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Philo 1

LE TRAVAIL
Peut-on souhaiter ne pas travailler ?

Tension : activité pénible/contraignante → désir de ne plus travailler : légitime… Mais projet difficilement réalisable (salaire) Mais le
travail ne m’apporte-t-il qu’un salaire ? Ne sert-il qu’à satisfaire mes besoins ? Moyen de me réaliser ? D’être heureux ?

I. On peut souhaiter ne pas travailler car le travail est source de souffrances et de


contraintes…

1) L’étymologie du mot

travailler → latin populaire : tripaliare (=tourmenter, torturer avec le tripalium)


labeur → latin : labor (=effort, peine, fatigue)

Avant la Chute Après la Chute


cf La Bible de Jérusalem, Genèse
Nature Nourricière Nature Hostile

Oisiveté Travail

Ignorance Connaissance

Nudité (innocence) Vêtement (honte)

Bonheur Malheur

Eternité Mortalité 

cf Michel Foucault, Les mots et les choses, chap 8

Donc travail → répond d’abord à une nécessité vitale ou naturelle (besoins)… Mais peut aussi être vécu comme une
contrainte… (≠ obligation)

Et contraintes sociales liées à :


- organisation du travail
- hiérarchie et au salariat (contraintes patronales)
- échange du fruit du travail (les clients, la demande)

2) La conception du travail dans l’Antiquité grecque (Aristote)

Travail → tâche ingrate, servile par nature

Et double point de vue :


- Fin = satisfaire les besoins, donc renvoie à notre dimension animale (notre corps)
- Moyen = repose d’abord sur l’activité physique (le travail est d’abord travail manuel ≠ intellectuel)

A l’inverse… tâches qui mettent en œuvre nos fins et nos capacités intellectuelles et morales → nobles.
ex : politique (fin : la justice (le bien commun) / moyen : la réflexion et le débat) ;
philosophie + sciences ( fin : la connaissance / moyen : la réflexion).

Travail = activité dégradante donc doit être réservé à des « instruments animés ».

cf Aristote, Politiques, I, chap 4

Mais… Attention (cf Hannah Arendt, Condition de l’homme moderne (1958))


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Le travail n’a-t-il pas aussi une valeur en lui-même? N’est-il pas aussi ce par quoi nous nous réalisons en tant qu’être
humain ?

II. Le travail n’est pas qu’un moyen pénible de « gagner sa vie » : il permet aussi à l’homme
de s’accomplir

1) Le travail est aussi un travail sur soi (dév. de nvelles capacités)

cf Paul Valéry
➥ objection à Aristote : Le travail n’est pas qu’une poïésis, c’est aussi une praxis !

Tous les travaux = acquisition de compétences :


- physiques (apprendre à accomplir un geste précis et adapté = habileté) OU
- intellectuelles (forme de réflexion) OU
- morales (persévérance/courage, modestie, lucidité)

2) Le travail comme moyen d’être heureux ?

cf Pascal et la notion de « divertissement », les Pensées

Travail → une des nombreuses activités humaines que Pascal qualifie de « divertissement »
Ce concept → pas que activités plaisantes ou distrayantes. ethym : divertere (= « se détourner de… »)

• Divertissement :
Définition de « misère » selon Pascal :

- émane d’une contradiction entre conscience et bonheur avoir conscience d’être =


- nous permet de ne plus penser à notre « misère » - mortel
= … et procure donc un certain bonheur - faible (l’H n’est qu’un roseau)
- « sans Dieu » (csq du pêché)

Et malheur existentiel ≠ ponctuel

• Divertissement : nous maintient dans un état d’agitation (importance du désir)

- Nous ne cherchons pas les choses mais la recherche des choses (§ 713)
- Les hommes ne savent pas que c’est la chasse et non la prise qu’ils recherchent (§ 136)
= Ce que les hommes désirent, ce n’est pas l’objet, mais le désir de cet objet (→ caractère autotélique du désir)

ex de divertissement : travail (§ 136: « Donnez-lui tous les matins l’argent qu’il peut gagner chaque jour, à la charge
qu’il ne joue point, vous le rendez malheureux ») ; jeux (§136: « L’homme est si vain (…) que la moindre chose comme le
billard et une balle qu’il pousse, suffisent pour le divertir ») ; dangers de la guerre » (§773: « Rien ne nous plaît que le
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combat mais pas la victoire. ») + d’autres : activités intellectuelles (science, recherche…), sociabilité (fêtes,
conversation…)

• Inefficacité du divertissement :

→ Nous = fondamentalement misérables mais → choix d’oublier que nous le sommes (bonheur négatif)

• Seule sortie possible de cette condition = foi :

… la perspective de la vie éternelle donne sens à notre vie mortelle


… seul l’amour de Dieu peut combler le désir toujours insatisfait → bonheur

+ en peinture, le genre de la Vanité : thématique du divertissement (sablier et bougie éteinte = fuite du temps et
caractère éphémère de toute chose / jeu de cartes, statue, casque guerrier, objets d’art = symboles de
divertissement / crâne = image de la mort qui attend chacun de nous - élément central )

cf Jan Fris (1627-1672), Vanité au casque, à l’Apollon de marbre et au violon.

3) Le travail comme moyen de se réaliser à travers l’œuvre ou l’objet réalisé

3 sens :
- À la lettre : se faire exister réellement sous la forme d’une « chose » (en latin, res, rei)
- Devenir soi-même à travers l’objet qu’on a soi-même produit
- S’épanouir dans l’activité que l’on exerce
= donc goûter à une certaine forme de bonheur ou de contentement…

Mais comment rendre compte du bonheur ou de la satisfaction que nous procure le travail ?

cf Hegel : « L’homme éprouve une satisfaction à se reconnaître dans les choses qu’il a lui-même produites ou
transformées grâce à son travail. » + Esthétique introduction : pour soi ≠ en soi

ex du graffiti : comme activité pratique (agir sur le mur pour en modifier l’origine) // comme objectivation de l’identité
du graffeur (se l’approprier car y apposer sa signature, s’approprier un bien public : pas à nous)

➥ « Ce besoin de modifier les choses extérieures… » (travail = expression de ce besoin « spirituel ») → pas uniquement
nécessité matérielle ou économique

Besoin de se reconnaître soi-même → manifestation dans nos comportements (ex : selfie)


Ainsi → homme = ne se contente pas de modifier les objets extérieurs mais se modifie lui-même → « l’homme ne se
contente pas de rester lui-même tel qu’il est: il se couvre d’ornements (…) pratique des incisions à ses lèvres, à ses
oreilles, il se tatoue (…) un seul but: l’homme ne veut pas rester tel que la nature l’a fait. » (Hegel)

ce besoin = à l’origine de l’art


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ex : le documentaire : Jiro dreams of Sushi (2011)

• Travail = raison d’être :


quête de perfection : donne un sens à son existence.

• Travail = pas simplement une mise en application routinière de règles ou de gestes codifiés :
règles techniques mais → l’expression de son identité ou de sa singularité = liberté créatrice
répétition du geste = pas une répétition à l’identique mais → progrès dans la réalisation de l’acte (amélioration
perpétuelle)
→ on fait mieux en répétant le geste (amélioration objective) et on devient meilleur en le faisant (amélioration
subjective = technique et morale)

• Travail procure à celui qui l’accomplit une satisfaction :


= proportionnelle à la difficulté de la tâche à accomplir et véritable recherche esthétique → Peut-on parler d’ « art » au
sens strict ?

→ Oui si art = technique (savoir-faire, apprentissage, règles) / Difficile à dire si art = entendu au sens « strict » (beaux
arts) (recherche plastique, beauté du geste, plaisir visuel)

Selon Hannah Arendt :


Produit consommable ≠ durabilité de l’œuvre( « Immortalité potentielle de l’œuvre d’art »)
Selon Kant :
Notre jgt repose sur le critère relatif de l’agrément (est-ce que c’est bon?) ≠ universalité du jgt de goût
Jiro est-il un ARTISTE ? N’est-il pas plutôt un formidable technicien ou ARTISAN ?
Selon Alain :
cf le Système des beaux-arts, livre I, chap 7

Question du génie = DUEL :


Kant (Originalité absolue, Exemplarité, Exclusivité esthétique, Caractère inexplicable)
//
Nietzsche ( Le génie est le résultat d’un long et patient travail ≠ inspiration ou facilité naturelle à…, Le génie n’est pas
uniquement « artistique »…, On n’atteint au génie qu’en jugeant sévèrement ses propres productions)

Le travail dans notre société peut-il vraiment source d’épanouissement ? Le projet d’ « être heureux au travail » est-il
vraiment réalisable ? N’est-ce pas une idéologie au service du patronat ?

III. Il est difficile de trouver « souhaitable » de travailler car, dans nos sociétés modernes, le
travail semble incarner une nouvelle forme de servitude…

1) La critique marxiste du travail

a. Le concept de « travail aliéné » dans les Manuscrits de 1844

a.1. concept descriptif : rendre compte des mutations produites par le passage à une nouvelle organisation du travail

➥ mode de production capitaliste → nouvelle organisation du travail (travail manuel ou artisanal = travail mécanisé ou
industrialisé)
➥ division du travail ou travail « rationalisé » (fordisme, taylorisme → efficacité++)

ex : Charlie Chaplin, Les Temps Modernes (1936) L’h se sert-il de la machine ou en est-il asservi ?

→ rapport de l’homme à la machine = rapport d’asservissement. « Dans la manufacture et le métier, l’ouvrier se sert de
son outil ; dans la fabrique, il sert la machine » ( cf Marx, Le Capital, Livre I)

a.2. concept critique : dénoncer la possibilité d’une réalisation / reconnaissance de soi dans le travail (≠ Hegel)
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➥ aliénation (=privé de) et l’impossibilité de se réaliser dans son travail - du latin alius (=ce qui est différent de,
étranger à)

Mais… De quoi le travailleur est-il dépossédé ou privé ?

DUEL
Marx (travail = dépossède l’homme de son essence, prive de sa liberté + homme : dépossédé de l’objet de son travail)
//
Hegel (travail = permet à l’homme de prendre conscience de qu’il est, produit un object qui est réellement « nôtre » +
homme : ne peut modifier la réalité extérieure (dc travailler) s’il n’est pas libre)

b. Critique de l’exploitation du travail

→ organisation d’une société : à travers des rapports de force (différentes classes sociales) qu’on peut ramener à deux
grandes classes, celle des exploitants et celle des exploités. et dernier stade = production / système capitaliste

maître, seigneur esclave, serf,


capitaliste, bourgeois prolétaire

2) Loisirs et consommation

Deux pôles opposés :


temps de travail = temps qu’il est obligatoire de sacrifier à la production de biens et de services
//
temps de loisir = temps « libre »

Mais… le « temps libre » est-il vraiment libre ? Appartient-il vraiment au travailleur ?

a. Le travailleur demeure aliéné dans son temps « libre »

- le temps libre = nécessaire pour retrouver la force de travailler


- ses modalités = pas décidées par les salariés
- permet de dégager du temps pour la consommation des biens produits

b. Le désir de consommer nous rend-il (vraiment) heureux ?

La possibilité de consommer semble donner un sens au travail.


… promesse de bonheur
… promesse de liberté
… devenir soi-même

Société de consommation → nouvelle logique d’aliénation → entretien des désirs insatiables