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Sciences sociales et santé

L'eau et l'expertise sanitaire dans la France du XIXe siècle : le rôle


de l'Académie de médecine et des congrès internationaux d'hygiène
Jean-Pierre Goubert

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Goubert Jean-Pierre. L'eau et l'expertise sanitaire dans la France du XIXe siècle : le rôle de l'Académie de médecine et des
congrès internationaux d'hygiène. In: Sciences sociales et santé. Volume 3, n°2, 1985. pp. 75-102;

doi : https://doi.org/10.3406/sosan.1985.1006

https://www.persee.fr/doc/sosan_0294-0337_1985_num_3_2_1006

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Abstract
Jean-Pierre Goubert: Water and public hygiène in 19 th century France. The role of the Academy of
Medicine and international conférences on hygiene.
Unlike what most people think, the medical profession did not play in 19th century France a striking
part in the improvement of the general sanitary conditions. Even after 1890, doctors only «got on the
moving train», when those in government using Pasteurian works and other techniques that were
achieved in the fîrst half of the 19th century decided to carry out a coherent policy for public hygiene
and in the same time made up their mind to get the whole social body interested in public water, its
conveyance and draining. Engineers, technicians and scientists - most of them not doctors - acted out
for the State the role of experts in public health and helped to build the «hygienic master work» of the
Third Republic. So in a country that was totally changing and where an organisation between experts in
public health was sorely lacking, the French medical profession - apart from a few exceptions - lost the
opportunity to deal with - unlike in other nearly countries- «the upstream of diseases».

Résumé
Jean-Pierre Goubert : L'eau et l'expertise sanitaire dans la France du XIXe siècle. Le rôle de
l'Académie de Médecine et des congrès internationaux d'hygiène.
Contrairement à une opinion fort répandue, le corps médical n'a pas joué dans la France du XIXe
siècle un rôle décisif dans l'amélioration du niveau sanitaire général. Même après 1890, il ne fit
qu'emboîter le pas lorsque les dirigeants, prenant appui sur les travaux pastoriens et sur les
techniques mises au point durant la première moitié du XIXe siècle, décidèrent de pratiquer une
politique cohérente d'hygiène collective et donc d'intéresser le corps social tout entier à l'amenée et
l'évacuation des eaux publiques. Ingénieurs, techniciens et savants - le plus souvent non médecins -
jouèrent auprès du gouvernement un rôle d'experts es santé publique et contribuèrent à édifier l'«
œuvre hygiénique » de la IIIe République. Dans un pays en pleine mutation, où était pratiquement
absente une organisation interprofessionnelle de la santé publique, le corps médical français- à
quelques exceptions près - perdit ainsi l'occasion, à la différence de pays voisins, de traiter
collectivement « l'amont de la maladie ».
Sciences Sociales et Santé - vol. III - n° 2 - juin 1985

L'EAU ET L'EXPERTISE SANITAIRE


DANS LA FRANCE DU XIXe SIÈCLE :
Le rôle de l'Académie de Médecine
et des Congrès internationaux d'hygiène

Jean-Pierre Goubert*

Contrairement à une opinion fort répandue, y compris


chez certains historiens (1), les médecins ne prirent pas, en
tant que corps constitué et au XIXe siècle, une part
prépondérante dans la valorisation et la diffusion des réseaux d'eau
publique, condition sine qua non, à cette époque, d'une
élévation du niveau sanitaire général. Il s'agit ici d'illustrer ce
jugement en démontrant à la fois le faible rôle de l'Académie
de Médecine dans l'introduction de l'eau publique dans la
société française au XIXe siècle et l'influence importante de la
pensée technicienne telle qu'elle ressort de l'analyse des actes
des congrès internationaux d'hygiène.
Les récriminations des médecins et des pharmaciens, les
protestations des comités départementaux d'hygiène, les
circulaires ministérielles et même la crainte engendrée par les
épidémies de choléra furent facilement contrebalancées par
les querelles entre médecins et entre doctrines médicales, les

* Jean-Pierre Goubert, historien, Centre de Recherches Historiques,


Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales, M.S.H., 54 bd Raspail,
75270 Paris.
(1) Cf. Jacques Léonard, La vie quotidienne du médecin de province au XIXe
siècle, Paris, 1977, pp. 228-237. Cf. également Guy Thuillier, Pour une
histoire du quotidien au XIXe siècle en Nivernais, Paris-La Haye, 1977
«L'eau», pp. 13-14. En revanche, Gérard Jacquemet souligne la faible
part des thèses de doctorat en médecine parisiennes consacrées à l'eau et à
l'hygiène entre 1860 et 1913 (respectivement 0,29% et 0,18% du total).
Cf. G.
XIXe siècle
Jacquemet,
», Recherches,
« Médecine
n° 29, et1977,
" maladies
pp. 349-364.
populaires
Cf., dans
" dans
le même
le Paris
sens,
du
J.-P. Goubert, « L'hygiène de l'eau dans la France contemporaine,
d'après les thèses de doctorat de la Faculté de Médecine de Paris (1830-
1940) », Mensch und Gesundheit in der Geschichte, (A. Imhof éditeur),
Husum, 1980, pp. 59-78.
76 JEAN-PIERRE GOUBERT

incertitudes de la chimie et l'absence de bactériologie


appliquée au seuil même du XXe siècle. La pesanteur de traditions
quasiment sacrées parce qu'elles touchaient à l'eau et au
corps et le « laisser-faire » libéral qui n'eut cure d'investir
massivement dans le domaine - mal balisé et peu rentable -
de la santé publique l'emportèrent longtemps sur les désirs
de modernisation exprimés par les élites. Même à Paris, « la
bataille du tout-à-1'égout » dura plus de vingt ans et ne
s'acheva qu'avec l'extrême fin du siècle.
Avant 1890, aucune politique systématique de l'eau
n'est appliquée ni même envisagée par les gouvernants et
par l'ensemble des citoyens. Font exception quelques
hommes d'affaires astucieux qui fondèrent notamment la
Compagnie Générale des Eaux (1853) et la Lyonnaise des
Eaux (1880), aidés en cela non seulement par la haute
finance (dont les Rothschild et les Laffitte) mais aussi par
une poignée d'ingénieurs, d'administrateurs et de médecins,
tous peu ou prou hygiénistes. Mais, on l'aura remarqué,
l'eau reste affaire privée, en particulier dans ses relations
avec la propriété et la santé.
Il faut attendre le tournant du siècle (voir la grande loi
de 1902 sur l'hygiène publique (2)) pour que la « République
républicaine » transgresse les règles sacro-saintes qui
régissent l'espace privé : logement, propriété, « pudeur »,
propreté et santé. Désormais l'amenée d'eau et l'évacuation des
déchets par les eaux usées, techniquement maîtrisées entre
1830 et 1860, et bactériologiquement « révélées » après 1880
sont censées apporter, grâce aux normes établies par une
hygiène scientifiquement fondée, la santé et la vitalité
collectives, propres à assurer la puissance de la République et la

Revanche
XIXe siècle,contre
la mairie-lavoir
l'Allemagne.
faitEn
pièce
Haute-Saône
à la place au
de cours
l'Eglise
du;

(2) La loi du 15 février 1902 sur la protection de la santé publique prévoit


(titre premier, chapitre premier, articles 9 et 10) une enquête sanitaire
portant sur les communes dont, pendant trois années consécutives, le
nombre des décès aura dépassé le chiffre de la mortalité moyenne de la
France. Au cas où la commune ne serait pas dotée d'eau potable de bonne
qualité, il est dit qu'elle sera tenue d'y pourvoir sous l'autorité de son
maire. Il est également prévu que toutes les communes comptant 20 000
habitants et davantage seront dotées d'un bureau d'hygiène et que les
logements qu'on y construira respecteront les normes de salubrité en
vigueur, eau courante incluse.
L'EAU ET L'EXPERTISE SANITAIRE DANS LA FRANCE DU XIXe 77

en Provence, à la jointure des XIXe et XXe siècles, le buste de


Marianne est greffé sur la traditionnelle fontaine (3).
Longue à se profiler, souvent silencieuse, quasi
insidieuse, la conquête de l'eau s'installe peu avant 1914. Elle
avait mis pratiquement deux siècles avant d'aboutir; et,
dans « la longue durée » (xvr-xixc siècle) bien plus encore,
dans la mesure où elle avait eu pour origine la laïcisation des
savoirs sur le corps et sur la nature. Silencieuse, elle avait
touché les élites et tenté de se propager hors d'elles, par
imitation inter-sociale et en raison de l'essor des institutions
qui développaient des visées sanitaires : armée, hôpital,
prison, école, notamment. Insidieuse, elle imprégna les mœurs,
visita des parties du corps jusqu'alors délaissées, privatisa
certains soins du corps et des ses enveloppes : linge, toilette,
logement, cité. Déjà, faute de barbes à oindre et tailler, le
barbier s'était fait coiffeur ou chirurgien et son (ex-)client
parisien se rasait à domicile peu avant la Révolution de
1789.
De même, un siècle plus tard, la grande lessive
traditionnelle - avec ses fastes collectifs destinés à
apprivoiser les pouvoirs conjugués de l'eau et de la cendre - se trouve
battue en brèche par la lessiveuse en zinc, suivie un demi-
siècle après par le lave-linge automatique, raccordé aux
réseaux techniques urbains de l'eau, du gaz et de l'électricité.

I - L'eau et ses usages : l'Académie de médecine


de l'indifférence à la prise de conscience

Venue irriguer le corps social tout entier, l'eau


transforma peu à peu des usages et des gestes ; en particulier, elle
les multiplia et les enferma dans l'intimité domestique. Or,
ce mouvement long et prodigieux ne dut ni sa durée, ni sa
vigueur aux institutions médicales. Sauf exceptions, elles
étaient davantage préoccupées par les querelles de doctrine,
les disputes professionnelles ou la lutte contre « le charlata-

(3) Cf. Denis Grisel, « Les fontaines-lavoirs en Haute-Saône au XIXe


siècle», Monuments historiques, «L'eau douce», n° 122, août-septembre
1982, pp. 1 1-17 ; et cf. Maurice Agulhon, « Les fontaines de village dans la
tradition provençale », Provence historique, t. XXIII, fascicule 93-94,
juillet-décembre 1973, pp. 377-385. Cf. également, id., « Esquisse pour
une archéologie de la République : l'allégorie civique féminine », Annales
E.S.C., janvier-février 1973, pp. 5-34 (avec illustrations). Cf., enfin,
Georges Vigarello, Le propre et le sale, Paris, 1985, p. 231 et suiv.
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nisme » ; et elles se souciaient d'autant moins d'une


prévention collective utilisant des moyens sociaux, techniques et
sanitaires.
L'Académie Nationale de Médecine, au XIXe siècle,
aurait pu jouer un rôle décisif dans cette promotion des eaux
publiques, dans la mesure où elle avait l'oreille du Pouvoir
et lui servait de conseillère. Or, elle se signala surtout par
son silence et son effacement, laissant la place au Comité
consultatif, puis au Conseil Supérieur d'Hygiène Publique,
fondés sinon contre elle, du moins en-dehors d'elle.
Jalouse de ses privilèges, empêtrée dans ses querelles
tant idéologiques que scientifiques, préoccupée par « l'aval
de la maladie » et donc par les thérapeutiques, l'Académie
Nationale de Médecine fît bien peu de choses dans le
domaine sanitaire et social, et en particulier par la diffusion
d'une eau pure et abondante. Elle ne fit, après 1890, que
«prendre le train en marche».

1) L'Académie de Médecine, avant 1890

Entre 1830 et 1940, comme en témoigne son Bulletin,


elle ne consacre que 6 % de ses séances hebdomadaires à ce
qui constitue encore, pour nombre de pays contemporains,
un problème crucial et même dramatique. Encore faut-il
préciser que dans ces 6 % prennent une large place trois des
maladies qualifiées d'« hydriques » : typhoïde, choléra et
paludisme.
Ainsi, sur un long siècle, la rubrique «eau» est loin
d'occuper une place privilégiée. D'autant que si l'on
découpe cette rubrique selon ses deux versants, curatif et
préventif, le versant curatif (les trois maladies citées)
l'emporte largement avec 77,2 % contre 22,8 % pour le versant
préventif (l'eau, la propreté et l'hygiène), même si quelques
séances sont pour partie consacrées aux problèmes de
vaccination, en particulier contre la typhoïde et contre la
paratyphoïde.
A l'évidence, malgré la fondation des chaires d'hygiène
au début du XIXe siècle dans les facultés de Médecine, malgré
aussi l'essor de l'hygiénisme durant ce siècle, la cause est
entendue : l'Académie se préoccupe essentiellement de la
maladie, dans la mesure où elle intéresse l'action du corps
médical, tandis que l'environnement, pourtant décisif selon
une perspective hygiéniste, voit son étude de plus en plus
négligée. Contrairement à l'attente, ce n'est pas le choléra
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qui, à l'intérieur du groupe des maladies hydriques,


concentre le plus l'attention des académiciens : sur les 277 séances
des 4400 tenues entre 1830 et 1940, ils lui en consacrent 82
(29,6 % de 277) ; tandis que la fièvre typhoïde est l'objet de
94 séances sur 277 (39,3 %). Et au paludisme, dont
l'extension nationale est patente à la fin du XVIIIe siècle, tout
comme sa régression au cours du XIXe siècle, l'Académie ne
consacre que 23 de ses séances (8,3% des 277 séances).
Par conséquent, si l'on se fie à « l'indicateur
académique », on observe une profonde distorsion entre la morbidité
ressentie par la population, dont en particulier la « grande
Peur » du choléra, et la morbidité observée par la gent
académique. Cette distorsion tient à une vision particulière,
celle d'un groupe de savants officiels. La caractéristique,
assez évidente dès lors qu'il s'agit de l'Académie de
Médecine, réside dans la profession de ses membres et de ses
correspondants. Indiquée dans 26,9% des cas (51 sur 189),
l'appartenance professionnelle témoigne de la domination
du corps médical : 86,2 % y appartiennent et 78,4 % sont des
docteurs en médecine. Ainsi 13,7% seulement des
intervenants se recrutent hors du corps médical. Dans cette petite
minorité se trouvent rassemblés plusieurs ingénieurs, un
juriste et un membre de l'Office des Pêches. Ce sont là les
représentants du savoir et du pouvoir socio-sanitaires ; et
parmi les médecins, près d'un tiers de militaires (31,8%)
appartenant aux Armées de Terre et de Mer. A la lecture de
cet éventail professionnel, la notion d'ordre social et
sanitaire paraît s'imposer et, avec elle, la volonté de maîtriser la
santé.

2) La fin du xvt siècle

En fait, c'est seulement à la fin du XIXe siècle que les


préoccupations des Académiciens se tournent vers l'eau. En
1891 (séance du 6 octobre) plusieurs opuscules du docteur
E. Mauriac, membre du Conseil Central d'Hygiène du
Département de la Gironde, sont considérés par l'Académie
de Médecine comme des «publications destinées à faire
adopter par les pouvoirs publics les prescriptions
hygiéniques reconnues utiles ». Ils concernent l'assainissement de
Bordeaux, et notamment une étude sur l'infection du sous-
sol bordelais par infiltration des fosses d'aisance et
l'utilisation des eaux d'égouts. Les mêmes préoccupations
hygiéniques se rencontrent chez le docteur Coutaret, Chirur-
80 JEAN-PIERRE GOUBERT

gien en Chef honoraire de l'hospice et membre du Conseil


d'Hygiène de Roanne, qui a fait une étude sur les eaux de
source dans leur rapport avec l'assainissement des villes
(1884) et qui a publié en 1890 une brochure sur
l'assainissement et le tout-à-1'égout. Ces divers opuscules sont monnaie
courante durant cette période et montrent les soucis
essentiels de leurs auteurs : celui d'approvisionner les villes en eau
potable et de séparer eaux propres et eaux usées, afin
d'accroître l'hygiène et d'éviter tout risque de contamination par
les déchets organiques. Ainsi, même s'il n'est plus question de
méphitisme ni d'aérisme, la crainte de la saleté est
aiguillonnée par la représentation microbienne des maladies
infectieuses : accroître l'hygiène par l'usage de l'eau ne suffit
plus ; il faut encore que cette eau soit pure, en quelque sorte
innocente, pour être utilisable et que, polluée par les déchets
de l'homme, elle soit purifiée par quelque machine, celle de
la Nature (filtration) ou celle fournie par l'ingéniosité des
hommes.
Dès lors, le médecin se fait juge et un juge d'autant plus
sévère qu'il pense détenir une vérité fondée qui détermine le
« Progrès ». Ainsi, lors de la séance du 20 novembre 1894, le
docteur Toussaint, médecin-major à l'Ecole Spéciale
Militaire de Saint-Cyr, dénonce, comme beaucoup de ses
confrères civils, « la mauvaise qualité de l'eau servant à
l'alimentation» au village de Saint-Cyr-1'Ecole et lui attribue
« cholérine et dysenterie épidémique ». Et la commission
désignée pour le prix Vernois de conclure amèrement : « le
travail est assez intéressant et montre combien l'hygiène
rurale laisse encore à désirer, même à quelques kilomètres
d'une grande ville comme Paris».
Toutefois, le médecin ne s'érige pas seulement en juge :
il propose aussi de traiter le mal. Non seulement en soignant
les maladies mais en traitant la cause des maladies qu'il
signale et qui affectent l'eau dont se servent les populations.
Nombreux sont alors les médecins militaires soucieux
d'ordre et d'hygiène collective qui, à partir de l'observatoire que
constitue pour eux la caserne, envoient leurs contributions à la
croisade qui se développe pour la santé publique. Ainsi, le
docteur Dardignac, médecin-major du 5 Ie de ligne présente
à l'Académie un mémoire, dont Brouardel est le rapporteur.
Dans cette médecine pasteurienne où l'eau apparaît aussi
comme ambivalente (nocive et bénéfique), l'accent est mis
sur « l'importance de premier ordre du facteur étiologique »,
L'EAU ET L'EXPERTISE SANITAIRE DANS LA FRANCE DU XIXe 81

c'est-à-dire sur la nature de l'eau. Et l'auteur prouve son


importance à l'aide des deux faits suivants :
- la brusque disparition d'une épidémie dans le milieu
militaire qui a suivi le départ du régiment pour les grandes
manœuvres de 1890;
- l'absence, pour la première fois depuis quinze ans, de
toutes les maladies depuis que les soldats n'ont à leur
disposition, pour tous leurs usages, que de l'eau filtrée (4).
Dès lors, à partir des années 1895, en liaison avec les
ouvrages de Brouardel et de Thoinot sur la typhoïde, les
études et les mémoires envoyés se multiplient qui
stigmatisent les déficiences des réseaux d'amenée et d'évacuation,
qui les mettent en rapport avec une épidémiologie de type
hydrique et qui proposent à l'homme politique des projets
pour améliorer la santé publique. La stratégie utilisée n'est
donc guère différente de celle préconisée à la fin du XVIIIe
siècle et au début du XIXe siècle. A ceci près que fondée sur
un savoir reconnu et (pour une grande part) plus efficace,
elle rencontre une écoute beaucoup plus large qu'un siècle
plus tôt où elle n'avait guère convaincu qu'une mince élite,
dépourvue des moyens formidables que peuvent mettre en
place un Etat moderne et un grand pays industriel de type
capitaliste. Ainsi, en 1894 les docteurs Bouchereau et
Grasset, tous deux médecins militaires, adressent à l'Académie
une étude « très documentée » sur les Conditions d'hygiène de
la ville de Riom, et le docteur Biaise, agrégé de la Faculté de
Médecine de Montpellier, directeur du bureau d'hygiène de
cette ville, Les égouts de la ville de Montpellier. En 1895, un
ouvrage anonyme sur L'hygiène à Toulon entend démontrer
« l'insalubrité proverbiale » de ce port ; il lui impute le tiers
des décès et déclare qu'ils pourraient être évités, précisant le
taux de mortalité par typhoïde (849 %0), la faible
production d'eau potable (60 à 65 litres par jour et par habitant) et
les lacunes du système d'évacuation dont ne sont pourvues
que 18% des maisons.
La grande majorité de ces ouvrages et de ces opuscules
se signalent par leur sérieux et par leur cohérence. Tant pour
les villes que pour les bourgs et les villages, ils démontrent,
preuves et calculs à l'appui, les lacunes de l'hygiène
publique. Mais s'ils les signalent avec virulence, ils montrent

(4) Rapport de Brouardel sur le mémoire du docteur Dardignac « Des


conditions de l'hygiène à Beauvais », Bulletin de l'Académie de Médecine,
23 février 1892.
82 JEAN-PIERRE GOUBERT

cependant les changements déjà intervenus. Ainsi, le docteur


Dezautière, en 1896, raconte ce qu'était l'hygiène à La
Machine (Nièvre) il y a 50 ans à l'aide des notes et des
rapports que lui a laissés son père médecin ; et il la compare
avec ce qu'elle est devenue à son époque. Au milieu du
siècle, le pavage des rues était absent ou en très mauvais
état ; il n'y avait ni égouts, ni voirie, ni W.C. (sauf exception)
et quelques vieux puits situés sur les places et aux carrefours
fournissaient l'eau de boisson. En 1896 au contraire, les
rues, pavées, ont des trottoirs, les égouts et un service public
d'eau affirment leur présence.
De son côté Baudran (1896) décrit l'« Influence du
logement sur la santé des habitants des petites villes et des
communes rurales du département de l'Oise ». Grâce à une série
de tableaux statistiques et d'études démographiques
d'autant plus précis qu'ils portent sur une population limitée,
l'auteur arrive à une conclusion analogue : beaucoup a été
fait, mais beaucoup reste à faire pour assurer la salubrité des
petites villes et plus encore celle des campagnes,
particulièrement en ce qui touche l'évacuation des immondices.
L'Académie de Médecine remplit ainsi son rôle dans la
mesure où elle recueille un certain nombre d'observations et
de rapports qui militent en faveur de la politique d'hygiène
publique qui est alors celle des gouvernants en place ;
politique qui légitime les aspirations de ses correspondants. Le
cas échéant, elle va même plus loin et alerte l'attention des
services publics. Ainsi, lors de la séance du 24 juillet 1900,
Laveran, en accord avec son collègue Hanriot, fait une
communication qui insiste sur le fonctionnement défectueux du
service des eaux à Paris et soumet aux voix le texte suivant (il
fut adopté) :
«L'Académie de Médecine estime qu'il est de son
devoir d'appeler l'attention des services publics sur le
fonctionnement très défectueux du service des eaux de Paris,
l'état de choses actuel pouvant compromettre le bon état
sanitaire de la population parisienne. Il est indispensable :
1) de prendre d'urgence les mesures nécessaires pour
maintenir l'eau de rivière à une pression suffisante pour
permettre le nettoyage des water-closets desservis au moyen de
cette eau;
2) de réaliser la séparation complète de l'eau de source de
Seine, filtrée ou non, cette dernière devant être
exclusivement réservée aux usages industriels, au lavage des
chaussées et au service du tout-à-1'égout ».
L'EAU ET L'EXPERTISE SANITAIRE DANS LA FRANCE DU XIXe 83

Un troisième type de documents reçus et cités par le


Bulletin de l'Académie de Médecine est constitué par des
opuscules ou des ouvrages non pas tellement médicaux que
chimiques et biologiques. Comme le précédent, ce type de
documents n'apparaît guère avant la décennie 1890. Il est le
résultat d'observations enregistrées par des correspondants.
Et l'idéologie qui s'en dégage est fort nette : assurer sa
pureté à l'eau (d'amenée) afin de la rendre saine, par
exemple en évitant l'« Intoxication saturnine » grâce à la méthode
de la calcarification des eaux par adjonction de chaux
(1935), ou bien par l'utilisation de conduites en plomb étamé
(1937).

II - Les positions de l'Académie de Médecine


sur les problèmes de l'eau

En ce qui concerne l'eau et ses usages, les avis de


l'Académie de Médecine sont donc nettement tranchés à partir de
la décennie 1890 : davantage d'eau pure lors de l'amenée et
de l'évacuation; pas de santé sans hygiène. Le silence de
l'Académie est remarquable sur la propreté; et l'on peut
supposer que l'Académie la réduit à l'hygiène.

1) Trois maladies liées à Veau polluée

Qu'en est-il à présent si on analyse le Bulletin de


l'Académie en ce qui concerne trois maladies bien différentes,
dont on sait qu'elles sont très souvent liées à la présence
d'une eau polluée : paludisme, fièvre typhoïde et choléra? Si
les eaux stagnantes sont mises en accusation de façon
générale dès la décennie 1830, l'essentiel des débats durant cette
période, en particulier pour le choléra et la typhoïde, est
centré sur la contagiosité de ces deux maladies, qui fait alors
problème et sur leur traitement, qu'on ne maîtrise pas.

a) Le paludisme

Un intérêt certain pour le paludisme ne se manifeste


que durant la décennie 1890, au moment où Laveran rédige
son ouvrage magistral et fait partie de l'Académie. En
d'autres termes, c'est alors qu'elle décline et vient à disparaître,
que l'Académie s'intéresse à l'endémie palustre, pourtant
très répandue dans la France de 1900. Pour Laveran en effet
84 JEAN-PIERRE GOUBERT

(rapport du 30 mai 1899) les causes de la disparition du


paludisme dans une localité sont généralement les
suivantes : drainage du sol et dessèchement des marais ou des
étangs. Toutefois> il admet qu'une politique de grands
travaux peut être efficace avec le percement de routes et le
creusement des fossés et que ce déclin est lié à une culture,
par exemple en Puisaye, à une agriculture plus intensive
qu'autrefois et aux progrès de l'hygiène générale, en
particulier celle des habitations.
Toutefois, lors de la séance du 24 avril 1900, Laveran
propose la création d'une commission du paludisme,
destinée davantage aux colonies (dont l'Algérie) qu'à la
métropole où « les foyers palustres se circonscrivent de plus en
plus ». Le 29 mai 1900, cette commission rédige un « Projet
d'instruction pour la prophylaxie du paludisme ». Dès lors,
les recommandations édictées sont claires : elles concernent
autant le traitement du milieu, les eaux stagnantes et les
moustiques, que celui de l'homme (quinine).
En 1931 (séance du 13 octobre), le paludisme est devenu
une maladie quasiment « exotique » dans la mesure où elle
a disparu sauf dans quelques secteurs comme le littoral
languedocien et une partie de la Corse. Marchoux écrit
alors :« ...Autrefois cette affection se trouvait disséminée
dans toute la France. Elle en a disparu et de partout à la fois
entre 1880 et 1890, sous l'influence de causes diverses et
contemporaines dont les principales se rapportent au
développement du bien-être et à la diffusion de l'enseignement
primaire... » La position idéologique qui se dégage de ces
lignes est claire : les Lumières du siècle ont repoussé
l'obscurantisme et la maladie ; l'hygiène diffusée par l'école et
l'augmentation du niveau de vie ont favorisé la disparition du
choléra. Sans nier aujourd'hui qu'ils y ont effectivement
contribué, et à cause des bouleversements sociaux et
conjoncturels qui ont amené récemment des recrudescences
du paludisme mondial, force est bien de conclure que le
déclin de cette maladie sert admirablement le propos des
savants qui s'exprimaient à l'Académie de Médecine.
Préférant pour des motifs d'ordre scientifique et symbolique des
eaux courantes aux eaux stagnantes parce qu'elles étaient
défavorables au développement des anophèles, ils admettent
d'autant plus facilement que l'amélioration de la santé passe
par l'essor économique et le progrès social qu'ils les
perçoivent comme leurs alliés « naturels » au sein de la croisade
qu'ils mènent.
L'EAU ET L'EXPERTISE SANITAIRE DANS LA FRANCE DU XIXe 85

b) Le choléra

II en va de même pour les débats qui concernent le


choléra. L'eau où vit le vibrion cholérique et qui provoque
la contagion au moins à l'échelle locale ne retient pas
l'attention des académiciens qui préfèrent se battre sur la théorie
de la spécificité des germes ou sur l'origine, autochtone ou
asiatique, du choléra (en 1892). Cependant Netter, Thoinot
et Proust mettent en évidence le rôle de l'eau lors de la
séance du 28 févier 1893, lorsqu'ils étudient « le choléra de la
banlieue parisienne, de Paris et du département de la Seine-
et-Oise en 1892 ». Selon eux, c'est en effet dans l'eau de Seine
prise en aval de Paris que se trouvaient recelés les «germes
cholériques»; d'une part, parce que l'eau est le seul lien
relevé entre tous les malades de la période initiale ; d'autre
part, parce que l'épidémie s'est longtemps localisée dans les
communes faisant usage de l'eau de Seine prise en aval de
Paris. Dès lors, les auteurs de cette communication
recommandent, parmi les moyens préventifs, de donner à la
population des «eaux aussi pures que possible».

c) La typhoïde

Pour la fièvre typhoïde - comme pour le choléra ou le


paludisme - l'eau n'est mise en accusation que de façon très
tardive, au temps de la Révolution pasteurienne.
Auparavant, vers 1830-1840, elle est perçue comme nocive
lorsqu'elle signifie humidité, odeur nauséabonde, miasmes,
putridité ; et cela à l'intérieur d'un discours de type
préscientifique. Mais dès lors que la microbiologie montre sa
puissance, la crainte d'une eau nocive s'amplifie parce qu'on sait
que son apparence ne suffit à prouver ni son innocuité ni sa
nocivité : l'invisible acquiert une puissance supplémentaire
dont on pense avoir désormais les moyens de triompher.
Après 1890, les séances que consacre l'Académie à la
typhoïde se multiplient : elle reçoit un nombre élevé de
mémoires, de rapports et d'ouvrages qui relient Fétiologie,
la propagation et la prophylaxie de cette maladie avec la
nature de l'eau et avec l'état du réseau hydraulique. Ainsi,
en 1892 (séance du 12 janvier) le docteur Arnould, dans une
communication sur une «épidémie de typhoïde en 1891 sur
les troupes de Landrecies, Maubeuge et Avesnes », déclare
« très suspecte » l'eau d' Avesnes et conclut que ce sont des
soldats porteurs de germes qui l'ont contaminée.
86 JEAN-PIERRE GOUBERT

En 1894 (séance des 30 janvier et 6 mars), Rochard et


Bucquoy s'intéressent à une recrudescence de la typhoïde à
Paris, où elle baissait depuis une quinzaine d'années. Après
discussion au sein de l'Académie et à la suite du
recoupement de diverses informations, il apparaît clairement que la
source de la Vanne est à incriminer, comme elle le sera de
nouveau en 1900. Désormais, et au moins jusqu'en 1940, le
souci d'une eau pure de germes microbiens disparaît des
préoccupations académiques. Le fait de la pollution
d'origine microbienne solidement établi tombe dans les soucis
quotidiens de l'administration sanitaire. Il est alors
supplanté par les problèmes que pose la diffusion de la
vaccination antityphoïdique.
Etudié sous son aspect académique et savant, le rapport
à l'eau se modifie donc durant la période envisagée. Pendant
une première période (1830-1880), suspectes lorsqu'elles
sont stagnantes et méphitiques, les eaux sont regardées
comme nocives. En revanche, les eaux courantes- tout
comme l'air qui circule - sont considérées comme bénéfiques
parce qu'elles chassent les miasmes et les déchets. Une vision
symbolique de l'eau se maintient ainsi dans le domaine du
savoir médical au moins jusque vers 1840 et même après
1880, si l'on en juge par les mémoires que l'Académie reçoit
alors de ses correspondants locaux. Cette vision qui
attribue un sens aux formes que prend l'eau s'incrit dans la
croisade pour l'hygiène qui s'amorce à la fin du XVIIIe siècle
et qui connaît son acmé durant la décennie 1880. Elle entend
s'opposer « ...à la malpropreté, à l'humidité et à la
putréfaction qui avaient... fait la force de l'économie urbaine de
l'Ancien Régime » (5). A cette vision phénoménologique de
l'eau succède, vers 1890 à l'Académie, une perception à
caractère nettement scientifique et, plus particulièrement,
microbiologique. Désormais le contagionnisme est sous-
tendu par la microbiologie et l'eau même courante, limpide
et claire, se trouve placée sinon souvent reléguée au rang
des symboles du passé.
Dès lors, le pluriel a sa place : on parle des eaux et non
plus de l'eau. C'est qu'en effet si l'eau renvoie à la propreté
et à la pureté entre 1830 et 1880, elle suscite une même

(5) D'après André Guillerme, Réseaux hydrauliques urbains (...), thèse de


doctorat d'Etat, Paris- VIII, 1981 (ex. dactylogr.), 1. 1, p. 390. Cf.
également, id., Les temps de l'eau. La cité, l'eau et les techniques, Seyssel, 1983,
chap. VII.
L'EAU ET L'EXPERTISE SANITAIRE DANS LA FRANCE DU XIXe 87

interrogation, voire une angoisse lorsque s'ouvre l'ère pas-


teurienne. Désormais, seule la biomédecine décide si une eau
d'apparence «innocente» est bien telle que son aspect la
donne à voir. A la vision que suscitent les sens (odeur,
couleur, saveur) s'est ajoutée, avec les tests élémentaires issus de
la chimie (cuisson des légumes, dépôts, mousse du savon)
une approche rationnelle de type empirique; à partir de
1880 ou environ, l'eau acquiert une caractéristique
supplémentaire : pour être pure, elle doit l'être aussi bactériologi-
quement, c'est-à-dire de façon non visible. C'est dire la
puissance acquise dès lors par les sciences bio-médicales qui,
avant même que sérums et vaccins ne soient diffusés
massivement, entreprennent de soigner le milieu et tout
particulièrement sa partie hydrique. Autrefois ambivalente selon ses
formes et ses usages sociaux, l'eau le reste en fonction de
critères proprement scientifiques.C'est le triomphe du savoir
bio-médical : ce sont aussi les excès du scientisme qui vers
1930 donnent une rationalité hygiénique aux rites religieux
et aux usages sociaux de l'eau comme celui de se laver les
mains au retour du cimetière. Aucun doute n'est permis :
l'eau est source d'hygiène et l'hygiène la base de la propreté,
lorsque la science a reconnu la pureté de l'eau. Pour autant,
l'aspect symbolique que revêt l'eau ne disparaît pas ; il est
largement récupéré par le savoir scientifique qui, après avoir
fondé la pureté de l'eau sur des bases différentes, conforte
l'idée d'une amélioration de la santé publique née peu de
temps avant la Révolution de 1789.

2) Les prix Vernois (6)

L'analyse des ouvrages qui ont remporté le prix Vernois


décerné par l'Académie de Médecine entre 1884 et 1930 ne
dément pas ces diverses conclusions. Leurs auteurs sont
généralement des médecins distingués qui écrivent
régulièrement dans des revues spécialisées et qui reflètent assez bien
le mouvement scientifique de leur époque. Sur 83 prix
décernés (entre 1884 et 1930) à des ouvrages consacrés à l'hygiène,

(6) La liste des prix Vernois décernés par l'Académie de Médecine entre
1884 et 1930 et consacrés à l'eau est donnée dans la bibliographie de ma
thèse de doctorat d'Etat, La conquête de Veau (...) Paris-VII, 1984 (ex.
dactylogr.), 1. 1, pp. 45-46, (à paraître chez Robert Laffont). Il en va de
même pour les résumés des séances de l'Académie de Médecine publiés
dans son Bulletin (ibid., 1. 1, pp. 47-67).
88 JEAN-PIERRE GOUBERT

18 concernent l'eau de façon directe ou indirecte. En fait, 4


seulement s'intéressent à l'eau; les autres s'attachent à la
fièvre typhoïde, retracent des situations particulières et
traitent de l'hygiène publique en général.
Leur lecture est ainsi éclairante : de façon consciente ou
non, le médecin s'érige en juge de la santé. C'est pourquoi il
s'exprime selon un code : code législatif et réglementaire,
code médical et sanitaire. Comme il écrirait une ordonnance
pour un corps malade, il ordonne le monde selon ses
préférences, en leur donnant une valeur scientifique et souvent
intangible. C'est en juriste qu'A.J. Martin se soucie de la
protection des cours d'eau et des eaux d'alimentation (7). Il
rappelle que la législation des XVIIe et XVIIIe siècles est
toujours en vigueur et qu'il est interdit, sous peine d'amende, de
jeter dans les cours d'eau des immondices, des graviers, des
pailles et des fumiers. Ainsi, il fait une lecture positive
(positiviste) des règlements d'autrefois et il appelle l'histoire à la
rescousse pour conforter les presciptions du présent.
Telle est aussi la loi du 15 avril 1859 sur la pêche
fluviale qui par son article 24 punit d'une amende de 30 à 300
francs et d'un emprisonnement d'un à trois mois «
quiconque aura jeté des drogues ou appâts qui sont de nature à
enivrer le poisson ou à le détruire ». En bon juriste, il
tempête contre l'inapplication de lois, comme celle du 16
septembre 1807, qui concerne particulièrement l'assèchement
des marais et la salubrité des communes, et gronde en
rappelant la loi du 28 juillet 1860 sur la mise en valeur des marais
et des terres incultes.
Jourdan, de son côté, symbolise assez bien la croyance
dans la force des lois et des règlements à caractère
sanitaire (8). Il compte (en 1892) sur la coercition issue de
l'arsenal des textes pour faire disparaître « abus » et « lacunes » en
matière d'hygiène publique et pour que la santé de la
population accède ainsi à un niveau supérieur. Parmi les
différentes causes d'insalubrité, il est très attentif à l'eau et aux
effets nocifs (humidité) que sa présence incontrôlée peut
amener. De même, il souligne les conséquences néfastes dues
à l'absence d'eau ou à une trop faible quantité d'eau pour les
cabinets d'aisance et les puisards ; il stigmatise leurs usages

(7) A.-J. Martin, Des épidémies et des maladies transmissibles dans leurs
rapports avec les lois et les règlements, Prix Vernois, 1890.
(8) G. Jourdan, Législation sur les logements insalubres et pouvoir des
maires en matière de salubrité, Prix Vernois, 1892.
L'EAU ET L'EXPERTISE SANITAIRE DANS LA FRANCE DU XIXe 89

manifestement défectueux, tel le défaut d'entretien des


cuvettes d'eaux ménagères. C'est pourquoi il considère
«l'absence d'eau dans une maison... comme une cause
d'insalubrité », rappelle les normes en vigueur (9) et insiste sur
l'utilité de l'écoulement direct à l'égout des matières de
vidange (10).
Protégée de tous côtés, par la loi et par l'hygiène, l'eau
pure l'est tout autant sinon davantage dès lors qu'elle est
souillée. Et elle concentre toute une littérature scientifique et
pratique qui pose de grands principes pour la technique des
amenées d'eau. Leurs auteurs en énoncent trois : maintenir
l'eau en mouvement depuis son point de départ jusqu'au
consommateur; faire circuler l'eau à couvert; fournir une
quantité d'eau toujours supérieure aux besoins, c'est-à-dire
en moyenne 100 à 120 litres par jour et par habitant. Cette
littérature fixe des normes de fonctionnement et contient en
germe une transformation considérable de l'environnement.
Le prix Vernois que remporte E. Richard en 1891 (pour son
Précis d'hygiène appliquée) témoigne de cette attitude « pro-
méthéenne». L'auteur y souligne la nécessité d'un service
d'eau et les avantages du tout-à-1'égout. Pour la création
d'un service public et privé, il tient la consultation de «
personnes compétentes » comme nécessaire et considère comme
un progrès la procédure suivie depuis la réglementation
municipale de 1884(11) dans le cas où une commune décide
de créer un service d'eau. A la compétence des experts
correspond, selon lui, avec un « meilleur usage » de l'eau, une
amélioration de la santé. Toutefois, Richard n'entre pas
dans les détails de la réalisation effective de ces projets
d'amenée d'eau, comme si un écart subsistait entre la
pratique et la théorie, l'argent et le savoir. Simplement en tant
qu'intellectuel et pour des raisons d'économie, il s'affirme

(9) 3 litres par m2 d'allées, d'écuries et de cour; 30 litres par m3 de


bâtiment ; 25 litres par cabinet d'aisance commun ; 10 litres pour un W.C.
privé.
(10) Arrêté du préfet de la Seine du 10 novembre 1886.
(11) La loi du 3 avril 1884 qui réorganise le pouvoir des municipalités
confirme la loi du 28 septembre 1791 qui les fonda, notamment en matière
d'hygiène publique. Son maintien et son organisation sont confiés au
maire. Il prend en ce domaine les arrêtés qu'il juge nécessaires et peut
demander l'avis du Conseil départemental d'hygiène. Comme, en cette
même année 1884, le décret du 30 septembre range le régime des eaux
parmi les attributions du Comité consultatif de l'hygiène publique de
France, les maires sont désormais tenus de lui soumettre tout projet ayant
pour but une alimentation publique en eau potable.
90 JEAN-PIERRE GOUBERT

partisan de la gestion municipale du service d'eau ainsi créé,


moins coûteuse pour l'usager que son exploitation par une
compagnie ou par un entrepreneur.
Ainsi les prix Vernois, principalement vers 1880-1900,
affichent leur intérêt pour les eaux publiques et privées et
cette vingtaine d'années, au niveau de la réflexion savante,
apparaît, une fois encore, comme une période-charnière. En
fonction de la révolution conceptuelle effectuée, et en liaison
avec l'hygiénisme devenu traditionnel en cette fin du XIXe
siècle, un code sanitaire voit le jour, celui-là même qu'avait
espéré faire émerger, un siècle plus tôt, la Société royale de
médecine. C'est l'existence de ce nouveau code qui sous-tend
le discours que donnent à lire plusieurs prix Vernois à la fin
du XIXe siècle. Deux exemples suffiront pour étayer cette
démonstration : l'un concerne Beauvais, l'autre Toulon.
A Beauvais comme à Toulon, les deux auteurs (Dardi-
gnac et Cartier) marquent l'absence quasi totale d'égout : il
a 150 mètres de long dans un cas, quelques centaines dans
l'autre. Si bien que dans les deux villes ce sont les cours
d'eau qui les traversent qui jouent le rôle d'égouts malgré
des arrêtés municipaux répétés qui interdisent tout
déversement. Et, dans le cas de Beauvais, le docteur Dardignac note
avec horreur que l'on en reste au «système pratiqué en
Orient » : les immondices sont jetés par les fenêtres ou
déposés le long des rues ; on les en débarrasse par un balayage
plus que sommaire.
La première caractéristique qui frappe ces deux auteurs
est la pollution manifeste de l'eau que permet l'absence
d'égouts. La seconde réside dans une autre forme de
pollution qu'engendre ce que les médecins actuels appellent le
«péril fécal». A Beauvais, le nombre des fosses étanches
(350 environ) et des fosses mobiles (570) s'avère
particulièrement faible pour une ville d'environ 15000 habitants. Pour
les vidanges, la situation est à peine meilleure: 18%
seulement des maisons sont dotées d'un système d'évacuation ; la
majorité des maisons ne possède pas de W.C. et les fosses,
quand elles existent, ne sont pas étanches. Dans les deux
cités l'importance de la fièvre typhoïde est attribuée à la
déficience des canalisations et à la souillure du sous-sol.
Ainsi à Beauvais, l'on s'est aperçu, grâce à une analyse
topographique, que la fièvre typhoïde se trouvait en relation non
seulement avec les sections d'égouts, mais aussi avec la
canalisation d'eau de source. Les analyses chimiques et
bactériologiques auxquelles on a procédé alors démontrèrent que
L'EAU ET L'EXPERTISE SANITAIRE DANS LA FRANCE DU XIXe 91

l'eau de source, salubre au point de départ, était souillée


durant son parcours à travers la ville. Dès lors, la cité ne
peut plus être uniquement considérée comme l'élément
moteur et dynamique et comme la résultante normale du
«Progrès»; l'analyse scientifique de son eau démontre
amplement la souillure formidable que les activités
humaines et industrielles lui confèrent en raison de leur
concentration.
Ainsi souillée, la ville devient pathogène. A Toulon, par
exemple, la typhoïde cause plus de 5 % des décès. Et l'auteur
incrimine l'usage d'eaux «malfaisantes», et notamment
celui de l'eau de puits, dont se servent le quart des habitants.
Pourtant ni Beauvais ni Toulon ne figurent parmi les villes
les moins « hygiéniques », si l'on prend comme indicateurs le
volume d'eau consommé par habitant et par jour (12) et la
moyenne quinquennale des décès (13).
Par conséquent, le tableau donné pour Beauvais et
Toulon ne renvoie pas à une vision misérabiliste mais décrit
un cas moyen. Il permet surtout de se rendre compte à quel
point des procédures d'analyse scientifique plus fine
renforcent l'image rousseauiste de la ville-dépotoir, elle-même
fondée sur une perception symbolique de la souillure. En
second lieu, il manifeste l'incommensurable désir des
hygiénistes de « laver cette souillure » grâce à une séparation des
eaux pures et des eaux impures, par la construction de
systèmes d'amenée et d'évacuation des eaux, établis selon des
normes sanitaires rigoureuses. Ainsi la lecture des ouvrages
d'hygiène, en particulier ceux qu'ont récompensés les prix
Vernois, invite à une lecture aussi bien au niveau
symbolique que technique et scientifique : l'homme souille l'eau, pur
élément de la Nature ; mais il peut laver cette souillure par
son habileté, son ingéniosité et grâce à son savoir.
Assurément la formidable révolution de l'eau qui s'est produite
entre 1830 et 1940 est d'abord à mettre en relation avec une
symbolique aux origines très lointaines, ensuite avec la
volonté (déterministe) de transformer une eau devenue
mortifère par la main de l'homme en un liquide bénéfique pour
son alimentation et pour l'élimination de ses déchets.

(12) D'après P. Barrai, De l'alimentation en eau potable dans les


communes, Paris, 1914.
(13) D'après G. Bechmann, «Enquête statistique sur l'hygiène urbaine
dans les villes françaises», Revue d'Hygiène et de Police sanitaire, 1892,
pp. 1062-1069.
92 JEAN-PIERRE GOUBERT

III - La pensée technicienne :


l'eau et les congrès internationaux d'hygiène (1852-1908)

1) Les normes d'hygiène

Quel que soit le niveau où ils se situent, les savants ne se


voilent pas la face : l'eau qu'ils veulent mettre sur le marché
doit répondre à des normes précises qui séparent la vie de la
mort ; c'est pourquoi ils doivent évaluer les risques qu'elle
fait courir à la santé des hommes. En ce sens les normes
qu'ils lui choisissent possèdent une valeur certaine. C'est
pourquoi, conscients de leurs responsabilités, ils se
réunissent à partir de 1852 au sein de congrès internationaux (14)
pour confronter leurs expériences et leurs travaux. De 1830
à 1940, leur intérêt pour l'eau ne souffre guère d'exception,
même s'il connaît des fluctuations en raison des thèmes
choisis pour ces congrès. Dans les actes étudiés pour huit
congrès, l'eau est présente dans 24% des pages écrites en
1884, 13% en 1887, 11 % en 1900 et 3% en 1903. Ce sont
principalement les eaux publiques (44 % des pages
concernées) et les égouts (29%) qui rassemblent le plus de
suffrages. Tandis que bains publics (20%) et épidémies
hydriques (14%) figurent en dernière position. La démarche
générale qui préside à la rédaction de ces communications
est pratiquement la même que celle évoquée à propos des
prix Vernois :
a) établir des normes sur la science de l'époque;
b) en fonction de ces normes, assurer la protection de l'eau,
sa diffusion et son épuration.
L'établissement de normes scientifiques a été l'objet des
congrès de 1852 et de 1884, et devient secondaire par la
suite. Ainsi le congrès de Bruxelles (de 1852) a fixé à
5/10 000e la quantité de substances organiques en-deçà de
laquelle une eau peut être considérée comme potable. Le
congrès de 1885 a établi et adopté les procédés d'analyse
bactériologique destinés à dire les qualités et les défauts de
l'eau. Après cette date, il s'agit d'améliorer les procédés
utilisés. Ainsi, en 1889, Denoyer(15) marque que la culture
sur plaque, suivie de la numération des colonies dévelop-

(14) La liste des Actes analysés figure dans ma thèse (citée supra, n. 3)
dans le 1. 1, pp. 40-46.
(15) Denoyer, «De l'analyse des eaux potables », Congrès de Paris, 1889.
L'EAU ET L'EXPERTISE SANITAIRE DANS LA FRANCE DU XIXe 93

pées, présente le défaut de ne donner aucune indication


précise sur la nature pathogène des micro-organismes de l'eau
analysée. Ces normes d'une eau pure étant ainsi de plus en
plus finement fondées, il convient dans un but évident de
santé publique de protéger les cours d'eau où l'on ira puiser
pour alimenter la population. Au code sanitaire doit faire
écho le code réglementaire. Et comme l'Angleterre est, à la
fin du XIXe siècle, la première nation au plan mondial et le
modèle que l'on souhaite imiter en France, les ingénieurs, tel
le parisien F. Launay (16), ont beau jeu de souligner la
faiblesse de notre arsenal législatif au regard du britannique et
le peu de respect que lui témoignent les Français dans leur
vie quotidienne. Jugeant finalement cet ensemble de
textes (17) d'une application quasi impossible, Launay
conclut en citant les propos du docteur Chantemesse :
« ...On ne sera sûr des eaux que l'on distribuera que le jour
où l'on se servira d'eaux potables fabriquées artificiellement,
c'est-à-dire épurées par les produits chimiques ». La solution
préconisée est donc claire : ne pas compter sur la pureté
« naturelle » ni sur une attitude hygiénique de la population
qui, en fait, utilise peu les eaux et les pollue, mais s'en
remettre au génie des savants et des techniciens qui seuls savent
égaler, voire surpasser la nature en rendant l'eau
véritablement pure.
Pour autant l'attitude protectrice à l'égard de l'eau n'est
pas abandonnée. En effet, si les particuliers polluent le
milieu et donc l'eau qu'il contient, une attention particulière
doit être réservée aux activités agricoles et industrielles dont
les rejets et les résidus non seulement endommagent les eaux
de surface mais aussi les nappes souterraines. Ainsi le
docteur A.J. Martin intervient en 1889 et propose, au terme
d'un long rapport, que le congrès adopte les propositions de
Devos, ingénieur des Ponts-et-Chaussées à Lille (18). Elles
peuvent ainsi s'énoncer :

(16) F. Launay, Protection et épuration des sources. Mesures


administratives, Congrès de Paris, 1900.
(17) F. Launay cite notamment l'Arrêt du Roi du 24 janvier 1777, la
circulaire du ministre des Travaux Publics du 21 juin 1878, la loi du 15
avril 1829 sur la pêche et l'article 471 (§ 15) du Code pénal.
(18) A.-J. Martin (Dr), Protection des cours d'eau et nappes souterraines
contre la pollution par les résidus individuels, Congrès de Paris, 1889.
94 JEAN-PIERRE GOUBERT

- la projection des résidus industriels doit être interdite, de


même que leur introduction dans les nappes souterraines,
soit par des puits perdus, soit par des dépôts situés sur le sol,
soit par des épandages agricoles mal conçus et exécutés sans
méthode ;
- l'épuration des eaux d'industrie doit être imposée aux
entreprises par les pouvoirs publics;
- une protection légale complète doit être envisagée pour les
nappes d'eau souterraine, car elle n'existe pas encore en
France.
En fait, l'auteur le souligne clairement, la difficulté de
faire appliquer une réglementation de protection tient à
deux éléments. Tout d'abord à la forte position locale des
patrons d'industrie ; ensuite, à leur rôle économique qui fait
d'eux des employeurs. Toutefois, lorsqu'il existe un
organisme ou une société responsable de la qualité des eaux
distribuées, la protection effective de l'eau est facilitée par
l'action des pouvoirs publics. Ainsi, en 1882, à la suite d'une
épidémie de fièvre typhoïde, la Compagnie Générale des
Eaux fut invitée par le Préfet de la Seine à étudier les
mesures à prendre pour améliorer la qualité des eaux
distribuées dans la banlieue de Paris (19). Tant et si bien que, le
20 janvier 1884, la société passa avec le département de la
Seine une convention aux termes de laquelle elle prenait les
engagements suivants :
- n'utiliser les eaux des usines d'aval que pour la salubrité et
les besoins industriels;
- épurer ces eaux par un traitement au fer métallique, suivi
d'une filtration rationnelle.
Désormais, le fonctionnement des usines épuratoires de
la banlieue de Paris fut soumis au contrôle départemental,
représenté par le service des Ponts-et-Chaussées et par le
laboratoire de Montsouris. De manière inopinée, une fois
par semaine à Choisy et une fois par quinzaine à Neuilly et à
Nogent,un cantonnier s'en fut prélever des échantillons sur
la conduite de refoulement et les apporter au laboratoire où
ils furent l'objet d'analyses chimiques et bactériologiques.
Surveillées et contrôlées en fonction des propositions
émises lors de certains grands congrès par les savants et par
les ingénieurs, les eaux reçoivent une sorte de « casier
sanitaire». Non seulement les eaux de surface, mais aussi les

(19) H. Régnard, Sur l'épuration et la filtration des eaux d' alimentation de


la banlieue de Paris, Congrès de Paris, 1900.
L'EAU ET L'EXPERTISE SANITAIRE DANS LA FRANCE DU XIXe 95

eaux souterraines, dont les sources passèrent longtemps


pour être les seules pures et, à ce titre, exemptes de mesures
protectrices, dans la mesure où leur origine chthonienne ou
bien leur symbolique virginale leur avait longtemps assuré
une pureté naturelle...
Aussi, peu avant 1900, la venue à Paris de légères
épidémies de typhoïde vint jeter le doute sur l'innocuité des
sources et appela l'attention sur leur mode de captage. Il
parut alors nécessaire, pour éviter toute communication
« suspecte », d'aller chercher les eaux de source par des
forages tubes ou par des puits cimentés à grande section
jusque dans leur gisement géologique, de façon à n'admettre
que des eaux captées au-dessous des terrains plus ou moins
perméables (20). Et, suivant en cela le rapport présenté au
congrès de 1900 par F. Launay, le Préfet de la Seine créa un
service de surveillance pour les sources destinées à la ville de
Paris ; ce dernier fut chargé, en dehors des études
géologiques et scientifiques, d'exercer sur place une surveillance
permanente relative à la qualité des eaux et aux conditions
locales intéressant la salubrité des sources.
Le rôle des hygiénistes (ingénieurs, médecins, juristes,
administrateurs) fut ainsi déterminant. Hommes de savoir et
de terrain, ils rassemblent leur expérience et échangent leurs
réflexions au sein des congrès qu'ils fréquentent.

2) Protection, diffusion, épuration des eaux

Après avoir précisé les normes hygiéniques, ils tentent


de prévenir la pollution des eaux par une protection
réglementaire et par une surveillance sanitaire très fortes. Ayant
des responsabilités locales ou régionales, quelquefois
nationales, ils ne se cantonnent pas dans leur rôle de savants et
d'experts es eaux ; ils affichent clairement leur dessein
politique d'étendre les bienfaits de leurs travaux à la masse de la
population. C'est pourquoi ils regrettent fortement, en
particulier au Congrès de Paris de 1889(21), que l'alimentation
en eau de la population française ne soit encore qu'amorcée.

(20) F. Launay, communication citée supra, n. 12.


(21) J. Vidal, Du service des eaux alimentaires dans les campagnes;
F. Deligny, De l'abonnement obligatoire aux eaux communales ; Maignen,
Le filtrage des eaux potables ; Denoyer, De l'analyse des eaux potables ;
Henrot, (Dr), Assainissement de la ville de Reims, Congrès de Paris, 1889.
96 JEAN-PIERRE GOUBERT

« Beaucoup trop de communes » selon Deligny, « la plupart


des localités» des campagnes selon Vidal, négligent leurs
devoirs en ne procurant pas l'eau nécessaire à leurs
habitants. Deligny et Henrot soulignent notamment que seule
une minorité de communes urbaines, dont Reims et Paris,
font « les plus grands sacrifices » pour établir largement leur
distribution d'eau et pour fournir à tous l'eau nécessaire.
Dans le cas de Reims, le docteur Henrot note les dépenses
importantes engagées par la municipalité et les emprunts
qu'elle a contractés pour réaliser un projet d'amenée d'eau
potable, d'un coût supérieur à deux millions de francs, qui
fournira 150 litres d'eau par jour à chaque Rémois. Or, selon
J. Vidal, cette situation est sans comparaison avec celle des
campagnes. Sans chercher à régionaliser les lacunes de
l'équipement en eau potable, J. Vidal brosse un tableau très
pessimiste de la situation pour la France rurale de 1889 qui
rassemble alors près des deux tiers de la population. Il
affirme ainsi que la majorité des communes rurales n'a pour
eau de boisson que l'eau des citernes et des puits. Selon lui
également, l'eau de puits donnant une eau salubre et potable
constitue presque partout une exception. Enfin, il marque
que, souvent, les sources demeurent inutilisées parce que les
communes rurales ne les captent pas, pour éviter de gros
frais.
Pour remédier à une situation jugée désormais
inacceptable, J. Vidal et F. Deligny ne voient qu'une issue : rendre
obligatoire l'alimentation en eau pure. Pour asseoir son
argumentation, Deligny démontre, statistiques en mains,
que l'abonnement aux eaux communales détermine un
accroissement notable de la consommation d'eau potable. Il
constate ainsi qu'elle se monte à 65 litres par jour et par
habitant à Paris (1885) dans les arrondissements où le total
des abonnements est égal ou supérieur au nombre des
maisons ; mais qu'elle se situe seulement entre 8 et 15 litres dans
les arrondissements où le nombre des abonnements est égal
à un chiffre compris entre 42 et 55 % des maisons.
Reprenant une norme sanitaire émise par la Commission des
logements insalubres de Paris en 1864, Deligny propose alors
(1889), sous la forme d'un vœu qui fut mis aux voix et
adopté par le congrès, que l'abonnement soit rendu
obligatoire à l'échelle communale après avis des commissions
d'hygiène.
Ainsi non seulement l'eau est codifiée mais elle est
rendue obligatoire; au même titre que l'Ecole ou que le
L'EAU ET L'EXPERTISE SANITAIRE DANS LA FRANCE DU XIXe 97

Service Militaire dans la mesure où, constituant un agent de


la modernisation, elle garantissait la santé des corps et la
puissance de l'Etat-Nation. Mais rendre l'abonnement
obligatoire supposait de profonds changements dans
l'équipement de la France et dans les attitudes de ses habitants. Tout
d'abord, il fallait prévoir, pour rendre l'obligation réalisable
et bénéfique, un financement colossal des équipements
d'amenée et d'évacuation pour 38 000 communes ! Or, cela
supposait que l'ordre, l'hygiène et la salubrité ne fussent
plus l'unique chose du maire et de la municipalité,
contrairement à la tradition du XIXe siècle, encore présente dans la loi
municipale de 1884; mais qu'ils deviennent une affaire
d'Etat, d'un Etat qui intervienne dans la vie privée de
chaque citoyen au point de la lui imposer comme moyen
d'hygiène et de santé. Pour y parvenir, Vidal n'a point
d'hésitation: la seule voie du «progrès» se trouve dans
l'obligation légale. La conclusion de son rapport entend le
démontrer, en insistant sur les deux points suivants :
- dans toutes les communes alimentées par des eaux de
puits ou de citernes, le Gouvernement devrait obliger les
administrations locales à faire rechercher les eaux de source
et à étudier les moyens les plus avantageux pour les amener
dans les centres de population;
- à cet effet, l'Etat devrait accorder aux communes peu
fortunées une subvention suffisante.
Par conséquent, les idées que véhiculent ingénieurs et
médecins dans les congrès internationaux d'hygiène
annoncent avec vingt ans d'avance la grande loi du 15 février 1902
sur l'hygiène, et en particulier ses articles 9 et 10 qui
concernent l'alimentation en eau, son obligation et son mode de
financement. C'est dire si le discours tenu par les savants et
les ingénieurs rencontre un écho puissant parmi la classe
dirigeante, moderniste, radicale, souvent laïque, franc-
maçonne et, au temps de Paul Bert, proche du
protestantisme; autrement dit une classe militante pour laquelle la
férule de l'Eglise était à bannir, sa morale » obscurantiste » à
rejeter et la santé à valoriser dans la perspective d'une
revanche sur l'Allemagne.
Toutefois, l'amenée d'eau pure ne constitue qu'un volet
de l'équipement sanitaire souhaité par les savants et par les
ingénieurs. Un second aspect réside dans l'évacuation des
eaux usées, polluées par les déchets d'une civilisation indus-
98 JEAN-PIERRE GOUBERT

trielle. A travers leurs textes, les auteurs français étudiés (22)


se déclarent chauds partisans du tout-à-Fégout. Cependant,
Fischer note à son sujet : « II serait parfait s'il pouvait être
appliqué partout et sans exception». C'est qu'en effet,
comme le marque Michelin, il faudrait que l'usage se
répande des fosses d'aisance raccordées au tout-à-1'égout et
que les égouts évacuent correctement les déchets grâce à
l'écoulement d'une quantité d'eau suffisante. Cependant, les
auteurs consultés voient à ce système cinq grands avantages.
Tout d'abord, toutes les immondices provenant non
seulement des habitations mais aussi des rues sont rapidement
emportées hors de la ville. Ensuite, au lieu d'aller polluer les
cours d'eau ou les lacs, les eaux d'égout grâce au système de
l'épandage permettent une agriculture intensive. Troisième
avantage : le tout-à-1'égout habitue les habitants à faire un
usage généreux de l'eau, «...qui ne peut que favoriser la
salubrité générale ». Quatrième avantage : lorsque le tout-à-
1'égout est généralisé, il suppose l'abolition de la fosse fixe.
Cinquième et dernier avantage : la construction de ce
système entraîne une baisse de la mortalité générale, comme
l'indique le docteur Pachiotti en citant les cas de Londres, de
Bruxelles et de Berlin (23).
Mais un désaccord se manifeste entre plusieurs auteurs,
il concerne l'épandage des eaux d'égout. Ainsi Duverdy, au
terme de huit années d'expérience, estime que l'épandage sur
le sol ne peut convenir dans le cas de Paris. Il insiste en
particulier sur «les périls immenses auxquels de vastes
champs d'épuration ou d'irrigation de 20000, 30000, ou
40000 hectares exposeraient l'hygiène et la santé
publique » (24). En revanche, Trélat (25) réfute ces arguments, de
même que le docteur Drysdale en 1889. Toutefois ce dernier
constate qu'« à Paris, depuis l'exécution des grands
collecteurs..., l'état de la Seine est devenu déplorable dans la
partie située immédiatement en aval ». A cette situation, qu'il
juge alarmante, il ne voit comme solution que l'épuration

(22) Michelin, Congrès de La Haye, 1884; Fischer, Congrès de Paris


1889; Pachiotti (Dr), ibid.
(23) D'après cet auteur, le taux de mortalité a baissé à Londres de 25 %
en 1840 à 16 % en 1889 ; de 31 % à Bruxelles avant 1870 à 23 % entre 1872
et 1880; et de 37,74% (1841-1850) à Berlin à 20% en 1889. Pour
Bruxelles, cf. Liliane Viré, La distribution publique d' eau à Bruxelles, 1830-
1870, s.1., 1973.
(24) Duverdy, Sur l'assainissement de Paris, Congrès de La Haye, 1884.
(25) E. Trélat, Assainissement des villes, Congrès de La Haye, 1884.
L'EAU ET L'EXPERTISE SANITAIRE DANS LA FRANCE DU XIX* 99

par le sol qu'il qualifie d'«épurateur par excellence». A


l'appui de sa démonstration, il cite le cas de Gennevilliers,
«où les microbes sont retenus par le sol, à tel point que
l'analyse micrographique ne décèle plus qu'une vingtaine de
bactéries par litre, alors que l'eau des égouts de Paris en
contient 1 000 fois plus ». Ainsi, pour Drysdale, l'épuration
des eaux d'égout par l'épandage constitue la seule méthode
qui rende compatibles le soin de l'agriculture et le souci de la
santé publique.
Par conséquent, les projets des savants permettent une
production et une épuration industrielles de l'eau.
Générateurs de normes et de règles nouvelles de vie, ces projets
reposent sur une base que ces savants jugent cependant bien
fragile, au regard de leurs « certitudes » scientifiques : sur la
bonne volonté des usagers, c'est-à-dire, en dernière analyse,
sur le rapport à l'eau de la société française à la fin du XIXe
siècle.
En effet, installer une amenée d'eau et un tout-à-Pégout
ne sert pas à grand chose - sinon à faire tourner la machine
capitaliste - lorsque les mœurs de l'époque se refusent à
suivre le projet sanitaire qui émane des élites. Ainsi le
raccordement des fosses d'aisance au tout-à-1'égout suppose
l'acceptation par chaque foyer de son bien-fondé, tout
comme lorsqu'il s'agit de l'abonnement obligatoire à l'eau
potable. Or, dans leurs communications à l'Académie de
Médecine comme dans les rapports présentés lors de congrès
internationaux, la grande majorité des auteurs ne perçoit
pas l'enjeu culturel de cette évolution de l'eau qu'ils
appellent de leurs vœux. Ils la conçoivent comme un problème
uniquement scientifique et technique, indépendant des
variables sociales et culturelles. Ainsi, lorsqu'il s'agit de
l'élimination des excréments et, principalement, de la
défécation, aucune description ne surgit d'habitudes ancestrales ni
de coutumes particulières à telle ou telle région, mais seules
les normes d'hygiène sont en cause, tout comme pour
l'amenée des eaux. Il en va ainsi pour les fosses d'aisance à la fin
du XIXe siècle (26).
Généralement, les auteurs s'accordent sur la technique
à suivre, principalement fondée sur le bon drainage, essen-

(26) A. Durand-Claye, Assainissement de Paris, Congrès de La Haye,


1884; G. Jourdan, De l'assainissement des habitations dans la ville de
Paris, Congrès de Paris, 1889; A. Roechling, La canalisation des maisons
dans ses rapports avec les égouts publics (...), Congrès de Paris, 1900.
100 JEAN-PIERRE GOUBERT

tiel tant pour les maisons que pour les rues. De cette
position commune découlent alors les normes de technique
sanitaire qu'ils édictent et qui concernent la construction et
l'utilisation des fosses d'aisance. Elles peuvent se résumer
selon trois principes directeurs : d'abord, un tracé simple et
suffisamment pentu des canalisations, afin d'éviter les
coudes et les pentes trop faibles qui ne permettraient pas un
écoulement rapide et continu; ensuite une chasse d'eau à
fonctionnement instantané et dotée d'une quantité
suffisante pour chaque usage (dix litres); enfin les normes
d'équipement : au moins un cabinet par étage dans les
immeubles et un par maison. Dès lors, sur les détails
techniques propres à assurer le bon fonctionnement des W.C., des
fosses mobiles et des fosses fixes, les articles se multiplient :
ainsi, Durand-Claye, continuateur de Belgrand à Paris, en
un an, écrit 14 articles sur les normes d'hygiène relatives aux
fosses fixes et 3 autres sur les fosses mobiles.
Parce qu'ils ne voient qu'abus et lacunes dans un
rapport ethnographique à l'eau et qu'ils paraissent avoir oublié
la notion (symbolique) de pureté qu'ils disjoignent de la
propreté corporelle, nombre de savants et d'ingénieurs
prononcent un discours technocratique sur l'eau. Pour autant,
leur insistance sur la pollution des eaux usées ou souillées,
leur volonté manifeste de les épurer et de s'en servir pour
féconder les terres agricoles par l'épandage marquent
suffisamment que leur discours s'appuie très fortement sur une
vision symbolique de l'eau, dotée par la grâce de la science
d'une nouvelle ambivalence, tantôt mortifère, tantôt
bénéfique, que les nouveaux savoirs distinguent et qu'ils
permettent d'inverser. L'idée de la Téxvrç ressuscite ainsi qui prend
possession de la nature pour la transformer. Et, même s'ils
ne parviennent pas à saisir les ressorts d'une vieille
civilisation agraire, savants et ingénieurs demeurent bien conscients
que leurs projets se heurtent à d'autres façons de vivre et de
mourir, d'habiter, de manger et d'entretenir son corps. C'est
pourquoi certains d'entre eux s'intéressent de si près au rôle
de l'éducation, c'est-à-dire à son pouvoir de transformation
des mœurs.
L'EAU ET L'EXPERTISE SANITAIRE DANS LA FRANCE DU XIXe 101

3) L'enseignement de l'hygiène

Ainsi, deux médecins hygiénistes, les docteurs Layet et


Napias(27), témoignent du lien établi dans la France de
1887 entre la médecine et l'école pour réaliser la grande
œuvre entreprise : façonner une nouvelle génération saine,
nombreuse, instruite, garante de la puissance française.
Pour ce faire, l'un des moyens à privilégier consiste à
enseigner l'hygiène dès l'école primaire, comme la loi du 30
octobre 1886 y invite les instituteurs. Dès lors, grâce à un
enseignement relatif aux soins corporels et à la toilette, qui
touche aussi la salubrité des habitations, des notions
élémentaires sont fournies aux élèves. Désormais, ils
comprennent les raisons de construire des égouts, d'assainir les
marais, d'utiliser des latrines privées et de se laver de façon
quotidienne.
A défaut d'un enseignement destiné principalement à la
nouvelle génération, d'autres hygiénistes recommandent une
« saine émulation ». Ainsi, le docteur Merry-Delabost, à
partir d'une expérience qu'il a menée en tant que médecin
attaché à la prison de Rouen, préconise d'étendre l'usage des
« bains-douches de propreté » à la population employée
dans l'administration et dans les grands établissements
industriels (28), tandis que le docteur Napias (29) stigmatise
la vacuité de la législation française relative à l'hygiène
industrielle et préconise le respect de normes de propreté et
d'hygiène dans « des industries... toutes insalubres ».
L'analyse des communications consacrées à l'eau lors
des congrès internationaux d'hygiène permet donc de saisir
dans quel esprit œuvrent les hygiénistes français de l'époque.
Formés par les facultés et par les grandes écoles, citadins
jusqu'au bout des ongles, ils mettent leur savoir au service
de la santé publique et sont sensibles à la nécessité d'une
« acculturation » qui va transformer la société tout entière -
persuadés du bien-fondé de leur savoir, de la logique
particulière aux normes qu'ils ont établies et sûrs du
fonctionnement efficace du système qu'ils proposent et sou-

(27) A. Layet (Dr), Enseignement de l'hygiène en France dans les


écoles (...), Congrès de Vienne, 1887; H. Napias (Dr), L'hygiène scolaire
en France, ibid.
(28) Dr Mary-Delabost, Sur les bains-douches de propreté, Congrès de
Paris, 1889.
(29) H. Napias (Dr), Hygiène industrielle, Congrès de La Haye, 1884.
102 JEAN-PIERRE GOUBERT

vent qu'ils imposent. A travers leur discours, la ville


apparaît à la fois comme un lieu de pollution et comme un lieu de
rédemption, tant ils imaginent efficients leur perception de
l'eau, les machines et les ingrédients qu'ils lui prêtent. Les
campagnes, en revanche, sont pour eux, tout comme dans la
vision du XVIIIe siècle, un monde mal réglé et mal policé :
ayant réduit le rôle de l'eau à la propreté et la propreté à
l'hygiène, de même que le monde à la cité, ils n'ont pas
oublié que l'eau, qu'elle soit « scientificisée » ou technicisée,
possède, comme dans les vieilles civilisations agraires mais
sous d'autres formes, la même double symbolique dans les
sociétés industrielles : elle est « substance de vie et de mort »,
selon la formule de Gaston Bachelard.