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Jacques Derrida Le toucher, Jean-Luc Nancy Galilée Pritre d'insérer Le toucher, certes, mais qui ou quoi ? Toucher quelqu’un ou toucher quelque chose ? ou encore aborder le roucher, la question du toucher ? Qui dabord, singulitrement : ji voulu esquisser an premier mouvement pour saluet quelqu'un, le saluer, fai, Jean-Luc Nancy, Quelqu'en qui pense et gui éeric ayjourd’hui comme pas un, Ex pour ainsi le saluer sans manquer au tact ~ le ‘toucher sans le toucher -, j'ai Tisque le geste coujourseliprique du salut, certs, un appel tents inachevé, inhibé. Timide. Qui ne cherche pas trop & Sapprocher, 4 slimposer, encore moins & sappropries. Je me contente en vérité dinvicer les autres 3 Ia lecture. A l'avenir on a’en finira plus, je le présume, dde le lire ec de penser, de compter aussi, avec lui. Mais & chacun son expérience, et sa contin- gence, a méme oil, ce sone ses mots, les voix se partagemt. ‘Quoi aust: 21 voulu esquisset un premier mouvement pour saluer ce que Nancy pense et écrit aujourd’ hui, depuis trente ans, Pour le faire de facan certes contingent, [a ot il se wouve Gq je me ttouve 2 le lire, depuis longtemps comme si je venais de commencet. mais de Fagor dust persinente que possible, [2 ot les valeurs de contingence et de pertinence se rappellent fencore nous comme figures du toucher. ‘Cars je ne sus pas le seul i Ie eroire, loin deli, je voudrais néanmoins démontrer dans ce aqui rete une modeste introduction, que cette euvee est un grand événement, et donne un des Kemples majeurs de ce ernps : une pensée hyperbolique ex probe & la fois, exigeante jusqu’ la dlemnitre extremité, exace, en un mot, selon un autre sens de Vexacttude qui aura su signe devant lequel il se sera engagé, ui, Jean-Luc Nancy. ‘Comment approcher ce « corpus « de pensée, d'ériture et de signatute, quand, de son cété, si je puis dire tout sans réserve se met en jew, corps et Ane, et jusqu'au coeur? I fall faire deux choix, ot plucot les laisser s'imposer. ‘D'abord une composition hétérogene. D’aucuns la jugeront, sls tiennent & ces catégories, baroque ou romantique (philosophie qui ne renonce jamais 3 rien + histoire canonique de la philosophie + projet de systeme + table des catégories ~ mais aussi fiction + phantasme Pnarration + biographic + parenthéses + digressions + confidences + corres-pondance privée + projets + promesses non tenes) Ensuite un théme unificateus, une problématique ou une aporie, un lexique ou une thétori- Aig, ite lon: te toucer. Quesece que le voucher? Le mete directeur, le plus écono- synchromuearommencer& lire Nancy aujourd'hui de fagon 3 le Be diachronique et peeaenigus, ce serait, me semble de sulve st squesiee ny ‘oucher», Elle se déploie iusauld tout envahis, parasite, surdéteminer, au des Elle touche a tout. Aprés un Ircouts la fois insicant et fur & des figure tactiles d ane thétorique du toucher qui mérite une analyse approprige(d’oi vient et que ‘ignife sa fatalité2), une méditation en vient, depuis fitclques années, thématiser ce « sent», le wouchen oe quil nous enscigne ec assigne quant & Ie sensibilté, aw sentiment, au sentin au sesentr agnor se-toucher (mais « se toucher-toi», Sich, et aus, par IA méme, quant au sens di sens oe ne du monde, comme de la 4 Pansée fine» en général. Assgnation sans limite, donc assignation méme, fa loi. Mais une double oi: faut touche, i ne far surtout peg @ucken |a prescription de ce quil sur. nomme I x-ert. Cela touche, il le dit, la imine (Av passage, ls plus pussantes penséescanoniques du coucher, depuis le De anima d’Atis ‘O66 Se ouversient a fois provoquees,visées et renowveles, Touchons retouchées, INCISES Collection ditigée par Agnés Rauby Le toucher, Jean-Luc Nancy Jacques Derrida Le toucher, Jean-Luc Nancy Accompagné de travaux de lecture de Simon Hantai inky Galilée me Tel, evens 10 sp 10.29, OB] 205% Howe 2, Lormon once DE 4 TOUCMER, J LCN A EERE. 29 eS Sur veRc# toma ACCOMPACNES DUNE GRAVURE DE SIMON saNeS. NUMEAOTEL EE Sich ta Canis 99 ExeMPLARES NUMEROTES DFTA 98, ONT 30 RESERVES Lai DUK HOON. Pus TS EMMLAIRES D ARTIST: MARQUES DELL AEA. ET TSENEMPLAIES HORS COMMERCE HARQUES DE Ke AE AW. {© 2000, EomONS GALLE. 9. ve Line, 75005 Pais. En application de oid tT mae 1957, tou purlemene le préseetcuvrage snk Sanjasdexpotaion dude dcop (er ISBN 27186-01545-4 ISSN 1242-8434 Avant-propos La premiére version de cet essai fut écrice en 1992, Traduite en anglais par Peggy Kamuf, alle fut publiée en 1993. La revue & laquelle elle était d’abord destinge consacrait alors un numéro spécial & Jean-Luc Nancy’. A sa dare, cet hommage international donna Pun de ces jusces signes auxquels on reconnait, une fois encore, que la mesure d'une pensée se prend sou- vent, en premier comme en dernier licu, « 8 'étranger », Ce que j'écrivis alors reste une introduction modeste, partielle et provisoire & Yceuvre de Nancy. Mon intention était de la développer ou de l'entrainer ailleurs le moment venu. Je n'y ai pas renoncé, certes, et cela se marque & de nombreux développements nouveaux. Mais il me faut avouer que, pour la trame essentiell, ai dé suivre les motifs, au moins, de cette premitre tentative. Le choix de ce fil conducteur, de ce titre surtout, /e toucher, n'a jamais cessé de m'inquiéter alors méme quill paraissait simposer. Dans l'indécision de la grammaire, entre nom et verbe, article défini er pronom personnel, on reconnaitra sans peine deux gestes indissociables : en analysant la fagon dont un grand philosophe traite le toucher, la profonde question du sens apparemment le plus superficiel, la question de la surface méme, le toucher, ne fallait-il pas aussie toucher, lui, et toucher ainsi quelqu'un, sadresser singulidrement 3 lui, toucher quelqu’un en fui, un inconnu peut-étre ? Jamais je n'ai ressenti & ce point I'énigmatique et troublante nécessité de I'idiome, dans des expressions telles que « toucher au cceur », « toucher Te coeur », que leur valeur soit propre ou figurée, parfois l'une et autre, au-dela de toute déci sion possible. Mais en privilégiant ainsi une perspective, disons méme un sens, Yun des sens, ne sengage- t-on pas & sélectionner ? laisser injuscement dans 'ombre tout ce que tel sens, voite les sens yh the Work of Jon Le Nancy, 4, Karn, dans Pegi, A fwralof Moers Crise Thar vk 16, 2, ule 1993, Le toucher, Jean-Luc Nancy cen général excluent d’eux-mémes ? Ne risque-ton pas de perdre la mesure de Pceuvre & laquelle on prétend donner acces ? Diautant plus que cette veine dabord peu apparente, voire cachée, jusqu’’d cette date, Nancy ne cessait, depuis lors, et continue aujourd hui d’en élargit le rayonnement, den enti chir es stratifications, done d’en confirmer la ressource, au risque (pour moi) de 'avencurer ou de I égarer vers limprévisible. En témoignait déja, par exemple, « Le sens du monde », public peu aprés, la méme année, en 1992. « Toucher » y devenait ainsi le titre d'un chapitre. Point de veine, donc, ce que je proposais alors menacait de paraitre non seulement daté, ce qu'il est indéniablement et & dessein, mais de plus en plus lacunaire, déhillant, voire périmé. Incapable aujourd'hui de transformer le propos central de cet essai pour le rendre moins indigne de la pensée de Nancy, en particulier des puissants ouvrages publiés durant les cing dernigres années', je me contente ici de modifications de forme, d incises, parfois longues il est vrai, ou de notes ajourées aprés coup. Ce texte a donc plusieurs ages. D'une phrase l'autre il saute parfois par-dessus des années. Jaurais pu jouer, avec le lecteur, & colorier ainsi les strates d'une archive. Avouer le risque pris, !assumer sans vergogne, cela ne suffic certes pas & le limiter. Malgré tant d'insuffisances, si cette tentative d’interprétation, parmi tant d'autres possibles, pouvait du moins inciter & la lecture d'une immense ceuvre philosophique de notre temps, cette publication n’aurait pas éré trop injustifige. Septembre 1998-septembre 1999 |. Notamment Corpus, Paris, Métal, 1992 ; Lesens du monde, Paris, alld, 1993 ; Le Muss, Pris, Galilée, 1994 ; Ere singuier plurel, Pais. Gaile, 1996. « Quand nos yeux se touchent » (cigner une question — ¢’Aristote) Un jour, oui, un jour, il ait une fois, formidable, une fois formidablement adressée, avec autant de violence que de doigté, tele question me pric. Comme si elle me venait. A dite vrai, elle ne miest pas venue, Le mot n'est pas juste. Elle n'est pas venue me rendre visite. Aucrement dit, elle n'est pas venue me vir, elle, comme si je Pavais invitée. Non, je V'ai dit, elle me prit, elle m'cnvahit alors méme que je ne lavais pas encore vue venir : elle me toucha avant de se laisser voir, En ce sens, oui, bien que visite ne me fit pas rendue, ce fut bien, avanc toute invitation, une visitation, Authentique épreuve de Phospitalit : recevoir la visitation de l'autre Ia méme oit aucune invitation n'aura précédé Varrivante. Or des que je 'aurai surnommée, elle, disons cette question, je perdrai peut-rre le droit de dire « un jour » (« Un jour... telle question me prit » ou me susprit, et sempara de moi) ~ et de raconter ainsi une histoire. Car la susnommeée fut une question sur le jour, justement, une demande au sujet du jour. La question du jour, si vous voulez, En droit, elle vint donc au jour avant le jour. Elle vie le jour, dirait-on, a priori: elle vine 3 la veille du jour. Plus jeune ou plus matinale que le jour, elle devra désormais veiller sur le jour. Done sur le phénoméne. Elle demeure, elle, pré-phénoménologique, & moins qu’on ne puisse la dire aussi trans-phénoménale. Et j'aurais méme perdu le droit de dite, stricto sensu, quelle mest venue, 2 moi, comme si je supposais qu'une question & moi venue venait ainsi de moi. Celle-ci n'a pu nfartiver qu’a étre dite autant que touchée : par Vautre. Appartenant dabord 3 autre, venue a moi de V'autre, qui déja fadressait & autre. D'abord elle regarde l'autre. a voici, transcrite en langue frangaise : « Quand nos yeus se touchent, fat-il jour ou fait-il nuit? » n nn Le toucher, Jean-Luc Nancy & faire preuve d'une patience illimitée, préte pour l'infini, le temps de lexpérience méme : voyons, des yeux peuvent-ils en venir & se toucher, d'abord, & se presser comme des levres ? yeux pes - A quelle surface de lil comparer les levres ? Si deux regards se regardent dans les yeux, 4 a P s gards se regarder ye peut-on dire qu’alors ils se touchent? Viennent-ils au contact ~ l'un de Pautre ? Quiest-ce qu'un contact sil intervient toujours entre deux x? Une interruption cachée, scellée, celée, Jeessayai alors de mlexpliquer avec elle, je veux dire avec ladite question. Je tenai signée, resserrée, comprimée, réprimée ? Ou Vinterruption continue d'une interruption, la négation relevante de lintervalle, la mort de entre? Si deux regards viennent au contact, un de l'autre, on se demandera toujours sls se caressent ou sls se donnent un coup — et oi serait Ia difference. Bénédiction au bord du pire, comme toujours? Une bénédiction serait-elle bonne autrement, sans la possibilité menagante de quelque perversion ? Or cela présuppose, en premier lieu, quiils se voient, ces yeux. — Ces yeux ou ces regards ? Vous passez de l'un a l'autre. Il faut souvent plus de deux yeux pour deux regards. Puis il y a des yeux qui ne voient plus, ct des yeux qui t’ont jamais vu. Oublieriez-vous aussi les vivants sans yeux? Pour autant, ils ne vivent pas toujours sans = Elle parait donc encore plus obscure, cette nuit oit nous sommes. Ne faut-il pas choisir entre regarder, voire échanger ou croiser des regards, et voir, tout simplement voir ? ct d’abord entre voir le voyant et voir le visible ? Car si nos yeux voient du vayant plucét que du visible, sils croient voir un regard plutdt que des yeux, dans cette mesure duu moins, dans cette mesure en tant que tele, ils ne voient rien, dés lors, rien qui se voie, rien de visible. Ils sombrent dans lanuit, loin de toute visibilité. Us s'aveuglent pour voir un regard, ils évitent de voir la visibilicé des yeux de l'autre pour ne sadresser qu’a son regard, & sa vue seulement voyante, & sa vision, Est-ce le jour, ici, & cet instant ? Et cet instant appartienc il au temps ? Au temps de la terte ? ‘Au temps compté par ce cour de la terre qu'on appelle la course finie d'un soleil ? Est-ce un jour ? Est-ce la nuit ? Faudraic-il faire la nuit, faire paraiere la nuit pour se voir tegarder l'autre ou pour se voir regardé par l'autre ? Pour voir l'autre nous voir, soit a la condition qu'alors nous ne voyions plus la visibilicé, sculement la voyance de ses yeux ? Est-ce cela, la nuit, notre premitre nuit, le premier sens, le sens fort du mot « nuit» ? Le premier quil nous faille avoir le godt d'entendre, avant de voir ou de toucher ? * Quand nos yeux se souchent » —Répétons cette question, Mais déplagons-la cependant en prenant acte de son déportement : « Est-ce le jour, alors, & cet instant ? Est-ce la nui? » Sil'on répond « la nuie », ne dirait-on pas que dans la constance de ce contact, dans Vinter- ruption consentie qui les tient ensemble, les yeux se rouchent alors en aveugles ? Cependant, elle mobjectat, celle que je surnomme la question, ou je mobjectais, moi- méme, a moi-méme : «4 moins quils nc commencent ainsi a s’cntendre, justement ». ~ Mais justement, quand je croise ton regard, je vois ef ton regard et tes yeux, 'amour dans la fascination, et tes yeux ne sont pas seulement voyants mais visibles. Or parce quills sont uisibles (choses ou objets dans le monde) autant que voyants (3 Vorigine du monde), je pourrais les coucher, justement, du doigt, des levres ou méme des yeux, des cils et des paupieres — en mapprochant de ‘oi, si j'osais m/approcher ainsi de toi. Si jfosais un jous. — Quelqu'un répéte encore, insistant inlassablement : au moment de toucher tes yeux des miens, comme des lévres, fait-il jour ou habitons-nous déja notre nuit ? Toujours notre pre miére nuit? ¥ a-til encore de la place, du lieu, de espace ou de Pintervaile, kara, pour la phénoménalité du jour et pour sa visibilité diaphane ? Car tour peut aussi se renverser — comme une image sur la pupille, [8 oit le jour ne s'est pas encore levé, 1a ott point lorigine de sa possibilité. Tant que tu ne m'auras pas touché des yeux, fant que tu nlautas pas touché mes yeux, comme des lévres, ta ne pourras pas dire « un jour » Ni « adieu »: bonjour, au revoir, salut, prends soin de toi, je prie pour qu'un jour tu me sur- vives. Mais cette pritre déja me fait honte, comme si j'avouais aussi une peur, la peur de survivre et de porter la mort. Car pour avouer une ultime démission, la seule chance d'une réconciliation avec la mort, je veux dire avec la mienne, je 'attends de la chance ainsi promise de ne plus voir mourir les étres que j'aurai aimés — comme moi-méme plus que moi-méme. sane & peine signer une telle question, sans parler de sa glose (il y va du tact, de la caresse ex du sublime, quand le plus discret confine, & moins quill n'y touche, au plus indécent), j'ai pensé un moment a inventer histoire, a faire en vérité semblant, puisque nous avons dit adieu al’histoire, d'inventer une histoire vraie. Celle-ci: si improbable que cela paraisse, j'ai cru déchiffrer cette inscription anonyme sur un mur de Paris, comme si elle avait voyage depuis les rives d'une autee langue (« Quand nos 3 Le toucher, Jean-Lue Nancy yeux se touchent, fait jour ou fait-il nuit ? »). Elle m‘auaic inspiré le désir de la réciter, pure- ‘ment et simplement, en exergue a ce que je voulais écrire, depuis longeemps, pour Jean-Luc Nancy, celui que jappelle & part moi le plus grand penseur du toucher de tous les temps. —De tous les temps, vraiment ? —Disons la chose aucrement, pour éviter, méme quand on die vrai, de parattre pathétique et excessif — justement par manque de tact : non pas de tous les temps, peut-dtre, mais depuis qu’Aristote’ aura rouché d'un coup 3 l'aporie multiple du toucher (aporia, dit-il alors, et aporeseie), depuis qu'il aura prévu, Aristote, toutes les nuits du tangible : le couches, ce n'est pas clair, owk estin endelon, dit-il encore, c'est adelon, inapparent, obscur, secret, noc- ture. Er disons-le sans attendre : exposé diaporématique, voire le moment proprement diaporé- matique de lexposé, cest souvent le cas cher. Aristore, nest pas nécessairement un moment dépassable. On rien finit pas avec les apories dignes de ce nom, par définition. Elles ne seraient pas ce qu‘elles sone, des apories, si on en voyair ou touchait la fin, Si méme on pouvait espérer en venir & bout. Il faut done les craiter différemment, en décider autrement la oi elles se moquent de notre décision. Il faut se laisser faire par elles de elle fagon, plutdt que de telle autre, sans jamais espérer les franchir, ni sen sortir par en haut, par en bas ou par un pas de été, encore moins reculer ou se sauver devant elles. Pour ce qui touche au toucher, dans le Peri Piykhis, ily va toujours d’une unié du sens, et de son apparaitre comme tel, Oui, ily va 1. de Vunieé de sens du sens appelé tact ;2. de l'unité de sens du sangible; 3. de unité de sens de ce qui, entre les deux, rapporte le coucher au tangible ; 4,du crédit que nous, philosophes, pouvons apporter ici, quant & cette unité de sens d'un sens, 4 Topinion commune, 3 la doxa. 1, Peri Pts, De anima, De lime I, 11, 422 b-424 a), Nous citerons Pétion Badé, 1966, texte abl par A. Jennons, tradi pr F, Barbotn. Nay, 1 ma connaissance, ne ae rlvequune ele foi uP Pb et encore agi dun sue theme gue cel du touches (Eo sum. acs, Aubier Flammarion, 1979, p. 161). Sapasane de memeire @ Arnot. Hest vai que Nancy 2 publi deue textes puisamment elites et espectvement intulés yc (1978) que nous abordrons {au prochain ehape ce gu ne nous qutera plus ~ et De lame» (dan Le ptr i cope, Le Mans Ete der Beaux-Arts, 1985) Ce dernier seve rasipn ane email orn pio one npr), een pren conan que: vei une fois imine Osc cite que youve une sot encouragement eevospecit? Sil lecteur se eponts, sez Tint ee Gee pablo, samprenda pourgin San out paragon Gooton ch ‘cauveane, « endve» angdebnr come la ayche gui nous tend, mais element plat vivant) sor une plage, sur Une rem page Ia jeune mere de Jeanie Nang + Quand nos yews se touchent » Ainsi, pour citer les textes qui engagent sur la voie sans voie de ces quatre apories obscures, reprenons aussi distinctement que possible : 1. « La difficulté (aporia), dit Aristote, c'est donc de savoir s'il y a plusieurs sens du toucher ‘ow un scul, et quel est lorgane propre de la faculté tactile : est-ce la chair — et dans les autres animaux le tissu correspondant ~ ou non ? En ce dernier cas, ce tissu seraitil le milieu inter- médiaite (to metaxu), tandis que Vorgane spécifique du toucher serait quelque autre organe interne! ?» 2. « Mais quel est le sensible unique sous-jacent (upokeimenon) a ces différences, qui soit pour le toucher (se aphé) ce que le son est 4 Poute, voila qui n’apparaic pas clairement (ouk estin endelon)?.» 3. «... les miliewx oit se propagent les divers mouvements [qui provoquent les sensations pour les sens autres que le toucher] sont séparés du corps, les organes sensoriels en question sont évidemment distinets, Dans le cas du toucher (epi de tes aphts), ce point demeure obscur (adelon) ; air comme l'eau ne sauraient constituer le corps animé qui doit étre quelque chose de solide. (...] La preuve de cette multiplicité est fournie par le toucher lingual (epi tes glotes phe)?» 4, « Une autre difficulté se présente (aporeseie dian tis...) {...] les choses sont-elles toutes, percues de la méme manitre ou les unes d'une fagon, les autres d'une autre ~ c'est-a-dite, selon Popinion aujourd'hui commune (kathaper nun dokei), que le gout et le toucher s exerceraient par contact et les autres & distance ? [...] Nous croyons (dokowmen), en effet, toucher les tan- gibles cux-mémes et quill nexiste aucun milieu intermédiaire*. » Cette doxa, Aristote va employer a l'interroger ; et dans une certaine mesure 3 la contester. ‘Mais dans une certaine mesure seulement, [a oit ce qui suit pourrait prendre la forme de thése « claire ». Or ce n'est pas toujours le cas, et parfois la clarté de la proposition dissimule une autre énigme. Par exemple, sil est évident ou « clair » (delon) 1. que « lorgane du tact est 1 Pa Pith opi A226 2 tia » 3 fb, 4238, J Le toucher, Jean-Luc Nancy interne », 2. que la « chair n'est que T'intermédiaire du toucher », 3. que le « toucher a pour ‘objets le tangible et le non-tangible (eow aptou kai anaptou) »', on continuera de se demander ce que signifie « interne », « intermédiaire » et surtout un « intangible » accessible 4 un cou- cher, un in-touchable encore touchable. Comment toucher & l’intouchable ? Ce sera, distribuee sous un nombre indéfini de formes ct de figures, la hantise méme d'une pensée du toucher ~ ou la pensée comme hantite du tou- cher. On ne peut toucher qu'a une surface, cest-i-dire & la peau ou & la peilicule d'une limite (ec expression « toucher &fa limite », « coucher la limite », revient irrésistiblement, comme un leitmotiy, dans bien des textes de Nancy que nous aurons a interprétet). Mais une limite, la limite elle-méme, pat définition, semble privée de corps. Elle ne se touche pas, elle ne se laisse pas toucher, elle se dérobe au toucher qui ou bien ne l'areint jamais ou bien la transgresse & jamais Sans méme reconstituer tout lappareil de distinctions qui commande le Peri Pykhes, rape ons au moins quelques définitions. Rappelons d'abord que le sens, la faculté sensitive, la tactile par exemple, est seulement en puissance, et non en acte’. Conséquence inéluctable : elle ne se sent pas elle-méme d'elle- ‘méme, elle ne s'auto-affecte pas sans le mouvement d'un objet extérieur. Cette thise sera de grande portée, nous ne cesserons de le mesurer, pour le toucher ou le « se toucher » Rappelons aussi que le sentir en general, avant méme sa spécification tactile, se prend lui- méme, déja, en deux sens, en puissance et en acte, et toujours & différents degrés?. Rappelons surtout que dés la definition des espéces du sensible (par soi ou par accident propre ou commun), le toucher faisait déja exception. Alors que chaque sens a un sensible propre (idion), la couleur pour la vue, le son pour louie, la saveur pour le gout, le toucher, hui, a pour objet plusieurs qualités différentes‘. Contentons-nous de ce premier repérage en cxergue. Ces éléments aporématiques ne cesseront jusqu’’a ce jour de faire des histoires, si on peur dire, dans histoire de cette interminable aporie. Nous en ferons I’épreuve & chaque pas. Car avec cette histoire du toucher, on titonne, on ne sait plus comment ni quoi avancer, et surtout on nly voit plus clair, Exergue d'avance essoufllé, donc, & ce que j'ai tenoncé & écrire, pour mille raisons qui ne vont pas tarder & apparaitre. Car, avouerai-je l'inavouable, je devrai ‘me contenter, échec et renoncement non dissimulés, de raconter. 1. Pai Pythis, op. cit, A23 6424 a, Diba AIT a 3. Mid 4. Mbid, 182. « Quand nas yews se touchent » Hypothese : ce serait un long récit aux allures mythologiques, « Un jour, il éait une fois...» En abrégeant, avec des omissions, des redites et des longueurs, des petites histoites, par touches et retouches successives, tangente aprés tangente, jesquisserais ainsi les mémoires d'un court traité que depuis longtemps j'ai évé, pour le dédier & Jean-Luc Nancy, d'écrire peri Peri Paykhts, Cestardire autour, a la péripherie et au sujet de De anima, un essai trouble, baroque et surchargé histoires (envie de faire des histoires), une scéne inimaginable qui ressemblerait pour un ami & ce quia toujours été mon rapport & des mots incroyables tels que « Ame » ou « esprit, » « comps », «sens », « monde », et autres choses semblables. ‘Comment avoir passé une vie avec des mots aussi marquants, indispensables, loueds et légers, mais inexacts ? Avec des mots auxquels il faut bien avouer quion na jamais rien compris, mais avouer en se disculpant de toute véritable faute & ce sujet? Est-ce ma faute si ces mots nlont jamais eu aucun sens, je veux dire aucun sens exact, assuré ou rassurant pour moi, aucune valeur fiable, pas plus que des dessins au fond d'une grotte préhistorique dont il serait fou de précendre savoir ce quills veulent dire sans savoir qui les a signés, a tel moment, dédiés & qui, etc. ? La différence, c'est que je n’ai jamais pu ni osé toucher & ces dessins, fit-ce pour en parler tun peu, alors que les gros mots que je viens de nommer (esprit, ime, corps, sens, le sens, les sens, les sens du mot « sens », le monde, etc. ’), je réve quune statistique me révéle un jour combien de fois je men suis servi, publiquement, sans confesser que non seulement je n'étais, pas stir de leur sens exact (ct « tre » !joubliais le nom de l’ére ; or partout, avec le toucher, il va Sagir de « Pte », bien six, de 'étant, du présent, de sa présence et de sa présenation, de sa préentation de soi) mais j ais & peu prés stir que était le cas pour tout le monde — et de plus en plus pour ceux qui me lisent ou m'écoutent. (Or nous ne cédons jamais au « nlimporte quoi », et la rigucur est de rigueur. Lexactitude aussi, pout parler comme Nancy. exactitude, nous y viendrons, c'est son mot et cest sa chose. Illes a réinventes, il les a révellé, il les a ressuscités, voila peut-<étre ma thése, en quelque sorte. II fau- drait donc expliquer, c'est peut-étre la seule ambition de cet ouvrage, ce qu'il entend par exact. Je crois cela assez. nouveau. Comme une résurtection, Exacte est la probité de sa signature. TR propos de cet ets, quan me permet de envoy’ un ete pare suc ie, xt ster» dans Dror sionsed Nechols Royle Manhener Maca 200, Premitre partie Ceci est — de l'autre Psyche («autour d’elle, d'un savoir si exact et si cruel ») Mon récit aux allures mythologiques « un jous, il ait une fois... », il tourerait done autour autour d’un événement, certes, et comme il se doit, mais d'un événement ala fois virtuel et actuel, plus ou moins que réel. Autour de quelque chose mais aussi de quelqu'un, une personne ou un masque, un role, persona, une ferame sans doute, qui, !'une et laucte la chose et elle, répondraient au nom de Psyché. Psyche : enjeu entre Aristore et Nancy, en marge et autour, dans l'approche circonspecte et circonférentielle de P'ame d'un De lame de Jean-Luc Nancy, correspondant et répondanc, répliquant sans le nommer au De anima (ou Peri Prykbes) d@’Aristote. Ce serait aussi un présent pour Nancy qui a d'ailleurs écrit, c'est bien connu, une Pyche. Une Psyche, car Pyyche y figure un nom propre au féminin, sur une scule page, d'abord dans Premizre Livraivon', puis dans Le poids d'une pensée’, enfin dans Corpus’. La référence principielle de Pyyche, son point de départ, c'est toujours une sorte d’aphorisme freudien, Point de départ, mais comme si, pour s'élancer de la sorte, Nancy était un jour tombé en arrér, paralysé d’émotion devant ladite phrase de Freud (« Pyche ist ausgedehnt : weiss nichts davon »). Il démarre alors, et repart, plus d'une fois, compulsivement, mais toujours en ‘commengant par 'immobiliser, rassemblant son corps, coureur sur le « starting block ». La sen- tence de Freud, Corpus* la restitue plus fidelement au cours de l'une des nombreuses relances 1 ak am acm dr renin Ln 016 Ps 1078, 2. Leo dune pode, Gude, Le Cron angle Mc 11, p14, 110 pas. 5 Cops pt 9 25 3598 93 psi. ated rece ton rappel année avant ch noe dns « Ditchee “Leen da monde lo. le p58, Nancy va mae jogs dae qu nat the nique » de Crp sp ot, pad a Ceci est de Vautre de la méme méditation — inlassable, éconnée, admirative — suscitée par cette note posthume de Freud dont Nancy ne donne jamais la référence. La phrase qui cite est la dernitre d'une note qui en comporte seulement quatre, et sur quatre lignes en tout. Freud l’écrivit sur une seule feuille, le 22 aotit 1938, un an avant sa mort. Ce que Nancy ne se lasse pas de citer, c'est donc la demiére phrase de avant-dernitre note d'un malade, on dirait presque d'un mourant. Nous Ja lirons in extenso plus tard. La toute demniére note, celle qui suit, moins de deux lignes, fut crite le méme jour. Elle appelle « mystique », 4 moins qu'elle ne définisse ainsi route « mystique », obscure perception de soi du royaume extérieur i ego le eas A moins que ce ne soit, comme traduit la Standard Edition, le royaume extérieur au moi et au ca: « Mystik die dunkle Selbstwabrnebmung des Reiches ausserhalb des Iehs, des Fs',» :.« Mysticism is the obscure self perception of the realm outside the ego, of the id » Ces aphorismes nous intéresseraient-ils autant sils aléeaient clliptiques, et testamentaires plus que jamais, comme le paraissent presque toujours des aphorismes ? et surtout si, comme la Pyche done ils parlent, et disent I'étendue, ils ne se taisaient aussi, dans leur parole méme, sur une couche ? sur 'étendue d'un lit de mort ? sur une érendue étendue sur son lit de mort ? Dans les trois cas, dans les trois textes de Nancy, cout commence par l’érendue, Plus préci- sément par létre-érendu de Psyché. Psych¢ est érendue (ausgedehns, extended). Elle est, dans son essence, de létendue (extensio). Elle est faite étendue, faite d’étendue. Elle est l'étendue : nom et attribut. Pour dire dans sa langue ce qui edt fait se lever Descartes hors de sa tombe, Vétendue serait Pessence, la substance ou l'attribut essentiel de telle me répondant au nom propre de Psyché. Citons in extenso le premiére occurrence, l'édition princeps, en somme, dans Premidre Livraison, PSYCHE Pryche ist ausgedelnt, weiss nichts davon, C'est une note posthume de Freud. La psyché est étendue, n’en sait rien. Tout finit done par cette bréve mélodie : Psyche ist ausgedehnt, weiss nichts davon. Payche est étendue, partes extra partes, elle n'est que dispersion de places indéfiniment 1. Schrifen aus dem Nachlas, 1941, Gesanomelte Werk, vol. XVI, p. 152. 2. The Standard Edition. 1964, vol. XXII, p. 300, Pyche morcelées en lieux qui se divisent et jamais ne se pénétrent. Nul emboitement, nul chevauche- ‘ment, tout est au dehors d'un autre dehors ~ chacun peut en calculer l'ordre et donner les rap- ports. Psyche seule nfen sait rien : point de rapports pour elle entre ces licux, ces places, ces morceaux de plan. Payche est étendue 3 'ombre d’un noyer, tandis que le jour décline, Elle repose ; Jes mouve- ments Iégers du sommeil ont découvert sa gorge 4 demi. Eros la contemple, tout ensemble avec trouble et malice. Psyche n’en sait rien. Son sommeil est si profond qu'il lui a dérobé jusqu’2 abandon de sa pose. Psyche est étendue dans son cercueil. Bientdt, on va le refermer. Parmi ceux qui sont pré- sents, certains cachent leur visage, d'autres gardent les yeux désespérément fixés sur le corps de Payche. Elle n'en sait rien — et cest cela que tous savent autour d’elle, d'un savoir si exact et si cruel. Premiére Livraison, donc, premitre apparition : « Etendue », Psyche « repose », endormie ou morte, comme morte, devant Eros qui la « contemple ». ‘Apparemment sans la toucher. Bientor elle est morte : « étendue dans son cercucil. Bient6t on va le refermer ». Rappelons-nous le « t6t » de ce « bient6t ». Que veut dire « t6t » ? Que nous signifie « tr», avant « bientét » ou « aussitor » ? Voila un des mots, une ruche lexicale plutét, parmi les plus érranges de notre langue. La précocité, la promptitude, la précipitation, la hate ou l'immi- rence, Pavance qu'un « bient6t » semble signifier, il n'est pas sir qu'elle nous donne le temps du futur, « Tot » est, diton, un adverbe de temps. Certes, mais il dit si peu le temps, il donne si peu de temps, presque rien, qu'on le dirait d’avance dévoré par cet autre du temps qu’est Vespace, bri, dépassé, grillé, consumé par l'étendue. D'ailleurs, dans Tultime des cing séquences qui commencent par « Payche ist ausgedehnt » (deux fois) ou « Psyche est étendue » (trois fois), le « bientét » qui suit (« Psyche est étendue dans son cercueil. Bientét, on va le refermer ») il serait trop tét pour y lire aucun avenir. « On.va » (« Bientét, on va le refermer »), est d’abord, nous dit la grammiaire, un présent : « on va », « on y va », présentement. Ensuite, ce qui va se passer, ce qui ne va pas tarder & arriver, cela qui parait imminent, cela méme tart vera plus & Psyche, qui est déja morte. Car si quelque chose vient présentement, qui était déja sur le point de venir, c'est a fin. « Bient6r » ne donne pas le cemps, mais ne laisse pas non plus Te temps, Ici, « t6t » signifierait la mort, et méme la fin d'une morte. Interrogez d’ailleurs les érymologies courantes, vous serez le plus souvent renvoyés & la rapi- dité absoluc, & Pinstant, au temps sans temps d'une flamme (ostus veut dire brilé, grillé, de 2B eS : Sa KTM (Ceci est— de Laure torreo, consumé par le feu, voire incinéré ~ dans limmédiateté qui brile une étape ; et cest pourquoi on est aussitét arrivé, dans un présent qui n'est pas encore présent mais qui nfest deja plus un futur) ou, moins souvent, comme le suggére Diez (qui récuse I'érymologie précédente mais se trouve & son tour récusé par Liter), renvoyés & torus et & cito: tout vite. A une vitesse quasiment infinie, sans lasser de temps au mouvement. Crsten tout cas ce que « tot» veut dire, quelle que soit son érymologie : une vitesse absolue gui va plus vite que le temps, une précipitation qui nous rend 2 arrive avant qu'une phrase finie ne vienne & bout de "anticipation, avant qu’aucun événement riait pris le temps artiver. Aussitér dit, le temps n'est plus donné, Ni laissé : crop tard. C'est aussitér trop tard. N'est-ce pas aussi d'un certain retard que nous parle, posthumement, Psyche ? Une interminable analyse serait appelée par la comparution de Psyché en ces trois ouvrages. La méme en trois. C'est la méme Psyché, une femme, et chaque fois il est rappelé, comme le dit Freud, quelle est étendue (ausgedebnt). Mais chaque fois (et trois fois la premigre phrase résonne en francais, « Psyche est étendue... ») la mise en scene differe, et le tableau, et le récit implicite. Dans Premiere Livraison, voici limpassibilité de Psyche, tout étendue : elle n'est qu’étendue, alle est 'étendue méme, la couchée, le femme alitée sur sa couche. Non pas une analysante ni tune amante, mais presque une gisante, au coucher du soleil ; « Psyche est étendue & Pombre d'un noyer, tandis que le jour decline. » Cette impassibilité ne tient pas seulement a 'extériorité pure de son étre. Elle ne tient pas seulement au dehors absolu oi elle se tient: « rout est au dehors d'un autre dehors », dit-il, formule d'un pli qu'il faut prendre en compte : l'étre au-dehors d'un autre dehors forme la pliure d'un devenis-dedans du premier dehors, etc. D'oit, en raison de ce pliage, les effets intériorité Lune scructure qui r’est constituée que de surfaces et de dehors sans dedans. Les superficies de ces surfaces, nous le notions plus haut, ce sont des limites ~ exposées comme telles & un coucher qui ne peut jamais que les laisser intactes, intouchées et intouchables. Limpassibilicé de Psyche ne tient pas seulement exposition de son étte « parte: extra partes», Ce n'est pas seulement sa divisibilité disséminale («,.. lieux qui se divisent et jamais ne se péndtrent »), une divisiblitéirréductible dont tout le reste, me semble-til, devra suivre Crest pour lessentiel, et pour ces raisons méme, un non-savoir, Vinsu d’elle-méme, lincons- cient. Quatre fois, dans cette petite page, car cet écrit couvre moins d'une page, il est dit quelle nen sait rien: 26 Pyche La psyche est étendue, nln sat rien. Tout finit donc par cece bréve mélodie : Pryce it ausge- debnt, weiss nichts davon. {...| Psyche seule nen sait rien [...] Psyche n’en saic rien. (...] Elle nen sait rien ~ et cest cela que tous savent autour delle, d'un savoir si exact et cruel. Si Psyche reste seule, cest d’abord parce qu'elle est seule n'en rien savoir. La encore, le sens de la phrase éclate. En morceau, veux-je dire. Psyche est la seule qui ne sache rien (cien d'elle- méme, de son étendue, de son étre-étendu de gisante) mais aussi: seule 2 ne rien en savoir, elle est seule de nen rien savoir. Elle se trouve seule sans le savoir, sa solitude est radicale parce quelle ne sait rien, rien d’elle, de son étendue, de ce que les autres savent, de ce quiils savent et de ce qi’ils savent, du contenu et du fait de leur savoir. A son sujet, a elle. Entendons : elle est Te sujet soumis (objet rendu), le support ou le subjectile de leur savoir mais non du sien, car d'elle-méme elle ne sait rien d'elle-méme ~ & son propre sujet. ‘Autrement dit, ceux qui, aucour d'ell, & sa périphérie, ne la touchent pas tout en la contem- plant, ils savene quelque chose & son sujet. Ils le savent d'un savoir exact (un des maitres mots de Nancy sur lequel nous reviendrons souvent : Pexactitude est la chose, la grande affaire de ce penseur qui pense exactement autre chose que ce quion pense en général ou ce qu'on pese trop facilement sous le mot d’exactitude, et pourtant...). Ils le savent d'un savoir exact et cruel. «Exact » n'est pas te dernier mot, seulement le pénultitme. Que savent-ils ? Et cet «ils», est- ce un masculin ou un neutre ? Psyche, est-ce seulement une figure féminine entourée hommes, et d’abord exposée a Eros ?« Ils » savent peut-étre, « ceux qui sont présents », cela méme quelle ne sait pas, mais surtout quelle ne sait pas, le fait méme que tour a lieu 2 son insu : cout en effet a lieu, Cest-A-dire est étendu(e), « en lieux qui se divisent... », « entre ces lieux, ces places... ». Et donc « ils » savent quelle ne sait pas d'elle-méme cela méme gui est & savoir & son insu, & savoir qu’elle est étendue. Ils savent son inconscient, son étre-inconscient, Tinconscient de Psyche. Ils la voient ne pas se voir, c'est-\-dire ne pas se voir étendue, ils la savent [2 oit elle ne se sait pas, ni ne se sait vue. Orla vision de ce corps étendu leur devient presque intolérable. Ell, elle n'a pas de rapport soi elle ne se voit, ni ne sentend, ni ne se goiite, ni ne se couche, bref elle ne se sent pas elle- meéme. Elle n'a pas le sens d'elle-méme, autant dire qu'elle n'a pas le sens. Et sans doute pas de sens, Et cela leur devient presque insupportable, le support insensé, autant qu'insensible, de ce subjectile qui ne sait et ne voit rien & son propre sujet. Peut-on imaginer une étendue qui ne se touche pas ? Imaginer, ce n'est pas penser. Imaginer, ce n'est pas connaitte, certes, mais ce n'est en rien un rien de pensée ou de connaissance. Peut- on, si vous préférez, se figurer une étendue intouchable ? Difficile, sauf, diraient Descartes, 2 Ceci est ~ de Vausre Kant et quelques autres, s'il Sagic d'une étendue intelligible et sans corps, la oft précisément Ventendement passe imagination et la sensibilité ; sauf aussi pour quelque sensible insensible (Hegel, Marx, etc.). Mais inversement, peut-on imaginer un toucher qui toucherait & quelque chose qui ne serait pas étendu ? Er, pour annoncer des questions qui reviendront sur nous en boomerang, comment organiser ensemble les quatre concepts ou les quatre philosophémes suivants : &endue, partes extra partes, toucher et se toucher ? Leut association ct leur dissociation vont bientét nous contraindre, dans la cléture d'une combinatoire au centre vacant, & une déambulation vertigineuse. Si je ne puis toucher, me dit le bon sens, que de la chose étendue (cequion appelle corps, et corps matériel, il ne suit pas de cela que toute érendue soit touchable (nous le disions & instant de I'étendue intelligible) ; ni que toute étendue soit structurée selon Fextériorité intrinséque, essentielle, d'un « partes extra partes ». Le corps vivant, par exemple, comporte du « partes extra partes », certes, mais aussi un rapport 4 soi qui, pense-t-on souvent, ne se laisse plus diviser ainsi. Si je touche un corps vivant, si un corps vivant se touche, alors il lest pas stir que I’érendue soit transcendée mais il est encore moins sir que le toucher ou le se- toucher touche selon le « partes extra partes ». Le coup ou la caresse nous obligeront bientot & suspendre toute conclusion hative & ce sujet. Parmi ceux qui sont présents, certains cachent leur visage, d'auttes gardent les yeux désespéré- ment fixés sur le corps de Psyche. Psyche lintouchable, Psyche Fintacte : toute corporelle, elle a un corps, certes, elle ese un comps, mais intangible. Elle n'est pas seulement intouchable pour les autres, néanmoins. Elle ne se touche pas elle-méme puisqu’elleest rout étendue « partes extra partes». Ceux qui sont & elles « présents», refusant de la voir ou la regardanc désespérément, si leur « savoir » est « si exact et cruel », ce n'est pas uniquement parce quis savent qu'elle ne sait rien, ne voit rien, ne touche & rien, pas méme & son propre corps ou a quoi que ce soit qui lui serait propre. C'est ‘que cette scéne apparait alors que retentit un chant de deuil. La « bréve mélodie » résonne en allemand, deux fois, car le nom de Psyche, sans accent, s écrit en allemand, et cest d’ailleurs tune « note posthume de Freud » : « Pryche ise ausgedebns, weiss nichts davon. » Ik sagit d'un pas- sage, nous sommes aprés la mort de Psyche, et la scéne ressemble plut6t & une mise au tom- beau. Pyyche est érendue dans son cercuell Pyche Cette incarnation, cette incorporation de Psyche, d'une Psyche corporelle mais intouchable, voila le « posthume », Cela nous enseigne peut-étre, Nancy Peit-il voulu dire ou non — que le Peri Paykhis (le titre du texte d’Aristote qui domine toute notre pensée philosophique du tou- cher, et toute psycho-logie comme discours sur la vie du vivant) doit étre relu ou réécrit dans cette situation « posthume » oit Psyche doit éree regardée, si c'est possible et si cette mort n'est pas trop insoutenable, comme une étendue intouchable et d'abord intangible pour elle-méme. Er ceux qui se rendent « présents » & Psyche (+ Parmi ceux qui sont présents, certains eachent leur visage, autres gandent les yeux désespé- rément fxés sur le corps de Psyche, Elle nen sait rien ~ et est cela que tous savent autour dele, dun savoir si exact et si cruel. » Je souligne autour delle, bien si), ils se tiennent bien autour delle, Peri Polehos. Ils sont 18 4 son sujet. Us se tiennent, maintenant, & son sujet. Ils tiennent séance, concile, conférence & son sujet. Comme ils occupent les lieux autour de ce lieu oit rien n'a lieu que du lieu, & savoir de écendue, on sent aussi quils riennent lew, mais de qui de quoi ? Qu’annonce donc cette métonymie ? De qui de quoi porte-telle le deuil, si toute méconymie reste un signe de deuil ? (Une métonymie porte au moins le deuil d'un sens propre ou d'un nom propre. Or ce livre- ci, on le verra, sera aussi un livre sur les métonymies du toucher. Offert d'abord & Jean-Luc Nancy, & lui seul, tout uniquement, il s'expose déja, en courant le risque de la publication, & tant d'autres métonymies. D'oi Ninquigtude et Finstabilité du geste, de ses tonalités, de son affect.) Reste quielle est, Psyche, le sujet. Elle reste le sujet en tant qui reste («rests »,« les », repose, git, se repose). Eux, ils se tiennent a son sujet, non pas comme on dirait 4 son chevet, mais au bord de son étre-étendu, de sa couche ou de son cercueil. Veillant sur elle, ne sachant delle qu'une chose, 3 savoir quelle n’en sait rien, ils cherchenc, comme nous, & penser au sujet du sujet et autour de psyché (peri payhhes), et & penser ce que « toucher » veut dire, Mais toucher, est ce quils ne font pas car ils pensent, et ils pensent, voila leur postulat, que pour penser le toucher, a pensée du toucher ne doit pas toucher, Ils se demandent aussi ce que cela, le tou- cher, aurait & voir avec le voir, un voir que certains acceptent résolument alors que d'autres 29 Ceci est — de Vaurre « cachent leur visage ». Ils se demandent ce que le toucher aurait 8 voir avec le voir et avec les autres sens. Mais ils savent déja que cette pensée du toucher, cette pensée de ce que « toucher » veut dire, elle doit toucher & Vintouchable. Le Peri Piykhés d’Aristote insistait deja: le toucher a pour objets le tangible et V'intangible (¢ aph? tou aptow kai anaptou). Une fois énoncée, cette incroyable « vérité » retentira jusqu’au Xx sitcle et, nous le vérifierons, jusque dans les discours apparemment les plus étrangers quelque aristotélisme. Comment cela ? Penser le toucher en touchant & l'intouchable, serait-ce alors l'injonction absolue ? Cette injonction ne dicte-t-elle pas l'impossible ? Appartientelle une histoire pos- thume de Psyche ou de Peri Prykhis? Et le posthume, ici cela signifie-il que heritage d’Ars- tote, tout indéniable qu'il demeure, est bien mort? Qu bien qu’il est temps d’en hériter auttement ? Quiest-ce que cette histoire du roucher aurait & voir avec V'hétitage ? En tout cas, il était temps de commencer pat un tableau de deuil, Non pas le deuil de quelqu'un ou de quelqu'une, de quelque vivant déterminé, de tele ou tele singularté, mais le deuil de la vie méme, de ce qui dans la vie est le vivant méme, la source vivante et le soulile de la vic, Psyche est aussi un nom propre commun, il désigne le principe de vie, le souffle, me, Fanimation de Yanimal. C'est pourquoi tout commence et tout doit com- mencer par la. Er c'est bien par la que commence en effet Peri Pyykhés, que notre tradition traduit si souvent par De anima. Ce traité commence en nous expliquant, tout au commen- cement, par quoi il faur commencer. Car si le savoir est l'une des choses les plus belles et les plus dignes, et si tel savoir vaur plus qu'un autre en raison de son actibie ou en raison de la qualité admirable de ses objers, alors, lit-on au début du Peri Payhhés, au premier rang doit venir, & juste titre, la connaissance de I'ame. Elle sert grandement la connaissance de toute vérité. Elle sere dabord la connaissance de la nature car lime est le principe propre des vivants (esti gar oion arkhe tén zdon). Aristote se propose donc d’étudier d'une part les traits « propres» a ame, ceux qui définissent l'essence ou la substance (ousia) de la psyché, et autre part ceux qui appartiennent aux vivants tout entiers. Ce début du Peri Piykhis sous- entend que ime (psykh2), et au moins celle du vivant nommé homme, peut avoir le savoir de soi. Et quand on en viendra a cette partie de l’ame qui « pense et connait », on traitera de cet intellect qui, séparé, peut « se penser lui-méme »? dans son écernité ou dans son immor- talité. En son principe noétique et actif, 18 ott elle pense, se pense et connait, la psyché dans The Payer and Tas. Religion Without Religion. Iadiana Univrity res, 1997, notamment p. 159 et John Schad, Vicor Theory. Mancheer University ties, 1999 Sereérancaur ee poe Capit, Schad mia le tamme de Lasher chet Maret udc f nota 96 9) "a (Ceci ext mon corps tise qui serait dans la langue avant d’étre celle d’un sujet individuel ? Er dans une langue qui change le sens, qui souche au sens, dirait-on, jusqu'au noyau présumé du sens, en passant du verbe au nom, ou du nom & l'adjectif et au participe. 1. Ainsi, par exemple, pour se limiter aux trois premigres pages du livre, voici d'abord un verb, le voucher comme verbe. Das la premiere page, et malgré un certain Thomas, il est sug géré que le Hoc est enim... tend. nous interdire de toucher, cherche en tout cas & soustraire son corps & tout ce qui pourrait le roucher: -» Nous sommes obsédés de montrer un ceci, et de (nous) convaincre que ce ceci, ici, est ce quon ne peut ni voir ni toucher, ni ici, ni ailleurs ~ et que ceci est cela non pas de n'importe quelle maniére, mais comme son corps. Le corps de a (Dieu, absolu, comme on voudra), et que 2 Ben ea ca (ec donc peut-on penser, que ca est Je corps, absolument), voila notre hantise.' 2. Mais aussit6t aprés, voici un nom. Pour décrire Pidéalisation qui soustrait le corps au tou- cher, pour donner 2 voir le subterfuge sublimant ou la prestidigitation qui fait disparaitre le tangible, Nancy recourt & la figure picturale de la touche?. Le doigt du prestidigitateur qui rend intouchable le tangible, voila le pinceau d'un peintre. Pour escamorer le corps en le pro- duisant, pour le réduire en affectane de le produire, il doit savoir mettre la demnitre « touche » son simulacre : Hoc et enim... défie, apaise tous nos doutes sur les apparences, et donne au réel la vraie dernigre touche de son Idée pure: sa réalité, son existence. De cette parole, on nen finirait pas de moduler les variantes (att hasatd : ego sum (titre de cet autte grand livre de Nancy qui y traite donc de la fic- ‘ion égologique), le nu en peinture, le Conrrat social, la foie de Nierasche, les Hsas le Pose-nerfi...)? Qu’on lise fa suite, roure la culture y passe, « roure la texture dont nous sommes tissés »: « Le corps: voila comment nous avons inventé, Qui d’autre au monde le connait ?» 1, Corpus op cto. 7-8 2 Plt tard dng La Mu (1994), a cous dune dt analytes let plus stémacique da toucher etd wecoucher, oa retrouvera cet «valeur verbal » du touche ston la figure de la touche: « Le voucher il vaudra peu-ée mieus dit, la touche, ou bien jl faudrat garde au mots valeur verb, comme lonquon dt "Te seni” ~ fe voucher n'a done un “pea ‘uur “plige” que pour surart qu ese abortonee en» (B36) ‘Peuttre ence pat cite dehidtcbisron que le prilge recon par Nancy au touches dining — la fot dant et rméme di tradition ractoceneée on haptofondamenraite que nous évoguions pls hat et que now centeons bien . Elle rfen sait rien, 3 'instane oit Pon en parle, elle est au secret, elle ne sait rien d’elle-méme. En particulier qu'elle est étendue, done toujours au loin, dans I'loignement de soi, si prés quelle soit, Tangible, certes, mais intouchable. Du moins pour Eros. Du moins quand il a du «act. Et 'expérience, voire lexpertise de la caresse. Que faudeait-il encore, désormais? Expliquer pourquoi le Peri Pykhés de notre cemps Sappelle aujourd hui Corpus de Jean-Luc Nancy. 1. Plas war, nout nous approcherons de echapite de Corps inti « Cons loin». Ntons seulement pour insane auluneceraine » déconsation»#y vot iroiqueren recoil sina de Dieu lurmtme ~ ou de moins de Sipuisance du créeur =: En vert, déconseactom = cestion, «La pisence dicate tena décnstucion orgele AP toute mage econmaoable. (56) Iv Lintouchable ou le voeu d’abstinence (exorbitant 1, le tact « au-dela du possible », caresser, rapper, penser, peser: le deuil d’Eros et autre main de -) Wem gfiele nicht eine Philosophie, deen Reims ein erter Kus ist? ‘A qui ne plairai point une philosophie dont le germe est un premier baer ? Novauis Que lui donner? Comment ? Le faudrait-il ? Le faucil 2, Jene savais que présenter en offrande a Jean-Luc Nancy pour lui dire une reconnaissance et tune admiration dont je ne connais pas les limites. Je la lui voue depuis trop longtemps, je la vois renaitre ow rajeunir trop souvent pour méme tenter de m’en raconter histoire, Ces choses ne se déclarent pas. Elles ne le devraient pas. Ni en public, ni en privé Cariil ya une loi du tact. La loi est peut-atre toujours du tact. Cette loi de la loi, elle se trouve la, avant tout. Il y a cexte loi, et Cest la loi elle-méme, la loi de la loi. On n'imagine pas ce que scrait une loi en général sans quelque chose comme le tact : il faut toucher sans toucher. En touchant, il est interdict de toucher : ne pas toucher & la chose méme, & ce qu'il y a & toucher. A ce qui reste & toucher, Et d'abord a la loi méme, Qui serait l'intouchable, aunt, nous le suggérions, tous les 81 Ceci ese— de Vawsre incerdits rituels que telle ou telle religion, telle ou telle culture peut imposer au toucher. Que ‘nous enjoint ainsi le respect, et par excellence le respect au sens kantien, comme on dit, fa ol il est d'abord respect de la loi, respect de ce qui est justement la cause du respect, & savoir la loi et non, en premier lieu, la personne, Celle-ci en donne seulement un exemple. Le respect nous commande de nous tenir distance, de ne pas toucher a la loi respectable. Donc & Pinrou- chable. A 'intouchable ainsi tenu 3 distance par le regard (ce que veut dire le respect dans son idiome latin) ou en tout cas 2 distance pour veiller actentivement, pour prendre garde (achten, Achtung) a ne pas toucher, affecter, corrompre. Il ne faut pas toucher a la loi qui commande de ne pas toucher. Conclusion précipitée : ce qui confine & Vorigine et & essence de la loi, ce serait Je tact, dirait-on. A entendre non pas au sens commun du toucher, mais du savoir toucher sans toucher, sans trop toucher, la oit toucher, c'est déja trop. Le tact touche 4 lorigine de la loi. Mais & peine. A la limite, endurance d'une limite comme telle, cela consiste, par essence, par structure, par situation, a toucher sazs toucher la ligne d’une limite. Ty alaloi du tact. Avant tout veeu d'abstinence, avant tout interdie & soi imposé, y aurait-il un intouchable, des intouchables ? Et quasi-transcendantaux ? On pourrait le penser, car un tel veeu d’absti- rence ne pourrait nous retenir, il ne pourrait imposer une retenue que li ott de 'inouchable reste au moins possible, déja possible. Inversement, que serait un tel vaeu d'abstinence si tou- cher n'étaic pas toujours possible, effectivement possible ou promis, la? Ec si cette possibilicé de la promesse, cette possibilité promise n'érait pas deja la, non pas ici mais /2, & hanter Pabs- tinence méme, jusqu’a parfois en intensifier la transgression, Pimpardonnable parjure au coeur de linterdit ? Cette double et indécidable logique (le deuil d’Eros au plus intense de son désit vivant), est-ce déja une logique de l'inconscient ? Peut-écre, Hy ala loi du tact, Le toucher en tout cas reste ainsi dimitrophe, il touche ce qu'il ne touche pas, il ne touche pas, il Sabstient de toucher & ce qu'il touche et, dans une abstinence qui le retient au coeur de son désir et de son besoin, dans une inhibition qui constitue en vérité son appeétit, il mange sans manger ce dont il se nourrit, couchant, sans y toucher, ce qu'il vient & cultiver,élever, édu- ques, dresser (trephein). 2 Lintouchable ow le var d'abstinence Or une telle loi, quelle mekhand, quelle ruse, quelle machination fatale garde-t-elle tou- jours en réserve ? Entre deux ordres donnés, oui, donnés autant qu’ordonnés (toucher mais ne pas toucher, surtout pas, toucher sans toucher, toucher mais en veillant a éviter le contact), clic installe en effer une parenté qui paraic la fois conjoncrive et disjonctive. Pre, elle met les deux ordres contradictoires (faire et ne pas faire) en contact, les exposant ainsi & la contami- nation ou a la contagion. Mais ce qu'elle met ainsi en contact, ou plutdt en contiguité, partes extra partes, Cest d'abord le contact ¢f le non-contact, Et ce contact sans contact, ce toucher qui touche & peine, ce n'est pas un toucher comme un autre, [A méme oit il ne touche qu’ Tautre. Il ny a fa aucune facilité de pensée ou de formulation. C'est plurét une folie. Il est certes toujouts possible de produite et de reproduire sans peine ces formules paradoxales. Il est certes toujours possible de parler en somnambule, de manipuler des symboles privés de toute intui- tion, de prononcer des syntagmes d'appatence paradoxale tels que, par exemple pour définir le « tact », ou le « doigté » : « toucher sans toucher », « contact sans contact », « contact sans contact entze le contact et le non-contact ». ‘Mais l'on sent bien — on le vérifiera, et on le vérifiera en mettant justement & l'épreuve les sens méme du mot « sens » ou du mot « sentir » qui tend a revenis, sans sy réduire, au mot «toucher » — que d’Aristote 4 Nancy les apories (ce fut @abord, donc, le mot d’Aristote), ‘comme apories du toucher, ne donnent a penser l'essence du toucher gu’’ travers un lan- gage aussi paradoxal, plus que contradictoire et hyperdialectique (x sans x, x = non-x, X= conjonction et/ou disjonction de x + et ~ x, etc). Parages de impossible : un tact qui saurait toucher sans toucher, un contact sans contact, est-ce un savoir, un savoir-faire ? N’est-ce pas un savoir impossible ou une pensée de l'impos- sible savoir? On y reconnait pourtant la figure de la Loi, de la Loi capitale, précédée de sa majuscule. Par Loi, avant toute autre détermination (religieuse, éthique, juridique ou autre), nous entendons ici le commandement, & savoir l’interruption du contact ou de la continuicé avec ce qu'on a appris & appeler « nature ». Or on ne peut parler de tact (par exemple), et de contact sans contact, que [a oil une loi vient dicter ou prescrire, enjoindre ce qui n'est pas (naturel). Er cela se produit dans la « nature », bien avant Phomme, toujours avant la distine- 1. Gerte perte de Tinuition, ce symbolisme formel, c'est an moment de cise, selon Huser), et comme une amnésie du sens, Mais icles formules en question ne sont pas privées dineuiion par acident ou lors une crise dont elles pourraient sortr, par simple réativation de Tintuition origintve du sens. Au contrare, ce qulles« visent» ou + veulent dite, leur ‘Nea c'est Fimposaiblite radial et eeenticlle dn el rempistement 83 Ceci est — de Laure tion entre des étants et des vivants. Ce qui suffit & discréditer en son fond route opposition nature/culture, nature/esprit ou conscience, physis!nomos, thesis ow tekbn’, animalité/huma- nité, etc, Or, a cet égard, il n'est plus possible de poser Ja question du toucher en général, de quelque essence du coucher en général avant de déterminer le « qui» ou le « quoi », le touchant ou le touché que nous ne nous hiterons pas d’appeler sujet ou objet dun acte. II nly a pas d'abord /e toucher, et ensuite des modifications secondaires permettant de com- pléter le verbe d'un sujet ou d'un complément (quoi touche qui ou quoi, qui touche qui ou quoi). Aristote a sans doute tenu compte d’une transformation différentielle du toucher selon la diversité des choses tangibles et peur-étre selon ce que cette distribution grammaticale peut spécifier. On se demande toutefois, faute d'indication suffisante & ce sujet', s'il y avait place dans Peri Pyykhds, son traité du toucher, pour le coup (pour la multiplicité de tous les coups, une multiplicité peue-étre irréductible 4 quelque coup en général) ou pour la cares (toutes les caresses, peut-étre aussi inaccessibles 3 aucune subsomption sous un concept de la caresse en général). Le coup n'est peut-étre pas une espéce du toucher destructeur, voire de ce tan- gible excessif qui peut avoir, Aristote fe norait déja, des effets dévastateurs. De méme, la caresse n'est pas seulement I'espéce d'un touché bienfaisant, bénefique, agréable, d'une jouis- sance par contact. Le coup et la caresse s‘adressent % un « qui» plutét qu’a un « quoi », 2 « autrui» plutdt qu’a de Fautre en général. Un tel « qui » vivant n’est pas nécessairement humain, d ailleurs, pas plus qu'il n'est un sujet ou un « moi », Et surtout pas plus un homme qu'une femme. Qu’est-ce alors qu'un craité du toucher qui ne dit rien du « qui couche qui ? et comment? », « qui frappe qui ? qui catesse qui ? et pourquoi ? et comment ?» Les diverses causes ou qualités ne viennent pas, insistons encore, modifier ou modaliser une seule et méme généralité sup- posée de ce que nous appelons par commodité la carese et le coup. Elles constituent, [& encore, uune multiplicité sans horizon d'unité totalisable. Car ne nous le cachons pas, pout le coup, et d'une caresse — la caresse peut étre un coup et réciproquement — ily va ici de la condition conceptuelle du concept. Et n'excluons pas davantage que certaines expériences du toucher (du « qui touche qui ») ne relevent simplement ni du coup ni de la caresse. Le baiser, est-ce tune caresse parmi d'autres ? Et le baiser sur la bouche ? Et le baiser mordant, comme tout ce 1. Nous slavons pas trouvé chez Arisote de référence writable et explicite au coup et 3a caresc, Nous aborderons plus Join le traitement (plus ou moins eliptigque) qu‘en proposent pat exemple, apts Lévinas, Maldiney, Franck Chretien, Lincowchable ou le vew d'abstinence qui peut alors s échanger entre les lévres, les langues et les dents! ? Le coup en est-il absent ? Est-il absent du coit, de toutes les pénétrations ou de tous les acres de sodomie homo- ou heétérosexuelles ? « Caresse », est-ce, plus que le « coup », un concept suffisant pour dire cette cexpérience du « toucher » dont Aristote, puis tous ceux qui jusqu’ici Pont suivi dans la grande philosophic traditionnelle du toucher, ont & peine souffle mot ? (Or la caresse et le coup, ou plus précisément, car le verbe compte, et le geste, careser et rapper, entre un nombre non fini d'autres expériences, Nancy ne manque pas, lui, de les ‘nommer dans ce qu'il appelle, au titre de la « Pesée », le « Corpus du tact». Je souligne, bien stir, les mots frapper et careser. Et que, point qui nous importera plus tard, aucune différence sexuelle n'est ici marquée comme opposition duelle ou dissymeétrie, ce qui ne signifie pas, bien au contraite, qu’aucune différence sexuelle ne soit prise en compte Corpus du tact: effieurer, Fler, presser, enfoncer, scrrer, liser, grater, froter, carese,palper, tier, pétrir, masser, enlacer, étreindre, frupper, pincer, mordre, sucer, mouiller, tenis, cher, lécher, branler, regarder, éeourer, ares, goticer, évter,baise, bercer, balancer, porter, peser... Pourquoi clor-il ici sa liste ? De quel droic ? ¥ a-til des opérations absolument indépen- dances de toute sémantique et de toute rhétorique du tact ? Et qui done seraient en droit exclues de cette série ? Cette question ne nous quittera plus, sous cette forme ou sous une autre. Elle concerne ce que ce corpus laisse hors de lui. Mais on voit venir aussi la question opposée. Elle concetne linclusion non moins que exclusion. Ainsi, a classer « regarder » et {Text dificil, on en conviendesfacilerent, de dure bier (haan ou non), en particulier le bater su la bouch 4 un simple cas de guelque«toucher lingual» qui pose dj, au demeurant, de src problemes 8 radon arto Glenn, Jean-Louis Chitin note qu Aristo, méme ne rend «en vue que a chat tout entre», ets nese fuse pa 8 siete eae cactile d'une are, " ri A Sa ee Tg Cesare derail que la favor de ses vupercue de homme» Chréien sou alts: « cle touche lingual si pls vogue gue tur che pamal ab mie a ded gue ace humaine a cs ares ana eae as de surprenante deconcerant. «Appel el pone, Paris Minuit, 1992, PSone gation, malin fv app ao a pl con pls eme bl pia a sion (ale dont nous aurns déoate plus adh que le prnape du teucher do dabordsincarne dane la ai, singule: snent dane fz main de homme, rection endilement mais hiivement tenue pout peonasique. Daileus la suite du tnéinepesage devrait ever a suprve de fatten pusque ces au nom méme de ce pivilgeabeal, de ce qui approche tun de Tame qu Anstore semble seulement mete ia ain apart eh vei la met Ben évileranent dra, Voit done lsu =. surprenant cr concent. La main poe Afsore ess main prehensive main qo penser et en donc la main vide ou vacant, la main qu peut tout deveni parce quelle west en, een quot elle et comme Time’. De Srinath» Corp pet, p82. 85 Ceci ext— de Laure + écouter » dans un corpus du tact, suit-on ce geste traditionnel, voire classique (que nous ne cesserons de reconnaitre par la suite) et qui consiste & inclurc la vue et route, comme tous les sens, dans le sens général ou fondamental du toucher ? Cette hypothése serait confirmée par inclusion, aussitét aprés, du « fairer » et du « godter », de odorat et du godt. Ou bien Sagit-il au contraire d'un défi a ce qui, dans cette méme tradition, tiendrait & sen tenir au plus propre et au plus littéral de ce qu'on appelle le toucher ? Ce qui ferait pencher vers cette seconde hypothise, ce serait plutét l'inclusion, dans la liste, de verbes tels que « licher » ou « éviter », qui, plutér que, a la let, le toucher, semblent signifier au coneraire le non-contact, interruption, l'espacement, le hiatus au coeur du contact : Ie tact, justemenc ! et Je battement de coeur qui, de ses interruptions syncopales, rythme le pouls, la pulsion, voire la compulsion haptique, le « cum» du con-tact qui ne vient lier ou conjoindre que Ia oit la déliaison reste au travail, et la possible disjonction, Sans comprer que, & suivre la grammaire frangaise de ce corpus, et cette série de verbes transitifs qui se réferent &.un objet du sens, on en découvre de plus indécidables, indécidablement transitifs ev/ou intransitfs : « mouiller », par exemple, mais surtout « peser » que nous devrons exa- miner encore. Jai alors comme une vision d'avenir. imagine des générations de philosophes. Les voyer- vous, comme moi, se pencher bientdt sur cette page de Nancy, sur ce corpus du tact comme sur tune table des catégories ? Un corpus sur une table sans opération ni lecon d’anatomie, mais gue de problémes! Comme pour toutes les tables des catégories, d’Aristote 2 Kant, on se demanderait si cette liste est vraiment fondée et cloturable, ou, ici ou Ia, thapsodique. D'abord pourquoi et de quel droit y ai-je moi-méme souligné deux verbes, caresser et Papper ? Pourquoi ce privilege sinon par concession a une logique que j'avais mise en question un peu plus haut ? Mettons que je l'aie fait par pure commodité pédagogique ou provisoire, et pour renouer de fagon 4 peine visible, elliptique, virtuelle, avec une problématique et des textes dont Nancy ne parle pas et que nous tenterons de reconnaitre bientét, dans ce chapitre cet dans les chapitres suivants’. Ensuite, question 4 Nancy, je viens de le dire, pourquoi clore cette liste ? Pourquoi cette ponctuation ? Et que signifient les points de suspension pour un corpus ou pour une table, sinon la concession d'un vague et cetera ? Et puis pourquoi pas une déduction ? Pourquoi une 1. Texes de Levinas abord, sur la cares, pus ceux de Huse de Meleau- Ponty, Puen particulier lei de Didier ack Chait tars arama de Hao snglienens hon cape Sa" 1a arose le che Minuit, 1981, p 198) ecu de ean-k te Chrven, Lippe! le Repose op. 86 Lintouchable ow le eu dabstinence énumération, une jucctaposition (partes extra partes, justement, comme il aime & dire si souvent), 1a ott telle expérience se trouve d'avance impliquée dans telle autre, conjointe 4 telle autre, quelle que soit l'originalité, voire Vindépendance aigué de chacune? Car enfin, peut-on caresser sans faire, d’une certaine fagon, c'est vrai tant d'autres choses, qui relévent du méme «corpus du tact », et d'autres gestes tels que « effleurer, frdler, presser », etc. ? Diailleurs, Nancy lui-méme ne soustrait-il pas un concept 3 la liste pour en faire une sorte de transcen- dancal de tous les autres, & savoir celui qui vient en dernier, la pesée, Vacte de « peser » ? Ne déclare-til pas, aussit6t apres, que cette multiplicité finic par converger, fit-ce au-dela de toute composition synthétique ? « Méme sans synthése, tout finit par communiquer avec la pesée. Un comps toujours pése, ou se laisse peser, soupeser. » ‘Autre facon de dire que, dans ce corpus du tact, il sagit moins d'une liste catégoriclle des opérations qui consistent & roucher que de penser, Cest-i-dire peser ce qui de mille fagons se donne au tact, & savoir le corps, le corpus, en tant quil pise. Ex donc que d'une certaine fagon, il pense. Que la pensée soit érendue ou quelle pése, nous sommes apparemment passés, chemin faisant, de létendue d'une Psyché (V'ame ou la pensée « est» érendue) au poids, au poids du corps (« un corps toujours pése ») comme au poids de la pensée. Or cela change quelque chose quant au tact et au toucher. Létendue peut rester intelligible (Descartes) ou sensible-insensible (Kant et quelques autres), et donc intangible. Lérendue un corps, un comps en tant qu'étendu peut donc rester intouchable. En dira-t-on autant d'un, corps ou dune pensée qui pésent ? [Notons-le en passant, dans le « Le poids d'une pensée », premier chapitre du livre qui porte ce méme titre, une double question s élabore avec une ampleur, une précision et une force que je tenonce ici & reconstituer. C'est d’abord la question de I'érymologie qui « rapporte la pensée ala pesée »? ; puis, mais du méme coup, celle de la « figure du discours » qui semble miser sur tune « co-appropriation intime de la pensée et de la pesée »*, Nancy ne renonce ni ne cede au «desir étymologiste », ni & toutes les tentations que Paulhan dénonga si justement dans La iprewve par létymologie? : «... nous faire accéder, dit Nancy, du moins au titre d'une trace ‘déposée dans la langue, 4 une propriété pesante de la pensée, et qui serait identiquement pro- priéeé pensante de la chose pesante... » 1. Le po depen op cit 2 eas 3a, imi, 1953, 87 Ceci est = de Vaurre De cet irrépressible désir, il interroge la postulation. Cela le conduit & une série de proposi tions indécidables ou contradictoires dont il assume, formalise, et disons pense alors puissam- ment la nécessité. Il va de soi que cette nécessité, nous la retrouverons, identique ou analogue, avec les mémes problémes, au sujet du toucher. Un exemple seulement de ces denses formulations : Ce nlest pas que la co-appropriation intime de la pensée et de la pesée soit une simple figure du discours, ou la réveric d'un matérialisme vaguement alchimique. Au contraite, cette appro- Priation est certaine et absoluc. Lacte de la pensée ext une pesée effective : la pesée méme du monde, des choses, durée! en tant que sens. (...] la co-appropriation du sens et du réel est cela méme en quoi lexistence se préctde coujours elle-méme, en tant quielle-méme, Cest-i-dire en tant quelle est sans essence — en tant quielle est le sans-essence, Absolument indubitable, ce poine de l' appropriation mucuelle et archi-originaire de la pesée et de la pensée (cst véritablement la création du monde) forme aussi bien, identiquement, le point absolu dinappropriabilité : nous ravons pas accés au poids du sens pas plus (par consé- quent) qu’au sens du poids, Er cest de ne pas avoir cet accés qui nous fait pensants, aussi bien que pesants et qui accorde ‘en nous, en tant que nous-mémes, ce discord du poids et dela pensée qui fait tout le poids d'une pensée. (Cela ne veut pas dite qu'un cel accts serait disponible pour d'autres tres: la co-appropriation de la pesée er de la pensée, de méme qu'elle ne sobtient dans Pérymologie que par une bascule métaphorique qui se précéde toujours clle-méme, est par elle-méme et défnitivement sans acs; ses termes la définissent ainsi, tout autant quils lui prescrivent d occuper son lieu-sans-accts,)! Ce lieu sans accés semble se surdéterminer, si je ne suis pas ici trop imprudent ou léger, par Vappartenance &.un sens du monde comme terre, & savoir une certaine loi de la pesanteur ~ a penser’. Dans ce contexte, et & plusieurs reprises, comme ailleurs et si souvent, Nancy recourt au lexique de exactitude (x exact», « exactement », etc.),& ces mots qui lui sont si érrangement familiers, sur lesquels nous reviendrons encore, et qui semblent ici particulitrement appropriés 1. Le poi dine pe, op it. p34 2 Dat Copan Ine cequicr died ues grammes = (chapiteputiivement sche das sn exique hapiqu) voit pet oon A 88 Lintouchable ow le ven d'abstinence {avec les réserves d’usage, celles qui viennent d’étre rappelées), sinon réservés & Vaffinité entee penser et peser : « La pensée pése exactement le poids du sens!» ou encore : « Le poids d'une pensée, Cest tres exactement linappropriabilité de l' appropriation, ou limpropriété du propre {propre au propre Iui-méme, absolument)?. » Au moment méme oit il superlative lexacticude («ts exactement »), la surenchére hyperbolique vient caractériser, précisément, exactement, une impropriété, une inappropriabilité, quelque chose comme une inexactitude. Tout Nancy, dirait-on, signe ce geste (Vinfime différence d'une lettre, n, entre penser et peser) : ne jamais renoncer sommation d’exactitude, a la requéte la plus exacting, demanding, dirait-on en anglais (exigeante, astreignante, enjoignante). Cela au moment méme oi les limites devien- nent inaccessibles, contradictoires ou indécidables, apparemment désespérantes pour toute détermination exacte. Nancy reste toujours déterminant, et décerminé, c'est la sa « probité », dans la pensée-pesée de ce qui résiste le mieux a la détermination et quil détermine, de fagon déterminée et déterminante, justement en cela, en ce lieu, sur cette limite, & ce point, fat-ce un point de fuite. Autant dire quiil travaille & penser-peser exactement limpe (n) sable, Aussi exactement que possible, il mesure (pe(n)se) impossible. Par quoi il reste un philosophe rigoureux au moment méme oi les limites du philosophique viennent a trembler, Nancy se soumet alors sans trembler au tremblement, Crest ainsi quil travalle le concept, et qu'il travaille au concept. Et d’abord au concept de ce quill appelle l'ex-cri et qu'il faut exactement analyser dans son rapport au concept, au style, & éthos nancyen de I exactitude. Ces textes ont beau étre souvent traduits, on s'en doute, ils restent intraduisibles. C'est de cette intraductibilité, de certe « trace déposée dans la langue » qu’ils nous parlent. Comment traduire en anglais ou en allemand laffinité entre penser et peter? On aimerait disposer plus souvent d'analyses aussi dégrisantes, aussi vigilantes et probes au regard du désir &eymologiste ou de Ia puissance métaphorique, au regard des contradictions indécidables et non dialectisa- bles quand il sagit de telle affinité inscrite dans une autre famille de langues : par exemple, quant a la pensée, 'affinité entre denken et danken, thinking et thanking. Souvent nous nous y référons méme en francais, au moment précis ot nous cherchons, dans le sllage de Heidegger, la spécificité d'une pensée qui ne se réduise ni a la poésie, ni 3 la philosophie ni & la science. Et souvent certains se contentent d'une référence admirative, confiante, voire incantatoire 4 la merveille des langues : "allemand, Yanglais, oi pensée et gratitude reconnaissent un méme don, 1 Le poi lene poop. cits p 5 Je olin 2A p 9. Jesodigne 89 (Ceci ext de Laure et dabord, i spéculatif. Si Pon oédait au méme émerveillement, on soulignerait que le verbe « peser », justement comme le verbe « penser », se conjugue de facon 4 /a fois intransitive et transitive. Cet « la fois » donne d'un coup son génie, son coup de génie, a telle phrase de Nancy : « La pensée pése exactement le poids du sens. » L’événement de cette phrase n'a lieu qu'une seule fois, Il vaut tune invention signée mais reversée au compre de la langue, celle qu’on parle, qu'on s'approprie mais ne posséde jamais. Sa phrase, donc, « la pensée pése exactement le poids du sens », on voit bien qu'elle joue, en la respectant exactement, une grammaire instable, une syntaxe intra- duisible dans sa duplicité : un don des langues, la chance, disait déja Hegel, d’un idiome originairement 1. Transitivité : la pensée pése, et en pesant elle examine et soupése ce quelle pése, évalue exactement le sens, elle en indique le poids exact. 2. Intransitivité: la pensée pis, elle est pesante autant que pensante, elle a le poids du sens, lle pase elle-méme ce que pése le sens, ni plus ni moins, exactement.] Que vaut alors 'hypothése selon laquelle Nancy lui-méme ne juxtapose pas des modalicés du tact? Erhypothése selon laquelle, dans le corpus du tact, le theme est le corpus autant que le tact ? Je la crois confiemée par un autre indice, Dans cette série non close, comme il sagit de penser le corps plus tt que le tact, on trouve aussi, nous Vavions souligné, des perceptions sensibles qu'on niassocie pas ordinairement au toucher, par exemple regarder, écouter, flairen goiter. Tous les sens sont inclus dans ce corpus du tact, non seulement le toucher, mais aussi le voir, lentendre, le sentir, le gotiter. —Ne demandicz-vous pas, avant méme de commencer, si on pouvait se caresser des yeux ? Ex toucher le regard qui vous touche ? — Nous approchons lentement la figure du coucher. Nous parlions cout & Pheure d'une contamination ou d'une contagion qui aurait pour singularité de mettre en contact (sans contact) le contact et le non-contact. La contamination devient alors ce quelle n'est pas, elle se désidentifie. Elle désidentifie rout avant méme de se désidentifier elle-méme. Elle désappro- ptie, elle se désapproprie, elle atteint ce quielle ne devrait jamais signifier : rapport et l'ex-proprieté du propre. Linsouchable ou le veu dabstinence La loi ordonne en effet de toucher sans y toucher. Voeu d'abstinence. Ne pas toucher lami (par exemple en sabstenant de lui faire présent ou de se présenter & lui, par pudeur), ne pas le roucher assez, C'est manquer au tact. Mais le oucher, et le toucher trop, le coucher au coeur, c'est manquer de tact auss Il faudra donc, oui, parler de la caresse. Celle-ci ne se réduit pas au simple contact, fit-ce au contact de l'autre. Ni 3 aucune des autres expériences évoquées, avant et apres « caresser », La caresse donne ou prend. Ev/ou elle donne et prend. Elle prend en donnant, elle donne & prendre, elle apprend & donner ~ ce qu’on appelle un peu vite du plaisir Elle nous assiége, dans le plaisir elle nous investit d’une question non théorique et harcelante, d'une inquiécude constitutive du plaisir méme : « Qu’est-ce que ce plaisir? Quiest-ce que cest que ga? D'ot vient-il ? de Pautre ou de moi ? Est-ce que je le prends ? Est-ce que je le donne ? Est-ce l'autre qui me le donne ? ou qui me le prend ? Est-ce que je me /e donne, le temps de ce plaisir ?», etc. Er si toutes ces hypotheses n’écaient pas contradictoires ou incompatibles, comment faudrait il alors les penser ? Les déclarer ? Les avouer méme ? Les avouer en y touchant comme a 'enjeu du toucher méme, Comme si au témoignage de reconnaissance (« Merci de ce que tu me donnes »), la grammaire de la réponse restait indécidable (« Mais non, je ne te donne rien, je me donne... », ete. ~« Je me donne, dis-tu. Ah bon ? Veux-tu dire “Je me donne moi-méme” ‘ou “Je me donne @ moi-méme” » ? etc.). La caresse ne s'en trouve pas moins affectée, divisée en vérité par cette salve d'injonctions contradictoircs, ordre n'est plus tout a fait celui du tact : coucher sans toucher, presser sans presser, toujours plus, toujours op, jamais assez, donner sans retenir, mais avec retenue, donner a tenis sans tenis, donner sans imposer : tiens ! Que dit-on, que donne-t-on & entendre quand on die « tiens !». ¥ faut-il ombre virtuelle, au moins, d'un geste de la main (« tiens !»), d'une main couchante ou donnante, donnant & toucher l'autre, tendue vers autre ou tendant a Tautre quelque chose ? Tiens ! prends ! mais le tact commande de ne pas tendre, ni de se saisir sans rembler, sans quelque dessaisissement au coeur de la saisie. I enjoint de ne pas tou- cher, de ne pas prendre ce qu'on prend, ou plutér de ne pas se prendre a ce qu'on prend. Tact au-dela du contact. Ce qui ne veut pas nécessairement dite neutralisation du toucher. Lun de nos soucis se porte d’ailleurs vers cette hypothése énigmatique de la neutralité, Y auraic-il un toucher, une expérience tactile neutre? Ce qui peut sentendre de multiples fagons, au moins trois : 1. celle d'un toucher shéorigue, objectif, connaissant, exploratoire au sens épistémique de ce mot : toucher pour savoir, en vue de connaitre un objet : ce qui est devant soi mais alors peut aussi se présenter & la vue (théoréme) ou ce qui réiste et parait plus approprié & l'objectivité a1 Ceci et — de Vaurre haprique : le privilege du toucher théorique a toujours éxé central dans toute philosophie du toucher ; 2. celle d'un coucher peécédant tout investissement ou cout engagement pulsionnel, avant 4a caress ox le coup, et méme avant cette sasie prehensile, compréhensive dont on peut déceler le geste dans le plus « théorique » des touchers ; 3. celle d'une neutralisation phénoménologique, d'une « réduction phénoménologique » qui laisserait ineactes, pour les analyser ou en décrire la constitution, toutes les modalités inten tionnelles que nous venons d’évoquer. Injonctions contradictoires, donc, au coeur du toucher, Peuvent-elles encore donner lieu & une phénoménologic, voire & ce que Lévinas, des Le Temps et UAutre (1946-1947), nommait tune « phénoménologie de la volupré »' ? Il faudra bien un jour rete & Ia fois ensemble et sépa- rément ces deux approches pensantes de la caresse, celle de Lévinas et celle de Nancy. Et clabord en suivre le theme & lintérieur de chacune des deux trajectoites. En particulier pout y discemer, outre les écarts qui les éloignent, leur différence respective quant & la phénoméno.. logie. Chez Lévinas, longtemps avant Totalité et Infini (1961) et sa « Phénoménologie de Eros », Le Temps et [Autre comporte un chapitre, « U'Eros », qui dit a caresse comme « contact au-dela du contact » :« La caresse est un mode d’étre du sujet, oft le sujet dans le contact d’un autre va au dela de ce contact. Le contact en tant que sensation fait partie du monde de la lumiére?.» Autre fagon de dire que la caresse, se portant au-dela de la phénoménalité, voire au-dela de la sensation de contact, du contact comme sensation, ne partage pas avec la vue cet enfermement dans la toralité, cette appartenance a Pimmanence du monde. La volupté n'est pas un « plaisie comme un aucre», elle n'est pas «solitaire», Lévinas déclare alors avec quelque témérité que le manger et le boire sont, eux, des plaisirs soltaires. La caress, ele, soustrait Pexpérience éro~ fique & « toute fusion » et rappelle « la place exceptionnelle du féminin », Sans nous arréter ici & cet aspect qui nous a retenu ailleurs, accompagnons seulement un pas au-dela, celui qui emporte cette analyse de la caresse plus Join que le touchen, mais encore selon la main, seulement la main : 1. Pati Artaud, 1947, puis Pris, PUF, 1983, p82 op 2 tid, p32 3 at exmple dans Adieu — Emmanuel Lvnas, Pati, Gale, 1997. Dan «Violence et mésaphysque » Chine ela ifn, Pat Us Se, 1967.17, 147 ops, vas sorde ke tne Kvasien Se a rae oe meee pare es intouchalecokin es ui, aude dee ou de leant, mas ssh conciohenn eaen Ubeddance, partis ale phobiguc edict du tactile eon wise de toe ‘contact. Un veru dabstinence doi fre tout suf une phobie du contact. Au contrat sexe dite! 92 Lintouchable ou le veew ‘abstinence Le contact en tant que sensation fait partie du monde de la lumitre. Mais ce qui est caressé nest pas touché & proprement parler. Ce n'est pas le velouté ou la tiédeur de cette main donnée dans le contact que cherche la caresse. Certe recherche de la caresse en constitue l'essence pat le fait que la caresse ne sait pas ce quielle cherche. Ce « ne pas savoir », ce désordonné fondamental en est Pessentiel. La limite paratt sans équivoque mais elle est subtile, Elle est proposée par Lévinas, par la main de Lévinas. Au premier abord, il nous est clairement dit que la caresse ne reléve pas du sens qu’on appelle le toucher, ni méme du contact ou de la sensation qu'on lie au contact : « ce qui est caressé n'est pas touché », « pas touché & proprement parler », Est-ce assez clair ? On serait tenté de rapprocher cette proposition de celle de Merleau-Ponty quand, sans toutefois nommer alors la caresse, celui-ci parle d'une certaine intouchabilizé de Vautre, ou plutét de Vautre en tant quil comporte de l'intouchable et me donne ainsi acces & cette pensée de Vintouchable comme tel! Mais aussitor le méme langage Savoue otage de la rhétorique. C'est sculement au toucher «4 proprement parler», précise Lévinas, que la caresse reste étrangére ou hétérogéne. C'est seulement au regard de la sensation comme monde de la umitre, au regard du « savoir », et du savoir de ce qu'on « cherche », que la caresse se porte au-dela, La caresse transcende le toucher, la sensibilité, le savoir « & proprement parler ». Mais Lévinas fait comme si nous savions, ici, ce que parler & proprement parler veut dire et ce que le toucher, la sensation, la lumiere, le savoir signifient « & proprement patler » ‘A Pépoque de Le Temps et UAutre, et peut-etre plus tard encore, Lévinas maintient ce dis- cours dans son code ontologique. Il reproche & Freud de ne pas comprendre ce plaisir « dans 1. Toucher et ue tact (te tucher « rouchane-touché) Is ne concent pas das le comps: le touchane nex jamais cexicement le touche Cela ne weu ps requis. concdent “dane Tsp’ ou at ven de a ennsiene fas quelque honed aucequele corps pour que yon se fase elles dan noua Cala dst qu ene touche mais. Mais ce que lene tuchert amas, ne fe ouche pas non plus, pas de privilege de ol su Pane il crest donc pas kc Sree gl cot inoue.” « Notes de savas Le Vsbe o Psnbe, Pa, Calla, call El», 1960, 9.307. Nowe ‘evlndlions plus tard sree lew, Tinrouchsble nan tn esprit if conscience vais bien un core prope. une chaz. id faut bien pense la ogg