LA GUERRE DE 1870

VUE PAR MIRBEAU ET PAR DARIEN

Deux pacifistes, deux antimilitaristes : Octave Mirbeau (1848-1917) et Georges Darien
(1862-1921), chacun à sa façon, racontent leur vision de la guerre qui mit aux prises la France et la
Prusse1.
Darien fait comprendre que, dans certains milieux, le déclenchement de la guerre de 1870 est
accueilli avec enthousiasme. Les revanchards se réjouissent à grand renfort de rappels historiques. Et
cette fièvre est contagieuse : le narrateur reconnaît que « les idées guerrières tourbillonnent dans son
cerveau comme des papillons rouges enfermés dans une boîte ».
Mirbeau dénonce l’incurie de l’État et de son Armée. Il s’agira pour lui de faire comprendre
que la défaite de l’armée impériale, en 1870, était inéluctable. Mirbeau ne se montre pas plus tendre
envers l’Armée de la « République ». République honnie que les nobles désignent sous
l’euphémisme de « pouvoir actuel », mais qu’ils s’autorisent cependant à servir – uniquement dans
l’armée et dans la diplomatie. Passer du temps de paix au temps de guerre signifie, pour l’Armée,
une amplification de ses tares originelles. Il y a encore de beaux jours pour l’alliance du sabre et du
goupillon et pour... Alfred Dreyfus !
Darien fait dire au père Merlin : « Mais le patriotisme de première classe, le patriotisme
extra, le fin et le râpé », c’est le patriotisme de Gambetta.(BC, p. 277). Et une « fierté de théâtre, et
des phrases creuses [...] [alors qu’on] ne peut aboutir qu’à une chute plus irrémédiable, après des
tueries inutiles, des boucheries idiotes, des carnages imbéciles. » (BC, p. 277) Rythme ternaire.
Ironie : « J’espère bien lui voir une statue avant ma mort. »
Mirbeau nous fait pénétrer dans un monstrueux univers kafkaïen et ubuesque à la fois. On
fera attendre sur le quai de la gare, la nuit, sous la pluie « lente et froide » (C). Cette armée n’a pas
plus de stratégie que de tactique ; « Douze jours », « aujourd’hui à droite, demain à gauche », pour
faire avancer les recrues (de fatigue) de « 40 kilomètres » et les faire reculer d’autant. On fait tourner
en rond le bétail humain. Le brassage, l’amalgame, tant prôné par les culottes de peau aboutit, en fait,
à une dégradante promiscuité bien propre à produire, par mimétisme, des moutons de Panurge.
Certains, comme Sébastien, ne peuvent « se faire à l’idée d’un homme courant sur la sur la bouche
d’un canon, ou tendant sa poitrine aux baïonnettes, sans savoir ce qui les pousse » (SR, p. 1057).
Sébastien, terrassé par les fatigues et les privations journalières, se laisse gagner par « la folie
ambiante de démoralisation », se trouve « entraîné » par une « force aveugle » qui se substitue « à
son intelligence, à sa sensibilité, à sa volonté » (SR, p. 1064). Il en arrive à oublier les siens. Objectif
atteint. Mais fondre l’individu dans la masse peut réserver bien des surprises : « Que deviennent les
plans des stratèges, les combinaisons des états-majors devant cette force plus forte que le canon,
plus imprévue que le secret des tactiques ennemies : l’impression d’une foule, sa mobilité, sa
nervosité, ses enthousiasmes subits et ses affolements soudains2 ? »

1 Georges Darien, Bas les cœurs !, Jean-Jacques Pauvert, 1957 (abréviation : BC). Octave Mirbeau : Le Calvaire
(abréviation : C) et Sébastien Roch (abréviation : SR), in Les romans autobiographiques, Mercure de France, 1991.

2 Mirbeau, Combats politiques, Séguier, pp. 90-91.
1
D’ailleurs, loin de favoriser la solidarité et la fraternité, comme on le prétend, cette
juxtaposition de gens sans affinités favorise l’égoïsme « féroce » (« chacun ne songe qu’à soi » (C, p.
53), le seul moteur de la masse de ces soldats « déguenillés, harassés, farouches » (C, p. 53. Rythme
ternaire), « roulés » à travers la campagne. « Vainement, [Sébastien] essaya de s’approcher d’un feu,
qu’entouraient dix rangées d’hommes [...] On le repoussa durement » (SR, p. 1064). Il y eut « des
rixes sanglantes pour un pot de rillettes » (C, p. 55).
L’action psychologique, ou ce qui en tenait lieu à l’époque, fait naître, sur un terrain bien
préparé par l’École et la Famille, des sentiments de vengeance ou de revanche : les récits des
« batailles perdues » plongent les bidasses dans « l’ivresse », quand ce ne sont pas les propos
belliqueux péchant par un excès d’optimisme : « Peut-être qu’à l’heure qu’il est, nous avons déjà
franchi le Rhin ! Nous allons mener cette bataille rondement, va !... D’abord, la Prusse ! qu’est-ce
que c’est ? Ce n’est pas un peuple, ce que j’appelle... ça n’est rien du tout ! » (SR, p. 1059).
Toutefois, contrairement au narrateur de Bas les cœurs !, Jean Mintié sait raison garder et son
euphorie ne se traduit pas, au niveau idéologique, par l’adoption du slogan : « La patrie est
menacée ». « Malgré l’habitude, malgré l’éducation, je ne sens pas du tout l’héroïsme militaire
comme une vertu, je le sens comme une variété plus dangereuse et autrement désolante du
banditisme et de l’assassinat. » (SR, p. 1057) L’inanité du slogan cité saute aux yeux, Mirbeau
juxtaposant, d’une manière significative, « les chants de Marseillaise » et « les refrains obscènes »,
comme si patriotisme et pornographie étaient synonymes, les deux faisant appel aux plus bas
instincts.
École du vice et de la paresse : les futurs héros consacrent beaucoup de temps à “coincer la
bulle”, même s’ils occupent un avant-poste (« les hommes ne faisaient rien, sinon qu’ils flânaient,
buvaient et dormaient. » (C, p. 81) ou couraient les bistrots et les bordels. Ils excellent dans la prise
d’assaut... des cabarets (cf. p. 71). Un tropisme semble diriger leurs pas vers les cabarets où ils se
répandent (comme un « mal répand la terreur »).
À grand renfort de références héroïques (C, p. 74), l’état-major est toujours prêt à transformer
une défaite en victoire ou à minimiser les pertes : « Les Prussiens étaient plus de cent mille, toute
une armée. Eux [les mobiles], deux mille à peine, sans cavaliers et sans canons. » (C, p. 81) On fera
attendre sur le quai de la gare. À cette maladie honteuse de l’armée que constitue l’attente
interminable et indéfinie, s’ajoute l’ignorance concernant la suite qui sera donnée à cette
immobilisation. Et ce sera dans la plus grande confusion que la troupe, à l’appel du clairon, remettra
« sac au dos et fusil sur l’épaule » (C, p. 62) pour obéir au « contrordre ». Cet immobilisme
ambulant (et déambulatoire) a de quoi faire retomber l’enthousiasme. La marche en avant (et en
arrière) ressemble à la retraite anticipée d’une « armée vaincue, hachée par les charges de cavalerie,
précipitée dans le délire des bousculades, le vertige des sauve qui peut » (C, p. 53).
Le narrateur de Bas les cœurs ! insiste sur l’atmosphère qui règne en France après l’annonce
de la déclaration de guerre : chauvinisme et xénophobie. Mirbeau n’est pas en reste : « Une partie de
la journée, j’ai rôdé dans le bourg. Les esprits sont surexcités. Chacun se tient sur le pas des portes
commentant la nouvelle [de la déclaration de guerre]. La plupart ignorent le peuple que nous allons
combattre : j’entends des phrases comme celles-ci : c’est y cor des Russes ou ben des Anglais qui
nous en veulent ? » Une chose est sûre : c’est l’autre qui nous en veut.
À l’élève qui lui demande : « Est-ce qu’on va se battre bientôt, monsieur ? », Beaudrain,
professeur du lycée qui vient donner les leçons quotidiennes au jeune narrateur, répond avec la
« suffisance » (emploi de « naturellement » pour désigner ce qui n’est pas évident) de M. Je-sais-
2
tout : « Pas avant quelques jours ». Il tient ces “informations” – qui s’apparentent au “rapport des
chiottes” – d’un capitaine d’artillerie. « – Alors, nous allons passer le Rhin ? – Naturellement. Il est
nécessaire de franchir ce fleuve pour envahir la Prusse » (BC, p. 7-8). Le professeur poursuit :
« Nous avons 1813 et 1815 à venger. » L’élève se souvient : « Après Waterloo [...] Quand Napoléon
a été battu ?... » Le « maître » s’insurge : « - Napoléon n’a pas été vaincu. Il a été trahi. » Comme
on le voit, l’optimisme béat n’a d’égal que l’affirmation gratuite.
Le père du narrateur est soulagé que la guerre ait été enfin déclarée : « Ça y est et ce n’est
vraiment pas trop tôt. Canailles de Prussiens commençaient à nous échauffer les oreilles [...]. Avant
un mois nous serons à Berlin. » Le Figaro titre : « La Guerre », titre flamboyant, selon le narrateur,
qui se laisse gagner par la vague belliciste.
Le narrateur attend pendant une bonne heure. Les « grandes personnes » n’ont parlé de rien
de ce qui se rapporte à la guerre. Seules les femmes ont parlé de la guerre, l’une pour dire que c’était
bien « embêtant », l’autre pour affirmer que c’est bien « malheureux » (p. 16). Protestation timide de
femmes qui ne bénéficient pas de liberté d’expression ni d’information : « Quand j’en aurai une
[femme], je ne lui permettrai de lire que les faits-divers, dans mon journal. » Différence de taille (il
faut dire que Darien insère son récit dans un milieu familial) : Mirbeau note que, « en général, on est
consterné et triste, mais résigné. » (C, p. 755). Ce qui n’empêche pas une « bande de jeunes gens »
de parcourir les rues, « drapeau en tête et chantant. On les a dispersés et ils se sont répandus dans
les cafés, où ils ont hurlé jusqu’au soir. Pourquoi chantent-ils ? Ils n’en savent rien. » Commentaire
de Mirbeau : « J’ai remarqué que le sentiment patriotique est, de tous les sentiments qui agitent les
foules, le plus irraisonné et le plus grossier : cela finit toujours par des gens saouls. » Le narrateur
de Bas les cœurs ! remarque que, « de-ci de-là, on entraîne les troupiers dans les cabarets. » (BC, p.
48)
L’affrontement avec les Prussiens est présenté comme une « trouée de la civilisation » (BC, p.
12) D’ailleurs, les Prussiens sont réputés, après Sadowa, « insolents ». « Notre armement est
supérieur au leur : s’ils ont pu triompher, c’est grâce au fusil à aiguille. « Nous, avec le Chassepot,
je vous réponds... »
On traite Thiers de « vieille canaille » sous prétexte qu’il ne trouvait pas « de motif avouable
de guerre ». Délit d’opinion : on devrait lui passer les menottes. Pendant ce temps, selon le
témoignage de Mme Arnal, dans les rues de Paris, on crie : « À Berlin ! À Berlin !... » (BC, P. 18).
Le narrateur comprend que cette agitation guerrière n’est pas sans effet sur lui : « Les idées
guerrières tourbillonnent dans mon cerveau comme des papillons rouges enfermés dans une
boîte. J’ai le sang à la tête, les oreilles qui tintent, il me semble percevoir le bruit du canon, de la
fusillade et de la grosse caisse. »
M. Legros s’écrie : « Et puis |...] nous avons la Marseillaise ! »
Le père du narrateur utilise la lanterne magique, où il glisse des verres, peints en couleurs
vives, « les épisodes divers des campagnes de Crimée et d’Italie ». Le narrateur n’a même pas la
force de « hurler comme les autres spectateurs qui, dans l’ombre, poussent des cris de cannibales,
des hurlements d’anthropophages. » On a peint sur le dernier verre « l’incendie d’un bateau où des
malheureux se tordent dans les flammes ». Le narrateur trouve ce tableau « épouvantable ». Mme
Arnal, quant à elle, trouve ce spectacle « magnifique » : « Ah ! ces brigands de Prussiens, si l’on
pouvait les faire griller tous comme ça ! »
Le père Merlin, ce « vieux brigand de républicain », sait, lui, raison garder : « Nous allons
voir combien de temps ces cochons-là vont encore nous épousseter avec leurs panaches ».
3
Contrairement à Mme Arnal, qui gobe ce qui est écrit dans le journal : « à la hauteur de la Porte-
Saint-Martin, une bande composée de quelques centaines de voyous, escortant un grand drôle
portant un drapeau, se dirige vers le Château-d’Eau, aux cris de : Vive la paix ! »
« C’est aujourd’hui que part le dernier régiment caserné dans la ville » (de Versailles). « Il y
a dans l’air comme un frisson de bataille et le soleil de juillet qui fait briller les armes et étinceler
les cuirasses, vous met du feu dans le cerveau. » « L’or des épaulettes et les broderies des uniformes
éclatent au soleil. »
« Ça fait plaisir de voir l’union qui règne entre officiers et soldats. » Mais attendons la fin...
Mirbeau parle de l’armée française comme d’une armée de non-citoyens, composée de régiments qui
amalgament des troupes (les « zouaves ») qui ont assuré les conquêtes coloniales – dont l’histoire
« sera la honte à jamais ineffaçable de notre temps », qui égale en horreur « les antiques époques de
sang3 » (O. Mirbeau, Contes cruels, II, p. 271), les « moblots », « francs-tireurs », étrangers,
« gardes forestiers », gendarmes et cavaliers sans monture » (C, p. 49), tout un « ramassis de soldats
errants » arrachés « violemment » à leur famille, de « volontaires vagabonds. »
Les journaux disent que la revanche de 1814 et 1815 a commencé, « que la division Frossard
a culbuté trois divisions prussiennes » (BC, p. 62), pas moins... « Sa Majesté semblait rajeunie de
vingt ans. Le Prince Impérial était très crâne. Son œil bleu lançait des éclairs. » Qui l’eût cru ? On
observe une tendance à l’exagération, propre au style épique : « On a bombardé et brûlé Saarbruck,
aussi. Tant mieux. Ça apprendra aux Prussiens à démolir le pont de Kehl, les vandales. »
Le soir, on a illuminé et pavoisé la ville (BC, p. 64) : « Des lampions et des drapeaux, des
drapeaux et des lampions. » Construction en chiasme destinée à souligner la ferveur « patriotique »
que l’on mesure à la quantité de tissu utilisée. « Versailles est enrubanné comme un conscrit. ».
Surexcitation due à la fausse nouvelle de la victoire : « Tout à coup, un drapeau disparaît, puis dix,
puis vingt » et « on décroche les lampions. »
On a trop vite chanté victoire. Les Prussiens sont vainqueurs. « Wissembourg est pris ! »
D’abord, ce fut « un engourdissement ». Mais on s’est bien trop vite remis : « On s’est révolté, on
n’a pas voulu croire ; on a parlé de mensonge ignoble, de manœuvre de Bismarck... » Et on a vite su
à quoi s’en tenir. « Nous avons été surpris, pris en traître, écrasés sous le nombre. » Mais à nous « la
belle ». (BC, p. 65).
La « belle » survient rapidement. Le prince de Prusse a été « battu à plates coutures et fait
prisonnier avec 40.000 hommes de son armée. » On n’a pas besoin de détails pour « illuminer et
pavoiser ». Un cafetier n’a pas jugé à propos de pavoiser : « Ce sont des Prussiens ! » La foule s’est
massée sur le trottoir : « – Des Prussiens ! Oui, des sales Prussiens ! À bas les Prussiens ! » (BC, p.
68).
La femme du cafetier, sommée d’arborer le drapeau français, déroule le drapeau anglais : elle
est Anglaise. Xénophobie : « Pourquoi vient-il manger notre pain ?» puisque, marié à une Anglaise,
il n’est qu’à moitié Français. « On devrait tous les expulser, dans ce moment, les étrangers. » : ce
sont tous des espions.
Le drapeau français, le narrateur « le trouve agaçant, gueulard et crapuleux ». Pas question
de dire ça à quelqu’un. « Ce ne serait guère le moment puisqu’on vient d’apprendre que la bataille
annoncée par la dépêche n’a pas eu lieu et que, par conséquent, nous n’aurons la peine d’héberger

3 Octave Mirbeau, Contes cruels, Séguier, 1990, t. II, p. 271
4
ni le prince de Prusse, ni ses 40.000 hommes. » Ce n’était qu’un canard, « un coup de Bourse » (BC,
p. 70-71).
Comment changer une défaite (la prise de Wissembourg) en victoire ? « J’ai lu un journal qui
affirme que la prise de Wissembourg est une faute commise par l’armée prussienne. » D’ailleurs,
Frossard a « failli vaincre ». De toute manière, la propagande répand l’idée que « nous sommes
battus glorieusement, héroïquement, battus comme Roland à Roncevaux, battus comme une poignée
de chevaliers succombant sous les coups d’une horde entière de barbares ».
On insiste sur l’infériorité numérique de nos troupes. M. Beaudrain, qui a des lettres, cite le
vers fameux : « À vaincre sans péril on triomphe sans gloire ! » Et, comme si cette citation, passée à
l’état de proverbe, ne suffisait pas, on recourt à l’ironie et on insulte l’ennemi (« cochons »,
« brutes », « sauvages ») : « Beaux vainqueurs, vraiment, que ces vandales qui s’embusquent pour
surprendre les corps les plus faibles et les écraser sans danger ! Beaux vainqueurs que ces lâches
Teutons qui ne savent combattre que lorsqu’ils sont dix contre un ! » – admirez, au passage,
l’utilisation de l’anaphore ! Ailleurs, Darien recourt à la symétrie pour dire les hésitations de
Germaine : « Tantôt, c’est la crème des hommes et tantôt c’est un vieux grigou. » On trouve aussi des
comparaisons : « Au cou, deux gros plis de soufflet de forge » (p. 106). « Son visage évoque l’idée
d’un crâne sur lequel on aurait collé de la peau tannée et collée comme celle d’un tambour de
basque. » (BC, p. 102) D’autres « pérorent bruyamment, gesticulant comme des pantins », le
grotesque n’est qu’une autre face du terrible. La phrase autonome fait partie de l’arsenal stylistique
de l’écrivain : « Le rideau sombre de la forêt se déchire » (BC, p. 109).
Le rythme ternaire assure l’énumération en raccourci : « Les Prussiens ont choisi le Pavillon
[de la tante du narrateur] pour s’y livrer à tous les excès, à toutes les orgies, à tous les outrages »
(BC, p. 249). « – Ah ! le vieux gredin ! la vieille crapule ! le vieux voleur ! » (BC, p. 303). L’appel au
code herméneutique (« affreuses », « atroces », « frayeur », « honte », p. 250 ; « terrible », p. 265 et
268 ; « affreux », p. 270 ; « indignement, atrocement », p. 267 ; « atroce ») va dans le même sens.
Mirbeau, lui aussi, recourt à ce code : cette maudite guerre est faite par de « misérables soldats » :
« Sébastien gisait inanimé, le crâne fracassé. La cervelle coulait par un trou horrible et rouge » (SR,
p. 1078).
L’hyperbole conforte le comique ; le temps (« une heure ») pour parvenir à « rallier » les
buveurs dit non seulement l’ampleur du désordre, mais aussi son caractère burlesque : les
« cavaliers » envoyés pour récupérer les défenseurs de la patrie attardés au bistrot, s’attardent eux-
mêmes à boire.
Nouveau “canard” : « Les Prussiens sont à bout de souffle ». L’armée prussienne est « chez
nous ! » Déduction inattendue : « Nous la tenons ! ». Rodomontade qui ferait sourire si les
circonstances s’y prêtaient. D’ailleurs, la réfutation ne tarde pas à venir : « Le 8 août le département
de Seine-et-Oise est déclaré en état de siège » (BC, p. 74).
Le ministère Ollivier n’existe plus. « C’est le général de Cousin-Montauban, comte de
Palikao, le vainqueur de la Chine, qui est le chef du nouveau cabinet » (BC, p. 75) « Cedat toga
armis », répète depuis deux jours M. Beaudrain.
En 1870, cette armée de guerre civile est composée de régiments qui ont assuré les conquêtes
coloniales (C, p. 51). Elle est conçue pour faire la guerre aux Français, doit improviser lorsqu’il
s’agit de faire face à l’invasion étrangère. Elle restera, après Sedan, l’instrument de répression du
pouvoir face à la contestation sociale.

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Le nouveau ministre de la Guerre ne doute de rien : « – Nous avons 3 760 000 jeunes gens de
vingt à trente ans. Il s’agit de mettre cette force immense à même de résister, par le nombre qu’elle
représente, à l’invasion prussienne. J’en fais mon affaire. »
On compte sur l’Autriche et l’Italie pour nous venir en aide. Si l’on perd confiance à
Versailles, « il paraît qu’à Paris on conserve bon espoir » (BC, p. 82). M. Arnal, entre autres,
s’étonne de nous voir « conserver des doutes sur l’issue de la guerre ». Bazaine va opérer sa jonction
avec Mac-Mahon : « Les deux armées n’en formeront plus qu’une seule, énorme, en face d’armées
ennemies, décimées et épouvantées. »
Nouveau “canard” que répand la presse : on prétend que les « hordes immondes de Prussiens
meurent de faim et sont dans la boue jusqu’au ventre » (BC p. 76). La presse a ses
jusqu’auboutistes : « Dussent-ils [les Prussiens] même nous faire des excuses, il ne faut pas subir la
paix ».
Les prétendues bonnes nouvelles se succèdent : la flotte française bloque Koenigsberg et une
autre partie, Dantzig. « La bonne nouvelle » serait que la fraternité et la justice règnent (BC, p. 280).
Le narrateur a vu, « dans les journaux illustrés, des dessins d’envoyés spéciaux représentant
la chute des régiments tombant les uns sur les autres, dans une horrible confusion. C’est un affreux
entremêlement d’armes, d’hommes et de chevaux. » « Horrible », « affreux », « ignoble » (p. 279).
Le recours au code herméneutique nous permet de comprendre l’effet produit par ces dessins : « Ça
vous donne froid dans le dos ».
Haut les cœurs ! « Le maintien des communications du maréchal avec Verdun et Chalons
n’entrait pas dans les plans du commandant en chef ». On respire. Il entre dans « la tactique
heureuse » du maréchal Bazaine de rester sous Metz.
M. Pion ayant constaté que les chaussures sont mal faites, trop grandes, trop petites. pense
qu’il faudrait demander aux fantassins de prendre l’habitude de se déchausser. (BC, p. 89) « Ce n’est
qu’une habitude à prendre : voyez les Arabes, les sauvages... »
Nouveau “canard” : « Il paraît même que vingt navires formidablement armés viennent de
partir d’Amérique, emportant une quantité considérable de flibustiers tous allemands » (BC, p. 87).
« Son Excellence le comte de Palikao a lu aujourd’hui à la Chambre une dépêche » où il est
question d’un « corps franc composé de quelques Français [qui] a pénétré sur le territoire badois. »
Évidemment, M. Pion prétend qu’il avait déjà pensé « à jeter cent mille hommes sur leur territoire »,
pendant que les Prussiens sont occupés en France.
Des personnes qui ont des parents à l’armée viennent de recevoir des lettres. « Elles ne
chantent pas victoire, ces lettres. Oh ! non. » Elles parlent de l’indiscipline générale : « Les
régiments sont disloqués, bivouaquent au hasard, marchent sans ordre ». Et malgré ce que l’on a
prétendu à propos de la simplicité de l’Empereur en campagne, « le nombreux personnel et les
bagages de l’Empereur obstruent les routes » et « ralentissent la progression. » À ce désordre
s’ajoute « l’organisation pitoyable de l’intendance militaire » (BC, p. 90).
Il est des besoins vitaux, élémentaires que l’Armée ne prend pas en compte et que, de toute
manière, elle est incapable de satisfaire : c’est ainsi que les troufions sont « mal nourris » et, le plus
souvent, pas nourris du tout (C, p. 53). « À part le café, rapidement avalé, le matin, nous n’avions
rien mangé de la journée » (C, p. 57) ; et il leur faut « encore se passer de soupe » ce jour-là
(« gourdes vides » ; « provisions épuisées » ; « gamelles creuses »). Les hommes sont « à moitié
gelés de froid sous leurs tentes sans paille, à moitié morts de faim, aussi, car ils étaient sans vivres,

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l’intendance, en prévision d’une défaite plus rapide, ayant reçu l’ordre de battre en retraite, au
moment précis de la distribution » (SR, p. 1063).
On ne s’étonnera pas d’apprendre ce que le journal considère comme une navrante histoire » :
« Hier soir, de six heures et quart à neuf heures et demie, la gare des marchandises de Reims a été
mise au pillage par trois ou quatre cents traînards du corps de Failly. » (BC, p. 91)
Mirbeau dit de ces « traînards » qu’ils sont « sans chefs », « de volontaires vagabonds » (C,
p. 53) Les officiers donnent le (mauvais) exemple. Inconscients du danger qu’ils font courir à leurs
troupes : « Est-ce que ne pourrais pas tirer un coup de canon ? [...] / Si ça vous fait plaisir, ne vous
gênez pas... / Merci ! Ce serait très drôle si j’envoyais un obus au milieu de ces Prussiens, là-bas...
Ne trouvez-vous pas que ce serait très drôle ? » (SR, p. 1072)
Quant au commandement du régiment auquel appartient Jean Mintié, le héros du roman, il est
assuré (si l’on peut dire) par « un vieux capitaine d’habillement » tout droit sorti de Tartarin de
Tarascon, promu lieutenant-colonel, le nombre élevé d’officiers tués s’expliquant par la supériorité
de l’artillerie ennemie. L’absence de compétence professionnelle le dispute à l’inaptitude physique.
Le général peut « à peine se tenir à cheval » et, lorsqu’il veut mettre pied à terre, quel gag ! il
« s’embarrasse les jambes », tel un clown, « dans les courroies de son sabre ».
Le lieutenant, dont le grade ne doit rien à la pénurie d’officiers, n’en est pas moins disqualifié
par sa jeunesse et sa faiblesse physique de tendron qui le rendent irrésolu, ce qui est fort
dommageable lorsqu’il s’agit de se faire obéir. Il est l’objet des moqueries de ses hommes, qui lui
reprochent ses manques, mais Mirbeau n’est pas manichéen : le capitaine de Sébastien Roch, « petit
homme » à « face débonnaire », est « paternel avec ses hommes, cause avec eux, ému sans doute de
toutes ces pauvres existences sacrifiées pour rien » (SR, p. 1069-1070).
La « vacherie4 » humaine fait, elle aussi, son office : c’est ainsi que les soldats reprochent au
jeune lieutenant d’être « bon » : il distribuait quelquefois aux hommes « des cigares et des
suppléments de viande » (C, p. 52). La reconnaissance, connais pas ! Mais peut-être faut-il excuser
ces ingrats qui ne savent pas ce qu’ils font. Trêve d’idéalisme : malgré sa bonne volonté, le jeune
lieutenant est condamné d’avance parce qu’il appartient à un système qui légalise la loi de la jungle
et que les exploités vouent aux gémonies leurs exploiteurs, ce qui condamne à l’échec les actions
inspirées des meilleures intentions. Le sort du jeune lieutenant semble fixé, tout comme celui de ce
« petit garçon de Saint-Michel » que Mintié reconnaît et dont les paupières enflées suintaient, qui
« toussait et crachait le sang » (C, p. 58). L’armée a tôt fait de transformer un jeune homme en
vieillard : « Trois mois avaient suffi pour terrasser des corps robustes, domptés au travail et aux
fatigues pourtant !... » (C, p. 66).
Mirbeau n’est pas manichéen. Il sait que l’Armée n’est qu’un rouage au service de
l’exploitation de l’homme par l’homme. Il faut incriminer la société tout entière.
Autre exemple, on ne peut pas compter sur la médecine militaire qui est à la médecine ce
qu’est la musique militaire (on pourrait en dire autant de la justice militaire) est à la musique : « Et je
revois le chirurgien, les manches de sa tunique retroussées, la pipe aux dents, désarticuler, sur une
table, dans une ferme, à la lueur d’un oribus [chandelle de résine], le pied d’un petit soldat encore
chaussé de ses godillots !... » Les faibles, les malades sont considérés par les « merdecins
mirlitaires » (Alphonse Allais) comme des tire-au-flanc ». Quand l’un des malades meurt, sa famille

4 Cf. Georges Hyvernaud, La Peau et les os ; cf. « Ah ! saleté humaine ! Ah ! bêtise ! Ah ! cochonnerie ! » (BC, p. 279)
7
est informée sans ménagement. On l’éconduit promptement car on redoute ce que l’on appelle une
« scène » (C, p. 68).
Le capitaine (que tuera l’ami de Sébastien) brutalise « le petit Leguen [...], fatigué, malade »
et « qui ne peut plus avancer » : « Le capitaine lui dit : – Marche ! Leguen répondit : – Je suis
malade. Le capitaine l’insulta : – Tu es une sale flemme ! et il lui donna des coups de poing dans le
dos... Leguen tomba... Moi j’étais là ; je ne dis rien... Mais je me promis une chose... Et cette
chose... » (SR, p. 1074) Parce que cette armée française est, avant tout, une armée “intérieure”,
davantage préparée à faire la guerre aux civils français, les serviteurs appointés de l’Ordre sont
menacés ou tués par les soldats placés sous leurs ordres : « – Eh bien, c’est fait !... Hier j’ai tué le
capitaine. / – Tu l’as tué !répéta Sébastien. » (SR, p. 1075) « Je n’ai besoin que d’une seule balle
pour casser la gueule du capitaine. » (C, p. 54)
La bataille est attendue parce qu’elle serait l’occasion de mettre la crosse en l’air , de déserter
et d’être fait prisonnier. (C, p. 55) : « Il me dit qu’à la première affaire, il espérait bien que les
Prussiens le feraient prisonnier... » (C, p. 58) ; « -–Tu sais que Gautier n’a pas répondu à l’appel ? /
Il est tué ? / Ouat ! Il a fichu le camp, lui malin !... Il y a longtemps qu’il me l’avait dit qu’il ficherait
le camp !... Ça ne finira donc jamais, cette sacrée guerre-là ! » (SR, p. 1065) « Que de fois j’ai vu
des soldats se débarrasser de leurs cartouches qu’ils semaient le long des routes ! (C, p. 54) La
désertion n’explique pas à elle seule les disparitions : « Pendant la nuit, des camarades, tombés de
fatigue sur la route cessèrent de rallier le camp. Il y en eut cinq dont on n’entendit plus parler. À
chaque marche pénible, cela se passait toujours ainsi ; quelques-uns, faibles ou malades,
s’abattaient dans les fossés et mouraient là » (C, p. 63). Certains mettent un terme à leurs
souffrances : « Je me demandais s’il ne valait pas mieux en finir tout de suite, en me pendant à une
branche d’arbre ou en me faisant sauter la cervelle d’un coup de fusil » (C, p. 69). Mais il n’est pas
question d’organiser une riposte collective et de préconiser la fraternisation. Contre les privations
s’élèvent bien des menaces et la révolte gronde, ce que les officiers ne semblent pas remarquer.
Il faut dire que les officiers méprisent les hommes placés sous leurs ordres, et
réciproquement. Échanges de bons procédés entre simples soldats et gradés puisque le général fait
partager son opinion au lieutenant-colonel : « Sales gueules, vos hommes. » (C, 71). Et le mot traduit
bien l’animalisation de ces hommes, traités « comme des chiens », le narrateur reconnaissant lui-
même que, placés dans une telle situation de dénuement, ils « mangent aussi gloutonnement que des
chiens affamés » (C, p. 65) : « Je revois, près des affûts de canon, émiettés par les obus, de grandes
carcasses de chevaux, raidies, défoncées, sur lesquelles le soir nous nous acharnions, dont nous
emportions, jusque sous nos tentes, des quartiers saignants que nous dévorions en grognant, en
montrant les crocs, comme des loups !... » (p. 100).
Parce que, pour l’Armée, la raison du plus fort est toujours la meilleure, le brassage
(« amalgame ») tant prôné par les culottes de peau aboutit, en fait, à une dégradante promiscuité bien
propre à produire, par mimétisme, des moutons de Panurge atteints par « la fièvre du milieu ».
Le grand-père maternel du narrateur ne partage pas l’euphorie générale ; le père Toussaint,
« croit que ça finira mal » (BC, p. 92). Et encore : « Tout ça, fait mon grand-père [...], tout ça ne me
dit rien de bon. Ça sent le roussi, mes amis, ça sent le roussi » (BC, p. 109). Pourtant, il prétend que
Dubois, qui passe pour être libéral, c’est « un rouge » : « Il ne va jamais à la messe, d’abord. » Il
l’accuse d’être « un partageux ». N’a-t-il pas réussi, en tant que maire, à empêcher le grand-père du
narrateur de s’adjuger « un grand morceau de pré » ?

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Le narrateur revient, après cet intermède familial, à la guerre. Le bourrage de crânes n’a
pas ... désarmé. On peut lire dans le journal : « Le maréchal Mac-Mahon, après avoir été renforcé
par le corps du général Vinoy, a livré un combat dans lequel nos armes auraient remporté un
éclatant succès. Les Prussiens seraient vaincus, culbutés, et trente canons leur auraient été
enlevés. » Le mot « massacre » ne serait pas une expression exagérée (BC, p. 107).
Mirbeau évoque la politique de la terre brûlée, en France, par l’occupant français, la
dévastation de la nature (C, p. 77-79). Sous prétexte de préparer la défense de pays qui ne sont pas
encore menacés, la soldatesque ravage la campagne en contraignant les paysans à participer aux
destructions. Destructions inutiles : c’est ainsi qu’un « très beau parc » est rasé pour établir des
« gourbis » qui ne serviront à rien. Cette profanation de la Nature est une métaphore de la guerre que
les militaires livrent aux civils, apportant avec elle la désolation physique et morale, « un grand
désordre », une « inexprimable confusion », le Chaos. Le narrateur du Calvaire oppose au spectacle
de la ruine occasionnée par la guerre celui de la prospérité du temps de paix. Darien n’est pas en
reste : « De grands arbres coupés au pied se sont abattus avec leurs branches en mutilant les
statues » (BC, p. 298).
Devant tant de « navrement », le narrateur « s’attendrit » (p. 66) : « Je souhaitai – ah ! avec
quelle ferveur je souhaitai ! d’avoir, comme Isis, cent mamelles de femme, gonflées de lait, pour les
tendre à toutes ces lèvres exsangues... » (p. 67). Agrandissement épique de la pitié en réponse au
caractère apocalyptique de cette guerre de gueux, de morts en sursis (« attendant la mort »), « cassés
avant même d’être blessés », « spectres de soldats », dont la débâcle prend les dimensions d’un
exode : « Alors Bolorec se mit debout, se détourna un instant, et il aperçut la batterie dans une sorte
de rêve affreux, de brouillard rouge, au milieu duquel le capitaine revenu, droit sur son cheval,
commandait en brandissant son sabre, au milieu duquel des soldats s’agitaient tout noirs » (SR, p.
1073). Des colonnes « débandées et hurlantes » passent « avec des gestes cassés et fous, d’étranges
profils, des flottements vagues et de noires bousculades ; et des chevaux sans cavaliers, leurs étriers
battants, le col tendu, la crinière horrifiée, surgissaient tout à coup dans la mêlée humaine, emportés
en de furieux galops de cauchemar » (SR, p. 1076).
En opposition, le rêve de Jean Mintié qui, « dans l’espoir naïf » de trouver « un abri et du
pain » (C, p. 59), se forge une félicité digne d’un conte de fées. Il est l’enfant perdu sur qui les
lumières d’une maison font « l’effet de deux bons yeux, de deux yeux pleins de pitié qui
m’appelaient, me souriaient, me caressaient... » (C, p. 59). Il trouve une compensation à sa misère
dans un rêve de bonheur : « Je voyais une route de lumière, qui s’enfonçait au loin, bordée de palais
et d’éclatantes girandoles... De grandes fleurs écarlates balançaient, dans l’espace, leurs corolles
au haut de tiges flexibles, et une foule joyeuse chantait devant des tables couvertes de boissons
fraîches et de fruits délicieux... Des femmes, dont les jupes de gaze bouffaient, dansaient sur les
pelouses illuminées » (p. 63). Jean Mintié, pour se consoler, fait aussi appel à ses souvenirs du temps
de paix (C, p. 69-70).
La guerre, monstre de l’Apocalypse, nouvel avatar de Moloch, « se gonfle de viande
humaine » (C, p. 54), friande de chair fraîche : ces « enfants » appelés récemment à la vie, vont,
incessamment rencontrer la mort .(C, p. 89). Les paysans peuvent toujours exciper de leur « qualité
de Français » (p. 79) : sous couvert d’arrêter les Prussiens, on fait la guerre aux Français. Après un
interrogatoire poussé, on brûle le mobilier d’un malheureux dont on prétend qu’il cache son bois de
chauffage (p. 59), ou bien le général fait fusiller un vieillard qui avait caché du lard fumé. Les

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exactions ne sont pas le fait d’individus isolés. Les gradés, nous l’avons vu, donnent l’exemple. C’est
une affaire entendue : ceux qui désapprouvent ces destructions ne sont pas des patriotes : « Vous avez
déclaré que le gouvernement agissait en sauvage en décrétant la destruction par le feu des bâtiments
qui gênent la défense et des approvisionnements qui pourraient tomber entre les mains de l’ennemi..
J’ai dit ça, c’est vrai. Et j’ai même ajouté que les Prussiens, qui ont leurs derrières assurés,
trouveraient où ils voudraient les ressources qui leur sont nécessaires. Ces destructions étaient dn
parfaitement inutiles. »
Le narrateur de Bas les cœurs !, il ne sait pourquoi, a peur, peur qu’il prête aux feuilles que le
vent agite et qui ont « des frissons singuliers ». Sa « frayeur » s’accroît : il « croit percevoir des
bruits de voix » et « découvre avec terreur les canons de fusil d’une embuscade ». Hallucination
visuelle et auditive qui justifie l’utilisation du code herméneutique (« terrible », « épouvantable »,
« terrifié ») (BC, p. 123) : « À la vue d’une charrue abandonnée dont les deux bras qui se dressaient
dans le ciel, comme des cornes menaçantes de monstre » ; « le souffle me manqua et je faillis tomber
à la renverse ».
Contrairement aux prévisions “patriotiques”, force est de constater que « la France vient
d’essuyer une horrible défaite. L’Empereur a été fait prisonnier avec 80.000 hommes [...] ! L‘Empire
est fini ; on a décrété sa déchéance et la République vient d’être proclamée à Paris » (BC, p. 111).
La République, « c’est une enseigne neuve sur une vieille boutique » (BC, p. 117). Toujours est-il
que, après les privations, l’épuisement, les combattants, la Peur saisit les combattants. Le narrateur
du Calvaire eut « la vision soudaine de la Mort, de la Mort rouge », très poesque, « debout sur un
char que traînaient des chevaux cabrés, et qui se précipitait vers nous, en balançant sa faux. » (p.
75). Le narrateur de Bas les cœurs ! est exténué. Il fait « un rêve étrange, dans lequel [il] voit passer
le paysan que les Prussiens escortaient – celui qu’on a fusillé dans le pré ; [il] assiste à son
exécution ; et immédiatement après le bruit déchirant du peloton, il [lui] semble pendant longtemps,
oh ! longtemps entendre des cris affreux, des hurlements, un vacarme épouvantable... [il] se réveille,
en sursaut », terrifié (BC, p. 256-257). Le soldat est comme « dans un abîme, comme dans un
tombeau, mort, et d’entendre au-dessus de lui ; des rumeurs incertains, assourdies, de la vie
lointaine, de la vie perdue. Il ne s’aperçut même pas que, tout près de lui un homme qui fuyait
tourna tout à coup sur lui-même et s’abattit, les bras en croix, tandis qu’un filet de sang coulait sous
le cadavre, s’agrandissait, s’étalait. » (SR, p. 1077). La Peur. La mort plane (cf. Mac Orlan) : « Les
coteaux restaient encore dans une ombre inquiétante, pleine de mystère de cette invisible armée qui,
tout à l’heure, allait descendre dans la plaine avec la mort » (SR, p. 1065). « J’ai raconté seulement
la mort de la tante, devant moi ; j’ai dit l’épouvante que ce spectacle m’avait causé » (BC, p. 260).
Après la défaite de Sedan, le vieil enthousiasme renaît. Il se contente de peu. On se rassemble
autour d’un turco qui a envoyé son fusil dans le ruisseau. Fausse note. On le lui fit bien voir. Il est en
train de mourir de faim. Qu’à cela ne tienne ! M. Legros refuse qu’on lui donne à manger. Et il
entraîne les spectateurs à sa suite (BC, p. 130-132). Et l’on convient que, « si nous sommes vaincus,
c’est que nous avons été trahis, vendus, livrés ». Ceux qu’on adulait la veille sont la cible des
injures : « Infâme Le Bœuf ! Infâme Palikao ! Infâme de Failly ! Infâme Frossard ! Infâme
l’Empereur - Badingue - Invasion III ! » - « Ah ! [Bismarck, Guillaume et Badinguet] les trois
monstres. On devrait leur faire infliger des supplices affreux ! » (BC 146).
M. Beaudrain tire la leçon des événements :. « Élevons nos cœurs ! » Ironie de Darien, lui qui
a intitulé son roman Bas les cœurs ! Le père du narrateur enterre ses armes : il résiste... à son envie
de résister à l’invasion prussienne. Les Prussiens trouveront à qui parler (BC ; p. 153). Le narrateur
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dit élever son cœur, lui aussi : « Je grimpe tous les matins sur un arbre de la butte de Picardie pour
voir si je n’aperçois pas les Prussiens. » Et, puisque l’heure est à la vengeance, Catherine se promet
de faire payer la mort de son frère au premier Prussien qui se présentera, Judith et Holopherne (BC,
p. 148)
Quatre Prussiens « envahissent » Versailles. Les passants se sauvent, effarés, devant
l’épouvantable chevauchée... C’est « affreux » (BC, 166) .M. Legros regrette que la ville n’ait pas eu
de fortifications. Or le narrateur a dit ce qu’il pensait de ces fortifications qui avaient pour effet de
nuire aux civils et aux militaires ! « Hommes, femmes, enfants encombrent les routes de leurs
convois. [...] Ils se hâtent, car derrière eux on ouvre des tranchées profondes,, on scie au pied les
grands arbres. » « Ils encombrent les routes de leurs longs convois terrifiés. » (BC, p. 123)
Un officier prussien se présente avec son billet de logement. Le père du narrateur craint pour
sa vie. Et si Catherine mettait son projet à exécution ? « Les Allemands ne sont pas si féroces ». Ils ne
sont pas trop méchants. Le grand-père du narrateur craint cette « damnée » Catherine (BC, p. 181).
Les francs-tireurs sont considérés comme des canailles par les « bons Français », ceux qui
collaborent. Le père Toussaint les accuse d’avoir fait plus de mal que les Prussiens ! (BC, p. 205)
Les affaires sont les affaires... Il y a peut-être quelque chose à faire avec les Prussiens (BC, p.
217). Le narrateur s’étonne : « Comment le travail a-t-il recommencé, tout d’un coup ? Pour qui
travaille-t-on ? » (BC, p. 260).
Les bobards vont bon train : « Les Prussiens redoutent un mouvement de l’armée de Metz |...]
Le maréchal Bazaine n’est pas resté pour rien sous cette place forte. » (BC, p. 222) Le général
Trochu « combine un mouvement tournant de la dernière importance ». Les Prussiens, paraît-il,
« tombent comme des mouches » (BC, p. 233). Le père du narrateur est embarrassé pour répondre
aux questions de son fils à ce sujet. M. Benoît, le contremaître, révèle que le père du narrateur
travaille pour les Allemands (BC, p. 261). Les Prussiens font de grands travaux. Ils établissent des
batteries destinées à bombarder Paris. C’est M. Zabulon Hoffner « qui lui a fait avoir ça » (BC, p.
262). « C’est un Juif ! » (BC, p. 187). Petite touche antisémite, au passage.
Bazaine a capitulé. On refuse de croire au désastre. Le roi de Prusse peut bien faire placarder
sur la muraille un horrible papier, une feuille de chou (ignoble) qui ne contient que d’affreux
mensonges (BC, p. 234). M. Thiers n’est plus une vieille crapule : « Si M. Thiers réussit [...], les
Prussiens sont fichus ! C’est moi qui vous le dis » (BC, p. 238)
Le marchand de tabac allonge une pièce de cent sous vers la main qu’a tendue une sœur de
charité. Il s’agit de distribuer de l’argent aux blessés. M. Legros précise qu’il est bien entendu que
« c’est pour les nôtres ». La sœur demande au donateur de garder son argent. Elle ne peut pas le
prendre. La sœur est rentrée dans l’ambulance dont elle a fermé la porte tout doucement. On
l’insulte, l’accusant de ne pas être une patriote (BC, p. 245). L’Allemagne, pendant ce temps, fait
preuve de magnanimité : « Le major allemand [sert] de médecin » aux Français. (p. 251).
Le narrateur s’interroge : comment le travail a-t-il recommencé chez son père ? À ses
questions, le père est embarrassé. Il fait des réponses vagues. Et pour cause. M. Benoît, le
contremaître explique que le père travaille pour les Allemands : ces derniers établissent des batteries
pour bombarder Paris. Il semble au narrateur que son père est un traître. Le père Merlin rectifie : « -
Ton père est un bourgeois, mon ami...un bourgeois... voilà tout... » Le bourgeois, « ce mouton affublé
d’une peau de tigre » (BC, p. 278). Le bourgeois ne comprend pas, « l’abruti, pourquoi les meneurs
de nations tiennent à faire, de temps en temps, un charnier de leurs peuples... » (BC, p. 278-279).
Antiphrase : « Ah ! c’est beau, la guerre... »
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Le narrateur n’en revient pas de la trahison de son père : « Et dire qu’à la maison, on ne
parlait que de patriotisme, de défense nationale, de guerre à outrance ! On ne parlait que d’élever
son cœur !... » (BC, p. 275). Le père Merlin poursuit : « Le patriotisme ! Une trouvaille du siècle !
Une invention des bourgeois émerveillés par la légende de l’an II. [...] Ça vous assomme tout de
même... Ah ! les souvenirs de 92 ! Le passé pris à témoin du présent ! Les fantômes devant les
fantoches. (...) Et puis, la débâcle : encore le patriotisme...» (BC, p. 276) On admirera, au passage,
l’art de la formule, volontiers ironique.
Autre occasion de collaborer : le pillage : « Des soldats vendent publiquement aux enchères
les meubles des habitations désertes : il y a là des convoyeurs prussiens qui ont arrêté leurs
fourgons chargés d’objets volés, - et des brocanteurs français » (BC, p. 299).
Le père Merlin résume ce qui se disait dans la famille du narrateur : « Le dénigrement
préconçu de l’ennemi, les railleries, les moqueries, les annonces mensongères de victoires, les
enthousiasmes, les énervements, les défaillances » (BC, p. 277).
Ironie du sort : le père du narrateur craint que les obus prussiens ne tombent sur son chantier
parisien. Si seulement les Parisiens tentaient une sortie... Et toujours des rodomontades : « Nous
sommes ici [à Versailles] dix mille hommes ». Et c’est justement à Versailles qu’est proclamé
l’Empire d’Allemagne… La foule regarde, applaudit même comme elle a déjà regardé et applaudi
lorsque des réjouissances semblables ont célébré la capitulation de Metz.
Comble de l’autosuggestion : Léon s’imagine que les Français ont été vainqueurs. Le
narrateur se demande « comment il s’arrange, mais c’est comme ça ». Il admet bien qu’en définitive
nous sommes battus, « mais battus sans l’être, battus avec le beau rôle, battus pour la forme » (BC,
p. 304). Bref, c’est un succès « moral », ce « succès »-là. Évidemment, Léon considère que les
Prussiens ont agi en « barbares ». Il considère que les Français ont été trahis : « Léon a évidemment
une aptitude toute spéciale à expliquer et à justifier nos revers » (BC, p. 305).
Le soir du 18 mars, le bruit se répand dans la ville de Versailles qu’une insurrection
« terrible » vient d’éclater à Paris : la Commune (BC, p. 309). On fait revenir d’Allemagne des
soldats qu’on se hâte d’amer et de former en régiments pour combattre l’insurrection. (BC, p. 310).
« Les opérations sont commencées, déjà. Thiers n’a pas voulu perdre de temps » (p. 311).
Les émigrés (de Paris !) « se sont casés où ils ont pu » (p. 311). La famille du narrateur en
loge deux : M. de Folbert (qui est tout petit, « haut comme Tom Pouce à genoux »), et sa mère. Il
s’agit de préparer le lecteur à une comparaison de M. de Folbert avec une marionnette ou avec un
manche à balai. Caricature. Ne s’exprime-t-il pas en phrases officielles
Le roman touche à sa fin. Avant qu’il ne s’achève, Darien décrit le spectacle qu’offrent des
prisonniers communards qu’on écharperait sur place, sans les soldats de l’escorte. Satisfaction
« immonde » de la vengeance basse, qui n’épargne pas les femmes : des coups « pleuvaient sur elles,
pendant que des messieurs très bien leur jetaient des insultes sans nom » (BC, p. 320). Haut les
cœurs !... Le sang des Communards lave les hontes récentes : « – La revanche ! La revanche terrible
[...] Haut les cœurs !... » ; « Vive Thiers ! » (p. 331).
Le mot de la fin appartient au père Merlin, qui s’adresse au père du narrateur : « –
Décidément, Barbier – pour revenir à nos moutons –, je dois avouer que vous aviez raison tout à
l’heure : vous êtes un bon bourgeois » (p. 332).
Aussi longtemps que l’homme ne comprendra pas qu’il est homme avant d’être Allemand ou
Français, il y aura de beaux jours pour l’Armée et la guerre. Les « patriotes » misent sur la
méconnaissance et le mépris de l’autre – défauts bien humains, que seul un optimisme béat peut
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occulter – pour parvenir à ses fins. Il y a, certes, le bourrage de crânec : Les Allemands sont des
« sauvages » (C, p. 95).

Mirbeau et Darien s’efforcent de frapper le lecteur pour le contraindre à réfléchir. Aussi
l’épisode du baiser au Prussien tué nous semble-t-il plus efficace qu’un discours contre la guerre :
« J’étreignis le cadavre du Prussien, le plantai tout droit contre moi ; et, collant mes lèvres sur ce
visage sanglant, d’où pendaient de longues baves pourprées, éperdument, je l’embrassai ! » (C, p.
99).
La personnalité des deux écrivains explique les choix qu’ils opèrent. Darien « le maudit »
(André Breton) opte pour l’énonciation au présent et l’emploi de la première personne donne au récit
le caractère autobiographique d’un journal (cf. Vallès), forme que Mirbeau ne dédaigne pas (cf.
Sébastien Roch, livre deuxième). Journalistes, ils collaborent aux mêmes journaux anarchistes. L’un
et l’autre dénoncent l’injustice de la société, mieux à l’aise dans la guerre – qui permet de manipuler
l’opinion – que dans la paix.
Décidément, Le Calvaire ou Sébastien Roch et Bas les cœurs ! entrent dans la catégorie de
« tous ces romans qui ne dépeignent que des héros malades », comme dit un nazi5, et ils ne sauraient
convenir à qui méprise le genre humain.
Claude HERZFELD

5 Adolphe de Falgairolle, in Agenda de la France nouvelle 1941, Toulouse, édition des Services d’Information, Vice-
Présidence du Conseil, p. 119.
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