fin fond de notre propriété ce jour-là. Manifestement je
savais déjà ce que je faisais.
Le rappel de ce jour – ou était-ce l’aspect de cette pièce bien rangée et vide –
me noua la gorge. Cela évoquait moins une chambre d’hôtel quand on attend que
le portier nous aide à descendre nos bagages après un séjour merveilleux qui se
termine trop tôt, qu’une chambre d’hôpital après que toutes nos affaires ont été
emportées, tandis que le patient suivant, qui n’a pas encore été admis, attend
dans la salle des urgences comme on y a attendu soi-même une semaine plus tôt.
Cela préfigurait notre séparation finale ; c’était comme de regarder quelqu’un
branché à un respirateur avant qu’on ne le débranche quelques jours plus tard.
J’étais content de pouvoir récupérer ma chambre. Ici il serait plus facile de se
remémorer nos nuits.
Non, il valait mieux rester dans l’autre chambre. Au moins je pourrais
imaginer qu’il était encore dans la sienne, ou sinon, qu’il était encore dehors,
comme il l’avait été si souvent, ces nuits où je comptais les heures et les minutes
en guettant le moindre bruit.
Quand j’ouvris son placard je remarquai qu’il y avait laissé sur des cintres un
maillot de bain, un caleçon, son jean kaki et une chemise propre. Je reconnus la
chemise. Bouffante. Et je reconnus le maillot. Rouge. Pour quand il irait nager
une dernière fois ce matin.
« Il faut que je te raconte quelque chose au sujet de ce maillot, dis-je en
refermant la porte du placard.
— Quoi donc ?
— Je te le dirai dans le train. »
Mais finalement je n’attendis pas et le lui dis. « Promets-moi seulement de me
laisser le garder quand tu partiras.
— C’est tout ?
— Eh bien, porte-le beaucoup aujourd’hui – et ne nage pas avec.
— Pervers.
— Pervers et très, très triste.
— Je ne t’ai jamais vu comme ça.
— Je veux Bouffante aussi. Et les espadrilles. Et les lunettes de soleil. Et toi. »
Dans le train je lui parlai du jour où nous avions cru qu’il s’était noyé et où
j’avais été bien décidé à demander à mon père de rassembler autant de pêcheurs
qu’il le pourrait pour partir à sa recherche, et quand ils trouveraient son corps, un
bûcher serait allumé sur notre plage, et je prendrais le couteau de Mafalda dans
la cuisine et arracherais son cœur, parce que ce cœur et sa chemise étaient tout ce
que j’aurais jamais de plus précieux. Un cœur et une chemise. Son cœur
enveloppé dans une chemise humide – comme le poisson d’Anchise.
III.
Le syndrome de San Clemente
Nous arrivâmes à la Stazione Termini vers sept heures un mercredi soir. L’air
était chaud et moite, comme si une trombe d’eau s’était abattue sur la ville et
avait encore accru l’humidité ambiante. À une heure à peine du crépuscule, la
lumière des lampadaires brillait à travers des halos denses, tandis que les vitrines
déjà éclairées des magasins semblaient inondées de couleurs luisantes de leur
propre invention. La sueur perlait sur chaque front et chaque visage. J’avais
envie de caresser son visage. J’étais impatient d’arriver à notre hôtel et de
prendre une douche et de me jeter sur le lit, sachant en même temps qu’à moins
d’avoir une bonne climatisation, je ne me sentirais guère mieux après la douche.
Mais j’aimais aussi la langueur qui pesait sur la ville, comme le bras fatigué d’un
amant posé sur vos épaules.
Peut-être aurions-nous un balcon ou une terrasse. J’aimerais m’asseoir sur ses
fraîches marches en marbre et regarder le soleil se coucher sur Rome. Eau
minérale. Ou bière. Et minuscules amuse-gueules à grignoter. Mon père nous
avait réservé des chambres dans un des plus luxueux hôtels de la ville.
Oliver voulait prendre le premier taxi libre. Moi je voulais prendre un bus ;
j’avais envie de monter dans un bus bondé et de me glisser dans la masse de
gens en sueur, lui poussant derrière moi… Mais quelques secondes après avoir
sauté dans un bus, nous décidâmes d’en redescendre. On en plaisanta : c’était
trop réel. Je rebroussai chemin à travers la foule des passagers furieux qui
montaient et ne comprenaient pas ce qu’on faisait. Je marchai sur le pied d’une
femme. « E non chiede manco scusa, et il ne s’excuse même pas », siffla-t-elle à
l’intention de ceux autour d’elle qui venaient de grimper tant bien que mal dans
le bus et ne nous laissaient pas sortir.
Finalement nous hélâmes un taxi. Ayant pris note du nom de notre hôtel et
nous entendant parler anglais, le chauffeur se mit à tourner à des endroits
inattendus. « Inutile prendere tante scorciatoie (tant de raccourcis), dis-je en
dialecte romain. On n’est pas si pressés ! »
À notre grand plaisir, la plus grande de nos chambres contiguës avait un
balcon et une baie vitrée, et quand nous ouvrîmes celle-ci, les dômes brillants
d’innombrables églises réfléchissaient les rayons du soleil couchant dans le vaste
panorama qui s’étendait sous nos yeux. Quelqu’un nous avait envoyé un bouquet
de fleurs et une coupe de fruits. Le petit mot joint venait de l’éditeur italien
d’Oliver : « Viens à la librairie vers huit heures et demie. Apporte ton manuscrit.
Il y a une soirée-lecture pour un de nos auteurs. Ti aspettiamo, nous
t’attendons. »
Nous n’avions pas prévu de faire autre chose que d’aller dîner et flâner dans
les rues ensuite. « Mais suis-je invité aussi ? » demandai-je, un peu mal à l’aise.
« Tu l’es maintenant », répondit-il.
Nous prîmes des figues dans la coupe de fruits posée près du meuble-
télévision et les pelâmes chacun l’un pour l’autre.
Il dit qu’il allait prendre une douche. Quand je le vis nu, je me déshabillai
immédiatement aussi. « Attends un peu, dis-je quand nos corps se touchèrent,
car j’aimais la moiteur sur sa peau. Je voudrais que tu ne sois pas obligé de te
laver. » Son odeur me rappelait celle de Marzia, dont le corps semblait aussi
exhaler cet effluve salé de rivage marin les jours où aucune brise ne souffle sur
les plages et où on ne sent que l’odeur âcre et cendreuse de sable brûlant.
J’aimais le goût salé de ses bras, de ses épaules, de son échine. Tout cela était
encore nouveau pour moi. « Si on se couche maintenant, dit-il, il n’y aura pas de
soirée-lecture. »
Ces mots, prononcés et entendus dans un état de félicité qu’il semblait que nul
ne pût nous voler, me rappelleraient toujours cette chambre d’hôtel et cette
humide soirée de ferragosto où nous étions accoudés tous les deux dans le plus
simple appareil à la fenêtre qui donnait aussi sur la cité crépusculaire et torride,
ayant encore dans les narines l’odeur du compartiment étouffant du train roulant
vers le sud qui devait être près de Naples maintenant et dans lequel nous avions
dormi, ma tête appuyée contre la sienne sous les yeux des autres passagers.
Penché dans l’air du soir, je savais que cela ne nous serait sans doute plus jamais
donné, et pourtant je ne pouvais me résoudre à le croire. Il dut avoir la même
pensée, tandis que nous contemplions le magnifique paysage urbain, fumant et
mangeant des figues fraîches, épaule contre épaule, chacun voulant faire quelque
chose pour marquer l’instant, et c’est pourquoi, cédant à une impulsion qui
n’aurait pu paraître plus naturelle sur le moment, je laissai ma main gauche
caresser ses fesses puis je commençai à enfoncer mon majeur en lui tandis qu’il
disait : « Continue comme ça et il n’y aura sûrement pas de soirée-lecture. » Je
lui dis de me faire une faveur et de continuer à regarder par la fenêtre mais de se
pencher un peu en avant, et lorsque tout mon doigt fut en lui j’eus une excellente
idée : nous pourrions commencer mais sans aller jusqu’au bout – puis nous
prendrions une douche et sortirions et aurions l’impression d’être deux fils sous
tension qui font des étincelles chaque fois qu’ils s’effleurent, regarderions les
vieilles bâtisses et aurions envie d’étreindre chacune d’elles, verrions un
lampadaire à un coin de rue et, comme des chiens, voudrions l’arroser,
passerions devant une galerie d’art et chercherions le trou dans le nu, croiserions
quelqu’un qui ne ferait que sourire dans notre direction et envisagerions déjà de
le ou la déshabiller, et lui demanderions, ou leur demanderions s’il ou elle était
avec quelqu’un d’autre, de se joindre à nous pour aller boire un verre, pour aller
dîner, n’importe quoi ; nous trouverions Cupidon partout à Rome parce que nous
avions rogné une de ses ailes et qu’il était contraint de voler en rond.
Nous n’avions jamais pris de douche ensemble. Ni même jamais été dans la
même salle de bains ensemble. « Ne tire pas la chasse d’eau, dis-je, je veux
regarder. » Ce que je vis me fit éprouver un élan de compassion, pour lui, pour
son corps, pour sa vie, qui semblaient soudain si fragiles et vulnérables. « Nos
corps n’auront plus de secrets », dis-je en m’asseyant à mon tour sur le siège. Il
avait sauté dans la baignoire et était sur le point de tourner le robinet de la
douche. « Je veux que tu regardes aussi », dis-je. Il fit plus que cela. Il sortit de
la baignoire, m’embrassa sur la bouche, et, pressant et massant mon ventre avec
sa paume, regarda la chose se produire.
Je voulais qu’il n’y eût aucun secret, aucun écran, rien entre nous. Je ne me
doutais guère que si j’adorais l’élan de candeur qui nous liait plus étroitement
chaque fois que nous affirmions mon corps est ton corps, c’était aussi parce que
je prenais plaisir à rallumer le petit fanal de honte secrète qui projetait une faible
lueur précisément là où une partie de moi-même eût préféré l’obscurité. La honte
suscitait aussitôt l’intimité. Celle-ci pourrait-elle subsister quand l’indécence
serait épuisée et que nos corps seraient à court de stratagèmes ?
Je ne sais si je me suis posé la question, et je ne suis pas sûr de pouvoir y
répondre aujourd’hui. Notre intimité était-elle payée dans la mauvaise devise ?
Ou l’intimité est-elle la chose désirée quels que soient l’endroit où on la
trouve, le prix qu’on paie, la façon dont on l’acquiert – marché noir, marché gris,
article déclaré ou non, dessous-de-table ou transaction honnête ?
Tout ce que je savais c’est que je n’avais plus rien à lui cacher. Je ne m’étais
jamais senti plus libre ou plus confiant.
Nous étions seuls ensemble pour trois jours, nous ne connaissions personne
dans la ville, je pouvais être n’importe qui, dire n’importe quoi, faire n’importe
quoi… J’étais comme un prisonnier de guerre qui est soudain libéré par une
armée victorieuse et à qui l’on dit qu’il peut rentrer chez lui immédiatement, pas
de formulaire à remplir, pas de rapport à faire, aucune question posée, inutile
d’attendre un sauf-conduit, un véhicule ou des vêtements propres – juste
commencer à marcher.
Nous prîmes notre douche puis nous nous habillâmes. Chacun allait porter les
vêtements de l’autre. Les sous- vêtements de l’autre. C’était mon idée.
Peut-être tout cela lui donnait-il un second souffle de folle jeunesse.
Peut-être était-il déjà passé par là quelques années plus tôt et s’attardait-il
brièvement avant de regagner l’âge adulte.
Peut-être jouait-il simplement le jeu en m’observant.
Peut-être ne l’avait-il jamais fait avec personne et m’avait-il rencontré juste à
temps.
Il prit son manuscrit, ses lunettes de soleil, et nous sortîmes de notre chambre
d’hôtel. Deux fils sous tension. Nous prîmes l’ascenseur. Grands sourires pour
tout le monde. Le personnel de l’hôtel. La vendeuse de fleurs dans la rue. La fille
dans le kiosque à journaux.
Souriez, et le monde vous sourit.
« Oliver, je suis heureux », dis-je.
Il me regarda d’un air surpris. « Tu es seulement excité…
— Non, heureux. »
En chemin nous vîmes une statue vivante de Dante, vêtue de rouge, avec un
nez exagérément aquilin et l’expression la plus méprisante peinte sur ses traits.
La cape rouge, le chapeau rouge et les lunettes à épaisse monture en bois sur un
visage sévère et ridé lui donnaient l’aspect d’un implacable père confesseur. Un
attroupement s’était formé autour du grand poète, qui se tenait immobile sur la
chaussée, les bras croisés d’un air de défi, le corps bien droit, comme un homme
attendant Virgile ou un bus en retard. Dès qu’un touriste jetait une pièce dans un
vieux livre évidé, il prenait l’air enamouré d’un Dante apercevant sa Béatrice sur
le Ponte Vecchio et, tendant son cou pareil à un cobra, récitait aussitôt d’une
voix plaintive, tel un bateleur se mettant à cracher du feu :
Guido, vorrei che tu e Lapo ed io
fossimo presi per incantamento,
e messi ad un vascel, ch’ad ogni vento
per mare andasse a voler vostro e mio.

Guido, je voudrais que toi et Lapo et moi
par la forte magie de quelque enchantement,
voguions dans un vaisseau, poussé par tous les vents
allant sur l’océan où nos désirs font loi.
Comme c’est vrai, pensai-je. Oliver, je voudrais que toi et moi et tous ceux
que nous chérissons puissions vivre à jamais dans la même demeure…
Ayant marmonné ses vers sottovoce, Dante reprenait lentement son attitude et
son air farouches de misanthrope jusqu’à ce qu’un autre touriste lui jette une
pièce.
E io, quando ’l suo braccio a me distese,
ficcaï li occhi per lo cotto aspetto,
sì che ’l viso abbrusciato non difese
la conoscenza süa al mio ’ntelletto ;
e chinando la mano a la sua faccia,
rispuosi : « Siete voi qui, ser Brunetto ? »

Et moi, lorsque vers moi il étendit le bras,
fixai tant mon regard sur ses traits calcinés,
que ce visage brûlé ne m’empêcha pas
de reconnaître celui qu’il avait été ;
et abaissant ma main vers la face rongée,
je répondis : « Vous êtes ici, ser Brunetto ? »
Même expression méprisante. Même rictus. La foule commença à se
disperser. Personne ne semblait reconnaître le passage du Quinzième Chant de
L’Enfer où Dante rencontre son ancien maestro, Brunetto Latini. Deux
Américains, qui étaient finalement parvenus à extirper des piécettes de leurs sacs
à dos, en jetèrent une poignée aux pieds de l’homme. Même regard farouche et
irrité :
Ma che ciarifrega, che ciarimporta,
se l’oste ar vino cia messo l’acqua ;
e noi je dimo, e noi je famo :
« ciai messo l’acqua
e nun te pagamo ! »

Mais qu’importe après tout, on s’en moque bien,
si l’aubergiste a mis de l’eau dans le vin ;
car nous lui dirons, à ce coquin :
« Tu as coupé le vin, et nous ne paierons point ! »
Oliver ne comprenait pas pourquoi tout le monde avait éclaté de rire aux
dépens des malheureux touristes. « Parce qu’il déclame une chanson à boire
romaine, et si on l’ignore ce n’est pas drôle. »
Je lui dis que j’allais lui montrer un raccourci pour aller à la librairie. Il
répondit que ce n’était peut-être pas nécessaire – pourquoi se presser ? Je dis que
le raccourci était mieux. Il semblait nerveux, et insista. « Y a-t-il quelque chose
que je devrais savoir ? » demandai-je finalement. Je pensais que c’était une
façon pleine de tact de lui donner l’occasion d’exprimer ce qui le tracassait –
quelque chose qui le gênait ? Qui avait un rapport avec son éditeur ? Ou
quelqu’un d’autre ? Ma présence, peut-être ? Je peux très bien me débrouiller
tout seul si tu préfères y aller sans moi. Je crus soudain comprendre ce qui le
tracassait. Je serais le fils du professeur pendu à ses basques.
« Ce n’est pas ça du tout, nigaud.
— Alors qu’est-ce que c’est ? »
Il passa un bras autour de ma taille. « Je veux que rien ne change ou ne
s’interpose entre nous ce soir.
— Qui est le nigaud ? »
Il me regarda longuement.
Nous décidâmes de prendre mon raccourci. Piazza Monte Citorio, le Corso,
via Belsiana. « C’est à peu près là que ça a commencé, dis-je.
— Quoi ?
— “Ça”.
— C’est pourquoi tu voulais venir par ici ?
— Avec toi. »
Je lui avais déjà raconté l’histoire. Un jeune homme à bicyclette trois ans plus
tôt, sans doute un commis d’épicerie ou un garçon de courses, roulant en tablier
dans une ruelle et me regardant droit dans les yeux, et moi le regardant aussi,
sans sourire, juste un regard troublé, jusqu’à ce qu’il fût passé à côté de moi. Et
alors j’avais fait ce que j’espère toujours que les autres feront dans ces cas-là.
J’avais attendu quelques secondes, puis je m’étais retourné. Il en avait fait
autant. Je ne venais pas d’une famille où on parlait volontiers aux inconnus. Lui
si, manifestement. Il avait fait demi-tour et pédalé jusqu’à ce qu’il m’eût
rattrapé. Quelques paroles insignifiantes pour engager la conversation. Comme
cela lui venait facilement… Questions, questions, questions – juste pour faire
durer le flot de paroles – tandis que je n’arrivais même pas à dire oui ou non. Il
me serra la main, mais c’était visiblement un prétexte pour la tenir dans la
sienne. Puis il posa son bras sur mes épaules et m’attira contre lui, comme si une
plaisanterie échangée nous avait fait rire et nous avait rapprochés l’un de l’autre.
Voulais-je aller avec lui dans un cinéma du quartier, peut-être ? J’avais secoué la
tête. Voulais-je le suivre jusqu’à son magasin – son patron était sûrement parti à
cette heure de la soirée. J’avais encore secoué la tête. Tu es timide ? Hochement
affirmatif de ma part. Tout cela sans qu’il lâche ma main, la serre dans la sienne,
me presse doucement l’épaule, me caresse la nuque, avec un sourire
condescendant et indulgent, comme s’il avait déjà renoncé mais ne pouvait se
décider à en rester là tout de suite. Pourquoi pas ? demandait-il. J’aurais pu –
aisément. Je ne le fis pas.
« J’en ai refusé tellement… Je n’ai jamais couru après qui que ce soit.
— Tu as couru après moi.
— Tu m’as laissé faire. »
Via Frattina, via Borgognona, via Condotti, via delle Carrozze, della Croce,
via Vittoria… Soudain je les aimais toutes. Lorsque nous arrivâmes en vue de la
librairie, Oliver me dit de continuer sans lui, il avait un coup de fil à donner. Il
aurait pu appeler de l’hôtel ; ou peut-être avait-il besoin d’être seul. Je continuai
donc à marcher et achetai des cigarettes dans un bar. Quand je fus devant la
grande porte vitrée de la librairie, flanquée de deux bustes romains en terre cuite
posés sur des fragments de colonnes apparemment antiques, je devins soudain
nerveux. L’endroit était bondé ; à travers la vitre épaisse de la porte encadrée
d’ornements en bronze, on distinguait une foule d’adultes qui mangeaient ce qui
semblait être des petits-fours. Quelqu’un à l’intérieur me vit regarder dans le
magasin et me fit signe d’entrer. Je secouai la tête en indiquant d’un index
hésitant que j’attendais quelqu’un qui n’allait pas tarder à arriver. Mais le
propriétaire, ou son assistant, tel un patron de boîte de nuit, poussa la porte vitrée
et la tint grande ouverte avec son bras tendu sans descendre sur le trottoir,
m’ordonnant presque d’entrer. « Venga, su, venga ! » dit-il, les manches de sa
chemise cavalièrement retroussées jusqu’aux épaules. La séance de lecture
n’avait pas encore commencé, mais la librairie était pleine de gens qui fumaient,
bavardaient bruyamment, feuilletaient des nouveautés, chacun d’eux ayant à la
main un petit gobelet en plastique contenant ce qui ressemblait à du whisky.
Même la mezzanine, dont la balustrade était couverte de coudes nus et d’avant-
bras féminins, était comble. Je reconnus tout de suite l’auteur qu’on célébrait :
c’était l’homme qui avait dédicacé mon exemplaire, et celui de Marzia, de son
recueil de poèmes, Se l’amore. Il serrait des mains.
Quand il passa près de moi, je ne pus m’empêcher de tendre la main et de
serrer la sienne et de lui dire combien j’avais aimé lire ses poèmes. Comment
avais-je pu les lire, puisque le livre n’était pas encore en librairie ? Quelqu’un
d’autre entendit sa question – allait-on me jeter dehors comme un imposteur ?
« Je l’ai acheté quand vous êtes passé à B. il y a quelques semaines, et vous
avez eu l’amabilité de me le dédicacer. »
Il dit qu’il s’en souvenait. « Un vero fan, alors », ajouta-t-il assez fort pour
être entendu de ceux qui nous entouraient. De fait, ils tournèrent tous la tête.
« Peut-être pas un fan – à son âge on les appelle plutôt des groupies, dit une
femme âgée arborant un goitre et des couleurs criardes qui la faisaient
ressembler à un toucan.
— Quel poème as-tu préféré ? me demanda l’auteur.
— Alfredo, tu te comportes comme un prof pendant un oral d’examen, railla
une femme d’une trentaine d’années.
— Je voulais seulement savoir quel poème il a préféré. Il n’y a pas de mal à
demander ça, si ? » gémit-il avec un accent de feinte exaspération dans la voix.
Je crus un instant que la femme qui était venue à mon secours m’avait tiré
d’affaire. Je me trompais.
« Alors dis-moi, insista-t-il. Lequel ?
— Celui où la vie est comparée à San Clemente.
— Celui où l’amour est comparé à San Clemente, corrigea-t-il d’un air pensif,
comme s’il réfléchissait à la profondeur de nos deux formulations. “Le syndrome
de San Clemente”. » Le poète me regarda. « Et pourquoi ?
— Bon sang, laisse ce pauvre garçon tranquille, veux-tu ? intervint à son tour
une autre femme en me prenant la main. Je vais vous conduire au buffet pour
que vous puissiez échapper à ce monstre qui a un ego de la taille de ses pieds –
avez-vous remarqué comme ses chaussures sont grandes ? Alfredo, tu devrais
vraiment faire quelque chose au sujet de tes chaussures, lança-t-elle à travers la
librairie bondée.
— Mes chaussures ? Qu’est-ce qu’elles ont, mes chaussures ?
— Elles. Sont. Trop. Grandes. N’ont-elles pas l’air énormes ? me demanda-t-
elle. Les poètes ne peuvent pas avoir d’aussi grands pieds.
— Laisse mes pieds tranquilles. »
Quelqu’un d’autre eut pitié du poète. « Ne te moque pas de ses pieds, Lucia.
Ils n’ont rien d’anormal…
— Des pieds de pauvre qui a marché pieds nus toute sa vie et achète encore
des chaussures une taille au-dessus, au cas où il grandirait encore avant Noël,
l’époque où la famille en refait provision pour l’année ! » Elle jouait la mégère
aigrie ou délaissée.
Mais je ne lâchais pas sa main. Ni elle la mienne. Camaraderie urbaine.
Comme il est agréable de tenir la main d’une femme dans la sienne, surtout
quand on ne sait rien d’elle. Se l’amore, pensai-je. Et tous ces bras et coudes
hâlés de toutes ces femmes qui nous regardaient de la mezzanine… Se l’amore.
Le libraire interrompit ce qui aurait facilement pu être un simulacre de
chamaillerie entre mari et femme. « Se l’amore », cria-t-il. Tout le monde rit. Il
était difficile de savoir si c’était dû au soulagement de voir mettre fin à une prise
de bec conjugale ou si c’était parce que ces mots, Se l’amore, suggéraient Si
c’est ça l’amour, alors…
Mais tout le monde comprit que c’était aussi un signal pour que la lecture
commence, et chacun trouva un coin confortable ou un mur auquel s’adosser.
Notre coin était le meilleur : nous étions assis sur une marche de l’escalier en
colimaçon, toujours la main dans la main. L’éditeur allait présenter le poète,
quand la porte s’ouvrit en grinçant. Oliver essayait d’entrer malgré la foule,
accompagné de deux filles superbes qui étaient soit des top-modèles, soit des
actrices de cinéma. On aurait dit qu’il les avait enlevées en chemin et les amenait
pour nous deux, une pour lui et une pour moi. Se l’amore.
« Oliver ! Enfin ! cria l’éditeur en levant son verre de whisky. Bienvenue,
bienvenue. »
Tout le monde tourna la tête.
« Un de nos plus jeunes et plus talentueux philosophes américains, ajouta-t-il,
accompagné de mes charmantes filles, sans qui Se l’amore n’aurait jamais vu le
jour. »
Le poète en convint. Sa femme se tourna vers moi et murmura : « Beaux brins
de filles, hein ? » L’éditeur descendit de l’escabeau sur lequel il était juché et
serra Oliver dans ses bras. Il prit la grande enveloppe dans laquelle Oliver avait
fourré ses pages. « Manuscrit ? – Manuscrit », répondit Oliver. L’éditeur lui
tendit en échange un exemplaire du livre du poète. « Vous m’en avez déjà donné
un. – C’est juste. » Mais Oliver admira poliment la couverture, puis il regarda
autour de lui et me repéra là où j’étais assis à côté de Lucia. Il vint vers moi,
posa un bras sur mes épaules, et se pencha pour l’embrasser sur la joue. Elle me
regarda, le regarda, évalua rapidement la situation. « Oliver, sei un dissoluto.
— Se l’amore », répondit-il en montrant son exemplaire du recueil, comme
pour dire que tout ce qu’il faisait dans la vie était déjà dans le livre de son mari,
et donc tout à fait permis.
« Se l’amore toi-même. »
Je me demandais s’il était qualifié de dissolu à cause des deux filles avec
lesquelles il était entré, ou à cause de moi. Ou des deux.
Oliver me présenta à elles. Manifestement il les connaissait bien, et elles
l’aimaient bien. « Sei l’amico di Oliver, vero ? dit l’une d’elles. Il nous a parlé de
toi.
— Pour dire ?
— De bonnes choses. »
Elle s’adossa au mur près de l’endroit où je me tenais maintenant debout à
côté de la femme du poète. « Il ne va jamais lâcher ma main, vero ? » dit Lucia
comme si elle s’adressait à une tierce personne absente. Peut-être voulait-elle
que les deux filles le remarquent.
Je ne voulais pas lâcher sa main tout de suite mais je savais qu’il le fallait.
Alors je la tins un instant dans les miennes, la portai à mes lèvres, posai un
baiser près de la paume, et la lâchai. C’était, me semblait-il, comme si j’avais eu
Lucia pour moi tout seul pendant un après-midi entier et la rendais maintenant à
son mari comme on relâche un oiseau dont l’aile brisée a mis très longtemps à
guérir.
« Se l’amore, dit-elle en hochant la tête pour simuler un reproche. Pas moins
dissolu que l’autre, seulement plus doux… Je vous le laisse. »
Une des filles de l’éditeur eut un petit rire un peu forcé. « Nous verrons ce que
nous pouvons faire de lui. »
J’étais au paradis.
Elle connaissait mon prénom. Le sien était Amanda. Celui de sa sœur, Adele.
« Il y en a une troisième, dit Amanda comme si elle se moquait un peu de leur
nombre. Elle doit être déjà là quelque part. »
Le poète s’éclaircit la voix. Les mots de remerciement habituels à chacun et
chacune. Enfin et surtout, à la lumière de sa vie, Lucia. Pourquoi le supporte-t-
elle ? siffla l’épouse avec un sourire aimant au poète. Pourquoi ?
« À cause de ses chaussures, dit-il.
— Et voilà.
— Continue, Alfredo, dit le toucan goitreux.
— Se l’amore. Se l’amore est un recueil de poèmes inspirés par une saison
passée à enseigner Dante en Thaïlande. Comme beaucoup d’entre vous le savent,
j’ai adoré la Thaïlande avant d’y aller et je l’ai détestée dès que j’y suis arrivé.
Ou pour reformuler cela : je l’ai détestée quand j’y étais et je l’ai adorée dès que
je l’ai quittée. »
Rires.
Des gobelets étaient passés aux uns et aux autres.
« À Bangkok je ne cessais de penser à Rome – quoi d’autre ? –, à cette petite
librairie, et aux rues avoisinantes juste avant que le soleil se couche, et au
tintement des cloches le dimanche de Pâques ; et, les jours pluvieux, qui peuvent
se prolonger indéfiniment à Bangkok, j’en aurais pleuré. Lucia, Lucia, Lucia,
pourquoi n’as-tu pas dit non alors que tu savais combien tu me manquerais, ces
jours où je me sentais plus vide qu’Ovide quand on l’envoya en exil dans ce coin
perdu où il mourut ? Je suis parti bien sot et je n’en suis pas revenu plus sage.
Les gens là-bas sont beaux – aussi la solitude peut-elle être cruelle quand on a bu
un verre ou deux et qu’on est tenté de toucher la première inconnue qui se
présente – elles sont toutes belles là-bas, mais chaque sourire se paie… » Il se tut
un instant, comme pour rassembler ses pensées. « J’ai appelé ces poèmes-ci
Tristia. »

La lecture de Tristia dura près de vingt minutes. Quand ce fut fini, tout le
monde applaudit. Une des deux filles employa les mots forte, molto forte. Le
toucan goitreux se tourna vers une autre femme qui n’avait cessé de hocher la
tête, presque à chaque syllabe prononcée par le poète, et répétait maintenant :
« Straordinario fantastico. » Le poète descendit de son estrade improvisée, but
un verre d’eau et retint son souffle un moment – pour se débarrasser d’un fort
hoquet. J’avais pris ce hoquet pour des sanglots refoulés. Après avoir fouillé en
vain dans toutes les poches de sa veste sport, il leva son index et son majeur
réunis devant sa bouche pour faire comprendre au libraire qu’il voulait fumer et
peut-être se mêler aux autres quelques minutes. Straordinario-fantastico le
remarqua et tendit aussitôt son étui à cigarettes. « Stasera non dormo, la rançon
de la poésie », dit-elle, reprochant d’avance à sa poésie la nuit d’insomnie qui
l’attendait sûrement.
Tout le monde était maintenant en sueur, et l’atmosphère de serre tropicale à
l’intérieur et à l’extérieur de la librairie était devenue étouffante.
« Pour l’amour du ciel, ouvrez la porte ! cria le poète au libraire. On suffoque
ici. » Signor Venga prit une petite cale en bois et, ayant ouvert la porte, la coinça
entre le sol et le cadre en bronze.
« C’est mieux comme ça ? demanda-t-il respectueusement.
— Non. Mais au moins on sait que la porte est ouverte. »
Oliver me regarda d’un air de dire : Ça t’a plu ? Je haussai les épaules,
comme quelqu’un qui réserve son jugement pour plus tard. Mais je n’étais pas
sincère ; ça me plaisait beaucoup.
Ce que j’aimais surtout, sans doute, c’était la soirée elle-même. Tout
m’enchantait. Chaque regard croisant le mien me faisait l’effet d’un compliment,
ou d’une demande et une promesse qui semblaient rester en suspens entre moi et
le monde alentour. J’étais comme électrifié – par le badinage, l’ironie, les coups
d’œil, les sourires de gens qui semblaient contents que j’existe, par l’ambiance
conviviale qui rendait tout plaisant, de la porte vitrée aux petits-fours et à la
couleur mordorée des gobelets en plastique emplis de whisky, des manches
retroussées du signor Venga au poète lui-même et jusqu’à l’escalier en
colimaçon près duquel nous nous tenions avec les deux jolies filles : tout
semblait rayonner de l’éclat d’une sensualité enchantée.
J’enviais ces existences et songeais à la vie désexualisée de mes parents, avec
leurs invités assommants de corvée de table au déjeuner et au dîner, à notre vie
trop sage et douillette dans notre maison de poupée, et à mon année de terminale
qui allait bientôt commencer. Tout semblait être un jeu d’enfant à côté de ceci.
Pourquoi aller en Amérique dans un an alors que je pourrais tout aussi aisément
passer ces quatre années d’université à venir à des lectures comme celle-ci et
m’asseoir et parler comme certains étaient en train de le faire ? Il y avait plus de
choses à apprendre dans cette petite librairie pleine de monde que dans l’une ou
l’autre des puissantes institutions d’outre-Atlantique.
Un homme âgé – grande barbe hirsute, panse de Falstaff – m’apporta un verre
de whisky.
« Ecco.
— Pour moi ?
— Bien sûr pour toi. As-tu aimé les poèmes ?
— Beaucoup, dis-je en essayant de paraître ironique et peu sincère, je ne sais
pas pourquoi.
— Je suis son parrain et je respecte ton opinion, dit-il comme s’il avait perçu
la dérision sans voir qu’elle était feinte. Mais je respecte ta jeunesse davantage.
— Je vous promets que dans quelques années il ne restera guère de jeunesse,
répondis-je en tentant d’adopter le ton d’ironie résignée des hommes qui ont
beaucoup vécu et se connaissent bien.
— Oui, mais alors je ne serai pas là pour le remarquer. »
Est-ce qu’il me draguait ?
« Alors prends-le », dit-il en me tendant le gobelet. J’hésitai avant d’accepter.
C’était le même whisky que celui que mon père buvait à la maison.
Lucia, qui avait entendu notre conversation, me dit : « Tanto, un whisky de
plus ou de moins ne te rendra pas moins dissolu que tu ne l’es déjà.
— Je voudrais bien l’être, dis-je en me tournant vers elle et ignorant Falstaff.
— Pourquoi, qu’est-ce qui manque dans ta vie ?
— Ce qui manque dans ma vie ? » J’allais dire tout, mais je me ravisai. « Des
amis, comme vous semblez tous l’être ici, je voudrais avoir des amis comme les
vôtres, comme vous…
— Il y aura plein de temps pour ces amitiés-là. Est-ce que des amis
t’éviteraient d’être dissoluto ? » Le mot revenait sans cesse comme une
dénonciation de quelque vice inhérent à ma nature.
« Je voudrais avoir un ami que je ne serais pas destiné à perdre. »
Elle me regarda en souriant pensivement.
« Tu en dis long, mon ami, et ce soir il n’est question que de courts poèmes. »
Elle continuait à me regarder. « Je te comprends. » Elle me caressa lentement,
tristement la joue, comme si j’étais soudain devenu son enfant.
J’aimai cela aussi.
« Tu es trop jeune pour me comprendre – mais un jour bientôt, j’espère que
nous parlerons encore, et alors nous verrons si je suis assez sage pour retirer le
mot que j’ai employé ce soir. Scherzavo, je plaisantais. » Un baiser sur ma joue.
Quel monde c’était. Elle avait plus de deux fois mon âge, mais j’aurais pu lui
faire l’amour sur-le-champ et pleurer avec elle.
« On porte un toast ou quoi ? » cria quelqu’un dans un autre coin du magasin.
Il y eut un tumulte de voix.
Et puis cela arriva. Une main sur mon épaule. C’était celle d’Amanda. Et une
autre juste au-dessus de ma hanche. Oh, je connaissais si bien cette autre main…
Qu’elle ne me lâche jamais ce soir. J’adore chaque doigt de cette main, chaque
ongle que tu ronges sur chacun de tes doigts, mon cher, cher Oliver – ne me
lâche pas encore, car j’ai besoin de cette main-là. Un frisson me parcourut
l’échine.
« Et je suis Ada », dit une autre fille sur un ton d’excuse, consciente d’avoir
beaucoup trop tardé à se frayer un chemin jusqu’à nous et désireuse de se faire
pardonner en informant tous ceux qui étaient dans notre coin qu’elle était l’Ada
dont tout le monde avait sûrement parlé. Quelque chose de rauque et cavalier
dans sa voix, ou dans cette façon qu’elle avait de prendre tout son temps pour
dire « Ada », ou de sembler tout prendre à la légère – ce genre de réception, les
présentations, l’amitié même –, me disait que, sans nul doute, ce soir j’étais
vraiment entré dans un monde enchanté.
Je n’avais jamais évolué dans ce monde, mais je l’adorais. Et je l’aimerais
encore plus quand j’aurais appris à parler sa langue – car je pressentais que
c’était aussi la mienne, un langage où nos plus profonds désirs sont exprimés
sous forme de badinage, non parce qu’il est plus prudent de mettre un sourire sur
ce qui risque de choquer, mais parce que les inflexions du désir, de tout désir
dans ce nouveau monde où je pénétrais, ne pouvaient être exprimées que par le
jeu.
Chacun était disponible – comme la ville elle-même – à chaque instant de sa
vie, et présumait que tous les autres désiraient l’être aussi. J’aspirais à être
comme eux.
Le libraire fit tinter une clochette près de la caisse et tout le monde se tut.
Le poète reprit la parole. « Je ne comptais pas lire ce poème ce soir, mais
parce que quelqu’un (là il modifia légèrement sa voix) quelqu’un m’en a parlé,
je ne peux résister… Il s’intitule “Le syndrome de San Clemente”. Je dois
reconnaître que c’est, du moins si un versificateur est autorisé à dire cela à
propos de son propre travail, mon préféré. » (Je découvris plus tard qu’il ne se
qualifiait jamais de poète et ne qualifiait jamais son œuvre de poésie.) « Parce
qu’il fut le plus difficile à écrire, parce qu’il me rendait terriblement nostalgique,
parce qu’il m’a sauvé en Thaïlande, parce qu’il m’expliquait toute ma vie… Je
comptais les jours, les nuits avec San Clemente en tête. L’idée de revenir à Rome
sans avoir fini ce long poème m’effrayait plus que de rester bloqué à l’aéroport
de Bangkok une semaine de plus. Et pourtant c’est ici à Rome, où nous habitons
à deux cents mètres à peine de la basilique San Clemente, que j’ai mis la touche
finale à un poème que, ironiquement, j’avais commencé bien plus tôt à Bangkok
précisément parce que Rome semblait à des années-lumière de là. »
Tandis qu’il lisait le long poème, je songeai que, contrairement à lui, je
m’étais toujours arrangé pour éviter de compter les jours. Oliver et moi allions
repartir, chacun de notre côté, dans trois jours – et ce que j’avais vécu avec lui
allait se dissiper comme une fumée dans l’air. Nous avions parlé de nous
retrouver plus tard aux États-Unis, et nous avions parlé de nous écrire et de nous
téléphoner, mais tout cela avait quelque chose d’étrangement irréel et nous le
laissions délibérément dans l’ombre – non parce que nous voulions que les
événements nous prennent au dépourvu afin que nous puissions blâmer les
circonstances et non nous-mêmes, mais parce qu’en ne projetant pas de
maintenir les choses en vie, nous évitions de penser qu’elles pourraient mourir
un jour. Nous étions venus à Rome dans le même esprit : Rome était la dernière
fête avant que le lycée et le voyage ne nous séparent, juste une façon
d’atermoyer et de prolonger le bal longtemps après l’heure de fermeture. Peut-
être, sans y penser, avions-nous pris davantage que de brèves vacances ; nous
nous étions enfuis ensemble avec des billets retour pour des destinations
différentes.
Peut-être était-ce son cadeau.
Peut-être était-ce le cadeau de mon père à nous deux.
Pourrais-je vivre sans sa main sur mon ventre ou sur mes hanches ? Sans
embrasser et lécher une écorchure sur sa hanche qui mettrait des semaines à
cicatriser, mais loin de moi ? Qui d’autre pourrais-je jamais appeler par mon
nom ?
Il y en aurait d’autres, bien sûr, et d’autres encore, mais les appeler par mon
nom dans un moment de passion me ferait sûrement l’effet d’un plaisir affecté,
d’un simulacre.
Je me rappelais le placard vide et la valise faite posée près de son lit. Bientôt
j’allais dormir de nouveau dans ce qui avait été sa chambre. J’allais dormir avec
sa chemise, couché à côté d’elle ou la portant dans mon sommeil.
Après la lecture, nouveaux applaudissements, plus de convivialité encore, plus
de whiskys. Puis le moment de la fermeture approcha. Je me souvins de Marzia
quand la librairie de B. allait fermer. Comme cela semblait loin et différent,
comme elle était devenue irréelle…
Quelqu’un dit qu’on devrait tous aller dîner ensemble. Nous étions une
trentaine. Un autre parla d’un restaurant au bord du lac Albano. Aussitôt l’image
d’une auberge sous un ciel étoilé au bord de l’eau me vint à l’esprit, comme
jaillie d’un manuscrit enluminé de la fin du Moyen Âge. Non, trop loin, dit
quelqu’un. Oui, mais les lumières sur le lac la nuit… Les lumières sur le lac la
nuit devront attendre une autre fois. Pourquoi pas quelque part le long de la via
Cassia ? Oui, mais cela ne résout pas le problème des voitures : il n’y en a pas
assez. Mais si il y en a sûrement assez. Et s’il faut s’asseoir les uns sur les autres
pendant un petit moment, quelqu’un s’en plaindra-t-il ? Bien sûr que non.
Surtout si je suis assis entre ces deux beautés. Oui, mais si Falstaff doit s’asseoir
sur les genoux des beautés ?
Il y avait seulement cinq voitures, et elles étaient toutes garées dans
différentes ruelles non loin de la librairie. Comme nous ne pouvions pas partir
tous ensemble, il fut convenu qu’on se retrouverait près du Ponte Milvio avant
de remonter la via Cassia jusqu’à une trattoria dont seul l’un d’entre nous
connaissait l’emplacement exact.
Nous arrivâmes trois bons quarts d’heure plus tard – plus que le temps
nécessaire pour atteindre le lointain Albano, où les lumières sur le lac la nuit…
C’était une grande trattoria al fresco, avec des nappes à carreaux et des bougies
antimoustiques placées çà et là parmi les dîneurs. Il devait être dans les onze
heures du soir. L’air était encore chargé d’humidité. Cela se voyait à nos visages
et à nos vêtements moites. Même les nappes étaient moites. Mais le restaurant se
trouvait sur une colline, et de temps en temps une légère brise murmurait dans
les arbres alentour, ce qui signifiait que le lendemain il pleuvrait encore mais
qu’il ferait toujours aussi lourd.
La serveuse, une femme de près de soixante ans, compta rapidement combien
nous étions et demanda au garçon de disposer les tables en U, ce qui fut aussitôt
fait. Puis elle nous dit ce qu’on allait manger et boire. « Dieu merci, dit la femme
du poète, on n’a pas à décider, parce que avec lui on en aurait encore pour une
heure et il n’y aurait plus rien à manger dans la cuisine. » La serveuse énuméra
une longue liste d’antipasti qui se matérialisèrent presque immédiatement sur les
tables, suivis de paniers de pain, de bouteilles de vin et d’eau minérale, frizzante
et naturale. « Nourriture simple, expliqua-t-elle. – C’est ce qu’il nous faut,
répondit l’éditeur. Cette année on est encore dans le rouge. »
Un autre toast au poète. À l’éditeur. Au libraire. À l’épouse, aux filles, à qui
d’autre ?
Rires et bonne camaraderie. Ada fit un petit discours improvisé – enfin, pas si
improvisé que ça, reconnut-elle. Falstaff et Toucan avouèrent y être pour quelque
chose.
Les tortellini à la crème arrivèrent plus d’une demi-heure plus tard. J’avais
décidé de ne pas boire de vin, parce que l’effet des deux whiskys bus trop vite
commençait seulement à se faire vraiment sentir. Les trois sœurs étaient assises
entre nous, et sur notre banc nous étions tous pressés les uns contre les autres.
Paradis.
Deuxième plat beaucoup plus tard : rôti braisé, pois. Salade.
Puis les fromages.
Une chose en amenant une autre, nous en vînmes à parler de Bangkok. « Tout
le monde est beau là-bas, mais beau d’une manière exceptionnellement hybride,
et c’est pourquoi je voulais y aller, dit le poète. Ils ne sont pas purement
asiatiques, ni bien sûr occidentaux, et “eurasiens” est un terme trop simple… Ils
sont exotiques au plein sens du mot, et pourtant ils ne nous sont pas étrangers…
Nous les reconnaissons aussitôt bien que nous ne les ayons encore jamais vus, et
n’ayons pas de mots non plus pour ce qu’ils touchent en nous ou ce qu’ils
semblent vouloir de nous.
« D’abord j’ai cru qu’ils pensaient différemment. Puis j’ai compris qu’ils
ressentaient différemment les choses. Puis qu’ils étaient indiciblement doux,
doux comme on n’imagine personne l’être ici… Oh, nous pouvons être aimables
et affectueux et nous pouvons être très, très chaleureux à notre façon
méditerranéenne passionnée, mais ils sont doux, généreusement doux, doux dans
leur cœur, doux dans leur corps, sans tristesse ni malice, doux comme des
enfants, sans ironie ni honte. J’avais honte de ce que j’éprouvais pour eux.
Ç’aurait pu être le paradis, tel que je l’avais rêvé, fantasmé. Le garçon de vingt-
quatre ans qui tient la réception de mon hôtel miteux la nuit, qui porte une
casquette sans visière et a vu toutes sortes d’individus arriver et repartir, me
regarde et je le regarde. Ses traits sont ceux d’une fille. Mais il ressemble à une
fille qui ressemblerait à un garçon. La fille du bureau de l’American Express me
regarde et je la regarde. Elle ressemble à un garçon qui ressemblerait à une fille
et ne serait donc qu’un garçon. Tous, garçons et filles, sourient quand je les
regarde. Même la fille du consulat, qui parle couramment le milanais, et les
étudiants qui attendent à la même heure chaque matin le même bus que moi, me
regardent et je les regarde – tous ces regards signifient-ils ce que je pense qu’ils
signifient, parce que, qu’on le veuille ou non, quand il s’agit des sens tous les
humains parlent le même langage impudique… »
Une autre tournée de grappa et de sambuca.
« J’avais envie de coucher avec toute la Thaïlande. Et toute la Thaïlande,
semblait-il, flirtait avec moi. On ne pouvait faire un pas sans tomber presque
dans les bras de quelqu’un.
— Buvez donc une gorgée de cette grappa et dites-moi si ce n’est pas l’œuvre
d’une sorcière », l’interrompit le libraire. Le poète laissa le garçon lui verser un
autre verre. Cette fois il le sirota lentement. Falstaff lampa le sien d’un trait.
Straordinario-fantastico s’humecta le gosier en gloussant. Oliver se lécha les
babines. Le poète dit que cela vous rajeunissait. « J’aime la grappa la nuit, elle
me stimule. Mais toi (il me regardait maintenant), tu ne peux sans doute pas
comprendre ça. À ton âge, Dieu sait que la stimulation est la dernière chose dont
on ait besoin. »
Il me regarda boire une ou deux gorgées. « Tu la sens ?
— Quoi ? fis-je.
— La stimulation. »
Je bus encore. « Pas vraiment.
— Pas vraiment, répéta-t-il d’un air perplexe, déçu.
— C’est parce que, à son âge, elle est déjà là, la stimulation, commenta Lucia.
— C’est vrai, dit quelqu’un, ta “stimulation” ne vaut que pour ceux qui ne
l’ont plus. »
Le poète : « Elle n’est pas difficile à trouver à Bangkok. Une de ces nuits
chaudes, dans ma chambre d’hôtel, j’ai cru devenir fou. C’était soit la solitude,
soit les bruits des gens dehors, ou l’œuvre du diable… Mais c’est alors que j’ai
commencé à penser à San Clemente. Ça m’est venu comme un sentiment vague,
nébuleux, à la fois excitation, mal du pays, métaphore. Vous allez dans telle ou
telle contrée parce que vous avez cette image d’elle et le désir de vous accoupler
avec le pays tout entier. Puis vous vous apercevez que ses habitants et vous
n’avez rien en commun. Vous ne comprenez pas les signaux les plus
élémentaires, que vous aviez pourtant cru communs à toute l’humanité. Vous
décidez que tout cela était une erreur, que tout cela était dans votre tête. Puis
vous creusez un peu plus et vous vous rendez compte que, malgré vos soupçons
raisonnables, vous les désirez encore tous, mais vous ne savez pas ce que vous
voulez au juste d’eux, ni ce qu’ils semblent vouloir au juste de vous, même s’il
apparaît qu’ils vous regardent tous aussi avec ce qui ne peut être qu’une seule
chose en tête. Mais vous vous dites que vous imaginez des choses… Et vous êtes
prêt à faire vos valises et retourner à Rome, parce que tous ces signaux ambigus
vous rendent fou. Mais alors quelque chose s’ouvre soudain, comme la porte
d’un passage secret, et vous comprenez qu’ils vous désirent désespérément aussi.
Et le pire est que, avec toute votre expérience et votre sens de l’ironie et votre
aptitude à surmonter la timidité chaque fois qu’elle menace de resurgir, vous
vous sentez complètement perdu… J’ignorais leur langue, ignorais le langage de
leur cœur, ignorais même le mien. Je ne voyais partout que des voiles : ce que je
voulais, ce que j’ignorais vouloir, ce que je ne voulais pas savoir que je voulais,
ce que j’avais toujours su que je voulais. C’est un miracle. Ou c’est l’enfer.
« Comme dans toute expérience qui nous marque pour la vie, je me sentais
bouleversé, tiraillé, écartelé… C’était la somme de tout ce que j’avais jamais été
– et davantage : celui que je suis quand je chante en faisant frire des légumes
pour ma famille et mes amis le dimanche après-midi ; celui que je suis quand je
me réveille par une nuit glaciale et ne désire rien tant que d’enfiler un pull, me
précipiter vers mon bureau, et écrire sur la personne que je sais que nul ne sait
que je suis ; celui que je suis quand j’ai envie d’être nu avec un autre corps nu,
ou quand j’ai envie d’être seul au monde ; celui que je suis quand chaque partie
de moi semble être à des lieues et des siècles des autres et que chacune jure
qu’elle porte mon nom.
« J’appelais ça le syndrome de San Clemente. La basilique d’aujourd’hui est
construite là où se trouvait jadis ce qui servait de refuge aux chrétiens
persécutés. Cette résidence du consul romain Titus Flavius Clemens fut
incendiée sous le règne de Néron. À côté de ses décombres calcinés, dans ce qui
devait être une sorte de vaste caveau, les Romains édifièrent un temple païen
souterrain dédié à Mithra, dieu du Soleil, Lumière du Monde, temple sur lequel
les chrétiens bâtirent une église dédiée – coïncidence ou non, la question reste à
creuser – à un autre Clément, pape et saint ; sur ses ruines fut érigée une autre
église qui brûla et à cet emplacement se dresse la basilique actuelle. Et les
fouilles pourraient continuer indéfiniment… Comme le subconscient, comme
l’amour, comme la mémoire, comme le temps lui-même, comme chacun d’entre
nous, l’église est bâtie sur les vestiges d’édifices successifs, il n’y a pas de fond,
il n’y a pas de premier ni de dernier quoi que ce soit, rien que des strates
archéologiques et des passages secrets et des cavités labyrinthiques, comme les
catacombes chrétiennes, et juste à côté, même des catacombes juives.
« Mais, comme dit Nietzsche, mes amis, je vous ai donné la morale avant
l’histoire…
— Alfredo, mon chou, je t’en prie, fais-nous-la courte. »
Les patrons du restaurant avaient compris qu’on n’était pas encore sur le point
de partir, et firent servir à chacun un autre verre de grappa ou de sambuca.
« Donc, cette nuit chaude où je crois devenir fou, je suis dans le bar miteux de
mon hôtel miteux, et qui est assis à la table voisine, sinon notre réceptionniste,
avec cette curieuse casquette sans visière sur la tête. Je lui demande : “Pas de
service cette nuit ? – Non, répond-il. – Pourquoi ne rentrez-vous pas chez vous,
alors ? – J’habite ici. Je bois juste un verre avant d’aller me coucher.”
« Je le regarde. Et il me regarde.
« Sans attendre un moment de plus, son verre dans une main et la carafe dans
l’autre – j’ai cru que je l’avais importuné et qu’il voulait être seul et allait
s’asseoir plus loin à une autre table –, voilà qu’il vient s’asseoir juste en face de
moi. “Vous voulez goûter à ça ?” demande-t-il. Je pense, pourquoi pas, on dit
qu’à Rome il faut faire comme les Romains, alors à Bangkok… Bien sûr, j’ai
entendu toutes sortes d’histoires, alors je me dis qu’il y a peut-être quelque chose
de louche et de déplaisant là-dedans, mais je joue le jeu.
« Il fait claquer ses doigts et demande péremptoirement un petit verre pour
moi. Aussitôt dit aussitôt fait.
« “Buvez une gorgée, dit-il.
« — Je n’aimerai peut-être pas ça.
« — Buvez quand même.” Il en verse un peu pour moi et un peu pour lui.
« Le breuvage est délicieux. Le verre est à peine plus grand que le dé à coudre
dont ma grand-mère se servait pour repriser les chaussettes.
« “Buvez une autre gorgée – juste pour vérifier.”
« Je bois encore. Pas de doute, c’est très bon. C’est un peu comme la grappa,
mais plus fort et moins acide.
« Le garçon continue de me regarder. Je n’aime pas être regardé si
intensément. Son regard devient presque insupportable. Je peux presque détecter
les prémices d’un petit rire.
« “Vous me dévisagez, dis-je finalement.
« — Je sais.
« — Pourquoi me regardez-vous comme ça ?”
« Il se penche vers mon côté de la table : “Parce que vous me plaisez.
« — Écoutez…
« — Buvez un autre verre.” Il en verse un pour lui, un pour moi.
« “Écoutez, je ne suis pas…”
« Mais il ne me laisse pas finir. “Raison de plus pour en boire un autre.”
« Un signal d’alarme se déclenche dans ma tête. Ils vous soûlent, vous
emmènent quelque part, vous prennent tout ce que vous avez, et quand vous
allez vous plaindre à la police, qui n’est pas moins corrompue que les voleurs
eux-mêmes, ils vous accusent de toutes sortes de choses, et ont des photos pour
le prouver. Une autre crainte me vient : la note de bar pourrait se révéler
astronomique, mon interlocuteur s’arrangeant pour boire du thé coloré et
feignant de s’enivrer. Le plus vieux truc du monde – suis-je né d’hier ?
« “Je ne suis pas vraiment intéressé. S’il vous plaît, contentons-nous…
« — Buvez-en un autre.”
« Sourires.
« Je suis sur le point de répéter ma protestation lasse, mais je l’entends déjà
dire : “Buvez-en un autre.” J’ai presque envie de rire.
« Il s’en aperçoit, se soucie peu de ce qui me donne envie de rire, tout ce qui
lui importe c’est que je sourie.
« Maintenant il se verse un verre.
« “Écoutez, amigo, dit-il, j’espère que vous ne pensez pas que je paie ces
verres.
« — Le petit-bourgeois que je suis a enfin parlé… Je connais toutes ces
amabilités affectées qui finissent toujours, toujours par être une façon de profiter
des étrangers.
« — Je ne vous ai pas demandé de payer les verres. Ni, d’ailleurs, de me
payer.”
« Ironiquement, il n’est pas offensé. Il devait savoir que cela allait venir. Il a
dû faire ça un million de fois – ça vient avec ce genre de travail, probablement.
« “Allez, buvez-en un autre – au nom de l’amitié.
« — De l’amitié ?
« — Vous n’avez rien à craindre de moi.
« — Je ne vais pas coucher avec vous.
« — Peut-être bien que non. Peut-être bien que oui. La nuit ne fait que
commencer. Et je n’ai pas renoncé.”
« Sur quoi il enlève sa casquette et laisse tomber tant de cheveux sur ses
épaules que je ne comprends pas comment une telle masse a pu être glissée sous
un si petit couvre-chef. C’était une femme.
« “Déçu ?
« — Non, au contraire.”
« Les poignets minuscules, l’air timide, la peau la plus douce au monde, cette
tendresse qui semblait émaner de ses yeux, non avec la hardiesse minaudière des
filles qui ont beaucoup vécu, mais avec la plus émouvante promesse d’une
extrême douceur et pudeur au lit… Étais-je déçu ? Peut-être – parce que le
piquant de la situation avait été dissipé.
« Une main toucha ma joue et resta là, comme pour atténuer le choc et la
surprise. “Ça va mieux maintenant ?”
« Je fis oui de la tête.
« “Vous avez besoin d’un autre verre.
« — Et vous aussi”, dis-je en lui en versant un cette fois.
« Je lui demandai pourquoi elle faisait croire aux gens qu’elle était un homme.
Je m’attendais à l’entendre répondre : C’est plus prudent pour le travail – ou
quelque chose d’un peu plus osé, du genre : Pour des moments comme celui-ci.
« Alors vint le petit rire, bien réel cette fois, comme si elle m’avait joué un
tour pendable mais n’était nullement mécontente ou surprise du résultat. “Mais
je suis un homme”, dit-elle.
« Elle hochait la tête devant mon air incrédule, comme si cela faisait partie de
la plaisanterie.
« “Vous êtes un homme ? dis-je, non moins désappointé que lorsque j’avais
cru découvrir qu’elle était une femme.
« — Je crains que oui.”
« Les deux coudes sur la table, il se pencha en avant, son nez touchant presque
le mien, et dit : “Vous me plaisez beaucoup, signor Alfredo. Et je vous plais
aussi beaucoup – et ce qui est merveilleux c’est que nous le savons tous les
deux.”
« Je le regardai, la regardai, qui sait. “Buvons-en un autre, dis-je.
« — J’allais le suggérer”, dit mon espiègle ami.
« “Voulez-vous que je sois un homme ou une femme ?” demanda-t-il ou elle
comme si l’on pouvait remonter à un point ou un autre de l’arbre
phylogénétique.
« Je ne savais pas quoi répondre. Je voulais dire : Je vous veux en intermedio.
Alors je dis : “Je veux que vous soyez les deux, ou entre les deux.”
« Il parut déconcerté. “Vilain, vilain”, fit-il comme si pour la première fois ce
soir-là j’étais parvenu à le choquer avec quelque chose de vraiment pervers.
« Quand il se leva pour aller aux toilettes, je vis que c’était bien une femme
portant une jupe et des souliers à talons hauts. Je ne pus m’empêcher de
contempler la peau divine de ses divines chevilles.
« Elle savait qu’elle m’avait encore attrapé et elle se mit à rire pour de bon.
« “Voulez-vous bien garder mon sac à main ?” demanda-t-elle. Elle devait
sentir que si elle ne me demandait pas de garder quelque chose qui lui
appartenait, je paierais sans doute la note et quitterais le bar.
« Voilà, en un mot, ce que j’appelle le syndrome de San Clemente. »
Il y eut des applaudissements, et c’étaient des applaudissements affectueux.
Nous aimions non seulement l’histoire, mais aussi l’homme qui l’avait racontée.
« Evviva il sindromo di San Clemente, dit Straordinario-fantastico.
— Sindrome n’est pas du genre masculin, mais féminin, la sindrome, corrigea
la personne assise à côté d’elle.
— Evviva la sindrome de San Clemente ! » lança un homme qui brûlait
manifestement de crier quelque chose. Il était arrivé très tard avec quelques
autres, en disant d’une voix forte, en bon dialecte romain : « Lassatece passà »
aux patrons du restaurant pour annoncer son arrivée à la compagnie. Tout le
monde avait commencé à manger depuis longtemps. Il avait tourné au mauvais
endroit vers le Ponte Milvio, puis il n’avait pas pu trouver le restaurant, etc. En
conséquence il était arrivé après les deux premiers plats. Il était maintenant assis
au bout de la table avec ceux qu’il avait amenés de la librairie ; on leur avait
donné ce qui restait de fromage, plus deux flans chacun parce qu’il n’y avait plus
rien d’autre. Il compensait la nourriture manquante en buvant trop de vin. Il avait
entendu presque tout le discours du poète au sujet de San Clemente.
« Je pense, dit-il, que cette histoire est tout à fait charmante, même si je ne
vois pas comment votre métaphore nous aidera à comprendre qui nous sommes,
ce que nous voulons, où nous allons, plus que le vin que nous avons bu. Mais si
le rôle de la poésie, comme celui du vin, est de nous aider à voir double, alors je
propose un autre toast afin qu’on soit assez ivres pour voir le monde avec quatre
yeux – et, si on ne fait pas attention, avec huit…
— Evviva ! cria Amanda en portant un toast au retardataire dans un effort
désespéré pour le faire taire.
— Evviva ! répéta tout le monde en chœur.
— Il faut écrire un autre recueil de poèmes – et le plus tôt possible », dit
Straordinario-fantastico.
Quelqu’un parla d’une gelateria non loin de là. « Non, pas de glaces, allons
plutôt boire un café. » Nous nous entassâmes dans les voitures, et quelques
instants plus tard nous roulions le long du Lungotevere, vers le Panthéon.
Dans la voiture j’étais heureux. Mais je pensais à la basilique et à ce que cette
histoire avait de comparable avec notre soirée, une chose menant à une autre,
puis à une autre encore, puis à quelque chose de totalement imprévu, et juste au
moment où on croyait que c’était fini, quelque chose de nouveau survenait et
après ça autre chose encore, jusqu’à ce qu’on se rende compte qu’on pouvait
aisément se retrouver à son point de départ, dans le centre de Rome… La nuit
précédente nous étions allés nager au clair de lune. Maintenant nous étions ici.
Dans trois jours il serait parti. Si seulement il pouvait être de nouveau là dans un
an… Je glissai mon bras sous celui d’Oliver et posai ma joue sur l’épaule d’Ada.
Je m’endormis.
Il était une heure du matin bien sonnée quand nous arrivâmes au Caffè
Sant’Eustachio. Nous commandâmes des cafés pour tous. Je crus comprendre
pourquoi tout le monde ne jure que par le café du Sant’Eustachio, ou peut-être
voulais-je croire que je le comprenais, sans en être sûr. Je n’étais même pas sûr
de l’aimer. Peut-être que les autres ne l’aimaient pas vraiment mais se sentaient
tenus de se rallier à l’opinion générale et de prétendre qu’ils ne pouvaient pas
s’en passer non plus. Il y avait de nombreux buveurs de café, debout ou assis,
dans le célèbre établissement romain. J’adorais regarder tous ces gens
légèrement vêtus qui se tenaient si près de moi, et qui étaient tous animés par les
mêmes sentiments : un amour de la nuit, de la ville, de ses habitants, et un ardent
désir de s’accoupler – avec n’importe qui ; un amour de tout ce qui empêcherait
les petits groupes de gens qui étaient venus ensemble ici de se disperser. Après le
café, quand les membres de notre groupe envisagèrent de se séparer, quelqu’un
dit : « Non, on ne peut pas se dire déjà au revoir. » Un autre suggéra d’aller dans
un pub non loin de là. Meilleure bière à Rome. Pourquoi pas ? Alors nous nous
engageâmes dans une longue ruelle qui allait dans la direction du Campo de’
Fiori. Lucia marchait entre moi et le poète. Oliver parlait avec deux des sœurs
derrière nous. Le vieil homme avait sympathisé avec Straordinario-fantastico, et
ils discutaient de San Clemente. « Quelle métaphore de la vie ! disait
Straordinario-fantastico. – Allons ! Pas la peine d’exagérer non plus avec la
clémentification de ceci et la clémentisation de cela. C’était juste une figure de
style, vous savez », dit Falstaff qui avait sans doute eu son content de la gloire de
son filleul pour la nuit. Remarquant qu’Ada marchait seule, je l’attendis et lui
pris la main. Elle était vêtue de blanc, et sa peau bronzée avait un éclat qui me
donnait envie de toucher chaque point de son corps. Nous ne parlions pas.
J’entendais le bruit de ses talons hauts sur l’ardoise de la chaussée. Dans la
quasi-obscurité, elle avait l’air d’une apparition.
J’aurais voulu que cette marche ne finisse jamais. La ruelle silencieuse et
déserte était ténébreuse et ses vieilles dalles grêlées luisaient faiblement dans
l’air humide, comme si un porteur antique avait répandu le contenu visqueux de
son amphore avant de disparaître dans les souterrains de l’ancienne cité. Tout le
monde avait quitté Rome, et la ville abandonnée, qui en avait tant et trop vu,
était maintenant à nous seuls et au poète qui l’avait recréée, ne fût-ce que pour
une nuit, à son image. La touffeur moite n’allait pas se dissiper cette nuit. On
aurait pu, si on l’avait voulu, marcher en rond et personne ne l’aurait su ou ne
s’en serait soucié.
Tandis que nous déambulions dans un labyrinthe désert de ruelles à peine
éclairées, je me demandais ce que tout ce discours sur San Clemente avait à voir
avec nous – la façon dont nous évoluons à travers le temps, dont le temps évolue
à travers nous, dont nous changeons sans cesse et revenons parfois à ce que nous
étions ? On pourrait même ne rien apprendre d’autre en vieillissant que cela.
C’était la leçon du poète, je suppose. Dans un mois ou deux, quand je
reviendrais à Rome, cette nuit ici avec Oliver semblerait totalement irréelle,
comme si tout cela était arrivé à un moi entièrement différent. Et le désir né trois
ans plus tôt ici même, quand un garçon de courses avait proposé de m’emmener
dans un cinéma bon marché connu pour ce qui s’y passait, ne me semblerait pas
moins insatisfait dans trois mois qu’il ne l’avait été trois ans auparavant. Il était
venu. Il repartait. Rien d’autre n’avait changé. Je n’avais pas changé. Le monde
n’avait pas changé. Pourtant rien ne serait plus jamais pareil. Tout ce qui reste
n’est que rêveries et étranges souvenirs.
Le pub allait fermer quand nous y arrivâmes. « On ferme à deux heures. – Eh
bien, on a encore le temps de boire un verre. » Oliver voulait un martini, un
martini américain. Quelle bonne idée, dit le poète. « Moi aussi ! » lança
quelqu’un d’autre. Le grand juke-box jouait l’air à la mode qu’on avait entendu
pendant tout le mois de juillet. Entendant le mot « martini », le vieil homme et
l’éditeur voulurent eux aussi la même chose. « Ehi ! Taverniere ! » cria Falstaff.
Le garçon nous dit qu’on pouvait avoir du vin ou de la bière ; le barman était
parti plus tôt ce soir-là, « à cause de parce que » sa mère avait été emmenée
souffrante à l’hôpital où on avait dû l’emmener… Chacun étouffa un rire en
entendant le pataquès du garçon. Oliver demanda combien coûtaient les martinis.
Le garçon cria la question à la fille assise à la caisse. Elle lui dit combien. « Et si
je les préparais moi-même, dit Oliver, et que vous fixiez votre prix à cause de
parce que nous pouvons les préparer nous-mêmes ? »
Le garçon et la caissière hésitèrent. Le patron du pub était parti depuis
longtemps. « Pourquoi pas ? dit la fille. Si vous savez comment les faire, faccia
pure, allez-y. »
Applaudissements pour Oliver, qui passa derrière le bar et, en quelques
secondes, après avoir mélangé la glace, le gin et un peu de vermouth, fut prêt à
secouer vigoureusement le shaker. Il ne trouva pas d’olives dans le petit frigo
près du bar. La caissière vint, vérifia et lui tendit un bol. « Olives », dit-elle en le
regardant bien en face comme pour dire : C’était sous votre nez – avez-vous
regardé ? Et quoi d’autre ? « Peut-être pourrais-je vous convaincre de nous
laisser vous offrir un martini, dit-il. – Ç’a été une soirée folle. Un martini ne
pourrait pas la rendre plus folle… Mais un petit alors. – Vous voulez que je vous
apprenne ? »
Et il se mit à expliquer les subtilités d’un vrai martini sec, à l’aise dans le rôle
de barman montrant comment s’y prendre à une fille travaillant dans un bar.
« Où as-tu appris ça ? demandai-je.
— Cocktailologie, Harvard. À l’université, le week-end, je gagnais ma vie
comme barman. Puis j’ai été chef, puis traiteur. Mais toujours un joueur de
poker. »
Ses années d’étudiant, chaque fois qu’il en parlait, acquéraient à mes yeux une
sorte de rayonnement magique, car elles faisaient partie d’une autre vie, une vie
à laquelle je n’avais pas accès puisqu’elle appartenait déjà au passé. Des preuves
de son existence transparaissaient parfois, comme maintenant, dans son aptitude
à préparer des cocktails, ou à distinguer telle obscure grappa d’une autre, ou à
parler à toutes les femmes, ou bien dans les mystérieuses enveloppes carrées qui
lui étaient adressées et qui arrivaient chez nous du monde entier.
Je ne lui enviais jamais ce passé, ni ne me sentais menacé par ce passé. Toutes
ces facettes de sa vie avaient le caractère mystérieux d’événements qui s’étaient
produits dans la vie de mon père longtemps avant ma naissance mais dont l’écho
continuait à résonner parfois dans le présent ; je ne lui enviais pas cette vie avant
moi, et je ne rêvais pas de pouvoir remonter dans le temps jusqu’à l’époque où il
avait eu mon âge.
Nous étions une quinzaine maintenant, et nous occupions une des grandes
tables rustiques en bois. Le garçon annonça de nouveau la fermeture. Les autres
clients ne tardèrent pas à partir. Le garçon avait déjà commencé à baisser le
rideau de fer, « à cause de parce que » c’était l’heure de la chiusura. Le juke-box
fut débranché sèchement. Si chacun de nous continuait à parler, nous pourrions
peut-être rester là jusqu’à l’aube…
« Est-ce que je t’ai choqué ? me demanda le poète.
— Moi ? » fis-je, ne sachant pas trop pourquoi, parmi tous les gens attablés là,
c’était à moi qu’il s’adressait.
Lucia nous regarda. « Alfredo, je crains qu’il n’en sache plus que toi sur la
corruption de la jeunesse. E un dissoluto assoluto », ajouta-t-elle, comme
toujours maintenant, d’une voix mélodieuse, sa main sur ma joue.
« Ce poème ne parle que d’une chose et une seule, dit Straordinario-fantastico.
— “San Clemente” parle en réalité de quatre choses – au moins ! » répliqua le
poète.
Troisième annonce de fermeture.
« Écoutez, dit le libraire au garçon, pourquoi ne pas nous laisser rester ? Nous
mettrons la demoiselle dans un taxi quand nous partirons. Et nous paierons. Une
autre tournée de martinis ?
— Faites comme vous voulez, dit le garçon en retirant son tablier, résigné.
Moi je rentre chez moi. »
Oliver me demanda de jouer quelque chose au piano.
« Que voulez-vous que je joue ? demandai-je.
— N’importe quoi. »
Ce seraient mes remerciements pour la plus belle soirée de ma vie. Je bus une
gorgée de mon second martini, me sentant aussi décadent qu’un de ces pianistes
de jazz qui fument et boivent beaucoup et sont trouvés morts dans un caniveau à
la fin de chaque film.
Je voulais jouer du Brahms, mais un instinct me dit de jouer quelque chose de
très serein et contemplatif, alors je jouai une des Variations Goldberg, qui me
rendit serein et contemplatif. Il y eut un soupir parmi la quinzaine de
noctambules, ce qui me fit plaisir, puisque c’était la seule façon dont je pouvais
les remercier pour cette nuit magique.
Lorsqu’on me demanda de jouer autre chose, je proposai un capriccio de
Brahms. Ils dirent tous que c’était une idée merveilleuse, mais après que j’eus
joué les premières mesures du capriccio, le diable s’empara de moi et je me mis
à jouer un stornello. Le brusque changement de ton les surprit et ils entonnèrent
tous la rengaine, quoique pas à l’unisson, car chacun chantait le stornello qu’il
connaissait. Quand on en vint au refrain, on se mit d’accord pour chanter tous les
mêmes paroles, que plus tôt ce soir-là Oliver et moi avions entendu la statue de
Dante réciter. Tout le monde était extatique, et on me demanda d’en jouer un
autre, puis un autre encore. Les stornelli romains sont généralement des
chansons paillardes et enjouées, bien différentes des déchirantes complaintes
napolitaines. Après le troisième, je regardai Oliver et dis que j’avais besoin de
sortir prendre l’air.
« Qu’y a-t-il, il ne se sent pas bien ? demanda le poète à Oliver.
— Non, il a juste besoin d’air… S’il vous plaît ne bougez pas. »
La caissière se baissa et d’une main releva à demi le rideau métallique. Je
passai dessous et sentis soudain une brève rafale de vent dans la ruelle vide.
« Pouvons-nous marcher un peu ? » dis-je à Oliver.
Nous nous éloignâmes d’un pas nonchalant le long de la sombre ruelle,
exactement comme deux ombres dans l’enfer de Dante, la plus jeune et la plus
âgée. Il faisait encore très chaud, et je voyais luire la lumière d’un lampadaire
sur le front d’Oliver. Nous nous engageâmes dans une ruelle très silencieuse,
puis une autre, comme attirés dans ce dédale de venelles fantômes qui
semblaient mener vers un royaume souterrain où l’on entrait dans un état de
stupeur et d’étonnement. Je n’entendais que les chats de gouttière et de l’eau qui
coulait près de là. Une fontaine en marbre ou une de ces innombrables fontanelle
municipales qu’on voit partout à Rome. « De l’eau, hoquetai-je. Je ne suis pas
fait pour les martinis. Je suis si soûl…
— Tu n’aurais pas dû en prendre. Tu as bu du whisky, puis du vin, de la
grappa, et maintenant du gin.
— Et voilà pour la stimulation érotique de la soirée… »
Il gloussa. « Tu es tout pâle.
— Je crois que je vais vomir.
— Le meilleur remède est de provoquer la chose.
— Comment ?
— Penche-toi et enfonce un doigt dans ta gorge. »
Je secouai la tête. Pas question.
Nous trouvâmes une poubelle sur le trottoir. « Vomis là-dedans. »
D’habitude je résistais à l’envie de vomir. Mais j’avais trop honte de me
montrer puéril maintenant. J’étais aussi gêné de vomir devant lui. Je n’étais
même pas sûr qu’Amanda ne nous avait pas suivis.
« Là, penche-toi, je vais tenir ta tête. »
Je résistais encore. « Ça va passer. J’en suis sûr.
— Ouvre la bouche. »
J’ouvris la bouche et je me mis à vomir dès que son doigt effleura ma luette.
Mais quel réconfort de le sentir tenir ainsi ma tête, et quelle courageuse
abnégation, pensai-je, il faut pour tenir la tête de quelqu’un pendant qu’il
vomit… Aurais-je eu le cran d’en faire autant pour lui ?
« Je crois que c’est fini, dis-je.
— Voyons si rien d’autre ne sort. »
De fait, un autre haut-le-cœur me fit rendre encore un peu de ce que j’avais
mangé et bu.
« Tu ne mâches pas tes pois ? » demanda-t-il en souriant.
Comme j’aimais qu’il se moque ainsi de moi.
« J’espère que je n’ai pas sali tes chaussures, dis-je.
— Ce ne sont pas des chaussures, ce sont des sandales. »
Nous éclatâmes presque de rire.
Quand je regardai autour de moi, je vis que j’avais vomi juste à côté de la
statue de Pasquino. Ça me ressemblait bien de vomir devant le plus vénérable
persifleur de Rome.
« Je te jure, il y avait des pois qui n’avaient même pas été mordus et qui
auraient pu nourrir les petits Indiens. »
Autres rires. Je lavai mon visage et rinçai ma bouche avec l’eau d’une
fontaine que nous trouvâmes en reprenant le chemin du pub.
Devant nous surgit la statue vivante de Dante. Il avait ôté sa cape, et ses longs
cheveux noirs étaient tout défaits. Il avait dû perdre deux kilos, avec cette
chaleur, dans ce costume. Il se disputait maintenant bruyamment avec la statue
de la reine Nefertiti, qui avait aussi retiré son déguisement, et dont les longs
cheveux étaient emmêlés et collés par la transpiration. « Je reprends mes
affaires, cria-t-elle, et salut et bon débarras ! – Bon débarras pour moi aussi, e
vaffanculo ! – Fanculo toi-même, e poi t’inculo ! » Et en disant cela Nefertiti
lança une poignée de pièces de monnaie en direction de Dante, qui se baissa
pour les éviter, mais l’une d’elles l’atteignit au visage. « Aiiiio ! » glapit-il. Je
crus un instant qu’ils allaient en venir aux mains.
Nous revînmes par une autre ruelle déserte, sombre et luisante, et par la via
Santa Maria dell’Anima. Je vis au-dessus de nous une lanterne carrée, émettant
une faible lueur, fixée au mur d’un vieux bâtiment d’angle ; autrefois il devait y
avoir un bec de gaz à sa place. Je m’arrêtai et il s’arrêta. « Le plus beau jour de
ma vie et je finis par vomir… » Il n’écoutait pas. Il me plaqua contre le mur et
commença à m’embrasser, ses hanches pressées contre les miennes, ses bras me
soulevant presque du sol. Mes yeux étaient fermés, mais je devinai que c’était
pour jeter un coup d’œil autour de lui qu’il avait cessé un instant de
m’embrasser ; des gens pouvaient passer par là. Je ne voulais pas regarder – que
ce soit lui qui s’en préoccupe. Puis nous nous embrassâmes encore. Et, les yeux
toujours clos, je crus entendre deux voix, celles de vieillards grommelant
quelque chose comme « Regarde ces deux-là » et « Est-ce qu’on aurait vu ça
dans le temps ? » Mais je ne voulais pas penser à eux. Je ne m’inquiétais pas.
S’il n’était pas inquiet, je ne l’étais pas non plus. J’aurais pu passer le reste de
ma vie comme ça : avec lui, la nuit, les yeux bien fermés, une jambe lovée
autour de la sienne. Je songeai à revenir ici dans les semaines ou les mois à venir
– car c’était notre endroit.
Nous constatâmes en arrivant au pub que tous les autres étaient déjà partis. Il
devait être trois heures du matin, ou même plus tard. À part quelques voitures,
tout était parfaitement tranquille. Quand, par erreur, nous arrivâmes sur la Piazza
Rotonda devant le Panthéon, elle était inhabituellement vide aussi. Il y avait
seulement quelques touristes trimballant d’énormes sacs à dos, quelques
ivrognes, et les habituels revendeurs de drogue. Oliver arrêta un marchand
ambulant et m’acheta un Lemonsoda. Le goût de citron amer était revigorant, et
je me sentis mieux. Il acheta aussi une orangeade et une tranche de pastèque. Il
m’en proposa un morceau, mais je refusai. Comme c’était merveilleux de
marcher à demi ivre, un Lemonsoda à la main, par une chaude nuit comme celle-
ci, sur les dalles d’ardoise luisantes de Rome, avec le bras de quelqu’un autour
de ma taille… Nous tournâmes à gauche, et nous nous dirigions vers la Piazza
Febo quand nous entendîmes soudain des notes de guitare et la voix de
quelqu’un qui fredonnait non un air de rock, mais, je m’en aperçus quand nous
fûmes plus près, une très vieille chanson napolitaine. Fenesta ca lucive. Il me
fallut un moment pour la reconnaître. Puis je me souvins.
Mafalda m’avait appris cette chanson des années plus tôt quand j’étais petit.
C’était sa berceuse. Je connaissais à peine Naples, et je n’avais jamais été en
contact avec d’autres Napolitains qu’elle-même et ses proches et quelques
personnes pendant de rares et brèves visites à Naples avec mes parents. Mais les
accords de la triste complainte faisaient naître une si profonde nostalgie pour les
amours et les choses perdues au cours de notre vie et pour les existences, comme
celle de mon grand-père, qui s’étaient déroulées longtemps avant la mienne, que
j’étais soudain ramené vers le pauvre univers désolé de gens simples comme les
ancêtres de Mafalda, gémissant et s’affairant dans les étroits vicoli d’un vieux
Naples dont je voulais maintenant partager le souvenir mot pour mot avec Oliver
comme s’il était lui aussi, comme Mafalda et Manfredi et Anchise et moi, un
habitant du Sud que j’aurais rencontré dans quelque port étranger et qui
comprendrait immédiatement pourquoi cette vieille chanson, telle une antique
prière des morts dans la langue la plus morte, pouvait émouvoir aux larmes
même ceux qui n’en comprenaient pas une syllabe.
L’air, dit-il, lui rappelait un peu l’hymne national israélien. Ou était-il inspiré
de la Moldau ? À la réflexion, ç’aurait pu être une aria de la Sonnambula de
Bellini. « On se rapproche, mais ce n’est pas encore ça, dis-je bien que la
chanson eût souvent été attribuée à Bellini. – Nous clémentisons », dit-il.
Je traduisis les paroles du napolitain en italien puis en anglais. C’est l’histoire
d’un jeune homme qui passe devant la fenêtre de sa bien-aimée, Nennélla, dont
la sœur lui apprend la mort. De la bouche naguère fleurie ne sortent plus que des
vers. Adieu, fenêtre, car ma Nenna ne peut plus rien voir.
Un touriste allemand, qui avait l’air seul et passablement éméché lui-même,
m’avait entendu traduire les paroles en anglais et s’approcha de nous pour
demander, dans un anglais hésitant, si je voulais bien avoir l’amabilité de les
traduire en allemand aussi. Sur le chemin de notre hôtel, j’appris à Oliver et à
l’Allemand comment chanter le refrain, que nous reprîmes ensemble de
nombreuses fois ; l’écho de nos voix se répercutait dans les ruelles humides de
Rome tandis que chacun de nous malmenait à sa façon le dialecte napolitain.
Finalement nous dîmes au revoir à l’Allemand sur la Piazza Navona. En
continuant à marcher vers notre hôtel, Oliver et moi chantâmes encore
doucement le refrain :
Chiagneva sempe ca durmeva sola,
mo dorme co’ li muorte accompagnata.

Elle pleurait toujours parce qu’elle dormait seule,
maintenant elle dort parmi les morts.
Il me semble que je peux encore entendre, après tant d’années, la voix de deux
jeunes hommes chantant ces mots en napolitain au point du jour, sans songer,
tandis qu’ils se tiennent enlacés et s’embrassent encore et encore dans les
sombres ruelles de la vieille cité, que ce sera une des toutes dernières fois qu’ils
feront l’amour.
« Demain allons à San Clemente, dis-je.
— Demain c’est aujourd’hui », répondit-il.
IV.
Coins fantômes
Anchise m’attendait à la gare. Je l’aperçus dès que le train amorça son virage
autour de la petite baie, ralentissant et frôlant presque les hauts cyprès que
j’aimais tant et à travers lesquels je redécouvrais toujours avec plaisir la mer
étincelante du milieu de l’après-midi. Je baissai la vitre et laissai le vent
rafraîchir mon visage, entrevoyant loin devant notre lourde locomotive. Arriver à
B. me rendait toujours heureux. Cela me rappelait les arrivées en juin, à la fin de
chaque année scolaire. Le vent, la chaleur, le quai gris et luisant avec l’ancienne
baraque du chef de gare définitivement fermée depuis la Première Guerre
mondiale, le profond silence, tout cela évoquait ma saison préférée à cette heure
aimée de la journée où tout paraissait abandonné. L’été allait commencer,
semblait-il, rien n’était encore arrivé, ma tête bourdonnait encore des révisions
de dernière minute avant l’examen, c’était la première fois que je voyais la mer
cette année. Oliver qui ?
Le train s’arrêta quelques secondes pour laisser descendre quatre ou cinq
passagers. Il y eut l’habituel fracas métallique, mêlé au fort chuintement
hydraulique de la locomotive. Puis, aussi aisément qu’ils s’étaient arrêtés, les
wagons s’éloignèrent en grinçant le long de la voie. Le silence revint, plus
profond que jamais.
Je m’attardai un moment sous l’auvent en bois desséché. L’endroit, y compris
la baraque aux portes et fenêtres condamnées, exhalait une forte odeur de gazole,
de goudron, de peinture écaillée et d’urine.
Et comme toujours : merles, pins, cigales.
L’été.
J’avais rarement pensé à la prochaine année scolaire. Maintenant j’étais
heureux que, avec tant de chaleur et tant d’été autour de moi, elle semblât encore
si loin.
Quelques instants après mon arrivée, le direttissimo de Rome passa à toute
vitesse sur l’autre voie – toujours ponctuel, ce train. C’était celui que nous
avions pris trois jours plus tôt. Je me souvenais d’avoir pensé en regardant par la
fenêtre du compartiment : Dans quelques jours tu seras revenu, et tu seras seul,
et tu détesteras ça, alors ne laisse rien te prendre au dépourvu. Sois prévenu. Je
m’étais habitué à l’idée de le perdre non seulement pour atténuer la souffrance
en la prenant d’avance à petites doses, mais, comme le font tous les gens
superstitieux, pour voir si ma résignation à accepter le pire ne pouvait pas inciter
le sort à adoucir son coup. Comme les soldats entraînés à combattre la nuit, je
vivais dans l’obscurité pour ne pas être aveugle quand la nuit viendrait.
S’accoutumer au chagrin pour réduire le chagrin. Homéopathiquement.
Encore une fois, alors. Vue de la baie : OK.
Senteur des pins : OK.
Baraque du chef de gare : OK.
Vue des collines au loin pour me rappeler le matin où, revenant de B. à vélo,
nous avions dévalé la côte à toute allure, renversant presque une jeune tzigane :
OK.
Odeur d’urine, de gazole, de goudron, de peinture laquée : OK, OK, OK, et
OK.
Anchise empoigna mon sac à dos et proposa de le porter pour moi. Je lui dis
que les sacs à dos n’étaient pas faits pour être portés par quelqu’un d’autre que
leurs propriétaires. Il ne voyait pas pourquoi, mais il me le rendit.
Il demanda si le signor Olliva était parti.
« Oui, ce matin.
— Triste, dit-il.
— Oui, un peu.
— Anche a me duole, moi aussi j’ai de la peine. »
J’évitai son regard. Je ne voulais pas l’encourager à ajouter quoi que ce fût sur
le sujet.
Ma mère, quand j’arrivai, voulut tout savoir sur notre séjour à Rome. Je lui dis
que nous n’avions rien fait de spécial ; on avait vu le Capitole, la villa Borghèse,
San Clemente. À part ça on avait beaucoup marché. Plein de fontaines, plein
d’endroits étranges la nuit. Deux dîners. « Des dîners ? fit ma mère avec dans la
voix un triomphal quoique discret tu-vois-n’avais-je-pas-raison ? Et avec qui ? –
Des gens. – Quels gens ? – Des écrivains, des éditeurs, des amis d’Oliver. On se
couchait très tard chaque nuit. – Même pas dix-huit ans et déjà la dolce vita »,
commenta aigrement Mafalda. Ma mère était du même avis.
« Nous avons remis ta chambre comme elle était. On a pensé que tu aimerais
la récupérer finalement. »
Je fus aussitôt attristé et furieux. Qui leur avait donné le droit ? Elles s’étaient
manifestement mêlées de ce qui ne les regardait pas, ensemble ou séparément.
J’avais toujours su que je finirais par retourner dans ma chambre. Mais j’avais
espéré une transition plus lente, plus longue vers la situation d’avant Oliver. Je
m’étais imaginé couché dans l’autre lit, essayant de trouver le courage d’aller
dans sa chambre. Ce que je n’avais pas prévu, c’est que Mafalda aurait déjà
changé ses draps – nos draps. Heureusement j’avais redemandé à Oliver de me
donner Bouffante ce matin-là, après avoir veillé à ce qu’il la porte pendant tout
notre séjour à Rome. Je l’avais mise dans un sac à linge en plastique, et il me
faudrait vraisemblablement la soustraire à toute curiosité indiscrète jusqu’à la fin
de mes jours… Certaines nuits je la retirerais de son sac, m’assurerais qu’elle ne
s’était pas imprégnée de l’odeur du plastique ou de mes vêtements, et je la
tiendrais contre moi, rabattrais ses manches longues autour de moi, et
chuchoterais son nom dans l’obscurité : Olliva, Olliva, Olliva – c’était Oliver
m’appelant par son nom lorsqu’il imitait la façon dont Mafalda et Anchise le
prononçaient ; mais ce serait aussi moi l’appelant par son nom, espérant qu’il
m’appellerait par le mien, que je murmurerais pour lui, de lui à moi et de moi à
lui : Elio, Elio, Elio.
Pour éviter d’entrer par le balcon dans une chambre trop vide, j’empruntai
l’escalier intérieur. J’ouvris la porte de ma chambre, laissai choir mon sac à dos
sur le plancher et me jetai sur mon lit chaud inondé de soleil. Dieu merci pour
ça. Elles n’avaient pas lavé le couvre-lit. Soudain je fus heureux d’être de retour.
J’aurais pu m’endormir là et tout oublier, Bouffante et l’odeur et Oliver lui-
même. Qui peut résister au sommeil à deux ou trois heures de l’après-midi dans
ces régions ensoleillées de la Méditerranée ?
Dans mon épuisement, je décidai d’aller plus tard dans le jardin avec mes
partitions pour reprendre ma transcription de Haydn où je l’avais laissée. Ou
bien j’irais près du court de tennis et m’assoirais au soleil sur un de ces bancs
chauds qui me faisaient toujours éprouver un frisson de bien-être, et verrais qui
serait disponible pour une partie. Il y avait toujours quelqu’un.
Je n’avais jamais accueilli le sommeil aussi sereinement. Il y aura bien assez
de temps pour le chagrin, pensais-je. Il viendra, sans doute furtivement, comme
j’ai entendu dire qu’il le fait toujours – et il ne sera pas question de s’en tirer à
bon compte. Anticiper le chagrin pour le neutraliser – un lâche et piteux
stratagème, me disais-je, sachant que j’étais un expert dans ce domaine. Et s’il
venait avec violence ? Et s’il venait et ne me lâchait plus, un chagrin venu pour
rester, et me faisait ce qu’avait fait mon désir d’Oliver ces nuits où il me
semblait qu’il manquait quelque chose de si essentiel à ma vie que cela aurait
aussi bien pu manquer à mon corps, de sorte que le perdre alors, lui, serait
comme de perdre un bras qu’on peut voir sur toutes les photos de soi dans la
maison, mais sans lequel on ne pourra plus être vraiment soi-même. On le perd,
comme on a su qu’on le perdrait, et comme on s’y était même préparé ; mais on
ne peut se résigner à cette perte. Et espérer ne pas y penser, ne pas rêver à ce
qu’on a perdu, est tout aussi amer.
Puis une étrange idée s’empara de moi : et si mon corps – juste mon corps,
mon cœur – réclamait désespérément le sien ? Que faire alors ?
Et si la nuit je ne pouvais pas vivre avec moi-même sans l’avoir près de moi,
en moi ? Que faire alors ?
Penser à la souffrance avant la souffrance.
Je savais ce que je faisais. Même dans mon sommeil, je savais ce que je
faisais. Tu essaies de t’immuniser, voilà ce que tu fais – tu finiras par tout
détruire ainsi –, sournois et rusé, voilà ce que tu es, un garçon sournois, sans
cœur, rusé. Je souris en entendant cette voix. Le soleil était sur moi et j’aimais le
soleil d’un amour quasi païen pour les choses de la terre. Païen, voilà ce que tu
es. Je n’avais jamais su combien j’aimais la terre, le soleil, la mer. Les gens, les
objets, même l’art semblaient venir après. Ou me leurrais-je moi-même ?
Au milieu de l’après-midi, je devins conscient que je prenais plaisir au
sommeil, et n’y cherchais pas seulement refuge – le sommeil au sein du
sommeil, comme les rêves au sein des rêves, que pourrait-il y avoir de meilleur ?
Je commençai à ressentir quelque chose d’aussi exquis qu’un pur bonheur. Ça
doit être mercredi, pensai-je, et c’était en effet mercredi, le jour où le rémouleur
s’installait sous nos fenêtres et affûtait toutes les lames de la maison, Mafalda
bavardant toujours à côté de lui, un verre de citronnade à la main pour lui tandis
qu’il travaillait penché sur sa meule, dont le son grinçant et râpeux, dans la
chaleur de l’après-midi, envoyait des ondes de félicité jusqu’à moi dans ma
chambre. Je n’avais jamais pu m’avouer combien Oliver m’avait rendu heureux
le jour où il avait avalé ma pêche. Bien sûr cela m’avait ému, mais cela m’avait
flatté aussi, comme si son geste me disait : Je crois avec chaque cellule de mon
corps que chaque cellule du tien ne doit pas, ne doit jamais mourir, et s’il le faut
quand même, qu’elle meure à l’intérieur de mon corps. Il avait soulevé le loquet
des persiennes entrouvertes, était entré – en silence, sans demander s’il pouvait
le faire. Allais-je dire : « Non, tu ne peux pas entrer ? » J’avais levé mon bras
pour l’accueillir et lui dire que je ne bouderais plus jamais, et le laisser soulever
le drap et se glisser dans mon lit. Aujourd’hui, à peine avais-je perçu le bruit de
la meule à travers le chant des cigales que j’avais su que je pourrais
indifféremment me réveiller ou continuer à dormir ; sommeil ou réveil, rêve ou
sommeil, je prendrais l’un ou l’autre ou les deux.
Lorsque je me réveillai, il était presque cinq heures. Je ne voulais plus jouer
au tennis, et je n’avais pas la moindre envie de travailler à ma transcription de
Haydn. Alors nager un peu, pensai-je. Je mis mon maillot de bain et descendis
l’escalier du balcon. Vimini était assise sur le muret près de la maison de ses
parents.
« Pourquoi vas-tu nager ? demanda-t-elle.
— Je ne sais pas. J’en avais juste envie. Tu veux venir ?
— Pas aujourd’hui. Ils m’obligent à porter ce chapeau ridicule si je veux
rester dehors. J’ai l’air d’un bandit mexicain.
— Pancho Vimini. Que feras-tu si je vais nager ?
— Je regarderai d’ici. À moins que tu ne m’aides à aller sur un de ces rochers,
alors je m’y assoirai et tremperai mes pieds dans l’eau, et garderai mon chapeau
sur la tête.
— Allons-y, alors. »
Vous n’aviez jamais besoin de demander la main de Vimini. Elle la donnait
spontanément, à la façon des aveugles qui vous prennent machinalement le
coude. « Ne marche pas trop vite », dit-elle.
Nous descendîmes l’escalier vers les rochers, et je repérai celui qu’elle
préférait et m’assis à côté d’elle. C’était son coin favori avec Oliver. Le rocher
était chaud et j’aimais la douceur du soleil sur ma peau à cette heure de l’après-
midi.
« Je suis content d’être de retour, dis-je.
— Tu t’es bien amusé à Rome ? »
Je hochai la tête.
« Tu nous as manqué.
— Qui “nous” ?
— Moi. Marzia. Elle est venue te voir l’autre jour.
— Ah, dis-je.
— Je lui ai dit où tu étais.
— Ah », répétai-je.
Je sentais que la fillette scrutait mon visage.
« Je pense qu’elle sait que tu ne l’aimes pas beaucoup. »
Il était inutile de débattre de la question.
« Et ? fis-je.
— Et rien. J’étais seulement triste pour elle. Je lui ai dit que tu étais parti
précipitamment. »
Vimini était visiblement très contente de son astuce.
« Elle t’a crue ?
— Je crois. Ce n’était pas vraiment un mensonge, après tout.
— Que veux-tu dire ?
— Eh bien, vous êtes partis sans dire au revoir.
— C’est vrai. Mais on n’a pas voulu te peiner.
— Oh, toi, ça m’est égal. Mais pas lui. Pas du tout.
— Pourquoi ?
— Pourquoi, Elio ? Pardonne-moi de te dire ça, mais tu n’as jamais été très
intelligent. »
Je ne vis pas tout de suite ce qu’elle voulait dire par là. Puis je compris.
« Je ne le reverrai peut-être jamais non plus, dis-je.
— Toi si, tu pourras encore. Mais je ne sais pas pour moi. »
Je sentis ma gorge se serrer, alors je laissai Vimini sur son rocher et je
commençai à entrer dans l’eau. C’était exactement comme j’avais prévu que cela
se passerait : je contemplerais la mer ce soir-là et j’oublierais un bref instant
qu’il n’était plus là, qu’il était inutile de me retourner et de lever les yeux vers le
balcon où son image n’avait pas tout à fait disparu. Et pourtant, quelques heures
seulement plus tôt, son corps et mon corps… Maintenant il avait sans doute déjà
mangé son second repas dans l’avion qui allait bientôt atterrir à JFK. Je savais
qu’il s’était senti très triste quand il m’avait embrassé une dernière fois dans une
cabine de toilettes de l’aéroport de Fiumicino, et que, même si dans l’avion
l’alcool et le film l’avaient distrait, une fois seul dans sa chambre à New York, il
serait triste aussi de nouveau, et je détestais l’imaginer triste, comme je savais
qu’il détesterait me voir triste dans notre chambre, qui était redevenue bien trop
vite ma chambre.
Quelqu’un venait vers les rochers. J’essayai de penser à autre chose pour
chasser mon chagrin, et songeai au fait ironique que la différence d’âge entre
Vimini et moi était exactement la même qu’entre moi et Oliver. Sept ans. Dans
sept ans, pensai-je et je sentis ma gorge se contracter douloureusement. Je
plongeai dans l’eau.
Ce fut après le dîner que le téléphone sonna. Oliver était arrivé sans encombre
à New York. Oui, même appartement, mêmes gens, même bruit –
malheureusement la même musique venant de l’extérieur – comme on pouvait
l’entendre. Il mit le combiné à la fenêtre pour nous donner un aperçu des
rythmes latinos de New York. Cent quatorzième Rue, dit-il. Il s’apprêtait à aller
déjeuner avec des amis. Ma mère avait décroché un des deux téléphones de la
salle de séjour, mon père l’autre, et moi celui de la cuisine. Ici ? Eh bien, vous
savez, les invités habituels. Ils viennent de partir. Oui, très chaud ici aussi. Mon
père lui dit qu’il espérait que cela avait été fructueux. Cela ? Ton séjour chez
nous, expliqua mon père. Meilleure chose de ma vie. Si je pouvais, je sauterais
dans le même avion et je viendrais avec la chemise que je porte, un maillot de
bain et une brosse à dents. Tout le monde rit. Vous seriez reçu à bras ouverts,
caro. Des plaisanteries furent échangées. Vous connaissez notre tradition, lui dit
ma mère, il faut toujours revenir, ne serait-ce que quelques jours. Ne serait-ce
que quelques jours signifiait pas plus de quelques jours – mais elle avait parlé
sincèrement, et il le savait. Allora ciao, Oliver, e a presto, conclut-elle. Mon père
répéta à peu près les mêmes paroles et ajouta : Dunque, ti passo Elio – vi lascio.
J’entendis les déclics des deux appareils indiquant qu’ils avaient raccroché. Quel
tact de la part de mon père. Mais la liberté trop soudaine d’être seul sur la ligne
avec lui et de parler à travers ce qui semblait être une barrière temporelle me
tétanisa. Avait-il fait bon voyage ? Oui. Avait-il détesté les repas ? Oui. Pensait-il
à moi ? J’avais déjà été à court de questions et j’aurais dû être assez avisé pour
éviter de poser celle-là. À ton avis ? répondit-il vaguement – comme s’il
craignait que quelqu’un ne décroche ailleurs dans la maison ? Vimini t’embrasse.
Elle est très triste. J’irai lui acheter quelque chose demain et je l’enverrai en colis
exprès. Je n’oublierai jamais Rome, dis-je. Moi non plus. Aimes-tu ta chambre ?
Pas vraiment, la fenêtre donne sur une cour bruyante, jamais de soleil, guère de
place pour quoi que ce soit, je ne savais pas que j’avais tant de livres, lit bien
trop petit maintenant. Je voudrais qu’on puisse tout recommencer dans cette
chambre, dis-je ; penchés tous les deux à la fenêtre le soir, épaule contre épaule,
comme à Rome – chaque jour de ma vie. Chaque jour de la mienne aussi…
Chemise, brosse à dents, partitions et j’arrive, alors ne me tente pas. J’ai pris
quelque chose dans ta chambre, dit-il. Quoi ? Tu ne devineras jamais. Quoi ?
Découvre-le toi-même. Et alors je le dis, non parce que c’était ce que je voulais
lui dire mais parce que le silence pesait sur nous, et que c’était la chose la plus
facile à murmurer pendant une pause – et au moins je l’aurais dit : Je ne veux
pas te perdre. On s’écrirait. Je téléphonerais de la poste – plus intime comme ça.
Il fut question de Noël, et même de Thanksgiving, fin novembre. Oui, Noël.
Mais son monde, qui jusqu’alors n’avait semblé séparé du mien que par
l’épaisseur de l’épiderme que Chiara avait un jour délicatement détaché de son
épaule, me parut soudain emporté à des années-lumière de moi. À Noël tout cela
n’aurait peut-être plus d’importance… Fais-moi entendre une dernière fois le
bruit de ta cour. J’entendis un grésillement. Fais-moi entendre le bruit que tu
faisais quand… Un son léger, timide – à cause de parce qu’il n’était pas seul
dans l’appartement, dit-il. Ça nous fit rire. Et puis, ils m’attendent pour aller
déjeuner, ajouta-t-il. Maintenant j’aurais préféré qu’il n’eût pas appelé. J’avais
voulu l’entendre prononcer encore mon nom. J’avais voulu lui demander, à
présent qu’il était si loin, ce qui s’était passé au juste entre Chiara et lui. J’avais
aussi oublié de lui demander où il avait mis son maillot de bain rouge. Sans
doute avait-il oublié et l’avait-il emporté avec lui.
La première chose que je fis après notre conversation téléphonique fut de
monter dans ma chambre pour voir ce qu’il avait bien pu prendre en souvenir de
moi. C’est alors que je vis le petit rectangle plus clair, non jauni, sur le mur. Cher
Oliver. Il avait pris une vieille carte postale encadrée représentant le tertre de
Monet vers 1905. Un de nos précédents hôtes américains l’avait dénichée dans
un marché aux puces à Paris deux ans auparavant et me l’avait envoyée en
souvenir. La carte décolorée avait été initialement postée en 1914 – il y avait au
dos la trace sépia de quelques mots hâtivement griffonnés en allemand, adressés
à un docteur en Angleterre, à côté desquels l’étudiant américain avait écrit pour
moi à l’encre noire : Pense à moi quelquefois. L’image rappellerait à Oliver le
matin où j’avais dit ce que je n’avais pas encore osé dire. Ou le jour où on était
passés à vélo près du tertre en feignant de ne pas le voir. Ou celui où on avait
décidé d’y pique-niquer et promis de ne pas se toucher pour mieux goûter le
plaisir d’être ensemble dans le même lit cet après-midi-là. Je voulais qu’il ait
cette image sous les yeux en permanence, toute sa vie, devant son bureau, son lit,
partout. Punaise-la partout où tu iras, pensai-je.
Le mystère de cette carte allait être résolu, comme cela se passe toujours avec
moi, dans mon sommeil cette nuit-là. Ça ne m’avait jamais frappé jusque-là. Et
pourtant c’était là sous mes yeux depuis deux ans. Il s’appelait Maynard. Un
après-midi, à un moment où il devait savoir que tout le monde se reposait, il
avait toqué à ma porte-fenêtre pour me demander si j’avais de l’encre noire – il
n’en avait plus, avait-il dit, et n’utilisait que de l’encre noire, comme il savait
que c’était aussi mon habitude. Il était entré. Je ne portais qu’un maillot de bain
et j’étais allé vers mon bureau et lui avais tendu le flacon. Il m’avait regardé
pendant un long moment, visiblement mal à l’aise, avant de prendre le flacon. Ce
soir-là il l’avait laissé juste devant ma porte-fenêtre. N’importe qui d’autre aurait
toqué encore et me l’aurait remis. J’avais quinze ans alors. Mais je n’aurais pas
dit non. Au cours d’une de nos conversations, je lui avais parlé de mon coin
favori sur la colline au bord de la mer.
Je n’avais jamais repensé à lui jusqu’à cet instant.
Un peu plus tard, je vis mon père assis comme à l’accoutumée près de la table
du petit déjeuner. Sa chaise était tournée vers la mer, et les épreuves de son
dernier livre étaient posées sur ses genoux. Il buvait sa camomille habituelle,
goûtant la douceur du soir. À côté de lui, trois grandes bougies à la citronnelle ;
les moustiques pullulaient ce soir-là. Je descendis sur la terrasse. C’était le
moment où nous avions coutume de bavarder un peu ensemble, et je l’avais
négligé au cours des dernières semaines.
« Parle-moi de Rome », dit-il lorsqu’il me vit prêt à m’asseoir près de lui.
C’était aussi le moment où il s’autorisait sa dernière cigarette de la journée. Il
posa son manuscrit sur la table avec un geste un peu las qui semblait signifier
maintenant on en vient au meilleur et alluma cavalièrement sa cigarette à une
des bougies à la citronnelle. « Alors ? »
Il n’y avait rien à raconter. Je répétai ce que j’avais dit à ma mère : l’hôtel, le
Capitole, la villa Borghèse, San Clemente, les restaurants.
« Tu as bien mangé aussi ? »
Je fis oui de la tête.
« Et bien bu aussi ? »
Je hochai encore la tête.
« Tu n’as fait que des choses que ton grand-père aurait approuvées ? » Je ris.
Non, pas cette fois. Je lui parlai de l’incident près de la statue de Pasquino.
« Quelle idée de vomir devant la statue-qui-parle ! Films ? Concerts ? »
Le soupçon m’effleura qu’il voulait peut-être en venir quelque part, peut-être
sans le savoir vraiment lui-même. J’en pris conscience parce que, tandis qu’il
posait des questions encore éloignées du sujet, je commençai à sentir que je
recourais déjà aux dérobades et aux échappatoires, bien avant que ce qui nous
attendait ne fût visible. Je parlai de l’aspect éternellement délabré et sale des
piazze romaines. La chaleur, le temps, la circulation, trop de bonnes sœurs. Telle
ou telle église définitivement fermée. Débris partout. Piètres rénovations. Et puis
je me plaignis des habitants, et des touristes, et des minibus déversant
d’innombrables hordes de gens munis d’appareils photo et coiffés de casquettes
de base-ball.
« Vous avez vu certaines de ces cours privées dont je vous ai parlé ? »
Je suppose que nous n’avions pas vu les cours privées dont il nous avait parlé.
« Vous avez présenté mes respects à la statue de Giordano Bruno ? »
Absolument. J’avais failli vomir là aussi cette nuit-là.
Nous rîmes.
Bref silence. Il tira une autre bouffée sur sa cigarette.
Maintenant.
« Vous deux avez eu une belle amitié. »
C’était bien plus audacieux que tout ce que j’avais prévu.
« Oui », répondis-je, en essayant de laisser ce oui en suspens, comme soutenu
par quelque restriction informulée. J’espérais seulement qu’il n’avait pas perçu
le Oui, et alors ? légèrement hostile, évasif et apparemment las dans ma voix.
Mais j’espérais en même temps qu’il saisirait cette occasion pour me
reprocher, comme il le faisait si souvent, d’être trop dur ou indifférent ou
beaucoup trop critique à l’égard de gens qui avaient de bonnes raisons de se
considérer comme mes amis. Il ajouterait peut-être alors ses banalités habituelles
au sujet de la rareté des vraies amitiés et du fait que, même si les gens se révèlent
difficiles à vivre au bout d’un moment, la plupart sont bien intentionnés et
chacun a quelque chose de bon à donner. Nul homme n’est une île, on ne peut se
couper des autres, chacun a besoin d’autrui, bla-bla-bla.
Mais je me trompais.
« Tu es trop fin pour ne pas comprendre combien ce que vous avez eu tous les
deux était rare, spécial.
— Oliver était Oliver, dis-je comme si cela résumait tout.
— Parce que c’était lui, parce que c’était moi », ajouta-t-il, citant ce
qu’écrivit Montaigne pour expliquer son amitié avec Étienne de La Boétie.
Je pensais plutôt aux mots d’Emily Brontë : parce qu’« il est plus moi-même
que je ne le suis ».
« Oliver est peut-être très intelligent… », commençai-je. De nouveau,
l’intonation traîtreusement ascendante annonçait un mais accusateur encore en
suspens, invisible, entre nous. Tout pour ne pas laisser mon père m’entraîner plus
loin dans cette voie.
« Intelligent ? Il est plus qu’intelligent. Ce que vous avez eu tous les deux
avait à la fois beaucoup et peu à voir avec l’intelligence. Il est bon, et vous avez
eu de la chance de vous trouver, parce que tu es bon aussi. »
Mon père n’avait encore jamais parlé de bonté de cette façon. Cela me
désarmait.
« Je pense qu’il est meilleur que moi, papa.
— Je suis sûr qu’il dirait la même chose de toi, ce qui vous flatte tous les
deux. »
Il allait tapoter sa cigarette et, en se penchant vers le cendrier, il tendit le bras
et toucha ma main.
« Ça va être dur », dit-il sur un autre ton, un ton qui signifiait : On n’a pas
besoin d’en parler, mais ne feignons pas de ne pas savoir de quoi je parle.
Rester évasif était la seule façon pour moi de lui avouer la vérité.
« Ne crains rien, ça viendra. Du moins je l’espère. Et quand tu t’y attendras le
moins. La nature est habile à trouver notre point le plus vulnérable. Rappelle-toi
seulement que je suis là. Maintenant tu ne veux peut-être rien ressentir. Tu ne
l’as peut-être jamais voulu. Et ce n’est peut-être pas avec moi que tu voudras
parler de ces choses. Mais tu as bien ressenti quelque chose. »
Je le regardai. C’était le moment où je devais mentir et lui dire qu’il se
trompait complètement. J’étais sur le point de le faire.
« Écoute, me devança-t-il. Tu as eu une belle amitié. Peut-être plus qu’une
belle amitié. Et je t’envie. À ma place, la plupart des parents espéreraient que
tout cela passe vite, ou que leur fils retombe rapidement sur ses pieds. Mais je ne
suis pas un tel parent. S’il y a du chagrin, chéris-le, et s’il y a une flamme, ne
l’éteins pas, ne sois pas brutal avec elle… Le manque peut être une chose
terrible quand il nous tient éveillé la nuit, et voir les autres nous oublier plus vite
qu’on ne voudrait être oublié n’est pas mieux… Nous arrachons tant de nous-
mêmes pour guérir plus vite qu’il ne le faut, qu’à trente ans nous sommes
démunis et avons moins à offrir chaque fois que nous commençons avec
quelqu’un de nouveau. Mais ne rien ressentir pour ne rien ressentir – quel
gâchis ! »
Je ne pouvais même pas commencer à absorber tout ça. J’étais stupéfié.
« Ai-je été indiscret ? » demanda-t-il.
Je secouai la tête.
« Alors permets-moi de dire une chose encore. Ça nous mettra plus à l’aise. Je
n’en ai peut-être pas été loin, mais je n’ai jamais eu ce que tu as eu. Quelque
chose m’a toujours retenu, ou fait obstacle. La façon dont tu vis ta vie est ton
affaire. Mais souviens-toi, notre cœur et notre corps ne nous sont donnés qu’une
fois. La plupart d’entre nous ne peuvent s’empêcher de vivre comme s’ils
avaient au moins deux vies à vivre, l’une étant le brouillon, l’autre, la version
définitive, sans compter toutes ces autres versions entre les deux. Mais il n’y en
a qu’une, et bientôt notre cœur est usé et, pour ce qui est du corps, le moment
vient où personne ne le regarde, ni n’a la moindre envie de s’en approcher.
Maintenant il y a le chagrin. Je ne t’envie pas la souffrance. Mais je t’envie le
chagrin. »
Il prit une inspiration.
« Nous ne reparlerons peut-être jamais de cela. Mais j’espère que tu ne m’en
voudras jamais de t’avoir parlé ainsi. J’aurais été un bien mauvais père si, un
jour, tu voulais me parler et avais le sentiment que la porte est fermée ou pas
assez ouverte. »
Je voulais lui demander comment il savait. Mais comment lui ou les autres
auraient-ils pu ne pas savoir ? « Est-ce que maman sait ? » demandai-je. J’allais
dire soupçonne quelque chose, mais je me corrigeai à temps. « Je ne pense pas. »
Le ton de sa voix signifiait : Mais même si elle savait, je suis sûr que son attitude
ne serait pas différente de la mienne.
Nous nous souhaitâmes bonne nuit. En remontant dans ma chambre, je me
promis de lui poser des questions sur sa vie. Nous avions tous entendu parler de
ses conquêtes féminines quand il était jeune, mais l’idée ne m’avait jamais
effleuré qu’il avait pu y avoir autre chose.
Mon père était-il quelqu’un d’autre ? Et s’il était quelqu’un d’autre, qui étais-
je ?

Oliver tint parole. Il revint juste avant Noël et resta jusqu’au nouvel an. Au
début il ressentit l’effet du décalage horaire. Il a besoin de temps, pensais-je.
Mais j’en avais besoin aussi. Il passait les heures avec mes parents surtout, et
avec Vimini, qui était ravie de constater que rien n’avait changé entre eux. Je
commençais à craindre qu’on ne revienne à ce qu’avaient été nos relations ces
jours où, hormis les civilités d’usage, l’esquive et l’indifférence étaient la norme.
Pourquoi ses coups de fil ne m’avaient-ils pas préparé à ça ? Étais-je le seul
responsable de la nouvelle tournure que prenait notre amitié ? Mes parents
avaient-ils dit quelque chose ? Était-il revenu pour moi ? Ou pour eux, pour la
maison, pour partir quelques jours ? Il était revenu pour son livre, qui avait déjà
été publié en Angleterre, en France, en Allemagne et devait enfin paraître
prochainement en Italie. C’était un élégant volume, et nous étions tous très
heureux pour lui, y compris le libraire de B., qui promit une soirée-lecture l’été
suivant. « Peut-être. On verra », dit Oliver en reprenant son vélo après une visite
à la librairie. La boutique du vendeur de glaces était fermée pour l’hiver, de
même que celle du fleuriste et la pharmacie où nous nous étions arrêtés en
revenant du tertre, cette toute première fois, le jour où il m’avait montré son
écorchure. Tout cela semblait appartenir à une époque révolue. La petite ville
avait l’air vide, le ciel était gris. Un soir il eut une longue conversation avec mon
père. Ils parlaient vraisemblablement de moi, ou de mon avenir universitaire, ou
de l’été dernier, ou de son nouveau livre. Puis j’entendis des rires dans le hall en
bas, dont celui de ma mère qui l’embrassait. Un peu plus tard il frappa à la porte
de ma chambre, pas la porte du balcon – cette entrée-là était destinée à rester
définitivement fermée, alors. « Tu as envie de parler un peu ? » J’étais déjà
couché. Il portait un pull et semblait vêtu comme pour sortir faire un tour. Il
s’assit sur le bord de mon lit, l’air aussi mal à l’aise que j’avais dû le paraître
moi-même la première fois, quand cette chambre était la sienne. « Je vais sans
doute me marier ce printemps », dit-il. Je fus frappé de stupeur. « Mais tu n’en as
jamais rien dit. – Eh bien, il en est question par intermittence depuis plus de
deux ans. – Je pense que c’est une nouvelle merveilleuse », dis-je. Un mariage
était toujours une nouvelle merveilleuse, j’étais heureux pour les gens qui se
mariaient, et le grand sourire sur mon visage était sincère, même s’il me vint à
l’esprit un instant plus tard qu’une telle nouvelle ne pouvait rien augurer de bon
pour moi. Il demanda si ça ne m’ennuyait pas. « Ne dis pas de bêtises »,
répondis-je. Long silence. « Tu ne veux pas te coucher maintenant ? » demandai-
je. Il me regarda prudemment. « Pendant un petit moment. Mais je ne veux rien
faire. » Cela ressemblait à une version réactualisée et adoucie de Plus tard, peut-
être. Alors on en était revenus là ? J’eus envie de l’imiter mais je me retins. Il
s’étendit près de moi sur la couverture avec son pull ; il n’avait ôté que ses
mocassins. « Combien de temps penses-tu que ça va durer ? demanda-t-il
ironiquement. Pas trop longtemps, j’espère. » Il m’embrassa sur la bouche, mais
ce n’était pas le baiser d’après notre halte près de la statue de Pasquino, quand il
m’avait plaqué contre le mur dans la via Santa Maria dell’Anima. J’en reconnus
pourtant aussitôt le goût ; je ne m’étais jamais vraiment rendu compte à quel
point il me plaisait ni combien il m’avait manqué. Encore une chose à ajouter à
cette liste de choses que je regretterais avant de le perdre pour de bon. J’étais sur
le point de sortir de sous les couvertures. « Je ne peux pas faire ça, dit-il en
s’écartant vivement. – Moi je peux, répondis-je. – Oui, mais pas moi. » Je devais
avoir des lames de rasoir dans les yeux, car il comprit soudain combien j’étais
furieux. « Je n’aimerais rien tant que d’enlever tes vêtements et au moins te
serrer contre moi. Mais je ne peux pas. » Je mis mes bras autour de son cou.
« Alors tu ne devrais peut-être pas rester. Ils savent, pour nous. – Je l’ai deviné,
dit-il. – Comment ? – À la façon dont ton père m’a parlé. Tu as de la chance. Le
mien m’aurait envoyé en maison de correction. » Je le regardai : je veux un autre
baiser.
J’aurais dû, j’aurais pu l’étreindre alors.
Dès lors nos relations devinrent officiellement plus distantes.
Une petite chose se produisit bien cette semaine-là. Nous buvions notre café
dans la salle de séjour après le déjeuner, quand mon père sortit d’une grande
enveloppe en papier kraft six fiches de candidature accompagnées de la photo
d’identité de chaque candidat – ceux de l’été prochain. Mon père voulait l’avis
d’Oliver ; il nous passa aussi les fiches, à ma mère, à moi et à un autre
professeur, un collègue d’université qui était venu déjeuner avec sa femme,
comme il l’avait fait pour la même raison l’année précédente. « Mon
successeur », dit Oliver en prenant une des fiches et en nous la montrant. Mon
père jeta instinctivement un coup d’œil dans ma direction, et détourna aussitôt
les yeux.
La même chose s’était produite un an, presque jour pour jour, auparavant.
Pavel, le successeur de Maynard, était venu nous rendre visite à Noël et, après
avoir regardé chaque fiche, avait vivement recommandé un garçon de Chicago –
en fait, il le connaissait très bien. Pavel et tous les autres dans la pièce n’étaient
guère enthousiastes au sujet d’un jeune titulaire de doctorat enseignant à la
Columbia University, qui avait eu la curieuse idée de se spécialiser dans l’étude
des présocratiques. J’avais regardé sa photo plus longtemps qu’il n’était
nécessaire.
En y repensant maintenant, je ne pourrais être plus certain que tout entre nous
avait commencé dans cette pièce pendant les vacances de Noël.
« Est-ce ainsi que j’ai été choisi ? » demanda-t-il avec cette sorte de franchise
un peu maladroite que ma mère trouvait toujours désarmante.
« Je voulais que ce soit toi, lui dis-je plus tard ce soir-là quand je l’aidai à
mettre ses affaires dans la voiture quelques instants avant que Manfredi ne le
conduise à la gare. J’ai veillé à ce qu’ils te choisissent. »
Ce soir-là j’allai dans le bureau de mon père et cherchai le dossier contenant
les fiches de candidature de l’année précédente. Je trouvai sa photo. Col de
chemise – Bouffante – ouvert, cheveux longs, l’air d’une vedette de cinéma
surprise par un paparazzo. Pas étonnant que je l’eusse regardée comme ça.
J’aurais voulu pouvoir me rappeler précisément ce que j’avais ressenti cet après-
midi-là, un an plus tôt – ce brusque élan de désir suivi de son antidote immédiat,
la peur, sous un voile d’indifférence. Le vrai Oliver, et chaque Oliver successif
portant un maillot de bain de couleur différente chaque jour, et celui que je
revoyais nu au lit, ou se penchant à la fenêtre de notre hôtel à Rome, brouillaient
l’image déjà confuse que, troublé, je m’étais faite de lui en découvrant sa photo.
Je regardai les visages des autres candidats. Celui-ci n’était pas mal… Je me
demandai quelle direction ma vie aurait prise si quelqu’un d’autre était venu. Je
ne serais pas allé à Rome. Mais je serais peut-être allé ailleurs. Je n’aurais rien
su de San Clemente. Mais j’aurais peut-être découvert autre chose, dont je ne
saurais sans doute jamais rien. Je ne serais pas celui que je suis, je serais devenu
quelqu’un d’autre.
Je me demande maintenant qui serait ce quelqu’un d’autre aujourd’hui. Serait-
il plus heureux ? Ne pourrais-je me plonger dans sa vie quelques heures,
quelques jours – non seulement pour voir si cette autre vie est meilleure, ou à
quel point nos deux vies ne pourraient être plus différentes à cause d’Oliver,
mais aussi pour songer à ce que je dirais à cet autre moi si je pouvais lui rendre
brièvement visite un jour. Me plairait-il, lui plairais-je, chacun comprendrait-il
pourquoi l’autre est devenu ce qu’il est, chacun serait-il surpris d’apprendre que
l’autre a en fait rencontré un Oliver d’une sorte ou d’une autre, homme ou
femme, et surpris de constater que nous serions peut-être au fond lui et moi, quel
qu’eût été l’hôte de cet été-là, toujours la même personne ?
C’était ma mère, qui détestait Pavel et aurait obligé mon père à rejeter tout
candidat recommandé par lui, qui avait finalement forcé la main du destin.
« Nous sommes peut-être des Juifs discrets, avait-elle dit, mais ce Pavel est un
antisémite et je ne veux pas avoir un autre antisémite chez moi. »
Je me souvenais de cette conversation ; elle était aussi gravée sur la photo de
son visage. Ainsi il est juif aussi, avais-je pensé.
Et puis, ce soir-là dans le bureau de mon père, je fis ce que j’avais eu
l’intention de faire : je fis comme si je ne savais pas qui était cet Oliver. C’était
le Noël d’avant. Pavel essayait encore de nous convaincre d’accueillir son ami.
L’été était encore devant moi. Oliver arriverait probablement en taxi. Je porterais
ses bagages, lui montrerais sa chambre, l’emmènerais à la plage par l’escalier
qui descendait vers les rochers, et puis, si on avait le temps, je lui ferais visiter la
propriété jusqu’à l’ancienne voie ferrée et dirais quelque chose au sujet des
tziganes qui vivaient dans les wagons abandonnés portant l’insigne de la maison
royale de Savoie. Une ou deux semaines plus tard, toujours si nous avions le
temps, nous pourrions aller ensemble à bicyclette à B. Nous boirions un verre
sur la piazzetta. Je lui montrerais la librairie. Puis je lui montrerais le tertre de
Monet. Rien de tout cela n’était encore arrivé.

La nouvelle de son mariage nous parvint l’été suivant. Nous envoyâmes des
cadeaux et j’y joignis un petit mot. L’été passa. Je fus souvent tenté de lui parler
de son « successeur » et de raconter, en les enjolivant, toutes sortes d’histoires au
sujet de mon nouveau voisin ; mais je ne le fis pas. La seule lettre que j’envoyai,
l’année suivante, fut pour lui apprendre que Vimini était morte. Il nous écrivit
pour nous dire combien cette nouvelle l’attristait. Il voyageait alors en Asie, si
bien que lorsque sa lettre nous parvint, sa réaction à la mort de Vimini, plutôt
que de calmer la douleur d’une plaie ouverte, parut en égratigner une qui avait
cicatrisé toute seule. Lui écrire à propos de Vimini était comme franchir la
dernière passerelle entre nous, surtout après qu’il fut devenu évident que nous
n’allions jamais faire allusion à ce qui s’était passé entre nous, ni, d’ailleurs, au
fait que nous n’y ferions même pas allusion. Cela avait aussi été ma façon de lui
dire dans quelle université j’étudiais aux États-Unis, au cas où mon père, qui
entretenait une correspondance active avec tous nos anciens hôtes, ne le lui
aurait pas déjà dit. Ironiquement, Oliver me répondit à mon adresse en Italie –
une raison de plus à la lenteur de cette réponse.
Puis vinrent les années où il était sorti de ma vie. Si je devais jalonner mon
existence avec les personnes dont j’ai partagé le lit, et si celles-ci pouvaient être
divisées en deux catégories – avant et après Oliver –, alors je pourrais dire que le
plus grand cadeau que la vie pouvait me faire était de déplacer le point de
séparation plus loin dans le temps. Beaucoup m’ont aidé à diviser ma vie en
segments « avant X » et « après X », beaucoup m’ont apporté des joies et des
chagrins, beaucoup ont transformé mon existence, tandis que d’autres n’y ont
rien changé du tout, de sorte qu’Oliver, qui pendant si longtemps m’avait paru
être un pivot sur la balance de la vie, a finalement eu des successeurs qui
l’éclipsaient ou le réduisaient à une des premières bornes du chemin, un
embranchement mineur, un petit Mercure ardent lors d’un voyage vers Pluton et
au-delà… Imagine, pouvais-je dire : à l’époque où j’ai connu Oliver, je n’avais
pas encore rencontré telle ou telle personne. Et pourtant la vie sans elle est tout
simplement impensable.
Un été, neuf ans après sa dernière lettre, je reçus aux États-Unis un appel de
mes parents. « Tu ne devineras jamais qui est ici pour deux jours, dit ma mère.
Dans ton ancienne chambre. Et qui se tient devant moi en ce moment même. »
J’avais déjà deviné, bien sûr, mais je feignis d’en être incapable. « Le fait que tu
refuses de dire que tu as déjà deviné est éloquent », commenta mon père avec un
petit rire avant de dire au revoir. Pendant quelques instants ce fut à qui, de lui ou
de ma mère, lui passerait son appareil. Finalement sa voix me parvint. « Elio »,
dit-il. J’entendais mes parents et des voix d’enfants en bruit de fond. Personne
d’autre ne pouvait prononcer mon nom de cette façon. « Elio », dis-je à mon
tour, pour indiquer que c’était bien moi qui parlais mais aussi pour évoquer notre
ancien jeu et montrer que je n’avais rien oublié. « C’est Oliver », répondit-il. Il
avait oublié.
« Ils m’ont montré des photos, tu n’as pas changé », dit-il. Il parla de ses deux
fils qui étaient en train de jouer dans la salle de séjour avec ma mère, huit et six
ans, il faudrait que je rencontre sa femme, « je suis si heureux d’être ici, tu ne
peux pas savoir ». C’est le plus beau lieu du monde, dis-je, feignant de penser
qu’il était heureux à cause de l’endroit. « Tu ne peux pas comprendre comme je
suis heureux d’être ici. » Sa voix se brisait, il repassa l’appareil à ma mère, qui,
avant de se tourner vers moi, lui parla affectueusement. « Ma s’è tutto
commosso, mais il est tout ému, me dit-elle finalement. – J’aimerais tant être
avec vous tous », répondis-je, moi-même bouleversé à cause de quelqu’un à qui
j’avais presque entièrement cessé de penser. Le temps nous rend sentimental.
Peut-être, en définitive, est-ce à cause du temps que nous souffrons.

Quatre ans plus tard, de passage dans sa petite ville universitaire, je fis ce que
je n’avais encore jamais fait. Je décidai de me montrer. Je pris place dans son
amphi un après-midi, et, après le cours, j’allai vers lui tandis qu’il rangeait ses
livres et glissait des feuillets dans un classeur. Je n’allais pas lui faire deviner qui
j’étais, mais je n’allais pas lui faciliter la tâche non plus.
Un étudiant voulait lui poser une question, alors j’attendis mon tour.
L’étudiant finit par s’en aller. « Tu ne te souviens probablement pas de moi »,
dis-je et il me regarda en plissant un peu les yeux, essayant de me remettre. Il
était soudain distant, comme saisi par la peur qu’on se soit rencontrés dans un
endroit qu’il préférait oublier. Il prit un air hésitant, ironique, interrogateur, en
esquissant un sourire embarrassé, comme s’il s’apprêtait à dire quelque chose
comme : Je crains que vous ne me preniez pour quelqu’un d’autre. Puis son
expression changea. « Bon sang – Elio ! » C’était ma barbe qui l’avait empêché
de me reconnaître, dit-il. Il me serra dans ses bras, puis il tapota plusieurs fois
ma joue velue, comme si j’étais encore plus jeune que je l’avais été cet été-là, il
y avait si longtemps. Il m’étreignit comme il n’avait pu se décider à le faire le
soir où il était entré dans ma chambre pour me dire qu’il allait se marier. « Ça
fait combien d’années ?
— Quinze, dis-je. J’ai compté la nuit dernière en venant ici. » Puis j’ajoutai :
« Non, ce n’est pas vrai. J’ai toujours su combien.
— Quinze, oui. Regarde-toi ! Écoute, viens boire quelque chose, viens dîner,
ce soir, maintenant, que je te présente ma femme et mes fils. S’il te plaît, s’il te
plaît, s’il te plaît.
— J’aimerais vraiment…
— Je dois laisser quelque chose dans mon bureau, et on y va. C’est une jolie
promenade jusqu’au parking.
— Tu ne comprends pas. J’aimerais vraiment. Mais je ne peux pas. »
Ces derniers mots ne signifiaient pas que je n’étais pas libre d’aller chez lui,
mais que je ne pouvais me résoudre à le faire.
Il me regarda en finissant de mettre ses papiers dans sa sacoche en cuir.
« Tu ne m’as jamais pardonné, hein ?
— Pardonné ? Il n’y avait rien à pardonner. Au contraire, je suis reconnaissant
pour tout. Je ne me souviens que des bonnes choses. »
J’avais entendu des gens dire ça dans des films. Ils semblaient le croire.
« Alors qu’est-ce que c’est ? » demanda-t-il.
Nous sortions de son amphi. Nous traversâmes le campus ; un de ces longs et
langoureux couchers de soleil automnaux de la côte Est projetait de lumineuses
teintes orangées sur les collines proches.
Comment allais-je pouvoir lui expliquer, ou m’expliquer à moi-même,
pourquoi je ne pouvais pas aller chez lui et rencontrer sa famille, alors que tout
en moi mourait d’envie de le faire ? La femme d’Oliver. Les fils d’Oliver. Le
chien ou le chat d’Oliver. Le cabinet de travail, le bureau, les livres, le monde, la
vie d’Oliver. À quoi m’étais-je attendu ? Une accolade, une poignée de main,
une cordialité de pure forme, et puis l’inévitable À plus ! ?
La possibilité même de rencontrer sa famille m’effrayait soudain – c’était trop
réel, trop brusque, pas assez préparé… Au fil des années, je l’avais relégué dans
un passé permanent, mon amant plus-que-parfait, l’avais mis dans la chambre
froide du cœur, plein de souvenirs et de boules de naphtaline comme un trophée
de chasse s’entretenant avec le fantôme de toutes mes nuits. Je l’époussetais de
temps en temps et puis je le remettais sur le dessus de cheminée. Il n’appartenait
plus à la terre ni à la vie. Ce que je risquais de découvrir à ce stade, ce n’était pas
seulement à quel point les chemins que nous avions pris étaient éloignés l’un de
l’autre, c’était aussi la mesure de la perte que j’allais éprouver de nouveau – une
perte à laquelle je pouvais aisément penser en termes abstraits, mais qui ferait
mal quand je serais confronté à sa réalité, comme la nostalgie fait mal longtemps
après qu’on a cessé de penser à des choses qu’on a perdues et peut-être jamais
vraiment aimées.
Ou était-ce que j’étais jaloux de sa famille, de la vie qu’il s’était faite, de tout
ce qu’il avait vécu sans moi et que je ne pouvais pas connaître ? Des choses qu’il
avait désirées, aimées et perdues, et dont la perte l’avait accablé, mais dont je
n’avais pas pu constater la présence dans sa vie quand il les avait et dont je ne
savais rien. Je n’avais pas été là quand il les avait acquises, ni quand il y avait
renoncé… Ou était-ce beaucoup, beaucoup plus simple ? J’étais venu voir si je
ressentirais quelque chose, si quelque chose était encore vivant. Le problème
était que je ne tenais pas non plus à ce que ce le fût encore.
Pendant toutes ces années, chaque fois que je songeais à lui, je pensais à B. ou
à nos derniers jours à Rome, ce qui me ramenait toujours à deux lieux précis : le
balcon aux mille tourments, et la via Santa Maria dell’Anima, où il m’avait
plaqué contre le vieux mur et m’avait embrassé et laissé enrouler une jambe
autour de la sienne. Chaque fois que je retourne à Rome, je retourne à cet
endroit ; il est encore vivant pour moi, évoque encore quelque chose de
totalement présent, comme si un cœur volé dans un conte de Poe battait encore
sous l’antique chaussée d’ardoise pour me rappeler que, là, j’avais enfin trouvé
la vie qui me convenait mais que je n’avais pu avoir. Je ne pouvais jamais penser
à lui vivant en Nouvelle-Angleterre. Quand j’y ai vécu moi-même un moment, et
que moins de cent kilomètres nous séparaient, j’ai continué de l’imaginer en
Italie quelque part, irréel et spectral. Les endroits où il avait vécu me semblaient
aussi désincarnés, et dès que j’essayais de me les représenter, ils s’estompaient
de nouveau dans mon esprit, tout aussi irréels et spectraux. Or il s’avérait que
non seulement les villes de la Nouvelle-Angleterre étaient très vivantes, mais il
était bien vivant aussi. J’aurais aisément pu m’imposer à lui, marié ou non, des
années plus tôt – à moins que ce ne fût moi qui, en dépit des apparences, avais
été pendant tout ce temps irréel et spectral.
Ou étais-je venu avec un espoir moins avouable ? Celui de le trouver vivant
seul, m’attendant, ne rêvant que d’être ramené à B. ? Oui, nos deux vies sur le
même respirateur artificiel, attendant le moment où nous nous retrouverions
enfin et reprendrions le chemin du monument aux soldats morts sur le Piave…
Je m’entendis répondre : « La vérité est que je ne suis pas sûr de pouvoir ne
rien ressentir. Et si je dois rencontrer ta famille, je préférerais ne rien ressentir. »
Un éloquent silence volontaire. « Peut-être que ça n’est jamais parti… »
Disais-je la vérité ? Ou le moment, tendu et délicat comme il l’était, me
faisait-il dire des choses que je ne m’étais jamais vraiment avouées et dont je
n’aurais toujours pas pu assurer qu’elles étaient entièrement vraies ? « Je ne
pense pas que ce soit parti, insistai-je.
— Alors voilà », dit-il. C’étaient les seuls mots qui pouvaient résumer mes
incertitudes. Mais peut-être avait-il aussi voulu dire Et alors ? comme pour
demander ce qu’il pouvait y avoir de si choquant dans le fait de le désirer encore
après tant d’années.
« Alors voilà, répétai-je comme si je faisais allusion aux tourments et chagrins
capricieux d’un fâcheux qui se trouvait être moi.
— Alors c’est pour ça que tu ne peux pas venir boire quelque chose ?
— Alors c’est pour ça que je ne peux pas venir boire quelque chose.
— Quel nigaud ! »
J’avais complètement oublié son mot.
Nous arrivâmes devant son bureau. Il me présenta à deux ou trois collègues
qui se trouvaient là, me surprenant par la connaissance qu’il avait de chaque
aspect de ma carrière. Il savait tout, jusqu’aux détails les plus insignifiants. Il
avait déniché des informations sur moi qui ne pouvaient être obtenues qu’en
naviguant sur le Web. Cela me toucha. J’avais supposé qu’il m’avait
complètement oublié.
« Je veux te montrer quelque chose », me dit-il. Dans son bureau il y avait un
grand canapé en cuir. Le canapé d’Oliver, pensai-je. Ainsi c’est là qu’il s’assoit
et lit… Des papiers jonchaient le sol et le canapé, sauf la partie dans le coin qui
se trouvait sous une lampe d’albâtre. La lampe d’Oliver. Je me souvins des
feuillets qui jonchaient le plancher de sa chambre à B. « Tu reconnais ça ? »
demanda-t-il. Sur le mur il y avait une reproduction en couleurs et encadrée
d’une fresque médiocrement préservée représentant un personnage mithriaque
barbu. Nous en avions acheté chacun une le matin où nous avions visité la
basilique San Clemente. Cela faisait bien longtemps que je n’avais pas vu la
mienne. À côté d’elle sur le mur je vis une carte postale encadrée représentant le
tertre de Monet. Je la reconnus immédiatement.
« Elle était à moi, dis-je, mais tu l’as eue bien plus longtemps que je ne l’ai
eue… »
Nous nous appartenions, mais nous avions vécu si loin l’un de l’autre que
nous appartenions surtout à d’autres maintenant ; des usurpateurs réclamaient
leurs droits sur nos cœurs.
« Elle a une longue histoire, ajoutai-je.
— Je sais. Quand j’ai fait remplacer le cadre, j’ai vu ce qui était écrit au dos.
J’ai souvent pensé à ce Maynard… Pense à moi quelquefois.
— Ton prédécesseur, dis-je pour le taquiner. Non, rien de tel. À qui la
donneras-tu un jour ?
— J’espérais qu’un de mes fils l’apporterait lui-même lorsqu’il serait votre
hôte à son tour. J’ai déjà ajouté mon inscription – mais tu ne peux pas la voir. Tu
loges en ville ? demanda-t-il pour changer de sujet en enfilant son imper.
— Oui. Pour une nuit. Je vais voir quelques personnes à l’université demain
matin, et ensuite je m’en vais. »
Il me regarda. Je savais qu’il pensait à cette soirée pendant les vacances de
Noël, et il savait que je le savais. « Alors je suis pardonné. » Il pinça un peu les
lèvres, d’un air d’excuse muette.
« Allons boire quelque chose dans mon hôtel. »
Je sentis son malaise.
« J’ai dit boire quelque chose, pas baiser. »
Il me jeta un coup d’œil et rougit littéralement. Je le dévisageais. Il était
encore étonnamment bel homme, pas de calvitie naissante, pas d’embonpoint, il
courait encore chaque matin, dit-il, peau aussi lisse qu’autrefois. Seulement
quelques taches de vieillesse sur les mains. Des taches de vieillesse, pensais-je,
et je ne pouvais chasser cette idée. « Qu’est-ce que c’est ? » demandai-je en
montrant sa main du doigt et puis en la touchant. « J’en ai partout. » Des taches
de vieillesse. Elles me brisaient le cœur, et j’aurais voulu enlever d’un baiser
chacune d’elles. « Trop de soleil dans ma jeunesse. D’ailleurs, ça n’a rien de très
surprenant. Je prends de la bouteille. Dans trois ans, mon fils aîné sera aussi âgé
que tu l’étais alors – en fait, il est plus près de celui que tu étais quand nous
étions ensemble que tu ne l’es de l’Elio que j’ai connu alors. Étrange quand on y
pense, non ? »
Est-ce ainsi que tu appelles ça, quand nous étions ensemble ? pensai-je.
Dans le bar du vieil hôtel de la Nouvelle-Angleterre, nous trouvâmes un coin
tranquille qui dominait le fleuve et un grand jardin d’agrément. Nous
commandâmes deux martinis – Sapphire gin, précisa-t-il –, assis côte à côte dans
le petit box en forme de fer à cheval, comme deux maris contraints de rester sur
la banquette d’un café, trop près l’un de l’autre pour ne pas se sentir gênés,
pendant que leurs femmes sont aux toilettes.
« Dans huit ans, dit-il, j’en aurai quarante-sept et toi quarante. Cinq ans plus
tard, j’en aurai cinquante-deux et toi quarante-cinq. Viendras-tu dîner alors ?
— Oui. Je te le promets.
— Alors ce que tu dis en réalité, c’est que tu viendras seulement quand tu
penses que tu seras trop vieux pour ressentir quoi que ce soit. Quand mes fils
seront partis. Ou quand je serai grand-père… Je vois ça d’ici – et ce soir-là, nous
boirons ensemble une forte eau-de-vie, comme la grappa que ton père nous
servait parfois le soir.
« Et comme deux de ces vieillards qui étaient assis tout autour de la piazzetta
face au monument aux morts, nous parlerons de deux jeunes hommes qui furent
très heureux pendant quelques semaines et vécurent le reste de leur vie en
plongeant prudemment un doigt dans cette coupe de bonheur, craignant de
l’épuiser, sans oser boire plus que le contenu d’un dé à coudre les jours
d’anniversaire rituel. »
Mais cette chose qui ne fut presque jamais brille encore, voulus-je lui dire. Ils
ne pourront jamais l’abolir, l’effacer, faire que cela n’ait jamais été vécu, ni le
revivre – cela reste là comme une vision de lucioles un soir d’été, qui semble
dire et redire Voilà ce que vous auriez pu avoir. Mais se tourner vers le passé est
illusoire. Se tourner vers l’avenir est illusoire. Détourner les yeux est illusoire.
Essayer de corriger tout ce qui est illusoire se révèle tout aussi illusoire.
Leur vie est semblable à un écho déformé et confus enfoui pour l’éternité dans
un caveau mithriaque muré.
Silence.
« Seigneur, comme ils nous enviaient tous autour de la table du restaurant,
cette première nuit à Rome, dit-il. Comme ils nous regardaient, les jeunes, les
vieux, les hommes, les femmes, tous autant qu’ils étaient, nous regardaient
bouche bée, parce qu’on était si heureux…
« Et ce soir-là quand nous serons plus vieux nous parlerons de ces deux jeunes
hommes comme s’ils étaient deux inconnus rencontrés dans un train, qu’on
admirerait et voudrait aider. Et nous préférerons appeler ça de l’envie, parce que
appeler ça du regret nous briserait le cœur. »
Nouveau silence.
« Peut-être ne suis-je pas encore prêt à parler d’eux comme de deux inconnus,
dis-je.
— Si ça peut te rassurer, je ne pense pas que toi ou moi le serons jamais.
— Je crois qu’on devrait en boire un autre. »
Il accepta avant même de marmonner qu’il ne devait pas tarder à rentrer chez
lui.
Nous évoquâmes ce que nous étions devenus, comme on se débarrasse de
préliminaires. Sa vie, la mienne, ce qu’il faisait, ce que je faisais, les bons côtés,
les mauvais. Ses projets, les miens. Nous évitâmes de parler de mes parents. Je
supposais qu’il savait. En ne posant pas de questions à ce sujet il me disait qu’il
savait.
Une heure.
« Ton meilleur moment ? » dit-il finalement.
Je réfléchis un peu.
« La première nuit est celle dont je me souviens le mieux – peut-être parce
que j’ai été si maladroit. Mais aussi Rome. Il y a un endroit dans la via Santa
Maria dell’Anima où je retourne chaque fois que je suis à Rome. Je le regarde un
instant, et soudain tout me revient. Je venais de vomir, cette nuit-là, on revenait
vers le pub, et tu m’as embrassé. Des gens passaient mais je m’en fichais, et toi
aussi. Ce baiser est encore gravé là, Dieu merci. C’est tout ce que j’ai de toi. Ça
et ta chemise. »
Il s’en souvenait.
« Et toi, demandai-je, quel moment ?
— Rome aussi. Quand on a chanté ensemble jusqu’à l’aube sur la Piazza
Navona. »
J’avais complètement oublié ça. Ce n’était pas seulement une chanson
napolitaine qu’on avait chantée vers la fin de cette nuit-là. Quelques jeunes
Hollandais avaient pris leurs guitares et chantaient une chanson des Beatles
après l’autre, et ceux qui se trouvaient là près de la fontaine principale avaient
joint leurs voix aux leurs, et nous aussi. Même Dante était réapparu et chantait
lui aussi dans son mauvais anglais. « Est-ce qu’ils nous donnaient la sérénade,
ou est-ce que j’imagine des choses ? »
Il me regarda d’un air ébahi.
« Ils te donnaient la sérénade – et tu étais complètement soûl. Finalement tu as
emprunté la guitare de l’un d’eux et tu as commencé à jouer, et puis, comme par
miracle, à chanter. Ils n’en revenaient pas. Tous les drogués du monde écoutant
comme des moutons du Haendel… Une des filles hollandaises avait perdu la
tête. Tu voulais l’amener à l’hôtel. Elle voulait venir aussi. Quelle nuit ! On s’est
retrouvés à la terrasse vide d’un café fermé derrière la piazza, juste toi et moi et
la fille, à regarder venir l’aube, chacun effondré sur une chaise. »
Il me regarda encore. « Comme je suis heureux que tu sois venu.
— Je suis heureux d’être venu aussi.
— Puis-je te poser une question ? »
Pourquoi cela me rendait-il soudain nerveux ? « Vas-y.
— Tu recommencerais si tu le pouvais ? »
Je le regardai. « Pourquoi tu me demandes ça ?
— Parce que. Réponds.
— Si je recommencerais ? Tout de suite. Mais j’ai bu deux martinis, et je suis
sur le point d’en commander un troisième. »
Il sourit. C’était manifestement mon tour de poser la même question, mais je
ne voulais pas l’embarrasser. C’était l’Oliver que je préférais : celui qui pensait
exactement comme moi.
« Te voir ici, c’est comme se réveiller d’un coma de vingt ans : on regarde
autour de soi et on s’aperçoit que sa femme est partie, que ses enfants, qu’on n’a
pas vus grandir, sont déjà des adultes, certains sont mariés, nos parents sont
morts depuis longtemps, on n’a plus d’amis, et ce bambin qui nous regarde avec
de grands yeux n’est autre que notre petit-fils, qu’on a amené là pour accueillir
pépé émergeant de son long sommeil. Notre visage dans le miroir est aussi
blême que celui de Rip Van Winkle. Mais voilà le hic, ou l’avantage : on a vingt
ans de moins que ceux qui sont rassemblés autour de soi, et c’est pourquoi je
peux avoir de nouveau vingt-quatre ans en une seconde – j’ai vingt-quatre ans.
Et si on poussait la parabole un peu plus loin, je pourrais me réveiller et être plus
jeune que mon fils aîné…
— Qu’est-ce que cela dit sur la vie que tu as vécue, alors ?
— En partie – en partie seulement – c’était un coma, mais je préfère appeler
ça une vie parallèle. Ça sonne mieux. Le problème est que la plupart d’entre
nous ont – vivent, c’est-à-dire – plus de deux vies parallèles. »
Peut-être était-ce l’alcool, peut-être était-ce la vérité, peut-être ne voulais-je
pas que les choses deviennent trop abstraites, mais j’eus l’impression que je
devais le dire, parce que c’était le moment, parce qu’il m’apparut soudain que
c’était pour cela que j’étais venu, pour lui dire : « Tu es la seule personne à qui
j’aimerais dire adieu quand je mourrai, parce que seulement alors cette chose
que j’appelle ma vie aura un sens… Et si j’apprenais que tu étais mort, ma vie
telle que je la connais, le moi qui te parle maintenant, cesserait d’exister. Parfois
cette image affreuse me vient à l’esprit, je me réveille dans notre maison à B. et,
regardant la mer, j’apprends la nouvelle des vagues elles-mêmes, il est mort cette
nuit. Nous sommes passés à côté de tant de choses… C’était un coma. Demain je
retournerai à mon coma, et toi au tien. Pardon, je ne voulais pas te froisser – je
suis sûr que pour toi ce n’est pas un coma.
— Non, une vie parallèle. »
Peut-être tous les autres chagrins que j’avais éprouvés dans ma vie décidaient-
ils soudain de converger sur celui-ci. Je devais résister pour ne pas être
submergé. Et s’il ne le voyait pas, c’est probablement parce qu’il n’était pas à
l’abri d’un tel chagrin lui-même.
L’idée me vint de lui demander s’il avait lu un roman de Thomas Hardy
intitulé La Bien-Aimée. Non, il ne l’avait pas lu. L’histoire d’un homme qui
tombe amoureux d’une femme qui, des années après l’avoir quitté, meurt. Il
visite sa maison et rencontre sa fille, dont il tombe amoureux, et après l’avoir
perdue aussi, bien des années plus tard, fait la connaissance de sa fille, dont il
s’éprend aussi. « Ces choses passent-elles d’elles-mêmes, ou ont-elles parfois
besoin de générations et de vies entières pour se résorber ?
— Je n’aimerais pas savoir un de mes fils dans ton lit, pas plus que je
n’aimerais savoir le tien, si tu devais en avoir un, dans celui de mon fils. »
Nous rîmes tout bas. « Mais je me demande si nos pères… »
Il réfléchit un instant, puis sourit.
« Ce que je ne veux pas, repris-je, c’est recevoir une lettre de ton fils avec la
mauvaise nouvelle : Et à propos, veuillez trouver ci-joint une carte postale
encadrée que mon père m’a demandé de vous renvoyer. Et je ne veux pas avoir à
répondre quelque chose comme : Tu peux venir quand tu veux, je suis sûr qu’il
aurait voulu que tu loges dans sa chambre. Promets-moi que cela n’arrivera pas.
— Promis.
— Qu’as-tu écrit au dos de cette carte ?
— Ça devait être une surprise.
— Je suis trop vieux pour les surprises. D’ailleurs, les surprises ont parfois un
côté blessant et je ne veux pas être blessé – pas par toi. Dis-moi.
— Seulement deux mots.
— Laisse-moi deviner… Si ce n’est plus tard, quand ?
— Deux mots, j’ai dit. D’ailleurs, ce serait cruel. »
Je réfléchis un moment.
« Je donne ma langue au chat.
— Cor cordium, cœur des cœurs. Je n’ai jamais rien dit de plus vrai à qui que
ce soit. »
Je le regardai dans les yeux.
Heureusement que nous étions dans un lieu public.
« On devrait y aller. » Il reprit son imper plié à côté de lui, et se leva lentement
de son siège.
J’allais l’accompagner jusque devant l’hôtel et le regarder partir. Dans
quelques instants nous allions nous dire adieu. Une partie de ma vie allait m’être
prise, et ne me serait jamais rendue.
« Suppose que je te raccompagne jusqu’à ta voiture, dis-je.
— Suppose que tu viennes dîner.
— Supposons que je vienne dîner. »
Dehors il faisait presque nuit. J’aimais le calme et le silence de la campagne,
la lueur crépusculaire sur le fleuve obscurci. Le pays d’Oliver, pensai-je. Les
lumières bigarrées de l’autre rive se reflétaient dans l’eau, me rappelant la Nuit
étoilée sur le Rhône de Van Gogh. Très automnal, très début-d’année-scolaire,
très été indien, et comme toujours lors de ces crépuscules en cette saison, cette
impression de travail inachevé et de devoirs inachevés et l’illusion de mois d’été
à venir, qui se dissipe dès que la nuit est tombée.
J’essayai d’imaginer sa famille heureuse, les garçons plongés dans leurs
devoirs scolaires, ou revenant d’un pas lourd de quelque entraînement tardif,
martèlement maussade de chaussures de sport crottées, tous les clichés me
traversaient l’esprit. Voici l’ami chez qui j’habitais quand je vivais en Italie,
dirait-il, à quoi répondraient les saluts grognons de deux adolescents qui se
moqueraient bien de l’homme venu d’Italie ou de la maison en Italie, mais qui
tituberaient sous le choc s’ils entendaient leur père ajouter : Oh, et à propos, cet
homme qui avait presque votre âge alors et qui passait le plus clair de son temps
à transcrire tranquillement Les Sept Dernières Paroles du Christ chaque matin,
se glissait dans ma chambre la nuit et on baisait comme des fous. Alors serrez-
lui la main et soyez aimables.
Puis je pensai au trajet de retour, plus tard dans la nuit, le long du fleuve
éclairé par les étoiles, vers ce vieil hôtel de la Nouvelle-Angleterre bâti sur un
rivage qui, espérais-je, nous rappellerait la baie de B., et les nuits étoilées de Van
Gogh, et la nuit où je l’avais rejoint sur le rocher et embrassé sur le cou, et la
dernière nuit, quand nous avions marché ensemble sur la route côtière, sentant
qu’il n’y aurait plus de miracle de dernière minute pour repousser l’idée de son
départ. Je m’imaginai dans sa voiture, me demandant, qui sait, le voudrais-je, le
voudrait-il, peut-être un dernier verre au bar en décidera-t-il, sachant que,
pendant tout le dîner ce soir-là, lui et moi penserions, troublés, à la même chose,
espérant à moitié que cela arriverait et que cela n’arriverait pas, peut-être un
dernier verre en déciderait-il – je pourrais le lire sur son visage lorsqu’il
détournerait les yeux en débouchant une bouteille de vin ou en changeant de
disque, parce qu’il devinerait aussi mes pensées et voudrait que je sache qu’il
débattait de la même chose, car, tandis qu’il verserait le vin pour sa femme, pour
moi, pour lui-même, il nous apparaîtrait enfin à tous les deux qu’il était plus moi
que je ne l’avais jamais été moi-même, car lorsqu’il devenait moi et que je
devenais lui, au lit, tant d’années auparavant, il était et allait rester à jamais,
longtemps après que les aléas de l’existence nous auraient éloignés l’un de
l’autre, mon frère, mon ami, mon père, mon fils, mon mari, mon amant, moi-
même. Pendant les quelques semaines où le sort nous avait rapprochés cet été-là,
nos vies s’étaient juste effleurées, mais nous étions passés sur l’autre rive, là où
le temps s’arrête et où le Ciel descend sur terre et nous donne cette part de
bonheur divin qui nous est due. Nous détournions les yeux. Nous parlions de
tout sauf… Mais nous l’avions toujours su, et notre silence à présent ne faisait
que le confirmer. Nous avions trouvé les étoiles, toi et moi. Et cela n’est donné
qu’une fois.

L’été dernier il est enfin revenu. C’était pour une brève visite d’un jour et une
nuit, sur le chemin de Rome à Menton. Il arriva en taxi le long de l’allée bordée
d’arbres, et la voiture stoppa à peu près où elle s’était arrêtée vingt ans plus tôt.
Il en descendit vivement avec son ordinateur portable, un énorme sac de sport, et
un grand paquet-cadeau. « Pour ta mère, dit-il quand il surprit mon regard. – Il
vaut mieux lui dire ce qu’il contient, dis-je dès que je l’eus aidé à mettre ses
affaires dans le hall. Elle soupçonne tout le monde maintenant. » Il comprit. Cela
l’attrista.
« Ancienne chambre ? demandai-je bien qu’on eût déjà tout arrangé par
courrier électronique.
— Ancienne chambre, confirma-t-il.
— Ancienne chambre, alors. »
Je n’étais pas pressé de monter à l’étage avec lui et je fus soulagé de voir
Manfredi et Mafalda sortir en trottinant de la cuisine pour l’accueillir. Leurs
joyeuses embrassades dissipèrent un peu de la gêne que j’avais su que
j’éprouverais dès qu’il serait arrivé chez nous. Je voulais que leur accueil
exubérant se prolongeât – tout plutôt que de nous retrouver assis face à face, une
tasse de café à la main, et de prononcer finalement les deux mots inévitables :
vingt ans.
Au lieu de cela nous laisserions ses affaires dans le hall, en espérant que
Manfredi les monterait à l’étage pendant que nous ferions une rapide promenade
autour de la maison. « Je suis sûr que tu meurs d’envie de tout revoir », dirais-je
en pensant au jardin, à la balustrade, à la vue sur la mer. Nous passerions, au
retour, derrière la piscine, entrerions dans la salle de séjour où le vieux piano
était toujours là à côté de la porte-fenêtre, et puis nous reviendrions dans le hall
et verrions que ses affaires avaient bien été déjà montées dans sa chambre. Une
partie de moi-même voulait qu’il constate que rien n’avait changé depuis son
séjour autrefois, que l’orée du paradis était toujours là, et que le vieux portillon
d’accès à la plage grinçait toujours, que tout était exactement comme il l’avait
quitté, moins Vimini, Anchise, et mon père. C’était le geste de bienvenue que je
voulais faire. Mais une autre partie de moi-même voulait qu’il sente qu’il était
inutile d’essayer de rattraper le temps perdu ; nous avions vécu trop de choses
loin l’un de l’autre pour nous sentir encore réellement proches. Peut-être voulais-
je qu’il ressente la douleur de la perte, et du regret. Mais finalement, et en guise
de compromis, peut-être, je décidai que le plus simple était de lui montrer que je
n’avais rien oublié. Je proposai de l’emmener vers le terrain en friche, qui était
aussi desséché et vide que quand je le lui avais montré vingt ans plus tôt. À
peine eus-je fini ma phrase qu’il répondit : « Déjà vu, déjà fait. » C’était sa façon
de me dire qu’il n’avait rien oublié non plus. « Tu préférerais peut-être passer à
la banque. » Il éclata de rire. « Je parie qu’ils n’ont jamais fermé mon compte.
— Si on a le temps, et si ça te dit, je t’emmènerai en haut du campanile. Je
sais que tu n’y es jamais allé.
— “À-en-mourir” ? »
Je souris. Il se souvenait du nom que nous lui donnions.
Sur la terrasse qui dominait la baie et l’immense étendue marine, je le regardai
s’appuyer à la balustrade. En contrebas il y avait son rocher, celui où il allait
s’asseoir le soir, où Vimini et lui avaient passé des après-midi entiers ensemble.
« Elle aurait trente ans maintenant, dit-il.
— Je sais.
— Elle m’écrivait chaque jour. Chaque jour. »
Il regardait leur endroit favori. Je me rappelais comme ils se donnaient la main
et descendaient ensemble jusqu’au rivage.
« Et puis un jour elle a cessé d’écrire. Et j’ai su. J’ai compris. J’ai gardé toutes
ses lettres, tu sais. »
Je le regardai pensivement.
« J’ai gardé les tiennes aussi », ajouta-t-il aussitôt, pour me rassurer, quoique
vaguement, ne sachant pas si c’était quelque chose que je voulais entendre.
C’était mon tour. « J’ai toutes les tiennes aussi. Et autre chose, que je te
montrerai peut-être. Plus tard. »
Ne se souvenait-il pas de Bouffante, ou était-il trop modeste, trop prudent,
pour montrer qu’il savait bien à quoi je faisais allusion ? Il regarda de nouveau la
mer au loin.
Il était venu le bon jour : pas un nuage, pas une vague, pas un souffle d’air.
« J’avais oublié combien j’aimais cet endroit. Mais c’est exactement comme
dans mon souvenir. À midi c’est le paradis… »
Je le laissais parler, content de voir son regard errer au loin. Peut-être voulait-
il éviter lui aussi le face-à-face.
« Et Anchise ? dit-il finalement.
— Le cancer nous l’a pris, pauvre homme. Je le croyais si vieux… Il n’avait
même pas cinquante ans.
— Il aimait aussi cet endroit, avec son jardin, son verger et ses greffes…
— Il est mort dans la chambre de mon grand-père. »
Nouveau silence. J’allais dire : « Mon ancienne chambre », mais je me ravisai.
« Es-tu heureux d’être revenu ? »
Il comprit avant moi le sens de ma question.
« Es-tu heureux que je sois revenu ? » répliqua-t-il.
Je le regardai, me sentant désarmé, mais non menacé. Comme tous ceux qui
rougissent facilement mais qui n’en ont pas honte, je me gardais bien de refouler
ce sentiment et m’y abandonnais.
« Tu sais que je le suis. Plus que je ne devrais l’être, peut-être.
— Moi aussi. »
Il n’y avait rien à ajouter.
« Viens, je vais te montrer où nous avons dispersé un peu des cendres de mon
père. »
Nous allâmes dans le jardin, là où se trouvait autrefois la table du petit
déjeuner. « C’était le coin de mon père. Je l’appelle son “coin fantôme”. Le mien
était là-bas, tu t’en souviens peut-être… » Je montrai du doigt l’endroit où se
trouvait jadis ma propre table près de la piscine.
« En avais-je un aussi ? demanda-t-il avec un demi-sourire.
— Tu en auras toujours un. »
Je voulais lui dire que la piscine, le jardin, la maison, le court de tennis, l’orée
du paradis, tout cela serait toujours son coin fantôme. Au lieu de cela, je tendis
le bras vers la porte-fenêtre de sa chambre à l’étage. Tes yeux sont à jamais là,
voulais-je dire, comme pris au piège dans les rideaux diaphanes, contemplant le
monde de cette chambre, la mienne, où personne ne dort maintenant. Lorsqu’une
brise gonfle les rideaux et que je lève les yeux d’ici, ou me tiens sur le balcon, je
me surprends à penser que tu es là, contemplant mon monde du tien, et disant,
comme tu l’as fait le soir où je t’ai trouvé sur ton rocher : J’ai été heureux ici. Tu
es à des milliers de kilomètres, mais dès que je regarde cette fenêtre, je pense à
un maillot de bain, une chemise enfilée à la va-vite, des avant-bras posés sur le
rebord du balcon, et soudain tu es là, allumant ta première cigarette de la journée
– il y a tout juste vingt ans. Car tant que cette maison existera, ce sera ton coin
fantôme – et le mien aussi, voulais-je ajouter.
Nous nous tenions là où mon père et moi avions parlé d’Oliver un soir.
Maintenant Oliver et moi parlions de mon père. Demain, me dis-je, je repenserai
à ce moment et laisserai les fantômes de leur absence errer à la tombée du jour.
« Je sais qu’il aurait aimé que ce genre de chose arrive, surtout par une
journée d’été aussi superbe.
— J’en suis sûr. Où avez-vous dispersé le reste de ses cendres ? demanda-t-il.
— Oh, un peu partout. L’Hudson, la mer Égée, la mer Morte. Mais c’est ici
que je viens pour être avec lui. »
Il ne dit rien. Il n’y avait rien à dire.
« Viens, je vais t’emmener à San Giacomo avant que tu ne changes d’avis,
dis-je finalement. On a encore le temps avant le déjeuner. Tu te souviens du
chemin ?
— Je me souviens du chemin.
— Tu te souviens du chemin », répétai-je.
Il me regarda et sourit. Cela me réconforta. Peut-être parce que je savais qu’il
se moquait de moi.
Autrefois c’était hier, et hier n’était que plus tôt ce matin, et ce matin semblait
à des années-lumière.
« Je suis comme toi, dit-il. Je me souviens de tout. »
Je m’arrêtai une seconde. Si tu te souviens de tout, voulus-je dire, et si tu es
vraiment comme moi, alors avant de partir demain, ou quand tu seras prêt à
fermer la portière du taxi après avoir dit adieu à tout le monde, et qu’il ne restera
plus rien à dire en cette vie, une dernière fois, tourne-toi vers moi et, même en
plaisantant, ou comme sous l’effet d’une pensée après coup, ce qui aurait tant
compté pour moi quand nous étions ensemble, regarde-moi dans les yeux
comme tu le faisais alors, soutiens mon regard, et appelle-moi par ton nom.
L’édition originale de cet ouvrage a été publiée par Farrar, Straus & Giroux, en
2007, sous le titre :

CALL ME BY YOUR NAME




Photo de la jaquette : Motion Picture Artwork © 2018 CTMG.
All Rights Reserved.

ISBN : 978-2-246-81582-2

Première parution en langue française aux Éditions de l’Olivier, en 2008, sous le
titre « Plus tard ou jamais ».
© André Aciman, 2007.
Tous droits réservés y compris le droit de reproduction en intégralité ou en
partie, en tous formats.
© Éditions Grasset & Fasquelle, 2018, pour la traduction française.

Ce document numérique a été réalisé par PCA
Table
Couverture
Page de titre
Dédicace
I. Si ce n’est plus tard, quand ?
II. Le tertre de Monet
III. Le syndrome de San Clemente
IV. Coins fantômes
Copyright

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