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Haine 1 27/03/17

A propos de la haine en politique


Emotions, discours et histoire.

Marc Deleplace, dir., Les discours de la haine. Récits et figures de la passion dans la
Cité
Lille, Septentrion, 2009, p. 343-347

Dans les renouvellements qui affectent depuis une vingtaine d’années la recherche
historique, l’étude des émotions et des discours ne cesse de jouer un rôle de plus en plus
important. A côté des interprétations inspirées d’un « linguistic turn » qui n’aura pas
manifestement pris en France, comme à côté des analyses historicisantes des sentiments et des
passions, s’étend un champ aux limites fluctuantes et aux caractéristiques complexes dans
lequel des approches se confrontent autour d’un objet, porteur de passions et occasion de
discours. L’histoire se situe alors à la confluence de nombreuses disciplines, empruntant ici et
là des méthodes et des interrogations, créant des dynamiques suggestives et porteuses, à leur
tour, de nouvelles interrogations1.
Ce colloque participe de cette exploration, à propos d’un sujet dont l’actualité n’est pas
à démontrer, que ce soit dans la marche du monde ou moins dramatiquement dans les rayons
des librairies2, tant il est vrai que les investigations historiennes reflètent les préoccupations de
leurs temps et tentent de participer ainsi à l’histoire qui se fait. Ce livre est aussi dû aux
préoccupations de son maître d’œuvre, qui, dans un livre précédent3, avait montré comment
une « notion-concept » avait été appliquée de façon changeante en correspondance avec les
luttes politiques et les inventions sociales. Mais c’est ici sur la longue durée que la haine,
notion, émotion, objet de discours, est envisagée. Il s’agit, M. Deleplace le rappelle, d’un essai
méthodologique d’abord en rassemblant des études de cas, disparates dans leurs démarches,
leurs intérêts et leurs sources, mais qui souhaite proposer une réflexion sur les mutations par
lesquelles l’émotion « la haine » a été appropriée par la société française au fil du temps.
Si le colloque évolue entre différentes approches, différentes problématiques, il a fallu
établir des limites, ici celle de la cité, excluant les haines personnelles, entraînant l’ensemble

1
William M. Reddy, The Navigation of Feeling, a Framework for the History of Emotions, Cambridge UP, 2001.
2
Pour exemple, Frédéric Chauvaud et Ludovic Gaussot, La Haine, Histoire et actualité, Rennes, Presses
universitaires, 2008.
3
L’Anarchie de Mably à Proudhon (1750-1850), ENS Editions, 2000.
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vers les débats menés autour de les notions de « guerre civile » et de « massacre »4. Dans une
pareille perspective, la haine participe d’emblée de la définition même de la cité, de sa
structuration, ce qui fait évoquer la question compliquée, elle aussi, du « lien social »5. En
revanche, toutes les époques et toutes les situations ne sont pas présentes. Les guerres de
religion par exemple sont absentes, même si on connaît bien par ailleurs la complexité des
discours haineux qui ont été tenus à cette occasion6.
Ces précisions sont là pour souligner l’originalité de l’entreprise qui s’interroge sur
l’économie du discours de haine, celui qui a été tenu, en conscience, par les acteurs du passé,
ainsi que celui qui est requis, comme catégorie explicative, par les historiens du présent. Cette
rencontre souhaitée interdit de projeter sur les situations historiques un regard dénonciateur
repérant à l’œuvre le travail de haines resté inconnu des protagonistes. La volonté d’insister sur
l’échange entre les discours oblige à la précaution de la part de l’historien, mais en retour
contraint ce dernier à se positionner en tant qu’individu impliqué dans l’histoire qu’il étudie.
La haine ne peut pas, ainsi, être un objet détaché de l’observateur, une notion comme les
autres. De la même façon, comme on le verra, la prendre en compte pour comprendre les
époques antérieures n’est pas anodin pour notre temps. Cela fait partie des divers
enseignements dispensés par ce colloque.

Parmi ceux-ci, le lecteur est invité à insister sur les continuités repérables autour d’un
pareil sujet. Même si les temps modernes semblent avoir été marqués par de nouveaux usages
des discours de la haine, ceux-ci ont toujours différentes fonctionnalités intemporelles.
Exprimant des tensions ils tendent à les résoudre, participant de la construction sociale selon
des pratiques fines dont les acteurs sont parfaitement conscients. Le discours de haine est un
élément dans des négociations entre groupes sociaux et tient une place presque déterminée
dans un éventail de positions (ou sans doute plutôt dans une progression dans l’affrontement
ritualisé), ce qui le fait intervenir à un moment donné, selon les attentes et les habitudes de
chaque époque, dans le règlement d’un conflit. Envisageant les étapes conduisant aux révoltes
rurales, Hugues Neveux avait déjà insisté sur ce savoir faire collectif des ruraux, a priori les
plus éloignés des cultures lettrées, mais tout à fait habiles dans la gestion des manifestations de

4
Jean-Clément Martin, dir., « La Guerre civile entre Histoire et Mémoire », Enquêtes et Documents, n°21,
Université de Nantes-Ouest Editions, et « La guerre civile : une notion explicative en histoire? », EspacesTemps,
n°71/72/73, 1999, p. 84-99 ; David El-Kenz dir., Le massacre, objet d'histoire, Folio, 2005.
5
Denis Bouget et Karsenty S. (dir.), Regards croisés sur le lien social, Paris, L'Harmattan, 2005.
6
Denis Crouzet, Les Guerriers de Dieu. La violence au temps des troubles de religion (v. 1525–v. 1610), Champ
Vallon, collection « Époques », 2005 [1990].
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la colère et de la revendication, sachant jusqu’où aller pour profiter d’un rapport de force7.
L’enseignement est important pour éviter que l’historien trop pressé ne se mette à
comptabiliser ce genre de discours pris comme tels, dans l’oubli de ce qu’ils sont d’abord des
éléments opératoires dans des stratégies complexes. L’expression de la haine n’est donc ni un
cri d’amour déçu, comme le voudraient les chansons sentimentales, ni la marque de la rupture
violente, comme pourrait le penser l’historien « quantitativiste », mais une des formes subtiles
de pressions exercées par des acteurs, même frustres. Le discours de la haine dans la cité est
alors un outil de cohésion, reste à en évaluer le coût.
Entre deux cités, deux groupes, la haine peut être le vecteur du rassemblement, le
déclencheur de l’identité soudant, au moins dans l’instant, des factions séparées, voire rivales,
dans le rejet d’un autre groupe, devenu bouc émissaire, par dépit ou par crainte. Les grecs
d’Orient au moment des croisades, comme les Anglais pendant la Révolution française, ont été
ainsi instrumentalisés. S’ébauchent alors des hiérarchies de valeur, dont les discours de haine
rendent compte, établissant des grilles évaluatives collectives pour juger de l’attention à porter
aux autres, et à soi-même. A l’intérieur de la cité, en revanche, le discours de haine risque bien
de ne pouvoir concerner que ceux qui se retrouvent partager les mêmes valeurs, notamment
autour des principes de l’honneur collectif et individuel. Comme pour les faillites, il faut déjà
faire partie d’une collectivité pour pouvoir prétendre à en subir les condamnations en bonne et
due forme qui signalent de fait l’appartenance au groupe8. Le horsain ou l’étranger qui ne
remettent pas en cause les équilibres internes échappent à la haine, mais subissent d’autres
exclusions – pour reprendre l’exemple économique, hors des réseaux solides et structurés de
crédits, ils demeurent dans les franges brutales de « l’infra-judiciaire »9. Il y aurait sûrement
une situation « infra-haine » pour tous ceux qui demeurent « invisibles » et ne méritent même
pas d’être la cible d’une haine quelconque, mais seulement d’un mépris ou d’une répulsion
comme ce qu’on éprouve à l’égard d’insectes répugnants. Ce brassage sans doute indémêlable
entre haine et cohésion pourrait éclairer d’autres débats contemporains, conduits autour des
discours de paix et de guerre. Sans vouloir proposer des motions « chèvre-choux », et
sottement faire remarquer que sans guerre, la paix n’a pas de prix, et vice-versa, les historiens

7
Hugues Neveux, Les révoltes paysannes en Europe, XIVe-XVIIe siècle, Albin Michel, 1997.
8
J.-C. Martin, « Le commerçant, la faillite et l'historien », Annales E.S.C., 1980, p. 1251- 1268.
9
Sur cette notion délicate à utiliser, Benoit Garnot dir., L’infra-judiciaire du Moyen Age à l’époque
contemporain, Dijon, EUD, 1996.
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impliqués dans ces questions pourraient cependant faire leur miel de ces ambivalences autour
de la haine pour complexifier leurs propres positions10.

Les exemples donnés par ces plaignants qui en appellent à la haine du mal supposée
partagée par les fonctionnaires dont ceux-ci attendent justice, voire espèrent un sursaut moral
en leur faveur ne doivent pas cependant être compris comme des appels désincarnés au droit et
à la concorde. Tous les discours de haine, même les plus abstraits apparemment, possèdent une
dimension profondément charnelle. La haine, même du mal, et notamment du péché telle
qu’elle est courante dans une pratique et une littérature religieuse, ne vise pas un adversaire
imaginaire ou fantomatique. Il s’agit bien de dénoncer ce qui doit être extirpé de soi ou de
l’autre. La relation corporelle est omniprésente. L’exemple de l’Église catholique hésitant à
reconnaître le martyr de franciscains tués « en haine de la foi », parce que les soupçonnant
d’avoir recherché cette mort, mérite l’attention. C’est bien dans l’inter-relation que la haine
trouve son origine et son application. Haïr l’autre, ou la partie mauvaise de l’autre, n’est pas
dissociable de la haine de soi, plus exactement de la part maudite de soi.
Inutile de recourir à une psychanalyse de bazar, ou de se réfugier derrière les textes de
Georges Bataille11, pour justifier cette proposition banale. Dans les haines raciales exprimées
notamment par les membres des mouvements nazis, ces mécanismes ont été repérés,
fonctionnant autour de cette recherche d’une pureté impossible, à obtenir par l’élimination de
l’impur12. Dans sa préface au Bréviaire de la haine publié par Léon Poliakov13, François
Mauriac avait déjà insisté sur cette dimension inter-personnelle mettant en cause tous les
protagonistes, même si les juifs avaient seuls payé « l’obole ».

Ce détour par la haine raciale la plus nue donne l’arrière plan de certaines
communications traitant des temps contemporains présentes dans ce colloque, mais aussi de
celles qui sont consacrées à la Révolution française. Indiscutablement, ce qui se passe en
France à ce moment là change la donne, mais sans doute faudrait-il réexaminer finement les
haines des guerres de religion. La haine se teint à la politique, provoquant du même coup une
coloration durable de la politique par des discours haineux, toujours repérables dans notre
lexique actuel. Les accusations contre le contre-révolutionnaire bestialisé et envoyé à
10
Stéphane Audouin-ROuzeau et Annette Becker, 14-18 Retrouver la guerre, Gallimard, Bibliothèque des
Histoires, 2000 ; Sylvie Caucanas, Rémy Cazals, Nicolas Offenstadt, dir., Paroles de paix en temps de guerre,
Toulouse, Privat, 2006.
11
Georges Bataille, La part maudite, Ed. de Minuit, 1967 [1949].
12
Exemple Klaus Theweleit, Male Fantasies, University of Minnesota Press, 1987.
13
Léon Polakiov, Bréviaire de la haine, Paris, Calmann-Lévy, 1951.
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l’échafaud trouvent un écho dans les dénonciations nationalistes et antisémites de Drumont et


de ses amis, mais aussi dans le rejet des ennemis de classe ou des traîtres bolchevisés. S’il est
facile de prendre ses distances avec ces haines du juif, du capitaliste ou du communiste, il est
manifestement moins aisé d’en faire autant avec le contre-révolutionnaire, que notre culture
politique continue, au passage, de vomir rituellement et impavidement dans les couplets de la
Marseillaise.
Il s’agit sans doute là d’un des enseignements cruciaux de ce colloque. Le discours de
haine s’enracine dans les affects et dans les émotions les plus fondamentales, si bien que tout
discours politique qui requiert cette dimension ne peut prétendre s’en défaire au nom
d’objectifs idéaux, et ne peut attendre autre chose que des réponses et des répliques de haine.
Justice et haine sont simplement incompatibles, la première étant par définition un refus
argumenté, au nom des intérêts les plus élevés de la cohésion sociale, de l’usage de la seconde,
quelle qu’en soient d’éventuelles raisons historiques, baignant toujours dans un baquet
irrationnel incontrôlable. L’échec de Robespierre tient à l’évidence à son incapacité à ne pas
utiliser les discours de haine pendant un temps, avant d’essayer de les contrôler, puis enfin de
les subir.
Au final, l’historien est sommé de prendre parti. S’il peut étudier le discours de haine, il
ne peut pas lui être possible de constituer un pareil corpus sans se positionner lui-même sur son
objet. Aucune cité ne peut se bâtir sur la haine, même si aucune ne s’est manifestement bâtie
sur l’amour ou la volonté générale. Aucune haine ne peut être « juste », comme on le récuse
pour les guerres. Et sans doute, faudrait-il citer pour conclure le vers d’Aragon, tiré de
L’Affiche rouge, « Je meurs, sans haine en moi pour le peuple allemand ».

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