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MIRBEAU, ALBERT BESNARD

ET LES LETTRES DE MA CHAUMIÈRE

Un nouveau mystère

C’est un nouveau mystère que vient de révéler la vente, le 26 novembre 2015, chez
Ader, d’une lettre d’Octave Mirbeau à un illustrateur non identifié – qui pourrait bien être
Georges Jeanniot. Il y est en effet question de quatorze illustrations d’Albert Besnard
destinées aux Lettres de ma chaumière et gravées par Ricardo Los de Rios. Or ces illustrations
sont aussi inconnues des spécialistes d’Albert Besnard que des mirbeaulogues patentés ! Est-
ce à dire que ce projet n’a pas eu de suite ? Ou que le volume, tiré peut-être à un petit nombre
d’exemplaires, a disparu mystérieusement ?
Ce qui renforce encore le mystère, tout en ouvrant peut-être une piste, c’est qu’au
même moment un libraire de Lyon, Patrick Lourde, a mis en vente une gravure sans nom
d’auteur et supposée avoir illustré la page 329 des Lettres de ma chaumière. Or le volume
paru chez Laurent en novembre 1885 ne comporte aucune illustration ! De surcroît, la page
329 se retrouve au milieu d’ « Agronomie », où apparaît pour la première fois le millionnaire
Lechat, pas encore prénommé Isidore, Et elle n'a rien à faire là ! En revanche, elle pourrait
tout à fait illustrer la dernière séquence des « Paysages d’automne », sur laquelle se clôt le
premier volume que Mirbeau a signé de son nom, et prendre place p. 430 de mon édition. À
supposer, donc, que la gravure soit bien celle de Besnard, cela amène à se demander s’il n’y
aurait pas eu, avant la « deuxième édition » des Lettres de ma chaumière dépourvue
d’illustrations, la seule connue à ce jour, une édition antérieure, dûment illustrée, où
l’illustration en question aurait pris place à la page 329, soit une centaine de pages plus tôt
que dans l’édition non illustrée ? Comme nous n’avons connaissance d’aucun exemplaire de
cette hypothétique première édition, et qu’aucun catalogue de libraires et de ventes de ces
dernières années n’en a jamais signalé, nous sommes dans l’incapacité de vérifier cette
improbable hypothèse et sommes donc en droit de continuer de penser que la mention
« deuxième édition » pourrait bien n’être qu’une ruse de l’éditeur, Laurent, pour faire croire
que le volume s’est déjà pas mal vendu, puisqu’il faut procéder à un nouveau tirage.
En réponse à mes interrogations, Patrick Lourde explique ainsi la mention de la page
3291 : « Cette gravure appartenait à mon grand-père, fervent collectionneur d'estampes du
XIXe. Cette dernière est montée sur un support où est portée la mention manuscrite de sa
main “Mirbeau - Lettre de ma chaumière 1885 - p. 329”. La gravure, elle-même, porte
également une mention manuscrite, plus ancienne : “Mirbeau, Contes de la Chaumière p.
329”. » Cette dernière mention n’est pas sans poser problème, car elle révèle la confusion
entretenue, dans l’esprit du grand-père collectionneur, entre les Lettres de ma chaumière,
publiées par Laurent en novembre 1885, et les Contes de la chaumière, parus chez
Charpentier en janvier 1894 et adornés de deux eaux-fortes de Jean-François Raffaëlli. Mais,
du même coup, cela permet du moins de dissiper une partie du mystère : il s’avère en effet
que cette illustration n’est pas d’Albert Besnard, comme on aurait pu l’imaginer au premier
abord, mais de Raffaëlli, et qu’elle prend place, non dans les Lettres de 1885, mais à la page
328 des Contes de 1894, soit précisément au début des « Paysages d’automne », comme peut
le confirmer notre ami Jean-Claude Delauney, qui possède l’édition originale desdits Contes.
S’il a été un moment concevable d’attribuer cette gravure à Albert Besnard, c’est – nous
explique Chantal Beauvalot, éminente spécialiste du peintre et vice-présidente de l’association
de ses amis – parce que « cette illustration est réalisée dans un style qu'on retrouve chez
plusieurs artistes de l'époque ». Et elle ajoute que Besnard et Raffaëlli « avaient une estime
réciproque2 ».
Reste la question de ce qu’ont pu devenir les quatorze « compositions » d’Albert
Besnard évoquées dans la lettre de Mirbeau à ce sympathique illustrateur. On ne saurait
totalement écarter l’hypothèse d’une excuse de l’écrivain pour justifier son refus sans blesser
inutilement son correspondant, qui lui a fait d’honnêtes propositions : il est assez coutumier
du fait, et les prétendues « longues excursions à travers la France », alors qu’il n’a guère
bougé du Rouvray, près de Laigle, plaident en ce sens 3. Mais c’est tout de même bien
improbable, car l’illustrateur en question – plausiblement Georges Jeanniot – aurait pu
aisément se renseigner auprès de son confrère Besnard et découvrir le maladroit mensonge,
fût-il couvert du voile de la délicatesse. Comme ces illustrations sont totalement inconnues au
bataillon des besnardologues, on serait plutôt tenté d’en conclure qu’elles n’ont jamais été
réalisées. Comme le volume des Lettres de ma chaumière est sorti le 26 novembre et que la
lettre de Mirbeau date probablement de la mi-octobre, il est clair que Besnard n’aurait eu que
bien peu de temps pour s’exécuter. Est-ce lui qui aurait alors renoncé, comme Félicien Rops ?
Ou bien est-ce l’impatient Mirbeau qui aurait finalement décidé de se passer d’illustrations,
trop longues à venir, afin de pouvoir sortir son premier volume officiel sans trop attendre ? En
l’absence de lettres de l’un ou l’autre des deux protagonistes, il est bien difficile de savoir
quelle hypothèse est la plus plausible.
Quant au destinataire de cette lettre inédite, il se pourrait bien qu’il s’agisse du peintre
Georges Jeanniot, ancien militaire converti à la peinture. Car c’est bien Jeanniot qui, quinze
ans plus tard, illustrera brillamment Le Calvaire, selon les vœux du romancier. Et c’est
également lui qui, quelques mois après avoir reçu la lettre de Mirbeau, illustrera un de ses
contes, « Gavinard », qui paraîtra dans La Revue illustrée le 15 mas 1886.
Pierre MICHEL

1 Dans un courriel du 8 novembre 2015.
2 Courriel du 28 novembre 2015.
3 Ce mensonge véniel sert visiblement à excuser son retard à répondre, et non son refus, puisqu’il propose à son
correspondant d’illustrer d’autres contes initialement destinés à Félicien Rops.
* * *

Lettre d’Octave Mirbeau à un illustrateur4

[Le Rouvray – octobre 1885]
Monsieur,
Excusez-moi de n’avoir pas répondu plus tôt à votre lettre, que je trouve seulement à
mon retour de longues excursions à travers la France5.
Laissez-moi d’abord vous remercier, Monsieur, des choses aimables que vous me dites
Et de la proposition que vous voulez bien me faire. Je l’eusse acceptée avec joie, croyez-le
bien, si déjà je ne m’étais engagé avec M. Albert Besnard6, qui fait pour Les Lettres de la
Chaumière, 14 compositions que gravera à l’eau-forte M. Los de Rios 7 [sic]. Mais je retiens
votre bonne promesse et je saurai vous la rappeler prochainement.
Je publierai d’abord Les Lettres de la Chaumière8 ; ensuite un roman que je termine :
Le Calvaire9, et après ce roman, une série de contes fantastiques10 – fantastique moderne –
pour lesquels je souhaite quelques illustrations d’art, que m’avait autrefois promises Félicien
4 Il se pourrait que cet illustrateur soit Georges Jeanniot (1848-1934), qui illustrera « Gavinard » (Revue
illustrée, 15 mars 1886) et, beaucoup plus tard, Le Calvaire (1901). Ancien militaire, il a démissionné de l’armée
en 1881 pour se consacrer entièrement à la peinture et au dessin. Il collabore notamment à la Revue illustrée et à
La Vie moderne.
5 En fait, Mirbeau n’a fait que deux brefs sauts à Paris dans la première quinzaine d’octobre.
6 Le 4 septembre précédent, dans ses « Notes sur l’art » de La France, Mirbeau a rendu compte élogieusement
des illustrations de Besnard pour La Dame aux camélias : il voit en lui un « chercheur parfois exaspéré, mais
toujours sincère, toujours intéressant », qui a brisé les vieilles formules pour leur préférer « l’observation
vécue et la sensation vibrante ». Dans sa lettre à Félicien Rops du 22 septembre, il a dû avouer que cet article
complaisant était « une chose gracieuse » qu’il ne « pouvait discuter » (Correspondance générale, L’Âge
d’Homme, 2003, tome I, p. 433). Ne serait-ce pas en échange de ces éloges, ou en guise de remerciement, que
Besnard a accepté d’illustrer les Lettres de ma chaumière ?
7 Ricardo de Los Rios (1846-1913), peintre et graveur espagnol qui a fait carrière en France et collaboré à
maintes revues d’art. Il a notamment gravé des illustrations d’Albert Besnard : Portraits de Mlles D., La Visite
du médecin, La Convalescence.
8 C’est au cours du mois d’octobre que Mirbeau expédie à Gustave de Malherbe, le collaborateur de l’éditeur
Laurent, les derniers textes, « nouvelles et impressions », qui parachèveront le volume.
9 En fait, il ne l’a même pas commencé, et il ne l’achèvera qu’un an plus tard.
Rops11. Mais il est tellement accablé de besogne, et sa fantaisie le pousse à de tels et fréquents
voyages, que je ne puis compter sur lui. S’il vous plaisait d’illustrer ces contes – qui sont très
littéraires et sur lesquels je compte beaucoup, j’en serais très heureux.
Veuillez agréer, Monsieur, l’assurance de mes meilleurs sentiments.
Octave Mirbeau
Le Rouvray, par Laigle (Orne)
Collection Pierre Michel - Catalogue de la vente Ader du 26 novembre 2015.

10 Les contes fantastiques, ou « demi fantastiques », comme il les qualifiait un mois plus tôt, dans une lettre à
Félicien Rops, sont rares dans la production mirbellienne. On peut citer « La Tête coupée », « La Chanson de
Carmen » et « La Chambre close », voire, plus tardivement, « Le Petit cheval noir » (voir infra). Ce qu’il appelle
« fantastique moderne » exprime probablement le désir de partir du réel tel qu’il est perçu et déformé par des
consciences de personnages borderline, sans faire intervenir de surnaturel.
11 C’est dans une lettre datée du 22 septembre 1885 que Rops avait accepté « avec plaisir » la proposition de
Mirbeau, mais pas avant le 20 ou 25 octobre, ce qui était peut-être trop tard pour Mirbeau. .

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