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SEMINAIRE n°1 : La Place de la poésie dans la littérature - EXEMPLIER

Horace - Art Poétique ou épître aux Pisons

[334] La poésie veut instruire ou plaire; [335] parfois son objet est de plaire et d'instruire en même temps. Pour
instruire, sois concis; l'esprit reçoit avec docilité et retient fidèlement un court précepte; s'il est trop plein, il
laisse échapper tout ce qu'il a reçu de trop. La fiction, imaginée pour amuser, doit, le plus possible, se rapprocher
de la vérité; elle n'a pourtant pas le droit de nous entraîner partout où il lui plaît, [340] par exemple devant une
Lamie qui retirerait de ses entrailles un enfant vivant qu'elle vient de dévorer. Les vieillards ne veulent pas d'un
poème sans enseignement moral; les chevaliers dédaigneux ne vont pas voir un drame trop austère; mais il
obtient tous les suffrages celui qui unit l'utile à l'agréable, et plaît et instruit en même temps; [345] son livre
enrichit Sosie le libraire, va même au delà des mers, et donne au poète une notoriété durable.

Baudelaire - La Beauté

Je suis belle, ô mortels! comme un rêve de pierre,


Et mon sein, où chacun s'est meurtri tour à tour,
Est fait pour inspirer au poète un amour
Eternel et muet ainsi que la matière.

Je trône dans l'azur comme un sphinx incompris;


J'unis un cœur de neige à la blancheur des cygnes;
Je hais le mouvement qui déplace les lignes,
Et jamais je ne pleure et jamais je ne ris.

Les poètes, devant mes grandes attitudes,


Que j'ai l'air d'emprunter aux plus fiers monuments,
Consumeront leurs jours en d'austères études;

Car j'ai, pour fasciner ces dociles amants,


De purs miroirs qui font toutes choses plus belles:
Mes yeux, mes larges yeux aux clartés éternelles!

Mallarmé - Salut

Rien, cette écume, vierge vers


A ne désigner que la coupe;
Telle loin se noie une troupe
De sirènes maintes à l’envers.

Nous naviguons, ô mes divers


Amis, moi déjà sur la poupe
Vous l’avant fastueux qui coupe
Le flot de foudres et d’hivers;

Une ivresse belle m’engage


Sans craindre même son tangage
De porter debout ce salut

Solitude, récif, étoile


A n’importe ce qui valut
Le blanc souci de notre toile.
Yves Bonnefoy - La Beauté

Celle qui ruine l’être, la beauté,


Sera suppliciée, mise à la roue,
Déshonorée, dite coupable, faite sang
Et cri, et nuit, de toute joie dépossédée
- ô déchirée sur toutes les grilles d’avant l’aube
Ô piétinée sur toute route traversée
Notre haut désespoir sera que tu vives
Notre cœur que tu souffres, notre voix
De t’humilier parmi les larmes, de te dire
La menteuse, la pourvoyeuse du ciel noir.
Notre désir pourtant étant ton corps infirme,
Notre pitié ce cœur menant à toute boue.

Paul Valéry - extrait de Variété I et II, Hommage, (p. 131)

« Tout genre littéraire naissant de quelque usage particulier du discours, le roman sait abuser du
pouvoir immédiat et significatif de la parole, pour nous communiquer une ou plusieurs « vies » imaginaires
dont il institue les personnages, fixe le temps et le lieu, énonce les incidents, qu’il enchaîne par une ombre de
causalité plus ou moins suffisante »
« Tandis que le poème met en jeu directement notre organisme, et a pour limite le chant, qui est un
exercice de liaison exacte et suivie entre l’ouïe, la forme de la voix, et l’expression articulée, - le roman veut
exciter et soutenir en nous cette attente générale et irrégulière, qui est notre attente des évènements réels : l’art
du conteur imite leur bizarre déduction, ou leurs séquences ordinaires. »

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OUVERTURE POETIQUE (pour la deuxième année uniquement)

Suivant les éléments de poétique vus dans ce cours, on notera ici deux ouvertures vers l’écriture poétique
tirées des œuvres romanesque et théâtrale au programme cette année. Dans des registres différents,
Chrétien de Troyes et Racine utilisent ici le langage poétique - nous allons voir pourquoi.

Chrétien de Troyes - Le Conte du Graal (Traduction)

Il la heurta, la bouscula en la faisant tomber à terre. Mais dans sa précipitation, il dut s’en éloigner et renonça à
la saisir et à l’étreindre. Alors Perceval lança son cheval dans la direction où il avait aperçu le vol. L’oie avait été
blessée au cou et elle avait perdu trois gouttes de sang qui se répandirent sur la neige blanche, avec l’apparence
d’une couleur naturelle. L’oie, qui n’avait pas été mise à mal au point d’être clouée au sol jusqu’à l’arrivée de
Perceval, s’était envolée, et Perceval ne vit que la trace de la neige foulée là où l’oie s’était abattue, et le sang
qui était encore apparent. Il s’appuya sur sa lance pour contempler cette image, car le sang et la neige formaient
une composition qui ressemblait pour lui aux fraîches couleurs qu’avaient le visage de son amie ; et il s’absorba
dans cette pensée. Il comparait le vermeil sur le fond blanc de son visage avec les gouttes de sang qui lui
apparaissaient sur la neige. Tout à cette contemplation il s’imaginait, dans son ravissement, voir les fraîches
couleurs du visage de sa belle amie.
Texte original

4180 Si l’a ferue et si hurtee


Qu’ancontre terre l’abati.
Mais trop fut tart, si s’an parti,
Il ne la volt lïer ni joindre.
Et Percevax comance a poindre
4185 La ou il ot veü le vol.
La gente fu ferue el col,
Si seinna trois gotes de sanc
Qui espandirent sor le blanc,
Si sanbla natural color.
4190 La gente n’a mal ne dolor
Qu’ancontre terre la tenist
Tant que il a tans i venist ;
Ele s’an fu ençois volee,
Et Percevax vit defolee
4195 La noif qui soz la gente jut,
Et le sanc qui ancor parut.
Si s’apoia desor sa lance
Por esgarder cele sanblance,
Que li sans et la nois ansanble
4200 La fresche color li resanble
Qui est an la face s’amie,
Et panse tant que il s’oblie.
Que aussi aloit en son vis
Li vermauz sor le blanc asis
4205 Come les gotes de sanc furent
Qui desor le blanc aparurent.
An l’esgarder que il fesoit
Li ert avis, tant li plesoit,
Qu’il veïst la color novele
4210 De la face s’amie bele.

Racine - Athalie (Acte I, scène IV)

TOUT LE CHŒUR RÉPÈTE


Tout l’univers est plein de sa magnificence:
Chantons, publions ses bienfaits.

UNE VOIX, SEULE


Il donne aux fleurs leur aimable peinture ;
Il fait naître et mûrir les fruits ;
Il leur dispense avec mesure
Et la chaleur des jours et la fraîcheur des nuits ;
Le champ qui les reçut les rend avec usure.

UNE AUTRE
Il commande au soleil d’animer la nature,
Et la lumière est un don de ses mains ;
Mais sa loi sainte, sa loi pure
Est le plus riche don qu’il ait fait aux humains.