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Romantisme

« Votre argent m'intéresse ». L'argent dans les romans de Paul de


Kock
Ellen Constans

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Constans Ellen. « Votre argent m'intéresse ». L'argent dans les romans de Paul de Kock. In: Romantisme, 1986, n°53.
Littérature populaire. pp. 71-82;

doi : https://doi.org/10.3406/roman.1986.4926

https://www.persee.fr/doc/roman_0048-8593_1986_num_16_53_4926

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Ellen CONSTANS

« Votre argent m'intéresse »


L'argent dans les romans de Paul de Kock

On a écrit de Paul de Kock qu'il fut un Balzac de seconde classe. Il est


vrai que tous deux ont taillé leur substance romanesque dans la pâte de la même
société, la société bourgeoise française qui affermit ses assises et dans laquelle
l'argent prend une place majeure1 ; mais là où Balzac met en perspective le rôle
économique et social de l'argent, les mythes qu'il génère, de Kock se contente
souvent de constater, d'énumérer les coûts, le dû et l'avoir, de tenir une
comptabilité. Mais pas seulement : dans ses romans, on lit aussi une morale de l'argent,
plus exactement du bon et du mauvais usage qui en est fait. Cette morale énonce,
certes, une série de lieux communs ; mais seraient-ils moins intéressants parce
que banalités ressassées ? Le succès des romans populaires, de ceux de Paul de
Kock réédités constamment tout au long du dix-neuvième siècle, s'explique sans
doute, pour une bonne part, par la rencontre des topos textuels et de ceux qui
fonctionnent quasi spontanément dans l'esprit des lecteurs des couches
populaires. Le roman populaire est souvent un texte réduplicatif, reflet ou écho des
représentations idéologiques qui informent déjà l'esprit du lecteur. Les mentalités
collectives sont à la fois structurées et confortées par le ressassement des lieux
communs. P. de Kock expose lui-même le parti pris qui fut le sien en articulant
les trois termes réalisme, gaieté et morale. « J'ai écrit d'après nature », « je n'ai
jamais raconté que ce que j'ai vu», affirme-t-il2 ; ou encore, à travers tel
personnage d'écrivain : « Quand on écrit et qu'on veut être vrai, il faut aller partout ;
il faut pouvoir non inventer mais se rappeler»3. Le même personnage définit
le regard qui est le sien : «la société [lui] fournit [des] ridicules ; c'est là qu'[il
veut] prendre toujours [ses] sujets ». Rien de neuf depuis Molière, certes. P. de
Kock « n'a jamais voulu [la] justifier aux dépens de ce qui a droit au respect :
la Morale et la Religion »4. L'axe de la défense et de la contre-attaque est
traditionnel et banal ; puisque de Kock adopte cette stratégie, nous le suivrons sur
le terrain qu'il a choisi.
*
* *
Paul de Kock, fils d'un banquier, fit lui-même ses débuts dans la vie en
tant que commis de banque. Le métier ne l'intéressait guère, il préférait de
beaucoup la musique, le théâtre et les aventures galantes. Dès les premiers succès,
il abandonna le bureau. Il avait néanmoins acquis, semble-t-il, quelque
connaissance des affaires et des fortunes. En tout cas, l'argent des personnages
romanesques l'intéresse vivement puisqu'il énonce presque toujours leur fortune, leurs
revenus ou leurs salaires, et que les données économiques de la vie individuelle
et sociale jouent un rôle structurant dans bien des romans.Précisons : la posses-
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sion d'une fortune n'est pas l'unique critère d'appartenance à la «bonne


société » dans ces romans ; d'autres qualifications sont indispensables :
l'éducation, le savoir-vivre, le sens de l'honneur, en somme l'honnêteté du dix-septième
siècle5. Cependant, à l'orée de leur histoire romanesque, les hommes et les
femmes de la bonne société sont assurés de revenus convenables, sinon confortables ;
ils ont souvent des « espérances ».6
A quelques exceptions près (nobles ruinés et ridicules) les aristocrates
disposent de revenus élevés. Armand de Bréville et sa sœur Ernestine ont reçu
chacun 10.000 livres placées en rentes à la mort de leur père, ils possèdent
un château et des terres en indivision ; la nièce du comte de Tergenne aura
« au moins » 40.000 francs de rentes {Madeleine). Dans Le Cocu, Bélan épouse
une aristocrate ridicule, Mademoiselle de Beausire, qui lui apporte en dot
80.000 francs, des « espérances brillantes », sa particule et... une famille
encombrante. M. de Thérigny, jeune marquis viveur &André le Savoyard, reçoit 20.000
livres de rente en héritage ; il aura tôt fait de les manger. Le baron de Harleville
(M jamais ni toujours) a 15.000 francs de rente ; avec cette fortune
relativement modeste, il épouse une aventurière, qui « l'aura bientôt ruiné », assure
le narrateur.
Bien des protagonistes appartiennent aux couches de la bourgeoisie qui,
disposant de revenus réguliers et suffisants, n'ont pas besoin de prendre un état
pour vivre. Signalons quelques cas extrêmes. Charles Deligny (La Femme, le
mari et l'amant) a reçu, à la mort de sa mère, 200.000 francs qui lui ont permis
de se constituer « dix bonnes mille livres de rente » (IV, 60). Son ami Jenneville
en a 12.000. Ce sont des jeunes gens « riches ». Le héros de La Laitière deMont-
fermeil, Auguste Dalville l'est bien davantage avec 20.000 livres de rentes. Blé-
mont (Le Cocu) n'a que 8.000 livres : « Ce n'est pas une fortune, dit-il, mais c'est
une existence assurée » (V, 13). Avocat, il ne plaide guère, parce qu'il préfère la
vie de plaisirs ; il a des « espérances », puisque 1.000 écus de rente lui reviendront
à la mort de sa mère.
La petite bougeoisie (composée de commerçants et de négociants chez P.
de Kock) n'est pas incluse dans cette bonne société de rentiers ; ses enfants,
cependant, peuvent y entrer lorsque, à leur fortune, ils joignent l'éducation.
C'est la morale de l'histoire de Jean : Jean Durand, fils d'un herboriste du
Marais, hérite, à seize ans, de 6.000 livres de rente de sa marraine ; sa mère, veuve,
dispose de la même somme et se dit qu'il « aura un jour 12.000 livres de rentes ;
avec cela, sa figure et ses qualités, il peut épouser une duchesse » (X, 174-180).
En fait, cet enfant gâté est un mauvais sujet, qui ne veut ni s'instruire, ni acquérir
de bonnes manières, ni travailler au comptoir. Sa famille voudra lui faire épouser
la fille unique d'un liquoriste qui aura 60.000 francs de dot et des espérances
chiffrées à 10.000 francs de rente. Mais devenu amoureux d'une jeune veuve de
la bonne société qui n'a que 17.000 livres de revenu, il réformera sa conduite,
se cultivera et l'épousera. Du reste, à en croire P. de Kock, commerçants et
négociants ne travaillent que pour amasser de l'argent, doter leurs enfants et se retirer
dès qu'ils se sont constitué un revenu qui leur permette de vivre dans l'aisance.
Les personnages de commerçants « retirés des affaires » abondent.
Dans tous ces romans, l'avoir caractérise les individus aussi bien que leur
physique, leur âge et leur qualification morale ou intellectuelle. Il y a là un souci
évident de désigner une société où l'avoir prend le pas sur l'être, où l'argent
accède au rang d'une valeur de première importance. Rien d'étonnant donc à
ce que le thème du mariage de convenances, alliance de deux fortunes, soit très
présent. Mais chaque fois qu'il est question d'un mariage, la dot de la jeune fille,
les revenus dont dispose déjà le futur et les espérances des deux partis sont
L'argent dans les romans de Paul de Kock 73

énoncés. Le mariage peut bien être parfois d'amour, il est toujours la somme
de deux fortunes et l'assurance que le couple qui se forme aura des moyens
financiers.
L'argent que l'on gagne par le travail intéresse d'ailleurs tout autant le
romancier. On apprend le montant des appointements des employés. Robineau
{La Maison blanche) travaille au Trésor, il gagne 1.500 francs par an. Edmond
Rémonville (L'Homme de la nature et l'homme policé) entre dans une banque
où ses appointements annuels se montent d'abord à 800 francs ; son ardeur au
travail et sa compétence lui valent des augmentations : cinq mois plus tard, son
traitement est de 2.000 francs. Ici encore on pourrait multiplier les exemples. Les
salaires des ouvriers et des ouvrières sont, eux aussi, mentionnés. P. de Kock
souligne la précarité et la faiblesse de leurs ressources. Charlotte, frangère dans
un magasin de modes, gagne 25 à 30 sous par jour ; sa camarade de chambrée,
Ninie, 25 sous (La Femme, le mari et l'amant) ; Virginie, la modiste de La Laitière
de Montfermeil, travaille de l'aube à la nuit tombée pour gagner 15 sous ; Lise,
ouvrière blanchisseuse à son compte, 20 sous (Gustave). Dans Jean, le fils d'un
pauvre laboureur va louer ses bras pour 20 sous par jour.

L'effet de réel ainsi obtenu est corroboré par les informations fournies sur
le coût de la vie. Les employés comme Robineau vont manger chez un « modeste
traiteur » pour 32 sous : on leur sert quatre plats, un dessert et du pain à
discrétion. Au Cadran bleu un repas moyen coûte 2 francs par personne ; dans un
restaurant renommé quatre amis font un bon souper pour 66 francs (La Femme,
le mari et l'amant), etc.
Le prix des logements à Paris est également l'objet des préoccupations des
personnages. Au cinquième étage sous les toits, une petite modiste loue une
chambre meublée pour 130 francs par an ; le mobilier y est miséreux : un mauvais
lit, quatre chaises, un buffet, un pot à eau, un miroir, quelques pièces de
vaisselle ; il faut mettre le loyer en relation avec les 20 sous que gagne par jour la
locataire (Le Cocu). Ailleurs (Moustache), trois étudiants louent en commun
une chambre tout aussi minable pour 120 francs. Un joli appartement de garçon
coûte 600 francs par an à Deligny (La Femme, le mari et l'amant). Les jeunes
gens oisifs, ruinés par leur prodigalité et leur insouciance, doivent souvent
quitter ces logements pour de mauvaises chambres mansardées ; c'est ce qui arrive
à Auguste Dalville (La Laitière de Montfermeil) qui peut à peine payer les 15
francs par mois d'un garni sous les toits. La spéculation et la malhonnêteté
interviennent dans le marché du logement : Adam Rémonville, l'homme de la nature,
et Tronquette, sa maîtresse, trouvent, à leur arrivée à Paris un deux-pièces meublé
dans un hôtel garni douteux pour 100 francs par mois payables d'avance et par
quinzaine ; le patron leur réclame, en outre, 20 francs par mois pour la lumière
et le linge et encore 10 francs pour le brossage des chaussures et le battage des
vêtements (L 'Homme de la nature et l'homme policé).
On connaîtra le prix des vêtements, des parures, des bijoux, des places
d'omnibus — qui s'appelle « la voiture à 6 sous » — . On saura que pour des
trajets plus longs à destination des environs de la capitale, les clients marchandaient
le prix des places : pour aller de Paris à St-Germain-en-Laye « 20 sous quand
on marchande et 25 sous si l'on ne dit rien », et le cocher entasse le plus de
voyageurs possible dans sa voiture (Jean, III, 57).
Les romans de P. de Kock permettraient de dresser une véritable
comptabilité de la vie quotidienne ; on pourrait établir le budget d'un individu ou d'une
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famille romanesques en croisant les informations données d'un livre à l'autre.


Le niveau de vie des diverses couches sociales est évalué à travers ses
composantes. Bien sûr, le romancier ne possède pas l'ample coup de pinceau de Balzac,
ni son art de la mise en mouvement de ces divers éléments ; cependant, grâce
aux indications nombreuses se dessinent les grandes lignes de la misère ou de
l'aisance des Français, et le lecteur reste en pays connu.
Remarque intéressante7 : les unités de compte ne sont pas les mêmes pour
les diverses couches sociales. Chez les ouvriers et les pauvres, on compte en sous
ou en francs les gains et les dépenses ; dans la petite bourgeoisie, la nomination
dominante est le franc ; la « bonne société » et les riches parlent de francs, plus
souvent de livres et, parfois encore, d'écus. Les différences dans renonciation
renvoient clairement aux inégalités sociales, à leur « vécu » dans les esprits, à la
perception différente qu'ont les personnages de l'argent, de la fortune ou de la
pauvreté. En témoigne ce dialogue entre Eugène Dorsan et sa jeune protégée,
Nicette la bouquetière, à qui il offre 100 écus pour qu'elle puisse s'établir à son
compte :

— « Vous me donnez trop, dit-elle.


— J'ai gagné 100 écus à l'écarté [...] Si vous saviez avec quelle légèreté
l'argent se perd au jeu, vous me feriez moins remerciement pour cette bagatelle.
— Une bagatelle ? 100 écus ? de quoi former un établissement ! Ah ![...]
c'est un trésor !
— Oui pour vous qui connaissez tout le prix de l'argent et en faites un juste
emploi. Mais les choses n'ont de valeur qu'autant qu'elles sont à leur place.
— Tout ça veut dire sans doute que vous êtes très riche.
— Cela veut dire qu'élevé dans l'aisance, habitué à satisfaire toutes mes
fantaisies, je ne connais pas assez le prix de l'argent. » (Mon voisin Raymond, VI,
54-55).

« Le prix de l'argent » : les fils de famille, oisifs et viveurs qui sont les
protagonistes de ces romans, apprennent souvent à le connaître à leurs dépens. La
comptabilité de P. de Kock n'a donc pas pour seul objet l'exactitude et la
vraisemblance ; elle a aussi une fonction pédagogique et/ou moralisatrice. Certes, P. de
Kock n'est ni le Sue des Mystères de Paris ou du Juif errant ni le Victor Hugo
des Misérables. Ses romans disent, néanmoins, le besoin, la pauvreté, la misère.
Sans trop y insister, sans renoncer au parti pris de gaieté, mais tout de même...
Les ouvriers, les ouvrières surtout, manquent du nécessaire, faute de travail.
Marguerite raccommode le linge « quand on veut bien lui en donner », car sa
jeunesse (elle a seize ans) n'inspire pas grande confiance aux clients potentiels.
« Elle mange des pommes de terre plus souvent qu'autre chose » (Le Cocu, IV,
10). Charlotte, la frangère qui gagne 25 à 30 sous par jour, remarque, sans se
plaindre, que « les femmes ont bien de la peine à gagner leur vie »8. Le
narrateur écrit d'une petite blanchisseuse qu'« elle se conduisait aussi honnêtement
que peut le faire une jeune fille qui gagne 20 sous par jour et veut porter des
chapeaux. »
La légèreté et la facilité des grisettes constituent le thème gai qui court dans
toutes ces œuvres. Mais à l'arrière-plan, se profile une autre thématique plus
pathétique. Avoir vingt ans, travailler dix à douze heures par jour, sans pouvoir
pour autant acheter le chapeau ou le châle dont on a envie, sans pouvoir aller
au théâtre ou au restaurant, sans avoir la perspective de « s'en sortir », est-ce
vivre ? Il faut donc bien qu'apparaisse l'homme, jeune ou vieux, qui procurera
ces plaisirs au prix d'autres moins innocents. Ainsi se met en marche l'engrenage
qui va des aventures légères et sans lendemain à la situation de femme entretenue
L 'argent dans les romans de Paul de Kock 75

ou à la prostitution. Cette gamme de situations est présente, sans qu'elle


connaisse les développements dramatiques qu'on rencontrera dans de nombreux
romans populaires du dix-neuvième siècle. Parfois, cependant, le thème est
pointé, sous le signe de l'argent : dans M. Dupont, la jeune fille et sa bonne, le
héros retrouve une ancienne connaissance, Zélie, dans un appartement
richement meublé ; elle lui explique que son amant du moment lui «fait 1000 écus
par mois, sans compter les cadeaux ». Elle ne l'en aime pas davantage, le trouve
« vieux » « laid », « repoussant » (en fait, c'est un bel homme d'une trentaine
d'années) : « II est tout cela à mes yeux (dit-elle), parce qu'il paie [...]. Crois-moi,
si jamais il t'arrive de te ruiner pour une femme, ne compte pas sur son amour. »
(XXVIII, 425, c'est moi qui souligne)
Avoirde l'argent ou n'en pas avoir ; comment en avoir et qu'en faire : telles
sont les questions que se posent les personnages.
*
* *
La petite bourgeoisie mercantile, presque toujours ridiculisée, a pour
caractéristique le sens de l'économie et de la thésaurisation. Dans les familles
de commerçants, on regarde généralement à la dépense, même si, de temps à
autre, on se permet une partie de campagne ou une fête entre voisins et alliés.
Mme Moutonnet rappelle aigrement à son mari, qui voudrait aller prendre une
demi-tasse au café, qu'elle lui a donné « un petit écu, il n'y a pas quinze jours ».
Il lui reste 17 sous: «C'est beaucoup plus qu'il ne vous en faut»,
tranche-telle.9
M. Giraumont, « ancien commerçant retiré des affaires avec une dizaine
de mille livres de rente», représente un prototype de cette catégorie
socioprofessionnelle :

« ...il avait concentré ses affections sur un point principal : gagner de


l'argent, s'enrichir, mais par des moyens honnêtes [...] Quant à sa fille venait
l'embrasser, il la regardait avec attention et lui disait « 1k robe a coûté cela... ; ton
châle cela... Il faut beaucoup dépenser pour aller dans le monde... Ce n'est point
un reproche que je t'adresse... Je veux seulement te faire comprendre que la fortune
est nécessaire au bonheur, car sans fortune, tu ne pourras avoir un beau châle ou
une belle robe ; par conséquent, je ne te marierai qu'à un homme riche ou qui gagne
beaucoup d'argent ; c'est dans ton intérêt, pour que tu sois toujours bien mise. »
(Moustache, XII, 210)

Les commerçants thésaurisent dans une double perspective : doter leurs


enfants pour qu'ils puissent s'établir à leur tour10, économiser et placer assez
d'argent pour pouvoir se retirer dans une aisance confortable. Les projets de
beaux mariages sont nombreux et les jeunes gens pauvres éconduits même s'ils
sont travailleurs et ont reçu une bonne éducation : Adolphe, « petit commis à
600 francs » est rabroué par Мше Moutonnet qui le trouve « bien impertinent
d'aimer [sa] fille » (IX, 164) ; Henri Jumière, jeune auteur, est refusé par le père
de la jeune fille qu'il aime et qui l'aime : « On n'épousera pas ma fille avec
l'espoir [lui dit M. Giraumont] ; il me faut de la réalité, du positif. Vos produits
de théâtre sont trop éventuels.» (Moustache, XII, 219). Commerçants et
négociants n'ont tant travaillé (12 à 15 heures par jour) que pour prendre, les enfants
établis, une retraite paisible. Ni avares, ni cupides: ils gagnent de l'argent
« honnêtement » le plus souvent, placent leurs économies sagement, dans des
affaires sûres, et, une fois retirés, profitent des plaisirs de la vie : théâtre, fêtes,
repas fins, ou mènent, en province, une vie de bons bourgeois rentiers. Ils restent
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toujours soucieux de la valeur de l'argent et de sa conservation ; mais on ne


trouve pas de commerçants ou de négociants saisis par les démons de la fortune
ou de la prodigalité.
En revanche, la consumation effrénée de l'argent caractérise une autre
catégorie de personnages, celle des jeunes gens, très fortement représentée : ces
fils prodigues sont généralement les protagonistes du roman et leur rapport à
l'argent en détermine le schéma actantiel. Enfants de bonne famille, issus de
l'aristocratie, de la bourgeoisie, des professions libérales (notaires, avocats,
médecins) ou mercantiles, ils estiment comme le dit l'un d'eux, que « l'argent
est fait pour rouler » (Moustache, XIII, 253). Il roule, en effet, vite et
abondamment. Ces jeunes gens sont le plus souvent célibataires ; ils mènent à Paris, la
« vie de garçon » grâce aux rentes que leur servent les parents ou qu'ils ont reçues
en héritage. Les lieux publics où on les rencontre sont ceux des romans
balzaciens : les restaurants fins, les théâtres, les boulevards et le bois, les soirées
mondaines où l'on joue gros jeu ; à l'occasion, ils vont danser dans les bals
champêtres ou déjeuner dans les cabarets des environs de Paris avec des grisettes.
Pour eux, la dépense doit être publique, ostentatoire ; elle n'a d'intérêt que si
elle est connue et reconnue. Mais pour beaucoup cela ne dure qu'un temps ; les
exigences au paraître prennent le pas sur les possibilités de l'avoir ; c'est la ruine
avec toutes ses conséquences. Tel est le schéma récurrent qui porte déjà en lui-
même la morale, banale et ressassée, de l'histoire. Nous ne proposerons que
quelques exemplaires, paradigmatiques, de cet itinéraire.
Le jeune comte de Senneville (La Pucelle de Belleville) a mangé en plaisirs
les 30.000 francs de revenu que ses parents lui ont laissés et a dû hypothéquer
sa terre. Il doit un millier d'écus à un brave commerçant retiré, M. Troupeau (à
qui il joue la scène de don Juan devant M. Dimanche) ; Troupeau, trop heureux
d'être traité en ami par un aristocrate, non seulement ne lui réclame pas sa
créance, mais lui prête à nouveau 4.000 francs. Flairant une bonne dupe, Senne-
ville cultive sa connaissance, se déclare amoureux de Virginie, sa fille unique,
emprunte encore au futur beau-père et épouse... Mais Virginie qui, pour être
entichée de noblesse comme son père, n'en garde pas moins la raison, fait
préparer, à Г insu de tous, un contrat de mariage qui lui garde la disposition de sa dot
et la garantit contre la ruine. Dans André le Savoyard, le marquis de Thérigny,
jeune viveur qui a déjà dissipé sa propre fortune, compte sur un mariage avec
une lointaine cousine pour « se refaire » ; il ruine sa femme et sa belle-mère qui
en sont réduites à travailler et à se loger sous les toits tandis que l'époux disparaît.
Il pousse plus loin la noirceur : André, le petit Savoyard devenu riche, réalise une
partie de sa fortune pour la donner aux deux femmes qui furent ses bienfaitrices ;
Thérigny revient, s'empare de l'argent, des bijoux qui leur restent et les
abandonne de nouveau. Comme on le voit, dans le roman de la Restauration, le type
du mauvais noble rencontre encore un succès certain.
Dans la plupart des récits, la noirceur n'est pas aussi poussée. Le schéma
le plus fréquent est proche de celui qu'on lit dans La Femme, le mari et l'amant.
Le narrateur, Paul Deligny est fils d'un « bon bourgeois campagnard » qui vit
en province avec 3.000 livres de rente. A la mort de sa mère il a hérité de 200.000
francs, soit « dix bonnes mille livres de rente ». Il habite à Paris, en oisif. Au début
du roman, il fait le point :

« J'ai fait des folies ; j'ai mangé depuis quatre ans presque toute la fortune
que m'avait laissée ma mère [...]. J'en ai mangé le tiers avec mes maîtresses et mes
amis. Pour rattraper ce tiers-là j'ai voulu faire quelques spéculations, m'associer
à des entreprises et je suis maintenant réduit à mon dernier tiers avec lequel je
L 'argent dans les romans de Paul de Kock 77

crois que je ferai bien de ne pas courir après les deux autres [...]. Il me reste à peu
près 3.600 livres de rente ; avec cela un garçon ne peut-il pas vivre heureux ? Oui,
quand il est sage, économe, [...] ce ne sont pas là mes vertus. N'importe, je me
rangerai ; puis je finirai par faire un beau mariage » (I, 22 et IV, 60-61).

Il se laisse entraîner dans des spéculations malheureuses, mais finit par épouser
celle qu'il aime et qui lui apportera avec la sagesse, une aisance confortable.
A vint-sept ans, Auguste Dalville, le héros de La Laitière de Montfermeil,
jeune officier retiré de l'armée après la guerre d'Espagne (celle de 1822), vit à
Paris avec 20.000 francs de rente. Il a eu de nombreuses aventures galantes aussi
bien avec des femmes du monde qu'avec des grisettes auxquelles il n'a refusé
aucun plaisir, car il a un cœur d'or ; il joue gros jeu dans les salons pour se
conformer aux mœurs mondaines ; il confie de grosses sommes à des « capitalistes »
de ses amis dans l'espoir de refaire sa fortune. Il vit au-dessus de ses moyens,
en dépit des sages avertissements de Bertrand, son ex-ordonnance devenu son
factotum : « Un homme, dans la position où je suis, doit-il mener la vie d'un
petit commis à 1.200 francs ? » II finit, cependant, par promettre à Bertrand de
« proportionner [ses] dépenses à [son] revenu » (XI, 186-187). Promesse vaine ;
il dépense à tort et à travers, pour le pire et le meilleur : 2.000 francs pour régler
les dettes (sans doute inventées) d'une maîtresse, 50 louis de pertes au jeu en une
soirée ; 100 louis prêtés à un marquis parasite et escroc, 30 francs donnés à des
pauvres ; plusieurs centaines de francs à Denise la laitière pour l'éducation de
Coco son petit protégé. Il confie 250.000 francs à une de ses relations, Destival,
qui se lance dans la spéculation et qui lui promet 10 °/o d'intérêts, mais s'enfuit
en Angleterre avec l'argent. Dalville fait ses comptes : il lui reste 15.000 francs
environ pour tout bien, il doit vendre son cabriolet, et aller loger dans un deux-
pièces au cinquième étage. Il prend ces revers avec philosophie. Au dénouement,
Bertrand aura fait rendre gorge à Destival ; Auguste recouvre 160.000 francs qu'il
confie à un notaire pour des « placements sûrs » ; il épouse Denise qui, elle, sait
gérer le peu qu'elle possède ; le couple va vivre à la campagne où, comme on
le sait, le climat est plus « sain » que dans la capitale. L'expérience a enfin porté
ses fruits.
La morale de ces jeunes viveurs oisifs est simple et banale : jouir de la vie
au jour le jour sans s'inquiéter du lendemain. C'est celle de Dubourg (Sœur
Anne), 30 ans, sympathique, sans souci ni scrupules d'ailleurs. Son curriculum
vitœ est intéressant : n'ayant pas de fortune personnelle, il a dû travailler. Dans
l'administration où il était employé avec un traitement de 1.500 francs par an,
il a voulu imiter son sous-chef qui ne faisait rien : il a été renvoyé. Il a été
embauché ensuite dans une banque où les employés, à son goût, travaillaient trop ; il
a démissionné. Il s'est fait renvoyer de plusieurs autres emplois et a alors décidé
de ne plus rien faire : « état superbe et à la portée de tout le monde, profession
charmante quand elle est appuyée d'inscriptions sur le grand livre ». Il n'est, écrit
de Kock, « ni avare, ni économe, ni prévoyant, [il] ne désire l'argent que pour
avoir du plaisir de le dépenser »(I,2). Ces jeunes gens ont toujours la bourse
ouverte à tous vents... jusqu'à la ruine. Ils en sont alors réduits aux expédients :
emprunts aux amis ou à des usuriers, recours à des spéculations hasardeuses
dont ils sont toujours victimes. Certains se font eux-mêmes escrocs ou complices
d'escrocs ; ils se laissent entraîner dans une machinerie infernale à laquelle ils
ne comprennent rien ou qu'ils ne maîtrisent pas et qui finit par les broyer. Chez
les uns, l'honnêteté et la dignité persistent dans le malheur : c'est le cas d'Auguste
Dalville (La Laitière de Montfermeil), de Gustave (dans le roman qui porte ce
titre), de Paul Deligny (La Femme, le mari et l'amant). D'autres, plus faibles,
78 Ellen Constans

se laissent aller et font une mauvaise fin. Edouard Murville {Frère Jacques) se
retrouve au bagne parce qu'il a fait de faux billets d'escompte ; il assassinera
de surcroît. Charles Darvillé {Un bon enfant), réduit femme et enfants à la
misère; au dénouement, il n'est plus qu'un mendiant. Armand de Bréville
{Madeleine) en arrive à voler sa propre famille et se suicide. Tous subissent
l'influence pernicieuse d'amis malhonnêtes. La leçon ressassée de leur itinéraire
romanesque, c'est que la prodigalité, le goût immodéré des plaisirs, joints à
l'imprévoyance et à l'ignorance des réalités économiques, conduisent
immanquablement au désastre.

En face et à côté de ces consommateurs de l'argent, on trouve des


personnages qui veulent en gagner toujours davantage : « hommes d'affaires » et «
capitalistes». Fait remarquable: leur être et leur action reçoivent toujours une
connotation péjorative.
Les uns sont des parvenus, partis de rien, qui ont su acquérir une fortune
par des « spéculations » adroites et malhonnêtes. Tel M. de la Thomassinière,
ancien garçon cabaretier du nom de Thomas, devenu gros brasseur d'affaires.
Il est le type traditionnel du parvenu ridicule et odieux : il est grossier, inculte,
renie sa vieille mère et se pique de ne fréquenter que la « meilleure compagnie ».
Il s'est enrichi par des spéculations immobilières et le rachat de créances
douteuses. Il joue l'homme débordé. Sa morale se résume en une maxime : « on doit
gagner de l'argent, c'est un devoir » {La Laitière de Montfermeil, XVI, 304). Il
est persuadé que tout est à vendre et à acheter : ainsi sa femme, une jolie femme
de dix-huit ans, « qu'on lui avait livrée avec 18.000 francs de dot ». (IV, 44) Elle,
de son côté ne parle à son mari que « pour lui demander de l'argent » et lui
interdit de s'occuper de sa conduite :

« C'est juste [répond-il]. Moi, je donne l'argent, je paie les mémoires. Des
1.200 francs à une marchande de modes... c'est un peu cher... mais il faut bien que
madame ait ce qu'il y a de mieux [...] Vous savez bien que quand il s'agit de donner
de l'argent, je ne me fais jamais prier. C'est une chose toute naturelle... quand on
est riche, il faut faire gagner les marchands ». (IV,54)

Autre figure de capitaliste : Blagnard, un ami de Paul Deligny {La Femme,


le mari et l'amant) ; il entraîne celui-ci dans une opération financière qui doit
doubler en un an les capitaux investis. Deligny, qui n'entend rien aux affaires,
confie 30.000 francs à Blagnard, en se disant : « [II] est solide. Un homme qui
a cabriolet, logement superbe et qui traite si splendidement ! » (XIII, 228). Il
ne reverra jamais son capital ; Blagnard fait une banqueroute de 400.000 francs.
Voici enfin l'inventeur des piscines mobiles ou plutôt des « rivières portatives » :
un certain Théodore, ancien croupier, mauvais sujet, joueur et tricheur, qui veut
devenir capitaliste. Sa dupe, Adolphe Designy, l'explique au narrateur :

« Théodore a inventé un bassin, grand comme deux omnibus et recouvert


en toile qu'il fera traîner par quatre chevaux dans tous les quartiers de Paris :
quinze personnes pourront y nager à l'aise et pour 6 sous on aura dans tout Paris
l'agrément de la natation. »

L'hiver, ces bassins serviront de patinoire. Adolphe prend 10 actions de


100 francs dans cette superbe affaire, avec dix-neuf autres personnes. Une fois les
actions empochées, Théodore disparaît {Ni jamais ni toujours, t. 1, V, 153-154).
L 'argent dans les romans de Paul de Kock 79

Les romans de P. de Kock mettent en page plus de capitalistes maladroits


que de capitalistes triomphants. Frère Jacques en propose un autre exemple :
Edouard Murville, jeune homme de bonne famille, travaille dans une
administration pour 2.000 francs par an. Il épouse Adeline, qui lui apporte 15.000 livres
de rente. Au lieu de vivre heureux à la campagne avec sa femme et sa fille,
Edouard se lance dans les affaires, installe un cabinet à Paris, organise repas et
fêtes pour attirer la confiance des clients potentiels, gagne 12.000 francs en un
jour en servant d'intermédiaire dans la cession d'une maison. Il échafaude alors
des châteaux en Espagne, se voit déjà avec 50.000 francs de rente... et il se ruine.
Ne s'improvise pas « capitaliste » qui veut, tel est l'avertissement de P. de Kock.
L'argent gagné dans les spéculations est toujours sale ; le point de vue
moralisateur l'emporte sur la représentation de la formation de la richesse : c'est là une
différence majeure entre le romanesque de P. de Kock et celui de Balzac. Il est
d'ailleurs significatif que l'on ne trouve guère que des spéculateurs chez le
premier. Un seul capitaliste industriel apparaît, dans Mon voisin Raymond : c'est
le beau-frère du narrateur; il possède une filature qui «lui fait gagner de
l'argent ; son commerce va bien ; il espère dans quelques années pouvoir se retirer
et vivre de son bien» (XXVIII, 382). C'est dire que ce Denneterre a la même
mentalité que les commerçants parisiens. Nous voici loin des « loups-cerviers »
de Balzac. Leurs romans se rejoignent pourtant sur un point essentiel : le désir
d'enrichissement a saisi une partie de la bourgeoisie française. La sauvagerie
anarchique de la course à l'argent désigne un capitalisme non encore stabilisé,
qui n'a pas établi de systèmes de régulation et se fraie des chemins divers. La
société des possédants se partage, chez P. de Kock, en deux catégories : ceux qui
cherchent un enrichissement rapide à tout prix, et ceux qui se contentent de «
placements sûrs » même moyennement rémunérés. Capitalisme « sage » en face
d'un capitalisme effréné, « sauvage ». Le récit romanesque n'insiste jamais
longuement sur les mécanismes financiers de ces deux types de capitalisme ; il en
dit juste ce qui est nécessaire pour faire avancer l'action et situer les rapports
individuels et sociaux. P. de Kock, répétons-le, n'est ni Balzac, ni le Stendhal
de Lucien Leuwen. Mais il a voulu « peindre d'après nature » les mœurs de son
temps ; ce parti pris l'amenait à désigner l'importance de l'argent, les
mécanismes des échanges et de la circulation de la richesse avec ses conséquences sur
les individus et les familles. L'argent, le désir de l'argent ou l'insouciance à son
égard font des victimes ou des sages ; aussi bien que les passions, ils font des
ravages graves. En cela, de Kock est, en 1820-1830 un romancier moderne et
réaliste, autant qu'un romancier « moral ».

La course à l'argent est l'objet d'une condamnation nette ; l'argent dégage


une odeur souvent nauséabonde. Les personnages de capitalistes sont négatifs,
odieux et/ou ridicules ; leur aventure romanesque se termine toujours mal, après
qu'ils ont fait le malheur d'autrui. Après la banqueroute de Blagnard, Deligny
tire la morale de l'histoire :

« Les gens vraiment riches ne sont pas ceux qui veulent le plus le paraître ;
mais celui qui veut faire des dupes dépense l'argent avec profusion ; et pourquoi
le ménagerait-il? ce n'est pas sa fortune qu'il mange, c'est celle des autres [...] Il
brille, il s'amuse avec l'argent d'une pauvre veuve, avec le fruit du travail d'un
artiste, avec les économies d'un modeste commerçant. Ah ! de tels êtres sont cent
fois plus vils, plus méprisables que le voleur de grand chemin qui, du moins, expose
80 Ellen Constans

sa vie en vous demandant votre bourse ; tandis que ces élégants voleurs de salon,
ces impudents banqueroutiers ont l'air de se moquer de ceux qu'ils ruinent et rient
aux dépens des malheureux qu'ils ont faits. » (La Femme, le mari et l'amant, XVI,
285-286).

De Kock dénonce, plus généralement, la société contemporaine parce


qu'elle fait de la fortune et de la réussite les critères principaux d'appréciation
des individus : « ... dans le monde, on ne voit, on ne recherche, on n'aime que
les gens qui ont de l'argent [...] on excuse tous les vices chez celui qui sait les
couvrir d'or [...] et l'on ne pardonnera pas une erreur chez un pauvre diable [...].
Tout cela est triste, mais tout cela est vrai. » (La Laitière de Montfermeil,
XXVIII, 464).
Dans la structuration actantielle des récits, cette condamnation est
maintes fois inscrite. Les lieux de la vie parisienne et provinciale sont hantés de riches
malhonnêtes qui sont fêtés, flattés et honorés selon l'importance vraie ou
supposée de leur fortune. A l'inverse, les jeunes gens prodigues mais honnêtes font
l'expérience de leur solitude, une fois qu'ils sont ruinés. Auguste Dalville est
délaissé par ses anciennes connaissances dont aucune ne veut l'aider à trouver
un emploi. Il en tire une conclusion, qui contribuera à sa conversion à la sagesse :
« Je n'ai jamais si bien connu le monde que depuis que je suis ruiné... Des
parvenus qui se croient tout permis parce qu'ils sont millionnaires ! [...] des
parasites qui vous grugent, des intrigants qui vous ruinent ! et des hommes qui vous
tournent le dos quand vous êtes malheureux » (Ibid., XIX, 359).
Lieux communs que ces considérations ; il est vrai que la « morale » de
ces romans est d'autant plus banale que le discours des personnages ou du
narrateur redouble le sens inscrit dans le récit lui-même. Pour un lectorat populaire
la réduplication est jugée nécessaire : le sens doit être clair et univoque ; c'est
une sorte de loi non-écrite du roman populaire.
Autre lieu commun de cette morale conformiste : l'argent ne fait pas le
bonheur ni le mérite. Les romans de P. de Kock en reviennent toujours là, mais
ils ne sont pas aussi catégoriques, ni aussi simplistes. Dans Monsieur Dupont,
la jeune fille et sa bonne, le narrateur avoue que «si la fortune ne fait pas le
bonheur, il faut convenir au moins qu'elle y contribue beaucoup » (XXX, 447).
Et, à bien considérer l'évolution des intrigues, on s'aperçoit qu'elles confirment
cette maxime : les héros positifs, les jeunes gens prodigues, et la femme qu'ils
aiment se marient au dénouement. Lui, assagi après bien des folies qui l'ont ruiné
ou appauvri, elle, auréolée de vertu par une longue attente et/ou les sacrifices
qu'elle a dû supporter ; ils s'installent dans l'amour et la sécurité enfin trouvés,
dans une aisance modérée mais certaine ; les voilà devenus un couple de bons
bourgeois tranquilles, vivant de leurs rentes ou du fruit du travail du mari. Le
bonheur à l'abri du besoin, Aurea mediocritas : « II faut savoir se contenter de
ce qu'on a ; c'est le meilleur moyen d'être heureux » (La Maison blanche, I, 2).
L'argent ne fait pas le bonheur ; pas davantage les plaisirs qu'il procure.
Le protagoniste de La Femme, le mari et l'amant se l'avoue : « Ce qui me donne
surtout des regrets, c'est de ne m' être pas toujours amusé pour mon argent » (IX,
147). Un personnage de Moustache, qui s'est jeté à corps perdu dans les plaisirs
après avoir reçu un héritage inattendu, déchante rapidement : « C'est singulier...
j'ai de l'argent, de quoi m'amuser et je ne m'amuse plus » (XXII, 429). Bien des
romans de P. de Kock bâtissent leur récit sur ce que l'on pourrait appeler les
dernières aventures du jeune prodigue avant sa conversion à la sagesse, ou encore
la phase ultime du passage de l'oisiveté dorée du jeune homme au bonheur calme
de l'adulte.
L'argent dans les romans de Paul de Kock 81

A l'inverse, pauvreté et bonheur ne sont pas absolument incompatibles.


Autrement dit, on peut être riche et malheureux, pauvre et heureux, à condition
d'avoir le minimum nécessaire pour vivre. Les pauvres font découvrir Les vraies
richesses. Adolphe, la protagoniste de M. Dupont, la jeune fille et sa bonne est
sauvé du suicide par un couple de jeune ouvriers, qui s'aiment ; « [Ils] ne sont
pas riches et ils sont heureux, mais ils sont nés dans cette classe laborieuse où
le travail est un plaisir » (XXIX, 432).
Leur honnêteté et leur bonheur l'encouragent à chercher, lui aussi, un état, parce
que « l'honneur [...] est la seule richesse ». La suite de l'histoire est tout aussi
édifiante : Adolphe hérite plus d'un million de francs d'un oncle parti chercher
fortune aux Indes : il veut partager sa nouvelle richesse avec Charles et Louise
qui refusent ; puis finissent par accepter qu'Adolphe les installe à leur compte
dans un magasin qu'il a acheté à leur intention.
« La fortune n'a jamais été une preuve de mérite ; d'ailleurs la source en
est parfois si méprisable» (Un bon enfant, I, 87). L'opposition, voire
l'antinomie, fortune/mérite revient fréquemment. La notion de « mérite » est liée aux
concepts d'égalité, de « capacités » et de travail socialement utile. Elle s'oppose
à la reconnaissance d'une supériorité qui serait fondée sur la naissance et/ou
sur la fortune. Chez P. de Kock, l'opposition s'opère surtout avec la fortune
(entendue dans les deux sens du terme) :

« Que la fortune est bizarre ! [...] Pourquoi ses dons ne sont-ils pas toujours
la récompense de la vertu, du mérite, des talents? Pourquoi voit-on si souvent
l'honnête homme dans la misère et l'intrigant dans l'opulence ? La femme
vertueuse dans le besoin et la femme galante dans l'abondance ? Le talent à pied et
la médiocrité en carrosse ? Pourquoi ceux que la naissance ou le hasard a rendus
possesseurs de ce qui ferait le bonheur de cent familles emploient-ils si mal leur
superflu, lorsque tant d'honnêtes gens manquent du nécessaire ? Pourquoi les
riches trouvent-ils les moyens d'augmenter sans cesse leur fortune, tandis que
l'artisan laborieux gagne à peine de quoi nourrir ses enfants ? » (Monsieur
Dupont, XXIX, 425-429).

Cette diatribe pathétique ressasse, une fois encore, des lieux communs, y
compris dans l'invocation paradigmatique. Tout homme qui vit d'un travail
honnête est plus méritant, fût-il pauvre, que le riche oisif. C'est la morale de
L 'Homme de la nature et l'homme policé et d'André le Savoyard, en particulier.
Le premier met en scène deux cousins du même âge, Adam, l'homme de la
nature, et Edmond, l'homme policé. Celui-là ne veut suivre que ses instincts et
ses plaisirs : il sombrera dans la crapule et la clochardise. Après une période de
frasques, Edmond comprend qu'il doit travailler et gagner sa vie. Il devient petit
commis de banque ; ses capacités sont rapidement reconnues : « II est si doux
de pouvoir se dire : c'est à mon travail que je dois le bonheur [...] les seuls biens
durables sont ceux que l'on acquiert par son seul mérite. » (XXV, 330) Son père
lui apprendra, à la fin du récit, que sa fortune est suffisante pour qu'il puisse
vivre de ses rentes ; Edmond refuse parce que « l'oisiveté [lui] semble une honte,
tant qu'on est en état de travailler » (XXVII, 361).
André le Savoyard est un des romans les plus moraux de P. de Kock. André
est né dans une famille de montagnards pauvres, honnêtes et bons : son père lui
a appris que la probité, le travail et le courage sont les plus belles des vertus ;
son deuxième père, Bernard le porteur d'eau, lui répète les mêmes leçons.
Lorsqu'il vend son premier tableau (le peintre qui l'a adopté lui a transmis son
talent), il éprouve un grande fierté : « C'est le produit de mon travail, c'est le fruit
de mon talent » (XXXII, 82). Aussi n'est-il pas étonnant de lire, au dénouement,
82 Ellen Constans

la reconnaissance générale du mérite, qui va de pair avec la proclamation de


l'égalité fondamentale des hommes. La bienfaitrice d'André, la comtesse de
Francosnard, ruinée et solitaire, vient vivre en Savoie sous le même toit que la
mère du héros, simple villageoise, en disant : « Les vertus égalisent les rangs et
comblent les distances »(XXIV, 89). De même, des jeunes filles pauvres épousent
des fils de bonne famille : le mariage est la reconnaissance de leur mérite. Suzon,
une paysanne, épouse Gustave, mauvais sujet assagi : Eugène Dorsan épouse
Nicette, la bouquetière {Mon voisin Raymond), Auguste Dalville Denise, la
laitière {La Laitière de Montfermeil). Elles valent beaucoup mieux que les dames
riches, coquettes et dépensières : « Les vertus, la douceur, l'esprit et la beauté
peuvent tenir lieu de naissance et de fortune » {Gustave, XXVI, 329).
Bien des romans de P. de Kock pourraient recevoir comme sous-titre : « Les
épreuves et le triomphe du mérite ». Nous l'avons vu, des lignes directrices s'y
dessinent nettement : la course à la fortune, la dilapidation de l'argent en plaisirs
déceptifs et vains, les risques de déchéance y sont ressassés, tournés en ridicule
ou dénoncés, le mauvais usage de l'argent se retourne contre les personnages, mais
les happy ends sont de retour ou une arrivée dans le havre du juste et du bien. Il
existe une sorte de justice immanente, la morale est sauve. Morale banale, simpliste,
conformiste certes telle que l'enseigne l'idéologie dominante, telle que la
conçoivent les lecteurs populaires. Les romans de Balzac, romans du monde réel disent
que cette morale ne triomphe pas toujours, loin de là ; que c'est l'argent, la
fameuse « pièce de 100 sous » qui gouverne la société et non une Providence
romanesque et morale à la fois. P. de Kock le sait aussi ; ses romans voudraient
néanmoins faire entendre que le mérite l'emporte sur l'argent. Il n'empêche que
tout au long de ces récits gais, l'Argent devient un actant omni-présent et puissant
qui règle les modes d'existence des personnages et le déroulement de leur
existence romanesque. Signe des temps et des mœurs de la France bourgeoise.

(Université de Limoges)

NOTES
Note bibliographique : Nous avons utilisé pour les titres suivants l'édition des « Œuvres» de Paul
de Kock parue chez Barba à partir de 1835 : Gustave (t. 2), Frère Jacques (t. 3), Mon voisin Raymond
(t. 4), M. Dupont, la jeune fille et sa bonne (t. 5), La Laitière de Montfermeil (t. 10), Jean (t. 11),
La Maison blanche (t. 12), La Femme, le mari et l'amant (t. 13), L 'Homme de la nature et l'homme
police (t. 14), Madeleine (t. 16), Un bon enfant (t. 17), Ni jamais ni toujours (t. 21 et 22). Pour les
titres qui suivent, nous avons utilisé l'édition des « Romans populaires illustrés » (livraison à 20
centimes) chez Barba, s.d. -.André le Savoyard, Le Cocu, Sœur Anne, La Pucelle de Belleville. Les
Mémoires de P. de Kock ont paru chez Dentu (1873) en un volume.
(1) Voir le n° 40 de Romantisme, « L'argent » (1983).
(2) Mémoires, ch. II, p. 37.
(3) Arthur, dans Ni jamais ni toujours, 1. 1, ch. II, p. 46 (cf. 1. 1, ch. IX, p. 273) ; et 1. 1, ch. IV, p. 117.
(4) Mémoires, ch. VIII, p. 266. Cf., sur le « but moral », la préface du Cocu.
(5) Voir notre article « A la recherche du peuple dans les romans de P. de Kock », dans la revue
Trames, p.p. l'Université de Limoges (1986).
(6) Comme le signale A. Berkovicius (« Visages du bourgeois dans le roman populaire »,
Romantisme, n° 17-18, 1977), on pourrait composer une longue litanie des fortunes et des rentes de la plupart
des personnages.
(7) 40,
n° Déjà1983,
formulée
p. 88 àpar94.Jean-Claude Nabet et Guy Rosa : « L'argent des Misérables », Romantisme,
(8) La Femme, le mari et l'amant, ch. III, p. 44, et Gustave, ch. X, p. 114.
(9) M. Dupont, la jeune fille et sa bonne, ch. II, p. 21-22.
(10) Les commerçants de P. de Kock ont souvent un fils ou une fille unique ; ce malthusianisme
est significatif de leur idéologie de l'argent.