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L'ARCHITECTURE

(CLERMONT-FERRAND)

Une chronique
Première partie – L'architecture (Clermont-
Ferrand) (1992)

I. C’était un hiver incertain. Les nuages passaient comme des draps essorés sur l’anthracite du ciel, sur
la harpe bénigne du ciel et s’arrachaient sur un pommier (1), s’accrochaient et saignaient un peu sur la
frise d’un pommier, sur un encadrement de fenêtre trop haut placé, ou sur le nichoir, tiens – le vieux
nichoir en forme de papillote brûlée, qui pendait entre les trognons et les mouches – les nuages
passaient dans le réticule et venaient échouer sur l’angle haut de la fenêtre de la cuisine, aux persiennes
de métal roussies : les nuages lait, amidon, plâtre, qui passaient vitement, comme des dépêches ou des
débâcles. Le froid semblait les sangler sous le ventre, à l’endroit où la buée empèse. Le fond de l’air était
d’une mobilité intrépide qui rendait les trémières fanées bizarrement saillantes, menaçantes : glaives
sans fleurs. Des ombres lourdes, itinérantes, pleines d’air et d’eau, noires comme de la cendre sèche,
glissaient sur les murettes de béton encadrant le jardin hivernal.

C’était un hiver impitoyable. Dans le début de la nuit, dans les premières prises d’escalade, poignées de
magnésie de la nuit – un caisson, un tambour à la peau presque arrachée, tendu de noir – sur les rues
en pente sèche, tendues comme des rubans, qui montaient vers le plateau central, ces rues au bitume
tiré comme un visage après sa chute, rues à la règle et bordées d’administrations, un froid, un froid
rapace vous prenait. Un froid immémorial et rapace, oui, c’était le mot, un froid avec un bec, un bec
sauvage qui vous prenait aux articulations, qui vous tirait sous votre manteau, qui pinçait la peau
comme un bec d’oiseau – un froid comme la cuvette clermontoise pouvait en retenir des nuits entières,
jusqu’aux aurores arrivant, dernier cristal impeccable – un froid reflet de la chaleur de cuve tout aussi
continue, intempérante, contenue dans les caisses de l’été. Mais l’été, une crasse séculaire, une crasse de
brouillard pneumatique, déficient – de brouillard anthropologique presque, stagnant sur la ville dans
l’éblouissement bleu natif – rajoutait au sentiment de la touffeur un complément. Quand le froid
rendait la ville à sa pétrification d’os nocturne – delta figé. C’était un hiver impitoyable, qui laissait,
tandis que le Mont-Dore et la Bourboule parvenaient à dégeler lentement, pauvrement dans la nuit, le
bassin creux de Clermont-Ferrand (2), la grande bassine de cuivre (3) à une congélation continue, que
la nuit accentuait en la retenant. Le froid demeurait là, sur les pentes, sur le plateau central, sur les
pentes sèches, plus fixement, plus noblement qu’il ne s’accrochait aux flancs des vallées, aux arbres, aux
batteries d’arbres ou aux bouleaux solitaires, pris dans le spectre du givre, accrochés à ces flancs.

C’était un hiver sans beauté. La Beauté, la belta ou belleza (4), le beau, le sentiment océanique ou
pompier du beau, le Beau si l'on voulait, ce sentiment-là apparaissait au fond dans chaque rue, dans
chaque portion de rue, dans chacune des rues par exemple fuyant du carrefour des Salins (5) en étoile,
ou de la place des fontaines pétrifiantes, en étoile cassée – vorticisme modelé d'une architecture de
décombres, vorticisme granulé, modelé soyeux des crépis pourris depuis des lustres. Oui, la beauté
triomphait, chaque rue pour elle : mais triomphait en croix comme le Crucifié, avec un clou aux mains
et dans les pieds pour leçon. La beauté triomphait, dans cet hiver impitoyable. Elle triomphait en croix.

NOTES

1) Il est probable que cet énigmatique pommier d'hiver est le pommier sis à Ceyrat, au 52,
avenue [ici le nom d'un négociant en vin radical-socialiste ayant traversé deux guerres avec
une boutelle de Corent poussiéreux dans la main pour passeport historique], où l'on n'obtint
pas le téléphone fixe (à cadran) avant 1975, source sûre, le Molise guettait (à Ceyrat al
Segrino, aussi bien, plus au Nord dans la Briance des lacs : Ceyrat des Serins, au bord des lacs
d'Artière actionnés par le paysan économe, purs comme ceux de Côme ou de Longone, avec les
mêmes reflets où la douleur vacille (et privatisés progressivement à partir des années 2010,
tant la mode était là féroce), mais comme derrière des Andes surréelles (toujours le minimum
de fiction transposée permettant à tous les Oedipes somptueux, sépulcraux, somptuaires du
monde civilisé de dédorer enfin leurs avantageuses poses et de se présenter pour des péchés de
désespoir simples, à l'endroit où l'acédie est venue briser les nerfs du fils, en forme de
charpente paternelle, en bois détrempé) aussi bien dans le sang rouge d'anciens votes de classe
(quand les listes – le contexte domine : on est acteurs sur la scène du monde – de Ceyrat –
maçonniques, viticoles, radical-socialistes (on y trouvait bien quelque dissident communiste
de l'avenue de Beaulieu, Maurice , qui jusqu'au bout refusa d'aller voir projeter un film dans
un complexe de cinéma moderne (il est vrai qu'à Clermont, les hangars blancs des cinémas
pornographiques étaient remplacés, sur leur lieu-même, avenue d'Italie, par la liturgie
sédécavantiste)) – et de Boisséjour – rouge sang des fraises et des taches des mûriers, au puits
artésien, rouge pouzzolane du P.C.F., d'Angélus abâtardies (M. Chenais, prononcé Chené, en
était la proue) – aux temps gothiques où les concitoyens étaient des pays, seulement des pays
– étaient listes séparées, cela jusqu'au mitan des années 80), où se nouent les angélus de
plaine de Monza et de montagne du Vieuboissac), que ce pommier a été planté circa 1961 ou
1962 (environ la naissance du monde des origines), par un gendarme dont le prénom était
Marien (prénom qu'on a porté à peu près partout sur la Terre chrétienne s'entend, jusqu'aux
confins, car il y a eu des Marien andins ayant connu la douleur, des Marien l'Aréopagite
enfermés pour y terminer des Chroniques Universelles dans les orgues de la cathédrale de
Ratisbonne, des Marien irlandais, des Marien abbruzzese comme leur autre ascendance, tout
aussi saints que les autres – il n'y a qu'au saint que le prénom fait gloire – mais
principalement dans les terres mal affranchies qui font la transition entre l'Auvergne et le
Bourbonnais, où les contreforts placides de la Limagne deviennent soudain, d'un jaune de
tournesol fané, ocres et bruns comme une terre de sienne, que l'air est infiltré de terre battue et
que des maisons vigneronnes ocres aussi se dressent sur des monticules toscans (par exemple,
dans la cour de l'hôtel de ville de Riom, superbe hôtel Renaissance, sur la plaque à la mémoire
des soldats communaux morts pendant la Guerre de 1914 (que connut un autre, qui y perdit
son frère), Marien est rien de moins que le deuxième prénom le plus porté : quatre
occurrences, ce qui est sans exemple sur toute la courbe terrestre) et qui possédait à cet endroit
un jardin et une grosse cabane attenante, avec une véranda (rien n'était encore construit en ce
lieu, dans ce vallon sans malaria bien sûr mais à poisse d'air et moustiques nombreux, ratons
et peupliers torves de l'Artière, qui enchaînait des prés tourbés d'eau, une eau qui faisait
moisir jusqu'aux poteaux délimitant les terres, où des ânes très pareils aussi aux ânes italiens
paissaient sous les carrières fantasquement rouges de Gravenoire – plus tard le lieu
deviendrait une banlieue résidentielle aisée, mais cela n'empêcherait pas l'imagination de la
littérature, qui naît où elle le veut).

2) C'est une chose connue des autochtones, moins des étrangers, que la cuvette de Clermont-
Ferrand conserve aussi bien les brûlures gazeuses de la fournaise d'été que le froid mécanique
et sans rachat de l'hiver ; de même que la pierre noire aux réverbérations incompréhensibles,
l'absence de rivière, de fleuve, de lac, de toute eau et la situation d'enfoncement y exagèrent la
touffeur des nuits d'été, il est courant que les nuits d'hiver soient plus froides à Clermont-
Ferrand que dans les puys. Ce phénomène, dénommé inversion thermique, peut donner lieu,
aux alentours du lac de la Cassière, à des brouillards sublimes.

3) Il est connu que jusqu'au milieu des années 1960, dans la cité de la Chaux, par exemple, aussi
bien sous les côtes de Chanturgue, les fils subissant encore des sermons et vivant dans les cités
Michelin lavaient leurs jeunes corps dans des bassines de cuivre – il n'existait, pour ainsi dire,
aucun ornement pour le corps masculin (au blason (pas héraldique, même rue du Nord), aussi
bien délié des Délies – découplé dans les sables ligériens à Decize (pas celle des [vélodrome P.
Marcombes, après-dire] celle des [« Le département de la Nièvre » – ex-legein]), comme dirait
ma tante des Garnaudes (pas Françoise, ma grande-cousine ; l'autre, la folle (née un an plus
tôt))...). Tout cela a beaucoup changé, mais il faut prendre note de l'arrivée tardive des
douches et des baignoires dans la cité de Clairmont. L'auteur pourrait ajouter que son propre
père – vivant avec son frère, ses parents et ses grands-parents dans deux pièces d'une demi-
cité Michelin (celles que d'aucuns comparèrent à des troupeaux d'éléphants paissant sur
Chanturgue) – ne connut de toutes les années 1960 que la bassine de cuivre (dans la courette
Michelin l'été) pour ses bains. De cette absence d'ornements masculins a subsisté, chez
certains, une qualité morale (un jansénisme de la production) exemplaire, qu'aucune
communauté de quakers ne saurait plus atteindre, ni même les abrégés d'imbécillité pieuse de
Randol. (Quant à l'hygiène de Nébouzat, pays où n'est plus célébrée qu'une messe tous les trois
mois environ (la paroisse, qui va d'Orcival aux confins de la Creuse, dans les terres dépeuplées
et glacées, aux lumières lunaires, de Giat ou d'Herment), compte quarante-neuf communes – il
faut comparer cela à la presque dizaine d'églises, du mignard clocher mansonnais à la boîte à
chaussures rectangulaire de Fontfreyde en passant par celle, à l'écart sur une butte, de
Beaune-le-Chaud, dont il fallait sonner l'Angélus une semaine l'an pour participer aux
discussions sectionnales, jusqu'aux années 1960 – que comptait la seule commune de Saint-
Genès, autrefois)), à laquelle le prêtre arrive en retard car il vient en courant d'un match au
stade Michelin, où il est abonné aux frais de la paroisse) ; pays dont l'intérieur pierreux
(pierres nues et mal taillées, parfois couvertes d'un crépi informe, gris sale) des habitations
baigna jusqu'aux années 1990 dans l'odeur des troupeaux, qui se sentait dès le passage du col
de la Ventouse, trois kilomètres plus tôt ; pays où tout nom endogamique était chrétien et
jamais brisé que par des formes occitanes archaïques (comme Meyleuc) ou des gendarmes
impériaux prussiens venus on ne sait pourquoi circa 1750 (étaient-ils Juifs par quelque goutte
de sang, comme le sang du mûrier sur les mains ? Traqueurs-traqués, qui sait, du Gévaudan ?
Kriquebert, ou -berg, seul communiste tombé plus tard, dans les montagnes râpeuses et
blanches des Basses-Alpes, sous le fusil de ses prussiens d’aïeux) ; de l'hygiène de Nébouzat, où
les cabinets reliés à l'eau courante arrivèrent après l'élection de Giscard d'Estaing (comme
président, non comme conseiller du canton), à peu près en même temps que les trayeuses
électriques, de Nébouzat donc, suivant l'axiome de Wittgenstein, nous ne dirons rien.)

4) Belleza est l'italien ordinaire. Belta est une référence au poète trévisan Andrea Zanzotto,
Gongora avec la terre des poteries, des moulages sur les mains, Mallarmé patoisant – à côté
duquel les pédérastes exemplaires, élégiaques du siècle poétique dialectal ou romain (Penna,
Saba, Pasolini, etc.) prennent des allures de hannetons à troubles prétentions, chuchotant des
vices à basse intensité, et les autres (Ungaretti, Montale, Marinetti, etc.) une fixité de pain
d'épice trop cuit de statue située au bout de l'avenue de la gare, quand le petit peuple militaire
en a assez des marches à pavois et que le vide se fait autour des phrases – le silence est aussi
bien l'oubli de toute postérité. Zanzotto a réalisé dans la langue des provinces un cloître
fellinien surnaturel, où le monde de la civilisation et le monde du désir dansent un de leurs
plus beaux actes de décès.

5) Rue du Mont Mouchet, rue Drelon, rue Jalifier, rue Villiet. Pain, bar, laverie, auto-école. Du
Sud au Nord : immeuble 1948 à trois étages, persiennes métalliques, brun délavé, semblable à
ceux que Paul Abraham construisait à la même époque plus au Nord ; immeuble 1935 en
meulière, persiennes métalliques, crépi de beige sale sur les deux premiers étages et de crème
plus claire sur le troisième, avec un décrochage façon bow-window le long de la rue Drelon,
sur les deux derniers étages, souvenirs éclatants de Chenonceau ; maisonnette à un étage
crépie de blanc cassé, persiennes en bois blanc, très difficile à dater ; immeuble abîmé, sans
doute fin XIXè, en pierre de Volvic crépi de brun, à deux étages, persiennes métalliques, crépi
arraché par endroits comme une pelure, laissant dépasser d'étonnantes briquettes tolosanes,
abritant un café (sur la devanture : « Vins Ronchetti ») ; petit immeuble à deux étages, 1965
ou 1970, crème, stores ; immeuble à large façade en pierre de taille, crépi jaunâtre effrité,
murs latéraux en pierre de taille,, deux étages, crépi arraché en de nombreux endroits, fin
XIXè sans doute aussi.

II. 26 décembre 1991 – Ce matin, au présentoir de la presse, on apprenait de toutes les encres qu'un
Empire venait de s'effondrer. Mais dans la nuit clermontoise glaciale, l’écho du monde se rétractait ; et
le monde lui-même prenait l'allure d'une consomption, d'une erreur se consumant – la chaude mollesse
du train emprunté la veille s'était perdue, maintenant que la nuit avait dégorgé sa violence contenue,
toutes ses petites plaies édificatrices : son ciment. Une forme de fatigue nerveuse matérialisée par des
actes, des actes absents, manquants, des actes séparés de leurs intentions comme des réflexes nerveux
momentanés, semblait tapisser le fond de la chambre d’hôtel. Une lampe aux franges grises un peu
effilées laissait filtrer une lumière jaune qui venait mourir lentement sur la noirceur bétonnée de la nuit.
Les trains n’arriveraient plus, à présent ; les derniers passagers avaient quitté le terre-plain faisant face
à la gare, les cafés fermé leurs grilles de fer. Et la gare elle-même était dans la nuit, sa tour carrée se
découpant dans le vide. Le panorama avait trouvé sa bonne immobilité – glacé à son tour, image glacée
superposée aux températures négatives, ordinaires pourtant dans l’hiver clermontois, en tout cas dans
celui que j’avais connu jadis. La disjonction entre les lieux connus et les gestes reconnus, les gestes sans
appartenance, qui ne m'appartenaient pas, créait un fond de malaise prêt à s’écarter à chaque instant du
cours normal des actes. L'instant apparaissait dans toute sa nudité, semblable aux autres – dans sa
gratuité, son équivalence. Il n'y avait pas de morale temporelle ; le présent était l'erreur manifeste, la
première erreur, l’authentique (d’un authentique capable de traverser la peau irritée des langues, la
peau endormie des Babel célestes) – et comme il y aurait d'autres sommeils, il y aurait aussi d'autres
échecs, dévorations – d'autres vérités d'accablement aux présentoirs. L'Histoire passait dans les
lointains, comme un train aux lumières éteintes ; d'ici, on n'en voyait plus le cours. Je songeais, dans la
solitude mate, à la lumière sans espoir, de cette chambre d’hôtel, à ce que j'avais observé la veille,
parcourant la ville pour la première fois depuis deux dizaines d’années : les agencements étranges,
étanches que faisait naître l'absence d'ordre et de préparation, la vapeur métaphysique bizarre qui
s'exhalait hors d'une indifférence aussi criante au sens esthétique, la hauteur que prenait soudain cette
absence raisonnée du goût. L’effarement éprouvé devant cela n’avait pas perdu en intensité, mais c’était
une intensité qui n’était plus physique, qui ne faisait plus appel à des données sensibles mais qui gardait
sa résolution : qui était, donc, métaphysique. Je songeais aux plate-formes verdâtres érigées le long des
hôtels particuliers désormais vides, ou municipaux, où une maçonnerie indifférente devait se réunir aux
frais des banquises molles de visages vivant à la vitre des immeubles. Je songeais aux bâches de
plastique durci, bleu vif, jaune puéril, qui coloraient les carreaux blancs et noirs, les petits carreaux de
piscine dans les ruelles nettoyées qui entouraient la place principale ; et les vitres noires qui faisaient
dépasser de leurs lueurs de nuage des étiquettes de café. Je songeais aux immeubles en forme de
rotonde lunaire, aux rotondes monumentales, faites de matériaux de basse qualité, qui se dressaient aux
angles des boulevards, comme des reîtres affamés, comme des restitutions d'un passé de science-
fiction ; je songeais à toute la morosité sociale, épaisse, tentaculaire, qui se dressait aux mêmes angles, à
la viduité, à la vacuité durcie en béton ingrat qui se coulait et resurgissait en lamelles, en faisceaux, sous
les crânes.

« Le fou c'est celui qui n'a plus que sa raison. » Cette phrase – la définition-même de l'intelligence au
temps où elle n'existait que dans des paradoxes simples, des figures de géométrie mentale – est venue se
plaquer sur mon esprit après que j'ai ouvert les yeux sur le jour. Ces aphorismes, que valent-ils encore,
pour notre conscience attardée ? Ils ne sont même pas justes ; ils éclairent mal, paradoxalement ; le fou,
ce n'est pas cela, ce n'est pas cette auréole de raison brûlante parmi les raisons imparfaites des autres,
les demi-raisons échangées pour rien par ceux qui se maintiennent à la limite supérieure de la vie, sans
chercher aucune noyade revancharde dans l'engloutissement. Ces phrases-là, qui appartiennent à ceux
que la folie inquiète, j'en ai beaucoup entendues, beaucoup lues, sans pouvoir me persuader de leur
validité, de leur profondeur. La vérité n'est pas là (6), dans ces paradoxes refoulés retournés pour la
beauté du geste ; il y a autre chose que cela, que cet éblouissement bref, cet émerveillement spontané du
sens. Cela borde la vérité, n'y pénètre pas... Le vrai sens, celui des piliers, celui qui fonde l'étincelle
vitale, le vrai sens ne s'y dévoile pas. "Le fou c'est celui qui n'a plus que sa raison." Entreprises
paradoxales des essayistes effarouchés par la clémence de leur temps, lui opposant des catholicismes
funèbres... Nous n'aurons pas de vérité politique, ce jour ; nous n'aurons pas de vérité dans l'entreprise
de la politique. La vérité est ailleurs, dans le langage ; dans l'emprise entière du langage sur la
conscience, dès le lever. L'air et le langage se mélangeaient, comme une buée au fond des yeux ; le
langage était la matérialité, l'air l’abstraction des souvenirs. Cela était, durement, et mon regard se
fermait comme je me le répétais, avec une injonction blessée, cela était notre possession, notre
consolation ; la limite, la bonne limite du sens. L'exemple matériel du langage, la volonté de faire un
exemple dans la langue, dans l'imitation de la langue des enfants, dans un manuscrit abandonné,
réformé.

(6) « Une faiblesse dominée est – en morale comme en art - plus grande que la force. » (Simone
Weil, Cahiers du Velay)

Pébrac, le chemin de Saint-Jacques


Les noms des puys nébouzatois, les conscrits, Verchapeuche, les « pays », passer une belle république,
panneaux sur les maçons ou le vin, bidonvilles mansonnais, Nébouzat en terre battue, seringues
rouillées, chacun son Nunez Yanowski (ou son Longone-Lukones) dans les cités de Chanturgue, les
gourbayous (gerbier-terroux), le cimetière endogamique, les deux fêtes, la Fête Dieu et la fête future,
Calvaire, tout Antoinette, etc.

Les lames blanches de la nuit remuaient jusqu’à l’intérieur de la conscience comme sous le lit roulant de
cailloux d’une mer déjetée par l’angoisse et l’aurore ; je revenais à quelques phrases centrales, quelques
phrases d’angoisse, prononcés autrefois par ceux qui avaient été mes professeurs, ou mes maîtres, ou
mes compagnons. Au sommet du tas de pierres, au bout des lames effondrées, la même phrase revenait
toujours, celle du professeur de philosophie : « Vous parlez beaucoup du Mal, mais vous en parlez en
esthète... » Il y avait bien des majuscules dans les copies de philosophie de mon adolescence ; et il y
avait le Mal, en effet, qui ne la perdait jamais. Aucune ironie à l’époque ne venait déparer
l’ordonnancement des majuscules ; c’était des majuscules de majesté, des majuscules qui n’admettaient
pas le sourire. Le Mal, je le lançais sur la page parce qu’alors seulement, et non quand il était question
de conscience, de désir, de vanité, de pouvoir politique, alors seulement il me semblait saisir non pas un
concept, mais une épreuve connue, une possession éprouvée, et que cette connaissance venait d’une
autre sphère que les connaissances orthodoxes et vagues statuant le reste des concepts. Le Mal c’était la
vérité de l’air, la pureté de l’air s’introduisant dans la poussière des idées, dans les rayonnages sans
contrepartie ; le Mal, c’était la défaite, la bonne défaite de l’Idée.

J'ai entendu les esprits virgiliens s'accoster à de grandes baies blanches, à des falaises couleur de brebis
s'écharpant sur la mer, s'effondrant sur l'eau métallique, dans mon rêve nocturne ; j'ai vu la page
s'entamer avec le contour de cette phrase, tintement de Virgile, minceur d'églogue, et la falaise qui
accouchait d'une autre image de métal, celle de l'oeil parvenant à se dissoudre dans la première lumière
diurne... L'évasion. L'invasion. L'évasion ; l'invasion ; l'évidement. Les mots passant, comme des
arceaux, des arches, dans l'architecture d'une pensée non encore advenue, s'extirpant du sol avec
difficulté... Mon cerveau m'est apparu comme une momie tout juste délivrée de ses bandelettes qui
s'apprêtait à s'allonger sur le tombeau de la nuit. Un tombeau d'une seule pièce ; un tombeau silencieux
d'un seul tenant, noir comme l'absence de rêve. Et, au réveil, cela : le jour sans indulgence, inapproprié ;
et cette phrase, cette phrase si raisonnable sur la folie, l'ombre de cette phrase portée aussi sur ma
poitrine ; et la lumière, la lumière du matin blanche comme le corail des exodes... J'ai reconnu des vieux
esprits, dans ce rêve ; et au lever, à l'ouverture des yeux, le grésil des vieux applaudissements, des
vieilles foules d'hommes applaudissant l'événement, l'événement inconnu, le célébrant. J'ai vu aussi le
bord d'une image aux couleurs tranchées, orange et noire, et le partage des eaux à l'endroit où la croupe
du sable se défaisait, dans l'enfance, là où le poème en prose évasif passe son licol à la mémoire. Au
réveil, oui, j'avais les yeux tuméfiés. Et le langage s'est insinué, dès la première banderille de la
conscience, sans dire son mot, bestial, brutal, une évidence propre ; un aphorisme s'est inscrit, un vieil
aphorisme sans méthode, c'est-à-dire ce qu'il y a de plus aisé, de plus mesquin dans le langage : son
usage direct, sans distance. La fausse monnaie du langage, dans le cerveau, au réveil ; les tintements
plus éloignés d'autres monnaies, de monnaies comme des vagues, des reflux lexicaux, portés à
l'intérieur de moi dans une époque précédente, au temps des applaudissements, ou plutôt juste après,
une époque de blasphème, l'époque terrible, celle où tout se décida, de l'interruption brutale de la seule
vue, seule phrase, par les housses de colombages grattant leur ombre, de la désidérabilité... Le concept
désirant, introduit dans l'été d'enfance, l'été gris, plombé, ternaire, pour l'envenimer absolument.

III. C’était fabuleux, cela – dans la nuit, dans la nuit paysanne et farouche, ce long sac de pommes de
terre, ce long hublot, ce long mât nocturne controuvant le vent nocturne, dans la nuit râpeuse et
calleuse comme une joute paysanne – de comprendre, de sentir, de sentir comme se font, par exemple,
l’immatérialité, la profondeur des phénomènes naturels, ou bien des phénomènes de foule – quand
l’opinion devient cette enclume, cette valeur d’enclume, cette masse qu’on aplatit sur la pierre – c’était
fabuleux, de sentir que comme le vent, comme le vent qui soufflait en biseau sur la plaine rase de Saint-
Aubin, sur les grands paysages pelés et jaunes pareils à des paysages d’après la Chute ou la catastrophe,
hérissés depuis longtemps de cyprès volatils, de buissons noirs et revêches comme des buissons
bibliques, de touffes exotiques, de pierres d’Aubrac, traversés par des ruisseaux presque à sec, des rases
lentes, c’était fabuleux de sentir le mouvement historique se faire dans la nuit, de sentir le mouvement
historique se faire comme se serait fait le mouvement du vent, de l’eau, des yeux qui revivent à Saint-
Aubin, sous la croix neigeuse et la pietà naïve qui sont une forme de rédemption pour la vie : le
mouvement du matérialisme qui se faisait malgré soi, malgré nous, malgré lui peut-être, le mouvement
de l’anthropologie matérialiste, qui – saccageant Saint-Aubin, l’oubliant peut-être, oubliant son
aviateur, son seigneur ou sa Terre, enfin quelle majuscule, l’annihilant dans la nuit des autres –
l’anthropologie sournoisement matérialiste qui, comme le grand vent d’Ouest, s’infiltrant sur la plaine
puis se déversant sur toute la cuvette clermontoise, sur la Limagne enfin en passant par les entonnoirs
de quelques cols – l’anthropologie matérialiste qui faisait son mouvement de labourage, de labourage
uniforme et massif comme le vent, la nuit, l’idée simple du vent dans la nuit, et l’extinction de la
dernière bougie à Saint-Aubin, du dernier espoir avec elle, et l’oubli du dernier texte
d’accomplissement, du dernier château intérieur lu – un psaume, une relique – une fois que l’alcool,
l’alcool vert et blanc comme une voile d’équipage, a triomphé lui aussi des résidus incarnés, des résidus
charnels de la Foi : encore disponibles, malgré eux, des années après la sécularisation – ce mouvement,
ce balancier irrésistible parmi la férocité de la nuit, ce mouvement seul, ce mouvement mêlé du vent
régulier et du matérialisme séculier, considérés l’un et l’autre dans leur absolutisme.
La nuit précédente c'était d'autres phrases, d'autres pancartes qui avaient pris un poids de sépulcre, ou
d'emblème, pour moi ; car la distance entre le mot, la phrase, le monde de la parole et celui où il
faudrait désormais se débattre, ce monde décanté, transparent, de qui avait accompli son plus mauvais
devoir, cette distance elle était aussi une histoire qu'il fallait se raconter. Je pouvais décider de recouvrir
ces décisions de toutes les auréoles mythiques, Tantale obscur délivrant la phrase au sortir de la vieille
inimitié des sabbats : il ne restait dans la main qu'un peu de sel, un peu de sable sur la paume ; la
culpabilité, c'était une autre matière, un mur noir, une falaise de Sioule ou une pénitence de roche
dressée sur le papier ordinaire. Exercice de psychologie ordinaire : voilà tout à fait ce qu'il manquait à
ma présence. Le jour avait délavé les idées, les avait rendues à une clarté malheureuse. Le geste, la
propriété sournoise du geste, il fallait attendre les yeux tombés de la nuit pour en tenir la pensée dans
son cœur. Dans la nuit je ne fais plus un geste ; l'immobilité, le silence, les cordes des architectures
récentes, le noir comme une dent cariée de la nuit auvergnate, cela se répond sans fin. Il y a des traces
de craies effacées dans la mémoire. Dans la nuit, le Mal devient un enclos rutilant, un enclos passéiste
où rutile cet événement que je ne peux plus dénombrer, l'événement pur, le seul acte peut-être, le seul
acte qu'il m'a été donné d'accomplir vraiment ; la seule fois que la morale a croisé ma route ; que ma
route, incertaine, pauvrette, mal déliée, et celle, catastrophique, des accomplissements moraux, se sont
croisées... Je n'ai agi à fond qu'une fois ; mais les autres, agissent-ils davantage ? Un acte, un acte seul
qui n'est bien sûr pas un rachat, mais son contraire ; un acte qui montre pour de bon, de façon
définitive, informulable, le fond de l'être et le condamne, sans qu'aucun mouvement contraire ne puisse
s'amorcer... Un acte comme on en commettait autrefois dans les villes de foire, après la déroute, quand
les bonnes grâces royales étaient en jeu : et que ni la contrition, ni le cabotinage, ni le pastiche ne
sauraient rénover. J'ai commis cet acte ; oui, j'ai agi une fois. Il sera bien assez tard, plus tard, dans le
récit, pour le dire. L'acte, son erreur royale, parlera de lui-même.

Ce ne sont pas des pages écrites pour le hasard de la mémoire, du juge bestial, tout enveloppé dans une
capeline noire, qui se tient aux dernières marches de la mémoire comme une sentinelle blessée ; ce ne
sont pas des pages données au sens, au sens métaphoricien qui évide les actes, qui recouvre d'une
couverture de lâcheté et de songe lâche les actes, dans la vénusté de la nuit.

Ce ne sont pas des pages écrites pour la misère, pour la misère qui expectore sa vanité crasseuse, là,
sous les ongles des impasses, dans les impasses de logements sociaux où les prescriptions vitales,
sociales, sont un médicament ruiné sur les calcaires et les plâtras, sur les crépis et les enduits souillés
des rues.

Ce ne sont pas des pages écrites par la force, par la volonté, par la décision.

Ce sont des pages qui annihileraient, par leur éclatement à la surface d'un acte de volonté, toute sa
teneur, tout le nerf énergique qui la soutient, comme en un squelette humain accéléré, pour qu'il aille au
bout de sa défaite ; ce sont des pages de défaite.

Ce sont les pages de la défaite et, qui sait, du pardon.

IV. J’avais pris le train gare de Lyon, ce premier jour de l’année 1992, avec la claire intention de ne
jamais revoir Paris. J’avais pris le train à la gare de Lyon, dans la matinée parisienne brumeuse et
sulfureuse, sulfatée d’une pollution jaune et de gaz divers – étrangement légers et poétiques,
étrangement doux au toucher, étrangement berçant la ville et son fleuve à mesure que leurs nitrites,
sulfites pénétraient les peaux et les chairs pour les carier et les jaunir.

(Un sacrifice esthétique devait, pouvait avoir lieu là ; c’était son temps, et c’était son lieu. J’attendais, les
bras croisés sur le torse comme devant un halage, que survînt ce sacrifice.)

Au milieu du ciel couleur de pois chiches qui traînait sur le paysage las et amer qui sépare le Nord du
Puy-de-Dôme du Sud de l’Allier (avec ses collines mornes et jaunes, préfigurations d’un désert des
Tartares séparatiste, qui ne disait rien de bon), sur les ombres projetées des moulins couleur de sciure
pourrie, il lui sembla voir, parmi la masse laiteuse et désordonnée des nuages, deux formes qui auraient
bien pu évoquer la lutte de ce Jacob et de son ange insurmontable – deux silhouettes lutteuses aux têtes
à peu près correctement découpées, parmi la recomposition incessante des formes.
Le paysage mou devenait, avec les derniers kilomètres, plus austère (sur les monticules de terre de
Sienne, c’était souvent une ruine qui pointait, au lieu des vastes exploitations céréalières sises en haut
des monticules encore quelques minutes plus tôt ; des crevasses semblaient se marquer au bout du
paysage visible, l’encadrant – crevasses impossibles à imaginer trois minutes avant), à mesure qu’on
approchait de la fameuse « faille du Massif Central » (où les deux plateaux géologiques, au lieu de
s’emboîter, passent l’un sur l’autre comme des trains aériens). Une envie de blasphème montait entre
les passagers du train, qui ne parviendrait pas à déboucher. On passait un château ruiné, un viaduc rose
poli, une espèce de cimetière israélite, une autre ruine, puis plus rien, une étendue sans nom de prés
jaunes encadrés de pierres noires.
Tout le monde savait bien, dans ce compartiment, que ces passagers, eux-mêmes enfin (qui étaient
devenus le temps de ce voyage des métaphores des passagers terrestres, en tout cas des passagers
nationaux) se trouvaient dans une impasse historique. Un corridor de flammes où l’âcre fumée – mais
oui, l’âcre fumée, comme dans les romans ! – rendait la vue impossible. La banalité du tragique pouvait
continuer à se nouer, ses corps de flagellants se tordre, ses otages périr ou discourir : ils demeureraient
ce qu’ils avaient été, croquant leur barrette, dévorés par une autre banalité – celle de l’imagination du
fond de l’univers considéré enfant dans son illimitation de trous noirs étoilés : illimitation... impalpable
goutte sur le Nom des choses... Mais il préférait encore ne rien faire plutôt qu’agir, ne voyant pas dans
quel sens il aurait pu le faire.
Assis sur le siège du mort, guindé, les cheveux rabattus par la laque, un élégant manteau vert sur les
épaules, ses bottes militaires aux pieds, décomposant du regard les jeux discontinus de l’ombre et de la
lumière sur les collines régulières de la Limagne, il tourna le bouton de radio et une cantate de Bach
ruissela dans l’habitacle, avec sa ferveur de prison sacrée.
V. Nous courrions vers la société primitive, et je ne me sentais ni social ni primitif. On pouvait me
comparer à tout, sauf à une société primitive.

Des arbres, des arbres qui n'étaient pas généalogiques mais fibreux apparaissaient le long des
voies :

If millénaire d’Estry
Platane de Fervaques
Sophora japonica de Caen
Hêtre pleureur de Bayeux
Chêne à Leude de Condé-sur-Risle
Genévriers thurifères de Saint Crépin
Tilleul de Sully à Plessis-du-Mée Perceneige
Sequoia à Sens
Cormier de Sarre-Union
Orme lisse de Walbourg
Sophora du Petit Trianon
Aubépine à Saint-Mars-sur-la-Futaie
Houx du château de Lassay
La Londe des Maures sur le site du Pas du cerf
Caroubiers de Nice
Châtaignier de Troubois

« Je m’identifiais à la victoire, et à l’envers des désirs de mon père. Mais mon désir était toujours
indexé, malgré lui, comme torrent, sur le désir collectif ; toujours indexé sur lui : à rebours exactement
de celui-là. »

Le nationaliste dirait : « Peu importe que ce ne soit plus humain, du moment que c’est Français. » Le
chrétien : « Peu importe que ce ne soit plus Français, du moment que c’est humain. » Le bonheur était
une virtuosité caduque, un prêche – et l’ombre du viaduc, dans l’adolescence de lait.
VI. Ce qu’on pourrait appeler la lâcheté socratique de Jésus (par exemple, dans le pardon)

VII. L'intuition suivante, vers cinq heures du matin (la craie mate des immeubles, de l'autre côté de la
rue, comme des pains de sel dans l'embarcadère nocturne ; il n'y a pas de vent s'il y a le froid, le froid
très ancien, très incolore des montagnes, ou plutôt ce froid montagnard que la ville, dans sa cuvette,
garde mieux que n'importe quel cratère de montagne : un froid concentré, pierreux, comme une nappe
d'air congelé au fond du tube ; le ciel est un parpaing sans interstices), alors que le sommeil ne pouvait
plus venir : il y a eu un monde antérieur dans lequel la littérature ne devait pas obligatoirement venir
après ; il y a eu un monde où l'on se passait parfaitement de la vérification du monde par le langage, où
cette confirmation des formes et des forces par la parole, par les fonts baptismaux de la parole, dressée,
baroque, obtuse, la parole des croisillons et des petites arêtes à la tête des couronnes de bronze sur les
chapiteaux romans, où cette confirmation n'était pas seulement inquêtable, mais inquêtée. Il y a eu un
monde précédant la parole ; je ne peux pas en douter, il y a eu, avant le monde du langage nécessaire, de
la confirmation nécessaire de la langue, un monde où le mot "indicible" avait un poids non pas
métaphysique mais direct, brutal, phénoménologique ; où l'on pouvait dire "indicible" comme on aurait
dit "caillou", "cercle", "épaisseur", "franchise", "pylône", "château d'eau". Et cet anté-langage, il m'est
indiqué surtout aujourd'hui par l'image et par le chant ; par les diaprures de l'image, par le
démembrement de l'image par le chant.

Il y a eu un remembrement, puis un démembrement, puis un remembrement à nouveau.

Il y a eu la phrase qui planait sur les joues curieuses et froides, sous une lumière de phalanstère, à
l'étude : "Ce monde, il est restitué par la musique."

Les impossibilités diverses de la conversion.

Il y a eu l'envers de l'intuition d'origine : le monde fuyant entier vers le langage comme pris par une
cascade au lit impossible à contenir, démettant tout de la matière.

Mettons que je sois ce paysage séparé, que je sois comme ce paysage séparé, un miroir tourné, un miroir
fermé qui montre d'un côté, éparsement, la vérité du dogme, et de l'autre, aussi fortement, sa
contradiction.

Il y avait l'attente d'une vie, d'une année vivante, où la réversion symbolique aurait le premier mot ; le
pas vers la réversion, le pas véritable hors de l'abîme d'une course identique, le pas hors du processus
enclenché. Le désir de ne pas être du processus ; la volonté de voir le processus se désunir, sous mes
yeux.

Qu'est-ce qui appartient au processus ? Il y a des corps qui lui appartiennent d'une manière si tranchée,
si éblouissante, qu'il faudrait réussir à donner la vision de cette appartenance non par les mots, qui sont
alors piètres (ils appartiennent soit aux dogmes universels chrétiens, soit à la vieille modernité fanée du
langage...), mais par des extases cinématographiques brèves, qui écartèlent tous les enchaînements
classiques ou néo-classiques de mots, tous les péristyles à consonance hédoniste que l'Occident a
échafaudé sur ses décombres depuis la perte de sa religion... Il y a des corps qui appartiennent si
crûment, si véritablement au processus que le langage prend d'eux comme une honte (ou bien alors c'est
eux qui rendent le langage honteux). Comme dans tel tableau de Velázquez, la tempête demeure
conceptuelle ; pourtant, derrière, sur le panneau ou sur le mur blanc sans éclairage, le bris du crâne est
dressé : et la négation de la mort rayonne, non-accidentelle, universelle pour le coup, et vraie, de la
vérité des dogmes et des échanges, des dogmes échangés à peu de prix dans les marchés moraux
modernes. Qu'est-ce qui appartient au processus ? Ce qui n'appartient pas au langage. Et par mes
démissions, par mes défaites, je n'appartiens qu'à lui, qu'au langage.

VIII. Il m'est parfois venu ce doute : ai-je jamais connu une existence hors du langage ? Si je compare
mentalement ces deux scènes, celle qui a eu lieu la veille et celle qui date d’il y a trente ans, ou plus, des
abysses claires de l’enfance, je vois dans la première une destruction, un avènement de destruction par
le langage et dans la seconde, la présence absolue, la présence parfaite d’un monde sans confirmation,
existant présentement dans des formes absolument révélées, absolument sensibles, d’un monde clarifié
par sa propre présence – d’un monde étant et étant sa parole à la fois, d’un monde absorbant le discours
et le rendant pur. L’incarnation de l’intelligence, c’est ce discours moral édificateur qui vient seconder
les images, images de barbarie restreinte (par exemple : la scène primitive d’une parole, sa décantation).

J'ai assez tôt appris à reconnaître ce que j'appellerais pour simplifier la maladie de l'excès de sens, qui
m'a accompagnée dès mon enfance et qui a constitué, en certains points venus percer la surface de la vie
comme des épines saignantes, une sourdine pour la rationalité que je pouvais donner à mon expérience
terrestre. Après tout, qu'est-ce qui me différenciait des anges ? Je n'avais pas eu la passion de la
méchanceté ; l'esthétisme, je n'avais jamais donné dedans. Je voyais les grands chemins blancs de la
forêt de mes premières années, montant, descendant, bosselés comme des papiers humides ; je voyais la
route serpentant hors du bourg, au Nord de la ville, que j'empruntais tous les crépuscules d'été... Je
voyais le magnétisme d'une image qui aurait eu lieu avant que la conscience sache ce que les penseurs,
depuis l'orée du monde, depuis les présocratiques et leurs tâtonnements hagards de bêtes blessées, en
avaient dit, en avaient fait. Je voyais l'image et son attraction sèche comme un idéal, comme l'idéal de
l'événement pur, comme à d'autres l’événement est un idéal, reclus de passions historiques ; je voyais
l'image comme l'idée de la pureté.

IX. Le remembrement : voilà l’idéal des années anciennes, abstraites, des années passées à faner ou à
renchérir de fruits morts le long d’une route blanche, bordée d’un bois noir d’Enfer. (A faner :
alluvionnée, allusive aussi dans la mémoire, la scène ne peut pas être combattue. Il y avait, aux
pourtours d'août 1976, dans la sécheresse véloce, une image de cet ordre qui s'exilait brumeusement de
la chaleur, comme un mirage cendré hors d'une nappe de poussière d'été. Il y avait un point d'eau à la
lisière de la mémoire, où elle ne cherchait plus à se désaltérer... Il y avait plusieurs plans inclinés à
l'intérieur de moi-même : plusieurs épaisseurs de souvenirs épaisses comme des coffres provinciaux,
moelleuses comme des célébrations, avec souvent une transition qui se faisait dans la violence :
déchirure noire ou blanche, perçante, moderniste, incalculable, qui rompait en deux l'agencement de la
plénitude, de la plénitude temporelle comme idéal traversé : qui en faisait une énigme bêtasse,
pendouillant comme un filament de feu éteint dans une braise refroidie, qui était l'oubli – le temps
quand il est devenu l'oubli. Mais peut-être le temps n'avait-il jamais été rien d'autre que cela, mare
d'oubli florissante, oubli des Nadauds, oubli des rases, oubli des gorces, oubli des fêtes de village
arriérées où le pied de cochon se détrempait dans une pluie boutiquière, intemporelle – oubli des abris
nucléaires, oubli des classes moyennes dévidées par le crochet à la télévision d'Etat, oubli simplement
du destin politique de tout être, le platonicien, le royeresque, l'anti-bestial – oubli des noms, par-dessus
tout, des noms perdus pour toute la longueur du discours. Les noms qui étaient autre chose qu'une
langue locale, qui n'étaient pas seulement le patois terreux, le langage potier des primitifs – qui étaient
une grammaire aussi, dans leur façon de faire reculer le passé (« on a eu été »), qui étaient surtout une
minutie du vocabulaire. Qui étaient simplement, modestement, les noms inscrits en caractères bleus, les
noms oubliés aussi, sur les plaques minéralogiques d'émail : viendrait-il, ce jour où ne pourrait plus me
revenir en mémoire d'où provenait cette Vierge noire et cette église inventée, inventée par le regard
empêché par les trombes d'eau blanches ?... Montrodeix. Est-ce que le nom pourrait couler avec la corde
du suicidé, par amour propre, par fatigue ?... Et là encore, s'il fallait s'en remettre à une esquive, à un
esquif, enfin au calembour brisé aussi sur la mémoire, c'était encore à la silhouette effritée dans le bois
diluvien de mon père, dans le bois pascal allez, le bois chrétien, que je m'en devais remettre... La
mémoire sautait une rase et apparaissait en plein champ sur la scène ; la symphonie, mais oui, ne se
faisait plus du tout dans le remuement des profondeurs : elle se faisait là où se faisait l'extase
temporelle, la matérialité du temps, à Pourcharet dans la bruyère, à la Prade dans la sécheresse
immobile, sans vent, entrecoupée de torrents de Boudes coupé à l'eau de puits, de 1976, aux dolmens
jamais trouvés de la vallée de l'Artière, aux égouttements infantiles des Châtaigneraies d'ombre
prescrite – aux mots paternels enfin prononcés, comme le dernier aveu possible, un jour immaculé,
lorsque nous empruntions la grande boucle de Saulzet-le-Chaud : « Tu sais, mon fils, toutes les femmes
sont des hystériques. » Aux vieilles ombres freudiennes sans doute pourries même dans les cabinet où
elles avaient pu prendre, derrière les murailles de pierre et les persiennes de métal, dans les beaux
quartiers de Clermont-Ferrand – aux dernières respirations pleines d'amertume, comme il sied à ce qui
vient en dernier, des échafaudages freudiens, ultimes peut-être à avoir retenu un peu certains par le
licol, même malhabilement, avant l'éventrement païen définitif des choses. Et les femmes qui avaient
battu en neige leur mélancolie à Saulzet-le-Chaud avant, les femmes qui avaient décidé d'approfondir, à
Saulzet-le-Chaud, entre la buanderie et la chapelle, le mystère catholique d'amour : une dague qui avait
la forme d'un visage serein, d'un beau visage accouplé d'hypocrite : d'actrice laurée.) Le remembrement,
dans les contrées où ma famille avait rapetassé sa prière sans hypocrisie, avait dormi dans la sciure,
s'était opéré vers 1965. Plutôt tardivement. Il avait été le premier changement de fond imposé au
paysage, au pays, au paysan, aux bans paysans, aux bannes paysannes – il avait été le premier
déplacement, la première révolte de l'esprit contre la matière. Mais est-ce que, si mon apparence vue
dans la glace de la préfecture, dans les glaces démultipliées de la préfecture, qui n'étaient pas hypocrites
du tout, pas actrices, mais simplement réfractions démultipliantes, ordinatrices (« Dieu est le grand
ordinateur des deux mondes »), si cette apparence était assurément de l'ordre du péché, si cette
apparence déployée malgré elle peut-être, mais déployée quand même – rechercher la beauté pour soi-
même, oui cela, ici, c'était bien un péché, pas du tout d'orgueil, ou imparfaitement, mais bien plutôt un
péché contre l'esprit : contre l'esprit du lieu. D'un lieu seul à pouvoir sauvegarder, y compris sous des
versions bien abaissées, ou bien transformées, le sens inoubliable du péché – à pouvoir en garder la
mémoire au point que le mot deviendrait imprononçable : tout ce qui existe fortement, réellement, se
passe de la réflexion superficielle du langage – de cette réflexion superflue : le langage. Est-ce que, si
elle était assurément cela, un péché, est-ce qu'on pouvait la lier aux remembrements opérés, jadis – est-
ce qu'elle épousait la même courbe maudite, la même parallaxe de fin des temps ? Est-ce que le premier
péché contre le lieu était datable, ou bien est-ce qu'on ne pourrait retrouver, même en épluchant la
courbe temporelle ainsi qu'une courbe terrestre à l'horizon, fracturée de vapeurs oranges, vers le
Cézallier, qui sont la matérialisation de l'esprit, est-ce qu'on ne pourrait retrouver le péché originel
contre le lieu, la première faute ? A cela, pas de réponse. Pas davantage qu'à la première faute contre le
lieu abstrait de la morale – ce qu'était sans doute cette préfecture, si laide, si rompant l'orgueil : le lieu
abstrait de la morale, qui lorgnait déjà, depuis son aride jansénisme proclamé, sur des idées
protestantes. Qu'il est étroit, le panneau de pierre qui sépare Port-Royal de Calvin !... Et pourtant c'est
en lui que se trouvait le lieu de ma douleur, le lieu de la douleur des futurs de la cité de Clermont, qui
sait de l'Auvergne entière – le lieu entier de la douleur d'un être séparé, qui ne pouvait même pas quêter
sa résolution dans son père, dans la voix professorale de son père. On ne reliera jamais Blaise Pascal et
Calvin : c'est en cette phrase, et en nul autre, que tenait le dérapage anthropologique que l'Occident
semblait désirer dorénavant si fort. En cette phrase que le cœur d'Austremoine, jadis coloré, s'était
déchiré pour de bon – que la Vierge noire d'Orcival avait failli, que la nef du Port s'était coloré d'un rose
de garçon boucher, etc. Le remembrement, et le démembrement qui lui succède, ou qui l’accompagne.
Le désir immature, absolutiste de fusion ; l’intégrisme de la fusion secondé à ses côtés, deux
compagnons du devoir du dernier Occident effondré, par la séparation comme valeur. Remembrement
et démembrement ; remembrement rural, démembrement urbain ; démembrement rural,
remembrement urbain. Mais perte définitive dans tous les cas, perte définitive aussi bien des membres
perdus, du bras perdu qui permettait de se saisir de la parole, que du membre perdu évoqué par le vieux
baroque, dans les derniers temps, comme il parlait hors les dents, plus Grec que chrétien et plus
désespéré que mauvais : le bras perdu de la dualité.

X. Aucune construction n’était semblable à une autre ; chaque forme s’attachait à réfuter la précédente ;
l’idée d’ordre, aussitôt esquissée, s’abolissait brutalement dans une torsion impossible de l’espace, une
torsion de la lumière sur l’espace, dans une excavation imposée au mental, une dépravation de l’érection
matérielle comme il est des accidents involontaires de l’Histoire. L’ordre positif, la positivité comme
ordre – façon luthérienne – et l’ordre comme positivité – façon romaine – figuraient les deux pans
historiques niés avec une égale force. Une comparaison qui m’était venue à l’esprit, au premier jour du
voyage, aux aurores de la recréation, de la caricaturale répétition sans ombilic, convoquait, face à ce
démembrement, les herses, les concaténations, les archivages instantanés et décousus, le succédané
d’époques de ravage de la musique dodécaphonique ; Schoenberg, mettons, ou tel autre Viennois aux
nerfs fous : dissociation des sons, dissociation des plâtres, dissociation des plaies ; dysphonie,
dislocation, discontinuité ; architecture de ruines éparses revendiquée sur le cadavre du siècle, aux yeux
longuement fermés sur son rêve intimement appris.
Je ne pouvais pas davantage me défaire de la beauté reconquise de ce Clermont – de cette beauté
statufiée dans la cendre, de ce piédestal de cendre, de particules fines – je ne pouvais pas davantage me
défaire de l'impréparation de ce rêve de pierres surgi au flanc des premiers bossellements des dômes,
dans la cavité fumante des usines – avec la cathédrale de conte de fées germanique trônant parmi la
fumée comme un anneau, comme les sept anneaux juvéniles de l'Oedipe – et ses petits vassaux, ses
frégates, comme la tour en forme de cothurne ou de tour de guet de Montferrand, ou bien les
appareillages fabuleux des pistes d'essayage Michelin – je ne pouvais pas davantage me défaire de la
beauté reconquise de ce Clermont que de la laideur d'expérience, ou plutôt l'absence d'expérience
profonde, de Rome, l'année précédente – Gracq en livre de mains.

XI. L’avenue de la gare, qui n’avait pas oublié son nom bien que, depuis la dernière fois que je l’avais
empruntée, l’Empire qu’elle nommait avec une circularité parfaite (elle aurait pu en faire partie, de cet
Empire à présent évanoui) avait cessé d’exister, l’avenue de la gare, avenue de l’Union soviétique,
n’avait pas excessivement changé. Et le lycée, au croisement des boulevards, avec ses pignons, ses bow-
windows outranciers, ses couleurs rougeâtres, ses colombages faussement anglais et ses drôleries
formelles presque asiatiques, n’avait pas changé lui non plus : il meublait l'angle mort du carrefour. Au-
delà j’avais pu prendre conscience de la folie, véritablement une folie, ou du moins de la décision
informelle et totale, du parti pris incroyable, incubateur, mythique, qui avait frappé la ville de pierre et
d'ombre de mon enfance, de mon adolescence, depuis plusieurs années – ce parti pris d’architecture,
d’esthétisme, d’urbanisme, comment le nommer, auquel je ne pouvais trouver d’équivalent nulle part, et
qui faisait à présent de Clermont-Ferrand une expérience physique unique, sans nom, celle d’un lieu où
le Beau a été, d’un geste définitif, congédié pour l’éternité. Car la conscience en était physique ; cette
irréalité de destruction, de reconstruction, d'évidement, d’espacement malhabile, de disjonction, cette
surenchère de matériaux hideux, de bétons administratifs, de cubes pâles blanc et ciel coupant des
maisons vigneronnes sans valeur... la conscience de cela était d’abord physique ; il s’agissait de
s’imprégner de cette irréalité, de ce grabuge mental imposé par une constance dans la hideur aussi
tenue. Cette mutation, j’avais pu à l'occasion en apercevoir un contour dans une rue sommaire du Nord
de la ville, un tronçon en parcourant rapidement, dans la nuit, le chemin qui me séparait d’un hôtel, ou
en observant un mur autrefois continu devenu discontinu, égueulé, ses pierres intimes soudain
exposées à la vue d’un parking de voitures, ou d’une rue percée hâtivement, qui saignait encore de la
vitesse avec laquelle on avait décidé de faire rendre gorge à l’ancienne organisation de la cité. Mais de la
destruction comme d'un tout, jamais encore ; comme d'une réalité totale, s'imposant à chaque élément
qui la compose.

XII. Si l’on devait trouver un vortex, une essence calculante, crédible à ces déflagrations, à ces attentats
esthétiques répétés, une rue supérait toutes les autres, par la perfection qu’elle atteignait dans le
désordre, la bigarrure, l’impréparation : la rue Bonnabaud. Longeant le centre de la ville ancienne sur
l’Ouest, elle circulait entre anciens beaux quartiers reconvertis en mouroirs énigmatiques et friches
sociales entièrement offertes aux délices de la casse, affirmées. Il fallait tout prendre ici, et la
perspective sans cesse retardataire, et le désordre visuel, et l’impression générale de catastrophe
nucléaire fraîchement préparée. Le premier immeuble, depuis le Sud, vers l’Est, figurait (passage
perdu : voir Clermont-Ferrand une fois pour toutes, in Narthex)

XIII. Je ne sais pas, prenons, pour essayer de donner un visu précis à ces déformations, à ces régions
lunaires de l'architecture autour desquelles je tourne, avec cette misérable légèreté de langage, prenons
la rue Bonnabaud – prenons les délices méconnues de la rue Bonnabaud. A l'orée, côté Salins, côté Sud,
c'est, à gauche, (passage perdu : voir Clermont-Ferrand une fois pour toutes, in Narthex)

XIV. La justice sociale, cette affirmation tyrannique, louvoyante, pharmaceutique, deviendrait bientôt,
d’avoir été corrompue par des malveillances infinies, infinies, sourdement déchristianisées, un mot
grossier, une souillure gauchiste à peine bonne à être prononcée comme un remords, un raccroc.
Malraux, quelques années plus tôt, se voyait peint en tyran parce qu’il en faisait une valeur, peint en
tyran par les amateurs sacrés des tyrannies, comme le diraient la bonne, la mauvaise conscience
réunies ; Malraux se voyait reprocher, à peu près comme le Pape, cet encyclique fatigué, usé d’avoir
traîné dans les bouches des prélats républicains usuels. Eh bien l’inversion serait faite : d’être trop
timorée, trop légère, trop faible valeur, trop bourgeoise encore, la justice sociale deviendrait
imprononçable, impossible à assumer pour l’homme normal. Et ces bras gris dépliés sur un ciel bleu et
vide, ces bras d’aragnes tordus, cabossés, sans absolution possible, ces bras témoignaient
lamentablement de cela : de ce vide creusé dans le mot justice, dans l’idée de justice possiblement
vendue à ces témoins, témoins d’un temps d’après. La catastrophe était survenue, voilà ce que me
présentait l’architecture, depuis le début, depuis l’orée de mon arrivée, de ma survenue dans ce lieu ; la
catastrophe se montrait dans la ruine volontaire, dans la destruction volontaire, dans tout cet espace
minutieusement, désirablement ruiné, rendu présentable pour toutes les forces négatives, temporelles,
pour toutes les pulsions de mort affichées sur les banderoles au fronton des municipalités. La
catastrophe était survenue sans que je m’en aperçoive, sans que je sache trop bien la dater et sans même
– et cela était le pire, la condamnation la plus effrontée, la plus indépassable – sans même que je puisse
en tirer une chronologie, une généalogie satisfaisante. La catastrophe était indatable, immontrable ; elle
était survenue comme dans l’inconscience sublimée qui brille, lumière maigre et auréolée, derrière une
métaphore de Macbeth, quand sa cruauté survient dans l’évidence de l’artiste ; la catastrophe était cet
indicible de la métaphore, cet arc brisé caché derrière la parodie du langage : tout langage qui ferait
semblant d’avoir prise sur elle, désormais, serait voué à la même dimension catastrophique, au même
démembrement, à la même perte abstraite, définitive.

XV. Je pouvais voir, en de certains espaces, la beauté tenter de se frayer un bref chemin ; un bref, un
imperméable chemin. Je pouvais la voir tenter une contradiction par l’être, désespérée comme un mât
lentement tombé dans l’eau grise.

XVI. Clermont-Ferrand (cité dans le monde tactile de formes et idée dans le monde moral des forces)
résumée d'une formule de cire figée c'était cela, ce n'était que cela peut-être : le rebours de la désirabilité
collective, le rebours du désir du présent, présentiste – le contre-courant de la cascade unanime. Le
négatif ou le déchet de cendre de l'endroit où le présent, où l'époque a joui, avec ses soldats réunis qui la
fêtent en se fêtant : le négatif du moment donné. L'envers du désir comme il apparaît, dans les musées
d'ancien régime, à l'étage des maladies orphelines du torse, des thorax inversés, des thorax convers
comme des frères de Rabelais qui semblent indiquer une impropriété presque existentielle, presque
éthique du désir. Clermont-Ferrand c'était ce thorax inversé, ce thorax praliné inversé, et c'était ce qui
pendouillait d'ombre à l'arrière de celui qui se gonflait d'air hivernal, de plain-pied – cette absolue non-
malléabilité de ce qui ne peut participer du chorum collectif des jouissances, de qui ne peut qu'en éviter
l'endroit, se le figurer comme un crachat.

XVII. Intranquille, inclémente, incurieuse, inglorieuse, impraticable : la ville – dans son moule, sa
gousse ingrate en forme de carabine surélevée ; gâteau au glacis effrité composé de hauts immeubles
noirâtres, brunâtres, blanchâtres, âtreâtres, aux crépis râpés et grêlés et aux lèvres séchées par
l’alternance de la chaleur et du froid, carabine enrouée qui paraissait pointer sa cible vers la frise de
papier-peint des puys, et qui soutenait la nef centrale, le lourd vaisseau cathédralifère (cette usine à
boutons, si l’on veut, mais peu taylorienne) – la ville sortait soudain d’une traînée antique de brume, et
apparaissait dans toute sa réclusion, sa claustration, son archaïsme. Son ingloriosité ; son incuriosité. Sa
solitude. Fantoche politique, fantoche matriciel, fantoche surexistant, fantoche qui rebattait son
existence comme un hachoir un aliment, aux entrailles dures et turbulentes de fer – fantoche de pierre
noire, de limaille et de craie poisseuse dans la brume rose, vêtu d’un éblouissant calicot d’hostilité.

XVIII. Le Clermont-Ferrand des rambardes et des remblais, de l’hydrogène sulfuré et des gazomètres à
l’arrêt, des thermomètres urbains dont le mercure bleu gèle dans l’hiver, l’hiver panant les membres, de
la cuvette – des bâtiments « façon gazomètre. » Ou bien façon oléoduc, façon gazoduc. Le Clermont-
Ferrand des persiennes métalliques tachées de rouille en enfilade, des panneaux-vitre couleur rouille
faisant des taches vives sur les alignements de barres couleur crème fouettée. La cité des tubulures, des
granules, des tôles spatulées. Le Clermont-Ferrand des boulevards de ceinture en forme non de
ceinturon romain mais de jante de caoutchouc tordue. Le Clermont-Ferrand des pistes d’essayage
tentaculaires, hégémoniques, comme des ponts sciés menant vers le vide de l’air, vers le nulle part. Le
Clermont-Ferrand des chantiers abandonnés, des ponts coupés à mi-chaussée, des chaussées éclatées
par la fournaise et les gravillons en forme de dé à coudre. Le Clermont-Ferrand proprement industriel,
serré dans son appareillage industriel comme un fruit dans sa gangue, ou bien exposant calmement,
sans pudeur ses attributs industriels à la plaine – depuis toute l’histoire, depuis toute la vie. Le
Clermont-Ferrand des immeubles dédiés à Yuri Gagarine (la date écrite en larges lettres alvéolées sur le
fronton bombé), pareils à des capsules spatiales – celui des immeubles en forme de classeur de bureau,
couleur de rose des sables ou imitation Volvic. Le Clermont-Ferrand du génie industriel tacite, qui a
construit des hôpitaux en forme de centrifugeuses pour la moindre infection pulmonaire survenant sur
les chaînes de montage Michelin – et des barres, des barres laiteuses ou des tours par grappes, ici un
building d’angle de papier kraft anthracite, pour finir son salariat dans la paix. (« - Et la psycho-
géographie ? - Oh… » (Psycho-géographie de Clermont-Ferrand : rien d’exemplaire ; les situationnistes
de la Situation sont loin, les dérives aussi, Rabelais n’en disons rien. Ce sont des masses d’abord ; il faut
considérer des masses, des ensembles, des ruches, des blocs jetés de plâtre d’un sac, des mottes de
ciment percées. Psycho-géographie non pas de ruche, non, ce n’est pas exact – de colmena proscrite,
d’huile sensuelle – non pas alvéolée, plutôt creusée de galeries tièdes. Le fond de l’affaire serait plutôt,
psycho-géographiquement, la discontinuité – création destructrice – destruction destructrice –
autonomie réalisée de destruction des formes. (Citation providentielle : L'association de l'illimitation,
de la limitation et de l'inappropriation donne une forme dotée d'un semblant de pulsion de mort.) Si
vous prenez un taximètre en bas d'une pente, en bas du plateau central, et que vous contournez le
plateau central par les courroies extérieures, au milieu des friches rigides et des cabanes de plain-pied,
vous vous faites l'effet d'un insecte moderne, d'un objet – la cité vous objective. Elle est objectale,
objectivante. La cathédrale est la proue d'une carabine atroce, dans des couleurs brun froid ou noir
mastiqué, de hauts immeubles maculés, sans aucune noblesse. Cette destruction réifie, elle débauche le
nœud suri du fantasme – réifie est le mot.))

XIX. Clermont avait su être, pour d’autres êtres, à d’autres époques – mais avec toujours le même vent
de Saint-Aubin, le vent qui rendait la vue aux aveugles et aurait pu décapiter l’un après l’autre tous ces
clochers de pierre noire – Clermont avait su être l’alliance et le transport, le véhicule d’une sensualité
connue – avait su donner sa part de pensée et d’ombre au corps, à la divination du corps, avait su
creuser le corps sur son flanc faible de tous les écussons du désir, de toutes les eaux dévoreuses de la
sensualité, semblables à la grotte de Divona, près du pont des marchands caducs ou cahorcins, qui avait
l’eau aussi pure que le vent rêche venu des plaines de Saint-Aubin et qui soignait aussi les yeux. Le
corps, ici, avait pu recevoir son écot et son dû. Avait pu se laisser démanger par l’ombre et par le
creusement – car c’est cela que la cité a de spécifiquement sensuel, c’est cela qu’elle possède en vérité de
corporéité, d’expérience du corps : le lapement de l’ombre pareil au lapement sauvage de l’eau, et plus
encore le creusement, la forme arrêtée du tissu qui semble se solidifier et qui arrête aussi la chair dans
une combustion creusée, dans des couleurs qui hésitent toujours entre la torche et le lait, le blanc des
aubes de primitive observance et le noir crayeux, braisé, incomparable de Tournoel, de Saint-Eutrope,
de l’Assomption. Et à présent c’était sur ce fond de casse apostolique, de destruction manichéenne
presque – car il y avait là-dessous, à n’en pas douter, l’invariant d’une morale stricte et imperturbable –
que les corps pouvaient exister, que l’ombre et le creusement des corps pouvait reprendre son jeu
habituel – c’était sur ce décor de casse, d’impossibilité esthétique, de ravage et d’accident que pouvait se
déployer le corps, dans toute son immanence et toute sa prédation – dans son spectacle natif. C’était le
monde du solipsisme, l’enfer du solipsisme à jour qui mord la grammaire comme un chiot mord un sein
– le solécisme solipsiste alors, avec ce fond-là de vérité crue, bouchère, charcutière, optimale : «
L’existence est une farce, la patrie existentielle est une farce dont le corps est la clef. » Le solipsisme
pour ainsi dire muséal, pour ainsi dire préférentiel – le grattage de telle fenêtre, de telle rotonde
presque anglaise et presque typique, le grattage et l’empilement pour la frotter, pour obtenir sur toute la
surface inviolée un beau blanc de chimie : de la poudre, du carbonate de soude, du sodium, du fromage
blanc, une sauce au beurre blanc délavée de plâtres variés, pour obtenir ce beau délavage aigre, à la
crème aigre, de la balustrade, puis des entailles de la fenêtre – puis de tout le bâtiment sculpté au milieu
de l’imagination humaine comme une statue belligérante dans un square déserté. Ici, là, boulevard
Charles de Gaulle, à Clermont-Ferrand, Puy-de-Dôme (boulevard, disons-le, ni dionysiaque ni
apollinien, et pas même jansénisant : boulevard d’ethos bourgeois corné). Encanaillée, la nuit ;
étouffante, comme une jungle tressée de noir. Sur le solipsisme maudit, qui est une faute de français.
C’est l’enfer qui mordait la syntaxe – celle qui a accroché telle bouche captive à telle bouche immobile
de lave statuée, captive du songe historique – sur son sein étroit et dur. C’est le Musée du vingtième
siècle du corps et de la sensualité (exactement comme Malraux avait voulu construire, avec Le Corbusier
en maître d’œuvre des caissons isobares, un Musée du vingtième siècle esthétique à la Défense, à
Nanterre, où se trouve aujourd’hui un centre d’affaires internationalement réputé : projet inabouti) : à
l’endroit où le mascaret bouge, où le piédestal tombe, où le belvédère rompt – le musée torpide et
torride aux onguents, aux condiments du corps dans l’ombre laiteuse et le drap troué comme un linge
biblique et ligneux du Texte sacré, impérial ; c’est le Mobilier national du corps (et bientôt on en
arriverait, à force de rebattre le corps sur son socle comme une escalope qu’on battrait, rebattrait et
retournerait dans sa panure, on en arriverait à : Mobilier national de la garde du corps, Musée de la
francité du corps, Musée de la francité corporelle, et alors on retrouverait, par la porte arrière, Malraux
et le malrucianisme), oui, comme il était pratiqué, françamment, savamment, avec la musculature en
forme de valve, tandis qu’autour on imitait l’architecture berlinoise de destruction horizontale et
verticale aussi – qu’on en était, dans Clermont-Ferrand, à araser les premiers petits théâtres à
l’italienne trop costumés, trop festonnés, à bien apparier la vaste pourriture jonchée de trognons de
pêches et de coquilles d’oeufs des terrains vagues tracés entre deux beaux souvenirs d’axes, à peaufiner
les fragments embryonnaires, les premières moutures, architectures féroces de la destruction. Pour
comprendre ces corps et ces masses corporelles, et ces mouvements d’argile lentement moulue du corps
dans les vents auroraux de Saint-Aubin, pour comprendre cela il faudrait des musées remarquables,
métaphoriquement pédagogiques : des musées nationaux irréprochables, sanglés comme chasseurs
alpins. Et alors l’on connaîtrait l’empois des conséquences et le ressac des causes, et la spéculation avide
du corps au milieu de la fête continuelle de l’inesthéticité – ce grand désir imperturbable, ce caillou.

XX. Au bout de l'avenue Edouard-Michelin, juste avant la coupure de la voie ferrée, dans un brouillard
glacé et jaune, une petite tour se dressait parmi les tronçons de bitume désossés, juste avant le pont de
la voie-ferrée. Une tour grisâtre et sans fenêtres. C'était un paysage de rêve, un paysage qui sortait à
peine de la nuit mais qui n'appartenait pas tout à fait au jour – un paysage orange, indistinct, laiteux,
instinctuel, qui marquait la sortie définitive de la ville, le dernier morceau d'immeubles en vis-à-vis
avant le début des zones de plaine, où des pavillons bruns et lunaires se dressaient à des distances
fictives, sous des lumières de charbon écrasé, d'orages égueulés. Est-ce que je n'étais pas devenu, à mon
tour, comme cette tourelle, un appentis sommaire, lunaire, de l'Histoire ? Je marchais vers la petite
tour, dans la lumière de sept heures du matin. Là aussi, la dévastation avait bien travaillé. Les longs
panneaux couleur d'argile fondue d'une sorte de pensionnat abandonné répondaient aux rainures
étincelantes d'un fuseau, qui s'avérait être un bâtiment Michelin désaffecté ; au-delà, deux cabines,
jaunes comme la crinière d'un lion, tendaient des antennes de télévision tordues vers le ciel, qui se
regardaient dans une flaque, une grande flaque comme un névé solaire, qui accueillait dans sa mamelle
rutilante dans l'air du premier soleil des câbles, des tronçons, des rails diluviens, etc. Oui, la dévastation
avait bien travaillé ; la laideur, l'irrésistible laideur, la laideur réfractaire, la laideur aux mains rouges
dans l'aube verte, avait été imposée partout comme règle de vie, sournois Évangile qui continuait,
esthétiquement, et ailleurs (mais cela n'était pas exactement sûr, et c'était cette intuition sourde qu'il
aurait été bienvenu de creuser : jusqu'où le délabrement esthétique, le refus de jouir par le regard,
infusait-il dans l'âme, informait-il une dernière façon chrétienne des esprits?), de poursuivre sa trace.
Un homme tournait devant la tour, malingre, pâle, transparent, un concept d'homme, semblant avoir
avalé toutes ses possibilités de séduction et de caprice, comme collé à la dureté jaunâtre de l'air,
regardant la tour, la flairant, presque comme un chien à se coller contre la porte de métal brillant. La
vapeur des trains s'était éteinte. Les ponts laissaient entendre des clinquements métalliques à des
centaines de mètres, des ferronneries de viaducs, tout un Garabit local et rose de grincements. Les
trottoirs, comme à l'Est, s'étaient apparemment affaissés : mais véritablement ils n'avaient jamais
existé, les passants et les voitures avaient toujours roulé au même niveau, traînant les pieds au même
niveau de délabrement, la fumée noire égale aux autres, sur le terre-plein de l'avenue E. Michelin (le
prénom réduit à une lettre rendait mieux encore l'asphyxie d'inculture, le sordide banquet d'indigence
goinfré). On était à l'Est, ici ; on était à l’Est. Le gris de l'asphalte sensuellement micheliné était un
asphalte d'Est, quelque part entre Pécs et Ruzomberok ; le jaune mafflu et lugubre de la tour était d'Est,
à Brno, à Sopron, à Gyor ; la couleur d'épluchures bouillies et de javel rosâtre du ciel était d'Est, aussi –
et les barriques de nuages noirs qui s'entassaient sur les puys, avec ferveur.

XXI. La casse minutieuse refaisait émerger le sentiment prénatal, le sentiment imperturbable des
limbes : l'oubli. Ici, nous devenions l'oubli. Je ne sais pas de quelle matière vous êtes faites, peaux
hirsutes, peaux grêlées des pauvres, mais je sais que vous êtes aussi émergentes, aussi impossibles à
saisir que cette matière d'oubli ; je sais que comme lui, vous n'aimez pas tellement l'austère compagnie
des phrases. Il flottait jusqu'au bout des cours un parfum de liturgies oubliées. Mais cela non plus, je
n'étais pas sûr de pouvoir vraiment m'en saisir, du parfum oublié des liturgies, des chrêmes... Alors il
aurait fallu reconvoquer des ombres absentes, violentes, les ombres des mémoires protectrices. Je ne
sais pas pour quelle valeur je pourrais marchander cette mémoire-là, la mémoire apostolique, en un
sens, qui est celle de l'Oedipe détraqué. Jacob avait depuis longtemps enterré sa grand messe... Je fluais.
Le temps était badigeonné sur les voiles noires de Saint-Genès, avec un croupissement, une adéquation
au croupissement d'une société... Les visages n'étaient plus noirs, ni bourgeois ; les visages avaient
changé. Je revoyais bien ce que pouvait être un visage anonyme, à Clermont-Ferrand, dans les alentours
de ma douzième année. Aux coopératives Michelin, dans l'immense hangar pendu au bout de ce qui
était devenu une dalle de béton, parmi les matériaux usinés, grumeleux et les pièces détachées, c'était
un visage blanc d'écuelle, un visage d'animal effacé, qui était celui-là même d'une pauvreté impossible
du témoignage, d'une pauvreté qui était d'abord pauvreté du langage, interdiction physique de s'engager
dans le discours. Aux bancs, aux ronces grises des bancs de Notre dame du Port, c'était le visage de la
foi, ce visage qui ne revenait plus jamais à la surface, et qu'on aurait attendu en vain, parcourant la
cérémonie à présent, dans le petit funérarium sous le puy de Crouel, dérisoire d'impiété ; le visage de la
foi encore jeune, visage féminin bien sûr. Aux loges de l'Opéra italien, sur la place de Jaude, c'était un
visage d'ombre bourgeois, le visage calamistré de la bourgeoisie et des éventails, un visage qu'on ne
reverrait pas non plus, d'une incontinence inouïe dans la pudeur. Aux marquises de Jaude, sous les
palmes vertes des arbrisseaux, parmi le tourniquet infantile des voitures, c'était un autre visage d'âge,
perdu lui aussi, ou bien réfugié dans la montagne plutôt, collé à la rigole du lit, sous la fenêtre laissant
passer l'air jaune d'un gour ou d' une rase, ou d'un couze énuméré : un visage déjà hors d'âge, d'argile
bouillie, avec les pommettes tombantes. Aux cafés clandestins du fond de Jaude, dans les anciennes
ruelles couleur de craie sale, entre les dalles dépareillées, suant entre le broc de café et la sciure de bois
entassée, parmi les galéjades tristes du Massif Central, qui sont comme de peluche effritée, et qui
gardent un silence en rancœur, c'était le visage de la mélancolie qui là non plus ne pouvait pas se dire,
qui s'était vue refuser l'accès aux mots – visage sans âge, presque fou, démantelé et aussi raide,
frondeur, anticlérical ; aux cafés qui avaient été emportés dans l'aménagement nouveau de la ville,
quand la mairie avait voulu en finir avec la trop grande, la trop visible insalubrité, et qu'un quartier
entier s'était retrouvé rayé de la carte, remplacé par les formes cubiques et grises d'un centre
commercial. (Là aussi, on pourrait le faire observer, l'ancienne insalubrité avait été démise, mais pour
être remplacée non par une forme nouvelle, une forme mieux venue, moderne, mais par une hésitation
profonde sur la forme, comme si l'insalubre antérieur, ne voulant pas mourir, continuait de hanter les
structures si précises, si sinistres, des immeubles blancs et noirs de quatorze étages, les placettes
surélevées, en granulés marron, où s'entassaient pressings et penderies humaines, la masse anthracite
et lustrée, mais salement lustrée, comme une usine électrique, du centre d'affaires.) On montrerait trop
facilement par quelle opération maligne, rapide, moderne ces visages se sont abolis, ont été remplacés
par d'autres ; on montrerait trop facilement comment la propriété pure du visage humain, sa propriété
de terreur ou de contrefaçon, de douleur en pietà statuaire, se perd en une génération. Les visages
insolennisables, et surtout : impossibles à rattacher à une aristocratie, d'un populaire sans mélange –
non pas les visages des pauvres de la Méditerranée, de Catalogne qui sait, des marins de marbre de
Zuloaga dans leur aisance, ou de Sicile, qui ont une grâce, une façon noble dans l'abaissement même,
dans la canaillerie – plutôt ces visages qui seraient les corps, les mamelles terrestres évoquées par
Michelet dans son songe auvergnat, dans le songe auvergnat du jeune homme rapporté par Michelet :
d'anciens méridionaux laissés à une terre ingrate et à un climat déplorable, en ayant avalés tous les
traits.

XXII. A côté de la littérature, je savais que l'architecture était un art mineur ; mais je m'efforçais de ne
pas trop y penser. Il y avait loin de l'absolue réussite d'une phrase – ce remuement dans une profondeur
intérieure qu'on ne pouvait pas soupçonner exister avant que le remuement se produise, cette élévation
– et la réussite des formes ralliées, des formes de la concorde : non parce qu'elles étaient d'un usage
social direct, mais parce que le langage, le grand malheur du langage, pouvait à la merci d'un prodige,
d'une alchimie intransitive et à vrai dire inconnue (dont personne ne connaissait complètement les
ressorts, qui étaient d'un autre domaine que la grammaire, la rhétorique ou la syntaxe), devenir l'arme
fatale dans l'accès à la vérité : "There is a world elsewhere"... "Ils n'étaient plus que pelures de gomme
sur le grain grumeleux du canson des jours"... "En réalité, c'est le moi qui est sans fin"... "La continuité
empesée, rébarbative, des grosses pierres"... "Sur le fauteuil, très usé, très peu journalistique, de style
étatique"... Rompez.

XXIII. "La position de Clermont est une des plus belles du monde." (Chateaubriand, Cinq jours à
Clermont)
"J’ai passé par Clermont, qui m’a donné un vif chagrin, celui de ne pouvoir m’y arrêter. Quelle
magnifique position ! Quelle admirable cathédrale ! Quelle belle chaleur ventillata !" (Stendhal,
Mémoires d'un touriste)
"Clermont-Ferrand, c'est l'horreur à l'état pur." (Renaud Kmu, La campagne de France)

Cette architecture-là, cette architecture qui est au principe de plaisir camusien ce que serait un couteau
à cran d'arrêt sur une peau fine et tendre, qui le blesse, qui le rend fou, qui le met au supplice, qu'est-ce
qu'on peut en dire ? C'est une architecture, mettons de la façon la plus claire, du socialisme réalisé, du
socialisme achevé, parachevé, abouti, accompli – mais ceci, pas au sens idéologique : plutôt au sens
médical, pharmaçeutique, post-chrétien ou pré-chrétien, administratif, charitable (un sens pas si
différent de celui que Salazar voulait donner au Portugal chrétien et militarisé, encore dans les années
1960), de la fraternité accomplie – et donc, du sacrifice esthétique complet (du sacrifice esthétique
complet de ce qu'il y a de bourgeois dans l'esthétique, de l'aspect d'amoncellement culturel de la
bourgeoisie, de la culture au sens que la bourgeoisie a donné à ce mot), là aussi parachevé. Une
architecture de gros carreaux jaunes et blancs de faience ; de parkings aux volumineux parpaings percés
devant les chapelles gothiques ; de panneaux qui boîtent pour indiquer des locaux syndicaux, devant
des barres de logements sociaux d'un bleu puéril, d'un bleu idiot. Evidemment, l'horreur. A la fois :
l'horreur de la fraternité réalisée, conquise, de l'union syboliquement parachevée et pourtant
inforrmulable (alors que lui formule à tout bout de champ, avec de continuelles métastases de discours
et de jugements portés) des hommes, de l'argile humain (et donc d'un renoncement obligatoire à sa
singularité, d'une obligation d'en remettre sur elle, sur son cher petit moi) et l'horreur du beau-au-sens-
bourgeois dont il ne reste rien, deux siècles de culture bourgeoise mise à terre, démolie, revenue au
stade où elle devait se trouver avant 1789.
(Chateaubriand, Stendhal, sur Clermont-Ferrand, développer : deux esprits si différents, mais tous deux
aristocratiques à leur manière ; et tous les deux profondément, absolument anti-bourgeois (et donc,
dans un sens, l'un et l'autre – même si c'est chez Stendhal dit, conscientisé, affirmé et même politisé,
esthétisé, milanisé, romanisé, et chez Chateaubriand moins conscient, moins immédiatement visible –
anti-Français) autant que Camus est absolument, complètement, totalement bourgeois (et haissant la
petite-bourgeoisie, mais à la façon dont la dame parvenue des beaux quartiers déteste sa dame de
compagnie, le contremaître haut placé le cheffaillon, à la façon dont les habitants de la rue des
Garnaudes détestent ceux du vieux Chamalières – d'une façon complètement sociale, banale pour ainsi
dire, française, poujadiste, commune, qui n'a rien à voir avec les détestations de Chateaubriand ou
Stendhal, qu'on ne saurait d'aucune façon rapporter à un type social, à une coutume, qui sont
innapariables à un type social (comme habitant des Garnaudes, contremaître, petit-bourgeois, parvenu,
etc.), parce que ce sont des détestations et des jugements d'écrivains, d'artistes.)
(Le bleu imbécile, inculte, inerte, merveilleux d’Amadéo – sa métaphysique, qu’il était (pauvreté,
inclémence, ingratitude) une vérité du monde, comme les soirs acariâtres de Lozère, dans les pierres
nues d’une maison bitumée, autour de laquelle est le vide.)
XXIV. J’ai franchi la porte principale de la préfecture, tracée à la règle et sans emphase – bureaucratie
simple, sans effets ; je me voyais pénétrant cet harmonica gris couché, ce boyau rectangulaire posé sur
le flanc, offusquant ainsi l’ancien hôtel du préfet, monumental temple raffiné élevé dans la pierre de
Volvic, qui avait été la plus belle demeure de la ville. Derrière la nouvelle préfecture, toute étalée d’aise
et ayant détruit cinq autres immeubles, on ne le voyait plus ; fabuleuse imagination involontaire, dans
l’oblitération de la beauté. Il me semblait que l’air était contaminé lui aussi par cette pieuse indifférence
esthétique ; percevoir, derrière chaque vitre, une sorte de négation, de profanation de l’ethos ébréché du
moderne : on se redonnait ici les mots de passe de l’archaïsme avec un bonheur sourd, indicible,
inavoué. On avait décidé de ne pas suivre la course habituelle du temps. L’expérience de l’archaïsme
était l’expérience d’une joie tranquille, marquant les esprits de son sceau. Je portais ma serviette sous le
bras, jetais des regards aux administratifs, qui paraissaient naturellement offusqués de mon apparence.
Dans une vitre grisâtre, je voyais l’excès d’élégance, le costume leste et serré dont je pourrais
rapidement avoir honte ; je pouvais voir les calculs architecturaux de la préfecture, et l’un et l’autre qui
s’excluaient avec une force monstrueuse, comme si l’ange et Jacob étaient passés dans l’esprit du lieu,
l’esprit bâti du lieu. Étais-je Jacob, ou l’ange ? Chaque bureaucrate présent ici, quelque ignorant qu’il fût
des histoires de la Bible, aurait pu répondre, avec son maigre savoir : ni l’un ni l’autre – plutôt Judas,
vous voyez, ou Caïn dans les plus mauvais jours. Mais je ne rechignais pas à m’imaginer Jacob, Jacob
luttant musculeux, Jacob statuaire ou Jacob passant par-dessus les ruisseaux mythiques inoubliables,
d’il y a des millénaires ; un Jacob qui se regardait dans la glace, qui osait à peine remettre la mèche
brune lui tombant sur le front en place de l’habituel geste détaché – un Jacob dont les forts relents de
Narcisse ne pouvaient, confrontés à cette préfecture, à ce qui avait présidé à son échafaudage, à l’air
respiré, aux colonnades sans nom, et aux regards bureaucratiques contrits (qu’est-ce qui séparait, hic et
nunc, un bureaucrate d’un confesseur, ou d’un inquisiteur ?…), que solennellement s’effacer.
L’architecture clermontoise se révélait un formidable découragement pour les narcissismes naissants ;
pour l’identification de soi à soi proposée par tant de benoîts imposteurs comme la nouvelle vérité du
monde. Son image contemplée, ici, on ne pouvait qu’en tirer une gêne ; seul, la gêne ne se serait pas
produite, car on percevait qu’un autre que vous observait votre image, qu’elle ne pouvait pas prétendre
se transcender toute seule – qu’une transcendance d’un autre ordre la secondait, la sublimait, la rendait
à son néant incubateur. Mais quelle leçon tirer, quelle transcendance supposer, extirpées d’une foi
bureaucratique, qui avait cessé d’être catholique depuis combien, vingt, trente, cinquante années ?
(Avec ce je ne sais quoi d’agressif et de pompier qui a toujours caractérisé X. (par exemple, quand il
s’était mis en tête de donner de vastes concerts suivis d’amples orgies poétiques, avec des troubadours,
de la mitraillette post-moderne et du rococo, et puis du recueillement sur l’ingratitude acariâtre des
pierres locales, des lieux locaux – dans les pâturages dépeuplés de la Lozère, entre les runes d’Aubrac ou
pire, -astel, -chastel, -eyre, -ols, désolation des syllabes et somptuosité kitsch des discours et des notes),
il ouvrit la porte de la préfecture, qui était la porte du jardin d’Armyde, ou des Hespérides, ou des
orangers délictueux de Séville – enfin la porte donnant sur la cour carrée surveillant son Concept dans
sa mare de vase bleue, brune, féroce, tapie. Sournoise – dans sa vase. La Cour carrée, comme dans les
Empires du juste milieu. La cour centrale, jadis, à Sacierges, silencieuse et molle, rayonnante de soleil…
Il ouvrit les portes de la préfecture de Clermont-Ferrand, hauts balustres en béton farci, sans ogives. Il
ouvrit les portes d’ébène des jardins des Hespérides. Il ouvrit les portes d’ivoire et de corne du jardin
des duègnes (square Amadéo, rue Amadéo, angle de la rue Torrilhon et du boulevard Duclaux,
Clermont-Ferrand). La porte de la préfecture était une porte ouverte, mais qui donnait sur un jardin
enchanté : une bureaucratie laide, féroce, des premiers âges, qui pondait des œufs comme les animaux
entre les armoires métalliques à rabats grisâtres.)

XXV. La conversation se mit rapidement aux choses sérieuses, et les mots – les mots fertiles, les mots
alluvionnés, les mots qui portaient en eux un ressac évident : le ventre de Vichatel, cette pelure de
brebis aux tendres troncs roses, barricadant son refus de jouir dans l’époque, de jouir dans le sein de
l’époque avec l’abandon auréolé des autres – Le mot « barbarie » fut prononcé six fois, « état de
nature » quatre.
Quatre bureaucrates se tenaient en rond autour de la table de pitchpin, encombrée d’un vase de
Cordoue à bon marché aux tristes faïences d’un bleu de javel, posé sur un verre carré. Pour l’un la vie
était un Jugement Dernier absurde et lent (une sorte de jugement dernier de Don Juan imaginé par un
chrétien progressiste), une parabole des Talents réalisée dans son cynisme, où les mieux doués se
trouvaient finir le parcours dans un désert de Tartares mélancolique ; pour l’autre une sierra
funambulesque, comme celle de la Demanda, mettons, ou bien dans les pires jours comme les Monts
Universels : une forme d’impuissance retirée où la matière bien pleine, bien rocheuse susurre aux
hommes qu’elle n’a pas besoin d’eux (paravent chrétien possible, là aussi : la Demanda est pleine de
squelettes de chapelles, les Monts Universels de sépulcres de saints enterrés) ; pour le troisième une
simple caresse d’une main sur une autre ; pour le dernier – hâve, pâle, grand, mesuré, moderne à sa
façon de technocrate sournois – la vie n’avait tout simplement pas de forme. Ou plutôt : elle n’en avait
plus depuis que les barreaux d’une glace montrant son père et sa plaie béante à l’endroit du cou en
avaient fermé l’augure. Ou encore : des formes empruntées, aliénées. Pour moi, les choses ne se
décrivaient tout simplement pas comme ça : cet état idéatoire et imagé, à peine extirpé des cavernes
platoniciennes, je n’avais plus la chance d’y avoir accès, je ne pouvais plus m’en représenter simplement
l’accès, depuis bien longtemps.
La neige ruisselait à travers les carreaux du deuxième étage de la préfecture, des flocons délicats
accrochés aux barres de béton gris ; la lumière ruisselait à travers, envahissant les canaux urbains.
(Préfet se plaignant des communistes, de leur emprise sur l’esthétique de la ville.) « Vous voyez, cela
aussi, ces antennes énormes et quasiment martiennes qu’ils ont dressé entre l’ancien hôpital et les petits
immeubles, ces immeubles petits-bourgeois qu’au fond j’aimais bien… Ils ont dû détruire un autre pâté
d’immeubles pour les construire ; ils avaient une vraie passion pour la destruction, une vraie rage pour
détruire. Quand l’un d’eux, je m’en souviens, avait mis à bas le petit théâtre à l’italienne qu’on trouvait
dans une des rues derrière Jaude, il rayonnait ; il m’avait dit : « Encore ça que les bo (passage perdu)
La conversation se mit rapidement aux choses sérieuses, et les mots – les mots fertiles, les mots
alluvionnés, les mots qui portaient en eux un ressac évident : le ventre de Vichatel, cette pelure de
brebis aux tendres troncs roses, barricadant son refus de jouir dans l’époque, de jouir dans le sein de
l’époque avec l’abandon auréolé des autres – Le mot « barbarie » fut prononcé six fois, « état de
nature » quatre.
XXVI. « Car c’est une grande chose, pour moi, la confiance. Ça l’était aussi pour Montherlant, comme
vous le savez. C’était son côté chrétien-démocrate… » Il pouffa avec une dérision sérieuse de moinillon
intelligent : Montherlant, pour les buses universelles, passaitpour un prototype de païen nietzschéen de
droite (au nietzschéisme affadi, un peu français, un peu moraliste, un peu amer, un nietzschéisme qui
aurait remplacé les Dionysos antiques aux muscles blancs par le linoléum pourri dans les coins des
placards des collèges catholiques). Je savais, moi, que Montherlant était bien au-delà de Nietzsche, bien
supérieur à lui, et ce n’était certainement pas, comme on aurait voulu le faire accroire, une vue de
l’esprit de garde-barrière dans la gare de Châteauroux, une vue d’amateur (Nietzsche a toujours un côté
pas fini, Allemand impuissant à vaincre son crépi et ses tranches de pâté de foie, un côté aussi
adolescent à éblouir, même dans ses plus hauts moments créateurs). André Suarès le savait, qui
admirait extrêmement Montherlant et considérait Nietzsche comme un criminel et un imposteur. On ne
peut même pas dire que Montherlant puisait dans l’essence baudelairienne, dans la veine
baudelairienne comme diraient les professeurs, qui court à l’intérieur de l’œuvre de Nietzsche ; cette
veine-là (celle qui regarde le désir sans trembler, celle qui a des tendances à la purification, qui garde un
souvenir du pasteur), elle s’est asséchée. Montherlant, c’est Nietzsche croisé avec le catholicisme du
Sillon, qui passe pour une aimable morale scout de madeleines partagées aux repas de quatre-heures,
alors qu’elle contient sans doute une des intuitions plus profondes qu’on ait pu avoir sur la modernité,
sur la possibilité de son propre achèvement, et de son propre dépassement. (Lier à : romans de la
charité, charité de Montherlant, personnages de Montherlant, deuxième partie de l’œuvre, vaincus, etc.)
(Lier à : la morale chrétienne d’Angers) (Lier à : René Girard)
René Girard parlant de la figure double du vaincu et de la charité chez Montherlant : voilà, beaucoup
plus que le canard-lapin, ce qui était pour moi une des hautes figures physiques du siècle.
XXVII. Les hommes, dans leur ensemble, n’ont pas de jugement propre sur les choses. Ils se contentent
de se soumettre à ce qui existe. Ce qui existe, ce qui existe là, dans le présent statique (statique-
extatique) des choses, a sur eux une force de conviction absolument incroyable. Pour eux, cela a critère
de vérité.
XXVIII. La singularité, cela s’expie, d’accord – et pourquoi pas d’ailleurs ? pourquoi cela ne s’expierait-
il pas ? pourquoi la société n’aurait-elle pas raison, et l’individu – y compris l’individu de génie – tort ?
(tort, seulement, de proclamer que le rassemblement abstrait et sans causes d’atomes qu’il représente
est un individu – tort, simplement, dans sa prétention grotesque à l’individualité) après tout, selon cet
ordre-là de choses... – mais au-delà, l’essence de la singularité, c’est de n’être pas seule, de n’être pas
singulière, d’être constitutive : d’être le corps membré d’autre chose qu’elle même, l’accès à une autre
valeur, à une autre profondeur, une autre amertume métaphysique secouant la grotte du temps – son
zèle, ses profondeurs propres et précises. La singularité n’est pas une affaire d’individualité qui
cristalliserait sous la chaleur subite d’un idéal, comme un cadavre revenant à la vie dans les déserts aux
couleurs noires de fournaise ; c’est la valeur d’une pénitence proclamée, la volonté de faire un exemple.
La singularité, c’est donc la même chose que la sainteté, disons – ou bien que la charité mais au sens le
plus pur, théologal ; que l’essence religieuse en général, le courage formé dans l’essence religieuse. Job
sans proscription... Lob der singularitat… Job est plus singulier, Jacob plus singulier que toutes les
balafres de peinture rouge laurées de noir apposées sur toutes les toiles de jute funestes de la Terre,
accrochées dans les salles d’exposition pour les yeux des ignorants ou des roués. Car il n’y a pas de
différence absolue, de mon opinion, entre le mot singularité et le mot religion. Encore, pour affirmer
cela, faut-il comprendre le second de ces mots… On pourrait dire plus simplement, pour complaire à
Lactance : pas de différence absolue entre singularité et prière. Et la singularité est une affaire
collective, toujours, et une affaire religieuse – absolument. Ainsi soit-il.
XXIX. « Il n’a que les grands individualistes qui parviennent à acquérir le mépris de la liberté
individuelle. Voire – quand ils renoncent tout à fait à leur orgueil – le dédain de la singularité. Ou bien
est-ce le contraire ? Sont-ce les champions des rituels et des ordres collectifs, des lois symboliques, et du
reste, qui ont la roublardise – l’assurance vitale – de n’acquiescer qu’à leur liberté, à leurs caprices ? »
Je repensais à un esprit de cet ordre, un très grand esprit que j’avais connu : accroché aux ordres
symboliques comme un ouistiti à son baobab, ne parlant qu’ordre du discours, vérité des rituels,
monomanie de l’individu et nécessité des dogmes – et qui se comportait en parfait anarchiste. En
brigand même : revêche, un esprit de gant de crin qui ne cherchait que la solitude, et qui même la
cultivait.Tissu râpeux d’un mauvais garçon érudit n’obéissant qu’à sa liberté folle. Est-ce cela, le bon
programme – la clef ? » C'était un esprit aigre, contradictoire, ratiocineur - avec un espèce de souvenir
de protestantisme acariâtre qui dragonnisait sa conscience – mais surtout fléchant toujours son désir
dans le sens du non-désirable ; dans le sens du plus faible ; du plus difficile à sauver. Un esprit
conquêteur à rebours, qui s'entêtait dans ce qui n'était pas désirable et dans cette entreprise difficile,
revêche, intenable, faisait servir toute sa harpe rhétorique, le bastingage élémentaire de ses mots. La
conversation en reprenait son aspect de gant de crin sacramentel. (Un talent introspectif et
autodestructeur, qu’il vidangeait entre les papiers-peints moites d’un loyer de quarante-huit.)
XXX. Il y eut une hésitation dans les gestes bureaucratiques (une hésitation qui avait à voir avec la
corruption des gestes, une hésitation qui, prenant son départ du mot corruption, pouvait faire atterrir
l’imagination métaphorique sur quelque chose comme : « un geste hésitant comme un métal corrompu
»), on eut l’idée momentanée (et, curieusement, presque honteuse, quasiment coupable) de
l’écoulement du temps, du temps s’écoulant à l’intérieur du cortex de chacun comme un macchabée réel
; le temps se matérialisa et se figea comme aurait pu se figer de la crème glacée dans une coupe, et la
grosse horloge de la gare sonna treize heures. Le gong moelleux au cuivre fatigué comme une vieille
houppe se répandit avec un bruit de sable écrasé parmi les cariatides hivernales et les stalactites fichées
sous le ventre des grenouilles sculptées du Lecoq (Jacob était lui aussi transi mais n’en montrait rien,
dans sa virilité bleue). Un mot comme « patricien » pouvait aussi bien rendre la matière granuleuse
mais raide de la réalité urbaine que le « métal corrompu » le faisait pour les gestes ternis, hésitants, en
demi-teinte, du bureaucrate. L’écoulement du temps dans la ville patricienne, aux stalactites appendus
sur les chenaux protubérantes, sur les rebords gonflés en pierre noire de Volvic : c’était le sens du
tableau.
XXXI. 13 janvier 1992, matin – J'ouvre la feuille locale, achetée au café (architecture : trois étages,
poutres écaillées, peinture beige épaisse et mal répartie, fenêtres maigres et tristes comme des fentes
dans des troncs) qui fait l'angle de l'avenue de la gare, de l'avenue de l'Union Soviétique – la feuille, qui
servirait à emballer les choux en forme de bonnets d'âne et à faire fumer les grands feux funéraires
d'inhalation dans les arrières-cours vidangées, avec un vieux cerisier blanchi sous le harnais au centre,
dans les lieues à bans de Clairmont. J'ouvrirais aussi bien n'importe quel rectangle de papier maculé des
déchets de la parole publique. O festins de paroles publiques, qui avez envahi le siècle pour sa pire
emphase et son crime rebattu ! Les mots sont là, invalides, débiles, des larves grouillantes qui s'animent
au fond du panier, qui attendent une flammèche pour leur rendre le feu, qui ne viendra pas. Car ils n'ont
pas l'imagination des mots. Ce qu'ils ont, ce sont les produits verbaux à prix fixe, les prix des produits à
savoir-faire fixe, les plateaux verbaux ostensibles ou mats à ridelles fixes, qu'ils échangent comme une
menue monnaie mais dont ils ne connaissent ni le fond ni le bord. Ils n'ont pas l'imagination des mots :
ils ne savent pas dessiner en l'air les trajectoires qu'ils font, quand ils éclaboussent ta figure, le matin,
entre les rochers de laine noire, en retombant à plat comme des galets sur l'eau océanique (le sentiment
océanique congédié : le mot viril, le mot ascétique de l'ataraxie ou du Propriétaire Janséniste : le mot
qui est un regard croisé rapide derrière l'ombre du père et revient manger sa semence à l'endroit où la
Place Vide trône, à l'endroit où le père est parti). Ils n'ont pas l'imagination verbale. Ils n'ont pas, non
plus, la propriété des mots – ils en échangent certains dans ce troc impropre, narcissique, vaticinant et
blême du «débat d'idées » qui se tient sur les Agoras les plus pourries, qui ont le plus l'allure de soutes
fétides, mais s'ils étaient passés dix ans avant ils en auraient échangé d'autres, avec la même
inconscience, la même inconnaissance intérieure, pulpeuse, de ce qu'ils croient dire – ils auraient
attrapé d'autres mots parmi ceux que leur proposait la foire à tout, et leur pensée, leur absence de
pensée, leur simulacre de pensée aurait pris une autre allure. Cette allure aurait été tout autant crue
dans les Agoras à feu doux, celles qui ont prise sur la majorité des âmes – ô démagogie, enfin devenue la
vérité d'un temps et d'un lieu, comme le visage qui se cogne impunément à la vitre, comme le verglas de
l'âme sans semence. La caserne du 113ème Régiment, derrière le quartier de la Pradelle, fermerait,
rouvrirait, fermerait, et on passerait un mors aux dents à ceux qui éprouveraient, un temps, des désirs
de la brûler. Est-ce qu'un autre s'étonnerait, dans vingt-cinq ans, de la renaissance subite du
patriotisme (c'est le mot), du papatriotisme, des hymnes bravaches de harnachement et des drapeaux
d'ébahissement et de frappe or plaquée ? (Sur la première photographie, qui devait dater des années
1960, l'office local de la caserne des pompiers posait devant sa murette de pierres, avec moustache et
tête de colimaçon – le drapeau était là, faisant bravement son office, le faisant paisiblement pour ainsi
dire, le faisant comme dans les infirmeries de campagne, avec le sifflet à la bouche. Sur la seconde, des
années 1980, le drapeau avait disparu – une légèreté d'après l'Histoire dans l'air, mais les têtes n'avaient
pas l'allure des derniers hommes : une gaminerie franche et fléchie, brune et élastique de l'Auvergne
arrimée. Sur le drapeau futur – disons 2016 – étaient placés tout les espoirs d'une Renaissance trop
longtemps ajournée. Le drapeau n'était plus le calicot faisandé, le faiseur coloré de l'après-guerre ; il
était bandé comme un muscle. Et les visages, eux, se trouvaient changés : des visages de métal pur et
svelte, plus rien de l'ancienne Auvergne, et la lumière inversée des désirs qui ne font plus qu'avoir lieu.)
Dans le rêve futur, une fois par jour, désormais, une Marseillaise – et avec quelle entrain elle est
donnée. Avec quel entrain entonnée (« et la phrase n'a pas de fin », comme l'hiver russe, comme l'hiver
auvergnat). On sent bien qu'à la couper, qu'à lui mettre un bâton devant, qu'à lui faire une minuscule
objection, on déchaînerait chez ceux qui la chantent, tout le monde, un instinct meurtrier. Ils la
chantent comme si le sort de leur vie dépendait de la force qu'ils mettent à la chanter. Impressif.
Impressivité de canon, de torture fantasmée, de monade agressive qui vient vous serrer manuellement
la gorge. Ils ne la chantent pas, ils la crient, ils s'emparent des paroles et les martèlent, ils ont la bouche
comme un cor – ils essaient de devenir les paroles et le rythme, d'être un hymne à leur tour, enterré
dans la spirale sans fin de ce qui est désirable pour ceux qui sont là, autour d'eux, foule ou autre chose.
Car est-ce une foule ? D'où provient cette désirabilité collective, sinon d'une saignante passion de
chacun, de chacun d'entre eux, dans les bas-morceaux pectoraux ou organiques ? Ils braillent comme ils
posséderaient, feraient l'amour ; c'est un hymne païen, un hymne d'abjection pagano-défintive, un
hymne qui fête le retour produit du paganisme, et les mâles, les mâles locaux et tous les autres au-delà
des préfectures bornées, la reprennent, mâlement, fascinamment ; ils pourraient l'entonner dix fois de
suite et le désir s'élargirait, fendrait l'armure verbale et l'horizon, ce serait ça ; l'horizon, c'est la
violence. Et les enfants continuaient de naître dans les tours brunâtres, en forme de centrifugeuse, de
Sabourin, accompagnés toujours par un prénom qui à lui seul disait la marque du délabrement d'une
époque – accompagnés par les syllabes hétérogènes et vides d'un nom, soupape d'air tiède soutenant à
peine le squelette sans vaillance (tanti pensieri dolorosi, aurait pu dire ma mère, avec l'ironie frugale de
son lointain pays, pays de paysans mariés à des aristocrates, avec quelque aura bénévolente par-dessus
les gestes à la Millet du laboureur, le ciel à la Turner d'un Molise écossé ou Abruzzes astringentes,
quelque tombe juive sur le devant...). Et la pensée finirait par apparaître comme une cloque chaude et
inutile, une cloque poussée à la verticale insauvable sur le véritable enjeu du corps, sur la partie divine
de son corps propre, qui était la verge – la pensée serait une engelure, une cloque, un aphte, la mauvaise
branche sur le raidillon.
13 janvier 1992, fin de matinée – Holderlin, qui avait préféré mourir à lui-même plutôt que de voir ça
(ça : le retour de l'humanité au niveau frelaté du paganisme). Nous ferons ainsi, mais nous y mettrons
une autre méthode. Mourir à soi-même n'est pas si facile.
13 janvier 1992, 17 heures – On n'est pas obligé de vivre dans un roman de Paul Bourget. Mais cette
fontaine, cette lave tournée avec le tour de mains des baptistes locaux, cette maigreur idéatoire et
jacobine, ces avenues qui desservent soit des rectorats en brique rouge vif- pierre de Volvic (extraction à
la Nugère) (avec le portail envahissant), soit des permanences politiques bleu ciel régulièrement
attaquées (avec le sanglant trait de visage sur la vitre noire), soit les portes de jardins fermés, soit des
couvents capucins sous des tentes de cirques archangéliques, vous poussent à exister dans une
architecture de Paul Bourget. Est-ce qu'on a écrit une pensée psychologique, est-ce qu'on a vécu dans
une autre matière psychologique que celle de Bourget ? La fontaine est maquillée de diablotins et de
gueules, elle est maculée de traces de cendre ou de cigarette brûlée qui sont aussi des traces de mains ;
elle lessive une eau noire de vidange ou de mimesis puritanis. Mon projet n'a rien à voir avec Bourget.
Son eau noire est une eau noire moderne – moderne était la prison. Moderne, moderne était la prison.
13 janvier 1992, 18 heures – Et voilà les textes effondrés, l'un après l'autre – et voilà la disparition des
textes, voilà l'ensevelissement des textes dans un vide pur, une existence qui n'a pas de nom. Voilà le
jour de la connaissance, de la reconnaissance de ce que les textes ont disparu – voilà le jour qu'on
reconnaît, enfin (mais on le savait déjà, on le pressentait tant qu'on n'avait pas éprouvé le besoin de le
reconnaître – on savait que l'air ne pouvait plus, ne pourrait plus – le pourrait-il à nouveau un jour ?
rien n'était moins sûr – contenir ces textes), que les textes ont disparu. Voilà les textes perdus,
inconnaissables, et rendus à l'immatérialité qui est la morale de ce monde-ci, où les textes n'ont été
qu'une intrusion brusque. Aucune nostalgie protubérante enroulée le long du souvenir des textes, corde
de pendu lianeuse venue viander le sentiment primitif, la prénatalité du couchant : non, il est dans
l'ordre que les textes disparaissent. Qu'on fasse comme s'ils n'avaient jamais été.
13 janvier 1992, 19 heures 30 – Jacob frondeur. Graillon. Le ciel se démembre comme le ventre d'un
moteur explosé, sur toute la longueur jaune de la plaine. Depuis toujours : vivre dans les noirs de la
carte de la métaphysique existentielle. Les gestes dans le noir de la carte, dans les chemins inversés – les
gestes, dans les décombres, dans la déchetterie de la topographie organisée. Jacob saillant, Jacob-au-
raidillon, Jacob fiérot.
13 janvier 1992, 22 heures – Il savait (cet homme qui m'a formé) me faire sentir que j'étais un sous-
homme, que je n'étais rien, que ma volonté était un mensonge et que mes désirs avaient une pauvreté
baroque d'infantilisme ; il savait faire sentir cela avec ardeur, avec hargne, avec un mutisme absolument
monstrueux, une matraque de mutisme figé et d'opprobre ; il savait faire les gestes courts qui
signalaient qu'il me considérait comme inférieur à la vie, indigne de la condition ; il en remettait dans la
puissance magnanime à faire sentir que je n'étais même pas l'égal de l'alcoolique au ras du sol qui
frappait la double porte de bois sculpté et dévoré, dans les faubourgs déserts, rendus incolores par la
nuit, de la sous-préfecture fantomatique, étalée ou dressée sur son piton, à la cassure des montagnes – il
savait cela, admirablement. Si je lui présentais le projet architectural, si je lui présentais les plans en
volume, le relief noir et potelé des plans, toute cette fontaine d'ébène léchée de Guéret à laquelle je
rendais le souffle de voile pourchassée, il aurait su m'en faire sentir la médiocrité, que mon imagination
n'était pas beaucoup plus élevée que celle de l'alcoolique ou du fantôme de la ville en pente, statufiée
dans sa déchéance. Il voulait que moi aussi, je sache me statufier dans la cendre ; il voulait que j'imite
les formes de ces villes autrefois routinières, coutelières, ébénistes, que sais-je, qui n'avaient plus que
leurs tuyauteries à l'air, leurs faubourgs vides, la rauque errance d'une citoyenneté manquée,
implacablement manquée et frelatée malgré les ordres du pouvoir. Il voulait que je fus une ville
industrielle ayant perdu ses industries, et croupissant dans l'inactivité, l'oisiveté qui n'a plus de règle –
dans les langes bacillaires de la folie. Il aimait me savoir fou, il avait aimé me savoir fou à l'adolescence,
il avait déchanté quand, sur son perron blanc et élégant de la banlieue Sud de Paris, le psychiatre avait
énoncé – j'étais déjà plus qu'un adolescent, j'étais fait de nerfs et d'échecs, ma plume bavait dans le vide
et j'aurais pu tuer à force de ne pouvoir créer, j'étais la vigilance d'une douleur râpeuse impossible à
résoudre – que non, je n'étais certainement pas fou, tout au plus paresseux et sans désir de participer à
la pléiade sociale. Il en avait tiré une déception pour quelques jours. Il voulait que je m'identifie aux
sous-sol de l'existence. Il voulait que je susse que je n'étais rien.
17 janvier 1992, 14 heures – Do-dé-caphon ; do-dé-ca-PHONNNNN de Clermont-Fd, comme il est écrit
sur les panneaux signalisateurs. Dodécaphon. Cette ville a avalé la musique dodécaphonique et elle la
recrache par les bris de miroir de son image. Fracturage fractal que touille une mélancolie liquide... On
est dans un quatuor de Nono, soudain : ça siffle entre Trudaine et Sablon, ça cuivre et de mauvaises
tangentes sont prises, pleines de matériaux de basse qualité – dodécaphon, c'est devenu l'âme qui erre
de cette bonne cité qui a été aussi l'âme viandeuse de mes ancêtres, l'âme professorale et au fond
indémêlable (« aujourd'hui, on ne comprend plus ce qu'est entrer dans un ordre, un ORDRE... La
fonction du fonctionnaire, c'est d'entrer dans un ordre. Aujourd'hui, on ne veut que du contrat : on
caquette... ») de mon père.

Même jour, 21 heures – J'ai acheté des pieds de porc panés (panés ! panés !) dans un kiosque de
l'ancienne place des Chevreaux, où la chapelle Renaissance aux minuties de marbre blanc, qui faisait
penser aux Médicis et à Chenonceau, a été rasée (« nous voulons détruire cette trace de passé, qui n'est
qu'une épluchure de patates pour le présent idéal que nous voulons bâtir », a sermonné le Recteur des
Architectures locales) et où l'on a construit, à la place, un Incinérateur géant, dans de beaux tons de
sulfate de sodium (avec aussi un zeste de caoutchouc, on ne se refait pas), et une Déchetterie, et aussi de
petits boxs pour les drogués, où ils peuvent acheter des seringues sans difficultés, voire les louer pour
quelques francs de l'heure (des seringues de très mauvaise qualité, une sur deux environ est malade du
S.I.D.A. – il faut dire que ce dernier est comme un gaz moutarde dans tout l'espace aéré des rues de
Clermont-Ferrand, il blanchit le fond de l'air et semble aussi le poumon noir de la cité), etc. On m'a
servi les pieds panés dans des cornets rouges et blancs, tout suants, tout transpirants, et je les ai avalés
dans mon costume, sur le banc des drogués, en contemplant l'Incinérateur qui faisait son travail. J'ai
entendu Nono alors jouer distinctement sa mélodie – puis une grande brasse coulée de Schoenberg, et
alors la nuit s'est faite plus profonde. La peur m'a pris, je suis rentré à l'hôtel.

Même jour, 23 heures 30 – Pas de sommeil. Les pieds de cochon panés (qui ressemblaient assez à ceux
que j'avais pu manger à l'occasion des grandes fêtes pagano-catholiques de fin d'été, aux grandes fêtes
des semailleries et de la réplétion de l'année-qui-a-donné-son-dû) ne sont pas aisés à digérer. Des
phrases de mon père, court-circuitant le côté amidonné de la nuit d'hôtel deux étoiles, me sont revenues
et je ne sais pas quoi en faire, elles me restent sur les mains comme des outils obsolètes ne pouvant
ouvrir aucun mécanisme actuel. C'est incroyable combien j'ai pu conserver intacte la voix de mon père,
qui était pourtant promise au pire par mes amis. Souvent je crois mieux connaître sa voix, ses
intonations, les fléchissements, les redoutes maîtrisées de sa voix, que la mienne propre, qui est
toujours prise dans une buée, un lointain, l'éloignement de l'immanence, dans une forme de buée de
Narcisse qui ne pourrait être franchie que par la déchirure brutale de l'image – par le suicide. « De
grâce ! » Mais oui. C'est moi qui vient mourir dans sa voix, paternelle, m'y lover et y trouver le bon
sommeil du reposoir comme un petit animal avide ou éploré. Son nasillement est devenu tout l'espace
du dedans. Il était, à l'évidence, je l'ai compris, un peu tard, contre la liberté d'une manière générale,
bien que tout ce qu'il ait pu écrire ou fait semblant d'affirmer et de croire semblât affirmer le contraire.
Il était contre la liberté, comme les autres Français – mais à une époque où déjà la liberté était devenue
une pratique, plus une valeur. Il avait des phrases homériques de meneur chrétien, de cathare – le
mépris du cathare, ce mépris devant lequel les phrases que j'ébauchais me paraissaient des dames de
piques ridicules, de pauvres rhizomes de celui dont les nerfs ont lâché. Mon père aurait aimé ce refus de
la Beauté, cette raclure, ce vagissement, cette torpeur fétide et citoyenne – cette négation sans entrave
de la dimension esthétique de la vie. (Il y avait quelque chose de puissamment inesthétique chez mon
père, qui n'aurait pu que s'accorder avec cette glaciation du sentiment de la beauté, qu'à ce radieux
procès de Moscou du sentiment esthétique commun. Un pacte avait dû être noué, un pacte éblouissant
et délétère, entre mon père et le refus de la beauté, dès les premiers jours de son épopée au monde. Il
habitait l'espace qui ne peut entrer en elle, qui est fermé à elle comme un abri nucléaire, qui pourrait
développer contre elle toutes les protections que les animaux des jungles savent développer contre leurs
prédateurs. Et ce refus esthétique ne débouchait même pas sur la rusticité, ou sur la frustrerie, ou sur
un refus calculé de l'agrément – c'était plutôt l'ignorance, le non-savoir qu'il existât un espace de la
pensée humaine, un espace du calcul efficace de la civilisation, qui fût dédié à l'expérience, à la
connaissance, à l'approfondissement sensible du beau, de son concept et de sa sensitivité. C'était
l'existence qui se passe entièrement dans des considérations, des gestes et des paroles amassées que la
beauté ne touchera jamais du doigt. Et cette cité, c'était, à l'évidence du sensitif, exactement cela : pas
même l'enclosement rustique, pas même le militantisme pour la frustrerie, pour le chiche et le peu, pas
même le dénuement rauque ou le figé épais des campagnes hostiles – c'était cette ignorance, cette
existence entièrement déployée dans un monde inesthétique, a-esthétique serait encore plus juste : un
monde d'où la beauté n'avait jamais pu naître, ne pourrait jamais naître – d'où elle était pour ainsi dire
exclue de naissance. Cette inesthéticité, chez la personne de mon père, passait par toutes les voies que
peut emprunter l'expression humaine. Sa calligraphie, d'abord : bien peu pouvaient la déchiffrer, et
j'avais moi-même, qui ai plutôt l’œil du calligraphe, de grandes difficultés pour la percer. Elle était
minuscule, suivie et régulière, mais faite de traits non liés entre eux plutôt que de lignes suivies – des
points, de petits points posés les uns à la suite des autres, qui s'emboîtaient plus ou moins, grains de riz
jetés sur la page. Un schéma de pensée apparaissait à travers cela : une pensée de concepts, une pensée
d'éléments qui n'avaient pas à suivre le cours continu et appris d'une syntaxe ordinaire – une pensée qui
ajoutait des éléments les uns aux autres, prognathe, structuraliste presque, la moins enfantine qu'on
puisse imaginer. Sa voix, dans le chant, n'était pas audible non plus : désaccordée, nasillant toujours et
ne pouvant jamais s'élever, inapte à suivre un rythme mélodique, inapte à garder une ligne musicale,
elle béait, reprenait un petit élan du nez, repartait sur un plateau prosaïque et faux, qui grinçait en
nasillant toujours, et finissait par ne pas trouver l'air pour poursuivre. Jamais voix ne fut plus anti-
musicale. Une voix paysanne qui avait joué à se désaccorder, à rebondir sur les bruits métalliques des
bidons de lait et sur les bruits moelleux des araires – mais dont on n'avait jamais pu reconstituer la
caresse, la lueur agreste. Cette oreille absente, cette oreille sans utilité le poursuivait aussi dans la
pratique des langues étrangères ; il pouvait les lire quand il devait lire une étude professionnelle ou un
journal publié à Londres, il pouvait les écrire de son écriture de concepts, cette graphie d'un langage
recuit, mais l'oreille ne gravait pas la phrase musicale des sons, elle l'entendait sans doute avec un
bouchon de cire, et les mots étrangers se retrouvaient, dépiautés, claudiquants, amputés d'une syllabe
ou s'étant vus rajouter une lettre, dans sa bouche. Son accent était l'accent local, bien connu : le « an »
paysan, découpé, diphtongueur au maximal, venant chercher comme un son de cloche ou de butoir ; le
« au » ou le « eau » ouvert comme un robinet fuyant, tirant presque sur le « a », venant comme un galet
faire un bruit maritime sur le palet, méridional oui, sudiste mais sourd, donc pas méridional ; les « ai »
de toutes sortes, les « eai », les « ê », tous prononcés à l'exemple d'un accent aigu.) Oh oui, en Cathare,
en bon Cathare, il aurait aimé cela. Il savait qu'il y aurait à nouveau une chute de la Maison cathare, que
Montségur (j'aurais dit : « ce nihilisme, cette parodie de pureté, ce pastiche de puritanisme, cette
dernière étape avant l'inversion sur les montres ») tomberait une deuxième fois ; il le savait et cela a
participé à son effondrement, à la variété des climats de sa mort. (Le pied de cochon, c'était une recette
à l'anglaise : avec de la sauce vanillée, du persil en bouquet et des câpres.) Dans mon enfance, mon
adolescence, je refusais de croire ceux qui pensaient autour de moi que mon père parlait avec un accent,
avec l'accent de son enfance. Je n'avais pas l'expérience de cet accent – pour moi ce n'était qu'une voix
singulière, la voix paternelle, et je n'avais pas retrouvé cet accent dédoublé chez d'autres. J'avais fini par
reconnaître mon erreur ; oui, mon père, les autres avaient raison, parlait bel et bien avec un accent. J'ai
l'impression d'être dans une grotte des premiers âges ; sur les murs de l'hôtel, il y aurait de primitives
fresques au sens cryptique et velouté. Et au-delà, derrière les murs hauts et marrons abritant des pièta,
de froides pièta au teint de semoule, la première intuition de l'innumérabilité du monde – de l'inutilité
des actes ; la première intuition des construits sociaux, ombrageux, silencieux, qui ont guidé les pas des
hommes nés ici dans les catacombes avec seulement une petite bougie retorse et mouillée sur la tête, à
travers les couloirs sombres entre les bouteilles de vin allongées. Dans cette nuit d'hôtel, ayant placardé
sur le mur d'en face, celui qui était décoré d'un papier peint presque déchiré qu'on avait repeint avec du
Ripolin vert d'eau, ayant placardé avec des punaises une reproduction de ce qu'aurait pu, dû devenir le
palais de Justice de Clermont-Ferrand – avec ses acrobaties de lave semblables à une fontaine pétrie de
Guéret, et le talisman barbare du clocher – on sentait quelque chose qui pouvait être nommé :
l'irréductibilité de la pensée et du monde. Le monde – pris dans ses dimensions de sclérose, de pieds de
cochon panés, d'architecture abâtardie – était ce caillou hostile ; la pensée ne pouvait pas l'enclore, ne
pouvait pas le dissoudre – l'analyser. Oui, des fresques sur le mur : l'arsenal fêlé d'une enfance qui ne
persistait, qu'on ne percevait que sous la forme légère, éteinte, balafrée de musiques – un violoncelle
comme à l'aube ouvrait la nuit, un discours sur la barbarie le rejoignait, et l'on pouvait trouver, dans
cette autre disgrâce, la vérité de la nuit.

XXXII. J'étais décidé à proposer ceci : une architecture catholique, un gallicanisme parfait, qui nie
absolument tout ce qui pouvait se tramer dans la trame médiocre des existences individuelles. J'étais
décidé à proposer une consomption du Moi ; à ériger, là, au bord du plateau central, là où nulle rivière
ne coule, dans des rues sales et si pauvres, aux grands murs sur lesquels les airs froid et chaud ont
marqué des écaillements et des griffures, un édifice public qui puisse dire, de quelque côté qu'on le
regarde, que le Moi était haïssable.

XXXIII. Les raisons de Pascal me seraient-elles devenues immédiatement sensibles, présentes au


toucher de la pensée, comme des drapeaux déchirés caressés par la main, que je n’aurais eu recours à
elles que comme à des consolations esthétiques, les bouts d’un logos éparpillé impossible à rassembler
par un mouvement précis de la raison ; comme si les causes, les prémisses, les stratifications originaires
du raisonnement, qui venaient culminer en cette boule de feu ascétique que Pascal lançait à la tête des
statues dérobées, des civilisations moroses, avaient été inversées dans leur élément : elles avaient été
ignorées, simples fondations brutales, et moi, de la boule de feu, j’avais une image constellée, une image
pleine de raisons, trouée d’intentions, oui, une idée et une image absolument intentionnelles, doublées
sans cesses par le cycle de la volonté qui pouvait à tout instant apposer sur elle une formalité de langage
reconstruit, une seconde naissance entièrement vaine. Jamais je n’aurais plus accès à la pureté
accidentelle de Pascal ; et dans cette constatation, j’avais bien envie d’enclore les autres, d’enclore le
formol nocturne dont le cœur palpitait à peine, palpitait pauvre, avec des ronflements saccadés
d’ivrogne en faillite, derrière moi, à la fenêtre du ban : jamais nous n’aurions plus accès, hommes de ces
terres pourtant, du même lieu sans accident possible, mais déplacé, mais façonnés de l’argile blafarde
des défaites, à la pureté accidentelle de Pascal. Le sens que nous pourrions donner à cet accident de
pureté du monde, il resterait infécond, secondaire, diffracté. Nous avions perdu la clef de la pureté
réelle, et nous avions perdu l’imagination de cette pureté ; nous pouvions la commenter comme des
gardiens de musée, nous pouvions raffiner extraordinairement les critères de la marchandise, mais le
nœud roué du Ciel, le cristal brûlant, tentaculaire, la raison effondrée, les stèles et les barricades
mentales volontaires, la blancheur puérile et infernale de Port Royal, nous n’en connaîtrions que des
reflets légers. Toutes les grandes édifications étaient devenues les reflets d’agate sur la pupille du
contingent.

XXXIV. Les flèches et la nef de la cathédrale, par exemple, vues depuis l’avenue De Lattre de Tassigny,
au bout de la perspective brute, droite et maronnasse, séquestrée par les bâtiments publics et entée sur
la minuscule perspective secondaire du regard. Les flèches dans le prolongement l’une de l’autre,
ramassées. L’extraordinaire laideur, primitivité des agencements ; et en même temps l’épaisseur,
l’ampleur, l’amplitude des jonctions ; l’inique banalité des matériaux, la voracité laide des couleurs :
l’orgueil défait par noyade.

XXXV. Cette architecture, cette extrême banalité, extrême laideur, extrême pauvreté, extrême
éclatement, extrême hétérogénéité, extrême destruction, adorable vibration d’indifférence à la beauté de
cette architecture (d’une adoration respectable, qui sait que, d’une bouche à l’autre et d’un
conditionnement au suivant, « on n’adore que Dieu »), cette architecture était exactement incomparable
– comme sont incomparables deux savoirs monothéistes concurrents, ou deux gestes amoureux, l’un
donné au partage de l’homme de la femme, dans la scission des corps, l’autre au partage de l’homme
seul, dans la pseudo-extase infantile, crémeuse des fusions. Incomparable comme la pensée de derrière,
comme l’intuition de la pensée de derrière, comme la raison de ces effets matérialisée dans
l’émiettement, dans le ramassis, dans la discontinuité, dans la casse.

XXXVI. Nous sommes à la fin du vingtième siècle. Un jeune architecte dont le projet a séduit la
municipalité propose son plan de cité judiciaire à la ville de Clermont-Ferrand. Il passera trois jours
dans la ville puis rentrera, après avoir, comme il le dit, « fait tout le tour de notre misère, et d’abord
de la misère du langage. » (Le sujet est franchement "tiré par les cheveux", pour parler de ce dont
j'avais envie. Ce dont j'avais envie de parler, c'était de l'architecture de Clermont-Ferrand. Trouver un
sujet n'était pas l'évidence. L'architecture métaphysique : celle du Greco, en fait, en cassé - "les mains
qui parlent", de Maranon - comment faire un tilde ? - (et de la musique de Schonberg dans les
faubourgs : la nuit transfigurée).)
Deuxième partie – L'origine (sans date)

I. « - Je crois – hélas – qu’il y a quelque chose d’irrémédiablement païen en nous. »

« - La volonté exterminatrice n’est pas propre, comme on feint de le croire aujourd’hui (ou bien de
moins en moins ?), à un régime ou à une pratique politique. La volonté exterminatrice est propre à
l’espèce toute entière. « Toute conscience cherche la mort de sa voisine. » Et s’il ne s’agissait que de
conscience !... »

II. Sur le modeste perron de l'entrée un militaire d’une trentaine d’années, aux yeux de statue ébréchée,
trônait, son arme lourde croisée emphatiquement sur le torse. Le soleil virilisait sa silhouette, lui
découpait une ombre avantageuse ; l’air, dans les rues maladives de ce quartier désargenté, semblait
trembler de grésillements de fièvre, déréglé comme la feuille de température d’un mourant. Il y avait
dans l’espace, entre la forme massive, noire comme un crayonnage au fusain, de l’église Saint-Eutrope,
les logements sociaux bleus et bas qui semblaient faits de matière plastique ou granuleuse, les arrières-
cours à peine vidangées et les rues désertées même par les alcooliques, une immatérialité rêveuse, un
parfum d’agonie. La précarité de ces rues, leur caractère de pauvreté incurable, leur modestie
quasiment existentielle, tout cela bourdonnait de vibrations impossibles à interpréter sûrement. Je ne
connaissais pas ce lieu, je ne savais pas ce qu'était ce lieu défendu ; je voulais connaître ce qu'il
protégeait ainsi. Je m'approchai. Le militaire m’aperçut, ressouda son arme à son corps, cracha au sol.
Un éclat de soleil soudainement violent fronda à ses pieds, devant lui, sur une partie métallique du
perron ; l’éblouit en partie – un éclat mauvais et moral comme il y en avait dans les dissertations de
l’enfance, dans le temps suspendu du baptême (le tireur en mission...).
J’entrai, il me laissa passer sans bouger.
C’était une salle de prières.
C'est en quittant la place que je me rendis compte qu'il n'y avait jamais eu de militaire.

III. Les façades de lait répandu, qui avait la couleur profuse et idéale du lait des tableaux de Vermeer, ce
lait épais aux couleurs pures passant entre les mains des laitières, ce lait qui nourrissait le regard, entre
des bassins de cuivre noir, faisaient une lumière écholalique dans la nuit. Des immeubles aux allures de
télésièges sommaires les complétaient ; et les maisonnettes de Gdansk, jaunes, couleur de bouton d’or
éclaté, sur l’Acropole vidée par la nuit. Les places étaient inégalement revêtues, et brillaient d’un éclat
humide dans l’air sec. Les murs de Volvic, dans la nuit bleue – bleue de smalt – et claire – d’une clarté
marbrée d’opaline – semblaient des peaux grêlées, atteintes d’une maladie de surface. La cathédrale,
honteuse, menaçante, misérable, paraissait pencher dangereusement sur un bord ; elle n’était plus la
proue de la colline centrale mais une apparition grinçante, laide, entre deux rues zigzaguantes, qui
desservaient des chaussetiers et des marchands de graillon. Une beauté inquiétante se construisait là,
dans les entrailles superficielles de la ville, de la nuit dans la ville, comme un alcool mûri dans une
bassine d’étain.

IV. Le Clermont-Ferrand des rambardes et des remblais, de l’hydrogène sulfuré et des gazomètres à
l’arrêt, des thermomètres urbains dont le mercure bleu gèle dans l’hiver, l’hiver panant les membres, de
la cuvette – des bâtiments « façon gazomètre. » Ou bien façon oléoduc, façon gazoduc. Le Clermont-
Ferrand des persiennes métalliques tachées de rouille en enfilade, des panneaux-vitre couleur rouille
faisant des taches vives sur les alignements de barres couleur crème fouettée. La cité des tubulures, des
granules, des tôles spatulées. Le Clermont-Ferrand des boulevards de ceinture en forme non de
ceinturon romain mais de jante de caoutchouc tordue. Le Clermont-Ferrand des pistes d’essayage
tentaculaires, hégémoniques, comme des ponts sciés menant vers le vide de l’air, vers le nulle part. Le
Clermont-Ferrand des chantiers abandonnés, des ponts coupés à mi-chaussée, des chaussées éclatées
par la fournaise et les gravillons en forme de dé à coudre. Le Clermont-Ferrand proprement industriel,
serré dans son appareillage industriel comme un fruit dans sa gangue, ou bien exposant calmement,
sans pudeur ses attributs industriels à la plaine – depuis toute l’histoire, depuis toute la vie. Le
Clermont-Ferrand des immeubles dédiés à Yuri Gagarine (la date écrite en larges lettres alvéolées sur le
fronton bombé), pareils à des capsules spatiales – celui des immeubles en forme de classeur de bureau,
couleur de rose des sables ou imitation Volvic. Le Clermont-Ferrand du génie industriel tacite, qui a
construit des hôpitaux en forme de centrifugeuses pour la moindre infection pulmonaire survenant sur
les chaînes de montage Michelin – et des barres, des barres laiteuses ou des tours par grappes, ici un
building d’angle de papier kraft anthracite, pour finir son salariat dans la paix. (« - Et la psycho-
géographie ? - Oh… » (Psycho-géographie de Clermont-Ferrand : rien d’exemplaire ; les situationnistes
de la Situation sont loin, les dérives aussi, Rabelais n’en disons rien. Ce sont des masses d’abord ; il faut
considérer des masses, des ensembles, des ruches, des blocs jetés de plâtre d’un sac, des mottes de
ciment percées. Psycho-géographie non pas de ruche, non, ce n’est pas exact – de colmena proscrite,
d’huile sensuelle – non pas alvéolée, plutôt creusée de galeries tièdes. Le fond de l’affaire serait plutôt,
psycho-géographiquement, la discontinuité – création destructrice – destruction destructrice –
autonomie réalisée de destruction des formes. (Citation providentielle : L'association de l'illimitation,
de la limitation et de l'inappropriation donne une forme dotée d'un semblant de pulsion de mort.) Si
vous prenez un taximètre en bas d'une pente, en bas du plateau central, et que vous contournez le
plateau central par les courroies extérieures, au milieu des friches rigides et des cabanes de plain-pied,
vous vous faites l'effet d'un insecte moderne, d'un objet – la cité vous objective. Elle est objectale,
objectivante. La cathédrale est la proue d'une carabine atroce, dans des couleurs brun froid ou noir
mastiqué, de hauts immeubles maculés, sans aucune noblesse. Cette destruction réifie, elle débauche le
nœud suri du fantasme – réifie est le mot.))

V. (Au café du Dernier Soviet, avenue de l'Union Soviétique. Aussi bien : dans les cafés de Clermont-
Ferrand, quartiers Est. Notes prises plus tard. Une vision de décision, comme l'était le mot, le seul
petit mot grec venant déchirer la conscience comme une trouée d'aube claire au milieu d'une forêt
d'enfance, mettons à Cléry-Saint-André, où sont les fleurs du printemps et les lys de tout temps. Il
apportait à boire aux clients de ce curieux bar fleuri entre les viaducs de la Pradelle, les courroies
d’hélitreuillage des quartiers Michelin (avec leurs maisons rangées quatre par quatre comme des pots
de yoghourt, et qui fumaient paisiblement dans le ciel froid) et les vieux sols faillés recouverts d’un
pullulement pareil à celui des taupinières de maisonnettes aux crépis marrons du quartier de
l’Oradou. Il leur apportait des litres d’une bière pauvre au goût de grainetier et de clef de cachot,
servie dans des cruches d’argile ou dans des pots métalliques destinés à servir le lait.Ciel couleur de
ventre de crabe, que soupèsent des alignements bâtards d’immeubles démâtés : ce magnifique
alignement qui fait se toucher Montferrand et Clermont, la bastide faussement tolosane, le pouvoir
séculier qui nage dans un plan trop grand pour lui. Depuis le chemin de ronde du dernier étage, ou
des greniers vides remplis de paille et d’échelles en morceaux, on voyait les ailes de moulins tourner
sur la plaine aux sereines dorures, sous un ciel pur aux nuages de cotillon ; ou bien le val de l’Allier, et
l’eau brune du fleuve qui semblait arrêtée entre les haies de peupliers noirs et les rangées de bouleaux.
) « - Le paradis perdu : le plus fou, c'est qu'il me semble l'avoir perdu plusieurs fois (je ne saurais plus
dire combien. - Ça vous passera lorsque vous aurez compris qu'il y a un seul tourment, l'écriture, et un
seul torturé, vous. » Il releva sa spatule, une spatule de caoutchouc chocolat qui avait traîné
voluptueusement dans des saladiers ; il joua du doigt avec le rectangle de caoutchouc résistant, comme
s’il s’agissait d’une petite catapulte, puis le reposa sur le fer-blanc vitreux du comptoir, couleur de
poussière entassée. Il était dix-sept heures trente et l’air avait une couleur auburn et une consistance
compacte de potage garbure ; c’était le tocsin des cloches muettes, des cloches auxquelles on avait
coupé tout le corps : le corps parlant (les droits du corps parlant : l’action des cloches, au clocher du
Port – loin des marées – ou de celui, à peine armorié, et rouge comme une falaise de pierre rouergate,
de Saint-Pierre de Bessuéjouls, dans les sables chauds – enfantins – d’une canicule à mirage). Il lui
revenait – militairement, abruptement – que dans sa prime jeunesse, au temps du pain d’épice trempé
dans , quelqu’un avait comparé les poèmes qu’il lui était arrivé d’écrire dans les passades de stérilité,
d’incréation architecturale, où le modelé verbal était plus facile à trouver que le modelé des arcs
battants et des arches de viaduc – des poèmes étirés, providentiels, des poèmes moralisateurs, en vers
libres, avec des moulages d’ancien et du gothique serré – à des tympans dont les personnages auraient
été volés par des révolutionnaires, il y a longtemps : à des tympans vidés d’êtres et de chair – à des
tympans décharnés. La tour Michelin, la tour perverse, la tour de Sodome (Sodome : la ville illustre au
papier peint) fumait d’une fumée capitonnée d’usine. « Ah, Dedalus, the Greeks. I must teach you. You
must read them in the original. » Le chancre politique avait tout dévoré en lui, il ne restait que des
planches pourries. Il avait surtout dévoré l’humour, l’humour subtil de ce narcissisme qui se
contemplait avec une indulgence triste, et qui faisait rire aux éclats. L’humour qui allégeait la passion
sociale, déjà, qui la ventilait dans autre chose, une réfraction, un élan vers une vérité cachée. Il avait
surtout dévoré l’humour. « Finalement, j’aurais préféré que vous deveniez un pharisien. » Je crois bien
qu’il avait raison.

VI. L'usuelle comparaison des voyageurs était celle d'avec l'Allemagne de l'Est, dont on ramassait à
peine les cendres plantureuses, ou avec l'U.R.S.S., qui avait cessé d'exister depuis deux mois – j'avais vu
le visage énorme et rouge de Gorbatchev à l'écran, annoncer avec une absence de profondeur mécanique
l'événement, et rien pourtant, dans le cours de l'Histoire, ne m'avait semblé modifié – comme si la
vérité historique se déroulait dans une sphère différente et diluée, une sphère étrangère – plus
étrangère encore, beaucoup plus, que celle du discours ou celle de l’architecture – derrière un écran
séparé. (Clermont-Ferrand (cité dans le monde tactile de formes et idée dans le monde moral des
forces) résumée d'une formule de cire figée c'était cela, ce n'était que cela peut-être : le rebours de la
désirabilité collective, le rebours du désir du présent, présentiste – le contre-courant de la cascade
unanime. Le négatif ou le déchet de cendre de l'endroit où le présent, où l'époque a joui, avec ses soldats
réunis qui la fêtent en se fêtant : le négatif du moment donné. L'envers du désir comme il apparaît, dans
les musées d'ancien régime, à l'étage des maladies orphelines du torse, des thorax inversés, des thorax
convers comme des frères de Rabelais qui semblent indiquer une impropriété presque existentielle,
presque éthique du désir. Clermont-Ferrand c'était ce thorax inversé, ce thorax praliné inversé, et c'était
ce qui pendouillait d'ombre à l'arrière de celui qui se gonflait d'air hivernal, de plain-pied – cette
absolue non-malléabilité de ce qui ne peut participer du chorum collectif des jouissances, de qui ne peut
qu'en éviter l'endroit, se le figurer comme un crachat.)

VII. L’Ancien Régime – à d’autres qu’à nous, eh, mais enfin – nous avait légué d’autres faveurs, d’autres
pierrailles, d’autres restes pierreux coupés à la moitié du tronc, ou plus bas même – d’autres nodosités
ligneuses, arbres aux branches coupées, jamais régulières comme celles des arbres généalogiques.
D’autres potentats inutiles, incubateurs. Partis pris des démolitions. Est-ce que l’Ancien Régime jouait
pour quoi que ce soit dans l’aigreur qui semblait avoir, comme de l’eau passant à travers une harpe,
emmantelé, grappillé la symphonie depuis plusieurs mois ? Années. N’en savais rien. L’Histoire n’avait
jamais rien représenté pour moi qu’une sphère absolument extérieure aux domaines où s’exerçait, avec
des difficultés tyranniques, mon jugement – architecture, géographie, littérature – et qui au fond,
méthode ou sphère, m’indifférait. « Ce petit cloaque où l’esprit de l’homme aime patauger... » Je
pouvais me rendre à ce jugement-là. L’esprit historique, d’une manière générale, me rebutait ; l’absurde
idée de la causalité, la foi dans les hommes plutôt que dans les mots – l’absurdité du spectacle donné ou
cru de la volonté, la maladie de la volonté, le labourage de la mer, les grandes orgues de morbidité du
désir. Aucune passion déportée vers cela – aucun transport. La géographie, la topographie, les
recensements – les principes supérieurs du cens – m’avaient donné une vérité saisissable à la main,
sans témoin, une vérité aisée et d’évidence dès les premières harmoniques d’enfance (« Job, au hasard ?
Moins de mille. » Mais de quel Job parlait-on en ces temps ?), et l’Histoire n’en était pas l’invitée.
L’Histoire, je m’en passais et d’autres auraient pu s’en passer qui s’agrippaient à elle dans l’illusion du
sens, de la puissance, de la totalité – accrochés obscurément au fantasme de la causalité. Le premier Job
était le Job ecclésiastique, celui qui avait maudit le Ciel en surplus de confiance, qui avait résorbé sa
confiance au Ciel, celui des mains écorchées et de la vérité de la Souffrance inscrite au poitrail diligent,
au fronton diligent du monde – l’autre Job, le second, ce village perdu du Forez, sous la Pierre-sur-
Haute, qui figurait sur les recensions minéralogiques et qui comptait, de toute éternité, moins de mille
habitants.
VIII. La route nationale avait changé dans des proportions incroyables. Je l’avais connue maigre et
serpentine, escaladant par l’arrière la tranchée qui sépare les Dore des Dômes, avant de glisser vers les
solitudes crayeuses ou basaltiques de la Marche, de la Xaintrie, de la Corrèze ; petit ruban desservant
des hameaux ronds comme des fours à pain, aux pierres grasses, aux toits de lauze luisants. Elle était à
présent un large couloir bétonné, avec des talus remblayés sur les côtés, pareils à ceux qui bordent les
autoroutes, un mur de béton central qui courait sur plusieurs kilomètres, et des ronds-points
intermittents, surdimensionnés, qui ne desservaient pourtant jamais que des fermes, des déchetteries
aux sols pareils à la surface de la lune ou des hameaux dont les stalagmites ne fondaient qu'en été, aux
noms presque effacés par les courants d'air chauds du Sud, réminiscences dans des vallées thermales du
sirocco de Lampedusa. (Nébouzat par la Ventouse. Les masses de brouillard se défont d’un coup vers la
Cassière, on les y voit flotter, puis c’est le grand soleil mat des puys. Les arbres, eux aussi, dans l’enfance
du monde, se faisaient et défaisaient à l’intérieur d’une sphère de brouillard, à l’intérieur des Textes, de
leurs replis, de leurs vieux sols faillés : au temps des nioques, des bois de pins odorants, de la solitude
des escargots.)
A Rochefort – l’ancienne ville de foire qui avait compté 3.000 habitants et n’en avait plus que 800, avec
son viaduc sinistre et son église noire en fond de cul de sac – (passage perdu)

IX. Les origines de ma famille paternelle se perdent assez loin dans le temps, on peut remonter fort loin
dans le temps, sinon dans l’espace, jusqu'à ne plus trouver de nom ou d'indication, aucun poteau
indicateur, mais enfin il faut avoir fait un long moment de marche pour y parvenir, parmi les noms se
répétant, parmi la répétition des noms identiques, les dates qui sont les seules proies que l'on possède
au-delà d'un certain passage, parmi les noms qui ont de plus en plus l'allure de ruines émasculées parmi
des paysages labourés de Révolution réussie jusqu’à l’os – des noms incertains, mangés sur un bord par
le lierre, ayant perdu une lettre ou l'ayant intervertie, jusqu'à ce qu'on revienne à l'incertitude de
l'origine, à ce qui se cache derrière la première origine, dans l'absurdité de la quête et le renoncement de
la cause. Épiphanie frugale et lente de l’origine : qui éclate Qu'est-ce qui pousse un être, qu'est-ce qui
poussait ces êtres, dans ces années mil neuf cent quatre vingt, mil neuf cent quatre vingt dix, désertées
par l'Histoire comme les vallées du Cantal (la Maronne, par exemple) par leurs habitants, ayant subi un
impondérable exode rural de l'Histoire, et qu'on déminait avec soin ; dont on ôtait prudemment, une à
une, toutes les mines distinctives avec une précision et une moralité exemplaires, vraiment
incontestables ; qu'est-ce qui les poussait à connaître la vérité de leur lieu, de leur origine circonscrite
par le génie du nom, son évidence étincelante sur une plaque ou un registre ? A quelles racines, racines
lourdaudes, roses, racines de radis noir ou minces filets généalogiques tendus à travers la terre
charcutée, à quelle racines faisait-on subir une torture anecdotique, systématique – voyages dans les
Archives du département, rendez-vous à la préfecture, ouverture des bans, consultation des registres
paroissiaux et des mariages, pauvreté d'une découverte onomastique répétée, rédhibitoire (car cet
ancêtre charron de Moulins-Engilbert, dont vous exposez, gourmand, les parties intimes avec autant de
sapience, est-ce qu'il n'aurait pas préféré continuer à vivre dans son ignorance, dans sa basse eidétique,
mnémonique, dans sa basse d'anamnèse en somme en forme de galerie creusée parmi les argiles tièdes
d'une cité méconnue, dans le silence et dans la nuit ?) – à quelles racines s'adressait-on quand on
cherchait ainsi à s'en remettre à un lignage ? Est-ce que la généalogie, la frénésie généalogique qui
semblait s'être emparée de tant, n'était pas une passion décadente ?

X. Mon père avait établi depuis longtemps la sienne, de généalogie, et son père devait la posséder à peu
près aussi bien. Dans un restaurant de route nationale, des années plus tôt (sans doute vers la fin des
années dix neuf cent trente), il avait rencontré un généalogiste diplômé, un spécialiste parisien qui
venait faire des recherches locales sur une famille locale, pour emplir on ne savait quel registre. Ce
devait être à Murat-le-Quaire, ou même au Mont-Dore, enfin presque dans la montagne. Le vin devait
avoir cette couleur épaisse de grenat sombre et de racines bouillies. Le généalogiste et mon grand-père
avaient pu parler, au long de la soirée, de quoi je ne sais pas, mais on peut parler vraiment dans ces
lieux ; jusqu'à ce que cet ancêtre demande au généalogiste des précisions sur la famille auvergnate qui
était l'objet de sa recherche. L'aligot avait dû couler sur les tempes, entre le pitchpin, les ampoules nues,
les voûtes de Volvic, les globes d’osier. Il avait dit le nom – vieille famille aristocratique des Combrailles,
enfin aux frontières de l'Allier, ce n'est pas si près d'ici – et ce nom, bien naturellement, c'était celui de
cet aïeul, c'était celui de mon père, c'était par conséquence le mien. On avait alors beaucoup glosé sur le
nom ; cette histoire, mon père la racontait souvent, car c’était à sa suite que son propre père avait
entrepris ces recherches généalogiques qui, jusqu’alors, lui auraient paru impensables, sans raison. Il
avait vécu dans l’ignorance parfaite de son arbre – disons qu’il aurait pu remonter de lui-même
jusqu’au début du siècle précédent, à l’époque napoléonienne, mais pas plus loin. Des anecdotes de
l’époque Empire, il aurait sans doute pu en raconter plusieurs ; mais précisément il se trouvait encore
pris dans la pâte temporelle, dans l’antériorité, pas suffisamment séparé de cette jonction régulière,
pâteuse, féodale des noms et de leurs attributs. Il appartenait au même monde, à la même narration que
ces personnes que rien, sinon une date, ne pouvait réellement lui faire considérer comme antérieures. Il
n’était pas encore éloigné d’elles. Il n’existait pas, lui, dans cette position que moi, et mon père avant
moi, avions pu acquérir, par pure contingence historique : la position ultime, celle du dernier homme,
du dernier de cordée, du dernier du lignage, qui offrait évidemment seule un panorama exemplaire sur
l’intégralité de l’histoire familiale, celle du Nom. Lui existait encore à l’intérieur du Nom, il n’avait pas
quitté sa branche, il n’était encore qu’un maillon généalogique assimilable aux autres, un de plus qu’il
fallait ajouter, une génération supplémentaire. Ce progrès-là, oui, dont je bénéficiais, c’était un progrès
spécifiquement artistique, spécifiquement décadent – extraordinairement triste, surtout, car de cette
vue dégagée qui soudain s’offrait sur tous ceux qui vous avaient précédés, on ne pouvait rien tirer qu’un
compte-rendu épisodique – soudain le temps vous faisait sujet objectivable, détaché, tout pareil à cette
architecture dont les délires finiraient bien, eux aussi, sans doute, par m’asservir, par m’assermenter –
qui m’adoubaient, et du reste avaient dû partiellement passer en moi, à moins que ce ne fût moi en eux :
qui s’étaient eux aussi détachés de la glaise historiée, historiale, et avaient acquis cette suprême qualité
objectivable, cette qualité d’objectivation. Qualité sans fondement qui rendait le monde à la fois
accablant et transparent, qui permettait d’écrire et de reprendre le travail écrit à l’infini, mais n’ouvrait
sur aucun monde supérieur : le temps s’y montrait d’une vaillance supérieure à la nôtre, nous n’étions
plus alors que sa fastidieuse conquête, la solution du problème était trouvée.

XI. Il s’agissait toujours, d’évidence, de se rebâtir intérieurement l’image d’un Père, l’image protectrice
et avalisée d’un Père, d’un Père, la statue d’un Père qui affirme la non-jouissance comme vérité. D’un
Père qui figure une entrave à la jouissance, cette entrave qui n’avait jamais eu lieu.

XII. Une idée, une idée ne nous vient pas du ciel, par mégarde, depuis le mâchouillement nostalgique
des anciennes perspectives sur la plaine de Limagne, ou balbutiement névralgique de débuts de phrases
avortés – « le petit manchon esthét… le petit surgeon esthétique… gracquien… pas d’indemnité morale
pour tout le monde » - une idée, non, ne nous vient pas de nulle part, surgie d’un égout de Pont-à-
Mousson ou d’une fontaine municipale comme une eau blanche et bien fraîche de sportif ou d’oraison.
Une idée, une idée ne nous vient pas comme ça.
La phrase qu'on lui connaissait le plus souvent revenue était : « C'est plus compliqué que ça » – ce qui,
bien évidemment, avait réduit à quelques mois sa première carrière politique, avant qu'il ne se range,
comme au jeu de l'Oie, dans une des cases de patronage coloré des aimables ferblanteries, quoique
tentaculaires, d'un Léviathan local de privilèges : mais sans ostentation. (Une fois, tourné vers la
fenêtre, encadré par la pierre de Volvic comme une Vierge noire par sa niche et le regard planté dans le
dôme, le regard menaçant le dôme, un jour de neige blanc comme un os de seiche (et sa pâleur était
identique), il m'avait dit, avec une désolation de cimetière juif bordant un village abandonné de Vieille
Castille : « Mes maîtres sont morts. » Les chiens du maître aboyaient, plus bas, d'une voix chargée
d'amertume comme un charroi de branches ; la grande nasse basaltique (aussi de Nugère, en fait) des
Oratoriens ne retentissait pourtant plus d'aucun appel, entre le Monoprix Art Nouveau et les crépis
bleus ou orangés de la descente. Les domini canes aboyaient ou c'était leur écho, et la statue
d'Alexandre Varenne était presque recouverte entièrement par la neige, châtiée par la neige, comme
fléau infligé à la maçonnerie locale. A l'opéra, le soir, c'était des trilles d’Évangile. « Mes maîtres sont
morts. »)

XIII. Il était remarquablement, particulièrement incapable de répondre avec une foi crédible à la
question fondamentale, à la question qui devait bien venir échouer, régulièrement, sur le rebord de
l'être ou sur la margelle de pierre ceinturant les ruelles sans trottoir du fond de Jaude décati – ou bien
quand c'est l'heure d'élever sa stèle profane à William Blake, aux chardons de la pensée
(l'épistémologie) et à la métaphysique – il était particulièrement incapable de répondre. Si l'on
demandait à l'autre « qui êtes-vous ? » on avait le vrai paysage, la momie prête, l'armure crédible, le
moment de vérité – le bon lieu, le bon temps, la bonne figure. Immanquablement, pour lui, si on le lui
demandait, il ne répondait pas ce qu'il était, mais – à ce moment précis, cela changeait souvent – ce
qu'il désirait alors être, ce qu'il projetait de son identité à ce moment – l'identité idéale qu'il aurait voulu
habiter comme un escargot pongien, comme un futur accusé de palais judiciaire frappé du sceau de
Jansénius, et cependant éclatant d'une vérité moderne (il y avait encore, en mil neuf cent quatre-vingt
douze, un pouvoir d'achoppement particulier, une friction d'enchantement unique dans le vocable
moderne, morte depuis). Il aurait voulu avoir accès à autre chose, mais – comme la civilisation de
quenouilles, ce pourrissement irréfragable (eh oui, rien que ça) qui le portait – il n'avait plus d'autre
connaissance de permissionnaire, plus d'autre milieu océanique naturel que la continuité mouvante et
crue, désolée, si l'on veut (désolée comme l'arrivée au col des Champs, sépulcre lunaire de pierre pure,
depuis Colmars des Alpes) de ses fantasmes. C'était comme exister dans l'inversion d'une prière, dans le
négatif de toute religion (lait de spicilège de Lactance comme sacrilège sun-bolicum de Cicéron), dans le
relief inversé d'une carte – ne procédant pas d'une autre philosophie que celle des pourtours qu'il
maudissait, des pourtours hostiles. Il comptait sur la littérature pour rendre justice à ce véhicule
malsain de fantasmes – pour lui faire dégorger, ailleurs que dans les portraits immédiats et demandés
(dans le fond de Jaude, mais aussi bien entre la pierre de la Nugère - brique pilée du rectorat, sous
l'humidité acide et dégouttante, flic, floc, flic, floc du faux-marbre académique, interrogé par le recteur
en personne), la vérité captive du quod est, quod non est, dans le cercle délimité de son enveloppe de
chair (à l'instant tachée de café au lait praliné sur la lèvre toujours aussi infatueusement maigre, et avec
des restes bizarres de craie ou de magnésie, on ne sait, sur le bout des doigts de la main droite –
démangeaison), de cette gousse cartésienne, comme aurait pu dire le professeur de philosophie il y a
longtemps, à l'époque où la concorde – « du vrai altruisme, très rare, de la concorde » – était l'hospice
et le paravent de l'existence.

XIV. Tout être est composé de deux êtres : celui qui s’est construit par les pilotis sociaux, et celui du
fantasme – l’être interne, incommensurable. L’être intelligent, celui que l’on peut juger, celui qui juge,
celui du jugement – et un autre, qui lui échappe. L’être de l’origine insécable, celui qui n’abandonnera
pour rien ou les impropriétés, la laideur de son milieu d’enfance, ou bien son désir propre, sensuel (ma
virilité, ma roucoulade) ou n’importe quoi. Celui qui n’abandonnera pas son abandon. Cette gnose
intérieure, en-deçà de l’esprit. Et ce second être, cet être du fantasme, cet être qui est comme coupé de
l’autre, qui installe un fracturage au cœur même de la matière humaine, une brisure – ce second être qui
est l’être du commencement, d’avant la séparation, de la sortie à peine de l’incréé. Et souvent il arrive
qu’on ne comprenne pas les hommes qu’affecte cette séparation, qu’on ne comprenne pas la façon dont
ils sont composés – que cette construction double, figure double nous paraisse insoluble, anti-logique.
D’autant plus quand la part visible, la part civilisée, cultivée, armoriée, la part du culte et de
l’institution, la part du dogme, existe pour défendre l’autre part – la part ombreuse, la part de nuit qui
naît à l’origine, dont on ne se défait pas. Quand cette part est l’enfance, la primitivité, le retranchement
social, la pauvreté des débuts, la fidélité à son sein, quand elle est pure reconnaissance envers le
mauvais lieu d’où on vient, il y a encore de la noblesse sociale dans ce fracturage intempestif ; quand elle
est le fantasme, quand elle s’incarne dans l’arborescence des désirs, la prolongation du vouloir-vivre
désirant, sexuel – alors la part du jugement peut inspirer l’angoisse. On vit dans le spectacle donné de
ces séparations, et si l’on savait de quoi on était séparé on disparaîtrait sur le champ – quand on le sait
trop bien, quand la matière du fantasme n’est plus matière sociale, ni même spectre des
commencements balisés, prescrits, alors c’est une joute terrible pour l’esprit. La défaite peut y signifier
perte de soi, perte d’asile, déphasage, meurtre. Tout être est composé d’une frontière qui ne se résout
pas. Dans l’irrésolution, la frontière peut céder, le jugement se défaire – la raison suffisante abdiquer :
ouvrir grand les vannes du fantasme. L’autre partie justifiée, l’autre partie consolée, l’autre partie pour
laquelle la première vie, la partie civilisatrice, c’est l’instinct, ce n’est que l’instinct et la part instinctuelle
de la vie, un darwinisme entier, pas factice : je ne peux pas aller plus loin que cet objet, quand je le
constate en autrui. Il est aussi le langage du désespoir, il en est l’empreinte. Ceux chez qui l’autre part,
l’autre scène, est encore dans les limbes, m’apparaissent d’une autre humanité ; « la relation inaugurale
devant le corps se noue avec un autre qui est semblable à soi : la mère, au temps où la question de la
différence entre les sexes ne se pose pas. » Ainsi se figuraient les paroles distinctes, dans l’enfance du
monde, dans l’enfance du monde qui était une fin de siècle (comme s’il avait fallu que la fin-de-siècle, la
fin de tous les siècles en une seule, forcément dilapide son essence dans le bain de lait du
commencement, dans la première écriture orale). Il est aussi, derrière l’icône, le langage de l’enfance et
du désespoir, bas-reliefs qui parlent obscurément d’une même voix – comme si le retrait de désir, ô
capitulation, avait toujours été la marque foncière de l’origine.

XV. Chacun de ses points virgule – de ses point-et-virgule, comme il aurait dit – avait une généalogie
minérale et pieuse qui semblait faire former sur la page toutes les palmures, toutes les arborescences
d’un équilibre positif de la phrase, ce fameux sanctuaire romain ; comme les « je » de l’autre avaient six
étages de cave, ses points virgule avaient une généalogie profonde, qui charriait racines et terreau.

XVI. « Vous voyez, cela aussi, ces antennes énormes et quasiment martiennes qu’ils ont dressé entre
l’ancien hôpital et les petits immeubles, ces immeubles petits-bourgeois qu’au fond j’aimais bien… Ils
ont dû détruire un autre pâté d’immeubles pour les construire ; ils avaient une vraie passion pour la
destruction, une vraie rage pour détruire. Quand l’un d’eux, je m’en souviens, avait mis à bas le petit
théâtre à l’italienne qu’on trouvait dans une des rues derrière Jaude, il rayonnait ; il m’avait dit :
« Encore ça que les bo [passage illisible]

XVII. (Il y eut un bonheur de plusieurs années, qui passa vite. La texture de ce bonheur était épaisse et
moelleuse comme une brique de lait concentré sucré. Il se renversa aussitôt, dans les essieux d’une
voiture à trois cylindres, rue Blatin.

Il alignait les encriers, les beaux encriers en forme de petites poteries, remplis d’encre de Chine ou
vides, sur le fond de son pupitre abîmé par les rognures des chats.

Les noisetiers aux feuilles pâles avaient les pieds plantés dans la fine couche de neige, déjà poinçonnée
par les pattes des oiseaux et striée de brindilles.)

(Il cachait de petites fioles de gentiane dans des mallettes en fer, ou bien des gourdes de cognac, à
l’intérieur du double-fond de toutes les armoires de la pièce (les armoires maçonniques ont
généralement des double-fonds, ce qui est banal mais utile).

Il était banal comme un four – brûlant la peau comme lui – banal comme les lieux des bans –
mystérieux, désirable comme eux. (Hiéronymus, Hiéronymus au secours !...)

On aurait pu en écrire une petite nouvelle humoristique, Tu n’as rien compris à Roger Quillot.

Son torse avait l’éclat blanc d’une armure de craie.)

XVIII. Il était évident que sa faiblesse, son caractère impardonnable de faiblesse et son intelligence, son
intelligence profonde, magnifique, qui frappait au sabre les matériaux qu’elle s’était donnée à dévorer,
qui les emportait dans sa combustion pure ; que cette faiblesse dévirilisante, cette faiblesse presque
puérile et désaccordée de l’esprit – qui lui faisait sans cesse achopper sur le présent et ses dimensions
belliqueuses et recomposer un passé idéalisé dans lequel l’existence lui paraissait, par les voies d’une
mélancolie diffractée, inouïe, presque métaphysique, chevauchant les années pour aller quêter
l’inconscience à leur naissance opaque – que cette faiblesse et cette intelligence très remarquable
s’organisaient sur les mêmes motifs et les mêmes dessins – motifs dont on ne pouvait pas dire s’ils
relevaient d’une aliénation féroce ou d’une supériorité libre de l’esprit. Le canal de la faiblesse presque
morbide, qui aboutissait à la réclusion, à une solitude abandonnée d’enfant, et le canal de la
compréhension magique et mystérieuse, totale, empruntaient les mêmes voies à l’intérieur de lui-
même. Tout cela aboutissait à une vérité dans un corps ; à un point d’identité unique où le plus grand
malheur et la plus haute qualité se nourrissaient l’une de l’autre – toujours, ainsi, la négativité
corrompait le métal apparemment pur de ce qui paraissait haut et salvateur, jusqu’à l’atteindre
entièrement. La faiblesse prendrait, un jour ou l’autre, le pas sur l’intelligence ; l’intelligence tournerait
à l’obsession, à la névrose, à une machinerie sourde et aveugle de pensée sans arpents. Ou bien l’une et
l’autre, la faiblesse et la connaissance, poursuivraient leur route, l’une cheval de l’autre, l’une chevalier
de l’un, formant le motif régulier de la vie.

XIX. Il possédait cet esprit caractéristiquement français de rapidité ironique, de vitesse, de citron
moral* (auraient dit les dictionnaires Bompiani du droit que je consultais du temps où j’apprenais à
être jurisconsulte – préfet du lac de Garde, aussi bien...), cette moquerie sur le sujet de la morale,
moquerie sur le thème du discours, qui lui faisait arracher les échafaudages métaphysiques, les nobles
et altières pensées, tous les schémas des phénoménologues, à leur sphère idéale de concept et de gaze,
pour les enfoncer dans les marais salants d’une acidité « révérée » (ainsi d’une mandoline ou d’un
essieu qui grince, et qu’on compare à l’huile de coude qu’un romancier rapide impose à l’essieu esquinté
de ses péripéties). Mais il abaissait, ce faisant ; il abaissait, et il s’abaissait ; il abaissait la pensée et son
dogmatisme, son pilastre, la gousse de langage dans laquelle elle sommeille, comme une suite de pois
sauteurs ; car aucune pensée noble ou haute n’aurait pu, lui, le traverser, et il était condamné à l’acidité,
à la psychologie, à l’ironie et à la vitesse comme un moustique à des survols tapageurs d’étang. Sous
l’étang dormaient les pierres silencieuses, les lourdes masses d’air, la putridité ignorée, la végétation des
décrues : les massifs inconnus de la pensée, inconnaissables pour un tel esprit. Il exemplarisait à
merveille cette dualité reconnue des esprits : destructif et constructif ; porté à bâtir, parmi le Rien et la
sauvagerie, des territoires habitables pour l’esprit – ou bien porté à souiller, à châtrer les briques, les
pylônes d’acier et les mascarets d’argile blanche s’y élevant avec industrie. Et je commençais moi aussi,
parmi cette bureaucratie du premier jour, cette Arche de Noé où le statut des fonctionnaires jouait
comme une musique de premier de cordée, à comprendre qu’entre le destructeur et le constructeur,
entre le métaphysicien et l’ironiste, entre Voltaire et Blaise Pascal, la différence n’existait pas dans la
dimension que lui avaient donné les Romains, les païens en général, puis les chrétiens dans un second
temps, dans une visée tout aussi fausse : entre l’ordre positif de l’accomplissement, l’ordre rationaliste,
positiviste, militant, et l’ordre succédané et irréel du jardin des âmes – une autre damnation pour la
pensée. L’ordre existait pour lui-même et par lui-même, en dehors des considérations paganisantes, de
Capitole frappées ou chrétiennes, ou même un jour enfin, au jardin d’ébène, sous la pluie, dans un
vallon mouillé de la banlieue de Paris, jansénistes ; l’ordre existait pour lui-même, en dehors de son
saisissement par l’esprit, dans une première matérialité qui lui donnait son rôle supérieur, déterminant,
insaisissable. La fragilité, la verbosité ironique – le musc d’ironie sévère – ne portait pas seulement
atteinte à l’ordre positif assumé ; elles portaient atteinte à ce que cet ordre contenait comme secret,
comme origine, comme fragment – sa part nocturne et funéraire, son refoulement : la certitude qu’un
commencement du monde a sécrété un ordre directif, et que l’esprit comme la parole ne peuvent
s’engouffrer en dehors de cette élévation, de cet ordre-là – même dans les territoires étranges,
semblables à des yeux privés de leurs pupilles colorées, à des puits asséchés surgis en plein désert, de
l’apophatisme, de la théologie négative – sans se perdre définitivement. L’esprit enfin scellé à l’ordre :
telle était l’allégorie profonde, l’allégorie majeure ; scellé par le commencement, par la conscience du
commencement, par l’idée qu’au commencement existait une valeur intangible, une ressource
infongible, irréductible aux autres, irréductible aux formes de l’existence (aussi bien, peut-être, qu’aux
formes de l’écriture), qu’il fallait perpétrer dans son essence sans calcul de Mystère et de pierre rouge et
flétrie comme la pouzzolane ou noire et tombale comme la pierre de Volvic, par une intense et
phénoménale dormition de l’esprit. Et tout cela, bien entendu, relevait d’une qualité concrète, d’une
positivité, d’un pragmatisme – et presque d’un atomisme, d’un matérialisme – parfaits : l’amertume
voltairienne terrassée, la vérité foudroyant l’erreur, l’ombilic d’ordre s’imposant de lui-même à la
réification du monde et du discours, tout cela mobilisait les plus anciennes fratries, les plus vieux sucs et
bourgeons éclos du dogmatisme occidental. La vérité foudroyant l’erreur, comme les plaines
dragonnisées, aux fois chancelantes, tuméfiées soudain par un orage brutal, une nouvelle foi : par un
renoncement à la liberté, entièrement purifié dans la quête du commencement, dans la quête du début,
dans l’incompressible quête de l’origine – le premier temps retrouvé.

XX. Il était, je le savais, de ces quelques êtres qui vous rendent supportable la traversée, longue et
solitaire traversée, d’une époque d’obscurantisme aussi marqué : esprit ductile, profond, pur, séduisant,
avec des vues de jurisconsulte romain sur le Néant et des vues métaphysiques sur les problèmes de
trésorerie ; toujours manquant d’air dans l’ascension à rebours d’une montagne passée à gravir, une
élocution de prince-évêque des Flandres anciennes, il avançait, casqué, lauré, suçotant un sentiment
natif de supériorité comme une friandise. Tantôt je m’aperçus qu’il avait généralement, sur les
photographies qu’on avait pu prendre de lui, les yeux fermés ; il les avait déjà petits, trop petites fentes
brunes pour la masse dense et un peu joufflue de son visage jeune et blanc. Mais avec cela, il les fermait
tout ou partie, visiblement sous l’effet des flashs – ces yeux fermés qui paraissaient ceux creusés d’une
statue s’accompagnaient toujours de l’air léger et indestructible de supériorité ironique, le doux
plissement de la lèvre suffisant à le marquer sans emphase. Des lauriers se poseraient naturellement sur
ce crâne replet d’adolescent batailleur ; mais aussi une solitude rampante, écartelante, la solitude de
celui qui vit dans la dernière chambre du couloir, chaulée, marbrée, pas meublée presque pourtant et
écaillée aux plafonds et aux moulures, donnant largement sur la grande baie lumineuse de la rue, dans
la haute ville aux murs d’un blanc d’aveugle : mais une rue vide, pompéienne, une rue d’après la débâcle
ou d’avant la pièce, avec la seule lumière violente comme décoration. Ce vide des rues, cette glaciation
publique, cette stupeur maigre offerte à l’ordre entier des choses : c’était cela, l’obscurantisme. La
misère morale des autres était pour lui une affaire sérieuse, une souffrance de tout instant que rien ne
pouvait substantiellement alléger. Il aimait me répéter, avec une obscurité théâtrale et un pathétique
joué, cette phrase : « j’aurais dû faire de l’éthologie, pas de l’anthropologie, si j’avais voulu comprendre
mes contemporains. J’aurais dû faire de l’éthologie. » Et il fermait à-demi les yeux, dans la lumière
irradiée.

XXI. Je pensais sincèrement, profondément, qu’une pensée de la justice était, arrimait les gens à
l’espace qui leur confiait la connaissance du monde – qu’une pensée statuait les existences, une forme
pensée. Je devais convenir du contraire : les opinions majoritaires n’étaient que moulages formés sur les
rapports de force constatés, ou insus – sur les puissances nommées, nommantes du jour ; aussi
rétribuables, et donc changeantes à l’infini. Il n’y avait pas de noyau de pensée ou de justice ; mais des
modes, des fluctuations. Simplement, il y avait aussi cela : à de certains moments, on avait pu – un peu
– arrimer le fantasme à la pensée de la justice, à une vérité communautaire désirable ; au-delà d’un
point, on ne pouvait plus : le fantasme était affranchi, supplicié envahissant l’espace comme un spectre.
Nommantes – rétribuables.

XXII. La part allégorique soutenait le rapiècement des jours, soutenait les jours comme une soupape de
décharge ; la part qui ne s’y soumettait pas, elle, infusait dans les pierres, sous les pierres, les pierres
léchées de lierre, elle infusait comme une sécrétion sexuelle dans les moignons de pierre, entre les
gouttières et la harpe du lierre blanchi sous le harnais ; elle infusait sous forme de petite cloque
pudibonde ou de liquide noir résiduel entre les pierrailles nocturnes, elle faisait des couinements d’eau
là où les pierres s’élargissaient soudain, comme on élargit les deux battants du soufflet, là où passait le
fil de fer épais du robinet rouillé, là où les lézards couleur de plâtre s’étranglaient l’été. Le monde se
séparait en deux morceaux, deux morceaux qui formaient une arche, une Arche d’alliance apostol,
apostol, apostolique : inférieur/supérieur ; la part diurne – la part nocturne – la part protestante – la
part catholique. Dans le ciel passaient des éperviers fantoches, qui semblaient annoncer un conflit de
civilisations. Dans le ciel passait à toutes berzingues la part maudite.

XXIII. « C’est toujours avec des termes infantiles que l’on emmaillote, chez nous, le nihilisme de la
compétition. Notre Marx ne s’en était pris qu’à l’« immense accumulation de marchandises » du
capitalisme alors en plein essor. Mais c’est en tous domaines, désormais, que nous n’avons plus aucune
autre morale que celle de l’immense accumulation, où se satisfait le principe de plaisir qui seul nous
gouverne, sur les ruines autrement impressionnantes que les vôtres, mais invisibles, de la Loi et du réel.
Ces ruines-là sont nos ruines ; nos vraies ruines, les seules ; et nous ne les échangerions contre rien et
pour rien au monde. » (Philippe Muray, Chers djihadistes…)

"Il faut vivre en intelligence avec le système, mais en révolte contre ses conséquences, il faut vivre avec
l'idée que nous avons survécu au pire." (Jean Baudrillard, Cool Memories IV)

XXIV. Dans un recueil de vers germanique (germanique de par-delà le col de Saint-Thomas), j'avais
trouvé cela, il y a longtemps, dans les villas de poiriers et de crépis odorants, entre les livres de cuir ;
j'avais trouvé cela et je ne l'avais jamais retenu, je l'avais toujours gardé solvable et frais dans la
mémoire :

« Mon compagnon parlait à peine ; il s'identifiait à sa trajectoire


Comme une chute neigeuse. Derrière nous, s'agrandissant, on imaginait sans les voir la vasque absolue
des plaines immobilisées,
Celles des anciennes matières françaises d'écriture –
O romancero forézien, astre mort : le compagnon trop lent qui se perd dans la nuit. »

Le compagnon dans la nuit – est-ce que c’était une personne, est-ce que c’était le langage ? Il était
question, poétiquement, d’un compagnon dans la nuit… Théologal ? Terreux ? Il était question d’un
couple que l’on faisait avec le langage dans la nuit – le compagnonnage de la langue, dans la nuit. La
nuit était une matière abstraite qui rendait la pensée plus pure. La nuit était un territoire abstrait,
quelque chose d’abstrait, de sans corps, d’immatériel et sans limites. Et la souffrance aussi était quelque
chose d’abstrait – la nuit et la souffrance se conjuguant rembourrant ce piédestal de l’abstraction. Oui,
la nuit était une peau abstraite, une outre abstraite. Les deux abstractions se réunissaient et parvenaient
à grossir ensemble – ruée vers l’incarnation, mais pas vers une incarnation physique. Théologal ?
Terreux ?... Le verglas était couleur de cire pâle, couleur thorax, couleur pierre de sel, et luisait de reflets
praliné. Des pierres le hérissaient à des intervalles de chemin – sur la route mal entretenue, la route des
riverains à l’abandon. Mais la nuit était pure, la nuit n’était pas perverse, la nuit était profonde et pure
et le compagnonnage qu’elle indiquait, c’était celui de la langue. Le ciel, tout à l’heure une marmite
touillée d’étoiles d’un blanc de crème, était à présent rouge et gris, mélangé, diffus, et il semblait que des
nuages circulaient rapidement dans l’invisibilité, comme de la fumée d’usine. L’avenue de la gare était
jonchée de coquilles d’œufs et de cartonnages. Dans la nuit, la présence humaine n’acquiert pas la
certitude qu’elle porte dans le jour ; c’est une demi-présence, et ce sont ces hologrammes-là qui nous
font nous demander si, dans l’affaire, ce n’est pas le langage qui se cache derrière elle – si ce compagnon
qui suit la pente des montagnes vers la plaine, comme la neige, ce n’est pas lui. Enfin. L’abstrait fondra
aussi avec le jour, avec la soupe au choux du café, menée mollement à la bouche par la cuiller écaillée,
dans la lumière sourde et jaune de sept heures montagnardes. Il fondra comme une neige fond avec
tendresse sur la pierraille froide. Des palissades. Une plaine urbaine comme une morgue. Bien. Il fondra
sur les restes, sur les charniers de l’abstraction. Un militaire pouvait exister parmi cela à peu près
comme un oiseau sur un banc de sable d’un fleuve ordinaire. Une déréalisation de la souffrance dans la
nuit : voilà encore ce à quoi il s’exposait.

XXV. (Au loin du nom on avait supposé en toute vraisemblance, on avait souvent retrouvé la racine, la
grosse racine rose et trapue pareille à celle du radis noir, la grosse racine germanique veinée et ronceuse
– mais peut-on savoir à quel saint se vouer, au-delà de la racine et son tégument.)

XXVI. En Allemand, fantasme et imagination s’exprimaient par le même mot. Ce qu’aurait, alors, voulu
dire ceci : avoir l’imagination de son fantasme... Avoir la conscience, détenir le pouvoir conscient de
modeler son fantasme selon le vecteur logique de son imagination. Tout cela, pour les Germains, au
bord des Rhins de soufre blanc sous l’immortalité des brumes roses, s’amalgamait dans une solitude
parlée ; mais je savais qu’au fond d’une langue, au fond d’un terreau de langue, au fond d’un aven de
profondeur linguistique détenu par ma seule imagination, par mon imagination solitaire, le fantasme,
dans son ignoble isolement, et l’imagination, dans son ouverture sur les plaines, pouvaient accoucher
d’une glose seule, d’une glose seule d’architecture : était-ce un fantasme que je décidai alors, par des
murs, par des cages, par des linoléums sépias, d’imposer à autrui ? Non, ce n’était pas cela ; ce n’était
pas le fantasme – je suis désolé – c’était l’Amour – profane, alors toujours sacré, faisant peser son
ombre imparfaite sur l’imitation de meulière, sur le béton beige coulé comme une crème chantilly
foncée dans des tubulures en rotondes ou en cloches – béton cassant et brut, moulage anti-libéral, anti-
libertaire, mythe d’identité fantasmée (d’un tribunal intime avait jailli la possibilité de couper court à ce
tourment, de le briser comme on aurait cassé en deux une petite branche de bois – tourment de
l’identité idéale). (Comme, exactement, cela : écrire une autre langue dans sa langue ; découvrir,
découvrir comme on découvre l’herbe, au petit matin, de son sel de rosée nocturne, découvrir comme on
découvre la peau de sa pellicule de fantasme – de pollen des Dieux, comme dirait l’autre dans sa
primitive bimbeloterie, anté-freudienne – pour la décevoir dans sa nudité visible, touchable, découvrir
et emprunter, non pas façonner mais établir le palimpseste d’une langue inconnue parlée dans la
première : dans le guet-apens du français. Retrouver la vérité d’architecture rétribuable, irradiante,
démultipliable, la vérité d’architecture qui pourrait se mouler sur ou seconder la parabole des Talents –
identiquement rétribuable, irradiante, démultipliable (avec aussi son âpreté inouïe, sa promesse atroce :
« celui qui n’a rien, on le lui prendra »), la retrouver sous la première obole fausse du fantasme, comme
on retrouve une langue parlée d’aucun, une langue étrangère, un idiome inconnu à force de
pétrifications, de subordinations, d’italiques non familières et de bris grammaticaux, à forces
d’anacoluthes couchées comme des chênes vieux et de parataxes asyndétiques tordues comme des
écrous dévissés – retrouver, dans la langue française, une langue pour soi seul, inconnue de tous et
aussi des passés, une propriété de langue impartageable – la circonvolution, la perversion du français,
déployée sur la page avec la rigueur du palimpseste, de l’architecture : avec ses caves de plain-pied, ses
escaliers en tour-de-vis, ses mâchefers aux reflets d’enclume, son Mallarmé sans fond et son badigeon «
stuc crème » – une langue habitant la langue commune comme l’architecture de la cité dans les
architectures des autres.)

XXVII. La passion fondamentale demeurait : la passion de vivre sous l’empire des discours, sous
l’empire d’un discours unique – d’un discours présomptif subsumant tous les autres. La passion
hérétique, discursive. Mais ce discours (et là était l’inconnu, la nouveauté que l’on apercevait pas encore
dans ses commencements au monde, dans les premiers temps de son être-au-monde), ce discours
changeait – il était fluctuant, discontinu ; il n’avait à la fois ces deux propriétés : une immédiateté de
vérité devant la conscience, un saisissement de la conscience ; et, dans le temps, une extraordinaire
plasticité, un mouvement continu de soi. L’empire des discours était toujours l’empire dit, dicible ; mais
cet empire était mouvant. Je les voyais affirmer leur appartenance à un empire restreint de signes avec
la même passion que je les avais vu le faire, disons, dix années auparavant : les signes, pourtant, étaient
presque opposés, en tout cas extrêmement différents. La vérité tenable, ou intenable, c’était selon, était
là : l’empire de signes sous lequel on s’astreignait, sous le pouvoir duquel on s’obligeait numérairement
à vivre, dans l’obscurité, cet empire d’un discours unifié, unique, uniforme – cet empire n’importait
qu’en ce qu’il était empire de signes, pas pour la qualité des signes eux-mêmes. On vivait sous ce
parquet de plomb, sous cet orage arrêté comme on vivrait dans la nasse des phrases pré-construites,
dans ce qui dans le discours précède le discours ; les phrases qu’il avait dispensées dix ans plus tôt, il en
avaient bien sûr oublié la semonce, elles n’avaient pas marqué de trace dans leur mémoire ou dans leur
philosophie profonde. Il n’y avait pas de mystère dans cet empire.
XXVIII. Son site historial, aurait dit Legendre. Son site historial était simple : cette inesthéticité de
burgrave, que tout esthète ne pouvait que contempler avec un ébahissement d’horreur – maçonnée à la
hâte.

XXIX. Intranquille, inclémente, incurieuse, inglorieuse, impraticable : la ville – dans son moule, sa
gousse ingrate en forme de carabine surélevée ; gâteau au glacis effrité composé de hauts immeubles
noirâtres, brunâtres, blanchâtres, âtreâtres, aux crépis râpés et grêlés et aux lèvres séchées par
l’alternance de la chaleur et du froid, carabine enrouée qui paraissait pointer sa cible vers la frise de
papier-peint des puys, et qui soutenait la nef centrale, le lourd vaisseau cathédralifère (cette usine à
boutons, si l’on veut, mais peu taylorienne) – la ville sortait soudain d’une traînée antique de brume, et
apparaissait dans toute sa réclusion, sa claustration, son archaïsme. Son ingloriosité ; son incuriosité. Sa
solitude. Fantoche politique, fantoche matriciel, fantoche surexistant, fantoche qui rebattait son
existence comme un hachoir un aliment, aux entrailles dures et turbulentes de fer – fantoche de pierre
noire, de limaille et de craie poisseuse dans la brume rose, vêtu d’un éblouissant calicot d’hostilité.

XXX. L’avenue Joseph Girod ! Merveille de la nature ! Couloir géométrique, en descente, qui partait des
pentes du plateau Saint-Jacques et venait se terminer aux boulevards de ceinture, comme une hampe
d’accordéon désossée. Grège et rouille, bistrée sur les volets de ferblanterie. D’une pureté soviétique
absolue. Un gros tube longé d’harmonicas d’immeubles identiques – aux parois rouillées.

XXXI. On passait devant le cadavre révolu de protestants batailleurs – cadavres qui avaient formé, sur
la pouzzolane incandescente, des damiers ou des chardons qui s’ouvraient avec une vigueur perverse,
cadavres qui avaient couvert le quartier d’une mousse de lichens d’eau.

On marchait sur le cadavre de protestants tués – avec eux, semblait-il, était venu cet indomptable, cet
indomptable… cette in-dom-pta-bi-li-té du sacrifice esthétique, de la scarification esthétique,
sacrificielle et pure – avec eux était venue l’injonction de détruire le Beau.

On marchait sur la grève et le glaive des réformateurs évangéliques, aux torses cramés qui bombaient le
dallage bicolore, manichéen de Saint-Eutrope.

On avançait dans la fumée laissée par leurs cadavres – et cette fumée était, elle aussi, une indication
esthétique, un reploiement sur la déchirure opaque, profonde, noiraude, indéfendable qui couinait à
toutes les chenaux, à tous les angles et à toutes les girouettes.

On avançait entre un souvenir de parpaillots brûlés dans la cire et l’intuition féroce, étanche,
intempérante de la justice poétique – cet idéal que nous avions dévoyé.

Nous comprenions qu’un lien étroit et dur, un lien de corde marine, de nœud marin exponentiel (mais
pas baroque, non) s’était établi entre le massacre des protestants, entre l’air qui contenait ce massacre,
entre l’air qui contenait les particules de ce massacre comme l’air du monde, qui s’en trouvait purifié,
avait contenu Mozart deux siècles plus tôt, et le triomphe de sa vie – entre le massacre et ses tiges qui se
couplaient dans le sol et qui poudroyaient dans l’air, et la laideur, l’abnégation dans la laideur
corroborée par toutes les formes – entre le massacre des calvinistes et l’appareil d’inesthéticité, placé au
fronton du corps vivant comme un désir de camp retranché, oui.

XXXII. Plus au Sud, j'avais reconnu Montpellier, la petite ruche calviniste, le magasin mal rangé de
belles maisons, produisant et dégustant toute seule son miel ; Montpellier, églogue couleur de lutrin
baptiste et marbre couleur de cierge fondu sous un ciel de cobalt ; Montpellier, dont la construction de
la cité judiciaire avait été confiée au même architecte que celle de Clermont-Ferrand – derrière les
terrasses du Peyrou, sous la lumière de hache brûlante, le formalisme rigide des passerelles de béton
gris. Montpellier : écusson serti comme une dague, ruche immobile à médaillons compassés, écoles de
droit et temples aux visages froids, entourée d'une cuvette d'avenues ocre jonchées de coquilles d’œuf et
de cyprès maladifs, plan rapiécé entrecoupé d'aqueducs à sec, inutiles, commerçant avec des poses de
tragédie dans un vent sourd, continuel. Plus au Sud, où les langues sableuses de la terre s'enfoncent
dans une mer de javel foncé, j'avais bu près d'un tonneau ceinturé de traits de peinture rouge
(anarchiste ?) un vin noir et râpeux, un vin populiste sous le soleil blanc et cru d'une ville d'étang, parmi
les peaux panées par le sel et les conversations fantoches des automates. Plus au Sud encore, je m'étais
cassé les dents en mangeant des briques et j'avais dormi sur des peaux de brique, dures comme elle ;
j'avais rencontré des ombres immenses et tapageuses, des ombres d'une vigueur farouche sur les routes
farineuses, et j'avais aussi dormi à l'intérieur comme dans un cerceau rouillé par le sel marin.

XXXIII. « Quand il était jeune, X. était nationaliste, d'un côté tout à fait ingénu. Il pensait que l'Italie
était un pays en décadence, qu'elle avait besoin d'une guerre pour se donner un ordre, une discipline
spirituelle. Alors il est allé à la guerre, il a été fait prisonnier en guerre, en Allemagne. Pour lui c'était
une tragédie véritable, parce que la guerre pour lui ce n'était pas seulement la guerre, mais une preuve
pour démontrer que lui-même – cet homme angoissé, cet enfant sans amour de ses parents, cet homme
sans amour des femmes, cet homme qui ne trouvait pas sa route dans la vie – pouvait donner un ordre,
une discipline à la réalité de lui-même, pouvait changer la réalité. Il a été fait prisonnier, donc il a raté
sa guerre, sa guerre était finie. Et dans le même temps, il a su que son frère, plus jeune, qui était tout à
fait son contraire – X. était grave, angoissé, compliqué, incapable de vivre, tandis que son frère était très
gai, très joyeux, très mondain, il avait toutes les qualités d'extraversion que X. ne possédait pas – est
mort. Il aimait beaucoup son frère, il le haïssait en même temps, évidemment, parce que justement avec
toutes ses qualités que X. n'avait pas... Il est mort. C'est une deuxième tragédie. »

XXXIV. « Dès novembre 1989, un jeune Berlinois de l’Est avouait son désespoir à un journaliste : “C’est
foutu, mes copains vont vouloir voyager, ils vont donc avoir besoin d’argent. Pour avoir de l’argent, il
faudra qu’ils deviennent agressifs, compétitifs ; nos rapports vont s’espacer, nous allons perdre cette
connivence née de l’immobilisme et de la répression de l’État !” (…) » (Philippe Muray, Le Portatif)
« (La liste de tout ce qui a disparu de cette façon, institutions, valeurs, individus, serait trop longue.) »
(Jean Baudrillard, Pourquoi tout n’a-t-il pas déjà disparu ?)
« L’horizon, c’est la violence. » (Entretien avec le journal suisse Le temps, 9 juin 2004)

XXXV. Alors la politique devenait une adéquation simple : observer et former la critique (au sens
kantien) du contenu moral d’une idée. (Il n’était pas libéral, non plus, sachant trop bien, ayant trop
étudié comment toutes les théories libérales, toutes les théories d’anti-construction, venaient se
fracasser risiblement sur la question de l’origine du langage.) Il avait des dents d’émail brillant et
cariées au fond, de grandes gencives vertes d’animal qui mord, une façon de se déplacer raide et timide
– obéissante. Sous les lampes de plafond de la salle principale de l’étage de la caserne de la préfecture, il
se mit à écrire. Sa calligraphie me sauta aux yeux, soudain grossie par la fatigue ou par la lampe, je ne
sais. C’était une calligraphie effrayante, dénuée de tout ; une calligraphie pauvre, appauvrie de
ferroutage ; une calligraphie amaigrie de ferroutage, oui, de gravats ramassés. Le ciel, derrière lui, qui se
découpait, avait la couleur lisse et gelée d’une bûche aux châtaignes. Par la fenêtre passaient des
étourneaux, rapides et noirs comme des signes de ponctuation : des bancs excités d’étourneaux,
piaillant, qui dérivaient dans un vent fort, dans de grosses spirales de vent. Et, sur le bois marqueté du
pupitre, entre les pâtés d’encre durcis, les échardes et les ratures, les trombones et les agrafes, la lettre
semblait humide aussi d’un chagrin entêté, dont je ne connaissais pas la cause – du symbolique, du
verbal à même la chair trapue du papier. Qu’on touche au papier calligraphié, au papier d’avant le
péché, comme dans une scarification facile !… Calligraphie effrayante, oui : dénuée de tout. Calligraphie
maniériste : dans sa maigreur même. Calligraphie rationnée, calligraphie du temps des vaches maigres
et des calicots effilés, des banderoles déchiquetées. Incroyable maigreur idéatoire, volontaire. L’encre
bleue sale, presque noire à force de squelette ombré, l’ombre de l’encre bleue sale qui glisse le long du
papier, sinusoïdale, qui ondule comme une feuille de température sur la page, qui fuit avec son encre
hors du papier… C’est une pensée et une expression populaire, sur papier populaire ; une expression
populaire sur le papier. La phrase est percée de virgules dans son ventre, comme de fins sabres mal
maniés. Les virgules parfois s’affolent, semblent emportées par un vent terrible ; il n’y a pas plus d’ordre
dans leur syntaxe que dans leur graphie : signifiant et signifié d’une maigreur mentale vitale, d’une
main qui ne peut pas tordre le sens donné à l’existence dans le sens d’une continuité, d’une perspective.
Horizon détruit par la pauvreté d’écriture. La misère scripturale comme dénuement de l’horizon. Parce
que penché, penché sur son écriteau, penché sur l’encre, le visage serait passé pour l’écriture de Dieu,
une écriture de Dieu – et que l’écriture, elle, n’en aurait guère été que le masque. (Continuer sur la
calligraphie du militaire, la calligraphie semblable à l’architecture de CF, continuer le parallèle
architecture/écriture, etc. ; pauvreté de la calligraphie)

XXXVI. Son style était définissable, avec simplicité : l’amidon graisseux et frelaté ensemençant toutes
les pliures, férocement tracées avec la rigueur d’une équerre, la vaillance d’un té ; les grandes salles
vides, autrefois baroques, où un stuc verdâtre croupissait et se démembrait en s’effritant, en
s’effeuillant, en s’effondrant ; le faux-marbre, le chiqué, le décorum, les falbalas ; une grognardise
féminine de hussarde manquée qui avait quelque chose d’aristocratique et de vulgaire en même temps ;
des tentures de plâtre feutrées et travaillées comme du pain, qui imitaient l’antique, où régnaient la
stupeur, le décoratif, une forme noble d’atrophie mentale. Haut monument qui mimait un gigantisme
marbré de matière, et dont chaque calebasse lustrée sonnait creux ; monument d’une blancheur
d’amibe, socle sans trace de doigts, mais aussi sans statue. Un piédestal seul, sans rien à porter. Toute
cette armature de stuc à l’antique se craquelait déjà comme un pain de sucre trituré par des bêtes
d’estive, déminé par des fissures bourgeonnantes qui annonçaient le temps d’exil. Piédestal sans statue.

XXVII. Il avait sur l’architecture quelques théories simples, théories cubiques, de bois et d’aluminium,
dérivatifs sommaires d’un Jeanneret en majesté, articulé dès l’enfance, puis ressassé en réticules divers
– noué d’Aillaud, peut-être, et de la contemplation émérite des tours filiformes et cylindriques
déhanchant dans le crépuscule d’Île-de-France (« fleur de pourpre, fruit d’or »...) leurs couleurs de
pastel ébréché, leurs formes de vestales post-modernisantes ; noué de Perret et d’Abraham tubulaires,
des volumes concentriques de boîtes à chaussures imbriquées ; le bien sombre Bofill en complément
d’objet, comme pousse d’asperges unies – Calatrava dans des perspectives hispanisantes, filantes et
sans trêve, blanches comme un sexe de baleine au repos – Niemeyer dans le blanc cru d’œuf divin, peut-
être l’œuf préhistorique des romanciers. Une époque entière infiltrée dans la modélisation compulsive,
dans l’armature main-oeil-argile vérifiée.

XXXVIII. Le bâtiment, gris rosissant sous la lumière d'amidon de cinq heures, ceint d'une muraille
d'épines ; la main pouvait glisser dessus comme un aveugle tâtonnant en reconnaissance ; s'y blesser, s'y
faire saigner ; c'était une expérience et aucun moine charitable ne vous attendrait pour vous soigner
dans le scapulaire rabattu de pierre noire de l'ancienne Chapelle des pauvres, que des orties grasses
comme de la luzerne dévoraient au pied. Le soir, violet sombre au glaçage de silence, avait déjà mangé
les silhouettes trapues, de dinosaures fléchis, des puys ; l'aiguille d'un Puy-de-Dôme olive semblait un
obélisque dont la pointe approchait le croissant de lune. Tout ce quartier imprécis et miséreux de la ville
se mettait alors soudain à sentir l'iode, le phosphore, le camphre, l'éther – l'éther surtout, l'éther des
salles de garde des cliniques publiques – mais aussi l'huile de coude et l'adjudant défenestré. Des
nouilles épaisses comme de la terre battue arrivaient aux bouches depuis des bouillons d'eau tiède
fumants. "J'entends, j'entends" – paroles tordues, torsadées, une friction de commerçants dupés : des
voix arrivées par le vent cravaché de la pénéplaine, parvenaient en forme d'élégie petite-bourgeoise
depuis les lions de pierre noire vomissant l'eau noire non potable, les lions de lave et les pierres de
Volvic apparentes, phéniciennes sur le chantier blanchâtre des masures, parvenaient du plateau central.
L'autre côté de la ville, au-delà des charcuteries et des cadavres de coqs, n'était que coulissement
financier à petit niveau et prières Michelin sous les quatre mètres et demi de plafond. M. Michelin lui-
même, dans sa cahute moquettée du deuxième étage, dans un immeuble patibulaire du misérable
quartier du Mazet – "Bab el Oued", disaient les pieds-noirs rapatriés en tordant la bouche – faisait ses
prières vernies et ses comptes du soir – ce qui, pour une vieille famille luthérienne, serait revenu au
même, mais qui lui demandait un effort de gymnastique morale ininterrompu. Le vaste mur blanc de
son bureau était moulé comme on moulait les murs vers 1940, du Perret inférieur ; il le regardait avec
une confiance d’enfant. Il avait commencé sa carrière exemplaire et familialiste de Président Directeur
Général sur les chaînes de montage, dans le caoutchouc fumant et les nasses de vapeur des turbines ; il
connaissait la pauvreté et ses qualités propres comme la plante de ses pieds, comme son alliance au
doigt, comme le portrait de son père, placé en patriarche captif au-dessus du crucifix couleur fauve.
Iode, phosphore, camphre, éther : le port inconnu, la lueur poétique, les muscles durcis, la maladie
incomparable. Les puys, effacés derrière une couleur évanescente de figue chaude. Dans les abbatiales à
la chaux, sous les Vierges ébréchées, c'est l'heure du dîner silencieux ; les Capucins ont froid au collier.
L'épidémie une possibilité, à nouveau, de l'existence. D’un côté l’eschatologie ; de l’autre la manne. Ses
axes farcis d’une lumière de pétrole, Clermont-Ferrand ne se sent pas mourir. (« Vaguement réac, parce
que vous avez une sorte de tendance récurrente à vous raccrocher à une sorte de passé justificateur, ou
plutôt légitimateur. Mais au fond de vous-même, vous êtes iconoclaste. C'est pourquoi l'avenir vous
appartient. » Il était rouge, sanguin, nerveux, couleur de crabe entêté. A pinces dures comme du corail
ou du granit. Souffreteux, des callosités couleur d'amiante sur la peau. Une tête de méthane poli, avec
des reflets de métal fondu. Ses nerfs étaient maigres et durs comme des câbles électriques tendus sur la
plaine boueuse. Il avançait avec des moulinets de bras au milieu d'une fumée d'usine.

XXXIX. Et derrière cette apparence de vieille France au badigeon, nappée, de bahuts gothiques coffrés
et de dentelles râpeuses, derrière cette armure d’huissier rêveuse et raide, derrière ce crépi il y avait des
caisses de dynamite, les segments de l’iconoclaste, le pandémonium anarchiste, mais sans politique – il
y avait toute l’iconoclastie avec un accent du Puy-de-Dôme. (Les terminaisons auvergnates usuelles –
les terminaisons en -ard, en -eix, en -and, en -at, en -euges, les terminaisons mythiques – lourdes et
pleines de résonances pierreuses comme des cailloux jetés au fond du puits de chaux grasse, qu’on a
élevé entre deux labours.)

XLI. Il y avait l’iconoclastie, et même, si l’on voulait, la subversion (au sens de ce mémoire de maîtrise
publié en mai 1968, d’un étudiant inconnu, « Montherlant ou la subversion »). « Vous avez un côté
réactionnaire mais, au fond de vous, vous êtes un iconoclaste », m’avait dit il y a des années mon
professeur de grec, ou bien était-ce plutôt cet économiste défroqué, dans une cantine populaire,
comment s’appelait-elle, du quatorzième arrondissement de Paris, entre les harengs saurs, les bains
d’huile et les terrines poivrées. Je ne savais plus, mais je me souvenais de la phrase – je me souvenais
surtout du mot iconoclaste, car réactionnaire je n’en étais même pas sûr après tout, peut-être avait-ce
été réac, tout simplement, ou encore autre chose d’approchant. Mais cela avait été iconoclaste, ce mot-
là avait fouetté l’air, cela ne faisait aucun doute – et le mot et sa longue cambrure d’outre-tombe m’avait
frappé, longtemps réservé pour moi à des temps imprononçables, sans adverbe, à des querelles
liturgiques échafaudées à même les genoux, à des renoncements dogmatiques survenus au matin, bref à
une vieille anarchie du langage, réservé dans le domaine de l’œil et de la vision, avant d’opérer dans
celui du langage, à cette fresque byzantine, par exemple, en cul-de-four, de cent-trente mille émaux d’or
ou de bleu marial, tel Sainte-Marie des Neiges, de Germigny-des-Prés. Celle qu’avait fait bâtir Théodulfe
pour son agrément et sa retraite, avant que ne l’encadrent la grande pièta noire au visage mauvais,
bouclé comme bahut, paraissant rejeter amèrement le Christ dans sa ténèbre, et puis l’encensoir, les
chapiteaux de stuc, les colonnettes blanchâtres susurrant leurs cantiques et tamisant leur eau – cette
Arche d’alliance quotidienne controuvée parmi les labours gris d’un méandre ligérien. Parmi les labours
idiomatiques et humides, renflés des pluies graisseuses de l'automne – comme des miroirs houleux
posés sur la terre lourde des charrois et gorgée de lombrics en grappes pullulantes – parmi la longue
plaine rase et bossue à la fois, à un croisement de routes insipide même pas marqué d'une borne,
apparaît tout à coup, au fond d'un labyrinthe de buis propice aux nixes et aux Syrinx ligériennes, un
oratoire carré en forme de croix, de pierre grise et unie, poursuivi d'une nef du XIXème modeste –
mollusque byzantin et wisigothique rejeté par la Loire dans ce méandre et laissé là, depuis treize siècles,
dans la négligence des cultivateurs. C'est ensuite une nef blanche sans ornement qui mène au chœur,
par des arcatures outrepassées ; qui mène à la croix carrée de Théodulfe, au lieu du crime : dans un cul
de four, surplombant les colonnettes renflées couleur de sucre, s'inscrit une Arche d'alliance arrondie,
de cent trente mille tesselles d'or ou de bleu pâle.)

XLII. Clermont-Ferrand (cité dans le monde tactile de formes et idée dans le monde moral des forces)
résumée d'une formule de cire figée c'était cela, ce n'était que cela peut-être : le rebours de la désirabilité
collective, le rebours du désir du présent, présentiste – le contre-courant de la cascade unanime. Le
négatif ou le déchet de cendre de l'endroit où le présent, où l'époque a joui, avec ses soldats réunis qui la
fêtent en se fêtant : le négatif du moment donné. L'envers du désir comme il apparaît, dans les musées
d'ancien régime, à l'étage des maladies orphelines du torse, des thorax inversés, des thorax convers
comme des frères de Rabelais qui semblent indiquer une impropriété presque existentielle, presque
éthique du désir. Clermont-Ferrand c'était ce thorax inversé, ce thorax praliné inversé, et c'était ce qui
pendouillait d'ombre à l'arrière de celui qui se gonflait d'air hivernal, de plain-pied – cette absolue non-
malléabilité de ce qui ne peut participer du chorum collectif des jouissances, de qui ne peut qu'en éviter
l'endroit, se le figurer comme un crachat.

XLIII. Histoire du terrain du Bédat

Les droits uniques et souverains de la propriété sont figurés comme ceci, sur le papier or et blanc déplié
sur le bahut d'acajou gravé : les droits uniques sont figurés avec une grande lettre autoritaire, et puis,
sous le signet autoritaire, il est écrit : la propriété de ce lieu appartient à Monsieur, l'usage exclusif lui
en appartient. (En dessous, un dessin crayonné hâtif d'un gros chêne tombé, qui ressemble aux dessins
des marges de l'adolescence ennuyée.) Au-delà les armoiries de la ville, qui figurent, sur un écusson
bleu, un ours tentant de dévorer les pommes d'un arbre, enroulés à l'intérieur du sac de nœuds d'un
serpent. Propriétaire, oui, nous sommes propriétaires de ce lieu ; et cette propriété, comme la parole,
comme celle de la parole, est notre usage unique : c'est de cela que nous sommes pleins, qui dilapidons
une parole peu sacrée à la cassure du jour et de la nuit, dans le brisement de papier d'aluminium de six
heures d'hivernage : jaune à l'arrière des vitres grasses et des banquets – des banqueroutes, aussi bien,
quand s'est démis le sentiment paranoïaque et optimal de propriété. Cette histoire qui est une
digression a la texture d'une anecdote, de tissu minutieusement brodé dans le silence des herbacées
d'un sous-sol ; elle a la texture anecdotique d'un petit ouvrage de significations, d'un dé à coudre oisif
placé au milieu de la remontrance des idées et de la capitulation narrative. Car l'architecture n'est pas la
figure première et essentielle du monde ; cette figure-là, c'est la propriété, qui précède toute
architecture (aussi bien la paranoïa, aussi bien le sentiment diffus et morbide de l'identité acquise). De
l'Achéron à la manne de Charon, du blason (d'argent et de gueules, à chêne entouré de sinoples et de
molettes) au fleuve mythique, le langage de la propriété peut délirer sur plusieurs plans, à travers toute
la personne organique de mon père. Viscéral, viscéralement : le noyau symbolique est là. La ville
souveraine ; la ville comme propriété ; la ville comme une parole propriétaire, et son sceau est aussi
connu et reproductible que le sceau qui scelle l'avenir de la parole est introuvable – éventé, derrière les
bris opaques de l'immeuble d'habitation du boulevard Duclaux : haute hideur début de siècle à
matériaux bruts et balcons arrondis. Et puis la terre arable, et puis les gargotes, et puis les lys
tranchants de la langue venus frémir à la surface d'un mausolée de béton pâle, « Centre Social » ; le
français, la langue, le bon vieil or des ternes – qui faisait bien sonner les sons, allonger les syllabes
comme les ombres des cyprès imaginaires sur les cimetières bestiaux du Livradois, qui faisait bien
allonger les sons (surtout les diphtongues) dans l'obscurité sans espoir, entre Roanne et Thiers. J'ai bien
caressé la langue, moi, dans ma jeunesse : quatre mille pages ventrues entre ma quinzième et ma
seizième année, rédigées dans l'évidence et une lenteur rapide qui ne peut cristalliser quand dans les ors
raides de l'adolescence. Et puis les terrains, les terrains humides qui dégorgent leur eau vaseuse, entre
les chemins de tranche luisants d'herbes pliées et les chemins creux qui coupent des genoux en forme de
trapèze. La terre cultivée qui se sperme entre Clermont-Ferrand et Gerzat (je me vois soudain dans la
langue, je vois ma figure corporelle se découper dans la langue, en ombre chinoise : je suis la solitude, je
suis comme un soldat solitaire, dans une pré-Alpe de neige, qui frappe avec régularité sur un tambour
de cuivre à la verticale, tambour lui-même recouvert d'une petite pellicule neigeuse qui corrompt son
cuivre ; je suis l'impossibilité de voir les autres, Autrui, l'Autrui mécanique et moral, s'agréger à ce qui
point en moi de vérité désirable, ou de désirabilité évidente qui peut se faire prophétique ; je suis cette
impossibilité à la désirabilité collective, et cette impossibilité mime le mouvement de la langue, sur les
invasions bleues des langues universelles). Et puis sur la terre arable l'eau pourrie, la mente pourrie des
locaux, la négritude gerzatoise et les instincts d'atavie, d'anti-vie d'atavie, l'atavisme foncier de la glaise
et du sang : le propriétal local, qui bout dans son eau de chemin de tranche pour...
L'histoire suivante, racontée par mon père : son propre père avait acquis un terrain, un pauvre terrain
de jardinage le long d'une rivière sans couleur, dans la banlieue Nord de la cité. Pourquoi cet achat ?
C'était un artisan – la modestie, la rouerie, les phalanges, le vin noir comme du Cahors passé à
l'entonnoir, les plâtres bleus, les carrelages multicolores. Il avait acquis ces combien ? Cent, cent-dix
mètres carrés peut-être, le long de la rivière. Alors, à l'époque de l'achat (années 1950), c'était un
territoire sans rien ou presque ; des parcelles toutes assez géométriques, qui n'ont jamais entendu
parler du calvinisme, ni de la conceptualisation du souvenir à travers le roman, ni même des instincts
propriétaires (études sur le point stylistique numéro 1, 2 et 3, à travers une syntaxe assez tourmentée),
des parcelles aux couleurs invérifiables, mais disons le bleu des fonds marins, le gris de la première
route nationale à deux voies du département, la Riom-Clermont voulue par M. Giscard d'Estaing,
ancien président de la République Française (celui qui souffrait de la séparation d'avec ses sujets, qui le
confessait dans des confessionnaux « de papier », comme disaient les critiques-1977, ironiques,
ironiques envers leur bonhomme catholique mais qui n'avaient pas encore troqué leurs rets pour
l'ignominie païenne, pagano-propriétaire, avec le césarisme minuscule lové dans les instincts – celui qui
« l'impératif théâtral est immanent à la condition humaine. La mise en scène est une mise à distance, et
une mise en miroir qui permet la respiration, qui permet aux individus et aux groupes de se trouver, de
se constituer en se séparant de leur propre image. Alors que la prétendue convivialité, déthéâtralisée,
déritualisée, casse l'humain, détruit les individus en les laissant seuls face au néant. Démerde-toi,
drogue-toi, suicide-toi, c'est ton affaire, il y aura des garagistes qui répareront si c'est réparable, et des
flics si besoin est » (P. Legendre, Le Monde, 1997), le vert des papiers postaux ou des mûriers quand ils
se défont, vers le dix septembre ; des parcelles qui se chevauchent, se succèdent, avec une mesure
petite-bourgeoise et une absence d'ordre afférente (quoique géométrique) ; des mûriers, des ronciers
azur, des orties en fourreaux, d'autres mûriers, un chêne ici perdu ou un cerisier devenu énorme ; des
cabanes de-ci de-là, dans les jardins riches, avec le bois humide des crèches abandonnées – et au loin les
trajectoires plongeantes des pneumatiques sur les pistes d'essayage.
Lui-même n'avait presque pas utilisé ce terrain ; il en gardait quelques fluets souvenirs de l'adolescence,
il avait dû s'y rendre dans ces années 1950, quelques fois, entre les barricades de bois et la rivière sans
charme. Le terrain aurait dû servir à la retraite de son père – mais il était situé à l'opposé de la ville, et
son jardin gagné sur des friches, des jachères et des remblais lui suffit jusqu'à la fin, d'autant qu'il n'eut
pas de retraite (il avait travaillé dans les bassines de plâtre, les grumeaux de colle et la soudure, à
construire des villas à verrières et bow-windows de béton, parmi les clématites et les orgues des
chèvrefeuilles, pour les médecins et les professeurs de médecine d'une commune en pente ombragée,
d'une commune qui n'avait rien de la Briance mais qui, de bourg vigneron modeste et renfrogné, aux
crépis malingres, avait prospéré pour se couvrir de villas pareilles à celles des hidalgos de certain conte
italien) : il mourut avant elle, très jeune, dans le Grand Hôpital Moderne qu'on avait construit entre
temps, pas dans l'Art Nouveau brunâtre échafaudé de turron en morceaux de Sabourin. (Ici pourrait
venir une citation de Montaigne, une citation potagère.) Qu'était le voyage pour le père de mon père ?
Qu'était l'esthétique ? Qu'était le dilemme entre la position esthétique et la position du moraliste – qui
était, si l'on regardait les choses comme on les regarde parfois, l'après-midi, sur un lit, dans la
pénombre de l'été filtré par les fentes des persiennes, avec une gravité de désespoir lucide, qui était le
fond connaissable du conflit architectural. De la guerre architecturale qui se menait en moi, et entre
moi et quelques bureaucrates sans effervescence, entre le tour de ville cerclé de caoutchouc à ridelle fixe
comme un pneumatique (celles des Renault Colorale, par exemple). Qu'était, donc, le sentiment
esthétique ? Quel en était – pour ainsi dire – le mandat ? La lignée, d’évidence, n'avait pas beaucoup été
hanter les halls gris des musées de Clermont-Ferrand ; elle ignorait tout de Jacob, elle ignorait tout de la
lutte de Jacob, elle ignorait tout le de la lutte de Jacob avec l’Ange ; celle – minérale et herculéenne – de
la place Michel de l'Hospital, celle – pompière et amoureuse – du Musée des Beaux-Arts municipal. La
lignée n'avait pas tellement lu non plus, on n'avait pas dû trouver tellement de phrase gantée de
Shaxpeare, toujours la même, la phrase du Mal, la phrase qui venait éclater comme une fleur tropicale à
l'intérieur des drames exotiques de la conscience, quand le meurtre d'une mère est aux aguets ("Nothing
is but what is not" : la pente du crime, de la souffreteuse impossibilité qui est la rampe de lancement du
crime) ; pas tellement de chronique locale, bossue et pittoresque, avec des amalgames de mots comme
des bouts de pain repris de l'avant-veille ; pas tellement de folklore, anglo-saxon ou sciure des cafés ;
pas tellement de missel, non plus, et jamais de Bible : on était catholique français, on ne lisait la Bible
que dans ses rêves, et, bien sûr, sans le savoir, en l'ignorant, quand on passait devant les formes
monstrueuses de Jacob, entre la Barbier-Daubrée du poinçonnage ouvriériste et le notariat ferblanté de
Sablon. La lignée avait fait des métiers qui sont des métiers pour tout le monde : rentier ; oisif ; aimable
jet d'eau dans les jardins municipaux ; parapet d'alcool et de caves en contrefaçon nucléaire (à mi-pente,
dans les faubourgs Michelin) ; les femmes n'avaient pas travaillé avant l'orée des années 1960, et alors
c'était généralement dans les asiles de pauvres reconvertis en asiles de fous, où elles promenaient les
fous avec une grâce dolente, le long des bassins versaillais de Clermont-Amadéo, dans le soleil lui-même
malade, avant de rentrer prendre le quatre heures de petits beurres et de lait bouilli, en recomptant sur
l'étagère avaricieuse les livres présents pour les aliénés, les bandes de bois sombre offrant un essai
apophatique à la couverture de neige, de Jean Daujat ou de Jean Guitton, et la version infantile de
Gaspard des Montagnes ; on pouvait aussi être voyageur de commerce Michelin, c'est-à-dire qu'on
vendait des démonte-pneus à travers tout le réseau des nationales, au volant d'une Traction magnifique.

XLIV. Clermont avait su être, pour d’autres êtres, à d’autres époques – mais avec toujours le même vent
de Saint-Aubin, le vent qui rendait la vue aux aveugles et aurait pu décapiter l’un après l’autre tous ces
clochers de pierre noire – Clermont avait su être l’alliance et le transport, le véhicule d’une sensualité
connue – avait su donner sa part de pensée et d’ombre au corps, à la divination du corps, avait su
creuser le corps sur son flanc faible de tous les écussons du désir, de toutes les eaux dévoreuses de la
sensualité, semblables à la grotte de Divona, près du pont des marchands caducs ou cahorcins, qui avait
l’eau aussi pure que le vent rêche venu des plaines de Saint-Aubin et qui soignait aussi les yeux. Le
corps, ici, avait pu recevoir son écot et son dû. Avait pu se laisser démanger par l’ombre et par le
creusement – car c’est cela que la cité a de spécifiquement sensuel, c’est cela qu’elle possède en vérité de
corporéité, d’expérience du corps : le lapement de l’ombre pareil au lapement sauvage de l’eau, et plus
encore le creusement, la forme arrêtée du tissu qui semble se solidifier et qui arrête aussi la chair dans
une combustion creusée, dans des couleurs qui hésitent toujours entre la torche et le lait, le blanc des
aubes de primitive observance et le noir crayeux, braisé, incomparable de Tournoel, de Saint-Eutrope,
de l’Assomption. Et à présent c’était sur ce fond de casse apostolique, de destruction manichéenne
presque – car il y avait là-dessous, à n’en pas douter, l’invariant d’une morale stricte et imperturbable –
que les corps pouvaient exister, que l’ombre et le creusement des corps pouvait reprendre son jeu
habituel – c’était sur ce décor de casse, d’impossibilité esthétique, de ravage et d’accident que pouvait se
déployer le corps, dans toute son immanence et toute sa prédation – dans son spectacle natif. C’était le
monde du solipsisme, l’enfer du solipsisme à jour qui mord la grammaire comme un chiot mord un sein
– le solécisme solipsiste alors, avec ce fond-là de vérité crue, bouchère, charcutière, optimale : «
L’existence est une farce, la patrie existentielle est une farce dont le corps est la clef. » Le solipsisme
pour ainsi dire muséal, pour ainsi dire préférentiel – le grattage de telle fenêtre, de telle rotonde
presque anglaise et presque typique, le grattage et l’empilement pour la frotter, pour obtenir sur toute la
surface inviolée un beau blanc de chimie : de la poudre, du carbonate de soude, du sodium, du fromage
blanc, une sauce au beurre blanc délavée de plâtres variés, pour obtenir ce beau délavage aigre, à la
crème aigre, de la balustrade, puis des entailles de la fenêtre – puis de tout le bâtiment sculpté au milieu
de l’imagination humaine comme une statue belligérante dans un square déserté. Ici, là, boulevard
Charles de Gaulle, à Clermont-Ferrand, Puy-de-Dôme (boulevard, disons-le, ni dionysiaque ni
apollinien, et pas même jansénisant : boulevard d’ethos bourgeois corné). Encanaillée, la nuit ;
étouffante, comme une jungle tressée de noir. Sur le solipsisme maudit, qui est une faute de français.
C’est l’enfer qui mordait la syntaxe – celle qui a accroché telle bouche captive à telle bouche immobile
de lave statuée, captive du songe historique – sur son sein étroit et dur. C’est le Musée du vingtième
siècle du corps et de la sensualité (exactement comme Malraux avait voulu construire, avec Le Corbusier
en maître d’œuvre des caissons isobares, un Musée du vingtième siècle esthétique à la Défense, à
Nanterre, où se trouve aujourd’hui un centre d’affaires internationalement réputé : projet inabouti) : à
l’endroit où le mascaret bouge, où le piédestal tombe, où le belvédère rompt – le musée torpide et
torride aux onguents, aux condiments du corps dans l’ombre laiteuse et le drap troué comme un linge
biblique et ligneux du Texte sacré, impérial ; c’est le Mobilier national du corps (et bientôt on en
arriverait, à force de rebattre le corps sur son socle comme une escalope qu’on battrait, rebattrait et
retournerait dans sa panure, on en arriverait à : Mobilier national de la garde du corps, Musée de la
francité du corps, Musée de la francité corporelle, et alors on retrouverait, par la porte arrière, Malraux
et le malrucianisme), oui, comme il était pratiqué, françamment, savamment, avec la musculature en
forme de valve, tandis qu’autour on imitait l’architecture berlinoise de destruction horizontale et
verticale aussi – qu’on en était, dans Clermont-Ferrand, à araser les premiers petits théâtres à
l’italienne trop costumés, trop festonnés, à bien apparier la vaste pourriture jonchée de trognons de
pêches et de coquilles d’oeufs des terrains vagues tracés entre deux beaux souvenirs d’axes, à peaufiner
les fragments embryonnaires, les premières moutures, architectures féroces de la destruction. Pour
comprendre ces corps et ces masses corporelles, et ces mouvements d’argile lentement moulue du corps
dans les vents auroraux de Saint-Aubin, pour comprendre cela il faudrait des musées remarquables,
métaphoriquement pédagogiques : des musées nationaux irréprochables, sanglés comme chasseurs
alpins. Et alors l’on connaîtrait l’empois des conséquences et le ressac des causes, et la spéculation avide
du corps au milieu de la fête continuelle de l’inesthéticité – ce grand désir imperturbable, ce caillou.

XLV. La passion fondamentale demeurait : la passion de vivre sous l’empire des discours, sous l’empire
d’un discours unique – d’un discours présomptif subsumant tous les autres. La passion hérétique,
discursive. Mais ce discours (et là était l’inconnu, la nouveauté que l’on apercevait pas encore dans ses
commencements au monde, dans les premiers temps de son être-au-monde), ce discours changeait – il
était fluctuant, discontinu ; il n’avait à la fois ces deux propriétés : une immédiateté de vérité devant la
conscience, un saisissement de la conscience ; et, dans le temps, une extraordinaire plasticité, un
mouvement continu de soi. L’empire des discours était toujours l’empire dit, dicible ; mais cet empire
était mouvant. Je les voyais affirmer leur appartenance à un empire restreint de signes avec la même
passion que je les avais vu le faire, disons, dix années auparavant : les signes, pourtant, étaient presque
opposés, en tout cas extrêmement différents. La vérité tenable, ou intenable, c’était selon, était là :
l’empire de signes sous lequel on s’astreignait, sous le pouvoir duquel on s’obligeait numérairement à
vivre, dans l’obscurité, cet empire d’un discours unifié, unique, uniforme – cet empire n’importait qu’en
ce qu’il était empire de signes, pas pour la qualité des signes eux-mêmes. On vivait sous ce parquet de
plomb, sous cet orage arrêté comme on vivrait dans la nasse des phrases pré-construites, dans ce qui
dans le discours précède le discours ; les phrases qu’il avait dispensées dix ans plus tôt, il en avaient
bien sûr oublié la semonce, elles n’avaient pas marqué de trace dans leur mémoire ou dans leur
philosophie profonde. Il n’y avait pas de mystère dans cet empire.

XLVI. Mon père vivait, mon père vécut aux temps gothiques (un pays, "toi, tu es un pays", "ils t'ont
rangé avec des pays dans cet hôpital ?").

XLVII. Je ne pouvais pas davantage me défaire de la beauté reconquise de ce Clermont – de cette beauté
statufiée dans la cendre, de ce piédestal de cendre, de particules fines – je ne pouvais pas davantage me
défaire de l'impréparation de ce rêve de pierres surgi au flanc des premiers bossellements des dômes,
dans la cavité fumante des usines – avec la cathédrale de conte de fées germanique trônant parmi la
fumée comme un anneau, comme les sept anneaux juvéniles de l'Oedipe – et ses petits vassaux, ses
frégates, comme la tour en forme de cothurne ou de tour de guet de Montferrand, ou bien les
appareillages fabuleux des pistes d'essayage Michelin – je ne pouvais pas davantage me défaire de la
beauté reconquise de ce Clermont que de la laideur d'expérience, ou plutôt l'absence d'expérience
profonde, de Rome, l'année précédente – Gracq en livre de mains.
XLVIII. Des boutiques de luxe commercialisant des produits identiques fleurissaient au bas des
immeubles aux architectures soviétiques, dressés sur des cylindres gris semblables à des pattes
d’éléphant. Une pollution urbaine constante donnait à cette ville moyenne des allures de métropole
fumante, aux industries étalées impudiquement dans la plaine, comme des attributs sexuels. Une
touffeur sèche et noire était l’air entre les barres d’immeuble suprêmement brutalistes. Les hivers
étaient continuellement secs, sous des ciels tantôt charbonneux tantôt clairs ; les printemps froids ; les
automnes brefs ; les étés interminables et caniculaires. La pauvreté, dans ces épaves d’architecture,
devenait un état mystique très compliqué, très remarquable – comme un noyau de mercure non
corrodé. La disgrâce venait battre les tubulures jaunâtres et fétides des appartements et des rues en
forme de cagette, comme l’aile étonnée d’un Dieu.

XLIX. Je fis un rêve atroce ; dans le rêve, tout le monde redevenait païen, les chrétiens les premiers. Le
monde était une épave d'hystérie et de pré-guerre civile à l'échelle de toute Nation, où le darwinisme et
l'infantilité se répondaient tour à tour, se croisaient, s'épousaient enfin – il fallait de toute façon prendre
le parti de l'une ou de l'autre, de la mièvrerie ou de la violence, de la "haine qui tremblait d'amour"
comme l'avait observé un philologue français sans illusions. La mièvrerie était sans contradiction ; le
darwinisme aussi. (Tanguaient dans le rêve, à distance, mis à distance par le chemin poudreux bâté par
les oliveraies, tanguaient les rangs d’immeubles rouge sang, presque grenat dans la lumière stellaire, qui
s’empilaient avec une régularité de prophétie, dans un tout petit espace, en bas des crêtes où la ville
s’était étendue : les immeubles de brique de Jaen, Andalousie – créatures de Dieu, là aussi.)
« On peut avoir une vue sur le monde qui ne soit pas – et alors ce serait une vue qui serait entièrement
libérée des enceintes maternelles, des pieuses enceintes maternelles – une vue qui ne soit pas mièvre et
qui ne soit pas non plus dévorée par la nécessité – la nécessité impérieuse, humaine – de faire, créer,
façonner, coin, du bouc émissaire. Et cette vision – à une cire fondue de bougie près, fondue dans une
coupelle bleue de pierre, juste avant l’extinction des feux, dans la touffeur grise épocale ou exotique, et
l’ombre de la mère, toujours, comme un frelon, en arrière-plan sur le mur bis – cette vision-là, c’était la
vision d’une pensée introuvable, qu’on cherchait en balançant un miroir fracturé (les fracturages…) sur
le bord des routes de la pensée, mais sans finalité heureuse. Non, cette pensée qui n’était pas la mollesse
pullman des Maçons, et qui n’était pas le monde païen du bouc-émissaire consacré, cette pensée là
n’avait pas de directoire. Pas de finalité heureuse.» J’entrai dans des salles de sous-sol, dans des
librairies éclairées comme les dunes de sable par la neige, dans les contrées platières du Nord ; aux
frontons huppés, en cendre pâle, étaient dressés des écriteaux lyncheurs, des écriteaux lyncheurs et
voraces dans des couleurs d’ébène, qui étaient en vérité des blasons maçonniques, des blasons
triangulaires percés d’yeux égyptiens, ou de flammèches rebelles : évangélisme sirupeux des frères, qui
se glissait dans la conscience comme le résidu d’un serpent dans un rêve, et qui plastronnait – avec
toujours son arrière-fond lyncheur sur menace d’évangélisme – qui plastronnait durement son linceul.

LI. L’ordre est un fantasme factice et absolu. On rêve de l’ordre quand on a perdu toute sa fibre
intérieure, quand on l’a limée et usée comme un tissu poreux au contact de la chair. Sa morphologie est
organisée comme une psychose du retour. (Rue Condorcet, il y a des années, passant à l’angle de pierre
beurrée, sous le soleil froid d’acrylique, ou dans le couchant d’or tendre émietté, sa friction sur l’angle
provincial, aux maisons basses comme des crèches, on n’imaginait pas qu’il existerait une pareille
organicité, organisation de l’ordre ; une pareille passion d’affirmation de l’ordre, combien intrépide ; on
voyait coulisser le futur sur des rails simples et droits, comme un viaduc de pierres aux lourdes arches
protectrices fondant dans l’eau grise, comme un chariot portant des pierres brisées, fendues, et jamais
on n’aurait alors cru que le rêve de l’ordre serait à ce point l’anatomie, l’anatomie huileuse et charnelle
du temps à venir, comme le ventre d’un insecte englué dans sa semence – il y a dix ans, un philosophe
qui voyait écrivait « Pourquoi tout n’a-t-il pas déjà disparu ? »… nous n’en étions qu’aux prémisses de la
casse, du désastre… dix années ont marché depuis ce texte, depuis l’air qui contenait ce texte, depuis
cette mélancolie-là devant la disparition, l’inhumain et l’inhabitable (mais tout s’est aggravé sur des
pentes qui sont des pentes de guerre) ; l’air n’a même plus cette nostalgie vague et cette matérialité,
encore, et cette possibilité de la parole ; ce qui hésitait, fluctuait, a pu passer comme on décharge un tas
de gravats d’une benne au darwinisme complet, à l’arme, à la bientôt guerre… la désillusion a pris une
tournure de férocité incontrôlable, de violence plus contenue).

LII. Il appartenait à cette catégorie curieuse, florissante – qui ne pouvait être qu’une moisissure
décadente, une pelure à la surface des germes pourris d’une culture – à cette catégorie d’êtres qui usait
du dogme pour sa propre légitimation – non pas empruntant le parcours inverse, habituel dans les
temps de clémence civilisationnelle : de Moi au Dogme en passant par l’arche d’alliance ; tout au
contraire. Il profitait des largesses chrétiennes, de la libéralité chrétienne dominante – il avait profité de
cette largesse pour y loger son paganisme, qu’il faisait découler de l’esprit chrétien comme il
l’imaginait : mais c’était un esprit d’esthète, un esprit profondément perverti, un esprit de décorateur.
Seulement cela, il n’y aurait jamais personne pour le lui dire : qu’il tordait les dogmes pour les faire
servir à sa jouissance personnelle, à la justification de ce à quoi il s’identifiait, à cette concorde
doucereuse, sournoise, cruelle finalement avec soi-même. Esprit vengeur. Il avait lu les préventions à ce
qu’il était, il savait combien d’auteurs avaient pu le mettre en garde devant cette faillite ; il avait lu
Pascal, et Kant, et Kierkegaard surtout : il savait distinguer la position esthétique et la position morale,
et il se définissait lui-même comme un catholique, et il s’identifiait pleinement aux bâtis chrétiens
divers. Simplement, aucune épée n’avait jamais tranché en lui cette armature par laquelle son fantasme
– son fantasme absolutiste – s’arrimait au monde ; ce fantasme l’envahissait. Il n’en avait jamais été
séparé : individus véritablement, indivisible.

LIII. Il s’était persuadé que la civilisation existait dans une justification pleine et complète d’elle-même,
et qu’il existait lui aussi dans cette justification – il s’était persuadé que ces deux droits à être, que ces
deux vouloir être coïncidaient, qu’ils ne pouvaient pas se disjoindre, car leur disjonction, le simple fait
de concevoir, d’envisager leur disjonction, aurait sapé les piliers, tous les fondements de sa constitution
pour les hommes – il fallait que la même vérité soit portée par ses entrailles, par son désir le plus cher et
par les formes esthétiques et morales qui l’entouraient, ou qui entraient en décadence, mais qui avaient
reçu leur légitimité du passé. Non pas trouver dans le passé une figure légitimatrice, un dogme
légitimateur dont la vérité me marquerait, façonnerait à sa manière mon abîme – mais un dogme qui
parlerait de la même voix que moi, qui me contiendrait, dont je serais sûr qu’il ne me contredirait pas.
L’identification du désir profond, du désir des entrailles et de l’architecture héritée des choses – et la foi
puissante que les deux relevaient du même ordre : de cet obscurantisme-là, de cette tenaille-là, de cette
falsification découlerait une sphère de violence, comme une planète saignante tournant à vide sur son
orbite.

LIV. (Il apparaissait que tout ce qui avait sourdement, mutiquement, dans l’ignorance, existé à l’état de
fantasme, à l’état indicible de fantasme, dans l’état flottant de l’inconscience, au cours de la décennie
précédente – et toujours à l’échelle des personnes, à l’échelle de ma personne, à l’échelle de mon seul
désir – cristallisait à présent collectivement, dans une forme de manie, de passion unanime qui
n’appelait pas la contradiction ; pas plus que le rêve, autrefois, ne l’avait appelée : mais ce discours
unanimiste, pas fictif, était discours précisément, masse discoureuse à laquelle – parce que le langage et
le désir sont frères, comme la sincérité et le pouvoir du démagogue sont complices – on ne pouvait rien
opposer. Le fantasme aérien, nocturne, qui n’avait fait qu’effleurer la conscience, était devenu la grande
réalisation matérielle du discours. Le temps avait passé, comme une cloche grise qui bée sur un champ
raviné, après la saison des pluies.)

LV. Toujours le même daimon moderne ou non, anti-moderne ou non, on finissait par ne plus savoir,
toujours le même daimon en tout cas, l’introspection poussée jusqu’au narcissisme et ce narcissisme
comme vérité controuvée du monde – le moi, le chaleureux petit moi comme un tesson de bouteille
luisant dans la corbeille d’osier – et le narcissisme racheté, sanglé par le néo-classicisme, selon le même
mouvement toujours (celui qu’on trouve dans Paul Valéry, par exemple). Toujours le même mouvement
ultime et sédentaire de ce qui vient une fois que tout a été dit, qu’on vient trop tard depuis qu’il y a des
hommes et qu’ils pensent : l’axe néo-classique venant tenir ce qui sans cela fuirait : l’ethos matriciel, le
Moi guerrier remplissant les filets du monde comme une encre bavant, se répandant sur et sous toutes
ses coutures. Valeureux domaine.

LVI. (L’Occident vivait le bonheur extrême de faire la leçon au Monde au nom de son propre
aveuglement, de sa propre abjection ; et plus encore de se savourer dans sa supériorité à mesure qu’il
s’enfonçait dans son avilissement ; et plus encore de dresser de hautes murailles à ses frontières, à ses
pourtours, pour que rien ne puisse perturber l’ordre de son heure – l’ordre de l’abjection, donc, et
l’aveuglement se superposant à l’abjection pour que la conscience de ses pairs puisse se suicider
tranquillement – et d’attribuer la conscience qu’il pouvait détenir encore – parfois, faiblement,
lamentablement – de son passage au-delà à des inconvenances extérieures, de mauvaises pousses
étrangères : sans quoi son abjection, son avilissement et son désir mental de s’aveugler seraient parus
dans toute leur nudité, et alors il n’aurait pas pu y survivre.) (Cette civilisation s’était enfermée dans un
labyrinthe fort sombre, aux murailles hautes et aux passages resserrées ; à chaque sortie possible du
labyrinthe – on y parvenait tantôt, souvent – se dressait le même porteur de flammes barrant la route :
le désir sanctifié, sanctificateur.)
LVII. (12 avril 1992) « Et un autre homme a dit : le moment crucial de ma vie se produit quand je dors
le jour. / Et un autre a dit : le moment crucial de ma vie a été mon séjour dans une prison au Pérou. / Et
un autre a dit : le moment crucial de ma vie c'est d'avoir surpris mon père de profil / Et un autre a dit :
le moment crucial de ma vie ne s'est pas encore produit.»

« Je suis né, etc.


Je suis né, etc.

Et moi je suis né sur une grève, une grève ligérienne et simple, une grève de sable familière, parmi les
rubans fades et enveloppants de la lumière de cinq heures, un mois d’octobre comme il a des mythes
accrochés aux rafles régulières de troènes, dans les lotissements du pourtour ; je suis né là, dans
l’épaisseur de la lumière fade semblable à une première épaisseur du temps, un premier retour réflexif,
retour du temps sur lui-même, dans une première dilatation mentale de la conscience dans le matériau
sans limites du temps… Et la grève était à peu près vide, et l’eau avait une couleur verte comme une
épave tendre ; c’était l’arrière-saison. C’est là que je suis né à la musique, et au poème – c’est là que je
suis né au langage, seul matériel combustible que je possède encore, unique possession pas démentie ;
au langage, restée ma seule autorité. Les chemins traçaient entre les herbes verticales et un peu
mouillées des raffuts noirs, des bahuts noirs, sous des peupliers gris filtrant une lumière diffractée de
kaléidoscope, menacés par les aplats d’un ciel de glaise bleue. Des couleurs intérieures à la terre,
immobiles et patientes comme les couleurs des profondeurs d’un lac, meublaient l’espace extérieur. Les
fossés étaient pleins et soyeux comme un alcool de riz. Des lignes d’avion striaient le ciel de leur poudre
blanche et beurrée, qui délimitaient la sensation de l’illimitation et la continuité des horizons ; le fleuve
royal coulait plus loin. (Déjà, l’Occident était si peu capable de s’offrir une réponse à lui-même, déjà son
souffle paraissait court et aigre, et sa stratégie d’illimitation apparaissait pour ce qu’elle était : un
nihilisme improductif, plein d’une agitation d’avant-caveau ; d’un orgueil qui jouait, avant le désert
final, d’une volonté impuissante.) Une grève ligérienne et simple – familière surtout – dans des couleurs
de glaise et d’horizon placide, était le lieu de naissance des premiers témoignages de l’écrit. Au retour –
au retour des fossés bossus où le chemin semblait passer un gué à sec, dans la boue figée, au retour des
longues haies noires qui avaient l’air de traits de pinceaux sur le décor, au retour d’une lumière précise
ayant déjà joué son jeu, qui bourdonnait par grappes lentes dans un air de fusain, où éclatait d’un éclat
brutal, éblouissant, à des croisements de route, au retour d’entre les deux rives – au retour le pas était
franchi, la naissance consommée : à présent, le monde, ce monde se déploierait dans l’univers du
langage, il serait dompté, bossué, parfois malhabilement maîtrisé par les lanières du langage – la
naissance était advenue. Sur un banal cahier jaune de petit format, très loin des pages plus larges que
hautes qu’avaient emprunté les anciens mémorialistes, la venue du monde au discours s’était faite.
Cette parole ne partageait rien des haies, des gués bossués, des rives couleur de glaise, de l’automne, etc.
Elle s’offrait naturellement à un ciel métaphysique, à une corrélation neuve du temps et de l’espace, aux
aboiements lointains du temps – qu’on entendait à peine crier, derrière les barrières de bois blanc des
propriétaires terriens. On proclamait : dernière station avant le désert… Sans doute, sans doute, pour
les autres ; et pour la civilisation. Mais ici, rédemption ; ou plutôt : continuité. Assomption du monde
par la parole, dans un dimanche né par la mémoire et pour la lumière, dans le premier dimanche de
l’écriture survenu quand toute religion est quittée. »

LVIII. J’avais pris le train gare de Lyon, ce premier jour de l’année 1992, avec la claire intention de ne
jamais revoir Paris. J’avais pris le train à la gare de Lyon, dans la matinée parisienne brumeuse et
sulfureuse, sulfatée d’une pollution jaune et de gaz divers – étrangement légers et poétiques,
étrangement doux au toucher, étrangement berçant la ville et son fleuve à mesure que leurs nitrites,
sulfites pénétraient les peaux et les chairs pour les carier et les jaunir.

Un sacrifice esthétique devait, pouvait avoir lieu là ; c’était son temps, et c’était son lieu. J’attendais, les
bras croisés sur le torse comme devant un halage, que survînt ce sacrifice.

LIX. Il ne peut plus s’empêcher de penser au moment, lointain encore, mais plus certain que la guérison
des yeux à Saint-Aubin, où la conscience explosera et cessera en un instant, où le langage se défilera et
où le monde redeviendra l’origine innommée, ce qu’il était avant le nom – où la conscience se défera en
silence et où la salle vide de la dénomination sera close à jamais.
Troisième partie - L'art

I. « Celui qui me dirait qu’il n’a rien compris, je le comprendrais. Disons que j’essaie de fabriquer une
architecture (ou d’écrire une langue ?) à la mesure de mon imagination – une langue (une
architecture ?) qui soit le discours de mon imagination passé dans les hiéroglyphes français. » (La
souffrance et la nuit, toutes deux abstraites et déréalisantes, se secondaient, se passaient le flambeau, la
chambre mortuaire de Chenonceau, comme un souvenir pieux (« une abondance de croix noires, de
moutons, de personnes prêtes à expirer… toutes sortes de choses extrêmement sinistres »). On l’avait
enterré avec tous les chatoiements religieux possibles – généralement pratiques.)

II. L’église était vaporeuse et pleine d’encens frais, avec des silhouettes romanes, remuantes et noires
qui se découpaient comme des cartonnages sur la lumière grise et sobre d’avril. Il régnait en moi ce
demi-sommeil intime, cette inconscience titubante, cette fébrilité et cette ébriété floues mais gaies que
causent la très grande proximité d’un drame, sa traversée, quand ce drame arrive à quelqu’un qui ne
vous est que lointainement proche, dont la disparition ne pèsera en vous que par associations d’idées.
La proximité de la mort, aussi, montait à la tête comme la note finale – plus dure, plus musquée – d’un
alcool forain. Sur les vitraux aux dessins plats, les vitraux de campagne, une pluie d’avril commençait à
ruisseler, et l’air s’assombrissait, tournait du gris à la cendre. Les silhouettes anciennes, grappées dans
la petite nef, semblaient s’allonger, s’affiner, prendre de hautes allures de gisants, d’une dignité un peu
accablante.

III. Identification avec le catholicisme, religion du sacrifié (Masochisme (restriction sexuelle) et


culpabilité (identification avec le sacrifié), allant jusqu'à un certain point ensemble ; calculer ce point.)
(Reparaissaient, comme un arrière-plan funèbre, très sinistre, quelque chose entre la chambre
mortuaire de Chenonceau, décorée d’allégories mortuaires et de moutons noirs suspendus, de gibets et
de fleurs pourries (d’anges pourris, aussi bien…), et l’horizon suspendu du temps, presque aussi funèbre
quoique porteur de perspectives sans fin, reparaissaient les trains de l’adolescence, suspendus.)
IV. Dans ses toutes dernières années, le vieil écrivain avait entrepris une reviviscence de la génération
qui suivait celle qui avait fait sa gloire – littérairement. (Les petits chats aveugles : ceux qui s’amusaient
dans le couffin, dans le panier à l’abri des secousses des séismes et des événements de l’Histoire. C’était
un monde éclos, bleu-rose, dépravé, mais nanti d’une gravité précisément historique ; les chatons
sortaient leurs yeux timides et naïfs du panier, mais l’écrivain devait mourir dans la foulée.) Il ouvrit
Les Chatons aveugles où il les avait laissés, cet inédit un peu macabre de Giuseppe Tomasi di
Lampedusa sorti des tiroirs du prince en 1985 par Gioacchino Lanza, l’héritier, et qui – bien qu’assez
négligé par la critique, en tout cas française, pour qui Le Guépard était moins l’inoubliable partition des
fleurs d’or de mots insolites, amour, virginité, mort, que les platitudes rococo en Technicolor,
hollywoodiennes et mal raccordées de Luchino Visconti – venait de paraître dans une édition de poche.
L’histoire avait repris après l’inventaire du palais pourri, du chien poussiéreux, en 1910, mais il y avait
de voluptueuses analepses dans lesquelles la mémoire se couchait comme un oiseau se pose sur une
branche de confection pastorale, chez Théocrite. La lumière de l’avenue de l’Union Soviétique était une
lumière basse et chaulée de cave voûtée ; le silence, celui des plaines à blé de Limagne, contaminait la
cité urbanisée. Des urbanistes dormaient dans leurs caisses isobares… Lampedusa parlait : voix
torrentielle de nostalgie subtile, métaphysiquement irréprochable, qui avait élevé – par ses phrases en
forme de routes à lacets de montagne – l’amertume ironique au rang des vertus cardinales. « Les
premiers regards qu’avait porté le Monstre (i mostri) sur le monde, il les avait portés sur des ruines ; sur
une toile de fond saumâtre, pareille à celle, si désuète, que soutenaient les colonnades dans la partie du
palais qu’on avait cessé d’entretenir, se détachaient les lambeaux d’une ville fumante des bonnes
manières de ce que Voltaire avait appelé, deux siècles plus tôt, la fatalité. Vulnerant omnes... Les ruines
émiettées, les regards de pénitente prostrée des femmes pauvres, les vitraux dépecées comme après les
invasions barbares, ces images s’étaient marquées comme, au Moulin Richard de Bas, dans les pays
hérétiques à leur façon, on imprime sur le chanvre les premiers caractères du composteur. Elles
formeraient ce qu’un savant viennois conditionnel appelait déjà des scènes primitives. Plus haut, dans
l’empyrée sicilien, l’indifférence froide du mouvement des nuages martelait son ironique indifférence :
cependant, le palais avait été intact. Il ne le serait pas, des années après… » (Comme les yeux – reliés au
cerveau par un gros nerf pareil aux nerfs des mammifères souterrains – s’accrochent aux pages,
prennent la phrase comme un bloc, décomposent son ensemble en petites plaies cariées, ou en baies de
lumière diverses – comme les yeux parcourent la phrase puis l’avalent, et tentent de lier les formes
rondes des lettres au sens antérieur, à cette matière de sens qui est en train de gonfler sur la page, et qui
gonfle dans les nerfs – faisant des connexions avec l’incertitude du passé. Comme devant ces ratures
noires, ce découpage fortuit et ces épithètes qui durcissent la matière textuelle, avec la question : «
Qu’est-ce que cela veut dire ?) Il s’endormit. Il ne parvint pas à s’endormir immédiatement, le bras
lâcha le livre et le reposa sur le chevet, le bras resta ainsi étendu, mais la lumière – brune, moche – resta
le petit astre dans la lampe moderne du plafond de l'hôtel, avenue de l'Union Soviétique. Il songea aux
lectures répétées, aux lectures en forme de boucle, à leur continuité. Aux lectures médiocres qui
viennent réexister à intervalles pressants dans le cerveau, où l’on chercherait, dans le rabâchage
névrotique, la phrase qui ouvrirait les portes de corne… Les grands textes étaient une épreuve qu’il
surmontait de plus en plus rarement. Il n’avait jamais lu la Bible. Adolescent il n’avait pas voulu lire la
Bible, bien qu’on lui en parlât ; il n’avait guère touché qu’à l’Ecclésiaste, mais même cela – cette partie
incomparable comme un caillou unique, un caillou-hapax dans le langage et dans la matière, et dans la
morale, cette partie textuelle qu’on ne pouvait rallier à aucune cause ou volonté présente, cette partie
d’universalité pourtant mais devenue illisible, cette partie universelle et sans lecteur, cette terre brûlée –
même cela la lecture en avait été rapide, les intentions stoïques sans espoir. D’autres lisaient
l’Apocalypse et songeaient aux tapisseries dédiées, aux grandes torches délavées de cent-cinquante
mètres et aux énigmatiques personnages de fin du monde qui attendaient leur tour de chauffe, dans les
blanches galeries d’Angers abîmées par les yeux humains, à l’exemple des textes ; le Cantique des
Cantiques restait la triste possession féminine, le petit hortus conclusus clément et bien gardé ; la
Genèse était pour les spécialistes – mais les catholiques français, on le sait, ne lisent jamais la Bible, la
déchiffrent encore moins. La propriété de ceux qui s’y bravaient était toujours esthétique, parfois
distraite, réellement d’un degré autre que le degré d’étude farouche des protestants : la Bible était une
œuvre de Shaxpeare manquante, plus sourde, moins drôle, plus historiée. Il ne lisait pas la Bible, ne
songeait même pas à faire semblant : il lisait de vieux numéros du Mercure de France de 1963, où l’on
trouvait un texte drolatique de Georges Limbour, des poèmes pareils à des souches sèches d’Yves
Bonnefoy, une réflexion d’érudit sur Derain, un texte méconnu de René Girard sur Montherlant –
Girard n’était pas quichottesque, et n’était pas désespéré, et s’il avait pu, d’un bon mouvement presque
bourru du bras, réharnarcher Montherlant au christianisme, il l’aurait fait avec exemple, pour faire un
exemple, le vieux moraliste aux milles ruses, aux milles esquives d’Avignon. Il n’avait même pas (sous
ces poutres qui dégorgeaient comme un sein humide...) idée de lire la Bible. Il s’endormit dans la
lumière.
V. A la bibliothèque du fond de Jaude, entre le radiateur d'un immeuble à rotondes bétonnées et les
grandes orgues de la laideur en général, j'avais découvert un auteur que je ne connaissais pas, Pierre
Legendre. Il m'en restait des phrases :
« L'office dogmatique du Père n'est pas seulement la possibilité, pour l'artiste, de connaître de
l'intérieur cette séparation qui l'habite, que Freud qualifiait de « nuit intacte » : c'est aussi l'accès à la
représentation de la scène intérieure, à la mosaïque des conceptions du Texte qui permettent la
formulation de la scène primitive. Cette coupure informulée, cette brèche ouverte dans l'inconscient de
l'artiste, splendidement évoquée par J.L. Borges dans son apologue profond sur le peuple des miroirs,
c'est en elle que s'introduit, sous des masques consolateurs, la fissure de la Parole – c'est en elle que la
formulation se recompose, par le truchement de l'origine retrouvée. Me voilà donc devant ceci : l’art
n'est pas l'aporie subie ; il est le résultat de la brèche énigmatique creusée par le Dogme, par la Posture
dogmatique, dans le vestige trompeur de l'inconscient. »
« Prenons appui sur cette phrase (que je nouerai tout à l’heure, II, 2, page 156, à des réflexions,
évidemment mises sous le coude, sur le principe paternel de propriété dans l’herméneutique juive) : au
niveau des rituels, le dogme fait jouir. Si nous reprenons, dans la métaphore symbolique que
représente la cérémonie à Babylone – le cérémonial, c’est la vérité – la question (enfouie) du
déterminisme individuel de la sujétion sexuée, nous arrivons à : il n’y a plus rien qui soutienne
l’échafaudage du Texte, dès lors que le discours du sujet se mêle improprement à celui du refoulement
de son ignorance. Revenons au traité iconique de Jean d’Oedème, moine converti du IVème siècle, qui
pose, dans plusieurs de ses réflexions, une balise pour notre temps : « le temps est enchaîné à l’homme
par l’image du Christ. » Concrètement, cela veut dire : à chaque seconde perdue, je deviens l’image
séparatrice. »

« Je vais donc tenter de révéler ce qui se joue (dans la culture, mais aussi dans chaque sujet unifié), du
point de vue des fantasmes et de celui des constructions institutionnelles, dans l’échafaudage
anthropologique, dogmatique, d’un tel parti.
D’abord, la conquête. »

« Faire parler l’institution, y compris dans les visées monopolistiques d’un Tout-jouir-enfin qui n’est
autre que le délire de la Raison au cœur du Texte institué par la civilisation d’Occident, c’est déplacer la
fonction d’interrogation spéculaire de la peur primitive qui occupe le Sujet devant le totem phallique
personnifié en Tiers indémêlable, indémontrable, à la reconnaissance d’une fonction terroriste de
l’institutionnalité, qui recouvre aussi la censure et la butée silencieuse des appareillages dogmatiques en
général. »

« Gardons en vue ceci : la confrontation avec l’image n’est jamais, pour le Sujet aux prises avec
l’angoisse primitive qui le prend devant l’Imago paternel triomphant, qu’une modulation de sa terreur
propre et de son impuissance devant les voies canoniques de la Représentation. »

VI. La race et le sexe, le même réflexe au fond. En tout cas tapisserie de l’humanité non dressée, sans
vertuisme domestiqué. (Sur les phrases de J. sur l’Armée, ce qu’il y a de faux là-dedans. Faire un
monologue là-dessus, d’un des bureaucrates, contre le 92ème Régiment – voire fin de partie.)

VII. J'avais appris par hasard, lors d'une des conversations que j'avais dû avoir avec l'un des amis de
mon père, des années plus tôt, peut-être dans ce petit appartement déstructuré de la banlieue
clermontoise où les tapis de livres trahissaient un positivisme d'un autre temps, une vieille foi
maçonnique dont on pouvait se demander comment elle avait pu trouver, là, sur ses baptistères, dans
ses topographies, des dévots authentiques – et même comment elle pouvait en trouver encore, à présent
que la partie était jouée – j'avais appris que s'y trouvait un tableau représentant la lutte de Jacob avec
l'Ange. Je ne peux pas dire pourquoi Jacob était venu dans la conversation. Je n'ai pas dû connaître
l'existence de Jacob avant mes quinze ou seize ans, sans doute même après ; l'existence de Jacob et de
l'Ange, et de leur lutte, restant liés à (passage perdu)

VIII. J’avais pris un autocar pour rejoindre le quartier du nouveau musée des Beaux-Arts de Clermont,
qui avait été construit à Montferrand, à la place d’un ancien couvent dont il reprenait partiellement la
forme – encerclant une chapelle d’un placide anneau blanc, entre les hautes maisons à encorbellements
du vieux quartier, les embranchements de la trois voies, des terrains vagues aux reflets bleus de
caoutchouc fondu et d’anciens locaux Michelin désaffectés, pareils à des boxs à chevaux vidés de leur
bétail – un volumineux bâtiment blanc et noueux, absolument moderne, avec des escaliers veloutés et
d’élégantes baies de verre, repoussante réussite esthétique parmi toute cette laideur voulue et désirée,
parmi tout le harnachage voulu, en forme de propagande politique et de couronnement social – et de
raison sociale, et de vérité politique – de cette laideur.
Au Musée des Beaux-Arts, devant le rouge Jacob saignant face à son ange musculeux, je m’étais trouvé
seul – dans le silence du Nord de la ville, avec cette vue inepte et profonde sur des terrains vagues aux
peaux tannées parcourus de charrettes abandonnées et de hangars Michelin radioactifs – merveilleux
endroit pour imiter le Comment c’est de Beckett, merveilleusement calibré pour la reptation et la
démence métapsychique à force de peu. Au centre commercial nouvellement construit et inauguré, à
trois kilomètres, sur la place principale de la ville – qui portait haut son petit air tendre de bureau
atomique des radiations nucléaires, avec cette vaste bâche grise tombée sur l’avant comme le rideau de
fer d’un marchand – la foule était noire et dense comme celle des cartels d’opprobre ou des cartels d’été.
Et non seulement elle était nombreuse, mais elle jouissait – on voyait sa jouissance par plaques, sur les
murs gris, sur le faux-marbre du sol, sur le tapis soyeux des discours, on voyait sa jouissance dans sa
marche et son ordonnancement féroce, derrière l’apparence d’anomie habituelle dans cette ville de
présages et de spirituelle laideur. Cela valait la peine, me disais-je, d’avoir passé vingt-cinq années à
ouvrir en grande pompe des Maisons de la Culture somptuaires dans toutes les villes de France, dans
toutes les préfectures (là où les préfets romains rendent la loi, comme Caton d’Utique par exemple), en
discourant en sanglotant un peu sur la démocratisation du savoir !… « A présent, l’Art n’appartient plus
au petit nombre des élus, aux happys fews dans leur fétiches d’ivoire, mais à la Unhappy Crowd, qui
seule sauvera la race humaine. A présent, l’Art n’appartient plus aux murs et aux gardiens mais aux
regards universels multiséculaires connaisseurs sans connaître vus sans voir de tous. De Tous Tous
Tous. » Les gaullistes et les communistes, c’est-à-dire les chrétiens demeurés et les chrétiens évolutifs –
on n’est jamais, en politique, que le messager et le tributaire d’un discours répété, d’un discours de foi
repris par tous au même moment, l’important étant de bien l’articuler – parlaient de la même façon, et
il n’y avait pas de libéraux à l’époque, et plus de fascistes. Le savoir, l’art, la connaissance, la beauté, et
plus encore le mouvement, le mouvement ontologique pour ainsi dire (mais aussi bien charnel, vous
vous en doutez) vers la connaissance, vers le savoir, vers l’art, vers la beauté, vers la forme de vérité
contenue dans la beauté, vers la forme de beauté contenue dans la vérité, vers les prodromes de la vérité
mise en pièces esthétiques par Jacob ou un autre, ce mouvement-là était un mouvement qui ne pouvait
pas être plastiqué sauvagement sur une masse humaine à peine remise de quarante années de tueries,
et vissé consciencieusement, méticuleusement, par une besogne lente, dans les cervelles parées pour
l’empire d’un discours. Tous ces bureaucrates, tous ces esthètes, tous ces Malraux au petit pied, tous ces
technocrates, toutes ces bonnes consciences qu’il fallait pourtant considérer pour ce qu’elles étaient,
auxquelles il fallait rendre justice : ils étaient ceux qui, après la tuerie, après la barbarie (ainsi
nommaient les discours répétés – barbarie voulait dire : mort de masse, extermination de masse pour
la majorité, et ce n’était évidemment pas à tort, mais aussi, pour un petit nombre d’esprits qui avaient
compris le fond de l’affaire, le fond des choses : libération inconditionnelle des fantasmes, hédonisme,
négation de la génération des pères, individualisme morbide caché par les treillis et les réflexes de
caserne), après l’anomie géante et pendant elle aussi bien, avaient tenté de maintenir une forme de
civilisation praticable pour l’esprit, tous ceux-ci avaient vécu dans une illusion immobile et forclose,
pareille à l’illusion du langage, quand il n’est qu’une simple réverbération du fantasme pour celui qui
écrit : un langage identique à la jouissance de cette foule, reclus et enfermé sur lui-même, enfermé dans
sa propre boîte, incapable de se voir de l’extérieur – mais, à l’inverse du langage de jouissance de la
foule dans la chaleur d’août graisseuse et anesthésiée (qui était un langage silencieux, à sa façon), un
langage employé dans la solitude, un langage seul.
La conscience devenait une épingle et une augure… O parabole des Talents, ô injustice conçue et sue de
cette parabole… Les ouvertures sur le cynisme chrétien, la simonie… Les penseurs supérieurs des temps
de décadence, qui ne pouvaient pas être chrétiens sans verser dans le cynisme, la simonie… Kierkegaard
imité… L’imitation malsaine, systématique de Kierkegaard... « Celui qui n’a rien, on le lui prendra »…
La figure charismatique et adolescente du saint littéraire, dans l’obscurité ou dans la pleine lumière…
La purification luthérienne ou calviniste dans les pavillons de bitume frais de la vallée de la Marne… La
rétractation et le refus de la vie, à l’opposé, comme un oiseau de proie rabat ses ailes… La vie
impossible…. Kierkegaard perdu de vue… « Celui qui n’a rien, on le lui prendra… » La description
désolée, irrattrapable par l’oubli des paysages castillans au-delà de tout, le Jarama, les Monts
Universels, les Monegros, la serrania de Cuenca, l’embalse de X., la sierra Morena… Les ermitages en
miettes près de Puertollano… Puertollano, le col du bout du monde, les briques en barres comme des
couches de gâteaux, dressées comme des membres virils, sur le plateau immensément aride et
immensément inhumain… La terre nue sans éclosion jamais… Et toujours la parabole des Talents… « Il
en est à la parabole des Talents », comme un compliment (par un protestant) sur un christianisme-en-
devenir… La nostalgie catholique, plutôt que l’espoir chrétien… Les époques de basses eaux où l’on frôle
l’hérésie… Où les valeurs théologales s’inversent… La parenté de l’espoir et de la nostalgie, dans le
crépuscule intérieur – l’espoir formé en nostalgie… Saturne … Goya… L’individu…. (indivisible de sa
mère)... »
IX. L’innocence comme valeur, comme vertu… Les hideuses pancartes pastorales et poétiques de
l’innocence… Le mythe innocent, recommencé, remoulu. « L’innocence ! », clamait toujours, toujours le
pilote de la Royal Air Force, qui revoit un instant le soleil gris se coucher sur les moutonnements
couleur de blé de sa première adolescence, là où le clocher fait une croix de moucheur de lanternes sur
l’horizon découplé. L’innocence : c’est toujours ce cri-là qui est poussé mélancoliquement avant que
d’accomplir un grand crime – le grand crime collectif où la forme-même de la conscience est abolie dans
l’acte.
X. Ce Jacob muséiforme, abandonné à des regards incultes, dans son pavillon blanc dégradé, en
accompagnait un autre, mieux connu, plus central, mais caché par une frise sylvestre de feuilles parmi
les façades raides, laiteuses ou de gomme, avec du noir de Volvic en tampon, sur une place en
esplanade, mais brisée, sans perspective aussi, dans les fossés de Clermont-Ferrand. La Messe en si, réel
réplique du réel, Ciel réplique du ciel-de-jour des cabassons montagnards, églogue réplique d'un
églogue divin, n'avait pas de place ici – quel discret narcissisme musical, pourtant, dans les heures de
l'après-dîner. Ici : la nuit de jour, le coloris frugal qui aimante le pas, regardez-le, vingt ans, le pas,
inculte, défriché, illettré, très pauvre, et les bras qui accompagnent le buste statuaire, au-dessus, de
l'Ange – si bien que de chrétienne (volontarisme chrétien auquel répondait l'impavidité IIIème
République du sculpteur) la statue se nimbe de haleurs païennes, guidées par la désirabilité sans trêve
sur l'esplanade manquée qui regarde d'un côté Saint Genès, l'église d'alacrité de Chamfort, de l'autre un
garage automobile, rompant toute possibilité d'unité – car l'unité, c'est le malheur. "Qu'est-ce qui donne
un regard acéré, une vue précise sur les choses ?... C'est le malheur !" Mais Dostoïevski n'est pas,
Dostoïevski n'a jamais été parmi la liste des invités rustauds, ici ; Raskolnikov n'a rien écrit sur aucun
mur, sur aucun fronton déchiffrable ; Dostoïevski, sa métaphysique extasiée de bretteur de potences,
son alcool de choux et de patates chauffé à blanc, son nihilisme sommaire comme un bras cassé, n'est
pas prisé des cafés communs, qui s'arrêtent plutôt, sciure et métal blanc graisseux, dans ce qui vient
avant Voltaire, avant le romantisme frelaté, fêlé, de Voltaire : Pascal, Delille, Chamfort, Bourget,
Clermontois sans coupage : idolâtrie chrétienne, amertume vite, moralisme à petits coups secs de
chevrotine, aiguillon d'aphorismes crantés, austérité sans contrition ; on ne va plus loin, à Clermont-
Ferrand, dont les romantiques, les préromantiques et les post-romantiques, ont inventé des essences
qui n'existaient et ne fanaient que dans leurs propres cœurs, pour leur seul désir et leur grâce voulue,
pour le seul volontarisme de leur grâce – jusqu'à déplacer les mamelles trouées de Jaude ailleurs
qu'elles ne sont, afin que la Limagne, depuis l'axe en couloir d'une avenue (l'ancien axe ravagé, car il y a
aussi le chapitre essentiel, le chapitre décisif, le chapitre miraculeux de la haine des perspectives, de la
destruction systématique de la perspective), la Limagne et ses ciels poudreux aux nuages roses, son
épaisseur céréalière, ses muqueuses dorées du soir, resplendisse assez.
XI. Les grandes expériences esthétiques, et même un certain type d’expérience humaine directement lié
à l’esthétique (qu’on pouvait éprouver chez certains auteurs, chez qui la façon de présenter le
personnage en le faisant glisser, en l’appariant à tel ou tel bouleau éclairé faiblement, telle ou telle
étoffe, telle ou telle conférence bâclée devant un auditoire inattentif – et la vérité de son passé s’en
éclairait tout à coup, et l’humanité en apparaissait – d’un bouleau, d’une conférence, d’une étoffe – plus
riche, plus frappante, plus pleine de potentialités qui n’avaient plus rien de littéraire mais embrassaient
tout le paysage urbain, exactement comme on embrasse, au sortir de Madrid par le Nord, toute la
grenade éclatée de la sierra de Guadarrama d’un seul coup d’œil panoramique, comme une grande
carrière évasée, visible en plan de coupe, remplie d’un ciel blanc veiné d’éclairs sur ses neiges
éternelles), oui, cela, les auteurs de littérature lus dans l’âge adulte avaient pu nous l’apporter. Mais
aucun, aucun, n’atteindrait jamais le point et le niveau d’émotion gagnés à la lecture des textes les plus
plats, les plus communs, les plus abrutis, ceux qui étaient gonflés du pathos le plus élémentaire, des
images les plus conventionnelles, que nous avons lu dans l’enfance, dans le premier âge. Thomas Mann
décrivant Tonio Kroger pétri dans l’admiration apeurée (avec un curieux refoulement indicible…) de
son beau camarade blond et sportif ne serait jamais qu’une pâle parodie du même sentiment exprimé,
quand nous avions neuf ou dix ans, dans un album où un jeune garçon freluquet et trop intellectuel était
aussi prostré dans une fascination sans mélange pour un camarade préfigurant Tonio – comme ils
étaient simples, alors, les sentiments ! Comme la banalité n’était pas de mise, dans les lumières éparses,
pareilles à des lampes à pétrole, trouant le brouillard stagnant d’une sous-préfecture ! Comme la
supériorité, alors, se passait d’explications ! Comme la haine de soi était rendue supérieure par le simple
fait que ces mots – haine de soi – n’étaient même pas encore entrés dans la conscience, qu’ils ne
figuraient rien et se mélangeaient dans la première et grandiose immaturité des sentiments dépourvus
de nom, et que le concept lui aussi, les mots étant absents, n’y avait pas non plus pénétré !... Comme
une seule image – une image de vestiaire, par exemple, ou bien une image de honte informulable et de
haine de soi dans une rue pluvieuse, dans le sentiment de l’impossibilité de la rencontre avec ce jeune
demi-Dieu qui se permettait d’avoir de mauvais résultats à l’école sans en être le moins du monde – ses
bras étaient si puissants, déjà, ses cuisses si élancées, ses clavicules si blondes... – réprimandé par ses
parents, comme une seule image dépassait toutes les phrases didactiques et moralisatrices de Mann,
beaucoup plus tard !… Dépasserait même ceux qui tenteraient de donner à ce sentiment-là, à ce
sentiment banal éprouvé au commencement de l’existence, une tournure d’abord esthétique,
primalement et violemment esthétique – ceux qui renchériraient, ceux qui feraient cristalliser le
sentiment dans un tourbillon de syntagmes étincelants, qui lui donneraient la vitesse et les couleurs
changeantes, les mascarets et les alvéoles du grand baroquisme… pour lui conférer sa noblesse
littéraire, pour le figer dans une forme d’absolu, pour qu’on puisse dire que ce sentiment avait été
exprimé totalement, parfaitement, définitivement, et que seule la littérature et ses transpositions
fabuleuses pouvait parvenir à ce résultat légèrement divin – incorporel. Hélas ! l’émotion était autre ;
l’émotion esthétique était puissante certes, elle agissait comme un forage dans l’esprit, elle le
circonscrivait, elle lui faisait même considérer différemment la matière – et la rue pluvieuse de la haine
de soi de l’enfance, avec ses trottoirs rutilants et ses grandes enseignes de halles Baltard inquiétantes,
en prenait un relief, une texture inconnues. On pouvait avoir quelques heures, quelques jours peut-être,
l’impression que la création, la violence de la création, avait ajouté un instant une dimension à
l’existence. Mais au fond de soi, on savait bien qu’il n’en était rien : que le sentiment subit
d’agrandissement du réel était un sentiment trompeur, que la rétractation surviendrait bientôt, que
l’esthétique présidait à cette émotion bien davantage que le sentiment, et que le paradoxe confortable de
l’émotion esthétique était un concept de décadents, un concept menteur, un concept de fin de siècle
qu’aucune vérité ne venait recouper – une imposture, simplement, une façon trompeuse de tordre le
langage. Tout se passait comme si la masse des souffrances accumulées avec le déroulement de la vie
empêchait de retrouver le sentiment dans sa première aisance, sa première profondeur, sa première
totalité ; car le coupable, non, n’était pas le langage ; le coupable était bien plutôt cette matière
accumulée de la vie, cette matière mi-vivante mi-morte, molle, trépidante et énorme, qui s’interposait
entre soi et la première énergie, le premier absolutisme du sentiment éprouvé. Alors le vitalisme et la
vie se confondaient, comme, chez Bergson, avaient un temps rêvé paru se confondre les deux sources de
la morale – avant de se séparer pour de bon, d’accomplir la catastrophe qui était le destin humain.
L’éloignement du sentiment posé, restait alors la non-transitivité esthétique, l’intransitivité liquide et
flottante qu’on pouvait à bon droit prendre pour la vérité terrestre, mais dont on savait bien que, pour
subtile qu’elle était, elle n’atteindrait jamais aux miracles de force d’impressions, d’émotions, du
premier sentiment devant le premier imagier moralisateur pour petits garçons français, aux crayons
taillés et lisses comme des galettes de métal sur leurs pupitres de brocanteurs au bois invisible sous les
inscriptions en nuées. On pouvait, plus tard, beaucoup plus tard, passer des heures dans la nef claire du
plus vieil hôpital de France, à faire comme si les épreuves de Jean Lurçat, son chemin de Croix
rédempteur sur de noires tentures – désespoirs historiques, renaissances, atomisme, atomisme
lucrécien, atomisme atomique, charniers, diptyques mortuaires, ce noir peu disert de l’Apocalypse, les
naïves vagues d’un feu heureux jaillissant sur le noir bouché, la foi orphique et simple, la foi de pauvre
dans les arts et dans la poésie, enfin toute la dissertation historique d’une expérience, d’une vie
d’homme, traversée dans le sentiment d’abandonner la race à ce qu’elle avait de pire, à ses entrailles
funèbres, et dans le sentiment consolateur des propriétés du langage et de la couleur – des heures
malheureuses à faire comme si elles tuméfiaient l’âme aussi bien que l’avait fait Basile, petit enfant trop
intelligent secrètement épris de son camarade, il y a longtemps, il y a très très longtemps, dans un
imagier qui n’avait jamais réfléchi ni les concepts du langage ni ceux de la couleur : mais ce n’était pas le
cas, la souffrance-même de Lurçat avait pris quelque chose d’intransitif, et à mesure que l’art avait
acquis de l’importance dans notre propre espace intérieur jusqu’à y devenir la valeur capitale, la seule
qu’on pouvait citer sans se mentir devant qui nous demandait abruptement quelles étaient nos valeurs,
et qu’alors on peinait à les articuler sans verser dans la mascarade ou dans le pastiche d’autrui, à mesure
qu’on avait mieux reconnu ses prestiges, mieux discerné ses mérites, à mesure qu’on l’avait éprouvé à
travers ses fibres ou ses jeux de cartes brutalement colorés, à mesure qu’on avait pénétré dans ses
domaines pour ne plus jamais les quitter – on le pressentait, l’art était une prison sans autre porte de
sortie que l’abolition terrestre de la conscience – à mesure qu’on était entré en lui, c’était la vie, dans sa
matière cette fois directe, dans son pathos risible mais fécond, c’était la vie qui s’était – dans
l’inconscience, avec la sournoiserie et la lenteur de l’inconscience, mais pour s’accomplir alors
absolument – retirée de nous.
XII. Reverdy avait eu la volonté sourde (qui passait avant tout dans la rhétorique) d’être un Bossuet des
objets manufacturés, celui qui donnerait leurs oraisons de triomphe aux blocs de couleur qu’était
devenu l’art – aussi bien aux mots de Ponge, moléculaires, pareils à de minuscules et sournois animaux
marins. Son éloge de la poésie était le strict décalque, rhétorique et jugement, d’une oraison funèbre de
Bossuet – où l’éloge chrétien était sous-jacent, comme dans un gros soulier marqueté de clous pour la
marche. Reverdy avait eu cette conception d’architecte, cette conception quasiment militaire de l’art
poétique – lui donnant sa herse, sa fierté, ses défenses, ses remparts, ses créneaux, ses bastions. Les
artistes et les critiques avaient tout le siècle parlé de l’art comme les artistes et les religieux avaient, tout
le Grand Siècle, parlé de la religion catholique. Reverdy : « En effet, si les spectacles de la nature étaient
capables de vous procurer cette émotion-là, vous n’iriez pas dans les musées, ni au concert, ni au
théâtre, et vous ne liriez pas de livres. Vous resteriez où et comme vous êtes, dans la vie, dans la nature.
» Bossuet : « Nous devrions être assez convaincus de notre néant : mais s'il faut des coups de surprise à
nos cœurs enchantés de l'amour du monde, celui-ci est assez grand et assez terrible. » Hormis
l’emphase du vocabulaire, les différences étaient presque nulles – ton, morale, rythme, critique de
l’espèce, mépris à peine voilé, ponctuation.
XIII. Deux types majeurs de grands écrivains, d’écrivains en la langue (ceux qui y ont leur habitat, leurs
domaines) se font d’évidence : le type de ceux qui creusent, qui creusent une intuition initiale, un
terreau, qui tournent en vrille à l’intérieur d’une obsession – de quelques obsessions, tout au plus –
d’origine, le type de ceux qui s’enfoncent à l’intérieur de ce qu’ils connaissent, ont connu, croient
connaître, et soudain – sous la lumière verticale de la langue, fausse évidence – ne connaissent plus du
tout, ainsi que le moi se défait, se défait comme une poignée de sable dans la main, à mesure qu’on
creuse cette intuition fondamentale, initiale, à coups de burin, martèlement après martèlement, et la
galerie n’est jamais qu’une piste inconnue qui s’éclaire centimètre à centimètre, dans l’ignorance
fondamentale et dans un défaut de connaissance sensitive à peine remboursé par ce qu’il faudrait
nommer les grandes intuitions de la connaissance de l’origine : cette saillie originelle, cette proue
originelle, cette valeur quasiment intouchable qui est contenue dans ce qui précède à cet exercice de
creusement : l’intuition du monde, avant la brume fixe du langage et les métaphysiques sclérosées –
l’intuition morale, existentielle du monde, qui fait que les plus hautes phrases retrouvées, après un
temps, dans les steppes froides de l’adolescence, le sont avec une évidence sensitive, sensoriellement
morale, qui laisse à penser qu’elles étaient là depuis toujours, qui ne les fait advenir que comme
reconnaissance, reconnaissance de parcours, de terrain, balises morales connues depuis l’origine (« les
hommes se laissent rencontrer, mais on ne peut les déduire », « toute chose, si elle n’était pas, serait
énormément improbable », « tout ce qui nous arrive n’est au fond un événement que pour nous seul »,
et par dessus-tout certaines intuitions d’éblouissement, cueillies dans cette partie juvénile de la vie où
une phrase peut apparaître comme un horizon pour l’existence : «Or, dans ce corps démesurément
grossi, l’âme reste ce qu’elle était, trop petite maintenant pour le remplir, trop faible pour le diriger.
D’où le vide entre lui et elle. D’où les redoutables problèmes sociaux, politiques, internationaux, qui
sont autant de définitions de ce vide et qui, pour le combler, provoquent aujourd’hui tant d’efforts
désordonnés et inefficaces : il y faudrait de nouvelles réserves d’énergie potentielle, cette fois morale. »).
Ce que pouvait représenter, pour un cerveau et un corps dans leur seizième année, dans une préfecture
de cent-cinq mille habitants, sous le ciel continuellement gros et pluvieux, entre les briques d’un lycée
napoléonien, le concept d’énergies morales… Paul Gadenne me paraissait exemplaire de ce premier
type-là.
L’autre type était celui des écrivains qui se donnaient au monde, qui allaient vers lui. Le creusement, le
combustible n’était pas en eux mais hors d’eux, dans la sphère, dans la baie de taches de lumière et
d’ombre que formait la voûte du monde autour ; ils allaient, comme des insectes tactiles et munis
d’intelligence en forme de dard, dans la corne d’abondance extérieure – dans ses foisonnements, ses
bourgeonnements, son efflorescence mouchetée ou onctueuse : coupelles de pierre dépolies sous les
palmes des palmiers des sous-préfectures de la Nièvre ; cimetières de guingois entre les pins noirs, et
verrouillés par des clôtures électriques ; finesses du pouce ou de l’index saisissant la plume baveuse ;
aspérités du sol d’août, taches de myrtille sur le goudron gris perle, au retour de Chapdes-Beaufort, où
sont les stèles romaines renouvelées, réinventées, parmi les ronces élastiques, les fougères en forme de
créneaux, les trous d’ombre boisée en formes de meurtières. Ce type-là, Vladimir Nabokov m’en
paraissait exemplaire.
XIV. Tout au contraire des écrivains se plaignant (se plaignant sourdement et incessamment, presque
collectivement) de ne pas parvenir à faire s’emboutir la pensée et les mots, d’être submergés
d’impressions et connaissances vagues qui ne veulent pas rentrer placidement dans les mots comme des
œufs frais dans des boîtes à œufs cartonnées, mon épreuve était une épreuve inversée : la pensée et le
sentiment étaient pour moi si dépendants de leur formulation, orale ou écrite, qu’il était difficile d’en
retrouver la forme et la trace une fois qu’elle avait été énoncée – les mots guidaient la pensée et
guidaient même les rayures subtiles faites sur le verre souffreteux de la sensibilité. Au contraire de ceux
qui se plaignaient de la difficulté, de l’inaccessibilité du langage – trop éloigné de leurs reptations
intimes, comme séparé par une grille de leur bocal du dedans – je m’ébattais avec une trop grande
aisance en lui, une trop suspecte facilité ; il était l’élément naturel de ma sensibilité, mon milieu
quotidien – et c’était jusqu’à perdre de vue ce qui était passé en lui une fois que, comme une fleur pour
passer la nuit, le langage se refermait, refermait ses pétales. La substance antérieure au langage, que les
autres savaient si bien posséder (c’était, eux, la matérialisation de cette substance moelleuse et
indéfinissable dans le langage qui leur faisait défaut), je ne la retrouvais plus. Ma dépendance aux mots
était une dépendance de drogué, la dépendance de l’opiomane ou du cocaïnomane malheureux, qui
connaît sa dépendance mais aime à l’éprouver avec une espèce de gratuité répétitive ou de répétition
gratuite, et l’éprouve avec une volupté incomparable dans le moment de la piqûre – qui, surtout, ne sait
pas vivre ni retrouver la texture propre de sa pensée hors du corps-à-corps délicieux avec la substance
aimée, drogue fétiche ou signes romains arbitraires qui avaient le pouvoir de formuler le monde.
XV. Il se souvenait de combien il avait trouvé les écrivains, les autres écrivains et leurs phrases bêtes,
rustiques, rudimentaires, dans une enfance déjà éloignée – une enfance dont l’épaisseur, la croûte de
génie ne revenait que pour dégager une curieuse et systématique effusion de malaise, comme la fumée
d’un champignon vénéneux écrasé par un pied inclément. Une enfance où l’on parcourait des routes –
Varzy, Châteauneuf-Val-de-Bargis, le virage non voulu par Arcourse, dans les boniments bruns, ocre
presque, d’un paysage rendu mat par le soir, et bosselé – sur un rapide vélo, et où, le soir, dans les
magazines, tandis qu’était célébrée la fête nationale, on voyait bien, comme l’endroit et l’envers d’un
problème ou du ventre d’un insecte retourné, l’endroit et l’envers du système capitaliste, auquel on se
rêvait intégré, sur-intégré, du mieux qu’on pouvait (et combien apparaissait ridicule, pathétique, la
vieille Andine qui jugeait qu’on décervelait les gens avec des mots comme Powerpoint – combien de
discours était flétri, infantile, usé, et un diaporama Powerpoint un grand accomplissement de la
conscience technique de l’espèce), et duquel on voulait fuir le plus vite et le plus loin possible, dont on
voulait l’exil et le jugement extirpé. Et, se mêlant à ces deux désirs contradictoires, réalisant une tension
intérieure exceptionnelle, le désir qui se collait à l’un ou à l’autre – le désir (sexuel) qui était de
participer à ce monde, ou bien d’accomplir son extériorité. Aux collines ocres, brunes d’Arcourse, se
superposaient les plaines espagnoles, les mesetas arides et inconnues (« me voy al campo », disait le
visage hâlé et pourtant pâle du jeune Madrilène des cubes de brique, avec le poids d’une indifférence
historique, d’un dédain, d’un écrasement, d’un échec sur lui…), l’éternelle ignorance dans la
rétractation, dans la fuite – une vie ailleurs. A ces collines, aux sanctuaires gallo-romains abandonnés, à
l’épaisse mélancolie et politique d’un été étouffant, traversé de courants réactionnaires diffus qui eux-
même n’inspiraient plus de désir (car qu’aurait voulu dire, en 2007, hic et nunc, à Châteauneuf-Val de
Bargis, liquider l’héritage de Mai 68 ?), à cet encroûtement qui ici, dans cette Nièvre forestière aux
vallons semés d’inutiles villages de route nationale (et les affiches verdâtres collées aux poteaux
électriques en bois pour l’élection de la miss locale du 14 juillet !…), enfoncées dans leur vallée comme
pour y rester toujours, par un poing, pour y mourir, à cet encroûtement las se superposaient les rêves
adolescents de fuite par les mesetas, d’échappatoires où cependant le désir – qui était sans doute,
finalement, ce que l’on voyait – serait encore à portée de mains, dans la terre travaillée, sous la forme
d’un visage, sous le ciel castillan en forme de plaques tournantes aux couleurs d’émail… Une enfance de
surdon, d’univers intérieurs grands comme des civilisations englouties, et jamais retrouvées – une
enfance d’idéal inaccompli, où le père sortait par la porte vitrée de la cuisine pour lire, dans cette même
mélancolie historique, cette même Réaction en filigranes qui ne s’annonçait pas encore, dans ce même
espoir de résurrection avortée, dans cette même anomie du changement impossible, pour lire sur un
transatlantique de toile blanche un volumineux journal en style de gauche dans le jardin suffoqué lui
aussi par l’odeur du chèvrefeuille, entre les murs gris aux pierres apparentes troués de carrières
minuscules, dans la ville provinciale silencieuse. Et il avait le sourire aux lèvres, et le mouvement du
monde lui paraissait encore être avec lui... Je savais, moi, intimement, en mon for intérieur, qu’il
s’éloignait de lui, et c’est pourquoi, inconsciemment, je ne savais possibles que l’intégration ou la fuite
(le même théorème, un an plus tard, juste avant la catastrophe, dans un superbe restaurant parisien
près de la gare de Lyon, devant de fumants civets aux champignons, entre les rideaux prune, dans
l’exaltation impossible à formuler complètement, sans passer par l’hystérie ou l’opacité, et la gêne de
mon père devant ma visible inadaptation sociale, qui n’était jamais qu’un désir plus fort…). Et
cependant, parmi cette charpie à peine dicible, parmi ces ruines fatales et cet enterrement ironique et
sans haine d’une civilisation, oui, d’une civilisation dans le cœur de mes quinze ans il y avait encore,
présents, l’espoir de l’avenir et la certitude d’un horizon singuliers, personnels, envahissants, mais qui
charriait aussi le mouvement des hommes avec moi – la certitude que la vie serait bonne et d’une
texture inconnue, inattendue, qu’elle était un espace vaste comme ce que j’imaginais être encore un
concours républicain, la réversibilité des causes, la complexité des complexions humaines, le
volontarisme politique, la métaphysique de Pascal, le Massif de Saint-Thierry ou la forêt de Mervent-
Vouvant, les cent mille projections infimes du désir dans sa naissance, son inconscience, son ignorance
de lui-même et ses balbutiements fabuleux, la forme des manifestations sur la largeur du boulevard de
Picpus. Et c’était cet espoir, cet horizon qui suffisaient à emplir tout l’espace de la vie, à ne rien céder au
désespoir des autres.
(Cf Nabokov, les versos des poches en Folio, « et les grelots du Joker ! », aussi bien Nabokov début de
Lolita, et tout ce qui relevait de la finesse esthétique, de l’understatement esthétique, du larbaldisme, de
la puérilité jouée, du détail, du vingtièmisme à détails, de la finesse vingtiémiste, de la gourmandise
littéraire « par le côté », de tout ce qui n’avait pas un contenu moral, esthétique, intellectuel direct et
tenable (comme Ponge) – tant d’autres) (Cf papa Chèvrefeuille, cf. Fleuve de feu Mauriac, cf. autel de la
voiture en revenant d’Espagne, cf. mauvaise image cliché sur le banc près du lac le deuxième jour de la
Nièvre – ma prodigieuse sensibilité négative aux clichés – ce qu’était alors la littérature : texte sur
Dijon, jamais de clichés, l’enjeu moral, la construction – Nabokov et ses finesses jeux puérils, mineurs,
féminins, petits sauts de cabris littéraires.) Cioran à 16 ans – phrase sur le soleil, etc. Phrase sur la
mode. Obsession physique, mode, etc. (Tours matinée) « Les vrais pessimistes… »
XVII. Le sentiment d’une supériorité passée et perdue, accrochée tacitement à des phrases prononcées,
à des ébauches de phrases qui revenaient percer la mémoire sans en trouver la clef, comme dans un jeu
de supplice chinois aléatoire – le sentiment d’une supériorité évidente, qui pouvait apparaître sous
l’allure physique d’une chaîne de montagnes se découpant au loin d’un paysage, bleuâtre et tentaculaire,
enveloppante – le sentiment de cette supériorité native, possédée, existentielle, accaparée tout au long
de la vie puis brutalement dissoute dans l’incompréhension et les gélules rondes semblables à des
gélules pour animaux, ce sentiment-là était un sentiment qui tapissait le fond de mon existence. C’était
un sentiment panoramique, permanent, proverbial, dont l’écorchure et l’écriture me marquaient dès le
réveil et se rappelait en toutes les occasions possibles de la journée. Toutes les occasions – mémoire,
développement argumentatif, mémoire immédiate trouée comme un sac de billes d’enfant persécuté par
ses camarades, brio innocent, vitesse d’enchaînement des idées, phrases frappantes et battantes comme
des portes laissées ouvertes dans le grand vent – toutes les occasions d’effort intellectuel étaient bonnes
pour comparer la maigre stature du présent – cette ombre de stuc blanc qui portait à peine sur le terrain
– et l’ancienne stature qui avait été abandonnée. Le sentiment d’une supériorité passée était le tapis de
fakir sur lequel l’ombre devait passer ses journées, pendant que le cerveau était à l’écurie, et enfermé
dans des discours de répétition, des répétitions involontaires, circuits à bille d’un esprit qui n’avait plus
d’air, qui ne respirait plus bien hors des itérations fabuleuses, certes, mais malingres. Une atmosphère
de lait chaud, de lait bouilli marquait ces journées, un air de lait suave et russe qui n’avait pas de
propriété sur Clermont, qui veillait sur la ville avec ses voiles très pâles, comme faits de tulle blanche,
sans la pénétrer, en l’effleurant. L’épisode du grec notamment, l’épisode oublié, refoulé, l’épisode si
ancien du grec me revenait,dans sa gangue presque abstraite de souvenir joyeux, de souvenir
incomparable de souveraineté, presque de victoire. Il surpassait les voluptés synesthétiques plus
communes qui l’entouraient si bien, les quais vers l’Ouest aux éclats noirs ou dorés au mois de mai, les
tas de sable aux pentes symétriques où le doigt s’enfonçait, le long des rives aussi, ces vestales de rives ;
les souvenirs synesthétiques brutaux, qui surgissent dans la mémoire avec brutalité et aussitôt obligent
les sens à reprendre leur usure, leur emprise : le toucher, surtout, le toucher des meubles ou des draps
proches, ou des anfractuosités de la peau, compensant la faille et les couleurs mordantes surgies contre
la volonté.
XVIII. La réflexion sur Yourcenar : de l’impersonnalité du style, qui vient peu à peu / l’impersonnalité
comme qualité, comme vertu / aspiration à l’universalité par la banalité du style et la banalité du
propos, cf. ouverture des Archives du Nord / écrivain païen, dire ce qui est et non pas être original,
« Quod est » de Cicéron, citation de Montherlant. Écrivain païen surgi dans les Flandres du début du
vingtième siècle. Montherlant est un catholique, Gide protestant ; faux païens. Elle vraie païenne. Tous
les écrivains antiques sont banals, ne cherchent pas à dire des choses originales mais à décrire le monde
comme il est, de Théocrite à Sénèque, de Pindare à Tacite. Amour de l’ordre aussi, désamour du
désordre moderne (déjà Euripide), phrase qui ordonne, qui classifie. Style en apparence sec, froid,
glacé, amidonné ; aussi banal, commun, classicisme pastiché (point virgules, périodes, imparfaits du
subjonctif, relatives incessantes, forme latine recopiée) ; aussi enflé. Sécheresse, un de ses adjectifs
préférés, « secs récits de voyage », etc. Feu, sécheresse, crépitement. Mais aussi soufre. Entre l’ordre
romain et des aspirations pythiques, mais de toute façon païen. La pythie elle aussi s’exprimait par
clichés. Finit par atteindre à l’universalité, à la banalité, à l’impersonnalité dans ses Mémoires.
Abstraction du moi quêtée, moi fondu dans une expérience commune, plus petit dénominateur
commun dans une langue faussement classique et sans personnalité. Donner le sentiment d’une
permanence des idées, des sentiments (banals eux aussi) et des formes stylistiques au-delà des « moi »
qui changent et viennent.

XIX. C’est comme les écrivains qu’on finit par ne plus aimer que pour leurs défauts, leurs mauvais
agencements, leurs visibles faiblesses. Tel, dont les rythmes ne rentraient pas ni dans le siècle et son
mouvement cruel ni dans le moule des phrases, canonisées dans un enduit latin, avait écrit un traité
historique où ces phrases, ces périodes païennes lourdes comme des arbres chargés de fruits d’été,
prenaient corps et vie – ce récit-là ne me séduisait pas. Ce qu’il me fallait lire, ce qui me semblait la
vérité littéraire de tel, ce n’était pas cet accomplissement des phrases, ces épousailles, cette conjugaison
de la phrase et du sens comme ceux du muscle et de la chair ; non, c’était les récits du début, aux titres
pompeux et crayeux comme des ciels de Vlaminck, chargés comme des tables de Bruegel, ces récits où la
phrase latine était sans cesse en porte-à-faux, bancale devant le récit moderne, d’une pompe qui
n’accrochait jamais sur le contenu des actes simples. C’était cela que j’appelais littérature : non la fusion
mais l’inadéquation, l’innapropriation ; la singularité qui apparaissait dans les grincements, dans les
brisements, dans les points-virgules écaillés, non pas dans l’application heureuse, le succès.
XX. Ce que je ne sais plus qui appelait « les droits imprescriptibles du génie »...
XXI. L’église était vaporeuse et pleine d’encens frais, avec des silhouettes romanes, remuantes et noires
qui se découpaient comme des cartonnages sur la lumière grise et sobre d’avril. Il régnait en moi ce
demi-sommeil intime, cette inconscience titubante, cette fébrilité et cette ébriété floues mais gaies que
causent la très grande proximité d’un drame, sa traversée, quand ce drame arrive à quelqu’un qui ne
vous est que lointainement proche, dont la disparition ne pèsera en vous que par associations d’idées.
La proximité de la mort, aussi, montait à la tête comme la note finale – plus dure, plus musquée – d’un
alcool forain. Sur les vitraux aux dessins plats, les vitraux de campagne, une pluie d’avril commençait à
ruisseler, et l’air s’assombrissait, tournait du gris à la cendre. Les silhouettes anciennes, grappées dans
la petite nef, semblaient s’allonger, s’affiner, prendre de hautes allures de gisants, d’une dignité un peu
accablante.
XXII. Scène à Saint-Joseph où il comprend que cette architecture n’a aucun sens, qu’il faut laisser la
ville à sa misère, à sa claustration (cf. Salazar, vertus, « vertuisme domestiqué » / faire un parallèle
entre Salazar et le socialo-communisme clermontois, etc.)

XXIII. (Ses rapports avec les protestants étaient espacés et périphériques, mais ils avaient été réels, et
peut-être le restaient-il. D’abord, la première image qu’il pouvait rattacher et qui découlait – à sa façon
– d’un contact, je dirais presque un contact de peau avec la religion réformée, c’était celle de cette
prairie carrée qui lui paraissait immense, disproportionnée, et surtout éblouissante de soleil, encadrée
par des pins noirs et de hauts arbres solognots aux branches aérées et spacieuses. Ils avaient, en
compagnie de cette famille huguenote dont rien ne pouvait lui revenir d’autre (aucun visage, aucun
geste), passé un après-midi en bordure de cette prairie (dont il ne pouvait pas davantage se rappeler
l’emplacement, qu’il aurait pu chercher des heures sans parvenir à mettre la main dessus). Ce dont il ne
pouvait se souvenir, c’était de la nature de cette forme blanche qui se trouvait à l’angle opposé de la
prairie – côté Nord-Ouest, si vous voulez, si on considérait que l’emplacement du pique-nique était plus
ou moins vers l’Est. A mesure que les années étaient passées sur cette image comme des mains sur une
vitre, la nature du bâtiment s’était précisée : il s’agissait d’un temple (puisque ces accompagnateurs
étaient des protestants). Mais que pouvait-on en savoir ? Un temple blanc et rectangulaire, sans
décoration, pareil à un grand ranch. (Un doute identique viendrait, à peu près à la même époque, sur la
question de s’il y avait ou non une église dans le village de Montrodeix., ou si elle n’avait été qu’un rêve
entraperçu derrière l’écran violent d’une pluie torrentielle, un jour du début de juillet (ou bien de la fin
avril ?…).)

XXIV. « - Il faudrait avoir la mémoire immédiate des noms. J’y suis presque, pas tout à fait. Il m’en
manque toujours.
- La seule façon de tout retenir, de ne rien laisser perdre, c’est de ne pas avoir l’idée du moment traversé
– la seule façon de tout conserver de la vie, la seule méthode plutôt (parce que c’est une méthode, si on
s’y applique, si on le veut bien), c’est l’inconscience.
- Il faudrait s’entraîner à ne pas avoir la conscience du moment qu’on vit. Avoir la faculté instantanée,
immanente d’oubli – sauf le souvenir de la peau, peut-être, le contact physique, les aventures de
l’épiderme et leurs malheurs, qui sont d’excellents vecteurs nominatifs : les villes et villages et rues où
l’on a eu la plus grande conscience malheureuse de son corps, ce sont celles qui restent en mémoire à
jamais : on sait leurs noms comme celui de sa mère, comme ces décalques mémoriels qu’on possédait
jusqu’à l’adolescence, quand le monde était un palimpseste lisible qui avait détrempé en soi, et la
mémoire une corne d’abondance infinie, infinie. »

XXV. Quand c’était le bon temps : le bon temps sans comédie, sans social (par exemple le social de : les
trains de deuxième zone de la S.N.C.F., qu’on pouvait considérer dans leur memoranda inouï, vécu une
seule fois, de chaleur vaporeuse de relique au mois d’août, parmi les cris d’oiseaux, la jeunesse des corps
et la canicule extasiée sur les briques roses de Villefranche-de-Rouergue – qu’on pouvait considérer
dans leur extrême sensualité, dans leur sexualité propre, et qui deviennent peu à peu, avec
l’introduction de cette conscience intellectuelle involontaire acquise à force de lectures et de
remâchements, de remâchements de lectures qui finit par scinder la vie en deux, par rendre l’état pur de
la conscience impossible à acquérir, qui étaient des objets d’extase et qui deviennent peu à peu des
objets de célébration politique, des services publics qui disparaissent, les vestiges d’une France
révolue, eux qui ne furent un jour, un jour d’août que personne ne fera l’effort de transmettre, qui finira
par mourir, ni politiques, ni services publics, ni France, ni rien, mais voyage parmi les garçons du Feu
dans les brumes de chaleur d’un été coincé entre l’Histoire et sa perte – voyage épidermique, dans les
cris des oiseaux et le rêve repris sans fin de soi-même et de l’horizon suspendu que peut être la seizième
année pour les personnes supérieures), le temps sans comédie sociale et sans ironie, sans scientisme ou
spiritualisme – le bon temps de l’hypermnésie et du malheur d’exister. Quand on montait quatre à
quatre les derniers mètres du sommet – à Bagnères, dans les gros paquets de brume blanche pareils à
de la lessive, comme on serait monté au ciel – dans l’inconscience.

XXVI.

Les trains de la seizième année

A W.H. Auden

Un garçon de vingt-et-un ans


Qui, dans les toilettes du train de ligne secondaire
Se masturbe sur son propre reflet
Dans la glace secrète et polaire à la W.H. Auden
Ayant laissé sur la tablette de son fauteuil
Une plaquette de chocolat au lait bien entamée.
C’est la scène même de la dé-symbolisation ;
Le nom qui s’effondre dans les apôtres, dans les lianes mentales aux noms d’apôtre du cerveau
Avant de s’effondrer mêmement,
Avec un cliquetis clinique d’allitération
Sur le champ doré, du soir, à la longue vue dorée par l’orgueil –
Devant le front s’égouttant de la gare.

Il a, ce garçon, une narration précise en lui ;


Pas de faits, non : il les domine –
Pas la chevrotine amenuisée des faits –
Il a ce galbe métaphysique pur
Qui s’échange comme monnaie au magnifique son d’accouplement
Entre les ombres rappelées au jeu
Des Dieux de l’entre-deux, de l’époque intermédiaire du demi-souffle ;
Il a, coagulés en lui, les vieux récits propriétaires, paternalistes
Qui avancent sans faire un geste dans l’entrée
Et éclatent chaudement comme des bulles dans l’espace du désespoir.

Le récit commencerait au déraillement du train


(Il a joui sur son reflet – la honte se tient silencieuse – son sperme décore le bas du miroir)
Ou à l’arrêt dans une des gares aux noms de bottes de foin
Qui ralentissent la course du train avant l’abord de la vallée des cathédrales –
Il se sait être au bord de tout,
A l’endroit où le monde se crispe à la falaise,
Où le reflet meurt d’être sollicité.

Il y a deux façons d’annuler les miroirs,


La réflexion du songe dans la vitre […]

*
Le malheur contemporain

Oh ! il est sorti du langage –


Il l’a voulu, même, ce garçon
Ayant abattu ses pauvres cartes ensorcelées
Où la décadence est placardée
Comme une figure au burin sur la frise –
Oh, il a quitté les quadrillés du langage –
Il déraisonne, c’est vrai,
Il est lassé ; il pèche dans le vide à spirales du silence.

Il a connu les institutions [...]

XXVII. « Quand j'avais quinze ans – et que je me promenais, le soir, parfois seul, parfois suivant une
ombre qui était celle de mon père, dans une ville du Nord de l'Espagne, et que j'étais encore dans ce
grand chant indolore et pur qui précède la connaissance de la vérité, mais qui a sur elle des aperçus sans
pareil, des aperçus de rapace incommodant, dans l'adolescence du monde – quand j'avais quinze ans et
que je marchais, dans la ville noire et suante d'eau noire et souterraine, pleine d'une sueur noire et
d'odeurs de pétrole, de pêche, d'idiomes pourris et ragaillardis par la fierté sans consistance, pleine de
fantoches hirsutes et de démangeaisons – quand j'avais quinze ans dans la ville pleine de Désir, de
désirs, de mon désir enfin, dans la ville des hôtels tapissés de goudron blanc et donnant sur des rues
d'un mètre trente de large, où passaient des éclats de voix plus tumultueux et plus vifs que des jets d'eau
dans la plaine marbrée d'Aranjuez – quand j'avais quinze ans, oui, quinze ans et six mois, que je peinais
à prendre forme (physique) et que je n'étais que cet œil plein de miroirs et de mérites, de parchemins
grecs et de vertiges de viaducs du Centre de la France, d'irrédentisme qui avait la forme d'une dent
serrée – quand j'avais quinze ans, je trouvais le darwinisme social (je ne devais pas connaître
l'expression) éminemment désirable ; j'aurais pu même écrire un livre, que sais-je, un bulletin, une
petite pièce de moraliste, pour le défendre et l'illustrer devant les autres. Je le trouvais désirable en soi,
je le trouvais désirable pour ce qu'il faisait tenir de ce que je voyais tenir ou ne pas tenir, autour de moi ;
je le trouvais désirable absolument, comme l'Objet crépusculaire possédé au moment de la Chute :
l'hypothèse de la rémission des hommes, par l'envahissement collectif, dans un mélange de tout, une
bouillie universelle et sans bords, l'hypothèse de la rémission par la libération inconditionnelle des
instincts : oui, je croyais cela possible – et surtout, j'avais introduit un désir là-dedans, un désir qui
dépassait le désir de la littérature car il avait d'avance sur lui le privilège de la réalisation. »

XXVIII. « La maniaquerie et l’atomisme lucrécien inconscient, entés sur l’essence qui était la
capitulation sociale et le sentiment d’infériorité devant la beauté – tout cela cristallisait avec une
violence aigre dans l’air d’octobre de la France médiane, plein de tendre froideur, de lumières
intérieures à la terre, de lourdes ombres qui mangeaient l’espace. J’ai seize ans, l’air est une
constellation de courants crépusculaires ou d’un bleu étincelant comme une cuirasse, l’atomisme je n’en
connais encore rien et pourtant je le pressens : car je sais alors tout pressentir, notamment qu’on a le
physique de son destin, notamment la parenté entre l’acte et l’ordure, notamment la toute-puissance du
Temps. »
XXIX. « C'est à dire que les choses sont simples. Soit je continuais à vivre avec ce niveau exceptionnel
d'intensité, d'imagination, de sensitivité, de profondeur – et je pouvais continuer à écrire comme
j'écrivais alors, avec les mêmes pointes inouies percées dans le réel, une mélancolie charriant d'aussi
vastes espaces, d'aussi vastes emblèmes, une langue aussi nue et inconnue des autres – et dans cette
jeunesse incroyable des formes. Mais je ne pouvais pas continuer à vivre ainsi ; cette intensité, cette
force d'existence, cette terreur continue de la surexistence, je ne pouvais pas les assumer trop longtemps
: si je n'avais pas été interné, j'aurais fini par en mourir, ou par en tuer. Ou alors je revenais à la
normale, je redevenais un être humain sensible mais normalement sensible, intelligent mais
normalement intelligent, intellectuel mais normalement intellectuel, avec une jolie forme de phrase aux
ondulations connues et une satire que n'importe qui aurait pu écrire – et de tendres, oh si tendres
souvenirs. Évidemment, plus rien de génial, de neuf, d’inouï – plus jamais cette langue que personne,
nulle part, n'avait vu écrite. Ces rythmes divins, d'hypnose. Cette mélancolie d'arrière-monde,
phénoménale. C'était donc ou l'écriture ou moi. Ce fut moi. »
XXX. A l’époque, constatant ma morosité et l’amertume qui parfois m’encerclait – l’amertume de fer –
mon bureaucrate m’avait abonné aux soirées théâtrales de la Comédie Nationale de Clermont-Ferrand,
qui était en ces temps tombée entre les mains des communistes, comme à peu près l’entièreté des
commissions culturelles de la municipalité, des services artistiques de tous ordres. Ils avaient eu le
mérite, l’obligeant mérite, de n’en avoir pas fait un instrument de propagande en faveur de leur idéal
politique, bien au contraire ; ils étaient habités par ce désir probe, rare, profond, de participer à
l’élévation du niveau moral moyen de leurs concitoyens, de leurs « pays » auraient dit ceux qui venaient
grossir les rangs depuis les replis neigeux des Combrailles – de réaliser cette édification morale par
laquelle on accéderait, enfin, collectivement, à la raison dans l’Histoire, à la raison édifiée dans
l’Histoire, là, sous les dentelles fangeuses des puys, une ombre de lune torve portée sur eux comme un
projecteur braqué. Mais ils ne la cherchaient pas sur la base d’une idéologie maçonnée dans les corps
rigoureux, déjà jeunes, de leurs compatriotes clermontois ; ils la cherchaient dans une liberté
d’appréciation, dans une forme de justice rendue à l’Histoire et devant elle, sans exemple et sans
équivalent dans la pensée. Leur spectacle était celui des idées prenant forme comme des tableaux
impitoyables, crus ou marqués au fer, et c’était un spectacle en lequel chacun pouvait reconnaître une
eschatologie politique prenant cours devant lui – les formes corporelles, assidues, les formes
recommencées de la raison historique, de la déraison historique, l’appartenance ou non d’un corps au
mouvement historique se déroulant devant lui, l’inappartenance aussi bien, la capacité d’une voix à
s’enrouler dans l’imposture d’un temps, à épouser son contour moral irremplaçable, celui connu dans
l’enfance, la sienne ou celle du monde – celui, moral, connu dans le baptême, qui restera à jamais la
butée imaginaire sur laquelle toutes les propédeutiques sociales, tous les mensonges historiques, toutes
les aigres démagogies souterraines, viendront mourir comme des absurdités. Ils cherchaient
l’éclaircissement de l’esprit ; la volonté de l’esprit ; la liberté réalisée. La liberté, c’était, pour eux, la
scène historiale recomposée à dessin, dans le burin sévère du langage français : aussi bien les scènes
pouvaient être réactionnaires, la liberté était dans l’idée. Sous une lumière blanche qui ruisselait en
cascades d’un plafond à caissons inversés d’un brutalisme exquis, la guerre était menée à des ombres :
celle de la téléologie facile, qui guide mal la proue du monde. Ainsi nous allions par les rues, mon
bureaucrate et moi, dans la nuit aux doigts glacés vers cette épiphanie étrange de la représentation
théâtrale, des corps blancs se levant, se déjouant d’eux-mêmes, sous les lumières lourdes et profondes
de la salle aux colossales colonnades de stuc gris pareilles à des fleurs de sucre nées dans le béton
primesautier – autre chef-d’œuvre communiste, érigé dans les règles de l’art.
XXXI. Par exemple, un soir, une représentation tirée du nébuleux et définitif roman Entre les actes de
Virginia Woolf, son dernier avant le suicide – cette taie britannique soigneusement brodée sur laquelle,
peu à peu, comme un dénominateur hideux et trop commun, le visage de Macbeth apparaîtrait en
palimpseste. Clermont-Ferrand n’est pas exactement ce qu’on pourrait appeler une ville woolfienne, à
l’évidence : pas d’ombres oxoniennes, pas de brume, pas de lithium, pas d’évanescence, pas d’esthétique
mondaine, pas de noirceur de trait au fusain, pas de chambres capitonnées, pas de croisières, pas de
crépuscules bruns sur des champs de blé oisifs, pas de concorde aqueuse entre l’être intérieur et l’idée
du monde autour – seulement, rébarbative, cette grumeleuse matière – inerte et argileuse – qui colle au
regard vaquant ici, qui tient aux mains, qui est pénétrante comme une eau elle aussi, et qu’on pourrait
appeler sans effort l’inversion exacte des règles millénaires de la beauté (la beauté socratique, la beauté
grecque, l’idée de la beauté). Clermont-Ferrand, dans son esthétique, est a-politique et a-historique : sa
métaphysique a des piliers plus hauts ; Woolf est l’alacrité anglaise qui fait baigner le dernier état de la
mélancolie victorienne dans les obus prochains.
XXXII. Nous allâmes assister à un aigre concert de musique dodécaphonique, où les instruments
s’emboutissaient les uns dans les autres, où – dans le carambolage étroit, à liséré or, des sons – une
valse charcutière, une valse bonhomme venue d’un temps lointain, émergeait comme une baie, comme
un fruit, comme une mer intérieure.

XXXIII. Une mélodie à la Paul Gadenne (l’immortel auteur de La Plage de Scheveningen) emplit le
petit opéra provincial, festonné, pavoisé des planchers aux balcons : avec des cors très prononcés, très
longs, très mats, et ses petites mains d’iguane trottant sur le clavier du piano, Alicia de Larrocha faisait
résonner les clairs-obscurs de Racine à l’intérieur des déchirements de Dostoïevski. Mais plus le chant
montait, plus la tonalité se structurait, plus elle se faisait haute et ferme, plus l’horrible Dostoïevski, son
côté anecdotique, son côté boulevardier, son théâtre cartonné à la Copeau-Drullin, s’éloignait, se
fracturait comme un miroir brisé ; on sortait définitivement de l’anecdote pour entrer dans une nuit
soutenue, aux carillons sonores d’étoiles. Par la musique, par le rythme musical, un problème pareil à
ceux de Gadenne (c’est-à-dire à ceux de Kierkegaard) était traité selon la variation idéale – variation
qui dessinait l’orée du monde, l’orée aurorale du jour dans la nuit corrompue et stagnante de l’opéra. Ce
Kierkegaard racinisé, ce Dostoïevski sans anecdote, ce manuel de philosophie réduit à quelques
dialogues tenus par d’éblouissantes créatures de chair : cela sortait de ces mains minuscules et
grassouillettes qui, semblant faire des gammes, accompagner l’orchestre et les cors par d’espiègles
arpèges, inventaient sans le vouloir de nouvelles figures mozartiennes insues (car l’espièglerie était
grande chez Larrocha, clef de voûte de cette gravité orgueilleuse, si construite, sublimée).
XXXIV. Quelques autres scènes s'immiscèrent, qui marquaient une infiltration d'autre chose, de quoi ?
une nouveauté d'actes, de pensée, un nouveau type humain au purgatoire. Elles m'avaient engagé vers
les femmes, vers l'éblouissement sauf des femmes – vers une vision renouvelée des femmes, du pluriel
des femmes gravissant les escaliers marron, années 30, des musées décoratifs, chaque pas plus noué
que le précédent, l'auréole cernant le pas, le pas affranchi, approbateur.

XXXV. (Oui, c'était un ingénieur lui aussi, un ingénieur en électricité mécanique, en je ne sais plus quoi
– ingénieur au Vatican, peut-être, dans ses premiers temps – mais confit encor dans les dédales
d'ingénierie. C'était un ingénieur, comme lui aussi ; qui avait été, avant de dire le monde par la parole,
ingénieur agronome. Un polytechnicien des phrases. Les ingénieurs avaient d'évidence une meilleure
conscience poétique que les autres. Car l'ordonnancement des mots, dans la page de littérature, n'est
pas plus gratuit, pas moins précis, pas moins minutieux que la recherche esquintée et fébrile, aux doigts
mouillés, de l'ingénieur. Il s'agit de la même rigoureuse machinerie à l’œuvre, du même maelstrom au
compas, dans le sable incertain. Chaque mot doit avoir une nécessité égale à la nécessité qui fait
fonctionner le pylône électrique – sans quoi tout s'écroulerait sans attendre.
Et sur cette grêle fêlure intérieure, dans le noir, invisiblement, dans l'humidité assassine du mutisme,
avait poussé, comme un nuage, toute une végétation colorée de champignons verbaux, des amanites et
des chevaliers bagués, des taies de mousserons et des bolets dodus – une marmelade, un chocolat, une
crème vanillée, dix couches enfin d'un pudding somptueux de phrases, de ces gâteaux qu'on présentait,
sous le soleil de cinq heures, dans la véranda, à la fin du siècle 19 dans l'Italie briançonne.
Le fascisme était alors grisâtre, gris perle, plus rien des effluves virilistes de sa jeunesse, jaunes et noires
comme le ventre d'un insecte, comme le moteur à l'air d'une voiture, gisant à la limite de la mer. Gris
perle sur lequel encor plastronnaient quelques blasons ; faisceaux ; fanions ; calicots ; étendards
(comme celui de Brest en sa marine, levé par Y.M. Vérove dans les jours monacaux d'août, comme celui
troué de Cerdan) ; armoiries fantoches ; héraldiques factices ; gris perle et strangulateur (aucun bon
livre ne fut écrit sur cette période). Gadda écrivit pendant cette année son premier grand livre : Le
château d’Udine. (A une autre époque, il aurait péri sur le bûcher ; on l’a limogé autrement, en le vouant
au silence de sa Briance de carton-pâte. Éréthisme nerveux, hérétique de vocabulaire.)

XXXVI.

Les terrains sectionnaux (Beaune-le-Chaud)


(confer « Les terrains du Bédat » in L'origine)

Au comptoir du café de l’angle, avenue de l’Union Soviétique – dénommée ainsi en hommage aux
libérateurs, et la municipalité entendait bien que jamais, même maintenant qu’elle était tombée, on ne
touchât à ce nom (la chose se mijotait déjà pourtant dans certaines officines des plus réactionnaires de
la ville) – entre le tapis de table d’un vert huileux (assez malrucien, il faut dire) et les traces rondes de
poussière que faisaient les bocks dessus, je retrouvai les habituels propos des sectateurs du séparatisme
auvergnat qui devisaient lentement, avec un rabâchage replet et traînard, comme on marche en
revenant d’une défaite sur un chemin poudreux, de ce qui s’était produit hors de leurs frontières et de
l’état d’entretien de celles-ci. C’était, dans le café, une arrière-saison résolue du discours. Le résultat
n’était jamais bon ; la déception marquait les paroles. Un militaire de vingt-cinq ans, chandelle lourde
aux épaules en forme de gibet, parlait avec une grande lenteur, parlait comme dans une gélatine, une
confiture flétrie de langue, lourde et sans goût, de ce qui s’était produit aux frontières de l’Empire local
– de ce qui n’était plus tenable, de ce qui n’était plus contrôlé. Au col de Saint-Thomas passaient à
présent, sous les fûts bleus des pins alignés, entre les brouillards du Forez et ceux des Bois Noirs,
passaient, pareils aux longues files d’homme qu’on observe dans les premiers récits de la Bible, des
brigands sans patrie ; des hommes sans patrie ; des inconnus ; des métèques ; des infidèles enfin – et ils
passaient, passaient, depuis derrière l’autre frontière, la nationale, et parvenaient de Suisse et de je ne
sais quelle geôle, quel parlement d’Europe pour gonfler l’Auvergne d’un pus non désirable : et le visage
du lieu en était changé. (Le cylindre de la tour jaunâtre de l’avenue Michelin, dans son brouillard de
Potemkine, changeait lui aussi le visage du lieu, avec ses sodomites alignés qui venaient se faire rincer le
derrière, et qui évidemment n’existaient dans l’ancien Clermont, le « Clermont-Michelin » comme
aurait dit son père – ingénieur Michelin de seconde catégorie, entre le contremaître et l’enfant de
chœur, donc quasiment militaire – que sous forme d’inscriptions démoniaques sur les frises d’un
crématorium funèbre ; et cela, le militaire aux épaules de potence le savait, et il n’en était pas heureux –
et l’un et l’autre lui paraissaient une déformation identique, fantasque et non désirée, qui corrompait
profondément, dans ses fibres même, dans sa pulpe terreuse et fruitée, l’imaginaire social de son Puy-
de-Dôme béni. Des montées de sang au cerveau, des montées de sang qui formaient les poutrelles, les
mortaises et le ciment idéal de son enfance catholique, de son enfance passée entre les palissades
marron d’une cité Michelin, entre la bassine de cuivre encor et la possibilité, un jour lointain mais
claironné, auréolé comme une clairière, d’accéder à la propriété, des montées de sang salutaire lui
faisaient vivre et voir, dans sa chair de militaire, l’immeuble des sodomites comme une balafre, une
transhumance, une dépravation égale à celle des oiseaux migrateurs qui venaient en file, depuis le
Saint-Thomas sous les pins bleus, mais peut-être aussi bien du Cantal et du col de la Fayolle – ces
oiseaux-là ne craignaient pas l’altitude – grossir l’Auvergne d’un sang qui présageaient d’un avenir
douloureux, guerrier, conflictuel. Et lui n’aimait la guerre que comme ordre et horizon, comme
conquête calme comme l’après-midi d’un dimanche ; que comme bureau rangé avec pelures de gomme
et épluchures de crayon, et presse-papier ; que comme carte d’État-major pareille à une thèse de
géographie physique sur la Crimée, à laisser glisser lentement, dans ses reliefs bombés, sous la paume
amoureuse de sa main – mais pas comme avenir d’ethnicismes à nu comme des nerfs, de cruauté
désirable, de violence ; pas comme horizon d’abris nucléaires nébouzatois, d’interdits du meurtre levés,
de couteaux dans chaque poche d’enfant et de violence répétée, syllabe par syllabe, dans le café où il
parlait lentement ; car l’horizon, c’est la violence.)

Parfois, après des heures, des jours dans la caserne du 123ème régiment, à marcher parmi les allées
intérieures bordées de lavabos éventrés aux canalisations obscènes, bousculant de temps en temps un
compagnon, ou bien parmi les allées du dehors blanchies par le givre, gercées de pissenlits et de
chiendent, parfois il ne lui restait plus en tête que la rhétorique complexe et complaisante qui l’entourait
– cette rhétorique assujettie en miroir – que la marque en forme de cachet de cire des phrases
échangées. Les gestes avaient été oubliés, passés aux oubliettes. Les gestes géométriques, les gestes
cylindriques ou carrés qu’il avait vus, les gestes de mors et de dents en avant : effacés. Restait la marque
du rhéteur en tête ; la marque envenimée des phrases d’autrui, du sous-lieutenant, du sous-officier ; la
marque du chasseur alpin de Grenoble de passage, gars sympathique mais qui l’avait initié à des
fumigations étranges, des piqûres innommables, des potions modernes qu’il prétendait communes,
ordinaires, et même excellentes pour la santé corporelle de chefs comme eux, propres à durcir les
muscles, éclaircir l’encéphale, fortifier le sexe – mais qu’il ne pouvait pas s’interdire de trouver
anomiques, si semblables dans leurs effluves et leur pointe de plaisir rouge et intense au cylindre jaune
et sans fenêtres de l’avenue Michelin. la marque indélébile de ses propres phrases qu’on qualifiait sans
doute de : cordeau, fusain, harnais, etc. Parfois, après des heures, il ne lui restait plus que le décalque de
la pensée mentale écrite – c’était tout le récipient, le résidu des jours. Ne lui restait que cette
physionomie hivernale de rhéteur, ce langage anti-fusis – comme tout langage – ne lui restait que cette
impropriété mentale qui ravalait les gestes au rang de décorum patricien, comme aurait dit son
adjudant. Qui ravalait les gestes à rien – il pouvait caresser le petit bol bleu de faïence giennoise, poire à
poudre, rempli de faisselle qu’il avait commandé en dessert – et son discours ne portait plus sur les
métèques du Saint-Thomas mais sur la désertification du quartier de la caserne : comme si la présence
des militaires avait fait fuir toute la populace – tous les O.S. Michelin de l’état-civil, leurs taies au
crochet, leurs économies cachées, leur toit de tuiles négligé ça ou là, leur chauffage au fuel intermittent
(et toujours l’œil captif guidé par le cours du fuel, pour vérifier). Le rhéteur, oui, même tripotant sa
faisselle en petits morceaux pâteux de plâtre émietté au fond du bol, et dégoisant sa parole juvénile
comme un Cotignac gélatineux : mais le rhéteur, il faut bien le dire, la corde au cou.

Un autre homme entra, patricien lui aussi, délétère plutôt, avec un visage gigantesque, plutarquien, un
visage assez fabuleux il faut dire, avec des gravures diverses, d’immenses oreilles en forme d’éventails –
son gros corps massif pris dans un long manteau militaire lui aussi, mais d’un bleu d’Orient lunaire qui
le rendait un peu plus irréel encore. C’était le directeur des forêts sectionnales d’un canton perdu des
puys – là haut, dans les cheires peut-être, enfin dans l’un de ces plateaux hirsutes souvent couverts de
neige à cette époque, et dédiés au vent, et semés de croix de pierre comme de carrelages de couleur les
maisons des maçons. Avec, par endroits, des chapelles carrées qu’on appelait des églises – mais des
chapelles, non, des chapelles carrées ; des chapelles en forme de boîte à chaussures ou de membre
détaché d’usines de boutons – dans une belle matière de plâtre grumeleux ou de béton suprêmement
lisse, et de beaux coloris grisâtres, en deuil. Et ces chapelles, ou ces églises, à peu près cachées dans les
villages, dans les sections qui composaient les villages, dans les villages qui composaient la commune,
ou les communes, non seulement étaient toujours fermées, mais beaucoup ne connaissaient pas leur
existence – on pouvait se demander des heures, en faillite collective, s’il y avait bien un lieu pour la
prière et l’eucharistie à X., à Y., à Z., dans telle ou telle partie de la commune. Le monde, pour les
habitants de ces hameaux, de ces villages, de ces sections de commune, était fatalement en contrebas –
en contre-haut, il n’y avait que les anges et les montgolfières, deux fois par jour, qui empanachaient les
dômes. Le monde était froid et dur comme une rose des sables muséifiée.

(Il était arrivé, qu’à ce café, là, à l’angle de la véranda – au tout début de la garnison, de sa garnison – on
déjeune de steaks et de purée de pommes de terre, puis de Saint-Nectaire. C’était là qu’il était venu,
pour la première fois, en garnison – quand il était revenu à Clermont, après avoir passé tant d’années
hors de la ville, dans des collèges ou des lycées qui suivaient des nœuds ferroviaires. Et il était même
arrivé, un jour – dans cette grosse lumière estivale du début de septembre, qui fait lentement frire
Clermont – il était même arrivé qu’une religieuse d’un couvent sis dans une rue perpendiculaire – elles
avaient enlevé leurs cornettes, pas tellement avant, et son ingénieur de père le faisait régulièrement
remarquer : « Cela fait bien huit, dix, douze ans qu’on ne voit plus de cornettes dans les rues du marché
Saint-Joseph », et il le faisait toujours remarquer avec un courant d’électricité mort – toujours
attendant qui sait, God ou Godot, ou quelle facilité renouvelée de langage – il était arrivé la nonne,
venant de derrière un mur d’où à l’ordinaire elle ne sortait jamais – ces murs bruns et si hauts de la rue
de Châteaudun, qui abâtardissaient une rue déjà bâtarde, qui la recrépissaient dans son insignifiance,
entée sur des trottoirs soulevés de loin en loin comme la pâte béante d’une tourte. La nonne avait
pénétré, à côté de la véranda – la nonne essoufflée ; on la poursuivait, disait-elle, un chasseur alpin
l’avait poursuivie sur toute la longueur de la rue alors qu’elle était allée, pour une fois, chercher des
comestibles chez le marchand de comestibles – pour la première fois depuis des semaines, elle avait
quitté son conclave et son silence, et voilà ce qui était arrivé. Les mâles, enfin – évidemment, les mâles
– n’étaient plus capables de se tenir ; et d’autre part : où étaient passés les anciens Clermontois – ceux
de la marchande de comestibles – ceux du temps d’avant ? Leurs ombres même semblaient avoir
déserté le quadrillage des rues. Irradiante-celante : le corps lui-même, depuis les dernières coupelles
des bénitiers de Saint-Joseph, asséchés, ne pouvait pas tellement s’enterrer dans cette définition. Une
lumière malingre, dégoûtante, une lumière de déchets s’était emparée de la tête de la nonne, qui
n’arrivait à trouver ses mots qu’en soufflant, en crachotant, en actionnant bien mal le soufflet exténué
de sa gorge. Mais irradiante-celante, c’était aussi les doigts gelés par le bitume, lors de la chute : une
barre glacée qui encadrait le cerveau. Et le jeune militaire aux épaules de potence sentait cela, dans
l’essoufflement, dans les mots qui tombaient comme des nouilles recrachées, dans les grandes
respirations inappropriées, difficiles : les hommes, elle ne les reconnaissait plus. Tap-tap, tap-tap, à
quoi bon une révolte en prose, à quoi bon l’épine d’une révolte de la langue, à quoi bon cette révolte
nerveuse qui est à l’origine du sens – cette poésie de la révolte qui contient la révolte contre l’usage de
l’expression elle-même et la société hideuse de débauche décrite par l’adolescent luthérien, sur son
lutrin, au seuil de la vie ? (Il était parfois ainsi traversé par la figure ancienne d’objets ou d’hommes ou
de femmes aimés jadis, devenus après tout, après un déluge, des idiomes figés, de petites flaques
verbales avec une irisation toujours prête à se faire damner le soleil – bref des mots, des mots – autrui
était devenu des mots, autrui des mots – et ce mécanisme n’était pas tellement tragique ou décisif parce
qu’il lui semblait actionnable à dessein, comme il le voulait, et verbal lui aussi : la poulie et le sacrifié du
même tonneau. Disons : les mots finissaient par se dissoudre dans une cendre ou une sciure mentale
qui était la possibilité de leur propre répétition. Et les figures aimées – celle d’un poète, par exemple,
avec sa révolte qui lui avait paru surpasser celles de tous les autres, parce qu’elle n’était pas platement
révolte verbale ou révolte politique mais bien plutôt révolte contre la langue elle-même survenue dans
la langue, révolte de langue portée contre l’ordre – l’ordre entier, politique et guerrier, mais cet ordre
avec sa perversion qui se faisait passer pour ordre, l’ordre du sacrifice qui devient la routine passé vingt
ans. Et les mots des autres, si faibles, si communs, si contrariés, d’une acidité blême ou alors figés dans
la glace de l’adolescence comme des baguettes de pierre...) Le pathos était sur les tréteaux, l’ethos à
l’étable. Tap-tap, le ciel comme de la crème aigre écoulée hors d’un paquet percé. La nonne était
repartie après deux ou trois grogs, et bien entendu on ne l’avait plus revue, jamais ; chacun comprenait
qu’elle se barricadait ; qu’elle couvait sa respiration apeurée dans une cellule calfeutrée, derrière les
murs bruns protégeant le carmel des huiles assaillantes, des phrases des autres, du sexe des autres ; on
l’imaginait dans sa terreur et son dénuement. Puis, plus tard, quelques mois après, une autre religieuse
à cornette – une grande, maigre, peau sans couleur, qu’on ne connaissait pas – avait pénétré les portes
du café, avec la même viscosité d’abandon, d’abandon général : celle qui disait je ne pourrai plus
imposer aux autres, à tous ces autres, le vœu le plus profond et le plus intense, celui pour lequel je vis
depuis mon entrée derrière ces murs, 1944, après mes études de sténographie – je ne pourrai plus
évangéliser, convertir les pans de Clermont déconvertis, ils sont trop nombreux, trop revêches, trop
denses, on dirait des taches de pétrole qui finiront par tout recouvrir, il y en a dans les faubourgs mais
même devant les porches, ils grossissent chaque jour avec une emphase militante, ou une indifférence
pire – et un jour ce sera la démission définitive, on me regardera comme l’équivalent d’une statue,
d’un mauvais souvenir. Mieux valait encore la haine aux bonnes joues de pomme rouge que nous
portait l’ancien maire, pouvait-elle se dire aussi bien – celui qui avait refusé gaillardement de pénétrer
dans la cathédrale, Notre-Dame de l’Assomption, la grande gothique mi-pastichée mi-native de Viollet-
le-Duc, pour la messe d’enterrement de sa mère, gardant ses sanglots les plus éloignés de Dieu qu’il le
pouvait – chassant Dieu ou la possibilité de son irruption de sa caboche (oui, caboche, je varie les
niveaux de langue comme mon Italien du sacerdoce, l’ingénieur Vaticanal manqué). Celle qui se disait
aussi bien regardez ces braves jeunes militaires, est-ce qu’ils ont encore quoi que ce soit de chrétiens,
ce sont des païens, des païens comme les autres vous dis-je, ils sont démis, défaits, orduriers – douze
péchés par jour, ou treize, ce doit être. Ni les théologales ni les pontificales ni les sacerdotales ni les
cardinales – avec quel magnifique jugement et calme elle les récitait : prudence, force, tempérance,
justice – ils ne connaissent, il suffit de regarder leurs corps. Oui, il suffit ces corps mobiles, ductiles,
rapaces, énergiques – ces corps païens, ils suffit de les regarder – et ces vapeurs continuelles d’alcool,
cette bière qui n’a rien de bien différent de la pisse chaude, il suffit de les sentir. Des païens, des païens
engloutis – par bonheur notre cornette n’avait jamais acquis la connaissance ou, pis, la vision des
bacchanales et des impétrants de la tour jaune et fumeuse du bout de l’avenue Michelin : car elle n’y
aurait, bien entendu, pas pu survivre. Mais les militaires déjà suffisaient – païens, c’était le mot qui les
circonscrivait, elle le connaissait bien ce mot, un des premiers qu’elle avait appris dans la presque
cabane d’avant-guerre sous les côtes de Clermont, à l’époque miséreuses – au bout de la rue de Blanzat,
païens ils étaient et resteraient. Dégingandés ou musculeux, probes ou l’air de faux jetons. Rien de
chrétien – et ne disons pas de catholique – ne semblait jamais leur avoir coulé sur le corps. Sans parler
du reste. Elle se demandait d’ailleurs, la cornette, elle se demandait si au fond, ces fidèles d’un autre
type, qu’elle avait croisés dans les rues vers Saint-Eutrope (car elle n’avait pas abandonné son
missionnariat urbain, contrairement à sa semblable malheureuse), ces fidèles à la peau plus bronzée
que de raison et dont les femmes étaient ensevelies sous d’inquiétants fichus noirs qui faisaient paraître
une cornette décorative, inoffensive, puérile – s’ils ne valaient pas mieux, dans leur foi de fidèle – qui,
certes, ne connaîtrait jamais la grandeur de l’Eucharistie ni la vérité intangible de la Trinité – que les
païens qui débordaient du café comme des animaux d’un box, des chevaux d’un box – comme des
excédents décadents, certes virils et capables, mais tout à fait déplantés de leur terreau naturel.
Humain. Elle regardait les militaires démise plutôt, oui, attristée, la consternation était patente : la
première cornette, annonçait-elle, celle du chasseur alpin et des respirations dégluties, la première
cornette était morte – et d’une mort rapide qui n’est conseillée par aucune autre religion que
l’individualisme féroce, guerrier, magnifique du siècle qui s’achevait (prosopopées de Lazare) – ou par
les vieux païens à préceptes. Trac, une trique, et c’était l’été cette fois – il s’agissait de retrouver un
semblant de vérité à cette mort, tout de même, dans ce Clermont suant, écrasé sous des plaques
ferrugineuses et bleues – chaleur assommante, rétinienne, barbare, de cette cuvette polluée, les mois
d’été.)

Le patricien gonfla son cou et avoua : c’était la dernière fois qu’il venait dans ce café, qui avait trop
changé, où l’on ne voyait presque plus personne de la caserne pourtant proche d’un kilomètre, où les
militaires n’étaient plus à leur place ; et qui, surtout, s’était ouvert à toute une population nouvelle et
rebutante – venue sans doute des arrières-cours de l’avenue Michelin – de cette tour jaune prise dans la
fumée, là, disait-il en la désignant d’un doigt aussi gros que son cou, gros champignon du doigt – qu’il
faudrait soigner, entendez-vous, ou encager. La première fois que le militaire au gibet d’épaules l’avait
vu, il discutait, le patricien des sections de commune, de son programme politique ; il l’avait résumé
d’une formule mentale, à part soi, qui l’avait fait rire intérieurement : Des chiffres et des métèques. « De
quoi avez-vous parlé, dans votre section de parti ? Des chiffres et des métèques. » C’était le ton. Le ciel
était une cage d’acier aux barreaux épais serrant des flocons prêts à tomber. Il allait neiger avant le soir,
sur Clermont-Ferrand ; dans le café, tout le monde l’avait deviné. Il faudrait regagner sa caserne avant
que le verglas ne patine tout et ne finisse par rendre les avenues défoncées impraticables. Le sommeil
était l’espérance, au bout du méandre.

La conversation vint sur le nouveau découpage prévu des sections de commune. L’homme au manteau
militaire bleu en était le spécialiste incontesté.
« - Tout est géographie chez vous. »
La voix du jeune homme à la potence posée sur le torse était d’une profondeur lactée d’aven.
- Oui, tout. Chez Dieu aussi, avez-vous remarqué.
- Deus sive Geographia.
- Exactement ! Et Deus sive Melancholia.
- Ça, c'est l'envers. Aimez-vous vous promener dans les cimetières ?
- Bien sûr, quelle question. Mais en bon italien, pas trop longtemps... C'est un truc nordique... Vous êtes
le seul avec qui j'ai voulu rompre mon silence.
- Ce n'est pas du tout morbide, très joyeux au contraire ! C'est une mélancolie mélodieuse.
- Oui, la "decomposta fiera" dont parle Ungaretti… »
L’origine, mon Dieu, l’origine – le monde sans origine, sans originalité – l’origine était encore une fois
l’ordre du jour : l’ordre écrit.
« - Tout à fait. Je connais mal Ungaretti, comme Montale. Ce sont des statues et des prix, des fiertés
nationales. Leurs vers me sont cachés par leurs statues.
- Ils faut les saisir à leurs débuts, lorsque la langue, vivante et mal assurée, se dresse sur ses pattes
fragiles mais émouvantes. »

L’humour était absent de ces conversations – il n’y avait pas d’humour, dans cet ordre de choses, qui
était celui de Clermont-Ferrand. L’homme des sections avait des ascendances en Italie, en effet – du
côté de la Lombardie, où l’on construit des villas funambulaires au bord des lacs pâles et brumeux,
déguste des gâteaux comme ceux de l’expiration du 19ème siècle : marmelade, chocolat, crème, etc., et
du sabayon autrichien, où l’on se promène aussi dans les cimetières, dans toutes les sortes de cimetières
ruraux ou milanais. Il avait des ascendances italiennes, et bizarres, un croisement : que la base fût
terrienne, agricole, pauvre, ce n’était pas douteux – mais ensuite il y avait eu des jonctions, avec des
aristocrates, avec des Juifs, on ne savait jamais, qui avaient modifié la teneur du liquide. (Le dallage
était d’une couleur de crème fraîche, avec des touffes de mousse éparse entre les dalles, un lichen
grisâtre qui apparaissait aux coins. Le soleil ventripotent commençait à balayer la terrasse de courants
d’air chaud – une lumière dentée, une lumière cannibale, une lumière de canines et de crocs balayait
l’espace et supérieurement le dallage crémeux. Il ferait chaud, de cette chaleur de serre ou de bouilloire
qui rend les malades à leur emprisonnement. A la porte de la terrasse, passant les langues de tissu
poussiéreux, la mère apparut ensommeillée, sous ses châles pareils à des dessous de verres, démarche
vacillante mais port de torse sûr ; elle posa un orteil sur les dalles pour en vérifier la praticabilité, la
tiédeur, puis s’engagea en matrone. Des palmeraies, loin en contrebas, semblaient battre d’un bruit
régulier de palmes d’esclave. Les serres, elles, qui occupaient le fond de la cuve, prises dans leurs
tubulures bleu pâle, étaient silence. Le vent léger, le vent régulier et presque chaud déportait l’attention
vers le point de fuite des montagnes, puis la ramenait autour de soi, dans le dividende proche du vécu :
des frissonnements légers. Au-delà de la grande vasque hospitalière et cultivée, un décorum de
montagnes fermait l’espace : sommets pâles, sérieux, irréels, d’une bonhomie lointaine qui vous
empêchait de les approcher. Tout était dans l’urbs clignements d’yeux pressés devant la lumière, gestes
mi-faits abandonnés à la chaleur et aux cuves bleu roi bedonnantes où s’entassait l’eau noircie. Les
drapeaux des ambassades, invisibles, sur les couronnes du tour de ville où se trouvaient les quartiers
consulaires, frappaient mollement l’air de leurs couleurs exotiques. On mesurait la persistance du
silence, du vent, du sommeil. Dans les thermomètres pendus aux chenaux, ou plantés dans le terreau
des plantes extérieures, aromatiques, décoratives – ficus, palmier, olivier, hibiscus – le mercure s’élevait
avec une solennité joyeuse.) C’était des histoires mortes mais c’était aussi la calebasse intérieure, la
croix de bois plaquée sur le mur par le porteur de chandelles. Ce monde était flétri, assommé
d’origines ; ce monde débordait d’origines, mais cette cité n’en avait qu’une et l’imposait à tout autre en
matière de malheur. L’humour, l’humeur, l’humoresque, l’humoral : cela était bon pour glisser vers la
plaine, comme les vertiges d’averses, comme les orages estivaux. Clermont-Ferrand était un monument
aveugle et sourd, aux oreilles coupées comme un chevalier – comme un moine, à la tonsure revêche.
Mais surtout : sourde et aveugle. Insensible à la musique, et plus que tout aux mélodies d’opéra qui
coulaient comme des caillots de miel sur la place de Jaude, et qui étaient les plus inaudibles de toutes ;
insensible à la variété, à la vivacité des sons. Ville sans oreilles, et donc enfermée dans sa langue. « Deus
sive les aveugles », aurait-il ajouté un jour...
L’espérance, au bout du jour et du ciel blanc de crème vomi par la brique concentrée, n’était pas
beaucoup plus vaste qu’un dé à coudre. Une grande mélancolie, une mélancolie concentrique qui
découpait des cercles de plomb s’élargissant avec une lenteur grave dans l’atmosphère, pouvait tomber
sur toutes les épaules militaires – sur la militaria concentrique aussi, qui avait quitté sa caserne et
bientôt devrait quitter aussi son café. Sur le trottoir d’en face, les militaires du 123ème régiment
achetaient, ventre vide, des cartes postales archangéliques, d'un bleu de smalt, sous le regard de veuves
des courtisans – puis remontaient leur vareuse sur leurs épaules en rotonde Haussmann, repareillaient
leurs justaucorps miraculeux, et quittaient la boutique en balançant les épaules avec l'avantage acquis
des vaincus. A une autre époque, se retrouvaient sous ce plafond un groupe d’industriels idéalistes –
c’était avant même que l’avenue ne fût dénommée de l’Union Soviétique – au temps où Michelin n’était
encore qu’une petite entreprise familiale aux, certes, impressionnantes méthodes tayloriennes,
fordiennes, tirées d’un usufruit bizarre du protestantisme et du catholicisme – comme d’un jansénisme
de la production – mais seulement concurrente de la firme Bergougnan, étalée sur les premières pentes
à la sortie de la ville, qui dominait encor l’industrie du caoutchouc à Clermont-Ferrand, et dont les
chaînes de montage ne survivraient pas aux redditions de la guerre. Ce groupe d’industriels idéalistes
(qu’on comparait, dans les locaux de section socialistes les mieux informés, à un genre de groupe du
Mont-Pélerin local – Bertrand de Jouvenel était un de leurs modèles, affirmait-on aussi avec un peu
d’angoisse pieuse), prompts au gaspillage et ensuite, on le disait, à la collaboration, avait disparu du café
– ne laissant rien, sinon le souvenir d’une clandestinité étanche, les traces pochées du tabac blond et le
léger frisson d’une architecture chrétienne qui serait, cette fois, pour de bon, devenue protestante
comme les autres ; alors c’était, avenue de l’Union soviétique, surtout les militaires qui en avaient pris
possession, lentement. Jamais ce n’avait été en tout cas un café Michelin, ni un café de prêtres, ni de
syndicalistes. On n’aurait pas su dire non plus si ça avait été un café de collaboration – où L’Auto-
Journal, chaque matin, donnait des nouvelles des « terroristes de la Résistance » auxquels le nom de
Michelin, et par là de ses excroissances urbaines et même de ses clubs sportifs, resterait attaché pour le
journal comme à une tache fatale et irréparable, comme une tache jaune de sperme sur le papier du
journal – ou bien de Résistance. C’était le café de la gare, ferroviaire, avant toute chose peut-être : celui
par lequel on entrait et sortait par les portes d’ivoire et de corne de la ville, les fourches caudines de son
rêve éveillé, qui était un rêve de la matière.

(Le Chœur : « Les militaires n’ont guère de pensée pour eux,


Mais eux aussi, à leur façon, étaient un rouage de cette architecture –
Quand l’esprit était la matière.
J’ai quitté le café sacré,
Laissant la terre d’Auvergne, je cours
Une douce peine pour le deuxième grade Rugissant, et une fatigue,
Une belle fatigue, je crie « merde » à la gloire du palais de justice !

Qui est sur la route ? Ah ! Qui, sur la route ? Qui est


Dans la salle ? Que tous s’écartent, et que
Leur bouche pure garde sa sainteté ! Car la coutume de toujours
Fera mon hymne aux dieux paiens.

Béni soit-il, le deuxième grade qui atteint la félicité,


Et connaît les mystères des dieux ; il sanctifie sa vie,
Et il abandonne son âme à la horde sacrée d'une vielle cité oubliée,
D'une ruine. Il fait le bacchant dans les montagnes,
Dans de saintes purifications. »)

Quand il avait réussi à attrouper un petit public autour de son manteau, de ses oreilles éléphantesques,
de sa verve triste et presque tarie, immanquablement l’homme des sections commençait, avec une voix
bien forte, bien martelée, comme un marteau sur le zinc, pour que personne – pas même une nonne,
pas même un première classe idiot, pas même un nouvel occupant de l’immeuble Michelin jaune et
fumeux – ne puisse perdre une goutte du précieux liquide qui lui coulerait des commissures, ce miel
oblong qui sustentait l’assemblée : « Est-ce que quelqu’un sait ici seulement ce qu’est un territoire
sectionnal ? » Sa voix – était-ce uniquement volontaire ? – trompetait à outrance, elle était devenue un
instrument de plus, un cuivre bien timbré. Naturellement, la plupart du temps, on savait – on répondait
: « Oui, bien évidemment. La forêt sectionnale, j’ai vu cela marqué plusieurs fois, notamment sur la
route de La Bourboule », etc. Ou bien se trouvaient là des habitants des hameaux qui avaient passé une
partie de leur enfance dans les fermes et avaient assisté, enfants, à ces assemblées de feux –
éminemment machistes – qu’on appelait les assemblées sectionnales. Quand il avait réussi à attirer
l’attention, il pouvait commencer à parler. Les sectionnaux étaient en mauvais état, l’étaient à vrai dire
presque depuis qu’il les connaissait, mais naturellement l’aggravation était quotidienne, les communes
et surtout l’État – l’État jacobin, plénipotentiaire, sans-gêne – rachetaient des parcelles les unes après
les autres ; et le sens même de la section de commune, enté sur le feu, le foyer (« un canton de
cinquante feux »), sur la synecdoque oui, sur la métonymie des lieux (celle-là même qu’on entendait
dans la métonymie suprême du lieu : « c’est un pays », disait-on, pour désigner un autochtone, un du
cru), enté sur la coupe de bois et la réunion patriarcale, sur la chefferie locale, la cheftainerie
collectiviste et sylvestre, enté sur le découpage des prés et la récolte des bans, sur des impôts séculaires
et sur le graillon des cloches de Beaune (les arbres, des chênes réticulés, faisaient un salon autour) – cet
héritage-là, naturellement, ce sens et cet héritage échappaient aux plus jeunes générations, pour qui
rien ne s’interposait plus entre les bulletins bi-hebdomadaires de la municipalité et la géhenne de leurs
chambres à coucher.
« A l’origine, commençait-il parfois… Ou plutôt : au commencement – je n’aime pas beaucoup
l’origine… » A l’origine, il y avait les sections de commune. Anomalie drôle et collectiviste (qui avait
énormément fait parler les mairies, surtout celles qui voyaient d’un mauvais œil qu’on fasse ainsi des
conclaves civils dans leur dos, parmi les branchages, pour se répartir la propriété collective des biens) ;
anomalie qui avait perduré tard, très tard, qui perdurait encore dans ces dernières années du siècle 20 :
anomalie historique, cependant, et politique. Les sectionnaux – on les appelait ainsi quand on en était
familier, sinon c’était simplement les sections de commune – dataient d’Ancien Régime – du 12ème
siècle me semble, enfin de l’une de ces cloques originelles du monde, quand encore dans les castels
locaux on avait pas vraiment de sentiment national, vous voyez, et même pas de sentiment du français.
Dura lux, sed lux. A l’origine il y avait ces terrains anté-révolutionnaires, cette survivance marxiste
d’Ancien Régime, quand Sylvestre II passait les frontières ultramontaines, quand la basilique d’Orcival
cerclait les âmes caparaçonnées de fer de tout un lieu – et qu’une vierge noire était la raison de vivre des
hommes, une vierge un peu triste, roide, vétuste. Mais pas celle de Moissac. A l’origine il y avait donc
ces terrains découpés précédant les communes, et qui jamais ne leur seraient raccordées. Bien plus tard,
on commencerait à rattacher les sectionnaux aux communes ou à l’État, mais il faudrait attendre des
années, des années. Boursouflés sectionnaux des plateaux du Cézallier, sans un arbre bien sûr ;
sectionnaux pelés de l’Aubrac, avec les pierres pesantes et pelées qui séparent les terrains ; sectionnaux
gras des dômes, où la coupe des pins est une tradition alimentant tout un bassin, passant par la
Limagne vers tous les bois français. En-deçà de la commune donc – qui vivait dans un autre monde, un
monde inférieur et séparé, un monde de sous-main que les conciles ne touchaient même pas, ou par la
bande cent ans plus tard – un monde en-deçà de celui des séparations de l’Église et de l’État, des
décrets et des commandements, qui vivait en-deçà des régimes, impériaux, républicains ; intenable, le
régime au-delà de l’exode. Mais des exodes, par nature, il y en aurait dans les deux sens. Comme dans
une guérite de gardien de gare, celui qui actionnait les barrières du passage à niveau de l’Histoire était
sans visage – mais les sectionnaux continuaient à maintenir leurs feux, leurs réunions de conclave. On
n’y était pas en tant que personne, que citoyen, que fidèle, ou même que compatriote – on y était en
temps que feu. Une section de quarante feux.

(Le Chœur : « J’en ai assez d’entendre parler de la différence des sexes –


Et pourtant je ne peux pas m’y soustraire.
Une églantine est une profondeur opaque sur un perron,
Un train siffle et c’est celui de l’Histoire. Un militaire se tait.
Le froid, le gel, et les terrains balisés par les feux. »)

Parfois la démonstration s’ensablait ; le vieux militaire n’avait pas d’humour. L’understatement était
pour lui un monde d’angoisse, très éloigné. Il ne savait pas actionner les cordons de la drôlerie, de la
fantaisie langagière. D’autres le faisaient pour lui – avec des ficelles trouées, sans finesse. On entendait
les derniers échos des maçons, qui passaient là avec leurs pantalons de velours mastiqués et leurs
grosses chemises éventrées sous le bras : « La religion a toujours été une arme politique chargée de
justifier les fantasmes d’un ou deux… » Ailleurs ce n'est pas seulement le langage, ni le souvenir. C'est
l'origine, disons : l'origine retrouvée. "Un monde sans origine, donc sans originalité" (Ponge)
« - Le paradis perdu : le plus fou, c'est qu'il me semble l'avoir perdu plusieurs fois (je ne saurais plus
dire combien). - Ça vous passera lorsque vous aurez compris qu'il y a un seul tourment, l'écriture, et un
seul torturé, vous.»
Quatrième partie – La cité (2016)

I. Clermont-Ferrand sous une cloche de verre, et le vol régulier d’avions silencieux – juste après la fin
du Carême. Intermittence. Absence de passion. Fête de la Divine miséricorde – les nefs étaient vides et
lumineuses comme des bateaux abandonnés, et les chants collectifs les faisaient tanguer avec lenteur,
dans le recueillement consenti. Quelques heures plus tôt, la lumière des vitraux avait été celle de tous
les Carêmes oubliés, ceux qu’on avait laissé en chemin sur la route : un vif-argent pâle, qui contenait sa
réverbération en lui-même. Les images, les saintes images, les icônes en étaient annulées. A toi, beauté
physique éclatante contenue dans le miracle d’un corps, qui passe devant les mannes argileuses de la
laideur architecturale : une scène de réalisme soviétique, d’auto-sacramentale castillane, ou qui restera
en silence jusqu’à la fin du monde. Voilà des oiseaux, en vol régulier, sur les Salins, sur la Pradelle, sur
la Plaine, dans les gargouilles invisibles du plateau central – d’où peuvent-ils venir, ces oiseaux volant
trop haut pour qu’on distingue leur race ? Clermont-Ferrand n’est pas une ville maritime, c’est même la
cité la plus terreuse, la plus terrienne, la plus minérale que je connaisse en France, semblable en cela à
une ville espagnole – ces Salamanque, ces Albacete, ces Léon, ces Valladolid, ces Soria, ces Burgos qui
ne connaissent que la pierre drue renflée de lumière baroque (et la luzerne sur les murettes du
monastère de Sainte Rita...) et le fantôme de la croix, avec leurs bogues de cathédrales qui déchirent
comme des mâts le ciel ultramarin encombré d’énormes nuages blancs. Le ciel sale, lui, de Clermont est
troué de lumières fugitives – et le bruit froid des cloches de l’Assomption. Aucun coryphée, aucun
horizon, aucune comédie sur le tréteau couvert de sciure d’aucune salle. A l’automne, ce sera un silence
profond troublé d’un vent de plaine, comme le bruit de la mer entendu depuis le creux d’une dune – et
des couleurs d’argent dégradé. Une journée morne, platitude suivant les grands événements, dans une
lumière de gravats entassés, de glaise terne, de glaives sans éclat, de glaives entassés dont l’entassement
a dévoré l’éclat – sale, pour tout dire, comme les traces laissées par la craie sur les doigts. Sur l’avant
d’un cube de pierres admirablement gris et admirablement lisse, comme un tombeau municipal en style
dix-neuf cent trente (comme celui qu’on trouve sur la place Wilson, à Brest, sorte de kiosque fait pour
les géants, en style reconstruction) placé entre deux immeubles construits en style « accordéon replié »
(les volets de métal roussi mettent une touche sombre au milieu des façades granulées, d’un beau beige
onctueux), le trottoir est sali de cannettes et de bouteilles jetées en vrac, aux couleurs fabuleuses : bleu
profond comme celui des fusées imaginaires des dessins caricaturaux de l’enfance ; un vert impitoyable
et dur comme du métal rouillé ; un beige crémeux qui est une invitation à toutes les folies ; un jaune
tout aussi crémeux ; un fuchsia ; un or qui a quelque chose de sexuel. Et le blanc en cascade,
éclaboussant les autres couleurs, comme un torrent de sperme joyeux jailli entre les prothèses de béton
précontraint !... Ce sont des bouteilles nouvellement nées, nouvellement conçues, contenant des
liquides à prétentions sportives : des liquides bourrés de protéines, des décoctions prodigieuses de
wheys stimulantes, des liquides utilisés pour la gloire de la performance physique – ô tendre Graal, ô
dernière activité symbolique intéressante d’une société pour le reste entièrement désymbolisée, et dont
les coutures, armatures, architectures ont depuis longtemps lâché. Les formes des bouteilles aux
appétissants coloris sont galbées, chaloupées comme celles de plâtres antiques ; elles doivent se presser
comme des biberons. Elles sont, à leur façon déhanchée et juvénile, symboliques (l’obole manque ici
comme ailleurs depuis longtemps, l’obole naïve que s’échangeaient les Grecs !...), devant le brutalisme
aux couleurs éteintes des immeubles, qui aligne sous la cloche de verre son après-guerre aux yeux vides.
II. Sous la lumière de glaives pâles et de gravats qui s’assombrit, vire au porridge ou au tabac cendré, le
dernier utilisateur de la salle – un blond aux épaules carrées, avec un sac de sport noir en bandoulière –
en ferme la porte, par un gros verrou compliqué de cinéma, plusieurs verrous collés ; il disparaît dans
une allée latérale, et l’avenue Joseph Girod est alors tout à fait vide – long tube à la hideur prosélyte qui,
aux visiteurs touristiques qui n’ont jamais mis les pieds à Clermont-Ferrand, fait évoquer
immanquablement, par associations de clichés et monotonie d’imagination, « l’Allemagne de l’Est » ou
« l’ancienne-URSS ». Elles sont pourtant l’une et l’autre tombées depuis longtemps – comme tant de
choses dans l’intervalle !… – mais si elles persistent dans l’imagination de quelques uns, ou dans le
langage, le merveilleux langage marqué par les langues des hommes à l’exemple des oiseaux laissant les
traces de leurs pattes dans l’argile encore fraîche, c’est pour mettre en jeu une architecture dévastée et
pauvrette, la texture sinistre d’un paysage urbain ; elles sont tombées depuis bientôt vingt-sept ans,
pour la première, et bientôt vingt-cinq, pour la seconde.
III. Lecteur, bien cher lecteur qui ne connaît rien de la texture des architectures célestes ou humaines,
lecteur ignorant de la texture glaiseuse ou argileuse d’un paysage, et de ses imprégnations dans l’esprit
humain – nous sommes au printemps 2016. Clermont-Ferrand a – physiquement – beaucoup moins
changé dans l’intervalle : l’avenue Joseph Girod n’est pas tellement différente de ce qu’elle pouvait être
en 1991, en 1992 – simplement, à la place du cinéma catholique, où des générations de jeunes
Clermontois virent, en noir et blanc puis en couleur, d’abord par un défilé d’images diapositives, puis
par de vraies pellicules, des films oubliés, et justement oubliés, de tous (comme, par exemple, Calle
Mayor de J.A. Bardamanche – à un enfant de treize ans, en 1955, l’architecture désolée de Palencia et
des débuts de la construction de masse dans l’Espagne crevant de faim et verrouillée par une dictature
catholico-militaire, pouvait évoquer celle de sa propre ville, Clermont-Ferrand : avec ces barres
d’immeubles rouges absolument indifférentes à l’esthétique, indifférentes aux conditions présupposées
de l’harmonie de la beauté, mourant brutalement sur un paysage clair d’arides dunes, brisé d’ombres
noires énormes qui devait être un genre de steppe, et qui étaient les cousines des ahurissants buildings
clermontois surgis aussi depuis la guerre), à la place de ce cinéma tenu par des catholiques, bonnes
sœurs et curés, se trouve la salle que nous évoquions : et devant elle, ces bouteilles vides aux formes
appétissantes et aux couleurs fabuleuses abandonnées en tas sur le trottoir. Clermont-Ferrand au
printemps, juste après les Rameaux – mais aucun rameau traînant de buis béni ne tapisse l’allée ; en
revanche, des oiseaux noirs indéfinissables volent par nuées dans le ciel, dans le silence martelé. Ce sont
des dimanches de silence épidermique ; il y a des phrases qui pourraient s’écrire et ne s’écrivent pas ;
l’architecture, un temps, est rendue à sa vérité fondamentale. La nuit peut tomber, et la lumière qui
reste est la lumière de l’indifférence ; des odeurs naturelles, des odeurs de menthe, d’ortie, celles des
grandes feuilles de luzerne qui se déploient sournoisement dans le noir nocturne, l’odeur des ruisseaux
froids, viennent pourrir l’air de l’avenue Joseph Girod, en s’infiltrant par Montrodeix, en glissant par les
grands axes vides de la cité. Il y a la matière morte du temps, qui est devenue glaise, laideur, brutalisme,
de toute façon matière – et il y a cela, qui est l’indifférence, la sublime indifférence*.
* « Car la différence est belle, mais l’indifférence est sublime. » (Jean Baudrillard)

IV. " (...) Contre cette obscurité sans mystère, contre cette clarté stupide, Pascal, en désignant son
inquiétant 'entre-deux' comme la première position à surmonter, signale, sans même se le proposer, la
région de la poésie. En réalité, la poésie est le seul fait, la seule catégorie de la sensibilité, où l'antithèse
se révèle impossible. C'est la rupture totale avec l' " entre-deux " pascalien. Nous approchons d'un bois
sans arbres où, cependant, le vent siffle au milieu des arbres, et où l'étoile, au-dessus d'une froide
région, elle aussi sans arbres, reçoit la quantité de parfum arborescent et de vapeurs dont elle a besoin.
Un bois sans arbre où, paradoxalement, le feu se nourrit d'une prodigieuse combustion qui exige
inexorablement comme matière première des résines et des branches. (...) "
José Lezama Lima, (voir n°5)

« L’Ennemi devait m’apparaître d’abord dans le domaine sexuel, celui où l’homme fait en premier
l’épreuve de son désaccord avec la réalité : c’est là que la menace de dissolution est la plus grande, la
résistance et l’effort les plus obstinés. L’énigme surprend l’esprit endormi, désarmé, et elle l’éveille. A
partir de ce choc, mon esprit a commencé sa défense, cherché des forces, saisi la poésie comme le vrai
bouclier de diamant. » (Henri Thomas, Le Porte à faux)
« Je pensais pour rigoler, je donnais mes pensées ou je les jetais, sûr d'en refaire quand je voudrais. Une
chose m'échappait: sur des registres divers, à propos d'objets variés, je traînais une seule pensée,
toujours la même ; c’était elle que je pouvais distribuer ou perdre, c’était elle qui renaissait de ses
cendres toute seule. » (Sartre, Eloge funèbre de Merleau-Ponty, Les temps modernes)

« Il y a deux façons de se damner, il y a deux chemins de la perdition. Le premier est d'aimer le Mal plus
que le Bien [...]. C'est le plus court. L'autre est de se préférer soi-même au Bien et au Mal, de rester
indifférent à tous les deux. C'est le chemin le plus long, car c'est le chemin dont on ne revient pas. »
(Bernanos, Le Chemin de la Croix-des-Ames)

V. Je ne mentirai pas en disant qu’une force inconnue, que je porte en moi comme une marque
d’origine, une balafre, m’a toujours porté, férocement, furieusement, vers ce qui est d’ordinaire jugé
arriéré. J’ai aimé cela, presque malgré moi, jusqu’à en dépendre comme d’un pittoresque : l’arriération,
le retard, l’anachronisme, le passéisme, le rétrograde – et dans toutes ses formes, même celles qui
auraient dû m’être immédiatement antipathiques, pour des raisons politiques ou de sensibilité ; même
celles en compagnie desquelles je n’aurais vécu pour rien. Et ce n’est pas tout à fait un hasard si
arriération et paysage, récalcitrant à l’esprit du temps et attaché à l’esprit du lieu se sont confondus
aussi, assez tôt, dans ma construction. Le passé a été pour moi une force d’attraction non pas tout à fait
intellectuelle, pas historique, mais éthologique : c’est en quoi la Réaction, qui est déjà beaucoup trop
consciente, trop affirmée, et qui est toute habitée d’esprit positif (c’est particulièrement sensible chez les
théoriciens politiques : il s’agit de bâtir un retour vers l’arrière, exactement comme on a bâti Rome), je
n’ai pu frayer avec elle que par la bande. Dans les profondeurs, ce goût de l’arriération passait au-delà
de la conscience qu’on pouvait en tirer.

VI. La petite cour qui donnait directement sur la rue était toute pareille à ce qu’il l’avait toujours connue
; avec ses crépis blancs rongés, son béton dur comme du diamant, ses grands containers vides, ses
affichettes aux couleurs virulentes et passées trente fois sous la brosse de l’employé municipal, et bien
sûr ses gourdes miraculeuses, aux couleurs vives, que les jeunes hommes venus développer leur
musculature avaient jeté là, par désinvolture. Il traversa la rue ; succédant au jour blanc et carié, une
sorte de pré-crépuscule de fer tombait, avec sa lumière qui semblait s’absorber elle-même, d’une
tristesse absolue, et qui rendait au Nord les vignes toutes engelées, qui faisait sur les balustrades gris de
béton des reflets proprement lunaires : le crépuscule glacé de Clermont-Ferrand. Les façades des
immeubles du boulevard Girod étaient comme celles d’un paquebot immobilisé, hors d’âge et moitié
enfoncé dans le sol. Là-haut, du haut du boulevard, des cris parvenaient : cris d’hommes ou d’oiseaux,
on ne savait pas bien. Des hauts-parleurs étaient vissés aux réverbères, pour faire fuir les étourneaux.
(Peut-être l’avenue Girod devenait-elle, pour lui, ce que le boulevard de Grammont avait été pour
d’autres, dans le passé.) Il remonta la rue vers le Sud. Il croisa un garçon à l’allure de rugbyman, aux
muscles travaillés, à la coiffure étudiée, à la barbe énorme, qui semblait sorti d’un écran de télévision,
puis une vieille dame, au physique invraisemblable d’Auvergnate d’avant : un mètre cinquante-quatre,
visage rond et dur, un peu russisant, cheveux sous un fichu. Il se demanda un temps si ce n’était pas une
Arabe couverte d’un voile, se retourna : non, ce n’était pas une Arabe. A l’angle du boulevard Cote
Blatin, on distribuait des tracts.

VII. Je refaisais, dans l’autre sens, le chemin que j’aurais dû parcourir naturellement des années plus
tôt. m’étais cloué en croix à l’endroit où je pouvais, allongé sur le sable, le mieux recevoir la marque
œdipienne paternelle. J’avalais mon Œdipe à grands traits, comme s’il avait été une boisson laiteuse.
VIII. L’humanisme – qui avait pendant cinq siècles, ou qui sait vingt, depuis que la croix avait rendu
aux mains, etc., ou qui sait vingt-cinq, depuis que le poison avait été, aux aurores, bu, etc. –
l’humanisme, qui avait consisté à mettre sous le coude une part de ses désirs pour rendre la venue de
l’autre à la civilisation possible, consistait désormais à s’identifier avec les fantasmes de toute-
puissance de tel ou tel autre, pourvu qu’ils ne soient pas différents des siens et soient marqués de ce
caractère de productivisme et d’indifférenciation qui était vraiment la crème de la culture – ou de soi
même, bien sûr.
IX. Je guette ma mort avec l’avidité d’un spectateur pervers, que rien ne saurait consoler sinon de se
coller aux vitres sales du mépris qu’il éprouve pour sa condition et celles des autres, pour s’y coller le
plus bassement possible. (Le cimetière se trouvait dans le plus petit, le plus désert, le plus âgé des trois
villages qui se suivaient, à égale distance, le long de cette vallée latérale, inattendue à cet endroit, qui
s’ouvrait d’abord comme un portail puis se refermait comme un sas trompeur, sans sortie, ou comme un
couloir abandonné dans une vaste maison, dont on connaît l’existence mais qu’on laisse à l’écart, dont la
porte est condamnée, que la poussière et le plâtre blanchissent. D’autant plus que la vallée suivante, à
l’Est, comptait toutes sortes de villages, quelques petites villes même, plusieurs routes, une circulation
continue : mais les derniers contreforts de la Séranne, ces grosses falaises crayeuses, tapageuses,
couleur de pelage de brebis sur leurs flancs râpeux et couvertes de chênes verts tordus, de sapins
bossus, de micocouliers, au sommet arrondi, séparaient tout à fait la vallée de la Buèges de la suivante :
aucune activité humaine ne pouvait être soupçonnée de ce côté-là, si l’on tournait la tête vers ce qui, si
proche, représentait de nouveau le monde du désir, de la mort, du danger, on ne percevait que ce
paysage de montagnes basses et verticales, rébarbatif et menaçant, qui lui aussi donnait à éprouver la
mort et le danger, s’il ignorait ou feignait d’ignorer le désir. Mais cette mort n’était pas terrifiante, c’était
la mort répétitive qu’un curé loyal avait dû sécréter en pensée et en phrases, si souvent, à Notre dame
du Suc, à peine au Nord, dans le passé ; et cette peur n’était pas terrifiante, on l’admettait comme une
nécessité, elle relevait de ce lit sourd d’entraves si dominatrices, si vagues, qu’on l’appelle expérience –
quand l’autre mort avait toujours un coin pâle et mauvais qui faisait songer au suicide, l’autre peur un
rapport, hélas, avec une protection plus ou moins morbide de son cher petit moi : l’ouvrager, dans cette
vallée de la Buèges, devenait une possibilité secondaire, qui n’arrivait que tardivement à l’ordre des
tâches du jour. Comme en tout lieu béni, qui brise les séparations de l’extérieur et de l’intérieur,
accueillant comme l’espace du dedans et ouvert comme celui du dehors, on portait d’abord son esprit
vers le monde : l’oubli de soi glané par cette fuite hors de l’excès de peuplement, de l’excès des désirs
humains, rendait l’idée de la mort – car la panique à l’idée de la mort est un symptôme diffus et triste de
l’individualisme, une pauvre marque de notre reptation solipsiste – tellement fréquentable, caressante
et paisible (comme l’étaient les miroirs, les miroirs contemplés, de l’autre côté des micocouliers et de la
craie des monts), que l’on pouvait arpenter les cimetières, ce qui restait des cimetières, avec une liberté,
une licence même, licence d’agir et de penser, qu’on aurait jamais pu conquérir sur soi-même
auparavant. (Perdre la mémoire des noms de lieux était ce qui pouvait m’arriver de pire, de plus
sinistrement révélateur : cette mémoire-là avait non seulement été ma première mémoire, mais surtout
celle que j’avais le mieux possédée, celle qui ne devait jamais défaillir – celle dont on pouvait être sûr
que, le jour où elle s’effilocherait, il ne me restait qu’un compte à rebours très mince de jours sur la
Terre. De jours conscients du moins, pleinement vécus, avant que la sève ne s’assèche pour de bon et
que le spectacle de la réalité ne devienne ce carnaval transparent, mélancolique et incompréhensible
qu’il était de plus en plus souvent. Cette mémoire-là pourtant m’échappait. Les lieux aussi s’échappaient
avec, bien sûr, mais moins nettement ; il restait en général une arête de nef, un coin de ciel bleu sombre,
une rue basse aux éclairages maladroits, un mur crayeux, un croisement de routes, ou mieux la peur, la
blessure, le froid, n’importe quoi de subi, de gênant, qui empêtre, pour l’arrimer à la mémoire par un
côté : ce côté par lequel le reste de l’édifice pouvait se déployer sans ennui. Mais le nom n’était plus
accroché à rien, ni à la perfection de sa carte, ni aux taillis bruns du réel, ni à la vision ni à l’épreuve des
muqueuses, ni au spasme mental ni à la résignation : le nom était annulé. Cette rue de Montmartre à
flanc de colline, parallèle à la rue des Abbesses, où j’avais observé tant de magasins abandonnés, de
vitres sales derrière lesquelles il n’y avait plus rien, et cet hôtel qui maintenait seul ici la présence
fantomatique d’un passé aléatoire, cette rue où vivait – était-ce possible ? – quelqu’un que j’avais cru
aimer, je ne pouvais plus trouver son nom. Ce village de la Champagne pouilleuse, traversé au moment
brutal de la tombée du jour, où trônaient les finesses d’un blanc de poudre d’une église gothique, qu’une
très vieille dame pliée en deux avait fermée derrière nous, j’avais aussi oublié son nom. Le plus grand
effort ne me le rendrait pas ; le nom réellement s’était coupé de la réalité qu’il avait couvert un temps.
Deux impressions contiguës, emmêlées comme une boue sableuse, naissaient de ces failles qui étaient
des faillites et des hontes : celle de l’impuissance, celle de l’absurdité. A quoi servait-il de poursuivre un
chemin si le nom des lieux traversés devait s’effacer à jamais, si cette certitude unique sur leur présence
bien effective, à un moment passé, devait s’envoler ? Se limiter aux sensations éprouvées ne servait à
rien : elles ne se distinguent plus, au-delà d’une distance suffisante du temps, les unes des autres ; elles
constituent un magma imprécis, où tout devrait pouvoir trouver place, que l’on se résout à prendre pour
sa personnalité. L’indistinction du monde d’avant le nom, voilà le prix que je payais pour avoir
surestimé la vie, pour avoir voulu la dominer, la dompter, en capturer l’essence alors que je n’en avais
encore ni les moyens, ni la conscience claire : j’avais voulu me dérober au réel, et voilà qu’il s’était
soustrait. Avais-je seulement eu l’idée une seconde de la valeur d’un nom ? Je l’avais prise pour une
seconde nature, qui resterait tant que le reste aussi serait là : le soleil, la haine de soi, les démangeaisons
de la honte, la mémoire consolatrice. Je n’avais pas compris qu’il était une possession difficile, qui avait
mis des millénaires à se donner, et sur laquelle on ne veillait jamais trop ; que les empires qu’il
délimitait, que l’on croyait pouvoir retrouver intérieurement si leurs noms venaient à manquer,
cessaient tout à fait d’être quand ils n’étaient plus dénommés. La punition était là : à portée de vue, plus
rien que l’innommable.))
X. « Ces simulacres d’amour sont à fuir. Il faut repousser tout ce qui peut nourrir la passion ; il faut
distraire la passion, il vaut mieux rejeter la sève amasser en nous dans les premiers corps venus que la
réserver à un seul, qu’à une passion exclusive, qui nous promet souci, et tourment. L’amour est un abcès
qui à le nourrir s’avive et s’envenime. C’est une frénésie que chaque jour accroît et le mal s’aggrave si de
nouvelles blessures ne font pas diversion à la première. Si tu ne te confies pas encore sanglant aux soins
de la Vénus vagabonde, et n’imprime pas un nouveau cours au transport de ta passion… En se gardant
de l’amour, on ne se prive pas des plaisirs de Vénus, au contraire : on les prend sans risquer d’en payer
la rançon. La volupté véritable est pure et le privilège des âmes raisonnables plutôt que des malheureux
égarés. »
XI. Ce qui m’a le plus frappé à la relecture de ces textes, c’est le mélange bizarre d’aveu extraordinaire,
d’une qualité d’honnêteté qui leur donne quelque chose de grave, et de comédie fantasque, éhontée, plus
ou moins consciente ; Lawrence d’Arabie définit ainsi son attitude face au monde, souvent – quoique
chez Lawrence cela soit sauvé implicitement, parce que tout se passe naturellement, et comme
instinctivement, au stade moral.
XII. J’éprouvais un désaccord immense, de tout mon être avec la sensibilité morale qui permettait, pour
moi, les plus grandes possibilités d’édification de bonheur. Ce que je condamnais me gâtait. Cette
sensibilité qui dominait le monde m’offrait, en récompense, la désintoxication de mes désirs,
l’assurance qu’ils étaient bons, qu’ils n’étaient pas une faute ; dans l’épreuve vécue du désir, comme
dans celle de la passion, ainsi que dans tout engagement profond de soi-même vers le monde, la
sensibilité sociale fondait comme une brume, une matière morte ; elle n’invalidait rien. Aucune
jouissance, pour moi, n’était destituée ; aucune beauté possédée flétrie ; aucun corps annulé par elle.
Mais la culpabilité ne pouvait être empêchée, si elle ne touchait pas les désirs (parce que la culpabilité
du corps avait fui, pour l’instant ou pour de bon, dans un univers étranger, derrière une porte close) :
elle se reportait sur le plan des idées, et il me devenait pénible, peut-être odieux, d’acquiescer à un état
de mœurs violemment opposé à celui que j’aurais désiré vivre, parce qu’il permettait, à mon degré, la
réalisation du plaisir le plus doux. Je ne pouvais sortir de cette aporie, de cette impossibilité qui n’avait
rien de tranchant, de tragique, mais au contraire s’incarnait légère et peu douloureuse. Était-elle ainsi
parce qu’ignorée ? Non : mais parce que la vérité sexuelle d’une époque ne s’incarne, au fond,
visiblement dans rien, qu’elle est invisible à qui traverserait ses avenues sans subir leurs accablants
discours ; que nous sommes les matériaux de cette vérité davantage que les observateurs. On
commettait cette aporie devant moi, contre toute forme de raison. Dans un monde édifié comme je l’eus
souhaité, dominé par les puissances que je jugeais les meilleures, il m’eût sans doute été interdit de jouir
; j’aurais été exilé de la confrontation des amours, retranché hors de la sphère de la joie charnelle, de
l‘électricité mélancolique et chaude du corps à corps avec le même, de la voracité diabolique de l’instant.
XIII. Un soleil maigre et déplumé, celui qu’avait attendu Corot devant son chevalet, une boule de coton
se leva avec une désinvolture fatiguée sur le petit bout de paysage, ces collines ocrées ou pistache, à la
Corot lui aussi (ou à la japonaise, si on veut) – synecdoque poussive des vieux matins du monde, quand
l’énergie a fui. Tout cela prenait une allure de note en bas de page, de texte antédaté – une grande
parenthèse apocryphe, mais qui aurait su dire la vérité de l'heure ; ces places où la statue jamais, jamais
ne venait à manquer, ces cours d'ombre calme, cet air médicamenteux, tout cela c'était cette vérité de
l'heure, cette bulle proprement girardienne qui, comme un grand anneau moral sanglant sous le ventre,
ceignait l'heure.
XIV. Il avait sans doute le sens tragique, mais comme une espèce d’intériorisation musculaire, son sens
tragique était un sens musculaire, celui de l’entraîneur d’athlétisme qui tâte et évalue à merveille les
cuisses de ses protégés. Pas du tout le sens tragique que j’aurais désiré connaître – celui qui met le
langage sur la lame du couteau.
XV. La dégoûtante petite phrase, la dégoûtante lâche petite phrase, le dégoûtant petit emblème de
lâcheté pieuse, de lâcheté salonnarde, de lâcheté enfin inventée pour une vérité littéraire, pour une
bonne possession d'orgueil et d'écrivain : « Le plus beau des courages, celui d'être heureux. » Le faux
stoïcisme du Milanais sommaire, oh ! si plein d'une finesse de muqueuse, d'une transparence nouvelle
dans le dévoilement des pensées indicibles, des hamacs rompus de la pensée ! mais sommaire, si
sommaire, et si superficiel, le Voltaire romantique, le Voltaire qui a trop duré, le faux romantique tout
plein du citron quintessencié, de l'acidité mignarde du siècle qui avait précédé. Le faux stoïcisme du
Brutus fantasmé ! Du piètre assassin fantasmé des Pères ! Oh, le faux Brutus plein de son socle, de ses
italiques gravées sur le tronc d'arbre d'Angélique, dans l'Orlando romantisé par les soins du fleuve
marron de Grenoble – oh, le petit Brutus de cire, de stuc et de talc, avec la risible ligne de la main
comme ligne de phrase : la ligne bleue des boudoirs, à peine rehaussée d'amertume. La dégoûtante
petite phrase, celle qu'aucun moraliste n'aurait pu écrire, celle qui dissipait jusqu'à l'illusion de
l'existence d'un moraliste en Stendhal. Le stoïcisme « héroïque », juvénile, avec sa contrepartie
grotesque : le désir malsain, infantile, sournois, le désir de « dominer » la vie.
XVI. Le désir, au cours de cette année expansive puis destructrice dont on pourrait déplier les génies et
le désastre à l’infini, dans la même complaisance savoureuse, ce fut le fracas soudain de l’univers
construit, l’inattendu dans un programme connu d’avance, le remplacement progressif, par
surimpression, de ce programme par le même programme dans lequel avait été injecté le désir, et son
inconscience. L’équivalence des sensations ou de la pensée, à laquelle on ajoute le désir, auquel on
ajoute son inconscience, cela doit donner une forme légère de folie. Légère et voyante. Attirante et
diminutive. Il y a une inconscience, une qualité d’inconscience du bien et du mal, des sentiments
moraux exclusifs, tranchés comme des couleurs unies de trompe-l’œil naïf, qui s’éprouve la première
fois comme un sentiment philosophique : pénétration dans la chair du sentiment moral par
l’inconnaissance que vous avez de lui, englobement de votre liberté de choix par une volonté que vous
ne savez pas volonté – que vous croyez couleur, dérision, ironie, mirage. De toute la catastrophe vécue,
si je devais sauver une émotion, et en ayant parfaitement conscience de ce que cet éloge révèle, souligne
d’immaturité et de désir de régression, voire de volonté de régression, ce serait celle-là : l’inconscience.
Ce qui soulève au-dessus de soi, dans le franchissement des premières bornes de la morale – c'est
l'inconscience.
XVII. Certes, j’avais vécu tôt dans les univers complets, littéraires, différenciés de la nostalgie ; certes, la
Réaction avait – sans que je susse la nommer – figuré aussi, longtemps, pour moi-même, le seul horizon
politique pensable : mais c’était des nostalgies, des réactions personnelles, où s’amalgamaient des
regrets précis, le regret d’un ordre des choses connu ou inconnu, sensible et singulier pour moi seul. Les
mots d’ordre de la Réaction politique, comme elle se mettrait à exister dans les années hostiles, avec de
plus en plus de force charismatique, me resteraient toujours étrangers ; parce que c’étaient des mots
d’ordre, du vocabulaire de contagion dédoré – des regrets certainement sincères, des ordres de choses
certainement désirés mais conventionnels, flétris, repris d’une bouche à l’autre par des militants. Mon
militantisme, pour peu qu’il existait – et il avait existé : la Grèce, la Maurienne, l’apuration des comptes
de la libération, les mats décombres de Royer – demeurait personnel ; j’étais dans la singularité, ce
bocal d’yeux sans nombre, qui pourrait devenir assassin. Il y avait eu aussi, en moi, une connaissance
politique qui n’était pas réactionnaire ; mais son acceptation prenait la figure d’une soumission désirée
à une caricature de modernité libérale, à un régime à peine voilé des meilleurs, à une sélection naturelle.

XVIII. « We must be able to consider them as completely free agents. »

XIX. Des boutiques de luxe commercialisant des produits identiques fleurissaient au bas des immeubles
aux architectures soviétiques, dressés sur des cylindres gris semblables à des pattes d’éléphant. Une
pollution urbaine constante donnait à cette ville moyenne des allures de métropole fumante, aux
industries étalées impudiquement dans la plaine, comme des attributs sexuels. Une touffeur sèche et
noire était l’air entre les barres d’immeuble suprêmement brutalistes. Les hivers étaient
continuellement secs, sous des ciels tantôt charbonneux tantôt clairs ; les printemps froids ; les
automnes brefs ; les étés interminables et caniculaires. La pauvreté, dans ces épaves d’architecture,
devenait un état mystique très compliqué, très remarquable – comme un noyau de mercure non
corrodé. La disgrâce venait battre les tubulures jaunâtres et fétides des appartements et des rues en
forme de cagette, comme l’aile étonnée d’un Dieu.

XX. La génération des pères avait vécu sur les valeurs humanistes de l’après-guerre, sur l’après-guerre
pieuse et laborieuse, sur sa bonne volonté ; la génération des pères avait été habitée par l’idée vitale de
la modernité – le mot « moderne » représentait encore pour elle une manière de fétiche, une manière
de valeur à laquelle il fallait tenter d’accorder ses actes et les armes de ses actes, leurs modulations. Les
pères avaient été des humanistes modernes, des démocrates-chrétiens raides et inventifs, ayant
pratiqué l’athlétisme dans leur jeunesse à des fins communales ou morales – sur des stades de cendrée
bleue sous la pluie crénelée – soucieux du bien commun comme un captif des barreaux de sa geôle,
soucieux du bonheur collectif et de réduire le temps de travail par une foi régulière dans le dialogue
social, soucieux d’alléguer à chacun son dû – ils avaient été des chrétiens progressistes, un peu
sécularisés, c’est-à-dire des protestants mais sans rudesse, et avec une jovialité de terre battue, soucieux
de tradition comme d’une protection sociale de plus ; leurs fils, d’abord nonchalants et ignorants, rétifs
à l’autorité, victimes désignées des divorces banalisés par le christianisme social et son indifférence aux
bouleversements des mœurs (sauf peut-être à l’homosexualité, qui restait un détraquement mal
assimilable aux constructions sociales de la vertu), leurs fils inventeraient – pour morale, pour religion,
pour emblème – ce mélange de darwinisme social indicible, de cynisme insu, de christianisme n’ayant
retenu du christianisme que les folies tortueuses (et modernes) de Joseph de Maistre – sans l’avoir
naturellement lu – de ganaderia militaire et de populisme phraseur – manifestement imité. Leur
bonheur, à eux, les fils, les fils détraqués, leur lucarne ouverte sur le bonheur était venue de là ; de
s’enduire le corps (le corps qu’ils avaient jeune, proportionné, blasonné) de magnésie fratricide, de
syllabes grecques proportionnées elles aussi et d’un stuc fantoche ou protecteur, qui était une armure
morale pour affronter un monde moderne accompli dont la liquéfaction était la règle unique – le
potentat. Plutôt qu’aux vertus diplomates, aux prêches laïcs et aux attributions raisonnables de
prébendes, ils prendraient goût aux sports brutaux et au maniement des armes, à l’art des épées et au
découpage viril de l’ébène ; ils prendraient goût au négatif du désir collectif, qui avait le malheur d’être
le désir de leurs pères. Ils n’auraient plus rien de traditionnel, tout en se réclamant incessamment d’une
tradition. Même leurs corps ne seraient plus traditionnels : le corps traditionnel du lieu était petit, brun,
tassé, fissuré, insortable – eux étaient grands, déliés, beaux, avec des peaux plus fines et des muscles
plus lourds. Ils prendraient goût aux joutes païennes et aux courses païennes et aux ébats païens dans
les cheires du Puy-de-Dôme, et aussi à la folie des miroirs.

XXI. Mon grand-père maternel était né dans une des régions alors les plus pauvres d’Italie, les
Abruzzes, dans une paysannerie misérable qui se racontait avoir, un jour, par mégarde, était coupée
avec du sang aristocratique ou juif : émigré en France au milieu des années 1950, il avait d’abord creusé
les mines de l’Est de la France, puis été O.S. Mon grand-père paternel, lui, était plâtrier. Mon père et ma
mère – lui, Auvergnat, elle Lorraine – sont nés à une époque et en deux lieux où les enrichissements de
l’après-guerre se sont produits un peu plus tard, surtout en Auvergne, et où la génération née entre 1955
et 1975 est celle qui a connu l’ascension sociale la plus marquée. Les Abruzzes, autrefois ce Molise qui
fait des taches sur les vestons des fonctionnaires d’État (13), proches du Mezzogiorno par le produit
intérieur par habitant, se sont rapprochées des régions du Centre, la Toscane, les Marches, la Romagne :
il n’y a plus de pauvreté dans ces montagnes vertes, si semblables à celles d’Auvergne, où je me suis
rendu en 2006. Le Puy-de-Dôme – mais le reste de la région, non – a connu la même fortune, plus
accentuée encore : il est un des départements les plus riches de France. Il y a une forme d’accablement à
l’idée que ses grands-parents mâles ont été qui mineur, qui plâtrier.

(13) (« Au revers du veston, deux ou trois mouchetures d'huile, mais presque imperceptibles,
presque en souvenir de son Molise natal » : le Molise mou, arriéré, jaune pâle (voire vert pâle
par endroits, comme dans les vallées incroyables du Trigno ou du Biferno, qui semblent
forgées d'un papier kraft mal léché et onduleux, d'un papier mâché physique) avec son aride
calcaire, ses gourbayous extensifs* (en patois de Nébouzat-les-Chaussettes (Puy-de-Dôme) –
peut-être aussi Aurières, Vernines, Saint-Bonnet, Ceyssat... mais les Leroi-Gourhan du puy de
Pourcharet, les Devereux du Suquet de l'Hôtel, les Descola d'Antérioux manquent – un
gourbayou est un gerbier, dit aussi terroux dans les régions carnutes : un empilement
sculpural de gerbes le long des routes nationales, pour les faire admirer par les étrangers
incrédules devant tant d'archaisme plastronnant, et les faire sécher (à ne pas confondre avec
la Soukka juive, bien connue de l'architecte Grumbach (né la même année que son frère en
architecture Nunez-Yanowsky, mais combien plus bon homme, n'imaginant jamais édifier,
dans le style Yuri Gagarine aérospatial samarcando-catalan, soviético-bougnat, des capsules
lunaires sans ombre, aux baies fantasques, aux tours de guet jaune pâle, aux balcons
pustuleux, sans hospitalité, sans naturel, en plein Clermont-Ferrand, rue Bonnabaud (« mon
rosebud » (voir Clermont-Ferrand une fois pour toutes, in « Narthex »)...), au long des années
1990, anse d'eau dormante (car à Clermont, il faut le dire, l'ascension sociale survenue sur la
période 1955-1980 s'est couplée au ravage architectural, part maudite de la nouvelle
richesse)...) ou avec la maison des ancêtres des Dogons, elle aussi construite d'un empilement
mémoriel de gerbes)), ses jeux thermiques clermontoisement contrastés, son museau de veau
au céleri, son habitat compact et laid qui a quelque chose de bitord, son cas clinique d'exode
rural (pas de Boblonds en friandise narrative pour « quelqu'un dont on insinue qu'il est
homosexuel, ce qui n'est pas vrai [vous entendez ? NdE.] ; il faut dire qu'il y avait chez lui tout
ce qu'il faut pour produire un homosexuel [sous-entendu : père vaincu par la société et mort
pour les quinze ans du fils, mère dévoratrice, frère aîné admiré mort à la guerre, etc.] » (en
novembre 1984) ou « quelqu'un qui a passé sa vie dans une homosexualité latente » (octobre
2017), seulement des fonctionnaires tachetés de l'huile des pauvres huileries), son agriculture
décadente (le mot fut employé dans des revues universitaires sérieuses, et par les
universitaires locaux eux-mêmes, à peine émergés des huileries, déformés par la ventrèche et
n'ayant d'autre loisir que la quatrième Division – serie D – de calcio, pas même un écrivain
mineur) et autarcique, son minuscule vignoble, ses huileries et meuneries, ses entreprises à un
seul ouvrier, son vice d'épargner des revenus misérables, son 8% d'autos par habitants en
1970 (moyenne nationale : 18%) , etc.), celui d'Andrea Jones débarqué là en Deuxième Division
(pallacanestro) d'une bâtardise exemplaire (voire les articles de Martin Bel dans Le
Républicain Briaytois d'octobre 2008, sans doute autour du 5, 6 octobre), étant quelque chose
comme un Limousin d'Italie (mais pas comme une Lozère, car la Lozère est une terre d’Être,
d'ontologie, d'essence, de « souffles aux provinces », de « phrase à jamais inintelligible », de «
terre arable du songe », de « nous sommes les yeux des morts », de « mon âme est un jardin
plein d'ombrage et de fontaines », de « nous n'habiterons pas toujours ces terres jaunes, notre
délice » ; et aujourd'hui de body-building pompier et d'exercice des jouissances (« une
convention sur l'exercice des jouissance », ou « la répartition des jouissances » : cette
définition de la Culture – au sens Mme de Staël - Freud - Malraux, la Kultur – fut donnée par
un psychanalyste encore assez jeune, un mois d'octobre doux et gris à Clermont-Ferrand
(quartier Saint-Jacques, dans un auditorium de la faculté de médecine), lors d'un colloque
dont les actes ont semble-t-il été perdus) - de poésie en somme, quand le Molise est tout
prosaïque, un chanvre de prose ; un poète n'y pourrait naître), si les Abruzzes sont son
Auvergne (je vois bien sûr tout ce que les contempteurs du « démon de l'analogie » pourraient
dire contre cette parenté évidente comme le ciel caillé et blanc du Molise, féroce comme les
orages impromptus de Montrodeix (voire la Vierge Noire de Montrodeix, in « Le
remembrement »)) ; les Abruzzes de Saint Marien (le franciscain de Roccacasale, non pas
l'ermite des Combrailles, comme pour se rapprocher de ses feux homonymes martyrs de
Numidie – de même que Sainte Vera est de Clermont (« la noire Clermont d'Auvergne », oui,
celle de Couthon dans l’œil sorcier de Michon), et non de Pescara) et du suaire de Manopello,
établissant une fois pour toutes le clair visage du Crucifié (celui-là qu’Élisabeth Bart (celle qui
lisait Maria Zambrano et Simone Weil aux cerfs de la forêt d'Ecouves, et aux miquelots, et aux
jeunes organistes d'Alençon – voir « Élisabeth par la douleur », in « Quand disparaîtront les
filles du chant... ») ) plaça en face d'un vers célèbre de Holderlin (« à quoi bon des poètes en un
temps de détresse ? »), aussi certain qu'on a pu affirmer avantageusement que la mère d'un
pseudo-Holderlin clermontois venait d'un village tout à côté de Manopello, plus riche que
Molise mais tout autant pays d'exode) – les Abruzzes qui sont, à côté de l'ingrat, de
l'impraticable, de l'inclément Molise, la civilisation incarnée (et dont la capitale pourtant
quelconque a été assez intelligente, a eu le cerveau assez plastique et assez nombreux pour
produire à la fois l'homme des miasmes nègres du Tempo di uccidere, du désabusement à la
Chamfort du Giornali delle Errore, de Otto e Mezzo (le plus beau film du monde)... – le Cioran
maritime à la moustache tombante, mais dont l'amertume n'était pas corset de fer mais plutôt
plages historiques pour le rêve intime redoublé (« C'était vraiment une de ces beautés que l'on
accepte avec crainte, qui vous ramène aux temps lointains dont le souvenir subsiste, encore
estompé, ou que l'on retrouve dans les rêves, sans savoir si elles appartiennent au passé ou au
futur. ») – et celui du Fuoco, versatile ou non)) et que je visiterai beaucoup plus tard (via
Umbria, le dernier étage boursouflé par l'étuve de juillet d'un immeuble cramoisi), comme
demeureraient le matriarcat assurant la splendeur virile des mâles, les villages adossés à leur
colline, au communisme péninsulaire mort dix fois, la tête de veau en rémoulade (grands
céleris blancs), d'Annunzio raide et pompier devant la gare chiriquesque aux ombres pleines
de désir – et le souvenir des minuscules taches d'huile, toujours, sur les vestons négligés des
fonctionnaires (fermez le ban)...

XXII. C’était drôle, quand on y repensait, d’avoir vécu ainsi dans sa province pendant tant d’années, à
penser qu’on se développait, qu’on développait ses dons et ses mérites dans une pareille solitude, dans
une pareille contradiction donnée au monde – dans une pareille solitude, originalité d’être. Et de se
retrouver, quelques années plus tard, encagé, normalisé, avec les mêmes passions, à égalité d’âme avec
les autres, de constater leur ressemblance : de voir que c’était tout un morceau d’époque qui s’était
décalé de lui-même, qui avait mis les voiles dans la même direction ; toute une génération d’hommes
jeunes à présent, qui avait pris les mêmes routes que nous – que nous nous étions engagés, dans des
solitudes séparées, sur ce chemin identique. Que ce refus radical et ostensible du présent, du
contemporain, du moderne, du post-moderne ; que ce démodé, cet anachronisme, ce traditionalisme,
cette réaction, cette Réaction, nous la portions tous en nous, séparément, sans la connaître – que nous
l’avions vécu dans l’effarouchement et la terreur de devenir un jour petits fonctionnaires encalminés,
missionnaires de la marche du siècle, que nous avions cru nager face à des rafales de discours putréfiés,
obtus, martelés, gonflés de moraline laiteuse comme un berlingot de crème lactée ; alors que ces
discours, déjà, perdaient de leur charme, cédaient. Et c’était une douleur tout de même de se voir ainsi,
de se voir soudain comme le fragment d’un ensemble moral qui avançait sans nous, de concert – de
sentir l’inappartenance de ses propres pensées, de les considérer comme des vortex même pas
personnels, qui nous traversaient dans une inconscience pareille au gris brouillé d’une nuit d’hiver
industrielle. Ce que nous avions cru notre singularité supérieure, l’expression-même de notre personne
– cet anachronisme, oui, cette non-coïncidence avec le temps donné qui pouvait prendre les formes
qu’on voulait : patriotiques, revanchardes, nationalistes, moralisantes, terriennes, militaristes,
viscérales – était le lot commun de la majorité de ceux qui étaient nés dans ce même temps, dans ces
débris d’années sans substance : sur ce vide, sur cette apesanteur, ce défaut d’être et cette blafardise
extrême des discours ressassés, ils avaient engagé avec la même fébrilité nerveuse la même
contradiction, le même refus. Eux aussi avaient recomposé pour eux seuls un passé de fiction, des
racines idéales, des cléricatures mortes, des traditions perdues qu’ils accusaient avec une jouissance
emphatique leurs pères d’avoir dilapidées – avaient recréé de rien, d’une perte, les frondaisons et les
branches régulières de leur arbre généalogique pour le lancer à la figure des autres, comme une
provocation supérieure. Eux aussi avaient commencé, dès l’adolescence, à se masturber, en silence,
dans la solitude, avec de plus en plus de goût et une violence rentrée de Schadenfreude, un
contentement despotique, à se masturber devant le lavabo blanc du pavillon familial, dans les
lotissements sentant encore la peinture ripolinée, aux thuyas luisants et troènes guenilleux : à se
masturber sur la Nation, le Passé ; sur la Patrie pour ceux qui n’avaient pas eu de père ; ou même, pour
les plus téméraires, les plus amers, les plus détraqués, sur la Race.

(14) Mais pas au risotto. Plutôt le veau aux morilles patriotique, le rôti aux pommes de terre
patriotique, la pintade au foie gras patriotique, le gigot d'agneau patriotique. Et les fromages !
Gaperons patriotiques, fourmes de Rochefort ou de Montbrison patriotiques, Laguioles
patrioques, etc. Pour résumer l'air d'époque, on dirait : il n'était jusqu'aux gousses d'or sale des
bouteilles de shampoing qui n'arboraient sur le ventre leur petite ceinture tricolore ; sans parler
des saucisses sèches ou des bouteilles de lait. Pourquoi un désir peut-il ainsi s'infiltrer
brutalement (brutalement, oui) dans un mot qui n'en inspirait, semblait-il, plus aucun ? Nous
laisserons cela au jugement du lecteur. Mais notez ceci : il entrait sans doute beaucoup de
narcissisme dans ce nationalisme, beaucoup de stade du miroir plutôt que de patriarchie
ontologique : car il était suspect de voir à quelle vitesse ceux qui s'en enchantaient étaient passés
du narcissisme nihiliste au narcissisme nationaliste. Et même le désir de sacrifice semblait
d'abord – dans son héroisme contrefait – le fruit d'une idée qu'on se faisait de soi-même plutôt
que de l'idée que l'on se fit de ce qui vous avait précédé ("la liste de ce qui a disparu ainsi,
individus, institutions, valeurs, serait trop longue"), cela incluant feux, fourchats, pays,
classards, conscriptions, Fêtes-Dieu, Saint-Georges, etc. Pulvere a pulvere, furore a cenere,
furore a pulvere a cenere : mais les cendres de mai 1860, trouant les Amphytrites dressées dans
le ciel bleu, sous Rota, ces cendres en fleurs d'or de parole inconsuete, n'étaient pas les cendres
des défilés homo-érotiques, piécettes pirandelliennes en carton-pâte, devenues cendres aussi
sous les pins romains. Il y avait toujours les deux ordres : l'anté-chrétien et le chrétien ; chacun
de ces deux ordres arbitrant son échec et circonscrivant sa souffrance.

XXIII. Dans ce déchaînement inconsidéré de fantasmes, qui ressemblait à une mer démâtée,
incontrôlable, l'idée de justice – le sentiment verbal de la justice – avait bien entendu disparu depuis
longtemps, noyée dans le flot intérieur, dans la lessiveuse originelle. On en parlait comme on aurait
parlé le latin d'église, le latin ecclésial noyé : dans l'incompréhension moqueuse. Le déchaînement était
houleux, massif, il envahissait tout le crâne ; le fantasme était noir et tourbeux comme une matière peu
terrestre, hostile aussi, boueux sur toute sa surface. Il n'y avait rien à faire que d'attendre la fin de ce
déchaînement, dont on savait qu'elle n'allait pas venir – au contraire, les fantasmes grossissaient,
s'alourdissaient, se multipliaient, les vagues prenaient plus de résonance et d'ampleur, elles se faisaient
plus nombreuses ; quand on croyait qu'elles s'atténuaient, en venait une énorme, colossale, bien
spongieuse, qui anéantissait l'espoir de voir cesser le déferlement un jour. Il n'y avait plus qu'à attendre,
donc, en regardant les bras croisés ce déferlement comme on aurait regardé les mouvements fous de la
mer. Attendre quoi ? Ce à quoi aspire le fantasme, sa note ultime, ce dérèglement qu'il cherche dès
l'orée quand on l'a libéré, qu'on lui a donné le plein jour : le meurtre, le désir de meurtre, le
couronnement de tout fantasme dans le meurtre institué. Il fallait attendre cela, et l'on ne pouvait rien
entreprendre qui le gêne – toute action en ce sens aurait été vaine, on le savait. Il fallait laisser les autres
aller au meurtre et à la mort avec une indifférence qu'on calculait pour soi-même, comme
propédeutique ; ce n'était pas une pharmacopée facile. Tout cela devait être gagné sur une indifférence à
l'esprit humain, à l'esprit des hommes de son temps – mais après tout, ces hommes étaient bien les
envoyés de l'espèce de tout temps auprès de nous – une indifférence dont les vertus séparatrices ne
portaient aucun pouvoir d'intelligence, de création, de vitalité, d'agrément. C'était véritablement
apprendre à vivre dans l'exclusion immense d'un retranchement, dans la rétractation, le refus et
l'ignorance voulues, si l'on ne savait, si l'on avait jamais su les désirer – et toujours on ne le savait pas.
C'était apprendre à mourir, à se consumer, à se défaire à l'intérieur de l'existence – flamme bleue de
mélancolie tirée d'une vanité à crânes, hostile, parcourant l'intérieur d'une sonate dépitée, sans élan,
sans direction, les bras depuis longtemps abandonnés par la force. La note pieuse était tenue, sans âme.
Il s'agissait de défaire toutes les divisions du corps et de les rassembler dans ce qui ne pouvait être
qu'une absence.
XXIV. Les fils : le « péché » serait exclu de leur vocabulaire, bien sûr, comme il l’avait déjà été de celui
de leur père. Pis, ils mépriseraient ou haïraient, selon les cas, la religion de leurs pères, ce qui en restait
en tous cas dans leurs mains ; ils la violenteraient comme si elle avait encore de la vigueur, alors que ses
effilochages et ses brisures faisaient peine au corps demeuré fidèle des croyants – si rares, si
excentriques, si négligés par les écoulements naturels du temps. Le corps serait pour eux la première
réalité, la première vérité matérielle, la première réalité excellente à partir de laquelle il faut bâtir,
l’évidence humaine devant laquelle leurs pères, eux encore, avaient des préventions incompréhensibles ;
ils auraient un bonheur fiévreux, simple, farouche à le sentir s’éveiller le matin, à éprouver le
frémissement matinal du grand dorsal ou d’un triceps, à sentir ce corsage souple et garçonnier se mettre
en mouvement, à le sentir suer dans l’effort ; ils connaîtraient un bonheur profond dans la sensation,
consciente ou inconsciente, de leur activité organique – jusqu’au bonheur de sentir le soleil du méridien
sur sa peau, dans le repos du lit, par les matins d’été des cités du Massif Central. Un bonheur physique,
a priori bestial, mais qui correspondait cependant aux apanages, aux aliments propres de l’homme
parce qu’ils en tiraient un bonheur très conscient ; et que la conscience que c’était leur corps, que c’était
bien le leur, que cette belle armure leste était leur possession, que cette conscience, cette fierté étaient
un bonheur savoureux, plus savoureux que le bien qu’on pouvait – toujours en vain, toujours en pure
perte – procurer à autrui en cherchant à rendre moins incommode son existence. Ils prenaient un
bonheur incroyable au spectacle d’eux-mêmes, et à la conscience de ce spectacle, et dans l’idée de la
possession. Leur morale serait physique et pure comme l’avaient été les morales des peuples qui avaient
vécu là du temps que les puys, la frise effrangée des puys, au fond du paysage – sur laquelle le ciel
d’orage se levait, noir et fébrile – du temps que ces dômes avaient été nommés, apprivoisés la première
fois par des regards et des cervelles humaines. Ils auraient le paganisme et ses résidus, ses
mythifications, en langue commune et en horizon décisif ; ils s’en sentaient supérieurs comme ils se
sentiraient supérieurs à tout : ils se sentaient supérieurs d’avoir abandonnés les dogmes anciens, les
vieux dogmes institués de leurs patriarches inutiles, pour être revenus à ces battues des premiers âges, à
ces fois élémentaires du dorsal, des dents, de l’intestin. Ils se sentaient supérieurs d’être revenus aux
religions des premiers âges, comme ils se sentaient supérieurs quand ils voyaient leur corps, leur jeune
corps – vingt-trois, vingt-quatre ans – dans la glace, qu’ils se caressaient le muscle dorsal avec une
amoureuse simplicité, qu’ils se frappaient doucement la poitrine en songeant à Léonidas, avec autant
d’amour complice.
XXV. Dans cette absence de tradition sublimée – dans la désaffiliation subie, dans l’abandon des
dogmes, dans l’ignorance malsaine des rituels – dans cette désappropriation fatale et cette tournure
fantoche du discours sur les choses et le maître des choses, et du discours sur le lieu et sur le génie du
lieu (et aussi du discours sur la possession), dans cette inavouable et souffreteuse inappartenance, dans
cette absence d’orbe traditionnel, lentement, laborieusement, les traditions des autres deviendraient
impossibles, inenvisageables. Bientôt elles figureraient ces animaux qu’on sacrifie pour le bien collectif,
à l’aurore (des boucs, par exemple, sur l’autel romain ruisselant de sang tiède – mais à Sparte (et Sparte
leur était désirable comme une purge hédoniste, comme un médaillon de baptême, l’univers mental de
Léonidas les faisait bander, ils avaient seize ans pour la vie), à Sparte, après tout, plutôt des nourrissons
sur les rocailles). Elles seraient de toute manière d’amères, d’insupportables poussières dans l’œil,
entravant sereinement la vision du soleil, et dont toutes les législations du monde, les interdits
nouveaux – ceux qui ne protégeaient plus l’écoulement simple et sacré de la tradition mais sa
perversion, ou son piétinement, ou son absence – ne parvenaient pas à se défaire. Une psychose sociale
guettait, dans cette banalité démoniaque de l’urbs qu’on pouvait pressentir dans les regards, montés
dans l’autobus pour Romagnat une brûlante journée de juin pareille à une marmite de sorcellerie où le
Diable touillait ses aliments favoris : regard déviant, haineux du jeune homme blond à la barbe taillée,
au crâne partiellement rasé et aux mèches dressées par la cire, aux voluptueuses chaussures de sport
dorées, au short bordeaux scintillant d’une matière satinée et au casque blanc planté dans les oreilles,
regard de haine – méritée – sur la femme au tchador fuligineux, rampant son existence. Un
bourdonnement, un bourdonnement martelé et féroce semblait sourdre dans les bas-côtés historiaux,
prêt à surgir sur scène, dévastateur. Une menace turbinant comme une hélice d’avion, épaississant l’air
à mesure que s’accomplissaient les fantasmes, de plus en plus avides et boueux, une menace planait
dans ce ciel bleu de désarroi, comme un conflit de civilisations prenant ses dimensions dans l’espace.
Un épaississement de l’esprit public, une machinalité des désirs, une menace historique... L’été était une
carie et une monade. On ne savait plus si le ciel était bleu ou couleur de boue ; si l’existence humaine
historique existait encore, si elle avait ou non, elle et ses formes, explosé. Un conflit de civilisations, cela
n’entravait en apparence ni les gestes, ni la couleur du temps ; pourtant, cette épaisseur de l’esprit
public, ce durcissement de métal, cette haine revêche, ces couteaux tirés, tout cela balafrait l’espace
même des rues jusqu’à les rendre inhabitables – dans la chaleur, dans l’oppression. L’asphyxie – et ce
bourdonnement continu, ce bourdonnement guerrier, ce bourdonnement d’hélice – allait devenir la
règle quotidienne, l’était déjà. Mais il n’y avait pas de civilisation, il suffisait d’ouvrir des yeux : il n’y
avait que des morceaux de métal abandonnés sur le terrain vague où aurait dû être édifiée depuis
longtemps l’annexe du Ministère de la Culture ; des salles de musculation annoncées par des panneaux
publicitaires comme ceux des photographies de Stephen Shore, en enfilade sur la longueur de l’avenue
Joseph Girod ; des panneaux publicitaires immenses et délavés, eux-mêmes déchirés par endroits par
des militants anarchistes, qui se comptaient sur les doigts d’une main ; des murs brunâtres semblables
aux parois d’une ruche sur lesquelles des volets de fer pourris branlaient ; des jeunes gens impossibles,
sublimes, exaucés, sans mémoire, intégralement réalisés et exultant dans cette parodie abrutie du
bonheur ; l’irréductibilité (apparente) du fantasme libéré et de la matière ; et puis cet immense ciel de
chlore métallique, d’où aucune divinité ne pourrait plus surgir (15).

(15) « Des sociétés sauvages aux modernes, l’évolution est irréversible: peu à peu les morts cessent
d’exister. Ils sont rejetés hors de la circulation symbolique du groupe. Ce ne sont plus des êtres à
part entière, des partenaires dignes de l’échange, et on le leur fait bien voir en les proscrivant de
plus en plus loin du groupe des vivants, de l’intimité domestique au cimetière, premier
regroupement encore au coeur du village ou de la ville, puis premier ghetto et préfiguration de
tous les ghettos futurs, rejetés de plus en plus loin du centre vers la périphérie, enfin nulle part
comme dans les villes nouvelles ou les métropoles contemporaines, où rien n’est plus prévu pour
les morts, ni dans l’espace physique ni dans l’espace mental. Même les fous, les délinquants, les
anomaliques peuvent trouver une structure d’accueil dans les villes nouvelles, c’est à dire dans
la rationalité d’une société moderne - seule la fonction-mort ne peut y être programmée ni
localisée. A vrai dire, on ne sait plus quoi en faire. Car il n’est pas normal d’être mort, et ceci est
nouveau. Etre mort est une anomalie impensable, toutes les autres sont inoffensives en regard
de celle-ci. La mort est une délinquance, une déviance incurable. Plus de lieu ni d’espace/ temps
affectés aux morts, leur séjour est introuvable, les voilà rejetés dans l’utopie radicale - même
plus parqués, volatilisés. Mais nous savons ce que signifient ces lieux introuvables: si l’usine
n’existe plus, c’est que le travail est partout - si la prison n’existe plus, c’est que le séquestre et
l’enfermement sont partout dans l’espace/ temps social - si l’asile n’existe plus, c’est que le
contrôle psychologique et thérapeutique s’est généralisé et banalisé - si l’école n’existe plus, c’est
que toutes les fibres du procès social sont imprégnées de discipline et de formation pédagogique
- si le capital n’existe plus (ni sa critique marxiste), c’est que la loi de la valeur est passée dans
l’autogestion de la survie sous toutes ses formes, etc, etc. Si le cimetière n’existe plus, c’est que les
villes modernes tout entières en assument la fonction: elles sont villes mortes et villes de mort. »
(Jean Baudrillard, L'échange symbolique et la mort, 1976)

XXVI. Je crois, curieusement – parce que c'était de l'autre côté de l'ecclesia, pour ainsi dire, qu'il venait
– je crois, curieusement, que c'est le sujet du mariage des prêtres, qui était venu (je dirais par mon père,
mais peut-être était-ce par son cousin – en tout cas ce n'était pas par moi) prendre un très court
moment une place sur la table beaucoup trop longue, même pour nous quatre, la table absolument
rustique et sans ornement, mais au bois si rassurant, si mat, si huilé – et que c'est ce sujet, la réaction
subite de ce cousin de mon père et de son fils, qui m'ont fait comprendre d'où il pouvait parler, lui aussi
– la moquerie irrédentiste, la contrariété ironique que contenait son silence (bien qu'ironie n'allât pas
vraiment : trop tassé, trop sépulcral, trop rustre simplement).

XXVII. Les pères : Ce n’était pas un humanisme fantoche. C’était encore l’anthropologie comme
l’avaient imaginé des humanistes, des gens d’espérance, enfin comme le 20ème siècle, si abaissé, si
séquestré, si triste, avait pu l’engendrer : l’anthropologie intimidante et grise des sciences de l’homme,
qui, de la science humaine, du matériau de cette science, tirait son prestige soudain, dans un siècle
caduc, ayant retiré l’action du domaine de la conscience et soustrait la vérité aux délices froides du rêve
– et du décorum dans lequel elle pouvait s’installer : une voix de magistère derrière la palissade marron
biscuit d’un Collège mi-grec mi-juif, la semence des héritiers répandue et récoltée tous les matins, au
jardin des duègnes, la foi contrariée dans l’héritage (contesté dans les mots et l’échange banal des
conversations mais précieusement ravitaillé, avitaillé, séquestré là aussi quand il s’agissait de soi – de
son lieu natal, par exemple, des papiers d’identité et des papiers d’explication qui du pli natal, de l’esprit
du lieu restituaient l’appartenance de ses fibres (une appartenance là aussi qui n’avait rien d’organique,
de païen, qui était plutôt une dérive familialiste et spirituelle, mais de peu de matériel moral : l’idée
qu’on provient du lieu simple, et que le ruisseau, le ciré du père, l’admonestation farouche, la terre
battue remplacée par un puits inutile et beau, l’Amicale, l’épineux clochard comparé à Brejnev, le lien
paternel recréé par une simple contemplation de la main plutôt que par les Archives intranquilles du
régiment, des trois années de conscription, la contemplation de son lieu originel, son expérience aussi
simple, aussi inutile, aussi peu moralisante que l’expérience d’un chemin de moyenne montagne,
creusé, caillouteux, parmi les pins, n’accédant jamais au sommet et se perdant parmi les pentes
tapissées d’aiguilles de pins – l’idée du sang et du sel plutôt que le sang et le sel, plutôt que la valeur
morale – qui était contemplative, matérielle et fraternelle, et n’aurait jamais pu tourner (dégénérer,
aurait dit mon père) en nationalisme)
XXVIII. Ils nargueraient, avec le systématisme de leur âge et de leur beauté saine, les diapasons
chrétiens demeurés debout, vieilles pierres levées au crépuscule de Tarnac sans alphabet, sans
orthographe, muettes d’origines, dont le cri était contenu dans la gorge grillagée des presbytères et de
toute façon annulé par le mouvement bruyant des vents qui aplanissaient les plateaux et les privaient de
catholique espoir – par la parole. Ils nargueraient avec la volupté juvénile que leur donnait le sentiment
d’avoir épousé le sens de l’Histoire (16), non seulement politique mais moral, esthétique, valeureux, et
avec la volupté carnassière de ceux qui se savent élus. Ils souilleraient l’eau des sources miraculeuses, se
sachant appartenir d’eux-mêmes au monde prédestiné du miracle. Ils seraient narquoiserie et demi-
sourire triomphateur devant l’audition des grêles cantilènes qui sortaient de minuscules chapelles
blanchies à la chaux, levées sur les plateaux pelés où paissaient des moutons couleur de pierre de sel, où
l’on soignait les yeux des aveugles ; moquerie plus profonde, plus sérieuse, devant les défilés austères et
lents de Pénitents blancs à travers les bourgs ancestraux du Gévaudan, à l’heure où Pâques approche
comme une communion fêlée ; ils seraient demi-sourire plus prononcé encore aux lectures courroucées,
minutieuses, moralisatrices des Actes des apôtres, lorsque l’eucharistie n’est encore qu’un tunnel sans
but. Ils seraient ragaillardis (dans leurs corps) lorsqu’à l’intérieur des petits crématoriums de banlieue,
dressés sous les puys les plus bas et les plus insignifiants comme des cabines de chef de gare, ils
sentiraient le corps d’un autre, d’un ancêtre, d’un aïeul, d’un patriarche brûler avec une tranquille
rapidité ; ils seraient ragaillardis, aussi, par la médiocrité des paroles d’Évangile prononcées à regret ou
non par le prêtre dans le crématorium et par l’indifférence massive de la foule à ces paroles
préhistoriques, d’avant le commencement du monde, par son regard visiblement porté ailleurs.
Ragaillardis, enfin, par l’ignorance presque militante des liturgies qui serait la propriété de l’assistance ;
par l’inversion ou l’indifférence aux signes sacrés, par l’inaptitude évidente à la prière – par cette
exclusion mutuelle que se donneraient la beauté glacée des corps et le dogmatisme sourdement virulent
de l’anti-esthétisme chrétien. Au milieu des odeurs grinçantes de fer fondu, de corps brûlés, de
plastiques brûlés, de pollution banlieusarde, là où les corps des autres disparaissaient en une minute, ils
sentiraient leurs corps à eux munis de plus de vaillance encore, de plus de vigueur virile – la figuration
et l’odeur de destructions si proches exagéreraient leur stature et le sentiment de possession conféré par
l’exercice simple des muscles. Dans l’odeur de chair brûlée, parmi les faubourgs d’agglomérations sans
prestige, sous les ciels d’été clermontois méticuleusement bleus, parfois traversés d’un sec éclat de
mercure, qui ne parlaient que de mirages caniculaires et d’étouffement, ils existeraient ; païens,
proscrits, idéaux, ils paraderaient avec l’éclat punitif des vainqueurs, sans prononcer un mot. Leurs
lèvres conserveraient cet air léger mais flagrant d’ironique supériorité, et de consommation de celle-ci ;
le langage, n’importe quel langage, en aurait défiguré l’idée.
(16) « Ce que met en place le Texte libéral, c’est la trame sémique première des sociétés de marché,
assurant leur fondation par la pose d’un signe premier donné dans l’évidence, une Cause des
causes, et par l’imposition d’une Raison faisant passer de la Cause des causes à ses conséquences
à travers une trame sémique. Le texte resté inachevé Valeurs et monnaies (1769) de Turgot, qui
joua pour la société française moderne un rôle équivalent à celui de Solon pour la cité
athénienne à l’âge classique, contient l’essentiel du dogme libéral. Le premier signe qu’il pose est
« l’individu isolé », en opérant deux démarques successives : une démarque politique en situant
l’individu dans un espace sans monnaie (qu’on appelle le troc) et une démarque sociale en
situant l’individu dans un espace sans autre (que j’appelle l’échange naturel), faisant de l’autre
un espace vide. L’individu isolé se définit dans un rapport aux choses qui est défait de toute trace
politique et sociale, de toute marque autre que celle que l’individu pourrait lui-même leur
donner. À partir de ce premier signe, la raison économique énonce que, par son travail,
l’individu isolé s’offre à lui-même les choses qu’il demande ou qu’il désire. Dans ce que Turgot
appela le « premier commerce » de l’homme avec la nature, l’homme est ainsi un marché à lui
tout seul ; toute différence entre demande et désir s’y trouve abolie. » (Pr. Gautier-Defalvard,
Journal français de psychiatrie publique, presque aussi facile à dater que les caractères
cunéiformes des cols de la Montagne bourbonnaise de Fradin, des Glozéliens intempestifs (qui
sont – avec leur écriture des premiers âges, leurs ustentiles et leur bisexualité fantoche – un
Texte, aussi bien, mais pas libéral : pour les vaches ou pour les hommes...) : l'époque des
conceptions du monde, l'époque des illuminations (du dévoilement des choses cachées depuis la
fondation du monde (svastikas compris, champs des morts en terrains astronomiques compris :
"si le cimetière n'existe plus"...), à Glozel, Ferrières-sur-Sichon, Montagne bourbonnaise, Allier,
environ moins 10.000 avant l'ère chrétienne..)

XXIX. Le petit fascisme ordinaire, banal, et si prévisible sans ses chimies psychologiques, à la Mishima.

Oui, gangrené plutôt que musqué, mais enfin contraint, précontraint, comme du béton précontraint, et
puis dévoré d’intérieur comme une souche d’arbre rongée par le sureau noir d’une discorde, un liquide
démangeant, usurpant ses fibres, infiltrant son chêne, gangrené par la colonie ordinaire de ce type
psychique condamné, qui nageait à la surface de glaise froide des autres comme flotterait sur le lit d’une
rivière un casque de Spartiate ayant subi une entaille, un coup de poing décisif entre les yeux : les eaux
vagues, les eaux de feu et dévoratrices de la folie musculaire, la roue musculaire vécue comme une
rédemption, un prisme rédempteur pour le corps – la folie musculaire accompagnant et dérivant en une
véritable folie sexuelle, la réplétion et le durcissement mythologique des muscles – surtout ceux du
torse de fer blanc, les pectoraux bombés comme ceux du Spartiate vaincu, mais frémissants
d’inclinations au combat des mâles-soldats décisifs, capitaux – la réplétion, oui, le durcissement
mythique, solaire, vécus comme une attraction sexuelle, une roue sexuelle enfin achevée, un plaisir
donné par son corps venant annuler le plaisir des autres corps – une vérité du corps enfin possédée,
dans l’extase de son accomplissement dans le Muscle, dans la Vérité et la probité de diamant du Muscle
capitonné, encapuchonné dans son désir et sa bataille du désir, dans son autisme disjonctif du désir,
dans l’autisme de son désir propre (tendu, fibré, nerveux, apostoliquement coupable) –
toute l’abjection puérile du soleil de cuivre lézardé et de l’acier aux reflets blancs comme une clairière
matinale, rouillé aux bords comme un vieux louis de mare ; et, au-delà de cette funeste étreinte,
l’exercice musculaire vécu comme sexualité, comme un accomplissement de sensualité donnée, offerte,
le reste de l’appendice de cette propriété du corps pur, n’ayant pas de jouissance en dehors de ses
frontières charnelles, enfermé en lui-même comme dans un fortin, prisonnier de ses particules de peau :
le Pouvoir politique comme objet de jouissance, de possession et de jeu, avec ses colifichets divers ; la
fascination adolescente des milices ; la psychologie sommaire ou mièvre, et soudain burlesquement
casquée ; l’aveu politique, nationaliste ou fasciste, ou les deux, et la hutte couvée de ce désir morbide ;
l’idiome devenu peau, ou glaive, ou soleil blanc dans les yeux – enfin idiome sans Dieu ; la fuite des
femmes ; l’organisation des bandes armées, réplétives, supplétives, mimétiques, buvant aux exemples
d’abjection militaire ou politique les plus proches, les plus gonflés de sang : et une, deux, en marche
sous les monts de bataille, derrière les palissades de jonc, dans la brume, avec ses compagnons moines-
soldats pareillement délétères, pareillement demeurés dans une enfance jamais guérie, dans la fausse
enfance du monde – parodique ; les mises en scènes narcissiques, le messianisme historique aux allures
sans profondeur de pastiche à dessein, le désir jamais comblé de jouir de son jus blanc dans l’aisselle
mouillée de la statue de l’Histoire, de faire son œuf, sa larve, une cloque de son jus intime sous le nœud
de l’Histoire, là où elle bat – la manier aussi l’Histoire, comme argile anti-humaniste, poterie
destructive ; la confession enfin en son fond avoué, révélé de faillite intime ; la faillite intime avouée :
le fond de ce désir-là, des milices tenues prêtes, des crucifixions de spectacle, des folies musculaires, de
l’hédonisme malade, du fantasme de soi en bouclier ou muraille solaire, le fond de ce désir c’est-à-dire
l’impossibilité d’accéder à l’autre être, l’impossibilité de désirer, d’aimer peut-être un autre que celui
que l’on voudrait devenir, que l’on désirerait être, avec les membres duquel on voudrait vivre – vouloir
devenir l’objet de son désir, et ne pas pouvoir désirer, vouloir devenir – die Ewige umkher – autre chose
que cela. L’enfermement ; la claustration narcissique ; le pas-de-côté et l’éclosion qui n’apparaîtraient
jamais. L’infamie (musculaire, bien sûr, l’infamie). « Cela ne suffit pas à nous consoler de notre
abjection... » L’infamie sans phrases, l’infamie qui défie le langage (borduré).

XXX. Mais chez moi ce fantasme ébréché de complétion, de totalité enfin reconstituée, ce durcissement
puéril de reître, de rétiaire, ne tenait pas bien longtemps, ne pouvait pas tenir bien longtemps. Très vite
le caractère dérisoire, l’immense dérision m’en apparaissait – et, aussi, la nullité, la puérilité morale :
ressurgissait immédiatement le romantisme. Dans cette culmination grotesque, qui ne pouvait pas
culminer, ressurgissait le romantisme, le romantisme qui me constituait – le romantisme hétérosexuel
qui me constituait, car le romantisme, comme vous le savez, est une hystérie masculine. Et c’était lui qui
me sauvait, ce romantisme : cette mélancolie ; cette nostalgie : ce romantisme – au bon du compte ce
malheur, mais combien supérieur, combien plus enthousiaste que l’impalpable et ridicule, dérisoire
était le meilleur mot, apanage des muscles élancés, triomphateurs – que la poétique guerrière retrouvée
par le corps, que la nullité spartiate au taquet. Resurgissait l’église aux fresques inouïes de Meslay-le-
Grenet, sublimité féconde – ou celle d’Illiers, cet immense canot vénitien, doré par les marins, caché
dans le noir du Perche.

XXXI. Les nefs en étaient toujours glacées, notre souffle y faisait des crachats blancs de buée, et en
nous extirpant des églises, Chartres, Meslay-le-Grenet ou Illiers-Combray, sur les parvis, nous trouvions
au ciel cette couleur de pétrole mat et uniforme, et à l’air cette qualité d’étuve céréalière, de serre où
flotte le grain battu des silos, de touffeur humide décomposant les moissons, qui caractérisent l’Eure-et-
Loir. Un pourrissement chaud et larvé sous un ciel de mercure, infusant lentement son bourdonnement
sous le caparaçon des corps. La récolte – radicale-socialiste, batteuse-fangeuse, de comice en plain-pied
– turbinait l’air, la serre frémissante qui se colorait à son tour d’une menace de pétrole : comme les
reflets des agates faisaient des aplats mouvementés sur le ciel.

XXXII. Tanguaient dans le rêve, à distance, mis à distance par le chemin poudreux bâté par les
oliveraies, tanguaient les rangs d’immeubles rouge sang, presque grenat dans la lumière stellaire, qui
s’empilaient avec une régularité de prophétie, dans un tout petit espace, en bas des crêtes où la ville
s’était étendue : les immeubles de brique de Jaen, Andalousie – créatures de Dieu, là aussi.

XXXIII. Il y avait pourtant eu, comme partout ailleurs, des saisons de mélancolie erratique et de
vagabondages urbains, où des feuilles croupissaient dans l’eau stagnante des bassins du jardin, où les
tons s’alourdissaient comme sous l’effet du mercure, où les dryades sculptées délavaient leur blanc
visqueux sous les tentures des feuilles roussies, où les reflets dans l’eau – brune, presque noire comme
la saison avançait – étaient disjonctés par la mélasse : l’eau noire, cette idée couvait un rêve sommaire,
un rêve de la matière réalisé, et les gouffres d’une mélancolie des premiers âges. Il y avait eu, comme
partout, des saisons revêches où le parc devenait de vieil or passé, où l’eau des cruches, des bassins et
des lacs de montagne s’approfondissait, où n’accostait plus aucun bateau à aucun rivage, et où un mot
comme narcissisme, par exemple, ne pouvait plus être prononcé : tant l’air avait acquis d’évanescence.

XXXIV. "- Je l'ai fait une fois, il y a des années, ce trajet. A l'époque, je voyais encore des choses à
sauver, savez-vous cela Guillaume ? Je voyais simplement une chose à sauver, essentielle, qui était le
monde, et qui se confondait avec ma propre existence, mon existence intime, et avec l'existence de tous
les autres, sans séparation proclamée (mais avec des valeurs, du volontarisme, etc., par exemple). Ce
monde a lentement, pâlement, décisivement, fermé ses portes. Il n'y a rien à sauver. On ne sauvera
rien, j'en suis persuadé absolument et c'est une persuasion qui informe la chair avant de cloisonner
l'esprit, de le reclure dans la claustration (eh oui). On ne sauvera rien, rien, rien. Inutile de s'agiter,
inutile de quêter la valeur proclamée ou revêche, retorse de quoi que ce soit. (Il y a par exemple de
jeunes poètes, qui ne sont pas très bons, et qui fantasment une existence affichée et fière de "moines-
soldats" (c'est leur mot, décidément)... Et qui le disent, en plus (!)... et sans honte... Mais comment cela
est-il possible ? Comment a-t-on pu en arriver là ?)

Les choses sont pourtant simples, non ? Il y avait la valeur, à l'état pur, brut, au commencement du
monde, au commencement pour chacun de ce monde ; cette valeur était-elle l'ombre dans la caverne de
Platon ? Rien n'est moins sûr. "Le désir et la poursuite du tout s'appelle l'Amour"... Même quand il est
profane il est sacré... Tout cela m'entraînerait trop loin (ce sentiment merveilleux, d'aliénation
notamment, par exemple... mais sans le désir d'aliénation aujourd'hui partout porté en bandoulière...).
Dans la gare de Villefranche-de-Rouergue, ou dans le monde des Idées.
Rompons. » (Extrait d'une lettre)

XXXV. Mes nerfs étaient rendus heureux par le langage, mes nerfs étaient tributaires du langage ; dans
la réussite du langage, ils baignaient, ils s’étalaient, leurs connexions s’agrandissaient, ils devenaient
une proue pour le corps. Ils dépendaient de la quête fructueuse ou non de la parole. Au commencement
étaient les nerfs, et la nervosité, et les vergers de Semoy au crépuscule. Ensuite vint le Verbe.
XXXVI. La Forêt d'Orléans, qualifiée par Plinguet au XVIIIème siècle, de "contrée humide ou noyée,
située dans un pays affreux, malsain, malheureux, où l'on trouve nulle part les moindres commodités, ni
même, le plus souvent, les premiers besoins de la vie ; où l'on respire partout un air méphitique, et d'où
l'on rapporte le plus souvent des maladies".
XXXVII. Le darwinisme social ne se cachait même plus – il s’avouait, il avouait, il jouait cartes sur
table. Il se lâchait. Cet aveu avait valeur de dénégation pour l’humanité et tout ce qu’elle avait pu
représenter. (Il apparaissait que tout ce qui avait sourdement, mutiquement, dans l’ignorance, existé à
l’état de fantasme, à l’état indicible de fantasme, dans l’état flottant de l’inconscience, au cours de la
décennie précédente – et toujours à l’échelle des personnes, à l’échelle de ma personne, à l’échelle de
mon seul désir – cristallisait à présent collectivement, dans une forme de manie, de passion unanime
qui n’appelait pas la contradiction ; pas plus que le rêve, autrefois, ne l’avait appelée : mais ce discours
unanimiste, pas fictif, était discours précisément, masse discoureuse à laquelle – parce que le langage et
le désir sont frères, comme la sincérité et le pouvoir du démagogue sont complices – on ne pouvait rien
opposer. Le fantasme aérien, nocturne, qui n’avait fait qu’effleurer la conscience, était devenu la grande
réalisation matérielle du discours. Le temps avait passé, comme une cloche grise qui bée sur un champ
raviné, après la saison des pluies.)
XXXVIII. Deux images, d’abord, avant d’entrer dans la nébuleuse historique qui nous porte – que nous
voulions ignorer – qui est pour nous à la fois la parodie d’une Assomption, une Assomption à l’envers,
cette régression anthropologique dont il a tant été parlé et qui semble elle-même (nommée, pour la
nommer) se dérober sous nous ; l’involution suprême. Avant d’entrer dans le discours des temps, le
discours du temps, le discours présentiste qui est la forme accomplie et sans raffinement de l’Enfer : le
discours du présent qui coagule le désir du présent, les velléités jouisseuses ou persécutrices, le langage
réduit à être un objet de désir dans l’instant. Et ce désir muté en langage est partout, qui cogne à chaque
coin où l’œil se pose sur la langue qui autrefois était du français, qui dort dans notre ignorance. On
pourrait ajouter ce dialogue-là aux Carmélites :

1) Angélique de Saint-Jean portait un voile noir. Angélique de Saint-Jean portait un fichu noir, qui lui
noyait le crâne, qui coinçait son visage entre deux battants noirs – elle portait un voile noir, la
janséniste la plus intelligente, la plus crâneuse. Angélique de Saint-Jean, sur les portraits, son petit
visage est engoncé de noir.

2) L’Espagne de juillet 2008, qui était un cadavre et qui faisait semblant de jouir – et l’adolescence était
prise au semblant, parce que l’adolescence est une lucidité inutile, qui donne une profondeur extrême à
la surface, à la texture du monde, qui met de la métaphysique dans les chairs au lieu d’en mettre dans le
ce à quoi les chairs sont rapportées, l’esprit. Qui croit que la brique et la complétion physique sont des
achèvements humains, et qui ne cherche pas à voir ce qui, au-delà du désir, demeure : la vérité
temporelle, soustraite au désir.

XXXIX. O le suicide de civilisation, ô la révision des valeurs ! Répétant, bouche fermée, dents serrées
comme un mors, ou prises par ces protections que les joueurs de rugby mettent sur leurs dents pendant
les matchs, pour les préserver : « ce sont des iconoclastes, des iconoclastes… » Avec le mouvement du
bras saccadé sur le côté, comme un bras mécanique, le même mouvement qu’avait Malraux à la fin,
quand il visitait les musées Fernand Léger ou Chagall sous le grand ciel bleu, absurde et atomique des
années dix-neuf cent soixante, et que les amphétamines du docteur Bertagna (pas plus compétent, pas
moins charlatan que le docteur Ferdière) lui donnaient ainsi des saccades aux membres, des
tressaillements à tout le corps, dont ce bras qui s’agitait, montant puis s’abaissant comme une poutre,
pareil à une barrière de passage à niveau, quoique plus frénétique, plus épileptique…
XL. Gobineau, Nietzsche et Pavese : les trois suicidés de Turin.
XLI. « - Eh bien je ne crois pas du tout, moi, que ce soit à cause du cheval que Nietzsche est devenu fou.
C’est parce qu’il a pressenti ce que nous allions devenir, et qu’il a préféré ne rien voir plutôt que de voir
cela. Dix années d’hébétude, pour des siècles de chute. Autant fermer les yeux pour toujours.
- Tu te trompes, reprit l’autre comme si rien n’avait été dit. Son regard était frontal, insistant, comme
une lampe à huile. Ce qui s'est passé, c'est qu'il a vu le cheval, et alors il a compris que tout se résumait à
cela, que tout l’univers avait été créé pour cela : pour cette image de souffrance nécessaire, beaucoup
plus nécessaire, hélas, que le marbre poisseux des rues de Turin. Au milieu de ces architectures néo-
classiques et de ces rues à angle droit où la merde et la mort sont invisibles - si sinistres, si froides… - le
cheval battu ! Le cheval poinçonnant les autres images. Se cabrant dans le cerveau comme une marée.
Le spectacle de la souffrance lui est apparu comme le fin mot du monde. Un mot auquel on ne pouvait
rien ajouter, ni foi, ni contestation, ni valeurs : un mot divin, d'une divinité sans phrases, de pierre. Il a
vu qu’il y avait cela, et rien. Et son esprit s’est engouffré dans un trou noir, tout ce qu’il avait écrit lui est
paru impossible à tenir – et faux, si faux ! Comme une montagne édifiée longuement, patiemment,
chuterait en une seconde et deviendrait un désert de sable plan, où toute vie a disparu. Il a été rattrapé
par sa pitié, qu’il avait refoulée depuis ses années de jeunesse, d’adolescence, depuis le temps de la
prêtrise refusée – il a rejoint son enfance, il a réintégré sa blessure. L’universelle blessure. La pitié
ignorée dans sa vie, si fièrement dénoncée dans son œuvre, est revenue le frapper comme une claque
énorme, et c’est cette claque qui l’a laissé inconscient, hébété. »
C’était l’une des explications officielles de cette scène des Folies célèbres qu’était la Folie de Nietzsche,
l’une des plus populaires et sans aucun doute la plus rassurante : pour ceux qui aimaient Nietzsche
comme pour ceux qui ne l’aimaient pas ; et surtout pour ceux, plus nombreux de beaucoup, qui
professaient l’admiration de Nietzsche tout en éprouvant la délectable supériorité, la supériorité toute
moderne d’être bien conscient, oh bien conscient des « limites », des « échecs », des « fourvoiements »
de sa pensée ; ô civilisation qui refuse d’être dupe – sauf de toi-même, bien entendu, et de tes passions
inconnues de toi – ô société qui te sait si sage, qui se savoure comme un accomplissement, comme
l’accomplissement, combien j’aimerais te voir crever devant mes yeux. L’autre reprit ; l’autre avait
compris – mais il se situait tellement plus avant dans la vérité qu’il ne pouvait parler que pour lui seul.
« - Il a vu briller dans l’œil du cheval la petite flammèche, la petite trépidation haineuse de la victime
qui sait qu’elle aura sa revanche, et qui vit pour la voir advenir. Pour qui la revanche personnelle a enflé
au point d’atteindre au destin tragique – universel : le tragique, même dans l’égoïsme le plus raviné,
prend toujours, malgré lui, des proportions d’universalité. Il a vu que lui, Friedrich Nietzsche,
ressemblait terriblement à Dieu, puisqu’il refusait comme le Démon d’être une victime, et qu’il savait
bien qu’il était né vainqueur. Et il a vu en ce cheval battu l’image de la victime tyrannique, de la
souffrance tyrannique, de la bête à qui on a soutiré son être, et qui se console en subissant. Il a aperçu
dans le refus de l’ordre de la souffrance (en le cheval, mais hélas ! sans doute en lui) les clairières de la
refondation d’un monde : celui qu’il avait voulu conjurer. C’est l’absence de révolte du cheval, la pitié
mouillée, la bassesse fermentée, qui lui ont fait sentir la nature du monde à venir : l’avilissement
général, les anciens chevaux battus lâchés par le monde, en hordes, l’œil trempé de larmes sèches,
saccageant les anciens parterres et fouettant leurs maîtres, ou le souvenir de leurs maîtres. Il a compris
la force de la pauvre bête, et la mélancolie du bourreau. Il a perdu sa raison d’être, sa raison de vivre ; et
chez ceux qui ont accordé un tel prix à la vérité, la mort de la raison d’être signe la mort de la raison. »

XLII. Sa théorie était claire, sa stratégie décidée, ses dons de stratège le lui avaient fait comprendre
qu’assurément, s’appuyer sur les catholiques était une erreur. Ou même leur faire une trop grande
place. Ou trop grande confiance. « Je ne crois pas que la voie soit du côté de l’idéologie ultra-catho et
ultra-réac… » Il observait que les partis proches qui réussissaient, étaient ceux qui s’étaient le mieux
défaits des oripeaux du christianisme, voire qui assumaient de jouer la libération contre ceux qui la
refusaient, qui ne l’étaient pas encore, qui ne le seraient jamais, qui n’en voulaient pas, à aucun prix, au
prix du sacrifice de leur existence. Il observait que les partis proches étaient des partis païens,
hédonistes. « Les catholiques sont trop mal vus par la majorité, et les hm trop puissants… Il faut
mesurer les rapports de force ; la politique, ce n’est pas autre chose. » Et puis : « On a quand même
besoin d’eux. Ils sont utiles, spirituellement, moralement… Quand quelqu’un, n’importe qui, dégrade
une église, c’est toujours ça de pris de le faire passer pendant quelques jours pour un musulman –
même si plus personne ne va à l’église depuis longtemps, et s’en flatte. J’ai trop entendu de militants se
glorifier de passer leurs dimanches matins au stade plutôt que dans les nefs de la campagne – trop
entendu de personnes se faire une fierté de n’avoir pas pénétré dans une église depuis leurs
communions. Et ce sont les mêmes – les mêmes, je te dis – qui signent des pétitions pour que les églises
ne soient pas transformées en mosquée… Va comprendre... » Il se reprenait, en se caressant les : «
D’ailleurs il n’y a rien à comprendre. C’est comme ça, c’est l’humanité, et elle n’a pas à être autrement –
elle est comme ça, depuis toujours. On n’a pas à demander aux gens une morale qu’ils ne sont pas
capables, ou plus capables de fournir. On n’a pas à leur demander d’être des saints – ça, c’est bon pour
les gauchistes. C’est nous qui devons nous faire au désir des autres – c’est cela, la politique, n’est-ce
pas ? Non pas le contraire. » Plus tard encore : « Tout ce qui compte, c’est de l’emporter, puis de jouir.
De jouir à notre façon. Qu’est-ce qui fait mieux jouir que l’exclusion des autres ? » - quand il
philosophait, c’était toujours en se caressant la poitrine. La jouissance est toujours exclusive, et elle est
toujours exclusion : son développement moral s’était arrêté dans ces termes. Ceux qui se flattaient très
haut de ne jamais y aller, de préférer le gymnase pour les matinées du dimanche matin, étaient ceux qui
criaient le plus haut, aussi, quand une église était dégradée. « Ils sont notre caution spirituelle et
morale, si vous voulez. Lorsque nous parlons des racines chrétiennes, de l’héritage chrétien, ce ne peut
pas être dans le vide. Nous devons les ménager, sans nous allier avec eux. » Car même lorsqu’une
concession était faite à l’esprit, au dogme, à la morale, au passé, à la tradition, c’était toujours le cynisme
qui l’imposait : ainsi allaient, à ce moment du monde, les stratégies politiques occidentales.
XLIII. Il faut être passé par des strates de baroque construit pour retrouver la simplicité élégiaque de
l’art, sa nudité, sa pureté, sa vérité.
XLIV. J’avais fait, comme l’empereur Hadrien, mon service militaire à Léon.

XLV. C’était dans cette énorme frégate hideuse, pachydermique, tentaculaire, couleur de pierre ponce
avec des rayures noires de crasse, percée de vitraux aveugles, néo-classique ou néo-gothique, à force de
pastiches et de remembrements artistiques (est-ce qu’on pouvait parler ici de religion, même au sens
voluptueux de Cicéron, de glanage, de spicilège ?…), dans cette caisse de résonance obèse, posée sur les
boulevards de ceinture, à côté d’une autoroute urbaine, et dont le clocher avait été détruit par des
bombardements guerriers, c’était dans cette usine catholique sans beauté, sans recherche, sans forme
qu’il avait avalé la majeure partie des hosties de son enfance – hosties qui étaient concentration pure,
silence, lenteur, amnistie, qui auraient pu être concorde, qui auraient aspiré à être concorde si alors
dans cette dernière enfance et première adolescence il avait connu le mot concorde, mais qui avaient
aussi une partie de trucage : on ne forçait autant sa pensée à se ramener sur la réalité du corps du Christ
(l’idée que les Indiens considéraient qu’un peuple qui mettait en gloire un corps maigre, balafré,
souffrant, écartelé comme exemple et le donnait en icône à l’admiration des foules, dans les lieux sacrés,
était un peuple de malades, cette idée exprimée avec beaucoup de componction professorale par un ami
universitaire de son père, lors d’un dîner auquel il avait eu la chance d’assister en ne disant rien, cette
idée (sans qu’il puisse la juger ou en juger la profondeur, car il n’était pas encore à l’âge où l’on juge les
idées, où on les considère dignes de jugement) lui était restée dans l’esprit comme un bloc de glace), ou
sur son image, ou sur son obole, que parce que la pensée n’en serait pas venue toute seule, qu’elle n’était
pas une forte imprégnation – il y avait là tout ce qui caractérise la fausse foi, le faux discours de la foi, le
faux présent de la foi, l’imitation de l’immanence, l’Imitation et la violence de ses saccages : l’effort
spirituel, le désir de concevoir l’image, la volonté surtout, car la volonté est certainement bien plus
étrangère aux mouvements de la foi, de l’espérance et de la charité, enfin de tous ces trucs, que le désir
– la volonté et son navire toujours en partance du même port pour arriver toujours au même port,
inepte trajet Trujillo - La Havane fait deux cent fois dans la fumée, navire fier qui arrivait toujours à la
bonne heure et qui était aussi construite, aussi manigancée que l’art ou la foi – tout ce qu’il y a de
buvable et d’opportun sur Terre – étaient inconscients, gratuits, supérieurs.
XLVI. Le grand Art pouvait exister où dans l’inconscience, où dans la grande conscience qui s’oubliait ;
ou dans l’inculture (celle des plateaux castillans, celle des murs baveux et bleus de Tortonda, au milieu
du rien), ou dans la grande culture absorbée, oubliée. On pouvait dire : il est arrivé à un point de l’art
qu’il avait atteint sans effort dès ses seize ans, mais il a fallu qu’il traverse toute la culture universelle
pour retrouver ce point, perdu de vue soudain. On pouvait se voir offert le bonheur de retrouver
l’origine, mais il en fallait passer pas des années de dés-origination, de culture objectiviste, de
renoncement à soi, d’érudition – par les hypallages des autres, on recollait à celle qu’on avait trouvé soi-
même, dans une nuit sans valeur et pourtant frappée du sceau de la sublimité existentielle, de
l’adolescence. L’Art fonctionnait ainsi : par la re-quête d’un don qui avait été immédiat, puis dérobé.
L’œuvre d’art était toujours la retrouvaille avec Ithaque – un Ithaque qui revenait non sous les traits de
la bucolique province « verte et modeste », mais sous ceux de ces nuits premières et fécondes, arrières-
plans immortels d’un vertige créateur.
XLVII. Comme il ne leur restait plus rien à jouer, ils jouaient l’idée de leur culture, le cadre mythifié
inopérant, enfin tout ce qui avait été détruit. Ils préféraient encore jouer le souvenir de la civilisation
qu’ils défendaient, comme si elle existait encore, comme si elle n’était pas ruinée, contre les barbares
hypothétiques. Ils n’avaient rien d’autre à quoi s’accrocher. (Au fond, comme les autres, ils
s’accrochaient à leur peur de disparaître, à leur atomisme inavoué, à leur principe de plaisir.) Leur
faiblesse louvoyait entre la volonté de faire du bouc-émissaire et celle de ne pas ouvrir les yeux ; la
passion du bouc-émissaire et l’aveuglement se rejoignaient généralement.
XLVIII. Je n’étais plus révolté depuis longtemps, je ne contenais plus trace de révolte (politique –
morale, esthétique, cela pouvait encore être un peu le cas, surtout morale à vrai dire, d’autant mieux que
le mot était vague et que les agacements confus devant les mœurs, devant les changements des mœurs
et l’abâtardissement de l’espèce, pouvaient aussi bien porter des termes plus glorieux). Plus trace de
révolte politique – je l’avais été, pourtant, brièvement, à l’adolescence, à ma façon récalcitrante,
refoulée, paradoxale, réactionnaire – une révolte dont on ne savait trop dire si elle annonçait et espérait
une révolution ou une contre-révolution, et qui consistait probablement en l’attente anxieuse, refoulée,
aboulique et créatrice à la fois, d’un avènement conjoint des deux – iconoclastie et nostalgie pouvaient
s’allier, dans le crépuscule des temps, perdues les grandes illuminations.
XLXIX. A l’époque, ce n’était encore qu’un exil relatif – un exil banal de la modernité. Aujourd’hui (par
la force des choses, par la force politique des choses), c’était devenu un exil absolu. (Mon utopisme à
quinze ans, seize ans, inimaginable aujourd’hui, et même impossible à sentir – cf. imaginations de
Castoriadis ; que je ne suis plus la même personne – J’avais fini par souscrire à une espèce d’évidence
de la matière autour, que je ne savais pas nommer autrement. Était-ce seulement de la matière ?…
J’avais fini par intégrer les désirs du monde et par ne pas parvenir à désirer dans un autre sens, comme
si rien d’autre n’était possible. Et cette phobie du collectif… D’où pouvait-elle venir ? Elle n’était pas là
autrefois.)
L. Ç’avait été – mais qui aurait pu nous le faire comprendre ? les lumineux pâturages d’Ithaque ( « on
dit qu’Ulysse, assouvi de prodiges… ») étaient lettre morte pour chacun – l’âge et le bonheur de la
Caverne, mais ç’avait été en même temps davantage, car dans cette Caverne d’abondance l’intuition du
monde était juste, sa connaissance possédée plus profonde. Le génie était distribué selon des figures
non pas imposées mais renouvelées, comme on pioche dans la corne d’abondance des hommes, qui est
le temps (sa texture de velours rouge, sa texture veloutée, sa texture tragique) : Enfer et Paradis
sensoriels posés sur la balance manichéenne ; parabole des Talents – dans son cynisme – réalisée pour
un désastre ; saint littéraire en pleine lumière ; pénitence en pleine lumière ; théoriciens du langage
passant pour des prêtres médiévaux ; etc.
LI. Ce n'était pas, comme l'avait supposé cette femme il y avait des années (« un cri de jouissance dans
l'insatisfaction »), dans l'équerre de ses mains et sous la cheminée gravée de signes grecs et de chevrons
moelleux, ce n'était pas que je jouissais de cette position-là, que je trouvais mon bonheur dans le fait
d'être bouc-émissaire ; que j'avais, il y a longtemps, conçu de la douleur de cet ordre-là mais que, la
nécessité commuée en destin, j'avais fini par y planter les dimensions d'un plaisir farouche, presque
incommunicable. Non, ce n'était pas cela, cette proto-réversion de la jouissance, toujours cette
oedipisation factice, cette perversion finalement : plutôt qu'à force, j'avais fini par percevoir, ou par
pressentir plutôt – la conscience n'était là qu'affleurante, vague légère lapant à peine le nœud de
connaissance du cerveau – que ma place n'était pas ailleurs, que cette première position connue, subie,
ingurgitée, ce serait la mienne pour toute la vie. Et j'avais fini par prendre une forme d'adhésion –
d'aucuns auraient appelé cela de l'hystérie – à cet ordre des choses persécutif auquel j'étais de toute
façon condamné ; et dans cette adhésion colossale, farouche, la possibilité reconquise de la joie.

LII. Il suffisait de le tirer du côté de sa vanité, comme on l’aurait tiré par sa manche de chemise, pour
qu’il reprenne pied et cesse de s’épandre sur les radicelles multiples de son malheur d’être, de l’énigme
qu’était pour lui le simple fait qu’il se produise des évolutions sociales ayant des conséquences sur la
subjectivité d’autrui, que le bloc social ne reste pas pur et inentamé comme une pierre de sel, pareil à
celui qu’il avait connu vers sa quinzième année – la simple conscience des états évolutifs, différents,
darwiniens de l’espèce, qui le plongeaient dans la sidération et le malheur si agressif, insoutenable, qui
naît de l’impossibilité de comprendre les raisons de ceux qui vous entourent (ou alors de les
comprendre trop bien, ce qui est la même chose, la même souffrance insurmontable).
LIII. Le sentiment d’une supériorité passée et perdue, accrochée tacitement à des phrases prononcées, à
des ébauches de phrases qui revenaient percer la mémoire sans en trouver la clef, comme dans un jeu de
supplice chinois aléatoire – le sentiment d’une supériorité évidente, qui pouvait apparaître sous l’allure
physique d’une chaîne de montagnes se découpant au loin d’un paysage, bleuâtre et tentaculaire,
enveloppante – le sentiment de cette supériorité native, possédée, existentielle, accaparée tout au long
de la vie puis brutalement dissoute dans l’incompréhension et les gélules rondes semblables à des
gélules pour animaux, ce sentiment-là était un sentiment qui tapissait le fond de mon existence. C’était
un sentiment panoramique, permanent, proverbial, dont l’écorchure et l’écriture me marquaient dès le
réveil et se rappelait en toutes les occasions possibles de la journée. Toutes les occasions – mémoire,
développement argumentatif, mémoire immédiate trouée comme un sac de billes d’enfant persécuté par
ses camarades, brio innocent, vitesse d’enchaînement des idées, phrases frappantes et battantes comme
des portes laissées ouvertes dans le grand vent – toutes les occasions d’effort intellectuel étaient bonnes
pour comparer la maigre stature du présent – cette ombre de stuc blanc qui portait à peine sur le terrain
– et l’ancienne stature qui avait été abandonnée. Le sentiment d’une supériorité passée était le tapis de
fakir sur lequel l’ombre devait passer ses journées, pendant que le cerveau était à l’écurie, et enfermé
dans des discours de répétition, des répétitions involontaires, circuits à bille d’un esprit qui n’avait plus
d’air, qui ne respirait plus bien hors des itérations fabuleuses, certes, mais malingres. Une atmosphère
de lait chaud, de lait bouilli marquait ces journées, un air de lait suave et russe qui n’avait pas de
propriété sur Clermont, qui veillait sur la ville avec ses voiles très pâles, comme faits de tulle blanche,
sans la pénétrer, en l’effleurant. L’épisode du grec notamment, l’épisode oublié, refoulé, l’épisode si
ancien du grec me revenait,dans sa gangue presque abstraite de souvenir joyeux, de souvenir
incomparable de souveraineté, presque de victoire. Il surpassait les voluptés synesthétiques plus
communes qui l’entouraient si bien, les quais vers l’Ouest aux éclats noirs ou dorés au mois de mai, les
tas de sable aux pentes symétriques où le doigt s’enfonçait, le long des rives aussi, ces vestales de rives ;
les souvenirs synesthétiques brutaux, qui surgissent dans la mémoire avec brutalité et aussitôt obligent
les sens à reprendre leur usure, leur emprise : le toucher, surtout, le toucher des meubles ou des draps
proches, ou des anfractuosités de la peau, compensant la faille et les couleurs mordantes surgies contre
la volonté.
LIV. C’était – dans cet été noir et fumeux comme un Dies Irae sépulcral, dans cet été dévoré de
spiritualité triste, dans cet été aux plantes de pied calleuses – les grandes heures du manichéisme et du
dualisme ; les grandes heures de l’orage qui, baignant, lessivant les fonds de vallée comme il laverait du
linge dans un lavoir de bois, rendait les églises à une troublante immatérialité, derrière les stries grises
d’une pluie à verse, derrière les nuages de fumée qui occupaient tout le corps des villages ; c’était les
grandes heures du manichéisme, du dualisme – les grandes heures opaques et sourdes de la dualité.
Elles succédaient à celles du spiritualisme distingué, et à celles du constructivisme, et à celles du
subjectivisme, et à celles de l’idéalisme. Elles les coupait, les abattait comme la pluie faisait tomber les
branches des sapins. Elles les rendait à rien. Le blasonnement du dualisme en devenait, par les pays,
par les petites terres fangeuses recrachant des pulpes et des bulbes d’oignon sous les sillons graves de
l’eau noire, qu’on appelait des pays, en devenait l’emblème et presque l’idéologie. Le manichéisme,
qu’on avait relégué pendant des décennies, redevenait avec une simplicité extrême la vérité d’un temps
et d’un lieu. C’était des heures noires et bouchées comme des gourdes à sec, occupées par les glaives
striés d’orages interminables, munies de la même cruauté cynique qu’on trouve, à tête reposée, dans la
parabole des Talents : « celui qui n’a rien, on le lui prendra. » Cette cruauté était la création et elle était
même celle de la création et on trouvait à ses pieds bien des artistes morts, une lanterne à la main, dans
ce ressac terrible de la pensée chrétienne d’Ancien Testament, volontairement façonné, soudoyé pour le
cynisme (de Malraux, par exemple, un protestant avait pu dire, pour louanger son désir d’élever la
religion de l’Art au niveau des cultes monothéistes passés, de son désir d’éterniser, de faire accéder à
l’éternel (un crépuscule attendri sur la banlieue d’Ormes, et ses petits gymnases aux parois bleues et
blanches, y accède si facilement !...) l’Art et la Culture dans des palladiums de briques néo-tchékistes,
sur les carrefours de tour de ville des préfectures de province, de l’ambition éthique de son Musée
imaginaire de la sculpture mondiale : « lui, Malraux, il en est à la parabole des Talents » disait le
protestant en levant le doigt de satisfaction professorale, avec la gaieté des protestants ; alors que celui
qui s’y trouvait véritablement c’était ce saint littéraire inconnu, dépressif, stérile, immense,
improductif, qui avait agonisé à Las Endivias sur une terre faite pour la mort et le renoncement, pour
l’inaccomplissement parmi les ombres fantoches des oliviers, saint littéraire inconnu du monde, terré
dans son silence et dans sa claustration, qui n’avait jamais rien pu donner à lire d’autre que quelques
cailloux de moraliste honteux égrenés avec une triste parcimonie, rabougris dès la naissance – la
parabole des Talents était là, dans cette stérilité, dans ce rire méchant, c’était celle de la cruauté des
destins et de la non-réalisation des œuvres, et pas celle de la création ; c’était même la parabole et la
justification morale par les chrétiens du cynisme.)
LV. Derrière la profondeur de champ cultivée, pareille à ces plafonds peints Renaissance faits à
Mantoue, comme un rêve de lin drapé, ou faits ailleurs, derrière cette profondeur-là mais factice,
l’inintelligence manifeste, une compréhension de la limite digne d’un adolescent inapte : pour lui, le
fascisme, c’était d’empêcher de jouir (de l’empêcher de jouir), de mettre une limite à la jouissance ; alors
qu’à l’évidence, c’est de n’en mettre pas. Et la pensée sur le désir – alors que le désir, du moins il se le
figurait, il le répétait, et il le calligraphiait parce qu’il fallait bien que, rentier, inutile, il le calligraphiât,
le désir était pour lui une forme d’innocence (avec le goût de lait et de mamelle inchangé dans la
bouche) – la pensée sur le désir était misérable, caduque, entièrement serrée par cette fausse
dialectique de l’innocence et de la soumission, par cette liberté orchestratrice comme principe totalitaire
(exactement l’inverse de la dialectique de la soumission et la liberté chez Blaise Pascal) : fleur misérable,
aboulique, sucrée, que pas une palme ne viendrait recouvrir pour la nuit. Derrière les poudroiements,
derrière la profondeur de champ, les vues : la grande banalité de la pensée, la grande banalité du désir,
et un malheur de l’impuissance (nous ne pourrons pas cartographier ce monde dans son entièreté
désirable) qui était dans les phrases comme des termites roulants dans un plâtre affaibli.
LVI. Il existe, c’est possible, l’idée d’un paganisme définitif (puisque le retour au paganisme ne semble
plus pouvoir être évité), qui pourrait être civilisé. Mais je ne suis pas sûr d’avoir envie de voir cela,
même si cela devait être un progrès pour l’humanité… Ce progrès, cette plénitude manquerait par trop
de cet élément sans lequel l’humanité n’est pour moi qu’une fiction transparente et triste : autant le
dire, une tarte à la crème.
LVII. « Esthétiquement, c’était incontestable : il portait une grande intelligence de l’art, en l’espèce, et
même parfois les lignes de force d’une forme d’eschatologie, une intelligence proverbiale et située de
l’art, de l’esthétique, de leurs conditions de développement... Mais politiquement, c’était une
catastrophe : son intelligence était incapable de sortir d’elle-même, des obsessions qui lui avaient donné
naissance ; enfermée dans sa glaise narcissique, dans sa machinalité narcissique, incantatoire – un
discours vide exemplaire, qui pouvait turbiner dans les faits et les causes sans parvenir à mettre en jeu
– jamais la valeur propre des choses – autre chose, précisément, que l’idée qu’il se faisait de lui-même.
L’idiosyncrasie. L’autotélie sur un orgue de barbarie de boniments socio-historiques… L’enfermement.
L’intelligence ramenée à l’origine, aux ferments de l’origine qui lui ont donné son allure et sa foi en elle-
même : une intelligence ramenée au sein quand elle aurait dû être arrimée aux choses. Un discours nul,
quoique multipliant les analogies historiques, alors, donnait le change… » Les éléments proches donnés
à voir, à sentir, derrière la fenêtre du train, avaient pris une matérialité étrange. L’air était pressant et
volumineux comme de l’eau, comme de la gouache ; les couleurs, dans cette matérialité extrême, se
trouvaient elles aussi vivifiées. Une eau forte gagnait l’espace, le bleuissait, le verdissait. Les plantes, les
arbres, les crépis, les bétons, durcissaient, authentifiaient leur présence sous un ciel de vingt heures qui
restait bleu et cru comme un légume frais, sous une lumière qui commençait à biseauter. Cette
surexistence, cette identité de l’espace, cette corporéité soudaine des choses, et l’impression puissante
d’être intégré à elles, comment la dire ? Les mots sont là, blafards, petites larves un peu dégoûtantes,
morceaux de plâtre fissurés tombés du réseau. Il faudrait parvenir à donner la verticalité, la corporéité
immédiate.
LVIII. "Car l’identité c’est quoi ? C’est Narcisse qui se regarde avec désir. L’identité de l’homme et de
Dieu, dans la Bible ; les identités remarquables, en mathématiques… Depuis quand identité s’est-il mis
à signifier essence, tradition ? Cela n’a jamais voulu dire cela. Mais nous voilà dans la nuit des temps,
arrivés au stade du miroir des civilisations, des cultures… Les cultures qui se regardent dans la glace,
pour y chercher une impossible, inatteignable équivalence… A terme, ce n’est pas tenable. D’une, ce
n’est pas garant d’une grande vitalité esthétique, ou intellectuelle ; de deux, cela présage politiquement
du pire. Incertain, mais enfin..."
L’anthropologie avait disparu du discours, elle avait pour ainsi dire réalisé son annulation, réalisé son
malheur : que l’homme n’était pas d’abord un mammifère structuraliste, mais d’abord un dément tenu
par ses fantasmes comme un ange de Blake par les doigts d’un Dieu qui le pince sous l’aisselle –
démence jamais apprivoisée, toujours recommencée, qui le faisait échapper (sauf en quelques époques
de crépuscule existentiel, de bavardage gai, de décadence flamboyante ou d’amélioration moyenne du
niveau moral, comme après les grandes crues) à ces casernes fantoches où le structuralisme, pendant
près d’un siècle, avait pensé pouvoir la tenir.

LIX. Il appartenait à cette catégorie curieuse, florissante – qui ne pouvait être qu’une moisissure
décadente, une pelure à la surface des germes pourris d’une culture – à cette catégorie d’êtres qui usait
du dogme pour sa propre légitimation – non pas empruntant le parcours inverse, habituel dans les
temps de clémence civilisationnelle : de Moi au Dogme en passant par l’arche d’alliance ; tout au
contraire. Il profitait des largesses chrétiennes, de la libéralité chrétienne dominante – il avait profité de
cette largesse pour y loger son paganisme, qu’il faisait découler de l’esprit chrétien comme il
l’imaginait : mais c’était un esprit d’esthète, un esprit profondément perverti, un esprit de décorateur.
Seulement cela, il n’y aurait jamais personne pour le lui dire : qu’il tordait les dogmes pour les faire
servir à sa jouissance personnelle, à la justification de ce à quoi il s’identifiait, à cette concorde
doucereuse, sournoise, cruelle finalement avec soi-même. Esprit vengeur. Il avait lu les préventions à ce
qu’il était, il savait combien d’auteurs avaient pu le mettre en garde devant cette faillite ; il avait lu
Pascal, et Kant, et Kierkegaard surtout : il savait distinguer la position esthétique et la position morale,
et il se définissait lui-même comme un catholique, et il s’identifiait pleinement aux bâtis chrétiens
divers. Simplement, aucune épée n’avait jamais tranché en lui cette armature par laquelle son fantasme
– son fantasme absolutiste – s’arrimait au monde ; ce fantasme l’envahissait. Il n’en avait jamais été
séparé : individus véritablement, indivisible.

Il s’était persuadé que la civilisation existait dans une justification pleine et complète d’elle-même, et
qu’il existait lui aussi dans cette justification – il s’était persuadé que ces deux droits à être, que ces
deux vouloir être coïncidaient, qu’ils ne pouvaient pas se disjoindre, car leur disjonction, le simple fait
de concevoir, d’envisager leur disjonction, aurait sapé les piliers, tous les fondements de sa constitution
pour les hommes – il fallait que la même vérité soit portée par ses entrailles, par son désir le plus cher et
par les formes esthétiques et morales qui l’entouraient, ou qui entraient en décadence, mais qui avaient
reçu leur légitimité du passé. Non pas trouver dans le passé une figure légitimatrice, un dogme
légitimateur dont la vérité me marquerait, façonnerait à sa manière mon abîme – mais un dogme qui
parlerait de la même voix que moi, qui me contiendrait, dont je serais sûr qu’il ne me contredirait pas.
L’identification du désir profond, du désir des entrailles et de l’architecture héritée des choses – et la foi
puissante que les deux relevaient du même ordre : de cet obscurantisme-là, de cette tenaille-là, de cette
falsification découlerait une sphère de violence, comme une planète saignante tournant à vide sur son
orbite.

LX. Je me souvenais de l’été de ma quinzième année, sa tristesse diffuse comme des fonds marins, ses
éclats brutaux, sa vacuité et sa mélancolie historique, sa lumière effrangée et grave de fin du monde, son
adolescence interminable, ses Espagnes informulables, son désir déjà injecté sous les muscles et sous
l’aine, comme un mercure suicidaire – le sentiment inconscient que tout finirait, individus comme
civilisation, par la catastrophe, dont quelques points semblaient déjà visibles mais qu’un fond d’utopie,
apocalyptique ou joyeuse, portait encore. La musique sourde, la répétition métallique des baffles
musicales, les modes vestimentaires grégaires et flamboyantes qui marquaient un intégrisme insu, le
darwinisme social implicite (cependant jamais avoué) des paroles, les discours politiques post-
historiques, libéraux avec constance, qui ne savaient plus quoi faire de l’ancien individualisme (le païen)
et s’en remettaient à un prométhéisme de l’illimitation, quelques remembrances humanistes encore
effectives comme mauvaise conscience épisodique, l’étrange Occident aux lueurs troublées, indistinctes,
de X., la musique électronique, encore elle, qui venait frapper – dans un vide sensible ahurissant – les
courroies des nuits bleues et immenses de la fin juin, au bord extrême de la province française, la
soumission jouisseuse au génie technique, l’extrapolation des modes de vie, la récrimination contre
l’archaïsme, une modernité caricaturale s’infiltrant dans chaque media promis, l’accès enfin, enfin
purifié à l’aliénation, à une jouissance en circuit fermé – une forme désespérée et absolue d’intégration
– tout cela avait formé un horizon irrattrapable, l’ère tacite et désirable d’une hégémonie débarrassée
du négatif que je pouvais me représenter comme la proximité du Paradis terrestre, inaccessible, anti-
paternel et pourtant réalisable ; et, dans tous les cas de figure, une forme de scène primitive et de crime
abstrait pour mon adolescence fantoche.
LXI. J’avais passé des années de bonheur complet et tiède, de bonheur endémique pourrait-on dire
dans cette ville néo-classique dont le confinement et l’étriqué étaient l’étendard, et couvant par endroits
de baroques beautés. Angers : la ville raide, discrète, compassée, aux avenues beiges de hauteurs égales
et d’angles droits, prolongées de rues grises, plus basses, aux hauteurs également égales, également
droites – et, à intervalles, dans la blancheur exquise et écaillée, ces éclats baroques inattendus :
tapisseries mortuaires d’outre-tombe ; bains romains fantasques ; tentures couleur de nuit ou de feu ;
verrières sur les églises ajourées ; plâtres blancs hypertrophiés ; Apocalypses de cent-cinquante mètres
de long ; chants d’hôpitaux d’un millénaire, entourés de pins parasols ; immenses maisons
d’apothicaire ; squelettes bizarres d’abbayes décharnées ; coupoles modern style filtrant la pâle lumière
de Loire ; vitraux éclatés par des obus ; ciels de Tiepolo rose vénitien. Et cet air d’un bleu glacé, et ces
maisons aux visages pâles, et ces jardins amidonnés. (Pour Julien Gracq, qui comprit si bien Rome en
ses défauts, Angers était la ville du confinement et de la petite-bourgeoisie ; il ne l’avait pas sentie en
profondeurs, s’arrêtant aux pots de fleurs renversés, aux lents dîners de notables, au noir tiède des
soutanes (que le mot italien, sottana, féminisaient) et à l’air figé et chaud comme l’air d’une serre du
vieux quartier des chanoines ; à l’étriqué, à l’étroitesse, à l’ébréché ; pour moi, Angers était la ville de la
grande connaissance chrétienne, de la grande intuition chrétienne dans son éblouissement pâli.)
LXII. « - Je crois – hélas – qu’il y a quelque chose d’irrémédiablement païen en nous. »
LXIII. Une certaine morbidité inconditionnelle du rapport au père, du rapport de tout fils à son père,
m’apparaissait maintenant avec clarté. Morbidité faite d’éclats oubliés, de nostalgies indicibles, de
paysages contemplés trop de fois – devenus décalques, parodies – d’espoirs avortés et surtout du
sentiment d’un partage impossible, advenu trop tôt ou trop tard et de toute façon impossible à
recommencer. Il n’y avait après tout guère qu’une lettre d’écart entre les mots fils et fusil.
LXIV. Ils jugeaient la dureté « magnifique », « une magnifique dureté », quand elle émanait d’un
personnage qu’ils admiraient – qui n’avait pas déparé leur idéologie – et ils la trouvaient « de stuc », «
fantoche », « viriloïde », quand elle venait d’un autre. Le même sentiment leur paraissait noble – d’une
noblesse de quant-à-soi, une noblesse qui rejetait la noblesse, une noblesse elle aussi idéologique – ou
hideux – de la hideur qui préside aux grandes catastrophes historiques, celles de l’inconscience de la
force, de la force tournée inconsciente – selon qu’il provenait de l’un ou l’autre bord. Et dans tout cela,
cependant, il y avait une vérité. (Les idées s’éraflaient sur l’Art Nouveau malpropre, sur les linoléums,
sur les rotondes sommaires, sur la pierre noire ébréchée.)
LXV. Les libertaires d’hier, du temps de la libération, avaient tourné nationalistes ; les frontières ne
seraient jamais assez défendues, assez militarisées, contre les ennemis déclarés de la libération, contre
tout ce qui pouvait empêcher le triomphe parlé, rabâché du principe de plaisir.
LXVI. « La morale de X., on commence à la connaître ; comme d’habitude, elle est simple : la
jouissance, cela s’expie ; le plaisir est une chimère rapide qu’il faut abjurer rapidement ; vouloir le
bonheur, c’est accélérer le tragique. La vérité du monde est dans la limite, dans la butée sur la limite,
dans la souffrance ; le refus de la limite est inhumain, tout prométhéisme, tout icarisme est voué à la
casse. Un discours s’ajoute désormais à cela : c’est le discours sur la casse – la casse sociale du monde
où la jouissance sans entraves a été érigée en valeur. Le moi est haïssable, comme toujours ; sauf celui
de l’auteur. Ce dolorisme pieux et disert, enté sur une vision quasiment apostolique, millénariste d’une
époque de fin du monde et d’insignifiance auquel il donne des dimensions de Chute, donne des résultats
qu’on ne pourrait juger qu’en partageant la morale du livre. Ce n’est pas qu’un livre moral, d’ailleurs ;
c’est un livre édifiant. »
LXVII. Une matière gélatineuse comme du sperme ou du sang semblait faire cailler l’air, et un vent
acide poussait des feuilles sur le parvis de la cathédrale, qui projetait son ombre noire sur eux. Ma
mémoire me quittait comme du sang s’égouttant hors d’une jarre ; la grande nappe sèche de l’oubli
guettait, ce désert des Tartares de la raison et de la conscience.
LXVIII. Devant lui, sur le trottoir, une femme sombre enveloppée dans un fichu noir, les mains jointes,
le visage en prière, fermé vers le sol, mastiquait les restes d’un quignon de pain moisi. Il la regarda avec
terreur. (…) Il sentit avec une volupté proportionnée et pure, veloutée, son torse, la présence mobile et
raide de son torse, son torse de pierre brute et de magnésie athlétique ; il sentit ce buste que les
exercices de musculation, accomplis entre hommes dans les couloirs malfamés de Joseph Girod,
l’éclosion d’un corps divin entre les tubulures fétides aux couleurs écœurantes de crème, les bitumes
éclatés d’Union Soviétique et les volets de métal roussis, rendaient à une excellence désirable, désirée –
un buste pour la sélection, pour la compétition, qu’on ne lasserait pas de contempler. La bouche moisie
de la vieille femme, dont le visage semblait s’être incliné encore un peu davantage vers le béton, avait
fini de mastiquer son quignon ; elle était là, pièta incertaine de jours qui ne viendraient jamais, figure
d’Évangile que personne ne pourrait reconnaître pour ce qu’elle était, car personne ici n’avait, depuis
des années, lu une seule phrase de l’Évangile – écoutée encore moins.
LXIX. Au-delà d'un certain point du temps (bien sûr, on ne peut pas exactement le dater, on peut juste
l'appréhender vaguement), il m'a semblé que tout, dans la vie, dans la vie vécue au plus près, prenait la
forme d'un immense recommencement. Que le monde cédait ses premières impulsions, celles de
l'origine - celles qui avaient un caractère de nouveauté, d'existence neuve - et que tout se passait dans
un sentiment intense, englobant, parodique presque parfois (car lointain, assourdi) de
recommencement – de répétition. Que les décors sont les mêmes, et que les actes que nous menons
dans ces décors se contentent de reprendre d'autres actes, quasiment identiques, que nous y avons
menés. Et cela dépasse largement les actes : c'est englobant vraiment ; et cela dilue totalement la
sensation du temps, de la nostalgie, qui peut être si vive quand on considère deux temps séparés. Il n'y a
plus véritablement de séparation temporelle entre le passé et le présent, mais le présent n'existe plus
que comme une hypothèse presque morte, mélancolique absolument, que le passé aurait émise
autrefois.
LXX. Il ne faudrait pas attendre beaucoup pour qu’une fraternité raciale prenne la place de ce misérable
manège – qui était le manège du désir et de la désirabilité, collective, individuelle, chauffée à blanc
comme sous l’effet d’un four à 180 degrés, passé au fer à souder d’une… absence de conscience, là aussi
collective, individuelle. La désirabilité, la vaste désirabilité à la Girard, chauffée à blanc dans la cuvette
de plus en plus étouffante de Clermont-Ferrand – réchauffement climatique oblige. (L’été, la pierre
noire conservait les degrés et l’on passait des nuits entières, nu, à ne pouvoir trouver le sommeil, harcelé
par la chaleur.) Les luthériens avaient réussi cela : préférant la conscience au dogme, ils feraient perdre
aux hommes et le dogme, et la conscience – la passion de la liberté, du jugement individuel, du choix,
finissait toujours en inconscience, en « chacun fait ce qu’il veut » généralisé (cette expression était une
remémoration de mon père, de mon leste, de mon funèbre, de mon merveilleux père, ô vieille ganache
constructiviste, ô vieil âne bâté de la gauche de caserne, ô vieux chrétien ne sachant s’avouer tout à fait,
ô vieux prêtre des Combrailles laïcisé, sécularisé, gauchi, « la société, ce n’est pas le chacun fait ce qu’il
veut »).
LXXI. Les sneakers or et brun comme des Christ baroques en gloire, les hauts de compression du même
acier dur que le ciel nordique, seraient troquées pour les uniformes kaki et les bottines militaires. (Dans
la cabine, derrière le rideau beige ondulé, il se précipita sur la poche avant de son sac, et en sortit les
Pensées et l’Album Pléiade de Blaise Pascal – celui qui datait des années 1970.)
LXXII. Les uns pèseraient vaillamment les lourdes couilles des autres sur la balance Roberval de leurs
mains enduites de magnésie ; les torses seraient pris dans des mêlées indistinctes et fougueuses, comme
chez Jérôme Bosch ; le mot « organique » prendrait d’un seul coup (comme se fait le désir dans le corps,
avec une brutalité qui ne cherche pas à se connaître, à connaître son échafaudage et ses objets, car elle
en perdrait tout élan) un pouvoir de séduction sans exemple : peuple organique, ville organique,
communauté organique – le même pouvoir de séduction que les organes eux-mêmes, ou que leurs
frères les muscles. Le simple emploi du mot organique, le simple clignotement du mot dans une phrase
éloquente ou nulle indiquerait qu’on se trouverait dans la vérité, dans le bon discours, dans la bonne
partie du discours, celle qui ne prêterait jamais à rire, celle qui aurait la pulsion unanimiste ou presque
collée sans distance à ses pleins et déliés, à son subtil délinéé d’Apocalypse. Plus besoin, ici, de
cérémonies unanimistes, comme dans les cultures d’orthodoxie ou les mises en scènes des feus régimes
de propriété collective : l’unanimisme de la comédie organisée, de la comédie sociale, avait cédé le pas
devant le régime sans exemple des pulsions : régime idéal, puisque chacun avait l’impression d’y jouir
autant que l’autre. A dire « organique », à prononcer souplement, juvénilement ces syllabes, on aurait
une impression de supériorité immédiate, native, l’impression d’avoir trouvé la vérité du monde sans
effort ; le mépris, ou plutôt la moquerie, la dérision, les ricanements deviendraient systématiques
envers ceux – quelques socialistes archétypaux demeurés en place – qui continueraient à employer les
termes de « communauté », de « cité », de « peuple » sans y accoler le terme d’organique, sans y
accoler mentalement le terme organique et l’idée d’organicité (car même quand on ne le prononçait pas
il fallait, par une exclusion sournoise et sommaire, que le terme se sente, que le concept se sente, se
devine à travers un écran de phrases) – faisant référence à une communauté de foi ou de valeurs et non
de sang et d’identité physique (les torses enveloppés par les vêtements athlétiques moulants, par les
maillots de compression couleur acier, se ressemblaient tant d’un corps l’autre, ils étaient eux-mêmes le
bonheur accompli de l’identité...). Bientôt, ceux qui emploieraient ces termes délavés depuis longtemps,
auxquels on ne pouvait plus croire, de « communauté », de « cité », de « peuple » avec le bonheur de
l’abstraction vingtiémiste (dont on avait cru ne devoir jamais sortir, on avait cru trouver la clef du
monde), enté sur le souvenir d’un universalisme chrétien, ne feraient plus que vingt, puis quinze, puis
douze pour cent et demi des voix aux élections locales. Les organiques, les défenseurs de l’organique,
eux, plafonneraient autour de quarante – et si tout le monde avait été aux urnes le jour de l’élection,
principalement dans la jeunesse qui votait moins mais pour qui l’organique – à elle qui n’avait rien
connu d’autre que le vertige vide, sournois, rebattu, exécrable d’une intégration forcée à une marche
des choses technique et préfabriquée que personne ne désirait au fond – était un vertige plus violent et
plus désirable, ils auraient obtenu partout des majorités absolues.
LXXIII. J’employais le mot morale toutes les dix phrases, mais ce n’était pas par inconscience, ni par
abus de langage. A vrai dire, je n’aurais pas su dire pourquoi.
LXXIV. C’était, pour ainsi dire, un décalage moral sur le sujet du sacrifice – mais sans pompe, sans
falbala. Avait-on idée ? Un décalage moral sur le sujet du sacrifice.

Cinquième partie – Hélène, la correspondance


(2015)

I. La correspondance

Ceyrat, Puy-de-Dôme, dimanche 9 août 2015

Hélène,
Les événements se multiplient dans un ordre douloureux, féroce, ironique, comminatoire, qui doit être
prémisse de mithridatisation définitive ; mais le désir d’en reprendre le détail, de les éviscérer, de les
analyser, de les raconter, d’en médire, d’en surdire, le désir métaphorique lui-même, le désir de les
conjuguer, de les assimiler, de les comparer, tous ces désirs blasphémateurs, ordinairement puissants,
ordinairement composant la flèche qui mène encore un peu mes pas, mes lamentables pas vers une
résolution hypothétique, une involution, une irrévolution, un irrédentisme, un échec louable, que sais-je
ont fui. Pourtant ces événements mériteraient d’être racontés, au moins transcrits et détaillés, auscultés
à la loupe votive ; et puis d’attendre quelqu’un de moralement valable, vous par exemple, pour leur faire
dégorger leur sinistre, conjoncturelle, intolérable vérité. Je perds le sens des mesures avec la mémoire,
c’est là le cœur du drame : je n’arrive plus à penser les êtres et les choses, et même vous que je crois
aimer, dans leur proportion naturelle. Je ne sais plus où j’ai laissé les clefs qui m’ouvriraient la
possibilité de reconnaître le monde, de vous reconnaître, d’identifier à nouveau comme avant. La pire
nasarde, le pire affront, c’est que le langage, lui, ce tricheur, fait semblant de tenir ; et qu’il peut donner
l’illusion que le reste tient avec lui. Mais non, il tient tout seul, filet jeté sur une paroi blanche qui est en
réalité creusée de partout, sans substance minérale conservée. Je voudrais connaître ma part exacte de
responsabilité dans cette morne catastrophe dépliée en succession de jours qui s’étendent comme
remords avant même d’accéder à l’être, pour pouvoir agir en connaissance de cause, ne pas développer
de culpabilités délirantes, connaître les vrais ressorts du Mal tenu, jadis, ou juste hier, serré bien contre
moi, etc. – j’ai bien conscience de ce que cette phrase contient d’ingrat, d’indécent, de peccamineux, de
petite-bourgeoisie spirituelle, qui doit hérisser au délire une moniale comme vous, chez qui le primat de
l’ignorance de Dieu dépasse toutes les autres sacralités, à côté de ce nuage d’inconnaissance veulement
transgressives, régressives, déplorées. Vouloir connaître cela, c’est à la fois vouloir connaître le résultat
des courses (l’ordalie ! l’ordalie !...) alors qu’on n’en est même pas au tiers, et vouloir entrer par
effraction dans les tiroirs de commode de notre Père. Comme tout manque, impunément. Comme tout
se dresse, dans la matière défaite, sous les formes du manque et de l’impunité. Je ne crois pas avoir
toujours existé, c’est une erreur – vous amalgamez de brefs instants de relief, vous insufflez dans la
risible armature verbale et mentale qui est la mienne une vie, un ethos, une ontologie, une règle, qui ne
s’y trouvent guère. Vous devriez surtout voir le décharnement, l’indigence, l’emmurement, l’entrave,
l’acédie – mais j’ai fini par avoir une idée des piédestaux moraux incroyables que vous vous tuez, avec
quelle sueur, à élever devant l’amas décoloré de mon incarnation, pour qu’elle puisse s’élever sans
effort. Votre élévation promise est sans remède : je vois le monde où vous vous débattez, Bien et Mal,
Vrai et Faux, écluses laissant passer des élans et des furies, monde éclos dans sa nudité innombrable,
derrière la vitre dont je vous ai déjà parlé, si souvent. Je n’atteindrai plus jamais le monde, plus jamais.
C’est une punition – méritée sans doute. Croire à Nietzsche, se prendre pour Nietzsche, écrire avec
Nietzsche, et, pire encore – ce qui fut alors mon cas – vivre sous le contrôle spirituel de Nietzsche sans
en avoir lu une seule ligne ou presque (quelques fragments d’Humain, trop humain), comme c’était le
cas la dernière fois que je dormais dans cette petite pièce orientée vers l’Ouest, donne à la vie du garçon
de seize ans à peu près l’allure de la rivière montueuse juste avant la cascade accidentelle,
catastrophique. Il n’y a pas de trait d’union après cette punition autodestructrice – simplement un
abîme sans paroles, un cilice verbal, un mur de séparation.
J’ai retrouvé de très anciennes feuilles, de très vieux plans, de très vieux dessins, d’antédiluviens
transferts, qui doivent dater d’il y a près de quinze ans ; la façon dont le désir ignoble et dominateur
d’hyper-réalisation, la première toute-puissance du fantasme, l’originelle, finit par couvrir
l’ordonnancement idéal des cartes, la progression presque eidétique des connaissances verbales et
visuelles, la démangeaison du savoir temporel, séculier, l’amour des mécanismes finis, la façon dont ce
désir est à la fois puissance autonome de démiurgie, d’atomes et fracas soudain d’une transcendance
incompréhensible (pourquoi la transcendance vient-elle si souvent briser l’élan articulé, superbe des
formes avec autant de saleté, d’ignominie visible ?...) donne assez envie de mourir, je dois le dire.
Pourquoi, devant l’irréparable des circonstances et des actes, des causalités indestructibles, nous
retrouvons-nous toujours aussi bêtes que Charles Bovary impuissant : « Tout ça, c’est la faute à la
fatalité ! » ? On préférerait encore ne plus pouvoir agir, rester dans sa prostration continue.

Il y aurait énormément à dire sur ce qui advient, ce qui advient avec brutalité, répétition, hauteur. Sur
Tazenat, n’en parlons pas. Sur les Falvards, aussi. Sur tout. Sur Billom. Sur Pessade. Sur Ceyrat. Sur
Berzet, et sur Pardon, et sur la route de Pardon à Montlosier. Sur Clermont-Ferrand. Sur la gare. Sur
Jaude. Sur le génie de chaque particule terrestre, si l’on veut. Sur la place du Mazet. Sur les êtres
conjonctifs, dissociés, annulables. Sur Montrodeix, seize ans après, sous la même pluie dense et
blanche. Sur le Chanset, sur les bois du Chanset, dix-sept ans après. Sur le quartier de la cité judiciaire.
Sur le lac de Servières, évidemment. [Rajout du mardi 11 au soir, depuis le café au bout de la rue
Ballainvilliers, angle du boulevard Sully je pense (me tromperais-je ?) – quelle vue indépassable sur
Gergovie balayée de bleu crépusculaire, métaphysique, sur la rue Balainvilliers alternant crépis
blancs de craie et pierre de Volvic noire d’Enfer, ce qui est sans doute la forme d’architecture la plus
civilisée et la plus vivable qui existe – et sur les grands murs noirs et mutiques, noirs parce qu’ils sont
jansénistes (enfin, qu’ils ont été jansénistes il y a très, très longtemps et qu’ils s’en souviennent avec
une tristesse joyeuse et accablée) de l’école des Beaux Arts de Clermont, et l’ouie portée sur ces voix
aux timbres merveilleusement familiers, proches, nasillards, consolants, délicats, admirables, et sur
ces corps merveilleusement familiers, etc., ces airs, etc., ces beautés, etc., ces profondeurs de temps
scellées comme Délies somptuaires, ou Pensées désirantes, ou Provinciales apaisées, ou douces
dogmaticités industrielles – primordiales, formelles, présentes, efficaces comme la grâce ou comme
un sonnet pur, ou comme votre pureté etc. ; rajout, donc : sur la rue Gabriel Péri, sur le square
Amadéo, sur les Galoubies, sur la rue des Minimes, sur Ternant, sur la Font de l’Arbre, sur la Fontaine
du Berger, sur Orcines, sur Chanat la Mouteyre, sur les prés à la Max Ernst, fluant dans leur
inachèvement déhanché, dans une lumière violacée de cauchemar vingtièmiste, de Chanat la
Mouteyre, sur Thèdes, sur Theix, sur le Puy de Vichatel, sur le cratère de Vichatel aussi profond que
celui du Pariou, sur etc.] Sur Tazenat, énormément à dire. Sur le génie de chaque être, si l’on veut, si
l’on désire, si l’on juge – j’aimerais parler, développer, je ne puis. Je ne serai ni Borges ni Pessoa ; ni
Dylan Thomas ni Henri Thomas – tant mieux, tant pis, les phrases manqueront et l’expérience
intérieure sera comme le donjon bêta qui trône aux Falvards depuis trois siècles : une misérable ruine
étouffée par le lierre, sans yeux, partie perdue. Je ne ferai pas cracher leur vérité aux hommes
irremplaçables – l’intuition fut soudaine mais prédatrice, foncière – qui entouraient le gour de Tazenat,
aux eaux si claires, aux roches si noires, à la végétation si vaillante, si tellurique. Oh ! parler proprement
des rives, des rochers – des voix surtout, des corps, des impasses. Des figures réversibles du
devenir, d’Eternel Retour : die ewige Umkehr. De ce qui ne sera pas dit, qui aurait dû l’être en son heure
pour se sauver. Du jeu d’apparition/disparition de Tazenat, justification du monde à lui seul.

Mais pour le moment, et sans doute jusqu’à la fin de cette conscience-là, qui n’est plus qu’une ombre
sommaire : aboulie, inertie, aphasie, arythmie, anomie, apathie, hébétude seules trouvent à s’extraire.
J’ose croire que nous nous retrouverons ailleurs, sous des cieux différents, avec une conscience plus
vivable, plus praticable, avec cette honnêteté merveilleuse à laquelle aboutissent les exercices
indulgents, jamais pris en défaut, de la remémoration. Car pour l’heure ces charpies accumulées, loin de
créer un limon beckettien, un ruisseau pascalien, une cuvette cioranesque, se soustraient, s’annulent.
Croyez au Bien, quand même, cet effort doit être accompli s’il l’est hélas sans moi. Saluez Athènes,
Syntagma, les pandémoniums globalitaires et les refuges de Heidegger, d’Empédocle et Théocrite de ma
part. Saluez la vie, aussi – elle a eu ses mérites, ses primats, ses somptuosités, même si elles ont fini par
métastaser jusqu’au point où elle ne m’ont plus été accessibles que comme crimes et délateurs de la
nature. [La rue Balainvilliers dans ce crépuscule tiède, pétri de tendres (je vous disais : il y a un siècle
que je n’ai rien rencontré de tendre ; eh bien il y a beaucoup de vérités tendres, de murs tendres, de
corps tendres, de stupeurs tendres, d’objets tendres, de sujets tendres, de parcs tendres, de noir tendre,
de blanc tendre, de jaune tendre (admirables crépis jaunes ou bruns de Clermont, qui n’existent nulle
part ailleurs sur Terre !) à Clermont-Ferrand) passions, à elle seule est une justification de l’existence,
des décors et des détails, des éthiques et des individus.]

Méditons cela en attendant un autre morceau de vérité à arracher avec nos dents cariées d’apostats
vagabonds : die ewige Umkehr. La réversibilité duelle des forces parmi le jeu toujours identique des
formes.

Je vous aime depuis les cratères du néant [brusquement tendres à Balainvilliers],


Votre plaintif et réprouvé
M.

* Les passages entre crochets ont été rédigés le mardi 11 août, juste avant l’envoi, dans le crépuscule
clermontois gorgé de vérités saisissables à la main, aisément, accidentellement, humainement,
heureusement, et leur tonalité très différente ne saurait être imputée qu’à une « réversibilité violente »
des humeurs de l’auteur. Humeur au sens d’humoresque, peut-être ; humour humoral de R.
Schumann, dansant précairement sur la pointe des hagardises blessées avec la joie accidentelle du
Bien : il faudrait Schumann sur ces pierres et ces corps, ce serait l’apothéose et alors la mort - celle des
organes comme celle du langage, celle des visages comme celle des stylets, celle des illusions comme
celle des recommencements - deviendrait honorable.
Hélène, nous sommes d’accord : les aveux ne valent que s’ils sont réciproques. Sinon ils ne valent rien.
Ils obéissent plus que toute chose, que toute obole à cette loi de l’échange symbolique décrite par le
Maître de ces vieux jours atroces, la prostration des écrans et l’effondrement bâtard sans Apocalypse :
l’Apocalypse médiocre, invisible, minuscule – les aveux sont comme ces présents symboliques des
sociétés primitives, ils ont la même pureté inanalysable, celle-là même qui corrode la volonté ; la
« gradation ascendante », comme on disait du temps des vues grisâtres jetées en biais sur le Parc
Pasteur (les briques rouges de l’entre deux guerres…) et de l’énorme espoir comme un gourdin fatal, la
« gradation ascendante », dans le domaine des aveux est la règle. Eh bien allons-y, échangeons – sans
quoi nous serons les moi-idéaux des tristes confins des sociétés mortes, les arabesques de sucre rose et
de vinaigre qui tapissent les croûtes poétiques, Book of Kells, WH Auden, Philip Larkin, Alberto
Savinio, Hugues Rebell, Levet, Toulet, Caillebotte ; les autres, bien sûr.
Jadis, dans les temps originels de mon incarnation, lorsque je ne faisais qu’un avec le Monde, j’ai connu
une vie qui n’était pas la vie présente, qui n’était pas votre vie non plus (hélas !) et qui n’était pas celle
des écrivains ; qui n’était pas l’enfance et qui n’était pas l’âge mûr ; qui n’était pas la vie sans Moi ni la
vie sans Autre ; qui n’était pas (contrairement à l’enfance) jetée hors de la temporalité maudite mais qui
l’enrobait, la caressait, la cajolait, qui s’enroulait autour du spectre de l’irréversibilité du temps comme
un satin merveilleux, sur lequel le langage et les topographies croissaient, ducs primitifs aux sceptres
indulgents.
Jadis, il y a très longtemps, j'étais digne d’être appelé homme. C’était à une époque reculée, qui
entrecroisait des routes nationales autour d’une vieille ville capétienne – l’une des plus grandes de
France jadis mais qui, entre 1600 et 1900, n’avait gagné que dix mille habitants – tassée comme un
coffre fracturé, avec les faubourgs d’araigne qui prolongent les péchés oubliés, profanés, dans des
couleurs pâles comme la modestie du printemps : la RN 20, vers le Sud, dans les bruyères vives et les
vibrations coloniales du passé ; la RN 152, vers l’Ouest, où la vue sur le cadavre du Négatif fut
contemplée (alors nous en étions encore à un classique romantisme crépusculaire… : n’en être qu’à
Pascal et Ponge quand les autres enterrent mélancoliquement, romantiquement Bataille et Genet ne
présage pas de structurations sociales très avenantes…), entre les routes qui vont se rejoindre entre
Bouloire et Vendôme (j’ai oublié le nom) ; la RN 60, à l’Est, parcourue dans une familiarité d’hivers
répétés cannibalisant les canaux, durcissant les rapports humains, avec cet air si large, comme un visage
aux pommettes ouraliennes se frottant contre des peupliers démâtés, sous le givre léger (poésie de
comptoir) ; la RN 142, la plus importante peut-être, vers le Nord-Est, où, après le champ de grues
incompressible, après Rébréchien et Maison Rouge, après Ascoux et la carte qui ressemblait en ces
endroits à de la margarine étalée, l’immense clocher de l’église de Pithiviers trouait le ciel blanc de
feutre – pureté, pureté, pureté, pureté, pureté.
Jadis, le 22 mars 2003 par exemple, ou le 29 juillet 2001, ou le 24 mars 2006 plus encore, je vivais.
Toujours à présent, ce sera cette déchirure infectée, la nostalgie d’un temps où nous étions entiers au
monde. Peut-être est-ce une erreur axiologique, d’avoir connu cela. Rien ne le précédait, rien ne le
préparait ; et maintenant ces temps flottent et n’ont plus d’énergie propre et je sais que, même dans le
marché charitable du langage, je ne pourrai les échanger contre rien. La Vérité ne s’échange contre rien,
et la Réalité non plus ; mais entre elles deux peuvent se nouer des pactes, tragiques ou aliénables, qui
finissent par remettre l’homme à l’endroit : et alors il se reprend à nager dans les cascades fraîches de la
vie, à partir au Nideck non en contournant la Montagne par de grandes boucles céréalières et creuses,
mais en passant par ces avenues sordides, bétonneuses, sans âme, sans ombre, entièrement refusées à
l’homme et qui cependant accueillent sa conscience. A présent c’est par d’infâmes sentiers de Perfection
que je vais (le pronom est contestable) retrouver quelques gouttes vitales ; autrefois, c’était par les
déchirures caillouteuses ou pourpres de la vie, seules garantes de la finitude bien admises – ce gage de
connaissance et de bonheur. Cette matérialité sensible m’échappait, elle aussi, à l’époque ; et Nerval
pourtant ne disait pas cela. Nerval, je le crois (contredisez-moi à dessein), est capable d’échanger ses
souvenirs du Valais contre plusieurs choses : contre l’universitaire qui le commentera à dessein, à l’abri
de son lutrin et de son effacil ; contre Proust qui le magnétisera et retrouvera en lui toutes les saveurs
d’un romantisme germano-français jamais incarné, toujours regretté ; contre Marcel Brion nageant
dans ces brumes romantiques et éclairant les Bohêmes de Nerval avec les feux de montagne d’un juriste
irlandais ; contre la Folie ; contre la Beauté ; contre les portes de corne du rêve, contre le rêve lui-même
et contre la Femme aussi. Si j’abandonne tout apprêt, Pithiviers, la rue Gabriel Lelong, le Boulevard
Pasteur, les immeubles noirâtres de la rue Lelong, derniers vestiges d’yeux qui avaient vu, au loin, la
petite ville près de Katowice, détruits un an plus tard (en 2004) et remplacés par des lotissements
adorables, sans mémoire (comme Modiano à Saint Lô en 1963 ne retrouvait pas 1944 ; « et Saint Lô
n’était plus Saint Lô »), l’inquiétante vallée de l’Oeuf ; le col des Champs lunaire et l’Allos suicidaire du
29 juillet 2001 ; le mur rutilant de suave révolte, juvénile, d’Harnes et de Châtelaillon du 24 mars 2006 :
toutes ces communions solennelles ne s’échangent contre rien. Et c’est très bien ainsi. La pureté. La
pureté. La vérification.
Etrangement, selon les heures du jour, le hasard des rencontres, la crème au stuc contenue dans des
tubes sensuels de Mandiargues, selon les empreintes du discours inconscient d’autrui (qui toujours me
mène vers le Social funeste), selon les empreintes de la réalité sociale consciente où autrui s’agrège (qui
toujours me mène vers l’Antisocial délétère), la condition humaine m’apparaît parfaitement regrettable,
erreur malheureuse et passagère échappée des mains d’un créateur oublieux, ou parfaitement justifiée,
errance parmi les croix brisées et levées de la dualité, croix posées par le même créateur, au premier
jour du monde. Tout de même, si le christianisme est bon (et il n’y a aucune raison pour qu’il ne le soit
pas), si le catholicisme romain est bon (et il n’y a aucune raison pour qu’il ne le soit pas), si les hérésies
pélagianismes, cathares, jansénistes, tous ces ultra-dualismes purificateurs auxquelles il a donné lieu,
sont bonnes (et, là encore, il n’y a aucune raison valable, même ou plutôt surtout parmi le filtre des
proches raisons sensibles dégénérées), il est atroce d’admettre vraiment, d’admettre comme un serpent
glissant sous sa peau, que « le Christ sera en croix jusqu’à la fin du monde. » A Clermont-Ferrand non
plus, vous savez, ce n’est pas facile de donner raison à Pascal. Sans doute faut-il l’hiver, l’ancien hiver où
la Limagne gelait, la noirceur égueulée des nuits, Notre Dame du Port comme seul radeau – et la voix
torrentueuse du prêtre, scellant le soleil pascalien de l’âme dans la nuit accomplie. Mais Clermont-
Ferrand a trop changé ; toute la laideur en a été aspirée, toute la noirceur aussi ; elle ne s’est pas encore
« hyper réalisée », heureusement, mais elle y viendra aussi, ça ne fait aucun doute. Il y a déjà des
signes : ces étiquettes collées aux murs, ces protéines maladives vendues dans d’antiques boutiques de
confiseurs ou de corsets, ces trépidations musculeuses du Mal, qui assèchent tout ce qu’il y avait de
schumannien dans les rues. Elle existe dans un stade intermédiaire, où la dualité a déjà été bien refoulée
(songez au Sud, par exemple, les bâtiments autour de Lecoq, de l’avenue Mitterrand, du Boulevard
Lafayette ; songez à la place de Jaude, « hyper réalisée » à souhait ; songez à certains coins malotrus
vers Fontgiève ou la place du Champgil, abandonnés à l’unicité, à l’identité, au Mal ; songez), mais où
elle n’existe plus sous ses formes anciennes et incassables : celles qui précisément, il y a encore vingt ou
vingt-cinq ans, faisaient tant souffrir les renégats de la dualité, quand ils venaient dans ces lieux (je ne
suis cryptique, si je le suis, que par défaut de courage hélas – courage sexuel ?). « Comme tout est
laid ! » s’exclamaient-ils devant le pur spectacle de la Beauté Duelle. Des tarés. Mais moi aussi, vous
voyez, je suis un peu détraqué, puisque je sais que j’aurais été mal à l’aise, comme les socialistes quand
il s’agissait de défendre leur première loi anti-sociale, hédoniste ; et qu’il me faut ce refoulement, cette
négligence, cet éloignement, pour que la Dualité me soit supportable. Une Dualité à la petite semaine,
affadie, rétrécie, adoucie, servie sur un tendre plateau de synonymes ouatés et de synodes poussifs (celle
que connut Rohmer peut-être ? ce n’est pas une référence). Le problème qui demeure est qu’on ne peut
assumer en même temps le Mal présent et l’ancien Mal, l’historique/duel ; il faut choisir et ce choix
conduit au suicide, au fascisme, à la nullité intellectuelle ou à l’aporie morale. L’homme, il faudrait que
cela soit dit une fois à fond, est mauvais parce qu’il choisit. Sans le choix, il y aurait la perfection morale
réalisée ; l’ancien et le nouveau Mal pourraient être assumés d’un même mouvement intérieur ; la
laideur accablante de l’ancienne avenue Edouard Michelin (et les fumées de la débauche, le néronisme
qui venaient puer au croisement de l’avenue Michelin, pureté du résistant catholique, et de l’avenue de
l’URSS, pureté de l’autre, roses et résédas clermontois empuantis par le fantasme, le même qu’Aragon,
paraît-il, montra à un jeune homme dans des cabinets un jour) – et la beauté farouche de la nouvelle
Clermont pourraient être rassemblées comme dans un Meccano. (C’est curieux, ce rétrécissement de
l’accès au langage, comme un tunnel de montagne fermé, dans la traversée de l’expérience du
démoniaque humain. Juan aimerait ; Améry aussi. C’est dans ce noir-là qu’Ionesco créa.)
Tout m’échappe et je suis sûr de voir Satan tomber comme l’éclair – et je préfère, lâchement, retirer mes
yeux de ce spectacle et me blottir comme un enfant maladif dans les mots ;
Est-il besoin de dire que je vous aime – et que le monde m’échappe comme m’échappent les images de
communion lointaines que j’aurais voulu retenir ?
Est-il besoin de vivre ?
M.

A la Hélène de toujours,

Votre raison est si pure que répondre me sera forcément un abaissement ; votre geste, n’est-ce pas celui
de la détentrice d’un savoir plus profond, plus plissé, qui congédie l’aventureux imparfait ? Vous
possédez une connaissance naturelle de la vie et du savoir qui va infiniment plus loin que moi. Aveu
puydômois : moi non plus, je n’ai jamais lu la littérature de façon « suivie » ; je l’ai lue comme les
Américains doivent lire la Bible, je suppose : en en triturant chaque minute, dans sa conscience, des
phrases, des pages, des images, des idées d’auteurs, en enduisant ma conscience, la replâtrant, la
jaunissant, les reprenant un jour maudit, les observant à la loupe, les laissant mourir en moi ou me
laissant expirer, et le Moi imperturbablement assassin, en eux, etc., etc. Pas la terrible « Divine
Comédie » « laissée sur soi comme une chemise séchée », bien sûr ; cela est obscène et d’ailleurs
parodique. Non, en les avalant comme une hostie. Les phrases sont des hosties, c’est pour cela qu’elles
ne s’échangent pas. (Le curieux est que Pithiviers tranchant son ciel, ou le viaduc du Blanc s’enfuyant
vers une ligne d’horizon inconnue, « Oulches, Ciron », ou les bornes aux mémoires infinies qu’on
trouve, parmi les bruyères, dans la forêt d’Orléans, ne s’échangent pas contre le langage, alors qu’elles
apparaissent comme d’autres hosties consacrées. Hostie : confiance de l’image réfractée de Dieu,
homme « métaphore » de Dieu comme vous le disiez, fiduciaire intégral de l’Image Parfaite, toujours
recommencée. En grec moderne, vous le savez, celui de votre ami Varoufakis, metaforo désigne un petit
chariot. Nous serions donc les petits véhicules de Dieu ? C’est une suprêmement belle condition ! (Qui
me fait penser aux Escargots de Ponge, de mars 1936 ; ce texte qui définissait ma morale, à 15 ou 16
ans, qui ceinturait idéalement les murs de mon humanisme d’alors, il faudrait que je le relise (C’était le
temps où je rêvais d’être Jean Royer ; un temps lointain, donc.)) Mais on en revient aux innombrables,
qui ne sont véhicules de rien d’autre que d’eux-mêmes. Ils ne le sont même pas de Satan ; Satan vaut
tellement mieux que les Innombrables ! Satan apparaît et disparaît, je vous le rappelle ; les
Innombrables, eux, ne vivent qu’en transparence.
Du reste, si je puis nous rassurer, tous ceux que je connus et qui possédaient cette connaissance
ontologique, naturelle, de la littérature, qui ne séparaient pas la Parole de leur chair, qui vivaient en leur
peau grisâtre et grumeleuse, ou profilée et prophylactique, les ressacs des Verbes antérieurs, ceux qui
avaient avalé le Verbe, surprenante hostie d’enfance, ceux qui s’étaient instituées dans la parole et dans
les phrases, dans « tout sera gardé dans une mémoire sans souvenir », dans « l’existence n’est pas tout,
c’est même la moindre des choses », dans « et tout s’effondra dans un petit tas de poussière livide »,
dans « l’huître, de la grosseur d’un galet moyen », dans « il y aura en Enfer une bolgia moins dure, et au
Ciel… » etc., étaient les vrais lecteurs. Les autres, je ne sais même pas s’ils existent. La littérature, pas
plus que la religion, ne promet ni la continuité ni la médiation.

Ne parviens plus à retrouver le bon rythme, l’immémorial, de l’enchaînement des pensées. Comme
Clermont ne parviendra plus jamais à retrouver l’ancien rythme de son architecture – l’ancienne liaison
des couleurs et des axes, les jonctions des blancs laiteux, des bruns grumeleux des noirs jansénistes se
parlant ; pour toujours sa structure a éclaté, ses formes se sont dissociés, et il est vain de vouloir y lire
l’ancien ordre de la beauté. Il faut, oui, accepter dans l’ordre des pensées la même anarchie, la même
disharmonie, la même absence d’euphonie claire qui culmine à Clermont, entre la rue d’Allagnat, la rue
Bonnabaud, le boulevard Lafayette, la rue de Blanzat, etc. – c’est aussi celle qui culmine dans les Chants
de l’Aube, bien sûr, et dans les pièces désarticulées d’Hugo Wolf, et dans le Quatuor des Dissonances de
Chostakovitch, et dans les Stabat Mater du XXème siècle, ruines de Beuys chantées. Me laisserez-vous
m’identifier à Clermont – à « la beauté qui ne cherche pas à séduire » ? Me laisserez-vous m’identifier à
autre chose qu’à vous-même ? Me laisserez-vous ne pas corrompre votre altérité (le mot fut prononcé
par vous, une fin d’août saccagée (votre nom de Reprise dans Kos jamais déserte…) ; je n’aurais jamais
osé le prononcer) et persister dans mon être sans l’adjoindre au vôtre – qui lui est incontestablement
supérieur ? L’ancien rythme perdu, c’est celui des Carnets de Patrice de la Tour du Pin, de Jean Bollack,
des Années de Virginia Woolf où les saisons et le langage étaient au même rythme, d’Entre les actes où
la scène théâtrale de la civilisation et le langage aussi. Ce rythme-là promettait le bonheur, comme
l’enchaînement ancien Amadéo-Minimes-Bonnabaud-Blatin-Julien-Jaude. La cité judiciaire, les grands
bâtiments soviétiques de Bonnabaud, les rondeurs bizarres et jaunes, les cassures aux vitres bleues, les
inégalités monstrueuses de hauteur vivent d’un bonheur plus précaire, plus disjoint. Il en est de même
du discours. Nous nageons tous deux dans une précarité d’être qui ne verra comme résolution que la
disparition de nos pauvres chairs. Tout cela doit se vivre avec l’angoisse neutre d’un destin.

Il m’arrive, ces derniers temps, comme un pécheur à ses péchés, de penser à la littérature et au « travail
du langage » comme à une chose parfaitement vaine et superfétatoire ; comme dépourvue de valeur.
Entre le langage de ce moine cistercien relisant, à la bougie, la règle de Saint Benoît entre les rivières du
plateau de Langres et les forêts de la Haute Marne, et le langage misérable de Dylan Thomas, de
Wallace Stevens, de Zbigniew Herbert, de Charles Olson et de la clique. Ceux de Paz, de Juarroz ou de
Mandelstam sont plus que des langages : le premier est justifié par la morale sur laquelle il achoppe, le
deuxième par la recherche centrifuge de la transcendance divine, le troisième par la persécution
historique. Hélas ! face à l’Histoire, je ne sens que rétractation, amoindrissement ; il me faut les plaines
de la géographie et de la poésie pour que la langue de libère. Pas de morale ; pas de religion ; pas de
justification supérieure. Le seul langage et ses échos évidés, stériles.
Paradoxe : la civilisation, perdue par les instincts, sera-t-elle sauvée aussi par les instincts ? Je crains
que ces aspirations puissamment matérialistes, anti-symboliques, ne dérapent sans fin du côté de
l’illimitation des Innombrables. L’Innombrable aimera toujours mieux la rue Blatin à la rue
Balainvilliers ; tant pis pour lui. Pourtant, Pascal souffle sur la rue Balainvilliers (dans divers angles, sur
des gargouilles, sur le plan de papier blanc sali (tiens ? Word m’empresse de mettre une majuscule à
« Sali » ; il doit s’être adapté à la folie des majuscules qui possède celui qui n’a plus qu’un rapport
intransitif, désespéré, adverbial avec le monde), sur la lave, sur les fontaines armoriées, sur les pavillons
Bargoin, sur l’outre-noir), et il ne souffle nulle part ailleurs. Pascal est né minoritaire. Il n’a existé que
pour souffrir.

Second paradoxe : Elisabeth Bart, qui est une sainte, m’expliqua autrefois que « l’ensanche de Madrid
était une figure du Mal. » Ca tombe bien, je n’aime tellement l’ensanche, tout compte fait. Mais
relativement à ce monde, je me fais parfois l’impression d’être l’ensanche. Je ne suis pas plus fait pour
lui que l’ensanche l’est pour Madrid ; et vice versa, bien sûr. Mais je sens quelque part en moi un désir
souterrain de l’ensanche, difficile à admettre. Peut-être la pente fatale des Innombrables existe-t-elle en
moi, à basse intensité ; je ne me trouve qu’à un degré antérieur de la descente, pas plus. L’abjection du
monde, elle existe en moi, oui Hélène, en contrepartie de ce que vous appelez la « pureté », et qui n’est
que la somme des refus et des rejets tournée en cristallisation versatile, en chasteté aigre.

Troisième paradoxe : la liberté est certes (Lichtenberg) un choix trop facile. Mais la soumission aussi est
un choix facile. Il y a beaucoup de liberté retorse chez les thuriféraires de la soumission ; les zélotes de
l’anti-liberté s’en dégagent toujours des parcelles, pour leur bon plaisir, quand il s’agit de respirer
(exemple type : Michel H, Roi des Français).

Je ne sais plus qu’une chose, Hélène : jusqu’au bout, il me faudra être (et j’assumerai cette condition) du
côté de la victime sacrificielle, dans l’acceptation inacceptable de la hache qui brille perfidement. Je n’ai
pas droit à une autre condition ; peut-être aurais-je pu la quêter, dans le passé ? A présent, ainsi soit-il,
les jeux sont faits : l’agneau immolé, c’est moi. Je suis un peuple maudit à moi seul, pour paraphraser
une mystique contemporaine, au génie souple. Je suis né en sens inverse de la désirabilité collective ; je
n’y suis finalement pour rien. Et cette poussée inverse, qui parfois fatigue, il faut bien que quelqu’un
l’accomplisse.

Maintenant le problème du langage résolu, il n’y a plus que trois perspectives : 1) le suicide (la plus
réaliste). Montherlantien (japonais) ? Drieusien (romain) ? Nervalien (apophatique) ? Woolfien
(psychotique) ? Dagermanien (protestant) ? Non. Suicide sans raison et incompréhensible. Sans mots.
J’ai claire vision que toute explication du suicide, toute rationalisation du suicide l’abaisse et le dénoue.
Pareil d’ailleurs pour ce que la Foi et l’Espérance lui opposent. Il faudrait toujours vivre comme dans
l’éloge ou la condamnation réciproques du suicide, quand elles ne donnent pas, parce qu’elles sont trop
vivantes, leurs raisons d’être : dans cet extrême négation du discours. (Tout à fait autre chose que les
délires d’Ecce Homo sur le chocolat princier de Pologne, la danse, etc. Plutôt le glissement des versets
de Gamoneda sur le Pisuerga, aux derniers jours de septembre. Le givre de Gamoneda, « et je n’ai pu
endurer la perfection du silence » sur les eaux brunâtres du fleuve.)

Voilà.
M.

Hélène,

Fort de vos offrandes j’ai pris un train, un train vers l’Ouest, enfin deux puisqu’il y eut, dans mon
souvenir vague et effrité, un changement nocturne. Je savais tout à fait vers quelle destination j’aillais,
j’avais une destination bien précise en tête, figurez-vous. Je vous ai envoyé une lettre, avant de partir ;
j’espère qu’elle est arrivée place des Vosges… Je ne sais même plus de quoi vraiment il y était question,
je crois de diverses choses littéraires banalement effleurées, enfin d’inconsistances… Je voulais ne pas
perdre votre image, malgré l’abolition de la communication virtuelle. J’espère qu’elle vous est quand
même arrivée ; votre absence de réponse m’inquiète un peu. Cependant il… Cependant vous… Vous êtes
au présent ? J’aimerais que vous fussiez au présent. J’aimerais que votre rythme imaginaire, enfin que
j’imagine depuis là, soit celui de la concordance des temps. Bientôt la mort va gagner aussi à l’extérieur
de nous, dans les administrations tapageuses, les champs de betterave et les silos énormes ; ce sera la
punition des vivants après la punition personnelle, un imprévu historique sur lequel tout discours ne
pourra être qu’apophatique, ou alors conjuratoire. Tout cela est mérité, hideux, profane, décousu,
profanatoire. C’est ainsi que les hommes vivent, malgré eux.

Comment peut-on croire en Dieu ? Je ne peux pas. L’ai-je jamais pu ? Ai-je jamais aimé le Ciel ? Je ne
sais. Vers l’Ouest, j’ai cru parler des fausses prières, des prières imitées de l’enfance. Vous, vous l’avez
aimé. Je crois que pour rester un homme, il n’y a qu’une solution : se déprendre totalement des
Innombrables passe par la fuite et la claustration (pardon pour ce mot) dans un lointain caisson isobare
orné de poutres sacramentelles, d’ogives moisies de salpêtre, de calligraphies penchées. Châteaux
antérieurs intérieurs… Chemins de perfection… Vives flammes d’amour… Montées au carmel…
Pensées… Provinciales… Sermons sur la mort… Sur l’ambition… Epîtres divers… Comme ce mystère de
l’amour, toujours recommencé, qui passe les siècles, me semble lointain. « Mon obscure existence de
singe amélioré », disait Houellebecq. C’est cela, oui ; obscure existence. Mais même pas le bonheur des
déchirures de Kierkegaard ; l’impression existentielle, malgré tout, qu’on a au cœur de ce salon
méticuleusement cultivé, quand les saillies brillantes sortent de la bouche mais que l’âme est ailleurs,
qu’elle a abandonné le miracle social pour fuir vers la vérité – un autre miracle. A Cîteaux, sur cet
ancien champ de batailles entre Bourguignons et Champenois, sur les marais asséchés par les moines,
dans l’architecture évidée et les premiers bourgeons d’avril. A Saint Gall, au VIIème siècle, dans la
babélienne préservation du langage et des phrases presque rompues, parmi les empilages de plaquettes
pourries, avec des faces byzantines de vigies. A la fin du XXème siècle, dans les beaux quartiers, quand
les événements n’étaient plus qu’intérieurs, qu’un sourire vague se lisait sur le visage, et que le souvenir
de Saint Gall revenait comme une évidence. A la Trappe, dans les marais aussi mais souillés, entre les
potences vagues des arbres, dans l’extrême aridité de l’âme et les gestes précaires de celui qui s’est déjà
désincarné.

Elisabeth Bart a raison de dire que je n’ai pas peur de la beauté. Je crois d’ailleurs que c’est la plus
puissante accusation qu’on puisse porter contre ma pauvre personne – je ne me méfie pas de la beauté,
je lui cède toujours. Je me demande bien à quoi cela peut servir, de ne « pas avoir peur de la beauté ». Si
la beauté m’effrayait, je n’en serais pas là. Il y eut une tentative unique pour civiliser en moi les
fantasmes, elle se nomma Tours, ville ouverte ; mais le fantasme triompha, et Tours sombra avant d’être
achevée, comme le Pont Wilson, dans les années 1980, s’était effondré dans l’eau ligérienne. Fata
crescunt.

Je vous disais donc que j’étais parti vers l’Ouest. En effet. Est-ce cet attrait de la lumière blanche,
brutale, qui existe dans un coffre de verre, piégé par certains souvenirs ? J’ai passé quatre jours dans la
lumière blanche et sans réfraction d’Angers. Blanche sur pierre blanche : une pâleur sans réverbération,
qui ressemble à du métal adouci. Blanche comme l’origine, comme le plâtre intouché de l’origine. Ca et
là, de crémeuses constructions amidonnées, basses et calmes, avec encorbellements ou rotondes, petites
décorations provinciales. Tout là bas est tiède, beige, fade, centriste, à-moitié pensé. Il est manifeste que
dans cette ville, entre le boulevard Foch, la rue de la Roe et le quartier de la Doutre (c’est un beau nom,
non, la Doutre ?), les êtres se contentent de rester à la moitié de leur pensée, à la moitié d’eux-mêmes.
Et ces églises grisâtres, petites bourgeoises, MRP ou CFDT, tristes comme une fraternité factice, comme
des casernes désertées ! Au bout de rues symétriques alignant des moulures ébréchées, ou bien posées
entre de petites construction de béton beigeâtre, indulgent. Quelle grandeur pourrait voir le jour ici ?
Ajoutez à cela que tout aussi à Angers est historicisé, daté, tout semble appartenir à une recension
mériméenne des monuments de France, tout a son écusson et son sceau répertorié. On a le sentiment
qu’on pourrait rester ici mille ans sans qu’il se passe quoi que ce soit de grave, de destructeur, de
tragique – c’est exactement le sentiment de l’enfance. Un sentiment qu’il faut au plus vite quitter.
Cependant, dans cette chambre d’hôtel qui donnait sur la Maine, avec les arbres presque dénudés
devant, je me demandais : mais quelle direction encore donner à tout cela ? Hélène, qui est « une
maîtresse femme, une Amazone mystique, extrêmement fine, qui mène les théologiens par le bout du
nez » (Thérèse d’Avila selon Michel de Certeau), je n’ai pu croiser sa route droite et pure pour rien. Et
dans cette lumière pure, il faut le dire, j’imaginais aussi vos phrases à la torche, vos recensions
d’ « altérité » à la torche. Rien de moins janséniste qu’Angers, vous vous doutez bien. Que dire de plus
de cette ville ? Les rues du centre ont des noms de peintres pompiers. L’autoroute passe au ras des
vieilles maisons branlantes, aux colombages moisis. La Maine est étroite, d’un bleu presque vert,
comme un petit poisson inoffensif – un goujon, une sardine. Il y a quelque chose de pharmaceutique, de
médical dans cette architecture et ces êtres. Dieu a été là, fortement (un Dieu aimable et punisseur, celui
de Paul Gadenne ou de Jean-Marie Domenach), Dieu a été très social ici, très socialisé, et enfin
socialiste – puis il a disparu ; et on voit la ville se débattre, dans ses formes trop nettes, trop
géométriques, avec le fantôme de sa disparition. [Ecrivant cette phrase, j’écoutais une émission sur
Pascal ; la voix de J. M. Domenach a troué mon oreille à l’instant où j’écrivais son nom ; ces
coïncidences, à force de se multiplier, ont fini par me sembler aussi piètres, aussi peu significatives
que des décharges nerveuses, une excitation de surface.] La cathédrale me semble la plus petite et la
plus laide de France : 75 mètres de hauteur ; c’est une inoffensive petite église, placée en haut d’une
montée remplaçable, sans caractère ; ses tours n’ont nulle ampleur. Bizarrement, la ville est organisée
autour du théâtre plutôt qu’autour de l’hôtel de ville ou d’un bâtiment religieux. On trouve des abbayes
abandonnées, sur des places herbeuses, dans de petits quartiers mi-médiévaux mi-résidentiels ; et on
comprend que les hommes n’ont mémoire que de leur propre vie. La lumière n’est pas toujours de ce
blanc éberlué, enfantin, qui minimise l’ambition du regard ; parfois, aux heures intermédiaires, c’est
une lumière de vitrail, filtrée à travers une nasse précieuse comme un émail raffiné. Voilà ce que je peux
dire d’Angers.

Hélène, qui êtes-vous pour vous intéresser à moi ? A mon âme ? Elle a peu d’intérêt.

Je finirai par mêler mes larmes dispendieuses à la sécheresse calculée des Innombrables.

Hélène, pourquoi Dieu m’a rendu les Innombrables aussi désirables ?


Pourquoi les Innombrables sont-ils objectivement désirables ?
Pourquoi est-on forcé d’incarner la négativité d’une époque,
Hélène, pourquoi est-on forcé de lutter avec l’Ange – si l’on abandonne la lutte, c’est le triomphe
unilatéral du Mal ?
A onze ans déjà, les Innombrables étaient la cause de mes tragiques désirs.
La condition humaine est sans recours.

Il n’y a qu’un malheur, qui est de ne pas pouvoir aimer.


Il n’y a qu’une tragédie, c’est de s’être vu interdire l’espoir parce qu’on a fait, dans sa chair, l’expérience
du tragique. « Et comme l’espérance est violente. » Mais le désespoir est bien pire encore. Et me voilà
incapable d’espérer.

Comme il serait réconciliant d’avoir l’Apocalypse aussi souriante, aussi paisible, aussi chartiste, aussi
malléable, aussi immanente, aussi légère, tragique avec autant de liberté, crucifiée avec autant de
certitude de la rédemption, que le grand homme qui vient de mourir, sur les côtes californiennes
abandonnées de Dieu. Je songeais à Girard, puis à Bernanos ; aux jeunes gens démembrés, en miette,
du Mauvais rêve, qui nous regardent dans le miroir de quatre-vingt années comme des naufragés, et
nous disent qu’ils ne sont différents de nous en rien ; puis à la gaie affirmation sacrificielle des Choses
cachées depuis la fondation du monde ; aux totems maléfiques d’Un Crime, puis aux totems ressuscités
de La violence et le sacré ; au désespoir surmonté de Je vois Satan tomber comme l’éclair, puis au
désespoir impuissant du Chemin de la croix des Ames, de La liberté, pour quoi faire ? Et je songeais,
avec Calvin, qu’il n’était pas impossible que soit juste l’hypothèse atroce de la prédestination.

Je vous aime cependant, et je pense à vous sans arrêt.


M.

II. Hélène était un personnage éruptif et presque aérien, un personnage de désastre, de catastrophe, la
strophe de la catastrophe elle aussi : elliptique Troyenne de Giraudoux, ténue dans les incises du texte,
comme des gouttes de poison roux sur l’épée de Monelle – Rémoise de naissance qui vivait dans la
poche de l’ange Gabriel, dans son sourire éteint, dans son poème dispensé de sourire (ombre de Marie
Noël, confitures de quinze ans sur l’incunable d’Aristophane) ; Hélène qui sait le Nom, qui redit le Nom
derrière l’alcôve ou la mosaïque de tesselles saintes – Hélène, absence dans la présence, le nom
suprême. L’absence comme une outre de brebis râpée, à laquelle on boit dans le désert montherlantien.
L’ombre, le nom : Montrellet, un beau titre. Je ne savais guère écrire au-delà de cette voix de femme,
voix pascale qui avait fait une épine dans les jours pascaux – un élan, un enthousiasme évangélique
s’était montré, dans le langage, comme un muscle travaillant soudain sous la peau. Hélène fut, pendant
trois ans, une forme qui se découpait sur la flottaison du reste – une forme sèche, une forme aux angles
nets et sans polissage, mais qui avait le langage et ses attributs pour elle. Qui était attribuée, rétribuée
peut-être, par le langage. Qui avait les ongles miraculeusement roses et propres. J’avais connu Hélène à
l’époque où, avec mon camarade Maxime, je proposais des projets architecturaux dans les
arrondissements de l’Ouest parisien.

Hélène vivait au Trocadéro, dans deux-cent mètres carrés vides et clairs, quelques bibliothèques pas si
remplies que ça par endroits, et dans une lumière romaine – jaune et vieillie à la fois, presque impure,
une lumière d’après le carnaval et l’orgie. Hélène existait pour le presque, pour l’inaccédé ; Hélène vivait
dans une (?) ; Hélène retenait tout ce qu’elle aurait pu offrir sur une paillasse, juste avant la réalisation :
elle n’avait pas la connaissance, ou bien elle en avait trop, pour être vraiment un être de charité. A
défaut de théologal, elle aurait pu être cardinale – mais non, elle n’avait pas cette aptitude à l’existence,
il lui fallait rester dans l’inexistence pour parvenir à parler, clairement, fermement alors. Car son
existence a surtout été une existence de paroles, une existence verbale – Hélène exista d’abord dans son
timbre, comme elle aurait dit, « votre timbre est beau, c’est un point de détail à six millions de larmes. »
(C’était son genre d’humour, qui n’avait pas avalé toute sa province – Hélène était une provinciale, elle
respirait la province.) On a l’impression qu’elle est toujours saoule, aurait dit un ordinaire maquignon
de ces dîners, de ces moments, au Siècle d’or où elle allait, dans les soirées de bridge de l’avenue Victor
Hugo. Hélène était fascinée par les Juifs et la judéité, fascinée avec une telle violence, un tel degré de
possession qu’il lui arrivait – car elle était menteuse – de se prétendre juive, ce qu’elle m’avait fait croire
la première fois. Hélène était une bonne catholique gallicane, baptisée à Reims, à la cathédrale, de
parents déliquescents – je crois qu’il y avait eu de l’Armée, là aussi, à un moment, enfin Hélène n’avait
pas de rapports très délimités avec un milieu social, elle s’était largement ajoutée au social, elle était
venue le forclore et en donner une sublimation : sublimation provinciale, d’accord, mais pas amère. La
fascination pour les Juifs, l’Ange Gabriel, la parole existant dans cette friche corporelle. La strophe de la
catastrophe.

III. Je retrouvai Hélène quelques jours plus tard, le vendredi qui devait précéder le verdict. Elle s’était
déplacée de Paris, par le train – j’avais été la chercher en gare de Clermont, le soir. Le froid s’était un
peu débandé ; il y avait une sorte de dégelée sur les puys, qui leur faisait de grandes balafres blanches
éparpillées et des échancrures couleur de méthylène ou de menthe, sur le bassin. Des échancrures qui
éclataient dans le bleu vif du ciel, des échancrures qui semblaient de la même matière et couleur que les
cheires basses qui portaient les puys à bout de bras ; avec des ombres colossales, des ombres titanesques
qui devaient venir de la neige repliée, des arbustes qui poussaient comme une végétation arboricole des
premiers âges, bubons ou fraises aristocratiques à même les pentes, à même la terre battue des pentes
ou des roches des muletiers. Hélène avait son visage simple des premiers temps, un visage sans apprêt,
d’une responsabilité écrasante : son visage libéral, le visage de la libéralité.
« - Vous me faites peur, lui dis-je quand nous sortîmes de la gare, alors qu’Hélène, qui avait dû se
préparer à subir des températures polaires, tendait les bras et découvrait la subite et relative tiédeur.
Vous me faites peur parce que je sais que vous êtes plus forte que moi. Plus intelligente. C’est d’ailleurs
parce que je l’ai compris que j’ai décidé de cesser de vous voir. Non parce que vous m’intimidiez, au
contraire – pas du tout. »
Hélène et moi remontions l’avenue en direction de l’hôtel – elle avait réservé une chambre dans un
hôtel plus cossu, place Delille, avec un balcon et une vue sur la cathédrale. Elle respirait calmement,
dans le silence.
« - Vous m’avez deviné, voyez-vous. Vous m’avez deviné comme je ne pensais pas qu’un être humain
pouvait en deviner un autre – je pensais avoir toujours le dessus, avoir toujours un coup d’avance dans
la sournoiserie. Mais depuis ce jour, ce jour que j’ai lu votre phrase, cette phrase moqueuse et terrible,
alors que je ne vous avais encore ni voulu ni fait ni montré aucun mal, j’ai su qu’il valait mieux que nous
cessions cela. Pourquoi s’obstiner à la rencontre, si le fond de l’affaire a été compris ? Pourquoi vouloir
la rencontre, une fois la résolution engagée ? »
Le cri de jouissance dans l’insatisfaction : telle était la phrase. « Vos paroles me navrent ; c’est toujours
cela qui revient en vous, cette note fondamentale, ce cri de jouissance dans l’insatisfaction. »
(Comment appeler cette non-coïncidence suprême, cette impossibilité supérieure à entrer dans les nerfs
de l'autre – cette aberration de la discorde ? « Du vrai altruisme, très rare, de la concorde... » Les mots
prononcés par le professeur de philosophie, les mots métaphoriques de craie blanche, les mots en forme
d'inscription veloutée et de promesse bouillante sous le premier fronton adolescent, dans la grande salle
grise, napoléonienne, occupée de souffles et d'orgueils – « le ciel de cinq heures qui fait aux âmes
(fallait-il avoir peur du mot « âme », fallait-il se défier de ce mot, de ces trois lettres remisées du
catalogue, fallait-il craindre le surgissement de l' « âme » pour écrire ? Est-ce qu'on pouvait aller plus
loin que le refus d'écrire le mot « âme », la réaction inverse, le retour à, le refus de plus en plus guindé
et formaliste, de plus en plus conservateur, la réaction de plus en plus jeune, neuve, véloce, fraîche,
rimbaldienne avec la croûte ensemencée d'un Claudel moraliste, etc., jusqu'à ce que et le mot âme et la
négation, le refus de l'écrire ne deviennent une figure double, une figure se répondant et se dévorant, un
Tantale, Chronos, figure de Ludwig dévoratrice, hermétique Vienne ?... Est-ce que l' « âme », un jour,
retrouverait, cette seconde naïveté, sans quoi elle ne pourra plus jamais recommencer les arts ? Après
Ecce Homo, après les Illuminations, selon le moraliste esseulé d'Europe centrale, tentant de l'être,
l'étant comme le météore violet de Gibraltar (aussi faisandé, par certains côtés, aussi touristique) tombé
au milieu de la mer univoque et du désert presque américain, du blême désert andalou, après ce qu'il
nommait les lendemains de l’inouï, la création devait disparaître et s'enterrer dans la crémation du
naufrage. Igitur, Harar, tombeau.) chimériques des adolescents des promesses que la vie ne peut pas
tenir » - les mots prononcés par le professeur de philosophie n'avaient jamais cessé de résonner pour
moi, longuement, découplés dans le soir par la battue apostolique des cors, pareils eux aussi à la route
sans horizon, sans ouverture, mais qui renfermait toute la promesse d'une vie enfin accomplie, d'une vie
placée sous ce signe bizarre, crénelé, dévorateur, intempérant, la concorde ? Toutes les passades entre
les êtres, toutes les apparitions (car, comme le répétait de même le même professeur, avec une modestie
roublarde d'épicier vengeur, « il n'y a que deux mouvements connus dans l'univers des choses :
l'apparition et la disparition »), toutes les disparitions, toutes les reprises évocatrices, tout cela avait été
vécu, écrémé, placé sur le fronton blessé ou raide de l'existence, pour faire advenir une scène de
concorde, une connaissance par la concorde – et non, comme dans les tératologies, dans l'eschatologie
romanesque qui avait pu proliférer avec génie (un génie férocement singulier, non-racial) et délices
autour des ruines mangés de lézards blafards et de passementerie exotique, une connaissance par la
douleur. Et ce qui importait, dans la connaissance par la concorde, ce n'était pas, comme dans la
douleur, la connaissance – ce à quoi tenait le spiritualiste distingué (celui que Jankélévitch moquait
depuis son piton) – c'était, invariablement, non la connaissance, mais la concorde. Parti
d'inconnaissance qui ne pouvait qu'être une balafre sur le visage cerné de tous les Claude Bernard
appesantis de l'univers (il devait s'en trouver au siège d'eunuques de cuir taché, bouilli, ici, des Maçons
Montagnards, ici, à Clairmont).
L’objet n’avait pas d’importance ; l’enjeu n’était pas là. Les objets, plus généralement, n’ont pas
d’importance : ce qui compte, c’est le désir et c’est la connaissance, c’est l’esthétique qui plonge dans
l’eau noire pour en rapporter la vérité.
J’avais en effet été conditionné, au-delà d’un certain point de la vie, à ne plus pouvoir dépasser cela : le
cri de jouissance dans l’insatisfaction. La primauté du désir, monstrueuse, irradiante, avec ses
potentialités meurtrières toujours tenues au bout des doigts comme des piques médiévales, la primauté
du désir s’était vue, dans cet automne crépusculaire et lointain, si lointain, de ma seizième année,
apporter une fracture sans exemple, une limitation absolue ; dès lors je n’avais plus pu m’identifier à
rien qu’à cette fracture, à ce qui empêchait le fond de mon désir, le fond de ce désir morbide, peut-être –
mais si créateur, si intensément, solennellement créateur – porté dans l’automne de toutes les pulsions
affranchies, de tous les délires et les extases de possession – verbales, pour commencer, mais il n’y avait
pas que cela.
De là était partie la quête absurde et vertigineuse du père de substitution, celui qui porterait le Dogme
assez fort dans ses mains, comme une enclume protectrice, comme adoubeur, et qui marquerait bien
dans ma chair – avec violence, douleur, brutalité – la limite crue du désir.
(Le désespoir n’est pas une solution depuis longtemps – le désespoir a-verbal, emmuré, le désespoir
semblable à une bassine de cuivre sans eau, à un bassin entouré de murs de pierre couleur de beurre
cendreux, à un bassin romain de pierre – le désespoir aux formes sèches de pont roman sur le lit sec de
la rivière, dans l’été du méridien. Le désespoir roman comme le pont romain, aux formes d’un
millénaire presque – le désespoir pierreux à l’absence de résonance, de raisonnement de pierre. Le
désespoir dénudé soudain comme un roi fou. Il n’est pas une solution parce que l’espace qu’il ouvre, cet
espace dénudé, immobile, cet espace blanc à peine présent à la conscience, cet espace de vide et de peu,
n’est pas un espace habitable. Le désespoir équilibre les plateaux du temps que la mélancolie avait laissé
s’empeser, les équilibre comme en une stase malsaine qui dure. Cet équilibre factice des plateaux du
temps, cette ataraxie de pierre lunaire, sont la souveraine piété du converti – et la disgrâce profonde,
rémanente, insoluble du créateur.)

Hélène était l’ubac de la vérité mis en pièce – au-delà de sa connaissance, de sa douloureuse


connaissance énigmatique, il n’y avait plus rien à dire, ou à se souvenir, ou à tenter d’ébaucher des
rencontres. Même les cratères d’architecture reconquise ne valaient rien, ne pouvaient rien apposer sur
ce manque fondamental, cette anomie, ce désert – c’était la crête et la souche à la fois, l’indépassable
cruauté.
Hélène aimait employer, à l’écrit, des mots abstraits et rares : ordalie, anamnèse, eidétique,
hypermnésie. Elle chevauchait la connaissance comme elle aurait marché dans une tourbière, et
soudain, du belvédère brisé de la conscience de faux-marbre, s’ouvrait l’apostrophe d’un horizon.
Ordalie (plutôt que Parousie), eidétique. Hélène était le sauveur abstrait de la mémoire.
Hélène était articulée comme les frises morales de Giotto, ou comme ce rêve (enfantin d’abord, puis
allemand, enfin catholique) qui s’était coulé dans l’exemple naïf et édifiant d’une frise de Giotto.
Hélène dormit dans son hôtel de la place Delille avec moi. La nuit fut courte, nous fîmes l’amour, ne
parlâmes presque pas. Puis elle repartit à Paris, par le train du lendemain matin, n’apercevant rien de
Clermont-Ferrand, n’apercevant rien de l’architecture (cette architecture qu’elle jugeait « chiche » il y a
des siècles), n’apercevant même pas les militaires du régiment prenant leur soupe aux choux dans leur
café de l’angle, ni les femmes recouvertes d’onctueux fichus qui s’affairaient dans les bidonvilles du
quartier de la gare, encore moins les clochards qui béaient après elle avec leurs mains grises en forme
d’entonnoirs, tenant des poireaux épluchés à bout de bras. Hélène avait les yeux crevés, elle ne voyait
plus rien ; elle regagna Paris.

Sixième partie – L'architecture (Clermont-


Ferrand) (1992)

I. Plus tard il découvrirait la Castille (la Castille innommable aux traces de neige pareilles à des traces de
cirage, éparses sur son torse galbé aux couleurs de méthane, aux couleurs de noisette, son corps
fantasque aux champs de blé pareils à des brûlures sur les reins, où les remparts qui ceinturent les villes
sont de la même couleur que la terre battue à leurs pieds), la Castille déserte et l’Aragon, lui,
impénétrable – où, dans les années dix-neuf cent soixante, on construisait à tour de bras des tours
d’habitations bon marché, en briques rouges resplendissantes, de dix ou douze étages, juste en face, sur
le perron-même d’anciens couvents médiévaux aux tours retorses, aux portails héraldiques, à la flore
millénaire, comme si le passé était devenu quelque chose d’invisible, d’immatériel, comme si ce n’était
plus le couvent que voyaient les vivants mais à la place rien, son fantôme dans l’espace, comme si le
couvent avait perdu toute existence sensible, toute vérité d’être, s’était dissous dans l’air montagneux,
aux senteurs de minerai de plomb, dissous devant le désir prométhéen soudain devenu tangible après
trois siècles d’apnée et de glaciation, le désir prométhéen qui était le désir sexuel rendu à l’ordre civil, et,
par là, à l’architecture (et qui, à Molina de Aragon, à Calatayud, à Aranda de Duero, où vous voulez, était
en plus un désir prométhéen à bon marché, en béton fraîchement nappé ou en briques rouges, dévêtu
de tout souci de beauté ou de grandeur, prenant la forme de ces tours d’habitation monumentales,
fichées au coin des balustres du quinzième siècle, tirées d’un rêve absurde, surgies dans des villages
voûtés, aux plafonds bas et aux vastes caves, à mille mètres d’altitude, et visibles dès qu’on basculait de
l’aridité dépeuplée du plateau sur la vallée un peu moins inhumaine).

II. J’avais bien en mémoire les gargantuesques fantasmagories de l’Espagne de l’immédiate après-
guerre, par exemple, quand les ruches étaient repliées dans un silence malsain, sexuel – ces fantasmes
antiques, démesurés, baroques ou classiques selon la tournure du jour et la médiation de l’aube verte et
piquante de Castille, de son midi claironnant, ou de son soir chiffré, de sa rune de soir – sur lesquelles
nul architecte, fût-il le plus irréductible démocrate, ne pouvait s’empêcher de rêver, quand il est bien
certain que le projet architectural, la passion rentrée de modeler le cadre des gestes, des soupirs, des
appointements des mammifères humains pour lui offrir une forme décidée, d’une forme de décideur,
relève toujours d’une démiurgie de dictateur, de ces tyrannies symboliques, affadies, comme calvinistes,
qui permettent de recomposer les architectures des hiérarchies une fois qu’elles sont effondrées,
apparemment, en surface – de leur donner une seconde vie mortuaire, une cléricature d’après-vie, le
long du spectacle du réel, dans l’endormissement, la gaze, l’éther. Je revoyais le premier projet, le projet
faramineux des parties Nord de Madrid, entre les brisures du commerce et les basiques demandes de
l’administration, nommé AZCA comme pour une Inde intérieure, tel qu’il avait été rêvé, quand, à vingt
kilomètres de Madrid, dans les vallées, les corridors ventés aux néfliers dorés d’Espagne, ou sur les
plateaux des mesetas fendues de ravines comme des veines assombries, on en était encore aux nèfles et
aux pieds nus, pas sculpturaux du tout ; à l’indifférence verticale, magnifique que peut opposer aux
constructions de la culture celui pour lequel le mot culture ne se réfléchit pas plus dans la mémoire des
siècles intériorisée, manuelle, que pour un chrétien du XIIème siècle ne se réfléchissait, dans aucune
rosace venteuse, vertueuse, celui de religion : appréciation intérieure du tourbillon, ventriloquacité de
celui qui habite à l’intérieur de la valeur morale, angélique escargot de la raison qui est la forme d’une
autre pureté que la pascalienne – mais l’une et l’autre s’accompagnent, sans doute, jambes de bois,
jusqu’à établir cette perfection sensible construite par l’idée mais patinée, argilée, nucléée par le geste,
mental et physique : l’architecture. L’architecture du sens civilisé, lesté, jamais parodique, qui éclate
dans les phrases elliptiques d’où on a fait sauter les attaches, les pieds-de-biches, les moignons prêts à
faire tenir entre elles deux propositions incompatibles. Cette architecture qui, dans la nature, n’aurait
comme correspondance que l’orage, la saillance musculaire, fraternelle, éblouissante de l’inévitable
orage d’été.

III. Palencia : au-delà des barres mimétiques de vaillants immeubles de brique rouge tannée, qui
semblaient jouir du don d’ubiquité et se reproduire quatre par quatre, et de la route grimpante aux
croûtes de boue séchée, qui allait vers le quichottesque plateau par zigzags, une brume de bosquets
d’yeuses sous le ciel d’encre violette.
L’homme était-il encore – entre ces prairies de cubes rouges, de barres rouges, de tours rouges, toute
cette folie de briquettes échevelées qui gagnaient sur les plateaux qui étaient des déserts, entre la
vacuité et l’hostilité naturelles et l’espèce de désir d’imbécillité sous-jacent de cette architecture de
masse, démocratique, abrutie, désirante, délicieuse – l’homme était-il encore un mammifère social ? On
pouvait en douter. Et pourtant il y avait le langage – le probe, le merveilleux langage, le poinçon de
l’animal social, sa référence qui ne lâchera jamais. Et pourtant...

IV. Il se souvenait de l’Espagne – ce désert fétide entrecoupé de bâtiments Art Nouveau, auxquels on
accédait par de volumineuses avenues emmurées par les remparts post-modernes de H.L.M. de briques
rouges – et derrière, immédiatement, c’était le rien, les plateaux saccagés, le paysage sale et comme
souillé de petites industries, d’un brun pâle, vers Burgos, ou les grandes modulations de lumière, les
jeux claironnants de la lumière sur les versants secs de la Mancha, près des monastères et des oliveraies.
Il se souvenait de Tarazona, où les tombes juives regardaient les cloîtres chrétiens dans l’ombre svelte
d’une médina involontaire, dans les teintes dures des rivières à sec et des remparts ocrés – des tours
émergées de civilisations diverses s’interpellant l’une l’autre, ajourées toujours, par-dessus les clochers
pareils à des tiges raides dont les fleurs ont été coupées, les hautes façades couleur de citron pourri et le
creux d’enfer d’une rigole montagnarde.
Il se souvenait de Molina de Aragon, bourgade coupée du siècle surgie dans une vallée déserte aux
immenses flancs pelés entre deux plateaux tout aussi déserts et pelés, dans les engelures des hivers
répétés, où le fantôme d’un boulevard, d’une promenade inhabitée alignait des barres d’immeubles
tonitruantes, aux briques d’un rouge sale, entre les deux pans semblables de la taïga espagnole,
traversés de routes sans passage.
Il se souvenait du Levant, des quartiers quadrillés des faubourgs de Valence, édifiés aux prémisses du
siècle, où les immeubles à balustrades et baldaquins de sept étages, caricaturaux dans un style crème
fouettée, alternaient leurs couleurs comme des gâteaux puérils, rouge vif, crème, bleu roi, jaune, blanc
Chantilly, vert laiteux – desserts d’un faste cru et naïf, aux couleurs élémentaires, qui menaient à des
places en losange entourées d’orangers aux feuilles d’un vert profond.
Il se souvenait de Logrogne, de la modestie de ces villes reléguées de province qu’on ne pourrait appeler
des préfectures, où les ponts de pierre romans, qui dévisagent les passerelles modernes et fuselées,
mènent à de minuscules citadelles médiévales en bois détrempé, régnant sur une immenses architecture
de caves – où les Espolon magistraux, aux statues huilées de Menendez y Pelayo ou de Pérez Galdos, ont
quelque chose du roman-feuilleton aragonien et du pastiche pauvret.
Il se souvenait de Calahorra ; il se souvenait de la Puertollano ; il se souvenait des Monts Universels.
Il se souvenait de Cadix, des vagues de cinq mètres qui venaient battre le petit canot aux formes
géométriques dressé – avec ses cortes, son Cortès, sa Havane, ses équipages, son aracoeli, son duc de la
baie, sa sévère nostalgie de la terre – de Cadix en février, de l’excès lyrique d’une ville qui dominait de
tous côtés un océan gris multiforme, dont la cathédrale rosâtre était battue par l’eau, avec ses hautes
façades napoléoniennes et ses plages infinies, infinies, qui contemplaient un miroir fracassé de
grandeur perdue.
Palencia : au-delà des barres mimétiques de vaillants immeubles de brique rouge tannée, qui
semblaient jouir du don d’ubiquité et se reproduire quatre par quatre, et de la route grimpante aux
croûtes de boue séchée, qui allait vers le quichottesque plateau par zigzags, une brume de bosquets
d’yeuses sous le ciel d’encre violette.
L’homme était-il encore – entre ces prairies de cubes rouges, de barres rouges, de tours rouges, toute
cette folie de briquettes échevelées qui gagnaient sur les plateaux qui étaient des déserts, entre la
vacuité et l’hostilité naturelles et l’espèce de désir d’imbécillité sous-jacent de cette architecture de
masse, démocratique, abrutie, désirante, délicieuse – l’homme était-il encore un mammifère social ? On
pouvait en douter. Et pourtant il y avait le langage – le probe, le merveilleux langage, le poinçon de
l’animal social, sa référence qui ne lâchera jamais. Et pourtant...

V. Oh comme je voulais me confondre avec autrui


Avec l’autre de mon désir, dont je n’avais jamais vu la face
Qui était tous les autres à la fois, dès lors qu’ils possédaient cette clef d’existence
Que je ne possédais pas. Dès lors que l’époque semblait en avoir fait ses amants.
Et je ne pouvais pas cesser d’être étranglé par cette volonté désirante.

J’admets qu’on appelle cela des perversions, mais ce qui suivit fut pire.
J’admets qu’on blesse l’être à mesure qu’on le modifie et que, s’il faut dissoudre la société,
Ce n’est pas en la défendant.
J’admets la chimère sinistre qu’on appelle le bien commun
Et je sais que la lutte est une fausse innocence aux malfaisances innées.
Il n’y a qu’une sensation du temps qui puisse me délivrer de ce masochisme social.

Neutralité du pouvoir, je m’abaisse vers tes genoux aristocratiques ;


Je me vengerai un autre jour. J’admets ces ordres s’ils contredisent mes basses pulsions –
J’accepte qu’on m’annule si c’est pour extorquer mes pires instincts.
Mais si c’est, même sorti de la sale foule que je porte dans un sac sur mon dos,
Même né d’une perversion vaniteuse, ce qu’il y a d’éclairé, de radieusement humaniste
Qu’on défriche en m’ôtant les ongles et les pensées
Eh bien, d’une morale désemparée comme l’atmosphère colmatée des Nords,
Je sortirai des lois que je trouvais les meilleures et qui me définissaient.
Merci texte absence. Merci absence. Merci pouvoir odieux.

La confusion se serait faite avec un naturel de sacrifice


Sur les quais de Cahors, ces quais de prélat (à la source païenne tout était modifié :
On ne voyait plus cela quand l’hubris unique supplantait l’envie universelle
Quand la connaissance facile on la remuait de la main, comme Divona dans la grotte grêlée)
Sous la Munhoa et ses vautours, au pied de la Munhoa et ses bustes joueurs
Au pont de toutes les hystéries, de toutes les projections, de toutes les déchirures
Dans le train des vallées encaissées et trop vertes où il n’y avait plus de place
Pour quoi que ce soit d’autre que l’anarchie de son désir.

La confusion aurait peut-être débouché sur la fusion attendue depuis le début


De ce qui, selon la lumière de l’heure, prenait l’allure d’un drame, d’une quête, d’un supplice, d’une
bénédiction
Et qui n’aurait plus, vue depuis le promontoire du futur, entouré de gaz bizarres,
Qu’un air venteux de tragédie, un goût d’inconscience jouisseuse, une folie juvénile et manquée
Qu’un souffle astringent de miracle, une haine d’avorton sapide, une grandeur de fouet.

« - Que se passe-t-il dans ces rues maudites ? Ne me dites pas qu’on applaudit à ma lâcheté ? »
Les pièces trouées de courants d’air gelaient et se repliaient dans un rapide fouillis de papiers.
Des nuées de soleil flânaient, des mots manquaient, des impressions tournaient au poncif.
« - On applaudit à votre lâcheté. Ils admirent votre immondice. Ils vous admirent d’être aussi bien mort.
- Et les vivants ? Que leur font-ils ? Les vivants et leurs violences désordonnées ? »
Les pages avalaient les idées qui ne se réincarnaient pas dans l’espace. Les nuages roulaient au hasard.
Une nacelle congelée avançait en tremblotant vers son désastre.
Le péché était un mot enseveli.
« - Les vivants, on les assassine. »

Des découvertes décisives qui suivent une naissance par mégarde, c’est moins qu’un destin.
La perversion est un destin. La répétition n’est pas un destin. L’Arcadie minable est un destin.
L’interrogation infinie n’est pas un destin. Le doute est un destin. L’art véritable, qui s’accroche aux
roches tombantes ou tombées, n’est pas un destin. La solitude est un destin. La jalousie jaunâtre qui
fume au fond du solitaire n’est pas un destin. Le siècle est un destin. Le Ciel est un destin. La
conjuration du Ciel ou du siècle est un destin. La sottise n’est pas un destin ; les Aiguilles de Pelens sont
bêtes. Les Aiguilles de Pelens tracées par le crayon taillé de la reproduction mémorielle sont un destin,
surtout couvées par de la sentimentalité brumeuse, par du dépit. L’oubli n’est pas un destin. Oublier
avec méthode est un destin.

Ce qu'il y a de bien dans la réussite


C'est qu'elle contient en germe cent mille petits échecs louvoyants
Qui n'attendent que son évanouissement pour prospérer
Comme les lichens vert d'eau, blanc de sel, sur les statues dépolies des grands hommes.
Quand d'un mouvement identique et contraire
La masse dense comme une menace, acariâtre comme une tirade de l'échec
N’engendre rien, rien, rien. Elle est vaine, vaine, vaine. Elle ne mène nulle part.
Immense dérision de la littérature quand elle ment. Immense dérision perverse.

Mieux vaut la répétition putride, honteuse, sans soulagement ni respiration hors, que la perversion
rutilante, fière, jaillissante, scellée. Mieux vaut la boue de la répétition que le sable de la perversion.
Mieux vaut l’absence de temps que l’excès de siècle. Mieux vaut la ciguë calme bien répartie sur tout le
corps, par ravage des démocrates, que l’hystérie sauvage répartie sur tout le corps, par dommage et par
séparation. Mieux vaut le moraliste et ses cambrures que la placidité des amibes. Mieux valent les
médaillons au canif que la fourberie des dorures harnachées. Mieux vaut la nuit bien acceptée que le
demi-jour de la plainte.

La perversion engendre une aura dépressive, fascinée, hiérarchique, ostensible


Que je reconnaîtrais à cent kilomètres, qui ne ressemble à nulle autre
Avec son incertitude vivante, sa complaisance mortelle, ses éblouissements improbables
Et l’incapacité qu’ont les hommes de la distinguer dans les époques de confusion morale.

Je contemplais ces pages blanches et noires sur lesquelles rougeoyait la misère de l’homme
Je contemplais ces plateaux blancs et noirs qui exprimaient mêmement la même misère
Allant de l’un à l’autre je sentais la vérité contenue par ce livre nager en moi comme un acide
Les mots décharnés, les pensées terribles répondaient aux arbres décharnés, neiges terribles.
Sans Dieu il paraissait clair que rien ne serait conservé – et peut-être cela valait-il mieux.

Ce sont mots déjetés, phrases fébriles, terreurs devant un ciel plus grand que soi,
Dépravations de l’esprit adorant. Sacrifices, hauteurs, fragments déchirés,
Tremblements, adorations. Schémas plus violents que des prêches,
Maladies du vivant qui se sait fichu et implorant.
Ratures divines, fièvres calcinant et zébrant les volontés. Ellipses. Radieuses apories.

Le vaste corps de l’Espagne drapait sa pourriture dans son surplis de neige. Les cloches étouffaient leurs
cris dans des draps sales. Les pierres s’inventaient une dureté de cristal grisé. L’écoulement des peines
était retardé. Cent bouches muettes redisaient des patenôtres fragiles. Les pieux des champs
enfonçaient des rêves de grandeur dans le sol. Ces étendues de peau morte ne réclamaient pas qu’on les
voie – on les voyait par effraction, les contempler était un affront. Ce corps nu, où les briques bordeaux
d’une cité formaient des touffes d’habitations égarées, comme des mauvaises herbes sur une allée à la
française, appelait ces bras étirés de luminosité fatiguée qui les maintenaient comme des cordes et
l’élevaient comme des avents.

Les faubourgs madrilènes frappaient des blocs de briques et de silence les uns contre les autres. Des
caissons silencieux, géométriques, traversés par des ombres comme des retours, multipliaient les
divisions régulières des entassements rougeâtres. Des voies ferrées coupaient des fossés aux herbes
moites. Une attitude de résignation énergique flottait sur ces coulées urbaines arrêtées. Les routes
n’accueillaient pas leurs noms. La succession architecturale du ladrillo massif, uni, lavé, jamais
conflictuel, ses enchaînements maussades, plats, surexposés, venaient se heurter sur l’abîme fourchu de
la meseta. Les noms accueillaient leur absence.

On acceptait le virtuel comme une épiphanie facile. Sa liquidité baignait notre incapacité à sortir de son
erreur. Une fatalité indistincte réduisait nos représentations à des sublimations effrénées. La vitesse
conjuguait la confusion de la mémoire.

Il ne restait des routes que des inspirations imparfaites qui s’accrochaient en suant aux épaules rogues
des sierras, aux licous d’oliviers gris de la meseta, aux liqueurs serpentines ou torpides du Jarama, aux
plaines de plâtre pilé couleur de foin où les ronces villageoises tordaient leurs épines pour survivre.

Le baroque qui réfléchit est une précieuse divinité. Il réfléchit les intelligences incomplètes, les
contradicteurs lésés, les rayons diffractés par l’anomie d’un temps, l’horreur martiale de la primauté ; il
réfléchit tout court. L’effroi du narcissisme nous plongeait dans des maladresses indémêlables. Le
carton bouilli des langues venait buter contre la sobre sveltesse des syllabes castillanes. Une
démangeaison de pureté assaillait nos neiges immaculées, intérieures. Le froid gagnait toutes ses luttes.
L’utopie était une bassesse effrangée. Des chimères gargouillaient mollement sur les lauzes brunes des
toits : leur langue mêlait les oripeaux de souches infertiles. Les épaules amaigries des jours ne
supportaient plus le poids des blessures naturelles. Des contradictions se soulevaient et retombaient
comme de la pâte.

Il faut s’efforcer vers le noyau de la sensation avec les fibres de ses nerfs
Retrouver la chimie d’un jour oblitéré
Recomposer, à toute force, cette chimie exacte et vague
Et y superposer, enfin, les décantations qui suivirent.
La profondeur d’une sensation naît dans le jeu de deux dimensions de l’espace temporel
Ou trois, si on y ajoute l’envie.

Dès que je sens que ce que je fais, un autre aussi pourrait le faire
Un autre qui sait le fait en ce moment
Je me dégoûte si hautement que je voudrais me quitter un peu.

Les briques à l’orée des villes d’Espagne, montées en peu d’années après des millénaires de rien,
Les briques monocordes, ressassées, les rues aux noms évidés, les chevauchements de brique et de
misère
Les monuments de briques sèches, rougeasses, pauvrettes, sans ornement mémoriel
Sont le point digital de mon désir, son incalculable point central.

VI. Par les ornières, ouvrant les trappes profondes du sommeil avec des oriflammes blanc et or comme
ceux du vieil Anjou à coffres, passant le ponton en troupe avec leur cavalerie trompeuse, puis
s’engouffrant dans la matière d’une mémoire sans usage, une mémoire pelée et effilochée, d’une
mémoire qui traverserait le jour sans effort, comme un reflet à l’intérieur d’une eau de bassin, mais qui
ne parvenait pas à accrocher l’éclat de soleil qui la ramènerait à la conscience pure, par les ornières
délicates – portes qui n’étaient plus de corne mais de raide pierre de Volvic, avec son beau gris lisse de
minerai – prenaient place les rêves, les rêves assimilables à rien qu’à eux-mêmes pour la matière et pour
l’architecture. Par les ornières des rêves s’ouvrait la transparence des choses.

Il revoyait ses rêves – ceux de la première adolescence, si freudiennement naïfs, si banalement


oedipiques, par exemple celui du gros serpent noir pareil à un tuyau d’arrosage qui le poursuivait par les
ponts de Loire qu’il parcourait à pied, dans une atmosphère de France pastorale, de poudroiements
féeriques et de pain noir découpé en tranches à la Jacques le Fataliste ; ceux de la seconde adolescence
– où le meurtre d’un des deux parents faisait, au bord d’un lac suisse, figure de climax présomptif, peut-
être accusateur ; ceux déjà d’après la chute, d’après la catastrophe, de la jeunesse proprement dite,
furieusement compétitifs, avec cette frénésie bizarre de compétition si ôtée de sa vie, leurs appareils de
force en série, leurs univers concentrationnaires et doux (où la virilité était rendue douce et désirable
par le côté concentrationnaire, contre toute logique connue), leurs vélos d’appartement en chaîne, leurs
routes à escalader sans fin – ou bien, à la même époque, brutalement moraux, organisés en trois temps
comme des frises de Giotto : des rêves de moraliste, qui le rendaient orgueilleux au réveil et lui
rendaient une haute idée de sa personne (qui d’autre pouvait engendrer des songeries nocturnes de ce
niveau-là – de ce niveau de remords, de profondeur, de vérité ?).
La nuit : aussi, à sa façon, une pièce du discours. Des musiques d’avant-monde pouvaient résonner,
incertainement, mais avec un saignement de nostalgie sur le poignet ; qu’on ne croie pas, dès lors,
s’affranchir de… Miroirs héraclitéens qui se chevauchent : la pensée serait un cube de verre découpé sur
la nuit. L’inesthétique reste ici le problème central, la valeur décisive. L’eau est blanche et épaisse
comme le lait lourd des déesses de Vermeer… La nuit : à sa façon aussi, un cadran, un discours.
VII. Je voudrais revenir encore une fois à ce qui doit faire, devrait faire, ferait idéalement l’armature de
ce livre : les rapports du catholicisme romain, de la mentalité chrétienne en général (des vertus
théologales, par exemple : foi, espérance, charité) et de l’anti-esthétique, du refus proclamé de la beauté
comme valeur ou vertu, de la laideur désirée comme surplomb moral. Et à ce qui noue ce paradoxe et ce
privilège, ce douloureux sens moral qui semble s’esquisser dans ces crépis grumeleux et bruns, dans ces
routes rompues en leur cœur par des buildings soviétiques, par cette prodigieuse mocheté organique,
organisée : mon père, la réalité de la relation à mon père – la figure flottante de mon père, celle qu’il
forme derrière l’image mentale de la ville dans sa vaste cuvette, derrière le constat de la laideur de la
ville, derrière la ville industrielle et légèrement voilée par la fumée, sa figure sans venin et claire
dominant l’architecture hideuse qui tremble un peu dans la brume d’été.
VIII. C’était – dans cet été noir et fumeux comme un Dies Irae sépulcral, dans cet été dévoré de
spiritualité triste, dans cet été aux plantes de pied calleuses – les grandes heures du manichéisme et du
dualisme ; les grandes heures de l’orage qui, baignant, lessivant les fonds de vallée comme il laverait du
linge dans un lavoir de bois, rendait les églises à une troublante immatérialité, derrière les stries grises
d’une pluie à verse, derrière les nuages de fumée qui occupaient tout le corps des villages ; c’était les
grandes heures du manichéisme, du dualisme – les grandes heures opaques et sourdes de la dualité.
Elles succédaient à celles du spiritualisme distingué, et à celles du constructivisme, et à celles du
subjectivisme, et à celles de l’idéalisme. Elles les coupait, les abattait comme la pluie faisait tomber les
branches des sapins. Elles les rendait à rien. Le blasonnement du dualisme en devenait, par les pays,
par les petites terres fangeuses recrachant des pulpes et des bulbes d’oignon sous les sillons graves de
l’eau noire, qu’on appelait des pays, en devenait l’emblème et presque l’idéologie. Le manichéisme,
qu’on avait relégué pendant des décennies, redevenait avec une simplicité extrême la vérité d’un temps
et d’un lieu. C’était des heures noires et bouchées comme des gourdes à sec, occupées par les glaives
striés d’orages interminables, munies de la même cruauté cynique qu’on trouve, à tête reposée, dans la
parabole des Talents : « celui qui n’a rien, on le lui prendra. » Cette cruauté était la création et elle était
même celle de la création et on trouvait à ses pieds bien des artistes morts, une lanterne à la main, dans
ce ressac terrible de la pensée chrétienne d’Ancien Testament, volontairement façonné, soudoyé pour le
cynisme (de Malraux, par exemple, un protestant avait pu dire, pour louanger son désir d’élever la
religion de l’Art au niveau des cultes monothéistes passés, de son désir d’éterniser, de faire accéder à
l’éternel (un crépuscule attendri sur la banlieue d’Ormes, et ses petits gymnases aux parois bleues et
blanches, y accède si facilement !...) l’Art et la Culture dans des palladiums de briques néo-tchékistes,
sur les carrefours de tour de ville des préfectures de province, de l’ambition éthique de son Musée
imaginaire de la sculpture mondiale : « lui, Malraux, il en est à la parabole des Talents » disait le
protestant en levant le doigt de satisfaction professorale, avec la gaieté des protestants ; alors que celui
qui s’y trouvait véritablement c’était ce saint littéraire inconnu, dépressif, stérile, immense,
improductif, qui avait agonisé à Las Endivias sur une terre faite pour la mort et le renoncement, pour
l’inaccomplissement parmi les ombres fantoches des oliviers, saint littéraire inconnu du monde, terré
dans son silence et dans sa claustration, qui n’avait jamais rien pu donner à lire d’autre que quelques
cailloux de moraliste honteux égrenés avec une triste parcimonie, rabougris dès la naissance – la
parabole des Talents était là, dans cette stérilité, dans ce rire méchant, c’était celle de la cruauté des
destins et de la non-réalisation des œuvres, et pas celle de la création ; c’était même la parabole et la
justification morale par les chrétiens du cynisme.)
IX. L’intelligence balafrée, la sensible intelligence des primitifs : qui accourrait dans Pascal ; qui nappait
les Pensées d’un voile universel de pureté non contradictible, qui les imposaient même aux plus
sournois des athées – la matière touillée de cette intelligence, qu’on pouvait retrouver sans difficultés
sur les crépis ornant, aux coupures et aux angles trouvés malgré le beau, dans ces couleurs de dérision
suspendues, la matière touillée de cette intelligence, cette intelligence qui ne voit que des blocs, des
masses, sfumato d’origine et tranchant, mais sans Italie, qui nie les lignes et les contrefaçons axiales (les
pensées par axes, les architectures par axes, les morales par axes ici trouvent leur point de chute vital et
d’abaissement : on ne peut pas retrouver les pièces du jeu utilisé, on ne peut qu’en avoir honte). Crépis
blancs, bruns, pierre noire masquée, crépis bleus ou jaunes parfois dans les sanctuaires des ruelles –
marron terreux, argile viandeuse, blanc noirci, blanc cassé, blanc sans armoirie et sans sang versé, des
primitifs : et le silence imposé de cette primitive présence, sa force de non-contradiction, là encore ; la
possession qu’elle se permet d’imposer.

Le musée des yeux, le musée des tubes, le musée dans statuaire ; le musée du Mal, le musée-pauvret-du-
Mal.
Bargoin, Lecoq, l’Art Moderne, Ranquet, Pascal. Et Jacob. Pascal et Jacob, enlacés, dansant, pierreux
météores, contradictions pour la fin des temps, et riant des Apocalypses annoncées.
X. Je n’étais plus révolté depuis longtemps, je ne contenais plus trace de révolte (politique – morale,
esthétique, cela pouvait encore être un peu le cas, surtout morale à vrai dire, d’autant mieux que le mot
était vague et que les agacements confus devant les mœurs, devant les changements des mœurs et
l’abâtardissement de l’espèce, pouvaient aussi bien porter des termes plus glorieux). Plus trace de
révolte politique – je l’avais été, pourtant, brièvement, à l’adolescence, à ma façon récalcitrante,
refoulée, paradoxale, réactionnaire – une révolte dont on ne savait trop dire si elle annonçait et espérait
une révolution ou une contre-révolution, et qui consistait probablement en l’attente anxieuse, refoulée,
aboulique et créatrice à la fois, d’un avènement conjoint des deux – iconoclastie et nostalgie pouvaient
s’allier, dans le crépuscule des temps, perdues les grandes illuminations.
Aucun de nous n’est plus à cela près ; qu’une étude symphonique se charge de démanteler ce qui reste
de sa tête s’il le veut bien, et nous nous occuperons du reste. Rhétorique : l’amabilité de la casse était
rhétorique, une prosodie d’achoppement, retardée, repoussée vers les limites contenantes des
boulevards extérieurs, comme des lamelles de cuivre enroulées retenant en elles la strophe, la strophe
de la catastrophe, la souple strophe intérieure. Pulsionnel : quel coulis macabre pourrait couler dans ces
lamelles de cuivre, quel coulis pulsionnel s’y glisser. Il est extraordinaire, tout à fait extraordinaire, de
songer aux désirs, aux désirs feutrés ou leurs psychoses brèves trouant l’acidité de l’air, ou bien
simplement le froid cacheté comme une lettre, aux désirs venus se poser – les désirs d’ailleurs, le
pulsionnel effondré aussi d’époque – sur cette casse matérialisée. Que devient la pulsion grégaire, cette
sublime petite chose qui joue sa partition aux quatre points divers, là Montrognon, ici Chanturgue, plus
loin les amusants Turlurons ou les sapins noirs de la montagne de Berzet, que devient-elle, la pulsion
ordinaire, la vérité de l’époque dans sa désirabilité, confrontée à ce Styx d’esthètes – répétons-les : aux
tubes noirâtres des clochers, dans leur lumière de neige ; aux hauteurs inégales, dans les quartiers de
l’Ouest soignées avec tapage, trois mètres blancs, vingt mètres grisâtres, cinq mètres couleur de craie
mélangée, etc. ; aux bétons abstraits tapissant l’imagination des bureaucrates ; aux crépis marron
écœurants, plus scellés que des coffres ; aux maisons éventrées béant comme des bouches aux
carrefours ; aux carrelages bleus et jaunes, dérisoires et puériles couleurs, dispersés dans les vieux tapis
citadins : à cette persistance dans l’informe qui est, par en-dessous, l’accouchement du confessionnal :
non, rien de beau ne pourra être désiré ici ; oui, toute prédation de l’orgueil, tout mécanisme inerte de
supériorité avouée, sera offensé dès son apparition ; et il mourra avant d’avoir atteint, vous le savez, le
langage ? Ce que devient le langage confronté à la catastrophe, ce n’est pas trop difficile de le savoir, et
on nous l’a assez appris, de récits végétatifs en substitutions de vingtième-siècles coupables – c’est
l’informe, donc c’est l’informulé : cet indicible-là, nous y avons pataugé comme des frères. Ce que
devient le désirable, en revanche, vraiment cette vérité-là, muette et inconsciente, plus bâtarde que la
plus bâtarde imagination verbale, mais qui règne ; celle qui n’a que le bris de certains gestes, dans
certains romans, pour elle, ou alors l’armature d’adoubement des poèmes ; que devient la désirabilité
devant cela ? Il se pouvait que le silence que je croyais déceler, dans cette nuit clermontoise close, aux
limites si marquées, fût traversé de cela : de l’impossibilité d’accoucher ici d’une désirabilité commune,
de ce qui était donné à désirer, en chaque autre région, selon la même règle, à ce qui était désirable
parce que le présent était désirable, parce que le désirable et le présent parlaient le même langage, celui
d’une réconciliation obtenue ; mais de cette réconciliation, ici, on ne pouvait pas trouver de trace : le
visage incolore et cassé aperçu sur le contrefort de la chapelle noire, de ce qui allait devenir la cité
judiciaire, en témoignait. Rien de lui n’était désirable selon la règle ; et les anciens désirs qu’il pouvait
charrier, on le savait, n’auraient prêté qu’à la moquerie, rien n’étant plus risible pour la race des
hommes que le désirable du jour d’avant, la pulsion fêtée d’avant-hier.

XI. Je pouvais voir, en de certains espaces, la beauté tenter de se frayer un bref chemin ; un bref, un
imperméable chemin. Je pouvais la voir tenter une contradiction par l’être, désespérée comme un mât
lentement tombé dans l’eau grise.
XII. Mon bureaucrate ne cherchait plus à me voir. Plus d'invitation au Faisan doré, au Dernier du
Quart, au Gautier de Blanzat, au Sous-préfet. Plus de lettre cachetée parvenue dans sa cire au bureau
de Poste de Châteaudun – huileuse injonction du préposé aux Postes. Il avait des journées copieuses,
des journées de cendre froide, des journées de remords et de tourment intime ; il n'aimait pas les
complications morales, et il savait qu'une réponse nette, administrative, tranchante, une réponse
comme un peigne passé dans les cheveux, pouvait avoir raison de tout tracas pulvérulent.
XIII. Il y avait pourtant eu, comme partout ailleurs, des saisons de mélancolie erratique et de
vagabondages urbains, où des feuilles croupissaient dans l’eau stagnante des bassins du jardin, où les
tons s’alourdissaient comme sous l’effet du mercure, où les dryades sculptées délavaient leur blanc
visqueux sous les tentures des feuilles roussies, où les reflets dans l’eau – brune, presque noire comme
la saison avançait – étaient disjonctés par la mélasse : l’eau noire, cette idée couvait un rêve sommaire,
un rêve de la matière réalisé, et les gouffres d’une mélancolie des premiers âges. Il y avait eu, comme
partout, des saisons revêches où le parc devenait de vieil or passé, où l’eau des cruches, des bassins et
des lacs de montagne s’approfondissait, où n’accostait plus aucun bateau à aucun rivage, et où un mot
comme narcissisme, par exemple, ne pouvait plus être prononcé : tant l’air avait acquis d’évanescence.
XIV. Derrière les façades géométriques et brunes, sous les toits aux pentes raides, derrière les
persiennes bouillant dans l’air saturé, l’inégalité sociale n’était pas encore grande, ni aimée ; par
conséquent, la moindre trace en paraissait colossale. On se soumettait comme ailleurs à l’existant, mais
cet existant n’était pas de même nature. L’avenue était cernée de boîtes à carton de hauteurs variées,
couvertes, ouvertes, avec une décoration de mauvais goût d’entre deux guerres ou un grand panneau
granuleux pour la masquer. Au bout, plus bas, tout droit, entre les cartons défaits aux couleurs
miséreuses et crues, de hauteurs sans rapport et très imparfaitement taillés (certains étaient en retrait
de cinq mètres de la voie, d’autres la devançaient), les flèches en érection de la cathédrale couleur de
cirage, dans le ciel d’un seul tenant. Personne n’avait lu Tocqueville depuis longtemps. La chaleur
régnait comme une pollution supplémentaire, tranchant les gestes rapides comme une faux. Un air de
Schumann aurait pu s’échapper de l’arrière d’une persienne métallique – brisé, tuméfié, élégiaque –
mais rien, le silence de la chaleur soutenue, le gros silence d’été irrespirable. Ici, personne n’avait encore
pris goût à l’injustice. L’idée d’une force de l’existant s’imposait comme ailleurs, surtout par la matière à
vrai dire : par la hauteur des bâtiments discontinus, par leur aspect terreux, par cette force minérale,
cette reptation tellurique que faisait le pas sous la chaude menace du ciel bleu presque blanc – blanc
d’étouffement. Mais cette force de l’existant ne tenait pas à l’esprit d’un temps, à une échelle de valeurs ;
c’était la simple force de la catastrophe architecturale survenue, avec sa tendre brutalité irrattrapable.
Surgissait soudain, dans la chaleur sans remède, le fantôme d’un immeuble de huit étages couleur de
sureau pourri, puis une petite bicoque crème aux volets rouillés ; enfin, un pastiche d’hôtel particulier
qui devait avoir moins d’un siècle, noirci par la pollution. La chaussée était plate, sans trottoirs, menant
directement aux immeubles et aux rez-de-chaussée comme dans les pays en développement ; en outre,
cette chaussée était souvent défoncée, parcourue du sable des rares arbres, striée de failles comme celles
des tremblements de terre, ou bosselée par le chaud. Les crépis marron semblaient déteindre et fondre,
dans l’espace brûlé. Schumann ne résonnait toujours pas – mais c’était par romantisme ignoré. Tout
cela – cette laideur traversée de corps parfaits, cette minéralité, cette pauvreté, cette pureté – relevait
bien sûr d’un romantisme non encore conscient, non encore écrit. Je savais que c’était à moi qu’il
appartenait de l’écrire.
C’est le désir qui rend les choses sublimes, ce n’est pas autre chose ; entendu aussi comme : désir
d’identification, puissance de l’identification et plus encore de l’identification dans l’ignorance d’elle-
même, dans l’inconscience, dans l’insu – en soubassement, cette identification de soi-même avec le lieu
de sa naissance, qui est aussi celui de la connaissance (de la pureté, par exemple), et, par-delà, le désir
venant insuffler sa puissance de réalité dans la laideur des parpaings, dans les corniches 1930
ébréchées, dans les angles râpés, dans les corps grossiers, dans le marron irrattrapable, dans les
jachères et les terrains vagues en pleine rue, dans l’absence totale du raffinement, de la beauté
enseignée par les manuels, dans l’absence militante de la subtilité comme du faste – la grâce, venant
insuffler la grâce et ses propriétés dans l’ingratitude splendide du lieu. C’est le désir, seul, qui donne
leur forme et leur valeur aux choses – dans le monde sans le désir, que nous n’avons jamais connu, les
formes doivent se chevaucher comme de simples agrégats sans dimensions, et le beau doit être perçu
pour sa beauté, dans son concept de beauté : tout doit être dans l’ordre de l’abstraction, qui est celui
d’une mort primitive. L’ordre de la grâce aurait disparu.
Existait là une complexité sociale fabuleuse, un formidable entremêlement du tissu organico-social
(celui qui n’hésitait pas à faire se succéder, après un angle de rue à trois étages Art Nouveau, avec bow-
windows, porte à moulures, nom de l’architecte et quand même des vasistas douteux sur le haut, dans
un beau gris chimique, se succéder une maison 1935 couleur terre, avec de faux colombages, en retrait,
une habitation à loyer modéré lézardée, en forme de container, sur le flanc, aux somptueuses persiennes
métalliques, puis un haut immeuble sévère au crépi brun granuleux, un peu noirci par les années) qui
empêchait probablement tout jugement d’être porté sur le génie du lieu, autre que calibré par ce qui se
disait sur lui, car les catégories de l’esprit sont des catégories simples, et une certaine prolifération
incompréhensible du vivant n’a comme écho que la blancheur de la page ; une complexité qui était aussi
de la matière, qui ignorait, qui mettait les êtres en capacité d’ignorer tous les discours sociaux trop
faciles, tous les détails sociaux évidents, tout ce qui existe dans la plupart des romans russes et dans
tous les romans américains modernes (je ne parle pas de Melville, de Penn Warren ou de Faulkner) – la
satire à petits coups de houppe, l’immobilité glacée du social, les traits satiriques grossiers, la façon de
faire sentir par un geste du menton ou du doigt ou par l’existence d’une bâche en plastique distendue,
une vérité générale sur l’ordre des mœurs : une ségrégation, une distance, une frontière, une
communion.
Dans l’existence commune, il arrivait certes que les choses se déroulassent ainsi. Il arrivait en effet
qu’on sentît, en une simple soirée crépusculaire devant l’escalier de l’Université mangé par les
mauvaises herbes, un écart social. Il arrivait que les grands thèmes, cette élégante banalité de
l’existence littéraire et de l’existence tout court, s’infiltrent sous la croûte des jours et pointent en effet à
l’intérieur de la vie, comme de légers miracles qui avaient la puissance et la profondeur des apologues,
la cruauté apologétique de l’existence comme elle apparaît aux yeux du divin : celle qui est acquise à la
force des commentaires qui ont été portés sur elles, et acquise aussi grâce au gage sur la banalité que
peut être une œuvre comme celle de Tolstoï. Celle-là, quand l’enfance-adolescence-jeunesse du prince
acquièrent à leur tour au statut d’apologue biblique : simplicité reine du sentiment moral, division
évidente de l’enfer social, produits en croix anthropologiques à travers l’ombre décalquée des bouleaux
mouvants sur la route immobile, pleine d’une poussière française. Cela ne survient qu’une fois.
Simplicité du monde social, simplicité de la morale sociale, grands thèmes pesés et soupesés dans des
phrases à la rhétorique simple et souple, et puis qui s’effritera d’un seul coup comme les falaises de
l’Artière, qui paraîtra bientôt vieillie sous l’éclairage massif d’une postérité sans indulgence, celle qui ne
retient que la singularité essentielle, même quand elle dompte l’apologétique insu : tout ce cirque
n’existait pas ici, pas sous cette forme frelatée d’évidence.
Ce qui existait, lorsque l’on remontait l’avenue Joseph-Girod depuis le boulevard Cote-Blatin, c’était la
singularité sous une forme supérieure et la fraternité sous une forme supérieure – et cette absence de
clarté sur la façon dont se tramait ce double-fond de l’existence. Une forme d’opacité sociale – même à
travers, par exemple : le génie populacier de supprimer la frontière entre l’intime et le public, l’intérieur
et l’extérieur – une forme laide et sublime d’opacité, sans dialogue avec la chère petite substance
intime : aucune ville n’est moins prête au cliché, au discours porté à l’avance. On la connaît par
l’expérience charnelle et argileuse de ses formes, par une compénétration, et non pas le mouvement
anticipateur, le mouvement rétrospectif ou rétroactif d’un esprit ; car elle est une chair aussi, un esprit
fait chair qui annule donc – par ce miracle – les ordinaires compromissions fadasses de l’esprit. Ce qui
existait, à Clermont-Ferrand, c’était cela.
(La conscience se surajoutait à tout, théorisant tout, abstractisant tout, donnant à tout des antécédents
et des causes, et des conséquences suprêmes, et une valeur morale – la conscience ne cessait jamais son
broyage continu et destructeur, même lorsqu’il s’agissait de mordre dans une tartine de pain grillée
épaissement beurrée jusqu’aux bords ; la tartine et le geste de mordre dedans entraient dans
l’enchaînement incessant et névrotique des réalités intérieures, du remâchage spiritualiste. Cet excès de
conscience – qui n’était pas seulement excès d’intelligence, mais incapacité de ne pas lui donner
continuellement du foin à mâcher – était un empêchement souffreteux, comme un lit de pierres sèches
sur un chemin en descente empêche le libre mouvement des jambes.)

XV. Il fallait que je revoie la réalité de la chapelle des pauvres. Oh il me fallait revoir, dans ce Clermont
démembré, dans cet absolutisme de misère, de toutes les misères, la structure noire de la chapelle. Je
contournai l’hôtel Art déco brunâtre, posé absurdement comme une corniche à l’entrée de la rue
Fontgiève, puis je la vis. Elle m’apparut depuis la rue Fontgiève. Là, au fond d’une petite trouée (les
mêmes logements publics, gris et bleus fades comme une respiration attardée, couleurs de mollusques
et de socialisme contrit, embastillé), brillait de toute sa noirceur sèche la haute géométrie de l’ancienne
chapelle de l’hôpital des pauvres. Depuis que l’hôpital avait été abandonné, dans les années soixante
dix, elle n’était plus d’aucune utilité mais, car en ces années les nécessités de la préservation du
patrimoine commençaient d’être comprises jusque dans les municipalités les plus amoureuses de la
destruction et des table-rases énigmatiques ou militantes, elle n’avait pas été démolie. Elle trônait au
centre d’un presque terrain vague, dans le quartier le plus malfamé d’une ville qui en compte beaucoup ;
elle trônait pourtant, d’un éclat noir qui pouvait remobiliser, dans certains esprits encore colonisés par
le passé immédiat des textes, sinon des Textes, la baleine blanche au blanc de lait. Son noir n’était pas
différent de celui de l’Assomption, érigé dans l’excès, dans la mobilité impressive, dans l’espèce de
romantisme fantasmatique et viril de Viollet le Duc ; ni de celui de Saint Genès, retranché, impossible,
terré, où Chamfort avait reçu le sacrement du baptême, deux-cent cinquante années plus tôt ; ni de celui
de Saint Pierre des Minimes, ramassé, cendreux, qui gardait dans son ventre le certificat de baptême de
Pascal ; ni celui, si inconnu, de Saint Eutrope, plus frugal, plus chiche, vraiment clermontois dans son
absence, sa récalcitrance, son reploiement, sa solitude vertébrée par le passéisme mais durcie par
l’orgueil. Cependant ce noir, pour identique qu’il était aux autres noirs de la ville, sortis de la même
Nugère vomissant ses laves, s’était pour ainsi dire imprégné de l’esprit de pauvreté, de charité – et cela
apparaissait mieux quand l’on regardait le bâtiment ainsi, au fond de cette rue si intensément médiocre,
si pauvre, que la culture n’avait touchée en aucun membre, indemne de toute dénomination raffinée –
qui était l’unique utilité du lieu. Ce noir, c’était le noir des pauvres ; un noir un peu royal et un peu
déchiré, mais tout à fait recouvert d’encens ; un noir encensé, plâtré, forgé de liquides saints, un noir de
chrêmes, de baptistères, de carcasses d’hommes bien propres venues frémir, pourrir, près d’un tel
tombeau.

XVI. J’ai un Nom. C’est au moins cela, dans l’armature du langage – pour mordre en lui ; d’autant que
c’est un nom, vous le verrez, sensationnel. Il embaume sa majuscule comme la vérité peut devenir la
Vérité, dès lors qu’elle est exhalée par un chrétien, par le discours d’un chrétien. D’une femme
chrétienne âgée, par exemple, qui sur le mont des Avaloirs, ayant relu les Psaumes en gallican tout le
jour, au moment où les bruyères se douchent dans le rayon de soleil normand… Il y a une Normandie
pour elle, il y a une Savoie pour elle aussi bien : les pays, dans cette rumination, ce mélange, osons le
mot ce métissage chrétien, les pays se ressemblent. Il y a une communauté des lieux par l’esprit qui
dépasse de loin la communauté des lieux par la parole. Un philosophe britannique, le seul philosophe
hégélien britannique, que j’avais lu à mon époque oxfordienne, avait écrit un livre nommé The
Unreality of Time… D’Oxford, au milieu du berlinois Joseph Girod (« Ich bin ein Montferrandais »), au
milieu des carcasses d’immeubles neufs en formes d’accordéons, au délicates couleur de praliné éteint,
déjà écaillé, me revenait l’odeur du savoir, qui était une odeur de langage inutile, inutilisable, inutilisé.
Ce que cette idée chrétienne, peut-être, gagnait, c’était autre chose, de plus ample et de plus profond, de
plus nécessaire pour l’articulation et la survie des membres, et pour leur désir antigrégaire, la Parole, à
la surface de la terre des hommes, des êtres humains : The Unreality of Places… L’irréalité du Lieu – les
irréalités du Lieu. Des Avaloirs, qui avaient mesuré deux-mil cinq cent mètres du temps que la
révélation chrétienne patientait encore, comme une mainmise, dans la graisse lumineuse des Cieux
(vision de la chaleur de saindoux lumineux, sur la place du petit village du Midi...) dans les Cieux tout
d’attente des vertus cardinales, des Avaloirs s’étendait la vérité vers la plaine : qui les raccordait à
l’image des Alpes, elles pas encore écrasées, pas si différentes. Que veut dire avoir un nom pour le
poème ? Pour le langage ? L’armature du langage, elle tient comme elle peut, sur le boulevard Joseph
Girod : au loin, encadrée comme une marchandise par les deux blocs symétriques d’accordéons
désaccordés des immeubles soviétiques hallucinants qui viennent pendre jusqu’au boulevard de
ceinture, encadrée par ce panache, sur sa butte, la vision des flèches de la cathédrale noir charbonneux
de profil, l’une dans l’autre, qui font que l’on en voit qu’une. Car tout encore est vision, et tout encore est
langage… Pourtant, à un kilomètre cinquante d’ici, dans une autre carapace de charbon éteint où le
même encens baigne les poumons indigènes, dans une autre sphère tout est morale, et tout est conflit…
Entre les deux, à équidistance à peu près, se dresse Jacob luttant avec son ange, énorme, musculeux,
tentaculaire et blanc dans son square à peu près ignoré, au milieu des banques qui forment un rempart
autour de lui, les banques aux lumières blanches et bleues, seules visibles dans l’hiver auvergnat de
brumes, bien plus que Jacob – qui alors disparaît. Cependant ne cesse pas de lutter avec cet ange
herculéen aux muscles spatulés, qui devrait, si la statue s’animait, le frapper au sol avec une facilité qui
terrifierait. Cependant elle ne s’anime pas – elle est d’un franc-maçon néoclassique convoité déjà par les
affaires municipales d’alors, qui s’il se représentait le Paradis devait se le représenter molletonné de cuir
comme un wagon-lit d’une couchette de première classe, dans l’un des trains Harmonica-Zug que
prenait alors l’élite vers l’Est. Mais mon Est, à présent, lui aussi est bouché : car ce vaisseau-là, ce
vaisseau moral, ce vaisseau charbonneux, ce vaisseau idéal, ce vaisseau rêveur, ce vaisseau est à l’Ouest,
au plein Ouest, où se dessinent les idées. A l’Est, la fermeture : le Saint-Thomas des pires rêves. Mais
qu’est-ce je suis en train de dire ? Mes connexion géographiques, mon rêve d’un linceul géographique,
d’une annulation des cartes par excès de leur propre connaissance qui déboucherait sur une unité
métaphysique facile, m’a déporté : Saint-Joseph est à l’Est, comme les usines, comme les centres
commerciaux, comme la plaine céréalière, comme les taches d’huile pavillonaires qui rejoignent à
présent presque Thiers, la citadelle stalinienne à la pauvreté catholique qui oisivement attend un
Jugement dernier à l’usage du Forez, dans la sciure, sur son gouffre romantique toute la journée
contemplé. Tout est à l’Est ici – à l’Ouest, seul, le Puy-de-Dôme apparaît quand il le souhaite.

Mon nom a été porté sur tous les continents ou presque. Mon nom a été celui de martyrs d’Afrique ;
d’évangélisateurs d’Amérique latine ; de moines irlandais si semblables à Erigène, émigrés en
Allemagne ; de saints des montagnes de l’Italie centrale ; d’ermites des Combrailles austères. C’est, en
ce sens, un nom universel. Cependant, sortant de la salle de musculation, j’ai vu le clochard de l’avenue
Girod – de l’autre côté de la chaussée – refléter un instant le ciel avec sa houppe, et puis tomber à plat
sur le flanc. Que de clochards, à Clermont-Ferrand – quelle fraternité dans la misère…

XVII. Si les valeurs devaient s'inverser partout, à chaque point cardinal d'un pays ou d'une aire, eh bien
je crois que c'est ici, en dernier, qu'elles perdureraient, qu'elles maintiendraient leur empire plus
longtemps qu'ailleurs. Si les valeurs partout devaient se mettre à loucher sur l'autre ordre, celui
qu'évoque Soulès dans sa mansarde métaphysique, dans son outre-tombe vécu qui décide pour lui de la
vérité en son corps – eh bien rudimentairement, avec la crème qui tombe du pichet quand le lait s'ovule
sur la simple table de marché, plastiquement, mais sans crime esthétique, ici elles perdureraient. Elles
perdureraient, quand elles seraient le trou noir agrafé de l'oubli dans le cuir mental des autres. (Entre
l'Hôtel-de-Ville de Tours et le petit pamphlet à la couverture rose sur l'Hôtel-de-Ville : entre
l'architecture de lignage ligneux et la grande tradition orale qui se branle, dans le soir branlant aux
coins roses.) - Un Italien qui arriverait dans cette ville à peu près défaite de partout et qui dirait : « La
Guerre de 14, mais c'était ainsi ! C'était tout à fait comme ça ! Il y avait aussi, bien sûr, exactement
comme en Patagonie, ces espèces de falaises de glace jaune qui s'affaissaient sur – avec sa jambe de
bois ! – s'affaissaient sur les montils de verglas reflétés. Exactement cette impression de cervelle qui
fond dans le pot de glace jaune avec la petite gaufrette et la crémerie léchée des porte-clefs de
caoutchouc moelleux, sur toute la longueur d'un repas. Bref, la guerre – le long dimanche de la vie qui
succède – la sortie de l'Histoire mais par le haut, bien sûr, par le haut : par la hallebarde, par le vasistas
ecclésial qui tamponne ses petites affichettes « Dieu existe », « Dieu existe », « Dieu existe », sur la
longueur de l'avenue la plus déshéritée de Clermont, où les bacilles s'encalminent sous les porches dans
les vapeurs broyées (comme un mil vieux) de la drogue offerte. (Quand je dis : valeurs inversées,
j'entends : passage à travers l'étincelle catholique qui encore retenait un peu les regards, sur le parvis de
l'église Saint-Paterne, encore, en mai, dans les tourbillons de soleil léger, passage à travers les fourches
caudines de l'extinction de l'ancienne foi, retour au paganisme sans effort, sans conscience – à travers
les chimies mesquines du corps et l'épaisseur terreuse des désirs de possession. Vous aurez compris, il
ne s'agit pas proprement de décadence, ou d'inversion (le terme est plutôt impropre) : simplement d'un
retour dans l'axe vanté du balancier, oh l'axe des cycles, des saisonniers, des bonnes races farouches et
des bonnes divisions d'anté-monde).

XVIII. Je repassai par le chemin bien connu, pour la dernière fois sans doute – un train m'attendait le
lendemain, en matinée : j'avais prévu au pire, comme usuellement. Le temps avait pour de bon mal
tourné, et au froid tailladant s'était ajoutée une pluie maigre, dure, pointue, qui ressemblait, vue de loin,
à de la grêle, et qui s'accompagnait d'une brume bizarre, malpropre, presque verte, d'un blanc partout
opaque, laissant le regard sans aliment. Les flèches noires de la cathédrale n'étaient même plus
discernables depuis l'avenue qui monte de la gare ; le Puy-de-Dôme, d'ordinaire visible depuis le
carrefour des Beaux-Arts, avait bien entendu été effacé derrière une nappe blanche et sale de brume. Et,
sur tout cela, une méchante pluie glacée d'hiver. Je postai un courrier aux PTT ; ce n'était pas grand-
chose, un courrier parisien, médiocre, un courrier ordinaire ; devant, un ouvrier travaillait bras nus, au
milieu de la chaussée démembrée. Le haut bâtiment des postes – qui prenait sur lui, superbement, de
rompre l'agencement qui sans lui aurait presque tenu, qui le brisait tout à coup au bout d'un petit bout
de rue, beigeâtre, lugubre, moule rainuré hypertrophié et accidentel – faisait donner une ombre féroce
sur la rue. L'ouvrier semblait indifférent à la pluie, à la brume ; il martelait son petit bout de fer sur son
petit bout de chaussée, automatiquement, paisiblement, effrontément. Il ne levait pas le regard. Non, il
ne levait pas le regard. Un peu plus bas j'avais croisé l'ange et son Jacob, Jacob invitant son ange à un
bal dérisoire, un petit bal démoniaque de rien du tout, mais sous la pluie ; les étincelles bleues des
banques, apposées sur les façades de faisselle, éclairaient seules ce Jacob brumeux, guerrier sans tête
que la pluie semblait nourrir. L'ange avait l'air, d'enceint, tenu par une prière, comme un cierge monté.
Et les rez-de-chaussée des banques étaient vides, comme si la parole fiduciaire avait été, sous ces cieux-
là, ombrageux, opaques, entièrement discréditée ; et Jacob était seul aussi, soit que son mythe soit
devenu incompréhensible, sans crédit, comme les rez-de-chaussée des banques, soit que sa dégaine
outrageuse, séductrice, néo-classique, soit que ses fesses d'écuelle et ses cuisses de Titan restassent
indifférentes aux habitants. On pouvait préférer la seconde hypothèse. Je me dirigeai vers la préfecture,
connaissant à l'avance le verdict ; les yeux sans forme, les rides escalopées de crapaud-buffle ;
connaissant à l'avance la cause et la conséquence, connaissant les raisons de chacun et les dérisions
surtout – connaissant le regard porté sur le balcon de pierre de Volvic comme une lame et les mains
agitées sur le tapis de la table préfectorale, d'un vert atroce, s'agitant.
Le soleil glissait sur le ventre rebondi de l’Aphrodite du Jardin Lecoq, qui paraissait se tordre en deux
d’être ainsi caressée. Un air humide et plein de pétales roses et blancs glissait entre les cascades
souveraines, qui s’effondraient avec fracas sur les bassins, accompagnant de leur immobilité un ciel
absolutiste pareil à celui des souvenirs d’enfance. Des gouttelettes ruisselaient sur les épaules de
l’Aphrodite, et la grenouille en béton qui demandait elle aussi le rang d’œuvre d’art semblait s’enfoncer
dans ce sol humide et sombre, traversé de racines dures comme la forêt d’Amazonie de lianes. Jacob, à
deux rues au-delà, sur son socle trop haut, décrispait sa force musculaire. Sa virilité pâle était, sous ce
soleil briseur de volontés, une virilité de gladiateur trahi ; les enseignes luisantes des banques s’étaient
dépolies, remplacées par de multiples affichettes verdâtres placardées sur les vitrines marron, ou
tombées à même le sol comme dans une tombola, qui vantaient de nouveaux crédits et de nouveaux
tarifs avantageux. Jacob semblait comprendre que cette douceur floréale soudaine, cette narquoiserie
d’Aphrodite, ces grenouilles nouvelles et absurdement plantées sur leurs pattes, au milieu la pelouse en
pente du jardin Lecoq, cette humidité sucrée de l’air, ces pétales, tout cela était pour lui le contraire de
la vie – ce que Jacob voulait, ce qu’il désirait aussi bien (volonté et désir sont sans différence chez un
personnage comme Jacob, chez un personnage de la Bible), c’était la pluie harassante et la rudesse du
ciel, la boue visible et les matériaux coupants – la lutte et le courage ensemencés.

XX. « Esthétiquement, c’était incontestable : il portait une grande intelligence de l’art, en l’espèce, et
même parfois les lignes de force d’une forme d’eschatologie, une intelligence proverbiale et située de
l’art, de l’esthétique, de leurs conditions de développement... Mais politiquement, c’était une
catastrophe : son intelligence était incapable de sortir d’elle-même, des obsessions qui lui avaient donné
naissance ; enfermée dans sa glaise narcissique, dans sa machinalité narcissique, incantatoire – un
discours vide exemplaire, qui pouvait turbiner dans les faits et les causes sans parvenir à mettre en jeu
– jamais la valeur propre des choses – autre chose, précisément, que l’idée qu’il se faisait de lui-même.
L’idiosyncrasie. L’autotélie sur un orgue de barbarie de boniments socio-historiques… L’enfermement.
L’intelligence ramenée à l’origine, aux ferments de l’origine qui lui ont donné son allure et sa foi en elle-
même : une intelligence ramenée au sein quand elle aurait dû être arrimée aux choses. Un discours nul,
quoique multipliant les analogies historiques, alors, donnait le change… » Les éléments proches donnés
à voir, à sentir, derrière la fenêtre du train, avaient pris une matérialité étrange. L’air était pressant et
volumineux comme de l’eau, comme de la gouache ; les couleurs, dans cette matérialité extrême, se
trouvaient elles aussi vivifiées. Une eau forte gagnait l’espace, le bleuissait, le verdissait. Les plantes, les
arbres, les crépis, les bétons, durcissaient, authentifiaient leur présence sous un ciel de vingt heures qui
restait bleu et cru comme un légume frais, sous une lumière qui commençait à biseauter. Cette
surexistence, cette identité de l’espace, cette corporéité soudaine des choses, et l’impression puissante
d’être intégré à elles, comment la dire ? Les mots sont là, blafards, petites larves un peu dégoûtantes,
morceaux de plâtre fissurés tombés du réseau. Il faudrait parvenir à donner la verticalité, la corporéité
immédiate.
L’enfer, c’est l’inadéquation de l’esprit et de la matière qui l’entoure : matière humaine, matière
sableuse, matière métaphysique. Ce n’est pas seulement, platement, banalement, l’incompréhension,
l’incompréhensibilité, le caractère inadéquat, impossible à rendre à une communion, à une concorde, de
l’esprit possédé dans son tourment et de la matière des autres esprits – ce n’est pas, pour ainsi dire,
l’inadéquation des langages, l’impossibilité de les faire se rencontrer. Il n’est d’incompréhension que
physique, matérielle – ce sont des métaux dés-afférents qui ne veulent pas mourir, et qui brûlent l’un
contre l’autre comme des monastères repentis dans les replis de petites collines, sous un soleil dru aux
couleurs de sable écrêté. Si l’on partait de l’origine de la connaissance, non comme d’une origine de
malheur, non comme d’un malheur – d’un malheur social, par exemple, ou même d’une pointe tragique
enfoncée dans la chair comme serait enfoncé un paradoxe sur l’esprit des phrases, dans la
compréhension, dans l’opportune saisie des discours (« Proust a un style parlé »), non d’une épine
sanguinolente qui vient poindre la chair à merci – si l’on partait de l’origine de la connaissance comme
d’une concorde insue, alors il n’y aurait, dans cette séparation, dans cette ségrégation, dans cet espèce
d’héritage à l’envers – frauduleux – aucun matériau vif à tirer pour le discours lui-même, aucune clarté
littéraire. L’origine de la portée de l’esprit, en toutes choses, c’est la concorde, ce ne saurait être autre
chose. Dans les premiers temps de l’esprit, c’est la concorde. Et l’enfer, c’est la privation de cette
concorde, sous toutes les formes développées ; l’esprit – s’échappant – qui se sait exclu à jamais de cette
concorde primitive et connue, originelle : qui est la connaissance, qui est la conscience connue.
(Leurs corps glissaient limpidement l’un et l’autre dans une descente sèche et raide aux couleurs de
boue ensablée ; les sapins filtraient une lumière d’ébène pâle, avec çà et là un éclat de diamant. Il y avait
une odeur flottante de fraises des bois, et sur mes mains étaient apparues des cloques gonflées et des
traces de saignements antérieurs, des zébrures filiformes faites par les ronces noires ou vertes. Un
lézard rouge, large comme un opinel, zigzaguait sur les lichens moisis.) Feu pâle de la concorde ;
inadéquation.
XXI. « - C’est pour cela que ça ne sert à rien de fantasmer sur la théocratie, sur ce genre de choses. C’est
inutile, et stérile ; ça ne mène nulle part. »

Le Monoprix Art-Déco, moulé dans sa gousse comme un pâté de sable, était ici une des rares traces de
raffinement ; une lueur bleue rampante, comme un bec de gaz, parcourait les vitres des immeubles,
faisant des mouvements clapotants derrière la tranchée moche du square percé entre les façades. Le
silence était une enclume et une brisure. Hosannah. Le temps…
« Concrètement, à l’échelle de notre culture, je ne vois pas bien à quoi notre conception de la liberté –
notre conception intégriste, fondamentaliste de la liberté – peut nous mener, sinon au bain de sang…
Vous voyez, je vous parlais de Malraux tout à l’heure. Il y a aussi quelque chose qui m’intéressait chez
Malraux, c’est que le sexe le préoccupait extrêmement peu. Il aurait été incapable d’y voir un enjeu de
civilisation ; pour lui, ça relevait, c’était « les banalités. » Autant en emportait le vent… Toute cette
manie sexuelle, si militante, si obsessionnelle, si dévorante, il l’ignorait. Pour lui, cela n’existait pas. » Je
retrouvais dans ces phrases une forme de mauvaise foi inhabitable, structurelle et pour tout dire
indéracinable du génie, de la haute pensée. Le génie serait alors une tournure heureuse de la mauvaise
foi, de l’aveuglement favorable. C’est ailleurs, là encore, qu’il faudrait chercher les énergies morales,
celles qu’entrevoyait Bergson au début des années 1930, et dont personne n’avait semblé ni entendre, ni
vouloir, ni pressentir, ni imaginer l’augure – qui étaient restées, aux oreilles de la culture, du malaise
dans la culture, lettres mortes.
Les éléments de sa personnalité lui apparurent soudain posés devant lui et distincts de lui-même, petits
soldats amoindris, effondrés en ligne sur le sol comme des soldats de bois, chargés d’un sens étrange. Ils
lui apparurent ensuite comme de petits flacons colorés posés eux aussi devant lui, sur un établi, qui
décomposaient sa personne-même en un arc en ciel absurde et inopérant – petits flacons chimiques qui
étaient sa condition, parmi lesquels il pouvait composer. Il était ces petits flacons interchangeables, aux
mélanges limités. Une brume chaude passa sur son regard et il fut dans la pièce à nouveau. Le bourdon
de l’horloge – une laide horloge, en faux merisier – faisait ses irréels balancements sonores devant lui.
La chaleur était d’étuve et une mince pellicule de sueur enveloppait sa peau. La paperasse elle-même,
serrée par des sangles en de grosses liasses touffues, semblait suffoquer de chaleur.

Un soir couleur de prune louvoyait entre les bedonnantes colonnades d’ébène. Le dôme des Minimes,
au-dessus de la ligne des toits, luisait d’un éclat d’argent sale. La nuit tombait.
Ses doigts de marbre apaisé, usés, tapotaient le rebord de l’encadrement de fenêtre en sombre pierre de
Volvic, le tapotaient avec cette indifférence précise, oui, avec l’indifférence qu’il devait prêter aux choses
qui l‘entouraient – à cet ordre du monde brutalement advenu, liquéfié, à l’indifférence insufflée dans les
tubes du social qu’il voyait partout peser, dont il savait qu’elle ne pouvait se constituer en Ordre, et
qu’un appel – un appel vengeur, déterminé, assassin peut-être – à une autorité régulatrice et idéale
viendrait fendre cette apparence d’anomie, de mollesse, d’indésirabilité collective.
"Ce n’est pas sérieux, au fond, cette phrase de Mallarmé. C’est un vœu certes, un vœu pieux, et il faut le
prendre comme ça. Mais y croyait-il lui-même ? Est-ce qu’on peut avancer quoi que ce soit devant la
tribu ? Donner un sens plus pur aux mots tout court, et crève la tribu, c’est bien aussi…" (Le début de
l’intelligence, l’orée de l’intelligence – que l’intelligence réelle n’est pas dans le retour à son origine,
dans le remâchement de ce qui l’a fondée, du noyau qui est à l’origine de son extension, de ses
ramifications… Qu’il y a une pierre d’achoppement de l’intelligence et de l’origine, et de l’intelligence de
l’origine, qui dépasse largement ce remâchement-là… Qu’il faut trouver, cela, pour la raison et pour la
geste spécifique de l’art singulier : sa pierre d’achoppement.)

XXII. « Notre objectif, notre seul objectif, voyez-vous, c’est d’asseoir dans Clermont la mixité sociale,
afin qu’elle n’en puisse plus partir. Une véritable politique, offensive, agressive, de mixité sociale. Il faut
que nous soyons capable de réaliser cette mixité, en la rendant non plus incantatoire mais vécue,
pragmatique, démontrée. Vous comprenez ?… Ce n’est pas de la tarte. Nous taxons déjà comme nulle
part ailleurs ; notre niveau d’imposition a fait fuir la moitié de la ville vers les côtes, et ensuite à
Chamalières, et maintenant cela commence à partir vers Durtol. Évidemment, c’est sans exemple ; ici,
l’argent public ruisselle sur les murs, l’argent des taxations – vous n’avez pas vu cela ? Il ruisselle jusque
dans le dos de la préfecture, là où les clochards viennent faire, quatre par quatre, pisser leurs chiens
contre le mur en forme de classeur de bureau. [L’argument stalinoïde, pour autant la vérité chrétienne :
l’architecture.] Évidemment, cette mixité suppose un certain sacrifice esthétique. De nombreux
sacrifices esthétiques même… Si vous prenez tout ce quartier, là (il désignait l’Ouest, à peu près : la
direction de l’ancien quartier vigneron, où quelques belles bâtisses comme sculptées dans une ébène de
Guéret, un ivoire d’Aubusson, montraient leur défenses par-dessus les toits rouges vifs), nous avons dû
détruire pas mal de belles demeures, quelques hôtels particuliers même, avec leurs escaliers en
imitation Renaissance, comme ceux du château de François 1 er à Blois mais en plus sombre, bien sûr –
nous avons dû détruire cela, pour construire à la place des logements sociaux : vous les avez vus ? Bleus
et roses, comme un ciel de Tiepolo – et cubiques, comme des… Il sursauta, honteux. « Enfin. Vous
connaissez cela. Derrière la place de Jaude, vous avez dû aussi le voir, nous avons détruit l’ancien petit
théâtre à l’italienne, avec son baldaquin et ses loggias, pour construire une banque collective –
solidariste ! d’inspiration – à la place. Devant, c’est déjà la queue.. » Un temps – long, gêné. « Mais c’est
cela que nous voulons. Si vous voulez de l’esthétique, allez ailleurs ; allez à Saint-Étienne, si vous voulez.
A Saint-Étienne, maintenant que le Parti Communiste a perdu la ville, et que la majorité est à droite,
vous n’aurez aucun problème pour vendre votre projet. Mais ici, ce n’est pas ce que nous construisons. »
Le discours avait pris une irréalité fumeuse, une irréalité de fumée : est-ce que ce discours était bien
tenu, réellement tenu devant moi ? Est-ce que les noms incroyables des métropoles citées – Clermont-
Ferrand, Saint-Étienne – n’avaient pas décroché de l’armature du langage usuel, ne s’étaient pas
décrochés comme des bateaux héraclitéens en partance de leur anneau d’attache (avec la petite mousse
de l’écume blanche, sur le côté !...) ?… Est-ce qu’un être humain (tolérance, permissivité, héraclitéisme,
anti-construction, rapports de force, constructivisme, lait spatulé dans la bouche, granules de
l’enfance…), est-ce que cet amas de particules là prostré, là se tenant plus ou moins mal, avec sa
collerette bleuâtre et ses longues mains comme passées dans une machine d’affinage ; est-ce que ces
particules nouées absurdement dans l’air presque chaud de la fin février se servait vraiment d’un
matériau nommé le langage ? (Citations ; reprises ; reformulations ; vieux Védas bibliques
traditionnels, vieilles reformulations indues. Salpêtre sur les adages de Job... Illustrations ; tissus de
textes. Mais citations – dans cet air claironnant et chaud – non pas jouées en direct, comme dans les
textes religieux, mais en différé : jouées à l’intérieur d’un corps, d’un corps qui frapperait le burin social
sur l’enclume de son fétichisme – de son narcissisme. Citations.) Un arôme simple comme celui du lys
aurait pu aussi bien emplir cet air qui quittait l’hiver des dômes, des fours ronds parmi les dômes, des
églises en formes de boîtes à boutons parmi les fours, etc. Là, c’était l’existence qui s’effilochait : qui
s’effilochait par ce qui aurait dû lui faire prendre forme, l’endurcir : le discours. Le discours exagérait,
rembourrait une inexistence qu’il aurait dû contredire ; le discours castrait l’existence qu’il aurait dû
soutenir, et l’existence des particules (le crâne plat, la chemise bleuâtre, la voracité tiède) avant
l’existence elle-même. Débris du socialisme rattachés à un intégrisme fadasse de l’architecture, où se
rejouait, lointainement, avec un éclat morose de parodie, le premier mythe collectif du christianisme, le
mythe ataraxique, le mythe du refus de la Beauté… Jamais le doute sur l’existence d’un être, d’un air,
d’une scène, ne m’avait saisi avec autant de violence accoutumée que ce matin-là, dans cet
affaiblissement sensible des raisons publiques et dans ce durcissement (mais pour ainsi dire
durcissement à vide) des discours intimés. Le doute fondamental, l’irréalité – la surréalité d’un discours
causant l’irréalité d’une chair – cela se croisait comme un croisillon médiéval héraldique, comme un
blasonnement bizarre qui aboutissait à fonder en doute méthodique ces paroles, ces paroles hors du
discours. Ces paroles – décidément – qui ne relevaient pas, ne relèveraient jamais du discours.

(Le langage, entraîné par l’Opinion : qui nie ce qui est (quod est), qui s’invente la chose pour se
permettre d’exister (dans cette négation). Sauf – peut-être – devant la Mort. Le langage littéraire, et
celui qu’il faudrait confier à l’Architecture, ce n’est pas celui-là. C’est le langage qui accompagne l’étant,
pour le propulser vers un désir réalisé qui serait, en même temps, l’inverse d’un désir réalisé (« le cri de
jouissance dans l’insatisfaction »…).)

XXIII. Au-devant de la chapelle (dont la superstructure n'était pas modifiée, cette superstructure qui
n'était pas de philosophie romantique mais un plus pur du coeur architectural de la ville, la chapelle des
pauvres noire, noire parce qu'elle est janséniste, qui est une structure comme la nature donne des
bourgeons : comme un lierre architectural, un mobilier sanctifié passé par le végétal), au-devant de la
chapelle un bassin noir, rectangulaire et allongé ; un bassin comme japonais, un bassin de jardin sec fait
pour accueillir des poissons aux couleurs acidulées, aux formes gonflées ; à côté, plus au Sud, une
rotonde noire, plus large que la chapelle, accueillant elle aussi un bassin, délimitée d'un côté par la
carcasse du bâtiment, côté Nord, de l'autre par la carcasse du bâtiment, côté Sud. Les vents glisseraient
sur le bassin, les vents céréaliers venus par le corridor de Limagne, comme l'aile fugace d'un dieu païen
sur l'eau noire, d'un mauvais Dieu séparateur – ou bien viendraient, en cascades, des plaines jaunes,
rases et soumises aux vents entourant la chapelle Saint-Aubin, portant des airs catholiques sur leur dos.
Le corps du bâtiment, secondant la chapelle : une carapace noire, qui semblait à première vue de la
même pierre que la chapelle, que Saint-Eutrope, que le reste de la ville, l'usuelle pierre noire extraite du
ventre du puy de la Nugère, fidèle aux hommes. Mais une carapace noire encapuchonnée, avec sur le
devant des colonnes, et un renflement du toit sensible, qui aurait pu être pris pour un clocher, un genre
de clocher laïc inefficace, mais sensible : une mouture effilée cinglant vers le ciel. Noirceurs de Tournoël
; continuation de la forme de la chapelle, restée là depuis trois siècles – impression pénétrante de
jugement venu d'une profondeur temporelle, d'un égout temporel ouvert soudain au creux de la ville,
projetant ses anses et ses lassos sur la personne physique des ci-devants du jour. Et au-derrière, de
chaque côté, suivant un grillage noir aussi et pierreux, la rue – ici la place complètement ravagée, qui
n'était même plus une place, l'espèce d'enfilade de hauteurs variables, bossuée, impraticable qui
s'appelait place ; là les caissons râpeux, bleus-gris fermant la rue, la rue simple aux yeux vides, au
regard éteint : dull, exactement dull, comme dirait l'anglais. Et l'enclos grillagé, sur toutes les bordures,
relevant le tout, l'enserrant ; et le portail, haut, noir aussi, bien assis, semblable aux porches noirs des
vieux immeubles volcaniques du plateau central : lourds, cintrés, mutiques. Le tout paraissait découpé
dans une bonne imitation de lave refroidie.

" - C'est superbe, concéda l'administratif. C'est superbe et cela pourrait devenir une référence, un style
en soi : l'historique ravalé, le néo-vieux à prétentions apostoliques..." Il déglutissait. Son air était celui
d'un vieux fanal presque éteint, mais qui a donné de bons feux, qui a été sûr de ses aises. Il tenait son
idéologie par-devant lui, comme une lanterne claire, qui se pendait entre le dôme et les barreaux gris, de
l'autre côté de la pièce – dans le ciel bien bleu de Clermont. "Vous savez, reprit-il, nous avons environ
quarante projets. Vingt ne valent rien – soyons honnêtes. Dix pourraient valoir quelque chose si leurs
auteurs avaient une imagination personnelle, une singularité à faire valoir, ce qu'ils n'ont pas. Les dix
derniers : cinq copient exactement les dernières réalisations françaises, les bâtiments publics ordinaires
de ces dernières années : géométrie, lignes courtes et sèches, pas d'horizon, gamme de couleur du gris
cendré au gris-blanc." L'existence d'esthètes cachées dans ces pierres humides, dans ces bétons sans
pudeur, résonnait comme l'ange exterminateur, l'ange sexuel caché de l'église de la Souterraine :
productives ironies par temps de création ; décadence certaine après. "Vous savez – il y avait une place
pour le savoir, entre le devoir et la charité (spéculatifs lotissements...) – vous savez, la Beauté n'est pas
vraiment à sa place, ici."

Est-ce que la vérité vaut la peine d'être dite ? Inde primum veritas retro abiit...

« - Quelque chose serait brisé si nous construisions du beau ici. Il y aurait une rupture dans la
continuité des gestes, dans l'harmonium de la ville. » Le soleil n'allait plus tarder à disparaître derrière
le dôme ; une lumière rase, pointue, effeuillée, comme de feuilles d'or peintes, magnifique, se répandait
par diffraction, par dilatation dans l'espace : elle baignait le bâtiment Art Nouveau, crémeux, à mi-
pente, les crépis bleus ou orangés de la rue parallèle, le noir de l'ancienne chapelle d'un couvent
désaffecté ; elle baignait le dôme de l'église des Minimes, dont la flèche et la rotonde dépassaient par-
dessus la masse blanche de l'opéra : l'église de Pascal, ainsi emboîtée dans les couleurs de la fin du jour,
prenait une tendre allure romaine, celle des buttes de Sainte-Marie des Neiges. « Le beau, ce serait cela
le destructeur. » Le silence était épais et gourd comme une armure évidée : tout un Ranquet désert de
questions sans réponses, d'étroites douleurs – pas du tout les armures confuses, confondues de Malraux
au sortir de la cérémonie des siècles. Le silence avait une couleur de poussière. Je n'avais pas tellement
parlé, et l'envie de parler m'avait à peu près quitté ; je voyais les mouvements mentaux de cet homme au
costume gris, aux mains larges, qui étaient tout entiers ceux de la municipalité qui l'employait avec
bravoure. Je les voyais comme des poissons à travers la vitre d'un aquarium clair, et comme, surtout,
des mouvements absolument universels : l'instinct de conservation, l'instinct conservateur qui ne
cherche qu'à persister dans son être, le plus longtemps, le plus tardivement possible – quitte à l'amener,
démembré, défraîchi, perdu, au seuil d'une guerre, quitter à l'amener jusqu'aux rivages proches de la
guerre, qui mordent l'espace du temps comme des vagues léchant les sables sans couleur. Tout ici – les
murs râpés, les piliers grisâtres, les persiennes de métal marron, les tout ici disait la refus, la haine
même du changement – l'impossibilité seulement de l'envisager, d'y croire.

La soirée avait une qualité translucide, une qualité de phosphorescence qui semblait destinée à se
prolonger dans la cervelle par des ramifications bleues ou cendrées aux couleurs de l’été commençant…
Le corps était sujet à des transitions phosphorescentes, à des traversées intérieures, et se mobilisait
parmi ces courants. Le sentiment d’une translucidité de la conscience – non pas d’un délayage de la
conscience dans l’atmosphère, d’une aporie romantique, mais d’un air rendu à la nature de miroirs
multiples, fracturant le cortex en images se reflétant, d’un air qui permettait d’avoir accès à sa
conscience et ses débris en transparence, en translucidité – ce sentiment était profond et nouveau. Les
colonnes orange pâle de l’air prenaient des formes de harpes ou de stalactites fumeux. Le sentiment de
la transparence accaparait le moment donné avec une incandescence, une verticalité sans exemple.
C’était l’heure du dévoilement kaléidoscopique des souvenirs, qui s’ouvraient comme des corolles.
XXIV. Il ne considérait pas, loin de là, la morale et les enjeux moraux comme secondaires ; ce qu’aurait
pu laisser imaginer le fait qu’il plaçât l’art en premier, comme valeur absolue ingurgitant, possédant et
résumant toutes les autres. Mais pour lui, la connaissance morale supérieure ne pouvait être fournie que
par l’art, c’était par lui qu’on accédait aux vérités morales, en l’éprouvant et non en le contournant : par
un biais esthétique qu’on parvenait au noyau de connaissance du Bien et du Mal. L’art et la morale
étaient donc indissociables, le premier voie d’accès à la seconde, la seconde conséquence du premier ;
aucun autre ordre de grandeur ne pouvait être placé dans ce merveilleux produit en croix dont le
troisième terme, comme dans les dialogues platoniciens, manquait heureusement pour toujours.
Son intelligence supérieure avait du mal à s’exprimer dans le travail : le travail est toujours lent, et son
intelligence faisait des connexions trop rapides pour s’abîmer là-dedans. Son intelligence était d’abord
une impatience excitée de la conscience. Les liens entre les choses lui étaient immédiats, et les
développer sur plusieurs phrases lui paraissait un engorgement nerveux. Et puis son intelligence le
séparait de lui-même, et cette séparation il ne pouvait la supporter trop longtemps – le confort usuel et
infantile de soi à soi restait sa position favorite (comme la position semi-allongée pour rédiger des notes
à destination de son supérieur hiérarchique).
Il y avait à l’entendre parler le même agrément qu’on peut prendre à écouter n’importe quel discours de
spécialiste : musical, gastronomique, architectural, n’importe quel discours d’entomologiste, de
collectionneur de cuillers à soupe ou d’historien local (n’importe quel discours d’érudit local, l’érudition
et la localité n’étant éloignées par rien). Aucun discours de cet ordre de peut se rapporter à la littérature,
par exemple : quand il est question de littérature, et cela même entre spécialistes, c’est toujours dans
l’orbe du tâtonnement, alors, que les phrases se démènent.

XXV. L’homme était un être hanté par la morale. L’homme avait été – lignes d’acier éreintées sur la
mollesse de mollusque marin de l’été – un être hanté par la morale.

XXVI. Il faisait partie de ces êtres raffinés que le sentiment politique moyen ne peut que faire vivre sur
une pointe de souffrance revirante – né pour souffrir malgré lui de l’épaisseur glacée de l’esprit public,
dans toutes ses configurations passagères, certes, mais toujours hostiles.

XXVII. Nous courrions vers la société primitive, et je ne me sentais ni social ni primitif. On pouvait me
comparer à tout, sauf à une société primitive. (Dans les plinthes, une espèce d’eau noire épaisse
bouchait les trous.)

XXVIII. Je regardai, un peu vaguement, le dossier ouvert et les formes dessinées qui en sortaient : cette
architecture compliquée, tourmentée, idolâtre et énergique, impressive, volontairement moyenâgeuse,
qui pouvait rameuter à l'esprit aussi bien Gustave Doré que les mandibules sombres, éclairées à la
torche, du château de Tournoël, cette architecture dont la prétention se mirait dans des réflexes
catholiques, des miroirs de réflexes catholiques, mais de mauvais réflexes, des réflexes sans fond, ne me
disait soudain plus rien. Était-ce bien moi qui en était l'auteur ? L'avais-je imaginée ? J'y voyais plutôt
l’œuvre d'un imitateur, d'un amateur de pastiches – l'âme que j'aurais prise si je n'avais été que cela,
mimétisme, imitation, parodie, pastiche. L'âme d'étymologiste qui m'attendait dans les soirs des
bibliothèques, dans les soirs des propédeutiques et de l'Université de Strasbourg rapatriée, avec ses juifs
et ses détours par la vie, l'âme d’étymologiste m'attendait à la merci de la route. Le cœur, le viscère
factieux se résiduant, se restituant dans la soupe étymologique hivernale et épaisse, dans le bouillon des
phonèmes ancestraux et des allusions grasses d'ancienneté méthodique. Cette beauté, ces tournures,
cette métaphysique au rabais plaquée sur les colonnades, les portails, les bassins – une tromperie, un
faux élan. A quoi bon rIl ne considérait pas, loin de là, la morale et les enjeux moraux comme
secondaires ; ce qu’aurait pu laisser imaginer le fait qu’il plaçât l’art en premier, comme valeur absolue
ingurgitant, possédant et résumant toutes les autres. Mais pour lui, la connaissance morale supérieure
ne pouvait être fournie que par l’art, c’était par lui qu’on accédait aux vérités morales, en l’éprouvant et
non en le contournant : par un biais esthétique qu’on parvenait au noyau de connaissance du Bien et du
Mal. L’art et la morale étaient donc indissociables, le premier voie d’accès à la seconde, la seconde
conséquence du premier ; aucun autre ordre de grandeur ne pouvait être placé dans ce merveilleux
produit en croix dont le troisième terme, comme dans les dialogues platoniciens, manquait
heureusement pour toujours.endre des formes à un sentiment désaccompli, agonisant, qui, s'il persiste,
ne persiste que dans la saleté, l'inculture, l'inclémence, l'insalubrité, le branlement, l’héroïque laideur ?
Il n'y avait plus aucune raison à rendre ou à offrir aux formes – et ce désir-là, ce désir-même de rendre
la forme au monde, implacable démiurgie, m'apparaissait maintenant dans sa stérilité égoïste, dans son
vide crâne, peut-être, mais sans espoir, de fin des temps. La fin de l'Histoire pouvait survenir dix fois,
on ne changerait pas la vieille circonstance de la pauvreté, le vieil emboîtement de la laideur ; l'Histoire
pouvait finir et se jeter, courant malsain, dans les pires prophylaxies universelles, l'âme ici – l'âme elle-
même – saurait tracer son chemin, entre les visages sans expression tournant autour du square Amadéo
et les stalactites d'immeubles sans visage de la rue Bonnabaud, entre les amalgames de barres maigres
et de garages écrasés, tout dans une couleur d'années 30, des rues en étoile depuis les vitres glacées des
places, entre le quartier sans miséricorde et piu misericordiosi de la gare, avec sa vapeur égrenée
d'amphétamine et de prospectus divin dans la nuit sourde – l'âme son chemin, son chemin, entre les
boulevards de ceinture de faux vieux cuir écartelé, bouilli et nervuré de palmes noires, entre la tension
plastique aux tons de frigidaire de la rue au cordeau qui menait au boulevard de ceinture, entre la route
construite au malheur de deux beaux immeubles centraux, adipeux et marmoréens, avec les
boursouflures du pourtour – la rue tranchante qui leur avait fait avaler leur ethos sans pathétique –
l'âme, ici, trouverait son chemin, la possibilité de son chemin de tranche entre les ravages, l'âme saurait
racheter le ravage en s'y identifiant et Gustave Doré, qui n'a pas peint que des castels apocryphes et des
marâtres hallucinatoires rassemblant leur livre de comptes, et des loups pendus aux adresses
impossibles à retrouver – qui a aussi peint des croûtes fongivo-gothiques, Gustave Doré serait oublié
comme est oubliée la matière de terre battue d'un souvenir. Fontgiève valait bien Doré – l'étymologie, à
l'évidence ; et d'espérer Font-Giève, Mont-Juzet, quartier juif, mont juif, Mont aux Juifs dans la
représaille – et la saleté, là, l'emplâtre du béton rose comme une main de nourrisson, bleu d'une aube
de brouillard, laverait l'âme glorieuse, contusionnée.

XXIX. Dans cette grande salle d’embarquement sinistre et terminale que, mentalement, j’appelais
L’espoir (au fronton, les mots de Chamfort – son ironie sur Dante – rutilaient avec une longue patience,
une longue patience minérale de vaincu), je songeais à Vladimir Nabokov (né parmi les tristes années
90, cette anse d’eau dormante du siècle finissant), qui avait fui les pâturages couleur de marbre fendu
de la Russie bolchévique avec une indifférence caricaturale d’aristocrate, en 1919, en jouant aux échecs
avec son père sur le pont et en regardant à peine sa terre natale et d’enfance, à bord d’un navire
nommée Nadedja (l’espoir) – et à son ombre décalquée involontaire, Malraux (que Nabokov méprisait),
cinquante-et-un ans plus tard, à bord d’un même énorme navire blanc, tournant le dos et boudant face à
l’Espagne des phalangistes et des puritains, devant Cadix aux plages de sable sans fin, aux vagues vertes
énormes et aux immeubles d’un rose voluptueux. Malraux, lui, non plus indifférent mais renfrogné,
boudeur, politisé comme son siècle, vengeur et hermétique – lui, le combattant de l’Espagne
téruellienne et tellurique (allitération nabokovienne) de L’Espoir, aussi encerclé par les auréoles de
l’espérance, lisant Contre tout espoir, de Nadedja (c’est-à-dire l’espoir) Mandelstam. Tous ces stocks
dépensés d’espoir sans objet, sans mandat… Tout cet espoir sans causes... « Que de larmes ont été
versées sur des prières exaucées ! » – mais aussi, bien sûr, des anagrammes exaucés, soufflait le
fantôme goguenard de Vladimir, par-dessus Cadix aux liquides reflets vert d’eau, tenant son Fernando
Quinones aux bras croisés de mesetero à bout de mains, sur la mer d’Alboran démâtée, au fond d’une
jetée de pierres brutes. Je songeais à la littérature, à l’églogue qui n’est qu’une bête coïncidence
pastorale, à la vérité de Dieu qui se trouve dans le labyrinthe des mots, des caractères, des étymologies
et des diapasons souscrits : ô verbe insituable, de Pétersbourg à Cadix, de l’espoir à l’espoir à l’espoir, du
désespoir au désespoir au désespoir, et les mémoires de la sainte russe pleins de glaise et de pessimisme
souffrant, les mémoires de la Vierge sur le transatlantique blanc, sous le ciel blanc… Le remords,
l’éloignement, la distance, l’indifférence, l’échec : tout cela était matière visible, donné sensible – le port
de Cadix comme les steppes s’éloignaient dans le vide. Je songeais au temps.
XXX. Scène à Saint-Joseph où il comprend que cette architecture n’a aucun sens, qu’il faut laisser la
ville à sa misère, à sa claustration (cf. Salazar, vertus, « vertuisme domestiqué » / faire un parallèle
entre Salazar et le socialo-communisme clermontois, etc.) (41) (42)

(41) Une telle compression simpliste et terminale du sens de cette chronique – mais on ne peut
pas en déplier davantage, il faut garder des rouleaux, des styles et du semen sous la main, car
alors la chronique de ce mouvement ne pourrait plus être écrite et la spirale rentrerait en elle-
même, tu ne m'écrirais pas si tu ne m'avais écrit – cette rétractation finale du sens du poème
symphonique sur lui-même, au-delà des dissonances et des disharmonies, dépassé le gué
disphonique des boulevards de ceinture de la Cité, pourra s'exprimer par ces phrases simples,
résumant les trois positions possibles (mélancoliques-obsessives pour Freud, moralistes pour
Kierkegaard) : la première, Angelus Silesius – l'Ange chérubinique : "tu ne me trouveras pas
si tu m'as cherché." La deuxième, Blaise Pascal – la Loi : "tu ne me chercherais pas si tu ne
m'avais trouvé." La troisième, le Moderne (l'architecture) – la Bête : "tu ne me perdrais pas si
tu ne m'avais perdu." (Voir aussi : Une estampe pour Goya. Month., La Marée du Soir, 1969)
(42) Note accessoire : "vertuisme domestiqué" est l'expression dérisoire par laquelle un célèbre
fasciste italien, romain – ce que notre inspiraiteur milanais, Gallus (le "tradizionalista
impazzito"), ne fut jamais que dans l'âge précédent l'écriture, dans la confusion infantile des
premiers temps (et s'il en reste quelques traces dans Udine, mettons, elles sont là comme les
traces de sperme pourri d'anciens ébats sur un drap nettoyé), après quoi il remisa sa tessere
du fascio qui l'angoissait tant et devient lucide sur les concombres patriotiques et la mousse
charnelle des défilés pitoyables, dignes de pitié – désigne le christianisme.)

XXXI. J'avais cru que la pureté pouvait redevenir l'idée centrale de ces avenues, de cette rue dont on
tord le cou et qui passe derrière des tours épidermiques avec un angle imprévu ; j’avais eu tort. La
pureté était prise en défaut de vérité sociale, et surtout de vérité consommable. La pureté était
introuvable par le nombre.

XXXII. Je devinai, au moment de quitter la pièce, celui qu'il avait choisi. Il me le désigna d'un geste
vague et mou, d'un geste subi d'élève sans résistance – un geste qui, là encore, appartenait à un autre. Il
semblait que des scènes, des gestes, flottassent dans l'atmosphère de la ville, des scènes prêtes à être
jouées pour le regain de la littérature, et que chacun pouvait emprunter selon son usage providentiel.
C'était un des dessins précis, honorables, qui se trouvaient le plus privés d'expression, d'originalité –
qui épousaient le plus platement, le plus vulgairement le style de l'époque ; un appareillage gris lugubre
et pâle, aux angles vifs pareils à des coudes, se dressant comme une administration fantoche et clôturé
de grilles répulsives. Je revoyais le dessin, et mon esprit se plongeait dans le futur, dans l'humanité qui
allait se tenir là, dans ces corridors administratifs impossibles, derrière ces grilles sépulcrales – je
devinais les formes toujours rapetissées des hommes glisser d'un couloir à l'autre jusqu'à ne plus
trouver de sortie, et les portes qui s'étaient ouvertes, déjà, comme celles des anciens procès, blanches et
éblouissantes, ne projetaient plus aucun éclat directeur. Je dessinais, d'un trait de fusain, de tête, les
manœuvres éparses des ascenseurs transparents, les cours ouvrant soudain sur un ciel rendu violet par
la hauteur des bâtiments, leur encerclement, les damiers du sol et la coloration violette que prend la
pierre grise sous la fournaise éclatante et la lumière déchirée des montagnes. Au bout de la traversée,
après la confusion et le frigorifique administratif, après les mouvements tubulaires, aquatiques des
ascenseurs et le formalisme sombre, minutieux, crayonné à la braise, des hommes rapetissés, je voyais
revenir une imagination, un fantasme ; je voyais un homme plus jeune prendre le dessus sur d'autres,
son pas claironnant, versatile et martial avancer plus nettement vers la salle des amendements – je le
voyais avec une dureté de fantasme, et il était le fantasme lui-même. Mais ce n'était plus, au-delà de la
pauvreté, de la dématérialisation, du refus accompli de la forme, ce n'était plus un fantasme chrétien,
plus du tout – c'était le contraire de la pauvreté, le contraire de la charité, le contraire de la justice ;
c'était l'inversion exacte des anciennes valeurs, des valeurs qui avaient triomphé, là, en ce lieu, avant
qu'on se décide à en reconquérir la forme. C'était un fantasme païen bien noir, bien large, bien obscène,
et tumultueux, et jeune, qui se tenait à l'arrivée – combien d'années faudrait-il pour en arriver là, pour
que le retour à la vie se produise ainsi, par l'être qui nierait le plus fort la bénédiction possédée autrefois
par ce lieu ? Les copieuses machines à coudre alléguées par les programmes de formation continue, au
bas des concaténations spartiates d'immeubles du boulevard Duclaux, sur le tour de ville, pourraient
attendre. Derrière mon bureaucrate qui s'était levé pour me raccompagner à la porte, et qui avait pris –
ou alors était-ce, conflit de civilisations ou non, un sursaut de culpabilité pour autrui ?... – un air
affligé, pathétique, la nuit était complètement tombée, nappe bleue de pétrole froid farcissant lentement
les axes de la ville – on ne pouvait plus tirer aucune métaphysique de cela. Je quittai Clermont-Ferrand
le lendemain matin.

Paris - Clermont-Ferrand, décembre 2016-mai 2017