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Abdou Salam Fall

Bricoler pour survivre


Perceptions de la pauvreté
dans l’agglomération urbaine de Dakar

KARTHALA
BRICOLER POUR SURVIVRE
KARTHALA sur Internet : http://www.karthala.com
Paiement sécurisé

Couverture : Tableau d’Othéo, dans Les peintres de l’estuaire,


N. Bissek, Karthala, 1999.

© Éditions KARTHALA, 2007


ISBN : 978-2-84586-935-6
Abdou Salam Fall

Bricoler pour survivre


Perceptions de la pauvreté
dans l’agglomération urbaine de Dakar

Préface de Abram de Swaan

Éditions Karthala
22-24, boulevard Arago
75013 Paris
REMERCIEMENTS

Le travail ainsi présenté n’a été été possible que parce que Abram De
Swaan, à Amsterdam, Abdoulaye-Bara Diop à Dakar, et Adriana Piga à
Rome n’ont cessé de me transmettre des messages concordants : « tu
nous dois une synthèse de tes recherches sur la pauvreté urbaine ».
Joignant l’acte à la parole, ils m’ont proposé des opportunités et échangé
régulièrement avec moi sur mes différents centres d’intérêt en matière de
recherche urbaine. J’ai tardé à me présenter au rendez-vous en raison du
caractère empirique de mes matériaux de recherche qui nécessitaient un
effort considérable d’agencement et d’analyse en particulier. En effet,
l’approche choisie, celle des sentiments des acteurs, j’allais dire de leurs
perceptions et vécu au quotidien, convoque des faits désagrégés à l’infini.
Il a fallu prendre le temps de les mettre en lien. Je suis sûr que cette pre-
mière présentation est en deçà des attentes. Mais il fallait livrer un premier
ouvrage et se projetter dans le futur pour de meilleures analyses sur la pau-
vreté et ses évolutions critiques.
Ce que j’ai proposé ici a nécessité une présence prolongée dans les
quartiers de Dakar, Pikine et Guédiawaye. Toute ma gratitude est adressée
aux personnes ayant accepté de se soumettre au travail combien fasti-
dieux et exigeant d’observation et d’entretien à bâtons rompus. Les dispo-
sitions prises pour protéger leur identification m’ont amené à préserver
leur anonymat en me contentant d’initiales de noms souvent substitués.
En parlant de leur vie, je vise esentiellement à en améliorer les condi-
tions. L’enjeu est considérable car les méthodes scientifiques deviennent
de plus en plus sophistiquées et de moins en moins portées à refléter les
facteurs liés au sens que les acteurs sociaux donnent à leur vie.
À l’opposé, les investigations qualitatives se réalisent dans le temps
long et mobilisent généralement plusieurs collaborateurs lors des
enquêtes de terrain. Celle-ci n’y échappe pas. Mes collaborateurs ont été
mes complicites de toujours : Abdou Ndao, Tidiane Ndoye, Fatoumata
Hane, Thérèze Mayé Diouf, Ndèye Téning Niang, Boubakar Kamara,
Fatou Binetou Dial, Babacar Mboup, Amadou Lamine Ndiaye, Ousmane
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Guèye, Djily Lô, El hadji Malick Bâ, Masse Sy. Chacun s’est impliqué,
lors des enquêtes de terrain, avec rigueur et une volonté d’être le plus
proche de mes consignes. Je nourris l’espoir qu’ils se reconnaissent dans
ce que ce texte aurait d’appréciable. Myriam Dieng (GADEC), Ndèye
Coumba Siby (RIPESS), Mame Penda Dia (IFAN) m’ont appuyé dans la
saisie des récits de vie.
J’ai bénéficié de la confiance de responsables au sein de plusieurs ins-
titutions. Je suis redevable, en effet, à nombre d’entre eux en m’excusant
auprès de ceux qui ne sont pas cités faute d’espace. Je veux nommer
Ibrahima Bâ (Programme élargi de lutte contre la pauvreté), Aboubacry
Lom (Directeur du Plan), Thierno Niane (Responsable de la cellule de
lutte contre la pauvreté au ministère de l’économie et des finances), Sogui
Diarisso (Directeur de la Prévision et de la Statistique), Ibrahima Dia,
Assane Niang, Mayacine Camara (experts de la cellule de suivi du
DSRP), Babacar Fall (DPS) qui m’ont confié les études qualitatives dans
les dix régions d’alors du Sénégal à l’occasion de la conception du
Document de stratégie de réduction de la pauvreté au Sénégal.
La fondation HIVOS et NOVIB, ONG hollandaises, ont financé mes
séjours à Amsterdam ainsi qu’une partie des enquêtes de terrain. Les res-
ponsables de l’UNICEF, Ian Hopwood, Dr Costa et Paul Ufford, m’ont
appuyé dans le cadre des recherches en santé urbaine.
Durant les accueils au sein de différentes universités, j’ai eu l’opportu-
nité de travailler, entre autres, à l’exploitation des données et de mener
des recherches documentaires ainsi que la rédaction de l’un ou l’autre des
chapitres. Je veux citer parmi les institutions ayant parainné mes
recherches :
– l’Amsterdam School for Social Science Research (ASSR), Université
d’Amsterdam,
– l’Institut de Recherche pour le Développpement (IRD) ainsi que
l’École des Hautes Études en Sciences Sociales (SHADYC/EHESS) à
Marseille,
– la Chaire de recherche en développement des collectivités (CRDC)
de l’Université du Québec en Outaouais.
Par ailleurs, Anne Marchand (journaliste), Abram De Swaan (socio-
logue), Aram Fal (linguiste), Serigne Mansour Tall (géographe),
Abdoulaye-Bara Diop (sociologue), Mariétou Dia (spécialiste en genre et
développement) ont apporté des corrections qui facilitent la lecture de ce
travail. Leur capacité persuasive a constitué, à elle seule, un facteur de
persévérence dans la rédaction de ce travail.
Hervé de Tricornot (IRD à Paris), Marianne Bernard et José Komen de
l’Université d’Amsterdam ont facilité mon travail durant de nombreuses
années. Des amis et collègues : Gerti Hesseling, Peter Gesheire, Louis
Favreau, Thiendou Niang, Cheikh Guèye, Philippe Antoine, Momar-
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Coumba Diop, Abdoulaye Kane, Carola Lenz, Safiétou Touré Fall,


Babacar Baker Fall, Laurent Vidal, Omar Saïp Sy ont souvent joint leurs
voix à celles de mes maîtres pour m’encourager.
Anne Marchand, en France, Laurence Skora, à Gatineau, Ferdinand
Jong, à Amsterdam, Richard et Florence Lalou (Marseille) m’ont ouvert
la porte de leur domicile ; Jean-Pierre Olivier de Sardan, Marc-Eric
Gruenais, Giorgio Blundo, Louis Favreau et Lucie Fréchette m’ont instal-
lé dans leur bureau et mis à ma disposition leur bibliothèque et les
moyens de recherche.
Last but not least, mon épouse, Ndèye Mayé Guèye, ainsi que mes
filles Safie, Nata et Oulèye, ont souffert de ma lenteur inhabituelle au tra-
vail et de mes séjours prolongés hors du Sénégal. Ayant été les premières
à m’offrir leur écoute et à partager mes impressions à la fin des longues
journées passées dans les quartiers de Dakar, je tiens à saluer leur atten-
tion renouvellée à mon endroit ainsi que leur patience. Mes défunts
parents seraient sans aucun doute fiers de me voir battre le fer avec la
pauvreté, non pour l’atténuer seulement, mais carrément tenter de produi-
re des connaissances favorables à la perspective d’une société radicale-
ment redistributive et fortement égalitaire.
Préface

Le célèbre auteur Américain E. Scott Fitzgerald écrit que la différence


entre les pauvres et les riches est que les riches ont plus d’argent. C’est la
définition la plus vraie et la plus brève, mais elle n’est pas complète. En
fait, le manque d’argent n’est ni la seule cause de la pauvreté, ni la seule
condition à remédier. Les pauvres sont accablés d’une multiplicité de
problèmes, dont l’interaction et le renforcement mutuels ne font qu’aug-
menter leur misère. En fait, tout effort pour soulager leur existence doit
inclure une combinaison de mesures visant à résoudre une multiplicité de
problèmes à la fois.
Abdou Salam Fall est le premier à se rendre compte de la complexité
de son sujet, la pauvreté dans la région urbaine de Dakar, telle qu’elle est
perçue et vécue par les habitants démunis eux-mêmes. C’est pour cette
raison qu’il ne s’est pas borné à collecter et à présenter des données sta-
tistiques, mais il a voulu observer et enquêter les habitants des quartiers
pauvres dans leur propre environnement.
Son livre dissèque avec habilité différentes figures de pauvres pour en
retenir celle du précaire, produite principalement par les politiques
publiques. Centré sur l’analyse des perceptions que les acteurs urbains
d’une vingtaine de quartiers de Dakar ont de la pauvreté, il esquisse une
sociologie de la vie au quotidien et montre qu’une approche mettant
l’accent sur les sentiments des acteurs révèle, dans ses dimensions inat-
tendues, tout à la fois le vécu, les représentations et le sens singulier
qu’ils impriment aux interactions sociales. En effet, le caractère handica-
pant de la pauvreté tient à la chronicité du dénuement matériel, aux effets
inhibiteurs de la stigmatisation qui l’accompagne mais aussi aux facteurs
d’inégalité structurelle.
L’auteur démontre que, lorsque les chocs consécutifs à des situations
subites s’accompagnent de cumul de facteurs de vulnérabilité, le bascule-
ment dans la précarité devient irréversible. Les couches moyennes égale-
ment n’y échappent pas. Elles sont même les plus exposées en raison de
leur dépendance du salariat. L’équilibre économique des ménages est
10 BRICOLER POUR SURVIVRE

rompu dès lors que le réseau proche de la parenté subit simultanément un


événement malheureux. A. S. Fall apporte un éclairage saisissant de la
manière dont les communes situées dans la banlieue de Dakar imposent
un cadre de vie précaire avec des risques élevés de sinistres : inonda-
tions, incendies, maladies chroniques, criminalisation, etc. Elles sont
innaccessibles, non pas tant par leur éloignement du centre – dont la
position s’érode du reste – mais par l’absence de voies de dessertes et
par la ghettoïsation qui l’accompagne. Elles deviennent cruelles par les
risques de déshumanisation et la perte de dignité qui lui sont subsé-
quentes. Les populations sont placées dans l’incapacité de se défendre :
maisons inondées, vols et agressions, insécurité et fragmentation des tra-
jets du transport public, renchérissement des coûts de mobilité.
M. Fall montre avec brio que le schéma de représentation habituelle
qui assimilait les pauvres des villes aux migrants évoluant marginalement
dans les quartiers pauvres et moyens de Dakar s’estompe pour laisser
place à une approche plus nuancée. En effet, la ville fabrique ses propres
exclus qui ne sont pas seulement ceux de la marge mais également ceux
dont le vécu précaire représente l’antichambre de leur mise à l’écart, de
leur dépossession et de leur « sortie du corps social ». Ce livre démontre
que la pauvreté est une construction sociale et que la mobilité dans la
pauvreté est variable selon les effets des politiques publiques, le contrôle
inégal des acteurs sur les ressources, leur degré de participation et
d’influence dans la vie en société.
En outre, A.S.Fall a entrepris deux études de cas, l’une concernant la
carence de soins médicaux, l’autre celle des moyens de transport public.
Il a montré que ceux qui habitent dans les immeubles à loyer relativement
bas, adapté à leur budget, se trouvent à une distance considérable des
noyaux commerciaux et industriels où ils pourraient trouver un emploi.
Faute de transport public fiable, fréquent et abordable, ils se voient for-
cés d’aller à pied ou de rester chez eux. Il en va de même avec les équipe-
ments médicaux qui dans les dernières décennies ne se sont nullement
améliorés. Encore, par manque d’argent, ils se trouvent sans thérapie
adéquate, même pour les affections pour lesquelles des traitements effi-
caces existent. Quand on rencontre quelqu’un qui souffre d’une maladie
mal soignée ou d’une affection entièrement négligée, quelqu’un qui est
défiguré par une dentition en ruine, ou des cicatrices déformées, sans
doute c’est une personne pauvre. C’est précisément cette condition de
carences multiples qu’on appelle la précarité.
Abdou Salam Fall souligne que cette condition de précarité rend vul-
nérables ceux qui souffrent déjà de pénurie, d’instabilité et de fragilité de
leurs conditions de vie. C’est cette interaction et ce renforcement mutuels
des divers aspects de la pauvreté que l’auteur a voulu étudier de près
dans son livre.
PRÉFACE 11

Mais les pauvres ne paraissent pas seulement comme des victimes


passives de leur destin ; Abdou Salam Fall les montre aussi comme des
acteurs vifs et débrouillards, toujours en train de « bricoler pour
survivre ». Il leur attribue une série de stratégies pour améliorer leur
existence et se protéger contre les menaces de la précarité. Les femmes
placent leurs petites épargnes dans des mutuelles, les « tontines » ; elles
inventent des économies alimentaires ; les maris souvent s’absentent
pour se protéger contre les demandes familiales qu’ils ne sauraient satis-
faire de toute façon, mais en même temps, ils cherchent des petits boulots
pour gagner quelques sous ; les jeunes hommes se solidarisent dans leur
précarité et quasi-tous cherchent à migrer d’une façon ou d’une autre,
tandis que les jeunes femmes tentent de mettre en place un petit commer-
ce et souvent ont recours à des ruses amoureuses.
Abdou Salam Fall a réussi à collecter tout une manière de vivre la
précarité, une expérience vécue, une exigence collective et partagée, une
perception spécifique de cette réalité qu’est la précarité. Ses recherches
sont pertinentes pour mieux comprendre l’expérience dakaroise ; elles le
sont également pour la précarité un peu partout en Afrique, en Asie et en
Amérique latine. Son livre pourra servir comme une mise en garde contre
les offensives de haut prestige et d’une médiatisation massive qui préten-
dent en finir avec la pauvreté mondiale par quelques mesures globales
dans l’espace de cinq ou dix années au plus. Ces initiatives sont vouées à
l’échec et le lecteur de l’étude de Abdou Salam Fall comprendra pour-
quoi la lutte contre la pauvreté sera longue, exigeante et difficile. Elle
devra se servir d’une grande variété de moyens, s’adapter aux lieux et
milieux spécifiques et, ce faisant, elle pourra réussir avec un effort coor-
donné, de longue haleine et surtout acharné.
Abram De Swaan
Professeur honoraire de l’Université d’Amsterdam
Avant-propos

À l’origine de ce travail, se trouve une volonté de systématiser les


principaux résultats d’enquêtes portant sur la pauvreté urbaine que j’ai
menées pendant trois ans (1998, 1999 et 2000) dans une vingtaine de
quartiers de l’agglomération de Dakar. Ainsi que l’annonce le titre, cet
ouvrage s’efforce d’interroger les perceptions et représentations qu’ont
les acteurs sociaux de la pauvreté. Organisé autour de récits de vie et de
témoignages exprimés par les pauvres eux-mêmes, ce travail révèle, tout
à la fois, l’évolution de la précarité en milieu urbain, sa banalisation et les
stratégies de résistance développées par ceux qui en sont victimes. Il
interroge les politiques publiques et institutionnelles trop souvent décon-
nectées des réalités vécues par ceux à qui elles entendent s’adresser.
M’attachant à proposer une typologie des figures du pauvre mises au
point par la littérature sociologique, j’essaie de démontrer également que
l’analyse de Georg Simmel, près d’un siècle plus tard, conserve toute son
actualité : les différentes démarches de lutte contre la pauvreté n’enten-
dent pas rompre avec les inégalités, mais seulement « atténuer certaines
manifestations extrêmes de la différence sociale juste assez pour que cette
structure puisse continuer à reposer sur celle-ci » (G. Simmel, Les pauvres,
ouvrage publié en 1908).
Loin de rompre avec les inégalités et de résorber la pauvreté, l’appli-
cation autoritaire et péremptoire des plans d’ajustement structurel et de
leurs logiques libérales a contribué à destructurer largement les sociétés
africaines. Les enquêtes conduites à Dakar et dans sa périphérie le confir-
ment. La pauvreté n’a pas cessé de s’étendre, atteignant désormais une
bonne frange des classes moyennes et devenant, qui plus est, un élément
de l’identité urbaine. Facteurs de sortie du corps social, le chômage, la
perte d’emploi d’un salarié ou le départ à la retraite – ou encore le décès
du principal pourvoyeur de revenu ou un divorce – sont les principales
dynamiques de basculement dans la pauvreté, la perte d’un revenu pou-
vant affecter plus d’une vingtaine de personnes. Mais le cadre de vie et
l’espace habité sont également en cause lorsqu’ils favorisent par exemple
14 BRICOLER POUR SURVIVRE

la promiscuité, les pollutions et inondations, les maladies, l’insécurité, en


l’absence notamment de politique d’occupation des sols et de carences en
termes d’accès aux soins et aux transports. Situés dans une cuvette de
décantation, de nombreux quartiers dans la périphérie urbaine sont ainsi
soumis à des inondations endémiques qui laissent ensuite place à des
eaux stagnantes et s’y développe une forte prévalence en maladies cuta-
nées ou pulmonaires. Les acteurs sociaux affrontent alors une série d’obs-
tacles pour accéder aux ressources.
Mais que signifie être pauvre ? Le vécu des acteurs, leurs perceptions
et leurs représentations sont ici convoqués pour saisir le regard que les
pauvres posent sur leur propre vie et sur ce qu’elle pourrait être, selon les
quartiers où ils habitent, leur âge, leur sexe et leur appartenance d’origine.
Dans de nombreux travaux relatifs à la pauvreté, cette approche demeure
trop souvent négligée par crainte sans doute de la subjectivité propre à
l’usage de tout sentiment. C’est pourtant sur ces sentiments que se forge
le sens du vécu des acteurs sociaux et que peuvent s’élaborer leurs straté-
gies de survie ou de sortie de crise. La pauvreté est, en effet, loin de
n’être que monétaire, tout comme le revenu n’est pas le seul élément qui
arbitre l’accès aux ressources de vie. Cette recherche microsociologique
interroge les définitions que les acteurs sociaux donnent à la notion de
bien-être, elle confirme ainsi que la pauvreté est bien une construction
sociale où les stigmates peuvent peser autant que l’absence de revenu.
La perception qu’a le pauvre de son état, tout comme le regard que lui
portent les autres, sont autant d’éléments qui s’ajoutent au sentiment
d’être pauvre. Son estime de soi se trouve ainsi violée sans coup férir. Le
« manque à être » ne se limite pas au « manque à avoir », et sans doute
d’autant moins dans des sociétés de type communautaire comme la socié-
té sénégalaise. La parole donnée aux acteurs révèle l’existence de valeurs
estimées par eux fondamentales, comme l’importance des liens sociaux,
ces liens qui leur permettent de glaner de la menue monnaie, de vivre sur
la débrouille, de connaître la personne qui leur facilitera l’accès au méde-
cin quand la file d’attente est démesurée ou chez qui ils pourront passer
une nuit, à laquelle ils pourront emprunter un habit… Le démuni est celui
qui ne peut avoir accès à un réseau, le déficit relationnel est ici synonyme
de relégation.
Dans cet univers de précarité, toute une vie de débrouille se met à
jour, comme autant de stratégies pour s’adapter au manque de ressources,
pour contourner les obstacles. L’analyse de la sémiologie populaire
témoigne de la construction de nouvelles attitudes et de nouveaux
repères. Parce que c’est aussi tout un socle de valeurs qui se transforme,
de nouvelles relations sociales à la famille, au groupe, aux interdits qui
apparaissent. Les aînés ont ainsi perdu, avec l’amenuisement de leurs
revenus, des pans entiers de leurs responsabilités domestiques tandis que
AVANT-PROPOS 15

les femmes ont fait irruption dans la mobilisation des ressources du


ménage et que les jeunes sont invités à s’en sortir par leurs propres
moyens, en l’absence de solidarité familiale de type vertical.
La « chose publique », dans son ensemble, n’est plus jugée digne de
respect (dégradation des infrastructures publiques, non-paiement de la
taxe d’enlèvement des ordures ménagères…), l’école est abandonnée par
les jeunes enfants, les études dévalorisées, tandis que les jeunes adultes
ne partagent plus qu’un rêve, celui de làalli (prendre les airs), d’émigrer.
La ruse, la corruption, l’achat d’objets volés, le trafic, l’arnaque,
l’agression physique et la consommation de drogue, la prostitution… font
l’objet de tolérances nouvelles : dans la quête des ressources, on devient
moins regardant sur leurs origines. La promiscuité dans un environne-
ment dégradé, le contact avec les ordures souvent utilisées comme rem-
blai contre les inondations, avec les souillures, ne soulèvent plus d’objec-
tion. Le commerce lui-même s’adapte au pouvoir d’achat de ses clients et
la vente au « plus petit détail » se généralise (dose de sucre pour une
théière, le café, le médicament à l’unité ou à la plaquette…), tout comme
l’endettement des familles auprès des boutiquiers.
Au registre des nouvelles expressions populaires, devenues courantes,
on trouve ainsi la notion de taqale (en wolof, mettre bout à bout de petites
parts de façon approximative), pour illustrer la gestion quotidienne des
besoins qui s’apparente au rafistolage, au bricolage. Très fort chez les
jeunes, ce taqale leur permet notamment, par l’addition des apports de
tous, de se confectionner un « allongé » de thé ou de s’habiller convena-
blement à l’occasion d’une cérémonie. La paire de chaussures neuves ou
de seconde main devient alors un bien-commun au groupe, tout comme
les pantalons, les théières… On trouve également le mbaraan, une pra-
tique de plus en plus répandue, y compris dans les classes moyennes, qui
permet d’entretenir la flamme de plusieurs prétendants en même temps et
de bénéficier de leurs largesses. Un mbaraan qui dérape parfois vers une
forme de prostitution déguisée à laquelle les jeunes filles recourent pour
se voir offrir un sandwich, un habit, un accessoire… Mais il dénote sur-
tout une forme de flexibilité dans les arrangements sociaux et la recompo-
sition de certaines valeurs.
Déjà au début des années 90, les jeunes marquaient leur prise de dis-
tance vis-à-vis des aînés au travers de la formule bul faale (ne t’occupe
pas), expression de leur frustration en référence au patrimoine délétère
dont ils héritent et, en même temps, l’amorce d’une recherche d’autono-
mie dans la perspective de rebâtir un nouvel espace de vie. La « généra-
tion bul faale » comme on les appelle est née dans le contexte annoncia-
teur des plans d’ajustement structurel. Sa réplique combine violence et
créativité dont l’élaboration de nouveaux symboles par lesquels elle signe
son identité.
16 BRICOLER POUR SURVIVRE

Selon le quartier, l’appartenance, l’âge et le sexe, l’art de la débrouille


peut revêtir des formes différentes. Mais il affecte tout autant les repas, le
besoin de se nourrir, que celui de se loger, de s’habiller, de travailler,
d’accéder au crédit, de se déplacer, de se soigner… et traduit l’avénement
d’une culture de l’aléatoire, de l’instabilité permanente. Pour s’adapter à
la perte de revenus, on ajuste ses besoins, quitte à amputer parfois
l’essentiel. On s’endette auprès du boutiquier, devenu un élément central
dans les mécanismes d’amortissement de la crise. La pratique du gobar
jaasi, encore appelée « photocopie du déjeuner » ou repas unique est de
rigueur vers le milieu de chaque mois pour un grand nombre de familles.
Un repas qui, pour les plus pauvres, peut se limiter au morceau de pain
rassis trempé dans de l’eau sucrée, ou, plus onéreux, dans du lait caillé.
Les aliments bourratifs connaissent un nouveau succès dans les quartiers
populaires comme en témoigne cette sauce tomate et niébé (haricot local)
appelée ndambe1 ou ce spagheti tellement élastique qu’on lui a collé le
sobriquet allo allo2.
Chaque membre de la famille est sollicité, quel que soit son âge, pour
« drainer » les ressources de survie. Il n’est pas rare que les jeunes
enfants participent, apprentis ou vendeurs à la sauvette. Pour capter des
ressources, on loue une partie de sa maison ou bien encore le tout pour
déménager ailleurs, dans du plus petit et du moins cher. Pour s’offrir un
toit, on s’improvise marabout ou gardien dans les habitations en construc-
tion ou inoccupées pendant les inondations ou on s’invite à droite et à
gauche mettant à profit son réseau relationnel.
Dans ce bricolage au quotidien, émergent des initiatives populaires
comme autant d’innovations sociales portées par les acteurs eux-mêmes.
La multiplication des tontines ou mutuelles d’épargne en est un exemple.
Rassemblées au sein d’une « tontine », des femmes cotisent à la semaine
dans une caisse commune dont le montant est ensuite attribué, à tour de
rôle, à l’une d’entre elles. Ce mode de finances solidaires leur permet de
subvenir ponctuellement à leurs besoins, d’investir dans des activités
génératrices de revenus (notamment le petit commerce et les services)
mais également de nourrir et de développer leurs relations sociales. Les
Groupements d’intérêt économiques (GIE) témoignent également de la
capacité des acteurs sociaux à prendre leurs affaires en main. Créé en
1989 à l’initiative de quelques jeunes, le GIE « Progrès et excellence », à

1. Ndambé : alimentation populaire à base de niébé (haricot local) faite avec une sauce
tomate. C’est de cette expression qui découle ndamburger du préfixe ndambé et du suf-
fixe « burger » tiré de « Hamburger ». Au point de vue socio-antthropologique, cette
appelation désigne des stratégies sinon de camouflage du moins de « stigmatisation » de
l’alimentation populaire.
2. Allô allô désigne un des sandwiches à base de spaghettis et sans sauce. Le terme
allô rappelle les lignes téléphoniques assimilables à la longueur des spaguettis.
AVANT-PROPOS 17

Ñetti mbaar, dans la banlieue dakaroise, parvient à assurer la scolarisation


de plus de 200 élèves, prenant également en charge, pour une part, leurs
consultations médicales et leurs ordonnances. Ce sont des centaines voire
des milliers de telles initiatives qui émergent, certaines s’étiolent,
d’autres résistent et prospèrent.
Au travers de ce « voyage » en pauvreté urbaine, il s’avère utile de
s’arrêter particulièrement sur les questions relatives à l’accès aux struc-
tures de santé et à la mobilité. Deux études de cas donnent une illustration
des obstacles structurels auxquels se heurtent les plus démunis, faute de
politiques publiques adaptées. À lire les récits des personnes interrogées,
les centres de santé apparaissent comme des espaces clos, fermés à ceux
qui n’ont pas recours à un tiers. L’accueil et les soins dispensés souffrent
de déshumanisation et font violence aux malades. Les ordonnances pres-
crites sont sans rapport avec les niveaux de revenus et participent à désar-
mer encore davantage les patients. Les dysfonctionnements, l’absence de
règles et de contrôle ajoutent au sentiment d’insécurité qui prévaut alors
au sein de ces structures. Les témoignages révèlent la désaffection de ces
centres de soins par les populations urbaines au profit de l’automédica-
tion et des médecines traditionnelles.
L’étude de la mobilité est ici convoquée comme illustration de la pré-
carité. Se déplacer représente en effet un moyen vital pour le pauvre, lui
permettant de rompre avec la sédentarité, d’établir des connexions
sociales et d’accéder éventuellement aux ressources. Les habitants des
quartiers périphériques de Dakar sont confrontés à la déficience du réseau
routier et des moyens de transport ajoutée à leur enclavement géogra-
phique et à un plan d’occupation des sols anarchique. Le déplacement
devient alors un véritable parcours du combattant. L’organisation sociale
s’adapte aux horaires des bus et au rythme du trafic, aux encombrements
et les relations sociales font la part belle aux bousculades et autres vio-
lences, à la fraude, l’incivilité et l’évitement. Le système de transport
devient facteur d’exclusion. Si la marche à pieds demeure le principal
mode de déplacement des populations des quartiers périphériques de Dakar,
tout un système artisanal s’y est construit une place, fondée sur une
logique de proximité et de sociabilité.
Ainsi, dans un contexte de pauvreté en augmentation, le bricolage devient
une forme de résistance par défaut dans un univers où se façonne une sous-
culture, où se distendent les rapports sociaux et interpersonnels, où se dévelop-
pe un nouvel individualisme à l’égard des nécessiteux, de ceux qui risquent de
grignoter les ressources plutôt que de les faire fructifier. L’ouvrage propose
ainsi un éclairage sur les fondements structurels de la précarité urbaine au
Sénégal, les stratégies d’ajustement à la diminution des ressources et leur
impact sur l’organisation sociale et les valeurs partagées. Il met à jour
l’inadaptation des politiques actuelles de lutte contre la pauvreté.
Introduction

Au cours du dernier quart de siècle passé, l’Afrique sub-saharienne a


connu des bouleversements rapides, conséquences de l’application des
Programmes d’ajustement structurel (PAS). Ces programmes préconi-
saient un redressement par l’équilibre des grands agrégats macro-écono-
miques, une libéralisation interne et externe, un amaigrissement de l’État
et un flétrissement des investissements en faveur des ressources humaines
(accès à des capacités, aux services sociaux et aux facteurs de production,
etc.). L’échec de telles politiques autoritaires1 est désormais consacré. La
croissance n’a ni rompu les inégalités, ni résorbé la pauvreté. Elle s’effi-
loche du reste d’année en année. L’une des conséquences les plus lisibles
de la destructuration sociale et de l’accélération des facteurs de crise que
ces politiques ont engendrées reste l’irruption massive de la pauvreté et
son caractère pour ainsi dire public.
Naguère, la pauvreté se confinait dans des zones périphériques, sinis-
trées, des quartiers sous forme de bidonvilles, de ghettos ou taudis, des
espaces réservés ou attribués aux assistés de toutes sortes (mendiants,
indigents, lépreux, clochards, etc.) devant être secourus par des systèmes
collectivistes effectifs, manquants ou défaillants. Il faut y ajouter les nou-
veaux migrants, dont l’insertion était réalisée dans la marge et qui étaient
d’emblée assimilés aux pauvres.
Désormais, le groupe des reconnus pauvres s’est élargi de façon verti-
gineuse, englobant les couches rurales sans grande distinction, une bonne
frange des classes moyennes des villes et la presque totalité des popula-
tions à revenus faibles. Et, paradoxalement, un nouvel acteur institution-
nel se presse au pied de ce sombre édifice : l’État, privé de ressources
autonomes, dépendant de l’aide au développement, cette aide liée, qui

1. Le caractère unilatéral de ces politiques transparaît dans la faible prise en compte


du secteur informel qui a grossi et finit par s’imposer à force de se positionner sur les dys-
fonctionnements de l’économie formelle. De même, les investissements des migrants et
tout ce qui relève de l’économie solidaire sont passés sous silence.
20 BRICOLER POUR SURVIVRE

s’amenuise puis décline inexorablement, de la dette qui s’accumule et


explose2. Comme le soulignent Cling et al. (2002 :4) :

« Le phénomène le plus inquiétant est sans doute lié au fait que cer-
tains pays semblent enfermés dans une véritable “trappe à pauvreté”,
comme en témoigne le doublement du nombre de pays les moins avancés
(PMA) en trente ans : leur nombre est ainsi passé de 25 en 1971, lors de la
création de cette catégorie de pays, à 49 en 2001 ».

Les PAS ont donc grossi les traits de la crise, ouvert les vulnérabilités3,
conduit des États à s’identifier pauvres, cette forme moderne de docilité4
ou de ruse pour capter des ressources et survivre. Dès lors, comment com-
prendre ce nouveau rôle fédérateur de la pauvreté ? Quel sens chacun de
ces acteurs donne-t-il à la pauvreté ? Comment une telle posture faite de
manque, de déni, de perte, d’incapacité, de carence, de déchéance et de
reconnaissance de faiblesse structurelle constitue-t-elle soudain une nou-
velle identité pour des groupes aussi hétérogènes ?
On peut soupçonner des hiatus structurants dans la configuration de la
pauvreté entre les villages et les villes. Ce détour me paraît nécessaire
pour mettre en relief les traits dominants de la pauvreté urbaine, jusqu’ici
peu étudiée en Afrique de l’Ouest en général et au Sénégal en particulier.

2. Dans un récent livre au titre fort évocateur, Les mirages de l’aide internationale.
Quand la calcul l’emporte sur la solidarité, 2003, Editions de l’Atelier, Paris, 2003,
David Sogge démontre avec brio que l’aide est un « problème présenté comme une solu-
tion ». L’aide publique contribue à affaiblir les institutions des pays récepteurs. Il écrit en
effet : « les recherches citées plus loin dans ce livre laissent croire que plus un pays
dépend de l’aide, plus ses institutions publiques sont de piètres qualité» (2003 : 29). Selon
Cling (2002 : 44), la Banque mondiale attribue « ce déclin de l’aide au développement au
cours des années 90 à la fois à des raisons politiques, stratégiques et à la « fatigue de
l’aide ». Il faut y ajouter aussi le poids de la dette qui constitue un handicap considérable
pour les pays africains. Moisseron et Cottenet (1999 : 14) observent que « plusieurs pays
doivent affecter plus du tiers de leurs ressources aux paiements du service de la dette qui
devient ainsi le premier poste de dépenses ».
3. Par vulnérabilité, il convient d’entendre une perméabilité forte aux risques, une
fébrilité aux chocs, une situation névralgique ou des carences manifestes ou potentielles
de ressources propres pour résister face à des menaces.
4. A. De Swaan (1995 :30) remarque que la docilité « désigne le degré de passivité ou
d’activité que manifestent les pauvres lors de la redistribution du surplus une fois qu’ils en
sont exclus ». C’est donc un profil sciemment bas qui traduit une approche de négociation
telle que la définissent Crozier et Friedberg (1977) : « gagne en négociation celui qui ren-
dra imprévisibles ses propres choix, tout en rendant prévisibles ceux de l’autre» (voir à ce
propos Bourque R. et Thuderoz Ch. (2002 : 53), Sociologie de la négociation, La
Découverte, Paris, 2002, 123 p.). Cette docilité n’est en fait qu’apparente. Elle signifie
une position d’évitement de conflit dans des conditions où le rapport de force est forte-
ment en faveur de son vis-à-vis. Elle a permis aux États, en mauvaise posture, d’être éli-
gibles à de nouvelles facilités d’endettement ou de désendettement.
INTRODUCTION 21

Comparaison pauvreté rurale et pauvreté urbaine

Au Sénégal, le diagnostic réalisé en 2001 par les services publics5


révèle en effet une massification de la pauvreté : 65,3 % de la population
et 58 % des ménages situés en-dessous du seuil de pauvreté. Les villes
abritent un pauvre sur trois tandis que les deux autres tiers vivent en
milieu rural.
Les études antérieures (Fall A.S. et al. 1997) permettent d’analyser la
répartition de la pauvreté en milieu rural. Les zones à vocation agrosylvo-
pastorale sont les plus vulnérables du fait de l’accumulation des facteurs
fébriles inhérents à la crise chronique de l’agriculture. L’essentiel des
ménages en zone rurale survit grâce aux revenus non agricoles parmi les-
quels figurent les activités artisanales, commerciales et surtout les flux
monétaires reçus des migrants qui partent de plus en plus loin : États-
Unis d’Amérique (USA), Italie, Espagne, etc.
La faible productivité agricole est aussi consubstantielle aux condi-
tions écologiques, conséquences de la sécheresse et de ses corollaires : la
péjoration climatique, la perte de biodiversité, la salinisation et la
médiocre fertilité des sols. L’accès aux facteurs de production n’est pas
équitable. Les plus défavorisés se trouvent davantage exposés aux risques
et dépendants des commerçants qui pratiquent l’usure, en particulier
durant les périodes de soudure (entre deux récoltes).
Les mesures de libéralisation économique ont accentué le cercle
vicieux en concentrant les ressources aux mains de groupes électifs. De
ce fait, la segmentation sociale s’est relativement stabilisée, le seuil de
glissement d’un groupe à l’autre se réalise sur un rayon serré. Les pertes
accumulées sont, en partie, épongées par différentes transactions. Les flux
entretenus par les liens à distance avec des membres des ménages instal-
lés en ville ou, plus souvent encore, à l’étranger participent de ces apports
complémentaires pour exister. Dans d’autres situations, le bétail obtenu à
la suite des bonnes récoltes et servant d’épargne (principalement les petits
ruminants et la volaille) est vendu pour faire face à une cérémonie fami-
liale, une obligation sociale inattendue, un besoin de dépense courante.
Les pauvres mangent par eux-mêmes mal, moyennement ou se nourris-
sent grâce à des produits de cueillette, du bricolage presque toujours
accessible via un tiers. Par l’effet de l’autoconsommation alimentaire, les
ruraux sont moins dépendants des règles du marché que les citadins6.

5. Enquête sur les ménages (ESAM, Quid), 2001, Direction de la prévision et des sta-
tistiques, ministère de l’Economie et des Finances.
6. Les analyses de Razafindrakoto M. et Roubaud (2002 :117) dans différents pays
africains corroborent cette observation quand ils écrivent : « La meilleure tenue des
22 BRICOLER POUR SURVIVRE

La famille, au sens large, sert d’amortisseur par sa fonction d’inser-


tion. Les pauvres sont socialement pris en charge par des procédés multi-
formes de don, de prêt de terre, d’octroi d’opportunité, d’association à
une activité ou positions inclusives (mise au travail moyennant une rému-
nération en nature, troc, partage occasionnel de repas, etc.). Cependant, à
mesure de l’élargissement des liens d’interconnaissance consécutif à la
taille de la localité de résidence, les réseaux se complexifient, les méca-
nismes d’inclusion se fanent, les pauvres sont davantage isolés. Mais les
pertes de réseaux de soutien, de liens de parenté et d’identification sont
plutôt rares. En d’autres termes, la « proximité » que De Swaan
(1995 :29) définit comme désignant « tant la parenté que la résidence »
couvre ce qu’il appelle une « zone de responsabilité sociale » qui, à mon
sens, tisse une toile sécuritaire faite de surveillance, d’autant plus dense
en milieu rural que la représentation par les acteurs d’un sort commun
demeure une référence dans les communautés villageoises.
Les milieux ruraux ne sont pas habités par des groupes sociaux homo-
gènes. Il existe de fortes différenciations sociales (intergénérationnelles,
de genre, de groupes statutaires), économiques, politiques. Les déchirures
intrinsèques à la vie en société sont légion et s’y sont cicatrisées en lais-
sant filtrer des conflits de toutes sortes. L’iniquité y est structurante. Mais
il existe des espaces de socialisation plus inclusifs qu’en milieu urbain,
les modes de légiférer des groupes sociaux sont encore plus prenants,
plus intégrateurs. L’extrême pauvreté ainsi que la massification de la pau-
vreté interviennent le plus souvent lors des catastrophes naturelles (inon-
dation, sécheresse, etc.) ou anthropiques (incendie, disette, feux de
brousse, sida, épidémies, envahissement d’herbes sauvages asphyxiantes
à la suite des grands barrages, etc.) Elles sont rarement – à la différence
de la ville – la conséquence d’un esseulement, de l’étiolement de liens
sociaux, de ruptures sociales irréversibles.
Le pouvoir d’achat des ruraux diminue, les problèmes existentiels
s’accumulent, les ressources naturelles se raréfient, mais le cadre de vie
reste davantage ouvert aux dynamiques réticulaires d’assistance. Les
formes d’individualisme persistent et s’amplifient mais les réciprocités
sociales se sont construites historiquement dans cet environnement rural
et en reproduisent les marques. Les milieux ruraux sont, traversés par
toutes sortes d’évolutions, d’influences, de nouvelles identités dont l’avè-
nement ou la prépondérance du vivrier marchand est l’expression visible
(Pélissier P., 2000). Ces changements trouvent des réceptacles qui les for-
tifient ou les intègrent sans les aliéner définitivement. La rigidité des

niveaux de vie des ruraux pourrait s’expliquer par une moindre dépendance aux fluctua-
tions du marché, du fait notamment du faible taux de monétarisation des activités agri-
coles et de la part massive de l’autoconsommation alimentaire ».
INTRODUCTION 23

structures sociales en constitue le soubassement qui facilite le façonne-


ment continu, reproducteur des principes d’inclusivité. La pauvreté s’y
manifeste de manière moins ostentatoire qu’en ville.
La comparaison des facteurs de vulnérabilité entre les acteurs sociaux
des villes et ceux des milieux ruraux met davantage en relief l’explication
de la massification soudaine de la pauvreté urbaine et le caractère public
de ces situations de dénuement, de disqualification et de marginalisation.
Il est utile d’évoquer les nombreuses continuités entre l’urbain et le rural ;
les formes nouvelles d’hybridités qui se sédimentent ; les liens à distance
qui deviennent de plus en plus structurels. Des lignes de front sont tout de
même marquées, les acteurs s’efforçant de les rendre explicites. N’est-ce
pas là un mode privilégié d’évolution des identités ? Il est d’ailleurs à se
demander si les citadins ne s’identifient pas plus volontiers pauvres du
fait de la généralisation de nouvelles formes d’exclusion dont la précarité.
La caractéristique majeure de celle-ci n’est-elle pas de placer l’acteur
social devant une incapacité à se défendre ? Dans les villes, la précarité
s’est banalisée et s’est incorporée sous des formes variées : instabilité,
incertitude, amenuisement des ressources et perte de capacités, absence
de choix. Aux rapports défavorables vis-à-vis des matérialités s’ajoutent
l’effritement des liens et les facteurs d’exclusion sans ressources de para-
de. Les marges de contrôle sur des ressources pouvant amortir les facteurs
de crise ne sont-elles pas plus limitées en ville pour le grand nombre ?
Ces acteurs urbains créent de nouvelles identités qui visent à les sécu-
riser, par le truchement d’associations selon leurs choix de vie, leurs
opportunités d’alliance fondées sur les statuts d’origine (confréries reli-
gieuses, groupes ethniques, aires géographiques, groupes statutaires en
particulier les castes, mutuelles et autres micro assurances comme les ton-
tines). Ils se font adopter par des groupes structurés ou émergents. La sta-
bilité de tels réseaux est mise à rude épreuve par la nature cosmopolite de
la réalité urbaine. Néanmoins, on peut se demander si les effets des poli-
tiques institutionnelles ne créent pas des fractures plus fortes encore, pla-
çant les acteurs urbains devant des situations plus anonymes, gommant
ainsi les statuts et rôles habituels.
La ville offre ainsi un cadre plus ouvert d’analyse de la mobilité dans
la pauvreté ou, pour reprendre la formule de Cogneau (2002 : 58), « la
distinction des différentes gradations de pauvreté » qui est le but de cet
ouvrage centré – par voie de conséquence – sur les perceptions de la pau-
vreté dans l’agglomération urbaine de Dakar.
24 BRICOLER POUR SURVIVRE

Les perceptions et représentations de la pauvreté

La perspective qu’introduisent les perceptions et représentations est


celle des changements au cœur de la société tels que vécus par les
acteurs7. Dans cette optique, ce que J.F. Laé et N. Murard (1995) nom-
ment « complexes de sentiments » s’assimilent à des représentations col-
lectives qui se forment au travers des perceptions ou des représentations
individuelles par un processus de sédimentation et d’assemblage des sen-
timents qui les constituent. En effet, selon Jodelet (1989 : 36), l’acteur
social fabrique des représentations car il a besoin de se fixer des repères
de lisibilité de ses rapports avec son environnement externe ou de
s’approprier « le monde qui l’entoure ». Ces représentations se fondent
donc sur le réel et sur le sens que leur attribuent les acteurs et les groupes
constitués. L’observation empirique trouve son prolongement à travers la
construction scientifique ou le modelage que le groupe opère en fonction
des procédures de réceptivité de l’objet en cause.
Les représentations épousent donc les enjeux de l’espace-temps dans
lequel elles sont fabriquées. Elles sont rendues dans le discours, portées
par les manières d’être, explicitées par les définitions spécifiques ainsi
que par les interprétations que les objets revêtent d’un groupe à l’autre.
Selon Jodelet (1989 : 36), la représentation sociale est « une forme de
connaissance, socialement élaborée et partagée, ayant une visée pratique
et concourant à la construction d’une réalité commune à un ensemble ».
La représentation sociale est donc un processus d’appropriation de son
environnement externe mais aussi de reconstruction de celui-ci 8.
Elle comporte un « caractère constructif, créatif, autonome ». Cette auto-
nomie dans le processus d’appropriation reflète une certaine identité ana-
lysée par E. Durkheim (Jodelet 1989 : 51) : « Ce que les représentations

7 Il cite Durkheim (1968): « …tandis que l’individu est sensible même à de faibles
changements qui se produisent dans son milieu interne ou externe, seuls des événements
d’une suffisante gravité réussissent à affecter l’assiette mentale de la société ».
8. C’est Durkheim écrit Moscovici (1989), le « véritable inventeur du concept dans la
mesure où il en fixe les contours et lui reconnaît le droit d’expliquer les phénomènes les
plus variés dans la société ». En effet, commente-t-il, on retrouve une distinction entre les
représentations individuelles et celles collectives. Les représentations collectives, caracté-
risées par « la stabilité de la transmission et de la reproduction » se détacheraient des
représentations individuelles, éphémères et faites de variabilité, comme le concept ferait
avec les perceptions. Les perceptions sont le fait d’individus et sont donc variables et
continues (il parle de « flot ininterrompu ») alors que le concept est universel, donc stable,
impersonnel et objectif. Moscovici (1989) retient : « En somme, la nécessité de faire de la
représentation une passerelle entre le monde individuel et le monde social, de l’associer
ensuite à la perspective d’une société qui change… ».
INTRODUCTION 25

collectives traduisent, c’est la façon dont le groupe se pense dans ses rap-
ports avec les objets qui l’affectent ».
E. Goffman (1963) élargit la perspective en identifiant deux facteurs
qui modulent les perceptions de l’acteur social par son public. Il évoque
les capacités d’expression de l’acteur constituées de deux formes : l’une
explicite et l’autre indirecte. L’acteur se laisse découvrir par ce que les
autres peuvent retirer comme impression grâce à ses « comportements
involontairement expressifs » et par ses aveux. Il faut y ajouter l’expres-
sion explicite qui est donnée pour être reçue. Il met l’accent, d’une part,
sur « les restrictions apportées au contact » et, d’autre part sur le « main-
tien de la distance sociale » entre l’acteur social et le public.
J.F. Laé et N. Murard (1995) reprennent à leur compte la notion de
« complexe de sentiments » qui traduit, par un effet de récurrence et de
concentration, le passage du singulier au pluriel, de l’individu à la société,
du privé au public, de l’instantané au constitué. Les sentiments ont ten-
dance à laisser leur marque sous la forme d’un dépôt, de « sédiments »
qui s’assemblent ou s’allient pour donner des « blocs de significations »,
des postures sociales. La perception générale du monde est reflétée par
ces postures sociales qui sont un agencement des sédiments de senti-
ments.
Les « complexes de sentiments » sont comme des « sentiments confi-
gurants » et ont une fonction interprétative des perceptions en cours à
l’échelle d’un environnement local défini.
La représentation de soi devient une valeur différentielle nécessaire à
la catégorisation socio-économique9. Selon Moscovici (1989), chez Max
Weber, « les représentations sont un cadre de référence et un vecteur de
l’action des individus ». Elles sont « un savoir commun ayant le pouvoir
d’anticiper et de prescrire le comportement des individus, de le program-
mer, dirions-nous »10 .
La sociologie des sentiments explore les perceptions et représentations
des acteurs en tant que catégories analytiques capables de saisir la
contemporanéité des faits de société, plus sporadiquement, leur historicité
et leur comparabilité par le recours aux récits, discours et observations et

9. Selon E. Goffman (1963), le terme de représentation peut « désigner la totalité de


l’activité d’un acteur qui se déroule dans un laps de temps caractérisé par la présence
continuelle de l’acteur en face d’un ensemble déterminé d’observateurs influencés par
cette activité ».
10. Moscovici cite Weber (1971) « …ces situations collectives qui font partie de la
pensée quotidienne …sont des représentations de quelque chose qui, pour une part de
l’étant, pour une part du devant être, flotte dans la tête des hommes réels d’après quoi ils
orientent leur activité ; et ces structures comme telles ont une importance causale considé-
rable, souvent même dominante, pour la nature du déroulement de l’activité des
hommes».
26 BRICOLER POUR SURVIVRE

par l’analyse de leur contenu. Les études menées sur la pauvreté par les
institutions internationales ont très souvent négligé cette approche, inhi-
bées par les traits de subjectivité propres à l’usage de tout sentiment. Les
perceptions et représentations traduisent un état profond du vécu des
acteurs, en particulier de ceux dont le discours est moins connu. C’est un
domaine privilégié de la sociologie comme je tente de le démontrer dans
la partie relative au cadre théorique.

Pauvreté absolue, pauvreté relative et approche subjective de la pauvreté

En prenant comme objet d’observation les perceptions de leur situa-


tion par les pauvres et les moins pauvres, je me place volontairement au
cœur de la subjectivité de la pauvreté dans l’agglomération urbaine daka-
roise. Si cette approche devient incontournable, elle n’a pas été souvent
convoquée dans l’étude de la pauvreté en Afrique subsaharienne où son
usage s’impose pourtant. D. Cogneau (2002 : 61) en fournit la preuve
dans l’analyse économique qu’il fait de la mobilité dans la pauvreté,
domaine dans lequel les ressorts des dynamiques sociales constituent le
talon d’Achille : « Tout d’abord, par-delà la délicate universalité de la
notion d’individu, les logiques sociales et communautaires font qu’une
notion de pauvreté relative devient inévitable ». La pauvreté relative est
une mesure qui compare la position d’un acteur ou groupe d’acteurs avec
celle d’autres acteurs dans sa société, en les classant selon une norme
construite par le prescripteur. Selon B. Destremau et P. Salama (2002 :
46) : « le seuil de pauvreté relative évolue avec le revenu médian ou
moyen. S’ils augmentent, le seuil croît et inversement. »
Ce n’est qu’au début des années 2000, à la faveur de l’élaboration des
documents de stratégie de réduction de la pauvreté (DSRP) que la Banque
mondiale a préconisé de coupler les enquêtes quantitatives sur les condi-
tions de vie des ménages avec des études qualitatives sur les perceptions
des pauvres et des études de sondages à partir des perceptions de leur
situation de pauvreté (Cling J. P. et al. 2002). À l’origine de ce change-
ment d’approche, on peut trouver plusieurs explications. Tout d’abord, la
Banque mondiale a pu constater que les politiques antérieures avaient, à
tort, négligé les stratégies des acteurs sociaux dans le scénario de déve-
loppement choisi pour entraîner la croissance. Ainsi, par exemple, les
anticipations et réactions du secteur informel sont apparues fondamen-
tales dans le processus de court-circuit des politiques publiques.
Ensuite, on a pu observer des décalages entre les choix économiques
et les pratiques des acteurs au sein de nombre d’organismes qui accordent
INTRODUCTION 27

plus de place aux outils exploratoires dans le diagnostic des conditions de


vie, dans un environnement où les traditions statistiques sont trop faibles
pour permettre de capter la quintessence des faits socio-économiques étu-
diés. Enfin, donner la parole aux pauvres apparaît comme une modalité
de mise en œuvre des approches participatives qui deviennent le « sésame
,ouvre-toi » de la Banque mondiale visant, par ce moyen, à pallier les dis-
torsions technocratiques de son dispositif.
Les analystes sont nombreux à reconnaître les limites des méthodes
quantitatives le plus souvent privilégiées par les économistes étudiant la
pauvreté dans les pays africains. Les méthodes de mesure de la pauvreté
ont évolué rapidement durant les deux dernières décennies. Auparavant,
la méthode la plus courante était celle de la pauvreté monétaire qui ten-
dait à articuler la mesure par l’indicateur de bien-être des ménages et la
délimitation de la ligne de pauvreté. Cette mesure de la ligne de pauvreté,
notamment la « pauvreté absolue », est la plus couramment utilisée dans
les pays en voie de développement. Elle est plus connue sous la forme de
mesure de « l’énergie nutritive » qui, selon J. P. Lachaud (1998 : 3)

« consiste à fixer des besoins énergétiques en calories par individu,


puis à trouver le niveau de la dépense ou du revenu auquel une personne
du groupe est censée atteindre ces besoins ».

Pour résumer,

« la ligne de pauvreté est définie comme le niveau de la dépense totale


– alimentaire et non alimentaire – pour laquelle une personne peut être
considérée suffisamment nourrie dans la société prise en considération ».

Mais de l’avis de nombreux auteurs, cette méthode présente beaucoup


de limites. M. Ravallion (1997), J.P. Lachaud (1998), B. Destremau et
P. Salama (2002) et d’autres auteurs l’ont critiquée en montrant que la
mesure du bien-être nécessite une approche multidimensionnelle qui
échappe à l’approche de la pauvreté monétaire. En effet, selon
J.P. Lachaud (1998), le bien-être suppose au moins l’accès à des biens et
services tangibles publics et privés, l’accès à des droits politiques et
sociaux, c’est-à-dire la possibilité de participer à la société. De même, la
délimitation de la ligne de pauvreté procède par des « coûts estimés des
ménages du niveau de vie nécessaire pour surmonter la pauvreté ». Or,
lorsque l’on sait l’absence de tradition statistique dans les pays en voie de
développement, on peut comprendre qu’il s’agit d’une approximation
grossière de la pauvreté.
Les mesures de la pauvreté sont multiformes. Elles révèlent néanmoins
des faiblesses inhérentes à leur tendance à l’objectivation, « à l’agrégation
28 BRICOLER POUR SURVIVRE

de cas individuels », à l’opérationnalité. Elles se structurent à partir de pré-


supposés théoriques qui sont des choix – certes raisonnés – mais dépen-
dants de l’univers de pensée des « prescripteurs », donc de leur subjectivi-
té et de leur contingence individuelle ou institutionnelle. B. Destremau et
P. Salama (2002 : 107) sont explicites à ce propos lorsqu’ils écrivent :

« Les limites des indicateurs et mesures [de la pauvreté] résident dans


le fait qu’ils évacuent une large part de l’expérience humaine et de la sub-
jectivité attachée à un état social, mais aussi dans la nature de leur référent
normatif et des postulats qui les fondent ».

Ils montrent, en effet, l’impuissance des indicateurs normatifs à resti-


tuer la subjectivité et encore moins la dimension politique de la pauvreté.
A. Sen (2000 a et b) et différents économistes ont contribué, auprès du
Programme des Nations-Unies pour le développement (PNUD), à l’élabo-
ration d’une méthode plus consensuelle et plus satisfaisante de détermina-
tion de la ligne de pauvreté fondée sur les coûts et la mesure de l’accès
aux besoins de base. Selon J.P. Lachaud (1998 : 3),

« cette approche consiste à déterminer un panier de biens de consom-


mation jugé suffisant pour satisfaire les besoins de consommation de
base, et à estimer son coût pour chacun des sous-groupes que l’on veut
comparer ».

Comparée à la pauvreté monétaire qui considère à tort le revenu


comme pouvant arbitrer l’accès aux ressources de vie, l’approche multi-
dimensionnelle, mise en œuvre par le PNUD, et affinée d’année en année,
constitue une innovation majeure en ce sens qu’elle articule des indica-
teurs d’accès aux besoins de base (de plus en plus diversifiés) et des indi-
cateurs politiques ou ressources collectives. C’est ce que B. Destremau et
P. Salama (2002 : 117) indiquent fort justement

« Elle tente de prendre en compte l’ensemble des conditions d’existen-


ce, et de caractériser la pauvreté comme un cumul de désavantages ou “de
déprivations” subies et vécues sur différents plans de la vie quotidienne et
sociale par des individus ou des ménages ».

Cette méthode fait intervenir néanmoins plusieurs facteurs jugés aléa-


toires : d’abord des choix raisonnés par les prescripteurs externes aux
groupes concernés sur les types de biens opérés ; ensuite une pondération
qui fait aussi intervenir des jugements de valeurs et, enfin, l’absence de
garantie d’obtenir des statistiques fiables, consensuelles et susceptibles
d’être désagrégées.
INTRODUCTION 29

A. Sen (2000 a et b) met en avant des compétences (capacités), des


représentations (estime de soi), des valeurs politiques et citoyennes (liber-
té, participation à la vie de la société, avoir l’opportunité de faire des
choix) et, plus globalement, des aspects non monétaires et multidimen-
sionnels comme fondement de sa définition de la pauvreté absolue. En
effet, Sen considère

« la pauvreté absolue en tant que privation des ressources minimales


(capabilities) nécessaires au libre exercice de droits humains inaliénables :
se nourrir et se soigner, soi et ses enfants, choisir son métier en fonction de
ses capacités, participer à la vie de la société, avoir de l’estime pour soi,
etc. Dans la mesure où la liste des droits humains est extensive, la pauvreté
présente un caractère “multidimensionnel”». (Cogneau : 2002 : 57).

Majid Rahnema (1991) est l’un des auteurs qui s’est le plus distingué
dans l’élaboration de la subjectivité de la pauvreté. Dans son article « La
pauvreté globale, une invention qui s’en prend aux pauvres », il montre
que la pauvreté est une construction sociale faisant intervenir quatre
dimensions: 1) le rapport aux matérialités, 2) la perception qu’a le sujet
de son propre état, 3) le regard des autres sur les pauvres et 4) les
espaces-temps qui influent sur les différentes perceptions de la pauvreté.
Cette grille d’analyse valorise fortement les perceptions et représentations
de la pauvreté, alors considérée dans sa dimension relative.
Tout en mettant l’accent sur l’analyse des processus de paupérisation,
en restituant les dynamiques et éléments de rupture qui rendent possibles
les mécanismes de vulnérabilisation, l’approche relative essaie de rendre
compte des espaces-temps qui génèrent cette pauvreté. Tout en fournis-
sant des éléments de rationalité, elle se soucie de restituer le vécu des
acteurs confrontés à la paupérisation. La pauvreté n’est pas perçue
comme un simple état dans lequel se trouve un acteur, elle est le reflet
d’une dynamique sociale, de mutations culturelles, de trajectoires écono-
miques et politiques.
Dans cette perspective, les « gradations » de la pauvreté introduisent
des échelles de défaillances, de perte de capacité, d’exclusion, de perpé-
tuation des inégalités, des états de déshumanisation qui demeurent des
formes de pauvreté extrême. Elles font intervenir une situation de misère
où le dénuement économique et matériel s’accompagne d’une décon-
nexion sociale et relationnelle. Ces gradations sont régulées par le senti-
ment d’estime de soi, la perception qu’un acteur a de sa propre condition,
et aussi comment il est perçu par ses contemporains.
L’approche subjective de la pauvreté interroge les représentations en
mettant en relief les effets de privations matérielles et intellectuelles dans
la détermination de la qualité de vie des acteurs sociaux et des commu-
30 BRICOLER POUR SURVIVRE

nautés dans lesquelles ils vivent et où ils sont en interactions. Elle consi-
dère cependant que le rapport aux matérialités est le reflet des valeurs
considérées comme finalités. Cette approche accorde de l’intérêt à cer-
taines valeurs fondamentales en vigueur dans des sociétés de type com-
munautaire. C’est par exemple le cas du capital social, c’est-à-dire
l’importance et la densité des réseaux sociaux qu’on peut activer selon les
circonstances, les opportunités et les besoins, considéré comme critère de
richesse ou, inversement, facteur de vulnérabilité. Le réseau social
s’exprime en termes de gammes de connexions, d’entregent et surtout de
reconnaissance sociale dont un acteur ou un groupe d’acteurs bénéficie
dans un espace relativement étendu, de la durabilité de cette reconnais-
sance et de son intensité. Dans cette logique, dans de nombreuses sociétés
communautaires, la paupérisation se traduit par une perte d’identité, par
un étiolement de la dignité, par un relâchement des interactions sociales
positives, par un effritement des valeurs sociales fondatrices des dyna-
miques solidaires et humaines.
Cette approche se fonde sur des trajectoires d’acteurs, leurs biogra-
phies, leurs discours, leurs vécus observés et leurs interactions dyna-
miques avec d’autres acteurs individuels ou collectifs. Elle vise à mettre
en relief les mécanismes de cumul des facteurs de pauvreté ainsi que la
mobilité dans la pauvreté. C’est pourquoi il convient de situer l’analyse
dans le cadre de l’état des connaissances en sociologie de la pauvreté,
afin de montrer l’enchevêtrement des figures de pauvres dans divers uni-
vers sociaux.
Le cadre théorique propose la grille d’analyse dans laquelle s’inscrit la
réflexion. La première partie fait le point sur le pauvre et le populisme
dans les écrits sociologiques. Elle vise à montrer la prise de distance des
analyses relatives à la pauvreté vis-à-vis du populisme. Pour cela, une
exploration des recherches ethnographiques permet de situer la perma-
nence de la réflexion centrée sur le pauvre dans différents courants socio-
logiques. Dans une deuxième partie, l’analyse porte sur les figures du
pauvre, pour en restituer les configurations stables et généralisées.
Les questions de recherche sur lesquelles l’étude est centrée permet-
tent de situer les présupposés tout en servant de fil conducteur à l’ouvrage.
La thèse centrale de l’étude se focalise sur l’avènement de la culture de
l’aléatoire et du processus de banalisation de la pauvreté dans un contexte
de généralisation de la précarité. Elle insiste sur le caractère disqualifiant
de cette précarité qui fait ainsi le lit de la nouvelle pauvreté. Enfin la
méthodologie utilisée dans les enquêtes de terrain au niveau de l’agglo-
mération urbaine de Dakar est restituée. Dans un premier temps, un état
des lieux des études relatives à la pauvreté au Sénégal est dressé. Après
avoir proposé les critères de choix des douze premiers quartiers de
l’enquête sur les perceptions qu’ont les acteurs de leurs conditions de vie,
INTRODUCTION 31

je dresse un résumé des outils de collectes des données. Enfin, la méthodo-


logie utilisée dans chacune des deux études de cas est présentée exhausti-
vement afin de montrer comment, au total, une vingtaine de quartiers de
l’agglomération dakaroise a été étudiée sur une période de trois ans : 1999,
2000 et 2001. Une conclusion développe l’intérêt de l’approche qualitati-
ve de la pauvreté.

Plan du texte

L’ouvrage est organisé autour des récits des acteurs. Ce parti-pris de


proposer un tableau du vécu de la pauvreté, ainsi que de la mobilité en
son sein, dans l’agglomération urbaine de Dakar se fonde sur le discours
des acteurs, articulé à des observations empiriques. J’ai ainsi voulu don-
ner la parole aux pauvres et tenter d’organiser l’analyse sur les contenus
de leurs récits de vie, témoignages et perceptions de leurs situations.
Le premier chapitre est un essai théorique présentant différentes
figures de pauvres ; il présente la méthodologie de collecte des données.
Le deuxième chapitre vise à montrer à grands traits le cadre d’étude
en présentant les indicateurs démographiques et les tendances socio-
économiques dans l’agglomération urbaine de Dakar. Celle-ci donne le
profil d’une capitale aux conditions de vie certes précaires, mais toutefois
meilleures comparées au reste du pays. Néanmoins, les indicateurs quan-
titatifs sont relativement décalés si on les compare aux descriptions qui
témoignent que les risques de basculer dans la pauvreté sont plus présents
dans la capitale qu’ailleurs au Sénégal. En effet, le diagnostic des condi-
tions de vie selon les types de quartiers tente une comparaison entre les
quartiers pauvres, moyennement pauvres et aisés. Il répond également à
la question de savoir, selon les types de quartiers, qui sont les pauvres
tout en passant en revue les points de rupture et de vulnérabilité dans les
représentations de la population urbaine. Il propose des réponses aux
questions suivantes : quelles sont les manifestations nouvelles de la pau-
vreté et par quels processus appréhende-t-on son ampleur ?
Cette approche par les perceptions des acteurs est mise en relief au
troisième chapitre, essentiellement consacré aux discours des pauvres sur
leur vécu. Sont aussi évoquées les perceptions qu’ont les populations
urbaines cibles des actions de lutte contre la pauvreté sur les institutions.
Celles-ci témoignent d’une déconnexion entre les institutions de lutte
contre la pauvreté et leurs cibles. Ces rapports d’extériorité explicitent
paradoxalement un décalage, voire une rupture de fait, entre les popula-
tions vulnérables et les intervenants ou/et porteurs de services.
32 BRICOLER POUR SURVIVRE

L’intérêt du quatrième chapitre réside dans la pluralité des stratégies


développées par différentes catégories socio-économiques. Il révèle que,
dans la pauvreté, les acteurs résistent et inventent des stratégies qui reflè-
tent leur univers de pensée. C’est aussi ce qu’illustrent les études de cas
portant sur la santé (cinquième chapitre) et le transport (sixième chapitre)
qui nous édifient sur les stratégies d’adaptation à la crise en milieu
urbain. La première étude de cas sur la difficile accessibilité aux soins
modernes de santé des pauvres des villes restitue le discours des citadins
à la marge et montre, avec des exemples, que c’est la répulsivité des for-
mations sanitaires modernes qui explique leur désaffection progressive
par les démunis. Le modèle explicatif proposé expose des recours cir-
constanciés et des recours de proximité notamment à la santé confession-
nelle et à l’automédication. Les logiques d’exclusion des structures de
santé moderne sont explorées, tout comme les stratégies des acteurs
sociaux qui valorisent les réseaux sociaux et la petite corruption.
Pour accéder aux ressources, il faut être mobile. La seconde étude de
cas montre en effet que la mobilité est une stratégie des plus pauvres pour
échapper partiellement à leurs conditions. Inversement, la non mobilité
est, dès lors, une vulnérabilité dans un environnement de raréfaction des
ressources et de risques d’isolement. Les rapports entre mobilité et préca-
rité, peu présents dans les analyses sur les politiques sociales et dans les
études relatives à la pauvreté en Afrique de l’Ouest, font l’objet d’un cha-
pitre essentiellement empirique. Là également, le discours des acteurs
dans la périphérie de l’agglomération de Dakar est convoqué pour fonder
les analyses qui mettent l’accent sur la crise du transport articulée à la
mal-urbanisation. Les perversités de l’offre de transport artisanale sont
déclinées tout comme les recours ad hoc développés par les usagers.
La conclusion (septième chapitre) propose enfin une série de tendances
par rapport aux questions de recherche. Elle révèle que les différentes
figures de pauvre universellement repérées dans la littérature sociologique
sont présentes dans l’agglomération dakaroise, selon des modalités
propres certes, mais qui apparaissent, au travers de leur combinaison et de
leurs spécificités, comme le reflet d’une aggravation de la vulnérabilité.
Une bibliographie sélective ainsi que des annexes qui regroupent les
grilles de collecte de données complètent l’ouvrage.
1

Populisme et figures du pauvre


dans la littérature sociologique

La pauvreté n’a pas achevé de se frayer sa voie sur le champ public que
sa face cachée se pétrit d’inconnues. Autant sa visibilité reste portée par
des signes de désagrégation, dégradation et autres formes de déclin et de
perte de capacité voire de ressources inhérentes à des inégalités, autant sa
réceptivité et ses modes d’intériorisation échappent à nombre d’observa-
teurs. Sa relativité rivalise avec ses élans camouflés pendant que ses mani-
festations publiques demeurent pour ainsi dire interpellatives. Ce double
dessein serait-il suffisant pour convoquer les sciences sociales et en faire
un objet scientifique spécifique? À l’évidence, l’acceptation de son statut
de construit social aligne la pauvreté, tirée certes du sens commun mais
appelée à être déconstruite, sur le tableau de chasse des sciences sociales.

Populisme et pauvreté dans la littérature sociologique

L’étude de différentes figures de la pauvreté remonte loin dans l’his-


toire de la sociologie.

Simmel : le pauvre, un étranger de l’intérieur

Par son texte intitulé « Le pauvre », publié en 1908, le célèbre socio-


logue berlinois, Georg Simmel (1999 : 453-490), élabore une forte critique
sociale en montrant que le pauvre sert de faire-valoir dans nombre de poli-
tiques publiques et privées1. L’intervention des institutions relative à la

1. G. Simmel (1999 : 487), : « En tant que catégorie sociale, le pauvre n’est pas le
produit d’une certaine mesure de dénuement ou de privations, mais du fait qu’il reçoit un
secours, ou devrait en recevoir un selon les normes sociales».
34 BRICOLER POUR SURVIVRE

pauvreté, (l’État, l’assistance sociale, les donateurs) ne vise pas à per-


mettre aux pauvres de recouvrer leurs capacités d’acteurs à part entière, de
bâtisseurs de civilisation et donc de responsables du devenir de leur condi-
tion sociale. « Son sens écrit-il, c’est précisément d’atténuer certaines
manifestations extrêmes de la différence sociale juste assez pour que cette
structure puisse continuer à reposer sur celle-ci » (Simmel, 1999 : 458).
La rupture avec la position de pauvre, par un changement qualitatif de
statut, n’est pas la finalité de l’intervention sociale. Pour illustrer le cynis-
me de cette logique d’assistance, il recourt à des exemples qui chosifient
la perspective. D’abord, le mobile de l’assistance aux pauvres est assimilé
à celui de la protection des animaux. Dans la société berlinoise, explique-
t-il, celui qui torture l’animal en présence de témoins ou de manière à
perturber l’ordre public est passible de sanction. Cependant, ajoute-t-il,
« ce n’est pas l’animal maltraité qui justifie la peine, mais le souci des
témoins du mauvais traitement » (Simmel, 1999 : 459).
Pour G. Simmel, « l’État s’occupe du pauvre pour des raisons utili-
taires » (Simmel, 1999 : 460). Le pauvre, « objet dépourvu de droit »,
reste citoyen, un maillon du système qui fait la légitimité de l’État. La
préservation de l’ordre social ne peut passer sous silence les pauvres.
Secourir les pauvres participe de la protection du bien commun, sans
plus. Comme le relève Raphaël (1995 : 125) dans son commentaire de
l’œuvre de Simmel, « il convient d’accorder aux pauvres ce qui leur est
nécessaire pour survivre, mais rien au delà». Selon Simmel, le pauvre vit
un entre-deux. Il l’assimile ainsi à un étranger à son groupe, interagissant
cependant avec les autres composantes du groupe qu’il appelle les
autochtones.

« Ainsi le pauvre est bien en dehors du groupe, dans une certaine


mesure, mais cet en-dehors n’est qu’un mode particulier d’action réci-
proque avec lui, qui l’intègre à l’unité du tout dans son sens le plus large»
(Simmel, 1999 : 462).

Le pauvre est donc exclu mais, en même temps, sa position particulière


l’inscrit comme une composante de l’unité intérieure de l’ensemble social
et politique. « L’aide aux pauvres devient directement un vecteur de
l’unité politique – parce qu’elle en résulte » (Simmel, 1999 : 464).
Simmel a analysé avec netteté la relativité de la pauvreté en montrant
que la détermination du seuil de pauvreté est dépendante d’une ligne de
mire définie par un standard de vie, « un a priori social » que fabrique
chaque groupe ou classe sociale en référence à ses « besoins typiques ».
Lorsqu’un acteur n’est pas en mesure de mobiliser, par lui-même, les res-
sources permettant de satisfaire ses besoins typiques définis par ses
groupes d’appartenance, il se place dans une position d’être secouru. Il
POPULISME ET FIGURES DU PAUVRE 35

est donc déclassé dans l’entendement de Simmel : « En acceptant un


secours, le bénéficiaire se trouve exclu des principes de sa classe, ce
secours montre à l’évidence qu’il est formellement déclassé » (Simmel,
1999 : 486).
Selon la définition de G. Simmel, le bénéfice de secours ou la position
de devoir être secouru fonde l’identité du pauvre. Le secours n’a pour but
que de combler un déficit socialement désigné. Il n’influe pas sur les
déterminants de la pauvreté. Il corrige un état de fait : « Lorsqu’on donne
au pauvre, l’accent n’est pas mis sur le processus, mais sur le résultat ; le
pauvre doit avoir quelque chose » (Simmel, 1999 : 486). Selon cet auteur,
si le secours définit le statut du pauvre, il n’en révèle pas moins des
limites utilitaires qui laissent un champ large à la reproduction de la pau-
vreté. Cette approche identifie la pauvreté comme un état de dépendance
réelle ou virtuelle avec les secours.
Elle introduit une double posture, l’une morale, l’autre sécuritaire. Sa
forme moderne évoque la position que B. Destremau et P. Salama
(2002 :110) prêtent aux institutions de Bretton Woods :

« Pour la Banque mondiale, la pauvreté pose problème en tant que


facteur d’instabilité sociopolitique et que frein à l’efficacité économique.
Le présupposé est que le marché, lorsque les conditions sont réunies pour
son fonctionnement optimal, tend à résorber la pauvreté dès lors qu’une
dynamique de croissance est assurée, les États devant essentiellement
améliorer le capital humain des pauvres employables, afin de leur per-
mettre de s’intégrer dans l’économie en tant que travailleurs, et ainsi de
bénéficier de la croissance ».

Cette logique libérale subvertit les droits humains, positionne le fac-


teur capital au devant de tout, assimile la mobilisation de la force de tra-
vail à des rapports marchands et ignore les finalités sociales des activités
économiques. La croissance serait suffisante pour favoriser la redistribu-
tion indépendamment des rapports de pouvoir, des formes d’inégalités
structurelles qui, comme ce que décrit Simmel au début du siècle dernier,
ne sont toujours pas à l’ordre du jour d’une remise en cause.
La comparaison, ou plutôt le parallélisme, qui vient d’être sommaire-
ment réalisé, a pour objectif de mentionner la permanence de la dimen-
sion politique dans l’analyse de la pauvreté, dimension qui n’est pas uni-
quement présente sur le plan institutionnel (entendu dans le sens du mode
de production industrielle), les rapports de pouvoir structurant les liens
sociaux comme le démontre notamment l’analyse micro-historique de
Norbert Elias. Celui-ci observe ainsi qu’une communauté d’établis peut
en exclure une autre, en développant des stigmates et diverses formes de
distance sociale pour marquer la différence et établir ainsi des rapports de
36 BRICOLER POUR SURVIVRE

domination reposant sur l’ancienneté résidentielle dans le cas qu’il a étu-


dié. La tradition de sociologie historique et comparative, qui prend sa
source chez N. Elias et G. Simmel, est constitutive de la sociologie de la
pauvreté2. Elle trouve notamment son prolongement dans les travaux rela-
tifs aux systèmes collectifs de A. De Swaan (1995) dont une des vertus de
sa démonstration réside dans la mise en exergue de la dimension ostenta-
toire de la pauvreté et de son caractère public dans l’Occident du siècle
dernier.
Dans cette perspective du lien social comme référence centrale de la
sociologie de la pauvreté, des sociologues mettront dès lors un intérêt
particulier à l’étude des interactions sociales : H. Becker (1963) dans son
étude sur la déviance, E. Goffman par sa théorie des stigmates, ainsi que
de nombreux auteurs de l’école de Chicago dont sa tête de file, Robert
Park, par ses travaux sur la marginalité urbaine.

L’école de Chicago : connaître le pauvre par sa biographie

C’est à travers les travaux de l’école de Chicago que le processus de


construction et d’internalisation de la pauvreté apparaît par le choix d’une
méthode fondée sur l’analyse biographique. Les travaux pionniers de
Thomas W. I. et Znaniecki en 1919 (1998) portant sur l’autobiographie
du paysan polonais, Wladek, inaugurent l’analyse sociologique à partir de
récits de vie et matériaux personnels, (correspondances). Ils replacent le
lien social dans la trajectoire individuelle et le sens que l’acteur et ses
contemporains donnent aux interactions. Leur théorie de la « définition de
la situation » situe l’individu dans la position de procéder à des choix face
à des contraintes externes, structurelles ou contingentes, mais préexis-
tantes à son action. Le paysan Wladek est forcé de migrer face à des
contraintes propres à la Pologne. Il définit une situation, celle de devoir
migrer. Une telle stratégie, ou « schème d’action », est dictée par le
dénuement lié à la situation de son pays et par l’espoir, appelé ici « la
promesse», suscité par la grande ville, Chicago. C’est une sociologie
pragmatique qui met l’accent sur l’observation des pratiques. Comme le
souligne Pierre Tripier (1998 :30) : « De Thomas et Znaniecki, nous rete-

2. Le commentaire de S. Paugam et de F. Schultheis (1998 :17) à l’introduction du


texte de G. Simmel traduit en français et intitulé Les pauvres est fort évocateur du lien
qu’on peut établir a posteriori entre N. Elias et G. Simmel : « Cette sociologie de la pau-
vreté est en réalité une sociologie du lien social. Simmel propose dans ce texte un cadre
théorique qui précède, de façon frappante, la théorie des configurations sociales de
Norbert Elias. La pauvreté, telle que l’a définie Simmel, en constitue, en effet, un point
d’application presque parfait ».
POPULISME ET FIGURES DU PAUVRE 37

nons le concept de la situation, si commode pour percevoir l’histoire en


marche à travers le prisme d’un itinéraire individuel ».
La biographie individuelle emmagasine, comme une sorte de boîte
noire, les rapports aux autres acteurs, « la chaîne d’interdépendance » et
révèle la construction des mondes sociaux. L’individualité reste le produit
de l’histoire et, en est donc un révélateur. Thomas et Znaniecki (1998 :
50) précisent leur théorie par ce qu’ils appellent « la ligne de genèse » :

« Une ligne de genèse est une série de faits au travers de laquelle se


développe une certaine attitude à partir d’une autre attitude quelconque
(ou d’un groupe d’attitudes), une valeur à partir d’une autre attitude quel-
conque, lorsqu’elle ne se développe pas directement et que le processus
ne peut être traité comme un fait élémentaire isolé ».

Cette théorie témoigne de deux intérêts majeurs. D’abord, celui de se


fonder sur une approche empirique, le concret, en vue de tendre vers la
généralisation qui est le bien-fondé de toute science3. Ensuite, le vécu
caché de gens ordinaires, révélé par la genèse reconstruite et racontée,
conserve une portée sociologique inestimable.
C’est aussi la voie choisie par Oscar Lewis (1961, 1964, 1969) en
Amérique centrale où il donne la parole à une famille mexicaine dont les
membres racontent leur vie de pauvre. Cet intérêt pour les sources orales
se fonde sur l’authenticité du discours, la culture du pauvre se donne par
des mots qu’agence celui qui se raconte et leur sens et leur charge affective
ne subissent que peu les interprétations de l’enquêteur. Schwartz
(1993 :13) le traduit bien à propos de l’ouvrage « Hobo » de Nels
Anderson : « …un individu singulier se fait l’ethnologue de son propre
milieu… ». Il faut également remarquer que l’ouvrage de Bourdieu
(1993), La misère du monde porte sur des situations de prise de parole des
pauvres qui se racontent. Bourdieu engage ainsi une réflexion sur la
mobilité dans la pauvreté : « misère de position, misère de condition,
grande misère, petite misère » [A. Gueslin (1999 :13)].
L’école de Chicago tire aussi sa renommée de ses travaux de sociologie
urbaine, dont la plupart des monographies célèbres (Hobo, Le Ghetto, Les
paysans polonais) portent sur les pauvres. La ville y est analysée comme
un espace cosmopolite confinant les migrants et les pauvres dans des
« subcultures». En effet, les disqualifiés survivent dans ce qu’on peut dési-
gner – faute de mieux et en l’extirpant de sa connotation fidèle au relati-

3. Thomas et Znaniecki (1998 : 95) écrivent « L’objet initial de toute science consiste
en des données particulières existant en un certain lieu, à un certain moment, dans cer-
taines conditions particulières, et c’est précisément la tache de la science de parvenir, par
une analyse appropriée de ces données, à des conclusions applicables au niveau général ».
38 BRICOLER POUR SURVIVRE

visme culturel – une « subculture ». Une notion qu’on retrouve chez Oscar
Lewis (1969), traduisant cette position de la marge et témoignant d’une
ligne de partage assez nette et donc de la distance qui sépare ces deux
mondes. On doit aussi aux sociologues de Chicago d’avoir mis en œuvre
cette approche interactionniste inspirée par Simmel et qui nous éloigne du
populisme dans la mesure où l’empirisme l’emporte sur le normatif et le
sentimentalisme. Les faits observés sont décomposés et les dynamiques
propres sont décrites à travers leurs finesses et leurs complexités.
Causalités et manifestations, observations et postulats sont confrontés à la
fois dans leur conflictualité comme dans leurs entrelacements négociés.

La culture du pauvre et non le populisme

Dans les textes inspirés des logiques de système, la pauvreté est analy-
sée comme conséquence d’un processus de domination. En effet, relève
Jean-Claude Passeron (1989 :63), « La sociologie commence lorsqu’on
distingue des formes, des instruments et des configurations historiques de
la domination ».
À cet effet, la restitution et l’analyse des cultures populaires ont compté
parmi les succès de la sociologie (Lewis, 1969 ; Hoggart, 1970 ; Sansot,
1991 ; Laé et Murard, 1995 ; Elias, 1997). La place consacrée à ces cultures
populaires dans les recherches sociologiques est consécutive aux recours aux
méthodes proprement ethnographiques en sociologie (Grignon, 1989 : 53).
Selon Passeron, la publication de « La culture du pauvre » par
Hoggart marque une ère nouvelle dans les textes sociologiques, en ce
sens qu’elle profile une sociologie au quotidien prenant appui dans les
classes populaires. Cette posture valorise une approche exploratoire par
laquelle le sociologue dénoue le vécu social en privilégiant les questions
que les classes populaires se posent et non les questions que l’on se pose
sur les classes populaires. Hoggart, dont l’œuvre conserve un profil à la
fois autobiographique et ethnographique, affirme :

« C’est parce que je songeais à la physionomie souvent inaltérée de


ces domaines de vie que je me suis fait le devoir de décrire le paysage
quotidien de la vie populaire, de telle sorte que l’étude des publications
populaires s’intègre à son véritable contexte au lieu de le dissimuler ».

Il investit ce faisant les perceptions des autres classes sur ces classes
populaires. Passeron (Hoggart, 1970 : 17) relève ceci : « Les analyses de
Richard Hoggart ne sont jamais aussi originales que lorsqu’elles remet-
tent en question l’image que les autres classes se font des classes popu-
laires et de leurs valeurs ».
POPULISME ET FIGURES DU PAUVRE 39

Dans l’ouvrage qu’ils ont réalisé à ce propos en sociologie et en litté-


rature, Grignon et Passeron (1989 : 68) mettent en garde contre les
dérives du populisme qui engendrent de « l’autonomisme », tandis que le
misérabilisme conduit vers un autre glissement, le « légitimisme ». Ces
tendances participent à les réduire en idéologie4.

« Dès qu’elle a commencé à se dégrader en populisme ou en miséra-


bilisme, la description des cultures populaires tend toujours à régresser
vers l’ethnocentrisme de classe, qui, sachant tout d’avance, constitue le
bouche-trou sémantique le plus commode…». Grignon et Passeron
(1989 : 69)

Cette omniprésence de l’idéologie dans le discours populiste fait encore


l’objet de fermes critiques, comme celles de Olivier De Sardan (2001).
Ce discours populiste encore vivace, comme en témoigne le succès des
travaux sociologiques de Robert Chambers au début des années quatre-
vingt, est à la fois clos sur lui-même, normatif et naïf dans la manière
dont il amplifie les traits et ressources intellectuelles propres du peuple5.
Selon Olivier De Sardan (2001 : 200), le populisme désigne : « un certain
type de rapport fasciné (idéologique, moral, scientifique, politique…) que
des intellectuels nouent au moins symboliquement avec le peuple ».
Il distingue cependant le « populisme idéologique » du « populisme
méthodologique », tout en invitant à prendre garde à la pratique courante
dans de nombreux travaux scientifiques de convoquer l’un dans l’autre et
inversement.

Le premier « peint la réalité aux couleurs de ses désirs, et a une vision


enchantée des savoirs populaires » ; le second « considère que les
groupes ou acteurs sociaux “d’en bas” ont des connaissances et des straté-
gies qu’il convient d’explorer, mais sans se prononcer sur leur valeur ou
leur validité » Olivier De Sardan (2001).

Le peuple n’est donc pas une mine sans fond dans laquelle il convient
de puiser en vue de sa réhabilitation. R. Chambers insiste sur la nécessité

4. Jean-Claude Passeron (1989:69) précise à cet effet : « … il sommeille toujours un


idéologue en tout sociologue, même le plus professionnalisé » ou auparavant : « … le
populisme révolutionnaire, puis le prolétarisme ont ainsi miné idéologiquement les ter-
rains qu’ils ouvraient à la recherche ».
5. Le peuple participe de ces notions « polythétiques » dans le sens de leur souplesse
assez présentes en sciences sociales et que celles-ci n’ont pas besoin de durcir en concepts
pour reprendre l’explication de Olivier De Sardan (1991) qui propose une définition par
défaut : « Le peuple n’est rien d’autre que ce qui échappe à la visibilité, à l’éminence, à la
notoriété propres au monde des décideurs ».
40 BRICOLER POUR SURVIVRE

pour les pauvres d’identifier eux-mêmes les problèmes liés à leur statut et
les solutions idoines pour leur promotion sociale. La prise de distance
vis-à-vis de cette approche relevant du relativisme culturel est épinglée
entre autres par Guignon et Passeron. À l’opposé de ce relativisme cultu-
rel, les analyses empiriques, in situ, privilégiant les interactions com-
plexes des acteurs, leurs stratégies plurielles et la description de leur vécu
dans leur singularité comme dans leur « platitude » (l’expression étant de
Marc Abélès) demeurent un chantier majeur en sociologie, en raison d’un
intérêt méthodologique et d’un paradigme néo-interactionniste dans
lequel se situerait le « populisme méthodologique ».

Ni indifférence, ni réhabilitation

L’analyse des figures de la pauvreté revêt un statut heuristique sem-


blable aux objets de la sociologie de la vie quotidienne, à condition de
coller à son élan critique et rythmée par sa vocation de dévoilement fait
de finesse, mais libre et ouvert. Sansot (1991 : 222) adopte une posture
semblable lorsqu’il se démarque pour ainsi dire du « populisme idéolo-
gique » dans la postface à son ouvrage consacrée au « Pliant », objet
d’observation sociologique :

« Quelques-uns d’entre nous se livrent à une critique de la société de


consommation, à l’émergence de ce qu’il est convenu d’appeler des non-
lieux, qu’il s’agisse des parkings souterrains ou des clubs de loisirs. Un
tel débat, quand il emprunte une forme théorique, ne nous intéresse pas et
ne nous paraît pas convaincant. Thèse contre antithèse, idéologie face à
une autre contre-idéologie, quel ennui ! Et ne sommes-nous pas dans le
domaine de l’indécidable ? Je préfère donner la parole aux objets, en
l’occurrence à un seul objet ».

L’expression fine du vécu social n’est donc pas consubstantielle d’une


proximité subjective entre l’objet et les sociologues qui visent à lui resti-
tuer sa posture scientifique, pas plus qu’elle ne s’accommode de pensées
préétablies. Elle capte et interroge des nuances du discours, des pratiques
complexes, des usages renouvelés par les acteurs sociaux, banalisés par
l’ordinaire de leur vécu.
Dans cette optique, les pauvres sont parties intégrantes de ce que
Hoggart appelle les « gens du peuple », catégorie naturellement large. La
culture populaire s’entend comme « la définition socialement approuvée
des attitudes », le paysage quotidien de la vie des gens du peuple
(Hoggart, 1970 : 48). Au titre de ces attitudes, c’est aussi l’affirmation de
soi – et son corollaire, la distinction –, qui marquent la trame de ces
POPULISME ET FIGURES DU PAUVRE 41

mondes sociaux. Hoggart en donne un exposé fin. Selon cet auteur, « aux
yeux des couches les plus pauvres en particulier, le monde des “autres”
constitue un groupe occulte, mais nombreux et puissant, qui dispose d’un
pouvoir presque discrétionnaire sur l’ensemble de la vie : le monde se
divise entre “eux” et “nous”» (Hoggart, 1970 :117). « Le pouvoir
d’exclusion » constitue intrinsèquement l’instrument de prise de distance
de groupes hégémoniques vis-à-vis des autres mondes sociaux.
Exclus, gens à la vie précaire, relégués, stigmatisés, disqualifiés,
désaffiliés, etc. les profils que génèrent les processus politiques, écono-
miques, sociaux sont divers. Les uns se structurent par le jeu défavorable
du pouvoir, les autres prennent corps dans le délitement des liens sociaux
et sous des formes de « sortie du corps social ». Les figures de pauvre ne
sont guère constituées séparément, ni définitivement ; dans certains cas,
c’est le cumul ou le chevauchement de vulnérabilités qui les profilent, les
rapprochent, tout en créant des identités plurielles, inscrites dans un
temps long ou parfois circonscrit.

Les figures du pauvre

Par figures du pauvre, j’entends les différentes formes de déclinaisons


structurantes ou de modalités stables du vécu de la pauvreté. Ce sont, en
d’autres termes, les tendances les plus en relief qui expriment les « façon-
nages » ou le vécu du processus de pauvreté. Ces figures6 se donnent
comme des concepts récurrents et des métaphores illustratives des traits
stabilisés ou nouveaux de la pauvreté.

L’exclu demeure une des figures permanentes du pauvre

Il faut remonter à K. Marx pour montrer comment les périodes d’essor


industriel et d’urbanisation ont fabriqué ce qu’il appelle « une surpopula-
tion relative » qui, selon le commentaire de A. Gueslin (1999 :11), revêt
au moins quatre formes : « flottante » (les ouvriers obligés au chômage),
« latente » (ouvriers agricoles vivant avec un salaire en deçà de leurs
conditions minimales de reproduction), « stagnante » (les chômeurs chro-
niques) et « marginale » (mendiants, clochards, prostituées, etc.). Dans
cette « armée industrielle de réserve », presque tout s’y mêle : les gens

6. Pascal Amphoux et André Ducret (1995) définissent la figure comme résultant


« d’un façonnage, d’un acte de création, d’invention, dont elle converse la trace ».
42 BRICOLER POUR SURVIVRE

aux conditions précaires, les exploités, les exclus et les marginaux. L’ana-
lyse de la pauvreté ne peut faire l’économie des conditions historiques de
l’évolution des sociétés.
En effet, selon A. Gueslin (1999 :16), « quand la différence se fait trop
forte, c’est la société dans son ensemble, ce sont les semblables qui pro-
duisent de l’exclusion ». Par exclusion, il entend divers « processus de
sortie du corps social ». En revanche, de plus en plus d’auteurs mention-
nent le caractère mou du terme “d’exclusion” qui englobe une multitude
de situations de ruptures sociales, de dérégulations économiques, de parti-
tions politiques – avec son corollaire d’hégémonie de factions sur
d’autres qui se trouvent soudain réduites au silence et contraintes à la fai-
blesse voire à l’absence de pouvoir –, de relégation de groupes sociaux
dans des espaces confinés, cloisonnés, périphériques, etc.
R. Castel, pour qui l’exclusion reste une prénotion, considère qu’il
faut la « cadrer » pour éviter que diverses « situations-limites » soient
ainsi nommées, faisant que les processus et les sens de ce qui en dérive ne
s’effacent allégrement. Evoquant des situations d’isolement institutionnel
(en particulier les asiles, les lieux d’enfermement), des formes ritualisées
comme les parias ou les castes en Inde, une organisation politique discri-
minante (l’apartheid en Afrique du Sud), il en arrive à ne considérer
l’exclusion que dans sa dimension structurante, entretenue par des appa-
reils spécialisés et rythmée par des positions radicales de non retour.
L’exclusion, à son sens, porte la marque des « procédures officielles »
et « des jugements » (R. Castel, 2000 : 45). Il ne retient pas les situations
réversibles comme celle des habitants d’un bidonville parvenant à se réin-
sérer via une politique favorable de réhabilitation foncière qui revalorise
leur cadre de vie, instaure un mieux-être, une reconnaissance sociale et un
sentiment généralisé d’estime de soi dans leur quartier. L’exclu porte sa
déliaison selon la dynamique des rapports de pouvoir en jeu, dans son
environnement local ou plus global. Il peut s’en défaire s’il inverse les
rapports de pouvoir ou si un réajustement lui devient favorable. Il ne subit
pas seulement le processus, il peut en être acteur.
N. Elias (1997) l’illustre bien dans son analyse de l’étude de cas d’une
petite communauté appelée dans le texte Winston Parva, un quartier en
Angleterre où cohabitent, d’une part, des établis de longue date et, d’autre
part, deux autres groupes d’ouvriers et leurs familles récemment instal-
lées. Il analyse le processus d’exclusion de ces groupes nouvellement ins-
tallés en mettant en relief deux facteurs majeurs d’exclusion : l’élabora-
tion de stigmates et l’évolution des rapports de forces entre les groupes
en interactions.
N. Elias note que « l’exclusion et la stigmatisation des intrus étaient
ainsi des armes puissantes aux mains du groupe installé pour perpétuer
son identité, affirmer sa supériorité et maintenir les autres à leur place».
POPULISME ET FIGURES DU PAUVRE 43

Et plus loin, il ajoute : « Un groupe ne peut en stigmatiser un autre


qu’aussi longtemps qu’il est bien installé dans des positions de pouvoir,
dont le groupe stigmatisé demeure exclu. Tant qu’il en va ainsi, le stigmate
de la disgrâce collective qui s’attache aux intrus peut rester indélébile.»
L’exclusion apparaît comme la manifestation de la combinaison de
deux facteurs essentiels. D’une part, « les inégalités qui n’ont pas disparu
et se sont même renouvelées sous des formes diverses » et, d’autre part,
les formes de précarité qui sont entre autres « un ensemble de situations
incertaines se traduisant par une angoisse individuelle face au risque de
chômage, une faible implication dans la vie collective de l’entreprise et,
parfois, une perte progressive de l’identité professionnelle, d’autant plus
que les syndicats ont perdu une partie de leur influence. » (N. Elias 1997).
C’est dans la même veine que S. Paugam (1996) relève que « la notion
d’exclusion encourage, au moins implicitement, à mettre l’accent à la fois
sur l’instabilité des situations et sur les processus par lesquels les inégali-
tés se constituent et se renouvellent ». L’auteur situe en effet à trois
niveaux la production de l’exclusion : « la reproduction des inégalités, le
relâchement des liens sociaux et, enfin, les limites des politiques sociales
en référence au principe d’universalité des droits de l’homme ».
Comme le note D. Kalifa (1999 : 447), l’exclu se retrouve à la marge
vis-à-vis des normes édifiées, dans une distance radicale qui s’apparente
à de l’isolement mais aussi à un statut hors-la-loi, en situation de déficit
voire d’absence de reconnaissance sociale. L’exclu est « mis dans une
situation de rupture vis-à-vis de la famille sociale ».
Ni situé sur la trajectoire du point de mire, ni couvert par la toile par-
tiellement tendue des politiques publiques, l’exclu se trouve défait de ses
atouts et de ses ressources d’insertion dans ses mondes sociaux d’apparte-
nance. Il est hors d’espace d’évolution favorable. Or, être hors de propos
pour des attributs qui le concernent au même titre que d’autres, est suffi-
sant pour constituer en soi un acte repoussoir. Dans un tel cas, ses posi-
tions potentielles d’interactions humanisées, voire socialisées, sont sous-
traites de tout ancrage social. L’exclu est dépouillé de ses velléités
d’inclusion, livré à sa singulière condition ignorée. L’indifférence mar-
quée à son endroit suffit à ôter à l’acteur urbain exclu son potentiel d’arri-
mage à son univers social. C’est alors que l’exclu ne participe pas, sa
voix non plus ne compte guère, pas plus que ses sentiments qui sont ava-
lés par la sobriété imposée. L’exclu ne se situe point à mi-chemin, mais
bien au bout de la chaîne de déclinaison, chaîne dont les anneaux se for-
ment dans l’instabilité de situations qui s’empilent, de cercles vicieux qui
perdurent, de vulnérabilités amplifiées.
L’exclusion est provoquée ; l’exclu est donc par nature une victime. Il
n’a pas besoin de se situer dans la zone de la ritualisation constitutive de
son acte de mise à l’écart. Dans certains cas, son omniprésence ne garan-
44 BRICOLER POUR SURVIVRE

tit pas sa prise en compte dans la planification de la redistribution des res-


sources, mêmes symboliques. Tous les exclus ne sont pas pauvres, mais
l’exclusion est bannissement, rejet hors de sa sphère de vie sociale, mis
een sursis de la liberté et donc rupture sociale, économique et politique.
L’exclusion fabrique la pauvreté de l’acteur quels que soient ses res-
sources, statuts et position sociale. L’exclu devient pauvre au terme d’un
processus de retranchement des potentialités et ressources de ses apparte-
nances sociales dont la mission intégrative se trouve prise en défaut, par
moment ou durablement.

Le stigmatisé au cœur des relations de pouvoir

E. Goffman définit d’emblée le stigmate ainsi : « La situation de


l’individu que quelque chose disqualifie et empêche d’être pleinement
accepté par la société ». Il montre donc que les perceptions se réalisent
dans des catégories projetées en fonction des premiers signes médiateurs,
et dans l’optique d’un classement anticipatoire permettant de situer
l’acteur en question dans des moules sociaux, des traits de personnalité
distincts et caractéristiques des genres sociaux. Il écrit en effet : « Le
caractère attribué à l’individu, nous le lui imputons de façon potentielle-
ment rétrospective, c’est-à-dire par une caractérisation “en puissance”,
qui compose une identité sociale virtuelle ».
Il distingue donc l’identité sociale virtuelle de l’identité sociale réelle,
en référence à la catégorie et aux attributs. Le stigmate est au centre de
cet écart, en se situant dans la relation interactive. Pour E. Goffman, ce
qui caractérise l’individu stigmatisé, c’est l’acceptation de son handicap
social par l’intériorisation des attributs qu’on lui affecte : « Les critères
que la société lui a fait intérioriser sont autant d’instruments qui le ren-
dent intimement sensible à ce que les autres voient comme sa déficience,
et qui, inévitablement, l’amènent, ne serait-ce que par instants, à admettre
qu’en effet il n’est pas à la hauteur de ce qu’il devrait être».
La stigmatisation est donc l’expression des rapports de pouvoirs en
même temps qu’elle est l’arme d’infériorisation d’un groupe d’acteurs.
Les représentations sont donc au cœur des rapports sociaux entre diffé-
rents groupes en interaction. « Il est clair que la capacité d’un groupe à
épingler un badge d’infériorité humaine sur un autre et à le perpétuer était
fonction de la représentation que les deux groupes formaient l’un de
l’autre » (Goffman E. 1963).
Les rapports de pouvoir restent la clé de voûte pour N. Elias qui écrit :
« Dans cette lutte pour le pouvoir, le dénigrement social par les puissants
a généralement pour effet d’inculquer au groupe moins puissant une
image dévalorisée, et ainsi de l’affaiblir et de le désarmer ». Selon lui, la
POPULISME ET FIGURES DU PAUVRE 45

modification des rapports de forces réside dans la possibilité du groupe


considéré anciennement faible à générer des stigmates intériorisés par le
groupe anciennement dominateur : « La crue de la contre-stigmatisation
devient notablement la plus forte dans un rapport de forces conflictuel où
les différentiels de pouvoir s’amenuisent lentement… Si les mots de stig-
matisation commencent à faire mal, c’est le signe que le rapport de forces
est en train de changer».
Le rejet du stigmatisé s’opère par la construction d’un sentiment
d’éloignement, d’une distinction en fonction de l’emphase mise sur des
handicaps mais, quelques fois, sur de simples écarts à des règles et des
standards de vie. Dans d’autres situations, ce sont des inconforts qui sont
amplifiés par des groupes opposés à d’autres. La stigmatisation peut
mener à des formes instituées de ritualisation du rejet, entraînant ainsi de
l’exclusion.

« Le disqualifié » : figure du nouveau pauvre

Paugam (1996) est l’auteur qui a le plus élaboré la disqualification


comme un dérivé de l’exclusion. « Le concept de disqualification sociale
caractérise le processus de refoulement hors de la sphère productive de
franges de plus en plus nombreuses de la population, et les expériences
vécues qui en accompagnent les différentes phases ». Dans ses travaux
antérieurs, Paugam (1991) montre que la disqualification renvoie au pro-
cessus de « désignation et d’étiquetage » qui fabrique des identités nou-
velles, notamment celle « des assistés » qui se trouve au centre, encadrée
en amont par les « fragiles »7 et en aval par les « marginaux »8.
Tentant de mettre en relief « le caractère ambigu de la pauvreté
comme catégorie sociologique » dans la trajectoire des analyses fécondes
de Simmel, il déconstruit les fluctuations et l’arbitraire de la pauvreté
comme prénotion et propose de parler des « populations reconnues en
situation de précarité économique et sociale ».

7. Dans la typologie des disqualifiés faites par Paugam (1991), « les fragiles » ne font
pas l’objet d’une prise en charge permanente par les intervenants sociaux. « Le problème
des fragiles est l’incertitude ou l’irrégularité du revenu entraînant une participation par-
tielle à la vie économique et sociale ».. Ils ont « un statut infériorisé »: chômeurs, contrac-
tuels à durée déterminée, stagiaires, en position de formation alternée, petits boulots, pré-
retraites.
8. « Les marginaux » selon Paugam (1991) « ne disposent ni de revenus liés ou déri-
vés d’un emploi régulier, ni d’allocations d’assistance régulières ». ils peuvent bénéficier
de « filet de repêchage » sous la forme d’aide financière ou en nature ponctuelle des com-
munes ou des associations caritatives. Selon cet auteur « les marginaux sont dépourvus de
statut et de pouvoir » ; « En période de prospérité économique, seule la catégorie des clo-
chards permettrait d’identifier ces individus ».
46 BRICOLER POUR SURVIVRE

Dans le contexte français, les pauvres seraient les « assistés ». Ce sont


ceux dont la précarité est reconnue et qui sont l’objet d’interventions de
la part des travailleurs sociaux. Ils sont désignés et étiquetés par les ser-
vices sociaux comme étant des nouveaux pauvres. L’assistance revêt une
double posture : d’abord, la reconnaissance de la situation précaire de ses
destinataires et, ensuite, la stigmatisation qui l’accompagne.
La typologie proposée par Paugam (1991) et qui assimile le pauvre à
l’assisté se soustrait de la généralisation car elle reste confinée, me
semble t-il, aux contextes où le salariat formel est dominant. L’assisté
réduit le pauvre à sa seule inféodation aux services sociaux. Dans un
contexte de généralisation de la précarisation, cette approche institution-
nelle cesse d’être opérationnelle. Le bénéfice de l’intervention sociale
autant que la reconnaissance administrative de l’état de pauvreté sont
réducteurs dans d’autres contextes socio-économiques. La perspective
introduite par Simmel et dans laquelle il se situe propose une configura-
tion plus englobante.
Simmel écrit : « Celui qui bénéficie d’un secours, ou qui devrait en
bénéficier en vertu de sa constellation sociologique – même s’il peut se
faire qu’il n’en bénéfice pas – c’est celui-là que l’on qualifiera de
pauvre » (Simmel, 1999 : 486).
La disqualification procède de la reconnaissance d’un état précaire, de
l’attribution d’un statut d’exclu, d’une position de dépendance doublée
d’une déficience d’accès autonome aux ressources. La précarisation peut
s’être réalisée dans un temps long mais l’assignation à un statut de dis-
qualifié, même lorsqu’il s’accompagne de stigmates, n’en reste pas moins
inscrit dans une possible mutation positive par une reconquête d’autono-
mie.
La disqualification est inscrite dans une temporalité dont les limites
sont perceptibles. Dans un espace-temps délimité, elle correspond à une
perte de prise de rôle autonome dans l’organisation économique, sociale
et politique de l’acteur social considéré. Elle est l’attribut temporel
d’acteurs sociaux privés de leur potentiel de participation et d’influence
sur le processus de transformation sociale et sur les enjeux de contrôle
des rapports de pouvoir. Egalement dérivé de l’exclusion, « le désaffilié »
est une autre figure de la pauvreté.

« Le désaffilié » : la figure du pauvre de ses liens

S’appuyant sur le mythe de Tristan et Iseut qui s’est construit du XIIe


au XVIe siècle, Robert Castel (1990) tire le concept de la désaffiliation :
afin de préserver l’authenticité de leurs sentiments et se constituer un
espace d’amour absolu, Tristan et Iseult « déshabitent » leur monde, se
POPULISME ET FIGURES DU PAUVRE 47

« déterritorialisent ». Dans ce texte fort évocateur, Castel définit la désaf-


filiation en tant que « désengagement social, c’est-à-dire le décrochage
par rapport aux régulations à travers lesquelles la vie sociale se reproduit
et se reconduit ».
Dans ce qu’il appelle « un univers stigmatisé », Castel montre que le
marginal qui a rompu ses attaches avec sa communauté d’origine devient
un « désaffilié ». Dans ce cas poursuit-il , « sa condition diffère totale-
ment de celle du pauvre qui vit sur place, à sa place, la médiocrité de son
état. Marginalité n’est pas pauvreté. Dans la plupart des cas, le pauvre est
intégré, son existence ne pose pas problème, il fait partie de l’ordre du
monde. En revanche, le marginal est un étrange étranger ».
Les désaffiliés, Tristan et Iseut, ne sont ni rétrogradés, ni déclassés.
Pour paraphraser une formulation de Castel, ils procèdent à un « dégage-
ment maximal à l’égard des déterminations sociales et historiques ». La
désaffiliation met des acteurs hors jeu car ils se situent dans l’invention
de liens autres. Le désaffilié « garde tous les attributs de sa condition,
mais il ne l’accomplit pas… »21.
Dans les travaux plus récents, la désaffiliation recouvre une connota-
tion plutôt négative qui l’inscrit de ce fait parmi les figures de la pauvreté
car elle a l’acception d’affaissement de liens sociaux et, plus radicale-
ment, de rupture sociale. Le désaffilié est irrémédiablement exposé, vul-
nérable par son esseulement et déconnecté des réseaux sociaux, ceux-ci
étant dépositaires des ressources d’ascension sociale. Reprenant les tra-
vaux de Castel, Paugam (1996) note que « la désaffiliation qualifie l’évo-
lution historique du salariat jusqu’à sa crise profonde actuelle et permet
de souligner l’extension actuelle des situations intermédiaires entre
l’emploi stable et protégé et la rupture des liens sociaux ».
Plus loin, il avertit que « le relâchement des liens sociaux n’implique
pas pour autant une dissolution des identités sociales ». Un processus de
négociation peut s’amorcer entre l’acteur et son environnement. Ce jeu est
cependant biaisé par les différences de capacité et de potentialité. Les liens
sociaux deviennent la lame de fond qui arbitre les effets des inégalités.
En reprenant les analyses de S. Paugam, on peut retenir que l’exclu-
sion des sphères productives (disqualification) et l’instabilité, voire la fra-
gilité, des situations intermédiaires entraînant la rupture des liens sociaux
(désaffiliation) sont deux composantes de la nouvelle pauvreté. Il ajoute
que ces deux concepts rendent compte à la fois de la dimension historique
et du caractère dynamique des inégalités.

9. Parlant de Tristan, un des amants désaffiliés, Castel précise : « C’est une personne
déplacée, non point dévaluée, en échec ou en faillite, mais en retrait ».
48 BRICOLER POUR SURVIVRE

« Le relégué » et « le déclassé » : figures de la distance sociale et physique

La relégation demeure un produit de la discrimination et de la ségré-


gation. Elle marque l’antagonisme entre des positions sociales et une
mise à distance géographique et sociale de groupes de population défavo-
risée par le contrôle des ressources. Grafmeyer (1995 : 39) définit la
ségrégation comme « un fait social de mise à distance et comme une
séparation physique ». Il l’assimile à une forme de marginalisation, pour
ainsi dire « ségrégation spatiale et inégalité face au logement, processus
de dégradation des rapports sociaux au sein des cités déshéritées et diffi-
cultés croissantes de la population de faire face au sentiment de solitude,
d’ennui, de vide de l’existence, de crise du lien social ».
Il s’inscrit dans l’analyse proposée par N. Elias pour qui les modes
d’appropriation des espaces urbains sont au cœur des formes de sociabilité
et des fortes distances sociales qu’elles génèrent. De même, Hoggart
(1970 : 47) situe les marques intrinsèques de différenciation par l’accès à
des valeurs symboliques, le contrôle de ressources additionnelles ou fon-
damentales, les hiérarchies distribuées dans lesquelles les classes popu-
laires savent élaborer leur tracé distinctif. « Les gens du peuple savent
reconnaître et doser savamment les différences de prestige qui séparent
une rue de l’autre ou, dans une même rue, deux maisons voisines ».
Une autre figure qu’aborde Hoggart est le « déclassement », comme
une prise de distance vis-à-vis du système social pour reprendre le terme
préféré par Elias. Les « déclassés par le haut » sont ceux qui subissent le
déracinement, perdent donc leur sentiment d’appartenance à leur groupe
d’origine par l’effet d’ascension sociale (élève boursier, autodidacte) et
par un ajustement social rapide qui caractérise ces nouveaux groupes
sociaux. C’est ce qui conduit J.C. Passeron à écrire dans la préface de la
Culture du pauvre que l’univers de vie des classes populaires est traversé
par ce qu’il appelle « la dépossession culturelle ». Les relégués au sens de
J.M. Delarue (1991 : 21), ce sont « des habitants tenus en lisière».

« Le précarisé » : figure du candidat à la pauvreté malgré lui

E. Goffman (1973) évoque le terme de précarité dans l’analyse d’une des


figures de la représentation, notamment celle de la “représentation fraudu-
leuse” qui est la façade qu’offrent les gens qui trompent, dissimulent et frau-
dent. Dans ce cadre, il assimile la position précaire à l’apparition d’événe-
ments surprenants pouvant inffliger une humiliation immédiate aux acteurs,
les contredire ouvertement en leur faisant perdre leur réputation. Cette
approche de la précarité met l’accent sur l’immédiateté et le caractère public
du basculement d’une situation allant de soi à une déchéance morale.
POPULISME ET FIGURES DU PAUVRE 49

La précarité rend compte d’une incertitude stabilisée, c’est-à-dire


quasi permanente, engendrant une dégradation sévère des conditions de
vie. Le déclassement est consommé mais, à la différence du sort fait de
rigidité du marginal, la disqualification n’est pas irréversible. La précarité
est l’antichambre de la pauvreté. C’est cet ensemble de situations aléa-
toires de travail et de vie, temporaires, ne présentant aucune continuité,
organisées sur le mode de l’incertain, de menaces permanentes et d’expo-
sition à des risques renouvelés. Dans sa célèbre monographie, « Le Hobo,
Sociologie du sans-abri », Nels Anderson (1993 :114) montre qu’à
Chicago, au début du XXe siècle, le précarisé pouvait être amené à men-
dier entre plusieurs occupations, mais sa survie dépendait davantage des
ressources tirées de son travail :

« Un Hobo travaille partout où l’occasion s’offre à lui, dans les usines,


les magasins, les mines, dans les champs, et prend n’importe quelle place
parmi toutes celles qui se présentent sur son chemin, sans prêter attention
à l’époque ou à la saison… Il lui arrive de traverser un continent entre
deux emplois. Il parvient parfois, en une seule année, à opérer dans plu-
sieurs industries différentes. Il peut avoir un métier ou même une profes-
sion. Il peut même en être réduit à mendier entre deux emplois, mais sa
subsistance est essentiellement assurée par le travail, ce qui le place dans
la catégorie des hobos ».

Le Hobo, figure du précaire, bascule assez fréquemment dans la pau-


vreté. Son instabilité l’oblige à entreprendre. Schwartz, (1993 : 10) parle
de la « fragilité » qui finissait par capturer et subvertir les capacités du
Hobo en le précipitant vers « des catégories plus précaires encore ». Ces
catégories sont-elles les misérables ?

« Le misérable » : figure de la banalisation et de l’exacerbation de la pauvreté

Le misérable cadre avec l’extrême pauvreté. Il est assimilable à ces


situations radicales que décrit Olivier Schwartz (1993 : 14 ; 12) :

« le vagabond sans travail ou le clochard satellite des missions reli-


gieuses et des institutions sociales » ou « la figure du sans-abri, démuni,
dépendant, menacé de clochardisation…».

Ce sont ceux qui sont irrémédiablement installés dans la dépendance


et la marginalité et qui n’entrevoient pas d’issue. Il s’agit donc d’une pau-
vreté chronique déshumanisante. Plus qu’une rupture, le misérable
50 BRICOLER POUR SURVIVRE

souffre de son identité perdue, de ses liens défaits et de sa « non-


relation » dans le sens d’une absence de réciprocité avec les autres
mondes sociaux. C’est une déchéance humaine et sociale. Il faut remar-
quer que le statut de misérable est peu revendiqué. Le terme qui lui est
assimilé « walakaana », tiré de l’arabe mais parfaitement intégré au
wolof, traduit celui qui manque de tout, en rupture avec son essence
d’humain et d’être en société. À la différence de l’exclu qui peut, dans
certaines conditions, recouvrer les opportunités de réinsertion, le misé-
rable demeure condamné à l’errance et à la marginalité extrême.

La pauvreté est donc un processus social, économique et politique


d’inégalité. Quelle que soit la figure considérée, on y retrouve les étapes
d’un processus d’exclusion, entendu dans le sens de « sortie du corps
social ». Terme “mou”, l’exclusion n’en est pas moins un terme fédéra-
teur. Les différentes figures ici présentées illustrent la relativité de la pau-
vreté. C’est pourquoi il est essentiel de convoquer les concepts de repré-
sentation et de perception pour examiner comment viennent se mêler, au
travers de l’individu, acteur et sujet.

Questions de recherche

Pour saisir ce que J. Maisondieu (1997 : 24) appelle le « manque à


être » de l’exclu qui, selon son analyse, demeure plus important à consi-
dérer que son « manque à avoir », le ressenti et le vécu des acteurs sont
incontournables. Les perceptions des acteurs, organisées autour de leurs
sentiments que J. Elster (2003) présente comme « des énigmes pour les
économistes », sont ici explorées dans différentes directions.
Il s’agit tout d’abord d’étudier le vécu des acteurs sociaux dans trois
types de quartier, non sans les comparer, dans l’optique d’inscrire dans
les espaces sociaux les traits des ruptures, celui des sillons qui canalisent
les différences, parfois fortes, mais également les contrastes dont l’éche-
veau s’exprime par à coup. L’objectif poursuivi est de déterminer les
manifestations nouvelles de la pauvreté pour tenter d’en appréhender
l’ampleur. Les perceptions de la pauvreté sont-elles catégorielles et épou-
sent-elles la configuration des couches socio-économiques ou demeurent-
elles diffuses, voire éclatées, dans leur espace de vie ?
Fonctionnent-elles comme reproductrices de la culture du pauvre par
leurs effets de différenciation et de ségrégation ? En ce qui concerne les
couches moyennes, le basculement dans la précarité est-il lié aux poli-
tiques macro-économiques, au renchérissement du coût de la vie, à la fai-
POPULISME ET FIGURES DU PAUVRE 51

blesse des ressources pouvant garantir le bien-être durable ? Autrement


dit, les politiques publiques génèrent-elles de l’exclusion, ce processus de
cumul d’infirmités enchâssées hors du corps social ?
Il s’agit également d’analyser les stratégies développées par les
acteurs sociaux. Dans un contexte de prégnance de la pauvreté comment
se reconfigurent les liens sociaux ? Assistons-nous à une réactivation,
voire à une recomposition de ces liens ou à leur relâchement dans une
sorte de processus de déliaison ? Plus globalement, la généralisation de la
pauvreté analysée ici sous la trame de sa banalisation a-t-elle atteint la
société dans sa structure intrinsèque, notamment en la déstructurant et en
donnant un sens autre à la vie en société?
La répartition des charges familiales est dépendante des moyens que
chacun est susceptible de mobiliser. Les cadets entrent en scène au même
titre que les aînés pour prendre en charge en commun les coûts dilatés
d’entretien de la famille. Le partage du poids de la crise reflète-t-il son
internalisation et une perception totalisante de la pauvreté (entendue dans le
sens où elle a atteint un seuil critique de généralisation et devient donc la
figure référentielle qui servirait à presque tout déterminer ou légitimer) ?
Le processus de capitalisation des riches passerait-il par les pauvres ?
On note une ambivalence des rapports entre les riches et les pauvres qui
interagissent à des échelles différentes. N’existe-t-il pas ainsi des rapports
de rente des riches et des populations moyennement aisées sur les
pauvres ? Autrement dit, les inégalités suffisent-elles à expliquer la pau-
vreté ou existe-t-il d’autres facteurs d’instabilité et de vulnérabilité qui
fondent la précarité en expliquant l’élargissement et l’approfondissement
de la pauvreté dans la capitale sénégalaise ?
Enfin, cette étude vise aussi à interroger la perception qu’ont les
pauvres des institutions de lutte contre la pauvreté. Leurs stratégies
sont-elles adaptées, accessibles et capables de résorber les facteurs de
vulnérabilité ?

Thèse principale relative au vécu et à la perception de la pauvreté


dans l’agglomération urbaine de Dakar

Au début des années quatre-vingt-dix, l’équipe Ifan/Orstom (Antoine


Ph., Bocquier Ph., Fall A.S., Nanitélamio J., 1995)10 concluait son étude

10. Ph. Antoine, Ph. Bocquier, A.S. Fall, J. Nanitélamio, 1995, L’insertion urbaine à
Dakar : Les jeunes vivent la crise, les aînés la supportent, in : ORSTOM Actualités N° 48.
52 BRICOLER POUR SURVIVRE

sur la crise à Dakar par cette formule : « Les jeunes vivent la crise, les
aînés la supportent ». Une décennie plus tard, un glissement s’est opéré
dans au moins trois directions :
– l’amenuisement progressif des ressources des aînés, obligés de
lâcher des pans de leurs responsabilités domestiques,
– l’irruption des femmes (jusqu’alors reconnues dans leur fonction de
gestionnaires de l’économie domestique) dans la mobilisation des res-
sources des ménages,
– la prise de rôle des dépendants « surga » dans le partage des charges
et des dépenses des ménages.
Le constat majeur de l’expression de la pauvreté est à trouver dans la
sémiologie populaire. La forte récurrence de la notion de taqale (en
wolof, mettre bout à bout de petites parts de façon approximative, c’est-à-
dire rafistoler) ne peut laisser aucun observateur indifférent. De nouveaux
rapports sociaux se développent en effet dans l’agglomération urbaine
dakaroise en vue de la mobilisation de ressources autour de la notion de
taqale qui se décline ainsi :
– la primauté de la gestion au quotidien, bricolée, des dépenses
domestiques,
– l’éclatement des sources de revenus devenus davantage précaires et
incertains,
– la mobilisation contingente et approximative de ressources, sans
souci de leur origine,
– le développement des réciprocités et formes de solidarité, davantage
au niveau horizontal (personnes dont les conditions sont similaires) que
vertical (personnes de statut socio-économique privilégié).
La logique dominante du bricolage consistant à rafistoler, à la fois
pour manger, s’habiller, se loger, se soigner et être mobile pour travailler
et interagir, traduit l’avènement d’une « culture de l’aléatoire », la perma-
nence de l’instabilité, une mise au travail décalée comparée au minima
social et professionnel, quand ce n’est pas un chômage de longue durée.
Il faut y ajouter également un cadre de vie dégradé et capable d’anesthé-
sier ses occupants, qui se familiarisent ainsi avec l’inconfort et les
manques, intègrent en les banalisant des contre-valeurs dans leur mode
d’être, cohabitent avec les souillures et les déchets.
La forme dominante de la pauvreté dans l’agglomération urbaine
dakaroise serait-elle la précarité sociale ? Cette précarité réalise en effet
la jonction entre le dénuement économique et l’affaissement des liens
sociaux. Elle provoque la perte de dignité des acteurs sociaux qui sont
appelés à interagir avec les institutions, mais également avec tous, ou
presque, leurs fournisseurs de services. Elle engendre une perte de capaci-
té des acteurs qui doutent d’eux-mêmes, portent des stigmates dans leur
processus de socialisation, amputent des éléments essentiels à leurs
POPULISME ET FIGURES DU PAUVRE 53

conditions minimales de reproduction, traînent des déficits qui se tradui-


sent par des handicaps et possèdent de moins en moins d’atouts face à la
concurrence pour l’accès aux ressources et aux fruits de la modernité.
Cette précarité est donc « disqualifiante » car le plateau qu’elle offre
est en deçà du standard minimum de réalisation sociale, économique, cul-
turelle et politique. Au-delà des privations et du renoncement, c’est le
théâtre de carences, de vices et « d’angoisses avivées ». La précarité est
ce plateau mou, cet état (ou espace) où les expositions aux risques
deviennent la règle. En témoigne la situation de plus en plus instable de
ceux qui, fiers de leur accès au salaire mensuel du public comme du
privé, pouvaient jusqu’alors se percevoir classés parmi les couches
moyennes des villes. Des catégories socio-économiques de plus en plus
nombreuses sont désormais incapables d’accéder aux passerelles qui faci-
litent l’ascension sociale. C’est ce que les analystes s’accordent à appeler
la « nouvelle pauvreté », qui fait le lit de la précarité.
S. Paugam (1996)11, dans un contexte finalement comparable à celui
de Dakar, définit la précarité comme un « ensemble hétérogène de situa-
tions instables génératrices de difficultés nouvelles pour des franges de la
population jusque-là à l’abri de la pauvreté… des couches de la popula-
tion considérées comme parfaitement adaptées à la société moderne et
victimes malgré elles de la conjoncture économique et de la crise de
l’emploi ».
La précarité désigne cet état de régression dans lequel se trouvent pla-
cées des catégories socio-économiques branlantes, car ayant perdu leurs
capacités de reproduction. Les nouveaux pauvres sont ceux ou celles qui
se destinaient à passer des couches pauvres aux couches moyennes et des
couches intermédiaires aux couches aisées. C’est d’ailleurs tout le sens
de la définition de A. Sen, pour qui la pauvreté est une perte de capacité,
d’opportunité d’exercice des droits citoyens, de liberté de choix (Sen,
2000 a)12. La précarité élargit son champ au-delà des groupes sociaux
classiquement exclus que sont les marginaux, les sans revenus, les ins-
crits aux situations extrêmes. Les représentations de soi que j’introduis
dans cette étude visent à désigner doublement la pauvreté : d’abord,
comme un fait temporel et, ensuite, comme un fait construit socialement
par des acteurs sociaux. La temporalité est ici ce qui permet de voir qu’un
acteur, dans une situation de socialisation donnée, aspire plus tard à accé-
der à des capacités qui réalisent son ascension ou passage d’une catégorie
à une autre, plus confortable. C’est du reste ce que E. Goffman (1973)

11. S. Paugam (éds), L’exclusion, l’état des savoirs, Paris, Editions la Découverte,
1996, (textes à l’appui), 582 p.
12. Amartya Sen, 2000 a, Un nouveau modèle économique. Développement, justice,
liberté, Editions Odile Jacob, 356 p.
54 BRICOLER POUR SURVIVRE

appelle « représentations idéalisées »13. Elle est donc concomitante avec


la perception qu’un acteur a de sa situation et de ses attentes.
Les perceptions qui sont au centre de mon analyse, et qui visent à res-
tituer le processus de construction sociale de la pauvreté, sont ici définies
comme des attributs que les acteurs se forgent ou comme des traits et
identités classificatoires projetées qui structurent leurs interactions avec
d’autres acteurs. Ce sont donc des « blocs de sentiments »14 (J.F.Laé et N.
Murard, 1995), variables selon les enjeux de l’espace-temps, la position
des acteurs et leurs rapports de force avec leurs contemporains.
Mais, paradoxe : les acteurs ne se laissent pas tous prendre dans la spi-
rale de la démission ou de la fatalité. Certains d’entre eux, comme les
jeunes, sont nés ou ont été socialisés dans la crise. Comment donc pour-
raient-ils ne pas tenter de dompter ce qu’ils nomment la « conjoncture »
pour s’en départir plus tard, marquer leur espoir et tempérer la durée pré-
sente de la crise, se forger leur propre temps social ? Dans la précarité, les
acteurs sociaux innovent en s’y ajustant et en inventant des stratégies
pour en sortir, quelqu’en soit le prix à payer.

Méthodologie

Ce chapitre méthodologique comprend quatre parties essentielles.


Dans un premier temps, je propose un récapitulatif des travaux relatifs à
la pauvreté au Sénégal. Par la suite, j’évoque les procédés d’enquête dans
une douzaine de quartiers de l’agglomération urbaine de Dakar visant à
décrire les conditions de vie des différentes catégories socio-économiques
de la population urbaine. Ensuite, les protocoles spécifiques des deux
études de cas sont tour à tour présentés. Enfin, en conclusion, l’intérêt de
l’approche qualitative est discuté pour fonder ce qui structure toute
l’étude à Dakar.
Au total, l’étude a porté sur l’intervalle de trois années (1999-2001) et
sur une vingtaine de quartiers de l’agglomération urbaine de Dakar.

13. « Dans la plupart des sociétés, il semble exister un système de stratification domi-
nant et, dans la plupart des sociétés stratifiées, on idéalise les positions supérieures et on
aspire à passer des positions inférieures aux positions supérieures. Cette attitude ne traduit
pas simplement le désir d’avoir une situation prestigieuse, mais aussi le désir de se rap-
procher du foyer sacré des valeurs sociales établies ». E. Goffman, La mise en scène de la
vie quotidienne. La présentation de soi, Les Editions de Minuit, Paris, Paris, 1973, (Le
sens commun), voir p. 41.
14. J.F Laé, N. Murard, Les récits du malheur, Descartes &Cie, Paris, 1995, 191 p.
POPULISME ET FIGURES DU PAUVRE 55

Etudes relatives à la pauvreté au Sénégal

Au Sénégal, c’est au début des années quatre-vingt dix que s’est mani-
festé le plus d’intérêt explicite pour l’étude de la pauvreté. De septembre
1991 à janvier 1992, l’Enquête sur les priorités (ESP), portant sur un
échantillon de 10.000 ménages dans les villages et dans les villes, est réa-
lisée par la Direction de la prévision et de la statistique (DPS) du Sénégal.
Elle constitue encore une base de référence statistique importante mais
les analystes s’accordent à constater l’insuffisance des informations axées
sur les groupes vulnérables. Sur cette cible, il fallait se contenter des
tableaux de bord relatifs à l’évolution sociale et économique du Sénégal,
réalisés à partir du suivi budgétaire par le ministère de l’Economie, des
Finances et du Plan.
En 1995, la Banque mondiale publie une évaluation des conditions de
vie au Sénégal sur la base des résultats de l’ESP. Ce document établit
clairement un seuil de pauvreté de 3.324 FCFA par personne et par mois
et témoigne d’une précarisation avancée et d’une extrême faiblesse du
niveau des revenus15. Selon cette évaluation, les pauvres représentent 30 à
60% de la population. En dépit de l’accélération de l’urbanisation – un
sénégalais sur cinq vit à Dakar –, les pauvres sont essentiellement
concentrés en milieu rural, un milieu qui réunit 80 % des pauvres, selon
la Banque mondiale. L’ESP avait pour objectif de mesurer l’impact des
plans d’ajustements structurels sur le niveau de vie des populations.
Entre 1995 et 1996, les études relatives à la pauvreté se sont focalisées
sur les villes. Le sommet social des Nations-Unies (Copenhague, 1994)
n’est pas étranger à cette nouvelle dynamique qui s’est traduite par l’éla-
boration des profils de pauvreté de pays, notamment du tiers-monde. La
Banque africaine de développement a ainsi financé les profils de pauvreté
de différents pays africains. Au Sénégal, plusieurs travaux d’analyse de la
pauvreté sont actuellement réalisés par différentes institutions. L’Ifan16 et
l’Orstom17 inaugurent la série, en 1989, par une enquête sur l’insertion
urbaine à Dakar, dont l’innovation majeure est d’avoir réussi à combiner,
grâce à l’interdisciplinarité, une démarche quantitative, biographique,
avec des procédés qualitatifs socio-anthropologiques éprouvés. Cette
étude a pu clairement montrer les mécanismes par lesquels les jeunes
vivent la crise et les adultes la supportent18.

15. Banque mondiale, 1995, Evaluation des conditions de vie au Sénégal,


[Département du Sahel ] Washington DC.
16. Institut Fondamental d’Afrique Noire, Université Cheikh Anta Diop de Dakar.
17. Institut francais de recherche scientifique pour le développement en coopération,
devenu IRD : Institut de recherche pour le développement.
18. Ph. Antoine, Ph. Bocquier, A.S.Fall, et al., 1995, Les Familles dakaroises face à la
crise, IFAN/ORSTOM/CEPED, 209 p.
56 BRICOLER POUR SURVIVRE

Le Bureau régional pour l’Afrique du Programme de gestion urbaine a


commandé en 1995 une importante étude documentaire sur la lutte contre
la pauvreté à Dakar, offrant ainsi un tableau exhaustif de la situation
socio-économique dans cette agglomération proposant la définition d’une
politique municipale de lutte contre la pauvreté19.
Dans le même temps, le ministère de la Ville entamait la réalisation de
profils de quartiers pauvres pour faire de la pauvreté une variable de réfé-
rence dans l’intervention des pouvoirs publics20. Le Programme des
Nations-Unies pour le développement (PNUD) et le ministère de la
Décentralisation ont identifié des zones d’actions prioritaires de lutte
contre la pauvreté pour mener des études dans trois communes :
Tambacounda, Diourbel et la Banlieue de Dakar21. Ces différentes études
ont permis l’analyse critique des travaux existants sur ces localités, établi
une typologie des pauvres, recensé les formes de résistance développées
par les populations et proposé des stratégies de lutte contre la pauvreté22.
Organisé autour de l’appui institutionnel, ce programme semble condi-
tionner son impact escompté à deux types d’alliance : d’une part, en
amont, l’ancrage social par l’implication et l’adhésion des communautés
de base, organisées et capables d’initier des programmes pertinents et de
les valoriser par l’arsenal d’outils qui seraient mis à leur disposition ; et,
d’autre part, en aval, la synergie avec d’autres agences de développement
et bailleurs de fonds prêts à appuyer les priorités d’actions que le PNUD
aura contribué à mettre en relief. Pendant ce temps, les pauvres attendent
dans leur pauvreté car ni filet de sécurité ni investissements structurants
n’ont été envisagés pour aider à faire face aux situations environnemen-
tales qui se dégradent (inondations, pollutions, etc.) et à la faiblesse chro-
nique des ressources de survie.

19. M. C. Diop, 1996, La lutte contre la pauvreté à Dakar. Vers la définition d’une
politique municipale, Programme de gestion urbaine, Bureau régional pour l’Afrique,
Série Documents de Politique, 183 p.
20. Ministère de la Ville, 1996, « La pauvreté dans les ville s: Le cas des quartiers de
l’agglomération dakaroise », document multigraph.
21. Le PNUD a signé en faveur du Gouvernement du Sénégal, le 10 mai 1997, un don
de 2,5 milliards de F CFA dans le cadre de la lutte contre la pauvreté. C’est un fonds de
développement local dans les régions de Tambacounda, Diourbel et la périphérie de
Dakar (Voir Le Soleil du 10-11 mai 1997).
22. A. S. Fall, 1996, Diagnostic de la pauvreté et stratégie de lutte dans la commune
de Tambacounda, Programme Nations-Unies pour le développement (PNUD) et le minis-
tère de la Décentralisation, 75 p. Doc. Multigraph.
– M. Diouf, 1996, Le rôle de la municipalité de Diourbel dans la lutte contre la pau-
vreté urbaine, Programme Nations-Unies pour le développement (PNUD) et le ministère
de la Décentralisation, 45 p. document multigraph.
– I.Barro, 1996, Diagnostic de la pauvreté urbaine à Dakar à travers les quartiers de
Colobane, Grand-Yoff et Thiaroy Guinaw raïl, Programme Nations-Unies pour le déve-
loppement (PNUD) et le ministère de la Décentralisation, 34 p.
POPULISME ET FIGURES DU PAUVRE 57

Le ministère de l’Economie, des Finances et du Plan a également ini-


tié une série d’études dans l’objectif d’asseoir une politique nationale de
lutte contre la pauvreté23 comme levier de mobilisation des ressources et
d’incitation à l’intervention en synergie. Mais les institutions gouverne-
mentales sont ici dans un processus d’apprentissage heurté compte-tenu
des contraintes de leur logique bureaucratique et de leur déficit en inter-
ventions de proximité. Un tel programme participe davantage à l’accom-
modement aux dispositifs des instances de financement, dont la Banque
mondiale est la tête de file.
Le Conseil économique et social du Sénégal a consacré sa première
session ordinaire de l’année 1996 au phénomène de la pauvreté au
Sénégal24. L’imposant Programme de nutrition communautaire (PNC)
développé par les pouvoirs publics avec l’Agence des travaux à haute
intensité de main-d’œuvre (AGETIP) demeure un test qui intéresse les
observateurs et agences de développement sensibles à la mise en place de
filets de sécurité. La logique de perfusion qu’il privilégie dans les villes,
quoique bâtie sur un autociblage, ne garantit pas la durabilité dans un
environnement qui nécessite davantage une intervention globale de déve-
loppement.
L’enquête sénégalaise sur les ménages (ESAM), réalisée en
1994/1995, porte sur 3 300 ménages et campe leurs dépenses, revenus et
patrimoines un an après l’enquête migration urbanisation (EMUS 1993)
portant sur un échantillon autopondéré constitué de 40.000 personnes
âgées de 15 ans et plus, représentant approximativement 308 districts de
recensement de 25 ménages en moyenne, chacun répartis en zones
urbaines et rurales.
En 1996, l’Unicef a effectué une enquête sur les objectifs intermé-
diaires (EOI) sur plus d’un million d’individus au Sénégal. La contribu-
tion de cette étude à l’évaluation de la malnutrition et de la vaccination
des enfants est essentielle. Le rapport annuel sur la situation de l’enfance
réalisé par l’Unicef représente également une référence et offre une actua-
lisation des indicateurs sur la santé publique, notamment dans le domaine
de la prévention (taux de vaccination, visites prénatales), des conditions
d’accouchement, de l’assainissement, de l’accès à l’eau potable, de la
malnutrition, bref, une série documentée d’indicateurs d’accès au services
sociaux de base. En 1999, cet organisme et la Coopération française ont

23. E. H. I., Sall, 1996, Etude sur l’identification des bénéficiaires du programme
national de lutte contre la pauvreté, Sall Consulting, ministère de l’Economie, des
Finances et du Plan. J.P. Ferland, 1996, La pratique du ciblage, Ministère de l’Economie,
des Finances et du Plan, 57 p.
24. F. Sow., 1996, è Le phénomène de la pauvreté au Sénégal » , communication de la
commission des affaires sociales, Conseil Economique et Social (CES).
58 BRICOLER POUR SURVIVRE

initié une recherche socio-économique sur l’équité dans l’accès aux soins
de santé dans cinq capitales de l’Afrique de l’Ouest, dont Dakar25.
En 1997 était réalisée l’enquête démographique et de santé (EDS III),
troisième série d’enquêtes du même type conduites par la Direction de la
prévision et de la statistique, permettant d’offrir une base de comparaison
dans le temps. La dimension standardisée et préconstruite de cette série
d’enquêtes démographiques et de santé en limite cependant la portée car
elle reste essentiellement statistique mais elle facilite, dans une certaine
mesure, l’analyse de l’évolution des conditions de vie des populations
rurales et urbaines. Elles peuvent être complétées par les études conduites
par le Centre de recherche de l’économie appliquée (CREA) en 199726 et
199827 sur le financement et les dépenses publiques dans le domaine de
l’éducation. Il faut aussi signaler d’autres études de même profil, notam-
ment celles de Synergie (1996)28, du ministère de l’Agriculture29, de
l’Agence d’exécution des travaux à haute intensité de main-d’œuvre
(AGETIP)30 et l’étude 20/20, conduite par le cabinet EMAP (2000)31, fai-
sant le point sur les déséquilibres des allocations budgétaires des services
sociaux.
En 2001, l’étude relative à la pauvreté rurale (Fall A.S., Bâ A.) a tenté
de tirer parti de ces bases de données en comparant, d’une part, les évolu-
tions des conditions de vie des ménages sénégalais (à partir de ESP 1991,
EDS 1992/93, EMUS 1993, ESAM 1994/95, EDS III 1997) et, d’autre
part, en spécifiant la pauvreté rurale. En rendant plus visible la pauvreté
rurale, nous nous sommes attachés à comparer la situation dans diffé-
rentes zones rurales parmi les trente départements administratifs du pays.
Dans le cadre de la préparation du document de stratégie de réduction
de la pauvreté (DRSP), une série d’études a été menée en 2001 dont
l’Enquête sur les ménages (ESAM II), l’Enquête sur la perception de la
pauvreté (EPPS), l’Etude sur la création de richesses au Sénégal (SAGP).

25. Y. Jaffré, 1999, Les services de santé «pour de vrai». Politiques sanitaires et inter-
actions quotidiennes dans quelques centres de santé (Bamako, Dakar, Niamey), in :
Bulletin de l’APAD n° 17, pp. 3-17.
26. CREA, Etude sur la revue des dépenses publiques dans le secteur de l’éducation,
UCAD, FSEG, Dakar, novembre 1997.
27. CREA, Financement de l’éducation, UCAD, FSEG, Dakar, 1998.
28. Synergie Consultants for development, 1996, Promotion de l’utilisation des don-
nées statistiques dans le cadre des programmes de réduction de la pauvreté. Etude de cas
Sénégal, Anvers.
29. Ministère de l’Agriculture, Etude de la pauvreté en milieu rural au Sénégal, A.S.
Fall et al. (GRS) 168 p., 1997.
30. AGETIP, Pauvreté et insécurité alimentaire dans le département de Kaffrine, 98
p. S. T. Fall, A.S. Fall et al.
31. EMAP Cabinet, 2000, Etude de l’initiative 20/20 au Sénégal, pour le Ministère du
Plan, 108 p.
POPULISME ET FIGURES DU PAUVRE 59

Les études relatives à la pauvreté sont donc nombreuses au Sénégal32.


Mais si l’on prend en considération leur ensemble, force est de relever
qu’elles ont été réalisées de façon cloisonnée, et n’offrent donc pas la
possibilité d’une capitalisation commune. En initiant la création d’un
observatoire régional, le secteur de la recherche avec le Codesria33 a tenté
en vain de mettre un terme à cette fragmentation et a réalisé, à son tour,
une série de monographies par pays, axées sur la contribution de la socié-
té civile dans la réduction de la pauvreté. Ce travail est conçu comme
fondement du dialogue politique et social des différents segments de la
société civile.
Quatre types d’études sont ainsi disponibles. D’abord des études
monographiques, donc localisées et reflétant un besoin de baliser une
intervention-test d’organismes de développement ou de ministères tech-
niques soucieux de ne plus laisser le champ libre aux seules Ong sur le
terrain des actions de lutte contre la pauvreté. Le second type d’études
porte sur le vécu de la crise par les ménages et sont à vocation universi-
taire. Le troisième est plus globalisant parce qu’il vise notamment à four-
nir une base de données utilisables pour l’analyse de la pauvreté perçue
sous l’angle de la dégradation des conditions de vie des ménages. Enfin,
le suivi des allocations de ressources budgétaires aux services sociaux de
base (éducation, santé, eau potable etc.) constitue le dernier type d’études
inspirées par l’initiative 20/2034.

L’enquête sur le vécu, les perceptions et les représentations populaires de


la pauvreté

Le choix des quartiers d’enquête s’est construit sur plusieurs éléments


interdépendants. Les variables socio-économiques (nature du bâtiment et
des conditions matérielles de vie des ménages, etc.), sont au point de
départ en particulier des indices synthétiques de pauvreté qui classent par
ordre croissant de vulnérabilité les quartiers de Dakar. Ce classement
s’est opéré à partir de l’étude sur la localisation des ménages, selon la

32. Voir aussi M.C. Diop et A. Ndiaye, Les Etudes sur la pauvreté au Sénégal. Un état
des lieux, in : Africa, Rome, Anno LIII, 4. pp. 459-478. 1998.
33. CODESRIA-UNDP, Programme de renforcement de la société civile pour la
réduction de la pauvreté en Afrique sub-saharienne. Réunion régionale, Dakar, 14-15 avril
1999, 133 p.
34. L’initiative 20/20 est une action incitative commune des organismes spécialisés des
Nations-Unies, de la Banque mondiale et de plusieurs agences de développement, au lende-
main du sommet social de Copenhague, consistant à l’engagement des pays en développe-
ment à consacrer au moins 20 % de leur budget et également 20 % de l’aide au développe-
ment aux services sociaux de base (eau potable, éducation, santé, assainissement, etc).
60 BRICOLER POUR SURVIVRE
POPULISME ET FIGURES DU PAUVRE 61

qualité du cadre de vie suivant trois catégories de quartiers : pauvres,


intermédiaires et moyennement aisés.
Une fois les douze quartiers choisis, la validité de cette sélection a été
vérifiée sur le terrain. Des quartiers préalablement jugés pauvres ont
ainsi été reconsidérés, des quartiers riches ont été réévalués. La nature
du bâtiment a été parfois un critère important dans l’identification des
ménages pauvres. Empiriquement, des baraques ont été choisies à la
place de maisons bâties en dur, les espaces qui s’apparentent à des taudis
ont été privilégiés dans les quartiers vastes où cohabitent différentes
couches sociales.
Un effort systématique de diversification des sites géographiques a été
fait. En effet, les trois principales villes (Dakar, Pikine, Guédiawaye) ont
été visitées pour mettre à jour des tendances généralisables et spécifiques.
Le souci d’identifier une diversité de groupes socio-économiques a pous-
sé l’enquête auprès des familles dites « très pauvres », des familles dites
« pauvres », des familles intermédiaires et des familles moyennement
aisées. L’objectif était d’aboutir à une analyse différentielle des percep-
tions, selon les catégories retenues. Mais ce sont surtout les familles dites
« pauvres » et « très pauvres » qui ont fait l’objet de la majeure partie de
l’enquête (huit quartiers sur douze).

Les quartiers de l’enquête

À partir du classement opéré, et en tenant compte des ajustements faits


en cours d’enquête, le choix s’est porté sur douze quartiers.
Des quartiers pauvres : Ouakam (Dakar), Yeumbeul, Thiaroye
Hamdallaye III et IV (Pikine), Ñetti Mbaar (Guédiawaye). Au-delà de la
nature du bâtiment, ce sont des quartiers d’occupations irrégulières et des vil-
lages traditionnels caractérisés par un statut foncier et des tracés irréguliers.
Des quartiers intermédiaires : Grand Dakar (Dakar) et Parcelles-
Assainies, Unité 9 (Guédiawaye). Ce sont des terrains alloués en 1949
pour Grand-Dakar et en 1973 pour les Parcelles Assainies où existent des
poches de pauvreté pour ceux qui n’ont pas encore vendu et qui n’ont pas
pu construire.
Des quartiers moyennement aisés : HLM Grand Yoff ( Dakar), Cité
ICOTAF 1 (Pikine), Hamo IV et VI (Guédiawaye) où les logements sont
livrés clés en main à des attributaires estimés solvables et occupant un
emploi stable et régulier.
62 BRICOLER POUR SURVIVRE

Outils de collecte et d’analyse

Le vécu des populations dakaroises dans la précarité peut s’appréhen-


der, sans doute, en termes de statistiques, d’énumération d’effectifs et
d’agrégats d’ordre macroéconomiques. Mais, du point de vue de la
recherche socio-anthropologique, elle est avant tout un vécu. C’est pour-
quoi je privilégie l’approche qualitative pour comprendre et rendre intelli-
gible l’appréciation que des acteurs concrets font de leur vécu. Il s’agit
aussi de croiser les points de vue de la catégorie pauvres avec ceux des
autres (famille, communauté, institutions spécialisées etc.).
Au-delà des outils de collecte, la diversité des milieux observés est un
critère de base (le choix de quartiers ayant différents niveaux de vie, stan-
dings économiques et résidentiels permet une lecture plus couvrante des
phénomènes soumis à l’étude). La diversité des couches sociales en est
un autre. Si le focus centré sur la diversité des milieux permet une lecture
extensive des phénomènes, celui centré sur la diversité des couches
sociales a l’avantage de mettre en exergue les spécificités propres à
chaque unité d’observation en vue de procéder à des analyses approfon-
dies à l’intérieur de chaque strate, prise séparément. Ce procédé semble
d’autant plus important que l’on se situe dans l’hypothèse selon laquelle
certains facteurs explicatifs peuvent être différents d’une catégorie socio-
économique à une autre. Ainsi se profile l’établissement d’une base de
comparaison.
Conformément à une certaine tradition en matière de recherche socio-
anthropologique qui pose la comparaison comme un référentiel méthodo-
logique de base, l’objectif est de parvenir à construire le cadre structurant
d’une base de comparaison. L’écart différentiel qui constitue le socle de
cette étude porte essentiellement sur le groupe « pauvre ». Mais les clas-
sifications ne concernent pas exclusivement les pauvres. Elles visent
aussi des regroupements, des différenciations, des recompositions et des
ruptures à l’échelle aussi bien d’un même quartier que de tous les quar-
tiers de l’étude.
Les enquêtes effectuées dans les différents quartiers ont permis d’opé-
rer des analyses à différents niveaux d’espaces géographiques et à diffé-
rents niveaux de conditionnement socio-économique. D’où la possibilité
de comparer des classes sociales d’appartenance différentes. La compa-
raison intergénérationnelle dans un même quartier est aussi amorcée tout
comme la volonté de saisir les différences et similitudes entre les sexes. À
ce niveau, le travail est centré sur des catégories qui permettent d’avoir
une vue d’ensemble sur la cible et permet d’analyser l’articulation entre
centre et périphérie. Si l’approche centrée sur la diversité des milieux a
l’avantage d’indiquer la spécificité de certaines catégories, en terme de
mode de distribution, d’arrangements multiples, de logiques des acteurs,
POPULISME ET FIGURES DU PAUVRE 63

de stratégies et réseaux sociaux à l’échelle micro-locale, elle ne permet


toutefois pas de cerner les interactions et articulations qui existent entre
les zones éco-urbaines, notamment entre centre et périphérie. Aussi,
l’intégration de l’approche interactionniste entre le centre et la périphérie
permet-elle de retrouver cette dimension centrale de la présente étude.
Les outils de collecte sont variés et sont essentiellement qualitatifs.
Dans chaque situation, un guide prépare le déroulement de l’entretien. Ce
guide comprend différentes rubriques portant notamment sur les défini-
tions de la pauvreté, du bien-être, de l’insécurité, du manque de la cohé-
sion sociale, de la priorisation par les pauvres de leurs problèmes, de
l’analyse institutionnelle, de l’analyse du genre, etc. À partir de ce guide,
différentes techniques de collectes ont été mises à contributions :
– la coupe transversale,
– les entretiens collectifs / individuels,
– la discussion de groupes dirigés (focus-group),
– les récits de vie.
La coupe transversale : il s’agit de procéder à l’échelle du quartier au
ciblage d’une rue centrale, souvent longue, permettant de retrouver des
catégories significatives de la population du point de vue de l’écart diffé-
rentiel au niveau culturel, économique, social, ethnique, etc. L’objectif
étant de prendre en compte le plus de paramètres possibles dans l’obser-
vation exploratoire de terrain.
Les entretiens semi-structurés : ils donnent aux acteurs l’occasion de
se raconter, de raconter leur vécu, tout en orientant leur discours. Ceci
permet au chercheur de s’appesantir sur les thèmes qui intéressent direc-
tement sa problématique. Cette technique rectifie certaines limites du
récit de vie. Ainsi, là où les récits donnent libre cours à l’individu, les
entretiens semi-directifs donnent plus de place à l’intervention du cher-
cheur.
Le focus-group ou discussion de groupes dirigés m’a semblé être un
bon moyen pour confronter les discours. C’est un cadre d’interactions qui
permet de soumettre les points de vue des uns et des autres au contrôle
des participants. Les candidats, moins à l’aise en groupe, ont pu être par
la suite interviewés de façon individuelle. Cette démarche s’est révélée,
dans bien des cas, très intéressante.
Les récits de vie : ils reconnaissent « à l’expérience humaine, aux
savoirs indigènes une valeur sociologique. Ils ne considèrent pas
l’homme ordinaire comme un sujet à observer mais comme un véritable
informateur (Bardem, 1997) ». Ils représentent une technique par excel-
lence qui recherche la profondeur historique. L’individu trouve l’occasion
de raconter son vécu sur une ou des situations déterminées. Cette tech-
nique « veut donner à la banalité quotidienne une dimension sociolo-
gique, historique ou littéraire en mettant en évidence la valeur intrinsèque
64 BRICOLER POUR SURVIVRE

du document personnel (Poirier et al. 1993) ». L’option est de laisser la


personne se raconter avec la plus petite marge d’influence du chercheur.
Le récit de vie renseigne sur la personne elle-même, sur son entourage,
sur les influences reçues tout au long de sa vie.

Méthodologie de l’étude de cas 1 : l’accessibilité des centres de santé aux


plus démunis dans les trois villes de l’agglomération de Dakar

La méthodologie utilisée est celle de ECRIS : Enquête collective rapi-


de d’identification des conflits et des groupes stratégiques (Bierschenck
T., Olivier de Sardan J. P., 1999)35. Cette méthode se fonde sur les consi-
dérations théoriques suivantes :
Autant « les sociétés humaines produisent toutes du politique »
(Bayart J. F., 1993), « autant les acteurs sociaux contrôlent du pouvoir. »
Les conflits structurent les rapports entre les groupes sociaux et sont, dès
lors, révélateurs des dynamiques de confrontation, d’interactions, de
contestation de leadership des uns sur les autres. Ils sont repérables empi-
riquement, ce qui leur confère une dimension heuristique. La permanence
des conflits participe du maintien de la cohésion sociale en même temps
qu’elle contribue à refléter les différences de positions et d’intérêts des
acteurs sociaux. L’espace de vie est un espace de confrontation d’acteurs
en interactions autour d’enjeux, autrement dit la vie en société s’assimile
à une arène dans laquelle différents groupes sociaux virtuels partagent des
positions distinctives. Ce sont des groupes stratégiques qui sont en rap-
port. Conflits, arène et groupes stratégiques sont donc les trois éléments
clés de cette méthode.
À la suite de l’étude interne dans la structure de santé, j’ai conduit une
enquête spécifique durant un trimestre (1999) focalisée sur la fréquenta-
tion des structures de santé par les plus pauvres. C’est ainsi qu’une
soixantaine de familles pauvres a été interrogée dans l’agglomération de
Dakar (22 dans l’environnement de Grand Dakar, 20 à Pikine et 15 à
Guédiawaye).
J’ai retenu des critères opérationnels de repérage des familles pauvres.
Les indigents des centres de santé sont :
– les familles identifiées comme pauvres d’après les critères des
centres de santé et désignées sous l’appellation d’indigents. Ce type de
famille échappe en principe à la tarification, en bénéficiant d’une réduc-
tion ou d’une gratuité des soins au niveau du centre de santé ;

35. T. Bierschenk, J.P. Olivier de Sardan, J. P. Chauveau (éds), 1999, Les courtiers en
développement. Les villages africains en quête de projets, Karthala, 328 p.
POPULISME ET FIGURES DU PAUVRE 65

– celles qui ne peuvent pas accéder au centre de santé à cause de leur


fonctionnement interne. Il s’agit là d’identifier les aspects internes au
fonctionnement du centre de santé et leur influence sur les niveaux de fré-
quentation et/ou de non-fréquentation des structures sanitaires ;
– les familles repérables par leurs signes extérieurs de vulnérabilité.
Dans cette catégorie principale, on peut notamment distinguer un habitat
en baraque, un habitat de grande cour abritant plusieurs ménages avec
présomption de promiscuité, des familles vivant dans des conditions
matérielles précaires ;
– celles qui occupent une position isolée dans la dynamique sociale. Il
s’agit de personnes esseulées ; d’autres atteintes de maladies endémiques ;
d’autres incapables de se défendre, ce qui constitue le propre des per-
sonnes vulnérables ;
– les ménages éloignés du cadrage sanitaire et qui vivent dans des
conditions difficiles ;
– les familles considérées comme pauvres à partir des perceptions et
représentations de l’environnement social. Les critères sont essentielle-
ment construits par l’environnement immédiat, c’est-à-dire que je deman-
de à des informateurs-clés de désigner des cas de pauvres selon leurs
propres représentations.
Ces différents critères fondés tantôt sur une approche empirique, tantôt
intuitive, ont été précisés sur le terrain dans chacune des villes d’étude.

Méthodologie de l’étude de cas 2 : la mobilité dans la périphérie de Dakar

J’ai mené une enquête de terrain afin de capter les situations diverses
inhérentes à la mobilité et aussi les discours des acteurs urbains. L’agglo-
mération dakaroise se développant dans sa périphérie à l’image d’autres
capitales ouest-africaines, mes investigations ont porté sur les quartiers
non centraux, afin d’analyser la mobilité en rapport avec les nouveaux
pôles de croissance urbaine.
Afin d’éviter le piège consistant à mettre dans le même panier péri-
phérie et pauvreté, (même si les pauvres sont davantage localisés en péri-
phérie) deux grandes catégories ont été prises en compte parmi les cibles
principales de l’enquête :
– les personnes (hommes et femmes, jeunes et adultes) à revenus faibles et
perçues comme défavorisées en référence à leur position socio-économique ;
– les couches sociales moyennes constituées de salariés, ou disposant
de revenus moyens, plus ou moins stables, et réguliers.
Lorsque les observations de terrain ont permis de le faire, des per-
sonnes assimilées à la couche sociale dite aisée ont été interrogées en vue
d’étudier les stratégies différentielles de mobilité individuelle et collective.
66 BRICOLER POUR SURVIVRE

Cette approche partiellement comparative permet d’analyser les dyna-


miques distributives de la crise et ses effets sur la mobilité dans les zones
périphériques. Ainsi, les dérégulations entraînées par la crise de la princi-
pale société étatique de transport public, la Sotrac36, ont touché davantage
les couches moyennes, constituées de salariés qui bénéficiaient des sub-
ventions à l’abonnement pour eux et leurs familles. Les ajustements qui
résultent de cette crise de la Sotrac et le reversement de sa clientèle dans
d’autres types de transport renvoient à des stratégies d’adaptation des dif-
férents acteurs, et notamment des couches moyennes. La crise des années
quatre-vingt dix s’accompagnerait ainsi surtout d’une plus forte vulnéra-
bilité des couches moyennes dans les villes.
De même, l’autre piège considérant le « Plateau » de Dakar comme le
centre unique de toutes les catégories sociales dans leur mobilité a été
contourné par une approche empirique fondée sur l’observation sans idée
préconçue. Il s’est agit dès lors d’amener les personnes enquêtées à
reconstituer leurs itinéraires, parcours et trajets pour chacun de leurs
déplacements ou pour ceux de leur intermédiaire et médiateur quand ils
substituent leur besoin de communication mobile à d’autres modalités.
Dans cette optique, les échanges vers le centre (si tant est que le
« Plateau » le demeure) ainsi que ceux vers d’autres centres sont saisis
simultanément.
Deux types d’enquête qualitative ont été menés :
– Les situations de mobilité auprès des couches sociales défavorisées
et des couches moyennes. Cette enquête s’est adressée aux usagers poten-
tiels (une centaine) en distinguant ceux ou celles qui sont mobiles et ceux
ou celles qui le sont peu ou pas.
– Le vécu et les perceptions d’informateurs-clés (une vingtaine de tra-
vailleurs sociaux, responsables d’organisations non gouvernementales
(ONG), administrateurs de communes etc.) sur les conditions de mobilité
des populations et l’articulation entre l’offre de transport et les besoins.
S’agissant de la première enquête, différents critères de catégorisation
ont été requis pour refléter la typologie socio-économique.
Au plan physique, deux critères majeurs ont été retenus :
– la distance considérable (plus de cinq kilomètres) du centre-ville au
point d’observation ;
– le handicap et l’état de dégradation de la voirie ou l’enclavement de
la zone par rapport aux voies desservies par les transports en commun.
Au plan social, j’ai appréhendé la faiblesse de la mobilité comme un
défaut communicationnel, dans la mesure où il est établi que l’arbitrage
dans les dépenses des ménages se fait notamment en défaveur du trans-

36. Société de transport en commun du Cap-Vert devenue « Dem Dikk » en 2001.


POPULISME ET FIGURES DU PAUVRE 67

port, comparé aux autres besoins de base (se nourrir, se loger etc.). Les
indicateurs explicites de qualité de vie ou de conditions de vie comme le
revenu, l’habitat, l’équipement domestique, la taille du ménage etc. ont
été les facteurs de différenciation des pauvres et des couches moyennes.
Concernant la deuxième enquête, une vingtaine d’informateurs a été
sélectionnée dans les zones de la première enquête « usagers » selon la tech-
nique du choix raisonné dans les services sociaux, l’administration, le com-
merce, les services, parmi les agents de développement et autres intervenants.
Les zones d’enquête ont été les communes d’arrondissement
suivantes :
Ville de Dakar : Parcelles assainies ;
Ville de Guédiawaye : Wahinane-Nimzatt, Médina Gounass,
Ndiarème Limamoulaye;
Ville de Pikine : Mbao, Djidah Thiaroye Kaw, Yeumbeul.
Dans l’ensemble, l’enquête a concerné 135 personnes dont 89
hommes et 46 femmes. Plus précisément, 111 usagers et 24 informateurs
clés ont été interviewés dans le cadre de l’enquête de terrain durant le
dernier trimestre de 1999. J’ai combiné les observations réalisées auprès
des usagers et auprès des autres acteurs du système de transport urbain, à
la fois collectivement et individuellement. Dans le cadre de l’enquête col-
lective, j’ai mis à contribution cinq enquêteurs, qui ont d’abord réalisé
une coupe transversale dans chacune des trois villes. Cette coupe consiste
à identifier un espace représentatif et significatif du besoin en mobilité en
y menant des interviews auprès des occupants de façon systématique.
Cette investigation a duré deux journées par ville. Elle a l’avantage d’être
exploratoire et évite les biais de sélection a priori des enquêtés. Elle a
combiné les entretiens et l’observation et permis de rencontrer ceux ou
celles qui n’étaient pas mobiles. L’exploitation simultanée des données
par la mise en commun des résultats obtenus a permis d’identifier les
axes d’approfondissement, notamment avec les biographies, la reconstitu-
tion d’itinéraires, de trajectoires et de parcours.
L’enquête individuelle visait dès lors à aller plus en profondeur. Elle
s’est réalisée d’un quartier à l’autre. Elle a été complétée par des “focus
group” qui consistaient à regrouper des groupes homogènes d’informa-
teurs/usagers potentiels pour les amener à se raconter devant leurs pairs, à
stimuler ainsi la recherche de la nuance et la finesse du discours, selon les
vécus différentiels.
Ce travail de collecte s’est réalisé alternativement avec l’analyse des
données afin d’avoir une exploitation sommaire. Par la suite, une analyse
plus approfondie fut faite, mettant à contribution la littérature dans ce
domaine et procédant à l’analyse des discours et des données observées.
68 BRICOLER POUR SURVIVRE

Conclusion : L’intérêt de l’approche qualitative de la pauvreté

L’approche qualitative renvoie fondamentalement à l’essence de la


socio-anthropologie. Elle n’est pas réductible aux paquets méthodologiques
rapides. Dans sa version sommaire, elle se fonde sur des critères rigoureux
et vérifiables. Elle renvoie à une démarche systématisée. Un de ses critères
est la triangulation qui consiste à collecter les informations et à les analyser
sous différents angles, tout en les croisant ; à recourir à différentes sources
de données et instruments de collecte et d’analyse. Ce critère vise à la
diversité raisonnée et à la confrontation des sources d’information, à la
combinaison de multiples instruments de collecte et d’analyse, à la prise en
compte des différents espace-temps pour refléter les conditions historiques
dans lesquelles s’expriment les faits étudiés. Il ne vise pas à l’exhaustivité
mais, au moins trois sources, instruments ou méthodes, doivent être combi-
nées ou explorées pour toute proposition. Il valorise l’expertise du scienti-
fique, notamment ses capacités d’observation critique.
Un autre critère est fondé sur le choix raisonné, c’est-à-dire les options
conscientes et explicites que peut opérer le scientifique afin d’aider au
dévoilement du caché et de l’inconnu. Dans ce cadre, le scientifique peut
juger du degré tolérable d’imprécision en appliquant l’ignorance optimale.
Autrement dit, il décide d’aller à l’essentiel en se passant volontairement de
certains niveaux de précision. En fait, s’il est important pour un laboratoire
de mesurer certains faits avec force précisions, pour le décideur il suffit de
connaître dans quelles proportions et quelles modalités globales se posent
ces mêmes faits afin de les intégrer dans la planification du développement.
Alors que l’analyse quantitative met l’accent sur les mesures et le
comptage, l’approche qualitative valorise les perceptions et représenta-
tions que les acteurs ont de leur vécu. La représentativité du fait social
n’est pas déterminante ; sa signification, son exemplarité (dans le sens de
la possibilité qu’elle donne d’accéder à l’explication) sont tout aussi
importantes. Notons au passage qu’on peut combiner la représentativité et
la significativité ou l’exemplarité en combinant l’approche quantitative,
qui a des vertus d’exploration importantes, à l’approche qualitative, qui
donne des résultats impressionnants dans la détermination de l’explica-
tion des faits étudiés.
Il serait d’ailleurs faux de penser que l’approche qualitative ne se sou-
cie pas de mesurer la représentativité des faits analysés. Si le style et les
modes de mesure ne sont pas les mêmes que ceux de l’approche quantita-
tive, ils visent tous à capter l’essentiel. Un des instruments de mesure de
la représentativité des faits étudiés consiste à appliquer, grâce à l’experti-
se du scientifique, le degré de saturation, c’est-à-dire la récurrence des
réponses et la répétitivité des informations. En fait, lorsque dans son
interaction avec un nombre relativement convenable d’informateurs bien
POPULISME ET FIGURES DU PAUVRE 69

choisis, le scientifique n’apprend plus de nouveautés significatives, il se


rapproche du niveau de saturation que sa connaissance du champ social et
de son objet lui permettent de sentir ou de flairer par ce procédé. C’est
dans ce souci de triangulation que j’ai choisi d’étudier différentes parties
de l’agglomération urbaine de Dakar.
2

La pauvreté urbaine vécue


dans trois types de quartiers de Dakar

L’analyse est ici construite à partir de deux entrées. D’une part, la


configuration physique des quartiers, en tant que cadre de vie qui structure
des identités, reflète un type de rapport aux matérialités et distingue un
espace géographique d’un autre. D’autre part, les rapports sociaux qui s’y
jouent et qui, plus que tout autre facteur, déterminent les dynamiques
sociales productrices de pouvoir. Une dialectique des deux s’impose du
fait de leur imbrication et de leur consubstantialité. C’est pourquoi une
classification des quartiers est opérée. Les quartiers pauvres, ce sont, au-
delà du bâti, des espaces d’occupation irrégulières et des villages tradi-
tionnels dans la ville caractérisés, à la fois, par un statut foncier irrégulier
et des tracés tout aussi irréguliers. Les quartiers intermédiaires sont des
terrains alloués en 1949 pour Grand Dakar et, en 1973, pour les Parcelles
Assainies. On y observe des poches de pauvreté, correspondant en parti-
culier à ceux qui n’ont pas encore vendu et qui n’ont pas pu construire.
Enfin, les quartiers moyennement aisés sont des logements en série, livrés
clés en main à des attributaires prétendument solvables, et occupant un
emploi stable et régulier.
Ce chapitre commence par une présentation des caractéristiques socio-
démographiques de l’agglomération urbaine, suivie du diagnostic du vécu
des acteurs sociaux dans les trois types de quartier. Dans une perspective
comparative, je proposerai une synthèse déclinée autour des points de
rupture et de vulnérabilité selon les catégories sociales et, en conclusion,
je tenterai de répondre à la question de savoir qui sont les pauvres selon
les types de quartier.
72 BRICOLER POUR SURVIVRE

Caractéristiques de la zone d’étude : l’agglomération urbaine de Dakar

La région de Dakar abrite à elle seule près du quart de la population


sénégalaise, conséquence des nombreuses potentialités socio-écono-
miques qu’elle offre et d’une centralisation administrative à outrance
dans la capitale. Cette forte concentration n’est pas sans avoir des réper-
cussions négatives sur les conditions de vie des ménages. L’Enquête sur
les priorités du Sénégal (ESP) donne une population de 1.593.623 habi-
tants en 1991, contre 1.714.519 en 1994 selon l’Enquête sénégalaise
auprès des ménages (ESAM 1994), soit une augmentation de 7,6 % du
nombre d’habitants. En 1991, la structure par sexe et par âge fait appa-
raître 96 hommes pour 100 femmes et plus de la moitié, soit 55 % de la
population, a moins de 20 ans.
La prédominance des jeunes et des femmes, qui constituent les
groupes les plus vulnérables eu égard à leurs difficultés d’insertion dans
la dynamique économique urbaine, caractérise l’effet inhibiteur de la
structure par sexe et par âge sur l’amélioration des conditions de vie des
ménages.
Dans l’agglomération urbaine de Dakar, le nombre moyen d’enfants
par femme est estimé en 1997 à 4,2, selon l’Enquête démographique et de
santé (EDSIII), contre 3,5 en 1999 d’après l’Enquête sénégalaise sur les
indicateurs de santé (ESIS), soit une diminution de 0.7 point. A Dakar, cet
indicateur est quasiment identique à celui du milieu urbain sénégalais (4,3
en 1997 contre 3,9 en 1999). En revanche, l’indicateur national est plus
élevé : 5,7 enfants par femme en 1997 contre 5,2 en 1999. Dans la région
de Dakar, on enregistre une diminution de la mortalité juvénile et infanto-
juvénile entre 1997 et 1999. Mais la mortalité tous âges confondus aug-
mente sur la même période. Il en est de même en milieu urbain.
Près du quart des hommes est affecté par la précarité de l’emploi en
milieu urbain. Selon les enquêtes ESP et ESAM, à Dakar, on observe une
baisse du taux d’activité entre 1991 et 1994, tant pour les hommes que
pour les femmes. Le taux d’activité des hommes représente le double de
celui des femmes, davantage présentes dans les activités dites informelles
qui sont sous estimées ou ignorées par les statistiques nationales. Le chô-
mage est un phénomène crucial et essentiellement urbain qui touche prés
du quart des actifs à Dakar. Les mêmes tendances sont observées dans le
reste du milieu urbain sénégalais.
Le revenu par habitant est estimé à 359.981 FCFA en 1991 à Dakar,
contre 432.797 FCFA en 1994. Il est un peu plus élevé que celui du
milieu urbain en général estimé à 282.223 FCFA en 1991 et 403.070 en
1994. Pour le reste du Sénégal, le revenu moyen par tête est passé de
89.577 en 1991 à 162.282 en 1994. En 1991, 25 % des ménages dakarois
LA PAUVRETÉ URBAINE VÉCUE DANS DAKAR 73

avaient un revenu annuel inférieur à 563.063 FCFA contre 139.000 pour


le reste du Sénégal. Les ménages se situant dans ce premier quartile ont
les revenus les plus faibles.
A Dakar, le revenu médian annuel des ménages est estimé à 1.084.083 FCFA
en 1991; 50 % des ménages ont donc un revenu inférieur à cette somme.
Ces ménages ont une taille moyenne de sept personnes. L’importance du
nombre moyen de personnes par ménage indique des tendances à la pro-
miscuité. En revanche, le revenu médian est trois fois supérieur à celui du
reste du pays et légèrement supérieur à celui du milieu urbain sénégalais
estimé à 900.000 FCFA.
En 1991, seulement 25 % des ménages dakarois, supposés les plus
aisés, avaient un revenu annuel supérieur à 2.025.000 FCFA. En 1994, les
revenus ont presque doublé pour chacun des groupes (ménages ayant les
revenus les plus faibles, ménages ayant les revenus médians, ménages les
plus aisés ). Les revenus des ménages disposant d’équipements durables
ont presque doublé en l’espace de trois ans. Ce constat met en relief la
disponibilité de certains équipements dans des ménages précaires : on a
ainsi pu observer des habitants de quartiers inondés, obligés de vivre per-
chés au-dessus de l’eau stagnante, mais regardant leur téléviseur et
vaquant à leurs besoins.
Selon l’EDS III de 1997, pour 98 % des naissances de la région de
Dakar, la mère s’est rendue en visite prénatale. Cette proportion est de
20 % supérieure à celle du niveau national. Plus de huit naissances sur
dix (80 %) ont été assistées par un professionnel de la santé. Ce pourcen-
tage tombe à 47 % au niveau national. Entre 1992 et 1997, on constate
que les consultations prénatales auprès d’un personnel de santé ont légè-
rement augmenté à Dakar. Et c’est l’assistance à l’accouchement qui
connaît la plus forte augmentation en passant de 82 % en 1992 à 98 % en
1997. Ces chiffres ne dévoilent pas le stress et les insatisfactions des par-
turientes, obligées de fréquenter des structures de santé inhospitalières
(voir plus loin).
A Dakar, le taux de couverture des hôpitaux évolue peu entre 1994 et
1996. Il est d’un hôpital pour 267.046 habitants en 1994 et d’un hôpital
pour 287.472 habitants en 1996. Cette couverture est presque trois fois
plus importante que celle du reste du Sénégal. La couverture en terme de
médecins l’est sept fois. Ainsi à Dakar, on recense un médecin pour 4.440
habitants en 1994 contre un médecin pour 4.254 habitants en 1996 (pour
le reste du Sénégal, ces ratios sont d’un médecin pour 28.576 habitants en
1994 et d’un médecin pour 37.271 habitants en 1996). Dakar seul respec-
te les normes de l’Organisation mondiale pour la santé (OMS) selon
laquelle il faudrait un médecin pour 5.000 habitants.
La couverture à Dakar en terme de santé de la reproduction est d’une
sage-femme pour 1.300 femmes en âge de procréer, elle trois fois plus
74 BRICOLER POUR SURVIVRE

importante que celle enregistrée dans le reste du Sénégal. Dans la région


de Dakar comme en milieu urbain sénégalais, le taux d’alphabétisation
des hommes avoisine les 80 %, soit presque le double de celui des
femmes. Pour le reste du Sénégal, ces proportions sont respectivement de
61,5 % pour les hommes et 20,8 % pour les femmes.
En 1991, près de 66 % des ménages dakarois fréquentent le service de
santé public le plus proche contre neuf ménages sur dix pour le reste du
Sénégal. La mauvaise qualité du service est la principale raison de la non-
fréquentation des services sanitaires (pour 31 % des ménages à Dakar
tout comme en milieu urbain sénégalais). Pour le reste du Sénégal, l’éloi-
gnement du service n’est cité que dans 21 % des cas contre 10 % pour le
coût élevé. Le temps médian que parcourent les ménages pour se rendre
au service le plus proche est de 10 mn en milieu urbain et de 25 mn en
milieu rural.
Les taux de scolarisation des garçons demeurent plus élevés que ceux
des filles, quels que soient le niveau d’enseignement et la zone de rési-
dence, en 1995 comme en 1998. La répartition des classes et effectifs de
l’enseignement moyen par quartier à Dakar laisse apparaître des dispari-
tés en terme de nombre moyen d’élèves par classes. Ce ratio est le plus
faible à Dakar Banlieue (en moyenne 23 élèves par classe, ce qui peut
s’expliquer par la floraison de petites écoles privées) et le plus important
à Guédiawaye, où il se situe à 70 élèves par classe.
En 1991, 3,7 % des ménages dakarois n’avaient pas encore accès à
l’eau potable contre 10 % en milieu urbain sénégalais. En 1994, trois ans
plus tard, seulement 0,8 % des ménages restaient privés d’eau potable à
Dakar. Dans le reste du Sénégal, c’est plus de la moitié des ménages qui
restent privés d’eau potable, en 1991 comme en 1994.
S’agissant de l’énergie domestique, la lampe à pétrole est le deuxième
mode d’éclairage à Dakar, avec toutefois une utilisation plus fréquente
dans le reste du Sénégal où le taux d’utilisation se situe à 68,3 % en 1991
contre 75,6 % en 1994. Dans la région de Dakar comme en milieu urbain
sénégalais, un ménage sur dix continue d’utiliser la bougie pour l’éclairage,
illustration des conditions de vie très difficiles de certains foyers pour les-
quels l’électricité représente encore un luxe. Entre 1994 et 1997, les
conditions d’hygiène ne s’améliorent guère. Ainsi, à Dakar, 3 ménages
sur 10 disposent de toilettes adéquates (toilettes ayant des installations
avec chasse d’eau, personnelle ou commune ou les latrines) en 1994
contre 4 ménages sur 10 en 1997.
Dans l’ensemble, la région de Dakar offre le profil d’une capitale aux
conditions de vie précaires, même si elles sont meilleures que dans le
reste du pays. Comme l’indiquent les chiffres ci-dessus : la structure par
âge et par sexe reste défavorable à la réduction de la pauvreté ; plus du
quart des ménages dakarois vit dans la promiscuité ; plus de la moitié des
LA PAUVRETÉ URBAINE VÉCUE DANS DAKAR 75

ménages ne dispose pas encore de toilettes adéquates à Dakar ; l’accès


aux services sociaux de base présente des déficits graves qui témoignent
des limites de la capitale en terme d’accès à des conditions de vie satisfai-
santes.

Diagnostic des conditions de vie selon les types de quartiers

Ce diagnostic vise à refléter différents standings de vie selon la confi-


guration des quartiers. Trois types de quartier seront exposés : quartiers
pauvres, quartiers intermédiaires et quartiers moyennement aisés.

Conditions de vie dans les quartiers pauvres

Cette partie restitue les enquêtes menées dans les quartiers suivants :
Ouakam, Yeumbeul, Ñetti mbaar et dans une certaine mesure Thiaroye. A
l’exception de Ñetti mbaar, quartier récent et irrégulier dans la ville de
Guédiawaye, les autres quartiers sont des villages traditionnels, comme
on les appelle à Dakar. Ce sont des quartiers d’ancienne implantation des
lebu, sous-groupe wolof, établis historiquement dans la ceinture urbaine
de la ville de Dakar à proximité des eaux maritimes (pêche) ou des
Niayes, zones par excellence d’horticulture.
Les éléments d’appréciation de la pauvreté relèvent d’observations de
terrain et d’entretiens aussi bien individuels que collectifs. Les traits
caractéristiques de l’état de la paupérisation avancée s’articulent autour
des indicateurs structurants et des indicateurs localisés de la pauvreté. Il
s’agit, dans cette démarche, d’identifier les indices concrets de dégrada-
tion progressive des niveaux de vie, et qui renseignent sur les tendances
générales de la caractérisation des conditions de vie.
L’accès aux services sociaux de base (santé, l’éducation, l’eau potable,
etc.) demeure l’une des difficultés majeures. Elle est, selon les popula-
tions, souvent liée à deux facteurs essentiels : le manque d’emploi et la
modicité des revenus disponibles ou mobilisables. La fréquentation des
structures sanitaires ne s’effectue, dans la plupart des situations, qu’en cas
de maladie persistante et grave ; la prévention des maladies dites endé-
miques relève très souvent du luxe chez les populations. D’après un phar-
macien interrogé à Ouakam, le taux de prévalence des maladies infec-
tieuses est très élevé, d’où les nombreux cas de maladies dues aux infec-
tions bactériennes, causées principalement par la promiscuité et le peu
d’attention accordé à l’hygiène et à la salubrité du cadre de vie.
76 BRICOLER POUR SURVIVRE

Certaines maladies dites « maladies de pauvre » sont très bien locali-


sées dans ce type de quartier. Ces maladies d’origine parasitaires sont
entre autres : la tuberculose, le paludisme, les maladies diarrhéiques, etc.
Depuis quelques années, on détecte fréquemment des cas de constipation
dus essentiellement à la grande consommation d’aliments bourratifs.
D’autres maladies sont également très présentes dans ces quartiers,
comme la galle ou la conjonctivite. Ces maladies de pauvre se distinguent
généralement de celles que l’on rencontre plus particulièrement chez les
couches relativement moyennes, comme les maladies métaboliques et
notamment le diabète, l’hypertension artérielle, les migraines, les ulcères,
etc.
Des visites effectuées dans les pharmacies, on relève la pratique du tri
sur les médicaments prescrits par les structures sanitaires, ou celle qui
consiste à remplacer ces médicaments par d’autres présentant les mêmes
caractéristiques chimiques et thérapeutiques mais dont le coût est nette-
ment moins élevé. Il existe aussi la vente des médicaments par plaquette,
dite en wolof « Laf » (morceau, médium partie). Le patient n’achète ainsi
que ce dont il a besoin et le pharmacien peut ainsi concurrencer la vente
des médicaments génériques organisée dans les centres de santé, plus
connus sous le nom de « Bamako » en référence à l’initiative de
Bamako1.
La tentative d’une classification des pauvres, par ordre de vulnérabili-
té, a été opérée avec le concours des populations enquêtées. Il en ressort
la classification suivante, selon le degré de vulnérabilité dans un ordre
décroissant. Apparaissent d’abord, les faqiir2, désignant les plus que
pauvres. Ce sont des adultes dépendants de l’aumône, physiquement mal
en point, en rupture de lien social et dans une sitution de quasi errance.
Le second groupe est constitué de « miskiin »3. Les « miskiin » ren-
voient à l’une des catégories les plus pauvres, celle qui doit recevoir

1. Selon l’UNICEF (1999) cité par Jaffré (1999), l’Initiative de Bamako est « une
politique commune de différents Etats adoptée en 1987, caractérisée par la volonté d’amé-
liorer l’offre de santé en étendant la couverture géographique en service de santé de base
avec la participation des bénéficiaires, en adoptant une politique pharmaceutique basée
sur les médicaments essentiels en Dénomination Commune Internationale (DCI), et en
instituant un recouvrement des coûts des prestations et des médicaments pour améliorer le
fonctionnement des services de santé ».
2. Selon Rahnema (2003 :102), le terme faqiir est venu de l’arabe et signifie littérale-
ment « dont la colonne vertébrale est brisée ». D’après cet auteur, « dans le langage cou-
rant, ce mot désigne, en effet, tous les infortunés qui, après l’adversité, ne peuvent plus
« se redresser » ou « se tenir debout ».
3. Miskiin est aussi une appellation locale de misken, mot arabe désignant, d’après
Majid Rahnema (2003 : 105) « l’être le plus démuni qui dépend totalement des grands : à
l’inverse du « anaw », il est le plus méprisé des pauvres ». Misken désigne une « situation
d’indigence et de déchéance » (Rahnema, 2003 :104).
LA PAUVRETÉ URBAINE VÉCUE DANS DAKAR 77

l’aumône Dans le sens courant, le « miskiin » signifie une personne


nécessiteuse, qui a besoin d’aide et qui ne répugne point à en recevoir.
Cette frange de la population habite à la périphérie des quartiers. Elle vit
des conditions très difficiles, allant de l’habitat précaire à l’alimentation
insuffisante en passant par la promiscuité, le faible accès aux soins de
santé, l’insécurité.
Un autre groupe, les « doxandeem »4, communément appelés étrangers
(quelqu’un se retrouvant subitement dans une situation étrangère ou non
familière par rapport à un espace de vie), qui sont stigmatisés comme
étant la couche la plus vulnérable du fait de leur manque de soutien éco-
nomique et relationnel. qui désignent les habitants locaux ne bénéficiant
d’aucun soutien économique dans l’espace domestique et, qui, par digni-
té, ne s’adonnent pas à la mendicité. Ils se situent toutefois parmi les
récepteurs privilégiés lors des distributions de « zakat » (aumône redistri-
buée annuellement par des institutions) ou de dons individuels ou publics,
rituels ou ponctuels. Il arrive que des voisins, alertés, leur fassent parve-
nir de temps à autre des restes de repas ou quelques denrées alimentaires.
Certains handicapés physiques ou mentaux font également partie de ce
groupe aux contours perméables.
Ensuite viennent les « neew-ji-doole »5 qualifiant les pauvres en géné-
ral. Ce sont ceux qui, en dépit de l’accentuation de la pauvreté, tirent de
petits revenus de leurs occupations. Ils parviennent parfois difficilement à
assurer les trois repas quotidiens. Comme je l’ai souligné plus haut, ces
populations puisent beaucoup de ressources auprès des tissus sociaux
inhérents aux structures de solidarité. Le « neew-ji-doole », c’est celui qui
parvient tout juste à se nourrir et surtout celui qui est parvenu à vivre
dans le « sutura »6. Même si sa nourriture n’est pas riche, il parvient à
préparer de quoi tromper sa faim. Cela transparaît dans les propos sui-
vants de M. Diop, le chef du village traditionnel (quartier périphérique de
Dakar) qui soutient que « As gor lu ko suur yomb na waaye leek gi
jagul »7 (rassasier un homme est plus facile que de lui trouver la bonne
nourriture). Cette catégorie reçoit généralement l’aide de parents et
proches, ce qui le différencie du « miskiin ».
Généralement, les familles connaissent une paupérisation rampante
suite à la perte brutale du principal soutien du ménage (décès particulière-
ment). Dans ce cas, les ressources mobilisées par l’intermédiaire de
parents ou amis complètent les résidus tirés du faible patrimoine du

4. Doxandeem : l’étranger, le migrant


5. Neew ji doole : économiquement faible.
6. Discrétion.
7. Ce qui veut dire qu’on ne mange plus que pour se remplir le ventre mais on n’y
retrouve aucune joie, la qualité faisant défaut.
78 BRICOLER POUR SURVIVRE

défunt et maintiennent en survie les familles. De même, celles qui ont


perdu leur pouvoir d’achat suite à la retraite ou au licenciement du chef
de famille basculent dans la précarité absolue si elles sont dans l’incapa-
cité d’activer des réseaux relationnels pour la satisfaction de leurs besoins
primaires.
Les enquêtes menées à Ouakam font ressortir des cas de vulnérabilité
qui se sont accumulés en fonction de la non satisfaction des multiples
besoins sociaux. Là également, l’accès aux services sociaux de base
demeure l’un des principaux facteurs handicapants et explique, par ailleurs,
la précarité des couches défavorisées. La dégradation des conditions de vie
des populations soumises à l’enquête est due, selon elles, à plusieurs fac-
teurs concomitants : longue crise structurelle depuis les années quatre-
vingt, manque d’emploi, incapacité d’accès aux services sociaux de base,
effritement des valeurs sociales, court-circuit dans la circulation et la redis-
tribution des richesses, etc. Ces facteurs sont considérés comme externes,
ce qui traduit une tendance des populations à se vivre en victimes.
Prenons le cas d’autres quartiers pauvres à titre comparatif.
Commençons par Yeumbeul, un village traditionnel semblable à celui de
Ouakam. Yeumbeul est une agglomération de la banlieue de Dakar située
entre Thiaroye et Malika. L’habitation spontanée et l’enclavement du
quartier rendent les conditions d’accès difficiles. La seule voie de desser-
te s’avère trop étroite pour contenir le flot des voitures qui y passent
chaque jour.
C’est en 1915 que Momar Khary Diop, chassé par la peste à quelques
encablures de Malika avec toute sa famille, fonda le village de Yeumbeul.
A l’origine, il n’était constitué que d’une dizaine de maisons. De sa créa-
tion à aujourd’hui, dix chefs se sont succédés à la tête du village. Ce vil-
lage lebu, de tradition agricole, est aussi appelé le Pènc de Cëriñ, dénomi-
nation issue de la répartition géo-spatiale de la communauté lebu à travers
tout le Cap-Vert (qui compte douze Penc, unités gouvernées). L’actuel
Grand Serigne8 de Dakar, la principale autorité coutumière de la région,
habite à Yeumbeul.
Aujourd’hui Yeumbeul n’est plus ce village essentiellement lebu mais
s’est transformé en une bourgade aux tentacules étendues. La croissance
fulgurante de la population, doublée de l’extension incontrôlée des quar-
tiers, explique l’érection de Yeumbeul en deux communes d’arrondisse-
ment appelées Yeumbeul Nord et Yeumbeul Sud, conformément à la loi
sur la décentralisation du 22 mars 1996 qui divise la région de Dakar en
quarante-trois communes d’arrondissement.

8. C’est le titre du chef suprême de la collectivité lébu. Il coiffe les chefs coutumiers
et, est reconnu par l’Etat comme tel, ce qui lui confère des fonctions de représentation et
des attributs officiels en plan protocolaire.
LA PAUVRETÉ URBAINE VÉCUE DANS DAKAR 79

Mais si Yeumbeul a été fractionné en deux communes, elle conserve


son découpage sociologique qui se traduit par une occupation géo-straté-
gique de l’espace où les lebu, populations autochtones, occupent le centre
de la ville et les populations allochtones, la périphérie. A l’instar de toutes
les villes de la banlieue dakaroise, Yeumbeul n’a pas pu échapper à la
pauvreté qui gangrène le vécu quotidien des populations. Selon les enquê-
tés, en dehors du manque d’emploi pour les jeunes, de la cherté de la vie
et de l’explosion démographique de la banlieue, leur pauvreté s’explique
par le coût exorbitant des intrants agricoles et surtout par le manque de
débouchés pour leurs productions agricoles.
Contrairement aux autres communautés de lebu, situées aux bordures
de la mer et qui vivent des produits halieutiques, les populations de
Yeumbeul ont surtout la terre pour se nourrir. Elles ont toujours cultivé un
grand attachement à leurs terres. De grands producteurs maraîchers culti-
vent l’oignon, la pomme de terre, la carotte et autres légumes à l’image
des grands exploitants des Niayes, cette bande de terre abritant un climat
sub-guinéen, favorable à l’horticulture. L’agriculture urbaine reste leur
principal moyen de mobilisation de ressources.
Mais les lebu expriment avoir le sentiment de perdre leur seule source
de devises par la concurrence déloyale des produits venus d’Outre
Atlantique. Les populations évoquent également le manque de moyens de
conservation qui condamne leurs produits agricoles au pourrissement. Il
est ainsi fréquent de voir un agriculteur brader tout son stock à vil prix
plutôt que de le laisser pourrir. La mévente de leurs récoltes conduit à la
diminution des ressources.
Par tradition, la famille lebu est de taille très élargie. Cela s’explique
notamment par une forte pratique de la polygamie dans les ménages.
L’habitat est caractérisé par l’absence de mur de séparation entre les mai-
sons, ce qui donne l’impression de se déplacer dans des habitations spon-
tanées discontinues. On parle d’habitat de grande cour. Cette pratique est
liée à l’importance que les lebu accordent à la famille. Le père autorise
chacun de ses enfants mariés à construire une chambre ou un bâtiment à
l’intérieur de la maison familiale. La décohabitation est rarement prati-
quée quels que soient son rang et son prestige social. Ce lien fort avec la
famille favorise le regroupement de tous les membres à l’intérieur de la
concession.
Mais ce semblant d’homogénéité est parfois rompu. Trois catégories
de ménages sont ainsi repérables. D’abord, les ménages où le chef de
famille prend tout le monde en charge. Généralement, dans ce cas, les
jeunes ne travaillent pas. Ils ne peuvent que s’accommoder de la promis-
cuité camouflée par les règles de partage.
Ensuite, les concessions où chacun gère son ménage. Même s’ils par-
tagent la même concession, chacun fait la cuisine. Ainsi le père de famille
80 BRICOLER POUR SURVIVRE

gère « sa famille » et son fils marié, gère la sienne. Il est toutefois tou-
jours obligé d’envoyer un repas à son père.
Et enfin, les ménages où le fils travaille et gère toute la famille. Le
père de famille est, dans ce cas, à la retraite. Tout repose sur les épaules
du fils. Il n’est pas étonnant que lors des entretiens avec les jeunes, la sur-
charge familiale ait été relevée comme constituant l’un des principaux
facteurs de paupérisation des familles lebu.
M. Diouf, chômeur, Yeumbeul

« La pauvreté nous a physiquement et spirituellement changé parce


que nous ne sommes plus nous-mêmes. Nous n’avons chacun qu’un ou
deux pantalons. Mon frère ne peut pas sortir depuis qu’il s’est levé ce
matin car il n’a rien à se mettre. Nous échangeons nos habits mais
puisque nous sommes plus nombreux que les habits, le dernier à se lever
ne trouve plus rien à se mettre. »

A. Diouf, 22 ans, fraudeur, Yeumbeul

« Quand on voit les bâtiments, on a l’impression qu’il y a quelque


chose dans les maisons mais ce n’est pas le cas, c’est la misère à l’état
extrême à l’intérieur. Il y a par exemple des maisons de plus de vingt per-
sonnes toutes à la charge d’une seule femme : la mère, car le père est à la
retraite depuis des années et aucun des enfants ne travaille. Nous aurions
souhaité nous marier mais, sans travail et à la charge de nos parents, ce
n’est pas possible. Des fois, une femme se marie et après sept ou huit
gosses, elle est obligée de revenir avec ses enfants chez ses parents car
son mari n’arrive plus à les nourrir. »

Cette solidarité intra-familiale s’étend à une communauté plus large


que celle de la famille. La volonté de vie en communauté demeure une
caractéristique de ce sous-groupe ethnique. L’identification à l’autre
rehausse le sentiment d’appartenance à la communauté. Ce fort sentiment
d’appartenance, combiné à la grande influence de la religion et surtout de
la confrérie « Laayeen » sur les populations, semble fonctionner tel un
cordon de sécurité dans une zone en forte ébullition. « Notre force c’est
Maam Limaamu Laay » (Le marabout fondateur de cette confrérie reli-
gieuse), disent-ils en chœur, quels que soient la génération et le groupe
socio-économique. Il n’empêche que la pauvreté sévit très largement,
chez les populations les premières installées comme chez les nouveaux
arrivants. Yeumbeul brille par son identité stigmatisante de quartier mal
famé (drogue, agression, enclavement, etc.).
Dans les entretiens réalisés avec les habitants du quartier, les percep-
tions les plus récurrentes du processus de précarisation ont trait à la mobi-
LA PAUVRETÉ URBAINE VÉCUE DANS DAKAR 81

lisation des ressources (manque d’emploi, faiblesse des ressources, non-


accès aux intrants agricoles) ; à l’accès aux services sociaux de
base (accès à un logement, impossibilité d’inscrire ses enfants dans de
bonnes écoles, etc.). Selon un interlocuteur, H. D : « le plus grand mal-
heur qui peut arriver à un individu est d’avoir un besoin et d’être dans
l’incapacité de le satisfaire ». Les interactions sociales sont de même
incriminées : on pointe du doigt les générations antérieures qui n’ont rien
épargné pour les générations actuelles, le flétrissement du capital social
relationnel, la faiblesse de la solidarité entre pauvres et classes aisées. Le
fatalisme n’est pas en reste : on évoque la sanction divine pour les gens
qui se sont détournés du chemin de Dieu.
Prenons un dernier cas de quartier pauvre, celui de Ñetti mbaar, situé
dans la banlieue de Pikine. Entamée vers 1963, son occupation se réalise
spontanément et sans lotissements. L’habitat a conservé les marques de
cette occupation : ruelles sinueuses et étroites finissant souvent en cul-de-
sac. A partir de 1965, le rythme d’implantation s’accélère. Peuplé à ses
débuts par environ quatre ménages, d’où l’appellation « trois cases »,
terme généralement employé pour désigner un petit hameau, Ñetti mbaar
commence à connaître une densité assez élevée, facilitée par la spontanéi-
té de l’implantation du quartier et ses corollaires, l’anarchie dans l’habitat
et l’absence de titres fonciers. Cette absence de contrôle dans l’occupa-
tion de l’espace a fortement incité les migrants en provenance des zones
rurales à s’y regrouper, en plus des populations les plus démunies de la
ville de Dakar et de ses environs.
L’explication de la diversité ethnique du quartier est là toute trouvée.
Ñétti Mbaar regroupe wolofs, sereer, al pulaar dans leurs multiples
variantes, manjaak, maures. D’où ce cosmopolitisme, fait d’emprunts et
d’apports divers, très caractéristique de la vie citadine. Ce cadre humain,
social, repose sur un cadre physique fait de contradictions. Ñetti mbaar
traîne un certain nombre de handicaps sur le plan structurel. Au-delà de
l’irrégularité de l’habitat et de l’absence d’un plan de lotissements, la pre-
mière chose qui frappe est la rareté des arbres dans les concessions et
dans les rues. Ici l’espace à occuper par le bâti, dans sa plus petite expres-
sion, devient vital. A la rareté des ligneux s’ajoute la forte présence
d’eaux souillées. Le quartier est logé dans une cuvette de décantation et
collecte les eaux de ruissellement de tous les environs. En l’absence d’un
plan d’urbanisme adéquat, il connaît des inondations endémiques. Cette
posture vulnérable pousse les habitants, toutes catégories socio-démogra-
phiques confondues, à s’inventer des stratégies échappatoires.
Les acteurs locaux sont pris dans l’entrelacement de facteurs de vulné-
rabilité qui tiennent avant tout à leur cadre physique de vie, qu’ils se pro-
clament impuissants à transformer. L’élément le plus important reste sans
doute les phénomènes d’inondations observés depuis 1989. Depuis près
82 BRICOLER POUR SURVIVRE

de douze ans, les populations observent ainsi un mouvement de va et


vient entre le quartier et leur zone de refuge post-pluie. Dans la périphérie
urbaine de Dakar, 947 ménages sont concernés par cet exode en 2000,
selon les responsables municipaux; leurs principales destinations sont
Sam Sam, Boune, Keur Massar, dans la lointaine banlieue. Ce niveau de
vulnérabilité est d’autant plus important dans ladite localité (à Ñetti
mbaar) qu’il constitue le point de basculement vers la précarité de la plu-
part des ménages.
Les propos de A.M. en témoignent :

« Je n’avais jamais pensé qu’un jour j’aurais une maison car je suis
infirme et je ne peux pas travailler. Mais Serigne Touba a fait qu’à la mort
de mon père, nous avons vendu sa maison (Gueule Tapée). C’est alors
que j’ai acheté cette maison avec ma part de l’héritage. Je me suis marié
et je suis venu habiter ici en mettant en location trois chambres. Ça avait
bien démarré jusqu’au soir où il a trop plu ; tout le monde est sorti, y
compris mes locataires. Je venais d’épouser une seconde femme.
Aujourd’hui, j’ai neuf enfants et un seul passe la nuit là où je dors (….
pleurs…. puis silence). Mes enfants errent comme des moutons car je n’ai
la possibilité de prendre en location qu’une seule chambre avec ma
deuxième épouse, la plus jeune. Leur mère est retournée chez elle (ses
parents), mais là-bas, il n’y a pas de place pour mes enfants. »

Face à ce défi de type structurel, certains choisissent de rester dans la


maison inondée malgré tout. A Ñetti mbaar, des maisons inondées depuis
la dernière saison des pluies abritent ainsi leurs propriétaires qui vivent au
milieu des immondices, des ordures et des eaux stagnantes. Cette situa-
tion met fortement en danger leur santé. La plupart sont victimes de mala-
dies cutanées comme la gale. D’autres développent des pneumonies, des
bronchites. Un agent du service étatique des Eaux et Forêts, habitant la
zone, ne s’y trompe pas lorsqu’il note que :

« C’est une véritable bombe écologique qui est enterrée à Ñetti mbaar.
Les eaux stagnantes font que les gens doivent, année après année, rem-
blayer leurs maisons. Mais à cause de l’insuffisance des moyens matériels
et financiers liée à la crise, les gravats et le sable ne sont presque plus à la
portée des bourses. Ce sont des ordures de tous types qui sont enfouies en
milliers de tonnes chaque année dans le sol. Si cette tendance n’est pas
arrêtée, une catastrophe se produira dans le moyen terme à Ñetti mbaar. A
ce moment, nous serons tous obligés de partir comme les autres ».

Par ailleurs, le coût de la location que supportent les ménages les


empêche de faire face aux frais afférents à la réfection des maisons
LA PAUVRETÉ URBAINE VÉCUE DANS DAKAR 83

endommagées par les eaux de pluies encore stagnantes. Le cas de ce


retraité l’illustre bien :

« C’est après 1953 et 30 ans de carrière que j’ai construit ma maison.


Aujourd’hui, elle est complètement endommagée par les eaux. En ce
moment, ma pension de retraite est de moins de 25.000 FCFA le tri-
mestre. Comment voulez-vous, dans ces conditions, que je reconstruise
ma maison, la remblaye et que, de l’autre côté, j’assure la dépense quoti-
dienne et je paye la location ? Je vous dis que c’est impossible. »

Cette vulnérabilité inhérente au cadre de vie n’a pas épargné le noyau


familial qui jusqu’ici correspondait à une unité domestique. Celle-ci est
contrainte aujourd’hui à l’explosion. Chaque membre de la famille
cherche désormais à se « coucher quelque part ». Cri du cœur d’une mère
de famille : « Rien n’est plus dur pour une mère que de se coucher la nuit
et ne de pas savoir comment, ni où, vont dormir ses enfants. »
Ceux qui n’ont pas été envahis par les eaux témoignent d’un sentiment
de solitude et d’insécurité. Pour ces populations, les départs du quartier
auxquels les inondations les contraignent régulièrement constituent une
source d’amenuisement de la force de réaction communautaire face aux
agressions et à la prostitution. Selon elles, la catégorie d’acteurs qui habi-
tent les maisons abandonnées constituent, du coup, une menace pour la
survie de la communauté. « Ce sont les crapauds, les prostituées et les
agresseurs qui nous tiennent compagnie désormais », estime ainsi T. D.
Même si on note une tendance générale à la paupérisation, ce type de
vulnérabilité est spécifique aux groupes socio-économiques en cause dans
la zone étudiée. Dans ce naufrage collectif, l’individu ne peut pas activer
le réseau relationnel immédiat, même si le lien qui les réunit est relative-
ment fort. Car si les proches peuvent apporter leur concours sous forme
de petites aides pour dépanner, ils ne sont généralement pas en mesure de
prendre en charge les dépenses de logement ou d’accueillir des personnes
supplémentaires dans leurs maisons déjà exiguës.
La présidente du groupement de promotion des femmes al pulaar le dit :
« Ici, nous voulons tous nous entraider mais personne ne peut aider l’autre,
nous courons matin et soir pour les ventres (pour le manger) ». Pour certains
groupes sociaux, notamment certains sereer venus du Bawol, le facteur de
vulnérabilité le plus important reste lié à la déconnexion relationnelle.
« Nous n’avons pas fait les bancs [l’école], c’est la raison pour laquelle nous
ne pouvons pas travailler chez les tubabs9 ou chez les « tubabs noirs »10. Or,

9. Blancs européens
10. « Les blancs noirs », familles sénégalaises parlant le français et ayant un style de
vie qui s’assimile à la culture occidentale.
84 BRICOLER POUR SURVIVRE

ce sont ces gens qui payent le mieux (25.000 à 30.000 FCFA). Si tu ne


comprends pas le français, tu ne travailleras que chez les Sénégalais
« simples » qui payent au maximum 15.000 FCFA et qui te font travailler
plus » dira A.G.
Les liens de solidarité finissent par manquer de substance et se tassent.
La dépression qui en résulte est mal vécue. La proximité parentale se lais-
se menacée par les logiques d’évitement devenues courantes et provo-
quées par des écarts incommensurables. M.S. dira :

« J’ai une sœur qui met en location deux maisons à étages, un frère
gendarme, un frère colonel dans l’armée, un frère grand lutteur de renom-
mée. Mais, depuis que je suis partie chez la première pour demander de
l’aide et qu’elle a refusé de le faire, je ne les fréquente plus. Aujourd’hui,
je totalise cinq mois de location non payés et voilà deux mois que je n’ai
pas préparé à manger. C’est ma voisine de misère qui m’invite à manger
chez elle. »

Au niveau des jeunes du quartier, le facteur de vulnérabilité le plus


important reste sans doute le chômage endémique dû, en grande partie, au
manque de qualification et d’instruction. L’indicateur le plus déterminant
de l’inactivité des jeunes est, selon une frange importante de la population,
les « grand-places », occupées de plus en plus par une population jeune
alors qu’elles étaient traditionnellement le lieu de rencontre des personnes
âgées ou admises à faire valoir leurs droits à la retraite. A côté de ces
« grand-places » pour jeunes, se multiplient aussi les « bancs jaaxle »11; les
bancs d’une inquiétude accentuée notamment par le chômage et par la
conviction quasi obsessionnelle qu’il est impossible de se réaliser au
pays. Comme une litanie, les jeunes reprennent le refrain « gaaru
gorya »12 et le point de mire est synonyme des USA ou de l’Europe. Les
mots « ci kow » (s’envoler dans le ciel)13 et « ãjjana » (paradis) traduisent
tout le rêve d’une jeunesse dont la seule ambition est de partir ailleurs, de
migrer à l’étranger. La remarque de O.D. le confirme : « Toutes les mai-
sons à étages que tu vois ici, les gens qui les ont construites l’ont fait
grâce à des devises et non grâce à votre franc CFA ».
S’il existe un groupe social qui résiste plus ouvertement, c’est celui
des femmes. En effet, la tendance générale à Ñetti mbaar est caractérisée
par la mise en pratique de stratégies : petit commerce, partenariat mul-

11. Les bancs de l’inquiétude : des bancs publics surnommés ainsi parce que des
jeunes sans travail ou des pères de familles sans ressources y passent la journée pour
réfléchir sur leur sort.
12. La gare des hommes dignes, allusion faite aux pays développés.
13. En haut, pour faire allusion au décollage de l’avion et à l’expatriation.
LA PAUVRETÉ URBAINE VÉCUE DANS DAKAR 85

tiple (mbaraan), donc des « mati-mati » (bouger pour maintenir un cer-


tain niveau de vie dans la crise).
Dans les quartiers pauvres, la pauvreté est perçue comme une situa-
tion qui gangrène non seulement la structure socio-économique, mais
aussi la personnalité des habitants. « Les gens sont vraiment fatigués »,
selon l’expression d’un habitant, car les populations dans leur grande
majorité sont exposées à la faim, au dénuement, à la maladie, à l’insécuri-
té physique, foncière et mentale, au point que certains ajoutent que
« kenn tanewul ken» (personne n’est mieux lotie qu’un autre) et que « cin
li fepp la baxe », (la crise est partout). D’ailleurs, tout le monde est « baa-
doolo » (pauvre). Personne n’arrive « à joindre les deux bouts » car là où
l’on espère trouver le bien-être, auprès du fonctionnaire, les gens ne font
que des « tuusmaa»14 (le salaire ne fait que transiter dans les mains pour
passer à d’autres). Il sert uniquement à payer une partie de la dette
contractée à la boutique, au magasin, chez les voisins, pour recommencer
un nouveau cycle. Il faut alors aux pauvres beaucoup de tact pour parve-
nir à « jongler », au sens de souffler le chaud et le froid selon leur expres-
sion, et pour réussir leur « bukki15 » (ruse).
Le pauvre devient ainsi une personne constamment acculée, voire
défiée. Il perd sa liberté et s’expose à des situations d’infirmités et de
risques qui peuvent le faire basculer dans la précarité permanente et
anéantir toutes ses capacités à se défendre. Ainsi, la précarité devient un
facteur déstabilisant, comme le résume une femme de 60 ans (veuve, loca-
taire avec ses quatre filles et quatre garçons, belles-filles et petits-enfants).
Selon elle, le « ñàkk »16 s’assimile à la pauvreté absolue, une pauvreté qui
déstabilise l’individu, brise la foi, crée une situation de psychose et d’insé-
curité totale. La pauvreté, enfin, marginalise et déclasse. Cette situation
d’incapacité de plusieurs ordres se traduit par des infirmités et des facteurs
handicapants qui sont la manifestation visible du seuil de précarité.

Conclusion : dans les villes improvisées, le délabrement du cadre de vie


devient le facteur majeur de vulnérabilité

Tentons de résumer les conditions de vie dans les quartiers pauvres de


l’agglomération urbaine de Dakar. Les carences ou déficits sont de plu-
sieurs ordres. Au premier chef, il faut relever la situation géographique de

14. Déformation du français toucher (touchement) : perception du salaire qu’on ne fait


que toucher car il est insuffisant et vite réparti en plusieurs parts.
15. Littéralement, c’est le nom de l’hyène.
16. Manquer chroniquement de quelque chose, un pauvre.
86 BRICOLER POUR SURVIVRE

nombreux quartiers périphériques exposés aux inondations cycliques.


Elles obligent de nombreuses familles à abandonner leurs maisons durant
l’hivernage, pour squatter les écoles, les maisons en construction ou dres-
ser des tentes dans des conditions d’extrême fragilité, avec souvent beau-
coup d’enfants et toutes les conséquences sur le plan de l’hygiène, de la
santé (paludisme, gale, dysenterie, etc.), de la socialisation et des pertur-
bations dans la scolarisation. Le défaut d’entretien des logements est un
indicateur de la paupérisation.
Le second facteur de vulnérabilité est sans doute l’instabilité et la fai-
blesse des revenus des ménages alors qu’on est en présence de familles
nombreuses, (souvent plus de douze personnes et pouvant facilement
dépasser vingt). L’absence de planification urbaine dans les zones
d’extension des villes fait de la périphérie urbaine un espace d’insécurité
où les vols, les agressions, les ventes de toutes sortes de drogues sont
légion, où l’éclairage est absent ou en piteux état, où les rues étroites res-
tent difficiles d’accès en cas de sinistre. L’enclavement et la déconnexion
géographique à cause d’un réseau de transport défectueux participent à
renforcer le sentiment de déclassement, avec comme conséquence le
développement d’un complexe d’infériorité entretenu par ces populations
qui peut les faire basculer dans la violence. Le chômage chronique et
presque généralisé dans les quartiers, renforce l’incapacité des jeunes de
moins de 30 ans de trouver des « jobs », capables de générer des res-
sources substantielles.
Le taux élevé de déperdition scolaire reste lié à de nombreux facteurs
handicapants : dans certains cas, les enfants abandonnent très tôt l’école
(9-15 ans) pour capter des ressources à investir dans l’économie domes-
tique et, dans d’autres situations, faute de fournitures scolaires ou de
moyens de transport.
L’impossibilité pour la famille de prendre en charge les trois repas
quotidiens et la débrouille individuelle pour s’offrir un petit-déjeuner et
un dîner contribuent à renforcer les formes d’individualisme, dont la
conséquence demeure l’effritement du réseau relationnel basé sur la
famille et la perte de ses références identitaires. Cette situation est favo-
rable à la banalisation de pratiques déviantes comme la prostitution, la
vente de drogues justifiée par « xiif du mbokk »17 (la faim incite à des pra-
tiques contre nature).
Dans les villages traditionnels dakarois, l’insertion sur le marché
devient aléatoire et ségrégative. Le marché ne régule pas, bien au
contraire. Il dérégule par la mise à l’écart des productions maraîchères
locales qui pourrissent dans la longue attente de leur mise en circuit et qui

17. La faim n’est pas un parent ; la faim rompt toute dignité.


LA PAUVRETÉ URBAINE VÉCUE DANS DAKAR 87

subissent la concurrence des produits importés, relativement bon marché


qui inondent les étals des commerçants.
De manière plus générale, la dynamique communautaire finit par
s’affaisser. La segmentation de l’unité domestique de consommation en
ménages autonomes, partageant essentiellement une grande cour, ne suffit
pas pour contenir les différenciations fortes au sein du même cadre fami-
lial. La tyrannie du grand groupe affecte les acteurs, et le réflexe n’est pas
alors de tendre vers l’unification, mais plutôt vers la segmentation comme
si chacun refusait une « contamination » par les plus faibles.
Les ressources des ascendants n’étant pas divisibles, la transmission
du patrimoine n’opère pas comme moyen de stabilité économique pour
les jeunes générations. Les réciprocités au sein des communautés fami-
liales manquent désormais de ressorts, rompus par la carence de lubri-
fiants en quelque sorte. En effet, les facteurs d’évolution sont puisés hors
des règles habituelles de rapport de pouvoir au sein de telles communau-
tés. La viscosité est ce qui manque le plus, les ressorts du dedans s’étant
cassés, seuls ceux qui avaient anticipé les évolutions, contrôlent des res-
sources qui les préservent de la victimisation. Le déclassement au sein
des familles possédantes d’autrefois est observable dans le temps et, par-
ticulièrement, au sein de leur descendance. Les formes d’alliance avec le
pouvoir politique central permettent, au mieux, de maintenir un pouvoir
symbolique du groupe dirigeant du quartier, mais elles ne se traduisent
pas par un contrôle de ressources transmissibles.
L’avènement de la migration internationale de travail, comme stratégie
des couches socialisées à Dakar, est trop récent pour avoir été convoqué
et parer au risque de régression économique. Du reste, l’insertion par la
marge qu’impose la migration internationale de travail nécessite une pré-
paration qui a fait défaut au sein des groupes urbanisés des villages tradi-
tionnels dakarois. La dynamique communautaire, qui tend à égaliser les
conditions de vie sans pour autant l’assortir d’une forte émulation, repro-
duit des facteurs d’inertie.

Conditions de vie dans des quartiers intermédiaires

Cette partie de l’enquête porte sur les Parcelles Assainies (Unité 9) et


Grand Dakar. L’une, Unité 9, est située dans la proche périphérie urbaine,
tandis que l’autre, Grand Dakar, fait partie des quartiers résidentiels cen-
traux.
L’unité 9 fait partie des Parcelles Assainies qui en comptent 26.
Initiées au début des années soixante-dix par la Banque mondiale, les
Parcelles Assainies étaient destinées aux personnes démunies, essentielle-
ment les « déguerpis » des quartiers de Fass, Rebeuss, Médina, Plateau,
88 BRICOLER POUR SURVIVRE

etc. et les populations à faibles revenus. A force de rétrocessions, ces par-


celles accueillent actuellement d’autres catégories socioprofessionnelles
et notamment des commerçants, des fonctionnaires de classe moyenne
(enseignants, agents d’administration, etc.), des ouvriers qualifiés, des
citadins issus des autres quartiers de Dakar et enfin, des ruraux ayant
délaissé les campagnes sénégalaises en quête de meilleures conditions de
vie et de bien-être.
Les Parcelles Assainies constituent donc un quartier cosmopolite, où
des populations venues d’horizons différents cohabitent. L’unité 9 compte
285 parcelles, elle est coincée entre les unités 8 et 10 et les habitations de
Cambérène qui constituent sa limite Ouest.
Dans cette zone, on peut distinguer les catégories vulnérables sui-
vantes. D’emblée, s’imposent les pères de famille retraités sans soutien.
Le soutien doit être compris comme un fils ou une fille, ou même un
parent, capable de venir en aide au chef de famille une fois retraité. Le
veuvage de chefs de familles constitue le trait commun d’une deuxième
catégorie. Certaines veuves sont en effet placées dans l’incapacité de sup-
porter financièrement les charges qui pèsent sur elles.
Une troisième catégorie est constituée des « déflatés » de la fonction
publique. Ce sont les travailleurs victimes des plans d’ajustements struc-
turels et des restructurations opérées dans certains secteurs qui ont licen-
ciés leurs employés. Ces travailleurs n’ont pas pu, pour la plupart, renta-
biliser leurs investissements faibles réalisés avec les indemnités de départ
anticipés à la suite des fermetures d’usines, ou de réduction de main-
d’œuvre.
Le poids démographique devient dans certaines situations une position
vulnérable en particulier pour les familles nombreuses qui comptent par-
fois jusqu’à une vingtaine de personnes. Dans de nombreux cas, tous les
membres de la famille sont supportés par une personne unique qui est la
seule à travailler dans la famille.
Il faut y ajouter les femmes divorcées. Elles reviennent souvent dans
leur famille d’origine avec leurs enfants. Leur arrivée ne fait qu’aggraver
la situation des familles d’accueil.
Enfin, notons les enfants orphelins qui se retrouvent sans soutien suite
à la disparition de leur parent. Ce phénomène s’accentue avec les
mariages polygamiques tardifs et les problèmes d’héritage observés, en
particulier, lorsque les ressources à partager sont faibles.
Cette diversité de situations vulnérables montre à quel point la pauvre-
té a élu domicile aux Parcelles Assainies. Il apparaît donc clairement que
cette catégorisation est liée au statut professionnel et social. Il s’agit
essentiellement des personnes admises à faire valoir leurs droits à la
retraite, des veuves, des jeunes, des orphelins.
A l’unité 9, l’indicateur de pauvreté qui ressort le plus reste incontes-
LA PAUVRETÉ URBAINE VÉCUE DANS DAKAR 89

tablement l’amputation de l’alimentation du ménage. C’est ainsi qu’on


peut relever différents cas de figure : des familles qui n’assurent pas les
trois repas quotidiens ; des familles qui reconduisent le même repas à 13
heures et à la nuit, phénomène plus connu sous le nom de « gobar
jaasi »18; des familles qui restent plusieurs jours sans préparer à manger.
Par ailleurs, l’alimentation, même si elle est disponible par moment,
est loin d’être de qualité et se trouve à l’origine d’une plus grande fragi-
lité physique et d’une augmentation de la fréquence des maladies. Les
populations affirment à ce propos que « dafa am lekk ak dundal »19 (il
faut faire la différence entre manger et se nourrir). « Lekk » renvoie à la
notion de qualité et « dundal » traduit un remplissage, un gavage. Dans
ce dernier cas, l’individu n’a pas de choix et se contente de manger ce
qu’on lui propose. Dans certaines familles, la débrouillardise est institu-
tionnalisée pour le repas du soir. Par ailleurs, les gens font du
« lekkantu »20, histoire d’atténuer leur faim et de camoufler la pauvreté
de leur alimentation.
L’accès à l’alimentation est ainsi déterminant dans l’appréciation que
les enquêtés donnent de leurs conditions de vie. Un autre critère principal
reste, sans nul doute, la faiblesse des ressources financières. Au sein de
certains ménages, on pense même qu’il s’agit du premier indicateur de la
pauvreté. Si la plupart des ménages et gens enquêtés n’ont pas véritable-
ment de ressources permanentes et stables, ils comptent néanmoins sur le
« wërsëgu yãala » (la chance incertaine). Différents autres critères de
pauvreté sont évoqués : l’habillement, l’habitat, le cadre de vie. C’est la
précarité financière qui explique en grande partie l’absence ou l’irrégula-
rité des plats quotidiens. Dans nombre de familles, le repas du soir a dis-
paru, seul le repas de midi parvient à être assuré. A la tombée de la nuit
survient la rupture de solidarité entre les membres de la famille : chacun
devient « responsable » de son dîner. Et la tendance est forte de manger
dehors, « chez les vendeurs ou vendeuses de fonde »21, de sandwichs à bas
prix, de « ndambe »22, « d’œufs », de « mburu ñeex »23, de « alo alo »24, de
couscous etc. Tout cela est vendu de manière très sommaire, au coin de la
rue, dans des abris précaires sans confort.

18. Littéralement « sert à la fois de couteau et de couperet », qui signifie reconduire


le repas de midi pour le soir, pratique fréquente dans les ménages pauvres.
19. Il y a manger et se nourrir ; il faut faire la différence entre manger beaucoup et
manger bien.
20. Faire semblant de manger : grignoter.
21. Bouillie de mil généralement utilisée comme petit-déjeuner ou dîner, et considérée
comme un repas de pauvre.
22. Sauce tomate avec haricost blancs.
23. Pain assaisonné avec de la sauce tomate.
24. Beignet à base de mil.
90 BRICOLER POUR SURVIVRE

Cette insécurité alimentaire fait naître une tendance à de nouvelles


formes d’individualisme comme si les groupes communs de consomma-
tion éclataient sous le poids de leur charge, laissant la place au non insti-
tué et à « l’informalisation » des procédés de vie domestique. Le spec-
tacle se ritualise, en se frayant une voie ouverte vers de nouvelles règles
de gestion de l’économie domestique : au réveil échelonné dans la mati-
née, viennent se greffer les va-et-vient incessants du domicile vers les
vendeurs qui sont nombreux à s’empiler, chacun trouvant sa clientèle
attachée à l’achat au micro-détail. Le soir, la même cadence se répète, en
direction d’autres types de tabliers, rivalisant d’ingéniosité dans la prépa-
ration d’aliments bourratifs et épicés.
Dans ces types de quartiers, prévaut également une insécurité dans les
espaces d’habitation. Sur les 285 parcelles recensées, environ 185 ont été
vendues par leurs propriétaires. Deux facteurs principaux sont à l’origine
de cette situation : d’une part, le manque de ressources financières pour
terminer la construction de la maison et, d’autre part, la stratégie de sur-
vie qui consiste à vendre sa maison afin d’en acquérir une autre, à un très
bas prix, et utiliser le bénéfice à d’autres fins.
Les maisons qui sont rachetées par les grands commerçants, les émi-
grés (en provenance d’Italie, d’Espagne, des USA, de France, etc.) sont
dans leur majorité mises en location. La situation de locataire est un fac-
teur d’instabilité. Elle grève les budgets des ménages. La location peut en
effet atteindre 50.000 FCFA pour un appartement de trois pièces et
15.000 à 17.000 FCFA pour une chambre individuelle carrelée. Une situa-
tion d’autant plus inconfortable que les ressources financières ne sont pas
permanentes et stables. Elle engendre un stress, lié à la hantise du loyer à
payer. Par ailleurs, les coûts des services sociaux (eau, électricité, etc.)
contribuent à réduire la capacité des ménages en investissement et en
épargne. Les populations répètent partout que « dund gi mettina » (la vie
est dure), « nèew-doole yi11 son na, (les pauvres sont fatigués) ».
La dégradation du cadre de vie n’est pas l’apanage des quartiers
improvisés. Elle peut être inconfortable aussi dans des quartiers aména-
gés lorsque par exemple le système d’assainissement collectif est défi-
cient et ne permet plus d’évacuer correctement les eaux usées ménagères.
Même déficient, ce système d’assainissement ne concerne d’ailleurs pas
tous les ménages qui jugent très chères (50.000 FCFA le branchement) les
conditions d’accès à ce réseau auprès de l’Office national de l’assainisse-
ment du Sénégal. Existe également un système d’assainissement indivi-
duel, matérialisé par des puits perdus, pour l’évacuation des eaux vannées
et des autres eaux usées domestiques. Les inondations durant l’hivernage
se traduisent là également, selon les données médicales recueillies au
poste de santé de l’Unité 9, par une augmentation des maladies liées au
péril fécal (diarrhées, dysenterie, etc.) et au paludisme.
LA PAUVRETÉ URBAINE VÉCUE DANS DAKAR 91

Grand Dakar est le second quartier retenu dans cette catégorie inter-
médiaire. Avec Dakar-centre et ses annexes, dont la Médina, le quartier
de Grand Dakar fait partie des trois premières grandes zones d’extension
de la ville de Dakar (Seck A. 1970). Grand Dakar est toutefois de
construction plus récente créée en 1949 par Béchard, de l’administration
territoriale coloniale. Le système d’habitat y est très contrasté. Si l’on y
trouve des secteurs de résidence avec un type de logement assez moder-
ne, des pans entiers de ce quartier sont jonchés de bidonvilles faits de tau-
dis et de baraques qui rappellent l’extrême précarité résidentielle des
quartiers périphériques pauvres.
La configuration spatiale de Grand Dakar fait entrevoir des quartiers,
organisés le long d’une suite centrale avec des axes perpendiculaires, sans
routes parallèles à la principale. Ce « parquage » architectural a ses inci-
dences sur la nature des rapports de sociabilité. A l’origine, la création de
la zone répondait à un besoin d’organiser, à l’ouest de la zone industrielle
dakaroise, une série de lotissements pour les catégories socioprofession-
nelles moins nanties. Cette zone se trouve entre les rues 10 et 13 et
s’étend sur 90 hectares. C’est un quartier d’immigrants où les arrivants
sont installés depuis deux générations. Les ethnies dominantes y sont les
wolofs, les sereer, les manding et les halpulaar. La densité y est très
forte, d’où un niveau de promiscuité élevé.
La déscolarisation y est relativement importante, à cause de l’entrée en
vie active précoce des jeunes. Le désœuvrement atteint souvent des pro-
portions importantes. Pour échapper à la stigmatisation, certains jeunes et
adultes s’adonnent à des occupations dites « joobu taqale » (boulot de
rafistolage). L’un des paradoxes de Grand Dakar est que son caractère
populaire ne s’est pas accompagné d’un renforcement généralisé des liens
affinitaires de voisinage. Ces rapports de sociabilité sont en effet brouillés
par différents facteurs. En premier lieu, l’hétérogénéité dans le quartier, le
passage trop rapide des locataires d’une résidence à l’autre, la forte mobi-
lité d’une catégorie importante d’habitants. Sa position de quartier rési-
dentiel central en fait un « quartier dortoir », ses locataires en usent
essentiellement pour dormir et passent la journée sur leur lieu de travail
situé hors du Grand Dakar. Il en résulte une extrême diversité ethnique,
confrérique et sociale des habitants, une différence dans les statuts
sociaux et les modes de vie.
Conséquences de cette identité hybride, voire hachée : un sentiment de
méfiance lié au souci de sécurité des habitants, au souci de se protéger
soi-même, de protéger sa famille contre les empiétements des voisins, et
d’extirper ses enfants d’un espace d’agression et d’influence négative.
Cette déconnexion relationnelle et la faiblesse des liens mixtes de voisi-
nages sont liées en partie à la reconfiguration de Grand Dakar. Il se joue
dans cette espace « parqué », une lutte diffuse de légitimité entre les
92 BRICOLER POUR SURVIVRE

autochtones, « keur cosaan », et les étrangers, non socialisés à Dakar,


« doxandèem ». Les effets cumulés de la crise des années quatre-vingt ont
poussé plusieurs chefs de ménage à vendre leur maison. Du coup, pro-
gressivement, une majorité de « doxandèem » ont occupé « les espaces
vacants ». C’est le cas des soninkés, nouveaux propriétaires immobiliers
et migrants investisseurs.
Entre cette majorité sociologique et cette minorité se jouent également
des rapports sociaux de faible intensité. Le lien de voisinage n’est pas
fortement fondé sur l’inter-connaissance, l’entraide, la solidarité. Le quar-
tier est signalé comme peu sûr. Quoique installés dans l’un des espaces
centraux de Dakar, la plupart des habitants de Grand Dakar se perçoivent
relégués et posent la réhabilitation de leur quartier comme nécessaire à
une socialisation convenable de leurs enfants.

X, 32 ans, drogué, Grand Dakar

« Je vous le dis tout de suite : tout le monde est pauvre dans ce coin.
Mais il y a deux catégories de personnes : les justes et les louches. Moi, je
fais partie des louches, pourtant rien ne me prédestinait à ça. Comme tous
les enfants, j’ai fait l’école coranique et l’école française jusqu’en termi-
nale. A 12 ans déjà, je travaillais et j’utilisais l’argent que je gagnais pour
acheter de la drogue en cachette. J’ai commencé à voler, à vendre les
affaires de ma mère et ça a pris de l’ampleur. En 1989, j’ai fait de la pri-
son. Mon père est décédé en 1994, alors j’ai pris ma part d’héritage qui
s’élevait à 1.643.000 FCFA, j’ai tout bouffé en quelques jours. Je fumais
jusqu’à 50.000 FCFA par jour. Heureusement, je n’avais pas réussi à
vendre la maison. Ma sœur qui vit en Casamance m’a « récupéré » mais,
très vite, je suis devenu agressif avec elle car j’étais en manque. Je ne
pouvais plus rester là-bas. Pour m’éloigner de mes fréquentations, ma
mère a récupéré la levée de la tontine et me l’a donné pour que je quitte le
pays. Je suis allé en Côte d’Ivoire mais ça a vite déjà dégénéré car je
continuais à me droguer et les ennuis avec la police n’ont pas tardé. Je
suis donc revenu au Sénégal en 1999 mais, très vite, j’ai encore été arrêté
puis relaxé au bénéfice du doute.
Maintenant, je suis là et je ne fais rien. Pour avoir ma dose de
« came », j’arnaque les autres drogués, je réduis par exemple du paracéta-
mol en poudre et je leur fais croire que c’est de l’héroïne. Des fois ça
marche, d’autres fois non. Je fais n’importe quoi pour avoir ma drogue :
vol, agression, etc. mais je sais que je ne suis pas mauvais. J’ai fais quatre
cures à l’hôpital mais, chaque fois, je replonge car le milieu n’est compo-
sé que de drogués. J’ai un grand frère qui m’a renié il y a longtemps, il a
toujours essayé de m’aider mais rien, je lui ai même volé son antenne
TV5. J’aimerais tellement ne plus faire souffrir ma mère. En plus de la
LA PAUVRETÉ URBAINE VÉCUE DANS DAKAR 93

misère dans laquelle elle vit, je ne lui fais que du tort. Elle est vieille et, la
dernière fois, elle est tombée dans les toilettes et s’est cassée le bassin.
Actuellement, elle marche avec des béquilles.
Le seul moyen de me sortir de cette situation c’est de quitter ce quar-
tier mais je ne pense pas que ça arrive un jour. Toutes les couches de la
population de Dakar viennent s’acheter de la drogue, quelques religieux,
des politiciens, les gens du show-biz, des personnes très haut placées,
quoi ! Le pire, c’est la population qui nous incite au vol, il y a toujours
quelqu’un qui demande qu’on lui trouve un téléphone portable et pourtant
ils savent qu’on les vole. Même les chefs de famille sont corrompus par
les dealers, ils leur versent de l’argent et ils ne disent rien. Ça va être très
difficile de sécuriser ce quartier sauf si on fait déguerpir tout le monde. A
mon avis, c’est le seul moyen de faire disparaître la drogue ici. »

Ce récit est extrait d’un ensemble de trajectoires similaires recueillies


dans ce quartier. Il traduit cette vie au noir, une gestion débridée de
l’angoisse, une insertion de la marginalité comme mode d’existence dans
ces types de quartier. La mise en paroles qu’il effectue montre le proces-
sus emmêlé de manipulation des sentiments d’appartenance et la persécu-
tion qu’un marginal fait peser en permanence sur ses groupes sociaux
d’affiliation, favorisé par sa position du dedans et du dehors qu’il fait
s’emboîter. Les échecs de son réseau familial dans les actes de réinsertion
se traduisent par un basculement des liens forts en liens faibles avec leur
corollaire, en particulier, la perte d’intensité relationnelle ainsi que l’épui-
sement de l’influence réciproque entre cet acteur de la marge et ses
groupes sociaux d’origine.
Le décès du père est convoqué pour montrer les limites d’un système
de contrôle social qui a vu tarir ses modes de renouvellement. Le margi-
nal joue sur ses effets d’intrigant. Il dresse les uns contre les autres, cul-
pabilise, tout en se laissant prendre par les dédales de la déviance insti-
tuée. Le ton du discours, dans ce récit, exprime un sentiment de honte, si
tant est que l’on s’accorde avec R. Ogien (2002 :162) pour considérer que
« la honte est plutôt l’expression de l’absence de la pleine reconnaissance
de ses fautes et n’implique nullement la volonté de se réformer ». En
effet, c’est par la diffusion de ce qu’il considère comme de l’immoralité,
c’est-à-dire la facilité offerte à d’autres de camoufler leurs pratiques
socialement rejetées, qu’il conquiert de nouveaux rôles. A en croire un tel
récit, la déviance s’est incorporée dans les méandres du quartier, entrete-
nue par une diversité d’acteurs qui sont insoupçonnés, elle fait partie de
sa totalité spatiale, sociale et économique.
94 BRICOLER POUR SURVIVRE

Conclusion : les quartiers intermédiaires abritent les nouveaux pauvres


qui camouflent vainement leur pauvreté

Les vulnérabilités sont caractérisées par une diversité de situations. Au


premier rang, il faut noter un basculement brutal dans la précarité à la
suite de la perte d’emploi salarié selon plusieurs variantes : licenciement
(déflation), départ volontaire, chômage technique. Ensuite, une instabilité
ou la faiblesse des ressources à la suite de la perte du principal soutien et
mobilisateur de revenus est courante notamment à la suite de décès du
père de famille ou son départ à la retraite alors que le ménage ne dispose
pas d’autres sources de revenu. Enfin, on observe une dégradation des
conditions de vie lorsque la retraite intervient alors que le ménage n’est
pas propriétaire du logement occupé.
Ces différentes situations correspondent à des pertes de capacité. Le
standing de vie baisse radicalement. Le ménage a tendance à camoufler
sa pauvreté. Le recours à l’habillement dans la friperie ainsi que l’ampu-
tation des repas principaux deviennent la règle de survie.
Les marginaux reconstruisent des espaces identitaires et les rendent
attractifs par les services qu’ils peuvent offrir aux autres, notamment les rac-
courcis pour accéder à un objet détourné, consommer de l’illicite, acheter
moins cher les articles volés, arrachés, recyclés. Des cercles vicieux s’instal-
lent, tout en légitimant les marginaux qui se découvrent de nouveaux statuts
d’intermédiaires, dont d’autres, bien intégrés dans leurs groupes sociaux, ont
besoin pour camoufler leur vice. La déviance se banalise et s’intègre dans
les rapports sociaux. Les uns entretiennent des rapports de voisinage faits
d’esquive, les autres apprennent à s’y familiariser, la relégation étend ses
tentacules et couvre un espace au-delà des îlots circonscrits de la drogue.

Conditions de vie dans les quartiers moyennement aisés

Cette partie concerne les quartiers suivants : HLM Grand Yoff et les
Hamo IV, V, VI. Les HLM Grand Yoff sont un quartier récent de la ban-
lieue dakaroise, limité au Nord par l’autoroute, au Sud par la Cité Scat
Urbam, à l’Ouest par le Centre international d’échanges et, à l’Est, par le
quartier de Grand Yoff d’où il tire son nom. C’est un quartier qui com-
prend quatre subdivisions communément appelées « koñ» : le Schelter
Afrique 1 ; 2 ; 3 et la zone commerciale.
Desservi par les transports publics, son accès est facilité par le traçage des
voies conforme aux normes urbaines d’assainissement. Le quartier comporte
en son sein une école publique de niveau moyen et élémentaire, un cours
privé (collège et lycée). De même, il possède une structure sanitaire pour la
gestion des premiers soins de base, en cas de maladie ou d’accident grave.
LA PAUVRETÉ URBAINE VÉCUE DANS DAKAR 95

Cinq types de catégories socio-économiques ont été identifiés dans la


zone des HLM Grand Yoff : les fonctionnaires ; les travailleurs du secteur
privé ; les professions libérales ; le personnel domestique (bonnes, lin-
gères, pileuses) ; les professions informelles (manœuvres, maçons, ges-
tionnaires d’étals, bouchers, coiffeurs). Les populations du quartier peu-
vent être classées en fonction de leur rapport avec l’espace qu’elles occu-
pent. Cette classification se conçoit selon qu’on est propriétaire, locataire
ou population flottante.
En ce qui concerne les propriétaires, on relève une fréquence de
femmes chefs de ménage et de femmes propriétaires. On distingue aussi
les commerçants et ceux – parfois qualifiés de « parvenus » – qui ont
acquis leur richesse nouvellement par leur immigration.
Les locataires sont de deux ordres : ceux qui sont sous le régime de la
location à loyer modéré et qui ne sont redevables qu’à la Société natio-
nale des habitats à loyer modéré (SN HLM) et les autres locataires, à qui
les premiers sous-louent leur maison. Les hébergés ou « population flot-
tante » sont les personnes qui ne possèdent ni maison ni titre d’occupa-
tion et qui n’ont pas les moyens de louer pour vivre dans le quartier. Ils
sont obligés d’emprunter les bâtiments en construction où ils s’installent
avec leur famille élargie. Ce sont pour la plupart des maçons, et leurs
épouses des lingères. Les propriétaires des bâtiments peuvent y trouver
leur compte en acceptant ces « gardiens » qui ne se font pas payer.
Ainsi la première catégorisation est spatiale. Mais une autre existe,
selon l’activité de l’individu dans le milieu ou au dehors. En dépit de
l’existence de logements en série, il n’existe pas d’homogénéité à HLM
Grand Yoff et la population qui l’habite est partagée entre plusieurs caté-
gories socio-économiques. Ainsi, un premier groupe est considéré
comme aisé (dont le signe extérieur de richesse est le standing de la mai-
son) et est composé des grands commerçants et des hauts cadres des
structures privées. A cette catégorie, il faut ajouter une couche intermé-
diaire, composée de fonctionnaires, de petits commerçants, de proprié-
taires de quincaillerie. Ensuite, on peut identifier le personnel domes-
tique constitué des bonnes, des lingères, des jardiniers, des charretiers,
des ouvriers, des manœuvres. Au bas de l’échelle, se trouve la catégorie
des marginaux, les populations flottantes dites les « à côté ». Ceux-là
sont les « récupérateurs » qui ont érigé les abords de la poubelle en
« lieu de travail ».
La pauvreté y est localisée dans des poches, et concerne notamment
les deux dernières catégories relevées plus haut qui n’ont pas d’attache
réelle outre le « daan doole »25 autrement dit, le travail qu’ils exercent

25. Vendre sa force de travail, travailler souvent dans des conditions difficiles
96 BRICOLER POUR SURVIVRE

dans le quartier. Ce sont des populations dont l’installation est provisoire


et essentiellement liée à leur emploi informel. Ainsi, l’incapacité à l’auto-
prise en charge est vue comme un signe de pauvreté. Cette incapacité
entraîne un effritement du tissu relationnel et l’amenuisement des tiroirs
sociaux que l’acteur social est amené à actionner en cas de nécessité. Le
personnel domestique évoque aussi ce qu’il appelle « ber », qui consiste à
les servir à part lors des repas ou à séparer leur linge de celui de la famille
chez laquelle il travaille. Une partie de ce personnel s’accommode
d’ailleurs de ce mode de vie. Les stigmatisés sont aussi les lingères,
considérées comme des « ndóol »26 (quasi misérables), la population flot-
tante et les récupérateurs « day teey xell » (qui exhalent toujours une
mauvaise odeur, donnent la nausée). La précarité suffit pour marginaliser.
Par ailleurs, la population dans sa globalité fait souvent référence aux
biens d’équipement, à leur absence ou à leur déficit, pour indiquer le
niveau de bien-être. Mais ce qui reste récurrent dans les propos, c’est
l’incapacité de l’individu ou du groupe à satisfaire ses besoins alimen-
taires. Est véritablement « torox »27, l’individu qui n’a pu profiter des
opportunités.
Prenons le cas d’un autre groupe de quartiers considérés parmi les
quartiers moyennement aisés. Situées dans la banlieue dakaroise en face
de Guédiawaye, les cités Hamo IV, V et VI, ont été construites en 1986.
Les premiers occupants s’y sont installés dès la fin de cette année et au
début 1987. Les chefs de ménages ont en général un statut moyen de la
fonction publique (enseignants, douaniers, militaires) ou du privé (ban-
quiers etc.). Ils proviennent le plus souvent des quartiers populaires
(Médina, Pikine, Guédiawaye) et ont pu bénéficier de ces logements par
l’intermédiaire de la Banque de l’habitat du Sénégal (BHS). Ils occupent
des logements de types différents selon la caution versée : S et N (très
économique), K (économique), M (moyen standing).
On observe un processus de paupérisation progressive des chefs de
ménage lié à l’amenuisement de leurs ressources qui couvrent de plus en
plus difficilement leurs charges. Les causes sont relatives, dans la plupart
des cas, aux départs volontaires mal gérés, à la retraite sans relève mais
aussi à la disparition du soutien de famille (décès) ou la perte de l’emploi.
En effet, dans le cas des départs volontaires, les indemnités de départ, au
lieu de servir dans les activités génératrices de revenus, ont été englouties
dans des dépenses ponctuelles (dépenses quotidiennes, soins de santé,
paiement du loyer…). Dans un même ménage à Hamo III, on a ainsi ren-
contré deux cas de départs volontaires au sein d’un même couple. Le mari

26. Qui manque de tout.


27. Maudit.
LA PAUVRETÉ URBAINE VÉCUE DANS DAKAR 97

est parti le premier, a ensuite échoué dans son activité d’aviculteur. Son
épouse a voulu prendre le relais pour faire mieux. Agée de 54 ans, elle a
investi la moitié de ses indemnités dans les frais de scolarité et de voyage
de son fils à l’étranger. Elle a utilisé l’autre moitié pour financer une acti-
vité d’agriculture et appuyer en même temps son époux. Elle a aussi
ouvert un atelier de couture. Ces deux activités fonctionnent actuellement
au ralenti, et l’atelier de couture a dû fermer ses portes. Elle vit actuelle-
ment des bénéfices acquis à travers les activités financées par le groupe-
ment d’intérêt économique (GIE) des femmes du quartier.
Le départ à la retraite du seul soutien de famille est aussi un indicateur
marquant du processus de paupérisation dans les quartiers Hamo. La pen-
sion de retraite ne permet pas de subvenir aux besoins des familles. Le
relais n’est pas pris par les fils de ces retraités parce qu’ils ne sont pas
majeurs (la plupart d’entre eux ont entre 5 et 18 ans) ou parce qu’ils n’ont
pas encore trouvé un emploi. Le fonctionnaire moyen, admis à faire
valoir ses droits à la retraite, couvre difficilement les dépenses liées au
logement et à la nourriture, à l’habillement, au transport. Les cours à
domicile animés par des répétiteurs, témoignage du surinvestissement
dans l’éducation réalisé par des franges de plus en plus importantes des
couches moyennes, sont abandonnés dans ces situations. Et ce sont alors
les parents ou les aînés qui s’impliquent dans le suivi et l’accompagne-
ment scolaire. La faiblesse des résultats qui s’en suit annonce la descola-
risation future : placés dans ces conditions, les élèves cumulent les redou-
blements et finissent par abandonner l’école.
Certains chefs de famille ont rencontré ces difficultés à la suite de la
perte de leur emploi, consécutive à la fermeture des entreprises à la fin
des années quatre-vingt et au début des années quatre-vingt dix. C’est
parfois le décès du soutien de famille qui entraîne le basculement dans la
précarité des descendants. Prenons un seul exemple. En 1998, le décès du
soutien de famille laisse six enfants qui n’ont pas atteint leur majorité,
une femme qui n’est pas salariée et un beau-frère au chômage dans
d’énormes difficultés. Agés de 4 à 17 ans, les enfants sont contraints de
rejoindre l’école publique. Pour assurer la dépense quotidienne, la mère
pratique le petit commerce. Chez ses propres parents, son beau-frère est
décédé en 1998, laissant également à charge six enfants et sa sœur qui se
contente de la débrouille dans le petit commerce. Elle a abandonné ses
études parce que n’ayant plus personne pour prendre en charge ses frais
de scolarité.
Comme on le voit, lorsque les chocs consécutifs à des situations
subites s’accompagnent de cumul de facteurs de vulnérabilité, le bascule-
ment dans la précarité devient irréversible. Les couches moyennes n’y
échappent pas. Elles sont même les plus exposées. L’épargne intérieure
est faible voire quasi-inexistante. L’équilibre économique des ménages
98 BRICOLER POUR SURVIVRE

est rompu dès lors que le réseau proche de parenté subit simultanément
un choc. Le manque de dispositif institutionnel pouvant servir d’amortis-
seur est ressenti comme un facteur d’angoisse et, plus globalement, une
sorte d’avanie infligées aux couches moyennes de la capitale.

Conclusion : Stagnation de la qualité de vie et émergence de populations


flottantes et marginales dans les quartiers moyennement aisés

La précarité s’installe progressivement dans les cités HAMO, suppo-


sées abriter les strates supérieures des couches moyennes. L’abandon sco-
laire des enfants y est massif. Certains parents qui avaient inscrit leurs
enfants dans le secteur privé, témoignage d’une certaine aisance matériel-
le, ne parviennent plus à assurer les frais de scolarité. D’autres n’arrivent
plus à couvrir les frais de transport (500 FCFA en moyenne par personne
et par jour) inhérents à leur quartier, éloigné et enclavé. Le faible taux de
réussite des élèves s’explique en grande partie par le manque de soutien
des parents dans l’accompagnement scolaire. La crise de l’autorité paren-
tale est matérialisée par la dégradation des mœurs : prostitution manifeste
des jeunes filles, impuissance des parents devant l’oisiveté des jeunes.
Certains chefs de famille, à la suite de l’amenuisement de leurs res-
sources, se recroquevillent sur eux-mêmes et limitent leurs fréquenta-
tions.
La chose publique elle-même n’est plus respectée et cela se traduit
notamment par le non-paiement de la taxe d’ordures ménagères (TOM)
qui s’élève à 12.000 FCFA par an. A défaut de pouvoir payer les voitures
de vidange (25.000 FCFA par vidange), les égouts sont vidés dans des
trous de fortune creusés à l’intérieur des maisons ou dans les alentours.
La plupart des familles n’ont pas les moyens de transformer leurs mai-
sons, de les réhabiliter ou même de changer la peinture initiale. La super-
ficie des parcelles diminue, tout comme la taille des logements et le
nombre de chambres, conséquences du rush des populations vers les cités
Hamo IV et V qui, au départ, étaient considérées comme des zones très
enclavées. Cet intérêt grandissant pour ce type d’habitat contribua à faire
modifier le plan de logement à Hamo VI.
Considérés être habités par des chefs de familles relativement aisés,
ces quartiers ne sont pas la priorité ni de l’État, ni des autres intervenants
(ONG, organismes, etc.). La qualité de vie stagne, puis dégringole. Les
catégories de populations « flottantes » grossissent. L’habitat se densifie.
Le cadre de vie se dégrade, l’espoir de maintien du bien-être s’assombrit.
LA PAUVRETÉ URBAINE VÉCUE DANS DAKAR 99

Quels sont les points de rupture et de vulnérabilité ?

Dans la description des conditions de vie dans les trois types de quar-
tiers, l’intensité des vulnérabilités varie, les chocs qui les amplifient se
répètent et les facteurs de rupture sont récurrents. En effet, la pauvreté
est, d’une certaine manière, un état de rupture partielle ou totale d’un
équilibre de vie. Ces ruptures prennent plusieurs contours selon les caté-
gories sociales ci-dessous.
Chez les chefs de ménages hommes, les conditions de rupture inter-
viennent surtout avec la perte de l’emploi. Les personnes soumises à
l’enquête relèvent en premier les conséquences variées liées à la perte
d’emploi salarié, dans toute l’agglomération urbaine de Dakar mais plus
particulièrement dans les quartiers intermédiaires et pauvres, la retraite
avec des pensions faibles (15.000 FCFA/mois par exemple), les compres-
sions ou perte d’emploi à la suite de réduction de personnel dans les
situations de difficultés économiques des entreprises, le départ négocié en
cas de restructuration de l’entreprise.
Paye 38 ans, marié, cinq enfants :

« Je travaillais à N. Sénégal comme embauché mais je suis parti en


départ volontaire (en fait il s’agit d’un départ forcé) en 1994. Là-bas, je
percevais 150.000 et 200.000 FCFA. Les taux appliqués pour le départ ne
m’ont pas été favorables et jusqu’à présent nous sommes devant les tribu-
naux. Par exemple, j’avais reçu moins d’un million cinq cent mille
(1.500.000).
Dans un premier temps, je voulais aller aux États-Unis, j’ai même
perdu de l’argent avec une agence (c’était lors du Mundial) mais elle n’a
pas pu obtenir de visa, elle envisageait d’amener 50 personnes. Je leur ai
donné 450.000 FCFA sans compter les frais annexes. Ils demandaient
900.000 FCFA. C’est l’amie qui m’a mis en rapport avec eux qui m’a mis
la puce à l’oreille. J’ai eu beaucoup de projets, finalement j’en ai retenu
un, créer ma propre entreprise (bâtiment, construction métallique, méca-
nique, tôlerie, peinture). Dans ces domaines, j’ai des notions mais je
comptais travailler avec des gosses qualifiés.
Depuis lors, j’ai eu à faire de menus travaux et puis, j’ai des connais-
sances en informatique. Mon épouse et moi, nous nous sommes épaulés et
je trouve que c’est une remarquable gestionnaire. Dans un premier temps,
j’avais placé l’argent à la banque, puis je l’ai retiré parce que j’avais traver-
sé des moments très durs pendant lesquels, il me fallait faire du taqale. »

L’absence de ressources provoquées par un chômage subi ou prolongé


est citée parmi les facteurs de rupture, en référence à l’espoir déçu mais
100 BRICOLER POUR SURVIVRE

longtemps entretenu par le chômeur chronique. Ensuite, viennent les


infirmités physiques liées à des accidents de travail ou à des déficiences
mentales. Enfin, on peut noter les cas d’amenuisement de ressources à
mesure que la force de travail faiblit, les opportunités d’offrir des services
deviennent rares et les atouts à la concurrence s’affaissent.
M. N’diaye, 39 ans, chauffeur, HLM Grand Yoff :

« Je distingue deux catégories de pauvres : celui qui ne parvient pas à


assurer un repas journalier et celui qui ne peut pas mendier parce qu’il a
honte de le faire. Ce dernier cas correspond à celui d’un de mes
« grands » (un aîné) qui a 49 ans et sept gosses. De boulanger salarié, il
est passé à journalier. C’est dégradant car il gagnait bien sa vie.
Maintenant, il n’a plus rien, son patron libanais l’a licencié comme ça du
jour au lendemain ».

Chez les femmes chefs de ménage, la rupture est le plus souvent pro-
voquée par plusieurs facteurs qui tiennent à la perte ou l’instabilité des
revenus de l’époux (le décès du mari qui place la femme de facto chef de
ménage et, très souvent, héritière de la gestion de l’économie domestique
et de la mobilisation des ressources qui l’entretiennent, la faiblesse des
pensions de l’époux, l’incapacité physique et/ou mentale de l’époux) ; au
changement brusque de statut matrimonial (divorce), au déficit de soutien
(l’absence ou la faiblesse de ses ressources du fait d’un départ de soutien
externe), à la taille importante du ménage (la faiblesse des ressources
accompagnée de la massification de la cellule familiale).
Chez les jeunes hommes, l’exposition aux risques de rupture intervient
d’emblée du fait du chômage chronique, de l’incertitude du statut profes-
sionnel (journalier), de la faiblesse des ressources tirées des « petits
jobs » (apprentis, maçon, chauffeur, menuisier, tôlier, mécanicien, etc.).
Ensuite, interviennent les difficultés à bénéficier d’un service de trans-
port, la mobilité devenant facteur d’accès aux ressources pour échapper à
la pauvreté. Les capacités et le mental des jeunes exposés à la pauvreté
jouent également leur rôle. Les enquêtés mentionnent : l’incapacité à for-
muler des projets de développement et à maîtriser les procédures de sa
négociation ainsi que la faible volonté de réussir dans un contexte de
dénuement. Enfin, dans des villages traditionnels de Dakar, caractérisés
dans le passé par un marché spéculatif foncier, les jeunes évoquent le bra-
dage du patrimoine foncier et, en conséquence, l’absence de transmission
de patrimoine des parents ou grands-parents en faveur des jeunes généra-
tions citadines.
Chez les filles, les conséquences sont également très sensibles et pren-
nent des aspects spécifiques liées aux déficits de capacités ou d’opportu-
nités (chômage chronique, manque ou insuffisance de formation, absence
LA PAUVRETÉ URBAINE VÉCUE DANS DAKAR 101

de ressources), aux modes de vie (promiscuité dans les familles, difficulté


à s’habiller correctement), et au statut et changements socio-démogra-
phiques (recul de l’âge du premier mariage, augmentation du nombre de
mères célibataires).
L’ensemble de ces catégories socio-professionnelles rencontrées dans
la région de Dakar présente un ou plusieurs points communs de rupture.
Parmi les éléments les plus dominants, figurent le chômage et le sous-
emploi qui constituent les principaux facteurs d’absence ou d’insuffi-
sances des ressources. Il semble que les quartiers pauvres enquêtés (ban-
lieue) et les quartiers intermédiaires vivent dans une situation précaire et
que chacun prend tour à tour sa part de la misère. De tous les besoins à
satisfaire, la maladie d’un membre de la famille – en particulier les mala-
dies chroniques, graves, nécessitant un traitement prolongé – est la situa-
tion la plus crainte. Ce sont en effet ces maladies qui risquent le plus de
faire basculer dans la précarité. Elles exigent en permanence des res-
sources dont le renouvellement reste hypothétique et, dans le meilleur des
cas, différé et presque jamais total.
Par ailleurs, dans les différents quartiers, il semble se dégager l’idée
selon laquelle les études scolaires ou universitaires ne servent plus à rien.
Il y a ainsi une inversion du modèle de réussite. D’autres métiers ou stra-
tégies sont valorisés, notamment chez les populations jeunes. Les
modèles émergeants privilégient le profil du migrant investisseur dans
son milieu d’origine ; le commerçant n’ayant pas bénéficié de transmis-
sion de patrimoine par héritage et issu du secteur populaire ; l’homme ou
la femme d’affaires rusé (e) et audacieux (se). Comme le note AS, femme
mariée à Thiaroye :« Seuls les émigrés (Italie, USA), les grands commer-
çants, les grands transporteurs ont réussi aujourd’hui ».
Plus globalement, des événements structurels sont évoqués avec une
récurrence fréquente dans les discours des personnes exposées. Ainsi,
elles ont recours à deux registres : la dramatisation et la victimisation
propres à des récits a posteriori. Ils établissent avec force détails, non
sans convaincre, des corrélations logiques qui mettent en épingle les
plans d’ajustement structurel (PAS), la dévaluation de la parité du Franc
CFA, les politiques d’habitats et d’urbanisme, de transport, etc.
Les plans d’ajustement structurel, appliqués au Sénégal dès 1979, font
figure de repère pour évoquer l’accentuation de la crise et ses manifesta-
tions : déflatés, départs volontaires, forcés ou négociés avec les risques
périlleux encourus dans la gestion des investissements personnels. La
dévaluation de la parité du franc CFA, intervenue en janvier 1994, a
contribué fortement à appauvrir les couches moyennes en précarisant
leurs conditions de vie, par l’effet d’écart entre leurs ressources et la
valeur des biens et services. Au-delà d’avoir déclenché l’élargissement et
l’approfondissement de la pauvreté, ces événements structurants, par
102 BRICOLER POUR SURVIVRE

leurs impacts de longue durée, inaugurent la banalisation de la précarité


avec ses effets d’anesthésie : les populations s’y familiarisent et assistent
à l’inhibition de leurs capacités d’avant, de leurs rêves inachevés et ambi-
tions abandonnées.
Aussi, les villes improvisées – celles de la banlieue de Dakar – impo-
sent un cadre de vie précaire avec des risques élevés de sinistres : inonda-
tions, incendies, maladies chroniques, etc. Elles sont inaccessibles, non
pas tant par leur éloignement du centre – dont la position s’érode du reste
– mais, par l’absence de voies de desserte et par la ghettoïsation qui
l’accompagne. Elles deviennent cruelles par les risques de déshumanisa-
tion et la perte de dignité qui lui sont subséquentes. Les populations sont
placées dans l’incapacité à se défendre : maisons inondées, vols et agres-
sions, insécurité et fragmentation des trajets du transport public, renché-
rissement des coûts de mobilité.

Conclusion : Qui sont les pauvres selon les types de quartier ?

Pour répondre à cette question dans l’agglomération urbaine de Dakar,


il est nécessaire d’opérer un classement en privilégiant différents critères,
à savoir : la durée dans la pauvreté, l’intensité du vécu de la pauvreté, les
caractéristiques du quartier d’habitation du ménage considéré : milieu
pauvre, moyen ou aisé. Lorsque l’on considère les quartiers pauvres, les
ménages pauvres, ou ceux dont les conditions de vie se dégradent faisant
qu’on puisse les assimiler à un processus de régression, sont également
de divers types. Ce sont d’abord des ménages sans revenus stables, ayant
quitté le monde rural pour s’installer dans un quartier pauvre. Un second
groupe est constitué d’anciens salariés ou installés à leur propre compte,
anciennement assimilés aux couches moyennes ayant basculé dans la pré-
carité et vivant dans un quartier pauvre. Il convient de relever également
les personnes de revenus faibles et n’ayant pu vivre dans les quartiers
intermédiaires et dont les conditions sont précaires. Une autre catégorie
réunit les groupes sociaux de femmes, de jeunes etc., constituant des
ménages non parentaux ayant un accès marginal à l’emploi et au travail.
Elle est différente des personnes esseulées ou incapables de mobiliser un
capital relationnel ou des ressources autres, susceptibles de les sortir de
leur situation de vulnérabilité. Plus généralement, les pauvres sont
constitués de familles dont la dégradation du cadre de vie ne trouve pas
de palliatifs autonomes.
Alors que dans les quartiers pauvres, la pluralité des catégories de
pauvres vise à montrer la généralisation de la pauvreté exprimée par
LA PAUVRETÉ URBAINE VÉCUE DANS DAKAR 103

l’expression courante « fi ken tane wul ken » (personne n’est mieux lotie
qu’une autre), les quartiers moyens abritent quant à eux les nouveaux
pauvres. On y observe des ménages ayant toujours vécu dans la pauvreté
dans un quartier intermédiaire mais aussi des ménages appartenant autre-
fois aux couches moyennes qui basculent dans la pauvreté (pour cause de
décès, retraite, déflation du principal pourvoyeur de revenus). Une der-
nière catégorie est constituée de ménages pauvres ayant vécu dans un
quartier moyen en voie de paupérisation.
Enfin, notons que les pauvres des quartiers aisés sont principalement
des ménages ayant quitté le monde rural et s’étant installés dans des quar-
tiers aisés comme habitants flottants, ménages non parentaux insérés dans
ces quartiers comme personnels domestiques, ou marginaux qui squattent
les espaces inhabités.
Le schéma de représentation habituelle, qui assimilait les pauvres des
villes aux migrants évoluant marginalement dans les quartiers pauvres et
moyens de Dakar, s’estompe pour laisser place à une approche plus nuan-
cée, celle qui considère que la ville fabrique ses propres exclus qui ne
sont pas seulement ceux de la marge (migrants certes, chômeurs aussi qui
sont, pour la plupart, socialisés dans l’agglomération urbaine de Dakar),
mais ce sont également ceux dont le vécu précaire représente l’anti-
chambre de leur mise à l’écart, de leur dépossession et de leur « sortie du
corps social ». Dans ce dernier groupe, figurent en bonne place une fran-
ge des couches moyennes urbaines qui, ayant subit un choc dans des
conditions où les amortisseurs de crise se sont asséchés, témoignent de
vulnérabilités fortes qui les ont fait basculer dans la pauvreté.
3

Perceptions de la pauvreté

Dans les parties précédentes, j’ai tenté de montrer que la pauvreté est
une construction sociale et que la mobilité dans la pauvreté est variable
selon le regard que la société porte sur les interactions sociales, le contrô-
le des acteurs sur les ressources, leur degré de participation et d’influence
dans la vie en société. Les figures de pauvres se superposent tout en reflé-
tant des caractéristiques différentielles. Les groupes sociaux définissent
en effet des standards de vie à partir desquels s’élaborent des classements
des acteurs sociaux, ils ont des repères qui changent et qui servent à leur
attribuer un statut, des rôles, une identité. La pauvreté est une notion bien
relative. Les règles instituées de vie ne suffisent pas pour renseigner sur
les indicateurs de pauvreté. Il faut aussi aller au-delà, en interrogeant les
représentations des acteurs sur leur vécu et la perception qu’ils se font de
leurs rapports aux autres.
Cette relativité s’exprime de diverses manières. Destrema B. et
Salama P. (2002 :6) le rappellent bien lorsqu’ils écrivent que « la pauvreté
est à la fois un fait et un sentiment ». Le standard qui permet de mesurer
le rapport aux faits est un produit de règles de vie façonnées par les
acteurs sociaux. Les seuils sont de même définis en fonction de ces
repères. Les acteurs sociaux dont les conditions de vie s’évaluent sont des
êtres de sentiments ; et ces sentiments se durcissent par des procédés de
constellation qui reflètent les perceptions ainsi exprimées. Celles-ci pas-
sent de ce fait de catégories molles à des variables tangibles, reflets des
dynamiques d’interactions sociales. C’est l’objet de ce chapitre, qui tente
de capter la substantialité des interactions sociales au sein des quartiers
dans l’agglomération urbaine de Dakar. L’approche discursive privilégiée
vise à expliquer comment les sentiments des acteurs interviennent au tra-
vers des liens sociaux et reflètent les rapports de pouvoir au sein de la
société. Elle met l’accent sur les procédés par lesquels les évolutions
sociales s’incrustent dans le vécu des acteurs sociaux et comment ils les
extériorisent.
106 BRICOLER POUR SURVIVRE

L’argumentaire est organisé ainsi qu’il suit. Dans une première partie,
je poursuis la description des conditions sociales telles qu’elles apparais-
sent dans les récits des pauvres. C’est ainsi que les rapports entre autoch-
tones et allochtones sont décrits pour envisager les mécanismes par les-
quels les « hégémonies » sociales structurelles sont entretenues ou
« défiées » selon la formule de Cox P. (1999 :47). Autrement dit, la situa-
tion de pauvreté définit aussi finalement des dimensions relationnelles
entre des acteurs ainsi que leurs rapports à leur espace de vie et leur
contrôle changeant sur des ressources, qu’elles soient matérielles ou sym-
boliques. Ces rapports de pouvoir ont pour théâtre des quartiers et leurs
images construites se reflètent dans les perceptions des acteurs. Ce vécu
des pauvres laisse transparaître des valeurs qui sont ici discutées au
double plan des perceptions de la pauvreté et des représentations du bien-
être. Dans une dernière partie, j’évoque les perceptions que les pauvres
ont des institutions qui les assistent.

Les conditions sociales et les rapports de pouvoir

La littérature sociologique regorge d’exemples pour illustrer le proces-


sus de construction de la pauvreté. Ces travaux démontrent que les per-
ceptions se réalisent dans des catégories projetées par des vis-à-vis en
fonction des premiers signes médiateurs et dans l’optique d’un classe-
ment anticipatoire permettant de situer l’acteur en question dans des
moules sociaux, des traits de personnalité distincts et caractéristiques des
genres sociaux. Au-delà de leur potentiel déformant, les perceptions
modèlent les rapports sociaux dans une tentative de les standardiser. Elles
mêlent étroitement les facteurs tangibles aux prismes aléatoires de
l’observation.
E. Goffman (1963) écrit en effet : « Le caractère attribué à l’individu,
nous le lui imputons de façon potentiellement rétrospective, c’est-à-dire
par une caractérisation “en puissance”, qui compose une identité sociale
virtuelle ». Il distingue donc l’identité sociale virtuelle de l’identité socia-
le réelle, en référence à la catégorie et aux attributs. Le stigmate est au
centre de cet écart en se situant dans la relation interactive. Pour Goffman
(1963), ce qui caractérise l’individu stigmatisé, c’est l’acceptation de son
handicap social par l’intériorisation des attributs qu’on lui affecte :

« Les critères que la société lui a fait intérioriser sont autant d’instru-
ments qui le rendent intimement sensible à ce que les autres voient
comme sa déficience, et qui, inévitablement, l’amènent, ne serait-ce que
PERCEPTIONS DE LA PAUVRETÉ 107

par instants, à admettre qu’en effet il n’est pas à la hauteur de ce qu’il


devrait être ».

Prenons brièvement le cas du quartier de Ouakam, à l’ouest de Dakar,


pour le confronter à cette grille de lecture sociologique. Ce quartier a la
particularité d’être un village urbain. Autrement dit, il reste modelé par
des pratiques traditionnelles tout en étant perméable à la modernité. Ces
deux aspects qui cimentent son cadre de vie indiquent un enchevêtrement
de situations complexes et ambivalentes : pauvreté criarde à côté d’une
richesse ostentatoire, opposition entre instruits et analphabètes, margi-
naux et intégrés, etc.
C’est aux alentours des années quatre-vingt, avec l’installation des quar-
tiers périphériques (Ascena, Cité Assemblée, Cité Comico…) et d’habitants
au niveau de vie un peu plus élevé que les Ouakamois d’origine (les lebu),
que s’est nettement amorcée la visibilité de la dégradation continue des
conditions de vie, accompagnée par une désagrégation sociale du noyau
central que constitue le village traditionnel de Ouakam. L’historique du
peuplement de ce quartier, ainsi que l’occupation de l’espace habité, ren-
dent compte du processus de paupérisation en cours.
Ouakam fait partie des multiples villages lebu qui ceinturent Dakar, la
capitale sénégalaise. L’observation générale tend à montrer que la pauvre-
té y est diluée dans une densité de réseaux de solidarité et d’entraide dont
le fonctionnement et la reproduction sont assurés par l’appartenance iden-
titaire et la réciprocité. En effet, la densification et l’enchevêtrement des
rapports sociaux sont couramment définis à travers l’expression domesti-
quée en Wolof et reprise du français « branchements », très répandu chez
la couche juvénile : « pour dund am, il faut branchement am » (il faut
être branché socialement pour vivre ici). La notion de « branchement »
est entendue dans le sens de l’insertion sociale de l’acteur, de son accep-
tation dans son environnement, de sa prise de rôle parmi les siens.
La pauvreté est ainsi contenue par des relations de réciprocité telles
qu’une personne non habituée pourra difficilement capter les formes de
vulnérabilité de certaines familles. En effet, la valorisation de l’identité
lebu et leur fort enracinement dans leur milieu inhibent grandement chez
les jeunes toute tentative entrepreneuriale. Estimant dégradant un certain
nombre de métiers (maçonnerie, commerce), ils s’entourent d’un certain
nombre de facteurs handicapants, synonymes d’élargissement de la pau-
vreté à de nouvelles couches sociales. Ce faisant, ils offrent à leurs vis-à-
vis un terreau à la fabrique de stigmates.
Les migrants provenant des zones rurales n’hésitent pas quant à eux à
s’intéresser à ces métiers dits « dégradants », comme une opportunité à sai-
sir pour tenter de sortir de la crise durable. Leur insertion sociale se réalise
désormais par le travail et leur statut social s’améliore à la mesure du labeur.
108 BRICOLER POUR SURVIVRE

A Ouakam, la circulation et la redistribution des ressources et des


richesses (des mieux lotis vers les démunis, des actifs vers les inactifs)
s’exercent autour des institutions traditionnelles et islamiques. Ces der-
nières s’attribuent des desseins de contrôle de la régulation des liens
sociaux constitutifs de l’espace social. A la fin des cinq prières de la jour-
née, il est fréquent que l’imam s’adresse à ses coreligionnaires pour réali-
ser des levées de fonds destinées à aider un ou des fidèles malades, néces-
siteux ou sans soutien familial. Il peut également être amené à organiser
les cérémonies funéraires de personnes esseulées. Les indigents seront
quant à eux nourris assez régulièrement par des voisins plus à l’aise.
Cette assistance est pareillement organisée par la communauté tradition-
nelle et notamment par les responsables des Lebu qui reçoivent les étran-
gers et font face à des situations de détresse d’individus à la marge ou
déficients. Mais ces institutions ne couvrent que partiellement les besoins
d’assistance des démunis occasionnels ou structurels.
Le dispositif social en place reste donc inclusif à bien des égards.
Comme nous le verrons par la suite, le tissu social maintient sa vocation
sécuritaire. Mais il contient des vulnérabilités constantes. Les jeunes issus
des ménages autochtones dépendent fortement de ce filet sécuritaire et ne
sont guère préparés à affronter l’amenuisement des ressources et la néces-
sité d’innover dans les procédés d’insertion professionnelle.
Les types de liens élaborés et entretenus par les différents acteurs,
aussi bien entre autochtones qu’entre autochtones et allochtones, permet-
tent d’analyser la perception de différents groupes sociaux. Par alloch-
tones, sont considérés les Bawol bawol (originaires de la région histo-
rique du Bawol, actuel Diourbel dans une certaine mesure), les Guinéens,
les Sereer, les joola… Ces rapports structurés autour d’un certain nombre
de conflits latents reposent sur une stigmatisation des uns par les autres.
Les wolofs commerçants de Touba Ouakam, originaires pour la plu-
part de la région de Diourbel, se sont pliés stratégiquement au diktat des
Lebu pour obtenir les terres dont ils étaient les propriétaires. Une fois
intégrés dans le milieu, ils se sont affranchis de l’hégémonie des Lebu. Ils
ont d’ailleurs rebaptisé leur localité, Bira Ouakam, devenue Touba
Ouakam1. Aujourd’hui, ces ressortissants du Bawol estiment que la fran-
ge la plus importante des Lebu vit dans la précarité. Selon un des enqué-
tés, S. D, commerçant, cette situation s’explique par le fait que les jeunes
Ouakamois (citadins) considèrent certains métiers comme de « sots
métiers », développent un complexe et préfèrent chômer plutôt que d’être
« apprentis » ou « vendeurs ». Lui affirme que « ku nangoo liggéey tedd »
(accepter de travailler, c’est recouvrer sa dignité), qu’il faut travailler

1. Nom composé de Touba, la capitale religieuse de la confrérie mouride et Ouakam


(le quartier en question). Ce nom évoque donc la partie mouride de Ouakam.
PERCEPTIONS DE LA PAUVRETÉ 109

pour obtenir une promotion et une ascension sociale. Il ajoute : « Ils n’ont
plus de terre à vendre et continuent de vivre d’une autoglorification qui
les empêche de s’adonner à certaines activités, d’où le chômage chro-
nique enregistré chez les jeunes lebu ».
La conflictualité des rapports entre autochtones et allochtones est per-
ceptible dans le discours des personnes enquêtées. Les Lebu estiment
qu’ils sont les « ndiatigi » (tuteurs) de l’essentiel des habitants de l’agglo-
mération dakaroise et, principalement, de ceux qui habitent les quartiers
dits villages traditionnels. Ils ont un statut d’anciens établis et le Ndey ji
réew2 est leur délégué chargé de recevoir et de mettre à l’aise les étran-
gers. Ce sont eux qui donnent aux autres leur statut mais eux aussi qui
leur collent des stigmates. Les autres sont ainsi des « doxandeem »3, mot
signifiant étranger pour désigner l’allochtone. Puis ils deviennent les
« wéttali »4 (compagnons). Lorsque l’allochtone ne réussit pas son inser-
tion, il est déconnecté : « tumurànke »5.
Certaines perceptions assimilent le « doxandeem » (migrant) au
« tumuranke » (sans moyen de défense, dépossédé). Ces constructions
sociales qui cimentent le modèle de fonctionnement et de régulation des
liens sociaux ont été exprimées, à travers les entretiens par les termes ci-
après : « Ku amul ñu clasela » (le dénuement économique entraîne
l’exclusion sociale), « Nit bu néewee doole, du bari xarit » (le dénuement
économique est synonyme de perte de contacts, d’amis), « Boo néewee
doole, dangay xam sa bopp, xam fi nga tollu » (le démuni doit reconnaître
ce que permet son statut).
Les rapports entre autochtones et allochtones sont au cœur des percep-
tions dans les quartiers dakarois. Dans le quartier Ouakam, les groupes
ethniques autres que lebu sont stigmatisés. Par exemple, par « sereer », il
faut comprendre non pas l’ethnie, mais toute la population qui vit dans
une précarité économique, d’après les représentations sociales en cours
chez les Lebu. En voulant se singulariser dans leur mode d’occupation de
l’espace social, ces groupes d’allochtones vivent une certaine distance
sociale. Si certains d’entre eux ont pu s’intégrer en nouant des liens assez
forts avec les premiers habitants, d’autres en revanche vivent une situa-
tion de déconnexion sociale assez prononcée, et parfois à la limite de la
marginalisation. Ils demeurent toutefois prompts à louer la largesse des
autochtones : « Ils nous permettent de venir regarder la télévision chez

2. Littéralement : mère du pays. Délégué chargé de l’accueil et de l’installation des


étrangers.
3. De la racine « dox » qui signifie marcher. Littéralement : ceux qui ont marché pour
venir s’installer : étrangers.
4. Tenir compagnie.
5. Pauvres dans le sens de misérables.
110 BRICOLER POUR SURVIVRE

eux ». En cas de déguerpissement, les allochtones se retournent vers les


lebu (propriétaires des terrains) afin qu’ils les logent temporairement ou
qu’ils leurs trouvent un autre logement. Les Lebu sont en effet les seuls à
avoir la maîtrise de la distribution ou de la location des terrains.
Proche du groupe des sereer du point de vue des autochtones, les peuls
Fuladu considèrent globalement que tout ce qu’ils ont pu acquérir comme
richesse, est essentiellement dû aux largesses des Lebu. Comme le dit
O. K. : « J’ai une grande maison à Kolda mais je serais ingrat si j’y
retournais, même si je suis aujourd’hui à la retraite. Quand je suis venu
ici, je n’avais que 15 F CFA6, aujourd’hui j’ai deux maisons à Ouakam, et
tout cela grâce aux prières des dignitaires lebu ». Cette perception est tra-
duite en ces termes : « barke si ñaan la, doole si góor-góorlu la ak alal »
(on obtient la bénédiction grâce aux prières et la richesse grâce au travail
et à la débrouillardise).
Contrairement aux Bawol-bawol, les Sereer perçoivent le bien-être à
travers des catégories symboliques (sentiment d’avoir consenti des sacri-
fices pour la communauté). Il importe de souligner que pour ce groupe
socio-linguistique, la stigmatisation n’est pas facteur d’infirmité sociale.
Il s’est approprié l’image qu’on a de lui et l’a positivée. Les filles sereer
n’ont ainsi pas de complexe à se constituer domestiques chez la voisine
autochtone. Le mouvement inverse n’est, en revanche, pas envisageable.
Les statuts acquis peuvent cependant prendre le dessus sur les statuts
d’origine. L’attitude des Bawol-bawol illustre assez bien de phénomène :
ils inversent les rapports de force en se situant progressivement dans des
positions stratégiques de contrôle sur les ressources (biens et services) et
développent des stigmates en direction des Lebu dont c’était l’apanage
auparavant. Les Sereer, ce grand groupe désignant les « sans moyen »,
semblent accepter les stigmates qui leurs sont attribués tout en les utilisant
comme forme d’insertion, marginale certes. Ils adoptent l’une des attitudes
que décrit Goffman selon qui, « parmi les siens, l’individu stigmatisé peut
faire de son désavantage une base d’organisation pour sa vie… ». Plus
généralement, qu’ils soient émis ou reçus, les stigmates ont la force de res-
serrer les liens communautaires et d’activer des appartenances d’origine.
Les rapports sociaux entre allochtones et autochtones sont contenus
dans des conventions sociales réciproques qui fondent les représentations
collectives servant de références communes aux agents individuels. Cet
ajustement mutuel reste une règle dans l’environnement urbain dont De
Swaan (1995 :162) rappelle ici l’universalité : « La vie urbaine moderne est
faite de rencontres qu’il faut négocier afin de minimiser les conflits et les
contrariétés ». C’est ce que laisse penser le propos suivant de D., charretier.

6. Un Euro est équivalent fixe à 665 F CFA.


7. littéralement : ceux qui sont mieux ; les couches sociales intermédiaires.
PERCEPTIONS DE LA PAUVRETÉ 111

« Ce quartier est constitué de “ñu tane”7 qui se considèrent comme


riches. Ils sont renfermés de sorte qu’il est difficile d’en savoir plus sur
eux. “Dek bi ku amul bokkoo”, (dans cette ville, seuls les riches comp-
tent), tout tourne autour des moyens financiers quand tu veux par
exemple épouser une femme, on te demande tout de suite où tu travailles
et d’où tu viens . Pour nous qui venons de l’intérieur du pays, l’espoir de
réussir est nul à Dakar. Pour m’en sortir, des fois, je fais jouer mes rela-
tions à travers le système du “kal” (cousinage à plaisanterie). En tant que
Sereer, j’ai des connaissances tukuloor ou joola dans les quartiers et, des
fois, je profite de ce rapport de “kal” pour leur faire part de mes pro-
blèmes. »

Ce « cousinage à plaisanterie » permet de rompre la glace et d’établir


des liens transversaux d’échanges et d’assistance. Son potentiel de négo-
ciation est à l’aune de la spontanéité avec laquelle les acteurs oublient
momentanément leurs rigidités et clivages communicationnels pour se
montrer alertes à l’écoute des vis-à-vis auxquels ils se perçoivent liés.
Ces interactions se réalisent dans un cadre de vie sur lequel il convient
de s’arrêter pour porter un regard sur les représentations qui le caractéri-
sent. En effet, certains quartiers sont perçus comme des espaces patho-
gènes. Les perceptions semblent indiquer des constructions d’images
assez contrastées, voire contradictoires, selon leur classification socio-
économique (pauvre, intermédiaire, moyennement riche). A partir de ces
différentes configurations d’insécurité, de risque et de rupture quelques
tendances peuvent être dégagées. Les différents quartiers enquêtés lais-
sent apparaître des cercles d’ambivalence liés à la crise et aux ajuste-
ments qui la sous-tendent. Deux pôles sont notables : d’une part, les quar-
tiers dits pauvres, irréguliers, violents et, d’autre part, les quartiers dits
intermédiaires ou moyennement riches, aux antipodes des premiers (ins-
truits, civilisés, etc.).
Dans le premier lot, on peut noter Grand Dakar, Guinaw Rail,
Thiaroye. Ces quartiers sont jugés dangereux par les habitants des autres
quartiers (Ouakam, Cité Icotaf, Parcelles Assainies, Hamo, etc.). L’image
agressive de certains quartiers semble découler de leur histoire. Ainsi, à
Grand Dakar, c’est le « Cinéma El Mansour » qui cristallisait toute la vio-
lence (drogue, agression, prostitution, etc.). En revanche, à Guinaw Rail,
c’était plutôt le chemin de fer (rail). La gare, le cinéma et le marché ren-
voient ainsi l’image d’un espace où se cristallisent les conflits sociaux et,
plus généralement, la dérégulation sociale. On note toutefois que, dans
leurs constructions mentales, les habitants de chacun de ces quartiers

7. Littéralement : être considéré ; désigne la reconnaissance, la gratitude, ici le devoir


d’allégeance des allochtones envers les autochtones.
112 BRICOLER POUR SURVIVRE

repoussent en dehors de leur espace géographique la responsabilité morale


et civile sur les autres. Cette image négative ajoute en effet des handicaps
aux quartiers auxquels elle colle. Personne ne souhaite assumer la violence.
Ces quartiers dits pauvres sont aussi caractérisés par l’organisation de
l’espace foncier et de l’habitat. Ce sont des quartiers dits flottants, irrégu-
liers, sans aménagements d’infrastructures d’évacuation d’eau, sans poli-
tique de gestion des ordures ménagères. Les inondations répétitives repré-
sentent un facteur essentiel de vulnérabilité et d’insécurité. Plusieurs
familles ne restent chez elles que trois à six mois l’an pour cause d’inon-
dation. Ces quartiers semblent être des espaces de vie transitoire où on ne
passe que quelque temps. La restructuration foncière est ainsi placée au
cœur de la solution à l’insécurité.

A. Gaye, Icotaf :
« Notre plus grand problème ici ce sont les inondations. Dès que les
pluies commencent, on oublie même les problèmes de survie comme le
manger. Nos maisons sont remplies d’eau et tout le monde souffre de
paludisme à cause des moustiques. »

Une autre forme d’insécurité, plus subtile, concerne l’inaccessibilité


au crédit.

A. Nd., 42 ans, Guinaw Rail :


« J’ai voulu contracter un prêt dans une banque de la place. On me l’a
refusé car j’habite à Guinaw Rail. La banque m’a dit que je ne pouvais
pas le faire car Guinaw Rail est un quartier irrégulier qui n’a pas de titre
foncier et qu’un jour je risque d’être déguerpi ». En réalité, précise cette
personne : « C’est aussi à cause de l’image irrégulière de Grand Dakar.
On dit que tous les agresseurs sont à Pikine et, pour Pikine, les agresseurs
sont à Grand Dakar. »

Cette situation concerne surtout les quartiers de la banlieue (Guinaw


Rail, Thiaroye, Hamdallay, etc.). La distance géographique qui les sépare
du centre de Dakar ajoute à ces ménages un impôt sur les prix des denrées
de première nécessité. Ainsi, entre deux quartiers pauvres, celui qui est le
plus en périphérie se trouve dans une plus grande vulnérabilité socio-éco-
nomique, renforcée par la défectuosité du système de transport et l’impra-
ticabilité de certaines routes. Aussi, la banlieue est-elle en rupture par rap-
port au centre. L’accès au centre devient difficile et cela représente un han-
dicap considérable dans l’accès aux ressources. Un trait caractéristique des
ruptures et insécurités notées dans les quartiers dits pauvres est l’absence
d’un cadre de vie aménagé et équipé : absence d’électricité, de canaux
d’évacuation des eaux usées et de politique de gestion des ordures ména-
PERCEPTIONS DE LA PAUVRETÉ 113

gères. Ces différents déficits infrastructurels placent les acteurs sociaux et


les ménages de ces quartiers dans une insécurité permanente.
De ce qui précède, la stigmatisation apparaît généralement comme une
mise en scène par différents groupes sociaux de valeurs différentielles
quant à leurs rapports aux standards de vie. Plus sporadiquement, elle tra-
duit des écarts de modes d’ajustements des acteurs face à de nouvelles
situations. Elle indique comment des contemporains apprécient, tout en
les manipulant, les rigidités des autres, les infirmités dans leurs modes
d’être et leurs « impensées ». Dans le rapport à l’autre, la stigmatisation
révèle méconnaissance et méfiance, mais aussi tentation de marquer des
identités et des espaces à apprivoiser. Elle est projection de soi sur l’autre,
interprétation, figuration de normes et de style, selon un prisme dont
l’adéquation est en doute. Comme disent les sociologues québécois,
« l’autre est renvoyé à sa catégorie » (Dorvil H., Renaud M. Bouchard L.,
1994 : 725). L’étiquetage résulte d’une peur d’autrui. La stigmatisation
conduit au rejet et à la discrimination qui sont, selon l’analyse de ces
sociologues, des modalités de l’exclusion entendue dans le sens de « fer-
meture d’un espace social au nom de normes… éventuellement chan-
geantes ou réversibles selon la situation personnelle où nous nous trou-
vons placés » (1994 : 712). Le « repérage des différences » auquel on
procède dans les processus de contrôle social constitue la trame de la stig-
matisation. Il participe du normatif favorable au maintien de l’ordre des
dominants.
Au-delà des stigmatisations, il est un repère qui se dresse au loin, en
rappel de l’une des caractéristiques de la précarité dans les quartiers
populaires : la dimension structurelle de la dégradation du cadre de vie,
avec son cortège d’insécurité et de sentiment d’exclusion. L’émiettement
social qui en résulte va de pair avec le discrédit de l’autorité mais aussi
avec la recherche d’une vie transcendante qui emprunte, bien des fois, des
voies autres que celles des religions, c’est-à-dire la drogue, etc.
Des valeurs différentielles se forgent. L’exclu, c’est à la fois le stigma-
tisé mais aussi le relégué dans les abîmes de l’insécurité. Ces différents
profils de pauvres ne sont pas sans rapport avec les valeurs que leurs
conditions génèrent.

Les valeurs dans la perception de la pauvreté

Les sentiments expriment des valeurs, se laissent lire dans les compor-
tements et témoignent de la manière dont les acteurs perçoivent les rap-
ports de pouvoir tout en tentant de les modifier ou de s’y ajuster.
114 BRICOLER POUR SURVIVRE

La référence à des valeurs apparaît fortement dans les récits. On peut


en relever plusieurs. La notion de « yëg »8 (reconnaissance) est par
exemple fondamentale chez les Lebu. Mais elle est reçue différemment
par les groupes socio-linguistiques selon leur position dans la hiérarchie
sociale.

D. G.
« Je m’appelle D. G. et j’ai 53 ans. J’ai toujours habité Ouakam. Mon
père était le Chef de village de Ouakam jusqu’en 1968, date de son décès.
C’était quelqu’un de très fortuné, il avait des voitures de transport en
vrac. De plus, il avait tissé un réseau relationnel très dense (armée françai-
se, communauté libanaise) qui expliquait la bonne marche des ses affaires
et de son commerce. Il m’a dès l’enfance inculqué un certain nombre de
valeurs morales. Pour lui, on ne pouvait vivre sur un îlot d’opulence dans
un océan de pauvreté. Ce principe directeur qui était le sien a fait qu’il ne
permettait jamais à ses enfants de se distinguer des fils de démunis.
Cela justifiait aussi les bonnes actions à l’endroit des voisins. Il a, à
maintes reprises, payé à plusieurs voisins à la fois leurs moutons de
Tabaski (une des principales fêtes musulmanes durant laquelle il est
demandé aux adultes qui le peuvent d’immoler un mouton). Il payait aussi
du riz, en plusieurs tonnes, et le distribuait aux démunis. Ces bonnes
actions font que nous sommes obligés, devant leur rappel implicite, de per-
pétuer l’œuvre. Vous savez “niit dina sonn ndax ay kilifaam ” (une person-
ne peut souffrir à force de vouloir perpétuer l’œuvre de ses ascendants).
Il nous a toujours appris aussi l’esprit de sacrifice, de réserve, de rete-
nue et le respect d’autrui. Il disait “yaatu be mel ni geej, te gëm ne xejoo-
leen ci ken” (large comme l’océan, mais conscient que personne d’autre ne
peut vous supporter). A la mort de mon père, le principe de l’héritage lebu
a été appliqué. Ses biens ont été partagés entre ses fils et neveux. Comme
nous formions une famille nombreuse la richesse a fondu sans laisser de
trace. Mais je me considère quand même condamné à poursuivre les
bonnes actions de mon père. Heureusement que, très tôt, j’ai appris à
connaître la privation et je réussis à me faire une discipline à cet effet.
Vous voyez, malgré un salaire mensuel qui atteint 180 000 F CFA et,
grâce à mes autres bricolages, j’arrive à gagner jusqu’à 300 000F CFA par
mois.
Je n’ai pas une villa mais une baraque et je m’habille comme le com-
mun des habitants. Pourtant si j’avais limité l’usage de mes ressources à
ma famille (nous sommes quatre : mon épouse, mes deux enfants et moi),

8. Littéralement, chacun pour soi, ramener tout à soi (se recroqueviller sur soi même)
sont à l’origine de la pauvreté (ne rien avoir).
PERCEPTIONS DE LA PAUVRETÉ 115

j’aurais habité dans une belle villa. Mais la mode ne me détermine pas.
Chez moi, rien n’est nouveau. Je vous donne un exemple. J’achète à
chaque fin du mois six sacs de riz et 80 litres huile. A l’évidence, cela
n’est pas destiné à mon unique famille. Cet esprit de privation et les
valeurs morales dans lesquelles m’a éduqué mon père, j’essaie de les
inculquer à mes enfants. Ainsi, ils arrivent à supporter l’ensemble de
sacrifices que nous vivons et à vivre en harmonie avec les habitants du
quartier. »

Ce récit est fort évocateur de l’attachement à la dynamique de groupe


ainsi qu’aux règles d’assistance en vigueur. La valeur de partage qui
structure ce récit fonctionne néanmoins comme trait d’une solidarité à
sens unique. Agir selon le statut prédéfini que le groupe attribue, tel
semble être le repère idéologique. L’ordre social n’est pas remis en cause,
la perpétuation des fortes sociabilités est maintenue, vaille que vaille. On
peut y déceler un contrôle social des groupes d’appartenance sur l’indivi-
du, en référence au service aux autres promu par le mode de socialisation.
L’individualisme apparaît comme une contre-valeur et une dérive de
laquelle il convient de se démarquer. « Bopp sa bopp, xatal xatal, ño andi
ñàkk »9 (l’individualisme et le culte de soi sont à l’origine de la pauvreté).
La reconnaissance sociale, entendue dans le sens de l’accomplissement
avéré de ses attributs au sein de ses groupes d’appartenance, demeure le
point focal majeur.
Les conditions d’accumulation des ressources ne sont pas interrogées
mais les principes de redistribution sont parties intégrantes du dispositif
de socialisation. Les réseaux de sociabilité structurent les formes d’orga-
nisation sociale. L’entretien du capital relationnel apparaît comme une
obligation à laquelle il est risqué de se soustraire. On voit bien le sens que
D. G. donne à sa vie, porté en cela par des sentiments d’appartenance à
une communauté, fidèle à des pratiques habituelles de sociabilité, à un
contrat social bien explicite, celui par lequel le groupe social légifère en
tout. Dans ce récit, l’acteur social est tourné vers le milieu interne, ce qui
est le propre des réseaux de groupes organisés selon des liens d’origine
ou établis dans un milieu aux liens serrés comme certains espaces de voi-
sinage.
Il est fréquent que dans des groupes centrés sur des liens serrés, la
faible diversité des personnes jouant le rôle de « pont », entendu dans le
sens d’un acteur actif dans la redistribution de ressources et dans l’éta-
blissement de liens au sein de ses groupes d’appartenance, constitue le
ventre mou de la perpétuation des principes réticulaires. Le récit montre
bien que quelques périls jonchent le parcours. L’accumulation ne se fait
que sur le plan relationnel. L’assistance continuelle brise l’élan à l’auto-
nomie et encadre une dépendance balourde. Elle entame le crédit d’initia-
116 BRICOLER POUR SURVIVRE

tives et renforce la tendance des jeunes socialisés dans la ville à se refuser


à certains métiers et occupations de seconds choix. Les liens sociaux
n’auraient-ils pas besoin d’un bain de jouvence ? Il ne fait pas de doute
que la multipolarité des ponts en demeure la sève nourricière. A l’appui
de cette démonstration d’un renouvellement des liens sociaux par leur
horizontalité et non par leur verticalité, Lemieux V. (2000 : 59) enseigne
que le « capital social n’est pas localisé chez les acteurs, mais entre eux ».
Le contexte de vie des ménages aide à mieux considérer les spécifici-
tés des établissements humains. Dans les quartiers populaires dakarois,
les ménages sont de taille élevée. Plusieurs facteurs y contribuent : la
natalité forte dans les couches populaires, l’exiguïté des habitations, la
prédominance du modèle matrimonial polygamique. L’une des caractéris-
tiques du vécu précaire à Ouakam réside dans sa densité démographique
liée tout à la fois à la forte natalité, (en témoigne le nombre élevé
d’enfants de moins de 10 ans dans les ménages et à l’extérieur de ceux-
ci), au retour à la maison d’anciens pêcheurs ou de paysans qui ont renoncé
à leurs premières activités à cause du renchérissement des facteurs de
production, au caractère spontané de l’habitat et à son exiguïté, à l’occu-
pation et à l’entassement dans des habitations flottantes, etc. En moyenne,
cinq à sept personnes partagent une chambre, toutes les pièces de la
concession sont occupées et les enfants en bas âge, d’une manière généra-
le, dorment à l’intérieur de la chambre conjugale. Cette promiscuité tra-
duit la précarité dans laquelle ces couches pauvres sont plongées, elle
constitue le lit de nombreuses maladies et de toutes sortes de privations.
Cette situation, qui se traduit singulièrement par une amputation du bien-
être (occupation d’une partie de l’espace domestique et mise en location
de la plus grande) définit le cadre global de vie dans ce quartier.
A ces aspects démographiques, se superpose un chômage chronique et
généralisé. On note dans tous les quartiers (pauvres, moyens ou riches)
une forte pression sur les salaires et revenus. La pauvreté, c’est aussi le
non accès à un statut socio-professionnel favorable. Arrêtons-nous sur
trois récits dans différents quartiers.

Mb. D., 23 ans, soudeur, Thiaroye


« Nous, les jeunes, nous sommes les plus pauvres. A 23 ans, on ne
peut pas régler grand chose. Si au moins on pouvait avoir quelque chose à
chaque fin de mois, mais rien. Après six mois de formation, je n’ai ni tra-
vail, ni attestation et, par voie de conséquence, je ne suis rien. »

A. F, 35 ans, journalier Icotaf


« Nous ne sortirons jamais de cette situation de pauvre car on a
l’impression que les gens font tout pour nous y enfoncer. Moi, je suis
journalier dans les usines et le peu que je gagne dans la journée il faut que
PERCEPTIONS DE LA PAUVRETÉ 117

je le partage avec le responsable du recrutement sinon il ne me reprend


pas la semaine d’après. »

M. D., 40 ans, Grand Dakar


« J’ai quitté la Casamance quand j’étais toute petite. Je travaillais
comme bonne (domestique) chez des gendarmes français et je pouvais
gagner jusqu’à 100 000 F CFA par mois. Depuis, leur camp a été fermé,
ils sont tous rentrés et je me suis retrouvée sans travail. Je fais du “fortaa-
tu”9 en vendant des produits de chez moi comme l’huile de palme, les
mangues, etc. Je vis dans une chambre avec mon mari et mes deux
grandes filles. Pour le repas, je fais des plats de chez moi qui ne sont pas
du tout chers et j’en conserve pour le dîner. Tout ce que je gagne passe
dans le paiement de la scolarité de mes filles, j’aimerais qu’elles soient un
jour autonomes malgré la pauvreté dans laquelle elles ont grandi. »

Ainsi, dans la perception des jeunes, le non accès au travail gomme


toute identité sociale. Dans un contexte de pauvreté, la prépondérance des
facteurs économiques est suffisante pour faire du statut professionnel la
marque de l’insertion sociale. La petite corruption accentue par ailleurs
l’incertitude de l’accès à l’emploi, même temporaire. La perte d’emploi
rime avec le basculement dans la pauvreté, synonyme d’amputation des
besoins essentiels, de socialisation étriquée et de perte d’espoir pour une
relève encore plus exposée aux instabilités de l’insertion urbaine.
Mais comme l’explique Elster J. (2003), les comportements sociaux
ne sont pas réductibles à « des calculs d’intérêt ». Les sentiments que les
acteurs éprouvent découlent de leur vécu tout en constituant la trame de
leurs comportements. Ils donnent du sens aux interactions sociales.
Prenons les comportements chez les jeunes. Force est de souligner
l’opérationnalité des liens amicaux, forts et positifs, qui se traduit à tra-
vers la notion de « taqale » (joindre des morceaux en vue d’une finalité
quelconque). Ce système s’exprime le mieux à travers les cotisations
individuelles versées pour faire le thé ou aller danser le soir. Il est égale-
ment visible dans la pratique de l’emprunt vestimentaire où ce « taqale »
permet alors de s’habiller convenablement à l’occasion des fêtes ou céré-
monies, en dehors du quartier. Le recours aux aînés actifs, en cas de
besoin, est également une pratique courante pour leur demander de la
monnaie quel qu’en soit le montant, même s’ils participent déjà à la ges-
tion de l’économie domestique en contribuant financièrement, par l’inter-
médiaire du père, aux postes de dépenses les plus importants (alimenta-
tion, paiement de factures, achat de médicaments etc.).

9. Racine for =ramasser, action de ramasser désignant le système de débrouille


118 BRICOLER POUR SURVIVRE

Chez les femmes, les rapports de solidarité se déroulent sous le cou-


vert de la médiation des regroupements et des tontines qui sont l’occasion
de mobiliser des ressources, relativement importantes, au bénéfice d’une
des membres, selon une rotation organisée. Parallèlement à cette pratique,
on peut noter le principe du don, principalement en riz et autres denrées
alimentaires, des mieux lotis envers les plus modestes, mais aussi l’exis-
tence des prêts en espèces (pour compléter la dépense quotidienne) ou les
prêts d’habits et de bijoux à l’occasion de certaines fêtes traditionnelles et
religieuses. Toutes ces formes de solidarité ont, selon les enquêtés, un
fondement majeur qui est l’appartenance à la même communauté d’origine,
aux réseaux de voisinage, ou de choix (associations).
Cependant, ces sentiments d’appartenance et de références identitaires
communes peuvent subir des chocs plus ou moins profonds en cas de rup-
ture de la réciprocité ou de non respect des normes diffuses garantes de la
cohésion sociale. En effet, l’intrigue est courante, favorisée par une stra-
tification sociale qui laisse une large place aux non-dits dans les modes
de vie et dans les rapports sociaux. Dans un contexte où le mariage poly-
gamique se maintient et où le groupe social a la primauté en tout sur
l’individu, la tentation devient forte de s’exercer et de s’habituer à dis-
soudre les volontés individuelles lorsqu’on a le pressentiment qu’elles se
situent hors de la règle définie souvent de manière rigide.
Il arrive bien souvent que les déchirures dans le tissu relationnel soient
amorties par la référence religieuse qui fixe les « règles du jeu », légiti-
mant ainsi les mécanismes de solidarité, d’entraide, et les modes de règle-
ment des conflits. En intervenant de la sorte dans les représentations
sociales, la référence religieuse fixe une certaine codification de la vie
sociale sous forme de règles, de normes ou de conventions dont le respect
est une réponse aux incertitudes liées à l’insécurité sociale. Il n’est pas
exagéré cependant de relever que cette normalité, si elle contribue à
adoucir les pratiques sociales, n’en représente pas moins un terrain favo-
rable au camouflage de différentes formes de création d’espace d’autono-
mie, de liberté individuelle et de cadre souterrain de manifestation des
écarts et parfois de déviances.
Auprès des couches moyennes et celles à revenus plus modestes, on a
pu noter de façon récurrente les expressions sémiologiques populaires
suivantes : le « taqale » (mettre bout à bout), le « tés-tés » (se
débrouiller), le « kerti-kerti » (s’activer), gérer, le « business » (faire
affaires avec d’autres), etc. Elles renvoient globalement à des stratégies
de survie et à des ajustements dans un contexte de crise. La pauvreté est à
la fois vécue et perçue comme une double face : celle de l’espoir et celle
d’une vie sociale qui se défait. Cette ambivalence est fortement vécue par
les acteurs qui l’ont intériorisée comme une même face. « Dina baax »
(ça ira) ou « dëkk bi metti na » (la vie est dure) – « Amuñu yaakar » (on
PERCEPTIONS DE LA PAUVRETÉ 119

n’a pas d’espoir) ou « Yalla baax na » (Dieu est bon). Là se situe un des
traits caractéristiques des perceptions locales, quelles que soient par
ailleurs les catégories socio-économiques concernées. C’est aussi cette
ambivalence qui semble maintenir et faire fructifier l’ingéniosité et la cul-
ture de débrouillardise des acteurs.
Dans les représentations des enquêtés, une des notions la plus convo-
quée concerne le « sag »10 ( se contenir, dans le sens de garder le secret
pour préserver sa fierté). Celle qui lui est concomitante est la « sutura »
(discrétion, savoir dissoudre ses sentiments en soignant les apparences).
Le « sag » est ainsi le vernis de la pauvreté, tantôt intériorisé (il ne faut
pas que l’autre sache, découvre ma condition), tantôt extériorisé (car on
n’a plus les moyens objectifs de cacher sa pauvreté). La complexité des
rapports sociaux semble se structurer autour de cette ambivalence. Le
« sag » est une stratégie de nivellement, de brouillage, de refus d’assumer
sa pauvreté, surtout lorsqu’elle est sortie de l’anonymat. Les représenta-
tions liées au « sag » font référence à la volonté divine et ainsi dédramati-
sent. Le « sag » fonctionne comme un puissant mécanisme de réconfort
moral et psychologique.
Autre ambivalence, celle des acteurs qui perçoivent la pauvreté tout à
la fois comme conjoncturelle et durable. Leurs ressorts psychologiques
s’appuyent sur cette ambivalence et ne sont rapportées à la crise que par
des solutions conjoncturelles (« taqale », « deb debel »11, « business »).
C’est une vie au quotidien. et ainsi les ménages et les acteurs ne se consi-
dèrent pas en crise ou pauvres. Ils sont simplement en panne et on peut
donc les dépanner. Le refus de capituler est vivace. il entretient une plura-
lité de stratégies de sortie de crise évoquées dans le chapitre suivant.
Une autre valeur consiste à tisser sa toile sécuritaire par l’entretien des
liens sociaux. Elle favorise les références aux groupes d’appartenance. En
revanche, le déficit de capital relationnel place les acteurs sociaux dans
l’insécurité constante. A travers les quartiers enquêtés, ce déficit relation-
nel se manifeste de différentes façons. Comme le souligne A.K., à Grand
Dakar : « Mon grand frère est professeur à l’Université mais je ne connais
même pas sa maison ». Et plus tard : « J’appartiens à une famille aisée
mais je passe mon temps à compter les poteaux. Je ne leur demande pas
de l’aide parce qu’ils connaissent ma situation et il ne sert à rien de
demander à un aveugle de fermer les yeux ». Dans la plupart des situa-
tions, la distance sociale entre les catégories socio-professionnelles est
forte et les liens familiaux ne suffisent pas à susciter des connexions ren-
dues difficiles par des malentendus de plusieurs ordres.

10. Une façon de se cacher derrière une illusion en faisant croire qu’on est riche ou en
laissant les gens le croire.
11. Bricoler.
120 BRICOLER POUR SURVIVRE

M D., plombier, 50 ans, HLM Grand Yoff


« Je travaillais à la S. et, depuis 1971, j’ai perdu mon travail. Les
ouvriers comme moi sont pauvres et ne sont pas respectés. L’État par
exemple ne nous reconnaît pas, nous sommes victimes de licenciement
abusif, nous ne bénéficions d’aucune allocation de retraite alors qu’à un
moment donné nous cotisions à l’IPRES (Institut de prévoyance retraite).
J’ai été employé pendant 10 ans à la M. sans métier ni diplôme. Les
usines de ce genre appauvrissent les gens parce qu’on n’a pas de statut et,
après 10 ou 20 ans de bons et loyaux services, elles te jettent à la rue et,
là, tu grossis le rang des pauvres. Actuellement, je fais du “xoslu”12 (endu-
rer tout en se contentant de petits boulots) pour faire bouillir la marmite
(expression signifiant avoir de quoi se nourrir) alors que j’ai un frère mil-
lionnaire mais il ne fait absolument rien pour moi. D’ailleurs, mon père
est mort parce qu’on ne pouvait pas payer ses ordonnances et, le jour de
ses funérailles, mon frère a immolé un bœuf, c’est indécent. C’est ça dans
ce quartier, il y a les deux extrêmes, les très riches comme mon frère et
les très pauvres comme moi. »

Ce témoignage révèle l’invective qui se répand. Les accusations sont


réciproques. Chaque catégorie prend l’autre comme cible. Tout est inter-
prété dans le sens du drame. Les déchirures sont au cœur des institutions
sociales. Les liens d’origine (parenté, appartenance à la même localité de
socialisation, groupe ethnique, confrérie religieuse, groupes statutaires,
etc.) sont en mutation, dans un environnement urbain qui les remodèle.
Le récit ci-dessus révèle que certains acteurs s’adaptent plus difficilement
que d’autres à de telles mutations et considèrent que le capital social en
tant que valeur se perd. La profondeur de la fracture sociale résonne
jusqu’au sein de la fratrie. La banalisation des formes d’insécurité parti-
cipe à déplacer les enjeux économiques dans des sphères sociales qui en
perdent leurs ressorts. Les dispositifs de sécurité du travail sont restés
collés au travail salarié moderne en inhibant toute velléité d’organisation
mutualiste différente. Les écarts de revenu sont trop importants. Les déci-
deurs manquent d’un retour critique qui leur permettrait d’oser favoriser
une meilleure créativité par des politiques sociales fortes, capables de
rendre les règles de la redistribution moins aléatoires.
Comme on peut le constater, les réciprocités sociales sont pétries dans
un système qui maintient la domination (Diop A.B., 1985). Elles ne
remettent pas en cause les formes d’inégalité mais contribuent à les atté-
nuer. Le contraste réside dans la propension à promouvoir des valeurs
fondées sur la redistribution des ressources tout en observant un silence

12. Gratter ; se débrouiller.


PERCEPTIONS DE LA PAUVRETÉ 121

sur les conditions d’organisation de l’accès aux ressources. Autrement


dit, redistribution certes, mais maintien des inégalités structurelles.
La référence au capital social ne signifie pas volonté d’un égal accès
mais elle est une injonction adressée à l’acteur social de ne point renoncer
aux liens sociaux et d’éviter de placer la vivacité de ces liens en aval des
transactions. Le potentiel des liens sociaux est placé indubitablement en
amont dans les interactions sociales. Il faut donc se situer au cœur des
interactions sociales pour ambitionner de les activer.
On observe un décalage entre la valeur relationnelle telle qu’elle est
postulée et telle qu’elle se pratique dans des situations de déficit voire de
tarissement des liens sociaux. L’exclu, c’est donc en dernier ressort le
désaffilié, celui qui est en panne de lien social. De son côté, le précaire
est sur la pente, prêt à basculer mais il préserve certains de ses liens tout
en étant défait d’autres, en particulier ceux tissés dans le milieu du tra-
vail. Dans cette situation d’effilochement des liens, le fréquenter est perçu
comme un risque d’être contaminé, même si le lien entretenu apparaît
plus comme un nouveau type puisé dans les groupes d’origine, symbole
de la fidélité relationnelle.

Les valeurs populaires et la perception du bien-être

Le bien-être comme la pauvreté sont des construits sociaux. Ainsi, le


bien-être peut être défini par rapport aux matérialités (le fait de disposer
d’un patrimoine immobilier ou mobilier) mais il peut également se définir
par rapport au statut social (être reconnu dans des rôles sociaux), au stan-
ding de vie (nombre d’actifs par ménage) et à l’accès aux services
sociaux. Le bien-être est aussi saisi à travers l’appropriation de réseaux
relationnels denses, susceptibles d’être mobilisés selon les besoins.
La perception relative du bien-être témoigne que la pauvreté tout
comme l’opulence résultent d’un rapport de force, réalité sociale sui
generis. Si chez les personnes relativement aisées, le bien-être est condi-
tionné par la réussite sociale, il est plutôt symbolisé, auprès des couches
au revenu faible, par la reconnaissance sociale et l’adoption des codes de
conduites sociaux ; « am nit moo gën am alal » (avoir les gens est plus
important que l’argent). Tel est le principal leitmotiv des couches défavo-
risées. « Kuy joxe ñaqam ci yoon, dina mel ni garab gi ñuy roose, dana
gëna natt » (celui qui distribue ses richesses, c’est comme un arbre qu’on
arrose, il sera toujours plus riche). Ces formes simples de sémiologie fon-
dent les archétypes et constituent les idéologies sous-jacentes qui partici-
pent de la régulation sociale. Défini comme une absence de « câblage »,
122 BRICOLER POUR SURVIVRE

dans le sens de déconnexion relationnelle et sociale, le déficit relationnel


se confond avec une dépossession d’un capital naturel.
En revanche, la référence populaire « ku nango liggey tedd » (celui
qui veut travailler réussira) traduit une idéologie travailliste qui tend à
ignorer les conditions d’inégalité sociale qui marginalisent plus qu’elles
ne permettent l’accès aux opportunités du travail à tous. La sémiologie
populaire porte également la notion de « xel mu dal » (avoir l’esprit tran-
quille) qui s’oppose à l’angoisse du pauvre.
De même, les rapports que l’acteur entretient avec les matérialités sont
décisifs. Le pauvre est privé de ressources tandis que celui qui est aisé en
a suffisamment. L’un est dépendant, l’autre a un accès autonome.

O K, 73 ans, Ouakam
« Je suis arrivé à Dakar le 7 janvier 1955. Je voulais apprendre le
métier de tailleur et, par chance, j’ai trouvé mon frère avec une machine.
Il me l’a prêtée et c’est ainsi que je me suis mis à l’ouvrage. Deux mois
plus tard, il m’a présenté à une dame “toubab” (blanche) qui m’a engagé
comme boy et qui a entrepris de m’apprendre le français. Mon salaire
s’élevait alors à 5000 F CFA. Comme je ne travaillais que le matin, cela
me permettait de continuer mon apprentissage du métier de tailleur
l’après-midi. Il en fut ainsi pendant un an et demi et j’ai finalement pu,
avec l’appui de mon frère et celui de ma patronne, me payer une machine
à coudre. J’ai également pu économiser et construire une maison dans
mon village. En 1971, j’ai été engagé par un autre blanc qui gérait un
hôtel et, en 1985, j’ai pris ma retraite. Ma pension s’élève à 29 000 F par
trimestre. Grâce à des relations, j’ai pu faire beaucoup de petits boulots
plus tard, de vendeur de noix de cola à animateur de radio. Je signale
aussi que je suis le premier peul firdu mouride et c’est grâce à cela que
j’ai pu réussir. Tous mes enfants ont immigré grâce à mes relations et
grâce aux prières de mon marabout. Pour moi la richesse c’est de jouir
d’un sérieux capital relationnel. Moi, je n’avais rien au départ mais grâce
à mes relations, ma famille a aujourd’hui trois maisons à Kolda, deux à
Dakar et une à Marseille. »

Le soutien relationnel ainsi que l’émigration sont ici valorisés comme


des ressources accessibles et garantes d’un bien-être durable. Pour le
pauvre, le riche est celui qui a du travail et du personnel subalterne qui
peut s’occuper de ses affaires ; c’est celui qui se repose après le travail et,
selon lui, « soo amul, mënoo toog » (le repos n’est pas le propre du
pauvre).
L’un des éléments les plus caractéristiques des acteurs interrogés à
Ñeti mbar est leur refus de se placer aux extrémités du couple bien-
être/mal être. Une situation qu’ils estiment très souvent impossible à trou-
PERCEPTIONS DE LA PAUVRETÉ 123

ver et qui « Am amul ñakk amul gem yala ak sutura moo fi nekk » (on est
pauvre bienheureux ou malheureux, ce qui compte réellement c’est la
croyance en Dieu et l’équilibre des besoins par rapport aux moyens).
Pour étayer cette position hybride, les acteurs proposent l’ouverture
d’autres registres qu’ils estiment plus en phase avec leur philosophie. En
effet, selon ce mode de penser et de sentir, ce qui est fondamental chez
une personne, c’est la sensation et la capacité de se référer à un groupe
social.
Cet ainsi que, dans leurs perceptions, la promiscuité dans cette partie
de l’écologie urbaine dakaroise a été possible grâce à un commun vouloir
de vivre ensemble et de partager, donc de « sant yàlla »13 dans le sens
spécifique ici de se suffire de sa situation. Se comparant à d’autres
groupes sociaux qui disposent notamment de confort matériel et financier,
les personnes interrogées estiment qu’elles sont pour leur part davantage
« sant yalla » (spécifiquement dans le sens de raisonnables). Et que les
indicateurs classiques de mesure de bien-être sont des indicateurs trompe
l’œil. Car, ceux qui parviennent à s’entourer de beaucoup d’équipement
et à en véhiculer l’esprit, « dananu dundal matériel, matériel dundalu
leen » (ils font vivre le matériel, le matériel ne les fait pas vivre).

F. G., Hamo
« Tout le monde est pauvre ici, la seule différence se trouve dans
l’ordre de priorité qu’on donne aux choses. Tout le monde est fonction-
naire avec un salaire qui suffit juste pour la nourriture. Maintenant, il y a
des gens qui préfèrent s’habiller ou s’acheter des meubles et d’autres qui
mettent tout dans la nourriture et c’est eux qu’on considère souvent
comme les plus pauvres alors que ce n’est pas le cas. Ceux qui comme
moi aspirent à plus de confort mettent tout ce qu’ils gagnent dans l’acqui-
sition de matériel visible. Tous leurs revenus y passent alors on s’endette,
on commence à sauter un ou deux repas et on ne s’en sort plus. A force de
vouloir vivre au-dessus de nos moyens et de paraître ce qu’on n’est pas,
on finit par s’appauvrir, ”cono bi nun no ko tegg sunu bop” (c’est nous
qui sommes à l’origine de nos peines). Moi, par exemple, avant le décès
de mon mari, je vivais dans un luxe relatif. Plus tard, je n’ai pas voulu
paraître pauvre et j’ai commencé à m’endetter pour maintenir le cap.
Résultat, j’ai basculé dans la pauvreté et je passe tout mon temps à qué-
mander pour vivre. »

Ce récit tend à corroborer l’« éthique à la vie simple » que Rahnema


M. (2003 : 161) encourage, considérant que la « pauvreté modernisée »
est « une condition toute nouvelle créée par l’économicisation des sociétés,

13. Littéralement, remercier Dieu ; rendre grâce à Dieu.


124 BRICOLER POUR SURVIVRE

c’est-à-dire leur subordination croissante à l’économie, et par la proliféra-


tion des besoins induits – des besoins de plus en plus difficiles, sinon
impossibles, à satisfaire, pour la plus grande majorité de la population »
(2003 :16). Selon son argumentaire, la pauvreté trouve son origine dans
les attentes futiles de sociétés qui ont perdu le repère selon lequel l’éco-
nomie n’a de valeur qu’encastrée dans la société pour la servir et non
l’inverse. Pour cet auteur, il faut « réinventer les grandes traditions de
simplicité et de convivialité en les adaptant aux exigences de la vie
moderne » (2003 :17). La consommation éthique, le renoncement aux
besoins futiles, la reconquête des convivialités propres aux sociétés fon-
dées sur des réciprocités horizontales, le reprofilage de l’économie sont
autant de voies qui sont en mesure de permettre d’éviter la misère selon
cet auteur. Lorsque la machine à créer de faux besoins arrêtera de produire
et que les acteurs sociaux renoueront avec leurs fortes sociabilités, il sera
possible, dans l’optique de Rahnema, de reconstruire d’autres modèles
plus humanisés de développement. Cette perspective passe par des procès
de transformation sociale qui s’imposent en vue de rompre avec les
inégalités, fondements de la pauvreté.
Prenons le cas de Thiaroye, une banlieue où certains pauvres perçoi-
vent les riches comme des gens qui vivent une situation transitoire et qui
devront un jour prendre leur part de misère. La réussite, selon leurs per-
ceptions, est de pouvoir assurer les trois repas, se loger, se soigner au
besoin, avoir une voiture, être propriétaire d’une maison confortable.
Mais le modèle de réussite ici convoqué rompt avec celui en cours aupa-
ravant. Les populations de Thiaroye pensent en effet que les études ne
suffisent plus pour faire carrière et devenir riche. D’autres métiers ou
stratégies sont privilégiés. Ceux qui réussissent, comme le résume une
jeune femme, sont les émigrés, en particulier ceux qui vivent en Italie et
aux États-Unis d’Amérique, les grands commerçants, les grands transpor-
teurs et les fonctionnaires de haut niveau.
Ces différentes catégories constituent selon eux la couche sociale
aisée, à qui l’on reproche également des pratiques dont l’impact est de
ternir l’image du quartier. « La drogue, c’est l’affaire des riches ». Les
pauvres ne joueraient que le rôle d’intermédiaire entre les riches qui
n’oseraient pas se rencontrer. Le pauvre revendeur serait ainsi le principal
médiateur entre le dealer riche et le consommateur riche. Les enfants
pauvres qui croupissent ne feraient que « flairer » le reste. Selon les
populations pauvres de Thiaroye, la drogue transite par Thiaroye – à la
gare, au marché, sur les rails, à Tally Diallo, à Guy Gui, derrière le camp
militaire… – mais vient d’ailleurs et se consomme ailleurs.
Les récits proposés témoignent bien que les perceptions se structurent
parfois à partir de sentiments de culpabilisation. La tendance à rejeter les
travers sur l’autre fonctionne comme un aimant. La distance sociale entre
PERCEPTIONS DE LA PAUVRETÉ 125

les différents groupes socio-économiques favorise le brouillage des


repères. L’évanouissement de certaines valeurs est de fait attribué à des
grands groupes, sans pourtant relier les causes à des facteurs plus structu-
rels. L’attitude d’individualité est rapportée à celle de leur groupe socio-
économique, comme si les pratiques déviantes ne traversaient pas toutes
les catégories socio-économiques.
Au total, les valeurs considérées évoquent une reconnaissance des dis-
parités socio-économiques mettant aux prises différentes catégories
sociales. L’organisation sociale laisse de la place à des filets de sécurité et
les plus fortunés doivent s’y consacrer en les entretenant par leurs dons
réguliers (donner de l’aumône, partager les restes de repas, réserver à
manger aux nécessiteux, assister les personnes plus âgées, secourir les
handicapés et les démunis, etc.). Ils se sécurisent eux-mêmes en procé-
dant ainsi et en recourant à la diversité de leurs appartenances pour parti-
ciper à insérer des membres de leurs groupes sociaux d’affiliation. Le
bien-être est certes matériel. Il relève du statut social occupé et des pos-
sessions sécurisantes valant pour une autonomie dans l’accès aux res-
sources de vie.
Les moins fortunés s’ajustent en amplifiant leur sentiment de se suffire
de peu (« sant yalla »). C’est comme s’ils devaient rassurer les riches en
tentant de les convaincre qu’ils ne représentaient pas une menace ni sur
eux, ni sur leur patrimoine et prestige social. Corollaires de cette attitude,
les valeurs de dignité consistent à ne pas prêter le flanc, à rester dans le
moule social, à maintenir la cohésion sociale et à faire preuve de dépasse-
ment face aux manques. C’est aussi inscrire ses actions dans le temps
social, le temps long qui laissent ouvertes les opportunités de se rattraper
et de changer sa condition. L’abnégation et la discrétion sont aussi pré-
sentes. Il faut en effet sauver les apparences, ne pas laisser transparaître
d’amertume, différer ses sentiments pour être à même de donner
l’impression d’avoir une bonne maîtrise de soi, de faire preuve d’une
capacité d’oubli de soi face à la structure collective. C’est vivre avec le
sentiment que les petits pas de résistance s’additionnent et que les condi-
tions sociales sont réversibles. Il y a là une foi massive dans les dyna-
miques collectives. La proactivité est parfois écorchée, d’autres fois elle
se profile à l’horizon d’un refus, d’une honte et, simultanément, à
l’espoir de changements à impulser.
126 BRICOLER POUR SURVIVRE

La perception qu’ont les pauvres des institutions de lutte contre la


pauvreté

L’analyse de la réceptivité de l’offre des institutions de lutte contre la


pauvreté au sein des quartiers visités dans la région de Dakar laisse entre-
voir une constante : les ménages et les acteurs dakarois sont dans une
déconnexion institutionnelle. Par déconnexion, il faut entendre une situa-
tion de décalage et d’inaccessibilité aux opportunités. Cette expression
souligne également l’absence d’institutions fortes capables de mettre en
perspective leurs initiatives personnelles ou collectives. La déconnexion
institutionnelle peut s’apprécier sous plusieurs rapports. Elle se manifeste
par l’ignorance totale ou partielle des procédures d’accès et de contact
aux institutions qui semble découler des rapports d’extériorité, voire
d’inadéquation, des institutions à l’égard des besoins des acteurs. Du
point de vue des perceptions, les institutions renvoient parfois à des
images négatives. Elles sont perçues comme des instruments abstraits,
bureaucratiques, vivant sur le dos des pauvres. La sévérité du jugement
est proportionnelle à l’incapacité pour les acteurs de donner un contenu
aux rôles et fonctions de ces institutions.
Dans ce lot de jugements critiques, c’est d’abord les municipalités qui
sont les plus visées. En effet, la faiblesse des aides de substitution des
municipalités est notoire. Du point de vue des perceptions, ces « institu-
tions de proximité », ne renvoient qu’à des images d’inutilité ou d’instru-
ments politiques partisans, manipulateurs et volontairement utilitaristes.
Elles sont peu connues des populations. C’est aussi le refus conscient ou
inconscient à se subordonner à des institutions « politiciennes ». B.S, 34
ans note : « Ils ne viennent nous voir qu’en cas de sinistre, d’incendie,
d’élections».
On peut observer également la méconnaissance, par les acteurs, des
procédures d’accès et de formulation des projets de développement. S. M,
38 ans, Thiaroye note : « On ne sait pas ce qu’il faut faire pour pénétrer
“dugg” les institutions. C’est pour les gens qui ont été à l’école ». Dans
un contexte où l’analphabétisme concerne plus du tiers de la population
citadine et où les projets et programmes de réduction de la pauvreté sont
difficilement lisibles, les pauvres se sentent exclus des opportunités
offertes par les institutions publiques et privées.

B.B., M. F., F. F. (entretiens de groupe) :


« Nous voulons vraiment rédiger des projets. Mais nous ne sommes
pas organisés. Nous avons d’autres urgences que de nous organiser. De
toute façon, même si on s’organise, on n’a pas la possibilité de faire pas-
ser nos projets, car nous ne connaissons pas les gens. »
PERCEPTIONS DE LA PAUVRETÉ 127

Les ruptures institutionnelles, c’est aussi cette appréhension à se


« câbler » (pour reprendre le nouveau langage populaire des villes) à un
médiateur. La déconnexion institutionnelle se lit aussi au travers du soup-
çon de court-circuit par les institutions de l’aide destinée aux populations
vulnérables.

A. F., délégué de quartier signale :


« Le peu qui nous arrive est court-circuité (“Kute” = couper) par les
institutions. Avant que l’aide n’arrive, les politiciens et les autres intermé-
diaires se la partagent. Nous ne recevons qu’une parcelle congrue de ce
qui nous est destiné. »

Les différents quartiers visités laissent apparaître une pluralité


d’acteurs institutionnels qu’on peut sérier en quatre catégories. D’abord,
les institutions pro-gouvernementales dont l’Agence des travaux d’intérêt
public (AGETIP) et son Programme de nutrition communautaire (PNC)
mis en place selon le modèle de la Banque mondiale : l’aide alimentaire
ainsi qu’une rétribution financière selon la tâche effectuée à des périodici-
tés rapprochées (journalièrement, hebdomadairement, etc.,) sont mises à
la disposition des populations qui s’engagent dans des travaux d’utilité
publique à haute intensité de main-d’œuvre.
Dans les quartiers enquêtés, ce sont les deux institutions les plus
représentatives de l’État dans la lutte contre la pauvreté. La faiblesse des
rémunérations proposées est une première limite de ces programmes. On
peut même considérer qu’elle participe à différer les effets de la pauvreté,
tant le système de motivation est en-deçà de la force de travail réelle
mobilisée par les jeunes qui s’y impliquent. S’agissant de l’efficacité des
actions (lutte contre l’insalubrité, etc.), les résultats sont mitigés et ne
sont que conjoncturels selon des personnes enquêtées pour qui les recru-
tements sont opérés sur la base du clientélisme politique qui exclut du
coup une bonne partie des acteurs.
Le Programme de nutrition communautaire (PNC) est un programme
de lutte contre la pauvreté spécialisé dans l’alimentation de masse.
L’approche reste communautaire et participative. En amont, le PNC a
développé une bonne méthodologie basique dans l’identification des prio-
rités des pauvres, dans le ciblage des groupes socio-économiques et des
zones éco-géographiques. Les rémunérations proposées dans le cadre du
PNC s’appuient sur un système de distribution de céréales, etc. pour
motiver les jeunes. Selon les enquêtés, ce procédé de lutte contre la pau-
vreté soulève quelques réserves liées à la stratégie du nivellement par le
bas qui le sous-tend.
Son ciblage reste géographique. Les groupes les plus vulnérables sont
concurrencés par d’autres groupes, nécessiteux certes, mais possédant
128 BRICOLER POUR SURVIVRE

plus d’atouts à l’accès à d’autres ressources. Le ciblage ne prend donc pas


nécessairement en compte les groupes les plus vulnérables des quartiers
concernés. Les aliments sont souvent détournés au profit de toute la
famille. L’inscription au PNC est ainsi, pour certaines familles, une stra-
tégie pour accéder aux ressources nutritionnelles en lieu et place des
mères et des enfants qui en sont normalement les principales cibles.
Seconde catégorie d’institutions, les agences multilatérales. Leurs pro-
grammes renvoient l’image d’une institution dont les objectifs et les stra-
tégies ne sont pas bien compris en dépit de l’effort participatif qui les
fonde. Les populations se sentent parfois « snobées ». Le confort matériel
exhibé (grosses cylindrées, 4x4, se frayant difficilement le passage dans
ce quartier irrégulier) semble procéder, selon certaines perceptions, de la
provocation.
Par ailleurs, la régularisation foncière suscite des craintes. Si les popu-
lations de ce quartier sont nombreuses à saluer une telle initiative visant à
améliorer leur cadre de vie, certains acteurs se demandent toutefois si la
régularisation foncière ne touchera pas leur maison. Dans l’attente de voir
définis les tracés, quelques ménages ont développé de réelles craintes
quant à leur éventuel déguerpissement. Les plus informés de ces pro-
grammes sont prompts à louer la finesse de leur approche, la pertinence
de ses actions mais regrettent le faible dispositif de communication qui
créé un handicap certain pour l’appropriation de telles initiatives en zone
périphérique urbaine.
Troisième catégorie d’acteurs institutionnels, les institutions financières
privées. Il s’agit pour une large part des institutions bancaires populaires.
Ce sont les femmes qui y ont le plus recours et constituent sans doute,
dans la stratégie des banques populaires, un des groupes les plus impor-
tants de leur dispositif d’octroi de crédit. Ces institutions de crédit déve-
loppent une approche de proximité. Mais leur déconnexion institutionnelle
peut s’apprécier sous plusieurs rapports en termes d’attitudes.
Les femmes n’osent pas toujours contracter du crédit alors qu’elles
sont démunies (« néew doole ») , par peur (« ragal ») d’être ridiculisées
(« rus loo »), près de leur « co-vaillante » (« nawle »), elles ne souhaitent
pas que les autres puissent découvrir leur manque (« xamal »). Par
ailleurs, les conditionnalités imposées par ces institutions sont jugées trop
contraignantes dans un contexte de pauvreté généralisée. Ainsi les méca-
nismes d’hypothèques : ce sont les lits, les armoires, la télé, etc. qui sont
demandés en hypothèque comme garanties de remboursement en cas de
non paiement. On note aussi l’intrusion de la garantie dans l’intimité des
postulantes. Cette forme de garantie est mal perçue, de même qu’elle est
mal vécue par les femmes, même si elles s’engagent parfois.
Les femmes interrogées relèvent également la faiblesse des prêts
consentis par ces institutions. Ils ne permettent que de petits investisse-
PERCEPTIONS DE LA PAUVRETÉ 129

ments, dans le petit commerce notamment. Les marges enregistrées sont


estimées trop faibles pour permettre aux femmes de lutter efficacement
contre la pauvreté en général et de faire face durablement à la gestion de
l’espace domestique.
Dans leur tentative première d’aider les femmes à assurer leur autono-
mie, ces formes de mutualité semblent montrer des limites. Ce sont des
crédits de subsistance qui sont globalement octroyés et à un groupement
de femmes collectivement responsables en cas de non respect des engage-
ments. Cette formule de « garantie solidaire » semble mal vécue par les
postulantes qui la considèrent comme un mécanisme supplémentaire de
contrôle. A. B, 38 ans, Guinaw Rail signale : « Si tu cotises, tu es obligé
de payer car tu es contrôlée par tes pairs. Si par malheur, tu ne paies pas,
tu seras la risée de tout le monde. Et tes pairs profiteront de l’occasion
pour te traiter de tous les noms. »
Enfin, quatrième catégorie, les institutions économiques communau-
taires. C’est sans doute l’une des innovations institutionnelles rencontrées
dans les quartiers. Il s’agit en particulier des Groupements d’intérêt éco-
nomique (GIE) qui retiennent l’attention de nombreuses volontés dans
les quartiers enquêtés. Ces volontés semblent cependant contraster avec
la méconnaissance des procédures d’élaboration et d’accès aux res-
sources. Qu’à cela ne tienne ! l’essentiel est de créer un GIE, même si, de
façon dominante, ce ne sont que des GIE « Ka yit » (papier).
En termes de vie associative, l’expérience pratique des acteurs est
ainsi fondamentalement tournée autour du GIE et des Groupements de
promotion féminine. Les stratégies de création d’institutions financières
communautaires s’arrêtent aux formes sus-mentionnées. Cela semble
aussi correspondre aux moyens des acteurs. A part quelques rares expé-
riences individuelles relevées à Grand Dakar (un nouvel élan entrepre-
neurial dans l’importation de l’habillement), la quasi totalité des straté-
gies est structurée autour des petites activités. Au-delà des moyens, il
s’agit également d’une stratégie de sécurité. F.M, 28 ans : « Il faut tou-
jours commencer par le plus petit et ensuite faire de grandes choses ».
Même lorsque l’institution est présente, l’efficacité qui en est attendue
demeure peu importante. On note en effet des rapports d’extériorité pro-
noncés entre ces institutions et les acteurs, des rapports d’ignorance
mutuelle. Du coup, l’accès aux ressources devient difficile voire limité.
Ces institutions de lutte contre la pauvreté renvoient à l’image d’institu-
tions par elles-mêmes et pour elles-mêmes. Un paradoxe renforcé par la
relative densité de la vie associative des acteurs qui s’exprime par
ailleurs.
Trait dominant dans les perceptions des couches pauvres, la non circu-
lation des ressources qui leurs sont destinées est perçue comme une forme
d’injustice sociale. Certaines expressions populaires indiquent les stig-
130 BRICOLER POUR SURVIVRE

mates et les positions des déclassés sociaux : « Amoo, feco, najo, fer lak
mbotu »14 (l’appropriation des richesses est synonyme de thésaurisation et
de rupture des liens de reconnaissance).
Cette exigence d’interconnaissance et de reconnaissance sociale est,
selon les enquêtés – et particulièrement les nécessiteux – la seule garantie
d’une solidarité positive entre les différents membres du voisinage.
L’idéal type n’est pas la légitimité du don de façon verticale, des plus
nantis vers les plus démunis, mais la satisfaction des besoins personnels
en favorisant des investissements susceptibles de créer des emplois au
bénéfice des membres de la communauté. On est dès lors à mi-chemin du
désenchantement de Simmel, qui considère que l’assistance en direction
des pauvres ne vise pas à leur restituer leur citoyenneté mais plutôt à sau-
vegarder les conditions de cohésion sociale aux autres couches sociales.
Dans le cas de Dakar, les errements des institutions s’inscriraient dans le
lent apprentissage de l’accompagnement des pauvres et dans la reproduc-
tion de formes hiérarchiques d’intervention. Les actions auprès des
pauvres serviraient également de laboratoire social. Dans ce creuset se
profile une analyse critique fondatrice d’un engagement pour une trans-
formation sociale. Les résultats mitigés des intervenants tels que cela
apparaît dans le discours des pauvres peuvent servir de points de renou-
vellement des pratiques d’appui aux pauvres. Pour cela l’enjeu réside
dans la capacité d’écoute des intervenants et pareillement de la capitalisa-
tion voire de l’élan persuasif pour inverser la perspective.

Conclusion : La mobilisation ou, inversement, la perte de capital


social sont au cœur des perceptions

Lorsque l’on considère la pauvreté et le bien-être, la valeur ségrégative


demeure le déficit ou le contrôle de capital relationnel. En effet, dans
l’introduction au texte de Simmel intitulé Les pauvres, les présentateurs
(Paugam S. et Schultheis F., 1998 : 17)15 relèvent fort à propos que « cette
sociologie de la pauvreté est en réalité une sociologie du lien social ». Le
capital social se définit comme un ensemble cohérent de faisceaux rela-
tionnels facilitant des connexions transversales réelles ou potentielles,
mais suffisamment productives pour entraîner l’accès différentiel à la

14. Ne rien posséder, n’avoir rien garder ou épargner, c’est manquer à la fois de cein-
ture en perle et de pagne pour couvrir l’enfant sur le dos.
15. Serge Paugam et Franz Schultheis, 1998, Naissance d’une sociologie de la pauvre-
té, introduction au texte de Georges Simmel, Les pauvres, PUF, (Quadrige), p.1-34 .
PERCEPTIONS DE LA PAUVRETÉ 131

satisfaction de besoins spécifiques. Dans l’entendement populaire, le


capital social n’est pas seulement la capacité d’un acteur à activer un
potentiel relationnel orienté vers des formes de complicité positive. Il doit
articuler des produits de liens d’origine en les perpétuant et des liens de
choix (amitiés, liens professionnels, etc.). Il y a comme une demande
d’hybridité, marque d’une modernité non exclusive d’un ancrage fort
dans des communautés d’origine.
Il est à ce propos intéressant de réinterroger la définition que Coleman
J. S., (le sociologue qui l’a proposé en premier) donne au capital social
pour voir comment une interprétation populaire joue, non pas seulement
sur l’intensité relationnelle, mais sur la combinaison de différents
registres relationnels, avec la mention que les liens issus des apparte-
nances d’origine (groupe ethnique, familiaux, amis d’enfance, etc.) fonc-
tionnent pour une modalité de légitimation de l’entregent. La densité rela-
tionnelle est aussi importante que les valeurs qui pétrissent les liens
convoqués dans l’édification des réseaux relationnels, composants du
capital social. Si l’on en croit Lemieux V. (2000 : 59), pour Coleman
(1988)16 « le capital social est une des ressources dont dispose un acteur,
ou dans laquelle il a un intérêt. Cette ressource permet, comme d’autres,
d’atteindre certains buts et de réaliser certaines activités, ce qui ne serait
pas possible autrement ».
La dimension productive, voire la valeur ajoutée du capital social, est
quasi permanente d’un auteur à l’autre en raison de la reconnaissance par
tous des liens transversaux des réseaux relationnels qui fondent un capital
social. L’approche populaire relevée dans les quartiers dakarois met
l’accent sur le fait que le capital social est à la fois une ressource mais
aussi une valeur. L’intérêt consiste donc à mobiliser son capital relation-
nel pour davantage de performance dans la vie en société. Il s’agit bien
souvent d’atteindre des buts qui ne vont pas de soi, car le capital social
résulte quasiment toujours d’une activation des liens (directs ou par des
médiations) pour les rendre autrement plus productifs.
Pareillement, le capital social devient une finalité pour la bonne raison
qu’il apparaît comme un indicateur de reconnaissance sociale, la finalité
que nombre d’acteurs sociaux se donnent comme axe central de leur vie
en société. Il est donc une valeur référentielle forte. L’acteur social explore
ses différents registres d’appartenance et y puise ses ressources relation-
nelles en les combinant opportunément. Cette horizontalité fondatrice des
réseaux est perçue comme une finesse relationnelle et l’art de les mobili-
ser compte tout autant. L’acteur social doit faire preuve d’ouverture pour
capter la diversité d’opportunités nouvelles qui se donnent à lui mais

16. James S. Coleman, Social capital in the creation of human capital, American
Journal of Sociology, 1988, vol. 94, supplement, p.S95-S120.
132 BRICOLER POUR SURVIVRE

l’estime des autres à son endroit dépend également de sa capacité à


conserver ses liens d’origine, considérés comme plus constants et
durables.
Qu’on ne s’y trompe pas. Le capital social désigne le potentiel rela-
tionnel produit par la mise en réseau. C’est un acquis susceptible d’être
mobilisé par les acteurs singulièrement qualifiés par la position médiatri-
ce conquise dans le jeu d’interactions sociales. C’est un concept. Il est
donc abstrait. Mais il projette des reflets d’un réel construit dans le sens
d’une tension vers la maîtrise de ses dynamiques essentielles. Il part du
réel, le lien social, en le configurant par la mise en perspective productrice
de savoirs sur l’orientation et le sens de ces liens sociaux. Le capital
social est le résultat convergent d’activation de réseaux sociaux, lesquels
réseaux se définissent comme des faisceaux de connexions sous le mode
de la transversalité relationnelle. Les réseaux sociaux apparaissent dès
lors comme les instruments ou composantes à partir desquels un capital
social est engrangé. Plus qu’une somme de réseaux, le capital social
désigne un potentiel réticulaire contrôlé et dynamique plaçant des acteurs
médiateurs dans une position élective dans les interactions sociales.
4

Les stratégies des acteurs sociaux face


à la pauvreté

La crise a laissé se profiler un espace de créativité remarquable. Les


acteurs urbains développent une forte ingéniosité dans divers segments de
vie. La pénibilité des conditions de socialité génère des tentatives de
conjurer le sort et d’entreprendre par de nouveaux procédés. La société
urbaine est celle des innovations sociales. Les initiatives économiques
chevauchent différentes formes d’arrangements sociaux. Les ajustements
de toutes sortes s’improvisent puis deviennent des règles. Ils reflètent les
effets de transition et de recomposition des normes instituées.
Sans être décrété, un renouvellement des institutions sociales et écono-
miques, culturelles et politiques se joue dans de nombreuses entreprises de
résistance face à la crise devenue structurelle. Chaque réaction et impul-
sion deviennent actes avec leurs effets multiplicateurs, leur potentiel libé-
rateur et le génie d’inventivité. Les acteurs sociaux font leur propre histoire,
ils écrivent de nouvelles pages dont aucun signe annonciateur ne venait
préparer leurs contemporains. L’ampleur de la crise est ainsi massive,
destructurante mais aussi fondatrice d’une proactivité sans commune
mesure avec l’élan d’une société plus portée à reproduire ses institutions
sécuritaires qu’à les confronter à d’autres univers. Dans sa résistance aux
autres chocs civilisationnels, les sociétés urbaines locales ont pris le parti
de l’hybridité : absorber et se laisser influencer sans être pour autant
dépossédées ; refaçonner ses outils et percepts dans son moule habituel.
Des glissements continus signent les marques de société urbaine en mou-
vement, traversée par divers changements et bouleversements.
Une pluralité d’ajustements est opérée par les acteurs et ménages face
aux ruptures et vulnérabilités. Ces ajustements sont à la fois simples et
complexes selon les catégories socio-économiques et la nature des
réponses apportées. C’est l’objet de ce chapitre qui montre finalement
qu’une lecture optimiste peut être envisagée car le foisonnement d’initia-
tives, de renoncements et de réévaluations est l’expression d’une société
134 BRICOLER POUR SURVIVRE

qui se refait en puisant dans ses entrailles, dans la douleur certes, mais en
projetant un espoir de reconstruction en cours. Les stratégies développées
par les femmes nous occupent à la fois dans l’espace domestique mais
aussi par les activités mutualistes. Par la suite, je m’attarde sur les occu-
pations des hommes dans les quartiers populaires ainsi que les stratégies
des jeunes, les garçons d’abord, les filles ensuite.
J’évoque le vécu au quotidien des ménages pour en tracer les adapta-
tions à l’occasion de la gestion des ressources mais aussi celle des
besoins de nourriture et d’habitat. En faisant état des formes de gestion de
l’espace résidentiel en situation de crise, les formes d’individualisme sont
mises en exergue pour montrer que la crise ne forge pas que de la solida-
rité horizontale. La ville se conjugue aussi avec des espaces de débauche.
L’analyse de la marginalité urbaine constitue un domaine d’intérêt dans
ce chapitre qui finit par un long récit, choisi volontairement dans la pers-
pective d’une emphase sur la prise de rôle des jeunes dans la crise urbai-
ne. On peut se demander si finalement la ville n’est pas le théâtre d’un
processus de redistribution des fragments configurant d’une société tuté-
laire qui bouge tout en se recomposant.

La gestion de l’économie domestique

L’observation du fonctionnement des ménages indique l’acuité de la


crise et ses conséquences sur les différents postes de dépense. Les
dépenses alimentaires sont parmi les plus affectées. La rareté des res-
sources oblige de plus en plus les ménages à des réajustements dont les
manifestations sont la suppression totale d’un repas, particulièrement
celui du soir, la pratique du « gobar jaasi » ou de « l’aller retour » qui
consiste à servir le soir le même plat consommé pendant le déjeuner ; la
prise en charge de l’alimentation des enfants uniquement au détriment
des besoins des adultes et la perte de qualité des mets. Les ménages
reconnus autosuffisants et réussissant à préparer régulièrement les trois
repas journaliers en quantité suffisante sont assez souvent visités par des
tierces personnes issues de la parenté large ou de différents autres réseaux
relationnels lâches. Ces visiteurs aux heures de repas sont considérés
comme des intrus tolérés. Ils ne manquent pas, à leur tour, d’enrober leur
désir de partager les repas de leurs hôtes dans des sociabilités diverses :
visites d’amis de même classe d’âge, prétexte de l’indisponibilité des
hôtes aux autres heures, etc. L’intrusion s’effectue également pour
d’autres raisons dont la demande d’hébergement de migrants, de scolaires
ou étudiants, de personnes en déplacement de court séjour dans la capitale,
LES STRATÉGIES DES ACTEURS SOCIAUX FACE À LA PAUVRETÉ 135

de vacanciers, de parents et autres connaissances désirant s’installer pro-


visoirement à Dakar.
On peut être tenté de se demander comment les populations réagissent
par rapport à ces intrus. En effet, il a été observé des stratégies d’évite-
ment qui consistent à déménager des quartiers centraux, très prisés par les
migrants et des personnes nouvellement appelées à séjourner ou conjonc-
turellement placées devant le besoin de visites fréquentes à Dakar, pour
s’établir en périphérie, moins accessible et le plus souvent plus spacieux.
Il en va de même des jeunes couples qui se contentent de s’installer dans
un logement de petite taille pour éviter d’avoir à héberger des visiteurs et
des nouveaux établis. La disponibilité de pièces supplémentaires ou le
caractère spacieux de l’habitat contribuent à susciter des demandes
d’hébergement qui deviennent progressivement des obligations d’accueil.
Le statut d’intrus contraste avec la dynamique habituelle de groupe soli-
daire. Mais c’est la non participation de l’hébergé à la mobilisation des
ressources du ménage concerné qui autorise à anticiper sur ce risque
d’avoir à le supporter. La tyrannie du groupe social sur l’individu trouve
là une illustration et prépare le terrain aux nouvelles formes d’individua-
lisme en zone urbaine en particulier.
Au sein des ménages, le nombre d’actifs ne dépasse guère une ou
deux alors qu’il faut entretenir plus d’une dizaine de personnes. Dans
d’autres, le chef de famille est parti à la retraite sans que la relève n’ait
été assurée. Cette situation entraîne une diminution drastique du montant
de la dépense quotidienne comme c’est le cas de la famille Camara qui
compte environ quatorze personnes : la dépense quotidienne est passée de
1500 F/ jour à 1000F/ jour. Pour cette famille, la stratégie consiste à gar-
der au moment du déjeuner une portion de sauce qui sera mélangée avec
du riz blanc préparé le soir à l’occasion du dîner. En revanche, la famille
Guèye qui compte autant de membres n’a pas retenu un montant standard
pour la dépense journalière. Elle s’approvisionne quotidiennement à hau-
teur de 2,500 kg de riz et 1/2 litre d’huile pour le déjeuner. Les autres
denrées et condiments proviennent soit, de la table de l’épouse du chef de
ménage (elle est vendeuse de légumes), soit, ils sont achetés au marché à
partir de ses propres ressources (bénéfices journaliers qui tournent autour
de 1500F/jour).
Les frais du petit déjeuner sont constitués de 250 g de sucre en poudre
et de la tisane de quinquéliba1 pour les enfants ; les adultes eux préfèrent
acheter en fonction de leurs moyens un sachet de café à 25 FCFA, un ou
deux sachets de lait en poudre et une tranche de beurre au même prix. Ces

1. Tisane prise généralement au petit déjeuner dans les ménages aux revenus faibles.
Le kinkéliba est cependant adopté par différents groupes sociaux, par habitude ou par
choix indépendamment de leur catégorie socio-économique.
136 BRICOLER POUR SURVIVRE

segments taillés selon la plus faible unité d’achat ne sont pas accessibles
à tous. Certains types d’aliments, perçus comme aliments de riches «
lekku borom alal » 2, comme la viande, les œufs, les oignons et les
pommes de terre, la salade, etc., ne sont consommés en général qu’une
fois par mois et à l’occasion des fêtes traditionnelles (tabaski, korité,
etc.). Ceux qui ont des revenus mensuels plus substantiels, arrivent à
améliorer leur alimentation au début de chaque mois. La pratique de
« gorbar jaasi » ou repas unique est de rigueur vers le milieu ou la fin des
mois.
Au sein des ménages, une pratique courante consiste à amputer de
manière draconienne les besoins essentiels. Du point de vue de l’alimen-
tation, on note aussi divers types d’ajustements. Ceux-ci peuvent être
classés selon trois catégories de ménages : les ménages qui ont basculé,
les ménages qui sont toujours dans la précarité, les ménages à revenus
moyens. Plusieurs ajustements s’observent. Le premier, consiste à réduire
le nombre de repas en maintenant le déjeuner et en supprimant ou dans
certains cas, en les limitant à leur plus simple expression le petit déjeuner
et le dîner. Le second réside dans la prédominance de l’achat de la ration
alimentaire au détail et au quotidien.
Dans la majorité des ménages des quartiers pauvres, j’ai relevé une
certaine adaptation de l’alimentation à la rareté des ressources. En effet,
comme le souligne M.D., 30 ans, célibataire sans enfant : « Chez moi, le
petit déjeuner est réservé aux tous petits, les autres se débrouillent selon
leur capacité individuelle à avoir de quoi manger ». Il en est de même au
sein de la famille de M.T., 37 ans, mariée à un monogame, journalier.
Dans son cas, les enfants ne prennent pas le petit déjeuner. C’est la condi-
tion pour économiser de quoi payer le déjeuner.
Pour A.D., 45 ans, mariée, onze enfants, c’est une partie du dîner
qu’elle a gardé et qui est réchauffé le matin pour le petit déjeuner des
enfants. Ses différentes stratégies procèdent d’une certaine façon de
l’adaptation de l’alimentation à l’amenuisement et à l’absence de res-
sources. Dans certaines familles, comme chez les M.D., c’est uniquement
le déjeuner qui est pris, le dîner est laissé à la capacité de chacun de satis-
faire ses besoins. Pour lui, il a eu la chance d’avoir un capital relationnel
qui lui permet sans frais d’obtenir la bouillie pour le repas du soir. Et il
dira qu’il le mange juste avant de se coucher pour ne pas avoir faim le
soir. Les familles les moins pauvres arrivent à avoir une quantité suffisante
qui leur permette de réserver une partie pour le dîner. C’est ce qu’elles
appellent la « photocopie » car c’est le repas de midi qui est réchauffé.
Pour les autres familles, c’est juste une petite portion qui est cuisinée et

2. Nourriture de riches.
LES STRATÉGIES DES ACTEURS SOCIAUX FACE À LA PAUVRETÉ 137

permet à chacun de résister jusqu’au soir : c’est ce qu’elles appellent


« cap loxo » (introduire subrepticement sa main).
Ces stratégies de gestion quotidienne de la crise s’accompagnent de
camouflages divers. C’est l’exemple de cette dame qui après avoir cuisiné
une petite portion racle fortement le fond de la marmite pour faire croire
aux voisins qu’elle a cuisiné. Pour d’autres comme M.T., il suffit d’appe-
ler ses enfants à l’heure du déjeuner, comme le font toutes les familles qui
ont préparé un repas. Une fois qu’ils sont dans la maison, elle leur donne
du pain ramolli de plusieurs jours mburu fëgg jaay (pain fripperie) à
50 F.CFA l’unité trempé dans de l’eau sucrée.

B. Senghor, 60 ans, vendeur de pain rassi, Grand Dakar


« Je suis venu de Niakhar en 1971, à l’époque j’avais une charrette et
je transportais des marchandises. En 1974 je fus engagé dans une boulan-
gerie et y suis resté jusqu’à la retraite. C’est quand j’ai réalisé que les
gens en étaient réduits à manger du pain rassi qui était destiné aux mou-
tons, que je suis allé voir mon ancien employeur pour qu’il me donne ses
restes de pain. Quand lui aussi a vu que ça marchait, il m’a demandé
d’être l’intermédiaire entre lui et les femmes qui viennent acheter. La
baguette de pain rassi est vendue 60f au lieu de 125f pour le frais. Si les
gens l’achètent, c’est parce qu’ils n’ont pas autre chose et ils sont encore
heureux car il y en a qui n’ont même pas de quoi acheter ce pain là. »

Pour certaines femmes, la plus efficace stratégie de camouflage est de


bien éduquer ses enfants de telle sorte qu’ils n’iront pas faire le pique-
assiette chez les voisins. Elles déclarent même ne pas avoir besoin de se
camoufler quand elles n’ont pas cuisiné, car elles savent que chaque jour,
c’est le tour de quelqu’un parmi les voisins.
Les mêmes ajustements consistant à réduire le nombre de repas quoti-
dien sont observés avec quelques variantes auprès des ménages des quar-
tiers intermédiaires:

P. D. 22 ans, tailleur, Thiaroye


« Notre salut nous le devons à la solidarité qui règne dans le quartier ;
quand l’un d’entre nous a des difficultés tout le monde lui vient en aide, les
riches, les moins riches, les pauvres. Dans pratiquement toutes les maisons
une seule personne travaille, c’est pourquoi maintenant personne ne s’occupe
du petit déjeuner, c’est un mot qu’on a rayé de notre dictionnaire : les mères
ne font que le déjeuner, quand au dîner on le « passe » souvent, en tous cas il
est loin d’être une priorité. D’ailleurs les rares foyers dans lesquels on mange
trois fois par jour sont ceux d’immigrés. Il faut quand même rendre hommage
aux femmes qui se « décarcassent » du matin au soir pour assurer la survie de
la famille. Sans elle, ce mot aussi disparaîtrait du dictionnaire ».
138 BRICOLER POUR SURVIVRE

La baisse de la qualité et de la quantité de la ration alimentaire et le


recours aux restaurants (fondé, ndamburger3, pain thon, mayonnaise, bou-
lette de poissons, laax4, couscous, pain ñeex, lait caillé, pain rassi, etc.).
La stratégie de toute « la famille dehors le soir » semble s’imposer. Les
jeunes (garçons et filles) s’en complaisent d’ailleurs car c’est l’occasion
de pouvoir « su marse neexe » (quand tout va bien, le marché favorable)
bénéficier d’un repas copieux. Et le sandwich est le repas préféré dans ce
cas ou les laxas5. Le matin devant le dispensaire de Thiaroye près des
rails, on observe une ligne de jeunes assis tenant leur bol de laax6, pot de
fondé ou plat de mafé7. Mais on rencontre aussi à Thiaroye de nombreux
ménages qui restent plus de deux jours sans bénéficier d’un repas chaud.
Dans ce cas, le pain sec et le pain rassis constituent de véritables recours.
Le pain se conserve longtemps et se consomme facilement. Avec de l’eau
sucrée (25 F de sucre) on a son « poncé »8. Aussi il va avec le lait caillé
(50 F lait caillé + 25 F sucré).
On pourrait identifier à Thiaroye Hamdalaye de véritable repas de
pauvre que l’on peut lister sans chercher à être exhaustif : ndamburger,
sandwich spaghetti, « ponse » pain et eau sucrée, sombi9 « ceebu keccex
»10 « mbaxal »11 , « cere ak soow »12, laaxu nëtëri ou laaxu soow13.
Face à ces difficultés et privations, les femmes se montrent actives à la
recherche de solutions à la prise en charge de l’économie domestique.
Elles sont devenues les principaux relais particulièrement dans les
familles sans soutien et /ou le chef de ménage est devenu inactif. Elles se
sont montrées capables de mobiliser et de drainer des ressources exté-
rieures réinjectées dans les différents postes de dépenses du ménage. En
puisant aussi dans divers tiroirs sociaux (pour reprendre l’expression de
E. Ndione, 1992), elles arrivent à se prendre elles-mêmes en charge et à
combler les déficits du budget familial. Ces flux monétaires extérieurs
sont mobilisés à travers les groupements, associations, tontines et groupe-
ments d’intérêt économique (GIE), mais également au niveau des caisses
de crédit d’épargne et dans le commerce.

3. Appellation moqueuse du nouveau type de sandwich à base de ndambe (sauce hari-


cot tomate).
4. Bouillie de mil lactée
5. Tripes vendues à 100frs cfa accompagnées du jus de cuisson
6. Bouillie de mil lactée
7. Sauce arachide préparée avec du riz
8. Déformation du français plongé qui consiste à tremper des morceaux de pain sec
dans de l’eau sucré ou au meilleur des cas dans du lait
9. Riz au lait sans lait
10. Riz au poisson fumé avec un tout petit peu d’huile
11. Riz au poisson frais ou fumé sans huile.
12. Couscous et lait caillé (50 F couscous, 50 F lait caillé)
13. Bouillie de mil assortie de pâte liquide d’arachide ou de lait caillée
LES STRATÉGIES DES ACTEURS SOCIAUX FACE À LA PAUVRETÉ 139

L’activation des liens sociaux par l’investissement dans des réseaux


personnels de relations est également une pratique très répandue chez les
femmes, dont l’une d’elles, M.G., s’est confiée en ces termes : « jigéen li
mu mën lijjanti, góor mënu ko lijjanti » (ce que la femme peut régler
l’homme n’arrive pas à le faire). Naguère confinées aux fonctions éduca-
tives et de gestionnaire de l’économie domestique et exclues du processus
de prise de décision, les femmes acquièrent des statuts mieux reconnus
dans la mobilisation des ressources des ménages.
Au sein des ménages démunis, les membres sont sollicités chacun
selon ses opportunités pour « drainer» les ressources de survie. Les mères
de famille s’adonnent au petit commerce pour la dépense quotidienne et
l’entretien des enfants. Les pères s’investissent dans un travail de journa-
lier. Mais ces revenus ne suffisent souvent pas à couvrir les dépenses ali-
mentaires. Pour compléter et aussi payer la location, l’eau, l’éclairage et
l’habillement des enfants, il faut que chacun s’y mette y compris les
enfants, autrement c’est : « domu xaram bi, manoo def ni sa morom yi »
(merde ! pourquoi ne fais-tu pas comme tes pairs ?) de la part de ses
parents vis-à-vis de la progéniture inactive au plan économique.
C’est ainsi que les enfants sont obligés de quitter très tôt l’école pour
être des apprentis ouvriers, chauffeurs ou des vendeurs à la sauvette. Sans
avoir quitté l’école, d’autres enfants exercent diverses activités. C’est le
cas de L.G., sept ans, qui après les cours ou les jours de congés va à l’ate-
lier de son père tailleur pour récupérer les habits prêts à porter pour
enfants et les vendre entre 1000 et 1500 FCFA l’unité. Il est d’ailleurs un
privilégié parce que dans sa famille, les garçons ne vont jamais à l’école,
ils sont très tôt orientés vers les activités productrices de revenus (tailleur,
vendeur à la sauvette). C’est cette recherche du revenu maximum qui
explique que les jeunes filles sont très tôt encouragées à fonder leur rela-
tion avec les hommes sur l’argent et à multiplier les partenaires.
Chez les personnes âgées, c’est surtout la diversification des activités.
Le cas de I.G est très illustratif. Tailleur de son état, il est en même temps
collectionneur de pièces détachées de machines à coudre (pédales,
tables,…) et aussi courtier. B.T., 41 ans, menuisier n’hésite pas à être
maçon ou vendeur de friperie et de bijoux. Ces stratégies multiples servent
à gérer au quotidien la crise. Elles ne sont pas pensées comme moyen
d’émancipation de cette précarité mais plutôt comme mode de survie.
On note une forte corrélation entre dénuement économique et endette-
ment des ménages. Le dénuement économique et relationnel peut, d’une
manière générale, être corrélé avec le niveau d’endettement des ménages.
Face à l’amenuisement des ressources et la difficile mobilisation de res-
sources extérieures, la plupart des ménages ont recours à l’endettement au
niveau des boutiques qui sont les principales unités de distribution et de
commercialisation des produits de première nécessité.
140 BRICOLER POUR SURVIVRE

L’importance de l’endettement est souvent fonction du pouvoir écono-


mique des ménages, mais aussi de sa proximité géographique ou sociale
avec les boutiquiers. Cette proximité qui favorise l’existence de liens
sociaux privilégiés avec les vendeurs garantit l’accès à crédit à certains
produits et denrées alimentaires. Pour certains ménages, dont la dépense
quotidienne dépasse rarement 500 F CFA, le niveau d’endettement est
très élevé et varie entre 15 000 et 25 000 F cfa par mois. Ces dettes
contractées sont remboursables à la fin de chaque mois ce qui leur octroie
la possibilité de s’approvisionner à crédit au cours du prochain mois.
Certains parmi les privilégiés reconduisent leurs dettes ou rembour-
sent tout simplement la moitié où le tiers des montants dus. D’autres
s’approvisionnent en riz, soit par sac de 25 kg ou de 50 kg, et les autres
produits alimentaires sont livrés à crédit par le boutiquier. Le prêt en
espèce n’est pas une pratique courante, et il arrive fréquemment qu’une
famille dépose mensuellement la totalité de sa dépense entre les mains du
boutiquier qui en devient le gestionnaire. Les crédits concernent générale-
ment le riz, l’huile, le sucre, le savon, et le thé. D’autres familles par
contre, sont dans l’obligation de s’approvisionner quotidiennement en
détail en achetant 1 kg de riz, un 1/4 de litre d’huile, un sachet de café à
25 F CFA, 250 g de sucre en poudre à 125 F CFA, etc. La faiblesse des
revenus et du pouvoir d’achat a conduit les commerçants à fragmenter les
articles et à vendre au moindre détail (par exemple une des innovations a
été la vente de sucre en poudre par petite quantité à 25 F CFA).
Ces pratiques se rencontrent aussi bien dans les boutiques que dans les
marchés et pharmacies, ce qui traduit l’adaptation de l’offre marchande à
l’amenuisement des ressources. Les ménages considérés comme les plus
favorisés ont un niveau d’endettement relativement faible qui tourne
autour de 5000 F CFA. Il est clair que certaines familles, qui, à la suite
d’un endettement progressif sans avoir les ressources nécessaires au
moment de la régularisation des dettes, se trouvent aujourd’hui dans
l’impossibilité d’accéder à ces crédits, ce qui les renforce davantage dans
la précarité et le déclassement social.

A. Bâ, 38 ans boutiquier aux Parcelles Assainies, U. 9


« Le seul moment de la journée où on arrive à vendre quelque chose,
c’est le matin. Les gens achètent beaucoup à cette heure là mais c’est sou-
vent parce qu’il n’y a rien à manger le midi, le petit déjeuner fait donc
office de déjeuner ».
«On est obligé de tout vendre au détail, le chocolat, le beurre, le thon,
etc. car la population ne peut pas acheter les boîtes ».

La fréquentation des boutiques, des pharmacies, des points de vente, a


permis de tester l’hypothèse suivante : face à l’amenuisement des res-
LES STRATÉGIES DES ACTEURS SOCIAUX FACE À LA PAUVRETÉ 141

sources et à la difficulté de mobiliser, de plus en plus, des ressources


extérieures, la plupart des ménages ont recours à l’endettement auprès des
boutiquiers qui tiennent les principales unités de distribution des denrées
de première nécessité. L’ampleur de l’endettement est liée à la fois aux
capacités socio-économiques des ménages, à la proximité sociale et géo-
graphique. Le boutiquier se trouve placé au cœur d’un dispositif de réci-
procités économiques et sociales. Son statut devient central dans la
construction de mécanismes d’amortissement de la crise.

A. L. Lèye, 29 ans, HAMO


« je suis célibataire et à 29 ans, je vis aux crochets de ma sœur qui est
veuve et mère de six enfants. La plupart des gens qui habitent sont des
agents de banque à la retraite ou qui ont perdu leur emploi. Souvent ils
ont des enfants mineurs. C’est le cas de ma sœur qui est veuve depuis
1998 et qui n’a que des enfants mineurs âgés de 7 à 17 ans. Elle ne tra-
vaille pas et moi non plus. On compte sur la solidarité des gens du quar-
tier et la compréhension des boutiquiers pour manger, c’est dur à vivre
mais on n’a pas vraiment le choix».

Dans ce cas, le boutiquier aide à faire différer les difficultés et à gérer


l’incertitude des ressources pour survivre. La pauvreté entraîne plusieurs
types de réactions et de comportements considérés comme des moyens
d’amélioration des conditions de vie et/ou de gestion quotidienne de la
crise. Bien que faisant souvent une forte référence à Dieu, les populations
ne se résignent pas pour autant.
Au contraire, la crise et la précarité suscitent des réactions visant à
inverser les tendances. Toutefois, en fonction des moyens divers et des
aptitudes morales et intellectuelles multiples, les populations se conten-
tent de la gestion quotidienne de la crise. On ne dira jamais assez qu’un
certain nombre d’innovations et de stratégies sont adoptées par les popu-
lations pour gérer la crise. Soulignons toutefois, que selon les catégories
socioprofessionnelles, plusieurs variantes sont notées. Les stratégies qui
sont appréciées au niveau individuel diffèrent de celles qui sont adoptées
à l’échelle du ménage.

Appartenir à des tontines et autres mutuelles : chez les mères de famille

Mais étant donné l’observation générale que les pauvres sont souvent
dans une déconnexion relationnelle, il faut savoir compter sur soi et aussi
sur la solidarité entre démunis. Pour ces raisons, les tontines sont très
142 BRICOLER POUR SURVIVRE

développées dans le quartier. Elles permettent aux membres de se soute-


nir financièrement et d’entretenir leurs liens sociaux.
Une des illustrations vient de l’Association (mbootaay) « Dental
Pulaar » à Neti mbaar dont la Présidente est M.S., 40 ans, teinturière, a
cinq personnes en charge dans son ménage. Dans cette association de cin-
quante cinq membres, toutes sont pulaar et, ont le plus souvent, des époux
actuellement à la retraite. La majorité d’entre elles sont vendeuses.
Toutefois, il y a une infirmière et deux autres sont instruites. Elles se ren-
contrent tous les mardis chez l’une d’entre elles, rotativement, et la mise
individuelle est de 550 FCFA, soit un total de 27 500 FCFA. Cette somme
sur laquelle sont prélevés 1000 FCFA est remise à celle qui est de tour.
C’est l’occasion de se divertir en dégustant des beignets préparés pour la
circonstance mais aussi de discuter et d’échanger des idées. Ainsi, leur
hôte dispose d’un fonds qui lui permettra momentanément de subvenir à
ses besoins.
Les 1000 FCFA prélevés de la somme totale sont versés dans une caisse
commune qui sert de participation à hauteur de 50 000 FCFA lorsque l’un
des membres doit faire face à des frais pour une cérémonie familiale. Il
faut aussi souligner que les apports individuels des femmes dans les ton-
tines conduisent souvent à s’adonner à d’autres activités génératrices de
revenus. C’est tout le succès du petit commerce. Elles sont vendeuses de
fruits, de sucettes, de café, de pain, de sandwich et/ou de ndambe (sauce
tomate et niébé). Dès le petit matin, les étals bordent les artères centrales
des quartiers populaires et offrent une diversité de produits et elles y res-
tent jusque tard dans la soirée. Cette forte activité des femmes les diffé-
rencie des hommes à la retraite, souvent oisifs.
E. Ndione (1992)14 a analysé la relation entre les activités mutualistes
à caractère économique et leurs potentiels de mise en réseaux au double
plan social et culturel. La pratique des femmes dans ces quartiers popu-
laires est assimilée à ce qu’il appelle (en recourant au proverbe
wolof) « enterrer une hyène pour en déterrer une autre » (suul bukki, suli
bukki). Il traduit ainsi l’incertitude et la fragilité des procédés d’épargne
et d’investissement. Les logiques souterraines sont ainsi la marque des
manières de procéder pour faire face aux manques. L’auteur entrevoyait
une possibilité d’une accumulation plus substantielle au travers des fonds
mobilisés grâce aux tontines. Il finit par découvrir que les tontines ont
une finalité sociale plus accentuée qu’il ne pouvait le soupçonner. En
effet, au-delà de la fonction économique, la caisse de la tontine permet
aux femmes d’élargir le réseau social en finançant les réciprocités sociales.

14. E. Ndione, 1992, Le don et le recours. Les ressorts de l’économie urbaine, Paris,
Editions ENDA/Karthala, 208 p.
LES STRATÉGIES DES ACTEURS SOCIAUX FACE À LA PAUVRETÉ 143

Les recettes des tontines sont en réalité allouées à des dépenses non éco-
nomiques mais sociales. Les organismes d’appui au développement assi-
milaient cela à des détournements d’objectifs en raison du paradigme
référentiel d’une accumulation massive pour rendre possible de futurs
investissements consistants. En revanche, grâce à un rôle de réciprocité
permanente d’alliance, les femmes actives dans les tontines investissent
dans leurs groupes sociaux d’appartenance et tissent ainsi une relation qui
leur assure une plus grande sécurité. L’analyse montre que les femmes
repartissent leurs crédits en cinq catégories de transaction : activités éco-
nomiques, placements sociaux, remboursement des dettes, besoin de la
famille et offrande.
Ces résultats sont en deçà des projections du projet qui postulait que
l’utilisation des fonds devrait servir exclusivement au développement
d’activités économiques. Ceci conduit les responsables à se rendre à
l’évidence de l’entretien prioritaire des réseaux de sociabilité et de consi-
dérer que l’activité économique n’est pas le seul moyen de survie.
Compter seulement sur elle conduit à opérer une rupture avec le réseau
social existant, et donc à l’inertie et l’impasse. Par contre, multiplier les
tiroirs en élargissant leurs réseaux de solidarité disponibles en payant les
coûts d’entretien et d’investissement relationnel, constituent un gage de
sécurité sociale pour ces acteurs.
A. Kane (2000)15 estime, pour sa part, que les tontines créent des liens
au-delà des quartiers, en insérant leurs sillons au-delà du secteur informel
et en établissant ce qu’il appelle « les passerelles » avec différents sec-
teurs. Les tontines ne sont pas l’apanage des femmes. Les hommes s’y
investissent également à la fois dans les marchés, les lieux de travail et
dans la vie associative. Il évoque les banquiers ambulants qui sont des
organisateur (trice) s des tontines qui s’établissent dans les grands mar-
chés comme Tiléne. Cette formule d’intermédiation financière est basée
sur l’accumulation de la petite épargne plutôt que sur la rotation des
fonds sous forme de crédit et ou d’épargne au profit des participants. Ils
collectent de 100 F à 1.000 FCFA quotidiennement et au niveau de
chaque épargnant. Leur force mobilisatrice est qu’ils (elles) jouissent
d’une bonne réputation qui justifie la confiance.
Ils (elles) font le tour des marchés pour collecter l’épargne de leur
clientèle. Ainsi, ils (elles) forment un rôle essentiel de canalisation de la
petite épargne vers les banques commerciales. Leur intermédiation dimi-
nue considérablement les coûts des transactions. La clientèle ne se dépla-
ce pas pour effectuer les versements et ne paye pas donc le coût du trans-

15. A. Kane, 2000, Les caméléons des finances populaires au Sénégal et dans la dia-
spora, Thèse de Ph D. Université d’Amsterdam, 280 p.
144 BRICOLER POUR SURVIVRE

port. Ces transactions sont rendues possibles par des relations de confian-
ce personnalisées entre d’une part, les organisateurs de tontine et les ban-
quiers ambulants et, d’autre part, les épargnants individuels. C’est la
proximité avec laquelle il opère qui favorise une accumulation de
connaissance sur le comportement des membres et, diminue du coup, les
coûts liés à l’évaluation des risques. De même, la proximité et les rela-
tions personnalisées de confiance autorisent la mise en place d’un systè-
me de confiance efficace capable de réguler et de prévenir les
défaillances ou d’imposer des sanctions sociales.

Les hommes consacrent le moins de temps possible dans l’espace


domestique

En vue de satisfaire leurs besoins individuels, les pères de famille


usent de plusieurs types de stratégies. A Neti mbaar, certaines tâches
comme la vente de l’eau au niveau des bornes fontaines est une exclusivi-
té des personnes âgées. La bassine est vendue à 20 FCFA et le seau à
10 FCFA. La rémunération du gérant est fonction de son chiffre
d’affaires. En effet, c’est avec les recettes que la facture d’eau est payée
et une partie des recettes est versée dans une caisse commune et le reste
sert de rémunération au gérant. Toutefois, il faut noter que les hommes
d’âge avancé s’activent souvent autour de la gestion de la mosquée. En
dehors de cela, beaucoup d’entre eux sont oisifs et passent leur temps à la
« grande-place ».

I.Wade, briquetier, Unité 9 Parcelles assainies :


« Je fréquente cette grand-place pour fuir les problèmes à la maison,
pour éviter qu’on me demande de l’argent alors que je n’en ai pas ; tous
les gens qui fréquentent ces lieux sont des « démerdés » (bricoleurs), on a
d’énormes problèmes pour assurer la dépense quotidienne. « ku xiif,
xamul xaaral, kaay lek la xam (celui qui a faim devient impatient et sourd,
il ne connaît qu’un discours : celui lui donnant à manger) ».

Il est toutefois intéressant d’analyser leur comportement au sein des


espaces publics de sociabilité. La « grande-place » devient un espace stra-
tégique de captation de ressources et de résolution des besoins au quoti-
dien. On y rencontre d’autres personnes étrangères ou habitant le quartier
et qui peuvent leur venir en aide pour l’achat de la cola, du tabac, etc. On
y joue aux cartes, aux dames, etc. Les discussions sur des faits de société,
l’actualité politique sont constantes et peuvent se dérouler une bonne partie
LES STRATÉGIES DES ACTEURS SOCIAUX FACE À LA PAUVRETÉ 145

de la journée. Les informations se diffusent, s’échangent ; la rumeur se


construit. Les rendez-vous sont facilités par le repérage facile de ces
espaces publics de rencontres et d’échanges. Les courtiers et autres agents
d’affaires les fréquentent en alliant intermédiations et sociabilités.
Disons donc que l’essentiel du temps de ces pères de famille se déroule
au niveau des « grandes-places » qui deviennent ainsi une sorte de refuge
devant les sollicitations insatisfaisantes de la famille. Le père de famille
perd une bonne partie de ses prérogatives. Son absence de l’espace
domestique pour se faire oublier était surtout légitimée auparavant par ce
souci de déférence entre génération, cette distance sociale entre généra-
tion et entre genre qui caractérisent l’organisation familiale sénégalaise.
Ce sont les femmes qui montent au créneau.
De plus, devant l’exiguïté du logement due souvent au fait que la mai-
son croule sous les eaux dans les quartiers périphériques, la famille démé-
nage et loue un appartement qui ne suffit pas à toute la famille ; le père de
famille ne peut plus alors s’agglutiner à longueur de journée à sa progéni-
ture. Il est donc obligé de passer le plus clair de son temps dans les
« grandes-places ». Dans plusieurs des cas, les hommes trouvent le
moyen de se soustraire des sollicitations courantes des autres membres du
ménage, mais il n’est pas dispensé d’apporter selon des procédés ad hoc
sa contribution à l’économie familiale. « Leep lu nu foortaatu ci ker gi la
jem » (tout nos bricoles sont destinés à la famille) renchérit l’un d’entre
eux prenant à témoin ses autres partenaires au jeu de dame. Les autres
catégories socio-démographiques développent chacune des stratégies spé-
cifiques.

Les jeunes hommes sont solidaires dans la précarité et rêvent presque


tous de migrer

Au niveau individuel, ces stratégies s’apprécient en rapport avec les


besoins primaires des jeunes. En effet, au-delà du manger et de la santé,
les jeunes souhaitent fortement s’habiller. Ils ont aussi le besoin de fumer,
de se déplacer, de boire du thé. Disons que tout tourne autour de l’argent,
ce qui explique les stratégies mises en œuvre pour en engranger le plus.

A.Sarr, chômeur, Yeumbeul


« Lorsqu’on a une maladie grave et qu’on n’est pas en mesure de se
prendre en charge, on sait ce que pauvreté veut dire. Il faut noter aussi que
les obligations familiales renchérissent nos charges. Or tout individu aspire
pouvoir régler ses propres problèmes ainsi que ceux de ses parents. Mais
146 BRICOLER POUR SURVIVRE

ici, même pour aller chercher du travail, nous avons un problème pour
trouver le billet. C’est le « taqale» (rafistoler) systématique et dans tous
les domaines. Nous travaillons tous dans ce que nous avons dénommé le
« projet Chine » c’est-à-dire préparer le fourneau, le matériel à thé et
attendre progressivement que le cas du sucre, thé, et autres soit réglé.
C’est vous dire qu’on passe nos journées à faire du thé, si d’aventure nous
trouvons de quoi le payer».

La difficulté de se procurer de l’argent est rapportée à un certain nombre


de pratiques chez les jeunes. A la fin des années 80, la tendance était de
ramener le nombre de rotation de la distribution de verre de thé de trois
habituellement à deux. Cet ajustement visait à réduire ce poste de dépense
considéré accessoire au sein des ménages. Progressivement, les jeunes
réévaluent la fonction du thé et s’aperçoivent que plus la séance se prolon-
ge, plus ils trompent leur faim. Futile au départ, la partie de thé devient un
espace de partage de la similarité de conditions : le non accès aux res-
sources pour prendre les repas réguliers. Durant les années 90, la prolonga-
tion de la séance de thé devient un moyen de camoufler les difficultés de se
nourrir régulièrement dans les ménages. Plus qu’auparavant, ces séances de
thé symbolisent la solidarité horizontale des bandes de jeunes citadins.
Les jeunes qu’ils soient de la banlieue ou du centre ville ont tous un
fort penchant à suivre la mode, surtout celle venue des États-Unis. En rai-
son des prix dispendieux des effets vestimentaires et autres, ils adoptent
plusieurs formes d’échanges et de mise en commun de leur patrimoine.
C’est ainsi que la paire de chaussures d’occasion ou neuves qui a été
achetée grâce à la pratique du taqale (épargne constituée par diverses
recettes provenant de plusieurs activités) devient un bien commun au
groupe. Il en est de même de tous les effets vestimentaires et même
d’autres objets comme les théières. Les autres personnes extérieures au
groupe ne peuvent déterminer à qui dans le groupe appartiennent telles
chaussures, tels pantalons. Ce qui permet aux jeunes notamment dans leur
déplacement vers l’extérieur du quartier de s’habiller correctement grâce
aux différents apports des membres du groupe. La même solidarité hori-
zontale est pratiquée pour fumer, boire de l’alcool, etc.
Il en va même des jeunes qui vivent dans la promiscuité chez eux et
qui finissent par squatter en permanence les chambres des amis qui occu-
pent seuls leur chambre dans des ménages plus fortunés. Pour d’autres, ils
ne mangent pratiquement pas chez eux, du fait que les repas ne sont pas
préparés tous les jours. C’est chez les copains que l’on mange. Cela se
vérifie surtout à une heure avancée de la nuit où le « boolu dof »16 est

16. Le « booludof », expression signifiant littéralement le bol du fou. C’est un conglo-


mérat de restes de repas initialement destinés à des indigents. L’expression est reprise par
LES STRATÉGIES DES ACTEURS SOCIAUX FACE À LA PAUVRETÉ 147

recherché par beaucoup d’entre eux (restes du dîner que l’on garde aux
heures tardives de la nuit pour les manger avant de se coucher).
Ce « boolu dof» permet aussi d’une certaine façon à ceux qui se lèvent
tôt et ne prennent pas le petit déjeuner de garder quelque chose dans le
ventre pour une bonne partie de la journée. Il faut savoir que pour une
majorité de jeunes, le petit déjeuner est laissé à leur propre frais. Ce qui
explique qu’ils s’en passent le plus souvent : « ndékki li dañu koy leb,
dañu koy paas » (on se passe du petit déjeuner ou littéralement en faire un
crédit pour plus tard). Cette situation est liée à l’augmentation du prix des
ingrédients nécessaires au petit déjeuner. Ces stratégies de gestion quoti-
dienne de la crise sont pétries ici, contrairement aux quartiers plus aisés,
d’un certain sens du combat pour la survie. C’est ainsi que dira M.D.
« pour régler nos problèmes, on se bat quotidiennement et on y
croit « dañuy ñefe, dañuy fighting » (dur labeur, dur combat).
Toutefois, la référence à Dieu n’est pas absente et l’on entend souvent
des propos comme : « notre situation relève de la volonté divine » et aussi
« nous nous contentons de ce que nous avons ». La principale porte de
sortie de la crise mentionnée par les jeunes de quartiers pauvres est l’émi-
gration. En effet, faibles sont les opportunités à la portée des jeunes qui
décident de rester au pays de sortir de la précarité.

Kh. D., 22 ans élève, U9


« je m’appelle Kh.D., j’ai 22 ans, je suis en 3e année de mécanique
générale au collège. Ma famille est pauvre mais elle ne l’a pas toujours
été ; elle l’est devenue après le décès de mon père en 1998. Il était trans-
porteur et avait deux véhicules. A sa mort, on s’est partagé ses biens avec
sa deuxième épouse et ses autres enfants. Puisque c’est ma mère qui avait
le plus de garçons, on a pris la maison et nos demi-frères ont pris les deux
voitures, mais comme vous voyez, il ne suffit pas de disposer d’une mai-
son pour être à l’abri du tumuranke34 (perte soudaine de capacité). Nous
ne disposons d’aucune autre ressource, je suis l’aîné de la famille et je ne
travaille pas à plus forte raison mes frères. Ma mère s’est mise au petit
commerce mais ça ne suffit pas. Nous ne mangeons pas toujours et quand
ça arrive ce n’est pas de qualité. Aucun parent ne nous aide. Depuis le
décès du papa, on ne voit plus personne. Pour nous en sortir un peu, je
suis obligé de travailler pendant les vacances. Mon jeune frère fait pareil :
nous allons chercher du travail de journalier dans les chantiers, parfois

les jeunes pour désigner les restes du dîner qu’ils gardent pour le manger très tard dans la
nuit. C’est une stratégie pour ne pas avoir faim le matin et ne pas être obligé de prendre le
petit déjeuner. La désinvolture de l’expression révèle le peu d’exigence attachée à ces
restes qui sont cependant soigneusement gardés et largement partagés le moment venu par
les groupes de pairs.
148 BRICOLER POUR SURVIVRE

aussi j’arrive à trouver un stage dans de petites entreprises. Avec l’argent


qu‘on gagne, on paie notre scolarité, nos fournitures, quelques habits et
on donne à ma mère pour la nourriture. La seule solution pour sortir de
cette crise serait que je puisse aller en Europe mais cela résulterait du
miracle sauf si une bonne âme voulait bien m’aider ».

L. A. 25 ans célibataire un enfant, Hamo


« Je suis née à Tambacounda en 1976, je ne me rappelle pas de la date
exacte, j’ai arrêté mes études au C.E.1. (troisième année de l’école pri-
maire). A Dakar, j’ai fait le centre de formation féminine où on nous
apprenait la couture puis, j’ai travaillé dans un salon de coiffure pendant
deux ans. Mais comme je ne supportais plus les conflits et autres commé-
rages qui caractérisaient ce milieu, j’ai quitté ce travail. C’est aussi sur-
tout parce que je suis tombée enceinte et ma mère m’a chassée de la mai-
son. Je suis alors allée m’installer chez ma grand-mère. Finalement on a
pu régler le problème et je suis revenue vivre avec ma mère. Le père de
mon enfant fait ce qu’il peut mais il n’a pas les moyens de m’épouser.
Mon enfant a actuellement trois ans et son père nous aide selon ses possi-
bilités. Maintenant je fais du petit commerce et c’est avec ça que je fais
vivre mon enfant et je participe aussi aux dépenses de la maison. J’envisa-
ge maintenant de me marier avec mon copain mais comme il n’a pas les
moyens, je vais être obligée de vivre chez ses parents et cela me fait un
peu peur. Il occupe une seule chambre dans la maison et a plusieurs
sœurs, ce qui ne facilitera pas la vie. Mais nous allons essayer de faire
avec. J’ai tellement souffert pendant cette grossesse du mépris de tout le
monde et je continue encore à en souffrir. Mon seul recours, c’est le
mariage. Je souhaite aussi partir un jour aux États-Unis pour y exercer le
métier de coiffeuse. Je pourrais ainsi acheter ma propre maison et ne plus
avoir de problèmes ».

Si on met en parallèle ces deux récits, on s’aperçoit des facteurs socio-


démographiques, décès du père (principal pourvoyeur de ressources au
sein du ménage) et grossesse hors mariage, qui déclenchent des sorties du
corps social. Ils s’accompagnent de facteurs de vulnérabilité. Dans le pre-
mier cas, la situation de polygamie entraîne un éclatement des biens dans
des conditions de transmission de patrimoine au sein des couches
moyennes. L’instabilité ainsi créée résulte de la faible durabilité du main-
tien de la valeur productive du patrimoine morcelé à la suite du décès du
propriétaire principal. Dans le second cas, la grossesse avant mariage
devient un facteur de déclassement social. La situation de chômage du
futur époux est suffisamment handicapante. La nouvelle mère appréhende
de s’exposer à l’invective par le simple soupçon d’inhospitalité de sa
future belle-famille. Mais c’est par le mariage qu’elle acquiert le statut
LES STRATÉGIES DES ACTEURS SOCIAUX FACE À LA PAUVRETÉ 149

social qui correspond à son âge. Elle s’y engouffre comme si cette voie
était irréversible. Dans les deux cas, les recours au sein du réseau familial
sont forts limités ou ils deviennent source de conflit. C’est comme si, face
à des situations de basculement, les cercles relationnels se refermaient sur
eux-mêmes. L’émigration est envisagée comme solution miracle finale.
D. J., chômeur, Icotaf s’explique : « Quand on quitte son pays c’est parce
qu’on n’a pas le choix, à force de voir les gens émigrer et revenir avec
plein d’argent, on est aussi tenté de faire pareil, tout le monde veut sortir
de cette misère ».
Le migrant investisseur apparaît comme celui qui incarne la réussite.
Il fascine même si l’on appréhende ses dures conditions de travail. Peu
importe, l’essentiel est d’accumuler des ressources, toutes choses deve-
nues inaccessibles à Dakar. L’aventure de la migration est de fait envisa-
gée car comme dit l’un des enquêtés : « ici, on est dans un cul de sac,
c’est sans issue ». La situation que décrit K., 46 ans, chômeur, père de
cinq enfants est révélatrice de ce manque d’issue :

« “Grand Dakar fii la ray bi tenee17 ” (A Grand Dakar, c’est l’extrême


pauvreté). Une chambre est occupée par neuf ou dix personnes. Je tra-
vaillais dans une société d’assurances comme courtier. Depuis la faillite
de cette compagnie en 1993, je vis de “xoslu” 41. Quand je n’en peux
plus, j’emprunte une voiture à un copain et je fais du “clando”. J’ai
envoyé ma femme et mes enfants au village de mes grands-parents ; je ne
leur donne rien, je ne les nourris pas, je ne peux tout simplement pas. Je
passe la journée à “compter les poteaux”18. A la mort de mes parents,
j’avais hérité d’une petite somme avec laquelle j’avais acheté un petit
lopin de terre à cultiver mais ça ne marche pas parce que j’ai été “mara-
bouté” (ensorcelé) pour ne pas réussir. Quand je dis : ils, je parle de mes
demi-frères. Le seul salut c’est “xoti”19 (sortir du pays), et je compte
vendre mon champ pour m’en aller ».

La vie des ménages populaires est souvent rythmée par des conflits
qui aiguisent les tentatives individuelles d’ascension forcée, synonyme de
renoncement à l’éthique sociale. Le décrochage scolaire, le décalage entre
l’école et les itinéraires économiques réussis sont autant de facteurs qui
modifient les références dans l’imaginaire des citadins. Il est évident que
dans ce contexte de forte déperdition scolaire des jeunes, les moyens
d’accès aux ressources sont surtout informels. Ainsi une majorité des

17. Littéralement, c’est ici que les rails se dressent. C’est une expression pour mar-
quer l’étonnement, quelque chose d’inédit.
18. Formule courante pour dire chômeur, quelqu’un qui ère.
19. Llittéralement : déchirer, décamper, sortir du pays.
150 BRICOLER POUR SURVIVRE

jeunes s’activent dans l’artisanat comme la menuiserie métallique ou l’ébé-


nisterie, la mécanique auto, le transport en commun. Nous trouvons aussi
des tailleurs, des cordonniers, des électriciens. Dans ces différents corps de
métiers, les jeunes sont souvent des apprentis et sont mal rémunérés.
Mais en dépit de leur statut précaire, ils arrivent à satisfaire certains de
leurs besoins. Par exemple, ils constituent des groupements d’intérêt éco-
nomique (GIE). Prenons le cas du GIE Progrès Excellence à Neti mbaar
dans la banlieue de Dakar. C’est un GIE créé en mai 1989 par six jeunes
du quartier dont la moyenne est de 30 ans et tous issus des associations
sportives et culturelles (ASC). Il a comme objectif, l’éducation des
enfants et des adultes. Leur ambition est d’arriver à offrir des prestations
de service de proximité aux populations. C’est l’exemple des télécentres
(service de téléphone), photographie, informatique. Issus des mouve-
ments associatifs et ayant fourni tous des prestations dans les écoles pri-
vées, les jeunes ont eu l’idée de pallier le manque d’infrastructures sco-
laires dans la commune d’arrondissement de Médina Gounass. C’est ainsi
qu’ils avaient loué un local dans lequel ils donnaient des cours de soutien
aux élèves victimes du double flux et aux enfants de la rue. Depuis 1999,
les cours ont démarré et l’autorisation n’a été faite qu’en juin 2000.
L’école compte sept classes du CI au CM2 avec une moyenne de 30
élèves par classe. La scolarité est fixée à 1800 FCFA/élève/mois.
Toutefois pour 150 cas sociaux sur les 250 que compte l’école, la scolarité
est gratuite.
En plus, le GIE prend en charge les frais de consultation médicale des
élèves et parfois une partie des ordonnances. Les locaux de l’école ser-
vent aussi de structure d’accueil aux autres associations pour leurs
réunions et d’autres rencontres. Par ailleurs, le GIE a été à l’origine de la
création d’une fédération de GIE mixtes appelée fédération des groupe-
ments pour le développement de la banlieue. Malgré ses actions bien
appréciées au sein des populations, le GIE ne reçoit aucune subvention ni
de l’État, ni des collectivités locales, ni d’organismes de bienfaisance. Le
GIE ne bénéficie pas de la présence des ONG. Ce manque de soutien
pénalise le GIE qui débloque mensuellement 81 000 FCFA pour la loca-
tion du bâtiment sans compter les dépenses de fonctionnement (télépho-
ne, eau, électricité).
Ainsi les jeunes de Neti mbaar, placés dans des conditions de précarité
assez prononcées, délaissent tôt les bancs de l’école pour devenir des
ouvriers, des vendeurs à la sauvette. Ces corps de métiers entraînent
certes des entrées de revenus à leurs adeptes. Mais ici le travail est très
fluctuant et les revenus irréguliers. C’est la logique du « taqale » c’est-à-
dire que l’on fait avec les moyens du bord.
Le modèle de réussite sociale se construit autour de l’émigration. Les
jeunes pensent que « réew mi yoru ko » (le pays n’a pas les ressources),
LES STRATÉGIES DES ACTEURS SOCIAUX FACE À LA PAUVRETÉ 151

ce n’est pas au Sénégal qu’on peut réussir. Il faut « nga làalli »20, (prendre
les airs). Et ils le pensent vraiment, car ceux qui partent construisent des
maisons, entretiennent leurs familles, épousent les belles filles, amènent
leurs proches à la Mecque et bénéficient des prières de leurs parents.
Pour la satisfaction des besoins, c’est par petits pas que l’on s’achemi-
ne vers l’objectif et l’on use de tous les moyens pour régler quotidienne-
ment les problèmes. Ainsi, B.T., 41 ans, célibataire sans enfant est menui-
sier de son état. Toutefois, il n’hésite pas quand les revenus font défaut à
aller s’adonner à un travail journalier dans les chantiers du bâtiment.
Parfois c’est au marché Thiaroye qu’il passe sa journée en vendant à la
sauvette de la friperie qu’il réforme ou des bijoux, colliers, montres ou
bracelets. C’est ainsi que pour les journées, il arrive à avoir 1000, 2000
ou 3000 FCFA ; ce qui lui permet de s’acheter du thé, des cigarettes, de
participer même aux dépenses de sa famille. Mais parfois, il rentre bre-
douille. Cette insécurité du travail conduit certains jeunes à adopter des
pratiques déviantes comme le vol et l’agression. Selon l’entendement
général courant, les agresseurs sont très souvent issus de la banlieue. Pour
cette frange, des gangs de jeunes du quartier opèrent, en ville et aux alen-
tours du quartier des agressions mais jamais dans le quartier. La raison
assez évidente d’ailleurs est que «nit du dëkk ci karce bi di fa agarese »
(nul ne peut habiter dans un quartier et y agresser d’autres), ils sont
connus ici. Les agressions dans le quartier sont le fait d’autres jeunes
étrangers au quartier.
Toutefois des jeunes du quartier s’adonnent au vol de quelques objets
dans les ménages surtout dans les maisons où les propriétaires sont écon-
duits par l’inondation. Souvent, ce sont des jeunes qui veulent, comme les
jeunes les plus aisés, fréquenter les mêmes lieux et s’habiller comme eux.
Toutefois, pour d’autres, parmi eux, ce sont les conditions matérielles du
ménage qui les poussent à s’adonner à ce type d’activités. Ce sont des
jeunes, qui, poussés par l’insécurité du travail, connaissent à l’opposé des
jeunes chômeurs des quartiers aisés, des limitations pour l’activation du
capital relationnel. Ils sont relationnellement déconnectés et ne peuvent
recourir à leurs parents qui sont dans le dénuement. Car comme ils le
disent « kooy laaj day fekk mu tane la » (Si tu sollicites quelqu’un, c’est
avec le pré-sentiment qu’il est mieux loti).

20. Littéralement : débarrasser : ici décamper.


152 BRICOLER POUR SURVIVRE

Les jeunes femmes s’essaient à l’entrepreneuriat et manipulent


l’arme de la ruse

Au sein des quartiers populaires, la plupart des jeunes filles n’ont pas
eu accès à l’école ou en ont été soustraites dès que le ménage s’est trouvé
face à la difficulté de supporter les frais en matériel scolaire ou l’habille-
ment. La scolarisation induit des dépenses en vêtement plus qu’habituel-
lement. La vie de groupe de pairs requiert un accommodement à un type
d’habillement qui a son prix et devient facteur d’inconfort et quelques
fois d’exclusion. En matière de résultats scolaires, l’attente des parents à
l’endroit des jeunes filles des couches à revenu faible est bien modérée.
Dans le même temps, ces jeunes filles sont soumises à des travaux
domestiques dans le processus de leur socialisation. Elles sont donc plus
préparées à leur futur rôle de mère qu’à franchir, par l’école, le standard
de leur classe sociale d’origine.
Les jeunes femmes sont souvent des aides familiales secondant la
mère ou un autre membre de la famille dans des activités génératrices de
revenu : préparer les beignets, ou autre nourriture mise en vente sur le pas
de la porte, au marché ou le long des rues et des écoles ; accompagner ou
servir de guide à un parent handicapé ou atteint de maladies chroniques ;
aider à satisfaire la clientèle de la mère en coiffure, linge, couture, com-
merce. Quand le dénuement de la famille devient permanent, elles tra-
vaillent dans les quartiers des couches moyennes comme domestiques.
Dans les situations où leurs parents sont d’un âge avancé, elles supportent
les charges du ménage en s’impliquant dans de nombreuses activités de
micro-économie : vente au détail de tissu, vente à crédit de produits cos-
métiques pris auprès du commerçant au marché, etc. C’est le cas de F.S.,
18 ans, célibataire sans enfant qui remplace souvent sa mère dans la vente
de café, de pain et autres sauces. La mère ainsi soutenue en retour donne
à la fille de quoi satisfaire un certain nombre de besoins ponctuels.
Dans divers cas, ce sont les jeunes femmes qu’on retrouve comme
aide dans les services de proximité (service téléphonique, de photocopie,
restauration). Elles sont aussi de plus en plus nombreuses dans les mar-
chés pour y exercer en permanence comme aides, puis en s’y établissant
pour initier un petit commerce et dans certains cas en passant la nuit,
faute de moyen de transport à leur portée pour rentrer tous les soirs ou de
logis convenable ailleurs. D’aides familiales, elles passent à la gestion
d’une petite activité de service de proximité. Lorsqu’elles travaillent en
qualité de domestique, elles se mettent à plusieurs pour cohabiter dans
une pièce, sous-louer une partie d’une véranda comme c’est habituel à la
Médina, à la Gueule tapée ou à Fass.
Parmi les autres stratégies, signalons les cotisations hebdomadaires
LES STRATÉGIES DES ACTEURS SOCIAUX FACE À LA PAUVRETÉ 153

que l’on peut appeler tontines. L’exemple le plus évident est celui des
filles célibataires de Gouye Salam 2 un sous-quartier de Neti Mbaar.
L’exemple a même attiré des garçons. En effet sur un total de 93 per-
sonnes, il y a une vingtaine de garçons membres de la tontine. L’associa-
tion est une structure informelle, elle regroupe tous les lundis les
membres qui donnent 600 FCFA pour chaque semaine. Le total de la
somme après achat du repas, du thé et de la boisson est reversé à l’inté-
ressé qui en use à sa guise. Cette association ne se limite pas à cela. Elle
organise des soirées dansantes et les recettes sont immédiatement redistri-
buées entre les membres. Cette association a un but lucratif. Elle permet
quotidiennement aux membres de régler leurs besoins de base.
Pour S.S., 26 ans, célibataire, c’est en donnant à crédit des produits
éclaircissants (xeesal) qu’elle arrive en plus du mbaraan à gagner plus
d’argent. Cette diversification des moyens de captation des ressources
s’accompagne d’une certaine collaboration entre filles. Elles se prêtent et
s’échangent les vêtements, les parures et les chaussures. En effet « fi
reewu terangala » (ici c’est le pays de l’hospitalité) proclament-elle sur
un ton péremptoire. Pour les jeunes filles des quartiers pauvres, la princi-
pale porte de sortie de la crise au niveau individuel est le mariage. Elles
accordent de l’intérêt au port vestimentaire et à la toilette. Elles se dépig-
mentent presque toutes. Interpellées sur cette pratique, elles répondent
qu’il faut être belle et le montrer. Il faut tout faire pour que les hommes te
voient ; dangay jaayu (se mettre en relief) mais pas pour n’importe quel
homme.
Comme dans toutes les classes sociales, les filles ont des besoins qui
leurs sont spécifiques. Les conditions de vie précaires ne leurs font pas
renoncer à tout. Elles veulent à tout prix suivre la mode qui est véhiculée
par la télévision et aussi par les jeunes filles des quartiers aisés. A l’évi-
dence, leurs familles démunies ne peuvent satisfaire leurs besoins alimen-
taires encore moins en habillement. Dans certains cas, ce sont les aînés ou
parents qui les assistent. Cependant pour certaines d’entre elles à l’image
de S.S. d’autres options sont explorées : « je ne sollicite pas mes parents
parce que je sais qu’ils n’ont pas de ressources leur permettant de satisfai-
re l’alimentation de la famille, a fortiori nos caprices vestimentaires. Je
demande aux copains ».
Elles sont nombreuses les jeunes femmes dans la même situation que
S.S. et là les sollicitations même s’inversent. Il arrive que les parents
comptent sur les ressources qu’elles sont susceptibles de mobiliser.
Devant la multitude de cérémonies et autres rencontres auxquelles elles
doivent assister et qu’elles organisent, il faut bien s’habiller sinon on
devient la risée du coin. Car « la bataille n’est plus physique, elle est
maintenant vestimentaire ». Etant donné qu’un seul homme n’arrive pas à
satisfaire les besoins vestimentaires et pécuniaires des filles (kèn mënul
154 BRICOLER POUR SURVIVRE

lëpp) (personne n’est détentrice de tous les pouvoirs), on a recours à la


multiplication des amants qui apportent chacun un cadeau (argent surtout)
en venant. En rassemblant ces divers cadeaux, on arrive à satisfaire un
peu ses besoins.

R. K., 25 ans, Célibataire deux enfants, HAMO


« Je n’ai rien sinon deux enfants en charge mais il n’est pas envisagé
que je devienne domestique, c’est dégradant. Il y a une concurrence entre
filles. Imagine, que je devienne bonne, je vais avoir un complexe fou et
puis même les gens pour qui la bonne travaille ne la respectent pas. En
plus ce qu’elle gagne ne lui permet pas de faire grand chose. Pour m’en
sortir, je demande de l’argent à mes copains car j’en ai plusieurs et celui
qui ne donne pas est tout de suite viré. Puisque je satisfais leurs désirs, ils
n’ont pas le droit de ne pas satisfaire les miens ».

Le « mbaraan »5 (entretien simultané de prétendants) devient alors


courant. Ce terme récent et dont l’usage s’est généralisé en ville durant
les années 90, consiste à entretenir des liens préférentiels avec plusieurs
aspirants. A chacun, on laisse croire que le choix porte sur lui ou qu’éven-
tuellement des liens d’amour seront noués durablement plus tard ou que
ceux déjà noués sont exclusifs. C’est l’espérance contre la générosité,
l’espoir contre le compagnonnage, la ruse contre la téméraire fréquenta-
tion ou la naïveté. En fait le « mbaraan » intervient dans une situation
préalable à un choix parmi diverses prétentions de conquêtes de senti-
ments amoureux. C’est aussi un terme pour désigner un flou au plan rela-
tionnel, sciemment entretenu, pour abuser des prétentions d’hommes ou
de femmes en profitant des largesses des prétendants. Dans d’autres cas,
c’est effectivement un partenariat multiple de plus en plus socialisé,
accepté, du moins toléré en particulier pour les célibataires ou à la suite
de divorce pour les femmes et les hommes. On utilise peu le terme s’agis-
sant des hommes. Mais le terme désigne aussi leur partenariat multiple en
particulier lorsque les hommes ont des liens éphémères non inscrits dans
un projet de relations stables.
Dans les quartiers populaires mais aussi au sein des couches
moyennes, la pratique s’est bien incrustée. Les prétendants s’ignorent ou
font semblant et chacun selon sa périodicité marque de sa présence auprès
de la femme, soit au coin de la rue où la présence est voilée par la
pénombre, dans les domiciles, chez l’amie, au lieu de travail, etc., partout
où un bref contact devient possible pour échanger des propos de tendres-
se, se familiariser, s’amuser ou se faire quelques bises furtives. Ces
visites se concluent quelques fois par des cadeaux qui vont du sandwich
servant de dîner, jusqu’aux vêtements, produits cosmétiques, argent. Le
réseau relationnel des prétendants est quelques fois mis à profit par la
LES STRATÉGIES DES ACTEURS SOCIAUX FACE À LA PAUVRETÉ 155

femme convoitée pour explorer des opportunités d’affaires, s’attirer des


faveurs, nouer de nouvelles connexions. Il arrive que le contact avec l’un
ou l’autre des prétendants soit prolongé, plus fréquent et exigent. La mul-
tiplication des partenaires ressemble, dans ce cas, à des formes de prosti-
tution déguisées : sexe contre don.

Le témoignage de ND. A. T., 29 ans divorcée, 2 enfants mérite qu’on


s’y arrête.
« J’étais mariée à un jeune du quartier pendant cinq ans. Puis un beau
jour, il s’est retrouvé dans le chômage. C’est alors que surviennent les
problèmes. Non seulement, il n’arrivait plus à satisfaire mes besoins, mais
il me traitait mal. Je vivais quotidiennement ses scènes d’adultères et
beaucoup de ses proches me conseillèrent de le quitter mais je m’accro-
chais à lui. La goutte d’eau qui a fait déborder le vase est arrivée avec la
venue de l’une de ses maîtresses dans notre chambre conjugale. Une dis-
pute et une bagarre entre mon mari et moi s’en sont suivies et il m’a
demandé de quitter le domicile conjugal parce qu’il était fatigué.
Je me suis exécutée. Et depuis lors je vis chez ma mère, étant donné
que mon papa qui était manutentionnaire nous avait habitué à un certain
niveau de vie, nous avons l’électricité, le téléphone, la télévision, le frigo
et nous mangeons à notre faim. Actuellement, mon père est au chômage
et mes frères n’ont que des boulots temporaires. Il fallait alors trouver des
ressources financières pour continuer à m’habiller correctement et à entre-
tenir mes enfants. De plus, il fallait l’apport de tous les membres de la
famille pour continuer à vivre décemment.
C’est ainsi que même ayant un amant que j’ai présenté à ma famille, je
sors aussi avec d’autres hommes à cause de l’intérêt financier que cela me
procure. Et il faut dire que les relations actuelles ont pour socle l’intérêt
de chaque partie. Moi je sors avec eux pour l’argent qu’ils me donnent et
eux ce qui les intéresse c’est le sexe. Chacun exploite l’autre. Les
hommes qui viennent me voir laissent à chaque fois une somme qui varie
entre 15 000 et 20 000 FCFA. Les meilleures stratégies pour les plumer
est de demander dès qu’ils font le premier pas « sa bëret, duma baayi nga
sedd » (ton allure chevaleresque, je ne la laisserai pas refroidir).
Il arrive que nous ayons un amant très généreux mais qui risque de
nous créer des problèmes si on sort longtemps avec lui. Alors là nous lui
soutirons progressivement de l’argent sans lui donner satisfaction. A la
longue, c’est lui-même qui décide de nous quitter. Il faut aussi souligner
le fait que l’on est obligé de nous habiller et d’être vraiment sexy. Nos
parents aussi sont obligés de tolérer nos comportements car toute fille non
mariée a droit à un amant (ku amul jëker bu la neexe am far). En plus de
cette maxime, ils ne peuvent satisfaire nos besoins. Et même nous partici-
pons avec ce que nous donnent les hommes à la gestion quotidienne du
156 BRICOLER POUR SURVIVRE

ménage. Moi par exemple, si mon papa avait aujourd’hui gardé son
emploi, je ne ferai pas cela. C’est parce que personne ne peut satisfaire
mes besoins que je fais du « mbaraan »5 et cela me permet de bien
vivre ».

Ces propos illustrent bien l’état de prostitution presque encouragée


dans laquelle se débattent des jeunes femmes dans certains quartiers
populaires. Toutefois, ces pratiques sexuelles déviantes ne sont pas leurs
seules stratégies de gestion de la crise, car comme le dira S.D., 20 ans,
célibataire sans enfants, « mbaraan bi sax dogul » (le partenariat multiple
se maintient).
Mais généralement le terme a une résonance plus subtile et une certai-
ne plasticité. Il désigne de simples flirts, une volonté de se lier affectueu-
sement dans un futur indéfini ; dans d’autres cas, une ou plusieurs rela-
tions sentimentales instables mais souhaitées ou fidélisées ; une position
d’attente de choix définitif durant laquelle on admet d’être visitées par
plusieurs. Tous les prétendants sont des mbaraan ; celle ou celui qui est
visité aussi est appelé par le même terme. Le mbaraan est donc un arran-
gement sentimental en train de se nouer avec plusieurs intéressés où
l’exclusivité n’est pas acquise, l’actrice au centre polarisant plusieurs
contacts à velléité sentimentale. L’issue des relations est incertaine, la
promesse diffuse et les échanges symboliques acceptés ou souhaités. On
distingue le mbaraan des fiançailles, car ce procédé n’induit pas, à la dif-
férence du dernier, des engagements formels, il se veut frivole, provisoire
et circonscrit dans le temps. C’est l’antichambre des fiançailles plus offi-
cielles où le choix est mieux assumé, plus ou moins définitif. La souples-
se qui structure ces relations est voulue. La personne qui ainsi se fait dési-
rer se met en relief en valorisant son potentiel d’attrait. Elle se donne, en
quelque sorte, un espace de choix plus ouvert.
En définitive, l’acceptation sociale de procédés comme le mbaraan
ainsi que sa popularité montrent une tendance à la flexibilité dans les
arrangements sociaux et dans la recomposition des valeurs. La rigidité
habituelle des institutions sociales locales rompt avec ce fléchissement
induit par la crise urbaine. La ruse trouve là un terrain fertile de légitima-
tion de pratiques déviantes.

Stratégies dans l’habitat et l’occupation de l’espace

Les stratégies résidentielles constituent une des formes les plus appa-
rentes d’adaptation à la crise dans les quartiers enquêtés. Elles se tradui-
LES STRATÉGIES DES ACTEURS SOCIAUX FACE À LA PAUVRETÉ 157

sent selon différentes formules. Dans certains quartiers habités principale-


ment par des couches moyennes (Parcelles, Grand Dakar, Ouakam), plu-
sieurs mettent leur maison en location pour habiter à un autre endroit.
Généralement, la stratégie se fonde sur les marges qu’on peut tirer de
cette location pour faire face à la gestion de son économie domestique.

F. Ndiaye, 71 ans, Grand Dakar


« Mon mari est décédé depuis 86 et je vis seule avec mes sept enfants
dont un malade mental. Notre seule ressource est l’argent des trois
chambres de la maison que j’ai été obligée de louer ce qui fait 19000 frs
par mois. Ici je n’assure que le repas de midi, chacun se démerde pour le
petit déjeuner et le dîner… On est tout le temps menacé de déguerpisse-
ment. En 1986, on avait même reçu des papiers mais depuis lors nous
sommes toujours là ».

Les ménages évitent la décohabitation. Les jeunes hommes restent le


plus longtemps possible dans la maison familiale. En plus de sous-louer
une partie de la maison, certaines propriétaires proposent des services à
des locataires (repas, linge, etc.) en vue de la diversification des res-
sources du ménage.
D’autres procèdent à la location de terrains nus en autorisant des
tierces personnes à s’installer. Ce sont, en général, des habitations de for-
tune qui y sont construits (Cité Baraque). Elle est différente de la vente de
terrain situé dans des zones à haute rente foncière et se procurer une autre
maison dans des quartiers périphériques moins chers. Aussi, on note des
mouvements des Parcelles Assainies vers Keur Massar ou Ñetti Mbaar ou
de Grand Dakar vers les Parcelles Assainies. Dans d’autres circonstances,
c’est la vente d’une partie de la maison. Celle-ci consiste à fragmenter en
deux parties un seul terrain et ainsi générer des ressources sur l’une des
parties vendues.
Une autre stratégie consiste à louer dans les quartiers les moins chers.
En effet, face à la spéculation foncière, on se replie dans la banlieue
(Thiaroye, Pikine,…) pour payer moins cher. On note également l’entas-
sement dans une seule pièce et le partage des frais de location. Ceux qui
exercent le travail de gardien ainsi que les marabouts et charlatants occu-
pent souvent provisoirement des maisons abandonnées ou en cours de
construction. Dans d’autres circonstances, « on s’installe et respire » pour
reprendre leur propre terme en attendant que la procédure d’expulsion
arrive à terme. L’une des principales contraintes dans les quartiers péri-
phériques de la ville de Guédiawaye est l’occupation anarchique de
l’espace et l’absence d’un lotissement. Ceci est renforcé par le fait que les
quartiers périphériques se localisent dans des cuvettes, zones dépression-
naires qui sont devenues le collecteur d’eau de ruissellement de tous les
158 BRICOLER POUR SURVIVRE

environs. Devant la fréquence des inondations, les populations démunies


n’ont d’autre alternative que de remblayer les cours des demeures et les
rues. Cela permet de relever les côtes des maisons. Le matériel utilisé
pour remblayer est divers, et il est fonction des capacités financières de
chacun.
Par exemple, certains plus dotés financièrement achètent des gravats
ou du sable à 15 000 FCFA ou 8 000 FCFA la benne de 8 m3 selon la qua-
lité du sable. Les autres transforment volontairement leur maison en
dépôt d’ordures. En effet, malgré les risques environnementaux et sani-
taires qui en découlent, les ordures deviennent les seuls moyens de rem-
blai accessibles contre les inondations. Cela explique le très important
nombre de maisons devenues des dépôts d’ordures. Cela devient salutaire
pour certains si l’on sait qu’à ñetti mbaar, il n’y a pas de service de col-
lecte d’ordures.
Une autre expérience originale est celle racontée par I.G., tailleur de
son état. A chaque fois qu’il revient à la maison, il ramasse tous les mor-
ceaux de tissus de son atelier et les entasse dans une partie inondée de sa
maison. Ce qui progressivement relève la côte. Une fois que la hauteur
désirée sera atteinte, il projette d’y verser et de le recouvrir de sable, de
daller le sol de la chambre. Il faut signaler que les multiples remblais
ensevelissent petit à petit toute la demeure et à la longue l’on est obligé
de relever aussi bien les murs de la clôture que ceux des chambres. Ceci
est un fait assez général à Neti mbaar.
Une autre stratégie consiste à délaisser la maison pour le temps des
inondations et y revenir six mois plus tard après le retrait de l’eau.
Pendant ce temps, on loue quelque part et on vit dans l’exiguïté. Cette
exiguïté force les populations à développer d’autres stratégies de gestion
de l’espace familial. C’est ainsi que pour l’essentiel la rue est le « salon
de séjour » des hommes qu’ils soient vieux ou adolescents. Du matin au
soir, ils sont dans la rue.
Toutefois, le matin jusque vers 12h-14h, ils peuvent dormir car les
chambres sont libres. La nuit, ils sont tous des couches tard. Pour les plus
heureux qui ont une chambre à eux seuls, ils voient tous les autres
converger chez eux et squatter en permanence leurs locaux. Cela est sur-
tout remarqué chez les adolescents. Les plus âgés restent à la « grande
place » qui devient le lieu de convergence et de sociabilité. Les salons
deviennent la nuit des chambres à coucher. C’est cela d’ailleurs qui
explique la prolifération de matelas et de nattes à coucher dans les cours
des maisons pendant la journée. L’espace de vie est dès lors fragmenté, la
promiscuité s’est laissée domestiquée, l’habitat compromis et, dans le
meilleur des cas, confiné. Les recouvrements des murs ou de ce qui en
tient lieu, comme ceux des sols, sont approximatifs voire bricolés. L’équi-
pement demeure déficient et les installations prennent l’allure du provi-
LES STRATÉGIES DES ACTEURS SOCIAUX FACE À LA PAUVRETÉ 159

soire. La pollution donne l’impression de l’inédit dans un environnement


où le mal vivre est généralisé.
Ces ajustements relatifs à l’habitat témoignent des procédés par les-
quels les pauvres s’efforcent de sauvegarder des parcelles de liberté
d’agir. Mais ils montrent, qui plus est, que leur liberté de choix est confis-
quée. Cela n’est pas sans évoquer la pertinence de l’analyse de A. Sen
(2000 b)21 qui définit la pauvreté comme une perte de « liberté de choix ».
Les contournements tentés par les acteurs urbains pour recouvrer leur
droit élémentaire à l’habitat révèlent ce que H. Bartoli (1999 : 169) appelle
« la misère matérielle s’opposant, bien sûr, à l’accomplissement pour soi
et pour les siens d’une vie pleinement humaine, mais n’étant qu’une
dimension de l’exclusion parmi les autres ».
La pauvreté est structurée à partir d’inégalités fortes alors que les stra-
tégies des pauvres se limitent à rafistoler. Les initiateurs des politiques
d’habitat n’anticipent guère en mettant en place un dispositif de viabilisa-
tion des nouveaux espaces d’habitation qui se transforment progressive-
ment en quartiers où le logement est sous le mode de l’informel, l’espace
occupé à l’emporte pièce et l’équipement sommaire ou inexistant. Ce
n’est pas tenir compte de l’analyse de L. Favreau et L. Frechette
(1996 :9)22 qui démontrent justement que : « la pauvreté urbaine est en
premier lieu affaire de quartier où des facteurs macro-économiques se
conjuguent avec des facteurs plus spécifiquement locaux pour structurer
ou déstructurer des milieux ».
Les pauvres ne s’attaquent pas encore aux politiques publiques ou pri-
vées urbaines, mais lorsqu’ils se mettront en réseaux pour donner de la
perspective politique à leurs stratégies actuelles « du sauve qui peut », les
réactions risquent de devenir des révoltes pour impulser de nouvelles
dynamiques de planification et de gestion plus démocratiques des proces-
sus de développement local.

Clochardisation et marginalité

Les récits retenus montrent que les situations de clochardisation sont


liées à la drogue et à la prostitution.

21. A. Sen, 2000 b, Repenser l’inégalité, Paris, Seuil, (L’histoire immédiate), 281 p.
22. L. Favreau et L. Frechette, 1996, Pauvreté urbaine et exclusion sociale : pistes de
renouvellement du travail social auprès des personnes et des communautés locales en dif-
ficulté, Cahier du Centre d’étude et de recherche en intervention sociale (CERIS),
Université du Québec en Outaouais, Série Recherche n°5, 28 p.
160 BRICOLER POUR SURVIVRE

A. Nd., bujumaan (récupérateur), HLM Grand Yoff, marié, trois


enfants
« Je m’appelle A. Nd., je suis aujourd’hui réduit au statut de récupéra-
teur, c’est-à-dire que tôt le matin, je fais le tour des poubelles pour ramasser
des objets que je pourrais revendre ou de la nourriture. Je suis mal accepté
et craint par les populations qui me considèrent comme un agresseur et un
drogué. Je mange dans les poubelles et cela fait neuf mois que ça dure ».

Y, prostituée, 37 ans, Icotaf


« Je faisais du commerce avant. J’ai divorcé à deux reprises aussi et
actuellement j’ai fuit le domicile conjugal car mon mari me battait.
Maintenant, j’ai arrêté le commerce et je me drogue, tout ce que j‘ai y
passe, quand je suis « sick »23 je déconne, je vends tout ce qui me passe
sous la main, mes habits, ceux que j’ai empruntés, tout. Aujourd’hui je
me prostitue, je fais du racolage ce qui me permet de gagner jusqu’à
30 000 frs alors qu’avant j’allais dans les bars et les boîtes de nuit qui sont
peu favorables. Je suis complètement anéantie mais malheureusement
personne ne veut me comprendre à commencer par mes propres parents ».

Ces différents récits ont en commun d’illustrer le labyrinthe dans lequel


certains groupes sociaux sont mis. En effet, la clochardisation est une des
formes extrêmes de marginalité. Elle est le piège le plus redoutable auquel
la perte d’identité et la transgression mènent. L’irruption de jeunes filles
dans ces groupes marginaux marque des changements radicaux en cours
quand on sait les différences fortes dans le processus de socialisation selon
le genre. Paradoxalement cette clochardisation s’apparente à de la misère.
Elle est une prise de distance radicale vis-à-vis de sa société pour en épou-
ser que les valeurs subverties, marginales et stigmatisées.
Castel R. (1996) constate que : « la stigmatisation de la marginalité est
générale. Elle couvre d’un manteau d’infamies une foule de situations
hétérogènes. Mais sous la diversité surabondamment décrite de ces états,
il est possible de retrouver les logiques sociales qui alimentent une telle
production de positions marginales ». Son analyse se structure autour de
deux facteurs principaux qui façonnent la marginalité : un ensemble de
procédures concertées d’exclusion, et une stigmatisation qui oblige à la
désintégration sociale voire de rejet de groupes ou d’acteurs.
Evidemment, on peut observer l’absence ou la faiblesse de structures
d’écoute et de conseil susceptibles de réorienter ceux qui sont mis à la
marge et sont désintégrés. De même, il est loisible d’interroger les effets
nocifs et désintégrateurs de nombreuses actions et politiques. Prenons une

23. Emprunt de l’anglais sick qui veut dire malade, dans ce contexte-ci cela veut dire
être en manque.
LES STRATÉGIES DES ACTEURS SOCIAUX FACE À LA PAUVRETÉ 161

autre dimension de la crise pour relever le fait que la société est elle-
même malade de ses rapports aux matérialités. Il nous suffit de citer
l’effritement des liens sociaux dont la forme la plus séduisante est l’évite-
ment social, cette segmentation selon le contrôle que l’acteur a sur les
ressources, ses positions de pouvoir qui, de fait, l’éloignent de certains
autres acteurs.
Observons comment ceux qui basculent dans la pauvreté sont soudain
sans capital social pour espérer avoir une perche tendue et se remettre à
l’« apprentissage au second degré » pour reprendre l’expression de
G. Batesson. Le second degré d’apprentissage écrit Blaise Ollivier
(1995)24 « est celui auquel le joueur de tennis ou de rugby apprend à se
qualifier. Au lieu d’imiter, il trouve son style et devient autonome ». Le
marginal ou clochard a aussi besoin d’abandonner cette forme de déshu-
manisation et de retrouver ce que A. Sen (2000) appelle ses capacités,
mobile de sa liberté. Il est vrai que ce marginal a franchi un seuil fati-
dique. Castel propose la grille d’explication de cet ensemble de procé-
dures concertées d’exclusion, une autre manière d’épingler le dispositif
de la société à l’endroit de ceux qui sont devenus des désaffiliés.
La pauvreté fabrique sa propre marge qui exclut de sa sphère ces désaf-
filiés pour reprendre le raisonnement de Castel qui, ainsi leur refuse le sta-
tut de pauvre pour mentionner le rejet dont ils font l’objet au sein de la
société. Ils deviennent dès lors opposés à la société en légitimant les pra-
tiques ouvertes, voire publiques, d’agression sur ceux qui font preuve
d’ostentation et d’autres qui laissent entrevoir des ressources enviables,
arrachés à eux « daan » (arracher de force) dans une tentative désespérée
d’inverser les rapports de force par une violence symbolique. La margina-
lité autant que la pauvreté est révélatrice d’une violence vécue dans les
rapports entre acteurs qui restent à être redéfinis. Dans le cas de Dakar, on
voit bien les limites du bricolage lorsqu’il est instauré comme règle du jeu
des interactions entre acteurs sociaux et aussi entre acteurs institutionnels.

La prise de rôle des jeunes

C’est le récit de Laay que j’ai choisi pour illustrer cette prise de rôle
des jeunes du fait qu’il offre une bonne synthèse des stratégies initiées
dans un contexte de précarité à Dakar. Laay, tient une petite cantine de
fortune aux HLM (Habitat à Loyer Modéré) et y reçoit beaucoup d’amis.

24. B. Ollivier, 1995, L’acteur et le sujet. Vers un nouvel acteur économique, Desclée
de Brouwer, (Sociologie économique), 476 p.
162 BRICOLER POUR SURVIVRE

Vu les gens qui passent et la familiarité avec laquelle petits et grands le


saluent, on ne peut douter de son entregent et de la densité de son réseau
relationnel. Il est d’un abord facile, l’air très calme sur son 1.85 m. Son
look rappelle allègrement les baay faal, ces disciples de la branche
confrérique du même nom, caractérisée à la fois par un dévouement
extrême au fondateur du mouridisme et une profanation symbolisée par le
port de haillons (plusieurs tissus rafistolés), une coiffure en rasta, etc.
Laay dit cependant que malgré un fort penchant pour Seriñ Tuuba, qu’il
considère comme un saint de premier rang, il reste tiijaan, une autre
confrérie religieuse d’origine sufi. Il dit tenir de son père qu’un enfant qui
déroge du chemin de ses parents est un potentiel damné et est promu à la
perte. Pour cela, il est resté tiijaan. Cela ne l’empêche pas d’afficher des
portraits de Seriñ tuuba, de Maam Seex Ibra Faal, figures emblématiques
du mouridisme.

« Je suis né en 1972 ici même [HLM]. Mon père fait partie des pre-
miers à y loger avec sa famille. J’ai fait des études jusqu’en classe de
seconde et je menais une vie tout à fait normale et heureuse, sans aucun
souci jusqu’au jour où j’ai eu le handicap de ma vie. J’étais élève dans un
lycée de la place. Un jour, on était allé à la plage avec des amis. Une fille
jouait avec moi en me poursuivant et je fus renversé par une voiture qui
allait à grande vitesse. J’ai eu une double fracture très sérieuse et je fus
hospitalisé durant une année. L’année qui a suivi, je continuais à suivre
un traitement régulier qui me prenait beaucoup de temps. J’allais presque
chaque semaine accompagné de ma mère qui ne ménageait aucun effort
pour ma guérison. Je marchais alors avec deux cannes.

Sa mère a l’air de bien porter ses 70 ans et reste tout le temps voilée.
Je l’ai souvent trouvée penchée sur une calebasse en train de vanner le riz
ou de s’affairer à d’autres travaux domestiques. Son élan serein se
confond avec sa piété. L’air de ne s’occuper de rien, elle surveille discrè-
tement les faits et gestes de son fils avec une « inattention polie » pour
parler comme Goffman. De sa cour, elle répond avec vivacité aux pas-
sants qui lui adressent des salutations.

C’était très triste à voir, « yalla rek moo ma ci genne » (Je m’en suis
sorti grâce à Dieu). C’est durant cette maladie que j’ai vraiment mesuré
l’utilité et la sollicitude d’une mère. Cette épreuve nous a plus rapprochés.
Mes fractures étaient très sérieuses et il arrivait que, ne pouvant plus sup-
porter la douleur, je pleure. Elle pleurait avec moi, passant ses nuits à
veiller ou à se coucher à même les carreaux à l’hôpital. Quand je lui
demandais de rentrer, elle ne voulait pas et restait tout le temps qu’il lui
fallait pour s’occuper de moi. Quand je commençais à retrouver mes
LES STRATÉGIES DES ACTEURS SOCIAUX FACE À LA PAUVRETÉ 163

esprits et à reprendre l’usage de mes fonctions motrices, j’avais accusé un


retard considérable à l’école de sorte que je ne pouvais plus y retourner.
Je suis allé travailler avec un frère. J’étais apprenti électricien. Je l’ai fait
assez longtemps. J’ai pu apprendre à installer l’électricité d’une maison
mais ce n’est pas tous les jours que les affaires se présentaient bien. On
restait de longs moments certaines fois sans avoir de travail et j’ai décidé
de me former au métier de frigoriste. Je l’ai juste fait l’espace de quelques
mois et j’ai dû déchanter parce qu’il me fallait de l’argent. En faisant ces
boulots même j’étais poussé par le désir de gagner un peu d’argent car je
me sentais grand et j’avais dépassé l’âge de tendre la main. On est trois
frères à la maison et personne ne travaillait régulièrement en ce temps là.
Ma mère devenait de plus en plus âgée. Elle avait alors plus de 70 ans.
Mon père est décédé depuis 1987. Elle essayait de nous entretenir avec
« trimestru paabi » (la pension trimestrielle du père). Mais je ne me
plains pas parce que « li fi jara sant yalla barina » (il y a de quoi remer-
cier Dieu). Quand tu es né de parents musulmans seulement, c’est une
énorme bénédiction. Je n’envie pas ceux qui ont tout ce qu’ils désirent
d’un coup comme les « tubaab » (les occidentaux). Cela veut dire qu’on
leur donne tout ce qu’ils doivent avoir sur terre et qu’ils n’auront pas
grand chose dans l’au-delà. En fait « yalla xam na lutax amuma, man maa
xamul waye moom xamna » (Dieu sait pourquoi je ne suis pas aisé, c’est
moi qui l’ignore). D’ailleurs je me dis que « suma naree am te narumako
bokk, ma nara beew, yalla buma am », (si la richesse devrait me rendre
individualiste et arrogant, autant ne pas devenir riche.) « am yalla ji moo
ma gënël » (je préfère la grâce de Dieu).
Dans ma vie, je me bats toujours pour avoir des conditions meilleures
et pour gagner ma vie mais à la sueur de mon front. C’est pourquoi main-
tenant, je me suis transformé en coiffeur. J’ai ouvert cette cantine pour y
exercer de sorte à gagner ma vie de façon licite sans avoir à prendre les
sous de qui que ce soit. La cantine était près de chez moi. Mais, là-bas,
c’était plutôt enclavé et j’ai voulu avoir un lieu plus exposé pour diversi-
fier et étendre ma clientèle. Le voisin qui habite cette maison là à côté a
bien voulu me permettre de m’installer et d’utiliser son électricité que je
ne paye pas du reste. C’est le papa à ma copine. Je sais que ma copine a
rendu possible cette opportunité. Elle m’aime bien. On est voisin depuis
près de 10 ans et jamais je n’avais pensé qu’un jour j’allais sortir avec elle
(fiançailles). Toutes ces stratégies étaient motivées par le désir de trouver
de l’argent et à ne pas dépendre des autres pour régler mes petits besoins.
Je ne pouvais compter sur qui que ce soit à mon âge et la situation à la
maison n’est pas fameuse, « nëpp dañuy taqale » (tout le monde bricole).
Je ne pouvais plus à 23-24 ans continuer à dépendre de ma mère, « ku
saraxul gumba, men koo bayeek li mu yelwaan ». (si tu ne donnes pas à
l’aveugle de l’aumône, tu dois laisser sa pitance intacte). Qu’on me donne
164 BRICOLER POUR SURVIVRE

ce qu’on devrait donner aux enfants est inadmissible. Ma mère a déjà de


quoi s’occuper avec mes petits-neveux et nièces. Ils sont prioritaires. Ces
neveux sont à la maison du moment que ma sœur est divorcée et vit à la
maison avec ses 5 enfants. J’ai une autre sœur qui est aussi mariée mais
dont les deux enfants passent souvent la journée ici et même des fois res-
tent plusieurs jours.
Mon grand frère, électricien, travaille parfois pour un entrepreneur qui
lui donne les installations électriques des marchés qu’il gagne. Mais il
n’est pas embauché, on fait juste appel à lui lorsqu’il y a du boulot. Son
travail est précaire. Ses revenus ne sont pas réguliers. Quand ce gars-là a
des chantiers, la situation est un peu meilleure à la maison où on se cotise
généralement pour prendre en charge les frais du ménage. Ainsi, il donne
la dépense quotidienne et je me débrouille avec les ressources que je
gagne pour acheter un sac de riz. Je ne gaspille pas mon argent. Je sais
quoi en faire. J’épargne sur ce que je gagne. Cela me permet d’avoir
quelques sous de côté les fins de mois. On se cotise pour payer l’eau et
l’électricité. Chaque mois je donne 5000 francs, 2500 francs pour l’élec-
tricité et 2500 francs pour l’eau. Nous avons sept chambres une télévi-
sion, un frigo et deux radios. La maison est un immeuble d’un étage acheté
par le vieux qui l’a aussi construit. C’était un homme de loi, un gradé qui
avait un bon salaire. Il avait une voiture 2 CV et une camionnette. On
vivait bien à l’époque et on n’enviait personne. Avec ses revenus il culti-
vait un verger. Il avait pris des « surga » (dépendants) qui l’aidaient à cul-
tiver et il les payait. J’y allais le week-end lorsque je n’avais pas cours. Je
leur apportais le déjeuner car les activités champêtres me plaisaient bien.
Plus tard, je venais y travailler de temps à autre comme les autres
employés et mon père me donnait quelque chose comme les « surga »
parce que je faisais sensiblement le même travail. Il me donnait des fois
10000 Francs. J’achetais quelques habits avec.
Depuis trois ans maintenant les autorités ont récupéré le champ avec
tous les espaces environnants en prétendant que c’est la propriété d’autrui
et ils ont fait déguerpir tous ceux qui y gagnaient leur vie. Pourtant,
depuis lors, ils n’ont rien mis là-bas, ils ont juste clôturé l’espace, enle-
vant ainsi le pain de la bouche de beaucoup de pauvres. Ils auraient même
pu laisser les gens continuer leurs activités jusqu’à ce qu’ils en aient
besoin réellement. Mais, pour le moment, c’est un espace improductif. A
l’époque, on faisait le maraîchage et la vente de légumes rapportait. On
vivait bien et mon grand frère était même dans une école privée. A moi
aussi, il m’avait proposé de me payer les études mais je n’avais pas voulu.
Je ne voulais pas être source de dépenses supplémentaires et inutiles… Je
connaissais mes limites quant aux études. Je n’étais pas très brillant… Au
décès du vieux d’ailleurs mon grand frère est sorti de l’école privée. Il est
allé dans une école publique qu’il a d’ailleurs du abandonner deux ans
LES STRATÉGIES DES ACTEURS SOCIAUX FACE À LA PAUVRETÉ 165

après y être entré. « nit kune looy dund boo ci naree tekki war nga koo
sentir ». (et chacun doit savoir mesurer sa chance de succès dans les
entreprises qui l’impliquent). De mon côté, c’est ce qui m’avait le plus
poussé à aller apprendre un métier. Puisque mon grand frère avait fait une
série technique et effectuait des branchements pour certains, je suis allé
l’accompagner pour apprendre auprès de lui. C’était difficile de regarder
la maman se débrouiller toute seule. Regarder qu’on te donne le petit
déjeuner, le billet pour aller à l’école, etc. c’est difficile à admettre pour
« ku am jom » (quelqu’un de digne).
Mon rêve, c’est d’émigrer et d’aller travailler. J’y pense depuis. Ainsi,
lorsque je gérais le « télécentre » d’une cousine dans les années 92-93 au
tout début de leur démarrage, j’épargnais tout ce que je pouvais dans
l’espoir d’avoir assez d’argent pour réaliser ce rêve. Durant trois ans, je
gagnais 35000 Francs par mois et j’arrivais toujours à épargner les 20000
Francs. Les autres 15000 Francs étaient partagés entre ma mère et mes
besoins propres. Je donnais la moitié et je gardais la moitié. En ce moment,
j’ai 350000 Francs. Mon projet c’est de faire en sorte de « taqale benn
700, 800000 Francs ba tëp ». (mobiliser petit à petit 700 à 800 000 F CFA
pour sauter dans un avion). J’en ai discuté avec ma mère et elle m’aide
pour ce faire. Chaque fois qu‘elle se fait payer sa pension trimestrielle, elle
me donne 10000 Francs. Ça fait maintenant près de trois ans qu’elle le fait.
Avec les coiffures que je fais, j’arrive à avoir à peu près 1000 Francs par
jour. Mais la veille des fêtes, Tabaski, Korité, disons les trois jours qui pré-
cédent j’arrive à faire vers 60000 Francs. Beaucoup de connaissances vien-
nent se faire coiffer chez moi, ce qui me donne des recettes importantes.
Les filles aussi affluent à ces occasions pour que je leur fasse certaines
prestations : « ethyfor », « défrisé », « épilé », traitement de cheveux,
« coupes ». Les filles payent plus cher, de 800 à 2500 Francs. J’ai certains
produits de traitement de cheveux pour les aider à prendre soins de leurs
cheveux, à éviter ou à prévoir les chutes. Je n’ai appris nulle part ce que je
fais. C’est un don. Et puis ça m’est venu par la force des choses. Il faut
bien vivre. « xam nga soo yorul dara nu ne la 5000 Francs ngi nii, depla-
seel xeerbee nu jox la ko loo yambar yambar ding ko deplase ». (tu sais
que si tu n’as rien et qu’on te propose 5000 F CFA contre le déplacement
d’une grosse pierre, quelque soit ta fainéantise, tu vas t’y exercer). C’est
un don quoi ! Depuis l’enfance, c’est moi qui coiffais mes amis et puis
après je me suis dis pourquoi ne pas me faire payer certaines de mes pres-
tations ? Même pour certains artistes de la place, c’est moi qui leur fais
leur coiffure, tête et barbe, je leur coupe leur « O ».
Mais en même temps je cherche à me faire aider pour réaliser mon
rêve de sortir et d’aller travailler. J’ai un beau-frère qui est en France
depuis trois ans et on en discute souvent : « dina baax » ! (ça ira. Lui, il a
été refoulé à deux reprises, la troisième fois a été la bonne. Il a épousé une
166 BRICOLER POUR SURVIVRE

française d’origine arabe et il est maintenant bien installé. Son mariage lui
a facilité les procédures pour avoir des papiers en bonne et due forme.
Quand il est revenu lors des dernières vacances, il m’a demandé d’aller me
renseigner dans les ambassades. Il m’a donné 15000 Francs pour me cher-
cher un passeport. « Moomay may fit daal ! » (c’est lui qui m’encourage).
Il me dit que de son côté, ce n’est pas grave, s’il arrive à avoir assez
d’argent « leppay sotti » (tout finira par s’arranger), le million qu’il me
donne pour sortir ne constitue pas un problème pour lui « grawul » (ce
n’est pas grave). C’est d’ailleurs lui qui me garde mon argent. Il ne parais-
sait pas trop me croire quand je lui ai dit que j’avais déjà 350000 Francs et
il a voulu en avoir le cœur net, c’est après qu’il a proposé de me le garder.
Tous ces temps-ci quand il appelle, on parle de comment devrais-je faire
pour voyager.
Il arrive que j’ai des problèmes et que j’aille retirer de l’argent car j’en
ai encore un peu que je garde. Ça me fait mal mais il faut que je le fasse.
Par exemple, il y a eu un moment, on nous avait coupé l’eau courante
trois mois durant, j’en ai eu marre. Je suis allé récupérer de l’argent,
50000 Francs exactement « taqale ko ak meerbi fay ko quoi ! » (se cotiser
ma mère et moi pour payer la facture). C’est pourquoi parfois la maman a
des problèmes mais ne veut pas m’en parler de peur que je ne dépense
tous mes sous. Ce qu’elle veut le plus c’est de me voir partir et de réaliser
donc mon rêve. Pourtant, jeune, je rêvais de faire du sport, de devenir une
célébrité en football. Mais quand j’ai eu mon accident, tous ces projets
sont tombés à l’eau.
Maintenant, mon seul rêve est de partir à l’étranger travailler pour
« tekki quoi ! » (être reconnu !), « dañu wara tekki » (nous avons l’obliga-
tion de réussir !) parce que ce que papa a fait jusqu’à nous acheter une
maison, nous devons faire la même chose pour nos enfants, leur laisser au
moins une chambre que nous avons payée de notre argent : « loolu laay
ñafe quoi ! » (je me bats pour cela).

La maison familiale est un bâtiment d’un étage dont les pièces supé-
rieures sont inachevées. Ils donnent l’air de travaux interrompus du fait
de panne d’argent. Les murs sont lézardés. La construction, plus bas,
donne l’impression d’un chantier tout aussi inachevé où une partie, celle
habitée, a plus focalisé les efforts, le reste attendant quelques autres situa-
tions financières favorables. Personne ne dispose de sa propre chambre.
C’est le règne du partage. Un effort d’amélioration progressive semble le
meilleur descriptif de ce bâti.

De plus, je dois payer beaucoup de choses à ma mère. Les nuits


qu’elle a passées à l’hôpital à mon chevet sont restées gravées à ma
mémoire, sa sensibilité à ma douleur, son partage de ce moment de ma vie
LES STRATÉGIES DES ACTEURS SOCIAUX FACE À LA PAUVRETÉ 167

où j’avais besoin de sa présence. Pour tout cela, je dois me battre. Je sais


que je suis son préféré, je l’ai toujours été. Je suis le benjamin des gar-
çons. Le matin, si je tarde à acheter un petit déjeuner, elle croit que c’est
parce que je n’ai pas d’argent et va m’en acheter. C’est pourquoi quand
elle a des problèmes, je me décarcasse pour les résoudre. Des fois, on a
des problèmes pour assurer la dépense quotidienne mais je n’hésite pas à
aller emprunter au boutiquier. Puisque je lui donne mon argent à garder
parfois cela ne pose pas trop problème. J’évite surtout qu’il n’y ait rien à
mettre dans la marmite.
Dans ma débrouillardise, je fais aussi de l’art. J’utilise des variétés de
sable. J’ai un ami qui fait ce genre de choses et je l’aide parfois). Il a par-
fois d’importantes commandes de tableaux (jusqu’à 100 à 200 parfois. Il
les vend à 1500 Francs la pièce. Souvent, il me donne 100 à 200 Francs
par tableau. Il m’a une fois proposé d’aller avec lui à Mbour pour faire
des affaires mais ma mère n’a pas voulu et je me suis plié à sa volonté.
Elle m’a toujours donné les meilleurs conseils c’est pourquoi chaque fois
que je veux m’engager pour une chose, je sollicite son avis et si elle n’est
pas d’accord, je laisse tomber. Elle m’a aidé à ne pas suivre certains amis
qui sont très penché vers le «ganja » (drogue). Moi, je fume mais avec
une certaine modération. Ça m’aide juste à me sentir bien, rien d’autre.
Heureusement qu’elle a été là au bon moment pour me tirer d’affaire car
l’abus de la drogue ne fait pas de tort simplement à toi mais aussi à tout
ton entourage. Ainsi, alors que mes amis fument beaucoup l’herbe,
« meerbi jappale nama ci, ginaaw yalla, bama xam lima ciy jël » (grâce
aux injonctions constantes de ma mère, je fume avec modération). Je
fume juste pour être à l’aise. Quand je fume, je deviens très « kuul »
(serein), ça me permet de ne pas penser à beaucoup de choses. Quand je
fume, je deviens bon et très gentil ! Même ma copine l’a constaté et me le
dit. Mais elle essaye de m’en sortir. Je suis convaincu qu’un jour, je vais
arrêter car c’est un truc de jeune. Je n’ai jamais vu un vieux en consom-
mer.
Pour mes loisirs, je ne sors presque plus maintenant. Le fait que j’ai
une copine fixe ne m’empêche pas d’avoir quelques aventures passagères
car il y a le jeu et le sérieux. Je ne veux pas faire certaines choses avec la
fille que j’aimerais épouser. Il y a des filles qui ne vivent que pour cela et
qui ne sont même pas attirées par les choses sérieuses. Quelques-unes
d’entre elles passent me voir de temps à autre pour que je les dépanne
financièrement. Elles disent souvent qu’elles n’ont pas dîné et elles vou-
draient acheter un fast food ou un sandwich. Elles prétendent que chez
elles, on sert du riz au dîner et elles n’aiment pas en manger le soir.
Souvent tu arrives à les faire accepter un « deal » (arrangement). Un sand-
wich et un petit « tête à tête romantique» (rires), « dafay am numuy
deme » (les règles du jeu sont connues !). C’est donc de petites aventures
168 BRICOLER POUR SURVIVRE

sans lendemain et chacun y tire son compte. Beaucoup de filles se com-


portent comme ça. Je ne refuse pas souvent quelques « jappal bayyil »
(relations instables) mais je prends mes précautions, ce serait trop bête
d’avoir un enfant. J’ai dépassé l’âge. Je ne préfère pas ces genres de filles
car une bonne fille doit pouvoir rester chez elle et se contenter de ce
qu’ont ses parents jusqu’à ce qu’un « goor yalla » (bon gars) l’y trouve et
l’épouse.

Ce récit offre des séquences multiples du vécu précaire des jeunes


citadins dans l’agglomération urbaine de Dakar. Ces séquences seront
visitées au travers d’autres acteurs aux profils divers tout au long de ce
travail d’observation in situ. Une maladie grave nécessitant un traitement
prolongé ou ayant entraîné un handicap physique chamboule brusque-
ment l’itinéraire scolaire, professionnel et social. Elle crée une double
indisponibilité à la fois de la victime et de celle qui l’assiste continuelle-
ment. Cette dernière se trouve du coup extraite de l’économie domestique
et de toute activité productive. Les liens entre ces deux complices se res-
serrent le plus souvent en raison des situations tragiques qu’ils ont vécues
ensemble, chacun dans un rôle différent de l’autre. La marque de sollici-
tude et de reconnaissance qui en résulte se prolonge dans des pratiques ou
sentiments de coveillance entre ces alliés.
Alors qu’habituellement la distance sociale continue de se creuser
entre les jeunes générations et leurs parents, ici le handicap devient un
facteur de rapprochement tout autant qu’il compromet l’insertion profes-
sionnelle planifiée et patiente. En effet, l’apprentissage de métier est
écourté. L’insertion dans le circuit scolaire privé procède d’un surinves-
tissement qui sombre dès que l’affaissement des ressources du ménage
est amorcé. Les hésitations afférentes au choix du métier évoquent les
calculs d’opportunité. L’accessibilité du métier se traduit par la possibilité
de l’apprendre sous l’aile bienveillante du frère ou d’un proche maître
artisan. Le passage du métier d’électricien à celui de frigoriste et, plus
tard, à celui de coiffeur et artiste à ses heures perdues s’accommode des
règles du marché et donc de l’état de la demande de prestations de ser-
vices. Les prestataires créent des liens sociaux perpétués par delà les ser-
vices qu’ils rendent. Il y a aussi avec la coiffure, la rentabilisation d’un
passe temps (coiffer ses amis) en situation de crise. C’est le signe d’un
processus de monétarisation des rapports et services d’entraide en temps
de pénurie.
La prise de rôle dans l’économie familiale est précipitée comme dans
de nombreux cas par un besoin d’affranchissement vis-à-vis de l’assistan-
ce des aînés. « J’avais dépassé l’âge de tendre la main » dit-il dans un
style empreint de dignité, même s’il est vrai que c’est un discours recons-
titué après coup et dont la rationalité laisse peu de fissure. Ce refus de
LES STRATÉGIES DES ACTEURS SOCIAUX FACE À LA PAUVRETÉ 169

dépendance s’assimile à un refus de la pauvreté comme pour corroborer


l’actualité de la théorie de Simmel (1999 : 486) selon laquelle « on est
pauvre, au sens social, que si l’on est secouru » car l’acceptation du
secours traduit un déclassement par rapport au standard typique défini par
ses groupes d’appartenance.
Dans le cas du récit de Laay, la prise de rôle est induite par la faiblesse
des sources de revenu du ménage ou l’absence de soutien familial stable
et autosuffisant (la mère ne travaille pas en dehors de la gestion de l’éco-
nomie domestique grâce au faible pécule trimestriel du mari défunt ; les
frères ont des occupations précaires). « Il me fallait de l’argent mainte-
nant » déclare Laay, voilà qui donne de la légitimité au gain immédiat et
l’appel au bricolage, la fascination pour des métiers nécessitant moins
d’investissement et un apprentissage circonscrit dans un temps court. La
privatisation de services de proximité auparavant gratuits participe de cet
attrait de l’informel (transformation d’un garage en salle de coiffure).
Par ailleurs, plus qu’un symbole de réussite, le patrimoine bâti à trans-
mettre à sa progéniture est l’instrument référentiel d’identité sociale.
Dans le même temps, la répartition des charges familiales est dépendante
des moyens que chacun est susceptible de mobiliser. Les cadets entrent en
scène au même titre que les aînés pour prendre en charge en commun les
coûts d’entretien de la famille. Le partage du poids de la crise reflète t-il
cependant son internalisation et une perception totalisante de la pauvreté
(entendue dans le sens qu’elle a atteint un seuil critique de généralisation
et devient donc la figure référentielle qui servirait à presque tout détermi-
ner ou légitimer) ?
Le récit montre que le discours religieux tente de cimenter les fissures
laissées béantes. L’espoir d’un au-delà meilleur galvanise. L’âpreté des
conditions de vie actuelle est partiellement reçue comme signe d’une dis-
continuité qui fait le lit du bonheur futur. La place à la « tolérance à
l’ambiguïté25 » pour reprendre la formule de Solange Cormier (1995 : 76-
79) s’élargit paradoxalement dans une société fortement centralisatrice et
façonnée à s’inquiéter du pluralisme. La drogue « consommée modéré-
ment » semble être tolérée par le réseau des proches. De même, le mba-
raan - cette forme de partenariat multiple développé avec des soupirants
dans un jeu de négociation informelle en entretenant l’espoir auprès du
partenaire occasionnel de son choix privilégié parmi d’autres anonymes-
permet aux filles- pas seulement du reste- de se faire dépanner financière-
ment afin de se payer un dîner, ou un objet quelconque. Ainsi que
l’explique Laay, les aventures c’est avec autrui car certaines pratiques

25. Selon S. Cormier (1995 : 76) « La tolérance à l’ambiguité désigne la capacité de


vivre avec un minimum d’inconfort des situations nouvelles, complexes et apparemment
insolubles ».
170 BRICOLER POUR SURVIVRE

passionnées et perverses ne s’entretiennent qu’avec d’autres filles que


celle qu’on a l’intention de marier plus tard.
D’autres stratégies plus élaborées surgissent. En effet, le projet d’émi-
grer est soutenu vaille que vaille. Il devient un projet collectif et la mobi-
lisation des ressources pour le rendre effectif est aussi celui d’un groupe
social de la proximité du candidat (mère, voisin, beau-frère en France qui
s’improvise trésorier). Le recours à des mécanismes d’autocontrainte
devient la règle.

Conclusion : les pauvres se donnent le pouvoir d’agir

Le récit de Laay comme les autres mentionnés dans ce texte ainsi que
les observations faites in situ montrent que la multiplication des modes de
finances solidaires dans les quartiers a dopé ces initiatives populaires. Au
total, les outils de microfinance se sont diversifiés facilitant la revitalisation
des liens sociaux et les micro-investissements dans le commerce et les ser-
vices de proximité. Il reste entendu qu’un développement plus redistributif
nécessite des politiques sociales fortes et efficientes ainsi que des investis-
sements structurants que les dispositifs de financement de proximité n’ont
pas permis de réaliser. En revanche, leur fonction d’expérimentation reste
avérée. Ils ne suffisent pas à écarter la question de savoir si ces dispositifs
permettront de passer de la résistance à la pauvreté à l’élargissement de la
base sociale des classes moyennes des villes. En effet, le passage des
classes pauvres aux classes moyennes et leur stabilisation dans cette couche
socio-économique devient un des défis majeurs dans les villes.
Dans le cas contraire, la micro-finance aura joué un simple rôle de
maintien dans une pauvreté acceptable. Evidemment réduire le champ de
l’inacceptable constitue un premier palier des programmes de lutte contre
la pauvreté, mais cette étape qui s’assimile, à y voir de plus près, à des
filets de sécurité est appelée à être dépassée. Une étape suivante plus déci-
sive est celle de la création de richesse en s’appuyant sur les finances soli-
daires qui doivent influencer positivement des politiques publiques et pri-
vées plus substantielles pour asseoir les bases d’investissements plus sou-
tenus, équitables et durables. H. Bartoli (1999 :183)26 ne conclut-il pas son
ouvrage consacré à l’éthique en économie en relevant ce qu’il appelle
« cette autre certitude que l’économie n’a de sens que le service de la vie».

26. H. Bartoli, 1999, Repenser le développement. En finir avec la pauvreté, Paris,


Editions UNESCO et Economica, 205 p.
LES STRATÉGIES DES ACTEURS SOCIAUX FACE À LA PAUVRETÉ 171

En raison de leur ancrage social fort, les tontines mobilisent l’épargne


locale. La diversité des situations et des acteurs qu’ils mettent en réseaux
leur confère une fonction sociale et économique inclusive. L. Favreau
(2003 : 28)27 situe l’expérience mutualiste conduite par l’Union nationale
des commerçants et industriels du Sénégal (UNACOIS/DEF) comme fon-
dement institutionnel à un nationalisme économique incontournable, dans
des processus de construction d’un développement de l’intérieur de la
société sénégalaise. En effet, la banque populaire envisagée par les lea-
ders du secteur économique populaire épouse les contours d’expériences
similaires dans d’autres pays ayant réussi des approches coopératives
dans la construction nationale. Des mutuelles prennent le relais des ton-
tines en constituant des fonctions économiques intermédiaires grâce à un
mode d’organisation plus structuré et offrant des conditions d’accès à des
activités économiques faisant appel à plus d’investissement. Le projet des
acteurs populaires sénégalais est d’asseoir les bases d’une nouvelle indus-
trialisation à partir d’une banque populaire de développement. Favreau
note en effet : « la situation sénégalaise actuelle, -en regard de la sociali-
sation de l’épargne locale- n’est pas sans rappeler l’expérience québécoi-
se du début du 20 e siècle et la constitutions des caisses populaires
Desjardins ». Son analyse incline à penser que la jonction forte de l’éco-
nomie sociale et de l’économie publique favorise une économie mixte qui
a fondé une logique de redistribution large à la faveur d’une base sociale
grandissante des couches moyennes des villes.
Dans le contexte dakarois, l’approche doit demeurer plurielle en évi-
tant que les mutuelles inhibent les tontines. De même, les futures banques
populaires sont appelées à jouer leurs fonctions économiques à finalité
sociale tout en laissant suffisamment de marge et d’identité aux
mutuelles. Par ailleurs, le taux d’intérêt cumulé élevé des mutuelles
demeure une limite qui ne facilite pas l’émergence de banques populaires,
capables de relancer l’économie locale et nationale. Or l’amorce d’un
processus de développement de l’intérieur des sociétés urbaines ne peut
faire l’économie de construction d’institutions éprouvées et coopératives
ou mutualistes servant de base aux pouvoirs des citadins à agir pour s’y
épanouir, ainsi qu’avec leurs siens, à jouir de leur liberté de choix et plus
généralement de leur humanité mise à défaut dans cette agglomération
urbaine et très largement prise dans le cercle du sursis.

27. L. Favreau, 2003, Epargne et développement local : au pays des nouvelles


mutuelles d’épargne et de crédit, in : Cahier de la Chaire de recherche en développement
des collectivités (CRDC), Université du Québec en Outaouais, « Le Sud et le Nord dans la
mondialisation :quelles alternatives ?, septembre, 29 p.
5

Étude de cas 1
La non accessibilité des soins modernes
de santé aux pauvres des villes

Bénéficiaire de seulement 13 % des dépenses prioritaires du budget de


l’État, la santé de base accuse donc un déficit de 7 % sur la période 1995-
1997, selon la norme de l’initiative 20/20 (qui est un engagement des
gouvernements des pays en développement à consacrer au moins 20 % de
leur budget et autant de l’aide au développement aux services sociaux de
base). Ce déficit a pu être contenu dans de telles proportions grâce à l’aide
au développement en faveur des services sociaux de base, dont 42 % en
moyenne des crédits (Etude 20/20, EMAP, 2000). Selon les statistiques de
l’Unicef en 1998, à Dakar, c’est un poste de santé pour 24.000 citadins
(JaffréY., 1999).
Dans la perception de nombreux acteurs, disposer d’une structure
sanitaire et de la possibilité de se faire assister par un personnel médical
qualifié est synonyme d’accessibilité des services de santé. Or, les obser-
vations menées dans l’agglomération dakaroise montrent que les struc-
tures sanitaires sont de plus en plus désaffectées par leurs usagers : leur
logique interne véhicule des formes de répulsivité, les populations les
plus démunies sont handicapées par une méconnaissance du système de
fonctionnement des structures de santé modernes qui paraissent inadap-
tées à leur univers. Les pauvres sont à l’écart, mais comment vivent-ils
leur statut ? Quels sont leurs recours thérapeutiques ? Quelles représenta-
tions ont-ils des structures de santé et de leur personnel ? Selon quelles
modalités s’opère leur exclusion des structures modernes de soins dans
les trois principales villes de l’agglomération urbaine abritant la capitale :
Dakar, Pikine et Guédiawaye ?
174 BRICOLER POUR SURVIVRE

Le vécu des démunis : la pauvreté est un labyrinthe

Maï. B. habite le quartier Notaire pas très loin du centre de santé B. à


Guédiawaye. Je l’ai rencontrée dans le centre de récupération nutrition-
nelle pour enfants (CREN) de ce centre de santé. La maison où elle loge
est prêtée à son mari, handicapé physique. Maï y loge avec ses quatre
enfants vivants – elle me dit en avoir enterré six –, sa coépouse plus jeune
qu’elle et les six enfants de celle-ci. Ils occupent ainsi à 13 deux petites
chambres, une pour chaque femme, le mari faisant la navette entre les
deux.
Le dernier épisode de maladie survenu dans la famille concerne son
plus jeune enfant, qu’elle dit être âgé de trois ans et demi mais qui semble
en réalité n’avoir que six mois. Il est amorphe, ne bouge pas, ne pleure
pas, ne sourit pas. Maï et son enfant sont tous les deux dans un état sani-
taire lamentable, la peau de l’enfant est craquelée, s’ouvrant sur des
plaies humides que les mouches se donnent le plaisir de sucer. Pourquoi
avoir laissé l’enfant évoluer vers un tel état ? A cette question, elle
s’indigne presque « Tu l’as vu toi-même, tu vois comment on vit, est-ce
que tu appelles ça une vie ? Je remercie Dieu quand même et celui qui
nous a prêté cette maison, mais regarde, on n’a même pas de toilettes.
Mon fils a eu une crise « kiris » et j’ai couru au dispensaire, mais comme
je n’avais même pas de quoi acheter le ticket… » Et puis elle se met à
raconter en remontant plus loin dans le temps.

« C’est un jour, il y a maintenant deux mois que, de retour du marché,


j’ai trouvé mon fils « mu mel ni ku de » (qui ressemblait à un mort), cou-
ché dans un coin. Depuis quelques jours déjà, il avait « biir bu daw » (la
diarrhée) mais ça ne m’avait pas « jaaxal » (inquiétée). Mais ce jour-là,
« su demoon cabinet, ndox lay genee » (chaque fois qu’il allait à la selle,
c’est de l’eau qui sortait) et quelques minutes après il ne pouvait même
plus marcher.
J’ai fait du « sombi » (bouillie de riz) et lui ai donné l’eau, mais
« dara » (rien). Je suis allée chercher du « buy » (pain de singe) et lui ai
fait un jus mais « tusur dara » (toujours rien). Alors ma voisine m’a dit de
lui donner de l’eau, du sucre et du sel, je l’ai fait et ça s’est calmé un peu
« mu tane tuuti ». Le soir, je l’ai emmené chez le marabout car l’enfant
était comme quelqu’un qu’on a « pompé », il m’a dit que les « djin »
(esprits) avaient mis du « ngelew » (vent) dans son corps et que lui, il
pouvait le faire sortir. On se connaît et il sait que je n’ai rien (propos
qu’on pouvait croire vu sa mise, sa mine et l’état de son enfant), il m’a
demandé 200 F et lui a fait un « fas » (gris-gris). Je suis rentrée avec mon
fils et j’ai continué à lui donner l’eau, le sucre et le sel. Trois jours après,
ÉTUDE DE CAS 1 175

il ne pouvait toujours pas marcher et, ce qui m’a surtout fait peur, il ne
voyait plus. Je l’ai emmené chez les sœurs et leur ai expliqué que je n’avais
rien. Elles ont donné des médicaments et m’ont demandé de revenir.
Comme l’enfant allait mieux, « yite yi » (les préoccupations) me pri-
rent, tu sais il faut trouver à manger. Et je ne l’ai pas ramené. Une nuit, il
« kiris » (fait une crise) et je l’ai emmené au dispensaire de M., le « dok-
toor » que j’ai trouvé là-bas m’a donné des médicaments et du « tufaay »
(pommade ophtalmologique) pour ses yeux et m’a fait un « kayiit »
(papier) pour venir à B. Le lendemain, je suis venue à B. et on m’a dit de
payer. Je ne pouvais pas, alors ils n’ont pas pris l’enfant, je suis retournée
à la maison et, trois jours après, je croyais que mon fils était mort, je l’ai
porté sur le dos et suis retournée à M. Le « doktoor » a eu très peur lui
aussi et il m’a encore donné un « kayiit » et m’a dit « si tu vas à B., tu
demandes N. et tu lui donnes le « kayiit », elle va s’occuper de toi car je
ne peux pas « faj » (soigner) ton fils ici ».
Cette fois-ci, on me laissa entrer à B., et N. m’emmena chez un autre
« doktoor » pour soigner les plaies. Il m’a dit d’acheter les « bandass »
(bande à gaz), je n’avais pas d’argent et N. me les a donné, puis elle m’a
donné une ordonnance dans laquelle il y avait un médicament qui coûtait
4000 F et un autre qui coûte 1000 F. J’ai acheté celui qui coûte 4000 F
parce que pour moi il doit être « bi gën » (le meilleur). Je devais revenir
tous les deux jours pour les « bandass » et payer 500 F mais je ne pouvais
pas, c’est cher. Je suis retournée voir le marabout et il a continué à me
donner des gris-gris. C’est en partant un jour chez lui que j’ai croisé A.
qui habite dans le même quartier, il est doktoor ici (en fait il s’agit de
l’assistant social) et il m’a emmené chez N. encore. Depuis, je viens tous
les jours passer la journée avec l’enfant, on lui donne du lait tous les jours
et à manger les mardis et vendredis. On lui donne des médicaments aussi,
mais pour les « bandass » je paie car ce n’est pas N. qui les met. »

Elle croit sa famille maudite car elle a perdu elle-même six enfants et,
comme si ça ne suffisait pas, son mari est devenu handicapé. « Il s’est
réveillé un matin et il ne pouvait plus marcher. On a fait le tour de tous
les marabouts mais rien, maintenant il “direeku” (se traîne). » Ont-ils
consulté des médecins ? « Avec quoi on va payer les médecins ? De toute
façon, il y a des maladies que les médecins ne peuvent pas soigner. » Et
comment se débrouillent-ils pour manger ? « C’est parce que mon enfant
est malade sinon, comme je suis “lawbe” (boisselier), je vais quémander
dans les cérémonies et quand je trouve un peu d’argent, je fabrique du
« cuuraay » (encens) que je vends. » Aucun des enfants ne va à l’école
faute de moyens, le mari devenu invalide ne peut plus rien faire, et de
temps en temps, les prenant en pitié, quelqu’un leur donne de quoi man-
ger.
176 BRICOLER POUR SURVIVRE

Elle n’a pas beaucoup parlé de sa coépouse, me faisant comprendre


que le courant ne passait pas beaucoup entre elles. « Tu vois, demain, par
exemple, je devrais aller à B. parce que c’est tous les jours que je dois
emmener l’enfant, mais ma coépouse ne veut pas continuer à travailler à
ma place ; je serai donc obligée de rester car je n’ai pas de filles ni de
grands enfants ». Comment en sont-ils arrivés là ? « Nous n’avons vrai-
ment jamais été autre chose que des « neew doole » (des gens à la vie
précaire) mais mon mari comme tout bon « lawbe » faisait des pirogues,
des mortiers etc. et on avait souvent à manger. Mais, depuis sa maladie,
plus rien. »
L’état de pauvreté fait intervenir une pluralité d’acteurs, chacun selon
ses circonstances, sa motivation, ses rôles. La pauvreté a ses porteurs, ce
n’est pas un état sans acteur. Je suis tenté d’emprunter à Norbert Elias
(1997) une formule qui s’applique aisément à Maï et son groupe familial :
« La stigmatisation peut avoir un effet paralysant sur les groupes
démunis ». En évoquant son histoire, celle de son couple, la maladie de
son enfant, les six autres qui n’ont pas survécu, ceux vivants qui ne
connaîtront pas le chemin de l’école (leur droit à l’éducation est confis-
qué par le dénuement économique et social de leurs parents), elle montre
l’accessibilité des structures de santé où seuls entrent ceux ou celles qui
peuvent se munir de leur ticket. Elle-même finit par céder à la fin en
payant l’ordonnance, à la suite d’un tri raisonné qui la voit opter pour le
plus cher des médicaments comme si c’était le prix qui en détermine
l’efficacité.
Le recours au voisin qui participe, influence, offre des recettes mais,
en même temps, prolonge le temps d’attente, l’espace de risques avant
d’aller à la rencontre du personnel de santé. Ce voisin n’a pas le pouvoir
de guérir, il a celui de la parole, le pouvoir du témoin qui suggère. C’est
une mémoire collective partielle, le témoin n’étant pas investi de cette
mission de groupe. Il n’est pas indifférent, mais il comble l’espace
d’ignorance de Maï. Sa recette, réhydradation par voie orale (RVO), a
soulagé l’enfant mais ne l’a pas guéri. La logique de diffusion d’un tel
remède est celle qui taraude sans restituer le contexte de son usage ou
même définir l’usager et les conditions de la pertinence du remède.
Être pauvre, se reconnaître dans ce statut, n’est pas synonyme d’être
solidaire avec les autres personnes de la même catégorie sociale. La
coépouse représente ainsi un obstacle qui conduit à différer les rendez-
vous au sein de l’unité de recupération nutritionnelle. La polygamie du
pauvre est une stratégie de survie pour le mari handicapé, dont les
épouses ont fait irruption sur le marché du travail. Elles cumulent ainsi
leurs fonctions domestiques avec la charge de trouver des ressources pré-
caires pour tromper la faim de leurs enfants, profitent des cérémonies
familiales pour retrancher aux autres ce qu’il faudra investir dans la vente
ÉTUDE DE CAS 1 177

de l’encens, reproduisant ainsi le métier de la séduction dont la caste des


boisseliers, celle de Maï, demeure jalouse. L’indifférence de la coépouse,
l’absence ou du moins la non implication du mari, l’esseulement de Maï
qui convoque le déficit de filles et d’enfants grands comme relais, sont
autant de marques d’une intériorisation d’une condition basse.
Cette « non relation » (Wieviorka, 1997) avec des personnes dans la
proximité sociale et physique, c’est aussi le défaut de compassion, l’ano-
nymat du centre de santé. La connexion avec les soignants, Maï la
recueille par la pitié, la peur que l’état de son enfant suscite dans ce poste
de santé non outillé pour le traitement d’urgence nécessaire. Tous les
papiers n’ouvrent pas les portes du centre de santé et il faut finalement
parvenir à trouver ses marques, identifier parmi le personnel soignant celui
ou celle le plus susceptible de compassion, celle qui n’est pas indifférente,
qui ne fait pas payer. Les autres appliquent la règle, du fait de la massifica-
tion de la pauvreté disent-ils, expliquant qu’on ne peut plus reconnaitre les
indigents de ceux qui font semblant. C’est donc dans le refus de la rela-
tion, dans la « non relation » que réside d’abord l’exclusion.
Dans la même veine, comme si la trame des histoires de vie des
pauvres était prédéfinie, l’histoire de Marie G. et celle de Djiby mettent le
déficit de compassion pour l’une et la cherté ou non gratuité pour l’autre,
au centre des dysfonctionnements, voire des infirmités des structures de
santé publiques. La valeur ajoutée reconnue à la santé confessionnelle est,
sans aucun doute, l’approche, l’attrait pour les pauvres, leur semblant de
bienfaisance ou de gratuité. Au-delà du style des « sœurs », organisé
autour d’un accueil qui s’apparente à une prise en charge du malade dans
son humanité vécue, l’histoire de Marie G. et surtout celle de Djiby mon-
trent que certaines compassions participent de la gestion de leurs propres
incertitudes, risques, inconnus. Le donateur semble se dire : « Et si cer-
taines de mes propres vulnérabilités venaient à faire surface, combien de
temps réussirais-je à les camoufler, à les taire ? Comment esquiver la
mémoire de la société, de tel groupe ou de telle institution qui aurait un
pouvoir d’interpellation à mon endroit et participerait à révéler mes
manques, handicaps ou disqualifications ? Il faut dès lors conjurer les
esprits de mauvais aloi, donner l’aumône, la part des autres dans ce qu’on
a capturé, du fait de sa position de rente, de ses privilèges ou du labeur
bien servi ; donner aussi l’aumône pour être mieux servi dans le partage à
venir. Rendre des services pour trouver son propre équilibre dans ses rap-
ports avec les autres, gagner l’estime, le capital social. » L’art de vivre,
évoque ici l’art de ruser. Convaincre, c’est aussi ruser est-on tenté de pen-
ser, quand l’eau bénite a tout de même besoin de se mélanger avec des
médicaments qui s’y dissolvent et attirent des malades comme Marie G.
Marie G. connaît également les journées passées au centre de récupé-
ration nutritionnelle pour enfant (CREN). Elle vient de Casamance et son
178 BRICOLER POUR SURVIVRE

enfant souffre lui aussi de malnutrition. Elle a quitté son village quand
elle était enceinte et vit à Dakar avec son oncle et sa grand-mère. C’est en
compagnie de cette dernière que je l’ai trouvée chez elle. Elles habitent
sur un terrain clôturé par des briques, à l’intérieur d’une baraque faite de
planches mais tapissées de gros cartons, peut être pour se protéger du
vent et du froid. Dans un coin, une clôture carrée fait office de toilettes, la
cour est bien balayée et très propre. Ils vivent tous dans l’unique pièce de
la maison. La maison appartient à un de leurs parents qui vit en France et
qui l’a confiée à son oncle. Celui-ci fait donc office de gardien mais d’un
gardien qu’on ne paie pas parce que lui-même y trouve son compte.
Marie G. est venue habiter à Dakar car sa grand-mère est vieille et
qu’il faut s’en occuper. Celle-ci n’a en réalité pas d’âge, quatre-vingt-
cinq, quatre-vingt-dix ans, je ne saurais dire, elle est très vieille et ne
parle pas un seul mot de wolof malgré sa vingtaine d’années passées à
Dakar. L’oncle, quant à lui, est récolteur de vin de palme mais comme ce
n’est pas tous les jours la saison, il se retrouve souvent à ne rien faire et à
rentrer totalement ivre. Et Marie G. ? Elle projetait de faire la bonne dès
son arrivée mais l’état de sa grand-mère l’en empêche, elle se contente de
faire les quelques rares linges qu’on lui confie dans le quartier. Ça lui
rapporte 6.000 à 10.000 FCFA par mois mais, depuis la maladie de son
enfant, elle a dû stopper ces activités.
Son parcours ? Son enfant souffrait de diarrhée et maigrissait beau-
coup. Après plusieurs aller-et-retours, sans succès, chez leurs parents
manjak, spécialistes des maladies infantiles, elle l’a emmené chez les
sœurs et ce sont elles qui l’ont orientée vers le centre B. Au même
moment, une de ses cousines qui fut un moment très malade lui parla de
l’église « Assemblées de Dieu », sise aux Parcelles Assainies. Elle a donc
arrêté de se rendre à B. et préfère se rendre avec son fils à l’église, car
elle dit souffrir de violentes douleurs abdominales inexpliquées. En quoi
consiste le traitement ? « Il ne s’agit pas d’un hôpital mais d’une famille
unie par la même foi et la même confiance en Dieu. Nous prions beau-
coup, mais on donne aussi des breuvages à ceux qui en ont besoin comme
mon fils. En tout cas, depuis que j’y vais, je suis bien et mon fils aussi. »
Il ne serait pas étonnant de retrouver dans ces breuvages des produits
pharmaceutiques comme le « Ganidan », « Charbon » et « Vermox ». Si
on se fie aux confidences d’un boutiquier du coin, les pasteurs de cette
secte viennent en effet souvent s’approvisionner en médicaments dans sa
boutique et font croire à leurs disciples que leurs breuvages sont
magiques ou saints.
Comment Marie G. et les siens en sont-ils arrivés là ? « C’est depuis
la mort de la femme de mon oncle que notre situation s’est dégradée.
C’était une brave femme qui n’avait pas d’enfant, elle faisait du commerce
de « tiir » (huile de palme), de « gejj » (poissons séchés) et de citrons et
ÉTUDE DE CAS 1 179

c’est elle qui nous nourrissait et s’occupait de nous. Mais depuis sa mort,
mon oncle boit de plus en plus et, comme plus personne ne travaille vrai-
ment, on ne mange pas toujours à notre faim. »
Comme l’illustre ce récit de vie, la perte d’une protectrice suffit à ce
que les plus jeunes tournent le dos à l’espoir. Leur précarité, c’est aussi
l’absence de dispositif sécuritaire. Dans un environnement social fait de
vie de groupes où chacun a des appartenances multiples, l’esseulement
devient une mort par anticipation, pour reprendre Maï qui me demandait
si sa vie en était une et assimilait la position inerte de son enfant malade à
celle d’un mort. Le discours d’une autre malade visitée au centre de santé
D., à Pikine, est tout aussi radical : « Leeg leeg ngay xalaata dee dem
nopaluji, dakkal dang dang yi (parfois on pense mourir pour obtenir le
repos, mettre ainsi fin à une vie mouvementée). »
Parlant d’atouts sécuritaires, évoquons l’appropriation de la langue de
la ville – ici le wolof – comme support de communication, mais surtout
comme indicateur d’insertion sociale, d’identification des dépositaires de
stratégies gagnantes dans cette cité cosmopolite qui brouille les repéres
sociaux habituels, en établit d’autres que ses acteurs renégocient, domp-
tent ou s’en écartent. Ces autres repères sont également symbolisés par le
rapport aux guérisseurs qu’évoquent Maï et Marie G. Avec le guérisseur,
on note une similarité d’univers de pensée, un discours audible et per-
méable parce qu’accepté d’avance. A la différence des rapports avec le
personnel de santé biomédicale, où les énonciations et l’entendement sont
décalés et contribuent à élargir l’espace d’interprétation dans la non com-
munication entre le médecin et les patients. Dans le rapport aux guéris-
seurs, la maladie est remise dans le corps du malade qui est son univers
singulier. La maladie n’est dès lors pas un objet, mais plutôt la manifesta-
tion d’une dérégulation que son porteur secrète, pris dans son univers plu-
riel de vie, ou de mort d’ailleurs.
Lorsque donc la maladie se laisse identifier dans ses traits objectifs,
connus, visuels, le biomédical est sollicité pour y remédier. S’il est alors
accompagné par le recours à la médecine traditionnelle, c’est moins pour
faire guérir que pour développer les défenses et donc se barricader pour
éviter une plus grande vulnérabilité, « nit daya fouge » (l’être humain se
doit d’être prévenant). En revanche, lorsque persiste un doute quel-
conque, des inconnus, des pathologies qui n’ont pas été rencontrées dans
l’espace de vie des concernés, voisins, parents visiteurs, membres du
ménage etc., quand le caché tarde à être révélé, « feebar bi dafa rax » (la
maladie complexifiée par d’autres facteurs surnaturels), la maladie n’est
plus un fait isolé. Le médecin n’est pas ici un faiseur de miracle, il dit ce
que la médecine connaît. Si son diagnostic n’est pas précis, alors c’est un
retour sur soi, à sa culture. Le guérisseur qui a été consulté en premier ou
en second devient à nouveau le recours privilégié, le maître du jeu, celui
180 BRICOLER POUR SURVIVRE

qui dicte sa règle, même si la pluralité thérapeutique demeure. Dans le


cas de Maï, le guérisseur est le recours le plus accessible, le moins cher,
du moins le plus susceptible d’être compréhensif de sa condition de
pauvre. C’est ici un recours par défaut.
Djiby N., cet autre malade démuni, est le seul homme rencontré dans sa
maison composée de trois chambres. Il vient juste alors de finir sa demi-
journée de mendicité. Aveugle, ce vieux toucouleur âgé de soixante onze
ans vit de sa mendicité. « Quand je suis venu à Dakar la première fois, j’ai
marché du Fouta à Dakar. J’avais 22 ans, j’étais jeune et vigoureux. » Il
était alors porteur dans les marchés. Suite à une maladie des yeux, il est
devenu aveugle : « Après quelques années, je suis retourné au Fouta et je
suis tombé malade. Après plusieurs vaines consultations chez les guéris-
seurs, je suis revenu à Dakar et me suis mis à mendier. » Il avoue ne s’être
jamais rendu auprès d’un médecin pour ses yeux. « A un moment donné,
j’étais dans une association d’aveugles et là on avait des soins gratuite-
ment. » Bien entendu, il était déjà aveugle et à ses dires, cette gratuité n’a
pas duré trop longtemps, la preuve : « Une fois, je suis allé mendier aux
HLM et je me suis fait renverser par un car rapide, j’avais le pied cassé et
d’autres blessures mais personne ne m’a aidé. Pourtant je suis allé à B.
mais rien. Finalement j’ai payé 10.000 F à D. pour avoir un certificat
médical, le chauffeur et le car n’ont jamais été retrouvés. »
Comme bien d’autres handicapés, le vieil aveugle se sent exclu du
système de santé à B. « Bodwin kan du pour nun » (B. n’est pas pour des
gens comme moi), avant qu’on ne te touche, il faut sortir de l’argent.
Bien entendu, il ignore tout du service social. A noter qu’il est donc
impossible d’estimer réellement le nombre de clients potentiels de ces
structures de santé compte-tenu du nombre important de malades qui
renoncent à les visiter. Le nombre d’indigents que comptabilise le service
social est bien inférieur à ce qu’il devrait être. A côté de tous les cas
sociaux pris en charge, comptabilisés, chiffres à l’appui, il existe – et on
l’ignore peut-être souvent – une majorité invisible, qui ne fréquente
jamais les structures de santé, se considérant déjà comme exclue.
Le malade n’est pas le seul à se soustraire à la vie active, sa situation
contraint d’autres actifs à abandonner leurs activités rémunératrices,
momentanément ou pour longtemps. La maladie du fils de Marie G.
devient l’occupation non rémunérée de celle-ci alors qu’il lui faut trouver
des moyens de survivre. De même, l’handicap visuel de Djiby entraîne un
coup d’arrêt pour le cursus scolaire de sa fille, adolescente condamnée à
errer avec lui pour voir ce que ce dernier ne fera que deviner, des récits et
scènes de vie qu’ils déchiffreront, de leur désormais position d’observa-
teurs au quotidien de cette étrange culture de la rue.
Pour survivre, Djiby N. vit de mendicité. Il quitte Guédiawaye le
matin, guidé par sa fille de seize ans. « Je vais au niveau des feux rouges
ÉTUDE DE CAS 1 181

ou vers la RTS (Radio-télévision sénégalaise), le matin et le soir je reste


dans la zone. Les vendredis, je vais aux HLM, à la mosquée des
Toucouleurs. C’est le jour le plus faste, je peux avoir jusqu’à 2500 F.
C’est vrai qu’avant la mendicité était plus lucrative. Les autres jours
comme aujourd’hui, je rentre avec 250 F. » Tous les jours, sa femme
attend qu’il rentre avec ses 250 F vers midi, treize heures pour aller faire
les courses et la cuisine. « Je n’ai aucun soutien, je m’occupe tout seul de
ma famille ». Il a pourtant de grands enfants même s’ils sont à peine sor-
tis de l’adolescence. Les deux fils « n’ont rien » et sont apprentis tailleur
ou mécanicien, les filles ne travaillent pas mais se débrouillent quand
même pour trouver de l’argent, en faisant des tresses. Sa femme a un petit
commerce : elle vend des arachides grillées devant la maison. Le mot
fêter ne fait pas partie de son vocabulaire, même pour la Tabaski, il va
mendier la viande de mouton même s’il fait encore des enfants, il ne les
baptise pas. Seule éclaircie dans ce ciel sombre, la maison lui appartient :
« Avec deux autres aveugles, nous sommes allés voir notre marabout
Serigne Mountaga Tall et il nous a donné à chacun un terrain à Pikine.
J’ai revendu le mien et, avec l’argent, j’ai acheté ce terrain et je l’ai fait
construire. »
Une de ses filles mariée à un gardien a pu, en cotisant dans une tontine
à raison de 50Fcfa par jour, acheter une bonbonne de gaz pour réduire les
problèmes liés à l’achat du charbon mais il leur arrive quand même de
rester plusieurs jours sans manger. Comme si ça ne suffisait pas, une
autre de ses filles est clouée au lit depuis douze ans, handicapée physique.
Quand je leur propose de les présenter à un médecin, la réponse est nette
et vient de la mère : « Ce n’est pas la peine parce que nous n’avons rien.
Même si nous ne payons pas le médecin, nous devrons payer les médica-
ments, l’hospitalisation ou le transport de Guédiawaye à l’hôpital. Nous
avons tout essayé. Avant, son père gagnait beaucoup d’argent dans la
mendicité et tout passait chez les guérisseurs. Une fois, j’ai même donné
60.000 F à un guérisseur mais rien. Maintenant, je ne peux même pas
donner 5.000 F. » L’espoir de guérir par la médecine traditionnelle pousse
à dépenser sans compter, sans même s’en rendre compte. Le rapport de
proximité que cette médecine établit vise à générer une confiance qui
annihile l’estimation du coût.
Les démunis déplorent la cherté des structures de santé étatiques, à
l’origine selon eux de leur manque d’attrait. Les douze centres de santé
confessionnels que compte l’agglomération de Dakar les accueillent
autrement mieux, avec entrain, disponibilité, fournissant les explications
sur ce qu’il y a lieu de faire, offrant au besoin des médicaments reçus en
don. Les populations parlent des dispensaires des «sœurs» en des
termes forts élogieux: « C’est moins cher », « Il y a plus de yermande »,
« Avec un ticket, on a tout un traitement » et surtout « Il n’y a pas
182 BRICOLER POUR SURVIVRE

d’ordonnance ». Elles ne se reconnaissent pas du tout dans le système des


centres de santé publics qu’elles considèrent être des « dispensaires de
riches ».
Le dispensaire des « sœurs » semble être un modèle pour les démunis,
répondant à leurs attentes. Ces populations ont par ailleurs tendance à
exagérer la « gratuité » des prestations et vont jusqu’à dire : « Avec un
ticket, tu as tout, même pour faire des analyses, tu ne paies rien » alors
qu’il faut tout de même payer un ticket de 100 F pour effectuer des ana-
lyses dans les centres de santé confessionnels. Elles s’identifient au dis-
pensaire des sœurs, le couvrant de toutes les qualités. S’agissant des
centres de santé publique, elles en dénoncent l’iniquité. « Tu sais bien
qu’on ne va jamais me soigner comme on soigne un riche », dira ce père
de famille chômeur. Ou, comme l’illustre cet échange entre deux malades
à l’accoutrement bien sommaire, croisés au centre de santé dans l’après-
midi : « Il vaut mieux demander au gardien, surtout lorsqu’il n’est pas
sous le regard des patrons. Les autres en blouse sont sobres en paroles,
mais sont bavards lorsqu’ils sont ensemble! »
Le rapport d’extériorité est donc flagrant. Les stigmates ne manquent
pas non plus. Comme l’écrit Wieviorka (1997) : « La disqualification et
la stigmatisation fabriquent non seulement des identités collectives, mais
aussi des identités personnelles… L’exclusion produit de l’anomie, de
l’incapacité des individus à se constituer en acteurs ; elle fabrique aussi
de l’aliénation, l’intériorisation du stigmate, l’incapacité de réagir aux
accusations excessives ou fausses qui généralisent une appréciation néga-
tive et humiliante à partir de quelques cas. » Prenant le cas de Pikine,
Laloe Francis (1991)1 estime que la désaffection des formations sanitaires
publiques se fait au profit des postes de santé confessionnels : « De 445
consultations journalières en 1987, elles sont passées à 581 par jour en
1990. En moyenne un poste de santé de sœur prend en charge 10,3 % des
plaignants de la ville, un centre de santé 3,3% et un poste public 2,1 % ».
Mes observations corroborent cette tendance dessinée depuis le début des
années quatre-vingt dix.
Par ailleurs, les exclus sont voués à l’ignorance des règles, « privés de
l’accès aux fruits de la modernité ». La position de “vivre à la marge”
expose les exclus à davantage de vulnérabilité ; et les complices de cette
situation ne manquent pas. Suivons ce récit de vie :

Une autre famille assez spéciale est celle des « petites bonnes » que
j’ai découverte en partie grâce à des nutritionnistes dont je suivais l’acti-
vité. Le quartier – j’ai appris qu’il s’appelait « Darou Khoudoss » – m’a

1. F. Laloe , 1991, Etude du nombre de plaignants par jour dans les dix postes de
santé témoins de Pikine. ORSTOM Dakar. Vol 4.
ÉTUDE DE CAS 1 183

semblé inaccessible. Après plus de 45 mn de route, j’ai dû faire le reste du


chemin à pied. C’est une forte odeur nauséabonde qui m’a accueilli et un
petit vieux, guère âgé de plus de cinquante ans et habillé d’un kaftan en
tergal. Je l’identifierai plus tard comme étant l’oncle des filles. La famille
vit dans une maison de six baraques, pièces qu’elles partagent avec
d’autres locataires. Elle occupe deux des six baraques, une pour l’homme
et son fils de cinq ans et une autre pour les filles qui sont au nombre de
dix. Cette famille ne se retrouve que la nuit. Dans la journée, les filles se
dispersent dans les maisons avoisinantes où elles font office de domes-
tiques, l’intérêt étant de ne pas avoir de moyen de transport à payer. Elles
déjeunent sur leur lieu de travail et l’oncle se débrouille avec son fils pour
manger. C’est à tour de rôle qu’elles font le repas du soir en se cotisant
aussi.
L’oncle me dit ne pas connaître le centre de santé. « Personne n’est
jamais vraiment tombé malade ici, ce sont seulement de petits maux de
rien du tout qui disparaissent deux jours après. Une seule fois, une des
filles est tombée gravement malade et on l’a ramenée au village. » Au
moment de prendre congé de la famille, l’une des filles me rattrape et se
confie. Quel était ce besoin ? Celui de soulager sa conscience devant
quelqu’un qui ne la connaissait pas et qui ne la jugerait pas ? Etait-ce un
appel au secours ?
Ce qu’elle me confia, c’était son secret à elle, un avortement provoqué
qui avait failli lui coûter la vie et dont sa famille ignore tout : « J’étais
malade le mois dernier, j’ai failli mourir et mon oncle ne sait pas pour-
quoi. J’avais un copain militaire, actuellement en Casamance. Je ne savais
pas que j’étais enceinte. Un jour, je suis allée faire le « Wisit » à la mater-
nité Elizabeth Diouf et j’ai entendu les femmes qui étaient assises à côté
de moi parler d’une femme qui « dindi biir » (fait des avortements) à
Yeumbeul. J’avais tout retenu de la conversation, le nom et l’adresse de la
femme et, quand la sage-femme m’a dit que j’étais enceinte, je suis allée
voir un grand copain à moi et je lui ai tout expliqué. Il m’a accompagnée
à Yeumbeul et la femme m’a demandé 10 000 F. Je ne gagne que 8 000 F
par mois, mais j’ai aussi vendu des mangues dans le quartier, à la descente.
La femme a introduit « un raccord » dans mon vagin et m’a dit que c’était
fini. Le lendemain, je saignais comme c’est pas possible, je ne pouvais
même pas me lever. J’ai demandé à mon copain de m’emmener au dis-
pensaire de Ndiarème et là-bas, on m’a dit d’aller à B. si je ne voulais pas
mourir. A B., les sages-femmes m’ont mis des « sauwetass » (perfusions)
et elles m’ont dit de passer la nuit là-bas. Il fallait payer 3 500 F et les
ordonnances. Qu’est-ce que j’allais dire à mon oncle ? J’ai expliqué mon
problème aux sages-femmes mais elles m’ont répondu que je ne pouvais
pas sortir. Elles m’ont conseillé d’envoyer mon copain dire à mon oncle
que je dormais chez mes patrons et trouver de l’argent. Heureusement,
184 BRICOLER POUR SURVIVRE

jusqu’au lendemain, je n’ai pas vu mon oncle arriver et il ne sait toujours


rien. Seulement, j’ai peur de ne plus avoir d’enfants ».

Un geste furtif et toute une vie bascule. Cette jeune femme soupçonne
avoir perdu à jamais la possibilité de procréer, d’avoir plus tard ses enfants
désirés, conçus dans des conditions d’une parenté responsable. Elle perd
ainsi son autonomie d’agir, son capital symbolique qui lui préserve son
statut de future mère. Cette privation de capacité est ce qui annihile son
rôle d’« agent » entendu dans le sens de A. Sen (2000)2 qui montre que
l’essence du développement, ainsi que son vecteur, réside dans la liberté.
Or, dit-il, exercer « la fonction d’agent », c’est « pour les gens exercer leur
libre initiative », pour « les individus exercer les capacités pour diriger
leur vie comme ils l’entendent, c’est-à-dire en accord avec les valeurs
qu’ils respectent et qu’ils ont raison de respecter ». L’avortement clandes-
tin est une pratique courante. C’est un avatar du système de santé. Il
témoigne des conditions de prise de risque où s’exposent avant tout celles
qui souffrent du plus grand déficit en matière d’accès aux moyens contra-
ceptifs ou aux connaissances en matière de santé reproductive.
Pour une population d’environ 2 122 303 habitants, l’agglomération
urbaine de Dakar comptabilisait en 1998, 83 postes de santé, 12 postes de
santé confessionnelle, 20 centres de santé militaire ou d’entreprise, 327
cabinets médicaux, 30 cliniques privées et de très nombreuses pharmacies
privées (Jaffré, 1999). Dans un tel contexte, les difficultés liées à la dis-
tance géographique pour fréquenter les structures de santé modernes sont
pour une bonne part imputables à l’enclavement de certaines zones
d’habitation lié à la mal urbanisation (en particulier dans la périphérie) et
aux dysfonctionnements du système de transport. La concentration des
médecins et sages-femmes dans la capitale, au détriment des autres villes
et localités du pays, rend la couverture médicale plus satisfaisante à
Dakar que dans d’autres capitales ouest-africaines. La distance physique,
contrainte majeure en zone rurale d’accessibilité aux structures sanitaires,
est supplantée en ville par d’autres facteurs ségrégatifs. Le modèle pré-
senté ici tente de restituer ces différents facteurs de répulsion. Si les
populations finissent par désaffecter les structures de santé, ce n’est pas
faute d’avoir tenté de les fréquenter, c’est qu’elles ne sont pas adminis-
trées, ou même quelques fois conçues, pour recevoir les démunis, ni
même ceux moins désespérés.
Durant les enquêtes menées à Dakar, Pikine et Guédiawaye, je me suis
intéressé à l’usage que les parturientes faisaient des maternités. J’ai ainsi
observé divers motifs de fréquentation des trois maternités liés à :

2. A. Sen, 2000, Un nouveau modèle économique. Développement, justice, liberté,


Editions Odile Jacob, Paris, 356 p.
ÉTUDE DE CAS 1 185

– une proximité géographique ;


– une connaissance dans la maternité (ami, parent, voisin, etc.) ;
– une bonne réputation de la maternité et ou des sages-femmes ;
– une tradition familiale (se faire accoucher par une même sage-
femme de mère en fille) ;
– une absence de choix (poste de santé le plus proche ne disposant pas
de maternité) ;
– des cas d’évacuation à cause de l’indisponibilité de lits, de champs
opératoires (blue-stériles, bloc-stériles, anesthésiste, etc.) ;
– un plateau technique élevé.
La fidélisation d’une parturiente se réalise par l’attrait et l’image reflétée
par les sages-femmes, la compétence que la clientèle et leur famille ou
associés leur attribuent. Le plateau technique élevé est tout à la fois un
facteur attractif et une raison de méfiance. il en est ainsi du centre B,
considéré par les populations comme le lieu des césariennes : « Ils sont
prompts à ouvrir ton ventre », me lance-t-on.
Les entretiens révèlent une pluralité de recours pour accéder aux
centres de santé. Le centre de santé se dévoile comme un espace clos,
fermé à ceux/celles qui n’ont pas recours à un tiers. C’est ainsi que la
médiation sociale est investie comme stratégie d’accession aux services
médicaux. « Fii infok nga am mbokk » (Ici, il faut avoir un parent), avait
lancé Mb.F., relayé par un autre malade : « xaam nit i » (connaître les
gens) est le plus sûr billet d’entrée. « C’est une copine de même daayira
(groupe confrérique religieux du quartier) qui m’a amenée ici. Ma cousi-
ne travaille ici comme aide-infirmière ». « Fii deu uy toppatoo bu baax »
(on s’occupe bien de nous ici). « C’est mon mari qui m’a demandé de
venir ici. J’ai fait toutes mes visites dans le centre. Mon mari vend des
bananes. Il connaît une infirmière dans le centre. »
La notion de « topatoo » (s’occuper de quelqu’un) est ainsi fortement
liée à la densité de son réseau personnel au sein d’un centre. Il n’est pas
étonnant que I.F., un nouveau malade, s’efforce d’attendre son parent qui
lui a donné rendez-vous pour l’introduire. « Su duloon yàlla ak sama raku
jekar bi fi nek, ma torox » (s’il y avait pas ma belle-sœur ici, je ne sais
pas ce que je serais devenue), dit une mère (M), accompagnante de sa
fille, avant de poursuivre :

« C’est ma fille qui a accouché. Elle a 15 ans, c’est son cousin qui lui
a fait ça et il a ensuite disparu. Heureusement, j’ai une sœur qui travaille
ici comme bénévole, c’est elle qui m’a dit de l’amener ici et elle a deman-
dé à la sage-femme qui est là de “yombalal ma yëf yi” (me faciliter les
choses), sinon je ne sais pas ce que je serais devenue. “Su du loon yalla ak
sama rakku jëkar bi fi nek, ma torox”, je n’ai pas les moyens mais,
comme je savais qu’elle allait bientôt accoucher, j’ai mis 15 000 F de
186 BRICOLER POUR SURVIVRE

côté. Tu vois, il ne me reste plus que 2 500 F et c’est sûr qu’elles vien-
dront encore me demander de l’argent. Mais ça aurait été pire si ma
“sœur” ne leur avait pas demandé de diminuer les coûts pour moi. »

Le discours de M. révèle toute l’importance qu’il y a à être recom-


mandé ou à avoir des relations dans les structures de santé. Puisque sa
« sœur », qui est en réalité une parente par alliance, l’a recommandée aux
sages-femmes, elle est tranquille. On lui soutire de l’argent certes, comme
elle le dit « roppat nau sama xalis bi yëpp » (elles ont soutiré tous mes
sous), mais au moins sa fille sera prise en charge convenablement, « kenn
du ko toroxal » (faire perdre la face). Elle est sûre que si elle ne connais-
sait personne, elle aurait payer plus cher : « Dès mon arrivée on m’a
demandé 1700 F, quand ma sœur est venue, elle leur a dit de diminuer et
finalement je n’ai payé que 700 F ». Bien entendu, elle n’a reçu aucun
ticket prouvant le paiement des 700 F.
Comme pour confirmer ces propos, à 200 mètres de nous, assis à
même le sol à l’entrée de la porte de la salle d’accouchement, un homme,
petit, la soixantaine, cheveux poivre et sel, portant blouse bleue et culotte
trop grande pour lui, l’air inquiet, indifférent aux défilés des gens et
railleries des autres accompagnants qui ne cessent de dire « ki kay salit
na » (il n’est plus maître de lui-même). Voilà ses paroles dès les pre-
mières questions : « S’il vous plaît, pour l’amour de Dieu, si vous êtes du
personnel soignant, allez voir comment va ma femme. Je l’ai emmenée
depuis sept heures de D. – le centre de santé de Pikine – (il était treize
heures) et, depuis lors, je ne sais rien d’elle, personne ne veut me rensei-
gner. C’est toujours la même réponse : « xaral rek goorgi » (attends enco-
re vieux), je n’ose même plus m’adresser à quelqu’un. »
Si M. est sûre que sa fille est entre de bonnes mains, car recomman-
dée, cet homme, lui, ne sait rien de sa femme car n’ayant aucune connais-
sance à B.. Il n’ose même plus poser de questions, craignant d’être
rabroué comme cela a été déjà le cas et, comme il dit, « mag la » (il est
âgé). Tous les deux cependant appartiennent à la même classe sociale –
« ay new di doole la nu » (nous sommes des pauvres) –, mais M. aura
réussi, elle, à sauvegarder des relations capables de la tirer partiellement
de sa situation.
L’importance du capital social ressort souvent des entretiens et obser-
vations. C’est le cas du témoignage de N. suivie pour des soins post-
opératoires. Elle est prise en charge par sa belle-soeur, sage-femme, après
le passage des médecins. « C’est pour ne pas perdre de temps au service
des soins où il y a beaucoup de femmes et puis, c’est mieux d’être suivie
par une parente car elle a plus de “yërmande” (compassion) envers toi ».
Différents auteurs ont mis en relief l’iniquité dans l’accès aux soins
dans les villes périphériques – à Pikine en particulier – qui ont été leur
ÉTUDE DE CAS 1 187

terrain d’étude. Gérard Salem (1998)3 relevait, quelques années avant


notre enquête que « tous les citadins n’ont pas le même accès aux soins
faute d’argent, de couverture sociale, de conscience de la gravité de cer-
tains maux voire, plus scandaleusement, d’introduction pour entrer à
l’hôpital ».
De même, l’aggravation des inégalités devant l’accès et la qualité des
prestations est soulevée par d’autres auteurs comme Jeannée Emile
(1985)4, Fassin. D (1990)5. On peut effectivement observer devant les
bureaux du personnel de santé d’autres membres du personnel venir avec
leurs malades et dire « Togal fi , buu ki genee mu xool la » (assieds-toi
ici, si celui qui est dedans sort, il va te voir), ou crier à leur collègue « ma
protégée est là » et faire entrer la malade avant tout le monde ; tous ceux
qui sont là depuis l’aube mais dont le tort est de ne pas avoir de relations
dans le centre de santé. Et combien de fois l’ai-je entendu rouspéter, mais
jamais fort, car d’après eux « so waxe ken du la faj, ken du la topato » (si
tu parles on ne va pas s’occuper de toi) ou « boonn nu toroxal sa
malaad » (ils vont le faire payer à ton malade) ?
L’importance du tissu relationnel est visible dans tous les services des
centres de santé, du service de tri à la maternité en passant par le labo, la
pédiatrie..., partout j’ai pu assister à des scènes pareilles ou recueilli des
informations convergentes. Une chose est sûre, les gens sont conscients
de l’a-normalité de cette pratique. Le cas mentioné ci-dessus de cette
sage-femme des post-opérés attendant le départ des médecins pour
consulter sa belle-sœur l’illustre bien.
Lorsque l’on considère le nombre de personnes réunies devant le ser-
vice de tri ou à la maternité, on constate souvent que ceux qui accèdent à
ces services sans y connaître quelqu’un le peuvent après avoir dû pousser
plusieurs portes, comme on me l’a souvent dit lors des entretiens : « fii,
àak pexe rekk moo fiy indi nit » (ici il faut ruser pour y accéder). Et ce
vieux retraité asthmatique de renchérir :

« Si tu ne connais personne ici, on va te soigner certes mais il faut


que “u pamti pamti la” (qu’on te mène dans tous les sens) avant. Il peut
même arriver que tu te décourages, mais que faire ? Si ce n’est pas leurs
collègues qui font entrer des amis, c’est leurs parents qui viennent les
voir. Surtout les femmes et, quand elles entrent, elles ne sortent pas vite.

3. G. Salem, La santé dans la ville, géographie d’un petit espace dense (Pikine)
Sénégal. Karthala/ORSTOM, Paris, 1998.
4. E. Jeannée, Soins gratuits, maladies pour tous, in : Santé et Médecine en Afrique,
Penne et E. Rougement éditions, 1987.
5. D. Fassin, Maladie et Médecine, in : Société, Développement et Santé, pp. 38. 49,
UREF, 1990.
188 BRICOLER POUR SURVIVRE

Pendant ce temps, toi, tu es là avec ton ticket, tu as fait la queue depuis


sept heures et souvent tu ne rentres pas avant midi, une heure, “lii il fauk
u wax ci” (il faut que l’on en parle). »

Ce vieux retraité est conscient, comme beaucoup d’autres patients ou


accompagnants de malades, qu’il faut en parler. Mais qui doit en parler et
à qui ? Ce ne sont certainement pas eux qui vont le faire par crainte des
représailles : « Si tu parles, on va fatiguer ta malade ».
L’accessibilité à ces structures modernes de santé est donc jugée au
regard de la densité du capital social ou du réseau social. Plus le capital
social est faible, plus les acteurs sociaux sont exclus des structures de
santé.

Déshumanisation des rapports thérapeutiques : “xaawi sutura” (mise


à nu des parturientes)

Les centres de santé sont des espaces d’interaction qui mettent en jeu
divers groupes stratégiques aux profils et motivations différents. Lieux de
vie et de mort, les maternités occupent une place centrale dans les rap-
ports thérapeutiques entre parturientes et sages-femmes. L’analyse de la
configuration architecturale des trois centres permet de constater la mise
à nu de l’intimité des usagers. La conception architecturale des maternités
ne laisse pas place à un espace de confidentialité entre le personnel médi-
cal et les parturientes. De la maternité à la consultation adulte en passant
par le laboratoire et le service administratif, tous les bâtiments restent
hermétiques et les locaux presque toujours entrouverts du fait de la cha-
leur. A cette absence de confidentialité, s’ajoutent la proximité voire la
confusion entre l’espace médical et l’espace social. A la maternité, des
femmes ayant déjà accouché, attendant dans la salle d’hospitalisation
pour le règlement des frais d’accouchement, ont pris l’habitude de
répondre aux sollicitations des visiteurs, ou d’autres clients (qui deman-
dent à être renseignés ou orientés), mais surtout à celles de vendeurs
ambulants.
L’espace sanitaire, dans ces conditions, se révèle comme un lieu non
délimité dans ses compétences à la fois médicales, sociales et écono-
miques. Cette hybridité des espaces installe les parturientes dans l’incon-
fort mental, elles se sentent dévisagées par l’intrusion du regard extérieur.
M.C. est de Yeumbeul, dans la banlieue de Guédiawaye. Elle a 25 ans
et vient de mettre au monde son troisième enfant. Elle commence son
témoignage en ces termes :
ÉTUDE DE CAS 1 189

« Fii amul sutura , (il n y a pas d’intimité ici). Comme vous le voyez,
tous ceux qui passent par le couloir sont au courant de ce qui ce passe à
l’intérieur. Certains d’entre eux s’introduisent souvent juste pour deman-
der des informations ou pour être orientés, sans compter les vendeurs qui
sont les plus embêtants. »

Si l’espace de la maternité est considéré par les parturientes comme un


espace totalement privé, devant échapper à l’extériorité du regard de la
rue, architecturalement il est désarmé et s’offre sans résistance aux
regards croisés des usagers des centres de santé. A cette intrusion du
regard extérieur, s’ajoutent les conditions dans lesquelles les parturientes
vivent leur maternité dans les salles d’accouchement et les suites de
couches. Le récit d’enquête menée à Gaspard-Kamara, ci-dessous, permet
de saisir la précarité des conditions des parturientes.

« Je traverse l’autre moitié, je découvris la même configuration. Les


quatre lits sont occupés. A ma droite, F.D., 16 ans, habitant Ben Tali, Peul
du Fuuta, accouchée hier, la nuit. Son mari de même nationalité est bou-
langer. Fièrement, mais anxieusement, il est assis à l’extrémité du lit
comme pour faire de la place à son épouse. Il est aussi jeune, 29 ans. A
l’autre rangée, en face, une autre parturiente “couvre” et couve son nour-
risson en pleurs. Comme pour lui renvoyer sa monnaie, l’autre derrière le
petit mur qui scinde la salle en 2 parties, répondit par des cris, plus stri-
dents. Je constate qu’avec la fraîcheur qui envahit la salle, l’autre partu-
riente grelottait. Elle était sans couverture. » ( Ndao, 1999)6.

Dans les trois centres de santé, la surcharge des lits est l’une des
caractéristiques des salles d’accouchement. Les parturientes se partagent
à plusieurs des lits conçus pour une personne. Dans ce décor d’inconfort,
exigu, où alternent chaleur et froid, les sages-femmes ajoutent la violence
verbale, ou parfois physique, notamment dans les salles d’accouchement.
Ces violences dénoncées par les parturientes sont le corollaire de la bana-
lisation de la douleur par le personnel médical. Entre ces deux groupes
stratégiques se jouent des rapports complexes faits à la fois de mépris, de
manque de considération, de manque d’humanisme. On observe ainsi un
cloisonnement des rapports sociaux entre personnel médical et partu-
rientes se traduisant par une distance sociale et une reproduction de la
hiérarchie sociale. Cela se traduit aussi par l’absence de gestes affectifs
de la part des sages-femmes qui évoquent toujours pour se justifier le

6. A. Ndao, 1999, Equité dans l’accès aux soins dans les centres de santé urbains à
Dakar. Rapport final pour l’UNICEF, la Coopération Française et la Région médicale de
Dakar, 94 p.
190 BRICOLER POUR SURVIVRE

grand nombre de parturientes dont elles doivent s’occuper. Toutes celles


qui n’ont pas accès aux cliniques privées ou qui ne disposent pas de
connaissances pouvant les assister vivent ce calvaire.

« Sama loxo jotul » (mes ressources sont limitées)

« Ku amul ken dula faale » (celui qui n’a pas, personne ne s’occupe de toi).
« Moi, au début, quand j’étais plus jeune, je n’ai jamais cru en ces his-
toires de maraboutage. Depuis l’amputation de ma jambe, j’ai connu
beaucoup de déboires. Je ne voyais que très rarement mes parents ; mes
amis me fuyaient. Je suis resté un an sans rien faire. C’est après que j’ai
réalisé que la solution qui me restait, c’était d’aller mendier dans les rues
de Dakar pour avoir de quoi subvenir à mes besoins. D’ailleurs, la mendi-
cité n’est pas quelque chose de nouveau pour moi. Quand j’étais plus
jeune, au village, j’ai été confié à un marabout par mon père pour
apprendre le Coran. Nous mendions souvent pour subvenir à nos besoins.
Depuis quelques années maintenant (il hésite et semble incapable de me
préciser le nombre d’années), je vis dans la rue. J’y rencontre beaucoup
de personnes que je connaissais à Dakar et qui avaient parfois une situa-
tion enviable. Mais comme tu le vois, seul Dieu est grand. La vie, ce n’est
rien, c’est pourquoi, il faut toujours être humble. On ne sait pas ce qui
nous attend » souligne l’interlocuteur plus haut.

Le ton plus critique, A.B. lança :

« Vous savez, les politiciens de ce pays ne savent pas ce qui se passe


ici. Nous n’avons pas le choix puisque la solidarité n’existe plus dans les
familles. “Ku amul ken dula topato” (celui qui n’a pas les moyens n’est
pas considéré). La nuit, nous dormons vers la rue Parchappe, sous les
immeubles, avec la bienveillance et la complicité des gardiens
d’immeubles qui ont de la compassion pour nous. Il y a un emplacement
là-bas. Nous nous réveillons à 6 h 30, 7 heures au plus tard et nous y
retournons vers 20 heures avec les enfants qui nous aident dans la mendi-
cité. Même pour dormir, ce n’est pas aussi simple, car il y a des endroits
dangereux et d’autres qui sont des endroits réservés ».
“Ku amul fumu dëk nu mul deme hopital” (celui qui n’a pas où habiter,
comment peut-il aller à l’hôpital) ?

Sa femme, à ce stade du débat, ajoute non sans humour :


ÉTUDE DE CAS 1 191

« “Amunu jot dem hopital” (nous n’avons pas le temps d’aller à


l’hôpital). Même s’il nous arrive de tomber malade, on se débrouille pour
ne pas se coucher, car dans cette vie, il n’y a pas de place pour la maladie.
On prie toujours Dieu pour ne pas tomber malade. »

Le mari qui écoutait pensif, rajouta :

« Il nous arrive d’acheter des “doom” (pions-médicaments ou compri-


més) chez les vendeurs ambulants (butigu mbag) comme “l’aspine” (aspiri-
ne), le médicament “buy fuur” (effervescent qui est assimilé au paracéta-
mol), surtout si nous avons des maux de tête, si notre corps fait chaud.
Parfois aussi, surtout pour les corps chauds, nous utilisons vraiment le “chi-
nois”. Ceey ! (exclamation de satisfaction), le chinois est combatif (chinois
bii « guerie » la, jambaar la) surtout pour les fatigués. Il n’a pas d’égal ».

Le “chinois”, médicament fabriqué en Chine et de prix modeste,


constitue un recours fréquent du fait de son efficacité thérapeutique sup-
posée. Le paracétamol aussi entre dans cette même catégorie des
« nokket » (se mettre debout immédiatement), les médicaments supposés
avoir des vertus thérapeutiques fondées sur le rétablissement immédiat.
De tels propos relatent le succès de l’automédication sous sa forme bio-
médicale. Elle se réalise par le biais des officines ambulantes, les « butigu
mbag ». Ces « jaaykatu mbagg » (vendeurs ambulants) occupent l’espace
laissé libre par les structures biomédicales (centre de santé, poste de
santé, pharmacie, etc.). Le style informel, l’approche de proximité, asso-
ciés à la vente au détail, ont renforcé leur statut de premiers recours.
C’est d’ailleurs pour rechercher cet effet de proximité, pour favoriser
l’accès du plus grand nombre aux structures de santé, que l’initiative de
Bamako a été conçue par les décideurs politiques. L’objectif est de mettre
en place un nouveau dispositif impliquant les communautés de base dans
la gestion des centres de santé et une politique de tarification à moindre
coût pour les populations en difficulté. Mais plus d’une décennie après
l’initiative de Bamako, les objectifs assignés sont loin d’être atteints. Les
médecins, sages-femmes, infirmiers prescrivent généralement les médica-
ments génériques inscrits à l’initiative de Bamako et le plus souvent ven-
dus dans les pharmacies des centres de santé. Mais certains parmi eux
formulent des réserves: « En l’absence d’un laboratoire de contrôle de ces
médicaments, nous doutons de leur mode de fabrication ». Ils évoquent le
dosage faible. « Ce sont des médicaments pour les pays pauvres », dit
l’un d’entre eux avant de préciser que « dans des cas sérieux, je ne les
prescris pas, je ne prends pas de risque ».
F. MB., père de famille, la cinquantaine, habitant désigné par son
environnement comme pauvre me raconte :
192 BRICOLER POUR SURVIVRE

« Moi, je n’ai rien contre les centres de santé. Mais cela ne sert à rien
d’aller là-bas. Il y a un an, j’avais des problèmes de “nding” (lombalgie)
associés à des douleurs de têtes permanentes. J’ai pris l’initiative d’aller
au Centre de santé G.K. D’abord, j’ai attendu longtemps, presque deux
heures de temps. Devant la porte du médecin, je voyais des gens qui ren-
traient sans faire la queue. D’autres venaient saluer ou raconter des choses
“yu ak faayda” (sans importance). Quand mon tour arrive, le médecin m’a
regardé. Elle était très gentille avec moi. Elle m’a parlé poliment. Après
cela, elle m’a écrit (bindaal) une ordonnance où il y a avait beaucoup de
choses à acheter. Mais, vous aussi dites-moi (waxleen), (sur le ton du
témoignage) celui qui a des problèmes pour acheter un ticket d’entrée à
300 FCFA, peut-il acheter des ordonnances qui coûtent 10.000 ou 20.000
FCFA ? Les médecins d’aujourd’hui n’ont pas de “yërmande” (compas-
sion). Tout ce qu’ils savent faire, c’est écrire des ordonnances. Pire encore,
tu n’es pas assuré de guérir avec leurs ordonnances. »

De nombreux entretiens dans les différents quartiers centraux de


Dakar (Niari Tali, Grand Dakar, Amitié, etc.) témoignent de la complain-
te permanente des familles relative aux ordonnances prescrites par le per-
sonnel médical. Il existe une véritable obsession autour des ordonnances :
« mooy sunu tiitaange » (c’est cela qui fait notre peur). Elle est liée à leur
coût élevé comparativement aux revenus des catégories moyennes et
pauvres. Dans le registre des représentations, se rendre dans les structures
de santé équivaut à acheter des médicaments. L’ordonnance devient ainsi
pour les familles pauvres l’une des causes d’exclusion des centres de
santé.
I.F., 42 ans, déflaté d’un service parapublic sénégalais signale en ce
qui le concerne :

« Quand je travaillais à X.B., je cotisais aux prestations familiales


pour assurer la santé de ma famille. J’ai cotisé pendant 10 ans. Ce n’est
que quand j’ai été déflaté que j’ai su que mes cotisations n’allaient pas là
où elles devaient aller ».

Cet autre chef de ménage, 39 ans, journalier dans une industrie de


pêche au port autonome de Dakar, partage cette même condition de vie :

«Là où je travaille, je n’ai pas de IPM (institution de prévoyance


maladie) ou de service social. Nos patrons ne font que nous exploiter.
Nous n’avons aucun statut. Si j’achète des ordonnances, je ne peux pas
prétendre être remboursé. Je suis donc obligé de tout acheter, si mes
enfants sont malades ou pour ma femme qui est en état de grossesse en ce
moment. C’est impossible maintenant vu ma situation. »
ÉTUDE DE CAS 1 193

Il existe ainsi un rapport très étroit entre l’exclusion des structures de


santé et l’accès aux prestations familiales. Ces dernières sont des “amor-
tisseurs” face aux coûts élevés, voire exorbitants, des ordonnances.
L’accès sélectif à l’assurance médicale, au moins pour se faire rembour-
ser ou prendre en charge les coûteux médicaments et analyses, qui se
limite aux salariés exclut la plus importante proportion de la population
des soins modernes de santé7. Dans d’autres secteurs populaires, les
mutuelles de santé ou d’autres formes d’assurance sociale ne sont pas ini-
tiées. Le vide est géant, avec ses effets d’infériorisation et de mise à
l’écart des moins riches.

Des perceptions qui brouillent les rapports thérapeutiques

Une jeune femme X. B. rencontrée dans l’un des quartiers visités


témoigne :

« Je ne vais plus jamais accoucher à B. La première fois que je suis


arrivée là-bas pour accoucher, les sages-femmes n’arrêtaient pas de me
crier dessus, je ne comprenais rien parce que je n’avais jamais eu
d’enfant. Puis, l’une d’entre elles est montée sur moi et a commencé
beuss sa ma biir (appuyer sur mon ventre). Comme j’avais très mal, je lui
ai demandé d’arrêter et elle m’a giflée. Quand j’ai pu me relever, je lui ai
rendu sa gifle et on s’est battu dans la salle d’accouchement. Finalement,
je suis allée accoucher chez une matrone qui n’habite pas loin d’ici. Mais
je peux affirmer que même dix générations après moi, dans ma famille,
personne n’ira accoucher à B.! »

Le témoignage ci-dessous restitue également les différences entre la


perception des actes médicaux et leur signification technique :

« Tu vois tous ces malades, je n’ose même pas les amener à la mater-
nité, parce que là-bas si on n’a pas de l’argent, on ne te touche pas.
Ensuite, personnellement, j’ai été l’objet d’actes médicaux qui ne sont pas
du tout convenables. Lors de mes accouchements, j’avais des difficultés
pour expulser le bébé. La sage-femme est montée sur un banc pour avoir
plus d’élan et m’a sauvagement appuyé (bës) sur le ventre. J’ai eu si mal.
Depuis lors, je traîne avec moi des douleurs à l’abdomen et à la vessie. »

7. W. Ndiaye, C. Thiam, 1996, montrent que le système de sécurité sociale couvre


seulement 3 % de la population du Sénégal.
194 BRICOLER POUR SURVIVRE

Une vendeuse, rencontrée au service de la PMI (Protection maternelle


et infantile), raconte :

« A l’un de mes accouchements, je devais avoir des jumeaux. L’un est


sorti et il restait l’autre. La sage-femme me harcelait (gëdd), me pressait
violemment le ventre. Alors j’ai réagi : “Ce n’est pas aujourd’hui que
j’accouche pour la première fois, personne ne va me tuer”. Finalement,
son geste a entraîné des complications, j’ai été transférée à l’hôpital où le
second bébé est né après beaucoup de péripéties, au bloc. Mais il est mort
deux jours après, avec du sang qui lui sortait du nez, certainement dû à la
poussée trop forte de la sage-femme. »

Dans les actes médicaux et les pratiques thérapeutiques les normes


sont ainsi en sursis. Dans les maternités, les dysfonctionnements révélés
sont nombreux et variés. Ils traduisent l’absence de règles et de contrôle
conséquents.
Les premiers dysfonctionnements sont liés à la délégation de pouvoir
que les sages-femmes cèdent aux aides et autres personnels d’appui. Le
personnel bénévole peut ainsi poser des actes médicaux. On observe alors
une confusion des espaces de compétences techniques entre les sages-
femmes et les aides, par exemple. Plusieurs procédures de recommanda-
tion sont mises en œuvre dans ces centres, pour recruter le personnel para-
médical et de soutien. Cette banalisation, découlant aussi du déficit en per-
sonnel médical qualifié, s’est traduite progressivement par l’existence
d’une majorité sociologique d’aides-infirmier(e)s régentant l’organisation
et le fonctionnement des centres de santé, sous le regard indulgent, voire
complice, des sages-femmes et des infirmiers. Les infirmiers prescrivent
des ordonnances à la place des médecins (qui ont découvert l’existence
des séminaires et ne manquent pas d’y prendre part pour participer à la
réflexion sur la pratique de la médecine) ; les aides et bénévoles accom-
plissent les soins infirmiers tout en fondant leur légitimité sur leur disponi-
bilité. On assiste ainsi à un nivellement par le bas, et le port de la blouse
par toutes ces catégories de personnel rassure et trompe les malades, sans
repère quant à la hiérarchie supposée dans les structures de santé.
D’autres dysfonctionnements tiennent aux rapports hiérarchiques entre
les médecins et les sages-femmes, en particulier dans la gestion du “pro-
cessus d’accouchement”. Les données d’enquête sur les trois sites étudiés
révèlent l’existence de rapports conflictuels entre ces deux entités. Dans
la gestion des “processus gynécologiques”, les médecins sont défiés par
les sages-femmes dans leur légitimité médicale. L’autorité du médecin est
ainsi mise à nue. Ce qui se joue dans ces rapports, c’est le souci pour les
médecins et pour l’infirmier de délimiter leurs prérogatives même s’il
faut pour cela empiéter sur celles des autres.
ÉTUDE DE CAS 1 195

C’est ainsi que, dans la pratique, les sages-femmes ne se réfèrent qua-


siment pas aux médecins obstétriciens. Les maternités se donnent à voir
comme d’immenses champs à l’intérieur desquels chaque acteur délimite
jalousement ses frontières, pour ne pas se retrouver placé sous l’autorité
d’un chef.
Dans ce contexte peu accueillant, les parturientes délaissent les sages-
femmes au profit des matrones pour qui elles ont beaucoup de sympathie.
« Elles sont agréables, disponibles, gentilles, accueillantes et correctes »,
soutiennent-elles. Ce n’est point la compétence technique des sages-
femmes qui fait l’ombre d’un doute, comparée à celle des matrones, mais
plutôt l’accueil et leur approche qui sont en cause.
Autre dysfonctionnement : la gestion du temps par les sages-femmes
dans les maternités. Dans leur rapport aux parturientes, les sages-femmes
utilisent certains procédés pour accélérer les accouchements (synto, per-
fusion, injection, etc.), parfois dans l’objectif de terminer leur garde plus
tôt. On observe ainsi une prégnance du système de réciprocités sociales
sur les actes médicaux.
Par ailleurs, l’analyse des rapports entre sages-femmes et parturientes,
dans les trois centres de santé, permet de saisir les différences d’interpré-
tations relatives aux actes médicaux. En effet, si les parturientes dénon-
cent des rapports fondés sur la banalisation de la douleur, l’inconsidéra-
tion, le mépris, etc., cela peut aussi parfois découler de la signification
qu’elles donnent à un acte médical. Il peut ainsi exister une confusion
entre l’interprétation des actes médicaux par les parturientes et leur signi-
fication technique objective.
Ainsi, au centre de santé B., une parturiente raconte :

« Quand j’ai amené ma sœur qui devait accoucher à la maternité, elle


était tombée en crise à cause de son épilepsie. Elle fut attachée sur le lit
avec brutalité. »

Le fait d’attacher l’épileptique est perçu par cette accompagnante


comme un geste de méchanceté. Techniquement cependant, ce geste peut
être interprété par le personnel médical comme un geste correct.
« L’exclusion, à la limite, façonne chez ceux qu’elle atteint ce qu’elle leur
reproche. »8
La pratique médicale des sages-femmes est traversée par une pluralité
de perceptions et de représentations socio-culturelles. Certaines partu-
rientes portent leur choix sur certaines sages-femmes plutôt que d’autres.

8. M. Wieviorka, Avant-propos de Logiques de l’exclusion, Norbert Elias, John L.


Scotson, Fayard, Paris, 1997.
196 BRICOLER POUR SURVIVRE

La notion de « ma sage-femme » est utilisée comme pour marquer leur


préférence dans une logique sécuritaire. De même, certaines sages-
femmes en état de grossesse, refusent d’accoucher des parturientes cas-
tées. Dans le même registre des perceptions populaires, des sages-femmes
s’interdisent de soigner des malades de certaines ethnies. Par ailleurs, les
femmes de certaines ethnies, comme les sereer, préfèrent accoucher chez
elles, à genoux, sans témoin (sauf en cas de complication médicale).
La gestion du placenta dans les centres de santé n’est pas sans réveiller
les sensibilités de certains groupes sociaux. Dans les trois centres de santé,
elle ne constitue pas un enjeu fondamental. Il convient cependant de signa-
ler certaines représentations qui y sont attachées. Dans la pratique, les pla-
centas sont enfouis dans les cours des centres de santé, moyennant une
somme forfaitaire. Cependant, certaines ethnies comme les sereer accor-
dent une grande importance à sa gestion et préfère enfouir le placenta dans
la terre d’origine du bébé, pour être sûr qu’il y sera enterré.
Les usagers des maternités entretiennent des rapports distants avec cet
espace médical. Ni l’accueil, ni la mise en confiance, encore moins la
qualité des soins (à cause des prises de risques et négligences) ne sont au
rendez-vous et contribuent à demeurer des facteurs répulsifs.

Pluralisme des recours thérapeutiques

Le pluralisme thérapeutique se déroule généralement suivant le même


shéma. Dans un premier temps, survient la maladie et son identification,
sans aucun recours. La durée de cette étape est proportionnelle à la gravité
de la maladie, à l’existence de signes extérieurs cliniques et patholo-
giques visibles, à la présence de personnes-conseils ou ayant un pouvoir
de décision sur la personne concernée. Ensuite, intervient l’automédica-
tion (moderne, traditionnelle, chinoise). Selon l’évolution de la patholo-
gie, plusieurs cas de figure peuvent se présenter par la suite ; en cas de
complication physiologique, on note un recours à la médecine moderne à
l’exception de certaines affections pour lesquelles la perception populaire
attribue la compétence à la médecine traditionnelle; en cas de complica-
tion psychiatrique et parfois neurologique, on note un recours à la méde-
cine traditionnelle.
Les recours thérapeutiques ne se réalisent pas de façon linéaire. Dans
la plupart des cas, on assiste à un va-et-vient entre ces différents recours
et même avec l’absence de recours. Dans la situation de personnes habi-
tant à une distance relativement importante des centres de santé ou pré-
sentant des conditions d’inaccessibilité, l’automédication survient plus
ÉTUDE DE CAS 1 197

fréquemment selon les pathologies. De même, j’ai pu observer dans la


gestion des postes de dépenses au sein des ménages que l’arbitrage
s’effectue en défaveur de la santé.

Conditions d’hygiène : les structures modernes de santé comme espa-


ce pathogène

Les maternités sont des espaces pathogènes, répulsifs, à l’intérieur


desquels on observe de graves dysfonctionnements liés notamment aux
conditions d’hygiène :
Propos d’un superviseur :

« Nous sommes obligés de payer 500 FCFA pour que nos bureaux soient
nettoyés. […] Nous sommes obligés de courir derrière eux [derrière le per-
sonnel], et en particulier ceux d’entre eux aujourd’hui payés par la commune
pour qu’ils fassent leur travail. Le personnel d’appui a tout simplement
renoncé à son statut officiel clairement défini (assainissement, gardiennage,
etc.) au profit d’activités payantes qu’ils se sont créées dans le centre. »

Face à cette absence de sanctions hiérarchiques en direction du per-


sonnel d’appui, les centres de santé deviennent des espaces d’insalubrité
constitués de murs, de sièges d’attentes et de portes sales et crasseux ; de
recoins de plafonds remplis de toiles d’araignées, de rideaux poussiéreux,
de débris de toutes sortes (coques d’œuf, cacahuètes…), de feuilles
d’arbres mortes, de papiers, de déchets médicaux, (gants, seringues, coton
déjà utilisé…). Dans un des centres de santé, on relève cette description
des conditions d’hygiène:

« Dans les salles qui empestent, des lavabos jaunâtres envahis par des
moustiques, des lits d’hospitalisation entachés de sang, des toilettes
puantes remplies de vers (sax) aux rebords des portes d’entrée ; il faut
noter au passage que l’état des toilettes a amené des membres du person-
nel soignant à faire leurs besoins dans leur bureau. J’ai été obligé d’ache-
ter un pot de chambre ; en cas de besoin je ne peux pas aller dans les toi-
lettes, c’est trop sale. » (Propos d’un superviseur)

Dans le même registre, un médecin d’un autre centre de santé signale :

« Je refuse d’utiliser le pot de chambre de ma collègue. J’avais envisa-


gé d’en acheter mais j’oublie chaque fois. Ce qui fait qu’à chaque fois que
198 BRICOLER POUR SURVIVRE

j’ai envie d’uriner, j’essaie de me retenir jusqu’à la descente, mais comme


j’habite un peu loin, il m’arrive très souvent d’uriner dans le lavabo du
bureau. »

Ces différents facteurs contribuent donc à favoriser la désaffection des


structures de santé moderne. L’évolution des statistiques observée par
Niang et Mboup (1999)9 atteste de cette désaffection progressive :

« Une brève analyse des rapports trimestriels de trois années consécu-


tives du centre (1996-1998) atteste d’un niveau de fréquentation en
baisse ; ainsi le nombre de malades reçus au dernier trimestre est passé de
6040 en 1996 à 5550 en 1998. Si l’on prend l’exemple de la maladie la
plus fréquente qui est le paludisme, les données sont passées de 59 % en
1996 à 40 % en 1998. A la maternité le nombre d’accouchées a aussi bais-
sé, c’est ainsi qu’entre 1996 et 1997, les accouchements sont passés res-
pectivement de 998 à 941; pour ce qui est des consultations prénatales les
chiffres sont de 459 et 400 entre 1996 et 1997 pour les femmes ayant fait
au moins une consultation prénatale au cours de leurs grossesses ; dans
l’ensemble les consultations sont passées de 11239 à 10576 entre 1996 et
1997. Quant aux soins curatifs, le nombre de cas traités est passé de
11239 en 1996 à 10091 en 1997. Une analyse informatisée des registres
de planification familiale (Eppel. G et Kessler.C, Bodian,1999)10 a montré
par ailleurs une légère baisse du nombre des actives à Pikine (même si le
centre de santé reçoit le plus grand nombre d’actives) par rapport à la
moyenne de prévalence contraceptive en milieu urbain (19,5 %
EDSIII)11.»

Conclusion : c’est la répulsivité des structures de santé moderne qui


est à la base de leur désaffection progressive

Du besoin de soulagement à la banalisation de la douleur, des normes


aux pratiques réelles, les écarts sont importants dans les structures de
santé. Les gestionnaires et professionnels de la santé publique ne déve-

9. Niang Nd. T., Mboup B. Equité dans l’accès aux soins dans l’agglomération de
Dakar. Le cas d’un centre de santé dans la périphérie de Dakar, Rapport final pour l’UNI-
CEF, la Coopération Française et la Région médicale de Dakar, 50 p., 1999.
10. Eppel G. Kessler, C. Bodian, Analyse informatisée des registres de planification
familiale du district de Pikine, 1999.
11. Direction des prévisions et des statistiques, 1997, Enquête Démographique et de
Santé (EDS III).
ÉTUDE DE CAS 1 199

loppent guère de logiques attractives. Tout est fait pour ne pas s’inscrire
dans des approches contractuelles, de satisfaction et de fidélisation de la
clientèle. Les parturientes tentent par défaut de domestiquer un espace et
une culture qui leur tournent le dos. Tout fonctionne comme si les
logiques biomédicales ne s’accommodaient pas des exigences de la com-
munication sociale. Dans un tel contexte, les accouchements à domicile,
avec ou sans assistance, demeurent, avec les risques en cas d’aggravation,
les incertitudes et l’anxiété des familles. Les logiques de proximité, de
disponibilité et d’accessibilité des coûts finissent par faire des “pharma-
cies par terre” ou ambulantes des recours obligés pour soulager les maux
des citadins à revenus faibles. D’autres offres de services, notamment
celles des guérisseuses-accoucheuses, peuvent servir de laboratoire où
s’exprime des styles d’approche acceptés et attrayants, des méthodes de
monitoring bâties sur les logiques de sociabilité, des pratiques thérapeu-
tiques intégrant la communication sociale, même si tout est fondé sur la
longue pratique avec sa part de prises de risques et de technicité faible. Les
jonctions entre ces deux offres de services sont pourtant quasi inexistantes.
Mes observations tendent à privilégier le modèle explicatif de la
désaffection progressive des structures de santé modernes par les dému-
nis, en particulier, et par les populations des villes, en général. Des fac-
teurs variés combinés ou opérant isolément créent une répulsivité. Ce
n’est donc pas l’ignorance de la disponibilité des services modernes qui
maintient les populations à distance de ces formations sanitaires. C’est
inversement leur non capacité à fidéliser leur clientèle dont les expres-
sions sont nombreuses : un système de fonctionnement dont les règles,
inadaptées, sont en plus brouillées par des pesanteurs socio-culturelles ;
l’inadaptation de l’organisation des centres de santé à l’univers culturel et
aux capacités économiques des démunis ; les rapports distants entre le
personnel de santé et sa clientèle dont les rapports sont faits de crainte, de
méfiance et sont parasités par l’arnaque et les décalages de perceptions
variées et contradictoires. Les rapports thérapeutiques sont déshumanisés
car la douleur est banalisée, les prises de risques sont légion et ce sont les
malades qui subissent sans être associés aux choix qui sont opérés relatifs
à leur vie, leur santé, leurs efforts financiers et matériels. La non commu-
nication est la règle, dans un environnement où les conditions d’hygiène
frisent l’irresponsabilité au plan institutionnel et les carences matérielles
et budgétaires car l’espace de santé devient à son tour un espace
pathogène. A se demander si les politiques de santé n’ont pas définitive-
ment renoncé à leur fonction universelle et ne possèdent plus de cahier
des charges élaboré pour favoriser l’équité dans l’accès aux soins…
6

Étude de cas 2
Mobilité et précarité dans la périphérie
de l’agglomération de Dakar

A la fin des années quatre-vingt-dix, le système des transports dans les


zones périphériques de Dakar connaît des situations diverses dans l’offre
de transport d’une localité à l’autre. Cela est surtout fonction de l’éloigne-
ment ou de la proximité par rapport aux voies, aux points de chargement et
de ramassage des clients. La mobilité est définie comme étant le nombre
moyen de déplacements effectués par personne et par jour pour réaliser les
activités localisées à la destination de ces déplacements (Godard, X.,
19991). Elle n’est pas souvent prise en considération dans l’analyse de la
précarisation alors qu’elle représente un moyen vital pour le pauvre, lui
permettant de rompre sa sédentarité, d’établir des connexions plus directes
et éventuellement d’accéder aux ressources. Par l’étude des espaces de
mobilité et des pratiques et représentations dont ils sont le théâtre, je vais
explorer – par une approche anthropologique – les formes de précarisation
dans la périphérie de Dakar dans un secteur social peu étudié.
Dans ce chapitre, je vais m’intéresser à l’impact des politiques de
transport urbain sur les conditions de vie des populations urbaines dans la
périphérie de Dakar. Je privilégierai l’observation à partir des quartiers
périphériques et non pas seulement à partir de leur espace de travail,
comme les travaux similaires l’ont essentiellement menée jusqu’à pré-
sent. Avant d’exposer mes observations de terrain réalisées en 1999 dans
les trois villes – Dakar, Pikine et Guédiawaye – et les analyses qui en
découlent, il est utile de faire part brièvement des recherches disponibles
sur ce sujet.

1. Godard X., Mobilité quotidiennes et accès au logement – question d’articulation à


partir d’observations africaines, Communication au colloque villes et mobilités, Ouest
Nanterre, septembre 1999.
202 BRICOLER POUR SURVIVRE

Mobilité et précarité : état des recherches

Dans sa tentative de dresser un tableau d’ensemble du système de


transport public en Afrique de l’Ouest, Godard (1998)2 note qu’au début
de la décennie 90, la crise du système des transports urbains demeure le
corollaire de la crise des entreprises publiques ou de services publics.
C’est ainsi qu’on peut relever la montée en puissance du transport artisa-
nal, la dégradation des conditions de mobilité avec le développement
urbain rapide des principales agglomérations. Autrement dit, l’offre
demeure considérablement inférieure à la demande de transport.
Dans ce contexte, les organismes financiers internationaux ont préco-
nisé d’organiser le secteur en développant les réformes institutionnelles et
en favorisant l’émergence d’une politique cohérente dans chaque agglo-
mération, et surtout en mettant en avant l’implication des acteurs concer-
nés. Ainsi, il conviendrait de sauver les entreprises publiques ou semi-
publiques de la crise par la privatisation afin de leur donner « une plus
grande efficacité et une meilleure assise financière ». Dans ce même
ordre d’idées, il s’agirait de moderniser le secteur artisanal ou informel
par une meilleure organisation et une gestion plus performante et de tenir
compte des potentialités du transport non motorisé qui permet aux per-
sonnes aux faibles ressources de se déplacer.
Godard parle de la fin des entreprises semi-publiques d’autobus. Cette
situation de crise est liée à l’incapacité du modèle d’entreprise à résister
ou à évoluer face, d’une part, à l’urbanisation croissante voire mal contrô-
lée et, d’autre part, à la concurrence avec le secteur artisanal. La privati-
sation a été proposée afin d’assurer la survie et la redynamisation des
entreprises semi-publiques. A ce propos, le coût de liquidation de ces
entreprises semi-publiques a été très lourd et jusqu’à présent, aucun
modèle d’entreprise privée d’autobus approprié n’a été défini.
Les travaux disponibles s’accordent à reconnaître que l’initiative arti-
sanale a continué à s’imposer. Face à la difficulté de mettre en place des
entreprises privées d’autobus pouvant relayer les entreprises semi-
publiques, le secteur artisanal s’est imposé en diversifiant sa technologie.
Les minibus assurent l’essentiel des déplacements de masse dans la
plupart des agglomérations d’Afrique subsaharienne. Le cas de Dakar est
intéressant dans la mesure où les cars rapides3 qui assuraient un tiers du

2. Godard X., 1998, Mobilité urbaine et pauvreté : L’expérience ouest-africaine ; in


Urban transport policy : A sustanable development tool, Edited by Peter Freeman and
Christian Jamet, p. 683-688.
3. Type de transport artisanal. C’est minibus usager d’environ 24 places peint en bleu
et jaune.
ÉTUDE DE CAS 2 203

marché des transports collectifs en 1980 en assurent les 4/5 (80 %) en


1990.
Les taxis collectifs ou « woros-woros » se sont surtout développés à
Abidjan où ils jouent un rôle essentiel de desserte des quartiers des péri-
phéries d’Abidjan. En 1998, on estimait leur nombre à près de 8 000
véhicules. Ce sont des véhicules de 4 places.
Les taxis-motos sont des modes de transport publics non collectifs. On
les remarque surtout à Cotonou et Ouagadougou où ils sont estimés à plu-
sieurs dizaines de milliers. Ce mode de déplacement s’est également éten-
du à d’autres agglomérations comme Lomé et Douala, et dans des villes
secondaires comme Kaolack, au Sénégal. Le contexte sénégalais reflète la
situation de toute la région ouest africaine. Différents auteurs4 notent que
l’analyse du système de mobilité doit intégrer les mécanismes sociaux de
redistribution. L’identification des profils de mobilité et d’usage modal à
Dakar révèle l’importance de la marche à pied (36,4 %) comme mode
dominant de déplacement ; suivi des cars rapides (21 %), Ndiaga
Ndiaye 138 (20 %), SOTRAC (5 %), le reste couvrant d’autres formes
marginales de mobilité.
Dans le domaine des transports non motorisés, note X. Godard, rien
n’a été fait en Afrique de l’Ouest en raison de nombreux obstacles
comme l’image négative qu’en ont les populations et les responsables,
mais aussi comme la gestion de l’espace de voirie. Le diagnostic réalisé
en 1990 montre qu’une partie de la population est contrainte de marcher
sur de longues distances, faute de ressources pour payer le tarif des trans-
ports en commun. La traction animale observée à la périphérie de Dakar
constitue le seul développement notable de moyen de transport non moto-
risés (calèche et charrette). Ce développement est cependant lié à des rai-
sons d’ordre fonctionnel.
C’est dire que les couches moyennes et pauvres de la population ont
des problèmes de transport dans une agglomération qui s’étale de plus en
plus. Elles sont livrées presque exclusivement au service du transport arti-
sanal (informel) ou à la marche à pied pour satisfaire leurs divers besoins
en déplacement.

4. Xavier Godard ; Cissé Kane ; Assane Seck, 1996, Mobilité – Usage des modes et
pauvreté à Dakar : Analyse exploratoire : Rapport intermédiaire Inrets SITRASS –
Décembre 1996, 43 p.
204 BRICOLER POUR SURVIVRE

Mobilité dans la périphérie de Dakar

La mobilité était inscrite dans le processus d’occupation des zones


périphériques à qui on donnait la vocation de « villes dortoirs ». Un
témoin raconte : « bu neexee ak su naqaree, nit ñi dañuy dem ak di ñëw »
(Quelles que soient les conditions, les gens étaient obligés d’aller et de
venir). En fait, il n’existait ni équipements sociaux de base, ni de zones
formelles d’activités ; celles ayant trait au maraîchage ont même fini par
être délocalisées.
Le besoin de transport est assez général, il occupe une place primor-
diale dans la vie quotidienne. Le besoin de mobilité est d’ailleurs d’autant
plus fort que les conditions de vie sont précaires et que les gens sont alors
obligés de se déplacer pour trouver des ressources à drainer vers la famil-
le. La mobilité revêt alors un caractère stratégique dans les activités de
survie dans le contexte urbain.
La dynamique de l’urbanisation n’est elle-même pas sans conséquence
sur le secteur des transports. Les besoins de réseau en voirie accompa-
gnant les urbanisations nouvelles ne sont pas couverts. Ceci montre les
limites de la planification face à la spontanéité du développement urbain.
Il en découle que l’accès au logement est une priorité pour les popula-
tions urbaines. D’après X. Godard (1998), la priorité des populations
urbaines est de trouver son logement, « sa parcelle », même si sa localisa-
tion est difficile d’accès et entraîne des coûts de transports élevés. Il note
que « les mécanismes fonciers opèrent en fonction de l’accessibilité de
sorte que la densification urbaine du centre rejette les candidats à la pro-
priété vers les quartiers périphériques de type spontané au prix d’une
accessibilité dégradée aux divers services urbains avec des discours du
genre “on n’a pas le choix”. »
La sémiologie populaire semble prendre en compte cette valorisation
de la mobilité en des termes dont les plus usités semblent être : « taba-
taba », « taf-taf », « kër-kër »… et d’autant plus, comme le note C. Kane
(19995), que les usagers exclusifs constituent la majorité. Il s’agit ici
d’une mobilité qui fonctionne sur une logique d’opportunité en vue de
régler des questions jugées vitales : dépenses journalières, ordonnances.
L’environnement social exerce un contrôle sur la mobilité proportionnel-
lement aux charges sociales des différents acteurs. En tant que pour-
voyeur de ressources, la mobilité de l’acteur urbain est plutôt gratifiée
d’un préjugé favorable : elle entre dans la catégorie de « dox farata »

5. Kane C., Représentations spatiales et mobilités des jeunes á Dakar, Urban Research
centre Utrecht, 231 p. 1999.
ÉTUDE DE CAS 2 205

(pour les choses importantes). A l’inverse, la sédentarisation est sous-


valorisée, pour ne pas dire condamnée.
Un chef de famille raconte :

« Même si on n’a pas d’activités précises, ils nous faut sortir de la


maison. Un homme collé aux basques des femmes risque de voir à la
longue son autorité s’effriter. Une distance doit être maintenue avec le
milieu domestique ; et d’ailleurs, en donnant l’impression d’être sur des
activités, on donne à sa famille une image de soi sécurisante. »

Pour la catégorie des femmes et des plus jeunes, la mobilité est plus
calibrée, plus modérée. On y fait l’apologie du « gàtt tànk » (mobilité rai-
sonnée). Toujours attachée aux charges domestiques, cette catégorie est
assignée à une mobilité limitée, elle doit toujours être repérable, en
dehors du domicile conjugal ou familial. On parle plus dans ces cas de
« foraatu » (rassembler par petits bouts), comme mode de recherche de
ressources d’appoint. Cette mobilité de plus en plus importante des
femmes à Médina Gounass est avant tout une mobilité de proximité.
Compte tenu de leur niveau scolaire très bas (cours moyen au maximum),
il s’agit pour elles d’aller travailler comme « domestique » dans les quar-
tiers voisins afin de drainer des ressources vers la famille ou d’aller au
marché.
Il est vrai qu’à l’observation des pratiques, des schémas plus contras-
tés se dessinent à côté de ces systèmes de représentations, mais toujours
sous l’effet d’un remodelage social qui fournit aux acteurs les éléments
incitatifs à la mobilité. On relève ainsi les principaux motifs de déplace-
ments (voir typologie plus loin) :
– Pour les personnes du troisième âge : aller voir des amis, toucher sa
pension, assister à certaines cérémonies familiales ou religieuses, régler
quelques problèmes surtout ayant trait à la santé.
– Pour les jeunes : les études pour certains, la recherche de travail
pour d’autres ; les visites à des amis et les sorties distractives. En dehors
de leurs propres affaires, les jeunes sont souvent sollicités pour s’acquit-
ter de commissions au profit d’autres personnes.
– Pour les femmes : aller au marché ; se présenter à des cérémonies ;
rendre visite à des parents…
Ainsi, compte tenu de la répartition sociale des tâches et des statuts,
on note toujours une plus forte mobilité des hommes par rapport à celle
des femmes. Mais l’entretien du réseau familial élargi suscite partout des
déplacements : « boroom mbokk du toog » (Les contraintes de la parenté
élargie incitent toujours au déplacement). Tout comme l’on voit se déve-
lopper une certaine mobilité des femmes liée à une nouvelle forme de vie
associative : les GIE (Groupement d’intérêt économique) ou les GPF
206 BRICOLER POUR SURVIVRE

(Groupement de promotion féminine). La pratique d’intenses activités


économiques détache ainsi et de plus en plus les femmes de leur tradi-
tionnelle mobilité de proximité.
D’autre part, l’importante mobilité des personnes du troisième âge, en
dépit des difficultés de déplacement, se justifie en grande partie par le chô-
mage endémique qui affecte la couche juvénile censée prendre la relève :
« su xale yi toogee, mag yi jóg » (Lorsque la couche juvénile est inactive,
celle des vieux doit bouger). La lecture des itinéraires et des destinations
des acteurs révèle qu’une ville réelle se construit, certes par bricolage,
mais bien sûr en décalage avec la ville pensée par les urbanistes.
En effet, on voit émerger, dans la périphérie, de nouveaux pôles
urbains qui font que certains acteurs en arrivent à tourner le dos à Dakar.
Il s’agit principalement des agents du secteur informel qui, le plus sou-
vent, s’approvisionnent au niveau des centres commerciaux, des marchés,
de la zone industrielle de Mbao… Les différents centres administratifs,
plus particulièrement, les structures scolaires et de santé, polarisent régu-
lièrement un flux important de déplacements des populations. Mais il
subsiste toutefois une forte proportion de gens qui quittent tôt la banlieue
pour le centre-ville dans le cadre de leur travail ou, simplement, en quête
de ressources financières. Tel est le cas de certains manœuvres qui se
déplacent au gré des chantiers de leur patron.
L’une des caractéristiques de la zone urbaine périphérique, c’est
qu’elle est le théâtre d’une forte structuration sociale. Plusieurs acteurs
sont socialisés dans ces secteurs où résident également leurs parents. Les
liens de voisinage contribuent à centraliser un grand nombre de déplace-
ments. Il faut nécessairement entretenir les réseaux relationnels par la
présence physique aux différentes cérémonies pour témoigner de sa
considération : « le yëg ». C’est ainsi qu’il se dégage un important flux
interne entre Guédiawaye, Pikine, Thiaroye, Mbao, Yeumbeul, Parcelles
Assainies, Yoff…
Certains habitants de Cambérène se plaignent que plusieurs destina-
tions à partir de leurs quartiers ne soient pas desservies. Par exemple,
« pour aller à Ouakam où résident plusieurs de nos parents, il n’y a pas de
ligne directe : il faut prendre un car jusqu’à Grand-Yoff et ensuite un
autre car jusqu’à Yoff ».
Dès lors, on assiste à la construction d’itinéraires qui rendent bien
compte des expressions de « taqale » (mettre bout à bout), avec les mul-
tiples combinaisons des différentes modalités de transport. La marche à
pied occupe toutefois une place centrale dans le système de déplacements
des habitants de la périphérie. Elle est souvent utilisée pour atteindre les
voies desservies par le système de transport, et pour certains, sans
moyens, elle représente le seul mode de déplacement possible, parfois
même sur de longues distances. Un chômeur, la quarantaine, ancien émi-
ÉTUDE DE CAS 2 207

gré, témoigne : « Je marche beaucoup. Plusieurs fois, faute d’argent, je


marche de Médina Gounass à Sandaga ». Son inactivité le rend assez dis-
ponible pour effectuer différentes courses dans la zone, pour payer les
factures ou accomplir certaines autres démarches. En dernière analyse, la
marche est un appoint considérable dans la mobilité des couches dému-
nies, en dépit des justifications a posteriori valorisantes : « Je marche
beaucoup pour la santé de mes pieds » ; « je marche pour me relaxer,
pour me dégager des soucis ».
Du côté des modes de transport motorisés, le choix s’effectue entre les
« super », les « Ndiaga Ndiaye », les différents taxis : « clandos »6, à 250 F,
jaunes et noirs etc. Même s’il existe officiellement des itinéraires réser-
vés, on relève dans les faits différents chevauchements qui traduisent des
pratiques concurrentielles.
Par exemple :
– Sur la corniche de Guédiawaye, les « Ndiaga Ndiaye » disputent aux
« super » les trajets à 50 F, à certaines heures creuses. Ils subissent aussi
la concurrence des taxis jaunes et noirs.
– Sur la route des Niayes, il existe une concurrence entre les
« clandos », les « super » et les « Ndiaga Ndiaye ».
– Sur la Nationale, « Ndiaga Ndiaye », « super » et cars interurbains
se font concurrence pour desservir Diamaguène, Thiaroye, Buntu Pikine,
Cambérène, Patte d’Oie, Colobane et Pompiers.
– Sur l’axe Marché Boubess-Thiaroye, « clandos », charrettes et
calèches se font la concurrence.
Devant le nombre insuffisant de véhicules d’urgence, les taxis « clan-
dos » se transforment parfois en ambulance. Il en est ainsi devant le
Centre de santé du Roi-Baudouin de Guédiawaye qui, équipé d’un bloc
opératoire, accueille de plus en plus de malades, surtout des femmes
enceintes. Au-delà de toutes normes de commodité ou d’aspect réglemen-
taire, c’est la recherche du gain qui semble le plus structurer les différents
réseaux des transports. Peut-être est-ce la même logique de rentabilité qui
a conduit la SOTRAC à ne laisser subsister que les lignes 23 (Parcelles)
et 12 (Pikine-Guédiawaye) ?
Du point de vue des usagers, les recours à tels ou tels modes dépen-
dent plus des opportunités offertes. Par exemple, les « Ndiaga Ndiaye »
sont les plus indiqués pour rejoindre le centre-ville. On fait l’apologie de
leur rapidité, de leur sécurité, de leur hygiène et de leur itinéraire direct.
S’ils ne sont en effet pas sujets aux sectionnements fréquents des
« supers », leur utilisation est cependant souvent associée à la marche ou

7. Clando : diminitif de clandestin désigne les taxis collectifs distincts des taxis á
compteur horo-kilométrique, peints en jaune et noir. Ce sont les taxi de banlieue soumis
au paiement de taxes.
208 BRICOLER POUR SURVIVRE

aux recours aux « clandos », ou encore aux taxis collectifs. Cette combi-
naison de différents modes de déplacement pour parer à l’éloignement
des circuits et têtes de ligne n’est pas sans conséquence sur le prix défini-
tif à payer qui dépasse souvent celui du « super » aux multiples section-
nements, ou celui de la SOTRAC. C’est souvent le cas pour joindre les
hôpitaux Principal ou Le Dantec.
Toujours est-il que les taxis jaunes et noirs demeurent d’un usage
réservé à certaines couches assez nanties de la population, ou dans des
cas d’urgence ou d’exception comme en témoigne cette femme : « xanaa
feebar a may boole ak taxi » (je ne prends le taxi qu’en cas de maladie).
Avec le phénomène de paupérisation qui affecte de plus en plus les
couches moyennes, on assiste à l’expansion du phénomène de covoiturage
entre voisins ou collègues du même service ou de lieu de travail proche.
Chez d’autres, l’esprit mercantiliste les pousse à des pratiques de rabatta-
ge vers des voitures haut de gamme, BMW, Mercedes… qui assurent le
transport des usagers et concurrencent entre autres les « clandos ».
L’allocation des ressources à affecter aux transports pose problème et
nécessite un arbitrage au sein des ménages. Face à d’autres besoins de base,
il est difficile de parler de budget de transport. Les maigres ressources dis-
ponibles suffisent à peine à nourrir les familles démunies. Quand elles éta-
blissent leur priorité en matière de dépenses, les frais de transport sont très
rarement concernés. Avec l’incertitude des lendemains à laquelle elles font
face, elles adoptent un mode de gestion au jour le jour des questions
domestiques. C’est ainsi que le transport se gère généralement au quotidien,
ou la veille à la limite. Traditionnellement, le chef de ménage était plus
mobile que les autres membres de la famille. C’est à lui aussi qu’il revenait
d’assurer les frais de transport de tous, surtout s’il s’agissait de commis-
sions ou de charges ayant trait aux questions de santé ou de scolarité. Mais,
de plus en plus, la tendance est à la prise en charge individuelle des frais de
transport : chacun gère lui-même ses besoins de déplacement. La femme se
prend ainsi souvent en charge elle-même pour aller au marché, rendre visite
à ses parents ou se présenter à diverses cérémonies.

Difficultés de mobilité dans la périphérie de Dakar

L’une des principales contraintes en terme de mobilité demeure


l’enclavement des zones d’habitation et leur éloignement des voies de
desserte habituelles.
Les secteurs de Djidah Thiaroye Kaw et de Yeumbeul sont des zones
très enclavées. Pour Djidah Thiaroye Kaw, précisément sur le tronçon de
ÉTUDE DE CAS 2 209

Ñetty Mbar, la zone n’est couverte que par les « clandos », rares sont les
cars rapides qui y passent. Le « clando » ou la marche à pied sont néces-
saires pour rejoindre la route des Niayes (axe Pikine) qui, elle, est très
desservie (à certaines heures) par les « Ndiaga Ndiaye », les cars rapides
et les « clandos ». Et, pour sortir de Yeumbeul, il faut rejoindre la route
de « Boune » à pied. Pour les habitants de Hafia 5, 6, il faut prendre les
« clandos » qui viennent de Fass Mbao. Une fois sur la route de
« Boune », on peut choisir entre les « clandos », les « Ndiaga Ndiaye » et
les cars “rapides” pour parvenir au croisement de la route de « Boune »
et du Tali « Diallo pith » et continuer ensuite avec les « Ndiaga Ndiaye »
(axe Pikine) avec lesquels il est possible d’atteindre les Parcelles
Assainies, Pikine, Yarakh, etc. Mais, pour se rendre à Dakar à partir de
Yeumbeul, il faut emprunter l’itinéraire en sens inverse. Au lieu de sortir
jusqu’à la route des Niayes, il faut passer par l’entrée de Pikine, puis par
l’autoroute (national), les « Ndiaga Ndiaye » et les cars rapides passent
par Fass Mbao et regagnent l’autoroute.
Par ailleurs, l’enclavement pose des problèmes d’horaire dans cette
zone périphérique de Yeumbeul et de Djidah Thiaroye Kaw. Pour les usa-
gers qui ont des contraintes horaires, les heures pour quitter le quartier
s’échelonnent de 5 heures à 7 heures du matin. A ces heures, il est pos-
sible de trouver des « Ndiaga Ndiaye », des cars “rapides” et des taxis
collectifs à 350 F ou 250 FCFA. Mais au delà de 8 heures, le quartier peut
se transformer en “ghetto” jusque 11 heures environ. La dégradation, ou
plutôt l’absence de voirie « normée », limite de plus l’accès à certaines
zones pour les taxis, les « Ndiaga Ndiaye », et les cars rapides.
Le budget de l’usager prédétermine, au delà de l’offre de transport, le
choix de tel ou tel moyen et de tel ou tel itinéraire. La faiblesse des res-
sources financières explique quelquefois le choix des cars rapides, des
« Ndiaga Ndiaye » ou des « clandos » au détriment des taxis (jaunes et
noirs). En effet, au-delà de la disponibilité que ces taxis offrent le matin
avant 8 heures, les usagers les prennent rarement. Si avant 8 heures, on
peut trouver un taxi (collectif) jusqu’à Sandaga pour 250-350 FCFA, le
tarif peut monter jusqu’à 600 FCFA par personne en cas de pénurie de
moyens de transports, comme c’est très souvent le cas le lundi ou même
le mardi matin. Les taxis (jaunes et noirs) constituent donc un vrai luxe
pour certaines personnes qui affirment ne pas avoir les moyens de les
prendre.
Les populations de Cambérène éprouvent moins de difficultés de
mobilité du fait de l’existence des moyens de déplacement tels que les
cars rapides et les « Ndiaga Ndiaye ». Les contraintes liées au recours aux
cars rapides sont surtout relatives aux embouteillages et à la longueur des
voyages, surtout le matin. Mais la principale contrainte à la mobilité est
surtout relative à l’enclavement de la zone de Cambérène et à son éloi-
210 BRICOLER POUR SURVIVRE

gnement par rapport à la route de desserte habituelle des cars rapides et


« Ndiaga Ndiaye ».
Cette situation pose d’énormes difficultés aux usagers pour sortir de
Cambérène. Ce circuit est habituellement desservi par les « clandos » qui
interviennent dans la zone depuis 1997. La suppression de la ligne 17 de
la SOTRAC avait en effet laissé un grand vide dans la desserte de
Cambérène. Les populations étaient alors obligées de marcher jusqu’à
Case-bi, sur une distance de 1,5 km environ, pour enfin accéder à une
zone couverte par les cars rapides et les « Ndiaga Ndiaye » (qui ne cou-
vraient ni n’assuraient la desserte de Cambérène). Conscientes de ces dif-
ficultés et partant de la nécessité plus que jamais absolue de la mobilité,
les populations – et notamment les personnes du troisième âge – se sont
organisées et ont trouvé une stratégie : le recours aux « clandos » pour
relier Cambérène à Case-bi.
Cette solution improvisée a cependant ses limites. D’abord, les popu-
lations n’ont pas toutes accès à ces «clandos» par la précarité de leur
niveau de ressources. Elles sont alors obligées de marcher, c’est surtout le
cas des ouvriers. Une autre stratégie consiste, en fonction des moyens dis-
ponibles, à marcher à l’aller pour prendre le clando au retour. Ensuite, les
« clandos » ont un horaire qui n’est pas du tout favorable aux besoins des
usagers. Ils démarrent assez tard le matin, vers 7 heures, et arrêtent très
tôt le soir, vers 22 heures. Cette situation crée de nombreuses difficultés.
Le matin, c’est un terrible embouteillage, tout le monde veut sortir en
même temps et cela pose problème. Pas facile de trouver un « clando ».
D’ailleurs, face à l’affluence, nombre d’entre eux préfèrent ne pas rentrer
à l’intérieur de Cambérène et se limitent à l’entrée. Le soir, après
22 heures, c’est la marche à pied. C’est surtout le cas pour les femmes
commerçantes qui rentrent assez tard et sont confrontées ainsi à des pro-
blèmes de sécurité.
L’enclavement de certaines zones crée des situations d’exclusion.
Dans certains cas, cela est dû avant tout au phénomène d’ensablement
qui, tout en rendant difficile la marche à pied, décourage aussi les « clan-
dos » et les taxis qui seraient tentés d’en assurer la desserte. Pour
d’autres, il s’agit essentiellement de problème de lotissement, surtout au
niveau des quartiers spontanés de la zone de Pikine-Guédiawaye. A
l’absence de voies praticables, s’ajoutent les phénomènes d’inondation.
Mais hormis ces difficultés, les problèmes les plus récurrents sont
relatifs à la pratique du sectionnement. La plupart des enquêtés
affirment : « Avec les sectionnements, on finit toujours par payer plus que
le prix normal. Si on refuse de se laisser embarquer dans ce jeu vicieux,
on court le risque de ne pas se déplacer. De ce fait, après une longue
attente, on se résigne et on prend le premier venu. Si on arrive au termi-
nus improvisé et qu’on n’a plus d’argent, on fait le reste du trajet à pied ».
ÉTUDE DE CAS 2 211

Cette pratique du sectionnement prospère certains jours, à certaines


heures et dans certains endroits. Ainsi, Parcelles Assainies en souffre
moins que Pikine et Guédiawaye. La majeure partie des lignes y sont des-
servies par les « Ndiaga Ndiaye ». Le matin, les usagers peuvent accèder
à ces cars à partir de Case-bi, Essence Dior ou Police Parcelles, avec des
dessertes sur Dakar. Les seuls cas d’exception sont au niveau des Unités
1, 2 et 3. Ce procédé du sectionnement contribue pour beaucoup au phé-
nomène du « manque de véhicules » et à celui de la « cherté du coût du
transport », souvent constatés. Aux heures de pointe, le client peut ainsi
avoir à payer trois ou quatre fois le prix du trajet habituel. Les tarifs peu-
vent passer, en fin de parcours, du simple au triple voire au quintuple. La
faiblesse des ressources constitue alors un handicap de taille pour accéder
à la mobilité.
L’attente des véhicules peut durer plus d’une heure. Cette situation est
très fréquente aux heures de pointe (8 heures pour l’aller et 17 heures
pour le retour). La longueur des trajets augmente par les pratiques de
contournement et leur durée s’allongent avec les nécessaires attentes pour
le remplissage. C’est ainsi que certains usagers relèvent « le temps long
mis pour réaliser le déplacement des zones périphériques vers le centre-
ville. C’est un vrai calvaire puisqu’on peut mettre facilement deux heures
de temps sur la route, ce qui est pénible ; plus que pour celui qui va à
Thiès ». On assiste également à de fréquents embouteillages qui contri-
buent à ralentir les déplacements. Pour un habitant de la banlieue, « fii,
xëy ëer deñ na fi. Kenn liggéeyatu fi ëer, nañu ñépp, surnaaliye rekk a fi
bari léegi » (l’impossibilité d’être ponctuel entraîne une régression de
l’emploi salarié.)
Les chauffeurs et apprentis combinent à ces pratiques, les transborde-
ments d’usagers « yakkale, yabaat ». Même les « Ndiaga Ndiaye » en
usent, au niveau de Colobane, Pompiers ou Mairie, Castor, à l’aller
comme au retour, à partir du moment où ils constatent ne plus avoir assez
de clients pour trouver intéressant de boucler leur trajet initial.
Face à la forte demande, le phénomène de « surcharge » est entré dans
les mœurs. « Oto yi xatul, xol yeey xat » (la surcharge étant de règle, les
usagers doivent se plier moralement à cette exigence), lance-t-on souvent.
Ces énormes surpoids altèrent les conditions de confort et celles de sécu-
rité ; cela se traduit par une banalisation de ce procédé au niveau des dif-
férents acteurs : « wutal foo teg sa tànk » (cherche juste où poser le pied).
Les conditions de mobilité sont donc de plus en plus difficiles pour les
usagers qui, justement, sont obligés de se déplacer. D’où l’intérêt d’analy-
ser la dynamique sociale se structurant autour des pratiques de mobilité
des différents acteurs, qui développent des logiques d’adaptation à un
système en crise.
212 BRICOLER POUR SURVIVRE

Pratiques des usagers et des acteurs du système de transport

Le vécu et le système de représentation des acteurs peuvent contribuer


à une meilleure lisibilité de la situation du transport. Pour maintenir leurs
possibilités de mobilité dans des conditions de précarité, les populations
démunies déploient tout un ensemble de stratégies qui visent à minimiser
les coûts ou à limiter leurs déplacements. Face aux difficultés de déplace-
ments aux heures de pointe ou durant les grands événements, les stratégies
consistent soit à rester à la maison, soit à marcher sur de longues distances.
C’est ainsi qu’une personne enquêtée a révélé avoir marché, lors d’un
Magal (pélérinage), de Guédiawaye aux Parcelles Assainies (environ huit
km). A partir de là, elle a pris un « clando » à 250 F jusqu’à Colobane et a
marché à nouveau jusqu’à Dakar. Une autre, dans des conditions simi-
laires, a marché de Guédiawaye à la station Tali bu mag (cinq km), mais a
rebroussé chemin en constatant la raréfaction des véhicules.
Une autre stratégie constatée consiste à surseoir au déplacement et à
entretenir des liens à distance grâce au téléphone. C’est une pratique
assez courante qui, selon les enquêtés, a l’avantage de minimiser le coût :
100 F pour joindre la personne par téléphone au lieu de 300 F pour se
déplacer. Mais cette pratique ne remplace bien sûr pas la présence phy-
sique, davantage valorisée, et ne peut de toute façon se substituer à un
déplacement lié à l’activité.
Une autre attitude consiste à éviter les heures de pointe en se levant
très tôt ou en rentrant très tard. A l’usure physique que cette pratique
entraîne, s’ajoute un problème de sécurité, car de multiples cas d’agres-
sion sont d’ailleurs relevés dans le discours des acteurs. Ceux dont les
motifs de déplacements sont moins liés à des contraintes horaires, choi-
sissent les heures creuses de la journée : entre 11 heures et 16 heures.
On note également le phénomène du « gatandu » ou « dogale » (anti-
cipation) avec une marche à sens inverse des véhicules qui viennent vers
les têtes de lignes officielles. Il s’agit ici, de la part de l’usager, d’une
espèce d’auto-sectionnement. Beaucoup d’étudiants de Pikine affirment
avoir recours à cette pratique le long de Tali bu bess de sorte qu’ils peu-
vent finalement se retrouver à l’entrée de Pikine, à force de marcher.
Cette pratique exclut cependant certains types d’usagers comme les per-
sonnes d’âge avancé ou ceux voyageant avec des charges assez lourdes.
Il en est de même des bousculades propices à ceux qui peuvent jouer
des coudes pour trouver des places. Une personne d’âge avancé apprécie :
« dangay xëccoo ba tooy ci – mag moomul daw ak buuxante » (on se dis-
pute des places jusqu’à y récolter des courbatures. Une vieille personne
n’est pas faite pour les courses et les bousculades).
La sociabilité est le plus souvent mise à contribution pour régler les
ÉTUDE DE CAS 2 213

problèmes de mobilité. Le phénomène de « yÙbbaale » (covoiturage) se


pratique avec des voisins disposant de voitures particulières. Même s’il
n’est pas déposé à destination, l’usager peut ainsi écourter le trajet et en
minimiser le coût.
Cette forte sociabilité peut d’ailleurs gêner certains propriétaires ten-
tés, face à la forte demande, de se transformer en « clando » sur le che-
min. Mor, un « véhiculé » du quartier faisait du clando le matin. Il prenait
la précaution d’être très loin des siens pour commencer à marauder. Un
jour, il tombe sur des connaissances : « Moo ! Mor dangay clando ? »
(Ah bon ! Mor tu fais du clando ?). Vexé, il ne peut que répondre « Eh
Meer, dama doon kaf rek, yéegleen ma yobbaale leen » (Eh Mères, je fai-
sais seulement des farces ; venez que je vous emmène).
Le phénomène du « yùnnent » ou « yùbbante » (faire une commission)
est assez répandu. Il s’agit de commissionner quelqu’un allant dans la
zone où l’on aurait un problème à régler : payer une facture, acheter un
produit…De même, le « taqale » est une pratique assez fréquente chez les
jeunes, et qui consiste à solliciter des connaissances pour retirer quelques
sous, qui, rassemblés, peuvent suffire pour le prix du transport.
Face à la faiblesse des ressources, la tactique de la recherche du « paa-
saaleel » (payer le billet d’atrui) se développe, en jouant sur les méca-
nismes de solidarité, sur fond de générosité religieuse. « Diggante jullit
ak mbokkam » (lien entre coreligionnaire). Certains sont ainsi enclins à
payer le billet pour d’autres pour « sàkku barke » (en quête de bénédic-
tion) ou pour « sarax » (faire des offrandes). De l’avis d’un enquêté,
quand il n’a pas assez de moyens, il décide toujours de tout faire pour être
dans le même « clando » que certaines personnes généralement reconnues
comme généreuses et qui n’hésitent pas à payer la totalité des places
assises. Sa stratégie consiste dès lors à les cibler.
Cependant, cette logique peut faire des victimes. Quelqu’un témoigne :
« Je n’avais que 100 F pour le retour. Ayant rencontré une vieille maman
qui avait des problèmes de billet, j’ai préféré lui remettre la pièce que
j’avais et marcher jusqu’à la maison ». Certains usagers ne manquent pas
de développer des stratégies d’évitement. « Le « paasaaleel » est devenu
si habituel que ne plus le faire devient une faute morale, dit un enquêté.
« Quand je rencontre des gens que je connais, je leur paie le transport,
quitte à donner jusqu’à mon dernier sou, “nga joxe sa last pool, toog”.
Des fois, quand je n’ai que l’argent de mon transport, je dis à la personne
“leb naa ko ba beneen yoon” (la promesse d’une prise en charge diffé-
rée). » Pour un autre, « je vais directement m’asseoir à l’avant du car, à
côté du chauffeur, sans me retourner. Ainsi, la personne peut croire que je
ne l’ai pas vue ».
Les mêmes pratiques sociales se dégagent quand il s’agit de « céder sa
place » : « Moi, je choisis à qui je dois céder ma place et à qui je ne le
214 BRICOLER POUR SURVIVRE

fais pas. Il y a certaines personnes qui montent dans un car déjà plein tout
en se disant “benn gune bu yaru dina jüg ma toog” (un jeune bien éduqué
va me céder sa place). Si je vois que c’est par manque de choix, ou par
souci d’urgence, je peux céder la place. Mais si c’est par calcul que la
personne monte dans un car surchargé, “ma fas sama kanam, xool géej”
(je fais mauvaise mine et détourne mon regard), dit un jeune.
Les rapports de sociabilité peuvent se dessiner entre usagers et appren-
tis chauffeurs et prendre la forme du « waxaale » (ou marchandage).
Cette pratique se justifie chez les personnes à faibles ressources pour
assurer leur mobilité en jouant essentiellement sur le prix. Il s’agit donc,
chez l’usager, d’une logique d’économie. Mais le « waxaale » n’est pas
opérationnel aux moments et lieux d’affluence.
Au-delà des « supers » et des taxis, cette pratique gagne les « Ndiaga
Ndiaye » (où l’on paie 50 ou 75 F) et les « clandos » (où l’on paie aussi
sur certains trajets 50 ou 75 F). Une autre tactique consiste aussi à se
familiariser avec les apprentis, jusqu’à pouvoir intégrer leur réseau. Un
jeune ouvrier dit que la nuit, il prend le thé avec les apprentis ; ce qui fait
que pour se déplacer, il ne paie pas ou le fait très rarement. Il est aussi lié
au responsable de la gare de Ouakam, de sorte qu’au retour il ne paie pas
non plus.
La ruse peut aussi être à la base des rapports avec l’apprenti. Par
exemple, face aux sectionnements, l’usager peut prendre le risque de
prendre le car qui affirme s’arrêter à mi-chemin (à la police de Parcelles
dans certains cas), tout en se disant qu’il pourra continuer jusqu’aux
HLM, sa destnination. Ce jeu de calcul peut payer parfois et d’autres fois
non. Cette ruse peut se terminer par un rapport de force au plan physique
souvent avec la complicité des autres usagers. Pour ceux-ci, toutes les
occasions sont bonnes pour prendre une revanche sur les apprentis et
leurs innombrables sectionnements : « dana ñu xam ne ñun lañu ko
séqal » (ils vont savoir à qui ils ont affaire).
Un habitué des faits raconte : « Quand, par malheur, on n’a pas suffi-
samment d’argent, on fait le reste du trajet sectionné à pied, au risque de
s’exposer à une agression. Sinon on ruse. Par exemple, s’il te reste 50 F
pour un trajet de 100 F, tu montes dans le car et tu attends qu’on te
demande de payer. A ce moment, “nga jéngu te xaar ñu rey la nga dee”
(tu fais le fou, en attendant qu’on te prenne).
Souvent, la querelle prend de l’ampleur, une tierce personne peut venir
à la rescousse du “fraudeur”, en complétant les 50 F pour que la paix
revienne dans le car. Les conflits, voire les bagarres, sont parfois inévi-
tables, qui tournent autour de problèmes de tarification, de monnaie à
rendre…
L’insolence et le peu d’égards des apprentis à l’endroit des usagers
sont stigmatisés : « neexal gi, fekk danga yéegagul. Bu sa tànk di tegu
ÉTUDE DE CAS 2 215

rekk, fitna ji tàmbale » (Avant de monter dans le car, on a toutes les


faveurs de l’apprenti. Mais dès qu’on pose le pied sur la marche du véhi-
cule, commence la galère). Il existe actuellement une catégorie d’âge (9 à
25 ans), nommée « jéngu man », qui développe des stratégies de résistan-
ce face au cercle vicieux du transport artisanal. Elles se traduisent par des
ruses qui visent à contourner les « lois » définies par les acteurs du système.
Pour cette catégorie d’âge, il n’est plus question de se laisser exploiter.
« Jéngu jot na » (la révolte s’impose) me disent-ils pour illustrer la néces-
saire mobilisation des usagers. Tous les moyens sont bons pour ne pas se
laisser entraîner dans le jeu vicié des sectionnements et des « yakkale »
(transbordements). « Moo tax dem ba jeex rekk » (Il faut aller jusqu’au
bout). De toute façon, « boo bërewul, kenéen bëre daanu sa kaw » (Ne
pas s’engager ne vous empêche pas d’être partie prenante d’une lutte
implacable).
En 1996, la situation n’était pas fort différente. Les auteurs (Godard,
Kane, Seck, 1996) notaient ainsi qu’avec la crise (perte massive
d’emploi, baisse des salaires, hausse des coûts), il existait une tendance à
la restriction de la mobilité, avec des stratégies visant à réduire les coûts
de transport, notamment pour les actifs : rester à la maison le jour de
repos, regrouper les déplacements et activités, exercer son métier près du
domicile. Mais la restriction de la mobilité entraîne une restriction des
relations sociales et de solidarité ; la mobilité servant à entretenir ces rela-
tions qui assurent une fonction d’assurance et de sécurité sociale.

Nature du système de transport urbain

A la lumière des pratiques des différents acteurs, le système offre une


image contrastée, faite de négociations et de conflits. Partant du constat
selon lequel les jeux de rapports sociaux ont tendance à devenir plus
structurants que les normes dites officielles, il m’a semblé opérationnel
de saisir le système comme un champ social que structurent différents
groupes stratégiques d’acteurs.
Des rapports complexes lient chauffeurs, apprentis et « coxeurs »
(intermédiaires) dans la gestion du pouvoir de décision. L’apprenti gère
un pouvoir qui lui est concédé par le chauffeur. Il reçoit une délégation de
pouvoir pour la définition de la tactique de gestion, en fonction d’objec-
tifs journaliers de gains. C’est ainsi qu’il décide de la vitesse, de la desti-
nation, des points d’arrêt, de descente, de la tarification.
Cependant, la recherche du maximum de profits s’effectue dans un
contexte de difficultés de transport et de concurrence acerbe entre cars
216 BRICOLER POUR SURVIVRE

rapides. Ce qui confère dans le dispositif un rôle important au personnage


du « coxeur » qui mise davantage sur ses capacités de remplissage des cars.
Celui-ci parvient ainsi à gérer un espace propre en fonctionnant comme
interface entre la clientèle et l’apprenti qui n’a pas d’informations sur ce
qui se passe dans la station d’arrêt. L’apprenti, qui n’a d’autre intérêt que
faire le plein de son car, ne trouve souvent mieux que de se plier aux déci-
sions du « coxeur ». C’est autour de ce pouvoir de remplissage des cars
rapides par les « coxeurs » et de certaines de leurs pratiques que naissent
les querelles entre usagers et apprentis. Ainsi, le « coxeur », pour remplir
au plus vite le car et empocher sa prime, peut accepter 50 F pour le trajet
Guédiawaye / Parcelles Assainies quand il s’élève à 75 F au minimum. Les
tiraillements entre l’usager et l’apprenti au moment de la collecte des
« pas », ne le préoccupent pas. De toute façon, ils (usagers et apprentis)
trouveront une solution. Solution qui se traduit selon les enquêtés par le
« mottalil » (aider à compléter le paiement du billet) par un autre usager.
Une communauté d’intérêts, qui n’est pas toujours au beau fixe, est à
la base de la complicité notée entre ces acteurs. Le « coxeur » gère égale-
ment l’interface entre certains policiers et les chauffeurs, et se pose ainsi
comme élément du système de corruption. Le chauffeur n’intervient pas
directement dans la transaction corruptive de policier chargé de veiller sur
la circulation. C’est l’apprenti qui s’occupe de lui glisser dans la main en
faisant semblant de le saluer ou en laissant express des pièces de monnaie
au travers de documents d’identification de la voiture mis à la disposition
du policier contrôleur. C’est un moyen de camouflage visant à préserver
l’image d’honorabilité du policier aux yeux de l’opinion publique. En
effet, l’opinion courante considère que les policiers se détournent souvent
de leur mission de réglementation pour déployer des attitudes leur per-
mettant de tirer des profits pécuniers sur le secteur du transport. Ils sont
ainsi enclins à cautionner par leur silence les pratiques non autorisées des
« coxeurs », chauffeurs et apprentis. Les propriétaires, en revanche, ne
semblent s’intéresser qu’aux versements réguliers des charges financières
fixées aux chauffeurs.
Comme ils n’occupent aucune position privilégiée de rente dans cette
chaîne de redistribution des gains du système, les clients se retrouvent à
supporter l’ensemble des coûts du transport. Un usager rouspète : « soo
jëlee sa fere yépp nga teg ko ci kaw miskin, kooku fan la jëm ? »
(qu’advient-il au pauvre, s’il doit endosser toutes les charges d’exploita-
tion ?). L’absence d’une autorité régulatrice du système de transport est à
l’origine de leur vulnérabilité. Et la prépondérance des solutions indivi-
dualistes rend hypothétique les possibilités d’une réaction collective
concertée de défense. Trop souvent, la solidarité fait défaut au sein des
groupes des usagers. Et les moins pauvres acceptent de payer toujours
plus chers leurs déplacements.
ÉTUDE DE CAS 2 217

Dans un tel contexte, la problématique de la qualité de l’offre de ser-


vices a peu de pertinence au regard de la hiérarchie des priorités pour les
usagers de condition modeste. Le non-pouvoir se traduit ainsi souvent en
non-vouloir se défendre, avec des stratégies davantage tournées vers
l’adaptation que vers la réforme du système. Cette attitude, de plus en
plus ambiguë, est assez courante chez les couches démunies requérantes
de services de transport.
On relève une claire conscience des conditions dégradantes de trans-
port. Le comportement des chauffeurs au volant de leurs véhicules est
décrié : « Ils conduisent à grande vitesse sans se soucier de la vie des gens
qu’ils transportent ». Concernant les apprentis, on déplore leur manque de
considération envers les clients. « Quand ils voient un client, ils ne se sou-
cient pas des règles de stationnement, mais quand le client veut descendre
“fuleen neex lañu koy sànni” (Dès que tu montes le pied, ils donnent le
signal de départ au chauffeur). Les « coxeurs », quant à eux, sont taxés
d’« emmerdeurs », de « parasites » qui profitent le plus du système, à la
base de tous les maux des clients. La vétusté du parc automobile est aussi
relevée tout comme l’est le manque d’hygiène et de confort.
Pour les « clandos », ce ne sont que de vieilles ferrailles retapées, « lu
baaxul moom lañuy wooye kalando ». Pareillement pour les supers :
« dañuy taqale rekk feren yii? (les chauffeurs négocient avec les freins) ».
Un enquêté raconte : « quand l’apprenti donne le signal d’arrêt, le chauf-
feur s’arrête au-delà du lieu sollicité. “Ngay xuloo, naan ko yaa ko tey,
fekk fr? yaa bon” . (Une dispute éclate en chargeant le chauffeur, or
l’incident serait dû au mauvais état des freins). »
L’étroitesse des cars, à laquelle s’ajoute la surcharge, augmente
l’inconfort. Le pavé (le sol du car) est inondé de restes d’aliments,
d’épluchures… « foo teg sa loxo mu dagg » (nulle part où poser la main).
Une dame raconte : « Un jour, j’étais dans le car et celle qui était à côté
avait un enfant. Comme, il n’y avait pas suffisamment de planches,
l’enfant a perdu comme ça sa chaussure ».
« Quand il pleut, “oto yi dañuy senn”(les voitures deviennent per-
méables à l’eau), et les vêtements se mouillent et se salissent. Tu te
plains, on te dit “débrouille-toi – walla nga wàcc”. » Parfois, à la descente,
l’habit s’accroche quelque part, se déchire ou se tache d’huile « nga
ñakk ». Des jeunes ouvriers déclarent contourner ces problèmes de
confort et d’hygiène avec leurs jeans qu’ils mettent comme tenue de tra-
vail et qui leur donnent la latitude de se mettre où ils veulent. Ils semblent
cependant être peu conscients de la gêne qu’ils créent ainsi chez les
autres passagers.
Une formule traduit tout le dépit avec lequel les cars super sont appré-
ciés : « ràppit yi ñu ngi noonu ; lu yàlla xam doy na » (Dieu seul sait ce
que sont les cars rapides). Les conditions d’accès sont relevées : « Il faut
218 BRICOLER POUR SURVIVRE

utiliser la force, jouer des coudes pour accéder aux véhicules ; les habits
se déchirent, on se blesse… ». D’autres faits sont déplorés comme l’anar-
chie des garages, la corruption et la complicité des policiers. La vulnéra-
bilité des couches démunies réside dans leur incapacité à trouver des
issues face aux situations d’incertitude qui les accablent : obtention de
véhicules, desserte des destinations, tarifications fixes….
I. Diouf (1998)8 fait état des changements de mobilité de la clientèle
SOTRAC suite à la régression de l’offre. Ces modifications comporte-
mentales sont intervenues chez les usagers de la SOTRAC qui bénéfi-
ciaient jusqu’alors des avantages tarifaires accordés par l’État à ses
agents et à leurs enfants. Selon cet auteur, les stratégies développées par
les usagers de la SOTRAC face à la crise sont diverses : utilisation massi-
ve des cars rapides et des «Ndiaga Ndiaye » par les usagers (scolaires et
fonctionnaires), diminution du nombre de voyages dans la semaine,
demande d’affectation de certains professeurs pour être plus proches de
leurs établissements scolaires, déménagement pour se rapprocher des
écoles, acceptation des retards jusqu’à 30 mn par les chefs d’établisse-
ment scolaire, réaménagement de l’emploi du temps afin de permettre
aux élèves qui ont des problèmes de transport d’assister aux « matières
dites difficiles », transfert des élèves vers des établissements plus proches
de leur domicile, négociation de contrat de transport entre des opérateurs
privés et des groupements d’usagers (personnel de service par exemple),
développement du covoiturage qui consiste à un partenariat entre des
« propriétaires de voitures particulières et des usagers de transport en
commun », contrats de transport établis par des établissements financiers
et scolaires pour bénéficier de cars privés.
A défaut de ressources financières suffisantes, les usagers de condition
modeste développent de nouvelles compétences pour être performants
dans un système en crise. Les critères de valeurs appliqués au système
artisanal dévoilent des options pragmatiques de la part d’usagers dont le
credo semble reprendre cet air célèbre du compositeur/chanteur Youssou
Ndour « dem » (partir). Ce qui compte alors le plus pour ces usagers c’est
d’arriver au but. D’où toute la nuance des jugements portés sur le système
artisanal en général, sur les « super » en particulier. La préférence va le
plus souvent aux « Ndiaga Ndiaye », que l’on considère plus confortables,
opérant moins de sectionnements et à la tarification mieux maîtrisée.
Cependant, les cars rapides seraient plus opérationnels pour le trans-
port de certains bagages, les négociations de tarif et de trajet plus souvent
acceptées. Pour certains usagers de grande taille, ils seraient également

8. Diouf, I., Etude des changements de mobilité clientèle SOTRAC, suite à la régres-
sion de l’offre, in Peter Freeman and Christian Jamet : Urban transport policy – A susta-
nable development tool. South Africa, September 1998, p. 727 - 731
ÉTUDE DE CAS 2 219

plus adaptés : avec la disposition de leurs places assises, ils laisseraient


plus d’espace.
Le capital social vient suppléer le manque de capital financier. F.W.
témoigne : « “Ràppit yi, yow yaay muñ” (si tu empruntes les supers, il
faut être tolérant), parce qu’ils font du n’importe quoi. On n’a vraiment
pas le choix puisque les taxis coûtent cher ; en ce qui me concerne, “fee-
bar moo may boole ak taksi” (seule la maladie peut me pousser à prendre
le taxi). » On en arrive même à valoriser certaines facettes des apprentis.
On fait état des efforts physiques qu’ils déploient tout le long de la jour-
née de travail : station debout, cris à tue-tête, comptabilité assez compli-
quée, aide à porter les bagages des passagers, etc.
Dès lors, la voie pour certains, c’est celle du compromis, bâti le temps
du voyage, sur la tolérance mutuelle, le « neex deret » (bonne humeur),
comme modalité de régulation sociale. La particularité, chez les couches
démunies, c’est cet état d’esprit à la base du recours aux différents modes
de transport. Dans le contexte d’un système piégé de l’intérieur, ce sont
les acteurs les plus flexibles qui s’en sortent : tricherie sociale, contourne-
ment des règles, absence de normes… Les usagers, aux revenus faibles,
se comportent comme des sujets sociaux actifs qui rationalisent leurs
choix en fonction de leur vécu quotidien. Le bail qu’ils semblent entrete-
nir avec le mode artisanal tant décrié semble résider sur le fait que celui-
ci serait plus adapté à leur propre mode de vie, fondé sur le « taqale », ou
le « bëtt » (recherche des raccourcis).

Modèle explicatif de la précarisation de la mobilité en périphérie


urbaine

La mobilité des couches sociales moyennes et des démunis dans les


villes périphériques de Dakar demeure assujettie à des dysfonctionne-
ments chroniques du système de transport urbain qui posent à la fois des
problèmes d’inaccessibilité et d’insécurité. Plusieurs facteurs de vulnéra-
bilité sont identifiés.
Le manque d’investissements structurants est l’une des raisons de la
prépondérance de l’offre de transport de type artisanal. L’investissement
n’est donc pas planifié en vue d’une rentabilité étalée dans le temps. Il est
fait de débrouillardise. Les populations l’expriment en terme de « taqale »
(mettre plusieurs bouts ensemble). Plusieurs acteurs, aux intérêts partiel-
lement différents, tirent profit du mode de transport artisanal. Du proprié-
taire au chauffeur, en passant par les apprentis, les « coxeurs », (rabat-
teurs), les « siirumaan » (aide chauffeur), les policiers (qu’il faut « arro-
220 BRICOLER POUR SURVIVRE

ser » quotidiennement selon les usagers), les garagistes chargés de recol-


ler les morceaux, fabriquer ou adapter des pièces de rechange (qui ne sont
plus fabriquées depuis des dizaines d’années), les laveurs et autres
aides…, chacun s’inscrit dans une logique de captage d’une rente journa-
lière. Ils partagent tous la perception que « oto dafa yaatu gannaaw ».
Autrement dit, que ce que génère un véhicule de transport doit être redis-
tribué. C’est le prix à payer pour être préservé des risques nombreux :
accidents, pannes, harcèlement des policiers, pluralités des taxes munici-
pales etc. Redistribuer devient une assurance morale, le paravent à l’insé-
curité, la renégociation permanente de l’instabilité d’un emploi précaire.
Ces différents acteurs du transport public font face à la clientèle qui doit
payer un prix comprenant la rémunération des différents services de cha-
cun des intervenants. Cette clientèle subit un système qu’elle a contribué
à façonner en sa défaveur. Elle se trouve dès lors exposée à une des
formes de vulnérabilité les plus redoutables : l’incapacité à se défendre.

L’exclusion des plus démunis et la hantise du sectionnement :

En l’absence de réglementation rigoureuse, les trajets sont sectionnés


en plusieurs tronçons par les transporteurs sous l’instigation des apprentis
et des « coxeurs ». La clientèle est appelée à payer entre 3 à 5 fois le tarif
réglementé pour se déplacer des villes périphériques au centre de Dakar
ou d’une zone périphérique à une autre. Le sectionnement est une pra-
tique habituelle des actifs ou exploitants des cars rapides. Il consiste à
subdiviser les lignes en plusieurs points d’arrêt, assimilés à des fins de
parcours. Par exemple, si l’itinéraire officiel est la droite (A,B) A———
———-B > pour laquelle le voyageur doit payer 100 F ; on retrouve le
schéma suivant avec le sectionnements : A—-S1—S2—-B et il faut
payer 100 F de A à S1, 50F de S1 à S2 et à nouveau 50 F de S2 à B, soit
200 F pour la totalité du déplacement. Il suffit de subir le même régime
en rebroussant chemin pour que les frais de transport deviennent l’un des
postes les plus élevés des charges de l’acteur urbain. Par cette pratique, le
transporteur parvient à multiplier ses revenus journaliers.

L’inaccessibilité inhérente à l’enclavement des zones périphériques:

A cela s’ajoutent les problèmes d’équipements structurants dans la


périphérie. La voirie est dégradée. La desserte ne couvre qu’une portion
faible des lignes de mobilité. Les véhicules motorisés ne peuvent donc
pas pénétrer dans tout l’espace de vie des populations des villes périphé-
riques. Même les calèches se trouvent parfois dans l’incapacité d’assurer
ÉTUDE DE CAS 2 221

le reste. La clientèle fort nombreuse fait donc une bonne partie des dépla-
cements à pied.
C’est le règne de l’informel. La régression radicale du service public
de transport via la société étatique (ex SOTRAC) est l’expression ache-
vée de l’hégémonie du transport artisanal en périphérie où l’informel est
dominant. Cet informel est le creuset de l’accumulation de petits gains
par des acteurs individuels et collectifs sur le dos des usagers.
Le déficit de contrôle est handicapant. Le système du transport est
parasité par la corruption, le déficit de contrôle, l’arnaque sous plusieurs
formes. En l’absence de surveillance rigoureuse, l’impunité est générali-
sée. Selon les représentations des usagers, tout est permis aux « coxeurs »
et aux apprentis qui organisent le circuit des moyens de transport.
L’expression « moyennant », d’usage fréquent dans le milieu du trans-
port, signifie la contrepartie implacable et témoigne d’une culture de la
ruse et du captage de ressources. Ainsi, les coûts du transport ne sont ni
stables, ni maîtrisés et exposent les usagers à une perpétuelle incertitude
sur les itinéraires et sur les frais additionnels.
La ghettoïsation est partielle dans les zones périphériques de Dakar.
Alors que tout s’improvise, la ressource temps est gérée parcimonieuse-
ment. Les conducteurs, sous la guidance de leurs apprentis, se lancent
dans une course effrénée pour faire le plein au plus vite, bafouant tout au
passage. Les usagers sont appelés à se lever à 5 heures du matin pour
espérer trouver un véhicule qui les transporte à Dakar. Passé 7 heures, il
est presque impossible de tenter de se déplacer par mode motorisé. Les
populations sont donc exposées à une ghettoïsation durant une bonne par-
tie de la matinée : entre 7 et 11 heures, période durant laquelle elles sont
condamnées à rester en périphérie à défaut de pouvoir louer les services
d’un taxi.
L’intermodalité devient la règle. Il est nécessaire de prendre conscience
d’une opinion largement diffusée selon laquelle le coût de l’offre artisa-
nale ne serait pas maîtrisé et que sa flexibilité, dans le sens de son aug-
mentation par le jeu entre autres du sectionnement, rendrait les popula-
tions de la périphérie nostalgiques du système de l’ex-Sotrac.
Le système artisanal dominant l’offre de transport, c’est naturellement
sur lui que se concentre la critique. Mais il faut rappeler que l’ex-Sotrac,
assurant le service public, n’avait pas réussi à satisfaire la demande, ni
par sa tarification ni par la desserte. Fondée partiellement sur une subven-
tion destinée aux salariés et à leurs familles, elle s’adressait principale-
ment aux couches moyennes. En étaient exclus tous ceux qui ne pou-
vaient pas accéder à ces subventions et au système de l’abonnement,
notamment les chômeurs et tous les salariés de l’informel. Son système
de tarification standard sans souplesse (tarif adulte pour les enfants, inter-
diction des bagages lourds ou encombrants) tout comme la position
222 BRICOLER POUR SURVIVRE

debout imposée à une bonne partie de la clientèle ont notamment contri-


bué à l’opposer à l’offre artisanale de transport. Si cette offre artisanale
demeure aujourd’hui incapable de satisfaire, ni en qualité ni en quantité,
les besoins de mobilité en périphérie, elle jouit en revanche d’une forte
popularité et s’est révélée en mesure de développer un esprit d’entreprise
autrement plus novateur pour s’accommoder aux zones périphériques et
tenter de conquérir progressivement les quartiers centraux de l’agglomé-
ration dakaroise. L’inter modalité demeure donc incontournable dans le
contexte actuel.
On observe l’absence d’associations citoyennes comme contre-pou-
voir aux stratégies d’accaparement des agents transporteurs. Les usagers
des transports en commun sont donc exposés aux agissements des agents
transporteurs. Ils ne développent pas collectivement des formes de résis-
tance à l’arnaque qui se matérialise sous la forme, entre autres, de sec-
tionnement du circuit du transport. Les décideurs politiques et administra-
tifs (étatiques) provenant des couches sociales aisées ou de la strate supé-
rieure des couches moyennes n’ont pas recours aux véhicules de trans-
ports en commun pour leur mobilité. Ils ne sont donc pas confrontés à ces
problèmes de la même façon que les plus démunis et autres composantes
des couches moyennes des villes périphériques. Ils ne peuvent donc pas
avoir la sensibilité des solutions opportunes aux problèmes de mobilité en
périphérie.
Les collectivités décentralisées sont hors circuit. Les difficultés de
mobilité ne sont pas sur l’agenda des priorités des communes d’arrondis-
sement à Pikine, Guédiawaye ou Parcelles Assainies. Les collectivités
décentralisées se contentent de ponctions partielles sur le marché du
transport. La logique d’accaparement de la fiscalité locale prend le dessus
sur une planification du développement local qui devrait passer égale-
ment par une organisation de l’offre de transport dans chacune des villes
périphériques.

Conclusion : La marche à pied, principal mode de mobilité

En cette fin des années 90, le transport public, secteur social peu pris
en compte parmi les politiques sociales, a atteint un état de désorganisa-
tion jamais égalé. Ainsi nombre d’observateurs constatent que c’est dans
le secteur du transport public que la perte d’autorité de l’État demeure la
plus importante. Le seuil de l’inacceptable est atteint avec ses corollaires
: le laisser-faire généralisé, les usagers sont laissés pour compte et expo-
sés à de nombreux risques. Les rapports entre les différents acteurs du
ÉTUDE DE CAS 2 223

secteur du transport sont conflictuels. L’État n’émet plus de règles.


L’informel dans le domaine du transport est de type incontrôlé. C’est
l’économie de marché sans respect de règles minimum, et en particulier,
absence d’une définition concertée des dessertes, non visualisation des
arrêts, défaillance du système de surveillance, non reconnaissance des
statuts professionnels des travailleurs du transport victimes de l’incertitu-
de de leur carrière.
Le système de transport charrie des formes d’exclusion au centre des-
quelles il faut noter les tarifs non maîtrisés, les dessertes non adaptées,
l’enclavement de plusieurs poches dans la périphérie. Les personnes
âgées et les malades sont ainsi contraintes à une relative sédentarité. La
marche à pied devient le principal mode de mobilité. De même, la mobilité
de proximité devient la trame à une forme de citoyenneté dans la périphé-
rie. Le caractère pendulaire est certes notoire dans l’agglomération daka-
roise. Cependant, il concerne des portions moindres de la population.
L’observation sur le terrain à Guédiawaye, Parcelles Assainies et Pikine a
montré que, en dépit des départs notés quotidiennement vers « Dakar »,
des masses importantes de la population vivant dans les quartiers périphé-
riques ont tendance à tourner le dos au centre.
A l’origine de cette situation, il y a plusieurs raisons. La crise de
l’emploi moderne (les secteurs d’activité secondaire et tertiaire moderne,
frappés par la crise, offrent très peu d’emplois et ont même été obligés de
licencier, de réduire leur nombre d’actifs ou d’organiser des départs négo-
ciés…). Dès lors, le « secteur informel » se développe et mobilise
l’essentiel des actifs de Dakar. Les zones périphériques ne sont pas en
reste. Il suffit de regarder la foule de vendeurs à la sauvette dans les diffé-
rents marchés (bu bess, Ndiarem, Sahm, Thiaroye…), les commerçants
sur les étalages ou dans leur souk. Par ailleurs, dans les quartiers comme
le long des routes bitumées, les pièces des façades d’habitation donnant
sur la rue sont transformées en boutiques, magasins, quincailleries, ate-
liers, boulangeries etc. La déconcentration dans l’administration comme
dans les services privés finit par favoriser la naissance de véritables pôles
attractifs dans la périphérie. Beaucoup de populations trouvent ce dont
elles ont besoin dans les limites du département de Pikine, et parfois à
l’échelle de la commune de Guédiawaye. Ainsi, par exemple, les parents
des expatriés qui sont nombreux à Guédiawaye et Pikine peuvent retirer
de l’argent à la Poste qui représente en même temps Western Union
(transfert rapide de fonds). Le Commissariat central de Guédiawaye dis-
pose d’un « bureau passeport ». Désormais, les candidats au voyage n’ont
plus besoin d’aller jusqu’au centre de Dakar pour chercher les précieux
documents nécessaires à l’émigration… Ces exemples peuvent être multi-
pliés. Mais les populations doivent toutefois faire face à d’autres entraves
imposées par l’espace et son contenu.
224 BRICOLER POUR SURVIVRE

En l’absence de choix, les usagers sont placés devant une offre de


transport qui ne favorise guère une mobilité convenable. A comparer les
stratégies de mobilité des couches moyennes avec celles des couches
pauvres, on constate chez les premières des stratégies de déplacement
visant à limiter le coût du transport en tirant profit de leur position sociale
et des avantages de la fonction publique ou du secteur privé : recours à
l’abonnement aux bus, usage de carburant détaxé, accès gratuit aux bons
de carburant, utilisation de véhicules administratifs ou de fonction etc.
S’agissant des plus pauvres, les stratégies de déplacement visent à limiter
le coût du transport par la marche à pied, le regroupement et la minimisa-
tion des coûts.
La plus grande mobilité des classes moyennes par rapport aux pauvres
est liée à leurs capacités à mobiliser des ressources provenant de l’État et
des institutions, c’est-à-dire à profiter d’une forme de redistribution
publique. Les catégories pauvres n’ont accès quant à elles qu’à des
formes de redistribution de réseaux limités au groupe lui-même (Godard,
Kane, Seck, 1996).
L’impact social de la crise sur le système de déplacement est considé-
rable. Plusieurs facteurs contribuent à pérenniser cet état de fait. Le pou-
voir d’achat des ménages s’est fortement détérioré. La mobilité qui per-
met l’accès aux ressources pour les plus démunis, appelés à entreprendre
ou à activer leurs réseaux relationnels, nécessite un budget consistant. Les
ressources pour réaliser les déplacements motorisés sont gérées, tout au
moins dépensées individuellement. Les ménages ne peuvent développer
aucune stratégie de péréquation en l’absence d’offres de transport ciblant
des groupes sous la forme de forfait. L’imprévisibilité est donc de règle.
Le sectionnement consistant à subdiviser les lignes en plusieurs points
d’arrêts assimilés à des fins de parcours illustre bien l’écart considérable
entre les tarifs officiels et les coûts réels du transport, dès lors qu’on peut
passer du simple au quintuple entre les villes périphériques de l’agglomé-
ration urbaine de Dakar et les quartiers centraux de la capitale.
Les conducteurs de taxis utilisés comme véhicules de transport collectif
imposent parfois une surfacturation. Ainsi, quand la demande devient forte,
durant les dix premiers jours de chaque mois et le premier jour de la
semaine, le tarif de 250 F CFA passe à 600 F CFA pour chacun des usagers.
Le caractère artisanal de l’offre de transport a des effets négatifs sur la
qualité de vie des usagers. L’aménagement intérieur des cars est sommaire,
voire bricolé. Les véhicules sont le plus souvent dans un état délabré ne
permettant pas d’assurer un quelconque confort : la fumée pénètre dans
l’habitacle ; les courants d’air ne sont pas sans conséquence sur la santé
des usagers tout comme les nuisances sonores, l’insalubrité, le temps long
passé dans les cars en raison de la congestion sur les routes, la violence
verbale et quelquefois physique. Les usagers en arrivent à adapter leur
ÉTUDE DE CAS 2 225

habillement au caractère artisanal des moyens de transport. Avec l’encla-


vement et les limites des voies de desserte, certains usagers des cars por-
tent des sandales sur une portion importante du trajet sablonneux qu’ils
font à pied avant de rejoindre les cars. La pénibilité du transport public
est décriée, avec notamment les efforts physiques importants exigés et sur
le rapport entre temps de travail et temps social. En effet, le temps passé
dans les transports grève le temps de repos, écarte les parents de la sur-
veillance de leurs enfants, limite les sociabilités.
L’État n’a pas d’emprise sur la périphérie. Le développement du front
d’urbanisation n’a pas été accompagné de définition de voies de desserte.
La desserte intérieure n’est que faiblement assurée. La spécialisation des
types de transport est actuellement brouillée par l’absence de contrôle et
de régulation. Dans plusieurs tronçons ou segments, on retrouve plusieurs
moyens de transports qui se concurrencent, tout en n’assurant pas une
offre satisfaisante
En dépit de ses limites et carences, le système artisanal s’accommode
du style de vie dominant en périphérie. En effet, le déficit d’équipements
urbains, la prégnance des activités informelles, la congestion sur le trafic,
la pression démographique sont autant de problèmes structurants qui
conditionnent l’offre de transport. Toute intervention visant la qualité de
l’offre de transport doit considérer le système artisanal de transport dans
sa fonctionnalité, sa logique de proximité et de sociabilité. L’intermodalité
restera pour longtemps une règle incontournable. C’est le prix à payer de
toute réforme durable dans le secteur des transports urbains dans l’agglo-
mération de Dakar.
Conclusion
Le bricolage comme règle de survie

A cette étape finale, il me semble nécessaire de récapituler en se


demandant quelle est la signification du bricolage comme règle de survie.
Autrement dit, comment expliquer que, dans la perception de nombreux
acteurs en proie à cette pauvreté menaçante et tentaculaire, le bricolage
devienne la forme de résistance par défaut ?
Les situations précaires ont ceci de propre qu’elles mettent les acteurs
sociaux dans l’impossibilité de planifier leurs rapports aux ressources
dont ils ont besoin pour se réaliser. Les années quatre-vingt-dix marquent
un amenuisement des ressources et une pression jusqu’alors jamais égalée
exercée sur les revenus des aînés qui supportent la crise et dont le pouvoir
d’achat s’est considérablement rétréci. En dehors de facteurs démogra-
phiques naturels, les départs à la retraite et autres formes de sortie de la
vie professionnelle ont ébréché leur statut de pourvoyeurs de revenus.
L’instabilité qui s’en est suivie n’a pu être jugulée en l’absence d’inser-
tion professionnelle des jeunes. Cette situation a occasionné des amputa-
tions des besoins essentiels, dont les repas principaux. Pour gérer la sur-
vie, un certain pragmatisme s’est installé : il faut faire face aux besoins
avec les ressources mobilisables, peu importe leur origine. Le bricolage
introduit des transgressions de valeurs et de lois car les ressources qui
sont additionnées, au quotidien ou circonstanciellement, ont quelques fois
une origine qu’il faut taire ou ignorer.

Bricoler, un mode de vie par défaut

L’absence de perspective d’accès à des ressources stables pour le plus


grand nombre crée une angoisse existentielle, un stress permanent et un
228 BRICOLER POUR SURVIVRE

inconfort qui déteignent sur les rapports humains. La violence s’installe


dans les rapports sociaux. Les agressions, vols, etc. gagnent une légitimi-
té par cette sorte de revanche infligée à l’emporte-pièce. Des aliments
pour pauvres font leur apparition et affirment leur identité : « ndambe»,
« pain rassis », etc.
Le bricolage est rendu nécessaire par l’absence de ressources d’inser-
tion urbaine. Bricoler, c’est combler un manque par des objets, procédés,
discours qui ne sont pas rapportés à un “devant être” ou, dit autrement, à
un idéal type. C’est suppléer au nécessaire par un substantif désuet qui ne
tient que le temps de consoler, le temps de l’immédiat. L’inventivité qui
surgit s’agite comme au forceps. Bricoler, c’est recouvrer pour un temps
passager sa solitude, puiser dans son corps et dans ses ressources éva-
nouies. Le bricolage participe à fabriquer, par un processus ad hoc, les
substantifs à la vie normée. C’est une manière de gérer un renoncement
obligé ; c’est dès lors un mode de vie par défaut.
Le bricoleur se découvre inventif. Il communique ce qui se cache
dans ses tripes. Il puise dedans. C’est la part d’espoir que suscite la préca-
rité des situations. Une vie fortement régentée par des groupes, aussi
écrasants et inhibiteurs les uns que les autres, enfouit ses virtualités indi-
viduelles. Celles-ci surgissent du chaos et du vide laissés béants par
l’emphase des effets de groupes caporalisateurs.
Si le bricoleur joue sur l’inachevé, il tire plus loin l’usage des res-
sources, les oblige à enfanter de nouvelles ressources branlantes sous le
mode d’une destination impropre ou, simplement, révélant de nouvelles
nudités. Bricoler, c’est amener à poser subrepticement une table de
valeurs marginales, ou du moins faire du futile la composante d’un mode
d’être revendiquant, par la force de la banalité, une normalité émergeante.
C’est, en quelque sorte, réhabiliter le potentiel caché de l’inventivité
d’acteurs anonymes. Par exemple, le non-respect des normes d’urbanisme
et l’absence d’un plan d’urbanisme qui anticipe sur les besoins d’exten-
sion des villes sont, pour une bonne part, le prétexte aux quartiers impro-
visés, nouvelles formes de « bidonvilisation » en périphérie urbaine. Et,
lorsque les concernés s’inscrivent dans le jeu de contrôle des rapports de
pouvoirs locaux au centre desquels se placent d’habiles médiateurs ayant
réussi à camoufler divers procédés d’appropriation foncière, le clientélisme
politique revêt cette forme de laisser faire.
Selon la perception de nombreux acteurs en périphérie urbaine et dans
certains quartiers centraux populaires, la dégradation du cadre de vie reste
la forme de précarité la plus déstructurante. En effet, c’est particulière-
ment dans un tel contexte que les populations apparaissent incapables de
se défendre. Lorsque des inondations permanentes obligent les ménages à
faire de l’incertitude une règle de vie, peut-on dire que ces acteurs ont un
quelconque contrôle sur les conditions de scolarisation de leurs enfants
CONCLUSION 229

ou sur tout autre procédé de socialisation ? Les habitations en périphérie


sont érigées sans dispositif minimum d’hygiène, ni toilettes, ni latrines.
Les quartiers périphériques sont enclavés et le théâtre d’une insécurité
quasi permanente.

Le déclassement ou la relégation des nouveaux pauvres

Par ailleurs, les politiques publiques n’ont pas annihilé « l’informali-


sation » qui constitue le seul cadre accessible pour poser des initiatives
populaires. Elles ont contribué à l’émergence des nouveaux pauvres,
constitués par ceux que Paugam (1996) appelle « ceux dont le statut est
remis en cause » ou « ceux qui ne parviennent pas à accéder au statut
auquel ils aspirent ». Ce sont les « déflatés » du public et du privé, ceux
qui ont choisi le départ volontaire de leur position de salarié et dont la
reconversion s’est avérée un échec, les jeunes diplômés chômeurs, les
jeunes sevrés prématurément en l’absence de transmission d’un patrimoine
en leur faveur par des ascendants ayant eu le contrôle de ressources (posi-
tions privilégiées dans l’appareil d’État, gestionnaires du patrimoine fon-
cier, dépositaires de compétences intellectuelles ou de richesses maté-
rielles/financières, etc.) Ce sont aussi les familles dont l’unique pour-
voyeur de ressources décède ou atteint l’âge de la retraite.
Le déclassement de ces nouveaux pauvres constitue sinon, un point de
rupture, du moins la trame à la généralisation de la pauvreté urbaine. En
tout état de cause, il est décisif dans l’instabilité et la vulnérabilisation
d’une frange auparavant destinée à grossir les rangs des couches
moyennes citadines, dont le rétrécissement creuse le fossé entre l’élite et
le secteur populaire.

La précarité généralisée

La précarité, figure de la pauvreté généralisée, est déstructurante. Elle


n’est point une situation conjoncturelle, située dans un temps court et sus-
ceptible d’être jugulée maintenant. Elle a trouvé des fondements structu-
rels. Plusieurs facteurs sont repérables à ce propos. Il faut relever l’absence
de dispositif public d’anticipation des besoins d’accès à l’habitat, à
l’emploi, à un cadre de vie décent, au transport, à la santé, etc. Ensuite, la
familiarisation avec l’improvisation dans un contexte de gestion de
230 BRICOLER POUR SURVIVRE

l’urgence par les politiques publiques s’est imposée. Les repères sociaux
sont ainsi brouillés. Sur le plan économique, on observe le verrouillage
des mécanismes de redistribution des richesses faisant de l’exclusion une
rationalité intrinsèque de contrôle sur les ressources. Ainsi il y a un décala-
ge entre les logiques d’ajustement du cadre macroéconomique et le vécu
des populations qui en subissent en premier les effets nocifs et non plani-
fiés. Enfin, il convient de signaler la rupture entre l’élite en charge de
l’élaboration des politiques publiques et le secteur populaire, rappelant le
discours de Pierre Bourdieu (1993)1 qui dans La misère du monde évoque
ceux «qui ignorent souvent à peu près tout de la vie quotidienne de leurs
concitoyens et à qui rien ne vient rappeler leur ignorance ». Dans un tel
contexte, la précarité devient globalisante. Elle représente un ensemble de
situations dans lesquelles incertitude, instabilité et angoisse semblent faire
corps en se chevauchant, encastrées et expansives.
Les acteurs sociaux pour lesquels les politiques sont conçues sont
tenus à distance. Pour rompre avec cette pratique, leurs perceptions de
leurs conditions de vie dans un contexte d’une pauvreté généralisée sont
ici convoquées. Selon J-F. Laé et N. Murard (1995) : « Les perceptions,
c’est là où se nouent toutes les significations », c’est ce qui « capte et
tisse le sens ». Or, nous dit E. Akamatsu2, « la perception qui est la pri-
mordiale ouverture au monde [est] un acte élaboré inséparable du juge-
ment ». Les sentiments et le sens que les acteurs sociaux donnent à leurs
actions et conditions de vie sont donc une variable indispensable à l’éla-
boration des politiques.
Etablir une relation entre l’acteur et le sujet, prendre l’acteur social
comme un sujet passe selon B. Ollivier3 par le statut accordé à la subjecti-
vation. La rationalité de l’action de l’acteur a besoin d’un complément
qui est du domaine du subjectif, c’est-à-dire des sentiments et de
l’éthique. L’inventivité est consubstantielle au sens que l’acteur social
donne à son action, à la signification qu’il attribue à la rationalité qui la
fonde et à sa correspondance avec les sentiments et l’éthique des agents
sociaux avec lesquels il interagit. Le sens de l’action de l’acteur est déci-
sif pour s’inscrire dans le changement, ou du moins, « lorsqu’il se pose
comme le moteur du développement ».
En effet, comme l’écrit C. Dubar (1996) 4, l’exclusion est une
« construction sociale, c’est-à-dire un produit historique de mécanismes

1. P. Bourdieu (éds), La misère du monde, Editions du Seuil, (Libre Examen), Paris,


1993.
2. E. Akamatsu, Perception, imagination, art, PUF, Paris, 1999.
3. B. Ollivier, L’acteur et le sujet. Vers un nouvel acteur économique, Desclée De
Brouwer (Sociologie économique), Postface de R. Sainsaulieu, Paris, 1995.
4. C. Dubar, Socialisation et processus, in : L’exclusion, l’état des savoirs, Serge
Paugam (éds), Editions La Découverte, Paris, 1996.
CONCLUSION 231

sociaux et non un “état” résultant d’attributs individuels ou collectifs ».


Or, la production de stigmates participe de cette construction sociale de
l’exclusion. L’étude des rapports sociaux en vigueur dans différents quar-
tiers de Dakar a mis en relief les stigmates, ces handicaps sociaux qui
maintiennent des ségrégations, distendent les rapports entre les différents
groupes sociaux et inhibent leur potentiel de compétitivité. Ces stigmates
relèguent des groupes sociaux à des positions discriminantes, de non pou-
voir, en laminant les capacités des acteurs mis en cause : quartiers mal
famés, métiers dégradants, « sereer » pour désigner « doxandeem »
(l’autre, le migrant), « crapauds » pour nommer les situations d’extrême
marginalité, médiateurs/profiteurs pour désigner les intervenants ou
acteurs de développement, etc.

Les stratégies gagnantes

Certains groupes sociaux développent des stratégies gagnantes qui


leur permettent de subjuguer les rapports de force en cours en inversant
les rôles. Par exemple, dans certains quartiers, le groupe des premiers éta-
blis constate que son contrôle sur les ressources s’effiloche tandis que
d’autres nouveaux venus et promoteurs de nouvelles activités de services
ou commerciales rentables occupent des positions qui les rendent visibles
et enviables. Ces nouveaux venus observent que les anciens établis n’ont
plus qu’un pouvoir symbolique et parviennent à leur coller, à leur tour,
d’autres stigmates. Ils confirment ainsi l’une des attitudes habituelles du
stigmatisé que décrit Goffman dans ces termes : « Chercher à améliorer
indirectement sa condition en consacrant en privé beaucoup d’efforts à
maintenir certains domaines d’activités que, d’ordinaire, pour des raisons
incidentes ou matérielles, on estime fermés aux personnes affligées de sa
déficience ». On en retient que la représentation de soi devient une valeur
différentielle nécessaire à l’ascension sociale.
Un autre facteur caractéristique de la déstructuration générée par la
précarité, c’est le desserrement des liens sociaux. En effet, les plus
pauvres se trouvent esseulés, souvent sans liens significatifs de sociabilité,
encore moins de soutien. Tout fonctionne comme si les potentiels interlo-
cuteurs des pauvres soupçonnaient une contagion à leur contact : « ñákk
bop weesuwul dem takk jabar ci ker ndóol yi » (Il n’y a pas plus incons-
cient que celui qui se marie parmi les plus pauvres), avertit un homme à
son fils.
Plus généralement, les liens horizontaux (au sein de groupes de pairs)
se maintiennent, et quelques fois émergent, mais force est de reconnaître
232 BRICOLER POUR SURVIVRE

qu’ils sont plutôt fonctionnels. Ce sont des aides ponctuelles et la ressource


échangée est souvent faible en valeur intrinsèque : circonstanciellement,
chacun des jeunes qui le peut apporte une contribution qu’il aura réussi à
soutirer à une connaissance rencontrée hasardeusement, ou auprès d’un
proche mais à qui il prend soin de ne demander que peu pour avoir des
chances d’être satisfait, une pièce de 25 F CFA, la petite monnaie et le
tour est joué. Ces petites parts sont mises en commun (« taqale ») pour
rendre possible la séance de thé, ramenée à deux tours de tasse au début
des années 80 contre trois auparavant, et qui se prolonge à présent dans
l’intention des participants de couper leur faim : « bolooke estomaa »
(bloquer l’estomac).
Le cercle d’amitiés et de relations se restreint au sein des groupes
d’appartenance. Les réciprocités sont de plus en plus circonscrites dans
des segments de réseau relationnel. L’entretien accordé en priorité aux
liens horizontaux marque la rupture entre les détenteurs de ressources et
le secteur populaire, tandis que les circuits habituels de promotion sociale
sont saturés. L’exclusion n’est plus sectorielle, elle traverse des groupes
socio-économiques divers. La précarisation est un processus contribuant à
« déposséder » (Bourdieu P., 1993)5 des individus et des groupes. Ces
derniers sont de plus en plus nombreux à observer s’étioler leurs capaci-
tés à gérer leur dignité, à se réaliser en tant qu’acteur social, à s’insérer
durablement au plan économique, culturel et politique, à être en pleine
possession de leur liberté de vivre leur humanité.
Les richesses sont faibles mais par ailleurs, dans la perception des
pauvres, leur redistribution est court-circuitée. Les rémunérations sont
maigres et tout tend à fragiliser et à flexibiliser les conditions de travail.
Les revenus des salariés au départ à la retraite sont dérisoires. L’angoisse
des travailleurs ainsi que leur crainte de voir, au soir de leur vie, leur
ménage basculer dans la pauvreté restent irrépressibles.
La détérioration de la qualité de vie a un impact négatif sur la maîtrise
des enjeux démographiques. La forte pression démographique n’est pas
étrangère à la promiscuité et aux déséquilibres dans la gestion des res-
sources domestiques. L’effet d’anesthésie – évoqué plus haut, qui fait de
la banalisation de la précarité un levier de renoncement allant de soi, de
non-sensibilité à certaines règles de bien-être et une familiarisation avec
le manque de prévision et la prise de risque – est tout aussi perceptible.
La prise de distance, dans les quartiers populaires, avec les méthodes
contraceptives modernes demeure un handicap dont les pauvres ne sem-
blent ainsi pas mesurer les conséquences. Dans l’univers des pauvres, le
bien-être est lointain voire inaccessible.

5. P. Bourdieu (éd), La Misère du monde, Le Seuil, (Libre examen), Paris, 1993.


CONCLUSION 233

La pauvreté abrutissante

Dans ce qui précède, j’ai voulu privilégier une approche à la fois com-
préhensive et explicative, à partir du vécu des acteurs, de leurs discours,
de leurs pratiques observées, de leur environnement institutionnel, de leur
position politique, sociale et économique, de leur appartenance plurielle
pour mettre en relief la précarisation. Loin de logiques normatives organi-
sées autour de ce que Ph. Genestier (1994)6 appelle un « devant-exister
ayant un statut de mètre étalon du social », j’ai exploré, revisité, les
sources de données macro et micro sociales dans l’objectif de camper les
dynamiques et tendances fortes. Sans prédétermination, les politiques
publiques se révèlent cependant à l’origine de mécanismes d’exclusion
dans la carence de leurs paradigmes, les infirmités de leur mode d’être,
l’inadéquation de leur style directif et peu inspiré.
Prenons un exemple largement développé dans les pages précédentes,
celui de la mobilité. Une contrainte majeure dans ce domaine réside dans
la congestion du trafic. Les coûts du transport public restent élevés en rai-
son aussi des charges résultant de cette congestion. De nombreux repre-
neurs de la société de transport public (Sotrac) hésitent, essaient et renon-
cent, prétextant la rivalité de l’offre artisanale. Or, le problème est struc-
turel, le réseau de voirie étant inadapté à une exploitation rationnelle. La
mal urbanisation est passée par là. La prégnance de l’offre artisanale de
transport, en dépit des limites relevées dans les pages précédentes, procè-
de d’une logique d’adaptation à une clientèle sevrée. Que les populations
adoptent la marche à pied comme principal mode de mobilité dans la
périphérie urbaine est pareillement une stratégie d’accommodement. La
politique publique tatillonne en raison de l’absence de ciblage des
couches vulnérables et de son manque d’effets d’anticipation à cet égard
est « disqualifiante », pour reprendre les termes de S. Paugam (1991)7.
La culture d’accommodement qui en résulte se présente sous diverses
formes : bousculades, insécurité, agressions, violence verbale (signe de
l’absence de tolérance parmi la clientèle) ; incorrection des « apprentis »
et des devenus incontournables « coxeurs », ces intermédiaires installés à
bien des carrefours, organisant le sectionnement des trajets habituels et
gérant leurs liens de complicité avec les forces dites de l’ordre par la petite
corruption. Tout ceci traduit des pratiques liées à la pauvreté dans le sens
de l’appropriation d’une logique de l’immédiat dans un contexte d’acca-
parement des ressources, de leur contrôle unilatéral et peu légitime.

6. Ph. Genestier, Misérabilisme ou populisme ? Une aporie des sciences sociales, in :


Recherches. La revue du Mauss, La découverte, nº 4, pp. 229-251, 1994.
7. S. Paugam, La Disqualification sociale. Essai sur la nouvelle pauvreté, PUF, Paris, 1991.
234 BRICOLER POUR SURVIVRE

Les populations de la périphérie urbaine n’arrivent pas à se déplacer,


passés certaines heures de la matinée. Cette ghettoïsation est une forme
d’exclusion. Elle place les populations dans l’incapacité de se défendre ;
en tout état de cause, même lorsque les revenus sont mobilisés, leur
conversion en capacité à se déplacer selon les besoins est quasi impos-
sible à différents moments de la journée.
Les populations subissent les avatars de l’offre artisanale de transport.
Les familles des salariés qui bénéficiaient auparavant du système d’abon-
nement, cette forme de collectivisme, ont aussi été sevrées. Dans ce
contexte, la société civile reste inactive. Les Ong ignorent de tels faits ou
ne s’en préoccupent pas. Et si les pauvres ne se résignent pas tous et que
certains n’hésitent pas entreprendre, les associations d’usagers n’existent
pas pour contrer l’offensive de l’inacceptable. Les autorités publiques,
celles qui légifèrent, ne font pas l’expérience de la sociabilité des gens de
la périphérie. Les municipalités n’ont pas inscrit les problèmes de mobilité
sur leurs agendas. Voilà comment s’amoncellent les dénis de liberté que
A. Sen (2000) place au centre de ses analyses sur la pauvreté.
Pour analyser la précarisation, on pourrait multiplier les exemples
dans d’autres domaines classiques comme l’emploi (Ph. Antoine et al.
1995)8, l’habitat (voir A.S. Fall, 1998)9, etc., et démontrer la responsabilité
des politiques publiques dans la construction de nouvelles formes de mar-
ginalisation. Il suffit de revenir sur le vécu des gens à la vie précaire dans
leurs rapports aux centres de santé de l’agglomération urbaine de Dakar.
En dépit d’un niveau relativement acceptable de maillage du dispositif
urbain de santé publique et privée, les observations mettent en relief une
désaffection progressive des structures de santé moderne par les popula-
tions, en particulier par les plus démunis. « L’initiative de Bamako » a
certes contribué à atténuer les coûts des médicaments mais les formes de
répulsivité des structures sanitaires modernes demeurent réelles comme le
note Y. Jaffré (1999)10 : « Point de surprise alors, que cette apparente
cohérence du projet (l’initiative de Bamako) soit soumise à des “principes
de sélections et de détournement”, et désarticulée par des choix pragma-
tiques effectués par ses destinataires. Disons-le simplement. Si la majorité

8. Ph. Antoine, Ph, Bocquier, A.S.Fall, J. Nanitélamio, 1996, L’insertion urbaine à


Dakar. Les jeunes vivent la crise, les aînés la supportent, ORSTOM Actualités n° 48. PH.
Antoine, PH. Bocquier, A.S. Fall, Y. Guissé, J. Nanitélamio, 1995. Les Familles daka-
roises face à la crise, IFAN/ ORSTOM/ CEPED, 209 p.
9. A.S. Fall, L’accès au logement à Dakar : les réseaux sociaux, in : Africa, Lii, 4,
Rome, 1998.
10. Y. Jaffré, 1999, Les services de santé « pour de vrai ». Politiques sanitaires et
interactions quotidiennes dans quelques centres de santé (Bamako, Dakar, Niamey), in ;
APAD, Bulletin nº 17, LIT, Anthropologie de la santé, J.P. Olivier De Sardan (ed), juin,
pp. 3-18.
CONCLUSION 235

se félicite de payer moins cher un traitement, comme le permet l’achat de


produits en DCI (Dénomination Commune Internationale), il n’en va pas
de même lorsque l’on doit systématiquement débourser pour toute
consultation ainsi que l’impose le recouvrement des coûts. Quant à
œuvrer pour une “communauté” idéologiquement définie par des déve-
loppeurs, bon sens oblige, on peut raisonnablement supposer qu’il s’agit
plus de politique locale que de dévouement compassionnel. »
Les fondements de la désaffection des structures de santé moderne
résident d’abord dans l’existence de rapports thérapeutiques déshumani-
sés où le déficit de compassion représente une négation du pacte de soli-
darité cher à Durkheim, dans la banalisation de la douleur, les rapports
distants entre soignants et soignés, la détérioration de la qualité des soins,
les décalages de perceptions de toutes sortes. Les recours se font davanta-
ge auprès des structures confessionnelles de santé dont la vocation reste
les soins primaires, mais dont l’attribut demeure la compassion, c’est-à-
dire la qualité de l’accueil, du système de communication entre le person-
nel et les malades et leurs accompagnants. Ces structures confession-
nelles se distinguent aussi par l’approche des soignants à l’endroit des
malades et de leurs accompagnants (mise en confiance, attention, non
recours à des médiateurs, parcours simple dans l’enceinte du dispensaire,
hygiène convenable, etc.). A l’inverse, les autres recours sont piégés par
leur informalité : c’est par exemple l’automédication, avec sa part de
risques non estimée. Ceci est le prolongement de ce que A. Mbembe
(2000)11 appelle « l’informalisation de l’économie et des structures éta-
tiques ». En plus des politiques publiques, il faut alors interroger le mode
de gouvernance. Dans ce domaine, une once de finesse ne suffirait pas à
mesurer le déficit en fiabilité des procédés et mécanismes de gestion qui
privilégient les logiques néopatrimoniales et clientélistes. C’est pourquoi,
plus que le terme d’exclusion, je suis tenté d’emprunter à R. Castel ce
qu’il appelle « l’invalidation sociale »12, tellement le seuil du tolérable est
largement franchi, une frange importante de la population est mise à
l’écart ou mal soignée. La participation d’un personnel non qualifié aux
soins infirmiers ou aux actes médicaux en est une illustration.
Lorsqu’un malade se retrouve en face d’un voisin qui doit son port de
blouse à sa seule disponibilité, sa présence dans le centre de santé à
l’informalisation des procédures de recrutement, sa position improvisée
de soignants au laisser-faire des vrais soignants (qui se plaignent du
nombre élevé de malades à suivre, de la faiblesse de leurs revenus et qui

11. A. Mbembe, Esquisse d’une démocratie à l’africaine, in : Le Monde diplomatique,


octobre, 2000.
12. R. Castel1, Les métamorphoses de la question sociale. Une Chronique du salariat,
Fayard, Paris, 1995.
236 BRICOLER POUR SURVIVRE

se font donc suppléer de fait par le stagiaire, les bénévoles, le gardien, les
balayeurs, en bref, par toute personne ni malade ni accompagnant et dis-
ponible), la confiance en ces structures de santé modernes s’en trouve
atrophiée. « Ku jangam bëttul dina faj ?» (celui qui n’a pas réussi à ses
études peut-il soigner ?), me demanda le malade en question. Les accrocs
à la déontologie et à l’éthique professionnelle sont aussi la trame de cette
désaffection. Les associations de sages-femmes, les organisations de pro-
tection des droits des femmes n’ont pas inscrit aux priorités de leur agenda
la lutte contre cette violence verbale et physique qui oblige les partu-
rientes à se méfier des structures de santé modernes ou à céder à la petite
corruption qui finit par se glisser dans les pratiques de bonne civilité, de
dons et contre dons afin de s’assurer des liens personnalisés entre soi-
gnants et soignés.
La question d’actes médicaux posés en permanence par du personnel
subalterne, non qualifié, ne figure pas non plus sur les agendas des parties
prenantes du système de santé. Le personnel de santé s’appauvrit par la
perte de ses capacités propres et le déficit d’estime de sa clientèle. Les
fonctions de régulation politique attendues de la société civile sont aussi
biaisées par des grilles d’observation du jeu des acteurs construites diffé-
remment, de manière dysharmonique. L’espace de l’intervention pour le
développement est fait d’une part trop importante d’artificialité. Le choix
des thématiques de mobilisation ainsi que le ciblage des catégories
sociales à appuyer sont souvent décalés.
La pauvreté est abrutissante. Elle façonne une sous-culture, distend les
rapports sociaux et interpersonnels, entretient un nouvel individualisme,
cette tendance à se protéger des nécessiteux, de ceux qui risquent de vous
grignoter vos ressources et non de les faire fructifier. Elle travestit les
valeurs sociales et dénie même aux riches leur liberté d’interagir avec
ceux de conditions socio-économiques moins certaines.

Les pauvres obligés à l’innovation

Il n’empêche que, dans la précarité, les acteurs innovent. L’absence de


l’État dans les secteurs sociaux, du moins la faiblesse chronique de son
intervention, laisse l’espace libre à différents acteurs qui s’essaient,
créent, capitalisent de l’expérience et des connaissances et mûrissent. Il
existe un élan à agir qui est irrésistible.
Au-delà de leur rôle de gestionnaires de l’espace domestique qui se
maintient et se fortifie, les femmes ont fait une irruption dans la mobilisa-
tion des ressources. Les rapports sociaux de sexe ont évolué. Les femmes,
CONCLUSION 237

qui subissent fortement les effets de la crise, jouent des rôles de premier
plan. Au travers des tontines et autres formes de mutualisation, elles arra-
chent non sans peine les ressources pour en créer d’autres et faire face au
déficit de revenus dans l’espace domestique.
Les jeunes renoncent à l’idéal habituel de réussite sociale par les
longues études, l’accès aux hautes fonctions bureaucratiques ou techno-
cratiques. C’est désormais le règne du gain immédiat et de l’effet miracle.
Avec la complicité de leurs parents, ils aspirent presque tous à migrer aux
États-Unis, en Italie, en Espagne et autres pays européens pour ensuite
investir chez eux dans l’immobilier, le commerce et prendre en charge
significativement les dépenses de la famille d’origine basée à Dakar. Les
jeunes socialisés à Dakar sont devenus les premiers candidats à la migra-
tion internationale. Pour cela, ils font du « taqale » (mobiliser plusieurs
bouts de ressources) pour financer le départ. Les billets « arrivée-payée »
sont proposés à leurs parents par des intermédiaires qui demandent en
gage un titre foncier d’un des membres de la famille. Celui-ci, à son tour,
nourrit l’espoir que ce candidat à la migration internationale deviendra
bientôt l’un des plus célèbres du quartier par ses futurs investissements,
ses fréquents appels téléphoniques à ses voisins et les effets de mirage
des relations à distance des migrants vis-à-vis de leur milieu d’origine.
L’espace domestique des quartiers pauvres est devenu un cadre de ser-
vices domestiques payants : la nourriture adaptée aux petites bourses, les
étalages de fruits et légumes de second choix aux moindres portions de
détail, de pains secs, de friperie, le lavage des habits, la coiffure, etc.
Les filles n’hésitent plus à user de l’arme de la ruse. Le « mbaraan »
connaît un certain succès. Pour la plupart, c’est une manière de s’assurer
le repas du soir, de gagner une belle tenue ou d’autres moyens de valori-
sation de leur féminité. Les filles ne négocient pas seulement grâce à leur
charme, elles sont aussi actives dans le secteur des services, celui du
commerce informel, voyagent en Casamance, à Banjul et dans d’autres
pays de la sous-région en quête des marchés ruraux hebdomadaires pour
réaliser leur autonomie financière et participer aux charges familiales.
Elles sont aussi le personnel domestique dans les quartiers intermédiaires
et aisés ou les aides familiales dans les marchés de la capitale.
Les parents maintiennent le plus longtemps possible les jeunes actifs
dans la maison familiale. Le regroupement des revenus, « taqale », est le
plus sûr moyen de ne pas prendre le risque d’éclater les charges fami-
liales. La prise de rôle des jeunes est donc assujettie à leur accès aux res-
sources par l’emploi. De nombreuses stratégies sont développées pour
survivre : louer une partie de la maison et cohabiter avec les locataires au
prix de la promiscuité, passer le moins de temps possible dans l’espace
domestique (en particulier pour les hommes et les actifs jeunes qui veu-
lent ainsi éviter d’être sollicité dès qu’un besoin nécessitant des dépenses
238 BRICOLER POUR SURVIVRE

s’impose), recourir à un tiers (le boutiquier du quartier) pour rationaliser


l’utilisation des ressources qui sont en deçà des besoins des ménages,
réduire le nombre de repas journaliers, individualiser le petit-déjeuner et
le dîner (à la manière d’une privatisation dans l’espace domestique), ne
pas payer le loyer en attendant une longue procédure d’expulsion, acheter
tout au détail, emprunter des habits, troquer, etc. Ces stratégies révèlent
une obligation d’amputation des besoins essentiels des ménages et des
individus.

Les pauvres court-circuités

Pendant ce temps, les institutions œuvrant à la réduction de la pauvreté


sont sur scène. Les actions des programmes spécialisés gouvernementaux
et celles des ONG sont organisées selon un ciblage géographique des
pauvres des villes et mettent à leur disposition des ressources, soit pour
les soulager, soit pour développer leurs capacités d’auto-prise en charge.
Les cibles concernées les trouvent souvent pertinentes. Mais ces actions
restent pour une bonne part expérimentales et ne touchent qu’une propor-
tion faible des pauvres des villes. Les populations des quartiers pauvres et
intermédiaires sont dans leur grande majorité en déconnexion institution-
nelle avec ces intervenants. Elles développent des appréhensions quant à
l’accessibilité des actions, s’interrogent sur la priorisation faite par ces
programmes et entretiennent des rapports d’extériorité avec ces institu-
tions de lutte contre la pauvreté. Les pauvres manifestent leur ignorance
totale ou partielle des procédures d’accès et de contacts avec les institu-
tions qui sont censées leur venir en appui. Ce mécanisme, pour le moins
retors, n’autorise point à se désengluer de son monde social, comme pour
donner raison à Abram De Swaan (1995 : 25) selon lequel « quelle que
soit la façon dont ils furent définis à travers les âges, les pauvres restent
ceux qui avaient une moindre part de tout ce qu’il faut pour survivre ».
Le pari est donc de savoir si le soupçon de court-circuit qui marque les
rapports entre les intervenants et leurs cibles sera levé lorsque des inves-
tissements massifs et indispensables seront programmés, car la suspicion
participe des stigmates qui handicapent l’efficience de la réduction de la
pauvreté. Pour ce faire, la connexion institutionnelle avec les pauvres
demeure une lancinante priorité d’action pour tout intervenant.
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Annexes

Tableau 1. Variables d’équipement utilisés pour le classement des quartiers


de la région de Dakar

Source : Enquête sur les Dépenses de Ménages de la Capitale, 1996, Direction de la


Prévision et de la statistique (DPS), Ministère de l’Economie et des Finances, Sénégal.
248 BRICOLER POUR SURVIVRE

Tableau 2. Classement par ordre de vulnérabilité des quartiers


de la région de Dakar
ANNEXES 249

Tableau 2. Classement par ordre de vulnérabilité des quartiers


de la région de Dakar (suite)
250 BRICOLER POUR SURVIVRE

Tableau 2. Classement par ordre de vulnérabilité des quartiers


de la région de Dakar (suite)
ANNEXES 251

Outils de collecte des perceptions

THÉMATIQUES MÉTHODES

1. Le Bien-être

1.1. Comment les groupes sociaux définissent-ils le • Organisation


bien-être et la qualité de la vie, le mal être et la quali- de Focus-group
té de la vie ? • Classement de
ces différents
• Définitions locales du bien-être, de la privation, de sous-thèmes
la vulnérabilité, du mal être et de la pauvreté • Proposer un
score
• Comment les acteurs sociaux perçoivent-ils la
notion de sécurité, le risque, la vulnérabilité, les
opportunités qui se présentent à eux, l’exclusion
sociale, le crime, le conflit ?

• Comment changent ces perceptions en fonction du


temps ? Quels sont les critères de base utilisés par ces
groupes pour définir le bien-être ? Ces critères chan-
gent-ils en fonction des catégories socio-
économiques ?

1.2. Comment les pauvres perçoivent-ils la notion de • Focus-group


sécurité, de risque, de vulnérabilité, d’opportunités, • Entretien indi-
d’exclusion sociale, de crime et de conflits? Comment viduel
évoluent ces notions dans le temps ?

Risque, insécurité et vulnérabilité


• Comment les pauvres définissent-ils l’insécurité, la
sécurité?
• Existe-t-il des différences entre ces deux notions ?
• Quelles sont les stratégies pour faire face à la sécuri-
té et l’insécurité ?
• Existe-t-il des individus/groupes qui sont plus en
(in)sécurité que d’autres au sein de la communauté ?
• Quelles sont leurs caractéristiques ?

Opportunités, mobilité sociale et économique


• Comment les pauvres perçoivent-ils les opportunités
qui leur sont offertes ?
252 BRICOLER POUR SURVIVRE

• Comment perçoivent-ils la mobilité sociale en rela-


tion avec ces opportunités ?
• Quelles sont les conséquences de ces changements ?
• Quels sont les individus/groupes sociaux qui en
bénéficient le plus ?Quels sont les individus/groupes
qui sont négativement affectés par cette mobilité
sociale ? Pourquoi ?
• Est–il possible, dans leur perception, qu’ils sortent
de la pauvreté ?
• Ont-ils besoin de quelqu’un pour en sortir ?
• Aimerait-ils en sortir ?

Exclusion sociale
• Quels sont les individus/groupes sociaux qui vivent
en marge de la société, en marge des prises de déci-
sions de la communauté ?
• Pour quelles raisons, sur quelles bases ?
• Quel est l’impact de cette exclusion sur l’attitude de
ces groupes ?
• Est-il possible de les impliquer dans les prises de
décisions de la communauté ?
• Existe-t-il des différences entre l’exclusion sociale et
la participation communautaire ?

Cohésion sociale, crime et conflit sociaux


• Comment les pauvres définissent-ils la cohésion
sociale ?
• Comment la cohésion sociale est-elle perçue avant et
aujourd’hui ?
• Le conflit et le crime sont-ils perçus de la même
manière aujourd’hui qu’hier ?
• Existe-t-il des tensions et conflits sociaux entre les
groupes de la communauté ? Pour quelles raisons ?
Qui sont ces groupes ?
• La perception de la cohésion sociale, du crime et du
conflit a-t-elle changé au cours du temps ?
ANNEXES 253

1.3. Comment les individus et groupes font-ils face au • Focus-group


bien-être et comment ils développent des stratégies • Classement par
pour faire face à la vie ? ordre d’impor-
tance
• Note-t-on des changements dans l’ampleur et le type • Scoring
de catégories de bien-être durant ces dix dernières
années ?
• Quels sont les critères pour déterminer les catégories
qui ont changé au fil des années ?
• Quelles sont les causes de ces changements ?
• Quels sont leurs impacts dans la vie des pauvres ?
• Quelles sont les typologies éventuelles (soudaine,
saisonnier, structurel, cyclique, chronique, etc. ) ?
• Comment les pauvres font ils face à ces change-
ments ?
• Comment projettent-ils les changements dans le
futur ?
• Organiser des
1.4. Etudes de cas
interviews indivi-
duelles et de
groupes avec une
femme pauvre, un
homme pauvre,
un jeune homme
pauvre, une jeune
femme pauvre,
une femme qui se
bat pour sortir de
la pauvreté, un
homme qui se bat
pour en sortir

2. Problèmes et priorités des pauvres • Focus-group


• Listing
2.1. Lister les problèmes prioritaires auxquels font • Classement
face les différents groupes au sein de leur communau- • Scoring
té et leurs priorités

2.2. Existe-t-il des différences entre les problèmes et • Focus-group


priorités concernant les expériences des différents • Listing
groupes (voir en rapport avec l’âge, le genre, la hié- • Classement
rarchie sociale, le bien-être économique) ? • Scoring
254 BRICOLER POUR SURVIVRE

2.3 Identifier les problèmes auxquels les pauvres sont • Focus-group


confrontés • Listing
• Classement
• Scoring

2.4 Quels sont les problèmes qui ont changé au fil du • Focus-group
temps ? • Listing
• Classement
• Scoring

3. Analyse institutionnelle

3.1. Quelles sont les institutions importantes dans la • Focus-group


vie des populations pauvres ? • Listing
• Scoring
• Quelles sont les institutions formelles, informelles
qui influencent négativement ou positivement la vie
des populations ?
• Existe-t-il des différences selon le genre ?

3.2. Comment les populations perçoivent-elles ces • Focus-group


institutions ? • Listing
• Scoring
• Comment les populations perçoivent-elles ces insti-
tutions en termes de proximité ? Donner des
exemples. Existe-t-il des différences selon le genre ?
• Ces institutions peuvent-elles prendre en charge effi-
cacement les problèmes des populations ?

3.3. Quelle est la perception des populations sur le • Scoring


contrôle et l’influence de ces institutions ? • Classement
• Focus-group
• Quelles sont les institutions sur lesquelles les popu- • Récit de vie
lations ont une prise ? d’un pauvre
• Lesquelles ont une forte influence sur la vie des
populations ?
• Ces institutions permettent-elles à ces individus et
groupes de faire face à la crise ?
• Quels sont les profils de ces institutions ?
ANNEXES 255

3.4. Stratégies de sorties de crise • Focus-group


• Entretiens
• Quelles sont les institutions formelles et informelles individuels et
qui ont financé la crise ? collectifs
• Quels sont les différents programmes gouvernemen-
taux qui luttent contre la pauvreté ? Donner les détails
de ces programmes ?
• Quelles recommandations formuler pour améliorer
le contenu et l’efficacité de ces programmes ?
• Quelle est la contribution des ONG aux programmes
de lutte contre la pauvreté ?
• La contribution des réseaux sociaux ?
• Existe-t-il des différences selon le genre ?

Guides d’entretien de l’étude de cas 1

Groupes stratégiques malades accompagnants

Pistes d’investigation
• Accès aux services, pourquoi les visites, connaissent-ils quelqu’un ?
• Explication reçue à l’accueil du patient, accès aux médicaments,
comment s’est passé le diagnostic, posologie du médicament, sont-elles
différentes selon les catégories des soignants ?
• Choix des accompagnants et difficultés
• La peur de ce qu’on peut attraper dans les formations sanitaires
Cadeaux et dons, sous quelles formes ? Les catégories de cadeaux
(obligation ou offre libre)
• Fidélisation de la relation soignant/soigné
• Caractère urgent : urgence ressentie et urgence simulée, disponibilité
du personnel aux heures de travail, pudeur à l’accueil et qualité de
l’accueil
• Les recours : quel moment ?
• Forme de bonification du personnel

Groupes stratégique médical

Pistes d’investigation
• Choix du métier : perception, formation (qualité de la formation); iti-
néraire, espérance, vocation, (raison du choix du métier), déception, succès
• Organisation du travail: rotation, service de garde, etc.
256 BRICOLER POUR SURVIVRE

• Problèmes avec les malades : regard du personnel soignant sur les


soignés, accueil,
• Rémunération, obligations sociales, surplus de salaires, soins à domi-
cile, orientation des malades dans d’autres structures sanitaires
• Fidélisation du malade
• Conflits entre soignants : nature et type de conflits
• Bons chefs, mauvais chefs : approche, socialisation des nouveaux
soignants, reproduction des normes et des pratiques, ambiance de travail
• Craintes par rapport aux maladies et malades : peur, risque
• Compassion et perception de la douleur , histoire vécue vous ayant
touchée
• Cadre de travail : fiabilité du cadre de travail (soignent-ils leurs enfants,
leurs époux (es) dans la formation sanitaire où ils travaillent ? Pourquoi?)
• Crédit de fonctionnement, maintenance, planification
• Gestion de carrière : cooptation pour séminaire de formation, et
autres opportunités (choix et arbitrage des choix) , privilèges.

Groupes stratégiques paramédical

Pistes d’investigation
• Cursus formation, mode de redistribution , durée dans le service,
• Les actes qu’ils posent (pratiques, tâches qui les déterminent)
• Mode d’accès
• Risque : peur
• Attentes et déception, espoirs
• Conflits dans la structure
• Surnombre dans la structure et sa gestion
• Délivrance d’ordonnances et consultations
• Activité professionnelle à domicile et hors des heures de service
• A quel moment jugent-ils nécessaires de référer un malade ?
• Comment évaluent-ils les soignants ?
• Privilèges
• Où se soignent-ils ainsi que leurs familles ?
• Problèmes liés aux religions

Groupes stratégiques autres personnels

• Pistes d’investigation
• Recrutement,
• Hiérarchie,
• Descriptions des tâches, perception vis-à-vis du personnel soignants
et votre propre rôle,
ANNEXES 257

• Description des activités,


• Comment est vécue l’absence de service minimum durant la grève ?
• Privilèges et avantages : comment se soignent-ils ?
• Evaluation du personnel de santé : les critères ?
• Perceptions des rapports soignants et soignés : leurs implications
propres dans ces rapports , leurs rôles ,
• Les conflits,
• Les services rendus, les intermédiations
• Comment perçoivent-ils leur cadre de travail ?
• Activités hors travail.

Groupes stratégiques familles pauvres

Piste d’investigation
• Identification des familles et description des conditions de vie
(emploi, logement, taille et composition du ménage)
• Dernières maladies dans la famille (symptômes, auto-diagnostic) :
soi-même, autres de la cour, enfants
• Itinéraires thérapeutiques correspondant :
– les raisons de chaque itinéraire
– personnes conseils
– payeurs, pourquoi ?
– récit de l’itinéraire, modalités du recours, lieux
• Relations personnelles dans chaque itinéraire suivi
• Corruption dans la formation sanitaire
• Quand considère-t-il qu’il faut aller voir les recours ci-dessous, dans
quel cas (quelle maladie, quel seuil) selon le statut familial, à l’initiative
de qui, avantages et inconvénients ?
– Formation sanitaire, P.M.I.
– Pharmacie par terre
– Vendeurs de plante
– Guérisseurs
– Voisins
– Familles
– Infirmiers privés
– Chinois
• Dernières visites à une formation sanitaire (quand, pourquoi celle-là,
lien avec résidence, accès, conseil, relation personnelle, prix, information,
accueil)
• Listes des problèmes/ Formation sanitaire
• Médicaments : achats, problèmes, observance, efficacité, prix
• Prévention : vaccin, CPN, contraception
258 BRICOLER POUR SURVIVRE

• Récits d’accouchement
• Les analyses de laboratoires en formation sanitaire, radiologie
• Interroger 2 à 3 acteurs de la famille et corréler santé et pauvreté
• Comment les gens de conditions précaires gèrent-ils leur accès à la santé
• Mode de survie : débrouillardise par rapport à la nourriture, hygiène,
propreté, malnutrition, logement
• Perception , définition pauvreté , indicateurs pauvreté
• Processus de paupérisation
• Formes de désinsertion sociale, non participation aux cérémonies
familiales, changement de rôles
• Manque de ressources : quels types de conflits ?
• Tailles des familles, priorités ressenties pour les maladies
• Sources de revenus
• Conflits dans la famille liés à la maladie, sa gestion (exclusion)

Groupe stratégique externe non médical

• Pistes d’investigation
• Mode d‘accès, recrutement, cursus
• Perception du service qu’ils rendent à la collectivité
• Justification de leurs fonctions
• Avantages et inconvénients de leurs fonctions
• Perceptions des services médicaux
• Conflits ou collaboration avec d’autres services : police/vendeurs;
délégués/malades; médecine moderne/traditionnelle
• Qualité de l’offre : comparaison entre moderne/traditionnel (approche,
fidélisation clientèle, etc.)
• Recrutement des enfants
• Ambitions par rapport aux services de santé moderne
• Coût des prestations, mode de recouvrement
• Lieux de prestations.

Outils de collectes de données de l’étude de cas 2

Grille d’entretien semi-directif pour usagers potentiels à partir de leur


domicile :

1. Identification de l’enquêté :
• Identification de l’enquêté dans son ménage : statut, position sociale,
statut professionnel, âge, statut résidentiel, appartenance à diverses asso-
ciations et regroupements socio-culturels
ANNEXES 259

2. Mobilité de l’enquêté :
• Motifs fréquents des déplacements, destinations habituelles, moyens
de déplacements, raisons du choix, heures et jours habituels
• Décrire les parcours, itinéraires habituels et voir les combinaisons
des modalités de mobilité : Piétons, bus, cars rapide, Ndiaga Ndiaye,
clando, taxis, calèches etc.
• Quels modes de mobilité sont dominants : pour quels trajets et quels
motifs ?
• Comparer les déplacements du chef de ménage et ceux de l’épouse et
des autres membres du ménage : division du travail et mobilité des
membres du ménage : veiller à couvrir des ménages polygamiques,
nucléaires, polynucléaires, non familiaux, etc.
• Prise en charge des coûts du transport : modalités selon le statut de la
personne dans le ménage, dans ses communautés d’appartenance ;

3. Difficultés de mobilité :
• Difficultés ou contraintes éventuelles de déplacements : durée, péni-
bilité etc. ; y a t-il eu sentiment de dégradation ou d’amélioration des
possibilités de déplacement durant les 10 à 15 dernières années.
• Arbitrage dans l’allocation de ressources pour les besoins de base :
se nourrir, se loger, s’habiller, se soigner, se déplacer etc. Évaluer le bud-
get transport en le comparant aux autres.
• Arbitrage entre mobilité de proximité (à pied) et mobilité motorisée
de plus longue distance.
• Y a t-il repli sur le quartier à cause des difficultés de transport : com-
ment se manifeste t-il ?

4. Ampleur ou faiblesses de la mobilité :


• Cas d’acteurs socialisés dans les quartiers centraux de Dakar et
vivant en périphéries : comment gèrent-ils leur mobilité, quels sont les
centres polarisant leurs déplacements ?
• Limitations de mobilité : raisons et conséquences : les liens à distan-
ce rendus possibles par les NTIC (téléphone etc.) sont t-ils privilégiés à la
mobilité, dans quelles circonstances ?
• En cas de pénurie de moyens de transports à cause de la mobilisation
lors de grands événements : magal, ziarra, événements politiques, mani-
festations, etc., quelles sont les stratégies développées ?

5. Pratiques des usagers et acteurs du système de transport :


• Y a t-il des sectionnements des trajets : décrire les pratiques et les
conséquences.
• Y a t-il des pratiques de contournement des règles dans le système de
transport : lesquelles et comment se manifestent-elles ?
260 BRICOLER POUR SURVIVRE

• Les formes de solidarité entre usagers dans les différents types de


transport : vécu des acteurs.
• Les négociations des trajets, de la tarification, des points d’arrêt
(descentes, montées) : comment s’opèrent t-elles ? A quelles fins ? leurs
conséquences
• Cas de non mobilité : causes, perceptions par soi, par les autres ;
autres formes d’exclusion : lesquelles, pourquoi, comment ?

6. Appréciations sur l’offre de transport :


• Représentations des acteurs sur les différents types de transport : sys-
tème de valeurs ; acceptabilité de l’offre en terme de qualité (confort,
hygiène, opérationnalité pour transport de bagage etc., sécurité, selon
l’habillement du client)

Mobilité : Grille pour informateurs-clés

• L’offre de transport : les dysfonctionnements, les avantages


• La voirie et le front d’urbanisation dans la périphérie
• Les recours différentiels aux moyens de transport selon les catégo-
ries sociales

• Les changements de politique en rapport avec la décentralisation

• Les administrations et la tarification des transports


• Les flux de déplacement et leurs destinations principales
• Les stratégies d’adaptation et de résistances des usagers et des tra-
vailleurs du transport
• Avantages comparés des différents types de transport en zones péri-
phériques
• Le développement du transport et l’emploi.
• Positionnement du besoin de transport par rapport à d’autres besoins
essentiels
• Y a t-il des aides possibles à la personne défavorisée, sous quelles
formes ?
Table des matières

Remerciements ................................................................................. 5

Préface .............................................................................................. 9

Avant-propos .................................................................................... 13

Introduction ..................................................................................... 19

1. Populisme et figures du pauvre dans la littérature


sociologique .................................................................................. 33
Populisme et pauvreté dans la littérature sociologique .................. 33
Les figures du pauvre .................................................................... 41
Questions de recherche .................................................................. 50
Thèse principale relative au vécu et à la perception de la pauvreté
dans l’agglomération urbaine de Dakar ........................................ 51
Méthodologie ................................................................................ 54

2. La pauvreté urbaine vécue dans trois types de quartiers


de Dakar ....................................................................................... 71
Caractéristiques de la zone d’étude : l’agglomération urbaine
de Dakar ........................................................................................ 72
Diagnostic des conditions de vie selon les types de quartiers ....... 75
Quels sont les points de rupture et de vulnérabilité ? .................... 99
Conclusion : Qui sont les pauvres selon les types de quartier ? .... 102

3. Perceptions de la pauvreté .......................................................... 105


Les conditions sociales et les rapports de pouvoir ........................ 106
Les valeurs dans la perception de la pauvreté ............................... 113
Les valeurs populaires et la perception du bien-être ..................... 121
La perception qu’ont les pauvres des institutions de lutte
contre la pauvreté .......................................................................... 126
Conclusion : La mobilisation ou, inversement, la perte de capital
social sont au cœur des perceptions .............................................. 130
262 BRICOLER POUR SURVIVRE

4. Les stratégies des acteurs sociaux face à la pauvreté ............... 133


La gestion de l’économie domestique ........................................... 134
Appartenir à des tontines et autres mutuelles : chez les mères
de famille ....................................................................................... 141
Les hommes consacrent le moins de temps possible dans l’espace
domestique .................................................................................... 144
Les jeunes hommes sont solidaires dans la précarité et rêvent
presque tous de migrer .................................................................. 145
Les jeunes femmes s’essaient à l’entreprenariat et manipulent
l’arme de la ruse ............................................................................ 152
Stratégies dans l’habitat et l’occupation de l’espace ..................... 156
Clochardisation et marginalité ...................................................... 159
La prise de rôle des jeunes ............................................................ 161

5. Étude de cas 1 : La non accessibilité des soins modernes de santé


aux pauvres des villes .................................................................. 173
Le vécu des démunis: la pauvreté est un labyrinthe ...................... 174
Déshumanisation des rapports thérapeutiques : “xaawi sutura”
(mise à nu des parturientes) ........................................................... 188
« Sama loxo jotul » (mes ressources sont limitées) ....................... 190
Des perceptions qui brouillent les rapports thérapeutiques ........... 193
Pluralisme des recours thérapeutiques .......................................... 196
Conditions d’hygiène: les structures modernes de santé comme
espace pathogène ........................................................................... 197
Conclusion : c’est la répulsivité des structures de santé moderne
qui est à la base de leur désaffection progressive .......................... 198

6. Étude de cas 2 : Mobilité et précarité dans la périphérie


de l’agglomération de Dakar ...................................................... 201
Mobilité et précarité : état des recherches ..................................... 202
Mobilité dans la périphérie de Dakar ............................................ 204
Difficultés de mobilité dans la périphérie de Dakar ...................... 208
Pratiques des usagers et des acteurs du système de transport ....... 212
Nature du système de transport urbain .......................................... 215
Modèle explicatif de la précarisation de la mobilité en périphérie
urbaine ........................................................................................... 219
Conclusion : La marche à pied, principal mode de mobilité ......... 222

Conclusion : Le bricolage comme règle de survie ........................ 227


Bricoler, un mode de vie par défaut .............................................. 227
Le déclassement ou la relégation des nouveaux pauvres .............. 229
La précarité généralisée ................................................................. 229
TABLE DES MATIÈRES 263

Les stratégies gagnantes ................................................................ 231


La pauvreté abrutissante ................................................................ 231
Les pauvres obligés à l’innovation ................................................ 236
Les pauvres court-circuités ............................................................ 238

Bibliographie .................................................................................... 239

Annexes ............................................................................................. 247


Tableau : Variables d’équipement utilisés pour le classement
des quartiers de la région de Dakar ............................................... 247
Outils de collecte des perceptions ................................................. 251
Guides d’entretien de l’étude de cas 1 .......................................... 255
Outils de collectes de données de l’étude de cas 2 ........................ 258
Mobilité : Grille pour informateurs-clés ....................................... 260
Achevé d’imprimer en décembre 2007
sur les presses de la Nouvelle Imprimerie Laballery
58500 Clamecy
Dépôt légal : décembre 2007
Numéro d’impression : 712101

Imprimé en France

La Nouvelle Imprimerie Laballery est titulaire du label Imprim’Vert®


Discours des pauvres sur la pauvreté, tel pourrait se résumer cet
ouvrage. De subtiles analyses sociologiques, ponctuées par des récits
captivants, font vivre du dedans les péripéties des gens du peuple dans
une vingtaine de quartiers de Dakar. L’auteur retrace des situations de
précarité comme il s’en trouve un peu partout en Afrique, en Asie et en
Amérique latine.
Ce livre démontre que la pauvreté est une construction sociale et que
la mobilité dans la pauvreté est variable selon les effets des politiques
publiques, le contrôle inégal des acteurs sur les ressources, leur degré de
participation et d’influence dans la vie en société. La perception qu’a le
pauvre de son état, tout comme le regard que lui portent les autres, sont
autant d’éléments qui s’ajoutent au sentiment d’être pauvre. Son estime
de soi se trouve ainsi violée sans coup férir. Le « manque à être » ne se
limite pas au « manque à avoir », et sans doute d’autant moins dans des
sociétés de type communautaire comme la société sénégalaise.
La ville fabrique ses propres exclus qui ne sont pas seulement ceux
de la marge car de nouveaux pauvres sont issus des classes moyennes.
Mais les villes sont inversement l’espace où les citadins inventent au
quotidien des façons d’être et bricolent pour survivre.
Dans un contexte de pauvreté en augmentation, le bricolage devient
une forme de résistance par défaut dans un univers où se façonne une
sous-culture, où se distendent les rapports sociaux et interpersonnels, où
se développe un nouvel individualisme à l’égard des nécessiteux, de
ceux qui risquent de grignoter les ressources plutôt que de les faire fruc-
tifier. L’ouvrage propose ainsi un éclairage sur les fondements structu-
rels de la précarité urbaine au Sénégal, les stratégies d’ajustement à la
diminution des ressources et leur impact sur l’organisation sociale et les
valeurs partagées. Il révèle enfin les décalages des politiques publiques
qui se contentent juste d’alléger la pauvreté et non d’éradiquer les
inégalités.

Abdou Salam Fall est maître de conférence en sociologie à l’Institut


fondamental d’Afrique noire (IFAN) de l’université Cheikh Anta Diop
de Dakar (UCAD). Ses publications portent sur différents domaines,
notamment l’analyse des réseaux sociaux, le développement local, la
gouvernance, la sociologie des mouvements sociaux et l’économie
sociale.

ISBN : 978-2-84586-935-6

hommes et sociétés