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La mosaique profane, Denis Buican

Au noyau primordial de l’Être - au patrimoine


héréditaire - j’ai essayé d’apporter, selon le
développement d’un arbre, les cercles concentriques
de la croissance chronologique successive.

Les méandres d’une vie, comme celle du fleuve du


vivant, restent imprévisibles a priori tandis qu’à la fin
l’on recèle, parfois, l’illusion d’un finalisme qui semble
les justifier ou les condamner a posteriori.

Une vie, même extraordinairement remplie - comme


celle d’un Socrate ou d’un Shakespeare, d’un Léonard
de Vinci ou d’un Darwin - ne garde une signification
réelle que pour des segments historiques donnés
inscrits dans une postérité provisoire comme d’ailleurs
l’Humanité ou même la Biosphère. Au commencement
et à la fin, rien à déchiffrer dans l’inconnu et
l’inconnaissable.

Sur la terrasse du manoir de Mamura, je regardais, à


l’aube d’une enfance encore patriarcale, les étoiles
filantes comme les vies humaines, pendant les mois
d’août de chaque année et suivais l’écoulement des
saisons, attendant toujours la résurrection du
printemps, m’attristant des feuilles de l’automne et du
départ des hirondelles et des cigognes.

En observant la démarche d’une coccinelle sur une


feuille pour attraper des pucerons j’avais compris,
avant la lettre, ce que Darwin appelait la « lutte pour
l’existence ». Il m’apparaissait évident que sous la
prétendue harmonie de la création, couverte de la
chlamide bleue de la voûte, trouée par les étoiles, se
cachait un combat acharné pour la vie et la survie.
Les pucerons attaquent les plantes qui les nourrissent
tandis que les coccinelles mangent ces nuisibles. C’est
cet équilibre du massacre entre les proies et les
prédateurs que la mythologie créationniste prend pour
une éternelle harmonie naturelle… Alors que derrière
les dogmatismes futiles et les messianismes
dangereux, l’on trouve la guerre de tous contre tous.

***

Le Démiurge - le créateur des religions monothéistes -


m’est toujours apparu comme une sorte de deus ex
machina du théâtre antique ou moderne. Car il peut, en
théorie, tout expliquer à l’exception de lui-même… Le
créationnisme ne fait que déplacer la question insoluble
pour le cerveau humain et non la résoudre. Car si la
boîte crânienne de l’homme, avec ses bornes
héréditaires, est incapable de connaître les causes
initiales et finales de l’Univers ou du Biocosmos, dans
l’éventualité qu’elles existent, elle se trouve tout aussi
dominée devant la notion d’un éventuel Démiurge.

En mon enfance je demandais, non sans quelque


candeur critique : qui a fait ce bas monde, avec ses
maladies, ses morts vieux ou jeunes, avec ces tortures
qui accablent toutes les espèces vivantes, dans une vie
de combat inutile ? Ne trouvant d’autre réponse, un
précepteur me répondit : en principe le Dieu-Démiurge.
Alors je réitérais la question : mais ce Démiurge, lui, qui
l’a créé ?

***

Du berceau au tombeau, la vie n’offre qu’une salade de


ciguë, dans l’hypothèse qu’un être réunisse, dans
l’hypostase humaine, la lucidité avec la sensibilité.
Dans ce cas de figure, l’éventuelle félicité est tout à fait
exclue.

Un tableau idyllique de mon enfance reste ancré dans


ma mémoire : je descendais toujours de la calèche pour
regarder et admirer le bonheur suprême des cochons
qui grognaient en se vautrant dans la boue. Mais un tel
tableau extraordinaire n’est point réservé qu’aux bêtes
béates : autrement dit, la béatitude n’est pas de ce bas
monde ni avec l’opium du peuple… et ni avec l’opium
tout court.

***

L’éclosion des œufs des oiseaux de ferme m’a toujours


frappé comme la sortie des plantules au moment de la
germination des graines. Je sentais comme un souffle
de vie ivre de mort, car chaque commencement
implique la fin de l’être.

Pourtant, la terre montre le tableau d’une succession


de saisons d’un éternel retour de la nature, avant
qu’elle ne devienne, comme aujourd’hui, assez
dénaturée dans une sorte de biosphère chauve,
rétrécie comme une peau de chagrin rongée par la
pollution galopante.

***

Les trois monothéismes, avec leurs messianismes qui


préfigurent les déterminismes de type marxiste-
léniniste ou national-socialiste, sont les ennemis de la
pensée multipolaire du polythéisme gréco-latin, dans
lequel la mythologie ne recèle que la personnification
des forces de la nature.

Zeus-Jupiter - le maître de l’énergie de la foudre - était


un facteur d’unité naturelle et n’excluait pas les autres
forces de l’Univers, comme c’est pourtant le cas du
dogmatisme d’un Dieu jaloux (Sabaoth, Jéhovah ou
Allah), dont les doctrines conduisirent à des guerres de
religions et à des inquisitions dignes d’une pensée
primitive, manipulée par des oligarchies despotiques
qui, en réalité, ne s’agenouillent que devant le seul
dieu concret : le Veau d’Or, gonflé en Bœuf d’Or.

***

Quant au Dieu jaloux de la Bible, il semble maudire la


connaissance, fruit défendu de l’Eden, qui coûta le
Paradis à Adam et Eve et, avant eux, chassa Lucifer,
auquel les litanies de Satan de Baudelaire offrirent une
fleur du mal extraordinaire.

Borné Démiurge incapable d’élaborer un programme


génétique, meilleur même, à son « plus savant et le
plus beau des anges » - à Satan-Lucifer sa créature
primordiale, pour ne rien dire de l’espèce maudite
d’Eve et Adam.

Les autres êtres vivants, notamment les nuisibles,


depuis les virus jusqu’aux mammifères dits supérieurs,
s’entretuent dans une lutte pour l’existence sans merci
et apparemment sans aucun but, sauf celui de survivre
dans un bas monde dont le mouvement perpétuel et
désordonné semble une sorte de loi primitive du
désordre et de la souffrance universelle.

***

On peut trouver de la sagesse dans le noyau durable


des paraboles de Jésus de Nazareth, à condition
qu’elles soient décortiquées de leur écorce ultérieure
messianique et dogmatique renforcée, notamment, par
Saul de Tarsos - que d’aucuns appellent Paul - et par
les prêtres traîtres envers la doctrine de leur Maître
supposé.

Jésus apparaît comme un moraliste de la délivrance vis-


à-vis de l’étouffante théocratie juive et plus tard judéo-
chrétienne, mère des terribles inquisitions.

N’a-t-il pas tendu une perche secourable à la jeune


adultère en train d’être lapidée par la population juive
aveuglée par les préjugés : « Que celui d’entre vous qui
est sans péché lui jette le premier la pierre ». Comme à
la femme de mauvaise vie qui pendant un repas versa
de l’huile et des parfums sur ses pieds, les essuya avec
ses cheveux en les baisant de multiples fois : « …
beaucoup de péchés lui sont remis, parce qu’elle a
beaucoup aimé. Mais celui à qui on remet moins, aime
moins ».

Enfin, lors de la dernière Cène, Jean, « le disciple que


Jésus aimait », « s’était reposé sur son sein », rappelant
ainsi la liberté d’esprit et d’attitudes de
certains banquets, dont les plus célèbres restent ceux
de Platon.

Que Jésus de Nazareth soit un moraliste ou un anti-


moraliste de la délivrance du joug dogmatique d’une
théocratie interprétant à sa guise les lois de Moïse
ressort avec évidence des récits évangéliques, où les
pharisiens et les sadducéens sont souvent vilipendés.

D’ailleurs, Jésus fut crucifié à la suite d’un procès


inquisitorial conduit par les grands prêtres du Temple
de Jérusalem qui, de surcroît, incitèrent la foule à
demander sa tête, délivrant le bandit Barrabas à sa
place.
Pilate, le bras séculier de Rome, exécute la sentence de
l’inquisition religieuse, et semble, d’après les Evangiles,
se laver les mains du sang innocent du condamné et
subire le chantage des « sépulcres blanchis », qui
menacent de le dénoncer comme « ennemi » à
l’empereur, s’il ne suit pas leur vengeance
théocratique.

D’ailleurs, il ne faut pas escamoter les passages des


récits évangéliques où le diacre Etienne, comme
Jacques, le frère du Maître, sont lapidés par une foule
ameutée par le dogmatisme religieux.

***
Les monothéismes de l’Ancien et du Nouveau
Testament, comme du Coran, ont toujours généré des
inquisitions meurtrières, surtout lorsque le sabre et le
goupillon étaient réunis dans un seul sceptre ou dans
une seule tiare.

Les guerres de religions qui parsèment l’histoire de


leurs traces sanglantes, qu’ils s’agissent des Talibans
qui ont dynamité les Bouddhas de Bamian, des
Irlandais et des Anglais ou des Israéliens et des
Palestiniens, présentent le vivant témoignage des dieux
jaloux aveuglément suivis par des foules fanatisées par
leur dogmatisme idolâtre.

***

Le polythéisme gréco-romain a commis l’erreur d’être


trop tolérant avec les dieux étrangers ; de plus, en
personnifiant les forces naturelles, il n’offrait pas dans
le combat des idéologies religieuses, le bâton et la
carotte des enfers et des paradis, promis par les dieux
jaloux des trois monothéismes.
Les Champs-Élysées de la mythologie grecque étaient
trop enfumés par leur localisation souterraine pour que
de tels champs d’asphodèles, regardés surtout par
leurs bulbes, puissent complaire aux futurs usagers…
Et le voyage d’Ulysse dans ce monde d’ombres qu’il
dit ravitailler avec le sang des brebis sacrifiées ne
devait sans doute pas accroître l’engouement des
mortels pour une telle immortalité. Par contre, le sein
de l’Abraham des judéo-chrétiens et le Paradis des
ressuscités offert par les Eglises - pour ne rien dire des
théories de l’Eden de Mahomet - s’avéraient d’autant
plus appétissants pour l’instinct de conservation, qui
s’accroche à la croyance en des dieux promettant une
vie éternelle, comme le noyé à une paille.

Le troc est apparemment avantageux pour les croyants


affamés d’une vie paradisiaque où coulent des fleuves
de lait et de miel : une vie mortelle, courte et remplie
de souffrance contre une vie éternelle dans la
béatitude. Mais, peut-être, faut-il être bête pour devenir
béat ?

***

Les fous et surtout ceux déclarés à tort fous par les


ripoux de tous les temps, trouvent un illustre
prédécesseur en Jésus de Nazareth.

Nul n’étant prophète en son pays, les habitants de


Nazareth voulurent le jeter dans un précipice avant sa
retraite précipitée, tandis que sa mère et ses frères
essayèrent, en vain, de s’emparer de lui pour
l’empêcher d’ameuter la foule avec ses folies.

Et pourtant, une mariologie idolâtre exacerbée par tant


de prêtres traîtres et même par des papes enivrés de
leur dogmatisme stérile et puéril, devait faire de l’icône
de la « mère de Dieu » une sorte de parangon de
toutes les vertus possibles et impossibles.

La lettre même et l’esprit des Evangiles officiels, après


la destruction historique de ceux appelés
« apocryphes », dont il ne reste que des brindilles, ont
été trahis pour complaire aux superstitions vulgaires de
tous les temps.

La plus sage des paraboles de Jésus de Nazareth reste


peut-être celle du semeur. Le sol où tombent les
graines peut tuer ou faire fructifier selon l’adéquation
adaptative ou la discordance vitale avec un
environnement stérile. Les pressions sélectives peuvent
éliminer ou permettre le développement, tout comme
l’individu qui enterre ou fait fructifier ses talents (ou
son argent) peut accomplir la fortune en son être ou
bien la laisser moisir dans les tréfonds du monde.

Quant à la sélection multipolaire, elle devrait séparer


l’ivraie du bon grain, sans nuire cependant aux autres
être vivants. Car on ne reconnaît la qualité d’un être,
arbre, animal ou homme, qu’à ses fruits.

Si la sélection providentielle, comme celle stipulée par


le déluge de Noé, n’a aucun fondement, en revanche,
la sélection despotique, royale, impériale ou
républicaine est bien réelle. Elle élimine ou marginalise
les meilleurs, davantage récalcitrants au mauvais ordre
établi. Et les génocides de classe ou de race du siècle
dernier ne peuvent apporter de démenti à un tel
constat social de faits.

***

L’éternel retour des inquisitions est dû aux


dogmatismes de tout poil, religieux ou laïques,
renforcés par les messianismes colportés par les
prophètes démagogues de tous les temps.

Hitler lui-même dévoile les racines bibliques de ses


croyances racistes en condamnant ce qu’il appelle, à
tort, la « contamination incestueuse » ou le
« croisement de races » : « Amener un tel processus
n’est autre chose que pécher contre la volonté de
l’Eternel, notre Créateur » (Mein Kampf, Paris,
Nouvelles Editions Latines, 1934, p. 286).

Les rhizomes d’un tel racisme peuvent se trouver dans


le récit biblique sur les trois fils de Noé, dont l’un fut
condamné par son père pour n’avoir pas eu l’hypocrisie
de couvrir sa nudité d’ivrogne : « Que le Seigneur, le
Dieu de Sem soit béni, et que Chanaan soit son
esclave » (Genèse, Paris, Robert Laffont, « Bouquins »,
1990, p. 15). Pour ne rien dire de « l’ordre d’exterminer
les Chananéens » intimé par un Seigneur-saigneur, que
souligne l’un des multiples génocides « sanctifiés » par
la Bible : « Lorsque le Seigneur notre Dieu vous les aura
livrés, vous les ferez passer au fil de l’épée, sans qu’il
ne demeure un seul. Vous ne ferez point d’alliance avec
eux et vous n’aurez aucune compassion d’eux ».

Au génocide humain succède le génocide culturel et


historique : « Voici au contraire la manière dont vous
agirez avec eux. Renversez leurs autels, brisez leurs
statues, abattez leurs lois profanes et brûlez tous leurs
outrages de sculpture ». La justification biblique de
tous les génocides est de glorifier le peuple élu :
« Parce que vous êtes un peuple saint et consacré au
Seigneur votre Dieu. Le Seigneur votre Dieu vous a
choisis, afin que vous fussiez le peuple qui lui fût propre
et particulier d’entre tous les peuples qui sont sur la
terre (op. cit, p. 212).
Josué, le successeur de Moïse, répandit le génocide
dans les villes conquises de Palestine, dont Jéricho, en
suivant ainsi les ordres de son Seigneur : « Et ils
tuèrent tout ce qui s’y rencontra, depuis les hommes
jusqu’aux femmes, et depuis les enfants jusqu’aux
vieillards. Ils firent passer aussi au fil de l’épée les
bœufs, les brebis et les ânes » (op. cit, p. 257).

Avec de tels modèles bibliques insurpassables, Lénine,


Staline et Hitler ne firent que renverser la vapeur : le
« peuple élu » de la Bible devient dans les dogmes
messianiques du marxisme-léninisme « le prolétariat »,
tandis que dans la dialectique du national-socialisme
l’on décréta la supériorité de la race aryenne, d’ailleurs
inexistante en tant que telle.

Si les dieux ou plutôt les demi-dieux vivants des


religions polythéistes pouvaient fauter, être
assassinés, brûlés par leur propre chemise
empoisonnée comme Hercule, en revanche, les oints
du Dieu unique, plus ternes et parfois tombés dans
l’infra-humain, se sont indûment accrochés à leurs
trônes abusivement gagnés par la naissance ou par le
crime.

Pour un David et un Salomon, eux-mêmes abusivement


sanctifiés, combien d’autres rois du récit biblique ne
furent que des tyrans et des criminels, mais oints du
Seigneur-saigneur, qui ressemble plutôt à une guêpe
attrapant des mouches pour assouvir sa faim de
cadavres et de nourriture fraîche, pourrie sur pieds…

La pourriture étant la meilleure nourriture des


puissants et des mendiants, à l’image de leur
Démiurge.

Le récit biblique se trouve rempli de crimes et de


génocides à répétition. Même les fours crématoires
d’Auschwitz semblent préfigurés dans le massacre des
Amonnites sur l’ordre du roi David, considéré pourtant
comme un poète sensible, mais pas au malheur des
autres. Ainsi, après avoir pris leur ville de Rabbath et
placé sur sa tête « le diadème qui pesait un talent d’or,
et était enrichi de pierreries très précieuses » en
emportant aussi de la ville « un fort grand butin »,
l’illustre roi biblique ne s’arrêta point dans son élan
vers le pire : « Et ayant fait sortir les habitants, il les
coupa avec des scies, fit passer sur eux des chariots
avec des roues de fer, les tailla en pièces avec des
couteaux, et les jeta dans les fourneaux où l’on cuit la
brique. C’est ainsi qu’il traita toutes les villes des
Amonnites. David revint ensuite à Jérusalem avec toute
son armée » (op. cit, p. 369). D’où l’on constate une
fois encore qu’il n’y a rien de nouveau sous le soleil,
même s’il s’agit de génocide et d’holocauste.

L’intelligence est prohibitive. Exiger une logique


rigoureuse et lucide de la part d’êtres taraudés par
l’instinct de conservation menacé, revient à demander
à des gens ou à des insectes en train de se noyer, de
ne s’agripper pas même à un grain de paille, en
l’absence d’autres béquilles.

L’immortalité promise et l’engouement de l’individu


pour une survie en des Paradis illusoires, fait depuis
toujours le fond de commerce de toutes les sectes, de
toutes les superstitions, de toutes les religions.

Le messianisme d’un au-delà incontrôlable par


définition s’avère toujours plus efficace que les
millénarismes laïques : le marxisme-léninisme, en sa
pureté dogmatique, a sombré en moins d’un siècle
tandis que le millénarisme du national-socialisme s’est
borné à douze trop longues années.
Les Paradis des démagogies politiques restent
caduques car trop terre à terre, en tombant sous le
couperet d’une réalité impitoyable. D’où l’alternance au
pouvoir des démagogues démonétisés tour à tour, mais
renaissant, tel le Phœnix, de leurs propres cendres.

***

L’Amour, un autre grand mot, est une feuille de vigne


(sexe hypocrite au Vatican ou ailleurs) qui masque la
reproduction perpétuelle de l’instinct de conservation
dans la descendance.

Les plaisirs de l’amour ou leur promesse éventuelle


sont comme les vermisseaux et les grains d’appâts
avec lesquels les coqs de basse-cour attirent leur
harem de poules. Et souvent, en absence de ces
éléments nutritifs comme appâts de la prostitution
gallinacée, les coqs font semblant de les avoir trouvés
pour attirer leurs compagnes et les soumettre à un
accouplement, plus ou moins désiré.

L’arc-en-ciel du paon, la guerre du dindon ou du coq ne


sont souvent que les leurres (comme les Rolls-Royce
par exemple) d’une richesse du mâle qui augure bien,
pour la femelle, de sa progéniture.

***

Le mafieux Bernardo Provenzano, « capo dei capi »


échappe depuis plus de quarante ans à toutes les
« recherches » le concernant. Pourquoi ? Parce que les
mafias sont toujours reliées aux chaînes du pouvoir en
place, tout en étant concurrentielles dans les crimes et
les turpitudes de toute sorte.
Les historiographes occidentaux ou
« histrionographes » sont d’ailleurs incapables ou trop
lâches d’entreprendre l’analyse véritable du processus
mafieux. Historiquement parlant, les mafias,
organisations secrètes de régulation et de justice,
étaient perçues par la population comme un moindre
mal face à l’administration abusive et corrompue du
Royaume des Deux Siciles. Car comme un poisson dans
l’eau trouble, la mafia ne peut prospérer sans un
minimum de consensus dans la population qui lui sert
de vivarium… Répandue aux Etats-Unis grâce à
l’immigration mais aussi et surtout à des chérifs locaux
pires que les mafieux, revigorée en Italie grâce à Lucky
Luciano, l’allié des Américains au moment du
débarquement de 1943 en Sicile, la mafia est devenue
universelle à cause de la mondialisation de la
circulation d’un capital de plus en plus sale d’un bout à
l’autre de la planète.

New York, Palerme, Naples, Milan, Paris, Chicago,


Moscou, Pékin, Tokyo, etc. Les mafias prospèrent
partout parce que souvent perçues par les populations
locales comme plus justes ou plus opportunes que les
basses et les hautes cours policières, militaires ou
judiciaires. Les mafias suintent spontanément, comme
les champignons après la pluie, dans les fumiers où
leurs spores trouvent une niche écologique et
éthologique idoine.

Ainsi, Marx aurait été un grand prophète s’il avait


affirmé non pas « prolétaires de tous les pays unissez-
vous » mais « mafieux de tous les pays unissez-vous ».
Cela est déjà chose faite par la circulation rapide et
informatisée des capitaux souillés dans tous les pays
d’un globe terrestre dont les distances, à cause des
moyens de communication modernes, rétrécissent
comme une peau de chagrin. Sans doute, pour
d’aucuns, les mafias représentent des polices aussi
ignobles que la police officielle des Etats où elles
sévissent.

* * *
Que dire encore de l’incompatibilité totale, d’ordre
messianique et pratique, entre le judaïsme, le national-
socialisme et le communisme ? « Le peuple élu » de la
Bible, la « race aryenne » inexistante mais dévoilée en
tant que telle par le national-socialisme, devaient
forcément entrer, selon Hitler, dans un combat à vie et
à mort pour prouver son élection messianique à la tête
du Reich millénaire, sinon éternel. Tandis que d’autres
élus, les prolétaires chers à Marx, Engels, Lénine et
Staline, devaient suinter le génocide de classe de tous
les Goulags. En effet cette postulée classe
prolétarienne messianique entrait forcément en
concurrence vitale avec les classes sociales maudites
par les dogmes du marxisme-léninisme, mais aussi
avec « l’homme nouveau » judéo-chrétien ou
« l’aryen » national-socialiste. Car lorsque le fanatisme
et le dogmatisme ont le pouvoir de décider de la vie ou
de la mort, aucune classe ou une race providentielle ne
peut longtemps coexister avec une autre.

Ainsi, les Goulags et les Auschwitz représentent ce qui


est éternellement odieux dans les messianismes,
lesquels trouvent dans les holocaustes, déjà présents
dans les récits bibliques, sacrifiant à leurs idoles
dogmatiques, une purification par la mort, par
l’assassinat de masse, des éléments étrangers à leurs
lits de Procuste.

Pour quelqu’un qui n’est pas raciste d’aucun bord, il


apparaît évident qu’un mort du Goulag vaut un mort
d’Auschwitz et vice-versa ; qu’un être jugé « d’origine
malsaine » du génocide de classe vaut un être
considéré comme tout aussi « malsain » du génocide
de race. En effet, l’être humain doit être considéré non
en fonction de son appartenance raciale ou sociale,
mais selon ses propres mérites ou démérites : ainsi la
forêt ne doit aucunement cacher l’essence de l’arbre.

***

Le seul personnage positif de Quo vadis ?, le célèbre


roman de Sienkiewicz, reste Pétrone, l’arbitre de
l’élégance de Rome, et aucunement les judéo-crétins
persécutés par la folie meurtrière d’un Néron
patibulaire.

Vinicius et Ligia, pauvres hères accrochés aux basques


d’un Dieu qui les ignore dans sa non-existence, pour ne
pas parler du puissant Ursus (dont le cerveau semble
de la même force que celui du taureau vaincu dans
l’arène) et d’autres troupeaux de chrétiens, tous ces
personnages paraissent dignes de La psychologie des
foules d’un Gustave Le Bon.

Seul Pétrone, en dictant une dernière lettre suintant


son souverain mépris au tyran Néron puis en se
suicidant dans un dernier banquet avec sa bien aimée
Eurice, semble le seul digne de l’ancienne tradition de
Rome. Une tradition déjà souillée par le sang versé sur
l’ordre des imperatores sans queue ni tête et par le
troupeau naissant de moutons envoyés qui coupèrent
l’herbe sous les pieds d’une liberté lucide au moins
pour mille ans, jusqu’à la future Renaissance.

***

Les inquisitions qui sévirent à travers les siècles


d’obscurantisme, faisant suite à l’Edit de Constantin (le
parrain de Constantinople et de sa mère Hélène qui fit
le lit de l’incivilisation judéo-crétine) auraient sans
doute fait condamner à une « recrucifixion » un Jésus
de Nazareth ressuscité, comme le fit le Grand
Inquisiteur de Dostoïevski.

Les paraboles de Jésus, qui donnent l’image d’un sage


moraliste, auraient gagné à trouver comme les pensées
de Socrate leur Platon et non des prêtres traîtres à leur
esprit, dont le pire reste Saul de Tarse, son disciple
autoproclamé sous le pseudonyme de Paul.

Ainsi, Jésus, moraliste de la délivrance, fut invoqué par


ses prêtres traîtres comme le Dieu du Jugement dernier
apocalyptique et, surtout, comme un dogmatique
auquel sacrifièrent tous les inquisiteurs. Au point d’en
arriver à l’abandon suprême : Jésus-Torquemada… le
même combat pour la foi.

Pourrais-je répéter mes vers de naguère :

Fils de l’Homme
Tombé dans le piège
De soi-même

Cloué
Sans cesse
Par son rêve
Sans fin.

Si Pierre, le pêcheur, a trahi tout d’abord son Maître par


peur, en le reniant par trois fois dans la nuit de la
torture de Jésus, il l’a trahi à nouveau à cause de sa
candeur ignorante.

D’aucuns seraient tentés de croire que le coq en


ferraille, juché sur ses ergots du haut du clocher des
églises de France et de Navarre et d’ailleurs, ne fait
que rappeler, pour l’éternité provisoire de la terre
humaine, la trahison perpétuelle de l’Eglise envers la
philosophie de délivrance caractérisant la plupart des
paraboles de Jésus de Nazareth.

Le portrait de Jésus gagnerait sans doute en vérité s’il


était délivré de l’icône superposée et restait brossé
seulement par les paraboles des Evangiles,
débarrassées des oripeaux des miracles et du
dogmatisme d’une trinité superposée par les conciles,
où le Maître de délivrance devenait l’esclave de la
tromperie sur la marchandise de « ses » prêtres
traîtres.

***

Les papolâtres auto-idolâtres s’enchaînent à chaque


geste, à chaque mimique de leur idole. Vieux,
impotents, perdus de jambes et de tête, ils lui
demandent de prier pour leur vie et pour leur santé en
oubliant la sienne. Or, la seule prière qui témoignerait
de leur sincérité consisterait à demander à leur dieu
supposé de les enlever le plus vite de ce bas monde
pour le rencontrer dans son éventuel paradis…

***

L’inquisiteur de Dostoïevski, qui condamne un Jésus


ressuscité dans le pays de Torquemada, gît dans le
cœur de tous les prêtres traîtres dogmatiques, qui
préfèrent leur peu d’idées mais fixes à l’enseignement
dynamique d’un sage dont la morale de liberté gênerait
leur certitude étroite.

Les Evangiles, délivrés de leurs oripeaux et de leurs


pseudo-miracles, devraient être considérés comme
l’enseignement de Socrate à travers les dialogues de
Platon : il s’agirait d’équarrir les paraboles des
arabesques surajoutées par de prétendus disciples dont
le père post mortem fut Paul et dont l’éclairage
dogmatique, tout en imposant l’institution chrétienne, a
trahi l’esprit du fondateur.

Ainsi les paraboles, enrichies par l’absence de ces


superstitions vulgaires et simplistes, deviendraient des
perles pour ceux qui savent entendre la dynamique de
la pensée d’un grand moraliste. De surcroît, une telle
œuvre d’équarrissage pourrait mettre en évidence le
noyau d’une pensée de délivrance morale de l’Être,
obscurcie, sinon anéantie, par la dogmatique
institutionnelle et la psychorigidité des Eglises.

Les messianismes monothéistes et les génocides


religieux de race ou de classe réclament le
totalitarisme absolu : Totus tuus… Car en dehors du
Tout il ne doit rester Rien…

Ce totalitarisme mâtiné de messianisme est à la source


des inquisitions religieuses ou laïques, des holocaustes
et des génocides de race et de classe insurpassables,
au moins en ce qui concerne le nombre de victimes, du
siècle précédent.

Les dieux ont soif - suivant l’expression d’Anatole


France - ou plutôt leurs prêtres traîtres ont soif du sang
des hommes comme de celui de toutes les autres
bêtes.

Ainsi, depuis le strict cannibalisme de nécessité


alimentaire, ritualisé par et pour les chamans, qui
pouvaient s’offrir la part du lion de la pensée humaine,
jusqu’aux génocides du XXe siècle, bénis par la croix du
colonialisme, par le croissant, par la croix gammée, par
l’étoile rouge ou par celle de David, tous ces symboles
ne servent qu’à masquer les inquisitions, les
terrorismes d’Etat et de clans fanatisés, les racismes en
tout genre et de toute souche ethnique, en une sorte
de combat acharné entre peu d’idées mais fixes.

Non seulement les grandes dictatures pyramidales, qui


embrassent tout pour tout étouffer, comme celles de
type communiste, fasciste ou national-socialisme,
exhibent de tels penchants nocifs pour ce que l’on
appelle, à tort ou à raison, l’humanité, mais le
phénomène s’étend encore à d’autres systèmes
régnant sur le globe terrestre.

Ainsi, les dictatures militaires d’Afrique, d’Asie ou


d’Amérique latine, masquées ou non par des élections
prétendument libres, présentent des jougs oppressifs
qui conduisent forcément, sinon toujours, à des
assassinats de masse, des génocides de race ou de
classe.

Les démocraties, comme s’intitulent à tort les


démagogies occidentales, de type oligarchique,
ploutocratique et policier, se trouvent être aussi les
pires de leurs propres démons du crime, serviteurs
zélés du seul dieu concret que le monde ait connu
depuis qu’il est monde : le Veau d’or ou Bœuf d’or.

***

Les idées innées postulées par Platon restent dans le


domaine des hypothèses utopiques, mais, pour autant,
il ne faut pas bannir les bases de toute possibilité de
connaissance a priori, dont les rhizomes se trouvent
dans les virtualités héréditaires de l’être biologique.

Sans doute y a-t-il autant de mondes observables et


perceptibles qu’il y a d’espèces biologiques et, pour les
groupes les plus évolués, chaque individu possède son
propre monde à lui.

Einstein, exceptionnel physicien théorique, mais assez


piètre philosophe, s’émerveillait, pour ne point dire
s’enivrait, de la possibilité de connaître le monde. Sans
doute avait-il oublié où méconnaissait-il la scène de
Goethe lorsque Faust, avec candeur, invoque l’Esprit de
la Terre : « Esprit créateur, qui ondoie autour du vaste
univers, combien je me sens près de toi ! » Et l’Esprit
de donner cette réponse cinglante à Faust : « Tu es
l’égal de l’esprit que tu conçois, mais tu n’es pas égal à
moi » (Goethe, Faust, « La nuit », traduction de Gérard
de Nerval, Paris, GF-Flammarion, 1964, p. 50).

Car ni l’abeille, ni même Einstein, ne connaissent le


monde en soi, mais seulement le monde tel qu’ils sont
capables de se le représenter, en fonction de leurs
virtualités génétiques, matérialisées dans le cadre de la
niche du milieu dans lequel ils se trouvent.

Dans le microcosme humain, le monde du


mathématicien ou du biologiste est tout autre que celui
du peintre, du musicien ou du poète et, pourtant, tous
se trouvent sous le signe du singulier de la multiplicité
de l’espèce où les différences individuelles s’éparpillent
et, parfois, se renforcent.

Les terrorismes claniques ou étatiques, qui égalisent


dans la misère les dons naturels ou essayent de se les
approprier en les prostituant, sont toujours criminels et
souvent stériles. Ce qui fait toute la différence, infinie,
entre un poète de cour, tel Aragon, et un poète tout
court, comme Shakespeare…

Les perroquets des clans et des Etats, qui tiennent les


rênes de toutes les psychologies des foules, et même
des psychoses, serinent tous azimuts les mensonges et
les contre-messages supposés avec une redondance
ahurissante, couvrant ainsi de l’ivraie le bon grain.

***

Les palabres sur la « démocratie », dans la bouche des


démagogues de tout poil et de toute couleur politique,
démentissent cette notion évanescente qui s’enfuit
avec l’horizon poétique toujours enténébré…

Car en réalité ce bas monde n’a connu, depuis son


commencement historique, qu’une triade caractérisant
ses multiples formes de gouvernement : des dictatures
totalitaires de type théocratique (inquisitions, Talibans,
etc.) ou de type laïque (communisme, national-
socialisme, fascisme) qui embrassent tout pour tout
étouffer. Un deuxième type est représenté par des
dictatures militaires, impériales, royales ou
républicaines, ces derniers temps masquées par des
élections plus ou moins libres, comme c’est encore le
cas en Afrique, en Amérique latine ou en Asie. Viennent
enfin les démagogies policières, oligarchiques et
ploutocratiques, comme celles d’Europe occidentale,
des Etats-Unis, du Canada ou d’Australie.

En affublant de tels régimes des oripeaux d’une


démocratie fictive, on abaisse les chances d’une
éventuelle amélioration future, en sclérosant des
systèmes rouillés qui ont déjà trop vécu. Cette situation
peut conduire à des révolutions sanglantes, inévitables
en absence d’évolutions satisfaisantes.

Car si les révolutions se trouvent être justifiées par les


systèmes souillés du passé, elles sont condamnées par
leurs effets pervers futurs : c’est le cas de la Terreur
révolutionnaire, suivie des dictatures impériales et
royales ou de la révolution soviétique, qui remplaça le
despotisme tsariste par une dictature totalitaire
pyramidale bolchevique.

En ne sachant évoluer, les systèmes sont renversés


avec violence et, presque toujours, le remède se révèle
pire que le mal. Faut-il rappeler les paroles d’Eschyle
dans son Prométhée enchaîné, constatant qu’un
nouveau maître se montre toujours plus dur ?

Les anciennes « démocraties populaires », où les


dictatures stalinistes, avec leur corollaire, le génocide
de classe, qui furent imposées à la pointe des
baïonnettes de l’Armée rouge, grâce à la complicité
Vodka-Cola, se trouvent désormais, depuis la chute du
mur de la honte de Berlin, dans une phase de
transition : le difficile passage d’une dictature
totalitaire pyramidale de type communiste vers une
démagogie policière, oligarchique et ploutocratique de
type capitaliste.

Un tel état du monde implique, non seulement, le


triomphe de la corruption - des ripoux dans les
ripoubliques - mais aussi la perte de confiance dans les
gouvernements officiels de la démagogie, confondue
avec une démocratie factice, et la prolifération de
gouvernements officieux, parfois parallèles mais
convergents, de mafieux, perçus comme plus justes et
plus efficaces que la façade de sépulcres blanchis
d’Etats délinquants et déliquescents.

Pour sortir d’une telle crise généralisée des


démagogies, il faudrait construire de véritables
démocraties. Or, pour ce faire, la pluralité politique et
les élections générales sont des conditions
indispensables mais non suffisantes. Tout d’abord, il
faudrait présenter au suffrage universel des
personnalités déjà passées au crible sélectif des partis
politiques responsables et non irresponsables comme
c’est souvent le cas. Et, de surcroît, parvenir, s’il est
possible dans la pratique des choses publiques, à une
véritable séparation des pouvoirs, suivie d’un contrôle
réciproque de ces mêmes pouvoirs au sein de l’Etat.

***

Où la tête manque, malheur aux pieds. Ce vieux dicton


populaire s’avère une fois de plus confirmé par la
victoire de Londres, gagnant les Jeux olympiques au
détriment de Paris, laquelle, sans le grand cirque de
2012, ne bénéficiera pas des retombées éventuelles de
miettes de pain afférentes à ce type de manifestation
sportive.

Le pain et le cirque, comme dans une Rome de Bas-


Empire, c’est l’éternel retour d’un monde dont le seul
dieu-idole reste le Veau gonflé dans le Bœuf d’or, l’Apis
immortel de l’Antiquité, qui a créé la « bête humaine »
à son image. Et, trop souvent, le « guide » d’un Etat
s’apparente à un Bœuf, de l’espèce Homo bovis bovis -
et aucunement sapiens sapiens, dirigeant les veaux
vers les abattoirs du présent comme du futur.

Dans sa pièce Timon d’Athènes, Shakespeare avait


observé que « la souche de l’homme avance à reculons
vers babouins et singes ». Sans doute faut-il
comprendre ici singes inférieurs car certains singes
supérieurs comme les bonobos semblent injuriés en
comparaison.

Car lorsque les prétendus « humains » s’avèrent


déshumanisés dans les génocides de classe de Lénine-
Staline ou de race de Hitler et de tant d’autres
criminels, les bonobos, par leurs caresses érotiques,
font l’amour et pas la guerre, devançant ainsi de
quelques dizaines de milliers d’années la célèbre
formule, rendue banale par la gauche caviar
parisienne-pharisienne, avec la souplesse d’une
girouette, à l’époque de mai 1968.

En réalité, ce n’est point la sociobiologie animale qui


injurie la sociologie, mais les sociétés dites à tort
humaines, beaucoup plus inhumaines que les autres
sociétés animales.

L’un des jeunes endormis du Louvre, qui semble se


réveiller des ténèbres d’une longue nuit animale, dans
le célèbre marbre de Michel-Ange, se trouve adossé à
un singe qui s’accole à lui comme à une béquille. Cette
statue représente t-elle l’être humain issu du singe ou
simplement son semblable, deux miroirs enchevêtrés
dans une équation réversible ? L’homme-singe, le
singe-homme, enlacés à jamais dans l’éternité
provisoire d’un marbre sculpté par le génie sans pareil
d’un terrible prophète, qui, plongeant aux tréfonds du
puits subconscient, rencontre dans ses profondeurs les
étoiles de la voûte d’en haut, enfermée, un instant,
dans l’espace confiné de la Chapelle Sixtine, issue de
son délire d’une vie ivre de mort ?

Quant à la célèbre interprétation de Freud sur le


vautour qu’il découvre dans une peinture fameuse de
Léonard de Vinci, elle apparaît un peu hasardée, au
même titre que le fait de deviner l’avenir dans le marc
de café : d’habitude, l’imagination sert ce qu’elle veut
découvrir…

Mais c’est sans doute le vol des oiseaux qui a inspiré à


Léonard les ailes de ses machines, préfigurations des
avions, en tout cas des deltaplanes et autres planeurs.
La bionique, cette science où la technique imite et
s’inspire du vivant, trouve ainsi une illustration
superbe, mais gratuite, à l’aube de la Renaissance, en
reliant cette époque à ses racines libres de l’Antiquité,
lorsque Dédale se donne des ailes, à lui-même et à son
fils Icare, pour s’échapper du labyrinthe de Crète.

L’évolution de la vie s’est toujours déroulée entre


l’Iliade et l’Odyssée : la Nature, aveugle comme
Homère, l’a trimbalée entre l’épopée de la « lutte pour
l’existence » et la migration d’un continent à l’autre,
d’une île à l’autre comme naguère Ulysse le sage roi
aventurier.

L’instinct de conservation, résultat de ce combat


acharné pour la vie, donne ce que Schopenhauer
appelle la « volonté de vivre » et qu’il place, à tort,
avant l’existence des êtres vivants, comme une
« chose en soi » imaginaire à la source même de la
biosphère.

Du point de vue scientifique, la sélection multipolaire a


éliminé pendant les quatre milliards d’années de la vie
terrestre tout ce qui n’était pas compatible avec la
survie. Eros et Thanatos, enchevêtrés à la vie et à la
mort, ont engendré ensemble l’arbre généalogique du
vivant, dont l’homme peut constituer le fleuron ou le
fruit empoisonné…

Le sens commun, et parfois même pseudo-savant, a


compris que la sélection naturelle, mise en lumière par
Darwin, implique la survie du plus apte, dans
l’acception abusive du terme, confondu avec le
meilleur. Mais en réalité, il s’agit de la sélection des
plus adaptés à une niche écologique et éthologique,
donc d’une adaptation à l’horizontale et, trop souvent,
à la verticale. Ainsi, même la meilleure nageuse est-
allemande de naguère, combien enhormonée et
protégée par le mur de la honte de Berlin d’avant 1989,
ne pourrait aucunement dépasser dans une mare la
nage de la pire grenouille…

Le darwinisme social a également exacerbé le désir du


triomphe des meilleurs dans la vie concrète. Or, dans la
vie actuelle comme dans le passé, ce ne sont pas les
meilleurs mais les plus adaptés à la tromperie sur la
marchandise, qui se sont rehaussés sur les échasses de
leurs mensonges et de leurs crimes et ont réussi à
s’imposer dans une boue sanglante. Et le génocide de
classe de Staline, comme le génocide de race d’Hitler,
loin de nous apporter un démenti, restent des
témoignages insurpassables de l’élan vers le pire, où le
messianisme rencontre le sadisme de masse.
***
Poètes, savants et penseurs maudits hantent les allées
de l’histoire. La coupe de ciguë de Socrate, le sage de
l’Athènes classique, montre, une fois de plus, le
terrorisme d’Etat d’une démocratie au berceau qui était
déjà une démagogie sans scrupules.

Le siècle d’or de la démocratie athénienne est celui de


l’aristocrate Périclès, qui mit son autorité au service de
la cité et ne devait, chronologiquement parlant, diriger
la cité qu’un quart de siècle. La démagogie, en
trompant les peuples et en manipulant la « psychologie
des foules », sombre toujours dans une tyrannie d’Etat,
antique ou moderne.

L’assassinat des savants maudits, d’Archimède à


Sakharov, en passant par Vavilov, la plus célèbre
victime de l’affaire Staline-Lyssenko, est le fruit noir
d’un terrorisme d’Etat qui se défausse sur les
scientifiques, traités comme des boucs émissaires.
Ainsi, la soldatesque de Rome tua Archimède,
assassinant la poule aux œufs d’or de la recherche
antique, non sur un ordre supérieur mais, semble-il, sur
le coup de tête d’un vulgaire guerrier, rabroué par le
savant qu’il avait dérangé dans ses figures
géométriques qu’il dessinait sur le sable. S’il n’avait été
assassiné, Archimède aurait peut être été utilisé par les
vainqueurs romains, comme le furent plus tard les
savants allemands, dont Werner von Braun, par les
Américains et les Soviétiques pour enrichir leur
panoplie guerrière.

Dans Les physiciens, Dürrenmatt présente, non sans


une horreur profonde, le sacrifice inutile d’un savant
qui feint la folie pour échapper aux forces maléfiques
institutionnelles et constate que, l’espionnant jusque
dans sa retraite psychiatrique, les trusts lui ont volé ses
inventions pour s’assurer la domination militaire dans
le monde.

***

Quant à Sakharov, l’un des pères de la bombe H


soviétique, devenu un apôtre des droits de l’homme, il
devait subir toutes les persécutions du régime
soviétique qui lui abrégèrent la vie, pour avoir eu
l’audace de s’attaquer au terrorisme d’Etat, pilier
essentiel de la dictature pyramidale d’Union soviétique.

Soljénitsyne, un autre prix Nobel soviétique, dont


l’expérience du Goulag fut consacrée dans une œuvre
hors pair, devait subir les calomnies enchevêtrées,
parfois dans un sens contraire, de l’U.R.S.S. comme
d’un Occident où la liberté devient de plus en plus une
oriflamme pour une démagogie policière et
ploutocratique.
En prenant comme un refrain l’alibi du crime d’ailleurs,
les démagogies occidentales essaient de justifier leurs
maux par le pire d’autres pays et systèmes politiques.
L’abîme invoque l’abîme.

Le plus fameux fabuliste du monde antique, Esope,


devait lui aussi payer cher sa lucidité et son courage.
Esclave à l’origine, il supporta comme un véritable
stoïque, sans broncher, les coups de bâton de son
maître qui le rendit boiteux.

Arrivé à Delphes, au temple où Apollon était adoré par


des prêtres traîtres, comme toujours, il s’est permis de
ridiculiser ces ministres du culte et les prophéties
ambiguës de l’oracle. Pour le faire taire, ceux-ci mirent
à son insu, des objets d’or du culte dans sa besace et,
en la fouillant, « découvrirent » ce qu’ils y avaient
caché. Accusé de vol d’objets sacrés, Esope fut
condamné à mort et jeté dans un gouffre pour assouvir
la soif de vengeance d’imposteurs qui ne faisaient que
parasiter le culte du dieu de la lumière et des arts, mais
dont les serviteurs indignes s’avérèrent des gens de
ténèbres.

Le suicide forcé de Sénèque, sur ordre de son ancien


élève devenu Néron, montre que l’antiquité romaine
eut le même mépris pour les penseurs qui dérangent,
dont auparavant Cicéron fut aussi la victime.

La tête coupée de Cicéron ne satisfit pas la soif de


vengeance de l’épouse d’Antoine et en même temps
sœur d’Auguste, qui devait transpercer la langue de
son cadavre avec des aiguilles, afin d’exorciser la
crainte qu’elle concevait pour sa parole percutante et
cinglante.

Et la scène célèbre de Quo vadis ? où Pétrone, l’auteur


du Satyricon et l’arbitre des élégances, se suicide après
avoir transmis à Néron une lettre vengeresse qui
s’attaque à l’arbitraire de l’Imperator fou, montre un
style de vie et de mort dont la recette semble se perdre
à partir de l’ère judéo-chrétienne au moins jusqu’à la
Renaissance.

Jésus de Nazareth lui-même, cela a été dit, fut victime


de l’inquisition de la hiérarchie théocratique juive dont
la sentence fut accomplie par le bras séculier de Rome,
malgré les réticences de Pilate, vaincu par la menace
d’une révolte des foules ameutées qui pouvaient lui
nuire auprès de l’empereur et qui ne voulait pas de
vagues dans ses coupes d’orgies dignes de Capri.

En essayant de révolutionner les lois du temple et,


surtout, en en bannissant les marchands, un des piliers
de la richesse des prêtres, Jésus devenait l’hérétique à
abattre. Et eu égard aux dogmes anciens du
monothéisme judaïque, le « Fils de l’homme », en
acceptant qu’on le proclame « Fils de Dieu » pouvait
être accusé de blasphème.

D’ailleurs, même les autres prophètes de l’Ancien


Testament, de moindre envergure, eurent, presque
tous, une fin tragique. Car les dogmes d’un dieu jaloux
ne souffrent aucune concurrence qui puisse ébranler
l’édifice théocratique et ses intérêts mercantiles.

Après la croix des réprouvés sur laquelle Jésus devait


mourir abandonné, les faux disciples qui se réclamaient
de lui, ses prêtres traîtres, ont dogmatisé
l’enseignement de liberté de leur Maître déclaré, tandis
que dans la réalité pratique, ils ont sacrifié à Mammon,
une autre hypostase de l’Apis d’or.

L’idolâtrie dogmatique des papolâtres se noue dans


l’hystérie de la chasse aux sorcières et aux hérétiques,
dont le bûcher de Giordano Bruno - sur la Place des
Fleurs de Rome - reste à jamais le trop ardent
témoignage. Trahi par son jaloux disciple, un
aristocrate de Venise, qui le livra à l’Inquisition pour
éviter que son enseignement fut prodigué à d’autres
élèves, Giordano Bruno résista pendant ses six longues
années de geôle à toutes les tortures qui lui furent
infligées, avant d’être offert en holocauste au dieu
jaloux d’une théocratie bornée, mais s’arrogeant un
pouvoir sans bornes.

Galilée (Galileo Galilei), plus sage ou plus timoré l’âge


aidant, dut abjurer ses théories scientifiques
hétérodoxes par rapport au dogmatisme clérical en
murmurant, malgré tout, pour lui même, Eppure si
muove (« Et pourtant la Terre tourne ») en dépit des
oukases d’une Eglise accrochée à ses idées fixes.

Pourtant, certains histrionographes voudraient «


justifier » la condamnation de Galilée par certaines
maladresses du savant. En réalité, il s’agit des effets
pervers d’une situation où l’Eglise tient dans une main
ses dogmes et dans une autre l’épée. Ceci implique
une dictature pyramidale totalitaire qui, en embrassant
tout, est susceptible de tout étouffer, qu’il s’agisse
d’une inquisition religieuse ou laïque, comme la
pseudoscience marxiste-léniniste d’un Lyssenko, le
« biologiste » favori de Staline, devait le prouver une
fois de plus, beaucoup plus tard.

En réalité, les serviteurs indignes des dogmes religieux


ou laïques devraient se rappeler les paroles, au
demeurant fort sages, de Jésus de Nazareth et rendre à
César, en l’occurrence à la science, ce qui lui revient,
c’est-à-dire l’interprétation sans a priori de la
découverte expérimentale, et réserver à leur foi
intérieure leurs croyances ou leurs superstitions, sans
essayer de les imposer, surtout par la force, aux autres.

Les inquisitions laïques puisent leur source idéologique


dans les révolutions politiques, dont la révolution
française, qui, justifiée par les oppressions du passé, se
révèlent maléfiques pour l’avenir, en instaurant des
despotismes interchangeables parfois plus durs que les
anciens.

Reste ainsi fameuse la réplique du président du tribunal


révolutionnaire de Paris, qui avait déclaré que « la
république n’a pas besoin de savants ». Ainsi la tête de
Lavoisier tomba sous la guillotine… Le terrorisme d’Etat
révolutionnaire n’avait pas non plus besoin des poètes :
André Chénier perdit aussi la sienne. Ainsi
l’égalitarisme vulgaire, contraire à l’égalité des chances
permettant seule l’épanouissement du mérite
personnel, se manifeste dans toute sa plénitude
parisienne-pharisienne, dans un système caractérisé,
pendant la Terreur, par « les coquecigrues » de l’utopie
sanglante et la délation des concierges et des gardes-
chiourmes.

Un tel système condamné par l’avenir devait s’éteindre


dans la dictature militaire de Napoléon, dont l’épopée
formidable fut stoppée à Waterloo, suivie de la
Restauration et, plus tard, d’autres aventures inutiles.

***

Quant à l’inquisition anti-scientifique, notamment


contre le transformisme géologique et biologique,
même un savant de la taille de Buffon devait en faire
les frais. Ainsi la Faculté de théologie de la Sorbonne
censura par une adresse du 15 janvier 1751 pas moins
de quatorze propositions contenues dans la Théorie de
la Terre, publiée par Buffon en 1744, et jugées
contraires à la religion. Le naturaliste qui, selon ses
propres dires, préférait « être plat que pendu », au
moins en effigie, dut faire amende honorable en
écrivant dans une lettre rendue publique :
« J’abandonne ce qui, dans mon livre, regarde la
formation de la Terre et en général tout ce qui pourrait
être contraire à la narration de Moïse, n’ayant présenté
mon hypothèse sur la formation des planètes que
comme une pure supposition philosophique ».

Mais Hérault de Séchelles, un voyageur invité à la


résidence de Buffon à Montbard éclaire la pensée du
célèbre naturaliste qui, tout en reconnaissant qu’il
« faut une religion au peuple », devait ajouter :
« Quand la Sorbonne m’a fait des chicanes, je n’ai fait
aucune difficulté à lui donner toutes les satisfactions
qu’elle a pu désirer : ce n’est qu’un persiflage, mais les
hommes sont assez sots pour s’en contenter. »

L’Encyclopédie de Diderot est elle-même censurée, à la


fois par le Conseil du roi en 1759 et quelques mois plus
tard par le pape Clément VII, qui jette ses foudres et sa
damnation pontificale contre ce grand ouvrage, suspect
de trop de liberté d’esprit.

Napoléon, pourtant fort loin d’être bigot, avait interdit à


ses savants de toucher à sa Bible. En forçant la main du
pape pour qu’il se fasse oindre à Notre-Dame,
l’empereur voulait, sans doute, renforcer les croyances
populaires dans son élection divine… Ainsi en 1809, il
refusa en public un livre que l’évolutionniste Lamarck
voulait lui offrir, tandis que le vieux savant suspect eut
la faiblesse de fondre en larmes.

D’ailleurs, Lamarck, tout comme son ami Etienne


Geoffroy Saint-Hilaire, suspecté d’athéisme par les
créationnistes de l’époque, dont le plus fameux était
Georges Cuvier, fut marginalisé par la science officielle
d’alors, malgré ses titres et ses travaux. Même dans le
discours posthume rédigé par Cuvier, son adversaire
scientifique, pour l’Académie des Sciences, l’on trouve
un persiflage cinglant lorsqu’il raille « ses conceptions
fantastiques » et compare ses hypothèses à « de
vastes édifices sur des bases imaginaires, semblables à
ces palais enchantés de nos vieux romans que l’on
faisait évanouir en brisant le talisman dont dépendait
leur existence. »

Ainsi ridiculisé par Cuvier, partisan d’une fixité des


espèces biologiques créées selon lui par Dieu,
l’évolutionnisme de Lamarck fut enterré avec les
honneurs académiques de rigueur…

***

Darwin lui-même, le père de l’évolutionnisme sélectif,


connut des attaques furibondes, sa théorie fut qualifiée
de « science mousseuse » et sa candidature à
l’Académie des Sciences de Paris s’accompagna
pendant des décennies de cabales et d’invectives. Et
lorsqu’il fut enfin élu en 1878, le rapport de rigueur cita
ses recherches expérimentales et non le noyau dur de
son œuvre, l’évolution par la sélection naturelle. On
peut donc dire que Darwin fut reçu à l’Académie des
Sciences en dépit du darwinisme.

Les attaques cléricales ne manquèrent ni au Royaume-


Uni ni aux Etats-Unis. La querelle entre l’évêque
Wilberforce et Thomas Huxley, l’ami de Darwin, est
entrée dans la légende : à une remarque acerbe de
l’ecclésiastique concernant son ascendance simiesque,
Huxley répondit qu’il préférait descendre du singe
plutôt que d’un tel individu…
En 1925, le « procès du singe » eut lieu aux Etats-Unis
où un professeur échappa de peu aux accusations
devant la justice concernant la « faute » d’avoir
soutenu le darwinisme, contraire à la lettre sacro-sainte
de la genèse biblique. Et les résurgences de cette
affaire perdurent jusqu’à aujourd’hui.

***

Le père de la génétique, Gregor Mendel, fut un autre


savant maudit. Ses lois de l’hérédité, issues de ses
expériences statistiques sur les petits pois, furent
ignorées toute sa vie durant et seulement
redécouvertes en 1900 par trois chercheurs
indépendants.

Les attaques contre la génétique ne manquèrent pas


en France, où la première chaire de génétique en
Sorbonne ne fut créé, contre la volonté de la majorité
des biologistes, qu’en 1945, avec presque un demi-
siècle de retard. En Russie soviétique surtout, la
science de l’hérédité fut proscrite par Staline, Lyssenko
et leurs partisans entre 1935 et 1965, tandis que
Vavilov, le plus illustre biologiste russe, devait mourir
en prison en 1943. Car l’inquisition laïque du marxisme-
léninisme, dont le souverain pontife était Staline, fut de
loin plus criminelle que toutes les inquisitions du passé.

***

Les poètes maudits, ces génies méconnus ou


persécutés, se rencontrent dans tous les temps, depuis
l’exil d’Ovide par l’autocrate Auguste jusqu’à
aujourd’hui.

Du poète des « neiges d’antan », François Villon,


emprisonné - et peut-être pendu - réduit au vol et à
d’autres larcins par la misère où il se trouvait plongé,
jusqu’aux sept poèmes des Fleurs du Mal (condamnés
par l’injustice impériale pour obscénité, alors que le
libertinage régnait à la cour de Napoléon III) ; l’affaire
de mœurs Verlaine-Rimbaud enfin, l’emprisonnement
du premier et le suicide pour la poésie de ce dernier,
réfugié en Afrique pour sacrifier au Veau d’or, par
dégoût des tartuffes de la métropole, devenant ainsi un
banal marchand d’armes du monde colonial… Pour ne
pas parler de l’hypocrisie britannique de l’époque dite
victorienne, lorsque Oscar Wilde, emprisonné pour
« sodomie », vit sa vie brisée et son œuvre décapitée.
***

La Russie tsariste puis soviétique ne fut guère économe


avec le sang des poètes. Ainsi Pouchkine, le plus
fameux poète russe, fut-il tué en 1837 dans un duel
manipulé par les sycophantes de la cour impériale,
pour faire taire la plume la plus contestataire de
l’époque, que l’exil n’avait point assagi.

A la même époque, en 1832, Evariste Galois, ce


Rimbaud des mathématiques, finit de la même manière
sa courte vie, à vingt-et-un ans : jeté en prison pour
ses tendances libertaires, il fut attiré, à sa sortie, dans
une intrigue manigancée par une basse police
parisienne. Du despotisme tsariste au bon plaisir plus
ou moins royal de Paris, les gardes-chiourmes se muent
en bourreaux.

***

Dans l’empire soviétique, le génocide de classe devient


un génocide de l’intelligence et du talent. La fausse
science de Lyssenko, calquée sur les dogmes du
marxisme-léninisme approuvés par le pape laïque
Staline, bourreau et idole rouge du terrorisme
soviétique, fut loin d’être la seule aberration.

Même pendant la période de relative libéralisation de


Khrouchtchev et la stagnation brejnévienne, Pasternak
et Soljénitsyne furent persécutés, comme beaucoup
d’autres personnalités moins connues, pour leur liberté
d’esprit critique.

Si, dans la première période bolchevique, Essenine, qui


illumina de ses images la poésie russe, fut contraint au
suicide comme un peu plus tard Maïakovski, symbole
de la poésie révolutionnaire, sous Khrouchtchev, le prix
Nobel de Pasternak sonna comme une condamnation à
mort, au moins sociale, tandis que celui de Soljénitsyne
affecta son exil forcé.

Le réalisme socialiste, dont même Maxime Gorki fut


victime dans les années trente, représentait un joug
impitoyable sur une pensée asservie par la dictature
totalitaire du Kremlin et de ses acolytes des pays
satellisés, colonisés par l’Armée rouge après la
Seconde Guerre mondiale. Le pacte Staline-Hitler qui
devait partager un temps l’Europe entre ces deux
dictatures, fut suivi de la complicité Vodka-Cola de
Staline, Roosevelt et Churchill, qui écartela le monde
jusqu’en 1989, lorsque la chute du mur de Berlin mit fin
à la Guerre froide.

Mais le génocide culturel coûta la vie, pendant cette


longue période, à des dizaines de millions d’innocents
qui payèrent ainsi la note de leurs dictateurs et de leurs
démagogues.

La torture physique et morale et les crimes perpétrés


dans le monde dominé par la faucille et le marteau
servirent de surcroît d’alibi aux politiciens-polichiens
d’un monde qui se proclamait libre : libre de sabler le
champagne par la bouche de ses dirigeants, ivres d’un
pouvoir qu’ils ne méritaient aucunement.

***

L’histoire de l’art ne manque pas non plus de génies


méconnus ou marginalisés en leur temps. Comme pour
venger a priori d’autres complaintes du pays du grand
Art, Apelle, le célèbre portraitiste grec, dont l’œuvre
picturale fut perdue pour la postérité, avait répliqué à
un cordonnier qui critiquait une de ses réalisations
plastiques : « pas plus haut que la cheville,
cordonnier ». En d’autres mots, il ne faut pas laisser le
jugement artistique aux incompétents en la matière,
qu’ils soient cordonniers, académiciens ou ministres.

Si dans l’Antiquité gréco-latine, la licence artistique


était de règle, même dans la représentation des dieux
du panthéon polythéiste, tout autre était la situation
dans le monde judéo-chrétien et islamique. Ainsi, par
exemple, le fameux peintre espagnol Goya, qui avec
ses Caprices montra que les ténèbres de la pensée
engendrent des monstres, dut subir les foudres de
l’inquisition au XIXe siècle, dans une Espagne qui
gardait, en dépit de l’occupation par les troupes de
Napoléon Ier, ses vieux démons d’une hypocrite morale
dogmatique, imposée par une Eglise rétrograde.

L’un des cas les plus célèbres qui confirme de surcroît


la marginalité de l’exceptionnel est celui de Vincent
Van Gogh. Invendables pendant sa vie de malheurs et
de misère, malgré les efforts de son frère Théo,
marchand d’art, ses tableaux superbes s’arrachent
aujourd’hui à des prix exorbitants lors des ventes aux
enchères où ils se trouvent présentés. Vincent, peintre
maudit pendant son assez courte vie, est devenu la
gloire des principaux musées du monde…

***

En sculpture, Brancusi, né dans une famille paysanne


de Roumanie et mort à Paris en 1957, eut une
trajectoire atypique. Assez tôt reconnu par les prix
offerts à ses sculptures archétypales par certains
américains fortunés, il n’avait vendu à sa mort au
musée d’Etat, en France, que trois sculptures, malgré
ses cinquante années de travail dans son atelier
parisien. En revanche, dans son pays d’origine, la
Roumanie, il a pu achever en 1937 un complexe
artistique monumental dans un parc d’Olténie, sa
région natale. Mais il s’agissait d’une commande de
l’Etat d’alors, dominé par le goût aristocratique de
l’entre les deux guerres mondiales.

Dans les années cinquante, il voulut offrir par


testament toutes les sculptures inestimables qu’il
conservait dans son modeste atelier parisien à l’Etat
roumain, à condition que celui-ci finance la construction
dans son pays d’origine du bâtiment qui accueillait ses
œuvres sur les bords de la Seine. Mais le
gouvernement communiste de Bucarest refusa net une
telle offre généreuse du grand sculpteur, par les
paroles tristement célèbres de la ministre de la culture
(de l’inculture), proférées en plein conseil des
ministres : « Nous n’avons pas besoin ici de ses
cochonneries. »

Finalement, la France accepta les conditions de sa


donation : sur la place du centre Beaubourg s’élève
maintenant un fort modeste atelier refait du sculpteur,
avec ses œuvres d’une forte originalité, à la fois
modernes et archaïques.
***

La république française comme la plupart des Etats, ne


fut guère tendre, depuis la première, issue des
débordements révolutionnaires, jusqu’à l’actuelle, la
cinquième (en en attendant d’autres), ni avec les
savants intègres ni avec les poètes dont l’originalité
dérangeait la routine, dans le lit de Procuste de la
médiocrité triomphante d’un système démagogique. Le
mérite représentait une circonstance aggravante,
surtout si la valeur créatrice était d’origine étrangère.
Marie Curie fut à la fois une savante contestée et une
femme persécutée, avant de devenir une véritable
icône de la science française, après son deuxième prix
Nobel.

Que n’a-t-on pas dit après la mort de son mari, Pierre


Curie ? Que sa femme n’était, en réalité, que sa
laborantine, donc que le prix Nobel de physique de
1903 ne revenait qu’à Pierre et aucunement à Marie
Curie. Ces attaques iniques conduisirent l’académie
suédoise à lui décerner le prix Nobel de chimie en
1911. Après cela, même les mauvaises langues
parisiennes et pharisiennes durent tarir leurs
calomnies. Mais auparavant, après la mort de Pierre en
1906, les tartuffes devaient déclencher de nouvelles
campagnes de presse, avec des manifestations
publiques, contre « l’immoralité » de la savante
polonaise, accusée d’avoir une liaison avec le physicien
Paul Langevin. Vraie ou fausse, une telle liaison
extraconjugale n’a guère d’importance quand l’histoire
du pays déborde du rôle des favorites d’Henri IV, Louis
XIV et de Louis XV le bien aimé (pour ne pas rappeler
les mignons d’Henri III et de Louis XIII).

Avec de tels exemples au sommet, perpétués par les


frasques de deux empereurs et de plusieurs présidents
de la république, devrait-on s’offusquer de l’éventuel
comportement privé d’une savante polonaise ?

La psychologie des foules manipulées et le racisme des


pauvres d’esprit peuvent expliquer, mais non justifier
de telles indignations sélectives, issues, dans doute,
d’un subconscient reptilien collectif.

***
Le cas Einstein est tout aussi éclairant pour le racisme
des pauvres d’esprit et pour la monstruosité des
« services » policiers des Etats, lesquels deviennent des
cellules cancéreuses qui parasitent l’organisme qu’ils
sont censés défendre. L’accueil pour son éventuelle
nomination au Collège de France est surtout redevable
à la première catégorie, avec une presse manipulable
et manipulée par de faux renseignements,
probablement de source policière.

Ainsi, dans un article en première page du Figaro


datant du 18 mai 1933, par la plume de son directeur
d’alors, le parfumeur François Coty et son titre ronflant,
« Le communisme au Collège de France », la pensée du
cémèbre savant se voit qualifiée de « bolchevisme ou
communisme », sans que l’auteur ne produise la
moindre preuve concrète à ses allégations. Le ministre
de l’Education nationale, M. de Monzie est quant à lui
considéré par cet article comme « l’agent de plus actif
des Soviets en France. »

Sans doute dégoûté par cette campagne de presse


calomnieuse, Einstein décline l’offre du Collège de
France, préférant s’installer à l’université de Princeton
aux Etats-Unis, où il devait rester jusqu’à sa mort en
1957.

L’université l’a fort bien accueilli aux Etats-Unis, mais le


F.B.I., la police abusive d’Edgar Hoover, voulut, avec
une persévérance absurde, le faire passer pour un
espion, un traître à sa nouvelle patrie où il fut
naturalisé.

Aucune fausse piste, aucune calomnie et aucun faux


témoignage ne furent écartés. Ainsi, les « services » de
Hoover devaient lui inventer un fils, Albert, qui serait
retenu en otage en U.R.S.S. pour s’assurer de l’entière
collaboration du savant avec les autorités soviétiques…

Cette piste s’avéra une simple élucubration policière.


Intervint aussi un étrange témoignage arraché à une
malade schizophrène dans un hôpital psychiatrique
dont le médecin chef « collabora » avec le F.B.I. Défiant
le traditionnel Habeas corpus, le F.B.I. fit des
perquisitions illégales et clandestines au domicile
personnel du savant, fouilla dans tout son passé, pour
essayer de le compromettre et de le priver, en tant que
« traître », des droits du citoyen américain qu’il était
devenu, afin de l’expulser sur l’ancien continent.

Toutes ces opérations de basse police politique avaient


pour but de souiller le prestige énorme qu’Einstein
apporta au combat pour la liberté et les droits des
opprimés à une vie qui mérite d’être vécue dans le
cadre d’une paix véritable, assurée par un
gouvernement universel. Considéré comme subversif
pendant la Guerre froide et le triomphe du
maccarthysme, Einstein se rendit compte qu’il se
trouvait pratiquement dans une sorte de résidence
surveillée, illégale, quand il écrivit une année avant sa
mort : « Si j’avais à recommencer (…), je n’essayerais
plus de devenir physicien ou professeur, je choisirais
plutôt d’être plombier ou colporteur, dans l’espoir
d’accéder à ce modeste degré d’indépendance encore
accessible dans les circonstances actuelles. »
Malgré tout, Einstein restait trop optimiste : même les
corporations de plombiers, comme beaucoup d’autres
dans la période maccarthyste, demandaient, par écrit,
un serment d’allégeance déclarant ne pas appartenir
au parti communiste. Les anticommunistes utilisant les
méthodes dignes des communistes, aucune profession
n’offrait donc une véritable possibilité
d’épanouissement libre.

***

Les parisiens-pharisiens ont choisi la trinité républicaine


qui est leur : Tartuffe, Harpagon, Chauvin. Les fils des
boyards éclairés du XIXe siècle qui venaient pour
parfaire leurs études à Paris nouèrent les meilleures
relations du monde durant ce que l’on appelle dans le
pays des Carpathes la « génération de 1848 »,
continuée par les générations suivantes d’aristocrates
aisés, jusqu’à la Deuxième Guerre mondiale.

Un tout autre accueil, parfois mesquin, devait attendre


une série d’immigrés méritants mais pauvres, dont les
plus en vue restent Panaït Istrati, Eugène Ionesco, E.M.
Cioran, Virgil Gheorghui, Mircea Eliade et Vintila Horia.

Panaït Istrati, issu d’une famille populaire de Roumanie,


fut, tout d’abord, un partisan de la révolution soviétique
d’octobre 1917. Trouvant dans son pays des Carpathes
et du Danube une atmosphère hostile à de telles idées,
il part pour la France de Romain Rolland, qui le reçoit à
bras ouvert dans les milieux de sympathisants
communistes. Ses premiers romans, écrits dans les
années vingt du siècle dernier, dans la langue de
Voltaire, furent bien accueillis dans les milieux de
gauche de Moscou-sur-Seine, d’autant que sa plume
brossait un tableau pittoresque et cruel à la fois de la
société balkanique, qui appartenait déjà à une
mythologie folklorique.

Mais cela ne devait pas durer. Les mêmes cercles qui


firent sa réputation internationale se retournèrent
contre lui quand, après une visite en U.R.S.S., il eut le
courage et l’honnêteté intellectuelle de présenter, sous
son jour véritable, l’odieuse dictature soviétique.
Malgré les conseils de son grand ami Romain Rolland, il
publia en 1929, avant le livre démystificateur d’André
Gide des années trente, un texte par trop parlant sur la
terreur instaurée par l’oligarchie du Kremlin, Vers
l’autre flamme. Après seize mois en U.R.S.S.

Après cette publication, dégoûté par le comportement


sectaire et partisan de ses anciens amis, il retourne en
Roumanie, son pays d’origine, où ses tribulations le
font regarder avec une certaine méfiance et où il devait
mourir de tuberculose, esseulé, en 1935.

L’écrivain Panaït Istrati a dû sentir sur sa propre peau le


danger de dire et écrire certaines vérités dérangeantes
pour des meutes asservies et dangereuses pour ceux
qui dénoncent les assassinats, perpétrés à la lumière
de l’étoile rouge du Kremlin idolâtrée par ses
fanatiques de Moscou-sur-Seine.

***

Les « métèques » roumains de Paris peuvent être


classés en plusieurs catégories, dont deux sont
significatives : les aristocrates, d’une esquisse finesse
d’esprit, dont Anna de Noailles, née princesse
Brancovan, Hélène Vacaresco ou Marthe Bibesco ; et
les grands intellectuels comme Eugène Ionesco,
Cioran, Mircea Eliade, Virgil Gheorghui… et même le
prix Goncourt manqué, après lui avoir été décerné, à
Vintila Horia, réfugié en Espagne.

Les riches aristocrates n’avaient rien à demander ni


rien à craindre dans une ville où le luxe d’en haut
couvre la misère d’en bas. Quant aux hommes de
culture et de talent qui devaient s’imposer dans un
monde hostile à la valeur marginale ou, en d’autres cas
indifférente à tout phénomène inédit, leur destin
s’avéra souvent en dents de scie.

***

Ionesco, qui, autour de la soixantaine, échoua, si l’on


peut dire, à l’Académie française, eut, malgré sa
réputation ultérieure, des débuts assez difficiles. Il dut,
avec ses amis, faire l’homme-sandwich, portant ainsi
les pancartes pour la publicité des premières
représentations de La Cantatrice chauve, tandis que
pour nourrir sa famille il jouait à l’artisan-peintre.
Malgré tout, sa mère étant française, il était moins
dépaysé à Paris que certains de ses anciens amis,
néanmoins devenus, en même temps, ses nouveaux
compatriotes dans la capitale française.

La trinité caractéristique de ces grands intellectuels


étrangers est représentée par Ionesco, Eliade et Cioran.
L’auteur de La Vingt-cinquième heure, Virgil Gheorghui,
ne faisait pas partie de cette triade, tandis que Vintila
Horia, auto-exilé à Madrid, après le refus de son prix
Goncourt, s’éloignait de l’orbite parisienne qui, trop
souvent, a tendance à souiller ce qu’elle touche.

Mircea Eliade, l’historien des religions le plus réputé du


XXe siècle, voulait commencer une carrière
d’universitaire et d’écrivain à Paris, après la Deuxième
Guerre mondiale, lorsque les pays dits de l’Est, dont la
Roumanie, tombèrent sous la férule de Staline.
Malgré le soutien et l’amitié de Georges Dumézil, il ne
put devenir que chargé de cours à l’Ecole des Hautes
Etudes, donc chargé des heures complémentaires,
position instable qui n’offrait aucune aisance
matérielle, bien au contraire. Ainsi dut-il émigrer aux
Etats-Unis où un poste stable de professeur l’attendait
sur le campus de l’université de Chicago, avec toutes
les prérogatives afférentes à une grande université
américaine.

Pendant sa longue vie - et même post mortem, Eliade


devait subir des attaques souvent injustifiées sur son
passé d’extrême-droite.

Bien sûr, des crimes odieux, dont l’assassinat de deux


premiers ministres dans les années 1930, doivent être
imputés aux Gardes de fer, qui pratiquaient le
terrorisme de clan auquel répondait le terrorisme d’Etat
de la dictature royale de Carol II. Mais pour autant,
faut-il pratiquer l’amalgame, comme c’est le cas de
certains livres publiés à Paris et ailleurs, entre ce
mouvement coupable et des intellectuels, dont les plus
connus sont Mircea Eliade, Cioran, Vintila Horia, qui ont
cru pendant une jeunesse désabusée par le régime en
place, dans un changement dont le remède était pire
que le mal ?

***

Cioran, ce perroquet funèbre du néant, a péché


pourtant dans sa jeunesse par trop d’optimisme en
croyant ce bas monde perfectible et en s’accrochant,
quelques instants, aux pas branlants de faux prophètes
qui se sont avérés, historiquement parlant, comme tous
les zélotes des messianismes, de grands criminels.
Pourtant, les procès à répétition, surtout post mortem,
faits à Cioran, Ionesco, Eliade, Virgil Gheorghui, Vintila
Horia, ne sont pas moins iniques en leur attribuant a
posteriori la connaissance a priori de tous les crimes de
ces messianismes. Et leurs détracteurs s’accrochent
comme des mouches, des marchands de tous poils à la
pourriture.

A de tels parasites de la pseudo pensée pharisienne,


Cioran a répondu par lui-même et pour tous les autres
réprouvés dans ses Syllogismes de l’amertume :
« Quand la pègre épouse un mythe, attendez-vous à un
massacre ou, pis encore, à une nouvelle religion ». Ce
constat historique fait montre que le penseur était
revenu de toutes ses illusions et de ses erreurs de
jeunesse, basées, sans doute, sur un messianisme
religieux ou laïque, dont le national-socialisme et le
marxisme-léninisme offrent les fleurons noirs et rouges
les plus tristement célèbres.

La moisissure parisienne-pharisienne est sourde, car


elle ne veut rien entendre, et aveugle, car elle ne veut
rien voir, à l’ombre de ses œillères qui cachent peu
d’idées mais fixes.

Cette pseudo-intellectualité préfère avoir tort avec


Sartre que raison avec Aron. Une telle mauvaise foi
institutionnalisée frise le pathétique. Pourtant, je lui
trouve, malgré tout, certaines circonstances
atténuantes. Tout d’abord, dans les bornes de la boîte
crânienne de ces pharisiens et, aussi, dans les tares
des démagogies occidentales que Raymond Aron, pris
par son combat contre le totalitarisme marxiste-
léniniste-staliniste, ne mettait pas toujours en lumière.

Comme en des réactions chimiques enchevêtrées,


souvent le mal occidental, la démagogie policière,
oligarchique et ploutocratique qui se proclame avec
emphase « démocratie », réclame, par antithèse, le
pire des dictatures totalitaires pyramidales, de type
communiste, national-socialiste ou, même,
théocratique.

Les historiographes qui, pour la plupart, ne sont que


des « histrionographes », des historiens payés par des
systèmes, même contradictoires, pour dénaturer les
faits, ne parlent jamais des racines véritables des
révolutions française, bolchevique ou théocratique.

***

Il reste évident que si les révolutions se trouvent


justifiées par les abus et les crimes des sociétés
sclérosées, incapables d’évoluer d’elles-mêmes, elles
sont condamnées par l’avenir. En d’autres termes, le
remède s’avère pire que le mal. Si l’absolutisme royal
et les privilèges immérités ont justifié la révolution de
1789, en revanche la terreur révolutionnaire, l’Empire,
qui a vendu la Louisiane aux Etats-Unis, les
restaurations successives, ont contribué à diminuer
l’influence de la France et stimulé les guerres
fratricides qui ont divisé l’Europe.

Aussi, le despotisme tsariste déboucha-t-il sur la


révolution d’octobre et celui de Guillaume II, après la
débandade démagogique de la République de Weimar,
provoqua l’avènement de la dictature national-
socialiste. Ces pays, qui ne savent évoluer, sont tombés
comme le dit un proverbe roumain, d’un lac dans un
puits.

Encore plus proche dans le temps, la dictature de Lon


Nol au Cambodge favorisa les Khmers rouges, avec le
génocide qui s’ensuivit ; et l’oligarchie du shah d’Iran,
comme l’occupation soviétique d’Afghanistan,
favorisèrent les dictatures pyramidales théocratiques
des ayatollahs et des Talibans.

***

La trop bonne conscience occidentale ne se pose


jamais les questions dérangeantes quant aux racines
de tous les « ismes ». Si les royaumes de ce bas monde
n’étaient point pourris, comme celui du Danemark de
Hamlet, et si les républiques étaient des
gouvernements du « bien public » et non des
« ripoubliques », alors les vers des dictatures n’auraient
point prospéré dans ce fumier de pseudo-démocraties,
comme appelait Konrad Lorenz les systèmes de
démagogies occidentales.

Dans la réalité géopolitique et biopolitique, si le vers


est dans le fruit, il se trouve une interdépendance entre
la pourriture des ripoubliques, leurs ripoux et les vers
du messianisme islamique, judéo-chrétien, national-
socialiste ou marxiste-léniniste.

Et l’innocence, plus ou moins feinte, des démagogies


occidentales, dont le néocolonialisme et le terrorisme
d’Etat réclament, en réponse, le terrorisme de meute
des pays plus ou moins pauvres, ne saurait excuser ni
l’un ni l’autre des versants du terrorisme international.

***

Les messianismes et les terrorismes de tous poils et de


toutes les couleurs se répondent. Au peuple élu
d’Israël, se substituent les élus chrétiens ou musulmans
et, enfin, aux peuples élus par des dieux jaloux, la
« race » aryenne prônée par Hitler et ses acolytes ou la
classe prolétarienne de Marx, Engels, Lénine, Staline et
leurs successeurs.

Aux « élus » religieux, les « élus » laïques, sous le signe


trouble de l’éternel retour du messianisme qui sert
comme une sorte de recours aux noyés dans la misère,
qui s’accrochent même à la famille illusoire de leur
éventuelle survie. Aux paradis d’au-delà, les paradis
d’ici-bas, mais dans un avenir incontrôlable, et jusque-
là les enfers terrestres pavés toujours des meilleures
intentions démagogiques.

***

Dans la guerre des paradis, celui de l’islamisme semble


tenir la barre la plus haute. Soixante-dix vierges qui
attendent les kamikazes représentent un troc
avantageux : quelques dizaines d’années d’ici-bas sont
troquées contre une éternité dans les bras de dizaines
de femmes.

Mais les jeunes kamikazes oublient, semble-t-il, leur


propre biologie : même dans l’hypothèse d’une telle
récompense, se trouver seul à seul avec des dizaines
de vierges à satisfaire, qui peuvent se métamorphoser,
par une frustration éventuelle, en furies, s’apparente
plutôt à une malédiction éternelle…

Bien entendu, il y a des degrés dans le mal de la


pseudo-démocratie : les pays qui ont la tendance
d’aller vers le moindre mal restent, évidemment, les
pays du Nord de l’Europe, la Suède, la Norvège, le
Danemark et peu d’autres, tandis que la plupart, dont
l’Amérique du Nord, le Royaume-Uni ou la France, se
trouvent plus proches de l’élan vers le pire. Sur
d’autres continents, on rencontre des dictatures
militaires et même dans certains pays, des dictatures
totalitaires pyramidales théocratiques ou de type
marxiste-léniniste.

Les classes politiques des démagogies oligarchiques


occidentales trouvent souvent une sorte d’alibi à leurs
turpitudes dans le pire d’ailleurs, des basses Tartaries
réelles ou imaginaires. Pourtant, le pire d’ailleurs
n’excusera jamais le mal de céans ou de n’importe où…
Ni vice versa.

***

Du passé faisons table rase. Il est facile, peut-être, de


rejeter en bloc le passé ou de l’accepter en bloc,
comme le font tous les sectarismes, les fanatismes et
les messianismes.

Mais comme disait jadis une mère à son fils, roi


assassin de son cousin le duc de Guise, « après avoir
coupé, il faut coudre », sinon le monde peut tomber de
mal en pis et la voûte céleste devenir une coupole
étouffante.

Le tamis du monde devrait enfin devenir sélectif dans


le meilleur et non dans le pire : il faut conserver du
passé ce qui reste valable et rejeter les préjugés, les
superstitions et le carcan mental qui sont comme des
œillères sur les yeux de la multitude.

Seule une sélection multipolaire des valeurs peut


s’avérer capable de transformer un monde coupable de
vivoter, en brûlant à petit feu les ressources non
renouvelables de la biosphère, en un univers viable.

Les histoires des religions faites par des zélotes, des


fanatiques de classe ou de race qui sillonnent l’histoire,
sont parmi les exemples les plus parfaits d’une sorte
d’hystérie collective confortée par les scribes de tous
les temps, les parasites serviles des pouvoirs en place.

Dans tous les pays de ce bas monde, l’histoire est trop


souvent dénaturée et caviardée selon les intérêts
supposés du moment, s’apparentant à une
hagiographie où les saints et les idoles sont
interchangeables.

***

Parfois les zéros sont les héros et la lâcheté est


claironnée dans les trompettes d’une gloire usurpée.
Ainsi la légende d’un Vercingétorix, vaillant et
intelligent (comme tous les Gaulois ?). Pourtant, à ce
que l’on sache, il fut le seul grand chef de l’Antiquité
qui se soit rendu à l’ennemi. Les héros vaincus, à l’âge
classique, se retiraient du théâtre de la bataille par le
suicide, comme Cléopâtre, la dernière reine d’Egypte
ou comme Décébale, le dernier roi des Daces. Se
rendre à l’ennemi était toujours considéré comme un
signe de couardise sinon de lâcheté avérée. D’autant
plus se rendre au char triomphal de César, comme ce
fut le cas de Vercingétorix. A la rigueur, il aurait pu se
suicider devant César pour éviter la torture et la honte
du Carcer de Rome, où six ans plus tard il devait périr
étranglé. Le succès énorme d’Astérix, Obélix et de leur
fidèle Idéfix s’explique aussi et peut-être surtout par le
désir du subconscient collectif de venger Vercingétorix
par la résistance imaginaire d’un « village gaulois » à la
conquête de la Gaule par César.

***

Le mécanisme de fausse mémoire historique devait se


répéter après la Deuxième Guerre mondiale quand les
« quarante millions de pétainistes » se
métamorphosèrent en résistants de la vingt-cinquième
heure.

Le cas de la préfecture de police de Paris, lieu de


répression par excellence, est plus que caractéristique.
Tous ses policiers, à l’exception d’un seul, qui aurait
refusé, participèrent aux « rafles du Vel d’Hiv’ » qui ont
conduit aux camps de concentration du national-
socialisme non seulement des Juifs adultes, mais
également leurs enfants en bas âge, que les nazis eux-
mêmes n’avaient point demandé. Ces mêmes policiers
se sont retrouvés résistants quelques jours avant
l’entrée de l’armée américaine dans la capitale
française : mouches du coche ?

***

Quant à Clovis et à son baptême opportuniste à Reims


pour complaire, à la fois, à sa bien aimée Clotilde et
aux Gallo-romains déjà christianisés, il devait rester
célèbre par l’épisode du vase de Soissons. Le sabre et
le goupillon - le pouvoir et le dogme, les rhizomes de
tous les messianismes, se rejoignent à l’aube du
royaume pourri et, plus tard, les ripoubliques
démagogiques mais non moins despotiques.

***

La paresse des tyrans est un bienfait pour les sujets


concernés. Pourtant, c’est une banalité politique, le
vide du pouvoir est vite rempli. Ainsi les rois fainéants
furent remplacés par leurs majordomes du palais. Et le
nouveau maître est toujours plus dur que l’ancien.

***

Les « histrionographes » à la française tombent en


pâmoison devant la pauvre Jeanne d’Arc, dont Anatole
France aurait pu dire qu’elle est une sorte de Vierge
Orberose, tant sa « dauphinade » acharnée pour
asseoir la couronne sur une tête faiblarde a, peut-être,
empêché l’émergence d’un Royaume-Uni regroupant la
France et la Grande-Bretagne, noyau d’une future
grande Europe, exemptée de multiples guerres…

***

Louis XIV, autoproclamé Soleil, a coûté cher à son pays


et à l’Europe sillonnée par des dragonnades et des
guerres. Tout le capital politique apporté par Richelieu
et Mazarin - et la gloire des écrivains classiques
français - furent dilapidés par la mégalomanie d’un
soleil supposé, qui ne se contentait pas, semble t-il, de
croire que l’Etat c’est lui, mais, de surcroît, d’affirmer
dans sa devise, Nec pluribus impar, qu’il est au-dessus
même de plusieurs soleils…

En déchirant l’édit de Nantes de son grand-père putatif


Henri IV, beaucoup plus sage que lui, le despote royal,
véritable sultan turc de l’Occident, a donné de l’eau au
moulin des persécutions religieuses et a enrichi, avec le
futur capital humain des protestants français, d’autres
contrées dont la Prusse orientale…

Même Racine, pourtant auteur de Cour, tomba en


disgrâce à cause d’un texte trouvé par le roi dans les
mains de son épouse morganatique, la bigote
Maintenon, et qui parlait de la famine qui touchait les
paysans. Les aristocrates eux-mêmes, saignés par les
frondes et les guerres successives, ne devinrent que
des plumes de paon à Versailles dans la queue de geai
du prétendu Soleil. Ainsi, le despotisme royal prépara
involontairement la révolution, qui n’eut qu’une tête à
couper pour ébranler tout l’édifice du pays, car les
aristocrates, devenus des parasites à la Cour, ne
remplissaient plus leur rôle politique traditionnel dans
leurs fiefs d’origine.

Pour une fois, la population ne se trompa guère sur le


roi oint, en jetant des pierres sur le passage du
sarcophage du pharaon à la française.

***
Après Louis XV et avec son successeur qui était, sans
doute, un bon serrurier mais un bien piètre roi, le
déluge de la révolution, justifiée par des privilèges
immérités et le bon plaisir souverain, conduisit à un
élan vers le pire, se noyant dans la Terreur
triomphante.

Si les révolutions peuvent apparaître justifiées par le


despotisme des régimes en place, elles sont
condamnées par l’avenir, car elles ne font que
remplacer le mal par le pire. D’ailleurs, ce sont
seulement les régimes sclérosés, incapables d’évoluer
normalement, qui sont balayés par des révolutions.

Les pays d’Europe du Nord, qui firent l’économie des


révolutions, restent en effet plus évolués sur le plan
social et sur celui des libertés individuelles.

Ce n’est guère la faute à Voltaire ou à d’autres


penseurs du siècle des Lumières si la terreur
révolutionnaire et le bonapartisme suivant ont abaissé
la France, mais la responsabilité revient à une
oligarchie qui, par intérêt étroit de clan, sabota les
intérêts supérieurs du pays.

***

Napoléon Bonaparte, stratège et politique d’exception,


gagné aussi par une mégalomanie sans limite, se
voulut tout seul maître du monde, en oubliant que sans
alliés véritables à l’étranger, il ne pouvait s’improviser,
assis sur les baïonnettes, empereur de l’Europe.
L’épopée fulgurante devait finir comme une foudre
tombée sur l’arbre généalogique de son propre pays.
Curieusement, le Gaulois Vercingétorix, François Ier et
Napoléon, le premier comme le troisième du nom et,
plus tard, Gamelin, devaient se rendre, en tout bien
tout honneur, à l’ennemi.

L’histrionographie garde même les paroles célèbres de


François Ier se rendant à Charles Quint : « Tout est
perdu fors l’honneur ». Tandis qu’en faisant don de sa
personne à l’ennemi, il aurait sans doute dû dire : tout
est perdu…même l’honneur.

Le métèque corse, devenu empereur des Français,


comme son neveu Badinguet, ne firent que suivre une
vieille tradition de capitulation, plus ou moins
triomphale, de l’honneur dans le déshonneur.

***

La galerie des Glaces de Versailles, qui vit la gloriole du


roi-Soleil, devait après la reddition de Napoléon III à
Sedan, rencontrer la symbolique impériale de Bismarck
et de son empereur germanique.

Mais Guillaume II d’Allemagne, politicien velléitaire, qui


écarta Bismarck et sa politique d’équilibre européen,
permit à Clemenceau de laver dans cette même galerie
la honte de Sedan par la victoire au sortir de la
Première Guerre mondiale.

Partout la politique de vengeance franco-anglaise et les


dédommagements demandés par la France à
l’Allemagne vaincue fragilisèrent la république de
Weimar, en donnant de l’eau au moulin du national-
socialisme d’Adolf Hitler et de ses acolytes. De surcroît,
leur racisme fut encore exacerbé par les troupes
d’occupation françaises, d’origine coloniale, dont les
exactions et les viols furent attribués par le nazisme à
leur extraction africaine.
***

Le bolchevisme, avec ses génocides de classe, et le


national-socialisme, avec ses génocides de race, ne
tombèrent aucunement du ciel sur la tête de la vieille
Europe. Ces champignons hallucinogènes et
empoisonnés trouvèrent leur milieu idoine et
proliférèrent sur le fumier des démagogies policières,
oligarchiques et ploutocratiques du monde occidental,
ou sur les despotismes de Moscou, Pékin, du Cambodge
et d’ailleurs.

Le procès de Riom, ouvert par Pétain pour condamner


les coupables de la défaite et de la débandade de
l’année quarante et arrêté sur l’ordre d’Hitler, devrait
être réalisé par les historiens contemporains, si
seulement ils n’étaient pas, pour la plupart, des
histrionographes. Bien entendu, le maréchal Pétain lui-
même devrait être inclus parmi les responsables de la
défaite, car la carrière d’un généralissime comme
Gamelin, souffrant des séquelles d’une maladie comme
la syphilis qui se traitait mal à l’époque et qui, pourtant,
était une circonstance atténuante pour sa médiocrité
stratégique, ne se fait guère en un jour, mais dans le
temps et avec la complicité active ou passive des
autres chefs militaires et civils de la ripoublique.

***

A un généralissime piètre stratège et à une kyrielle de


politiciens plus ou moins capables, de gauche ou de
droite, succéda un maréchal ramolli, qui fit don de sa
personne à son pays… Fit-il un cadeau empoisonné ou
un moindre mal, sauvant la France, vaincue d’avance
par l’armée d’outre-Rhin, des destructions d’une guerre
sans merci ?

Parmi les Français de l’époque qui acclamaient le


maréchal, circulait l’idée, statistiquement majoritaire,
d’un Pétain bouclier de la patrie et, beaucoup plus tard,
d’un de Gaulle, véritable glaive… Le bouclier et le
glaive ? C’est du romain ou du roman ?
***

La versatilité de la foule parisienne-pharisienne n’est


plus à prouver : il suffit de regarder l’immense foule
acclamant le maréchal Pétain au printemps 1944 à
Paris et la non moins grande multitude qui applaudit le
général de Gaulle pendant l’été.

Le tour de passe-passe historique de Charles de Gaulle,


qui, d’un pays vaincu fit un pays vainqueur, a eu aussi
des conséquences négatives. De Gaulle, homme
politique d’exception, prouve par son appel singulier du
18 juin 1940, ce que vaut le consensus populaire : il a
raison, tout seul, contre ce qu’Henri Amouroux appelle
« quarante millions de pétainistes. » D’ailleurs, les
personnalités exceptionnelles comme lui, comme
Clemenceau, n’ont dû leurs carrières politiques qu’à
des circonstances exceptionnelles. La banalité
démagogique des ripoubliques, avec leur tromperie sur
la marchandise, ne suinte que des médiocrités. Le
tigre, le père de la victoire, fut ainsi vaincu lors de
l’élection parlementaire de 1920 où, contre sa
candidature, fut proposé président de la république un
Paul Deschanel, l’homme qui monta dans les arbres du
parc de l’Elysée et qui finit sa carrière en tombant, en
pyjama, du train présidentiel. Et le gaullisme est
maintenant représenté par Chirac…

***

Pourtant Charles de Gaulle lui-même ne sut éviter une


paix tragique, parsemée de cadavres, en Algérie
comme en France et, trop imbu de sa gloire, il ne sut
pas non plus voir venir mai 1968. Dans le cas de
l’Algérie, de Gaulle aurait dû mieux savoir parler aux
généraux devenus rebelles, avant qu’ils ne se sentent
trahis par celui qu’ils avaient propulsé au pouvoir après
le 13 mai 1958, sous la menace d’un coup d’Etat
militaire. Et dans le deuxième cas, il aurait dû mieux
sentir les mouvements de la jeunesse et le carcan de la
sclérose universitaire et sociale, qui firent sauter la
marmite dans une effervescence qui devait se noyer
dans ce que de Gaulle appelait « la chienlit » de la
Sorbonne.

***

Malgré tout, Charles de Gaulle avait le sentiment que


son jeu de bascule entre l’Est et l’Ouest, entre les
puissances soviétique et américaine, « gonflait » sa
stature politique, laquelle n’avait point toujours une
base réelle. N’avait-il pas dit à Malraux et à d’autres
interlocuteurs qu’il se trouvait comme une sorte de
Tintin dans le pays des géants internationaux, mais que
cela ne se voyait pas à cause de sa taille ?

Ses successeurs institutionnels ont réduit tour à tour,


malgré ou à cause de leurs démagogies, l’hexagone à
une peau de chagrin, de taille moyenne dans
l’économie globale de la biosphère. Ainsi, dans une
sorte de division bizarre du travail, Bush fils sabote les
intérêts supérieurs du monde, tandis que Chirac, à sa
mesure, sabote, avec son propre pays, ceux de
l’Europe.

***

Dans Le coup d’Etat permanent, en 1964, François


Mitterrand entreprit une radiographie exacte de la
Constitution théorique et de son application pratique
dans une France oscillant entre l’arbitraire d’un
sultanat turc et la corruption d’une république
bananière. Pourtant l’hexagone se flatte d’être « le
pays des droits de l’homme » : c’est l’exception
française, la mégalomanie bête et béate ?

Que la Constitution de la Ve république permette la


démagogie policière, oligarchique et ploutocratique,
cela ne fait aucun doute. Et l’analyse du juriste et de
l’homme politique fut une critique d’orfèvre en la
matière. Il est toutefois dommage que devenu
président de cette même république abhorrée, il ne sut
ou voulut faire une réforme fondamentale de l’Etat,
coupable de graves atteintes aux libertés publiques et
individuelles, mais ne fit qu’accentuer ses abus, dont
les écoutes illégales de l’Elysée ne sont que la face
visible d’un iceberg souterrain, incommensurable.

Force est de constater que la droite et la gauche font le


lit, de plus en plus ample, d’une oligarchie policière qui
devient, ainsi, la béquille principale d’un système
malade de dictatures sectorielles, qui sont autant de
cellules cancéreuses ayant tendance à produire un
cancer généralisé. Depuis l’ancien despotisme royal, ce
cancer est devenu une tare, renforcée par le
despotisme ripoublicain, et n’a plus grand-chose à
envier aux sultanats turcs, ni aux ripoubliques
bananières, ni même aux ex-dictatures communistes.
***
La grenouille dorée à la française, dorée en bœuf d’or à
l’américaine, se veut, de surcroît, un modèle à suivre :
la « patrie des droits de l’homme » qui les a toujours
bafoués, non seulement dans ses colonies, mais, aussi,
sur le territoire de l’hexagone où les fables de La
Fontaine restent toujours valables : les loups et les
renards mangent toujours les brebis et les moutons,
accusés, eux, d’être des oppresseurs. D’ailleurs, nos
ancêtres les Romains, moins hypocrites, avaient déjà
constaté de telles situations : la critique respecte les
corbeaux et attaque les colombes. Et la devise
républicaine, la vraie trinité, n’est point celle exhibée
sur les façades de tous les palais et des prisons, mais
celle véritable : Tartuffe, Harpagon, Chauvin.

***

Le monde se trouve au seuil d’un nouveau Moyen Âge,


époque d’inquisitions, d’obscurantismes et de
despotismes, et pour les mêmes raisons ou déraisons.
Le polythéisme de la société gréco-latine, malgré
certaines superstitions vulgaires, était, de loin, plus
compatible avec le pluralisme de la pensée et de la
politique que les monothéismes dérivés de la Bible,
qu’il s’agisse du judaïsme, du christianisme et, plus
tard, de l’Islam.

Le fumier de la décomposition de l’empire romain a


permis la prolifération de ces champignons
hallucinogènes inspirés par un Paul de Tarse, qui, en
trahissant l’esprit et la morale des paraboles, par
ailleurs fort sages, de Jésus de Nazareth, imposa le
christianisme, en se basant sur la crédulité de ce que
beaucoup plus tard Gustave Le Bon devait appeler « la
psychologie des foules ».
***

Et les sectes qui pullulent un peu partout aujourd’hui


ne sont point pour démentir une telle analyse
concernant les mêmes situations historiques. Des
messianismes bibliques des monothéismes, suintèrent
les messianismes et les déterminismes laïques du
marxisme-léninisme-stalinisme, du national-socialisme
et du fascisme. Le « peuple élu » de la Bible, avec les
génocides qui sont décrits lors de la conquête de la
Terre promise, devait inspirer l’idéologie fumeuse de la
« race aryenne » d’un Hitler et de ses acolytes, comme
celle de la « classe providentielle », « le prolétariat »
dont les « coryphées », Marx, Engels, Lénine, Staline,
Mao, devinrent les chantres.

Et les génocides de classe et de race du siècle


précédent s’abreuvèrent de la même source
messianique, que les guerres de religion du passé et du
présent.

Les démagogies à l’occidentale n’ont, en pratique,


qu’un seul dieu, seigneur et saigneur : le Veau gonflé
en Bœuf d’or. Mais, en leur sein, pullulent des sectes
messianiques, des dictatures sectorielles en train de
s’unifier dans des trinités policières de type
totalitaire. Le risque est que ce néo-Moyen Âge, pur
produit des fanatismes et des sectarismes de tout poil,
soit encore plus dur que l’ancien, à cause des moyens
techniques de surveillance et de répression qui risquent
de s’amplifier davantage dans la robotisation future.

***

Les messianismes religieux, notamment après la faillite


politique du marxisme-léninisme et du national-
socialisme, prennent le pas sur les déterminismes
laïques et pseudo scientifiques. La faute congénitale, si
l’on peut l’appeler ainsi, des déterminismes laïques, se
trouve dans le fait que leurs paradis promis ne peuvent
se réaliser qu’ici-bas, dans un futur improbable et plus
contrôlable que ceux des messianismes religieux, dont
les félicités légendaires se situent dans un au-delà qui
échappe à toute possibilité de vérification rationnelle.

Ainsi, sur la misère des idéologies laïques et sur le


fumier de la biosphère terrestre, pullulent les anciennes
et les nouvelles religions et sectes qui, avec leurs
idoles, préparent les lendemains qui déchantent, dans
les aurores des Apocalypses générés par leurs
fanatismes exacerbés.

***

Le Néo-Moyen Âge, bigot et primitif, est dû à la


démagogie, tous azimuts, des politichiens et police-
chiens qui caressent dans le sens du poil ce qui est le
plus bas dans un individu et dans une population :
l’inculture de masse. Cette ignorance de masse est
dopée par des diplômes universitaires factices et par
l’égalitarisme vulgaire, s’opposant à l’égalité des
chances et à la méritocratie, sacrifiant dans le racisme
des pauvres d’esprit tout ce qui dépasse les mesures
d’un lit de Procuste constitué par leur boîte crânienne.
***

Le nouveau Moyen Âge sera sans doute renforcé dans


le pire par les retombées techniques, mal utilisées par
des gouvernements arbitraires, de la dynamique
scientifique. L’antique oreille de Dionysos, le tyran de
Syracuse qui enfermait ses prisonniers dans une
caverne dotée d’une résonance lui permettant
d’espionner leurs paroles, est devenue une sorte de
système d’écoute universel, dont les écoutes de
l’Elysée, pour ne pas parler des « grandes oreilles »
américaines, sont déjà les tristes exemples.

Les surveillances d’un « Big Brother » sorti de


l’imagination de l’écrivain George Orwell, restent trop
artisanales par rapport à la réalité actuelle et surtout,
par rapport à celle de demain. Le citoyen est soumis à
une surveillance et, à la rigueur, à une intoxication
policière et politique, impossible du point de vue
technique dans les siècles précédents. Et, sans doute,
les génocides messianiques religieux, de race ou de
classe, risquent-ils de poindre à l’horizon de ce
nouveau millénaire.

***

Le danger principal, pour sa propre espèce comme pour


le reste de la biosphère, reste l’homme lui-même.

Grâce ou à cause du génie génétique - que d’aucuns


appellent manipulation - l’homme peut modifier le
patrimoine héréditaire de sa propre espèce comme de
toutes les autres issues de l’évolution naturelle et
artificielle.

A priori, qui pourrait ne pas se satisfaire d’une sélection


multipolaire conduisant à une amélioration de tous les
êtres vivants ? Mais au regard de la sélection sociale,
souvent négative, on peut en craindre les effets
imprévisibles ou nocifs a posteriori. Car où trouver un
jury capable de juger l’avenir des espèces biologiques
dans les universités mêmes, ces vaches folles et
sacrées de toutes les ripoubliques ? Pour ne rien dire de
leurs gouvernements ? On y trouve en effet trop
souvent une échelle négative de pseudo valeurs. Ce
que l’on appelle à tort l’élite n’est qu’une oligarchie
dans des systèmes où sélection rime avec piston.
Une telle sélection, avec des effets irréversibles,
appliquée aux êtres vivants, pourrait aboutir à une
biosphère rétrécie en peau de chagrin, où l’homme
deviendrait de plus en plus un apprenti sorcier pour sa
propre espèce, comme pour toutes les autres.

Des clones de Lénine, Staline, Mao, d’Hitler, d’Amin


Dada, etc., en des milliards d’exemplaires ? Qui dirait
pire ? L’invasion héréditaire des dictatures, de toutes
les couleurs, qui, champignons vénéneux,
accapareraient le globe terrestre ?

***
Le messianisme scientiste peut parfois s’avérer tout
aussi pernicieux que le messianisme religieux. Le
scientifique et la science ne peuvent aucunement
répondre, autrement que par des prophéties dignes des
superstitions religieuses, aux interrogations premières
et dernières sur la vie ou sur l’univers. La caverne de
Platon, constituée par la boîte crânienne humaine, est
sans doute la geôle la plus inexpugnable pour une
connaissance qui touche à ses bornes comme une
hirondelle enfermée par hasard dans un caveau dont
les fenêtres se trouvent closes à jamais.

***

Les pouvoirs et les forces de la science du futur,


tombés en des mains guidées par des cerveaux
reptiliens sans scrupules, deviendraient une véritable
menace pour la survie de la biosphère. On oublie
d’ailleurs trop souvent que les grandes découvertes
sont dues à des savants, tandis que leurs utilisations
techniques et militaires font le bon plaisir des
politichiens-police-chiens et des hommes de cavernes-
casernes.
L’égalitarisme vulgaire des démagogies, contraire à
l’égalité des chances fondée sur le mérite personnel,
implique que tout un chacun - et de manière
interchangeable - pourrait juger d’une connaissance
scientifique qui n’est point l’apanage d’une psychologie
des foules, mais le résultat de la conception de
quelques personnalités d’exception. Ce qui revient à
dire qu’une foule plus ou moins compétente, utilise à
tort et à travers les découvertes d’une minorité
scientifique agissante, tandis que le cerveau reptilien
de la plupart reste mal maîtrisé par un néo-cortex plus
ou moins digne de ce qu’il devrait être.

Ce qui implique que le sur-Être de certains soit


forcément vaincu par le cerveau dinosaurien de la
plupart, qui s’avèrent incapables de le maîtriser par
l’écorce grise surajoutée.

L’instinct de conservation, menacé par l’extinction


individuelle et l’éventuelle apocalypse générale,
s’accroche à la résurrection hypothétique et à des
Paradis illusoires, qui donnent de l’eau au moulin des
kamikazes mais aussi, impliquent le jugement dernier,
dernier recours contre une justice d’ici-bas qui est,
souvent, un désir de justice et un parangon d’injustice.

Pourtant, à l’exception des kamikazes, aucun croyant


ne veut rencontrer plus vite le Paradis supposé et
quitter, plus rapidement, cette vallée des larmes qu’est
ce bas monde. Presque toutes les prières du monde
demandent longue vie, santé et chance pour ici-bas…
L’incertitude de la résurrection, sauf pour les bigots
fanatiques, peut seule rendre compte d’une telle
psychologie des faux croyants, pour lesquels leurs
dieux ne sont que des béquilles destinées à les
sécuriser dans une vie terrestre fut-elle combien
misérable, et n’entendent point donner cette maigre
proie pour l’ombre d’un au-delà imaginaire.

L’euthanasie, la mort douce, acceptée par des pays


plus évolués, est toujours abhorrée par les dictatures et
les démagogies autoritaires, car l’individu ne doit
aucunement échapper, même par la mort ou le suicide,
aux despotismes pour lesquels il n’est qu’un rouage
d’une machinerie totalitaire.

Les Eglises de tout poil condamnent l’euthanasie et le


suicide car ainsi les ouailles, une fois mortes, ne
peuvent plus apporter le denier du culte, indispensable
aux marchands de tous les temples et de toutes les
sectes. Comme la vieillesse, avec ses maladies, et la
jeunesse, avec ses handicaps, sont l’aubaine de la
médecine et des disciples supposés d’Hypocrite, les
infirmités de l’âge et de l’hérédité sont le terroir où
prolifèrent les champignons hallucinogènes de toutes
les superstitions et de toutes les religions.

Le droit de mourir ne peut être compris que par des


sociétés laïques, qui donnent une place plus large à la
liberté individuelle par rapport au terrorisme d’Etat, de
classe ou de meute.

***

Si l’on n’a point le droit de mourir à sa guise, donc de


choisir sa fin de vie, l’on n’a guère la possibilité de
choisir tout court… dans le domaine de la vie publique.
L’anecdote qui circulait à l’intérieur des dictatures
communistes est valable, aussi, pour les démagogies
occidentales : le peuple boit du champagne par la
bouche de ses dirigeants élus, plus ou moins bien, en
trompant sur la marchandise et en vendant du vent,
tout en ignorant la tempête future.
***

Les signes du temps montrent que le monde se trouve


à l’aube enténébrée d’un Néo-Moyen Âge, où les
dictatures sectorielles des mafias, des polices, des
complexes industriels et militaires ont la tendance de
se « mondialiser » dans des centrales universelles.

Le débarquement américain en Sicile pendant la


Seconde Guerre mondiale, aidé par le gangster Luki
Luciano, a donné l’occasion d’une unification de la
mafia américaine, de Chicago et de New York, avec la
mafia italienne, en attendant la pieuvre universelle de
nos jours, quand les ordinateurs et les avions qui
sillonnent l’espace terrestre répandent le terrorisme
d’Etat, l’écho du terrorisme des groupes mafieux ou
religieux.

Ancien agent officieux de la C.I.A, comme beaucoup


d’autres Talibans, Ben Laden et ses groupuscules
fanatiques d’Afghanistan ont été utilisés pour
combattre l’invasion soviétique. Mais ils se sont
retournés contre l’ancien patron américain car, après
avoir repoussé le Kremlin, ils ne voulaient pas non plus
de Wall Street.

***

Les Talibans, manipulés par les services américains


pendant la résistance anti-soviétique, ont installé en
Afghanistan une dictature totalitaire pyramidale
théocratique. Tout comme le catholicisme au temps
des inquisitions, notamment en Espagne et en
Amérique latine, l’islamisme radical ne supporte point
d’autres croyances concurrentes. Ainsi, les célèbres
statues de Bouddha de Bamian ont été détruites par
leur ferveur fanatique.

En se mettant à table avec le Diable (Staline, les


différentes dictatures d’Amérique latine, les Talibans,
Saddam Hussein pendant la guerre Iran-Irak),
l’administration américaine n’a pas toujours eu la
cuillère assez longue.

Comme l’icône et la statue du Bœuf d’or de Wall Street


ne suffisaient pas dans le combat avec des idéologies
dogmatisées, dont le marxisme-léninisme, alors
l’idôlatrie du Veau gonflé en Bœuf d’or, le seul dieu
concret que « l’humanité » ait connu, prit comme
béquilles contre l’expansionnisme du terrorisme d’Etat
soviétique d’autres types de terrorismes, dont
l’islamisme d’un Ben Laden, et de beaucoup d’autres.

Les administrations américaines, au moins depuis


Roosevelt jusqu’à Bush fils, ont gagné presque toutes
les guerres pour perdre presque toutes les paix.

***

A cause de la Première et de la Deuxième guerres


mondiales, combats horribles et fratricides en Europe,
les Etats-Unis d’Amérique, grands artisans de la
victoire, sont devenus la première puissance du monde.
Mais la Guerre froide, qui a eu comme racine la
politique erronée de Roosevelt, ayant permis à Staline
d’arriver du Kremlin jusqu’à Berlin, divisa le monde en
deux principaux blocs antagonistes.

Hot dog contre dogme ? La société de consommation


contre l’idéologie famélique ? Quoi qu’il en soit, les
béquilles du militarisme de droite en Amérique latine et
au Vietnam et de l’islamisme en Afghanistan et ailleurs
ne devaient pas toujours servir les intérêts des
commanditaires des complexes militaro-industriels de
Wall Street ou de la City et, parfois, finirent par se
retourner contre les pays occidentaux.

A moins que les complexes des banques et des


marchands d’armes ne soient vainqueurs sur tous les
tableaux : en vendant des instruments de destruction à
tous les groupes de combattants en présence, tout en
sachant, depuis Vespasien, que l’argent n’a pas
d’odeur.

***

Secondé par un Churchill obsédé par la peur de perdre


l’empire colonial britannique, Roosevelt, paralysé non
seulement des pieds mais aussi, à la fin, de la tête, a
permis à Staline de s’emparer d’une grande partie de
l’Europe. Le seul vainqueur véritable de la Seconde
Guerre mondiale, fut, jusqu’à sa mort, le dictateur du
Kremlin. Et cette situation, contraire aux droits des
peuples à disposer d’eux-mêmes, devait perdurer
jusqu’en 1989, au moment de la chute du mur de la
honte de Berlin, avec des séquelles historiques d’une
gravité exceptionnelle pour l’avenir du monde soi-
disant civilisé.

Les guerres locales issues de la rivalité des deux blocs


dominants, en Corée, au Vietnam, au Cambodge et
ailleurs, ne se sont pas toutes achevées par une paix
favorable au monde occidental, parfois bien au
contraire, à cause de la mauvaise politique de
Washington.

Kissinger, le célèbre bras droit de Nixon, qui eut droit,


avec son homologue vietnamien, au « prix Nobel de la
paix », qui en réalité fut un prix de la guerre, eut
souvent une influence néfaste, non seulement en
soutenant toutes les dictatures militaires de l’Amérique
latine, mais aussi en Europe et en Asie du Sud-Est.

La division actuelle de Chypre, qui avait risqué de


générer une guerre entre la Turquie et la Grèce, trouve
ses rhizomes dans la politique de Kissinger, qui avait
« encouragé » les colonels au pouvoir à Athènes à
bannir l’archevêque Makarios, le président d’alors de
Chypre, dont la politique de jeu subtile entre les blocs
déplaisait à Washington. Or cette action apparaissait
comme une menace aux yeux des Turcs, qui
craignaient une union de l’île avec la Grèce. C’est pour
cette raison que la Turquie décida d’envahir Chypre.
Malgré tout, cette crise d’une insigne gravité eut un
effet imprévisible pour la politique de Kissinger : la
chute de la dictature militaire grecque, compromise
dans cette aventure encouragée par Washington.

Comme un éléphant dans un magasin de porcelaine,


Kissinger devait faire preuve du même volontarisme
agressif, avant et après cet épisode chypriote. Par
exemple, au Cambodge, une telle politique, mal
pensée, conduisit au génocide des Khmers rouges
contre le peuple de ce pays. En donnant le feu vert au
maréchal Lon Nol pour renverser Norodom Sihanouk,
trop versatile aux yeux de Washington pendant la
guerre du Vietnam, Kissinger et l’establishment de
Washington facilitèrent la prise du pouvoir par les
Khmers rouges que, jusqu’ici, la politique d’équilibre de
Sihanouk avait réussi à tenir en marge. Aussi, au
Vietnam même, la politique de Washington devait faire
perdre la paix concoctée par Kissinger avec, pour
conséquence, la tragédie des boat-people.

La mauvaise politique de fauteur de troubles et de


perdant de la paix semble devenir coutumière à
Washington. Ainsi l’ancien allié du complexe militaro-
industriel américain lors de la guerre Iran-Irak, Saddam
Hussein, fut plutôt encouragé par l’ambassade
américaine à Bagdad à commencer l’invasion du
Koweit, considérée comme un problème d’ordre
intérieur. Ayant laissé Saddam Hussein s’enferrer dans
son propre piège à rats, Washington souleva le drapeau
de l’ingérence pour défendre le droit international, qui,
en d’autres contrées, comme au Tibet, avait été oublié
depuis toujours. Ainsi commencèrent les deux guerres
d’Irak qui aboutirent, après de nombreux trucages et
mensonges, à la chute du dictateur de Bagdad. Mais la
situation, loin de s’assainir, a empiré depuis la chute du
seul dictateur laïque de la région moyen-orientale,
laissant le champ libre à l’islamisme de Téhéran et à la
guerre civile en Irak, avec l’inflation des cours du
pétrole, payée par les fleuves de sang d’un Enfer qui a
pris la place du légendaire Eden d’entre le Tigre et
l’Euphrate.

Cette propension à gagner les guerres pour perdre les


paix est due, sans doute, à l’influence et à la force du
complexe militaro-industriel américain, ainsi qu’à la
faible capacité d’analyse à terme des dirigeants, dont
le dernier, le président Bush, semble être le parangon
négatif.

La longue complicité Vodka-Cola, suintant aussi une


adversité qui pendant la Guerre froide menait le monde
au bord du gouffre, fit que les amis-ennemis d’hier
arrivent à se rassembler aujourd’hui dans leurs actions
abusives, où les lois du droit international - pour ne rien
dire des droits de l’homme - sont sans cesse bafouées,
sous couvert d’une efficacité accrue dans le combat. Et
les centres de torture d’Abou Graib en Irak ou la base
hors la loi de Guantanamo ne se sont pas mis en branle
pour nous apporter un démenti quant à l’existence
imprégnée de sadisme qui ferait, sans doute, pâlir de
plaisir et, peut-être même d’horreur, le célèbre
marquis, et dont ces micro goulags auraient pu, de
surcroît, s’inspirer.

***

L’actuel président des Etats-Unis rappelle, par sa


politique qui ne tient aucunement compte de la
législation en la matière, ni de l’état d’esprit des
peuples étrangers, la dérive de la période de stagnation
militaire soviétique de Brejnev qui, pour masquer la
situation intérieure difficile, se lançait dans
l’intervention militaire contre le printemps de Prague
et, plus tard, dans l’aventure de l’Afghanistan.

S’il est vrai que le pouvoir absolu corrompt absolument,


un tel comportement abusif, de Brejnev à Bush, ne fait
que trop le confirmer… De surcroît l’on retire de plus en
plus l’impression que la notion de « souveraineté
limitée » attribuée naguère à Brejnev pour l’ancien
glacis de l’U.R.S.S. est devenue, insidieusement, le
slogan psychanalytique du groupe constituant le lobby
de l’actuel président américain. A une différence de
taille près : ce n’est pas uniquement l’ancien glacis
soviétique, mais tous les pays du monde, y compris les
autres membres permanents du Conseil de sécurité,
qui sont sensés, subrepticement, devoir limiter leur
souveraineté pour complaire à Washington et à son
idole, le Bœuf d’or, nourri par le sang noir de la terre :
le pétrole. Ainsi, le reste du globe terrestre risque de
devenir le théâtre tragique d’un néo-colonialisme qui
cache son nom.

Une telle situation s’avère dangereuse pour tous les


autres pays (notamment pour l’Europe), qui encourent
le danger de suivre les méandres d’une éventuelle
politique tortueuse, voire irresponsable, menée par les
occupants plus ou moins bien élus
« démocratiquement » de la Maison Blanche, qui peut
devenir, comme le Kremlin, rouge du sang versé
abusivement un peu partout dans le monde.

Cette politique ne peut que menacer la paix et la


liberté, ou ce qu’il en reste, d’une Europe devenue une
sorte de Grèce colonisée par l’impérialisme de la Rome
antique. Mais aussi encourager tous les fanatismes
sortis des messianismes dogmatiques qu’il s’agisse des
fondamentalismes chrétiens, juifs et islamiques. Ainsi
seuls le terrorisme et le complexe militaro-industriel
seraient confortés dans leur action déstabilisatrice sur
le reste du monde.

Même les Etats-Unis, par leur propre maladresse


politique et militaire, risquent de pâtir d’une telle
éventuelle convergence des fautes psychologiques
réitérées : l’Amérique risque de devenir, en même
temps, le bouc émissaire et le satrape, supposé
omnipotent, de tous les maux du reste de la biosphère.
De plus, le reste du monde pourrait se trouver menacé
dans sa vie même par une gouvernance autoritaire de
la Maison Blanche digne, si l’on ose dire, du Kremlin de
jadis.

Pour éviter un tel état des choses, nocif pour le reste du


globe terrestre mais aussi pour la liberté des Etats-Unis
même, il faut des contre-pouvoirs véritables dans un
monde réellement multipolaire. Sur cette voie, l’Europe
unie, enfin, devrait constituer l’un des piliers essentiels
avec un espace politique, scientifique, culturel et
militaire commun.

Si certains pays de l’Europe de l’Est suivent, avec le


même engouement apparent que Tony Blair et naguère
José Maria Aznar, le « Big Brother » américain, la faute
n’appartient pas seulement à eux-mêmes, mais aussi à
l’Europe occidentale, dont la France, qui n’a pas su ou
voulu, créer un véritable espace européen, qui aurait
permis de dissoudre en même temps l’ancien pacte de
Varsovie et l’O.T.A.N.

Depuis plus de trente ans, j’ai publié des analyses


politiques qui proposaient un tel espace digne, enfin,
d’une Grande Europe qui devait, aussi, devenir un
partenaire à armes égales avec les Etats-Unis et non
une sorte de dominion colonial de jadis. Est-il trop de
demander, qu’en cette vingt-cinquième heure, les
anciens et nouveaux volontaires sourds et aveugles
récupèrent leurs sens et surtout leur bon sens perdu
pour essayer de construire un espace européen digne
de la tradition historique de notre vieux continent ?

***

Pour autant, les fautes de Washington n’excusent


aucunement celles de la « vieille Europe » ni son ancien
colonialisme, ni son néocolonialisme et
l’interventionnisme « humanitaire », qui masque trop
souvent des intérêts sordides et une gesticulation
« politichienne » démagogique.

L’ingérence « humanitaire » est accommodée à toutes


les sauces de la planète par des néo-politiciens et leurs
thuriféraires qui ont fait de la démagogie leur suprême
loi, le tout sur le fonds de commerce issu du cerveau
reptilien des plus bas étages… En effet, de soi-disant
philosophes et d’autres plus ou moins intellectuels,
dont le fonds de commerce reste l’indignation
collective et sélective en service commandé,
demandent l’intervention « humanitaire », à cor et à
cri, s’il s’agit d’un petit pays à dépecer et restent muets
s’il est question d’une puissance internationale. Ce
n’est pas nouveau pour l’histoire, quand les fables de
La Fontaine contestaient déjà les éternels travers de la
justice : « Selon que vous serez puissant ou misérable /
Les jugements de cour vous rendent blanc ou noir ».

Malgré tout, le cynisme masqué sous les oripeaux


d’une « humanitude » fumeuse apparaît encore plus
odieux que le cynisme tout court. Car
l’interventionnisme « humanitaire » n’est point
nouveau sous le soleil. Les conquistadores et les
inquisiteurs de naguère ne « civilisaient »-ils pas les
« sauvages » de l’Amérique latine grâce à leurs
bûchers civilisés ? Les Etats-Unis n’ont-ils pas presque
réussi le plus parfait génocide de l’histoire ? Leurs
Amérindiens, en nombre restreint, sont réduits à des
réserves… Pour ne rien dire du colonialisme anglo-
français, allemand, soviétique, turc, chinois, japonais et
d’autres couleurs encore…

Pourtant, les oligarques américains, les parisiens-


pharisiens, ceux de Bruxelles, l’administration mise en
place par Franco à Madrid, cachent leur
néocolonialisme sous la feuille de vigne d’un
interventionnisme « humanitaire » qui a coûté plus
d’un million de morts, l’opération turquoise aidant,
dans le génocide du Rwanda, qui a exacerbé la guerre
civile, par des interventions intempestives mal dirigées
du point de vue politique, sur le territoire de l’ex-
Yougoslavie, en Irak, enfin par la détention d’un ancien
dictateur sénile, Pinochet, pourtant leur créature au
temps de sa splendeur noire, malgré le risque de
déstabiliser l’un des rares pays d’Amérique latine qui
ne se trouve pas en faillite économique.

Pourquoi les parisiens-pharisiens ne balayent-ils pas


d’abord devant la porte de leurs prisons et de leurs
commissariats de police, pourquoi l’Albion ne finit-elle
pas, en priorité, sa guerre civile d’Irlande et pourquoi le
juge Garzon et sa justice d’Espagne n’a pas jugé,
d’abord, avant Pinochet, dont le régime est accusé de
l’assassinat de quelques milliers d’opposants, dont
quelques Espagnols, les hauts dignitaires militaires et
civils qui ont survécu, avec toute l’administration
ancienne, à la dictature de Franco, accusée d’un
nombre de loin supérieur d’assassinats et de tortures ?

Et pourquoi l’interventionnisme « humanitaire », clamé


haut et fort depuis Washington, New York, Paris,
Londres, Berlin, ne se manifeste point dans les guerres
civiles sanglantes qui se déroulent toujours sur le
territoire de l’ex-U.R.S.S., au Liban, en Palestine, en
Afghanistan, pour ne pas rappeler aussi le Tibet sous la
férule de la Chine, ou le massacre des Kurdes en
Turquie et dans les pays limitrophes ?

Et ces « grandes âmes », comme leurs parents


spirituels putatifs, qu’ont-elles fait pour empêcher les
centaines de millions de torturés et assassinés dans les
génocides de classe de Staline, Mao, Pol Pot et leurs
successeurs ou dans les génocides de race d’un Hitler
et de ses épigones ? Certaines de ces « grande âmes »
dans le meilleur des cas, se sont tues, et dans le pire,
ont applaudi parfois successivement, sinon
simultanément, aux crimes du stalinisme et du
nazisme.

Les actions des bombardements « humanitaires » du


Kosovo, d’Irak et d’ailleurs ne doivent faire aucunement
oublier que les grandes puissances, ces monstres froids
dont parlait, en fin connaisseur, Charles de Gaulle, ne
font rien contre la colonisation du Tibet, d’une partie de
la Moldavie ex-soviétique, province d’origine roumaine,
du Liban et de beaucoup d’autres contrées où l’on
massacre en toute impunité d’une manière
rudimentaire ou dans toutes les règles de l’art du
génocide.

L’interventionnisme « humanitaire » est-il devenu la


nouvelle mode pour laver les mauvaises consciences ?
Sans doute, mais en réalité, sous ses oripeaux
illusoires, l’on peut trouver l’ancien colonialisme des
conquistadores de tout poil qui voulaient purifier
l’Ancien et le Nouveau monde par les flammes de leurs
bûchers, dédiés à leur seul dieu concret : le Veau d’or
de l’Antiquité, qui s’est métamorphosé dans le Bœuf
d’or d’aujourd’hui.

***

Espoir impossible : l’Europe intégrale et intègre ?

Une telle Europe aurait dû, sans doute, prendre forme


après la Première Guerre mondiale fratricide ou, au
moins, après la deuxième conflagration gagnée par les
Alliés (Anglais, Américains, Français et, surtout,
Soviétiques) qui, à cause de l’inconscience politique
d’un Roosevelt sclérosé et de la dextérité manipulatrice
de Staline, ont caviardé la paix, devenue Guerre froide,
depuis 1945 jusqu’en 1989, avec de graves séquelles
qui perdurent toujours, notamment dans le monde ex-
communiste.

D’un pas de géant malfaisant, le Goulag,


admirablement décrit par Soljénitsyne, avança les
frontières anciennement soviétiques jusqu’à Berlin en
imposant, par les baïonnettes de l’Armée rouge, les
dictatures communistes téléguidées par le Kremlin
dans tous les pays satellisés grâce, si l’on ose dire, à la
complicité objective, malgré la Guerre froide, Vodka-
Cola.
Quant à la Turquie, dont la majorité du territoire est
situé en Asie, comme la Russie et les autres
républiques issues de l’ancienne U.R.S.S., il s’avère
peut-être plus sage de l’accueillir d’abord dans un
partenariat développé et institutionnalisé avec l’Europe
avant d’aller éventuellement plus loin, dans la
deuxième moitié de ce siècle.

Une Europe intégrale se doit d’abord d’être intègre,


dans la mesure du possible, car sinon elle risque de
glisser plus encore dans un monde mafieux où le milieu
européen pourrait se confondre avec le milieu tout
court. Pour éviter une telle situation dangereuse, qui
pointe déjà à l’horizon, une Constitution, combien
justifiée soit-elle, s’avère nécessaire mais non
suffisante. Et les incriminations concernant l’allégeance
à l’O.T.A.N. des anciens pays communistes restent
vides de sens tandis qu’il n’y a pas un véritable espace
européen de la défense, de la justice et surtout culturel,
universitaire et scientifique. Où les messianismes de
type judéo-chrétien, islamique, communiste ou autres
divisent et opposent en donnant les boutons de fièvre
des éventuelles néo-guerres de religion, la culture et la
science devraient réunir dans un espace de liberté de
pensée l’ancienne et la nouvelle Europe, pour souligner
cette expression arbitraire d’un des plus ou moins
responsables du Nouveau monde d’outre Atlantique se
comportant trop souvent, selon l’image consacrée,
comme un éléphant dans un magasin de porcelaine.

L’Europe, et surtout le reste du monde, se trouve à un


carrefour crucial de la biosphère : « en effet l’on peut
se retrouver aussi bien devant la formidable beauté
esthétique d’une mosaïque de Ravenne, que devant
des mosaïques de lavabo… ou dans l’élan quotidien
vers le pire, devant les murs où les graffitis mettent
leur pollution multicolore digne d’une planète des
singes » (Denis Buican, L’épopée du vivant, éditions
Frison-Roche, 2003). Devant des choix contradictoires
et souvent difficiles, la réunification de notre vieux
continent doit lui donner une impulsion nouvelle vers le
haut et non vers le bas, pour ne point justifier la crainte
exprimée par Paul Valéry : « l’on avance vers l’avenir à
reculons. »

En effet, la diagonale des crabes, même réduite à un


panier commun, n’aboutit jamais à une émulation
créatrice qui devrait être celle de cette future Europe à
la fois intégrale et intègre. Capable du meilleur -
évitant d’être coupable du pire - la pensée européenne
ne peut se développer que dans un cadre institutionnel
adéquat où l’arbitraire politique, l’obscurantisme
dogmatique et les messianismes religieux et laïques
seront tenus à l’écart du mouvement universitaire et
public. L’enseignement, depuis les crèches d’enfants
jusqu’à l’Université, devrait jouer un rôle essentiel dans
le développement des connaissances, mais aussi des
personnalités capables de les assimiler. Sinon, le
technicisme étroit et les dogmatismes réducteurs
rétréciront, comme une peau de chagrin, l’homme de
demain qui risque de s’assimiler aux robots du futur.

Dans un livre consacré à l’Université (L’université :


vache folle et sacrée de la République, François-Xavier
de Guibert, 2004), j’avais souligné : « En d’autres mots,
une véritable université digne de ce nom, qu’il s’agisse
du niveau national, européen et même international, ne
doit aucunement rester comme une grenouille des
grenouillages gonflée en vache folle et sacralisée. » Et,
en balayant devant sa porte, il faut développer cet
espace scolaire et universitaire de la pensée, de la
culture et de la science libre de tout carcan, de tout
joug idéologique et policier pouvant rappeler, de près
ou de loin, le temps, espérons-le révolu, de l’ancienne
U.R.S.S. et de ses « démocraties » populaires.

Délivré de ses anciens démons des guerres fratricides,


l’ancienne et, en même temps, la nouvelle Europe
unifiée devrait entrer dans son véritable avenir destiné
à un espace de liberté culturelle, scientifique, judiciaire
et militaire qui puisse permettre l’épanouissement des
individus dans un contexte social et politique exempt
de toute discrimination abusive.

***

Vers les Paradis infernaux

Ce bas monde où, comme l’a constaté en son temps le


Bouddha en sortant en calèche des jardins clos de son
paradis juvénile, l’on tombe malade, l’on vieillit et,
finalement, l’on meurt, ne semble guère prometteur
pour le promeneur égaré à l’ombre de ses rêves.

L’iniquité des organisations humaines, l’injustice, la


police abusive et corrompue, l’armée brutale des
conquistadores forcenés, le joug social qui change de
nom mais non de poids depuis les systèmes primitifs
jusqu’aux dictatures ou démagogies contemporaines,
ont métamorphosé le mythique jardin d’Eden en un
éternel jardin des supplices.

Le supposé Eden perdu, le jardin du berceau écologique


de l’espèce d’avant l’hominisation, reste toujours
préférable à une vie où les contraintes sociales
empêchent l’épanouissement de l’être, suspendu au
bon vouloir d’une justice que l’on ne trouve nulle part
et des polices et milices que l’on retrouve partout.

Ainsi, le subconscient de l’espèce dite humaine semble


retrouver après la fin de la vie, une résurrection dans le
Paradis primordial, dans le berceau initial, de la
clairière savane, l’Alpha se mordant ainsi la queue dans
l’Oméga…

La sélection multipolaire des mutations héréditaires,


aboutissant à l’évolution ou l’involution des espèces
biologiques, se concentre aussi dans les autres
domaines de la vie et de la connaissance et, même,
dans le combat des idées religieuses.

Les Champs-Élysées de la mythologie gréco-latine


n’étaient point capables de satisfaire la soif
d’immortalité de l’instinct de conservation menacé par
l’extinction dans le néant ou dans une vie d’ombres qui
devait se revigorer, par exemple, dans le sang des
sacrifices des brebis offertes par Ulysse, jadis, dans sa
légendaire visite dans les Enfers grecs.

Par contre, les Paradis judéo-chrétien et musulman, les


Eden des religions adoubées au monothéisme, font
envie avec leur éventuelle vie éternelle et heureuse, où
coulent des fleuves de lait et du miel et où les vierges
bienheureuses et soumises sillonnent la félicité offerte
aux élus d’Allah.

Avec la carotte des Paradis après la mort et le bâton


des Enfers qui hante la psychologie des foules, les
religions restent imbattables comme béquilles de
l’instinct de conservation menacé par la mort. Elles
durent ainsi depuis des milliers d’années tandis que les
messianismes laïques, qu’il s’agisse, parmi d’autres, du
communisme ou du national-socialisme, vieillissent
mal.

En plaçant à leur terme des Paradis futurs, mais


terrestres, de tels types de messianismes laïques
tombent sous le couperet, à court ou à moyen terme,
d’une réalité qui se refuse à leur lit de Procuste
dogmatique et arbitraire. Même le marxisme-
léninisme, messianisme idéologique et politique, avec
ses explosions révolutionnaires internationales, ne
devait résister à long terme, tout en donnant des
métastases réitérées de totalitarisme et de terrorisme
d’Etat et de groupes fanatiques.

Dieu jaloux, tyran unique et inique

Que le Dieu jaloux de la Bible soit un tyran, même


selon les textes consacrés, il ne fait aucun doute : « Le
Seigneur Dieu dit : Voici que l’homme est devenu l’un
de nous par la connaissance du bonheur et du malheur.
Maintenant, qu’il ne tende pas la main pour prendre
aussi de l’arbre de la vie, en manger et vivre à
jamais. » (La Genèse, T.O.B., 1978, pp. 49-50).

Et l’épisode de Babel apporte une confirmation


supplémentaire, s’il en était encore besoin, sur la
psychologie perverse de ce tyran unique et inique, à
savoir l’utilisation, avant la lettre, de la devise divide et
impera. Ainsi, « Eh, dit le Seigneur, ils ne sont tous
qu’un peuple et qu’une langue et c’est là leur première
œuvre ! Maintenant, rien de ce qu’ils projetteront de
faire ne leur sera inaccessible ! Allons, descendons et
brouillons ici leur langue, qu’ils ne s’entendent plus les
uns les autres ! (Idem, p. 60).

Et ce mauvais Démiurge, avant ses manigances de


Babel, devait détruire la plupart de la biosphère par le
Déluge : « J’effacerai de la surface du sol l’homme que
j’ai créé, hommes, bestiaux, petites bêtes et mêmes les
oiseaux du ciel, car je me repens de les avoir faits. Mais
Noé trouva grâce aux yeux du Seigneur. » (Idem, p. 54)

Malgré le baptême de la mort représenté par le Déluge,


la sélection des espèces biologiques conservées par
l’Arche de Noé s’avère aussi fautive que la création
originelle. Car l’histoire du monde n’est qu’une longue
chaîne de malheurs exacerbés, dans ses méandres, par
l’éventuel Assassin-Eternel, s’il existe, en tant que
Démiurge inique et sadique.

Ultima verba

Depuis l’âge le plus tendre, je suis tombé, sous la


pression d’une curiosité toujours renouvelée, sur des
impasses qui marquent les bornes de la boîte crânienne
de l’espèce dite humaine. Ainsi, j’ai toujours demandé
spontanément, avant de savoir lire les philosophes ou
les supposés comme tels, pourquoi il y a quelque chose
dans le monde perceptible plutôt que rien.

La pureté du Néant est, peut-être, la seule


envisageable, tout être et même éventuel Sur-être
n’étant que des souillures au Non-être absolu, si cette
entité, parfaitement concevable a priori, est toujours
possible a posteriori.

Les impasses de la pensée - les apories dont


s’abreuvent certains philosophes grecs - ne manquent
pas et le déroulement conséquent d’un cheminement
rationnel, dérivant probablement d’une dichotomie de
comportement héritée de l’évolution biologique, tombe
souvent sous le coup de vent ou de tempête d’un
absurde qui s’agrandit suivant le développement de la
connaissance, comme l’ombre qui suit la lumière.

Absurde issu des limites, des virtualités innées de


l’homme incapable d’appréhender l’univers en soi ou,
aussi, du fait qu’il ne se trouve rien à comprendre dans
le mouvement brownien, sans queue ni tête, des vies et
des mondes finis ou infinis ? Quoi qu’il en soit, ce bas
monde, l’infini subatomique ou astronomique, apparaît
tout aussi incompréhensible avec ou sans dieu.

Car l’idée même d’un dieu, qui ne peut aucunement


être confirmée ou infirmée par la méthode
expérimentale, ne fait que déplacer la question
fondamentale sans la résoudre. Car l’existence d’un
Démiurge pourrait tout expliquer sans pouvoir
nullement s’expliquer soi-même, qu’en tant
qu’existence propre ou comme créateur éventuel d’un
monde rationnel ou, au moins, de moindre souffrance.

Les derniers virus nocifs mis en évidence, dont celui du


SIDA, les bactéries, les prédateurs, la fausse harmonie
naturelle qui n’est qu’un équilibre résultant d’une lutte
pour l’existence acerbe, font montre que si Démiurge il
y a, il ne peut être qu’un Démon malfaisant. Car
comme cela fut déjà observé par Bouddha, une fois
sorti du jardin enchanté de l’enfance, un monde où l’on
rencontre, forcément, la maladie, la vieillesse et la mort
est parfaitement invivable en bonne rationalité. Or il
chercha ailleurs l’illumination avant l’extinction au
Nirvana… A moins que tout ne soit pas couvert par le
voile de Maya, de l’illusion d’une réalité qui s’échappe
toujours, à un éventuel horizon invisible.

La caverne de Platon (où l’Homme enchaîné, le dos


tourné vers la Lumière qui surgit du Soleil pénétré par
l’ouverture de la grotte, voit défiler sur la paroi d’en
face l’ombre des ombres des choses comme, avant la
lettre, sur une toile le cinéma qui recèle l’agitation
enchevêtrée de jeux d’ombres chinoises) reste un
symbole archétypal. La véritable caverne est la boîte
crânienne humaine, la geôle la plus inexpugnable, dont
les bornes ne permettent aucunement de saisir une
réalité qui jette uniquement ses ombres et ses lumières
dans une connaissance vacillante et toute relative.
Platon croyait tomber dans le ciel des idées, des
prototypes des archétypes, cette lumière sans ombre
car sans les objets matériels qui s’interposent entre la
source primordiale et les surfaces où pullulent les corps
qui emprisonnent les esprits purs d’en haut. Sans doute
faut-il retenir de Platon, non son égarement
métaphysique inspiré du royaume céleste des idées,
mais surtout le criticisme exprimé dans le symbole
éternel de la caverne. Car cette éternité provisoire qui
enferme la connaissance dans une boîte crânienne,
plus ou moins humaine, est la seule qui se prête à un
contrôle expérimental. Le reste c’est de la poésie, de
l’imagination d’un poète philosophe, qui, pourtant,
faisait semblant d’abhorrer les poètes, bannis de sa cité
idéale.

Son meilleur élève, Aristote, ne fut pourtant point son


disciple. Sa trahison féconde, celle d’un créateur
d’univers philosophique différent, par rapport à la
pensée du Maître fut, peut-être, une des meilleures
illustrations du miracle grec : une autonomie de la
pensée vis-à-vis du religieux et, aussi, débarrassée de
ce que plus tard la servilité scolastique du Moyen Âge
devait remettre en évidence : argumentum baculinum,
l’argument du bâton, l’oukase de l’autorité dogmatique
et, trop souvent, fanatique, qui devait conduire aux
inquisitions et aux bûchers de toutes les lois des
sectarismes de tout poil.

Le dieu jaloux de la Bible, qui ordonna au successeur


de Moïse, Jossué, les génocides de Jéricho et d’autres
villes de la Palestine, en l’appliquant non seulement
aux vieillards, aux adultes et aux enfants, mais, aussi,
aux animaux domestiques « impurs » des autochtones,
offre un modèle de comportement messianique en
faveur d’un « peuple élu » qui devait se perpétuer,
avec une inversion idéologique du messianisme, à la
« classe prolétarienne » des marxistes-léninistes et à la
« race aryenne », d’ailleurs inexistante comme telle, du
national-socialisme. Yahvé-Jossué, Lénine-Staline,
Trotsky, Mao, Hitler… le même combat ? En tout cas le
même messianisme coiffé avec d’autres symboles,
avec d’autres superstitions, avec d’autres mythologies
plus ou moins laïques et, surtout, avec d’autres moyens
techniques de surveillance, de terreur et
d’extermination.

Les dictatures totalitaires pyramidales de type


théocratique (dont les Talibans ont montré l’un des
modèles accomplis, mais non insurpassable) de type
marxiste-léniniste-staliniste-maoiste (dont, parmi
d’autres, les Khmers rouges constituent l’un des
derniers avatars) ou de type national-socialiste (dont
Hitler et Mussolini sont les parangons) méprisent
directement l’individu dans sa liberté politique. Pour de
tels systèmes, qui embrassent tout pour tout étouffer,
seule la meute, sur la férule du dogme, trouve un sens
dans le vent d’une histoire dominée par une
psychologie des foules hypnotisées et terrorisées par
les pontifes d’une oligarchie laïque ou religieuse.

Si les révolutions sont justifiées par les abus criminels


du passé, elles sont condamnées par leurs crimes
futurs. Une société sclérosée, incapable d’une évolution
positive dans le sens de l’égalité des chances pour le
mérite et la liberté individuels, doit éclater, de toute
évidence, dans l’effervescence révolutionnaire. Pour
autant, la terreur de la Révolution française, qui n’avait
pas besoin des savants comme Lavoisier ni des poètes
comme André Chénier était-elle « supérieure » au
despotisme royal avec son oligarchie surannée ?

La sauvagerie de la Commune de Paris fut-elle


« meilleure » que celle de la répression versaillaise ? Et
la révolution d’octobre 1917, justifiée par le despotisme
tsariste, ne dépassa t-elle pas en horreur, et en
dizaines de milliers de victimes innocentes, tout ce qui,
jusqu’alors, avait pu encombrer la statistique du crime
organisé par l’Etat ?

Un crime ne doit aucunement couvrir et encore moins


excuser un autre crime : l’Holocauste d’Auschwitz et
d’ailleurs ne doit point servir comme alibi, d’oubli aux
Goulags des pays communistes, car le génocide de
classe de Lénine-Staline et le génocide de race d’un
Hitler restent tout aussi criminels quelle que soit la
statistique ou l’origine ethnique et sociale des morts,
assassinés sous le sigle de la swastika ou du marteau
et de la faucille.

L’humanité, ou ce que l’on appelle ainsi, n’a connu


qu’un triptyque de régimes archétypaux, avec toute
une série de transitions et de formes intermédiaires :
des dictatures totalitaires pyramidales de type
théocratique, fasciste et national-socialiste, des
dictatures militaires royales ou « républicaines », enfin,
des démagogies policières, oligarchiques et
ploutocratiques (que Konrad Lorenz appelait des
pseudo-démocraties), comme en Europe occidentale,
aux Etats-Unis, au Canada et en Australie.

Le fond de commerce de telles oligarchies, qui


s’appelent, par antiphrase, élites, est la bêtise et la
malhonnêteté d’une population et, surtout, d’une
populace, dont elles briguent le suffrage électoral. Il
leur est donc naturel de tirer vers le plus petit
dénominateur commun et vers la marge inférieure de
la cloche de Gauss, comme, par exemple, vers les
chercheurs marchands, vicieux auxiliaires, souvent et
comme béquilles branlantes, de l’Etat-policier.
L’espionnage des poubelles, au propre, au malpropre et
au figuré, est devenu la deuxième nature, sinon la
première, de ces clochards-mouchards, ivrognes sur la
place publique, agresseurs et voleurs de bas étage, et
à leurs heures des enfers artificiels des assassins
vulgaires, tolérés sinon encouragés par une police,
avec ses services et ses sévices visibles et invisibles,
comme un épouvantail, alibi qui justifie une
augmentation du nombre et du budget de ce que l’on
peut appeler, sans trop se tromper, la flicaille-racaille.

Mythologies royales et ripoublicaines.


Itinéraire perdu…

Un premier mot

Je ne me suis jamais senti mercenaire d’aucune cause,


d’aucun « Etat », d’aucune personne, d’aucune idole-
Messie… Je n’ai fait que suivre les méandres de ma
voie et de ma vocation, tantôt à travers la jungle,
tantôt à travers le désert, offerts par le milieu ambiant.

J’ai éprouvé la solitude la plus lourde, la solitude dans


la multitude, triste apanage de certaines minorités
extrêmes de la cloche de Gauss, où la majorité est
toujours la médiocrité, qui suinte un monde jugé à son
aune.

Au demeurant, par une surenchère de la démagogie


policière oligarchique et ploutocratique à l’occidentale,
dont l’hexagone semble le parangon, la pente sociale
et politique va vers ce qui est le plus bas dans un
individu et dans une populace, parce que le « lumpen-
prolétariat » dont parlait déjà Karl Marx est devenu le
prolétariat bourgeois du vide intellectuel, constituant
leur fonds de commerce.
A la différence d’autres espèces animales, le soi-disant
Homo sapiens sapiens essaie, sans réussir
nécessairement, d’expliquer et de justifier une
existence qui se réduit, en essence, à une sorte
d’ombre des ombres des choses.

La faillite de toute explication rationnelle basée sur des


faits observables et repérables est due à la
concurrence de messianismes des plus vulgaires, ou
des plus sectaires, qui parsèment le fanatisme de
l’histoire des religions.

Ainsi, les causes inconnues ou, éventuellement,


inconnaissables des choses, sont déplacées dans le
futur incontrôlable des mythologies religieuses.

Toute religion commence comme secte pour finir en


lobby… Et leurs pavés de bonnes intentions constituent
le socle de tous les enfers et de toutes les inquisitions
passés, présents et futurs.

La sélection multipolaire des idées s’applique


parfaitement à l’histoire des religions, ce qui veut dire
que les meilleures conceptions s’imposent par leur
propre force. Dans le cirque religieux comme dans le
cirque politique, ce qui vainc c’est la démagogie, le
fonds de commerce électoral étant la bêtification-
béatification des populaces par les dogmes enivrants
des paradis futurs supposés.

La sélection multipolaire des religions est plutôt un


combat de promesses futures des carottes
paradisiaques ou des bâtons de la police des enfers…
La démagogie messianique a toujours raison du
cerveau reptilien de l’homme car l’instinct de
conservation de ce dernier se trouve rassuré par
l’espoir d’une vie éternelle dans un au-delà
parfaitement incontrôlable. C’est la supériorité des
messianismes religieux sur les messianismes laïques,
dont le communisme et le national-socialisme, qui ne
surent placer leurs promesses au-delà de tout contrôle
possible, dans un autre monde, inaccessible pendant la
vie terrestre.

Une telle démarche des messianismes religieux place,


sans aucune vérification possible, leurs paradis à l’abri
de toute réfutation rationnelle, ce qui explique la durée
millénaire des mythologies et des croyances, ainsi que
l’écroulement rapide des idéologies dogmatiques
laïques.

La concurrence des religions qui aboutit à une sélection


multipolaire de leurs conceptions ne repose donc,
aucunement, sur une quelconque vérité mais sur la
démagogie incontrôlable de leurs promesses
mensongères et de leurs menaces imaginaires. Il s’agit
donc d’un combat des paradis et des enfers qui
parsèment les mythologies religieuses pour assouvir
l’appétit d’immortalité de la psychologie des foules et
de l’instinct individuel de conservation.

Dans leur univers dogmatique, aucune contradiction


rationnelle ne peut s’opposer à cette surenchère
effrénée des promesses et des plans tirés sur la
comète…

Comment, autrement que par des absurdités


dogmatiques, expliquer la mauvaise « création » d’un
Démiurge proclamé tout puissant, omniscient et tout
bon ? Comment expliquer que depuis la « création » de
son plus admirable archange, Lucifer-Satan, jusqu’à
Adam et Eve, ses « faits » se soient transformés en
« méfaits » dignes du déluge de Noé et d’autres fléaux
multiples ? Comment expliquer ce combat cruel des
espèces biologiques pour leur survie, les bactéries et
les virus et tant d’autres micro et macro-organismes
nocifs, dont l’homme, dans l’élan vers le pire, n’est pas
le moindre ?

Comment parler de « libre arbitre », supposé par la


scolastique comme une liberté absolue, tandis que
l’éthologie comparée montre que la biognoséologie, la
capacité de connaissance de chaque espèce biologique,
y compris l’homme, est bornée à un éventail, plus étroit
ou plus large selon le degré d’évolution, qui est
toujours limité à la boîte crânienne de chaque être et
de tout un chacun ? Selon les virtualités
biognoséologiques propres à chaque espèce et même à
chaque individu, l’éventail des dons est plus ou moins
large, mais il n’est jamais infini…

Libre arbitre supposé par le Jugement dernier, pour


qu’il soit véritablement juste, et par toutes les cours
plus ou moins hautes d’injustice humaine, auquel je
préfère toujours la hiérarchie des basses cours de
ferme. Le Jugement dernier est un autre leurre de
mythologies religieuses : l’homme, dégoûté par
l’iniquité de la justice ordinaire, s’accroche comme le
noyé à une paille au Jugement éventuel d’un dieu sinon
miséricordieux, au moins juste… pour le dédouaner,
enfin, des turpitudes terrestres. Mais ce Jugement
dernier, supposé réel et juste, peut ouvrir, selon les
différentes mythologies religieuses, les portes du
Paradis, de l’Enfer, voire du Purgatoire… Ainsi, les
superstitions religieuses offrent à leurs clients, pour la
plupart dépourvus d’un véritable discernement critique,
leurs carottes paradisiaques ou leurs matraques
infernales. Ainsi, les totalitarismes terrestres dont les
inquisitions laïques, qu’il s’agisse du communisme ou
du national-socialisme, pour ne rien dire du
communisme occidental et oriental, ont laissé leur
empreinte de sang sur ce dernier siècle.

Tous les sourds et les aveugles - volontaires ou non -


semblent ne point s’apercevoir qu’un Démiurge qui
aurait « crée » à son image de tels êtres, depuis son
meilleur archange, déchu pourtant, Lucifer, jusqu’à
Adam et Eve, ne pouvait être qu’un diable et
aucunement un dieu tout bon, tout puissant et
omniscient…

Les arguments logiques semblent tomber dans les


oreilles des sourds, pour ne rien entendre, et l’éclair de
lumière rationnelle ne semble guère déciller les yeux
volontairement aveugles. Dans la bêtise béate des
Eglises, des synagogues et des mosquées, le
messianisme le plus vulgaire et le dogmatisme le plus
irrationnel constituent une sorte de tandem, les deux
mamelles d’où sort un lait mêlé à la ciguë qui naguère
abreuvait Socrate.

Apparemment, le monde ne veut rien apprendre de


l’histoire de ses fautes et les mêmes pulsions issues du
cerveau reptilien règnent sur les comportements dits
humains.

Avec, cependant, un surcroît de nocivité car l’homme,


notamment à cause des techniques modernes de
guerre, qui tuent à distance, ne bénéficie plus des
gardes fous constitués par les inhibitions héréditaires
d’autres espèces biologiques devant l’assassinat de
leurs propres congénères.

Les assassins, grâce aux moyens techniques


d’extermination, ont les mains propres et peuvent, de
surcroît, exprimer leur fierté, mâtinée d’arrogance,
d’avoir bien servi leur seul dieu, le Bœuf d’or, en
confortant, ainsi, le complexe militaro-industriel qui
jette des bakchichs aux politichiens-police-chiens.

Bio-bribes

Trinité impossible : félicité, lucidité, sensibilité

Une trinité impossible : être heureux et, en même


temps, sensible et lucide.

L’image la plus parfaite de la félicité paradisiaque - de


cet Eden animal d’où l’homme n’aurait pas dû, sans
doute, sortir - reste celle de cochons se vautrant dans
la boue avec un tel engouement insurpassable et, donc,
insurpassé même par les vieux ramollis ou les jeunes
abrutis s’exhibant sur les plages les plus à la mode…
ou dans les universités les plus huppées.

D’ailleurs, le « péché originel » des mythologies


religieuses est probablement dû à cette hypertélie
qu’est le cerveau humain, résultat d’une
macromutation aléatoire, qui a permis à l’homme de
prendre conscience de son malheur dans une biosphère
où tout retourne à la poussière, après les méandres
douloureux de toute existence, qui doit forcément
combattre la maladie, la vieillesse et la mort.

Table rase au commencement et à la fin de toute vie,


dans ce monde terrestre qui témoigne de l’inanité de
tout effort et de tout espoir de l’homme happé par le
tourbillon de la vie entre les éternités du Non-être.

Après… comme avant…

Pourtant, dans l’éclair du soleil qui emprunte sa lumière


aux graines de poussière, dont le globe terrestre avec
sa biosphère, une partie de l’espèce dite humaine
touchée par la disgrâce de la marginalité de
l’exceptionnel, s’emploie à augmenter ses
connaissances oublieuses des paroles fort sages,
d’ailleurs, de l’Ecclésiaste : « qui augmente sa
connaissance augmente sa souffrance ».

Le criticisme de Bouddha et la mythologie judéo-


chrétienne n’ont fait que trop souligner cette folie de
sagesse qui s’empare, avec sa malédiction, de
l’homme. Si le voile de Maya couvre à jamais la réalité -
selon Siddharta - alors quelles connaissances peut-on
soutirer à ce bas monde ? Si le serpent qui suscite
l’envie de l’Arbre de la connaissance grâce à la pomme
défendue, offerte à Eve et à son compagnon Adam,
devait exacerber la colère d’un dieu jaloux qui craint
d’être égalé par une « créature » qui, bâtissant la tour
de Babel, veut toucher le ciel du doigt… alors que faut-
il attendre ou espérer, sinon la délivrance supposée
d’avance, mais jamais vécue, de l’extinction de la lueur
vacillante du cierge de chacun ?

Trinité impossible : félicité, lucidité, sensibilité…

Le complexe de Bouddha

La malédiction d’une enfance tenue trop à l’écart des


maux de ce bas monde surajoutée à l’inné d’une
sensibilité lucide hors du commun, devaient forcément
aboutir à un écorché vif…

Bouddha, le Siddharta historique, en a donné


l’exemple : jeune prince marié, avec un enfant en bas
âge, il s’est enfui de la Cour et des jardins merveilleux
de son père pour essayer de résoudre l’énigme de la
biosphère. Car sorti en calèche sur les routes de son
royaume, il avait rencontré la maladie, la vieillesse et la
mort qui, touchant certains de ses malheureux sujets
d’alors, n’épargnent guère les puissants rois, prêtres,
savants et guerriers…

Si les malheurs de la maladie et de la vieillesse doivent


s’accrocher à tout ce qui vit, si la vie se termine avec la
mort, alors pourquoi tant de peine, tant de souffrance,
avant cette table rase finale qui guette toute existence
infra-humaine, humaine ou, ponctuellement,
surhumaine ?

Ainsi le prince Siddharta devait devenir le mendiant de


l’impossible en attendant l’éclosion de Bouddha, l’éveil
vers un autre soi-même qui recèle l’ancien, comme la
chrysalide le papillon. En d’autres termes, la douche
froide et la lucidité innée de l’écorché vif lui ont montré
le noyau durable de toute vie terrestre, souterraine et
céleste : la souffrance. Le remède : le Nirvana, qui ne
doit être aucunement assimilé au Néant selon la
tradition de Bouddha, mais qui, pourtant, n’a plus
aucune représentation et détermination possibles. Et
pour y arriver, il faut extirper de soi-même les rhizomes
de toute soif de vie, de puissance, de tout désir de luxe
ou de luxure.

En se détachant ainsi de toute attache on échappe à la


Roue de la malédiction universelle : l’éternel retour, la
réincarnation. Selon les mérites, pesés dans une sorte
de balance automatique d’un jugement dernier sans
juges, acquis dans la vie antérieure, sans une échelle
involutive ou évolutive des êtres… En attendant
l’inaccessible pour ne pas dire l’impossible Nirvana,
combien d’avatars depuis les crapauds, les perroquets,
les chauve-souris, les hyènes, les rhinocéros, les
hommes enfin et peut-être les sur-êtres ?
Le navire de Thésée

Toujours, ou sinon jusqu’à quand, reste-t-on soi-


même ? Dans l’hypothèse que le singulier de l’être
existe comme tel…

Le navire de Thésée, le légendaire roi d’Athènes, et


l’assassin mythologique du Minotaure du labyrinthe de
Crète, nous apporte une réponse pour le moins
ambiguë. Car ce navire, comme les temples en bois
d’Asie, était, dans le port d’Athènes, reconstruit avec
du bois nouveau à travers les siècles, au fur et à
mesure que les planches initiales pourrissaient. Or,
selon l’aporie grecque, la question essentielle restait :
quand le navire de Thésée cessait-il d’être le même
que celui qui avait porté le célèbre héros ?

Quand l’homme cesse-t-il d’être lui-même, s’il est vrai


qu’il n’est point interchangeable, pour se survivre qu’en
tant que carcasse sinon caricaturale, ou tout autre que
son éventuelle identité ?

Tombées dans les apories philosophiques des Grecs,


des impasses, de telles questions sans issue brossent
l’impermanence illusoire d’un monde qui passe comme
« le rêve d’une ombre et l’ombre d’un rêve.

Les dieux jouent avec les mouches

Dans la cuisine, les guêpes entraient comme chez


elles, par les fenêtres largement ouvertes et
s’emparaient des mouches, ces étincelles des ténèbres
qui fulguraient dans la lumière crue, pour les porter et
les manger tranquillement juchées sur les alvéoles de
leurs nids.

C’était l’époque d’avant les insecticides et seule la glue


des papiers collants pendus aux plafonds se trouvait
noircie par les mouches assez imprudentes pour poser
leurs pattes sur un tel support-leurre. Quoi qu’il en soit,
les guêpes prédatrices rivalisaient avec la colle en
décimant la population des mouches qui faisaient
naguère des cuisines leur niche écologique. Proie-
prédateur, la sélection naturelle fait son manège en
exemptant un hypothétique Créateur de la
responsabilité irresponsable d’un tableau de la
biosphère (où la vie se nourrit de chlorophylle et de
sang) prise dans les tenailles inévitables du crabe noir
des ténèbres.

L’assassinat d’Orphée

Le prince thrace heurtait la montagne accompagné de


sa lyre et en jouant pour les oreilles des ours, pour le
vol des aigles et pour la danse des tourbillons des
feuilles d’une végétation accrochée sur les pentes
perdues et gagnées par la lumière et les ombres
envahissantes des tempêtes soudaines.

Attardée dans la nuit, seule l’étoile du Berger ruisselait


sa poussière de lumière sur ses pieds égarés parmi les
arbres - candélabres dans la nuit - chargés des
lumières d’un miel si proche et surtout si éloigné qui
semblait le narguer et le réduire à la condition d’un ver
luisant.

Ecrasé par la voûte clouée par les étoiles, Orphée se


mit à jouer de la flûte. Des arcs-en-ciel de nuit
tremblaient dans les toiles d’araignées et semblaient
danser avec les tourbillons de vents au rythme des
feuilles et des herbes en fuite éperdue vers les horizons
qui s’éloignent dans un mouvement sans répit. Le sang
d’Orphée, répandu par les Bacchantes, ravivait l’aube
naissante.
Bribes retrouvées

Chaque bribe de sa vie, retrouvée, s’ajoute à cette


mosaïque profane de l’Être, en son singulier de la
multiplicité.

En se composant et se recomposant dans une sorte de


mosaïque - kaléidoscope sui generis - l’on risque parfois
de tomber dans la célèbre aporie grecque qui marque
l’impasse de la pensée appliquée au navire attribué à
Thésée, le héros mythologique d’Athènes. Quand ce
navire dont le bois le composant était remplacé à
travers les siècles et les générations cessait-il d’être
celui qu’il fut ?

Les temples en bois de Katmandou, du Japon, de Bali et


d’ailleurs, comme certaines églises des Carpates
roumaines posent la même question, qui d’ailleurs
n’est point exempte aussi dans le cas d’autres vestiges
du passé édifiés dans des matériaux plus durables qui,
malgré tout, doivent subir des réparations successives
pour éviter d’être effacés par la malédiction
impitoyable du vieux Chronos.

Parmi mes plus anciens souvenirs, j’avais alors deux ou


trois ans, je me rappelle l’image d’une coccinelle qui
semblait faire ses délices de ses nombreuses proies se
trouvant sur la feuille d’une plante ; en manifestant ma
curiosité, toujours en éveil, devant un tel spectacle, l’un
de mes accompagnateurs d’alors m’avait dit que Dieu
avait pris soin de donner sa bénédiction à la coccinelle
pour débarrasser les plantes utiles à l’homme de leurs
pucerons parasites.

Pourtant une telle explication ne m’apparut guère


satisfaisante, pas plus alors que maintenant, car je
n’avais point compris pourquoi un démiurge se donnait
la peine de créer des parasites nocifs, tandis que s’il
était tout puissant, omniscient et, de surcroît, un
parangon de bonté, il aurait pu aboutir à un monde
paradisiaque, sans souffrance, sans vieillesse, sans
mort. Car autrement, l’éventuel créateur, le mauvais
démiurge, n’aurait pu prétendre qu’au rang, trop envié
pour beaucoup, de bourreau suprême.

Les guêpes qui suintaient leur nid alvéolaire d’un


carton grisâtre m’apparaissaient parfois comme
quelques époustouflantes voltiges de prédateurs
s’attaquant à leurs proies domestiques, les mouches.
S’emparant de ces dernières avec leurs pattes, les
guêpes les portaient vers leurs nids pour les dévorer en
toute tranquillité.

Parfois, j’arrivais à me demander si dans une


éventuelle subconscience des mouches, les guêpes ne
traitaient pas leurs proies héréditaires comme les
icônes terribles des dieux vengeurs, de ces hiérarchies
célestes vivantes qui descendent en vol accéléré pour
châtier une espèce maudite et pourtant prospère
partout et toujours. La prolifération des mouches avant
le triomphe des mouchards ?

Danse des papillons

Les papillons blancs avec des arabesques noires qui


attaquent les choux s’assemblent pour s’abreuver et
s’accoupler autour des petites flaques d’eau des jardins
de campagne. Leur époustouflant ballet aérien autour
d’une source d’eau semble, parfois, une sorte de danse
micro-biocosmique, une orgie dionysiaque spontanée
générée par l’ivresse abreuvée à une flaque d’eau sale.

Les papillons qui auraient appris à Bouddha plus que


tous les livres des brahmanes, inscrivent de
saisissantes arabesques évolutives : les chenilles
nocives et rampantes, renfermées dans les
sarcophages de la métamorphose, font jaillir les
superbes archanges ailés dans ce bas monde des
insectes.

Sans doute les métamorphoses de ce genre auraient pu


inspirer les tenants de la métempsycose et les
chrysalides constituèrent, peut-être, les moules
naturels des sarcophages, semis de vie et de mort de
trop altières pyramides, bâties avec un orgueil
démesuré, sur des souffrances sans nombre.

Quel sarcophage royal, d’un pharaon quelconque,


pourrait-il rivaliser avec l’humble chrysalide d’où la
chenille sort papillon ? Et quels accoutrements royaux,
qu’il s’agisse même de ceux d’un Salomon, auraient pu
rivaliser avec la poussière de leurs ailes fragiles sur les
lys des champs, plus riches dans leur svelte
somptuosité végétale, que les lourds vêtements traînés
par les têtes couronnées par l’alchimie du Veau d’or, le
seul véritable dieu de leur monde ?

Parachutes de pissenlits

Avant de manger les pissenlits par la racine, on peut


regarder les boules de leurs inflorescences, au
commencement comme des soleils minuscules, sortis
pour les pucerons et, après, comme une collection de
micro-parapluies destinés à semer à tout vent…

Parangon de l’adaptation évolutive, l’inflorescence du


pissenlit illustre, aussi, le gaspillage naturel de semis.
Pour une nouvelle plante, combien de parachutes
perdus ? Donc le finalisme apparent d’une telle
adaptation merveilleuse n’est que le résultat d’une
sélection des générations entières des mutations
héréditaires moins accomplies… Seules les mutations
les plus performantes ont survécu à l’incessant combat
pour la vie. Les autres ont disparu depuis longtemps,
comme elles peuvent disparaître, aussi, sous nos yeux.

Le gaspillage des vies, la surpopulation dont parlait


Darwin après Malthus, représente le réservoir naturel
de la survie des espèces biologiques. L’évolution
sélective est à ce prix : elle s’érige sur une montagne
de cadavres et de souffrances. L’illusion d’harmonie
universelle ne repose que sur un équilibre fort instable
d’une lutte pour l’existence sans répit.

Ombres des choses

Blînda, la poule qui me suivait presque comme un dieu


en mon enfance, avec ou sans ses poulets, avait
l’habitude de se gonfler dans ses plumes comme une
mère qui veut augmenter ses dimensions devant
l’éventuel prédateur.

Sa parure de plume blanc-noir lui donnait, à mes yeux


d’alors, l’allure d’une impératrice des oiseaux, et ses
œufs gardés pour la couvaison devaient receler les
embryons d’une éventuelle race impériale digne d’elle.

Pourtant, un jour, d’un de ses œufs sortit un monstre


mort-né qui effraya l’enfant d’alors… Si même le germe
nourri par le soleil intérieur de l’œuf peut s’avérer
défectueux, c’est que dans ce bas monde ce qui reste
n’est que le tamis de la mort avec son tri multipolaire
s’exerçant sur le patrimoine héréditaire même, avant
d’avoir vécu… Ainsi, le 21 juin 1941, en une fulguration
enténébrée, j’eus l’intuition de ma future sélection
multipolaire originelle des mutations létales.
Le soleil, cette « faute éclatante » dont parlait Paul
Valéry, s’obscurcissait pour moi et brûlait comme une
torche fumante avant la grande nuit ; l’œuf avec sa
coquille vide de vie me semblait à l’image du caveau
où gît la biosphère et peut-être le biocosmos, dans la
danse hystérique d’un Shiva Nataraja symbolisant une
vie ivre de mort… Sacrifice inutile ? Holocauste sur
l’autel du Néant ?

Enfant, j’ai fait une connaissance précoce avec la mort.


Non seulement en regardant dans nos jardins le
dépérissement des roses, ou dans nos basses-cours les
poulets enlevés par les éperviers ou par de grandes
corneilles au ventre blanc, mais aussi, entre autres, par
une vision curieuse le 21 juin 1941.

En ce jour, où je ne savais pas encore que la guerre


devait commencer pour le pays des Carpates, je viens
de m’élever sur mon lit vers sept heures du matin et,
stupéfait, à mes six ans et demi, je devais regarder une
sorte d’ours qui tournait dans la chambre, me regardait
de ses yeux sombres et semblait avoir la consistance
d’une fumée noire.

Son profil me rappelait, vaguement, certains contours


de figures découpées sur papier noir et collées sur du
carton en guise de souvenir de villégiature. L’ours
tourna quelques temps autour de mon lit et je le
regardais avec curiosité ne sachant pas s’il s’agit d’un
effet d’ombre et de lumière ou d’autre chose qui
m’échappait.

Ennuyé enfin par son manège bizarre, je criai après ma


mère qui se trouvait dans une pièce voisine et qui
approcha sa tête de la mienne pour regarder dans la
direction où je lui montrais l’ombre de l’animal. Elle ne
put rien voir car, à l’instant même, j’ai vu la silhouette
noire de l’ours se découper comme avec un couteau
invisible et se fondre dans l’atmosphère ambiante.

Fortement impressionné, mon entourage fut d’autant


plus surpris quand l’on se rendit compte qu’il s’agissait
de la journée du commencement de la guerre avec le
pays de l’ours - l’URSS d’alors… Bizarre coïncidence,
illusion optique ou vision en image de rêve, quand l’on
n’est pas encore tout à fait réveillé à l’orée du matin ?

Biosphère chauve

La biodiversité, résultat de l’évolution de la biosphère,


n’est pas seulement une caractéristique essentielle de
la nature mais, aussi, l’un des impératifs fondamentaux
de la bioéthique.

Sur cette voie, Bouddha s’avère le plus illustre


précurseur car en constatant que chaque grain du
vivant constitue une autre partie de soi-même, Tat
twam asi, recommande d’essayer de mettre toute vie à
l’abri de la souffrance… dont, pourtant elle s’abreuve
nécessairement avant l’extinction finale.

Il faut retenir, sans doute, de l’enseignement de


Bouddha que si l’on ne peut aucunement éliminer la
souffrance à la racine de toute vie, l’on doit essayer
d’en faire soi-même l’économie dans ce bas monde,
avant d’entrer, éventuellement, dans un hypothétique
Nirvana.

Suivant le cheminement de la bioéthique,


l’anthroposphère représentée par l’espèce dite
humaine ne doit aucunement phagocyter la biosphère
pour qu’elle rétrécisse comme une peau de chagrin, car
un tel massacre de chromosomes, avec les espèces
biologiques qui les portent dans leur patrimoine
héréditaire, augmenterait, de toute évidence, la
souffrance du vivant, y compris celle de l’homme, qui
risque en tant qu’apprenti-sorcier, de se mettre lui-
même en danger.

Car la bioéthique naturelle de l’évolution - s’il y en a -


se trouve sans doute dans la biodiversité des espèces
qui couvrent d’un tapis vivant la surface du globe
terrestre. Dans ce cadre général, l’on trouve des
rapports enchevêtrés entre les êtres vivants se
trouvant à l’intérieur d’une espèce biologique ou entre
différentes espèces formant des associations
complexes dans l’économie naturelle.

La sélection naturelle multipolaire aboutit en général à


des équilibres qui assurent la dynamique du fleuve du
vivant : si l’équilibre est rompu par une action naturelle
ou artificielle, alors des époques d’extinction massive
d’espèces peuvent menacer la stabilité relative sinon la
vie de la biosphère.

Or, pour assurer, s’il est possible, un minimum de


souffrance au développement de la vie, il faut
s’appuyer sur les équilibres biologiques des populations
génétiques et non aller à l’encontre du fleuve du vivant
pour le profit d’une seule espèce. Car dans ce cas,
l’homme lui-même et l’anthroposphère risquent de
sombrer avec le reste de la biosphère, avec, comme
station terminus, un désert lunaire prévisible à moyen
terme paléontologique, sans attendre la fin, naturelle,
du système solaire et conduisant à des états
défavorables au maintien de la vie.

Si aucune percée scientifique ne semble pouvoir éviter


la fin cosmique de ce globe terrestre, au moins d’ici-là,
il faut essayer d’éviter des souffrances inutiles au
monde vivant.
La peau de chagrin

La biosphère chauve, qu’il s’agisse des éléphants


d’Afrique et d’Asie, des baleines menacées ou des
forêts (encore ?) vierges d’Amazonie, rétrécit comme
une peau de chagrin. La nature cesse, de plus en plus,
de suivre la voie de la sélection naturelle, entrant à
reculons dans l’ère d’une sélection artificielle arbitraire.

Jusqu’à une époque récente, et même aujourd’hui en


beaucoup de cas, la sélection artificielle a joué un rôle
positif dans le développement de l’homme et des
sociétés humaines. Ainsi, grâce à la sélection
artificielle, l’espèce humaine a pu obtenir, par exemple,
la diversité de races des animaux domestiques et des
variétés multiples de plantes cultivées.

Pour ne parler que de quelques exemples choisis par


Darwin pour illustrer la sélection artificielle, l’homme
devait aboutir en partant de l’espèce sauvage
originelle, Gallus bankiva, à l’énorme variété de races
de poules d’aujourd’hui, qu’il s’agisse de leur forme
esthétique, de leurs dimensions ou de leurs capacités
productives. Les races de pigeons fort distinctes, en
partant de l’espèce originelle Columba livia, parlent
aussi bien de l’action puissante de la sélection
artificielle dans le monde des oiseaux domestiques.

Les mammifères aussi, depuis les races de bœufs,


cochons, chevaux ou moutons de ferme, furent une
autre grande réussite de la sélection pratiquée par
l’homme, depuis des temps immémoriaux, en utilisant
les mutations héréditaires naturelles. Pour ne rien dire
des races de chats et, surtout, de chiens, dont
certaines semblent appartenir à un tout autre monde
que leur ancêtre commun, le loup.
Même la biodiversité obtenue par la sélection artificielle
semble s’évanouir dans la coupe sévère de la
rentabilité, jugée à court terme, et de l’élevage en
batterie où les animaux, appartenant à des races de
moins en moins nombreuses, se trouvent torturés dans
le lit de Procuste d’un élevage inapproprié à leur
nature.

La maladie de la vache folle, par exemple, semble


venger cette espèce domestique herbivore nourrie,
pourtant, avec les restes d’autres animaux, dans une
sorte de cannibalisme issu de l’utilisation d’une
nourriture stéréotypée d’une manière par trop
artificielle, propice à la dissémination des agents
pathogènes.

Après avoir uniformisé et torturé des animaux


domestiques et des plantes cultivées, l’homme
commence à ronger la peau de chagrin de la biosphère
(encore ?) non polluée de son fait et surtout de ses
méfaits.

Le coq au leurre

Souvent dans la basse cour, le coq trouve - ou fait


semblant d’avoir trouvé - un vermisseau et en avertit
ses poules par des sons et une mimique adéquate. Les
femelles attirées par l’appât de la nourriture exquise
accourent et le coq s’accouple d’habitude avec la plus
alerte qui a déjà englouti la friandise… ou, en absence
d’appât réel avec la poule trompée par une ritualisation
mensongère.

Le coq peut utiliser en effet comme un leurre - en


l’absence de toute friandise concrète - la même
mimique gestuelle et les mêmes sons destinés à
tromper les poules attirées, grâce à sa feinte, sinon
chevalière alors plutôt cavalière, dans son sillage. Cette
ritualisation, tout comme les soupers des riches ou les
repas banals offerts par les pauvres au nom de ce qu’ils
appellent « l’amour », montre que l’appât du gain, voir
l’accouplement intéressé, en attendant les carottes,
commence avec les poules. Qui plus est, grâce à la
sélection sexuelle, l’on trouve même, inscrit dans les
gènes, un comportement menteur qui feint de trouver
de la nourriture pour appâter la gent femelle des
oiseaux de basse cour. Il s’agit, sans doute, des racines
du comportement courtois et protecteur du mâle de
beaucoup d’autres espèces biologiques, dont l’homme,
et même de l’invention du leurre pour s’attirer
« l’amour ».

A la différence du monde dit humain, dans le monde


animal, pour qu’un leurre puisse garder sa crédibilité il
faut que l’appât soit, en beaucoup de cas, vrai. Car
autrement aucune poule de son harem n’accourait plus
vers le coq dont le signal ne serait jamais suivi d’une
nourriture réelle. En d’autres mots, pour que les poules
se laissent tromper par l’ombre d’une proie, elles
doivent pouvoir s’empiffrer à plusieurs reprises, des
vermisseaux et d’autres friandises offertes par leur coq
préféré.

Si le chevalier servant de la gent gallinacée utilise une


absence de proie nourricière, l’ombre de la proie pour
attirer ses conjointes, la mère poule ne ment jamais à
ses petits en leur lançant le signal convenu : la
nourriture est toujours réelle dans ce dernier cas.
L’explication génétique de ces comportements
différents est pourtant simple : pour répandre ses
gènes dans la descendance, tout subterfuge se trouve
utile pour le coq père, tandis que dans le même but, la
mère poule doit nourrir ses petits. Les appâter avec
une source nutritive inexistante sera, dans son cas,
parfaitement inutile pour la survie de sa progéniture.

L’altruisme de la mère apparaît toujours parfait par


rapport à ses petits, tandis que celui du coq semble
plus hypothétique. Pourtant, tous ces comportements,
comme beaucoup d’autres, se rejoignent dans le
substrat d’un instinct de conservation qui se trouvait en
amont et non en aval du célèbre « vouloir vivre » de
Schopenhauer. En effet, la volonté de vivre à tout prix,
même déraisonnable et même soutenue par les
béquilles de l’acharnement thérapeutique, est
sélectionnée, sans doute, dans le processus évolutif.

C’est une vérité de La Palice de constater que les


agrégats de toutes sortes, qu’ils soient moléculaires,
cellulaires, des organismes vivants, doivent posséder,
en toute chose, la capacité de former des ensembles
cohérents, durables et reproductibles. Or, pour cela, il
fallait qu’une longue et rigoureuse sélection
multipolaire élimine spontanément pendant des
milliards d’années, depuis les premiers brins
moléculaires de vie, toute agglomération fortuite qui
n’aurait pas répondu à de tels critères de vie et de
survie. Une fois né, ce qu’on appelle l’ « instinct de
conservation » implique qu’au niveau subconscient,
sinon toujours conscient, ce que le philosophe allemand
définit, à tort, comme un « vouloir vivre », une sorte de
chose en soi prééxistant à l’univers du vivant… Une
telle entité métaphysique échapperait évidemment à
jamais à tout contrôle scientifique et même rationnel.
Mais elle apparaît par ailleurs comme une hypothèse
trop hypothétique, qui, de surcroît, placerait la charrue
avant les bœufs.

Quoi qu’il en soit, la « volonté de vivre » qui surgit de


l’instinct de conservation, qui à son tour est basé sur
une fort longue voie sélective, ne saurait se limiter à la
vie de l’individu, mais se rapporte aussi et parfois
surtout à la survie en descendance de son patrimoine
génétique. Et pour cela tout « piège » de la nature ou
tout leurre, comme la feinte courtoise du coq, apparaît
comme un comportement adapté pour atteindre sa
cible : la perpétuation des souches héréditaires qui
composent les populations et les espèces biologiques.

Mais le coq n’est pas seulement le chef d’un harem


mais aussi celui d’un clan. Le coq dominant attaque
tous les autres mâles dans l’instant même de
l’accouplement pour empêcher la copulation avec la
poule. Les dominés s’enfuient en attendant leur chance
dans les recoins plus éloignés d’une basse cour
patriarcale, à l’insu du sultan régnant. Même celui-ci
n’est pas toujours à l’abri de la « jalousie » des rivaux
qui, même plus faibles, lui sautent dans le dos pendant
l’accouplement et, après avoir dérangé ainsi le
dominant, partent à toute allure pourchassés par celui-
ci.

Quant aux poules, selon le cas, elles montrent une


attitude différente : elles peuvent s’aplatir, soumises
sous les pieds du coq, ou s’enfuir chassées par celui-ci
jusqu’à l’acceptation forcée de la copulation ou,
éventuellement, échapper finalement par la fuite à
cette tentative de viol. Les poules couveuses ou les
mères-poules gonflées dans leurs plumes d’une
manière qui leur est propre et émettant des sons
caractéristiques, inhibent, d’habitude, les désirs du coq
par cette ritualisation liée à leur état d’infertilité
temporelle.

Bribes enchevêtrées
Rêves / Cauchemars

Interconditionnés, les rêves et les cauchemars


s’enchevêtrent sous les signes des laps de temps qui
surnagent l’étendue banale d’un continuum borné par
la caverne de Platon qu’est la boîte crânienne de
chacun.

Sous le couperet des rêves, point de guillotine des


cauchemars, mais seulement une torture continuelle de
tout être - en somme la dynamique écartelée et
écervelée de toute vie…

Cette dichotomie synergique rêves / cauchemars se


renforçant réciproquement conduit à un Janus de
l’esprit où les contrastes se potentialisent dans une
sorte de singulier de la multiplicité sui generis.

Dans l’auto-sélection multipolaire due à l’appareil


biognoséologique, chaque individu se trouve confronté
à une mosaïque kaléidoscopique de facettes différentes
de sa singularité multiple. D’où il résulte une sélection
multipolaire de soi-même selon son tempérament
héréditaire mais, aussi, selon les circonstances
sociales, culturelles et morales du milieu dans lequel il
évolue ou, plutôt, involue. Car les virtualités
héréditaires, surtout exceptionnelles, sont mutilées
dans le lit de Procuste de ce bas monde, qui n’est autre
que le monde immonde de partout et de toujours.

Ecartelé entre l’Infini petit et l’Infini grand, l’homme se


trouve égaré et devenu étranger à lui-même dans un
monde de plus en plus incompréhensible au sens
commun de chacun.

Cette tragédie de la connaissance est impliquée dans


l’impossibilité de bon sens de s’orienter dans la
microphysique des particules et dans la macro
physique de l’univers (ou des univers), car son
évolution biognoséologique ne fut jamais corroborée ni
avec le monde de micro corps, ni avec le monde de
macro corps. Or, l’abstraction biochimique ou physico-
mathématique ne semble embrayer aucunement sur le
sens commun de l’espèce, mais sur un autre monde qui
se trouve, parfois, en schizophrénie par rapport au
concret tangible ou visible. L’un des premiers cas
célèbres de cette schyzophrénie relative fut sans doute
Galilée : aujourd’hui même, dans un pays dit développé
comme la France, certaines statistiques constatent
qu’environ 33 % de la population croit toujours que le
Soleil tourne autour de la Terre…

Dans le monde des microbes, le cas du docteur


Sommelweis décrit par Louis-Ferdinand Destouches,
plus connu sous le nom de Céline, dans sa thèse de
doctorat en médecine est des plus caractéristiques : le
jeune austro-hongrois devient fou à cause des
persécutions des tenants de la médecine officielle qui
n’acceptent pas de se désinfecter les mains après la
dissection des cadavres, comme il le préconisait, pour
ne pas infecter les femmes que l’on faisait accoucher
dans les hôpitaux de Vienne ou de Budapest autour de
1850. Comme Sommelweis préconisait l’asepsie
médicale, avant la découverte des microbes comme
agents pathogènes dans ce que l’on appelle la
révolution pasteurienne, il pêchait par une anticipation
scientifique véritable mais dangereuse pour lui-même
dans la sclérose institutionnelle.

Le conformisme et la lâcheté parisienne-pharisienne


ont même trouvé pour exprimer la fierté de la
couardise et du mensonge : toute vérité n’est pas
bonne à dire… En effet, il est même fort dangereux
d’exprimer une vérité dérangeante pour la trinité
ripoublicaine réelle : Harpagon, Tartuffe, Chauvin…

Une telle triade est fort digne de l’autel de la grenouille


dorée du national-socialisme mou à la française, de
droite ou de gauche, en attendant qu’elle se gonfle en
bœuf d’or, le dieu suprême, le seul concret que le
monde dit humain devait connaître du berceau
jusqu’au tombeau.

Dans un tel climat délétère, s’explique, sans s’excuser,


la tentative d’assassinat moral perpétrée par le
système de démagogie policière oligarchique et
ploutocratique qui a fait tout son possible pour me faire
passer pour fou… ou espion. Car il faut être aliéné - ou
payé par l’on ne sait quelle puissance étrangère - selon
la logique d’un tel système, pour ne pas se pénétrer de
la grandeur et de la fierté des turpitudes qu’il affiche
comme un oriflamme sui generis, de la gloire du
national-socialisme mou à la française.

Le nouvel ennemi du peuple est toujours le même :


l’esprit critique qui dérange les mensonges
institutionnalisés des politichiens-policechiens,
historionographes de service et autres journalistes
quelconque dont la devise est de suivre la consigne :
léchez, crachez en service commandé.

Les mœurs délétères d’une convivialité inexistante sont


masquées par un comportement de poupées
robotiques désarticulées et même le vernis craquelé
laisse voir une profonde vulgarité qui caresse dans le
sens du poil le cerveau reptilien sous-humain de la
meute collective et collectiviste.
*** fin

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