UN INÉDIT DE GUSTAVE GEFFROY

SUR LA MORT DE MIRBEAU

Au lendemain de l’effroyable bataille de la Somme, à la veille du repli stratégique de
l’Allemagne le long de sa ligne Hindenburg, Gustave Geffroy consacre sa chronique à la une
de La Dépêche du vendredi 23 février 1917, à la mort de son ami et confrère Octave Mirbeau.
Rappelons qu’en 1917, les réunions de l’Académie Goncourt – dont Geffroy est président
depuis la démission de Léon Hennique, en novembre 1912 – sont toujours erratiques et
clairsemées, pour cause de guerre. Henri Barbusse s’est vu décerner le prix Goncourt 1916
pour Le Feu, d’abord publié en feuilletons dans L’Œuvre de Gustave Téry.
Depuis décembre 1911, l’auguste assemblée littéraire avait volontiers entériné le
remplacement du dîner en déjeuner, sollicité par Mirbeau, dont la santé chancelante justifiait
un tel aménagement1. Mais si la production littéraire de Mirbeau continue sur son erre au-delà
de cette date, force est de reconnaître que son état de santé ira se délabrant, comme en
témoignent les visites que lui rendra très régulièrement Geffroy, en compagnie de Claude
Monet, Lucien Descaves, ou Georges Clemenceau, fidèle jusqu’aux derniers jours.
De fait, le jour de la disparition de Mirbeau, Alice tient instantanément au courant
celui en qui elle sait pouvoir placer sa confiance ; à son tour, Geffroy se charge de
communiquer la sombre nouvelle à ses proches, au premier rang desquels Lucien Descaves :

Cher ami,
Madame Mirbeau me fait savoir la triste nouvelle de la mort d’Octave Mirbeau
survenue ce matin.
Si tu veux, nous irions tous deux dans la matinée voir Mme Mirbeau. Fais-moi savoir si
cela t’est possible par un mot que je recevrai demain matin (si tu n’es pas chez toi en ce
moment).
Affectueusement à toi,
Gustave Geffroy 2

De cette invitation à saluer la veuve, tout autant qu’à rendre une dernière visite au
grand écrivain sur son lit de mort, nous reste la belle évocation de Mirbeau mort, « les yeux
clos, le visage calme, commençant le grand voyage de l’éternité » qui ouvre l’hommage de
La Dépêche.
On comprend mieux, à cette date fatidique de février 1917, comment la tragédie
nationale et celle qui voit la perte d’un ami très proche ont pu s’entrecroiser dans l’esprit de
Geffroy, qui, comme tout un chacun, s’abandonne en partie à la lassitude générée par quelque
trente mois de conflit… Les deux événements y trouvent à coup sûr des résonances similaires,
convulsives, suscitant un même pessimisme, singulièrement dur à assumer pour celui qui
cherche à soulager la tristesse de certains de ses amis, comme Claude Monet Lucien
Descaves, ou André Antoine, angoissés par le sort de leurs fils respectifs envoyés sur le front.

1 « Pour Mirbeau, il habite définitivement Cheverchemont par Triel (Seine-et-Oise), et c’est de là qu’il viendra
déjeuner le 14, ou le 21. C’est surtout lui qui demande le déjeuner, et moi presque autant que lui, car je ne dîne
presque plus », confie Geffroy à Descaves, dans une lettre de novembre 1911, Bibliothèque de l’Arsenal.
2 Lettre de Geffroy à Descaves, datée de « Vendredi [16 février 1917] », Bibliothèque de l’Arsenal, Ms
15098/1208.
On comprend mieux, à cette date fatidique de février 1917, comment la tragédie
nationale et celle qui voit la perte d’un ami très proche ont pu s’entrecroiser dans l’esprit de
Geffroy, qui, comme tout un chacun, s’abandonne en partie à la lassitude générée par quelque
trente mois de conflit… Les deux événements y trouvent à coup sûr des résonances similaires,
convulsives, suscitant un même pessimisme, singulièrement dur à assumer pour celui qui
cherche à soulager la tristesse de certains de ses amis, comme Claude Monet Lucien
Descaves, ou André Antoine, angoissés par le sort de leurs fils respectifs envoyés sur le front.
Ce que tait en revanche Geffroy, c’est la dimension conflictuelle des tractations
intenses qui débuteront dès les obsèques de Mirbeau, et relatives à la succession de celui-ci à
l’Académie Goncourt. Par-delà la mort, le grand polémiste continue à susciter tensions et
crispations, comme en témoignera Jean Ajalbert :
C’est derrière le convoi de Mirbeau que Descaves avait attaqué Geffroy sur le chapitre
de la succession :
– Il faudrait penser…
– Il y a le temps…
– Non… Il faut frapper le coup tout de suite… Un grand nom pour le public…
– Qui ?
– Courteline…
– Nous ne sommes pas là pour ratifier les engouements du public… Moi, je vote pour
Ajalbert.
– Oui, certainement, plus tard, Ajalbert…3

Au plus fort de la lutte d’influences, une fois n’est pas coutume, Geffroy, ironiste d’un
jour, ira jusqu’à faire preuve de cynisme afin de mettre en avant les chances de son poulain.
Prosopopéen, il donne la parole à Mirbeau, afin de rassurer son candidat, Jean Ajalbert – qui
sera élu, de haute lutte.
Avec Hennique, tes chances, naturellement, augmentent. Je crois Léon Daudet
capable de voter pour toi. Il te resterait à décrocher la voix de P. Margueritte et
de Rosny jeune, – et les deux vaudraient mieux – te feraient une majorité vraiment
imposante. Et qui sait si Mirbeau ne voudra pas voter pour toi ! 4

3 Ajalbert, Les Mystères de l’académie Goncourt, Ferenczi et fils, 1929, p. 250.
4 Lettre de Gustave Geffroy à Jean Ajalbert, été 1917, collection particulière.
Un autre motif d’étonnement pour le lecteur tient toujours au silence de Geffroy, sur
un autre point, cette fois, le tendancieux prêche de Gustave Hervé lors des obsèques de
l’écrivain, littéralement oublié dans la chronique de celui que Rosny surnomme Geff – qui,
selon toute vraisemblance, assista à l’inhumation, au cimetière de Passy. Plus, la place
ménagée par ce dernier au « testament » dit « politique » paru dans la presse témoigne de la
profondeur du malentendu, à tout le moins de la confusion, entre le discours et la pensée de
Mirbeau. C’est en toute bonne foi, à coup sûr, que Geffroy rappelle en ses grandes lignes le
dernier texte paru signé du nom de Mirbeau. Mais à défaut d’instrumentalisation – Geffroy,
comme Mirbeau, se fait une trop haute idée de son lectorat pour chercher à le manipuler – il
apparaît évident que la récente et trop ostensible adhésion de Mirbeau à la notion de patrie
tombe à point nommé pour contribuer au développement de l’argumentation volontiers
nationaliste qui est celle de Geffroy dès l’entrée de la France dans le conflit. Certes, l’union
sacrée justifie bien des rapprochements, mais il est opportun de rappeler les priorités de
Geffroy, en tous points voisines de celle de son patron, Clemenceau. On a pu, à bon droit,
parler de leur pensée jacobine, tant l’idée de devoir sacrifier tout sur l’autel de la patrie en
danger animait les deux hommes. La France héroïque et ses alliés, que Geffroy fait paraître
en temps de guerre, avec la collaboration de ses deux confrères Léopold Lacour et Louis
Lumet, résume assez bien l’adhésion complète de ces auteurs à la vocation historique de la
France à endosser le rôle exemplaire de figure héroïque, dût-elle passer par l’étape de victime
propitiatoire sur le chemin qui la mène à la victoire. Pourtant, la prophétie teintée
d’optimisme qui clôt le prétendu « testament » de Mirbeau sonne suffisamment mal avec son
œuvre antérieure pour que le lecteur avisé la considère avec une relative méfiance, quant à sa
significative valeur biographique ou littéraire, a fortiori historique. Quoi qu’il en soit, le
recours à ce texte témoigne de l’oppressante atmosphère que fait peser sur chaque individu,
intellectuel ou non, un climat de guerre ressenti avec force à l’arrière.
Mieux inspirées, car plus proches de la réalité, nous semblent être les paroles critiques
que consacre Geffroy à la littérature de Mirbeau, et à ce qui lui survivra. La comparaison à
Maupassant, dont la déconcertante maîtrise du sujet incline à une sorte d’objectivité, donne
par contraste un relief supérieur à la dimension épidermique du style mirbellien. C’est assez
bien vu, et Mirbeau mérite bien entendu de survivre autant que l’auteur de Bel Ami, grâce à la
force convulsive, volcanique, de son approche littéraire et esthétique. Du reste, les références
de Geffroy sont avant tout picturales, comme si la définition de l’art littéraire de Mirbeau
dépassait les codes classiques en vigueur. Il est, selon Geffroy, un caricaturiste à l’ironie tantôt
féroce, tantôt joyeuse.
Et le fait est qu’une caractéristique du discours critique de Geffroy s’exprime sous la
constante de l’excès, décelé chez Mirbeau ; en dépit des précautions oratoires, l’exagération
s’impose à Geffroy comme le dénominateur commun à tout l’œuvre génial de l’écrivain, à
telle enseigne que l’on serait peut-être fondé à y voir une forme de désaccord avec son
esthétique personnelle. Et les « quelques pages véritablement excessives » du Journal d’une
femme de chambre font inéluctablement penser au jugement d’Alain-Fournier révélé à
Jacques Rivière : « C’est grossier de toute façon, mais c’est rudement fort 5».
Samuel LAIR

* * *

Octave Mirbeau

Je l’ai vu étendu, pour son dernier sommeil, les yeux clos, le visage calme,
commençant le grand voyage de l’éternité. Autour de lui, rien n’était changé. Les tableaux
qu’il aimait montraient sur les murailles les images de la vie, des paysages de Claude Monet,
des fleurs de Cézanne, des paysannes de Pissarro, un torse de fillette au visage rieur, de
5 Cité par Claude Herzfeld, La Figure de Méduse dans l’œuvre d’Octave Mirbeau, Nizet, 1991, p. 62.
Renoir… Sur les meubles et sur les socles, des statuettes surgissaient avec des gestes de
tristesse et de regret, des mouvements de marche et de départ. Dans un angle obscur, le buste
en marbre blanc de Mirbeau, sculpté par Rodin, semblait regarder Mirbeau mort, et tous deux
avaient la même immobilité réfléchie. Le lendemain, on allait emporter et confier à la l’abîme
de la terre ce qui restait de cet homme qui avait vécu si ardemment, et toutes ces œuvres qui
avaient entouré son dernier jour garderaient leur aspect fixé et immuable.
Pour ceux qui ont été les amis de Mirbeau et qui lui ont dit ici leur adieu, ces œuvres
des artistes qu’il a aimés et défendus, conserveront dans leur mémoire cet arrangement
suprême autour de son lit funèbre. C’est désormais le décor de son tombeau, et le souvenir de
l’écrivain qui les a célébrées restera vivant autour d’elles. S’il y a une immortalité sur notre
planète ravagée par les cataclysmes de la nature et par les convulsions de l’humanité, il sera
juste que le nom de Mirbeau subsiste dans l’esprit des générations futures lorsqu’elles
contempleront ces œuvres décrites par sa plume savante, commentées par son enthousiasme.
L’admiration mérite de survivre, comme les créations qui l’ont suscitée. Une grande partie des
pages que laisse Mirbeau a été consacrée à des apologies d’artistes, à la célébration de talents
et de génies que l’on voit en ce moment monter vers la gloire. L’avenir devra lui tenir compte
de sa prescience, qui s’est si souvent exercée avec une force si magnifique.
Les dons qui étaient en lui ne s’étaient pas moins manifestés dans ses romans du début
et dans les livres qui les suivirent, et qui n’étaient plus des romans, mais des pamphlets
sociaux, de libres voyages à travers le monde civilisé, auquel il ne ménageait pas ses critiques,
ses diatribes, ses invectives. Si l’on observe le parcours de sa carrière d’écrivain, on le trouve
au début le conteur des Lettres de ma chaumière, où le réalisme net, précis, coupant,
s’apparente à celui de Maupassant, mais avec un sentiment déjà plus tragique, plus
douloureux. Il y a toujours chez Maupassant une sorte d’indifférence, de tranquillité, même
lorsque son observation révèle quelque aspect terrible des fatalités de la vie. C’est un droit
pour l’écrivain de dominer ainsi son sujet, si son art est assez grand pour nous suggérer la
signification profonde des êtres. Maupassant ne parvient pas toujours à cette complète
maîtrise, mais il suffit qu’il s’en soit emparé pour mériter son renom littéraire. Mirbeau, lui,
donne la liberté à son sarcasme et à son indignation, et cette manière qui lui était naturelle, et
qui s’aperçoit dans les Lettres de ma chaumière, prend toute son ampleur dramatique avec Le
Calvaire, qui est un livre d’une rare sensibilité, d’une analyse poussée jusqu’à la souffrance.
Malgré la perfection de la forme, la sauvage éloquence de la plainte, ce n’était pourtant que le
début de romancier de Mirbeau. Si la frénésie l’emporte devant le cas morbide de L’Abbé
Jules, il faut classer comme un chef-d’œuvre la triste et trop véridique histoire de Sébastien
Roch, victime de l’éducation qui lui a été imposée, et victime aussi de l’impur jésuite qui a
sali et détruit son existence d’enfant et de jeune homme.
Avec Le Jardin des supplices, où l’imagination tourmentée et exaspérée de l’écrivain
atteint des bas-fonds d’horreur dont il n’y a peut-être pas d’exemples en littérature (il y en a
dans l’art, de Jan Luyken à Goya), Mirbeau quitte le roman pour adopter une forme de livre
où il trouvait l’emploi de ses pages de journaliste, conçues d’ailleurs en vue de sujets définis
et d’ensembles raisonnés. Il en est ainsi avec Le Journal d’une femme de chambre, où
quelques pages véritablement excessives ne doivent pas faire oublier l’extraordinaire acuité de
l’observation. Il en est ainsi avec La 628-E8, qui sont comme des « Reisebilder » où l’ironie
féroce alterne avec l’ironie joyeuse. Il en est ainsi avec Dingo, où Mirbeau, tout en décrivant
les faits et gestes de son chien, lui a prêté son âme inquiète et douloureuse révoltée par tant de
vilenies et d’iniquités.
Tous ces livres, que je puis seulement indiquer, constituent à leur auteur une
physionomie particulière, infiniment originale, qui prendra place dans l’histoire de la
littérature française, bien que les critiques académiques se refusent même à nommer celui qui
possédait un art si étrange et si varié, une langue si ferme et irréprochable. « Je suis un
caricaturiste, et l’on n’aime pas la caricature », me disait un jour Mirbeau à propos des
piécettes de théâtre telles que L’Épidémie. Soit, ce fut un caricaturiste, mais d’une espèce
spéciale, qu’il a créée lui-même, de par son tempérament. Il est évident qu’il n’a pas la
bonhomie puissante de Daumier, et je cherche à quel déformateur français il pourrait être
comparé. Il y a chez lui du cauchemar à la Goya et de la verve cruelle à la Swift. Il n’a pas
vécu assez longtemps pour produire d’autres œuvres, mais il a tout de même, par Les affaires
sont les affaires, prouvé qu’il pouvait discipliner son talent jusqu’à lui donner une parenté
avec les allures de notre théâtre classique.
Toute cette œuvre du disparu d’hier sera certainement examinée, commentée par la
savante critique de demain, qui naîtra des événements et qui fera le bilan de l’esprit français.
Cette critique ne devra pas négliger la dernière page écrite par Mirbeau et qui vient d’être
publiée comme son Testament. Qui ne voudrait lui tenir compte de ces déclarations
émouvantes : « Malgré que mes forces soient usées, je ne puis me résigner à disparaître sans
avoir offert, à ceux qui voudront m’entendre, mes derniers pensées. C’est pour moi le moyen
d’accomplir mon suprême devoir envers mon pays… Deux dangers nous guettent, celui qui
consiste à vouloir être l’oppresseur après avoir été la victime ; celui qui consiste à vouloir
confondre, au nom d’un vague amour de l’humanité, les rôles de l’oppresseur et de la
victime… Gardons-nous du mensonge, comme nous devons nous garder du crime… Les
hommes impatients de tendre la main à l’Allemagne, alors qu’elle garde entière sa cupidité,
sont dans le mensonge, car il n’y a aujourd’hui qu’une seule générosité véritable, c’est de
tout sacrifier à la France… Que mes anciens et chers compagnons de lutte ne s’y méprennent
pas ; l’humanité s’améliorera si nous savons sauvegarder la position morale que la France
occupe dans l’univers. Ce que nous demandions autrefois à un parti, nous le trouvons dans
un pays. Mais pour cela, il faut qu’on découvre, comme je l’ai découvert moi-même, que la
patrie est une réalité. Que nous ayons individuellement des faiblesses, de bas instincts de
lucre, des tares honteuses, toute mon œuvre est là pour le dire. Mais collectivement, nous
avons fait preuve d’une âme magnifique. Sauvegardons pieusement cette conscience
nationale. Un jour, elle finira bien par influer sur la conscience de chacun de nous, et c’est
ainsi que l’humanité sera régénérée par la France. » On demande souvent, depuis trente
mois, si la guerre nous donnera un esprit nouveau. Octave Mirbeau nous donne, avec sa
réponse d’outre-tombe, la conclusion de son œuvre et de sa vie.
Gustave Geffroy
La Dépêche, 23 février 1917