Vous êtes sur la page 1sur 6

D’ILYA FADEYEVITCH TSION À ÉLIE DE CYON —

D’ÉLIE DE CYON AUX PROTOCOLES DES SAGES DE SION ?

En lisant « Autour du Calvaire, quelques lettres inédites adressées à Mirbeau », étude
de Jean-Claude Delauney et Pierre Michel, parue dans le n° 22 des Cahiers, j’ai rencontré le
nom d’Élie de Cyon, directeur de La Nouvelle Revue, « ancien patron de Mirbeau au Gaulois
» de 1881 à 1882. Ainsi ce personnage avait eu des relations épistolaires avec Octave. Il était
responsable du retard dans la publication du compte rendu du Calvaire par Paul Bourget, qui
aurait dû paraître, dans La Nouvelle Revue, le 15 décembre 1886, et qui sortit finalement le 1 er
janvier de l’année suivante. Le Calvaire est le premier roman publié par Mirbeau sous son
nom et c’est celui qui va le hisser, d’emblée, à sa juste place. Pourquoi avais-je sursauté ?
C’est que, pour moi, Cyon était avant tout un des rédacteurs possibles, voire un des
inspirateurs supposés d’un des plus célèbres faux de l’histoire moderne, Les Protocoles des
Sages de Sion. Ou au moins, selon toute probabilité, celui qui avait exhumé le livre à l’origine
du faux, s’en était inspiré et l’avait plagié, selon la leçon ducassienne (Lautréamont : « Le
plagiat est nécessaire, le progrès l’implique », etc.) contre la politique financière du ministre
russe Witte, sans imaginer l’avenir fantastique de son avatar, car les Protocoles ne sont pas un
ouvrage original, mais un démarquage du Dialogue aux Enfers entre Machiavel et
Montesquieu de l’avocat Maurice Joly, pamphlet contre Napoléon III et le Second Empire.
Je l’avoue, le rôle mystérieux d’Élie de Cyon dans la confection de l’écrit contre-
révolutionnaire et antisémite probablement le plus diffusé au XXe siècle, éclipsait quelque peu
celui qu’il avait tenu en tant que directeur de journaux où Octave Mirbeau avait publié des
articles et en feuilleton Le Calvaire, ce roman qui, édité en volume, provoquerait un fameux
scandale et apporterait à l’auteur une incontestable notoriété. J’avais retenu seulement les
manigances du personnage double, voire triple, quand on pense qu’il s’agissait d’un
scientifique réputé en son temps, d’un publiciste féru d’économie et d’ingénirrie financière,
mais aussi d’un agent tsariste en France, davantage que le reste, c’est-à-dire son influence
dans la presse française de la fin du XIX e siècle, qui devrait être étudiée de près. Néanmoins,
je ne tenais pas ce reste pour négligeable. Au contraire, il rendait le personnage encore plus
complexe et plus retors à cerner exactement.
Juif lituanien, né en 1843 à Telsch, gouvernorat de Kaunas, Lituanie, alors province de
l’empire russe, Ilya Fadeyevitch Tsion étudia à Varsovie et Kiev. À 19 ans, il quitta
l’université de Kiev pour celle de Berlin. Intéressé par le socialisme, il assista à de
nombreuses réunions qui opposaient le chef socialiste Ferdinand Lassalle à son adversaire
libéral Hemann Schülze-Delitsch. Devenu rapidement un disciple de Lassalle, il l’abandonna
presque aussi vite en constatant à quel point le révolutionnaire allemand se moquait comme
d’une guigne du sort des ouvriers. Venu à Genève pour se marier, le théoricien de la « loi
d’airain des salaires » mourut en duel en 1864. Cyon termina ses études de médecine et
rentra en Russie où, à Saint-Pétersbourg, il fut reçu docteur en médecine à 22 ans. Il prit un
poste de professeur de physiologie à l’Académie de médecine militaire. Un de ses élèves les
plus connus fut Ivan Petrovitch Pavlov, de quelques années son cadet. Ayant abandonné le
socialisme, par arrivisme ou conviction, Cyon se rallia à l’autocratie et se convertit à
l’orthodoxie. Son projet d’entrer à l’Académie des sciences échoua, malgré l’influence de son
parrain en orthodoxie, le journaliste néo-conservateur Mikhaïl Nikiforovitch Katkov, et la
notoriété de ses importants travaux de physiologie. Cependant, il est anobli et fait conseiller
d’État par le tsar Alexandre II. Puis, appelé à Paris par Claude Bernard vers 1875, il travaille
dans son laboratoire. D’une versatilité à toute épreuve, il étudia à Paris l’économie politique
et les finances. Il ajouta une particule à son nom francisé, se faisant appeler « de » Cyon, et
fut nommé correspondant du journal Moskovskïïa Viedomosti. En Allemagne, il publia ses
travaux scientifiques sous le nom d’Elias von Cyon. En 1881-1882, Arthur Meyer ayant été
évincé du Gaulois en mars 1881, Cyon prit la direction de la publication de référence de
l’aristocratie et devint de fait le patron d’Octave Mirbeau. Selon la volonté des nouveaux
propriétaires (la Banque Parisienne), Cyon fit du Gaulois un organe républicain modéré. Mais
en 1882, Meyer reprit le journal, qui redevint royaliste et conservateur. En 1880, Le Gaulois
encore sous la direction de Meyer, Mirbeau s’était un peu moqué de Juliette Adam, laquelle
ne s’en formalisa pas. Elle ne lui en voulut pas davantage lorsqu’il se gaussa de son roman,
Un rêve sur le divin, publié en 1888, « bijou philosophique » selon l’occultiste Papus.
En peu d’années, Cyon occupe une place enviable dans le milieu journalistique
parisien. Comment s’y était-il pris pour succéder à Arthur Meyer et devenir le bras droit de
Juliette Adam ? Mirbeau connaissait-il son passé scientifique ? Le sait-il très capé en affaires
financières dans le même temps où lui-même est coulissier à la Bourse ? En tout cas, il
s’adresse à lui avec la plus entière déférence lorsque, apprenant qu’il a été nommé directeur
de La Nouvelle Revue, il lui demande d’accepter de publier le chapitre du Calvaire abandonné
à la demande pressante et très motivée de Juliette Adam. Ce chapitre sur la guerre de 1870,
qui révulsait tellement la pauvre Juliette, républicaine, patriote et antiallemande (voir sa lettre
à Mirbeau du 5 août (Cahiers O.M., n° 22, p. 98). La châtelaine de Gif prêchait sans cesse
pour une alliance franco-russe, que Bismarck tentait par tous les moyens d’empêcher. Malgré
les objurgations de Mirbeau : « Je vous supplie, chère Madame, de ne pas vous arrêter à de
certaines expressions de franchise, à des brutalités indispensables, qui ne sont en réalité que
des excès de tendresse… » (2 août 1886), elle ne reviendra pas sur sa décision, d’où la
tentative de fléchir Cyon. Mais Juliette Adam restant la vraie patronne de La Nouvelle Revue,
malgré ce que crut un moment notre romancier, Cyon ne se donna pas la peine de lui répondre
ou, comme le note Pierre Michel, se contenta de répondre « par la négative ». Naturellement,
Mirbeau continua ses relations avec le puissant personnage, dont l’ambition n’était pas de
remplacer Juliette Adam.
Au reste, Cyon paraît avoir été un agent d’influence placé auprès d’elle par une coterie
pétersbourgeoise qui promeut l’alliance franco-russe auprès des Français. Mais tout en étant
acculturé, écrivant du reste en français, le personnage agit d’abord dans l’intérêt de la Russie,
ensuite de celui de la France. Rien ne serait aussi dangereux pour la France que l’entente entre
les empereurs de Russie, d’Allemagne et d’Autriche-Hongrie perdure. En 1886/87, Cyon est
pleinement investi dans la mission de faire de la France le principal investisseur en Russie. Si
bien qu’il ne se met guère en frais pour Mirbeau, qui maintient encore quelque temps une
correspondance avec lui. L’entretenant de sa crainte de l’influenza (la grippe), Mirbeau reçoit
le conseil suivant : attraper l’influenza pour être protégé du choléra qui sévit dans le Midi où
notre romancier compte se rendre. C’est le conseil du médecin que Cyon a été, ce qui tendrait
à prouver que Mirbeau n’était pas sans connaître une partie de son passé professionnel du côté
de la médecine. Ceci ressort de la Correspondance générale, et elle ne nous permet pas
actuellement d’en apprendre plus sur la relation entre les deux hommes. Ce qui a pu les
éloigner peut-être, c’est l’alliance franco-russe dont Cyon est un ardent promoteur, tandis que
Mirbeau la condamne tout en se plaignant d’être empêché de s’exprimer sur cette question
dans la presse.
En 1887, Cyon est nommé délégué du ministère des Finances russes à Paris et il finit
par quitter la direction de La Nouvelle Revue parce que son mentor, Katkov, le lui a demandé,
tout en continuant sa collaboration. On peut penser qu’il présenta moins d’intérêt pour
Mirbeau. Il faut donc retourner maintenant à l’ouvrage fondamental qui nous dévoile l’aspect
caché de la carrière de Cyon en France. Il s’agit d’un livre de plus de 700 pages,
L’Apocalypse de notre temps, sous titré « Les dessous de la propagande allemande d’après des
documents inédits », paru en 1939 aux éditions Gallimard. Son auteur est Henri Rollin (1885-
1955), ancien officier de marine et sans doute membre des services secrets français. Féru
d’histoire et de politique internationale, entré au journal Le Temps dès 1920, il y écrit jusqu’à
la Deuxième guerre mondiale. Devenu un spécialiste de la Russie, il publie La Révolution
russe, en 1931. L’Apocalypse de notre temps, imprimé à la fin de septembre 1939, sera saisi
par les Allemands en août 1940. Le livre raconte en détail les différentes étapes de la
fabrication des Protocoles des Sages de Sion et décrit aussi toutes les manœuvres de la
diplomatie secrète depuis la fin du XIXe siècle jusqu’en 1939, passant en revue ce que son
auteur nomme les « apocryphes politiques », et ils furent nombreux. Les responsabilités des
nazis et des fascistes étant mises en lumière, les autorités d’occupation devaient logiquement
le supprimer. Étudiant les livres et les articles de Cyon parus dans les années 1890, Rollin en
arrive à la conclusion suivante : « Si l’on passe, écrit-il, des conceptions économiques et
financières aux idées politiques de l’auteur des Protocoles, il faut constater qu’elles étaient
précisément celles de Cyon. Pour celui-ci, l’autocratie était la “force”, la “raison d’être” de
la Russie, et il écrivait en 1890 dans La Nouvelle Revue :“Le premier Romanov qui, dans un
jour de malheur, consentira à abandonner la plus petite partie de son pouvoir autocratique
commettra une trahison envers sa race et envers la Russie, dont l’existence nationale se
trouvera bientôt compromise. » Cyon fait l’apologie de la Russie tsariste et de son
gouvernement autocratique dans son ouvrage paru en français, La Russie contemporaine, les
principes de l’autocratie, la France et la Russie, la question des Juifs. Il prévoit que, dans un
siècle, resteront seuls debout le Kremlin et le Vatican, puissances incarnant l’une l’orthodoxie,
l’autre le catholicisme. Dans Quinze ans de République, il s’en prend à la franc-maçonnerie.
C’est dans un chapitre de vingt pages, intitulé « Cyon ou la police russe ? », que Rollin
s’interroge sur la responsabilité de l’auteur de La Russie contemporaine dans la fabrication du
faux antisémite. Mais aussi convaincants que paraissent ses exemples et ses citations, il ne
s’arrête pas en route. Cyon professait des vues politiques identiques à celles que l’on
retrouvera plus tard dans les célèbres Protocoles. S’il ne les a pas rédigés lui-même, il a
montré, dans ses nombreux écrits, qu’il connaissait bien les Dialogues aux Enfers de Joly,
auxquels il a ajouté ses propres idées et critiques, par exemple du marxisme et du darwinisme
appliqué à la société, dont Joly n’a pas parlé. Cyon s’en prend aussi à la finance
internationale, comme on le voit dans l’extrait de cette lettre envoyée à Édouard Drumont,
dont il était un lecteur attentif : « Nos deux pays [la Russie et la France] ne constituent qu’un
simple jouet entre les mains du capital international, c’est-à-dire des juifs Rothschild,
Mendelssohn, Ephrussi, Bleichröder et consorts, ayant pour plénipotentiaire à Pétersbourg
Rothstein, dont Witte est le valet ». Cyon critique encore l’expansion de l’alcoolisme en
Russie, dont il tient le ministre Serge Iouliévitch Witte pour responsable, l’État s’étant arrogé
le monopole de l’alcool, ainsi que de l’introduction de l’étalon-or.
L’enquête de Rollin est longue, touffue, extrêmement fouillée, et aux écrits de Cyon en
succèdent d’autres, car la publication d’ouvrages fabriqués et marqués par l’antisémitisme et
la critique du libéralisme sous toutes ses formes est foisonnante dans la dernière décennie du
XIXe siècle. Les plagiats aussi, Drumont se déclarant très amusé par eux et ne négligeant pas
lui-même d’en écrire. La toute première édition des Protocoles a vu le jour en Russie, en
1897, la même année que la tenue du premier congrès sioniste à Bâle. Elle a été tirée par des
moyens rudimentaires. C’est la même année que l’Okhrana a fait cambrioler la villa de Cyon,
à Territet, au bord du Léman, en Suisse, et qu’on lui a dérobé ses papiers personnels, ses écrits
et ses documents, dont faisait également partie l’ouvrage de Maurice Joly. Le vol a été
ordonné par Piotr Ivanovitch Ratchkovski, chef de l’agence de l’Okhrana en Occident, installé
à Paris, au 24, rue de Grenelle, siège de l’ambassade de Russie. Pour Rollin, Ratchkovski,
fabricant compulsif de faux documents et manipulateur hors pair, expert en diplomatie
parallèle, est probablement le véritable maître d’œuvre des Protocoles. Défenseur fanatique
de l’autocratie et de l’alliance franco-russe à laquelle il avait œuvré, il était, en outre,
passionnément antisémite. En 1903 sort en Russie la véritable édition imprimée des
Protocoles. D’après Rollin, sa notoriété est infime et le livre demeure inconnu hors des
frontières de l’Empire. C’est après le massacre de la famille impériale, en 1918, qu’il devient
la bible des armées blanches et se répand jusqu’au Japon. (On l’a retrouvé parmi les livres
ayant appartenu à l’impératrice Alexandra Féodorovna, qu’elle avait emportés à
Ekaterinenbourg, dans la Maison Ipatiev où elle fut tuée. Les Protocoles étaient imprimés
dans l’ouvrage du mystique russe Serge Nilus, Le Grand dans le petit.) À la fin de 1919, les
Protocoles, traduits en allemand et publiés à Berlin, connurent une diffusion rapide, des
tirages faramineux, et se répandirent dans tous les pays, où personne ne mit en doute leur
authenticité. Ils paraissaient, en effet, prophétiques : en quelques années trois empires
n’avaient-ils pas disparu ? Des dirigeants de premier plan croyaient en la réalité d’un complot
mondial : Guillaume II, Nicolas II, Witte, Ludendorff, Koltchak, Winston Churchill et bien
d’autres. La première révélation de la démystification eut lieu en 1921, dans le Times. Elle fut
due au correspondant de ce journal à Istanbul. Le journaliste anglais Philip Graves, grâce à un
ancien « monarchiste constitutionnel » russe réfugié dans la capitale ottomane et qui mit la
main, par le plus grand des hasards, sur le Dialogue aux Enfers de Maurice Joly, constata sa
ressemblance étonnante avec les Protocoles des Sages de Sion. La source qui fournit
opportunément le livre – publié à Bruxelles en 1865 – de Maurice Joly, était un ancien agent
de l’Okhrana replié à Istanbul après la Révolution russe. Invention de Philip Graves ou de son
informateur ? Qu’importe ! Graves a pu comparer le livre de Joly et l’ouvrage antisémite, ce
qui lui a permis de conclure que les Protocoles étaient un faux. Le Times, un an auparavant,
avait écrit tout le contraire : les auteurs des Protocoles étaient vraiment des Juifs puissants et
mystérieux, membres d’un centre de conspiration au niveau mondial. Sans revenir sur sa
crédulité, le journal révèle cette fois la réalité de la supercherie, ce qui n’empêche pas le
pamphlet de continuer sa carrière. Car du « Péril juif » (The Jewish Peril ) dénoncé par le
Times en 1920, qui imposerait la pax judaica au monde entier, à la nouvelle impulsion donnée
par l’avènement de Hitler en Allemagne, les traductions et les éditions se sont multipliées.
D’autre part, certains journalistes s’inspireront des Protocoles pour signer des articles
retentissants. Le tout jeune Georges Simenon (18 ans) sera l’un d’eux. Il publiera, de juin à
octobre 1921, le Péril juif, série de dix-sept articles, dans une feuille catholique belge, La
Gazette de Liège. Hitler, bien entendu, a été un lecteur passionné de l’ouvrage et il s’en est
particulièrement imprégné au point d’écrire dans Mein Kampf : « Il est indifférent de savoir
quel cerveau juif a conçu ces révélations : ce qui est décisif, c’est qu’elles mettent au jour,
avec une précision qui fait frissonner, le caractère et l’activité du peuple juif et, avec toutes
leurs ramifications, les buts derniers auxquels il tend. » L’industriel américain Henry Ford a
été le grand diffuseur de l’ouvrage apocalyptique aux États-Unis. Et ce dès 1920. Il ne s’en
désolidarisa qu’en 1927, affirmant avoir été trompé par son entourage. L’ouvrage a été traduit
dans les principales langues du monde. Il est encore publié en arabe aujourd’hui. Dès la
Révolution russe, ce sont les ennemis des Bolcheviks qui ont imprimé les Protocoles des
Sages de Sion. Le revirement du Times en 1921 n’y a rien changé.
Travaillant à la mise en lumière du rôle possible d’Élie de Cyon dans la naissance des
Protocoles, Rollin avance prudemment ses hypothèses. Il va même jusqu’à suggérer que
l’ouvrage a pu être fabriqué dans le but de discréditer l’ancien directeur du Gaulois et de La
Nouvelle Revue, ce qui est fort possible après tout, Ratchkovski, chef de l’Okhrana à Paris,
étant son ennemi juré. N’oublions pas que Juliette Adam avait publié en 1886, dans La
Nouvelle Revue, sous le pseudonyme de « comte Vasili », un ouvrage fort critique envers le
régime du tsar Alexandre, qui s’intitulait La Société de Saint-Pétersbourg, ouvrage que l’on
crut en Russie être de la plume de Cyon. Les comptes se réglaient beaucoup par les écrits et le
faux et l’usage de faux étaient préconisés. Ce qui n’empêchait pas, bien sûr, du côté des
différentes polices politiques, le vol, la provocation, les attentats dirigés et les assassinats.
Cyon publia beaucoup dans La Nouvelle Revue sur Witte et son prédécesseur et fournit
de la documentation à Drumont dans le même sens. Il faisait flèche de tout bois. Non
seulement il intervint dans la querelle de la « question juive » en Russie, se montrant à cette
occasion très modéré, prônant l’assimilation, mais il accusa son propre ministre
Vichnégradski de corruption. Les preuves apportées contraignirent le ministre à la démission.
Witte, son adjoint, lui succéda. Cyon continua la lutte dans une atmosphère empoisonnée par
l’affaire du canal de Panama. Mais, en 1897, après le cambriolage de sa villa Mont-Riant, il
jugea plus prudent de se cantonner à des études philosophiques et scientifiques. À l’été 1895,
déjà, il avait été déchu de la nationalité russe et avait senti l’étau se refermer sur lui. Dans son
article paru dans La Nouvelle Revue, « Les Finances russes et l’épargne française », il écrivit :
« Depuis plus d’un an, les documents les plus graves sont déposés en lieu sûr et, si je venais à
disparaître, ces documents seraient le lendemain rendus publics et en même temps soumis au
tsar. »
Cet avertissement délivré, il se retira sous sa tente et se fit sans tarder naturaliser
Français. Converti de longue date à l’orthodoxie, il s’intéressait de près au catholicisme, en
qui il voyait le religion de l’ordre par excellence à l’usage des pays de l’ouest et du sud de
l’Europe, les peuples slaves adorant leur Dieu dans les canons de la religion des saints Cyrille
et Méthode. L’espérance en une vie dans l’au-delà permet aux peuples de se résigner plus
facilement aux inégalités dans le présent. C’était en cela que l’opposition des francs-maçons
aux dogmes catholiques lui semblait détestable. De même était-il contre le darwinisme social
– il acceptait, bien sûr, le darwinisme scientifique –, qu’il confondait avec la lutte des classes.
Toujours est-il qu’il renonça à intervenir dans la politique russe. En 1899, Juliette Adam, son
plus ferme soutien, abandonna la direction de La Nouvelle Revue au profit de Pierre-
Barthélémy Gheusi, personnalité en vue de la IIIe république. Nouvelle preuve des relations
entre Le Gaulois et La Nouvelle Revue, Gheusi dirigea aussi « Le Gaulois du dimanche »,
supplément littéraire du Gaulois et devint, quelques années plus tard, le directeur de l’Opéra-
Comique, poste dont Clemenceau réussira à le démettre. Après le départ de Juliette Adam, à
Cyon succéda un autre Russe. Ce fut Manouilov, un agent de l’Okhrana, qui informa les
lecteurs français des événements en Russie.
Dans ce climat délétère, qui va du scandale de Panama à l’affaire Dreyfus, les
affrontements internationaux entre les grandes puissances se répercutant sur la presse
parisienne, provoquant mille intrigues, surtout pendant la préparation laborieuse de l’alliance
franco-russe et de la foire d’empoigne autour des emprunts russes, Octave Mirbeau eut bien
du mérite de ne pas retourner à ses anciens errements. De la publication du Calvaire au
Journal d’une femme de chambre, où Joseph lit La Libre Parole, Mirbeau ne cessa de mettre
de la distance entre lui et sa jeunesse antisémite. Et on peut estimer qu’il l’avait totalement
répudiée lorsqu’il rompit des lances en faveur de l’Anarchie, de Zola et de Dreyfus. Un des
rares exemples, avec Zola, parmi les écrivains de ce temps, d’une rédemption réussie.
Physiologiste et philosophe distingué, Élie de Cyon, désormais rangé de la politique et
des intrigues financières, publia, chez Alcan, en 1910, Dieu et Science, « Essais de
psychologie des sciences ». Il y précisait ses idées sur « les fonctions sensorielles supérieures
(I°et V° partie) ; l’Évolutionnisme (III° partie) ; les rapports entre la Science, la Religion, la
Morale (IV° partie). Ces différentes études résultent, à la vérité, d’une même préoccupation :
établir une philosophie, une weltanschauung, non seulement conforme aux sciences, mais
basée sur les sciences, et spécialement les sciences naturelles. » (R. Feys, Revue
philosophique de Louvain, 1910). Il veut rapprocher la science et la religion et souhaite, en
philosophie, un retour à Leibniz, parce que son système spiritualiste lui paraît le plus
compatible avec l’esprit scientifique moderne.
En lui, le philosophe et l’homme de science avaient congédié le publiciste qu’il avait
passionnément été pendant trente ans, publiant livres, brochures et articles sur la politique
russe, la « question juive », le nihilisme, l’anarchie, et d’autres sujets qui lui tenaient à cœur,
dont la puissance de la finance internationale n’était pas le moindre. Retiré à Paris, il vivait
dans une certaine aisance. Le ministre des Finances Witte assura, dans ses mémoires, que
Cyon avait reçu 200 000 francs du groupe Hoskier, vraie raison de sa démission en tant que
délégué du ministère à Paris. Il entretenait en outre de bonnes relations avec la maison
Rothschild et, au plus fort de sa lutte contre Witte, il fut administrateur de plusieurs société
belges travaillant en Russie. Il mourut en 1912 et fut presque immédiatement oublié, sauf
pour ce qui concerne ses travaux scientifiques, jusqu’à ce que Henri Rollin en fît un des
personnages essentiels de L’Apocalypse de notre temps.
Cyon peut nous paraître extravagant aujourd’hui, parce qu’il nageait dans des eaux si
troubles qu’il est impossible de savoir, malgré cette volumineuse et magistrale étude, s’il fut
vraiment et complètement à l’origine des Protocoles des Sages de Sion autrement que comme
victime collatérale des machinations policières de Ratchkovski. Pris dans le tourbillon des
luttes intestines au sein de l’appareil d’État impérial, Cyon, ce défenseur intransigeant de
l’autocratie russe et de la religion orthodoxe, qui servit Alexandre II et Alexandre III, apporta,
ne fût-ce qu’en tant que documentaliste involontaire, de quoi nourrir la paranoïa de Nicolas II,
dernier tsar de toutes les Russies. Nicolas II prit, en effet, la tête de la première croisade «
contre le péril révolutionnaire judéo-maçonnique. Trente ans avant que l’Allemagne, l’Italie,
le Japon ne fissent alliance contre l’U.R.S.S. et les démocraties occidentales sous le masque
du pacte anti-Komintern, le tsar avait prescrit à son ministre des affaires étrangères de jeter
les bases d’une nouvelle Sainte-Alliance destinée à combattre les révolutionnaires, et surtout
les juifs » (Henri Rollin). Nicolas II, tsar antisémite et organisateur des centuries noires,
compagnies qui se livraient à des pogromes contre les Juifs russes, et Alexandra Féodorovna
(princesse de Hesse-Darmstadt), qui introduisit la svastika en Russie – elle la portait sur elle
comme un bijou porte-bonheur –, femme illuminée, qui fut sous la coupe de trois mages
successifs, les Français Papus (Dr Encausse) et Philippe, puis Raspoutine, ce couple impérial
est présenté à présent comme un duo de saints martyrs par l’historiographie médiatique.
Disparu six ans avant les souverains russes, Élie de Cyon, surtout après la Révolution
de 1905 et la défaite de la Russie impériale contre le Japon, ne put qu’assister de loin, en
spectateur impuissant, à l’absolu déclin de l’autocratie. Umberto Eco a fait en 2010 de son
ennemi Ratchkovski un des personnages de son roman, Le Cimetière de Prague. Cyon eût été
digne d’y figurer aussi. D’autant qu’Eco s’autorise de la fiction pour donner à son personnage
imaginaire, l’Italien Simonini, la paternité des Protocoles des Sages de Sion.
Maxime BENOÎT-JEANNIN

Bibliographie :
* Henri Rollin, L’Apocalypse de notre temps, Éditions Allia, Paris, 1991 ;
* Maurice Joly, Dialogue aux Enfers entre Machiavel et Montesquieu, Éditions Allia,
Paris,1987 ;
* Pierre Michel & Jean-François Nivet, Octave Mirbeau, l’imprécateur au cœur fidèle,
Librairie Séguier, Paris, 1990 ;
* Octave Mirbeau, Correspondance générale, présentée par Pierre Michel, T. I et II, L’Âge
d’homme, Lausanne, 2002 et 2005 ;
* Yannick Lemarié et Pirre Michel, s. d., Dictionnaire Octave Mirbeau, Éditions l’Âge
d’homme, Lausanne, 2011 ;
* Jacques-Charles Lemaire, Simenon, jeune journaliste, Éditions Complexe, Bruxelles, 2003.