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Roberto Morozzo Della Rocca, Mgr Oscar Romero, Paris, Desclée de Brouwer, 2015, traduit de

l’italien par Chrystèle Francillon, préface de Jean-Dominique Durand, 458 p.


Olivier Chatelan
p. 221-224
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1Cette biographie traduite en français de l’archevêque de San Salvador assassiné en mars 1980
et béatifié par le pape François en mai 2015 est la bienvenue : elle permet de connaître avec
une relative précision ce que fut le parcours de ce personnage certes complexe mais au fond
proche des positions officielles de l’Église, de Jean XXIII à Jean-Paul II.
• 1 Yves Carrier, Mgr Oscar A. Romero. Histoire d’un peuple. Destinée d’un homme, coll.
« L’Histoire à (...)
2L’apport considérable de ce travail (malgré l’absence regrettable de bibliographie en fin
d’ouvrage) est un appui constant sur les sources, parmi lesquelles figurent en bonne place les
archives de l’archidiocèse de San Salvador et le journal personnel d’Oscar Romero (Diario de
1978 à 1980, publié en 1990). Elles sont utilement complétées par des archives du Département
d’État américain à Washington et par les Acta de la Conferencia episcopal de El Salvador
(CEDES), croisées avec des témoignages de contemporains de Romero et des articles de la
presse salvadorienne et internationale. Car il existait certes une bibliographie en français sur le
parcours de l’archevêque de San Salvador, mais elle s’appuyait essentiellement sur des sources
de seconde main, comme le livre d’Yves Carrier publié en 20101. Ici, la part belle est faite aux
citations, de Romero ou de témoins, sans que l’analyse s’en trouve amoindrie. Au contraire,
l’auteur s’attache à comprendre avec finesse les ressorts d’un engagement au service à la fois
de l’Église et de son pays, dans un contexte marqué par une montée de la violence et une
radicalisation des forces politiques en présence, précisément au moment de son accession à la
charge d’archevêque (février 1977).
3L’ouvrage peut se scinder en trois temps : les trois premiers chapitres suivent une logique
plutôt chronologique, en retraçant ses cinquante premières années (chap. 1), puis ses fonctions
de secrétaire de la CEDES (1967-1972), marchepied pour sa nomination comme évêque
auxiliaire de San Salvador (1970-1974) puis évêque de Santiago de María (chapitre 2). Le
troisième chapitre revient sur le contexte politique qui marque profondément les trois années
de Romero à la tête de l’archidiocèse de la capitale et apporte des éléments sur les tensions
intra-ecclésiales qui entourent sa nomination : accueil mitigé d’une grande partie du clergé
diocésain qui soutenait Mgr Chavez, désaccords avec le nonce Gerada sur la « messe unique »,
mais rapprochement avec les jésuites du Salvador autour du P. Ignacio Ellacuría dont il ne
partageait pas initialement les initiatives progressistes (chapitre 3). Les trois chapitres suivants
étudient avec brio sous un angle plus thématique son rapport à la politique, son positionnement
sur les questions de la pauvreté et de la théologie de la libération, enfin ses visites à Rome et ses
relations avec la CEDES en proie à des divisions. La fin de l’ouvrage est consacrée aux tentatives
de l’archevêque pour éviter une bipolarisation sanglante de la vie politique au cours des
semaines qui précèdent sa mort (chapitre 7) Les circonstances et les raisons de son assassinat
occupent une bonne partie du dernier chapitre en revenant en particulier sur les rapports
d’enquête, qui démontrent la responsabilité du major d’Aubuisson, chef d’une formation
paramilitaire proche de l’armée.
4Cette biographie donne une image plus équilibrée de Mgr Romero que ce qui a pu être écrit au
lendemain de sa mort et jusque récemment. Plusieurs éléments ne plaident pas, pour l’auteur,
en faveur de de la thèse de « Romero martyr du peuple » (défendue en des termes proches par
Yves Carrier) ou celle d’icône de la théologie de la libération en Amérique centrale. Né dans un
milieu modeste mais non pauvre (son père est télégraphiste) dans un bourg à la frontière avec
le Honduras, le jeune Oscar rejoint le séminaire clarétain de San Miguel, où sa piété et son goût
pour la sanctification le font rapidement repérer par l’évêque Mgr Dueñas qui l’envoie à Rome
en octobre 1937. Ces six années romaines à l’Université grégorienne jésuite et au Colegio Pio
Latino Americano sont déterminantes pour sa spiritualité ignatienne, son aspiration à la
perfection sacerdotale et son culte pour la Rome des papes. Disciple dévoué de Pie XI, il doit
cependant rentrer précipitamment au Salvador en raison des bombardements sur la capitale
italienne en août 1943, mais des péripéties à Cuba (où il est interné pour espionnage avec son
confrère Rafael Valladares) retardent son arrivée. Engagé alors comme secrétaire par l’évêque
de San Miguel, il s’attire des inimitiés solides au sein du clergé pour son zèle ascétique. Ses
lectures de dévotion et son admiration pour l’Opus Dei ne l’empêchent pas d’accueillir avec
intérêt le vent frais du Concile, dont il défend une voie moyenne : Vatican II a apporté avec
prudence des innovations, parmi lesquelles il retient en particulier un nouveau style épiscopal
de bon pasteur, fait de simplicité évangélique et de sens des responsabilités. Dans l’exercice de
ses différentes charges, nulle radicalité politique : s’il ne s’interdit pas d’aborder des sujets de
l’actualité salvadorienne, il s’en tient strictement à la doctrine sociale héritée de la tradition de
l’Église. Au-dessus de la lutte « entre factions », la seule voie possible est « la grande politique
du bien commun » comme il l’écrit en 1972 dans l’hebdomadaire Orientacíon dont il a refondu
l’équipe de rédaction dans la ligne de Paul VI d’une défense des textes conciliaires contre les
interprétations trop novatrices. Communisme et libéralisme sont renvoyés dos à dos.
5Même prudence à l’égard des théologiens de la libération : s’il ne récuse pas les documents de
Medellín, il s’en tient à la lecture spirituelle qu’en propose l’évêque argentin Eduardo Pironio. La
recherche de justice se fonde sur une libération du péché, avant d’être une injonction à agir
dans l’histoire. L’auteur écrit que « ses idées sur la politique et l’économie internationales,
étaient, en fait, peu approfondies » (p. 84), se résumant à quelques principes : nécessité du
dialogue, recherche de « solutions humaines » non violentes, appui des réformes structurelles si
elles ont pour garantie la conversion des cœurs, participation du prêtre à la vie publique mais à
distance des intérêts partisans.
6L’assassinat de son ami jésuite Rutilio Grande en mars 1977, quelques jours seulement après
l’accès de Romero à l’archevêché de San Salvador, a-t-il constitué un tournant dans son
orientation pastorale ? La répression ordonnée par le président Molina, en partie à l’encontre
du clergé (comme à Aguilares en mai), n’entraîne pas la rupture entre Romero et les autorités
civiles. Contre la thèse de Jon Sobrino selon laquelle l’archevêque se serait véritablement
« converti » à la lutte politique du côté des pauvres dans ce contexte, l’auteur soutient que
Romero n’a pas fondamentalement changé. La crise aigüe qui frappe le pays de plein fouet
l’aurait contraint à suppléer une classe politique impuissante à éviter le chaos, pour être à la
hauteur de ses fonctions d’archevêque en défendant les opprimés, ainsi que son clergé quand
celui-ci est persécuté. Defensor civitatis (et, pourrait-on ajouter, Ecclesiae) dans la tradition des
Pères de l’Église, c’est avec ce modèle-ci que, d’après l’historien italien, il faut comprendre
l’engagement de Mgr Romero. Citons l’auteur : « Il [Mgr Romero] se rangeait du côté de cette
partie composite de la société, animée par différentes motivations éthiques, qui voulait mettre
un terme à l’injustice sociale. Cela ne signifiait pas qu’il appartenait à la gauche. Il abordait les
graves problèmes du Salvador avec une vision chrétienne traditionnelle » (p. 205) ou encore :
« Il n’était pas proche du marxisme. Il s’y entendait peu en sociologie et en philosophie. Ses
lectures, y compris au cours de ses trois années d’archiépiscopat, étaient avant tout des œuvres
du magistère, de la patristique, des textes d’exégèse biblique, de dévotion et de spiritualité. Les
textes du Concile Vatican II traitant du rapport Église/monde étaient son guide en matière
politique » (p. 207). On est prêt à se laisser convaincre par cette thèse, bien étayée par un
minutieux travail sur les sources, bien que le lecteur ait la sensation, dans les dernières pages du
livre, de changer de registre, en particulier lorsque l’historien emploie la même terminologie
que Rome : « Romero est un martyr de l’Évangile assassiné in odium fidei » (p. 440). Ce point ne
remet pas en cause la qualité du travail fourni, servi par une langue fluide. Il repose cependant
la question, classique mais jamais acquise, de la juste distance à l’objet d’étude, surtout quand
celui-ci suscite légitimement une réelle empathie chez son auteur, comme le souligne avec
justesse Jean-Dominique Durand dans une belle préface.
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Notes
1 Yves Carrier, Mgr Oscar A. Romero. Histoire d’un peuple. Destinée d’un homme, coll.
« L’Histoire à vif », Paris, Cerf, 2010.
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References
Bibliographical reference
Olivier Chatelan, « Roberto Morozzo Della Rocca, Mgr Oscar Romero, Paris, Desclée de
Brouwer, 2015, traduit de l’italien par Chrystèle Francillon, préface de Jean-Dominique Durand,
458 p. », Chrétiens et sociétés, 23 | -1, 221-224.
Electronic reference
Olivier Chatelan, « Roberto Morozzo Della Rocca, Mgr Oscar Romero, Paris, Desclée de
Brouwer, 2015, traduit de l’italien par Chrystèle Francillon, préface de Jean-Dominique Durand,
458 p. », Chrétiens et sociétés [Online], 23 | 2016, Online since 09 February 2017, connection on
25 May 2018. URL : http://journals.openedition.org/chretienssocietes/4146