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Jack Kerley

LE CENTIÈME HOMME

Traduit de l’anglais (États-Unis) par Jean-Pascal Bernard

Jack Kerley LE CENTIÈME HOMME Traduit de l’anglais (États-Unis) par Jean-Pascal Bernard
Jack Kerley LE CENTIÈME HOMME Traduit de l’anglais (États-Unis) par Jean-Pascal Bernard

À mes parents, Jack et Betty Kerley

Note de l’auteur

J’ai pris de grandes libertés avec les noms de lieux, la géographie, les institutions judiciaires et policières afin de les soumettre aux exigences de mon récit. Tout ici doit être considéré comme fictif, hormis le charme naturel de Mobile et de ses environs. Toute ressemblance entre les personnages de cette œuvre et des personnes existantes ou ayant existé serait purement accidentelle.

Prologue

Quelques secondes avant l’un des événements les plus attendus de la vie d’adulte d’Alexander Caulfield, un événement voulu et préparé depuis de longues années, un événement censé lui ouvrir les portes du monde professionnel, des salaires décents et du respect de ses pairs, son œil gauche se mit à clignoter comme celui d’un gigolo dans un film italien de série Z.

tic

Caulfield pesta sous cape. Étant médecin, il sut diagnostiquer des spasmes hémifaciaux passagers : tics ou papillonnements oculaires provoqués par des situations anxiogènes ou menaçantes.

tic

Cette angoisse est parfaitement grotesque, se raisonna-t-il en fermant l’œil fou. Il avait pratiqué ou observé des centaines d’autopsies durant son internat. Aucune différence aujourd’hui, sinon qu’il s’agissait de sa toute première autopsie en tant que professionnel. La chef était assise à cinq ou six mètres de là. Lentement, Caulfield rouvrit l’œil…

tic

Il coula un regard vers le Dr Claire Peltier. Absorbée par sa correspondance, elle décachetait une lettre dans le bureau du bloc d’autopsie. Caulfield se sentait handicapé, mal préparé, malhabile : en principe, il aurait dû passer la journée à réviser les procédures et à faire connaissance avec ses nouveaux collègues de l’Institut médico- légal d’Alabama, bureau de la ville de Mobile. Mais elle lui avait proposé, le plus naturellement du monde, de la remplacer à la table.

tic

Caulfield recentra le faisceau de la lampe d’opération sur l’homme blanc d’âge moyen allongé devant lui. L’eau s’écoulait de part et d’autre du corps, avec le bruit d’un petit ruisseau courant sur du métal. Nouveau coup d’œil sur le Dr Peltier : toujours plongée dans son courrier. Il s’épongea les sourcils, rajusta son masque pour la troisième fois et considéra le cadavre. L’incision serait-elle parfaitement médiane ? Serait-t-elle droite ? Régulière ? Conforme à ses critères à elle ? Il prit une longue inspiration. Maintenant ! commanda-t-il à ses mains. Le ventre blanc-bleu s’ouvrit tel un rideau, du pubis au sternum. Un geste propre et droit, dans les règles de l’art. Caulfield épia une dernière fois le Dr Peltier. Elle l’observait.

tic

Le Dr Peltier sourit et retourna à sa correspondance. Caulfield consigna sa peur dans un coin reculé de son cerveau pour se concentrer sur l’examen et la pesée des organes. Il fit ses observations à voix haute, à l’adresse du magnétophone, en vue d’une retranscription sur papier. – Au premier abord le tissu myocardique paraît normal, en taille comme en épaisseur de cloison. Certaines régions du ventricule gauche semblent indiquer un infarctus antérieur… Ces images et termes familiers ramenaient Caulfield en terrain connu ; les spasmes se dissipèrent sans même qu’il le remarque. — … un foie fibreux, premier signe d’une cirrhose… les reins n’appellent aucun commentaire… On avait retrouvé cet homme étendu sur sa pelouse, après signalement au 911. Les secouristes avaient pratiqué toutes les techniques de réanimation adaptées aux crises cardiaques, mais rien n’y avait fait : l’hôpital universitaire l’avait déclaré « mort à l’arrivée ». Les premières conclusions de Caulfield plaidaient pour un AVC majeur, bien que les tissus non endommagés parussent sains, sans signe de péricardite ou d’athérosclérose. Caulfield s’aventura dans le bas de la cavité. – On remarque une obstruction du côlon descendant… Caulfield pinça la grosseur dans l’intestin. Dur et de forme

régulière, un objet fabriqué par la main de l’homme. Cela n’avait rien d’exceptionnel, depuis la nuit des temps les urgentistes envoyaient des patients au bloc se faire extraire vibromasseurs, bougies, légumes, etc. La quête de sensations érotiques rendait créatif. – À l’aide d’une lame numéro dix, une incision verticale de dix centimètres est pratiquée dans la cloison antérieure du côlon descendant… Caulfield sortit l’intestin pour découvrir la source de l’occlusion. – On peut distinguer un objet argenté, de forme cylindrique, semblable au manche d’une lampe torche… Le métal humide luisait dans l’entaille, et l’une des extrémités était gainée de tissu noir. Non, pas de tissu, de chatterton. Le doigt de Caulfield tapota timidement ce boîtier un rien menaçant. L’intrus dans la maison.

tic

Il entendit rouler le fauteuil du Dr Peltier, puis des talons aiguilles s’approcher. Elle avait écouté le commentaire. Il glissa les doigts dans l’ouverture et saisit l’objet. Il tira doucement. L’objet coulissa d’abord sans encombre, puis résista. Caulfield resserra la prise et tira plus fort.

tic

Simultanément : un éclair blanc et un boum ! noir. Le choc lui fit le coup du lapin, le sol lui aplatit le dos. L’air se teinta de brume rouge et de fumée. Dans ses oreilles un cri de femme transperçait le vacarme. Au-dessus de lui, quelqu’un agitait un objet contondant, une matraque.

Non, pas une matraque…

La lumière faiblit deux fois avant de s’éteindre. Lorsque l’autopsie fut retranscrite sur papier, la secrétaire Marie Manolo ne sut s’il fallait inclure les six derniers mots du Dr Caulfield. Fidèle aux préceptes de détachement méthodique du Dr Peltier, Marie ferma les paupières, respira un grand coup et poursuivit sa frappe :

Mes doigts. Où sont mes doigts ?

Chapitre 1

– Un type promène son chien, tard le soir… Je regardai Harry Nautilus s’appuyer contre la table d’autopsie pour raconter la Meilleure Blague du Monde à une dizaine d’auditeurs munis de gobelets ou de flûtes en plastique dans des serviettes en papier. La plupart étaient des fonctionnaires de la ville ou du comté de Mobile. Il y avait là deux avocats – du ministère public, bien sûr. Harry et moi étions les seuls flics présents. On pouvait aussi croiser quelques dignitaires, surtout dans le coin réception où se tenaient les principales inaugurations de la morgue. Cela faisait une heure qu’on avait coupé le ruban – un ruban doré, et non noir, ainsi que l’avaient relevé plusieurs plaisantins. – Quel genre de chien ? voulut savoir Arthur Peterson. Peterson était adjoint au procureur, et sa question sonnait comme une objection. – Un corniaud, grogna Harry, la paupière plissée par cette interruption. Un type promène son corniaud nommé Fido, quand il repère un homme à quatre pattes sous un lampadaire. Harry but une gorgée de bière, lécha la mousse sur ses moustaches en lame de bulldozer, et reposa son gobelet sur la table, à l’endroit prévu pour la tête. – Le promeneur demande à l’homme s’il a perdu quelque chose. Le gus répond : « Ouais, j’ai perdu ma lentille. » Alors le type attache Fido à un poteau et s’agenouille pour filer un coup de main. Ils se mettent à chercher sous le réverbère, à passer le trottoir au crible. Au bout d’un quart d’heure, le type au clebs finit par dire : « J’arrive pas à mettre la main dessus, mon pote. T’es sûr de l’avoir perdue ici ? » Le type répond : « Non, je l’ai perdue au parc. » « Au parc ? s’écrie le type au clebs. Mais alors qu’est-ce que tu fous à quatre pattes dans la rue ? »

Harry nous réservait une chute en deux temps :

– L’homme montre alors le lampadaire et lance : « C’est mieux éclairé ici. » Harry lâcha son rire, un gazouillis musical qui surprend dans la bouche d’un Noir bâti comme une chaudière industrielle. Son public gloussa poliment. Une jolie rouquine en tailleur pantalon marine fronça les sourcils :

– Je ne pige pas. En quoi est-ce la meilleure blague du monde ? – Pour son contenu mythique, répondit Harry. (La moitié droite de sa moustache frémissait d’intérêt, la gauche mollissait de dédain.) Entre chercher un truc à tâtons dans le noir, et espérer le trouver facilement à la lumière, quatre-vingt-dix-neuf pour cent des gens choisissent la lumière. Peterson dressa un sourcil accusateur :

– Et qui donc est le centième type, celui qui persiste à tâtonner dans le noir ? Souriant, Harry me montra du doigt.

– Lui. Je secouai la tête, tournai le dos à Harry et me dirigeai vers le coin réception. C’était bruyant et bondé, grouillant de VIP locaux, une nuée de souris se disputant les places aux côtés d’un VIP ++ ou devant une caméra de JT. Les convives se massaient en trois cercles autour du buffet. Je vis une obèse en robe du soir glisser deux sandwiches dans son sac à main avant de s’intéresser aux boulettes de viande en sauce. À quatre mètres de là, un commissaire au teint rougeaud baragouinait fièrement devant une équipe de reportage :

— … tiens à tous vous souhaiter la bienvenue à l’inauguration du nouveau complexe… l’un des… uniques de la nation… fier d’avoir voté le financement… la tragédie du Dr Caulfield doit nous rappeler qu’il faut s’entourer de vigilance…

Reconnaissant Willet Lindy au bout du hall, je plongeai dans le magma de corps, me frayant un chemin à coups d’excuses et de pardons. Une journaliste de Channel 14 m’observa, avant de me barrer la route. – On se connaît, pas vrai ? dit-elle en tapotant d’une griffe écarlate ses lèvres pincées. Vous n’étiez pas, genre, au centre d’une grosse

histoire il y a quelques mois de ça ? Ne me dites rien… Je pris la tangente, la laissant seule face à l’énigme de mes quinze minutes de gloire. Willet Lindy était adossé au mur, sirotant un soda. Je m’extirpai du courant pour aller à sa rencontre. – On se croirait chez Wal-Mart trois jours avant Noël ! suggérai-je à Will tout en desserrant ma cravate et en louchant sur le truc sombre qui coulait sur ma chemise ; selon le même principe cosmique qui veut qu’une tartine beurrée atterrisse toujours côté beurre, il était impossible de cacher cette tache sous ma veste. Lindy sourit et se décala pour m’offrir un bout de mur. Il avait quatre ans de plus que mes vingt-neuf à moi, mais sa face de gnome et sa calvitie avancée le vieillissaient d’une dizaine d’années. Lindy assurait les fonctions non médicales de la structure, comme la maintenance et les achats. On s’était rencontrés environ un an plus tôt, lorsque mon nouveau statut d’inspecteur m’avait ouvert les secrets de la morgue. – Chouette rénovation, dis-je. Ça paraît flambant neuf. Lindy était assez petit, autour d’un mètre soixante-dix, ce qui m’obligeait à projeter ma voix quinze centimètres plus bas. La belle affaire : j’étais naturellement voûté, disait-on, un grand pantin aux ficelles distendues. Lindy opina :

– En plus du coup de peinture, on a remplacé une bonne partie du matériel. Et on possède des trucs qu’on n’avait pas avant. (Il indiqua un point noir sur un carreau du plafond.) Des caméras de surveillance. Miniaturisées. En cas de nouvel incident type Caulfield, la brigade de déminage pourra inspecter les lieux à distance. Caulfield était le premier pathologiste de l’histoire à avoir perdu une main dans l’explosion d’une bombe visant un homme déjà mort ; un événement affreux, qui six mois plus tard n’était toujours pas élucidé. – Pas beaucoup de flics, ici, dis-je pour changer de sujet. Il plissa le front :

– Quand même : le chef et ses adjoints, un ou deux capitaines… Je voulais parler de flics, mais je n’avais ni le temps ni peut-être les mots pour expliquer la différence. Au même instant, comme attiré par un signal, le capitaine Terrence Squill passa devant nous, me

reconnut, revint sur ses pas. Squill et moi avions à peine échangé quelques syllabes par le passé ; il était si haut sur l’échelle que je voyais tout juste ses pompes. – Ryder, c’est ça ? Vous pouvez me dire ce que vous fabriquez ici ? Ses yeux remarquèrent la tache sur ma chemise, et son nez se fronça. Le directeur des Services d’investigation était un homme compact et fringant, aux traits fins et au regard liquide, presque féminin. Son nœud de cravate serré et symétrique semblait taillé dans le marbre. Je n’y connaissais rien en costumes gris, mais je soupçonnais celui-ci d’être du sur-mesure. – J’ai reçu une invitation, monsieur, alors je suis venu représenter le département. Il se rapprocha en baissant la voix :

– Le personnel subalterne n’a rien à faire ici. Vous avez persuadé je ne sais quelle bimbo de l’hôtel de ville d’ajouter votre nom à la liste, c’est ça ? Ou vous êtes passé par l’issue de secours ? Ses yeux suaient la colère, quand sa bouche continuait à sourire. Ceux qui ne pouvaient nous entendre auraient juré que nous parlions foot ou pêche. – Je ne m’introduis jamais en douce, répondis-je. Comme je vous l’ai dit, j’ai reçu… Lindy intervint :

– Excusez-moi, capitaine. – Qu’y a-t-il, monsieur Lindy ? – L’inspecteur Ryder a été invité par le Dr Peltier. Elle a également invité son coéquipier, l’inspecteur Nautilus. Squill pinça ses lèvres comme pour parler ou cracher, puis secoua la tête et disparut dans la foule. Ayant clos l’incident d’un haussement d’épaules, je pris congé de Lindy et replongeai dans la cohue afin de remercier le Dr Peltier. Claire était plantée à la porte de son bureau, en grande conversation avec l’attorney général de l’Alabama et sa suite. Une robe noire dépouillée mettait en valeur sa peau, velours sur porcelaine, et je pris plaisir à la voir dominer son auditoire. Beauté de quarante-quatre ans aux cheveux ras anthracite et aux yeux bleu métal, la directrice de l’Institut médico-légal de l’Alabama n’avait

besoin que d’une lance et d’un casque pour revendiquer le premier rôle dans un opéra de Wagner. Une impression renforcée par quelque sept ou huit kilos superflus, concentrés dans les cuisses et les épaules. Quand l’attorney et son escorte amorcèrent la parade du départ, je m’avançai d’un pas. Ses talons hauts lui permettaient presque de me fixer horizontalement. – D’après Will Lindy, c’est à vous que je dois d’être ici, dis-je en levant mon gobelet vers ces yeux fascinants. Alors merci. – Inutile de me remercier, Ryder. La liste d’invités regorgeait d’huiles de la police. Étant donné la présence des médias, j’ai pensé qu’il serait judicieux de s’entourer de quelques inspecteurs. Je vous ai choisis, vous et l’inspecteur Nautilus, pour votre relative notoriété depuis l’affaire Adrian. Carson Ryder et Harry Nautilus, inspecteurs-alibis. Vous parlez d’une gloire… Je doutais toutefois qu’on nous reconnaisse : si cette journaliste croisée dans la foule n’avait pu me remettre, c’est que le tout-présent médiatique avait rangé cette affaire vieille d’un an quelque part entre la conquête normande et la révolution industrielle. Je m’apprêtais néanmoins à remercier une dernière fois le Docteur P., quand un sous-procureur fraîchement promu me bouscula pour présenter sa fiancée gloussante à « un légiste femme parmi les plus grands de la nation ». Je m’éloignai en souriant. « Un légiste femme parmi les plus grands… » Qu’ils bossent encore une fois ensemble, et Claire lui boufferait la cervelle, à ce merdeux. Une lourde main noire me pressa l’épaule. Harry. – On surveille la foule, amigo ? Il me répondit d’un clin d’œil. – Attends, Cars, une sauterie pareille, avec tous ces politicards et leurs courtisans à moitié torchés, y a pas mieux pour tirer le lait. Le lait désignait dans la bouche de Harry les infos internes concernant le département. S’il n’avait rien d’un animal politique, il adorait les bruits de couloir, et en obtenait toujours la crème, dans des quantités dignes d’un troupeau de vaches de Guernesey. Il se rapprocha pour chuchoter :

– La rumeur prétend que le chef Hyram va valser au printemps, au

plus tard cet été. – Il prend des cours de danse ? L’éternelle affliction de Harry tantôt m’amusait, tantôt m’irritait. Aujourd’hui, elle m’irritait. – Retraite anticipée, Cars. De deux années. J’avais exercé trois ans comme flic en tenue, un an comme inspecteur. Le peu que je savais sur les jeux de pouvoir internes me laissait de glace. Harry, lui, avait passé quinze ans à les étudier au niveau moléculaire. Je réclamai une traduction. Il se tut, préparant son oracle. – On va au-devant de grosses batailles, Carson. Des coups de pied au cul, des poignards dans le dos, des mensonges gros comme des maisons. De vulgaires gratte-papier vont se croire sortis du cul de Jupiter. – Et on va recevoir le purin sur le crâne ? Harry fit les gros yeux à son verre vide et s’éloigna vers le bar, la multitude s’ouvrant telle une mer devant ce Moïse noir en pantalon rose et chemise mauve. – Commence pas à flipper, frangin, lança-t-il par-dessus son épaule. On est trop en bas de l’échelle pour être pris dans la coulée.

Mon verre de thé glacé contenait surtout des glaçons ; j’en écrabouillai un dans ma main et barbouillai de ses morceaux mon visage et ma nuque en sueur. Sensation délicieuse dans la chaleur de la nuit : la décharge du givre et l’astringence du tanin. Soupirant d’aise aux joies des petits plaisirs, je me renversai dans mon transat. Une lune dans son dernier quartier balayait le ciel, nimbée de brume dans un ciel chargé d’eau. Des heures après l’inauguration de la morgue, mes pieds nus juchés sur la balustrade, je contemplais le panache doré d’un derrick brûlant du gaz, à cinq kilomètres au large du golfe du Mexique. Ce feu dans la mer sombre était aussi exotique qu’un perroquet dans la pinède. J’habite Dauphin Island, à cinquante kilomètres de Mobile – dont plusieurs dans l’eau. Pour le standing de Dauphin, mon logis est honteusement modeste, un cottage de trois pièces sur pilotis surplombant une plage de sable, mais un agent immobilier

l’estimerait facilement à quatre cent mille dollars. Quand j’ai perdu ma mère voilà trois ans, ce qu’elle m’a laissé m’a permis d’en signer l’acte de vente. C’était une période où je voulais me retirer au calme, et que rêver de mieux qu’un cube flottant sur une île ? Le téléphone sonna. Je palpai par réflexe les fringues que je ne portais pas, avant d’attraper l’appareil sur la table. C’était Harry. – On nous demande sur les lieux d’un meurtre. Ce pourrait être la grande première de la Bisbille. – Les poissons d’avril, c’était il y a deux mois, Harry. Sérieusement, c’est pour quoi ? – Notre bal des débutantes, cher partenaire. Il y a un corps qui cherche sa tête en ville. Harry et moi étions deux inspecteurs de la brigade criminelle du premier district de Mobile ; deux coéquipiers, dont la sécurité de l’emploi était garantie par la violence aveugle inhérente à toute ville où les pauvres vivent en nombre, et les uns sur les autres. Tels étaient les contours de notre univers, sauf, précisait le nouveau manuel de procédure, lorsqu’un meurtre montrait des preuves évidentes de tendances sociopathologiques ou psychopathologiques. Auquel cas, peu importait la juridiction, on activait la Brigade d’investigation sociopathologique et psychopathologique interservices. La BISPI – « Bisbille » en interne − se composait de Harry, de moi-même, et d’un ou deux spécialistes que nous enrôlions au besoin. Jamais activée jusqu’à ce jour, cette unité était surtout un gadget de communication, mais elle avait déjà des ennemis au sein du département. Comme moi, à cet instant. – Pointe-toi là-bas le plus vite possible, dit Harry en me lisant l’adresse. On se retrouve à l’entrée. T’envoies la sirène et le gyrophare, tu mets les gaz et t’évites de traîner en route. – Tu veux pas que je m’arrête à la boulangerie ? Il coupa. Je sautai dans mon jean, passai une chemise à moitié propre et attrapai dans la penderie une veste en lin clair pour me couvrir les épaules. Je dévalai les escaliers, grimpai dans la Taurus banalisée garée sous la maison et m’arrachai dans un geyser de sable et de bris

de coquillages. Le gyrophare et la sirène se turent le temps que je traverse l’étendue d’encre me séparant du continent, puis je balançai les lumières, allumai le deux-tons, et pressai le champignon.

Le cadavre gisait dans un parc du sud-est de Mobile, deux hectares de chênes et de pacaniers au cœur d’un lotissement de la fin du siècle en plein renouveau bourgeois. Trois voitures de patrouille stationnaient à l’entrée du jardin public, plus une camionnette de la brigade scientifique. Deux véhicules banalisés flanquaient un rutilant 4x4 noir qui devait être celui de Squill. L’inévitable camion de télévision avait dressé son antenne satellite. Dix ou douze mètres devant moi, Harry se dirigeait vers le parc. Je me rangeai le long du trottoir, ouvris la portière et posai le pied dans un guet-apens, aveuglé par un projecteur. – Ça me revient maintenant, émit dans le contre-jour une voix vaguement familière. Carson Ryder. Vous étiez impliqué dans l’affaire Joël Adrian, je me trompe ? Clignant des yeux, je reconnus la journaliste croisée au cocktail de la morgue. Dans ses plus beaux atours de reporter télé : cheveux laqués, griffes écarlates serrant son micro tel le condor un lapin. Sa main libre m’agrippa le biceps. Elle porta le micro à sa bouche et fixa la caméra. – Ici Sondra Farrel d’Action Fourteen News. Je me trouve à l’extérieur de Bowderie Park, où un corps sans tête vient d’être découvert. Je suis en compagnie de l’inspecteur Carson Ryder de… Foudroyant la caméra du regard, je lâchai une volée de jurons en trois langues réelles plus une que je venais d’inventer. Rien de pire, pour un reporter, qu’une prise sonore qui vous méprise. La journaliste repoussa mon bras. – Merde, fit-elle au caméraman. Coupe. Je rattrapai Harry au seuil du parc gardé par un jeune patrouilleur. Ce dernier me dévisagea. – Vous êtes Carson Ryder, pas vrai ? Je baissai les yeux et marmonnai une réponse parfaitement équivoque. Comme nous le dépassions, le patrouilleur montra son uniforme pour demander à Harry :

– Comment on fait pour quitter ce machin aussi vite que Ryder ? – En étant hyperbon ou hyperdingue, répondit Harry sans se retourner. – Et Ryder, alors ? insista le jeune flic. Il est bon ou dingue ? – Les deux, mon neveu ! Puis, à moi : « Grouille ! »

Chapitre 2

Les techniciens maniaient des lampes portatives assez puissantes pour guider un 757, toutes braquées sur une zone de six mètres sur six peuplée de buissons taillés à hauteur d’homme. Les arbres tout autour de nous masquaient l’essentiel de la voûte céleste. Les crottes de chien guettaient chacun de nos pas. À sept ou huit mètres, un tortueux sentier de béton coupait le parc en deux. Les passants se massaient de plus en plus nombreux contre la grille côté rue, comme cette vieille femme qui tortillait son mouchoir, ce jeune couple qui se tenait la main, ou cette demi-douzaine de joggers ruisselants qui sautillaient d’un pied sur l’autre. Deux criminologues s’affairaient dans le secteur balisé, l’un agenouillé devant la victime, l’autre examinant le pied d’un arbre. Harry trotta vers les badauds à la recherche de témoins. Je m’arrêtai au ruban jaune pour étudier la scène d’une distance de quatre mètres. Le corps était allongé sur le dos, comme pour la sieste, les jambes légèrement écartées, les bras contre les flancs. Il semblait irréel sous cette lumière crue, ces couleurs trop vives et ces contours trop nets, une figurine d’un autre monde, grossièrement découpée pour être plaquée sur celui-ci. Il était habillé pour un soir de printemps décontracté : jean sans ceinture, mocassins bateau marron sans chaussettes, tee-shirt blanc siglé Old Navy. Ce dernier était remonté jusqu’aux torse, et la braguette était ouverte. Le type penché sur le cadavre était Wayne Hembree, le plus expérimenté des criminologues présents. Noir, trente-cinq ans, maigre comme une soupe populaire, Hembree avait un visage rond et de longues mèches dans la nuque et sur les tempes. Accroupi, il remuait les épaules pour écarter ses frisettes. Son front luisait. – Je peux poser le pied ici, Bree ? lançai-je en traçant une ligne imaginaire entre mes grolles et le cadavre.

Je m’en serais voulu de piétiner un élément crucial. Ou une crotte de chien. Hembree hocha la tête. Je me faufilai sous le ruban. Un vieux flic qui avait tout connu dans ces quartiers craignos m’avait dit un jour : « Trouver une tête sans corps, c’est un truc bizarre, Ryder, mais ça garde un côté entier. Alors qu’un corps sans tête, c’est à la fois flippant et triste – il y a une vraie solitude là- dedans, tu vois ? » En posant les yeux sur ce cadavre, je compris ses paroles. En quatre années à Mobile j’avais vu des corps troués, poignardés, noyés, encastrés dans la tôle, un corps gisant au milieu de ses boyaux, mais jamais de corps sans tête. Le vieux flic disait vrai, ce cadavre était aussi seul qu’au premier jour de la création. Je frissonnai, le plus discrètement possible. – On l’a tué ici ? demandai-je à Hembree. Il haussa les épaules :

– Aucune idée. Je sais juste qu’il a été décapité là où il se trouve. Les légistes pensent que le décès remonte à deux ou trois heures. C’est-à-dire entre 20 et 21 heures. – Qui l’a signalé ? – Des gosses, des ados. Ils étaient venus ici pour tirer un coup et… Un bruit de pas dans mon dos : le capitaine Squill et son omniprésente ombre mastoc, le sergent Earl Burlew. Comme toujours, Burlew mastiquait du papier. Il gardait toujours dans sa poche une page du Mobile Register, qu’il introduisait par lambeaux entre ses minuscules lèvres de poupée. Chaque fois, je brûlais de lui demander si la saveur variait selon les rubriques, si la page des sports était plus relevée que les éditos, par exemple. Ou bien avaient-elles toutes un goût de poulet ? Puis j’avisais ses petites mirettes couleur d’huître, et je décidais que j’allais peut-être garder ma question pour plus tard. Burlew lança :

– Regardez qui est là, capitaine : Maxwell l’inspecteur instantané. Ajoutez les gros titres, remuez, et c’est prêt. Il passa une main sur son visage en sueur. Les traits centrés de Burlew étaient trop étroits pour sa tête, et l’espace d’un instant il disparut derrière sa paume. – Vengeance de tantouse, déclara Squill en regardant le corps. Ils

adorent se mettre en pièces, pas vrai ? L’endroit parfait, le parc est sensas quand il fait nuit. Le quartier grouille de yuppies. La conseillère Philips habite à deux pâtés de maisons ; on surpatrouille la rue pour préserver le monde enchanté de Madame… On m’avait prévenu que Squill possédait un registre linguistique pour chaque public. À quatre mètres de flics en tenue, il vous recrachait un vocable de film policier. N’était-ce pas démoralisant ? Dix-sept ans de hiérarchie policière, et ça jouait les flics au lieu d’en être un. — … le tueur défonce la tronche de la vic’ ou lui loge une dragée. Le coupable sort sa lame et s’offre une tête. (Squill indiqua les buissons alentour.) Le suj’inc le balance ici pour que le corps reste hors de vue. Je me retins de lever les yeux au ciel. Suj’inc était l’abréviation de « sujet inconnu », une expression très courue au FBI. Du jargon de fédéraux. – Tué et décapité ici ? résumai-je pour m’entendre répondre par Squill :

– Des problèmes d’audition, Ryder ? Bien qu’étendu pour partie sous un buisson aux petites fleurs blanches, le corps n’était couvert d’aucun pétale. À l’orée du cordon se trouvaient des arbustes identiques ; je m’y rendis et m’y laissai choir. – C’est quoi ces conneries ? réagit Squill. Me relevant, je regardai glisser les pétales sur ma chemise. Hembree examina l’espace me séparant du cadavre. – Si la vic’ était tombée dans les buissons, elle serait couverte de pétales, or (il observa le corps et le sol) on en trouve tout autour, mais aucun sur le cadavre. Le coupable aura écarté les branches, ce qui explique qu’il ne soit rien tombé sur le corps. On peut imaginer que notre ami a été traîné vers les buissons. Je scrutai les profondeurs de la végétation. – Ou sorti des buissons, ajoutai-je. – Pur délire, rétorqua Squill. Pourquoi sortir un corps bien planqué ? L’adjoint trapu de Hembree sortit une lampe torche et s’enfonça sous les buissons. – Voyons un peu à quoi ça ressemble, là derrière.

Squill me fixa. – Le suj’inc a attiré la vic’ ici, l’a abandonnée, et elle est restée cachée dans les buissons, Ryder. Sans ce couple d’ados en rut, elle aurait croupi ici jusqu’à ce que ça commence à chlinguer. – Je ne suis pas sûr qu’elle ait été planquée, dis-je en dressant mes mains en œillères pour contrer nos éclairages. À une quinzaine de mètres, un lampadaire de rue répandait son feu parmi les branches de chêne et la mousse espagnole. – On peut couper les lampes ? demandai-je. Squill se tapa le crâne d’un geste théâtral. – Non, Ryder. On a du pain sur la planche, et ce n’est pas avec des cannes blanches et des chiens d’aveugles qu’on y arrivera. Il regarda les agents pour qu’ils envoient les rires, mais ils étaient concentrés sur le réverbère. Hembree dit :

– Une lampe, ça se rallume, vous savez. Squill n’avait aucun pouvoir sur les techniciens, et ça le rendait malade. Il se tourna pour murmurer à l’oreille de Burlew, et je suis certain de l’avoir vu articuler le mot nègre. Hembree cria à un assistant dans la camionnette des légistes :

– Dites aux ambulanciers et aux patrouilleurs d’éteindre leurs lumières ! Puis coupez celles-ci ! Les gyrophares disparurent, ne laissant que les lampes portatives. Lorsque celles-ci virèrent au noir, il nous fallut plusieurs secondes d’ajustement. Je vis alors ce que je prévoyais. Le lampadaire projetait un rayon entre deux gros buissons, et une tache de lumière sur le cadavre. – Il n’est pas caché, conclut Hembree tout en vérifiant les angles. N’importe quel passant qui débouche de l’allée l’aura en pleine mire. Difficile de le rater avec ce tee-shirt blanc. – Conjectures à la con, maugréa Squill. Le technicien qui se tortillait dans les buissons lança :

– On a du sang frais par ici ! Apportez-moi une trousse et un appareil photo. – Tombé dans le noir, traîné vers la lumière, conclut Hembree dans un clin d’œil.

Les flics en tenue approuvèrent. Lorsque les projos se rallumèrent, Squill et Burlew avaient disparu. Mes pieds décrivirent une petite danse de victoire, j’aplatis un ballon invisible et agitai mes cinq doigts pour frapper dans la main de Harry. Mais il fourra ses paluches dans ses poches, grogna « suis- moi » et mit les bouts.

Harry Nautilus et moi nous étions rencontrés cinq ans plus tôt à la prison d’État de l’Alabama – comme visiteurs, pas comme détenus. J’étais venu en voiture de Tuscaloosa pour interviewer plusieurs prisonniers dans le cadre de ma maîtrise de psychologie. Harry avait fait le chemin depuis Mobile afin de soutirer des infos à un type dont la jugulaire avait, par malchance, été tranchée deux heures plutôt. Bref, Harry passait une journée pourrie. Lorsqu’il me doubla dans un couloir étroit et que nos coudes se heurtèrent, son café se renversa. Il étudia ma mise – jean à tous les étages, lunettes noires à monture rouge, casquette de base-ball défraîchie sur coupe de cheveux auto- infligée – avant de demander à un gardien qui avait laissé ce gros péquenot débile quitter sa cellule. Je venais de passer deux heures avec un pédéraste hâbleur, alors j’ai transféré toute mon agressivité sublimée sur le pif de Harry. Il m’étranglait lorsque les gardiens hilares nous séparèrent. L’instant d’après, nous regardions nos pompes, tant nous nous sentions ridicules. Les excuses marmonnées devinrent des explications réciproques sur notre présence en ce lieu, comme sur les facteurs ayant conspiré à nous transformer en pit-bulls dyspepsiques. La stupidité fit place au rire, et la journée se termina au bar de son hôtel. Après quelques godets Harry se lança dans des histoires de flics, à la fois drôles et fascinantes. De mon côté je lui narrai mes récents entretiens avec l’élite des psychopathes et sociopathes du Sud. Mais Harry ne s’en laissait pas conter :

– Derrière chacun de ces organismes détraqués se cache un mégalo assoiffé de parlote. Que tu sois journaliste, psy ou étudiant, ces barjos te racontent toujours ce que t’as envie d’entendre. C’est comme un jeu.

– Et tu connais l’affaire Albert Mirell, inspecteur ? demandai-je en référence au pédophile psychopathe auquel je venais de consacrer deux heures répugnantes. – N’oublie pas que sa dernière victime se trouvait à Mobile, jeune étudiant. Mais si tu as parlé à Mirell, tu n’auras obtenu que des rictus narquois et du baratin. Je me trompe ? Baissant la voix, je rapportai à Harry les révélations obtenues d’un Mirell qui se tordait les mains sous la table, les dents luisantes de salive. Harry se pencha en avant, son front frôlant le mien. – Il y a peut-être dix personnes au monde qui savent ce que tu viens de me dire, chuchota-t-il. C’est quoi, l’astuce ? – Je suppose que j’ai su rendre Mirell d’humeur bavarde, répondis- je avec fausse modestie. Harry me dévisagea un long moment. – Restons en contact, dit-il. C’était à l’époque où ma mère était encore de ce monde, et où je jouais les étudiants fauchés à l’université de l’Alabama. Ce qui ne m’empêcha pas, tous les quinze jours, de filer à Mobile ou bien d’accueillir Harry à Tuscaloosa. Autour d’un seau de poulet frit, nous parlions de son mariage déliquescent ou de mon désintérêt pour les études après six années de fac et quatre spécialisations. Nous tournions et retournions les affaires qui lui résistaient, nous discutions de mes interviews les plus rudes. Parfois, nous restions silencieux, à écouter du blues ou du jazz, et c’était aussi très sympa. Au bout de trois mois, Harry remarqua que mes repas à la maison se résumaient en deux mots – riz, haricots – et que prendre une bière en ville signifiait traquer les pièces de monnaie sous les coussins du canapé. – Ça ne paie pas des masses, chargé de TD ? – Ça ne paie pas du tout. Mais l’absence de rétribution est équilibrée par la rareté des débouchés. – Peut-être qu’un jour tu seras un psy célèbre : Carson Freud, au volant de sa grosse Merco. – Comme c’est parti, ce sont les tuyaux d’un derrick que je vais piloter. Mais pourquoi tu me demandes ça ? – Je pense que tu ferais un bon flic.

Dix minutes après avoir quitté le parc, je suivis Harry à l’intérieur du Cake’s Lounge, un saloon, sombre comme tout, pour habitants des profondeurs, coincé entre des usines et des entrepôts près de la baie. Une poignée d’âmes esseulées et déguenillées buvaient au bar, quelques autres en salle. Deux hommes chancelaient autour du billard. – Pourquoi ici plutôt qu’au Flanagan ? demandai-je en fronçant le nez. À l’odeur, le Cake n’avait pas été aéré depuis dix ans. Le Flanagan, quant à lui, était bon marché, servait un gombo potable et attirait pas mal de flics. – On risquait d’y croiser Squill, or c’est de Squill que nous allons parler. C’était un vrai tour d’abruti, le coup des fleurs et de la lumière. Qu’est-ce qui t’a pris de le moucher devant tout le monde ? – Je ne mouchais personne, Harry, j’enquêtais. On avait un type sans tête, et un Squill qui déversait tout ce qui traversait la sienne. J’étais censé faire quoi ? – Tu aurais pu limiter les effets de manche et lui suggérer les choses. Lui donner l’impression que l’intuition venait de lui. Ce n’est pas toi qui as fait psycho ? – Projeter des pensées dans la caboche de Squill relève de la parapsychologie, Harry. C’est l’une des quelques disciplines dont je ne suis pas diplômé. Son regard rétrécit. – Squill est un requin politique, Carson. Chie-lui dessus et il ne restera de toi qu’une tache rouge dans la mer. Je posai une question qui me trottait dans la tête depuis près d’un an :

– Comment une petite fouine comme Squill s’est-il retrouvé chef des Services d’investigation, d’abord ? Je sais que je suis obtus lorsque Harry se prend le visage entre les mains. – Il n’y en a pas deux comme toi, mon petit bonhomme apolitique. Tu n’en as pas la moindre idée ? – Discrimination punitive ?

– Toi, Carson. C’est toi qui a mis le capitaine Terrence Squill là où il est aujourd’hui. Harry se leva et rassembla les bouteilles vides. – Je refais le plein, puis je te donne un petit cours d’histoire, frangin. Je crois que ça s’impose.

Chapitre 3

Harry commença la leçon à mi-chemin de la table, deux bouteilles fraîches tintant dans sa main. – Pendant des années, le lieutenant Squill n’était qu’un vulgaire gratte-papier des Atteintes à la propriété, un glandeur doué pour une seule chose : les relations publiques. Il prenait la parole dans les écoles, les réunions de quartier, les inaugurations de centres commerciaux, les œuvres paroissiales… (Harry posa les bières sur la table et se rassit.) Il a rôdé son numéro, jusqu’à devenir le porte- parole par défaut du département. Un poste où il n’y avait, a priori, que des coups à prendre… – Ça éclipse les supérieurs, qui ont vite fait de prendre la mouche. De même qu’à la fac j’avais vu plus d’une titularisation pâtir des jalousies mandarinales… – Mais pas pour Squill, reprit Harry. Le salopard savait exactement à quel moment repasser les plats aux supérieurs. Mieux, quand le département avait merdé et que les huiles rasaient les murs, Squill faisait en sorte d’attirer tous les regards sur lui. – Squill ? Se jeter sous les balles ? – Les médias l’adoraient : avec lui, ils étaient sûrs d’obtenir du contrit, du furax, du coloré – selon ce qui se vendait le mieux ce jour- là. « Le capitaine de la police de Mobile déclare que l’arrestation arbitraire préoccupe le département, reportage à 11 heures », « Un officier de haut rang qualifie les critiques de l’ACLU[1 ] de “pleurnicheries fallacieuses”, lire en page 4 », et ainsi de suite. Harry se mit à jouer avec la pochette d’allumettes du cendrier. – Puis Joël Adrian a commis ses crimes. Tessa Ramirez. Jimmy Narley. Après la mort des Porter, l’affaire a explosé. Mais les recherches ne menaient nulle part. Tu n’imagines pas combien c’était dur.

– Et qui a découvert Tessa, alors ? Qui a plongé dans un égout plein de rats pour retrouver son cadavre ? Il secoua la tête. – Ce n’est pas ce que je voulais dire, frangin. Je te parle de politique, là. Des appels à la démission. Des gens qui invectivent le big boss au rayon fruits et légumes du Winn-Dixie. Les médias nous pressaient comme des saucisses. Tout le monde accusait tout le monde, et puis voilà que surgit ce flic en tenue frappadingue – Kid Carson. – Disons que j’avais une ou deux idées. Et tu as fait l’intermédiaire. – Ils nous ont pissé à la raie, oui. Jusqu’à ce qu’ils aient épuisé toutes les options. Les deux piverts du billard engagèrent une polémique alcoolisée sur la possibilité de pocher la blanche. Nous les considérâmes quelques secondes. – J’ai eu de la chance, Harry. Rien de plus. Son regard s’aiguisa. – Mais la chance revient parfois à regarder du bon côté, pas vrai ? Sa remarque me prit par surprise. – Qu’est-ce que t’entends par là ? – Ce n’est pas seulement piocher une carte ; c’est savoir qui les distribue. – Non, non, non. On peut parler d’intuition, mais je n’ai jamais… Il me fixa d’un drôle d’air, puis rejeta mon charabia d’un revers de main. – Enfin bref, quand tu t’es pointé avec ta théorie à la noix et que tu as résolu l’affaire, tu as déclenché une course à l’échalote politique :

chacun voulait transformer les prouesses du Cavalier Solitaire Carson en victoire personnelle. Et qui était le mieux préparé ? – Squill ? Harry détacha une allumette pour l’examiner. – Ayant alimenté le pipeline médiatique tout au long de la crise, il n’avait plus qu’à écouler son propre pétrole raffiné. La vitesse à laquelle tu as quitté les sunlights ne t’a jamais intrigué ? Je rassemblai mes souvenirs. Pendant deux jours, j’étais l’homme qui avait arrêté Adrian le fou. Le troisième jour, c’était la victoire du

département et j’étais un factotum. Au cinquième jour, je n’étais plus qu’un nom écorché à l’avant-dernière ligne d’un article. Harry reprit :

– La Loi de Squill, lèche en haut, chie en bas. Il t’a viré du cheval pour que les huiles – et donc lui – puissent y monter. Puis il a cavalé jusqu’au fauteuil de directeur des Services d’investigation. Je haussai les épaules. – On s’est donc servi de moi. N’empêche, quand la fumée s’est dissipée, j’étais inspecteur. Je ne vais pas me plaindre. La dispute du billard s’envenimait. L’un des types plaça sa bille mais l’autre la dégomma d’une claque. Harry roula des yeux devant ce duo de loqueteux, avant de craquer une allumette juste pour la voir brûler. La lumière de la flamme lui dorait le visage. – T’as gagné ta plaque de détective. Mais Squill a obtenu ce qu’il visait depuis des années : une place à la grande table. C’est toi qui l’a mis là, Cars. Je me renfrognai. – Je ne vois pas où est le drame. – C’est la situation que tu ne vois pas. Squill aime à penser qu’il s’est fait tout seul. Mais quand il te croise (Harry esquissa du doigt un mouvement de chute), le château de cartes s’effondre. – Il n’a qu’à m’ignorer. – C’est ce qu’il fait. Ces douze derniers mois, tu n’étais rien de plus qu’un nom sur un planning. Et la BISPI n’existait que sur le papier. Mais si la BISPI entre en action… Je bouclai son raisonnement : la mise en branle de la brigade allait nous ramener, Harry et moi, sur le devant de la scène. Ce serait à nous de coordonner le travail, de signer les rapports, de rendre compte à la hiérarchie. – Il m’aura de nouveau dans les pattes… Harry lâcha l’allumette mourante dans le cendrier. – Autant dire dans le collimateur. Rien n’allait plus à la table de billard. Pour mieux se faire comprendre, l’un des gus flanqua sa queue dans l’oreille de l’autre. Celui-ci s’effondra en gémissant, la main sur la tête. Le barman scruta le tandem, puis Harry. – Z’êtes flic. Z’allez pas intervenir ?

Harry adossa son poing à son front, puis ouvrit et ferma sa paume. – Ça veut dire quoi ? demanda le barman énervé. – C’est mon voyant « hors service ». Nous nous levâmes pour regagner nos voitures dans la nuit moite. – Merci pour ce cours d’histoire, professeur Nautilus. – Faites-en bon usage, petit malin.

Je roulai lentement vers Dauphin Island, les vitres baissées pour me purifier l’esprit à l’odeur salée des marais, mais l’homme sans tête refaisait constamment surface. Une fois chez moi, j’allumai des bougies, m’assis en tailleur sur le canapé, et pratiquai les exercices de respiration profonde préconisés par mon ami Akini Tabreese, maître d’arts martiaux. Akini respire longuement avant de briser avec le front des blocs de glace gros comme des bottes de foin. Personnellement, je respirerais brièvement avant d’empoigner une massue. Parcourir les lieux du crime, commandai-je à mes songes oxygénants. Revoir le parc. Ayant exhalé ma colère contre Squill et Burlew, je tâchai d’imaginer ce que le tueur avait vu en rencontrant sa victime, vraisemblablement dans l’allée. Du fait de la proximité du lampadaire, tous deux se retranchent dans les buissons. Jusque-là, Squill avait sans doute raison : l’appât – sinon le mobile – était le sexe. Puis la victime décède, d’une balle dans la cervelle ou bien d’un coup violent. Si la tête avait été essentielle au délire du tueur, il aurait dû la trancher en pleine obscurité, dans un mouvement de lame rapide. Mais, de manière inexplicable, le tueur préfère amener le corps à la lumière, en semant des pétales dans son sillage. Il s’agenouille, accomplit sa sinistre opération, et disparaît. Mon esprit joua et rejoua la scène, jusqu’à ce que le téléphone sonnât sur le coup de 2 h 45. Ce devait être Harry. Lui aussi devait cogiter sur le meurtre, dans une pièce éclairée, en écoutant du « jazz inspirant » – du genre Thelonious Monk, avec ces solos qui vous aspirent dans le vent âpre des notes. À défaut de Harry, j’entendis chevroter une vieille :

– Allô ? Allô ? Qui est à l’appareil ? Il y a quelqu’un ?

Puis, comme si la voix se délestait des années, elle devint celle d’une trentenaire, en l’occurrence ma mère. – Carson ? C’est moi, maman. Tu as faim ? Je te prépare un casse- croûte, fiston ? Un bon sandwich au cheddar ? Des biscuits ? Et pourquoi pas un putain de bol de salive ? Non, me dis-je, ce ne peut pas être vrai. C’est un cauchemar, réveille-toi. – Carson ! hurla la voix, soudain masculine. Parle-moi, frérot. J’ai besoin de sentir cette bonne vieille chaleur familiale ! Je fermai les yeux et m’affaissai contre le mur. Comment pouvait-il appeler à l’extérieur ? C’était interdit. Mon correspondant cogna le récepteur contre une surface dure et cria :

– Je tombe mal, frérot ? Tu es avec une femme ? Elle est chaude ? Il paraît que quand elles sont chaudes, elles font du jus. Salut, les copains, j’aimerais vous présenter ma copine, Crue de Johnstown. Prenez des bottes pour la baiser ! – Jeremy… murmurai-je plus pour moi-même que pour lui. – Il était une fois une fille de Nantucket, on mettait des bottes avant de la lui mettre… – Bon sang, Jeremy… – Mais les hommes de la ville furent tous emportés, noyés par le poison se déversant par seaux entiers. (Il reprit la voix de ma mère, pleine de sollicitude.) Tout va bien, Carson, maman est là. Tu n’as pas fini ta salive. Elle est un peu froide ? Tu veux que je la réchauffe ? Suivit une sorte de gargarisme. – Jeremy, tu veux bien arrêter… À l’autre bout de la ligne j’entendis s’ouvrir une porte, puis des bruits d’empoignade et des jurons virils. Mon correspondant criait :

– Non, allez-vous-en ! C’est un coup de fil personnel ! Je parle à mon passé ! Un claquement, puis un raclement, comme si le combiné heurtait le sol avant d’être dégommé d’un coup de pied. D’autres voix se mirent de la partie : grognements, invectives, bruits de lutte… Debout dans ma pièce rafraîchie, je tendais l’oreille, hors d’haleine, les aisselles dégoulinantes.

Ses mots se firent lointains, et je pouvais voir les hommes en blanc le traîner par terre. – Le meurtre, Carson ! Raconte-moi un peu. Il doit y avoir davantage qu’une tête manquante, il y a toujours davantage. Est-ce qu’il leur a pris la bite ? Est-ce qu’il leur bourre le cul de saucissons jusqu’à ce que ça ressorte par le cou ? Appelle-moi ! Tu as encooooore besoin de moi… De nouvelles empoignades. Puis plus rien. La correspondante de Channel 14 à Montgomery avait dû annoncer la décapitation-du-parc au journal du soir. La télévision était l’un des rares luxes autorisés à Jeremy, et il avait probablement étudié ce fait divers avec une méticulosité d’universitaire. Je soufflai les bougies et me couchai sur le canapé, le visage enfoui dans un coussin. Le sommeil, lorsqu’il arriva, était fin comme du papier à cigarettes, traversé de rats et d’odeurs de soie brûlée.

Je me réveillai peu après l’aube. Tout engourdi, je gagnai le golfe et nageai dans les vagues sur huit cents mètres, avant de faire demi-tour et de me traîner jusqu’au rivage. J’enchaînai sur un footing de six kilomètres qui me laissa ruisselant de sueur, les cuisses rongées de crampes. Après une séance d’haltères au goût de corvée, je commençais à voir les événements sous un jour plus net, et remisai le coup de fil de Jeremy au rayon des aberrations. Terriblement débrouillard, il était parvenu à se procurer un téléphone. Mais n’avais-je pas entendu ses gardes le lui confisquer ? Il n’y aurait pas de seconde fois. L’incident était clos. Je petit-déjeunai d’andouille et de céréales au fromage ; mon humeur quitta la zone grise et je partis au boulot. Là-bas, Harry tira à pile ou face, et le pile décida que c’était mon tour d’autopsie. En attendant l’heure de la découpe, je me rendis au bureau de la criminalistique, un labo adossé à un magasin d’informatique. Deux experts en blouse blanche étudiaient un flotteur de chasse d’eau comme s’il s’agissait du Graal. Un autre tapotait son crayon contre un bocal grouillant de bestioles. Assis à côté d’un microscope, Hembree buvait un café. – On a un résultat d’empreintes pour le type sans tête, dit-il en

attrapant un document. Ma langue produisit un roulement de tambour. – Et le gagnant est… ? Hembree imita un coup de cymbale. – Un certain Jerrold Elton Nelson, alias P’tit Jerry, alias Jerry Elton, alias Nelson Gerald, alias Elton Jelson. – Belle liste de pseudos. – Et une putain de liste d’antécédents, répondit Hembree avant de lire sa feuille : vingt-deux ans, yeux bleus, cheveux bruns – ça, on ne pouvait pas le deviner. Quelques condamnations mineures, purgées en ville ou au comté pour vol à l’étalage, prostitution masculine, détention de biens volés, détention de deux joints. En mars, une femme l’a poursuivi pour non-remboursement d’un prêt de onze mille dollars, avant de retirer sa plainte. – À la fois pute et gigolo ? Il semble que notre escroc marchait à voile et à vapeur, conclus-je en tournant les talons. L’autopsie était prévue dans une heure, mais je tenais à arriver en avance. – J’allais oublier, lança Hembree alors que je passais la porte. Ce truc, hier soir, avec les pétales et le réverbère, c’était bien vu, Carson. Du pur Sherlock. Squill l’avait si profonde qu’elle lui remontait entre les dents. Ouais, j’ai adoré ta façon de lui présenter les choses. L’accueil de la morgue était désert. Mes pas dans le hall firent apparaître Will Lindy à la porte de son bureau. Les nouveaux locaux n’étaient officiellement ouverts que depuis quelques jours, et pourtant Lindy y semblait déjà embourbé, entre son bureau recouvert de piles de formulaires, ses étagères remplies de manuels classés par ordre alphabétique, et ses murs bardés de calendriers et de plannings. – Bonjour, inspecteur Ryder. – Salut, Will. Je suis là pour l’autopsie de Nelson. Claire est dans les parages ? Je devais être la seule personne de la galaxie à appeler le Dr Peltier par son prénom ; je le faisais depuis notre rencontre, et elle ne m’avait pas encore incendié. Elle ripostait en n’utilisant que mon patronyme, quand elle s’adressait aux autres par leur prénom ou leur titre. Lindy consulta sa montre.

– Elle doit arriver à 9 heures, ce qui signifie… Je regardai la mienne. 8 h 58. – Qu’elle sera là dans une minute. Des éclats de rire retentirent au fond du couloir. Deux employés du funérarium emmenaient un corps vers l’aire de chargement, à la manière de deux gosses jouant avec un chariot de supermarché. Lindy remonta le couloir comme une flèche. – Salut les amis, dit-il. Ce que vous faites au funérarium vous regarde. Mais ici, le respect est de rigueur. Les gars du funérarium se figèrent, rougirent. Ils bredouillèrent des excuses et reprirent leur chemin, calmement. – Bien joué, Will, fis-je lorsqu’il revint sur ses pas. Il m’offrit un demi-sourire. Rien de tel qu’un demi-sourire pour exprimer la tristesse. – Le pauvre bougre fait son dernier voyage, inspecteur Ryder. Les plaisanteries ne sont pas nécessaires. J’admirais la droiture de Lindy. Les flics et les croque-morts oublient facilement que ces corps en transit furent jadis le centre exact de l’univers – à leurs propres yeux, en tout cas. Personne ne sait pourquoi nous avons été appelés sur cette terre, et si nos décisions prises durant notre séjour sont réellement libres. Quoi qu’il en soit, pour ceux qui arrivent à la morgue, ce stade du voyage est bouclé. Les bons, les mauvais, les ni bons ni mauvais, tous ont rejoint le mystère final, ne laissant derrière eux qu’une douce et périssable enveloppe, qu’à défaut de pleurer nous pouvons au moins respecter. Notre attention fut attirée par un claquement régulier : les hauts talons du Doc Peltier fondant sur nous. Je présumai qu’elle avait pris le petit déj’ avec son mari Zane, vu que celui-ci marchait à son côté tout en se curant les dents. Zane ne fait pas ses cinquante-neuf ans :

le regard gris clair, les traits ciselés, l’arête nasale fine comme la tranche d’un carnet, un bronzage d’acajou en toutes saisons. Vêtu d’un costume trois-pièces anthracite conçu pour cacher un début de bedaine, il s’efforçait de suivre le pas rapide de sa femme. – On a un peu d’avance, Ryder ? dit-elle comme je m’élançais dans son sillage. Son parfum m’évoquait un champagne à base de roses.

– J’aimerais jeter un œil sur le corps avant l’autopsie. Dans la mesure du possible, je procédais toujours ainsi lorsque les cadavres n’étaient pas affreusement décomposés. C’était une façon de me rapprocher de la victime. Après la découpe, après l’invasion, les morts paraissent différents, comme s’ils avaient quitté notre monde pour l’antichambre du suivant. Claire leva les yeux au ciel. – Je n’ai pas de temps pour vos caprices aujourd’hui. Mon concept de proximité ne l’emballait pas plus que ça. – S’il vous plaît, Claire. Rien qu’une minute. Elle soupira. Nous stoppâmes à la porte du bloc d’autopsie. Les bonnes manières lui revinrent :

– Vous connaissez mon mari Zane ? – Le musée d’art, il y a quelque mois. (Je lui tendis la main.) Inspecteur Carson Ryder. Zane Peltier possède une de ces poignées de main qui s’arrêtent avant le pouce : il me serra les jointures. – Je me souviens très bien de vous, affirma sa bouche tandis que ses yeux juraient le contraire. Ravi de vous revoir, inspecteur. Claire ouvrit la porte. Son mari dit :

– Je t’attends ici, chérie. – Ils ne vont pas te mordre, tu sais. Zane sourit, mais se garda d’entrer. Je comprenais ses réticences :

je suis persuadé que les gens flairent la mort avec la même acuité que les troupeaux pressentent les éclairs – un système d’alarme atavique qui nous poursuivra jusqu’à ce nous mutions en êtres de raison pure (peu probable). Je suivis Claire dans le bloc. – Faites vite, Ryder. J’ai une journée chargée et nul besoin d’être distraite. – Bien, Majesté. Cela me valut un regard dédaigneux, sans plus de commentaire. Claire tira le corps de son écrin réfrigéré, ôta le drap. Je contemplai quelques secondes le curieux tableau. Faute de tête, je ne voyais pas l’être humain, juste une absence. Et les dimensions de la victime. Épaules larges, hanches étroites, muscles développés.

La mort a beau atténuer la vigueur et les formes, ce corps était le fruit de beaucoup de temps et d’efforts. Claire me considéra d’un air réprobateur, puis posa ses yeux d’experte sur le cadavre. Elle commençait à remonter le drap quand soudain :

– Mais… ? lâcha-t-elle en se penchant sur le bas-ventre. C’est quoi, ce truc ? – Un pénis ? – Mais non, idiot. Au-dessus des poils. Rendez-vous utile, Ryder, allez me chercher des gants. Je courus en arracher une paire au distributeur posé près d’une table d’autopsie. Claire les fit claquer sur ses mains, puis écarta la toison pubienne. – Une inscription, murmura-t-elle. À peine lisible tellement c’est petit. « Puni la pute », lut-elle en louchant sur des mots que je ne pouvais voir. « Puni une pute. Putes punies. Une poche pleine de putes punies. Rats de retour. Rats de retour. Rats de retour. Rats. Rats. Rats. De retour. De retour. De retour. » Claire se redressa. Je me penchai pour regarder. Dans une fine écriture lavande s’étiraient deux lignes horizontales de mots, telles que Claire les avaient lues. Sans se détourner du cadavre elle lança :

– Docteur Davanelle, venez voir ! Je me tournai vers le petit bureau de service au coin du bloc, où une jeune femme pâle et menue planchait sur un dossier, petite souris discrète que je n’avais même pas remarquée. Des cheveux bruns mi-longs, et des lunettes qui lui faisaient des yeux de chouette. Elle s’appelait Evie, quelque chose comme ça, une recrue relativement nouvelle avec qui je n’avais jamais travaillé. Elle accourut. Je lui souris, hochai la tête, mais elle m’ignora. Claire tapa sur l’os pubien de la victime. – Puisque vous avez eu la gentillesse de vous pointer aujourd’hui, docteur – sachant qu’on est lundi et tout –, je tenais à vous montrer ces inscriptions. Appelez Chambliss et faites-le venir avec le matériel de microphotographie pour qu’il prenne ces mots. Et regardez s’il y en a ailleurs sur le corps. Compris ?

– Je l’aurais fait de toute manière, doc… – Qu’est-ce que vous attendez ? Ce n’est pas un vote. Allez ! Evie quelque chose se retira dans le bureau pour convoquer le photographe. L’interphone grésilla et je reconnus la voix de la réceptionniste Vera Braden : le Sud profond nappé de miel, plongé dans la friture et accompagné de maïs. – Docteur Peltier ? Bill Aaarnett du ef-bi-aaaaïe sur la lin’ quaaaatre. Il dit qu’il a les analyses de vos échantillons, ceux de la s’maine dernièèère. – Je le prends dans mon bureau, répondit Claire dans le vide avant de disparaître par une porte latérale, dans un clic-clac de talons. Je profitai de l’interruption pour faire un saut aux toilettes. Quand je revins au bout d’une minute, je trouvai Zane Peltier planté, livide, devant le cadavre. Un flageolement de plus, et ses genoux allaient céder. – Seigneur ! ânonnait-il. – Détendez-vous, M. Peltier, dis-je en lui posant la main dans le dos. Respirez un grand coup. – C’est qui ? souffla-t-il. Seigneur… – Un dénommé Jerrold Nelson. – Seigneur… – Respirez, répétai-je. Il respira. – J’étais venu voir ce qui retenait Claire si longtemps… Seigneur, mais où est passée la tête ? – Nous ne le savons pas encore. – Mais qui serait capable d’une telle chose ? Il aspira deux bouffées rapides et commença à reprendre des couleurs. – Ça… ça va aller, inspecteur. Je n’avais jamais vu de corps sans… (Il réussit un frémissement de sourire.) Je regrette d’être entré. À force de respirations profondes il gagna le bureau de Claire. Soudain il faisait presque son âge. Dans certains cercles de vipères on susurre que les noces de Zane Peltier et de l’ex-Claire Swanscott furent moins un mariage qu’une alliance stratégique, où lui fournissait le nom et la richesse, elle les neurones et l’ambition.

L’argent de Zane puisait ses racines dans le Mobile d’avant la guerre de Sécession, l’une de ces fortunes boule de neige qui grossissent toutes seules. Zane avait hérité de plusieurs entreprises, siégeait au CA de plusieurs autres, mais travaillait environ quinze heures par semaine, disait-on. Sans doute des heures très efficaces. Claire entrouvrit la porte principale. Zane se trouvait derrière elle, prêt à partir. Elle braqua son regard froid sur le bureau de service. – J’ai une exhumation à Bayou La Batre, puis je déjeune avec Bill Arnett. Je serai de retour à 15 h 45. (Elle se tourna vers moi.) C’est comme ça que ça fonctionne le mieux, Ryder. Chacun fait son boulot dans les temps. Et se pointe à l’heure. Rien de ceci ne m’était destiné. La porte se referma. Claire était donc partie dans les temps, et Zane parti pour une bonne cuite. Restait juste Evie quelque chose et moi – un gars et une fille seuls dans une pension pour morts. Je m’approchai doucement tout en enquêtant : pas d’alliance. Elle remplissait une pile de formulaires. – Carson Ryder, de la criminelle, dis-je à son crâne. Je ne crois pas qu’on ait été officiellement présentés. Elle fit quelques griffures de stylo avant de relever les yeux. – Ava Davanelle. Elle ne m’offrit pas sa main, mais la mienne était inévitable. Sa poignée fut fraîche, contrainte et brève. – Vous êtes nouvelle ici, Dr Davanelle ? – Si on l’est encore après six mois… Elle reprit ses travaux. – Il semble que Doc Peltier ait une dent contre vous, aujourd’hui. Vous êtes arrivée en retard ? Un jour, j’ai eu le malheur de la faire poireauter deux minutes, et elle a failli me… – Z’avez jamais consulté pour ce problème de nez ? – Problème de nez ? – Cette façon qu’il a de se fourrer dans les affaires des autres ? Je regardai ses doigts trembloter tout en écrivant. La pièce était glaciale. – Veuillez m’excuser, répondis-je. Vous savez, je travaille avec Claire, pardon, avec le Dr Peltier depuis maintenant un an, et j’ai

toujours l’impression qu’elle a une dent contre moi. Comme si elle avait une dent contre le monde entier. Mais si elle avait une dent contre le monde entier, nous n’aurions plus rien à mettre sous la nôtre, et si nous n’avions plus rien à mettre sous… Je m’entendais débiter ces inepties, sans pouvoir m’arrêter. Ma version personnelle de la pluie et du beau temps. Le Dr Davanelle regroupa ses papiers et se leva. – Ravie de vous avoir rencontré, inspecteur Carson, mais j’ai… – Ryder. Carson Ryder. — … beaucoup à faire aujourd’hui. Au revoir. Je la suivis à travers la salle ; elle se retourna d’un coup, comme si un chien puant lui reniflait les jambes. – Il vous fallait autre chose, inspecteur Carson ? – Ryder. Carson Ryder. Je suis là pour suivre l’autopsie du cadavre Nelson, Dr Davanelle. – Puis-je vous proposer d’attendre dans le hall ? dit-elle en insistant sur hall. On vous préviendra lorsque nous serons prêts.

Chapitre 4

– Rats… Rats… Rats. Courbée sur la victime, le Dr Davanelle finissait, avec une lenteur appliquée, d’énoncer les termes du texte. – L’encre est lavande clair et peu déchiffrable de loin. Les premières conclusions suggèrent un instrument d’écriture doté d’un stylet très fin. On observe une légère pénétration de l’épiderme. Des microfiches sont versées au dossier d’enquête… Au bout d’une demi-heure d’exil, on m’avait invité à rejoindre le Dr Davanelle et l’indéboulonnable garçon de salle Walter Huddleston alors qu’ils disposaient le corps. Grand Noir musclé comme un jeunot, Huddleston avait deux torches rouges à la place des yeux et ne souriait jamais. Je voyais d’ici les gosses de Halloween s’attrouper devant sa porte, découvrir dans l’embrasure le regard écarlate de Huddleston, et détaler dans un grand tourbillon de cris et de bonbons. Le Dr Davanelle termina l’inventaire visuel. Il n’y avait pas d’autres inscriptions, juste un dragon oriental tatoué sur l’omoplate. Elle ajusta et serra son masque chirurgical, se saisit du scalpel et poursuivit la procédure. L’incision en Y, la mise au jour des rouages internes. J’étais frappé par l’économie de mouvements de la praticienne : ses mains évoluaient avec une grâce légère et indépendante, comme si, sous la charpente, chacune possédait son propre homoncule. En comparaison, Claire et les autres pathologistes de l’équipe, Stanley Hoelker et Marv Rubin, paraissaient empotés, brusques, blasés. Je restai en extase, un mot que je n’aurais jamais cru associer à une autopsie. – Vous avez des mains en or, lançai-je. Vous n’avez jamais songé à jouer bloqueur ? Elle leva le cœur vers la balance, le lâcha sur le plateau. – Vous savez sans doute que la procédure est enregistrée,

inspecteur. J’apprécierais que vous respectiez le silence. – Désolé. Le Dr Davanelle explora la cavité pendant un bon quart d’heure. Elle préleva et pesa le premier rein. Puis préleva le second, mais il gicla de son gant. Sans même tourner la tête, elle le rattrapa de l’autre main. – Qu’est-ce que je vous disais, m’oubliai-je. Un bloqueur-né ! Ses yeux verts me foudroyèrent par-dessus son masque. – Excusez-moi, fis-je en haussant les épaules. C’était juste pour faire la conversation. Elle inclina la tête vers la porte. – Le couloir se trouve là, par où vous être entré. Si vous sortez, vous pourrez faire toute la conversation que vous voudrez. Encore un écart et je vous renvoie. Mes joues brûlaient, comme après une gifle. J’acquiesçai et me tus, bien qu’à ma connaissance parler durant une autopsie ne fût pas un crime capital. Il était même rare qu’on échappe à une petite touche d’humour, un ou deux mots d’esprit que les transcripteurs identifiaient comme tels et supprimaient du rapport – la belle affaire. Elle poursuivit l’examen, dictant son commentaire au magnéto, en vue – elle prit soin de le préciser – d’une retranscription ultérieure. Étant détective, je l’observai à la tâche, et découvris quelques anomalies intéressantes. Je l’avais crue petite, mais cette impression était seulement due à sa façon de se tenir. Non moins curieux, le fait qu’elle omette son titre lors de nos présentations. La plupart des médecins l’agitaient comme un sabre de feu, ne pouvaient laisser une note à l’intention du releveur de compteurs sans précéder leur nom d’un Dr ou d’un Pr. Davanelle était froide, brutale, et dégageait toute la féminité d’un marteau – mais ses mouvements frisaient le symphonique, et son talent était bluffant après seulement six mois de métier. Quelques minutes plus tard, elle s’absenta pour chercher un instrument. À son retour je lui dis :

– Je ne pensais pas à mal en vous comparant à un bloqueur. Je voulais seulement exprimer mon plaisir devant votre habileté. Vos mains ondoyaient littéralement.

Elle me dévisagea comme si j’avais uriné sur ses Reebok. – Ne vous ai-je pas demandé de vous taire ? Il n’y a pas dix minutes ? J’inspirai à fond, expirai. – C’est la première fois que j’assiste à une autopsie où le temps de parole est limité, docteur. Elle jeta l’instrument sur la table et virevolta. – Voilà comment ça se passe : je me charge de la procédure, vous vous chargez d’observer. On peut très bien faire ça en silence. S’il vous vient une question intelligente concernant l’autopsie – certaines personnes y arrivent – posez-la et vous obtiendrez une réponse. Maintenant, si c’est trop difficile à comprendre, je peux le faire taper et le transmettre à votre supérieur. Il faut du temps pour m’énerver, mais parfois je déroge à la règle :

– Écoutez, docteur, c’est pas parce qu’on vous a chié dessus ce matin que vous devez vous torcher sur les autres. Ses yeux s’embrasèrent de flammes vertes, elle arracha son masque. Sa peau était livide et la sueur perlait sur son front. – C’en est trop, dit-elle. Qui dois-je appeler pour qu’on vous remette à votre place ? Je commençai à répondre, avant de me raviser. Je levai les mains en signe de reddition, mimai devant ma bouche un mouvement de fermeture éclair, et reculai pour lui faire de la place. Plein de place. Je passai les deux heures suivantes dans la peau du Sphinx. Je posai trois questions, dûment lissées de jargon technique. Elle répondit sur le même mode, robotique. L’autopsie révélait une décapitation soignée, commise à l’aide d’une lame tranchante comme un rasoir, vraisemblablement sans précipitation. Hormis deux tatouages et les minuscules inscriptions énigmatiques, le corps n’était pas marqué. La tache sombre de la stase sanguine – la lividité cadavérique – indiquait que la victime était restée allongée sur le dos suite au décès. C’est tout ce qu’il y avait à apprendre, du moins pour l’instant. La procédure achevée, Davanelle tira sur ses gants, les jeta dans le container Biohazard près de la table, et s’éloigna. – Je vais faire taper le compte-rendu de nos principales

observations, lança-t-elle sans se retourner. Il y en a pour deux heures. Vous trouverez un exemplaire à l’accueil. – Docteur ! Elle stoppa, pivota, me fixa. Avais-je enfreint quelque obligation de silence après arrêt du magnéto ? – Oui, inspecteur Carson ? – C’est Ry… Peu importe. Écoutez, docteur, nous avons pris un mauvais départ et c’est moi le fautif. Je suis un handicapé de la conversation, et je compense en jactant comme un débile. On peut tout reprendre à zéro ? Devant son absence de réponse, j’ajoutai :

– Nous n’avons toujours pas déjeuné. Je connais un chouette bar à sandwiches vers Bienville Square. Je vous invite ? Je souris de toutes mes dents en haussant les sourcils. Elle m’accorda autant d’égards qu’à une couche de peinture murale. La porte du bureau de service claqua dans son dos. J’appelai Harry pour prendre des nouvelles. Il était occupé à interroger des petits Blancs. Quand il me demanda où j’en étais, je répondis que je vendais peu de sandwiches, et que j’arrivais.

Le plus perturbant chez Billie Messer, la tante de Jerrold Nelson, c’était cette manie de chasser de son visage des insectes inexistants. Je crus d’abord à une névrose, avant de comprendre qu’il s’agissait d’un réflexe conditionné par la vie en caravane aux moustiquaires rouillées et à la clim HS. Cette quadragénaire était la seule famille de Nelson, et Harry avait passé la matinée à la pister jusqu’à ce village de mobile homes plein de chiendent et de chats sauvages. Billie Messer avait été go-go danseuse durant ses jeunes années, avant que ses attraits ne retombent comme un retour de balancier ; aujourd’hui, elle préparait les cocktails qu’on lui offrait jadis. Vêtue pour le boulot, M me Messer portait des talons aiguilles noirs éraflés, une minijupe noire, et un soutien-gorge en dentelle noire prêt à craquer. Des frisettes rousses encadraient des traits démesurés qui devaient paraître tantôt chevalins, tantôt séduisants, selon l’heure de la nuit et les substances englouties. Harry et moi étions adossés à un vieux tas de ferraille rendu brûlant par le soleil, dans le jardin de

Billie Messer qui tirait sur ses cigarettes, fouettait des bestioles invisibles, et résumait la vie de son neveu d’une voix étrangement sexy, façon Tina Turner plouc. – Ce pauv’ vieux Jerry était bon qu’à une chose, un truc qui se passe au lit. Il était beau comme c’est pas permis. Futé, aussi, mais plus dans le genre malin que cultivé. Si on l’écoutait, il était toujours sur le point de devenir un grand top model. Oh, ça aurait pu se faire, s’il n’avait pas été aussi flemmard. En attendant, il gagnait sa croûte grâce à son physique, en baisant avec des hommes ou des femmes – peu importe, du moment qu’ils passaient à la caisse. Je lui ai posé la question un jour, je lui ai demandé : « Comment ça se fait, Jerrold, que tu couches et avec les filles et avec les garçons ? » Et vous savez ce qu’il a répondu ? Il a dit que ça lui faisait toujours le même effet, alors quelle importance ? Je lui demande comment ça, le même effet ? Et il me dit rien du tout, je sens rien du tout, tante Billie – ni plaisir, ni dégoût, que dalle. Et vous savez ce qu’il a ajouté ? – Quoi donc, M me Messer ? fit Harry avec intérêt. – Ça l’amusait que les gens le trouvent si doué, vous savez, parce qu’il pouvait tenir super longtemps. Lui, il disait que quand tu ressens rien, y a rien pour t’arrêter. J’ai demandé s’il avait un truc pour, comment dire, réussir à conclure. Il a dit qu’il s’imaginait en train de voler. Et alors ça venait, et il avait son… enfin bref. (Billie Messer fronça les sourcils, secoua tristement sa tignasse frisée, écrasa un insecte invisible.) Si c’est pas malheureux, tout d’même…

Là-dessus, nous traversâmes la ville pour interroger Terri Losidor, la femme qui avait porté plainte contre Nelson. Harry conduisait pendant que je parlais à sa nuque, allongé à l’arrière. Certaines personnes prétendent que leurs pensées les plus fécondes se produisent sous la douche, ou sur le trône. Pour moi, c’est sur les banquettes arrière. Quand j’étais gosse et que les choses se gâtaient la nuit à la maison, je me réfugiais à l’arrière de notre berline, pour dormir d’un œil avant de regagner mon lit à l’aube. Depuis cette époque, je trouve du réconfort à m’allonger sur la banquette, les mains derrière la tête, pour regarder les arbres et les immeubles défiler. Mes méditations d’ermite ne dérangeaient pas Harry : il

adorait conduire, malgré son style épouvantable. – Tu as dû voir vingt fois plus de meurtres vengeance-jalousie que moi, Harry. Mais combien d’aussi soignés ? – Ça ne veut rien dire. Chacun est unique. – Sans déconner, Harry. T’en as vu combien d’aussi propres ? Harry grogna. Il aimait conduire en silence, j’aimais penser à voix haute. À contrecœur il leva sa main droite, le pouce et l’index formant un zéro. – Des corps en rondelles ou en cubes, Carson. Cinquante coups de poignard. Quatre-vingts. Ou des adeptes du marteau pires que John Henry. J’ai vu une exécution où le tueur avait vidé son flingue, avant de recharger et de continuer. – Je sais, on déverse sa colère. Mais celui-ci est plus clean qu’une maison témoin ! – Le corps est clean, Cars. Mais quid de la tête à l’heure qu’il est ? Je pencherais pour la cible de tir. Ou l’enclume. Un semi-remorque nous côtoya au feu rouge. Baissant les yeux de son perchoir, le chauffeur fut surpris de découvrir un type en blouson de sport et cravate couché à l’arrière d’une Taurus. Je lui fis un clin d’œil et il se détourna. Je repris :

– La tête qui reçoit le châtiment… où le visage symbolise le tout. Mouais, pourquoi pas. On est où, là ? – Airport Road, près de la fac. Pourquoi t’as l’air sceptique, Carson ? – Si le tueur veut effectivement la tête, pourquoi ne fonce-t-il pas vers le but sitôt qu’il l’a en main ? Puis il danse un petit mambo de victoire, la smashe sur la pelouse, que sais-je… Mais il a préféré rester, et écrire sur le corps. C’est d’ailleurs pour ça, d’après moi, qu’il a ramené le corps dans la lumière. – Peut-être que l’écriture le faisait triper. Il avait besoin d’écrire… – Mais s’il dispose d’une tête et d’un marteau pour s’exprimer, pourquoi disserter sur le cadavre ? – Bonne question. Tu crois qu’il nous fait un Farley ? Petit comptable aigri, Farley Traynor avait gravé des mots dans la chair de victimes inconnues, pour leur dire combien il détestait ce qu’elles lui avaient infligé. Esprit détraqué s’il en est, Traynor

estimait que les morts voyaient depuis l’intérieur de leur corps, et donc qu’ils liraient plus facilement s’il écrivait à l’envers. – Ça ne marche pas s’il considère la tête comme le siège de la personnalité, objectai-je. Tu ne viens pas de heurter un piéton ? – Juste un cône. Peut-être qu’il s’adresse à nous, les flics. Des putes et des rats ? Tout le monde ne partage pas notre amour de la police. – Sauf que ces inscriptions minuscules n’allaient pas tenir longtemps. Pas avec cette chaleur. Je parie qu’elles se seraient effacées dès les premiers signes de décomposition. Et puis, si ces mots comptent tellement, ils méritent un autre traitement :

marqueur noir, grosse lettres… – Tu te compliques la vie, Cars. Ça me gonfle d’être de l’avis de Squill, mais je penche également pour une vengeance. – Sauf que vengeance égale colère. Et si ce tueur est en colère, il ou elle a la colère aussi soignée que ses napperons. Mes pensées naviguaient entre cette rage méticuleuse et mes piètres débuts avec le Dr Davanelle, quand la voiture vira d’un coup pour manger le bord d’une allée. – On est arrivés, frangin. Moi non plus, je voyais pas ça comme ça.

Chapitre 5

La résidence d’appartements où vivait Terri Losidor alignait une belle brochette de BM et diverses autres bagnoles pour jeunes cadres dynamiques. Le parc était parsemé de lilas des Indes, de palmiers nains, d’azalées, avec de loin en loin un pin à torches. Une piscine mettait en scène plusieurs corps bronzés au repos. Pas le moindre bambin en vue. – De Caravaneland à Yuppie City, commenta Harry. Du Darwin dans le texte. Terri ouvrit sa porte sans opposer de chaîne ni de questions sur notre identité – soit elle nous faisait confiance, soit elle nous attendait. Elle avait un visage rond et quelconque, des yeux vert vif. Elle portait bien ses quelques kilos superflus et se déplaçait d’un pas souple. Nous désignant un épais sofa orange, elle alluma une cigarette et s’assit en face de nous. Elle coupa le son d’un de ces « shows pour déficients chromosomiques » (disait Harry), du style Jerry Springer. Malgré son calme apparent, je détectai une nervosité sous-jacente, ce qui n’est pas rare lorsque des flics frappent à votre porte. Son intérieur était propre, le mobilier bon marché mais coordonné ; derrière la fumée de cigarette, l’air sentait le désodorisant citronné et la douche récente. Il y avait une litière quelque part. – C’est au sujet de Jerrold, n’est-ce pas ? Harry hocha la tête. Terri Losidor attrapa un coussin et le serra contre sa poitrine. Harry commença par des questions faciles, afin qu’elle s’habitue à répondre. Elle avait trente-trois ans et travaillait comme comptable chez un camionneur des environs. Elle vivait dans la résidence Bayou Verde depuis trois ans. Les enfants étaient interdits mais les animaux, ça allait. Ils mettaient trop de chlore dans la piscine. Tout cela, sur un ton nasillard qui faisait sûrement la risée

des routiers. Harry en vint à Nelson. Pendant qu’il guidait gentiment Terri à travers ses souvenirs, je mis à profit mon unique année d’expérience en identifiant des poils de chat sur le divan. Longs et blancs. – Vous connaissiez bien M. Nelson ? demanda Harry. Je veux parler de son passé, de ses amis, de sa famille, de ses loisirs, etc. – Ces choses-là nous importaient peu, inspecteur Nautilus. Ce qui comptait, pour Jerrold et moi, c’était nous deux et ce que nous en faisions. Je n’avais pas besoin de savoir le reste. – Vous n’en aviez pas besoin, ou Jerrold ne voulait rien dire ? Harry desserra sa cravate, s’étira le cou, se mit à l’aise. Il procède à l’inverse de nombreux flics, se rapprochant pour lâcher des balles molles et se renversant en arrière pour tirer des boulets de canon. Losidor détourna les yeux. – Je lui ai posé la question à deux reprises. Il a répondu qu’il n’aimait pas aborder ces choses-là, que c’était douloureux. – Donc, si vous ne connaissiez pas ses amis, vous ne deviez pas lui connaître d’ennemis. – Jerrold n’avait pas d’ennemis. Il était si… si chaleureux. Toujours en train de rire et de raconter des blagues. (Un rictus triste.) Une copine m’a même dit, un jour : « Ce Jerrold me fait mal aux mâchoires avec tous ses sourires. » Personne ne pouvait se fâcher avec Jerrold, inspecteur Nautilus. Harry croisa ses phalanges derrière sa nuque et s’étira encore un peu. – Au mois de mai, vous étiez suffisamment fâchée pour le menacer de prison. Cela concernait un transfert de onze mille dollars de votre poche vers la sienne. Losidor ferma les yeux, soupira, les rouvrit. – En fait, il m’a dit qu’il avait une occasion inespérée de monter une affaire – il fallait juste quatorze mille dollars, qui en rapporteraient au minimum soixante-dix au bout d’un an. Je ne disposais que de onze mille, mais Jerry a dit que ça marcherait quand même. – Quel genre d’affaire ? Il y eut un cling vers le fond de l’appartement, comme le bruit d’un

objet qui tombe. Terri sursauta. Harry se redressa, sur ses gardes. – Nous ne sommes pas seuls ? – Si, si, rien que nous trois, répondit Losidor en tendant le bras vers ses cigarettes. C’était Monsieur Puff, mon chaton. Il est très maladroit, et passe son temps à renverser les objets sur les rebords de fenêtre et les étagères. Il est un peu foufou. Harry et moi tendîmes l’oreille. Plus rien. Harry reprit ses aises sur le sofa. – Dans quel genre d’affaire Jerrold voulait-il investir votre argent, soi-disant ? – Ça concernait les ordinateurs, et la façon dont ils se connectent entre eux. Il m’a expliqué qu’on pouvait trouver tel type de machine dans un bureau et tel type dans un autre bureau, et qu’elles ne pouvaient pas se comprendre. Un ami à lui avait inventé un système pour les faire communiquer. Ça me paraissait cohérent, vu qu’à mon travail les ordinateurs font sans arrêt ce genre de plantage. – Et avez-vous déjà rencontré cet ami ? Ou entendu son nom ? – Je faisais confiance à Jerry, vous comprenez. Harry avait bossé un an aux Fraudes ; ce genre de discussion lui était familier. – Une fois qu’il a obtenu votre argent, Jerrold s’est fait plus rare, je me trompe ? – Je ne sais pas… Il était très occupé. (Ses yeux plongèrent dans la moquette.) Oui, c’est vrai. – Puis les affaires ont capoté. Terri soupira. – Il a dit qu’une autre boîte avait sorti le produit avant lui. Intel. J’ai demandé au type qui répare les ordis à mon boulot s’il en avait entendu parler. Il m’a dit que non, et que de toute façon Intel n’était pas sur ce créneau. C’est là que j’ai porté plainte. Terri renifla avant d’extraire un Kleenex rose de sa poche. Elle se tamponna les yeux. – Mais au bout d’une semaine vous avez retiré la plainte. – Il a fini par m’avouer la vérité, dit Terri entre deux reniflements. – C’est-à-dire ? – Il s’en est servi pour acquérir une partie d’un stock de cocaïne

qui devait arriver dans le comté. C’est comme un achat d’actions :

vous prenez des parts. Jerry me l’avait caché parce qu’il savait que je n’aurais jamais accepté. Il avait cessé de me voir parce qu’il avait honte. – Un achat d’actions ? – Vous vous rappelez cet avion de tourisme qui s’est crashé vers Saraland ? La marchandise était à bord. Toute la cocaïne est partie en fumée, et notre argent avec. Je me souvenais de l’accident : un vendeur de Mercedes avait surestimé d’un petit quart de litre les réserves de carburant de son Cessna 180, et avait piqué sur les arbres. Rien à voir avec le trafic de drogue. Soit Nelson était un menteur de première classe, soit Losidor était la reine des poires, soit les deux. À moins, bien sûr, que Terri ne nous raconte des bobards… Harry reprit :

– Une dernière chose, M lle Losidor. Comment avez-vous rencontré M. Nelson ? Elle hésita avant de répondre :

– Au Game Club, près de l’aéroport. Le Game Club est un bar pour célibataires sur le thème de la chasse à courre : cors et selles anglaises au mur, serveurs en livrée affublés de chapeaux en forme de saucière. J’avais connu deux ou trois matins troubles suite à une virée au Game Club, mais cela remontait à plusieurs mois, avant que je ne mûrisse. Harry avait remarqué son hésitation :

– Vous en êtes sûre ? – J’oublie toujours le nom de cet endroit. – Qui a fait le premier pas ? – Qui a quoi ? – Lequel des deux est allé vers l’autre ? – J’étais assise avec deux copines. Jerry était debout au bar. Disons que j’ai regardé dans sa direction, et qu’il m’a fait un clin d’œil. Harry posa ses dernières questions, nous quittâmes le canapé, et Terri nous raccompagna à la porte. – On était très proches avant ces histoires d’argent, conclut-elle en essuyant une larme. On était amoureux. Jerrold disait qu’il ne s’était

jamais senti aussi bien, grâce à moi. Des images surgirent en vrac dans ma tête : Nelson juché sur Terri Losidor, besognant dur comme pour moudre la farine, elle se croyant la cause de cette ardente virilité. En vérité, plus rien ne fait vibrer Nelson, sinon ces perspectives de flouze. Alors il lime jusqu’à l’épuisement, puis, rêvant qu’il s’envole, décharge joyeusement, avant de s’endormir sur un matelas trempé de sueur qui commence à puer. Nous faisions demi-tour au bout du parking lorsque Harry écrasa le frein. – Vise un peu, Carson ! dit-il en montrant un chat qui grattait à la porte de Terri Losidor. De longs poils blancs et duveteux, un collier rose. La porte s’entrouvrit ; l’animal agita la queue et disparut à l’intérieur. Je me tournai vers Harry :

– Monsieur Puff, je présume. – Question : qui était le minou gogol qui sautait sur ses rebords de fenêtre ?

Harry me déposa au commissariat. On se rejoindrait un peu plus tard au Flanagan pour casser la graine et gamberger. Il partit se procurer la retranscription des interrogatoires relatifs à l’enquête, et j’allai à la morgue m’enquérir du rapport préliminaire. Le document m’attendait à l’accueil, quelques pages de conclusions sommaires et officieuses. À ce stade, je n’attendais aucune révélation. Puisque j’étais sur place, j’eus l’idée d’égayer le travail de Claire en l’interrompant. J’étais également curieux de savoir si cette grincheuse de Davanelle avait cafté, en disant par exemple à Claire que j’avais passé toute la séance à jacasser comme un commissaire-priseur et à chanter des chansons paillardes. Même Claire Peltier, la papesse du strict, tolérait un peu de bavardage durant les autopsies. Je remontai le large couloir jusqu’au bureau de Claire. La porte était entrebâillée. J’allais passer la tête pour faire coucou, quand le ton de sa voix bloqua ma main sur la poignée. – C’est ridicule, parfaitement inacceptable, disait-elle, ses mots piquant comme des épines, ses syllabes coulées à l’acide. Je n’arrive même pas à lire ce que vous avez écrit. On croirait que c’est un

chimpanzé qui a gribouillé ces rapports. Je distinguai une réponse faible, étouffée, contrite que Claire interrompit brutalement :

– Non ! Je ne veux pas le savoir. Je m’en fiche que vos délais soient trop courts. Je faisais trois autopsies par jour quand j’ai débuté, et ça ne m’empêchait pas de rendre un boulot lisible. Un nouveau murmure. – Ça ne sert à rien d’être désolé. Ce travail est tout bonnement irrecevable. Vous allez devoir faire de sacrés progrès. Je n’ai jamais aimé entendre quelqu’un prendre un savon ; cela fait remonter trop de souvenirs d’enfance. Les mots de Claire me mortifiaient comme s’ils m’étaient adressés. Les aboiements continuèrent :

– Et tous ces congés maladie ! Vous comptez prendre combien de journées cette année ? Six ? Huit ? Une vingtaine ? Non, mais de qui se moque-t-on ? Quand vous n’êtes pas là − ou quand vous êtes en retard, c’est-à-dire souvent, semble-t-il – vous foutez mon planning en l’air ! Non, je ne veux pas de vos sales excuses, je veux seulement que vous… Conclusion sur le ton du renvoi, après quoi son interlocuteur s’approcha de la porte pour sortir. Je me sauvai sur la pointe des pieds. Le seul refuge possible était le bureau éteint de Willet Lindy, qui avait dû terminer le service. Il arrivait souvent avant 6 heures du matin, et repartait vers 15 heures. Je me glissai dans la pièce. Une large vitre donnait sur le couloir, et le store était ouvert aux trois quarts. Couché contre le mur, j’entendis monter un bruit de pas, et vis soudain le Dr Davanelle s’arrêter devant la fenêtre pour essuyer ses larmes avec des doigts tremblants. Son visage était gris. Elle serra les poings et les porta à ses tempes. Son corps se mit à hoqueter comme si l’on arrachait son âme avec des pinces chauffées à blanc. Je l’observai, pétrifié par la profondeur de sa souffrance. Elle s’agita jusqu’à ce qu’un sanglot râpeux s’échappe de sa gorge. Se tenant le ventre, elle courut aux toilettes, dont la porte claqua comme un coup de fusil. Le détresse d’Ava Davanelle me laissa pantelant. Le temps de quelques palpitations, je scrutai le couloir comme s’il s’était teinté

d’angoisse, une couleur insoutenable. Puis je m’extirpai de ma cachette pour gagner l’entrée principale. – C’est vous, Ryder ? lança Claire quand je repassai devant sa porte. Je me retournai, pris un air détaché, et glissai ma tête dans l’embrasure comme je l’avais fait des dizaines de fois. – Qu’est-ce qui vous amène, Ryder ? Nul venin dans sa voix, rien que son sérieux habituel. Je brandis le compte-rendu. Elle hocha la tête. – Le rapport préliminaire ! J’avais oublié. Mais j’ai eu une de ces journées… (Elle sembla cogiter.) C’était votre première procédure avec le Dr Davanelle ? – Mon voyage inaugural, confirmai-je. Elle chaussa ses demi-lunes à cordon et brassa la paperasse de son bureau. – Davanelle est douée, affirma Claire tout en hochant la tête. Besoin de se perfectionner dans un ou deux domaines. Mais elle connaît le métier sur le bout des doigts. Bonne journée, Ryder. Faites attention à vous.

Chapitre 6

Trois piles de photos reposaient sur la table en formica : une épaisse, une modeste et une mince. Elles avaient pour seuls voisins de grands ciseaux chromés et une loupe. L’air était lourd, immobile, mais l’homme n’en avait cure. Pas plus qu’il n’entendait le rugissement des camions à quatre cents mètres de là sur l’Interstate 10, ni le gémissement des jets approchant ou quittant l’aéroport de Mobile. Il travaillait sur ces clichés, qui exigeaient une attention totale. Ils allaient changer l’univers. Repoussée à l’extrémité du plateau, la plus grosse pile était celle des Rebuts, disposés tête en bas pour lui éviter de les regarder.

Maigres comme des fils de fer ou gras comme des porcs, couverts de poils ou cousus de cicatrices. Les Rebuts étaient de répugnants menteurs, et il fallait se laver les mains après avoir touché leurs portraits.

Pourquoi avaient-ils postulé pour la place ? Les Rebuts ne savaient-ils pas lire ? Ses critères, soixante-sept mots qu’il avait mis trois semaine à peaufiner, étaient pourtant d’une précision

exceptionnelle. Au centre de la table se trouvait un tas plus restreint : les Potentiels. Torses larges et roses. Des monticules de biceps, des montagnes d’épaules. Des ventres plats comme une planche de ski. Mais tous avaient de légères tares : un nombril disgracieux, ou des tétons plissés. L’un avait des mains si grandes qu’on ne voyait qu’elles. Les Potentiels étaient les remplaçants sur le banc de touche, disponibles en cas de besoin, mais tant que possible hors du terrain. Il s’essuya les mains sur son treillis pour éponger sa transpiration et attrapa la pile la plus proche. Elle comprenait en tout cinq photos :

les Absolus, c’est-à-dire les élus. Sur les soixante-dix-sept clichés

reçus, cinq avaient survécu à la plus intense des inspections. Il aligna

les Absolus devant lui telle une rangée de suppliants, et les étudia du menton aux rotules. Jusqu’à ce que le bruit surgisse dans son crâne.

Pas ça, pitié, pas ça…

Il se redressa et pressa ses paumes contre ses oreilles. La femme s’était mise à chanter dans la pièce d’à-côté. Il savait qu’elle n’était pas physiquement présente, mais sa voix pouvait traverser le temps et l’espace comme bon lui semblait. Il se mit à chantonner pour masquer le son, mais du coup elle chanta plus fort. La seule façon de la réduire au silence était de baisser son pantalon et de se livrer à la chose, les fesses grinçant contre l’assise de la chaise en plastique, jusqu’à ce que l’en-bas projette ses cochonneries au verso de la table et sur le sol. Il fallut deux minutes pour la faire taire. L’homme se reboutonna dans un silence béni, puis s’attarda cinq minutes au lavabo pour nettoyer ses mains : eau chaude, savon jusqu’aux coudes, brossage, rinçage, le tout une deuxième fois, puis séchage avec une serviette propre, que l’on jette ensuite au panier. Il regagna la table et saisit un cliché d’Absolu. Le spécimen photographié se tenait nu contre un mur crème, le bassin en avant, son engin livré sans complexes à l’objectif. Il arborait un sourire semblable à ceux que cultivent les acteurs, blanc comme neige, où manquait juste l’étincelle de lumière sur les incisives. Ce même sourire immaculé qu’il avait décoché dans le parc, lors de leur rencontre. L’homme prit les ciseaux. Les lames bien parallèles à la bordure, il coupa la photo et la tête tomba par terre. Il ramassa le morceau et en fit des confettis qu’il lâcha dans les toilettes. Le dernier fragment aspiré par la chasse fut le sourire blanc. L’homme tendit l’oreille, guettant la chanson, mais la femme semblait au repos. Sans doute rassemblait-elle ses forces ; le temps était compté. Il s’était entouré de précautions, mais elle devait sentir qu’il était désormais tout proche. Il retourna à la table et prit la loupe pour examiner les portraits suivants, des genoux au menton, du menton aux genoux, encore et encore, jusqu’à ce qu’il soit certain

d’avoir fait le bon choix.

– « Une poche pleine de putes punies » dit Harry. « Rats de retour. Rats de retour. Rats de retour. Rats. Rats. Rats. » Il gribouilla au hasard sur son bloc, puis arracha la première feuille, la chiffonna, et l’ajouta à la pyramide de boules s’élevant au centre du guéridon. Les tables du Flanagan étaient trop petites pour le brainstorming, pensai-je. La lumière trop faible. Le bruit trop élevé. Le sol trop en bois. Tout m’énervait quand les pensées ne venaient pas. – Six rats, lançai-je avec exaspération. Dont trois avec « retour ». Harry griffonna sa nouvelle page. – « Six rats », comme dans « cuira », « fuira » ? Je haussai les épaules. Aucun déclic. – Rats est l’anagramme de « star », poursuivit Harry tout en dessinant des étoiles. Six étoiles, deux fois trois étoiles, restaurant trois étoiles, repas trois étoiles, deux fois meilleur ? Je me nettoyai le visage à sec. – Qui a puni les putes, bordel ? La troisième tournée arriva. Eloïse Limpkin reprit les cadavres, zyeuta mon bloc, grimaça. J’avais croqué un gros rat. – Beurk ! fit-elle en fronçant le nez comme un rat. Je tendis le cou, m’étirai. Affluence moyenne chez Flanagan, autour de vingt-cinq âmes, dont une moitié de flics. La plupart étaient au bar, ou assis aux tables les plus proches. Harry et moi nous étions installés à l’avant de la salle, où nous pouvions ouvrir le rideau et chercher notre inspiration en regardant dehors. Je tirai ledit rideau. Des cordes de pluie si régulières et verticales qu’il aurait pu pleuvoir de bas en haut. Les quatre voies d’un canal surplombant une rue, les éclaboussures d’une voiture occasionnelle. Sur le trottoir d’en face, un cabinet de chiropracteur, un prêteur sur gages, un bazar muré. Un emballage de fast-food en polystyrène dérivait dans le caniveau. Je refermai le rideau. – Le zodiaque, dit Harry. Huit étoiles. Il n’y a pas une constellation ou un truc… ? – Les Pléiades, répondis-je. Sept étoiles, sept sœurs.

– Elles n’auraient pas pu être huit rates ? maugréa-t-il en fabriquant une nouvelle boule qui alla rouler jusqu’au centre. Je vis soudain des bottes en croco s’approcher de la table. Levant les yeux, je reconnus Bill Cantwell, un ponte de la crim du deuxième district. Cantwell était une asperge texane d’environ quarante-cinq ans, qui faisait valoir ses droits constitutionnels au moyen de jeans tuyaux, de chemises brodées et de Stetsons rabattus sur les yeux. Voyant mon dessin de rongeur, il fit un cadre avec ses doigts et feignit d’étudier Harry. – C’est bien, Carson, dit-il très pince-sans-rire. Encore un chouia de moustache et c’est son portrait craché. – On tient le nouveau Steinberg ! grommela Harry. – Seinfeld, rectifiai-je. Harry possédait un seul téléviseur, noir et blanc, avec un écran de dix pouces. C’était surtout un mélomane. – À ce qu’y paraît, vous pourriez traiter cette affaire Nelson dans le cadre de la BISPI, lança Cantwell tout en calant sa botte à bout ferré sur la chaise voisine de Harry. Redis-moi un peu ce que signifie BISPI, Harry ? Ça me gonfle d’ouvrir ce putain de manuel, il doit peser cinq kilos. – Brigade d’investigation sociopathologique et psychopathologique interservices, déroula Harry. Bisbille est plus facile à retenir. Demain, Harry et moi devions rencontrer nos collègues du deuxième district afin de quadriller le quartier de Nelson et de vérifier ses adresses préférées. Dans les faits, ils s’y employaient déjà, puisque le meurtre avait eu lieu dans leur secteur. Mais selon les règles de la BISPI, les infos devaient transiter par Harry et moi, vu que nous étions les deux seuls membres de la brigade. Cantwell hocha lentement la tête :

– Ça paraît logique de mettre la BISPI sur le coup. Cette histoire pue la folie à plein nez, une tête tranchée et des graffitis près du popaul. Ça va grogner dans les rangs, parce que ça va rajouter de la paperasse. Mais on sera OK, même si Squill ne l’est pas. – Comment ça ? s’étonna Harry. Comment ça « Squill ne l’est pas » ? – Il était là cet après-midi, et disons qu’il a laissé entendre des

trucs. Genre, personne n’est obligé d’être super coopératif s’il le sent pas. (Cantwell se gratta une canine et projeta par terre un corps indésirable.) J’ai comme l’impression que not’ cher capitaine Squill n’est pas fana de la Bisbille. (Harry leva un sourcil.) T’en fais pas, Harry. On respectera les procédures Bisbille. Sauf ordre contraire. Cantwell frappa ses phalanges sur la table et s’en retourna vers son groupe. Je regardai Harry. – Pourquoi Squill nous met-il des bâtons dans les roues ? Il haussa les épaules. – Squill est comme ça. On a des roues et il a des bâtons… Lorsque la pyramide de boulettes devint plus large que notre espace de travail, nous décidâmes de fermer boutique, et sortîmes au moment même où arrivait Burlew, dans un manteau gris détrempé comme une tente. Harry était déjà dans la rue quand je croisai Burlew dans l’étroit vestibule séparant les deux rangées de portes. Je le saluai d’un signe de tête et lui laissai la place de passer, mais il se déporta et me bouscula contre le mur. Quand je me retournai pour voir s’il était ivre, il avait déjà gagné l’intérieur du Flanagan, mâchonnant son morceau de journal, un sourire vissé au coin de ses lèvres de poupée.

Le lendemain matin nous fûmes convoqués chez Squill. Il était au téléphone et nous ignora. Nous prîmes les deux chaises disposées devant son bureau dépouillé, et scrutâmes son mur de frime. Chaque fois qu’un politicien, juge ou flic d’envergure s’était arrêté dans l’un des trois États de la région, Squill avait été là, pogne en avant et dents à l’air. Après cinq minutes d’écoute et de grognements, Squill raccrocha et pivota sur son siège pour regarder dehors, en nous tournant le dos. – Parlez-moi de l’affaire Nelson, commanda-t-il au ciel. – Rien de concret, répondis-je. Hier nous avons vu sa tante, Billie Messer… – Je parle à l’inspecteur gradé, Ryder. Dans ce bureau, vous attendez votre tour. Le feu me monta aux joues, mes poings se contractèrent. – Je recommence, dit Squill. Où en est-on sur l’affaire Nelson ? Harry me regarda, roula les yeux, et s’adressa à la nuque de Squill :

– Nous avons interrogé sa tante, Billie Messer, et quelques autres personnes. Toutes confirment le contexte de délinquance indiqué par le casier de Nelson. Il se servait des gens. Nous avons entendu une ancienne ex-fiancée, celle qui avait engagé des poursuites. C’est une femme troublée qui éprouve encore des sentiments, mais grosso modo elle raconte la même chose. Aujourd’hui nous rencontrons la crim du D2 pour monter un dispositif de quadrillage de… – Non, coupa Squill en se retournant. Vous n’allez rencontrer personne. – Je vous demande pardon, capitaine ? — Vous n’irez nulle part. Je me suis entretenu avec le chef, et il convient avec moi que ce n’est pas une histoire de cinglé. Ça pue la vengeance de pédé. Donc, nous rendons le dossier au deuxième district. Votre implication dans l’affaire Nelson est officiellement terminée. Je croisai les mains sur mes genoux et me penchai en avant. – Et s’il ne s’agissait pas d’une vengeance, mais du début d’une série de meurtres ? – Je ne parle pas pour le plaisir de parler. Vous êtes démis. – Ça ne correspond pas au schéma de la vengeance. Voici ce que je… – Vous m’avez entendu ? – Laissez-moi finir, capitaine. Nous manquons d’infos pour décider s’il s’agit de… Squill retrouva sa fenêtre. – Sortez-le d’ici, Nautilus. J’ai du boulot. Je secouais la tête avant même d’atteindre le couloir. – C’est absurde. Pourquoi nous dégager sans attendre qu’on ait fait le point ? On manque d’éléments pour décider si ça relève de la BISPI. Quelle mouche lui a piqué le cul ? Harry répondit :

– J’ai chopé du lait frais, ce matin. – Crache. – Tu te souviens de la rumeur comme quoi le chef Hyrum prenait sa retraite l’an prochain ? – Tu as dit qu’il allait danser.

Harry soupira. – J’ai dit qu’il allait valser. Sauf que ce n’est pas pour l’été prochain, mais pour septembre. – Dans deux mois ? Alors les têtes doivent tomber deux fois plus vite ? Harry acquiesça :

– Sortez les parapluies, ça va saigner. – Mais nous ne sommes pas concernés, n’est-ce pas ? Tu le disais l’autre jour. – Seul le changement est constant, frangin. C’est toi qui me l’a appris. Deux sous-chefs se disputent le poste de grand chef :

Belvidere et Plackett. Or Squill roule pour Plackett, ça fait des années qu’il lui cire les pompes. Si la commission recommande Plackett pour le poste de chef, devine qui il prendra comme adjoint ? Mon ventre se noua. – Squill ? Harry me tapa dans le dos. – Tu commences à comprendre, Carson. Tout comme Squill, Plackett est plus un politicard qu’un flic. Le bonhomme serait pas foutu de trouver son cul avec un miroir, mais il sait draguer les journaleux. Squill l’a rancardé sur les petites phrases, le contact visuel, l’art de raconter une histoire. De l’autre côté, Belvidere est un flic. Connaît le taf, mais a autant de personnalité qu’un sachet de purée. Des tas de petits éléments entrent en ligne de compte dans le processus de désignation de la commission, mais rappelle-toi qui a lancé l’idée de la BISPI… – Belvidere, répondis-je. Et Plackett était contre. – Sans doute sur les conseils de Squill. Continue… – Si on est bons, Belvidere aura l’air bon, et volera la vedette à Plackett, ce qui nuira à Squill ? – Abracadabra, et fais le dernier pas. Je levai les yeux au ciel. – Tu peux parler normalement, Harry ? – Concentre-toi bien. Pousse le raisonnement jusqu’au bout. Je me concentrai. – Dans le meilleur des mondes selon Squill, la BISPI flotterait tête

en bas dans les eaux de la Mobile. Nous croisâmes le visage d’ânesse de Linette Bowling, l’assistante administrative de Squill. Sur son bureau dépérissait un vase de fleurs. Harry les empoigna et me les tendit. – T’es beau quand tu vois le tableau, Carson. – Putain, Nautilus ! se mit à braire Linette. Rends-moi mes fleurs, enfoiré !

Chapitre 7

À 23 heures, il faisait 31 °C. Un voile humide estompait les étoiles et barbouillait la lune. Deux jours avaient passé depuis le meurtre de Nelson, et l’équipe assignée par Squill n’avait pas progressé d’un poil. Planté au bord de l’eau, je lançai ma ligne, ramenai lentement le leurre, relançai. En général, j’emploie une canne à mouche et je sais ce que je pêche : truites rouges, brèmes de mer, gonnelles, maquereaux espagnols. Il m’arrive aussi de prendre une canne à lancer pour sonder les eaux nocturnes. Parfois ma ligne accroche un requin. Ou une grosse raie. Espèces familières. Mais, en de rares occasions, j’ai remonté des formes de vie absentes de mes ouvrages sur la pêche dans le golfe. Je ne sais quel phénomène de courant ou de marée les pousse dans mon giron, mais ils sont bien là, ces spécimens tortillants échappés des abysses pour défier ma capture. Étrangement, la pêche ne serait pas un tel plaisir sans eux. C’est le côté apaisant de ce sport qui me pousse à pêcher lorsque j’ai des soucis, or j’étais perturbé depuis que j’avais entendu Claire trucider le Dr Davanelle. Je n’avais jamais voulu épier la jeune femme, mais l’image de sa détresse s’était gravée au fer dans mon cerveau. Du choix du Dr Davanelle pour le poste de pathologiste, je ne connaissais que les grands traits : elle n’était qu’un second choix, recrutée suite au drame du Dr Caulfield. Ainsi devait-elle sa toute première affectation à une tragédie. Comme Harry me l’avait rappelé lors de notre séance au Cake, j’avais moi aussi décroché mon poste grâce aux mésaventures des autres ; je savais le goût malhonnête que cela laissait dans la bouche. Pour ne rien arranger, le Dr Davanelle était sous les ordres de Claire – brillante, renommée, réclamée dans les colloques du monde entier −, une perfectionniste finie qui exigeait le meilleur de ses collaborateurs, et ce à chaque seconde.

Je rembobinai ma ligne et posai la canne sur le support à pique. Je m’assis dans le sable, les bras autour de mes genoux, et contemplai le plan d’eau clapotant, obsidienne liquide polie par la nuit. Après quelques minutes songeuses, je fouillai dans le sac isotherme où j’avais, sur un coup de tête, glissé mon portable. Téléphone sur glace :

Freud aurait apprécié. Les renseignements me donnèrent le numéro d’Ava Davanelle, que je composai aussitôt. Son annonce était aussi froide que l’appareil dans ma main. Elle confirmait son numéro, mentionnait le bip, et se taisait. J’attendis le signal, écoutai le vide et coupai. Mais qu’aurais-je raconté si elle avait décroché ? Bonsoir Dr Davanelle, c’est l’inspecteur Ryder. Je m’excuse d’avoir été lourdingue lors de l’autopsie Nelson, je ne voulais pas ajouter à vos ennuis. Quels ennuis ? Eh bien ! j’étais, disons, planqué dans le bureau de Willet Lindy, hier, lorsque vous avez remonté le couloir, et là je vous ai vue… Soupirant, je rouvris le sac, m’apprêtant à recongeler l’appareil, lorsqu’il se mit à pépier. C’était Harry. – J’ai reçu un coup de fil du légiste. On a un nouveau cavalier sans tête au 837, Caleria. Enfourche ta monture, Ichabod ! Et rendez-vous à Sleepy Hollow.

Le lieu du crime était une grande villa de style italien située au sud de la ville, dans un quartier de manoirs historiques mêlés d’immeubles d’habitations. Des insectes crissaient dans une voûte de pins et de chênes. Plusieurs voitures de patrouille fermaient la marche, avec le fourgon des techniciens et une ambulance. Un camion de télévision fit demi-tour et se rangea le long du trottoir, où fourmillaient des voisins à la mine sombre. La circulation s’épaississait, les conducteurs étaient attirés comme des mouches par l’attroupement et les gyrophares. Un patrouilleur agitait les bras en beuglant : « Circulez, m’sieurs-dames, circulez ! » J’aperçus Harry et me garai à sa hauteur. – Les fouines sont dans la place ? Harry secoua la tête.

– Squill était chez son frère à Pensacola. Il est en route. De Pensacola jusqu’à Mobile, il y avait au moins quatre-vingt-dix minutes de voiture. Il nous restait une demi-heure de liberté. Je lançai :

– Activons-nous tant que c’est possible, frangin. Nous gagnâmes un grand perron. Adossé à une colonne blanche se trouvait le lieutenant Warren Blasingame, du troisième district, lequel avait – puisque nous étions dans le D3 − la compétence première sur cette affaire. Blasingame tirait sur sa cigarette, les yeux levés vers la cime des arbres. – On en est où, Warren ? demanda Harry. Blasingame passa un doigt sur sa pomme d’Adam :

– C’est tout ce que je sais. – T’es pas entré ? – Juste les légistes, les technos, et Hargreaves. C’est elle qui a pris l’appel, expliqua-t-il d’une voix traînante avant de cracher sur le gazon. Mes gars ne sont pas censés entrer tant que Squill n’est pas là. Vous non plus, j’imagine, quoi qu’en disent les règles de la Bisbille. – J’ai rien entendu de ce genre, dit Harry tandis que nos pieds traversaient l’entrée. Des caractères script entouraient un logo sur la porte : Deschamps Conception Graphique. Sous la sonnette, un petit écriteau indiquait POUR ENTRER VEUILLEZ SONNER, complété d’une décalcomanie sur le carreau PROTÉGÉ PAR JENKINS SECURITY SYSTEMS. Sans être la Bastille, ça ne fleurait pas la politique de la porte ouverte. Dès le vestibule, un petit accueil aux tons pastel semblait proclamer « Graphiste de bon goût » : peintures abstraites à la Chagall éclairées par un rail de spot ; un gros divan de cuir bleu ; un fauteuil en toile tendue qui tenait plus du cerf-volant que du siège. Sur l’un des murs s’alignaient des prix du meilleur ceci et du meilleur cela, catégorie graphisme. Il régnait une délicate odeur astringente, style désinfectant ou détergent industriel. – On pourrait stocker des bières tellement ça caille, commenta Harry tout en resserrant sa cravate. Nous prîmes un bref couloir. D’une pièce sur la gauche nous parvint un sanglot sourd. J’ouvris délicatement la porte ; une femme

svelte était assise à une petite table de travail, en compagnie de l’agent de patrouille Sally Hargreaves. Sal était arrivée la première sur les lieux. Elle parlait d’une voix douce, la main sur le poignet de la femme. Puis elle me vit et m’accueillit à la porte. – Cheryl Knotts, la fiancée de la victime, chuchota-t-elle. Hôtesse de l’air, de retour d’une mission de trois jours. Elle s’est pointée ici il y a cinquante minutes, pour trouver un certain Peter Edgar Deschamps gisant dans son studio. – Tes impressions ? demandai-je, car Sally était magique. – Elle n’y est pour rien, j’en mets ma main au feu. Elle est anéantie. Par magique, j’entends que Sally possédait cette rare faculté de cerner les gens vite et bien. Si, l’expérience aidant, tous les flics savent flairer les bobards mieux que le citoyen lambda, certains sont de vrais prodiges, de véritables détecteurs de mensonges mozartiens. Rien qu’à écouter Sal, j’avais quasiment rayé la fiancée de la liste des suspects. – Il y aura moyen de lui poser quelques questions ? demandai-je. Sally hocha la tête et me toucha le bras. – Essaie d’y aller mollo. Il y a toujours une note humide dans le regard de Sally ; la magie est à ce prix. J’embrassai son front du bout des lèvres. – Je t’ai dit que j’avais rêvé de toi la semaine dernière ? murmurai- je. J’étais une infirmière et tu étais un Viking… Je la vis enfin sourire. Elle me repoussa dans le couloir. – Va t’occuper de Harry avant qu’il ne fasse des bêtises. La victime était couchée sur le dos, au pied d’une table à dessin. À côté de celle-ci, un bureau soutenait un Mac et un écran plus large que ma télé. L’homme arborait le style col blanc décontracté :

chemise oxford bleue, pantalon kaki repassé, ceinture tressée, mocassins marron. Il était bien bâti – pas la bête de muscu avec les biceps en jambons et les veines gonflées de stéroïdes, mais le mec qui s’entretient de manière exigeante et régulière. La chemise était déboutonnée, le pantalon ouvert et baissé sous les fesses. Hormis la région du cou, ses vêtements ne montraient aucune trace de sang ni de violence. Hembree était déjà au boulot.

– Ça donne quoi, Bree ? – On dirait qu’Harry et toi allez faire des heures sup. – Cause du décès ? – Comme pour Nelson. Je ne trouve rien sur le corps. Quant à la tête…

– Elle pourrait flotter au large du phare de Dixey Bar à l’heure qu’il est. Hembree opina. – Si le coupable se sert d’un flingue, je parie sur un vingt-deux. La plupart du temps, la balle pénètre dans le crâne et rebondit comme une balle de ping-pong. Pas de trou de sortie, pas d’éclaboussures. Juste une bouillie de cervelle. Je me demandai ce que l’esprit humain pouvait faire d’un plomb ricochant dans sa boîte telle une guêpe métallique. Le cerveau pouvait-il saisir sa propre destruction ? S’entendre crier ? – Et qu’en est-il du sang produit par la décapitation ? repris-je tout en me frottant les mains, soudain transi de froid. – Le cœur est arrêté, le sang ne circule plus. Ça saigne moins qu’on ne pense. Si j’étais le tueur, je glisserais une serviette sous la nuque, et ensuite je couperais la tête. Puis je l’emballerais dans la serviette, la mettrais dans un sac de bowling, et salut la compagnie ! – Évite juste de mélanger les sacs un soir de championnat. À part ça, pas d’inscriptions ? – J’attendais que tu poses la question. Hembree baissa le slip. La même écriture minuscule, au même endroit, mais répartie sur deux lignes. La première indiquait : Puni une poche pleine de putes. Poche de putes. Putes punies. Poche de

putes. Putes punies. Poche de putes. Putes punies. Suivie de : Rats Rats Rats Ho Ho Ho Ho Rats Rats Rats Rats Ho Ho Ho Ho Ho Ho Ho. Un doigt glacé me chatouilla l’échine. – Toujours ces histoires de putes, observa Hembree. Vous avez cherché de ce côté-là ? Je hochai la tête. Nous avions contacté les mœurs et la crim de toute la région du golfe, et poussé jusqu’aux fichiers statistiques nationaux. Aucun meurtre non résolu dans le secteur, du moins dans

cette catégorie. Quel que fût le délire, nous avions l’exclusivité. Hembree montra la deuxième ligne :

– Pourquoi ces Ho, à ton avis ? – Peut-être qu’il nous rit au nez. – C’est bien ce que je craignais. Il n’était jamais bon de se faire railler par un tueur psychopathe. Ils étaient alors persuadés de passer entre les gouttes. Certains y parvenaient, surtout s’ils possédaient un self-control d’acier, comme celui qu’il faut pour couper une tête avant de tracer des lignes de caractères aussi parfaites que minuscules. De tels individus pouvaient sortir de n’importe où, de n’importe quel milieu : concierges, instituteurs, directeurs de banque… D’après les légistes, nous dit Hembree, la mort datait d’environ deux heures, à quelques minutes près. – Je vais faire un tour dans la maison, décida Harry. Regarde si tu peux tirer quelque chose de la dame. C’est sa copine ? – Sa fiancée, rectifiai-je. Sally pense qu’elle est nette. – Alors, ça me va. (Lui aussi était rompu à sa magie. Il boutonna sa veste.) Putain, il fait plus froid que dans une tombe, ici. Je regagnai la pièce de la fiancée, en évitant de me demander ce que j’allais devenir à ses yeux. Un jour, à la caisse d’un supermarché, je me suis retrouvé par hasard derrière une femme que j’avais interrogée suite à la mort violente de sa fille. Lorsque nos regards se croisèrent, elle se décomposa, poussa une sorte de miaulement et prit ses jambes à cou, laissant ses courses sur le tapis. Ce soir, comme je m’apprêtais à entrer dans le pire moment de la vie de cette femme, je priais pour que son esprit m’oublie vite ; que lorsque ses cauchemars et ses cris l’arracheraient au sommeil, ce ne soit pas mon visage qui s’imprime sur son plafond. – Excusez-moi, M lle Knotts. Je suis l’inspecteur Carson Ryder, et j’aimerais m’entretenir avec vous quelques minutes, si vous en êtes d’accord. Elle inspira un grand coup et acquiesça :

– Tant que c’est encore… frais ? Je sais. Ses mots étaient à peine audibles. – Peter avait-il parlé d’une quelconque visite prévue aujourd’hui ?

D’une personne qu’il devait joindre ? – Non. Mais il porte sa tenue de rendez-vous : pantalon et chemise. Le reste du temps, il travaille en jean coupé et en tee-shirt. Quelqu’un a dû le contacter à la dernière minute. Des bruits de voix et de pas s’élevèrent dans l’entrée. Sally referma la pièce. – Les clients venaient souvent ici ? – Non. C’est lui qui se rend chez eux. Peter bichonne sa clientèle. – Des visites spontanées ? – Parfois les gens voient l’écriteau et lui demandent s’il fait des cartes de visite, ce genre de choses. – Supposons qu’il ait accordé un rendez-vous. Où l’aurait-il noté, à votre avis ? Elle ferma les yeux. – Je lui ai offert un Palm à Noël. Il le range dans le secrétaire de l’entrée. Tiroir du haut. Sal s’esquiva, pour revenir au bout d’une minute avec un appareil à peine plus grand qu’une carte de crédit. Elle avait enfilé des gants de latex. Je la rejoignis dans le couloir. Elle tapa sur le clavier et étudia longuement l’écran avant de me le tendre. La date du jour. Suivie de : 20 : 00 R.-V. M. Cutter. – C’est ce qui s’appelle avoir du culot, dit Sally. M’éloignant pour signaler ce M. Cutter à Harry, je butai contre un bras tendu, chevillé à un mur de viande. – Oh là ! Ryder, bêla Burlew. Où est-ce que tu cours comme ça ? Son haleine sentait le fumier aux oignons ; il eût mieux fait de mâchonner des publicités pour bains de bouche. – Je dois parler à Harry. – Téléphone-lui, gros malin. Je criai :

– T’es là, Harry ? Burlew m’indiqua l’entrée :

– La porte est par là, bonhomme. – Où est le capitaine, Burlew ? – Pour toi ce sera sergent Burlew. Maintenant tire ton cul avant qu’on te botte.

À cinq mètres dans le couloir, le visage de Squill jaillit du studio de Deschamps. C’était comme si la terre avait opéré un brusque demi- tour, déplaçant tous ses habitants. – Cette scène est pour moi, Ryder. Allez interroger les voisins. – Où est Harry, capitaine ? C’est important. – Vous avez manqué d’oxygène à la naissance ou quoi ? Je vous ai donné un ordre, Ryder. Sortez et faites le tour des voisins. J’avais lu le nouveau manuel une bonne centaine de fois, ébahi devant l’autonomie qu’il accordait à la BISPI. Or, dans les affaires que l’on estimait relever de la brigade, seuls Harry et moi étions censés diriger le travail. – Excusez-moi, capitaine, mais cette scène, associée au meurtre de Nelson, est le signe évident d’un esprit dérangé, tant en termes psychopathologiques que sociopathologiques, ce qui signifie… Squill pointa un doigt manucuré vers l’entrée. – La porte, résuma-t-il. – Bon sang, monsieur, écoutez-moi ! Les éléments montrent que… – Injures à un officier supérieur ? Je vois. J’ai fini de parler, inspecteur. – Et si vous écoutiez, à présent ? Nous avons deux hommes décapités, et nous avons… – Vous, l’agent ! aboya Squill à l’intention d’un jeune patrouilleur posté à l’arrière de la maison. Oui, vous. Allez, on se réveille. Ramenez-vous et escortez donc M. Ryder jusqu’à la sortie. Exécution. — … les preuves évidentes d’un esprit dérangé… La main de Burlew serra sur mon bras tel un étau. – Bas les pattes, Burl, dis-je en me dégageant. Tu ne devrais pas être en train de laver les chaussettes du capitaine ? Burlew bomba le torse et recracha par terre un bonbon de papier gris. – Je te prends quand tu veux, osa ce Gibraltar pue-du-bec avec ses poings serrés et ses manches gonflées de biscotos. T’auras les couilles ? Ramenant mon centre de gravité au niveau de mes hanches, je sentis affluer l’énergie juste sous le nombril. Je pouvais humer la chaleur que dégageait Burlew. Ses yeux en trous d’épingle

rougeoyaient de rage, mais derrière eux transparaissait la peur. – Sergent ! commanda Squill. Venez ici. On a du pain sur la planche. Squill accompagna son ordre d’un geste aguicheur. – Le capitaine a besoin d’un massage de pieds, Burl. Tu ferais mieux d’y aller. Burlew tenta de me cramer avec son regard, puis se lécha les lèvres et obliqua vers le studio en me tamponnant d’une lourde épaule. – Tu perds rien pour attendre, connard, susurra-t-il. Le flic en tenue était planté devant moi. – Je suis désolé, inspecteur Ryder, mais voudriez-vous sortir, s’il vous plaît ? Tremblant de rage, je regagnai le perron. Soudain j’entendis siffler Harry, qui émergea de l’ombre flanquant la maison. – Bienvenue dans l’équipe B, Carson. Squill s’est pointé quand tu t’occupais de la fiancée, et fallait voir ça : un vrai débarquement de marines. – Il faut que tu m’expliques, Harry. J’ai loupé un épisode ? Harry montra un gros 4x4 blindé qui s’avançait sur la pelouse en vrombissant inutilement, arrachant le gazon sous le patinage de ses pneus. Regardez-moi, semblait dire la machine. Le conducteur pila ; la portière droite s’ouvrit. Après une pause de cinq secondes, le temps pour les médias d’orienter leurs projecteurs, le chef adjoint Plackett apparut, comme enfanté par le véhicule sombre. Il redressa sa cravate, montra sa paume aux journaleux, et se dirigea vers la maison sans faire de déclarations. La bile m’envahit l’estomac quand je captai le message : Squill et Plackett nous offraient la danse des huiles, où Squill se produisait pour Plackett et Plackett pour la galerie. Cependant qu’à l’intérieur, un cadavre mutilé servait d’argument à ce théâtre d’ego. – S’il vous plaît, inspecteur Ryder ? Je me retournai vers l’agent qui m’avait ramené dehors. Le blondinet semblait tout juste sorti d’une compagnie de louveteaux. – Je suis désolé pour cet incident, monsieur. Mais le capitaine m’a donné un ordre et je… – Vous avez fait votre devoir. Détendez-vous.

– Tout ça c’est de la foutaise, si vous voulez mon avis, inspecteur.

Si une personne a sa place là-bas, c’est bien vous. Cette histoire de cinglé… N’est-ce pas vous qui avez résolu l’affaire Adrian à vous tout seul ? C’est bien vous, n’est-ce pas ? Ses mots étaient innocents, mais ils m’enveloppaient d’angoisse. Du coin de l’œil je vis Harry guetter ma réponse. – Pas tout à fait, avouai-je au patrouilleur, la gorge tapissée de sable. Disons que j’ai eu de la chance. Et beaucoup d’aide.

Carson, tu as encooooore besoin de moi…

Je me gardai bien de lui dire où je l’avais puisée. Et que la seule

idée d’y retourner me coupait les jambes et me glaçait le sang. J’observai Harry. Il contemplait le ciel comme au cinéma. Je repris la route avec les vitres baissées, la ventilo à fond, et une boule dans le ventre que la tempête de l’habitacle ne pouvait dissiper. Créée suite aux meurtres en série d’Adrian, la BISPI était un outil de relations publiques d’un genre rare : accidentellement ou non, elle avait une utilité. Mais, comme tant de créations prestigieuses au fil des ans, la BISPI semblait promise à une mort que personne n’allait pleurer. Elle serait discrètement euthanasiée lors de la prochaine révision du manuel, une fois remplie sa mission officieuse… Jusqu’au prochain Joël Adrian. Ou à je ne sais quelle saloperie qui semblait prendre la relève. De retour à la maison, furax et vanné, je vis clignoter le voyant du répondeur. J’enfonçai la touche lecture. – Allô, Carson ? Tu es là ? C’est Vangie Prowse. Décroche, s’il te plaît. Je voudrais te parler de Jeremy. Il faut qu’on discute de certaines choses. Tu es là, Carson ? Bip de fin. J’effaçai le message et m’écroulai sur le lit.

Chapitre 8

– La Bisbille est-elle, oui ou non, chargée de cette affaire ? demandai-je au lieutenant Tom Mason lorsqu’il arriva le lendemain sur le coup de 7 h 30. On a deux décapités sur les bras. Doit-on attendre que le psy du tueur nous téléphone ? « Oui, M. Cutter est cinglé, sincèrement vôtre, Dr Igor Hassenpfeffer. » Je m’assis lourdement sur mon bureau. Mon pot à crayons se renversa. – Hassenpfeffer ? Ça existe vraiment ? demanda Tom tout en réparant mes bêtises. Tom dirige le Service des crimes contre les personnes ; c’est notre principal rempart contre la hiérarchie. Ce fil de fer quinquagénaire a une tronche de lévrier dépressif, mais il ne connaît pas la fourberie. J’étais en train de ruminer la confrontation d’hier soir lorsqu’il s’était pointé, talonné par Harry qui ôtait son imper caca d’oie. – Écoute bien, dis-je en saisissant le manuel de procédure avant de déclamer le chapitre BISPI avec tout le zèle d’un détenu procédurier. Tom opina :

– J’ai déjà lu ça ce matin. – C’est du bourrage de mou ou c’est sérieux ? Harry s’installa, un café à la main et le regard plein d’indulgence. Tom dit :

– Au fait, Harry, tu te souviens de ce vieux rafiot pourri qu’avaient nos gars de la fluviale ? Ce bateau tout rikiki ? Il lui fallut près d’une minute pour aligner ces deux phrases. Tom avait grandi au milieu des champs de pastèques bordant l’État du Mississippi, dans la campagne profonde, là où les gens parlent à peu près aussi vite que poussent leurs melons. Parler plus lentement que Tom, c’était parler à l’envers. Harry se souvenait, en effet :

– Ce canot percé, avec sa pompe de cale déglinguée… Tom percha son pied sur une chaise, croisa les bras sur son genou. – Ce devait être en 1999, Carson. On a reçu un bateau flambant neuf, cadeau de la marine de Mabry. Vingt-quatre pieds. Cent cinquante-cinq chevaux. Stable comme une Cadillac en granit. Y avait même des gilets de sauvetage. Je patientai sans bouger. Tom n’aurait pu dire « à vos souhaits » en moins de cinq minutes. – Vient le jour de l’inauguration, Carson, c’est-à-dire du baptême. Un grand raout. On invite les politiques, on appelle les journaux. Sauf que personne n’a pensé à prévenir l’aumônier. L’orchestre s’est mis à jouer, les politicards ont jacassé. Les gens ont suivi la cérémonie jusqu’au bout. Mais pas de baptême. Mon attention commençait à faiblir. Harry me donna un coup de coude et montra Tom : Ouvre tes oreilles. – Le soir même, pris dans la purée de pois, un bateau de narcos vient s’accrocher dans les algues et percute un rondin au nord du chenal. Grosse pluie. Mer démontée. Des trombes d’eau dans la baie. Mais il fallait repêcher la came avant que la marée ne l’aspire. Eh bien, devine avec quel bateau les gars sont sortis ? Harry me donna une petite tape et compléta :

– Ils ont pris le vieux rafiot parce que le nouveau n’avait pas été baptisé, Carson. Ils refusaient de lui confier leurs miches sans la bénédiction d’une force supérieure. La BISPI existe, seulement elle est toute neuve. Et personne ne veut s’y fier tant qu’elle n’a pas été bénie. – Et quand saura-t-on si elle a reçu le sacrement ? – Ça ne devrait plus tarder, dit Tom en tapotant le verre de sa montre. Le chef tient une réunion dans vingt minutes. Deux mots me venaient à l’esprit lorsque je pensais au chef Hyrum : voie hiérarchique. Si je m’étais étranglé avec un chewing- gum devant son nez, il aurait regagné son bureau pour appeler un adjoint aux Services d’intervention. L’adjoint en question aurait informé le commandant de la section criminelle, qui aurait alerté le capitaine de la division des inspecteurs. Le capitaine aurait prévenu le lieutenant chargé des crimes contre les personnes, lequel aurait

envoyé un sergent pratiquer la manœuvre de Heimlich sur mon cadavre. La structure était son refuge contre la réalité. Ou, pour être charitable, contre la prise de décisions. Il avait été bombardé à ce poste trois ans plus tôt, quand un infarctus avait poussé le chef de l’époque vers la sortie. Hyrum réorganisa le département via une série de faux pas qui lui valurent une mauvaise presse et le ras-le-bol des troupes. Échaudé, il s’en tenait depuis à la stricte application du règlement, avec une nette préférence pour les passages familiers. Il accueillait les expérimentations – comme la BISPI – à la manière d’un aveugle tombant sur une machine bruyante. Nous ralliâmes la salle de réunion avec quelques minutes d’avance. Je me servis un café, puis un deuxième, et m’installai tandis que les autres apparaissaient au compte-gouttes. Peu à peu prit forme un improbable assemblage de hiérarques, avec au sommet le chef Hyrum. En dessous, l’adjoint Belvidere, dont la présence impliquait automatiquement celle de l’adjoint Plackett. La strate suivante alignait Blasingame, du troisième district, Cantwell du deuxième, et Tom Mason. Venaient enfin des inspecteurs des districts où les meurtres avaient eu lieu : Rose Blankeship pour le deuxième et Sammy Walters pour le troisième. Le chef et Squill firent leur entrée, en pleine conversation dodelinante et gesticulante, où l’on vit le second tapoter l’épaule du premier. Du haut de ses cinquante-trois ans et de son mètre quatre- vingts, Hyrum donnait une image de solidité, malgré les quelques kilos qui lui retombaient sur la ceinture. La salle se tut lorsqu’il s’installa et balaya du regard les visages fébriles. Il s’arrêta sur le mien. – J’ai eu vent d’un problème de communication vous concernant, inspecteur Ryder. Voudriez-vous nous expliquer votre version de l’histoire ? C’est l’occasion ou jamais. Mon cœur se comprima. – Expliquer quoi, monsieur ? Squill se racla la gorge :

– Il arrive que l’on se trompe, chef, et que l’on doive s’amender. – J’entends bien, capitaine, répondit Hyrum. Les regards convergèrent sur moi, vedette involontaire d’une pièce

dont j’ignorais tout. Squill avait dû m’enfoncer auprès du chef, puisque j’étais visiblement sommé de m’excuser… – De quoi parle-t-on au juste ? demandai-je. Hyrum répondit :

– Je suggère qu’on oublie le passé, inspecteur. Mieux vaut tirer un trait sur nos erreurs et… J’aplatis ma paume sur la table. Les tasses de café sursautèrent et mes collègues grommelèrent. – Plutôt crever. Je veux savoir ce qu’on vous a raconté au sujet de cette nuit. À côté de moi, Harry poussa un gémissement que je fus le seul à entendre. Le chef Hyrum me fusilla du regard, comme s’il comptait jusqu’à trois, tout en épongeant son café avec sa serviette. – Le capitaine Squill m’a dit que vous et l’inspecteur Nautilus faisiez un excellent boulot en opérant sur la scène du crime selon les directives de la BISPI, lorsque le capitaine a imposé, à tort, des ordres conformes aux procédures standard, ce qui a entraîné une certaine confusion. Harry gémit de plus belle. Hyrum poursuivit :

– Le capitaine Squill m’a également dit… – Que je regrettais sincèrement mes erreurs, coupa Squill avec tout l’entrain d’un croque-mort. Je jure devant cette salle, et notamment devant l’inspecteur Ryder, que j’ai lu les procédures depuis. Deux fois. Trois fois, même. L’autodénigrement de Squill souleva un bruissement de rires. Il faisait son mea culpa, et moi je faisais le débile. Il m’avait bien baisé en racontant la vérité là où j’attendais des craques. – À présent peut-on avancer, inspecteur Ryder ? demanda Hyrum en me coulant un regard torve. Je hochai la tête. Je vous en prie. Vite. Je cherchai Squill du coin de l’œil ; il se frottait la mâchoire tout en souriant à la fenêtre. Le chef s’adressa à Harry :

– Vous étiez présents sur les deux scènes, inspecteur Nautilus. Quel est votre sentiment ? – J’ai surtout interrogé les passants, chef. Je préfère donc me fier aux observations de l’inspecteur Ryder.

C’était sa façon à lui de me remettre en selle. Suffisamment calmé, et sans renverser la moindre goutte de café, j’égrenai une liste de faits. – Un sang-froid total, commenta Rose Blankeship quand j’eus terminé. Aucune idée quant au sens de ces curieux messages ? Je passai en revue les pistes envisagées avec Harry : anagrammes, symboles astrologiques ou mythologiques, mots codés… Rien de probant, sinon la conviction que le tueur se sentait en sécurité et maître de la situation. – Et si vous dérouliez les événements ayant conduit au meurtre tels que vous les voyez, inspecteur Ryder ? Je m’exécutai, en tâchant de paraître aussi pro et confiant qu’un présentateur de JT. – Le coupable se présente à son rendez-vous de 20 heures, lequel a été fixé, j’en suis convaincu, par téléphone. Il maîtrise M. Deschamps et le tue. Il est encore trop tôt pour déterminer la logique inhérente au meurtre. Au moyen d’un objet extrêmement tranchant, le coupable décapite M. Deschamps – un acte qui, d’après les experts, peut prendre moins d’une minute. Préalablement à la décapitation, le coupable a passé une dizaine de minutes à écrire sur le corps, à l’aide d’une… – Dix minutes ? coupa Squill. Vous êtes sûr de ça ? Il adorait déstabiliser l’orateur par des questions saugrenues – sauf, évidemment, si ledit orateur était plus gradé que lui, auquel cas il buvait ses paroles. Je répondis sans montrer mon agacement :

– J’imagine que ce fut de cet ordre-là, capitaine. – Mais comment êtes-vous parvenu à ce chiffre ? C’est de la médecine légale ? – Pas tout à fait, capitaine. C’est une sorte d’expérience indépendante, une manière de… Squill hocha la tête triomphalement, comme s’il m’avait pris en flagrant délit de pipeau. Imperceptible gémissement de Harry. – Inspecteur Ryder, je sais que pour l’instant nous ne faisons que supputer, mais nous n’attribuons de durée aux actions qu’après

examen averti des légistes. – Je pense que celui-ci l’est également, monsieur. Empiriquement, du moins. Je n’avais pas eu le temps de briefer Harry, alors au tribunal. Le chef Hyrum fronça les sourcils. – De quoi parlez-vous, inspecteur Ryder ? – D’une sorte d’expérience, monsieur, comme je vous l’ai dit. – Expliquez-nous ça, je vous prie. Je me levai et baissai mon pantalon. À l’oreille, Harry semblait frappé d’une crise d’appendicite.

Chapitre 9

Assis dans sa voiture, M. Cutter attendait la nana sur le parking de la morgue. Ce nom de Cutter lui était venu sur le tard, en vue de sa rencontre avec Deschamps. Puis il y avait pris goût, comme à une bonne blague. Deschamps n’y était pas le moins attaché des deux, du reste, avec ses M. Cutter par-ci et ses M. Cutter par-là. À vrai dire, tout lui avait plu dans l’épisode Deschamps : ce type avait tellement envie de plaire… Il était même tombé en arrière, évitant à M. Cutter d’avoir à le retourner pour empêcher le sang de gâter les parties importantes. Leur premier coup de fil avait jeté les bases d’une relation solide :

– M. Deschamps ? Je m’appelle Alec Cutter, et je voudrais faire réaliser un logo ainsi que divers supports de communication pour l’entreprise que je viens de créer. Je me demandais si vous pouviez concevoir une charte graphique… Ce souvenir fit glousser M. Cutter – un quart d’heure de bibliothèque, un ouvrage sur la publicité, et il possédait assez de jargon pour déjouer les soupçons. – Aucun souci, M. Cutter, j’ai de longues années d’expérience en matière de logos et d’identités visuelles. Je vous montrerai mes créations lorsque vous viendrez. 20 heures, dites-vous ? C’est noté, monsieur. M. Cutter savait que son homme serait seul. Quelques mois après avoir choisi Deschamps comme Absolu, M. Cutter avait passé une centaine d’heures à étudier l’emploi du temps et les habitudes de l’artiste. Sa bonne femme partait tous les lundis, et rentrait tard le jeudi soir. M. Cutter avait lui-même des horaires de bureau, mais son planning était souple et lui laissait tout le temps de filer sa proie. Rien ne comptait plus au monde. Quand M. Cutter s’était présenté à la villa sur le coup de 19 h 50,

Deschamps avait proposé de monter dans son studio. Tournant son dos massif, il avait montré le chemin, imprimant à sa chemisette un imposant roulement d’épaules et de biceps sculpturaux. Il avait un physique parfait. Et intact, comme le savait déjà M. Cutter. Deschamps ne versait pas dans les modes scarificatrices de type tatouage ou piercing ; son corps était magnifique, du cou jusqu’aux genoux. Il lui avait même envoyé sa photo pour le prouver. M. Cutter avait accompli son vrai dessein, puis nettoyé le studio telle une ménagère maniaque. Éliminer chaque atome d’indice n’était pas sorcier avec un peu de connaissances et d’organisation. Le temps ne fut pas davantage un problème, car la gonzesse de Deschamps ne rentrait jamais avant 22 heures le jeudi. Il espérait qu’elle ne serait pas retenue, mais dans ce métier les retards sont fréquents – et parfois longs. C’est pourquoi M. Cutter avait baissé le thermostat au maximum. Avec Nelson, ce fut encore plus facile. M. Cutter reconnaissait d’emblée un homme cupide. Le coup de fil tint presque du délice :

– Vous ne me connaissez pas, M. Nelson, mais nous avons un ami commun. – Tony ? Rance ? Bobby ? – Allons, allons, vous savez que tous vos amis n’ont pas forcément envie, comment dirais-je, d’être vos amis quand vient le matin. Seulement la nuit. D’anonymes amis nocturnes. D’anonymes et généreux amis nocturnes. Nelson se mit à rire. Il aimait les petits jeux, le coquin. – J’aimerais simplement vous rencontrer, M. Nelson, dans un endroit tranquille, sans trop de passage… Je suis un homme aux goûts simples mais au porte-monnaie replet… Il y a un petit parc non loin de chez moi… Comme sur des roulettes. Nelson aussi s’avéra irréprochable du menton aux genoux, ainsi que les clichés l’avaient prédit. Un pick-up entra dans le parking de la morgue. M. Cutter cacha son visage en faisant mine de fouiller dans la boîte à gants. Quand le pick- up fut passé, il se redressa et reprit ses cogitations. Deux de ses projets avaient abouti. Un autre avait foiré.

Sa première tentative. Atroce. Il s’était fait rouler par un gamin, et aurait dû lui broyer la cervelle séance tenante, dans l’obscurité de ce champ plein de pastèques et de musique. Après avoir découvert l’horrible petite chose que le saligaud s’était griffonnée sur le torse, M. Cutter lui avait cogné la tête avec une pierre avant de s’esquiver incognito, laissant ces imbéciles de drogués à leurs colliers fluos, à leurs bouteilles d’eau et à leurs étreintes abjectes. Trente-sept heures et demie de recherches et de préparation réduites à néant. Par chance, la semaine suivante Nelson envoyait son descriptif. Ce fut un tel jeu d’enfant que cela compensait presque le temps perdu sur… comment s’appelait ce petit con, déjà ? Farrier ? M. Cutter consulta sa montre. Bientôt midi, bientôt l’heure du déjeuner de madame. Réglée comme une horloge. Il baissa le pare- soleil et se carra dans son siège. Comme il pensait à elle, son cœur se mit à palpiter, injectant un exquis mélange de peur et de joie dans toutes les cellules de son corps. Il voulait la voir sortir sous le soleil tapant. Son visage s’enfermait alors dans une colère de garce, une de ces humeurs qui la percutaient telle une vague de verre, avec des échardes qui fusent dans tous les sens. La première fois qu’il l’avait repérée, après qu’elle eut repris le travail, c’était à l’extérieur, comme elle se dirigeait vers le bâtiment. Elle était à cran, non pas à cause du soleil, mais à cause de sa furie cachée, sa furie brûlante de salope pleine de mensonges et de promesses. Il l’avait repérée, même sous son pitoyable déguisement ; du baiser à la morsure, il n’y a qu’une épaisseur de peau. Il avait reconnu Maman. Et su que l’univers lui accordait une seconde chance.

– J’ai utilisé ce qu’on appelle un stylo technique Rapidograph, expliquai-je en montrant ma cuisse, le pantalon autour des chevilles. J’ai recopié les mots relevés sur Deschamps. Or les microphotographies du labo nous apprennent que les lettres ont été formées trait par trait, pour empêcher l’encre de baver du fait de la porosité capillaire. J’ai fait trois essais, et le plus rapide m’a pris plus de dix minutes.

– C’est à peine visible, dit l’adjoint Belvidere en grimaçant par- dessus la table. À croire que le tueur voulait garder ça pour lui. Le chef Hyrum semblait mal à l’aise avec les slips bordeaux :

– C’est très… comment dire… perspicace, inspecteur Ryder. Je pense que cela suffira. Je remontai mon pantalon et me rassis. Squill déclara :

– Je félicite l’inspecteur Ryder pour sa recherche indépendante, et j’espère qu’elle sera validée par celle de nos experts. C’est là tout l’intérêt de combiner la BISPI aux techniques d’investigation éprouvées : le théorique et le pratique peuvent s’unir et fusionner ; lorsque les idées folles sont tempérées par la réalité, elles s’avèrent parfois instructives. Idées folles tempérées par la réalité. Et vlan ! Hyrum toussa d’un air hésitant avant de s’adresser à tous :

– Nous avons créé la BISPI pour répondre à l’augmentation des, comment dire, des crimes bizarres. Les inspecteurs Nautilus et Ryder ont fait leurs preuves au moment de l’affaire Adrian. C’est pour cette raison que l’inspecteur Ryder a été promu et quitté l’uniforme, et que lui et l’inspecteur Nautilus ont reçu un entraînement spécifique. Bien que ceci soit le baptême du feu de la BISPI, ils méritent un minimum de latitude pour enquêter sur ces meurtres. – Ouais, chuchota Harry. Je retins mon souffle. Allions-nous être bénis dans l’heure ? – Je suis entièrement d’accord, dit Squill. Dans les deux quartiers concernés se trouvent des citoyens effrayés. Et revendicatifs. Tous deux se situent près du centre-ville. On ne peut laisser la peur s’installer, alors même que le maire engage un plan de revitalisation urbaine. Hyrum écoutait assidûment, hochant la tête au rythme de ces politicailleries. La politique aussi était affaire de structures, Squill continua :

– Voilà pourquoi je salue le concours de la BISPI. En passant en mode groupe mixte, nous maximiserons nos ressources. Tombés du ciel, les mots « groupe mixte ». Je savais que groupe mixte désignait, dans le vocabulaire du département, une structure

verticale rigide, susceptible en l’occurrence d’englober les prérogatives de la BISPI. Tous les regards se tournèrent vers Hyrum ; les structures d’investigation relevaient de sa décision. Il attrapa un bloc. Quelques coups de crayon et il nous montra son œuvre : un unique cercle, de la taille d’une balle de base-ball, en haut de la page. Il tapota le centre avec son stylo. – Voilà ce que j’attends : les inspecteurs Nautilus et Ryder dirigeront les recherches de terrain, toutes les informations remontant vers eux… Je regardai Harry. Il leva un sourcil. Tapotant sa page, Hyrum réfléchissait, structurait. – Les inspecteurs Ryder et Nautilus travailleront avec… (Il reposa le bloc et dessina un second cercle juste en dessous du premier. Il brandit de nouveau le bloc et tapota le second cercle.)… les inspecteurs de district chargés de l’affaire. Partage intégral des informations, copie des dossiers à tous les agents concernés… Nous étions le cercle supérieur ! Et juste en dessous, l’équipe d’investigation que nous allions créer. Je voyais bien Larry Twilling du quatrième, Ben Dupree du deuxième, et même – le fin du fin – Sally Hargreaves. – Nous voilà bénis, susurrai-je à Harry. Hyrum compléta son dessin d’un ultime cercle en bas de page, pour symboliser la hiérarchie en tant que lieu de centralisation des données – dégagée, mais au courant, bien sûr. Il dessinait lentement, cherchant à reproduire la perfection du compas, où la queue du cercle vient se fondre dans la tête. – Maintenant, fit un Hyrum satisfait de son dessin, pour constituer ce groupe d’investigation mixte, je désigne… Il renversa son bloc et tapota ce qui était désormais le cercle supérieur. — … le capitaine Squill premier responsable de l’unité et de sa configuration, en liaison avec moi-même et les chefs adjoints. Il traitera également les demandes des médias, afin d’exposer la, comment dire… Squill fit semblant d’écrire sur son propre bloc :

– La structure provisoire prévisionnelle du groupe, chef. Je suis en

train de boucler le plan de déploiement. Hyrum conclut la réunion en reliant ses cercles par des arcs, censés représenter la coopération et la circulation des données. Mais peu importe, tout le monde avait noté notre véritable position : le cul du bonhomme de neige. – Bonne chance messieurs, fit Hyrum. Et tenez-moi informé de vos progrès. Tom m’offrit un sourire triste, conscient que Harry et moi venions de mordre la poussière. Harry poussa un long grognement. Hyrum se tourna vers lui :

– Qu’y a-t-il, inspecteur Nautilus ? Ne vous ai-je pas entendu grommeler ? – C’est rien, chef, répondit Harry en se massant la cuisse. Une vilaine crampe.

Chapitre 10

Après la réunion, Harry partit étudier la situation financière des victimes. Nous avions à peine échangé un mot. Nous nous étions fait baiser, et c’était sans appel. Grâce à ma présence à l’autopsie Nelson, je devenais le préposé aux cadavres. Je me rendis donc à la morgue pour l’examen de Deschamps. Je savais qu’il serait mené par le Dr Davanelle : en me renseignant sur l’horaire auprès de Vera Braden, j’avais demandé d’un air innocent qui serait aux commandes. Je comptais inviter Ava Davanelle à dîner. Je ne savais trop pourquoi. Encore moins comment m’y prendre. À mon arrivée, je trouvai Will Lindy dans l’entrée, aux prises avec la serrure, un tournevis entre les dents, de minuscules pièces éparpillées sur le sol. Les gens doués en mécanique m’épatent toujours, moi qui ne connais que le Scotch et la Super glue – quand ni l’un ni l’autre ne marchent, je suis perdu. – Vous ne voulez pas contacter un professionnel, Will ? Un serrurier ? – Ak not badja ? répondit-il. No mâché. – Redites-moi ça ? Il ôta le tournevis de sa bouche. – Avec notre budget ? Non merci ! Les cent dollars que j’économise ici, je pourrai les mettre dans un truc dont on a réellement besoin. – Je croyais que vous aviez reçu des brouettes de billets pour refaire les locaux. Que vous aviez renouvelé le matos, le mobilier, la vidéosurveillance et je ne sais quoi. – Des dollars administratifs, dit-il en souriant. Tu les dépenses ou tu les perds. J’entrai, fis coucou à Vera, et me dirigeai tranquillement vers le bloc d’autopsie. Sois humble, sois charmant, sois professionnel, me

répétai-je. Et surtout, boucle-la. La séance avait commencé. Le menton à quelques centimètres de l’aine de Deschamps, Ava Davanelle dictait les inscriptions au magnétophone. Prenant acte de ma présence, elle m’indiqua de la tête une table collée au mur. J’y trouvai un paquet de photos prises par Chambliss, comme toujours irréprochables. Le texte couronnant la toison pubienne de Deschamps était bordé d’une règle ; les caractères lavande mesuraient chacun trois ou quatre millimètres de hauteur. J’agitai les clichés en direction de Davanelle. – Merci, fis-je dans un grand sourire. C’est sympa de se revoir, docteur. Comment ça se passe avec… Je fermai mon caquet avant qu’elle ne s’en charge. Je grimaçai, articulai silencieusement pardon et revins à mes photos, que je battis dans mes mains. Il y en avait toute une gamme, du texte entier jusqu’aux lettres en gros plan. Je ne comprenais pas qu’on choisisse une couleur si pâle et des caractères microscopiques pour étaler sa prose, mais dans la tête du criminel, ce devait être aussi logique que le principe de la soustraction. Je pris un siège et scrutai ces clichés jusqu’à les voir les yeux fermés. De temps à autre je reportais mon attention sur le Dr Davanelle. Voix monotone, regard affûté. Elle était en bleu de la tête aux genoux. Je tentai de discerner le galbe de ses mollets sous son pantalon beige, et déduisis qu’ils étaient minces sans être maigres. La séance dura trois heures. Il en ressortit que Peter Deschamps était décédé d’un traumatisme crânien quelconque, avant d’être décapité par une lame semblable à celle utilisée sur Jerrold Nelson – s’il ne s’agissait pas de la même. Je m’approchai d’Ava Davanelle tandis qu’elle ôtait masque et bonnet. Et balançai ma question avant qu’elle puisse se sauver :

– Ça vous dirait de faire un truc ce soir, Dr Davanelle ? Une petite soirée sympa, sans chichis ? Manger un morceau, se faire une… La porte s’ouvrit sur Walter Huddleston. Il me lança deux éclairs rougeoyants puis m’ignora complètement. En moins d’une minute, Deschamps repartait en chariot. Je considérai de nouveau Ava

Davanelle, qui coupait le système d’irrigation de la table. Sans le ruissellement de l’eau sur le plateau métallique, la pièce retombait dans un parfait silence. – Je m’apprêtais à vous demander si… Mes mots butèrent sur son regard. Ce n’était pas celui auquel j’étais habitué, mais plutôt l’expression d’une douce perplexité. – Vous m’avez téléphoné l’autre soir, n’est-ce pas, inspecteur ? Mon cœur se figea. Grillé. – Je… Euh… – Nous vivons à l’ère de la technologie. Même les répondeurs peuvent avoir un identificateur d’appel. Puis-je vous demander ce que vous vouliez à 23 h 37 ? J’allai à l’essentiel :

– Je souhaitais m’excuser pour l’autre jour. Je n’ai pas arrêté de jacter. Seulement c’est vous qui opérez, c’est vous la chef. Et puis, ma remarque sur votre technique de ramassage était grossière et déplacée. Elle pinça les lèvres, leva un sourcil fluet. Ça la rendait presque jolie. – Il vous a fallu deux jours pour parvenir à cette conclusion ? Je secouai la tête. – Non. Il m’a fallu une demi-heure pour arriver à cette conclusion et deux jours pour trouver le courage d’appeler. Était-ce là l’ébauche d’un sourire ? L’esquisse d’une ébauche ? Si je n’étais pas franc au point de jurer sur la Bible, c’est que je refusais de mentionner la scène dans le bureau de Claire – on eût vite fait d’en déduire que j’écoutais aux portes. – Ma proposition tient toujours, docteur. Je peux vous inviter à dîner ? Rien de sophistiqué, un truc simple. On pourrait acheter un sandwich et regarder le soleil se coucher dans la mer. Elle dit :

— … Non. Mais elle le dit avec un temps de retard par rapport au « non » ferme et prompt, celui des impasses, des portes qui claquent et des ponts qui s’écroulent. Je connaissais ce non-ci. C’était le non qui vient lorsqu’on nous demande Encore un peu de sauce sur vos

patates ? C’était un oui déguisé. Ou peut-être un peut-être. – S’il vous plaît, insistai-je. J’y tiens énormément. Sa bouche amorça un nouveau non. Le suivant aurait tout le temps de s’installer, et serait irrévocable. Je levai les mains pour l’interrompre. – Je vous laisse réfléchir, offris-je. Je repasserai dans l’après-midi. Et là, c’est moi qui tournai les talons.

Le type au bout du bar sanglotait dans ses mains sans que personne ne lui prête la moindre attention. Une boule à facettes répandait ses diamants de lumière sur les épaules d’hommes enlacés, sur une flamboyante ballade de Bette Midler. Il n’était pas 17 heures que le bar sombre s’emplissait déjà de la foule du vendredi soir, en plus de ceux qui traînaient là depuis l’ouverture des portes. Un obèse au regard bovin me fit une œillade avant de se lécher les babines. Je lui renvoyai un clin d’œil, et l’image furtive de mon holster. Il disparut telle une fumée dans un cyclone. Le « plan de déploiement » de Squill signifiait coller Harry et moi à la filoche, dans les bars gay du secteur. Harry travaillait sa propre liste d’adresses. Nous avions déjà visité ces lieux, mais il fallait recommencer avec la photo de Deschamps. Quadriller les cafés est un jeu d’enfant dans les séries télévisées, où un unique barman fait le tour de la pendule et connaît chaque client jusqu’à sa pointure de chaussure. Dans la réalité, le moindre tripot peut compter une demi-douzaine d’employés réguliers, sans compter les extras. Même en regroupant tout le personnel dans une pièce pour lui montrer les photos, on décroche rarement la timbale. Mon adage en la matière tient en sept mots : les souvenirs déconnent et les gens baratinent. Le barman avait des muscles de dessin animé et un faible pour le cuir noir : casquette, gilet, ceinture, jambières. Ses favoris ressemblaient à deux pattes de cuir collées devant ses oreilles. Ce n’était pas un géant, environ un mètre soixante-quinze, mais clouez une grille chromée sur son torse et vous obteniez un putain de bahut. Sa peau semblait huilée sous son gilet, sans doute pour souligner les pectoraux. Je montrai vite fait ma plaque et posai les photos sur le

comptoir. – Z’auriez vu l’un de ces messieurs ? demandai-je à King Stéroïde. – Non. – Z’avez même pas regardé les photos. – Exact. Il contracta les poignets pour faire palpiter ses avant-bras. On aurait dit que des escalopes se battaient sous sa peau. Paupières mi- closes façon fenêtres de bunker, il dit :

– Au revoir. J’indiquai un box d’angle où plusieurs hommes minaudaient et gloussaient. – Regarde un peu, Bifteck. Je parie qu’ils ont tous un truc sur eux. Shit, ecsta, acides… Je vais les contrôler. Ils cacheront leur peur en devenant belliqueux. Je vais craindre pour ma sécurité et appeler des renforts. Des flics vont faire irruption, les lieux vont se vider. Et tes pourliches, dans tout ça ? Les escalopes devinrent folles. – Tu te prends pour un dur ? – Pire, pour un mec pressé. Bifteck me dévisagea, serra les dents, puis haussa les épaules et posa ses coudes sur le comptoir. Il examina les clichés. – Tiens, dit-il avant de faire claquer deux fois sa langue, en rupture totale avec son style. – Quoi ? Il écarta le portrait de Deschamps et planta un doigt-saucisse sur le visage de Nelson. – Celui-là. Il est venu traîner ici. Et pas que traîner… – Éclaire-moi, Bouddha. – Un charmeur, qui sait se couler dans les milieux plus élevés que le sien. Il passe à l’occasion, lève une tata qui l’entretiendra quelque temps… – Tu ne connais personne qui aimerait le voir partir entre quatre planches ? Il mit une seconde à tilter. – Il est mort ? Je confirmai. Le barman remit les photos en ordre.

– C’est triste. Je me souviens de son côté naïf. C’était un rêveur. Il n’a jamais fait de mal à personne, à part briser le cœur de quelques vieux. (Il se tut, songeur.) On l’a vu, il y a deux ou trois semaines. Je m’en souviens, parce qu’il buvait toujours pas mal, mais là il jouait les grands seigneurs, payait des tournées au lieu de les gagner. Il disait qu’il avait déniché un pot de miel sans fond, et qu’il allait mener la grande vie. (Le barman secoua la tête avec un petit rire rauque.) On me l’avait jamais faite, celle-là… – Tu n’y croyais pas ? Il se marrait encore lorsque je passai la porte.

Après deux heures de bouges obscurs, de visages défaits et d’une fumée de cigarette épaisse comme de la confiture, j’étais paré pour la dernière ligne droite menant à la fuyante Davanelle. Je la trouvai assise dans son petit bureau, planchant sur le rapport préliminaire. Son visage semblait décoloré. Je voulais décocher une phrase charmante, piquante, spirituelle. Au lieu de quoi je me plantai dans l’embrasure et optai pour la vérité :

– Écoutez, Dr Davanelle, j’ai parfois tendance à faire le malin. Si mes mots vous ont blessée ou m’ont fait passer pour un naze, je m’excuse. Quand je vous ai proposé de faire un truc simple et sympa ce soir, je n’avais aucune arrière-pensée. Mes pensées sont si vertueuses que je pourrais monter au paradis d’un instant à l’autre. Ceci étant dit, on est vendredi soir. Alors avant mon ascension, aimeriez-vous prendre un sandwich avec moi devant le coucher de soleil ? Elle secouait la tête avant la fin de ma phrase. Mais cette fois elle ne me regardait plus comme un cheveu dans un ragoût de porc. – Je dois boucler le rapport préliminaire sur Deschamps, puis me rendre à Gulf Shores. J’ai donné ma chaîne hi-fi à réparer, et si je ne la récupère pas ce soir, je devrai attendre une semaine de plus. – Z’avez besoin de compagnie ? Je connais l’endroit, assurai-je en enfilant la casquette de guide touristique. – Le magasin m’a fourni des indications très claires, mais merci quand même. La baie de Mobile couvre mille kilomètres carrés, un bassin vaste

et peu profond s’étirant sur une cinquantaine de kilomètres entre sa large bouche, côté golfe, et les rivières Mobile et Tensaw qui abreuvent d’eau douce le nord du delta. La ville de Mobile se situe sur la côte nord-ouest de la baie, dans le comté de Mobile, ce qui somme toute est logique. Le comté de Baldwin se trouve sur la rive est de la baie, et ne possède pas de ville phare. Les touristes sont parfois d’un avis contraire, ils ont tendance à ne retenir que les deux stations balnéaires avec motels et appartements en copropriété, Gulf Shores et Orange Beach. Si le comté de Baldwin possède des zones rurales pleines de charme et d’attraits, celles-ci n’offrent pas seulement une villégiature aux touristes, mais un habitat permanent aux ex-Mobiliens en mal de vie campagnarde. Les grands axes routiers menant à Gulf Shores offrent un excellent aperçu du pouvoir de l’argent, notamment lorsqu’il s’associe aux bulldozers, lotissement après lotissement, panneau publicitaire après panneau publicitaire. Centres commerciaux. Magasins cubiques. Fast-foods et stations-service. Un jour que je traversais la ville de Daphne, j’entendis un touriste exalté crier vers son camping-car : « Viens voir ça, Marge, les stations BP sudistes sont les mêmes que chez nous à Dayton ! » Débordant d’inspiration, je suggérai à Ava de regagner Mobile par le ferry reliant Fort Morgan (la pointe est de la baie) à Dauphin Island, côté ouest. Je courus jusqu’à ma voiture, rapportai une carte, et traçai l’itinéraire au surligneur. Le ferry coûtait quelques dollars et n’était pas exactement la solution la plus rapide, mais la vue déchirait. Elle fixa la carte. – Mmm, fit-elle en plissant le front. – Je vous donne rancard. J’habite Dauphin Island. Arrêtez-vous au retour et je vous montrerai ma collection de sable. – Un rancard ? Je ne crois pas que… – Non mais pas dans le sens de rancard, docteur. J’aimerais seulement connaître votre point de vue sur l’autopsie. Apportez un exemplaire du rapport prélim’. L’affaire de dix minutes. Maxi. Vous serez rentrée avant la nuit. – Avant la nuit ?

C’était un vampire ou quoi ? Je levai la main :

– Promis juré. – Donnez-moi votre numéro, dit-elle. Je vous appellerai de Gulf Shores. Enfin, si je peux passer. La manœuvre était digne d’une arsouille diplômée en droit. Demander mon numéro, c’était me témoigner de l’intérêt, et donc m’amadouer, tout en s’aménageant une grande porte de sortie, puisque rien ne l’obligeait à m’appeler. Las, je notai quand même mon numéro sur la carte, qu’elle fourra dans son sac sans un regard. En sortant, je me retournai pour lui faire signe, et la vis s’éloigner avec l’air de celle qui bascule dans une autre dimension.

Chapitre 11

Une semaine après mon emménagement, dans un accès de folie ménagère, j’avais acheté un aspirateur. Ou, plutôt, vu le contenu du carton que j’ouvrais seulement ce soir, plusieurs aspirateurs : tubes, brosses, cordons, sacs, et toutes sortes d’embouts vaguement obscènes. Une fois parvenu à assembler un engin cohérent, je suçai toutes les poussières de la baraque, avant de faire grincer mes carreaux gris à l’alcool à brûler, de jeter dans les toilettes une poudre magique pétillant de mousse bleue, et de ranger les piles de vêtements dans les tiroirs. Au bout d’une heure, mon intérieur étincelait – façon de parler. À 19 h 30 j’étais assis sur ma terrasse, méditant mes maigres chances de voir apparaître le Dr Davanelle. Le soleil abordait les derniers degrés de l’arc. À l’est, un orage se dirigeait vers Pensacola, mais le reste du ciel était d’un bleu chaud. Quand le téléphone sonna, je sautai tel un toast anxieux. Faites que ce soit Ava, pensai-je en attrapant le combiné. – Carson ? Vangie Prowse à l’appareil. Mon cœur s’effondra sur mes genoux. – Bonsoir, Dr Prowse. Quelle surprise. Ça fait un bail que… – Jeremy t’a appelé il y a quelques soirs de ça, ou aux premières heures du matin ? Son ton était toujours à mi-chemin entre la question et l’affirmation – une bonne voix de psychiatre. – J’ignorais qu’il avait le droit de joindre l’extérieur, répondis-je. – Il ne l’a pas. Il a subtilisé le portable d’un infirmier. Je t’ai laissé un message, afin que tu me rappelles. Je tenais à m’excuser pour l’incident. Prises un an plus tôt, mes photos mentales du Dr Évangeline Prowse montraient des yeux marron pénétrants comme ceux d’une

chouette blanche, des yeux d’extra-lucide. La soixantaine avancée, ses cheveux étaient plus poivre que sel, et le sel plus argent que gris. Ses genoux et coudes distendus lui faisaient une dégaine de marathonienne à la retraite. Elle devait m’appeler de son bureau, haut plafond, étagères bourrées de livres, tapis sophistiqué venu d’un pays où les tapis signifient beaucoup. – Je l’ai trouvé survolté, affolé. Il va mieux ? – Dans l’ensemble ? On essaie de le stabiliser, Carson. Ne t’attends pas à ce qu’il guérisse, pas dans le sens où on l’entend d’habitude. (Un temps.) Il veut te parler. – Quoi, maintenant ? J’attends une amie d’un instant à l’autre, Dr Prowse. – Moi c’est Vangie, Carson. Tu disais qu’on resterait en contact ? J’avais espéré t’entendre plus souvent. – Je rappellerai. Mais là, vous tombez mal. – Jeremy m’a demandé de te dire que vous n’aviez pas discuté depuis longtemps. Par ailleurs, il estime que vous devriez débattre de certains événements récents. – Je ne peux pas dans l’immédiat, Vangie. Sérieusement. Sa voix s’éteignit. Ne défiez pas les silences d’un psy : ils gagnent à tous les coups. Je finis par lâcher. – Quelques minutes, alors. – Merci, Carson. Quand il ne peut pas te parler, il en fait une idée fixe, et cela crée des complications. Je le fais conduire dans une pièce avec téléphone. Ne quitte pas. Elle me mit en attente. Trois minutes. Cinq. On reprit la ligne. – C’est toi, Jeremy ? – C’est toi Jeremy ? Mes paroles me revenaient comme en écho ; Jeremy était un imitateur-né, un vrai mainate. Il reprit sa vraie voix, de tessiture moyenne, musicale, un verre à pied chantant sous le frottement d’un doigt, mais une octave en dessous. – Oui, Carson, c’est moi. Comme c’est gentil de te souvenir d’un être avec qui tu as partagé un utérus. À quelques années d’intervalle, mais ce fut quand même un partage. Ça caillait là-dedans, pas vrai ?

– Quoi de neuf ? Je mesurais le ridicule de ma question. Jeremy couvrit le récepteur avec la main, comme s’il s’adressait à la pièce d’à côté :

– Il demande quoi de neuf ? Une autre voix lui répondit, mais c’était toujours la sienne :

– Dis-lui que les biscuits étaient délicieux. Il ôta sa main du combiné. – Les biscuits étaient délicieux, Carson. Mais ce n’est plus très clair dans ma tête, Carson : me les as-tu envoyés la première ou la troisième année de mon séjour ici ? – Je n’ai jamais envoyé de biscuits, Jeremy. – Pas de biscuits ? se désola une voix de fillette. Tu m’aimes plus ? – Écoute, Jeremy, j’ai à faire. Je peux te rappeler demain ? – NON ! Tu peux pas tu peux pas tu peux pas ! Ce téléphone incrusté de peur et trempé de sueur est la seule liberté que j’aie eue de toute l’année ! À ce propos, il faut qu’on parle. Tu sais comment éviter les prises de tête, Carson ? Je soupirai. – J’en sais rien, Jeremy. Comment ? – En planquant les couteaux ! (Il se bidonna.) Tu piges ? Prendre… une tête ! Il zemble que fous ayez oun pétite zouzi à Mobile, Carzon. Besoin d’un coup de main ? Pour partir au pays des fous, mieux vaut prendre un interprète, nein ? – Écoute, Jeremy, je ne pense pas que… – Notre premier macchabée était – ou est toujours, selon les croyances de chacun – un certain Jerrold Elton Nelson, vingt-deux ans, décapité au parc Bowderie, instrument tranchant, vêtu de patati et patata… Le Mobile Register nous a servi un récit tellement stérile ! D’un terne ! Puis hier j’apprends qu’un autre étourdi a oublié sa tête. Un nom français – Duchamp ? J’espère qu’il n’a pas, en plus, perdu son béret. La télé y a bien consacré dix secondes. Tu enquêtes là- dessus ? – Je ne peux pas discuter… Il cogna le combiné sur une surface dure. – Allô ? Allô ? Ici le service rappel à la réalité. (Il se couvrit la

bouche pour imiter un bruit de friture, qui cessa soudain.) Voilà, M. Ryder, vos circuits sont rétablis. Et votre conscience, alors ? Vous ne pouvez pas discuter, ne pouvez pas discuter ? Cher monsieur, n’avons-nous pas passé des heures et des heures à discuter intensément d’un précédent souci ? Le nom de Joël Adrian vous vient-il à l’esprit, cher monsieur, honorable monsieur ? Ne fus-je pas d’un modeste et humble secours dans cette histoire, mon bon monsieur, mon cher monsieur, mon très honorable monsieur ? N’ai- je pas résolu cette putain d’affaire à ta place, Carson ? J’écoutai palpiter mon cœur. Après ce qui parut un millier de battements, je répondis :

– Si. – On va bien s’éclater avec celle-ci. Je crève d’impatience. Je prévois de faire venir un décorateur, d’aménager un petit nid douillet pour ton arrivée. – Jeremy, je ne vais pas… – Tu ramèneras l’ensemble des photos et des dossiers, et on se penchera dessus comme deux petites vieilles feuilletant joyeusement leurs albums d’amis décédés. – Je ne prévois pas de… – Ne m’interromps pas, Carson, je passe un sale quart d’heure ici… Il faudra que tu appelles le Dr Prowse, Prouse, Prout, pour dire à cette vieille usine à gaz que tu vas bientôt passer.

– Je ne passerai pas, Jeremy. Pas avant un certain temps. – Oh que si ! chuchota-t-il. Il y a un type dans ton coin qui pratique le fameux régime inversé, un régime que je connais si bien… – Tout ça c’est du chinois, Jeremy. – Régime inversé ? C’est très simple, Carson. Plus tu bouffes, plus t’as faim. À bientôt, frérot. Il raccrocha. Je regardai par la fenêtre de la terrasse. Le jour qui, quelques minutes plus tôt, était un guide lumineux, devenait soudain écrasant, le soleil une voix tapageuse et grinçante. Je fis le tour des fenêtres pour baisser les stores.

On va bien s’éclater avec celle-ci…

Je lançai la clim dans le seul but de rompre le silence. Je

recommençais à me cloîtrer. Me retirais dans ma boîte de Mesmer.

Les paroles de Jeremy stagnaient dans mon crâne comme une fumée poisseuse.

… viens me rendre visite…

De nouveau je succombais à l’atroce dégringolade, me revoyais à six ans descendre le couloir sombre… ma mère derrière sa machine à coudre… Je fus tiré de ce voyage temporel par un bruit de pneus sur le sable. Je me rendis à la fenêtre. Une Toyota Camry blanche remontait l’allée jusqu’au double parking entre mes pilotis. La voiture s’arrêta. La portière s’ouvrit et se referma. Ava Davanelle. – Inspecteur Ryder ? appela-t-elle d’en bas, labourant de ses pieds les miettes de coquillages. Ohé ! Y a quelqu’un ? Je fonçai à la cuisine pour remonter le store, ouvrir les rideaux de la terrasse. Ouais ! Je me ruai dans la salle de bains pour quelques gargarismes, tandis que des pas hésitants abordaient l’escalier de bois menant au perron côté terre. Ouais ! En route vers la porte, un dernier coup de chiffon sur le comptoir et un bref arrêt devant la glace – visage carré et joyeux bruni par le soleil, ombre de barbe indélébile, short kaki, chemise hawaïenne, casquette Orvis délavée libérant prestement une indomptable crinière noire. Des semelles sur les planches du porche, une silhouette à travers les voilages de la porte. Je me détournai du miroir, tout sourire. Le trac ? Trois petits coups à la porte. Une femme que je connaissais à peine avait nagé quinze ans en arrière, pour m’attraper par le col et me ramener merci-merci-merci dans le présent. – Ohé ! Y a quelqu’un ? J’ouvris pour tomber sur un grand sourire, lumineux comme une aurore d’été. J’invitai Ava à entrer, humant dans son sillage des effluves de parfum et de menthe. Ses gestes étaient musique, ses cheveux de la soie. Un chemisier à manches courtes, rentré dans une jupe blanche qui lui frôlait le genou. De longues jambes de patineuse artistique. Son pas rebondissait un brin, l’air voulait la porter. Était-ce une touche de timidité que je décelais dans ces yeux ?

J’étais scié par la métamorphose : rien à voir avec le glaçon en blouse informe du labo. Ava hocha la tête devant mes affiches, mes bois flottés, mes coquillages, puis se dirigea vers la terrasse. Le golfe était bleu ardoise, les vagues ambrées par le soleil rasant à l’ouest. Un tanker sombre formait un point à l’horizon. – Quelle vue ! Cette maison vous appartient ? Comment avez-vous pu vous off… ? (Elle s’interrompit et pivota, portant à ses lèvres des doigts vernis de rose.) Ooops ! Ce ne sont pas des manières… – J’ai hérité. Ne vous inquiétez pas, tout le monde me pose cette question, même si c’est de façon moins directe. Puis-je vous offrir un verre, et si oui, qu’est-ce qui vous ferait plaisir ? – Une vodka-tonic, ce sera très bien. Plutôt légère, s’il vous plaît ! Je ne suis pas une grande buveuse. – C’est parti pour un vingt watts ! Au fait, vous avez récupéré votre chaîne ? Elle agita les mains au-dessus de sa tête et se mit à tournoyer dans une imitation de Beulah Chilers, le télévangéliste du câble :

– J’ai retrouvé la musiiique, j’ai entendu sa gloooiiire et elle m’a sanctifiééée, Jésus soit béniii ! Je faillis tomber à genoux dans un grand alléluia. Était-ce bien la même femme sans humour qui gagnait sa vie en découpant des corps ? – La vache, il fait plus froid que dans une morgue, ici ! remarqua-t- elle, et au prix d’un lourd effort, j’évitai de noter que ses seins étaient du même avis. Nous gagnâmes la terrasse avec nos verres. Ava semblait avoir réveillé la brise : pour la première fois de la semaine, l’atmosphère n’avait pas un goût de sirop chaud. – Vous avez donc opté pour le bateau, dis-je tandis que nous rapprochions nos fauteuils et trinquions à la liberté du vendredi soir. – Le trajet vers Gulf Shores fut un cauchemar. Mais le retour par la baie valait sacrément le coup. Quelqu’un m’a dit qu’on traversait le site où le fameux type a lancé : « Au diable les torpilles, en avant toute ! » Je hochai la tête :

– L’amiral Farragut, lors de la bataille de Mobile Bay, le 5 août 1864, au soir de la guerre de Sécession. Nos regards s’accrochèrent bien longuement, pour une leçon d’histoire d’une phrase. Nous nous détournâmes en sursaut. Puis Ava bondit de son fauteuil, vacillant légèrement. – Le mal de terre, expliqua-t-elle en s’approchant de la balustrade pour admirer le golfe. Un voilier filait à l’est, poussé par le vent vers la bouche de la baie. La brise plaquait les vêtements d’Ava sur son corps gracile, et je compris que Rubens avait tort : les courbes les plus fines étaient les plus galbantes. La glace de son verre tintait contre ses lèvres. Pendant une trentaine de minutes, nous discutâmes à la manière de deux amis trop longtemps séparés. De la météo. De la pénurie de restaurants indiens. Du chemin des Azalées qui fit jadis la gloire de Mobile. De la splendeur tranquille des jardins de Bellingarth. Je lui racontai que Mobile célébrait mardi gras de longues années avant que la Nouvelle-Orléans n’enfile ses chaussons de danse. J’appris qu’Ava Davanelle avait trente ans, un père chirurgien orthopédiste et une mère prof de français. Elle avait grandi à Fort Wayne, dans l’Indiana. L’exemplaire paternel du manuel d’anatomie de Gray avait inspiré sa vocation, dès l’âge de treize ans. Elle vivait à Mobile depuis six mois, et c’était aujourd’hui son premier jour de plage. Je constatai qu’elle comprenait le calme, ce qui nous permit des silences sereins et contemplatifs. Puis, en l’espace d’un quart d’heure, son mutisme devint forcé, presque troublé. Elle peinait à soutenir mon regard, et le sien perdait son feu. Elle se redressa sur son siège et se frotta le front. – Quelle barbe ! Je vous ai apporté le rapport préliminaire, mais il est resté dans la voiture. Je reviens tout de suite. – Il n’y a aucune urgence. J’attendrai le rapport final. – Après m’avoir fait traverser terre et mer ? Vous n’y couperez pas. Elle souriait de manière crispée, comme lorsqu’on essaie de le faire en soulevant des haltères. – Je me contenterai d’un résumé. Ressemblances et différences, en moins de vingt-cinq mots. Je vous écoute. Elle se frotta le front de plus belle.

– J’ai été frappé par la similitude des deux cadavres, comme s’il s’agissait de jumeaux – auquel cas Deschamps devait s’entraîner deux fois plus que Nelson, car il présente une musculature plus développée, concentrée dans la partie supérieure du corps. – Parfait, répondis-je. C’est tout ce qu’il me fallait. Elle se leva. – Je vais chercher le rapport. – Je vous accompagne. Je vous montrerai les attractions exotiques sous la maison. Vous allez adorer mon kayak. Elle me tendit son verre. – J’en prendrais bien un deuxième. Léger. Je ne serai pas longue. Des fantômes surgirent de mon passé : Ben « l’Ours » Ashley, mon premier coéquipier, cherchant des prétextes pour me sortir de la bagnole. « Trouve-moi des chewing-gums, Carson », « Prends-moi vite un paquet de clopes, mec ». L’Ours m’envoyait à l’intérieur des fast-foods au lieu d’utiliser le drive-in. Je me souvenais aussi des passages à vide précédant ces drôles d’injonctions. Je voulais y voir une sorte de bizutage, ou d’affirmation hiérarchique, jusqu’à ce que je découvre le pot aux roses. Après nous avoir servi deux rincettes, je retournai sur la terrasse et attendis, inquiet. Ava réapparut, une pochette cartonnée sous le bras. L’air avait repris un bouquet mentholé. Elle roula la tête comme pour s’étirer la nuque. Au bout de quelques minutes, elle riait tel un grelot. Les symptômes étaient bien là, mais je devais en avoir le cœur net. Je me frappai le front :

– Merde, la poubelle. Si j’oublie de la sortir, je me réveille au milieu des fourmis. – Des fourmis ! Ch’est chûr. Chales bêtes. J’empoignai le sac poubelle à moitié vide, le nouai pour l’effet et descendis. La voiture d’Ava étant verrouillée, je sortis de la mienne mon réglet, cette fine bande de fer de soixante centimètres que l’on glisse entre la portière et la vitre pour remonter le loquet. La Toyota me céda en quelques secondes. La boîte à gants d’Ava contenait les papiers de bagnole habituels, ainsi que plusieurs paquets de chewing- gums, de pastilles mentholées et autres bonbons parfumés. Je passai la main sous le siège passager. Rien. Mais celui du conducteur abritait

un sac en papier, qui culbuta sous ma main. Il renfermait un litron de vodka bon marché, rempli aux deux tiers. Un ticket de caisse s’échappa. Sous le nom du magasin figuraient la marque et le prix de la bouteille, suivis de la date et de l’heure d’achat. 19 h 01. Ce soir. Seigneur. Ava avait sifflé vingt centilitres de vodka avant de venir ! Je comprenais mieux cette arrivée pleine d’allégresse : le coup de fouet de la première rasade. Sauf que c’est un feu gourmand en carburant, et mes drinks légers manquaient de volts, alors elle avait couru à sa voiture pour une petite décharge à quarante degrés. L’Ours, lui, tétait une bouteille planquée sous le siège pendant que j’achetais clopes et hamburgers. Dix mois à ses côtés m’avaient appris une chose : si Ava pouvait boire autant tout en gardant l’air sobre, c’est qu’elle avait de la pratique. Oublier un rapport dans sa voiture lui permettait de buvoter devant moi, sachant qu’elle avait une excuse toute prête pour descendre au puits en cas de manque. Les alcooliques sont des pros de l’organisation. Elle s’était mise à chuinter. La fraîche dose d’alcool commençait à montrer ses effets, mais peut-être était-elle trop chargée pour s’en rendre compte. Impossible, dans ces conditions, de la laisser reprendre la route. Je me sentais dans la peau d’un jongleur amateur à qui l’on tend deux chalumeaux et une chandelle romaine : comment faire sans se brûler ? – J’avez réglé vos jichtoires de poubelles ? déclama-t-elle à mon retour sur le balcon. Le niveau de son verre était remonté. Ava s’envoyait ma bibine pendant que je visitais sa caisse, je doutais que notre relation partît du meilleur pied. – C’est bon. Je n’aurai pas de fourmis dans les jambes ce soir. – Pourquoi dans vos chambes ? Même ses « j » s’embourbaient à présent. – Pour rien. Une petite note d’entomologie. – D’étymologie ? L’orichine des mots, ch’est cha ? Elle loucha légèrement, signe que sa vision se brouillait. Après avoir examiné sa montre pendant plusieurs secondes, elle tressauta, comme piquée par une guêpe.

– Je devrais chêt’couchée à ch’t’heure. Ch’dois filer. (Elle voulut marcher, mais elle perdait l’équilibre.) Oup-là, dit-elle pour faire bonne figure, ma chambe ch’est endormie. Elle se pencha et feignit de se masser la cuisse. – Une très jolie jambe, soit dit en passant. Elle m’offrit un sourire tordu. – Merchi. Ch’ai la même chuchte à-côté. Elle se remit à tanguer. Si elle montait en voiture, je serais obligé d’appeler les flics de Dauphin pour qu’ils l’interceptent. Il m’était impossible de la dégriser rapidement ; en revanche, je pouvais la pousser dans l’autre sens. – Je vous en ressers un petit ? Un touti rikiki pour la route ? – Nan… Ch’ai mon compte. Mais son regard se tâtait et ses pieds ne bougeaient pas. – S’il vous plaît, rien qu’un dernier avec moi. Assieds-toi, chérie. – Chérie ? releva-t-elle tandis que je gagnais la cuisine. Une minute plus tard je lui tendais trois doses de vodka, augmentées d’une goutte de tonic pour remplir le verre, et d’un gros zeste de citron pour masquer la teneur en alcool. Elle avait fini de faire semblant ; elle siffla un tiers du breuvage en une lampée. Elle se tourna vers moi et ses yeux s’ajustèrent en deux temps. – Carchon ? Vous venez pas de m’appeler chérie ? – C’est exact, Ava. – Pourquoi ? demanda-t-elle. – Je le sentais bien. Ava se leva maladroitement, se pencha en avant, et je crus qu’elle perdait l’équilibre avant que ses lèvres ne trouvent les miennes. Elle avait un goût d’eau de toilette citronnée, et sa bouche était glacée, mais sa langue était chaude et notre étreinte ferme. Ses mains caressaient mon dos, pétrissaient mon derrière. Entre le citron et la vodka, je sentais souffler son désir. Nous gagnâmes la pénombre de la chambre, plus ou moins titubants, et j’assis Ava sur le lit. Elle me mordilla entre le cou et l’oreille. En dépit des circonstances, j’entendais hurler la bête amorale de mon corps. – Attends-moi ici, chérie. Je vais prendre une douche rapide. Mais laisse-moi d’abord te rapporter ton verre.

– Alors fais vite, ch’te plaît. J’ignore si elle parlait douche ou boisson. Je lui resservis une charge thermonucléaire de vodka. Assis sur le siège des toilettes, je fis couler une douche froide pendant quelques minutes, avant de m’y glisser. Au bout d’un quart d’heure Ava ronflait, étalée sur le lit. Lorsque je ramenai la couverture sur son cou, mes phalanges effleurèrent la chaleur de ses lèvres, et je les y laissai. Je connaissais désormais deux Ava Davanelle : un fantôme triste et dépressif, susceptible et soupe au lait, et un délicieux soleil plein de sourires, d’esprit et de charme, de joie spontanée. Deux fables sorties d’une bouteille ? Mais où se situait la véritable Ava Davanelle entre ces deux pôles ? Était-ce la femme que j’avais surprise devant le bureau de Willet Lindy ? Les poings serrés comme un étau, le conflit et la détresse gravés sur sa figure exsangue ? J’aurais dû fulminer, me sentir trahi. Non par la femme dont l’haleine chauffait ma main, mais par moi-même. Ce besoin égoïste de comprendre et de combattre la discorde m’avait mené sur un terrain où je n’avais ni compétences ni solutions. La situation m’échappait, mais puisqu’elle faisait irruption dans ma vie, je ne pouvais décemment l’ignorer. Quoique. Après tout, je n’étais pour rien dans ces histoires. Je surveillai le sommeil d’Ava pendant une vingtaine de minutes, puis sortis sur la terrasse pour voir les étoiles s’assembler, jusqu’à ce que leur bruit me submerge et que je décide de dormir.

Chapitre 12

Un jour, j’ai retrouvé l’Ours agenouillé devant la cuvette, les mains enfoncées dans la bouche, à se chatouiller le fond de la gorge pour précipiter les remontées de toxines. À 6 h 30 je fus réveillé par les mêmes bruits derrière ma porte de salle de bains. Je frappai timidement. – Tout va bien, Ava ? – J’en ai pour quelques minutes. Je suis mal… ade. Un gémissement sourd. De nouvelles nausées. Je glissai des toasts dans le grille-pain au cas où elle eût besoin d’avaler quelque chose. La porte se rouvrit au bout de cinq minutes ; l’éclat d’alcool d’hier soir faisait place à la froideur blafarde affichée à la morgue. Les yeux mouillés, rouges. Le front perlé de sueur. J’avais ouvert les fenêtres, laissant affluer les sons du golfe. – Je suis, hum, très gênée. J’ai dû choper la grippe ou quelque chose. La vodka a dû me monter à la tête. D’une main tremblante, elle ramena ses cheveux derrière ses oreilles. – Ça, vous étiez bien cassée ! – La grippe, je vous dis. Ça fait un moment que ce machin traîne au boulot. – Bien sûr. – Et… est-ce que nous avons… ? – Le summum du convenable. Vous dormiez debout, je vous ai guidée jusqu’à la chambre. Et j’ai pris le canapé. J’espérais que mon col cachait les suçons qu’elle m’avait prodigués en tombant sur le lit. Le soulagement rabaissa ses épaules de plusieurs centimètres. – Je suis désolée de vous embêter, mais je… je ne me souviens pas bien. Je n’ai bu que deux verres, non ?

Elle nageait en plein trou noir. – Peut-être trois. Vous êtes sûre que c’est la grippe ? – Mais oui, je… que voulez-vous dire ? – Il m’a semblé que vous aviez pris quelques godets avant de venir. – Quoi ? (Feignant la surprise.) Moi ? Je haussai les épaules. – Une simple impression. – Seriez-vous en train d’insinuer que je suis arrivée bourrée ? demanda-t-elle avec une pointe d’agressivité. Elle reprenait des couleurs. – Je dis juste que vous étiez drôlement éméchée pour deux petits verres de rien du tout, Ava. – Peut-être étaient-ils moins légers que ce que j’avais demandé. Personne ne se défend mieux qu’un alcolo coupable. Sa voix s’était affermie et les tremblements cessaient. – Je croyais que c’était la grippe, répliquai-je. Elle ne transpirait plus. Son regard s’éclaircissait, me fixait ardemment. – Il n’y avait peut-être pas que ça. Si ça se trouve, vous m’avez soûlée. Si ça se trouve… – Si ça se trouve, c’est moi qui ai planqué la réserve de vodka dans votre bagnole. Ses yeux devinrent grands comme des soucoupes. – Vous avez fouillé dans ma… (La honte et la colère se disputaient son visage, et c’est la colère qui gagna.) Vous n’êtes qu’un salaud, grinça-t-elle en raflant son sac sur la table. Elle me frôla comme une furie, et je vis dans ses pas du vertige, sentis dans son sillage des relents de sueur, de vomi et de produit astringent. Un claquement de porte, suivi d’une mouture de sable lorsqu’elle s’arracha de l’allée. Je me doutais de ce que j’allais trouver dans le placard à alcools. Je secouai la vodka et la regardai mousser anormalement. Le goulot siffla lorsque je dévissai le bouchon. Diluée. Au fond de la poubelle de la salle de bains se cachait un gobelet en carton. Il avait l’odeur attendue, qui trahissait sans mal le parcours matinal d’Ava : elle s’était réveillée en manque, avait pris un gobelet au distributeur du

lavabo, puis, sur la pointe des pieds, était allée se servir dans mes bouteilles. Elle remplaça la vodka manquante par de l’eau et retrouva la salle de bains pour boire et vomir, en alternance, jusqu’à ingurgiter suffisamment d’alcool pour relancer la machine. En rouvrant la porte elle retrouvait déjà ses marques, si l’on peut dire : dissipation des tremblements, comme du brouillard visuel et mental. À l’heure qu’il était, elle tétait sa bouteille de voiture. Le fameux petit coup qui soigne la gueule de bois, sauf qu’il n’a rien de bon, et qu’il ne soigne rien du tout. J’attendis vingt-cinq minutes avant d’appeler chez elle. Pas de réponse. Je lui en accordai cinq de plus, ô combien angoissantes, avant de réessayer. – Allô ? gazouilla-t-elle un peu fort, mais avec maîtrise. Imbibée, mais à bon port. Remerciant in petto la main invisible du destin, je raccrochai en douceur.

Harry et moi filions vers le centre-ville pour interroger une femme que Deschamps avait bien connue, tant sur le plan personnel que professionnel. Je broyais du noir, couché sur la banquette arrière, les bras fermement croisés sur mon torse. Une momie cafardeuse. Harry secouait la tête avec dépit :

– Ce joli brin de toubib, une ivrognesse ? C’est triste. Dans sa bouche comme dans la mienne, le mot ivrogne n’avait rien de péjoratif. La plupart des alcooliques repentis que nous connaissions – des AA, pour l’essentiel – employaient eux-mêmes ces termes : ivrogne, alcolo, pochtron, et j’en passe. J’y voyais une preuve de courage, celui de se regarder dans la glace. Et de se soigner par respect pour son reflet. – Quand ça va se savoir, elle va passer un mauvais quart d’heure. Et ça va forcément se savoir. Harry n’avait pas tort ; quand l’alcoolisme d’Ava s’ébruiterait, elle serait envoyée en cure de désintoxication et rétrogradée à un poste subalterne – l’archivage, par exemple. On embaucherait un nouveau pathologiste. Puis on la flanquerait dehors avec la facilité d’un bulldozer rasant un arbrisseau. Claire n’était pas du genre compatissant. – Qu’est-ce que tu comptes faire ? demanda Harry par-dessus son

épaule. – Et pourquoi ferais-je quoi que ce soit ? – T’en pinces pour elle, non ? – Je la connais à peine. Harry braqua dans une rue latérale et écrasa le frein. Je sentis le pneu avant cogner le trottoir, décoller, retomber. Il se gara. – Viens t’asseoir devant, frangin. Je sortis et changeai de place. Nous nous trouvions dans un vieux quartier, dans une rue bordée de chênes à large ramure et de grands pins constellés de pommes. Certains de ces arbres avaient dû connaître la guerre de Sécession. Les demeures historiques se cachaient derrière des haies d’azalées, de magnolias, de photinias et de myrtes, comme pour épier le présent depuis le refuge du passé. – La barque est déjà bien pleine, Carson, entre ces meurtres chabraques et Squill qui fait main basse sur la BISPI. Cette histoire peut devenir un sale merdier politique, et nous bouffer tout cru. Si cette jeune dame a la maladie de l’alcool, et que tu éprouves des sentiments, de ce côté-là aussi tu risques de te faire bouffer. – Tu me demandes de laisser tomber ? Il sourit tristement et secoua la tête. – Tu feras ce que tu veux. Je le sais, tu le sais, tous les anges du ciel le savent. La seule chose que je te demande, c’est de faire gaffe où tu mets les pieds. Je regardai par la fenêtre. Au bout de la rue, une frêle mamie arrosait ses fleurs. Son immobilité transformait la scène en tableau. – Tu gardes les choses enfouies, Cars. Il n’y a rien de mal à ça. Mais si tu as l’impression que de vieux câbles se resserrent sur toi, tu peux te confier à moi, et à moi seul. Compris ? Je trouvais ces paroles pour le moins déconcertantes. – Quels vieux câbles ? De quoi tu parles ? Il détourna les yeux, passa la première. – Ne finis pas en morceaux, c’est tout ce que je dis.

Nous longeâmes les derniers pâtés de maisons menant à notre destination : Les Idées[2], une galerie d’art du sud de Mobile, étroite maison jaune à étage de style néo-orléanais, avec balustrades en

spirales de fer forgé et volets lie-de-vin. Des jardinières fleuries. Une allée de pavés ronds. Une petite fontaine et son filet d’eau. Très raffiné. Harry reluquait le café d’en face, attiré par une forte odeur d’expresso. Je lui dis :

– Va te chercher une tasse, frangin. Je saurai me débrouiller. Il traversa la rue d’un air soulagé. Si feu Deschamps vivait des arts appliqués, il aimait se détendre en peignant des aquarelles, essentiellement des paysages. Françoise Abbot était la propriétaire des Idées. Elle exposait les œuvres de Deschamps depuis plusieurs années, et s’était parfois montrée à son bras en public, même après qu’il se fût fiancé. Cette svelte quinquagénaire était enveloppée dans un peignoir blanc à mi-chemin entre le caftan et le kimono. Elle utilisait un fume- cigarette en ébène, accessoire qui, dans le genre rétro, me semblait carrément antique. Sa chevelure noire obéissait à l’une de ces anti- coupes minimalistes faites d’un pétard de mèches hirsutes. Elle me conduisit vers plusieurs aquarelles de Deschamps, d’excellente facture, mais dépourvues de cette étincelle qui transforme l’illustration en art. Je les aurais bien vues isolées en couverture de quelque journal intime New Age, sous un titre comme Mes réflexions quotidiennes ou Notes d’une vie. La voix grave de madame Abbot épousait à merveille ses allures de conspiratrice, et elle ponctuait ses phrases d’une gamme élastique de poses faciales. On avait dû lui dire qu’elle était chou quand elle fronçait le nez, après quoi elle avait décidé de se diversifier. En l’absence de clients, nous nous installâmes dans un recoin du fond, autour d’un guéridon ornementé. Je me lançai :

– Tous ceux à qui j’ai parlé considéraient M. Deschamps comme le meilleur candidat à la béatification – si ce n’est qu’il était baptiste. Vous êtes de cet avis, M lle Abbot ? – De mortuis nil nisi bonum, murmura-t-elle en gonflant ses narines avant de loucher. Vous savez sûrement le sens de ces mots ? Les trois mimiques qu’elle enchaîna semblaient persuadées du contraire. – Des morts ne dis que du bien, répondis-je. C’est inexact mais

suffisant. Elle laissa tomber sa mâchoire, la secoua, puis cligna de l’œil et leva le pouce. Elle pointa sur moi le bec de son fume-cigarette. – Excellent, inspecteur Ryder. – Généralement, cette phrase sous-entend qu’il y aurait matière à médire, mais qu’on préfère se taire. Abbot cligna de l’œil et fronça le nez. – Vraiment ? – Peut-être que M. Deschamps ne menait pas tout à fait la vie rangée qu’on nous laisse croire. Elle fronça les sourcils et se pinça les lèvres. – Pour l’essentiel, je pense que si. – Et pour le reste ? Abbot accomplit une nouvelle série de contorsions faciales censées évoquer, j’imagine, une forme de consternation. Elle déclara :

– Il y a deux mois, une de mes amies s’est offert une soirée entre couples avec une amie à elle, à Orange Beach. Une amie de mon amie, donc. Son amie. Et devinez avec qui l’amie de mon amie s’est pointée ? Pendant que je dénouais la chaîne d’amis, Abbot produisit un tel festival de grimaces que je dus détourner les yeux pour me concentrer. – Avec Peter Deschamps ? Abbot regarda des deux côtés, comme pour traverser la rue, puis elle se pencha en avant. – C’était deux mois après qu’il eut demandé Cheryl en mariage. – Une soirée innocente entre bons copains ? – Possible… Trois clins d’œil, un sourire. – Vous pensez que ça allait plus loin ? – L’amie de mon amie est, comment vous dire, une femme énergique, physiquement énergique. (Battements de cils.) Cette formulation suffit-elle ? – Une femme qui… célèbre sa libido ? Abbot cligna de l’œil, hocha la tête, pinça les lèvres, sourit, grimaça et fronça les sourcils.

Je pris cela pour un oui.

– On file chez cette « amie de l’amie » ? proposa Harry. – D’abord un crochet par la morgue ? Il ne répondit rien. Fit demi-tour sous des huées de klaxons pendant que j’agrippais la portière en fermant les yeux. Au bout de quelques minutes, il se rangea devant la morgue. – Je ne serai pas long, promis-je en quittant la voiture. – Carson ? Je me retournai. Il levait un pouce :

– Bonne chance. Ava était plongée dans la paperasse. Je pénétrai dans son bureau et refermai la porte. – Sortez, réagit-elle. Ses yeux étaient rouges et gonflés. – J’aimerais vous inviter à déjeuner ou à dîner. Mais si vous êtes prise aujourd’hui, pourquoi pas demain ? Elle griffonna un formulaire, le repoussa sur le côté, en saisit un autre. – Plutôt crever. Je me plantai au bord du bureau. – Nous devrions parler de vendredi soir. Comme elle entamait le formulaire vierge, sa pointe perfora le papier. Elle bazarda le stylo et me fixa. – Il n’y a absolument rien à dire. – J’ai peur, répondis-je. – Je vous demande pardon ? – Je m’inquiète, si vous préférez. Écoutez, Ava, je vous considère comme une amie… – Et moi je vous considère comme un fouille-merde. J’imagine que la moitié de la ville est déjà au courant ? – Je n’ai rien dit à personne. Ça ne les regarde pas. Inutile de mentionner Harry ; me confier à lui, c’était comme noter un secret sur du papier lesté avant de le jeter dans la fosse des Mariannes. – Ben voyons. C’est fou ce que je vous crois.

– Écoutez, Ava, je connais des gens qui sont passés par là. Des gens bien. Vous pourriez peut-être profiter de leur aide… Elle se leva si brusquement que son fauteuil heurta le mur. – Je ne comprends pas un traître mot à ces histoires d’aide, inspecteur Ryder. Il se peut que j’aie trop bu l’autre soir. C’était une bêtise et cela ne se reproduira pas. Mais je n’ai pas apprécié vos insinuations, et je les apprécie encore moins aujourd’hui. Nous sommes appelés à travailler ensemble, et ça je saurai l’assumer. Mais je vous interdis tout ce qui ressortit au domaine privé, qu’il s’agisse de discussions, d’insinuations, de spéculations, de conseils ou de déjeuners. Si vous tenez à vous rendre utile, vous pouvez refermer la porte de l’extérieur. Et si ce n’est pas dans vos cordes, j’appelle la sécurité qui se fera une joie de vous aider.

– Comment ça s’est passé ? demanda Harry quand je m’affalai sur la banquette arrière. – Monsieur et madame Enbloc ont une fille, soupirai-je tout en fermant les yeux contre le soleil aveuglant. – Annie, répondit-il, perspicace comme toujours.

L’amie de l’amie d’Abbot s’appelait Monica Talmadge. Dans les trente-cinq ans, une maison de brique cossue à West Mobile, avec une pelouse impeccable et une BM jaune canari dans l’allée. Monica n’était pas ravie de nous voir. – Je n’ai jamais entendu parler d’un Peter Deschamps. Il faut me croire. Elle portait des escarpins ouverts sur les orteils, un jean lavande, et plus de maquillage qu’il n’en faut pour un début d’après-midi. Son soutien-gorge soulignait au mieux sa poitrine menue, sans que son décolleté rose moulant ne proteste outre mesure. Des mèches auburn ondulaient jusqu’à mi-chemin de son popotin, qu’elle avait rond et ferme comme une orange. – Écoutez les gars, inspecteurs, sergents, ce que vous voudrez, mon mari va rentrer d’un moment à l’autre. Harry consulta sa montre. – Il pourra peut-être nous aider sur l’affaire Deschamps.

– Non ! Je veux dire, il ne sait rien du tout. – Il ne sait rien, ou il ne se doute de rien, M me Talmadge ? demanda-t-il en douceur. Monica baissa la tête, comme pour mémoriser ses orteils en vue d’un test. J’aurais pu lui souffler les réponses : parfaitement bronzés, manucurés et vernis de rose. Je savais qu’elle affrontait un dilemme, dire ou ne pas dire la vérité. Quand elle releva les yeux, ils étaient plus durs et plus cernés. – Peter et moi sommes sortis ensemble à quelques reprises, un truc purement amical. – Discrètement amical ? extrapola Harry. Un long silence ; son regard rétrécit. – Voyez-vous, mon mari est très porté sur les sports de mecs. Autrement dit, quand il n’est pas dans le Montana ou au Canada avec une bande de gus à chasser l’élan, le castor ou je ne sais quelle merde, il va pêcher en haute mer pendant plusieurs jours. Et quand il ne joue pas les champions d’Amérique toutes catégories, il vend des groupes électrogènes à l’autre bout du monde. Moi, j’ai grandi dans un mobile home à Robertsdale, et tout ça me plaît beaucoup (elle agita le bras autour d’elle, pour signifier voiture, maison, quartier), mais il y a d’autres petites choses qui me plaisent également. J’essaie juste de garder un peu d’équilibre dans ma vie, vous comprenez ? Alors quand Peter a répondu à mon annonce… – Votre annonce ? relevai-je. – J’ai passé une annonce dans ce journal pourrave, Newsbeat. Rubrique rencontres. Femme en semi-liberté cherche homme en semi-liberté. Pour amusements intelligents et adultes, sans liens ni baratin. Un véhicule approcha ; Monica se figea. Puis elle vit que ce n’était pas son mari et souffla un grand coup. – Que s’est-il passé après la publication de l’annonce ? s’enquit Harry. – J’ai obtenu des tas de réponses. Je n’aurais jamais cru en recevoir autant. Peter a joint une photo, il avait l’air sympa, à tous points de vue. Le fait qu’il soit fiancé m’arrangeait bien : lui aussi devait se montrer prudent. On a passé quelques soirées ensemble,

rien de sérieux. Un peu de bon temps, quoi. – Et aviez-vous l’impression qu’il avait déjà, euh… pratiqué ce genre de rencontres auparavant ? – Non. Je pense qu’il cherchait une dernière aventure avant de se faire passer la bague au doigt. Il me l’a dit, d’ailleurs. Et je trouvais ça logique. – Vous êtes-vous jamais dit que M. Deschamps pouvait avoir des penchants autres qu’hétérosexuels ? – Sûrement pas. Il était très masculin. Ne me dites pas que… ? – Non, non. Mais en cas de meurtre, nous devons poser toutes sortes de questions. – J’ai pleuré en apprenant la nouvelle. Un mec si chouette. Un corps superbe. J’ai tellement de peine pour sa copine. – Pourquoi avez-vous mis un terme à cette relation ? – C’était une sorte de commun accord. Je crois qu’on ne savait plus trop quoi se dire. Le rugissement d’un gros moteur diesel. Monica darda ses yeux vers la rue, derrière nos têtes. – Mon Dieu, c’est Larry ! Pitié, pas un mot sur cette histoire. Pitié, pitié, pitié… Je vis un pick-up noir rétrograder devant l’allée, et des yeux transpercer le pare-brise. Je dis :

– Souriez et secouez la tête, M me Talmadge. – Quoi ? – Faites-moi un grand sourire mais dites non de la tête. Elle pigea et s’exécuta, ajoutant une lichette de rire qui se perdit dans le ronronnement du moteur. Je fis un clin d’œil à Harry et nous saluâmes M me Talmadge de la main. En nous retournant nous vîmes son mari sauter d’un Dodge Ram 3500 à roues arrière jumelées, avec un pot d’échappement gros comme un canon. Tout ce qui n’était pas peint était chromé. Le flanc proclamait : GÉNÉRATEURS INDUSTRIELS ATLAS, VOTRE FOURNISSEUR D’ÉNERGIE INDÉPENDANT. Larry laissa la portière ouverte et le moteur en marche. Il mesurait bien un mètre quatre-vingt-dix pour cent dix kilos, et son cou valait celui d’Harry. Des touffes de poils grisonnants dépassaient de son polo. Il avait le teint rouge, le torse déployé en

mode défense du territoire. Nous avions dû fouler une zone marquée de son urine. – Eh ! tonna-t-il. Qu’est-ce que vous foutez là, les mecs ? – Merci encore, madame Talmadge, lançai-je par-dessus mon épaule. Désolés pour le dérangement. – Je vous ai demandé ce que vous foutiez là, grogna Larry. Gentil le chien, souris-je. – Vous devez être monsieur, dis-je poliment tout en brandissant mon badge. On a eu un sale accident avec délit de fuite dans le tunnel de Bankhead hier. Un témoin a relevé un début d’immatriculation, celui d’une voiture de sport jaune… Je parlais suffisamment fort pour que Monica m’entende. – Vous n’imaginez pas le nombre de véhicules jaunes qui portent des plaques similaires, grogna Harry d’un air exaspéré. Quand Harry et Carson font leur numéro… À moi :

– Nous vérifions toute la liste, à la recherche de gnons sur l’aile avant droite. À l’évidence (je considérai la BM), la voiture de votre épouse est hors de cause. – Sans déconner, grommela Larry. Nous repartîmes pendant qu’il déchargeait des valises de son monstrueux 4x4. Je croisai le regard de Monica. « Merci », articula-t- elle en silence, avant d’accueillir chaleureusement son vrai mec de mari.

Chapitre 13

Hors ma personne, le cimetière de Church Street était désert. Situé derrière la bibliothèque principale de Mobile, sur Government Street, c’était un lieu fait pour flâner sous des arbres centenaires, méditer devant des stèles, et compter les années qui passent. J’avais profité de ce que Harry devait rendre deux livres à la bibliothèque pour me laisser attirer par ce lien muet au passé. Souvent, lorsque l’affaire Adrian ravivait dans mon crâne l’explosion de sirènes, les rats, le feu et les yeux en cendres d’une fillette, je venais m’asseoir sous ces arbres pour écouter le silence. La mort de Tessa Ramirez fut aussi violente que ces tombes étaient paisibles, comme si la Mort faisait une pause dans son voyage entre deux mondes, pour que ses élus puissent se défaire du souvenir de leur trépas, se recomposer dans l’ombre fraîche d’un décor sobre. Tessa avait été inhumée au Texas, mais pour moi chaque cimetière contenait tous les autres, réunis sous la terre ou au-delà. J’avais espéré que les morts de Church Street rappellent parmi eux la fillette brune, pour la guider, l’aider à comprendre. Car on devait forcément comprendre, me disais-je. Pourquoi l’univers nous donnerait-il vie, sinon pour autoriser les voyages de découverte – d’enquête, si vous préférez −, puis nouer les fils de chaque passage dans la connaissance suprême, ce grand gazouillis cosmique de : « Mais bien sûr. Pourquoi n’y ai-je pas pensé ? Comme c’est beau. Comme c’est simple. » À moins que tout ne soit que hasard. Les plus gros mensonges sont ceux qu’on garde pour soi. – Des lignes invisibles dans tous les sens, prononça Harry, m’arrachant à ces rêveries sur la rêverie. Revenu de la bibliothèque, il se penchait sur une tombe ayant connu sept décennies du XIX e siècle. Dans le vocable de Harry, les

lignes invisibles désignaient des relations causales entre des événements de prime abord indépendants. Elles se révélaient peu à peu, pour nous apprendre qu’on s’y prenait les pieds depuis le début. – Les mots sur les cadavres, dis-je. Tout est là. Ces messages ont un sens et une fonction. On avait caché les inscriptions aux médias, pour éviter ceux qui exorcisent Dieu sait quelles horreurs en endossant tous les meurtres bizarres. Personne ne se vantera d’avoir tué le dealer du coin, mais retrouvez une femme massacrée, et les repentants hagards se bousculent au portillon. – Un sens et une fonction si le type est baisé de la tête, estima Harry. Je m’assis sur le bord d’une tombe, et il me rejoignit. Il soupira, contempla les nuages ou la cime des arbres. Puis il me regarda, avec une tristesse et un tracas que je n’avais pas vus depuis longtemps. – Je m’inquiète pour toi, frangin. Je me raidis. – Tu veux parler de cette histoire avec Ava ? Ça me turlupine, c’est sûr, mais il n’y a rien de… – Je te parle pas de ça. Tu n’a rien entrepris en loucedé, dis-moi ? Concernant les décapités ? Je sautai sur mes jambes. – Tu te fous de moi ? Que veux-tu que je fasse en loucedé ? Son regard sondait mon visage. – Des recherches indépendantes, par exemple. Tu as de drôles de délires, parfois. – Tu crois que je te cacherais des trucs, Harry ? C’est ça, le fond de ta pensée ? Ma voix s’étranglait. Sous la colère pointait la culpabilité. La sienne restait posée, réfléchie. – Je ne dis pas ça. Je me demandais simplement si t’étais toujours avec nous, sur le plancher des vaches. Pendant l’affaire Adrian, on aurait cru que t’étais en liaison avec un service télépathique ! Les psys et les profileurs soutenaient que le feu sur les yeux des victimes était une forme de dissimulation, qu’Adrian connaissait ses proies. Et puis soudain, comme par enchantement, tu nous dis : mécanisme de

rapprochement affectif. – Une simple supposition qui s’est avérée, une heureuse coïnci… Harry m’interrompit en levant l’index. – Ensuite, tu décrètes que toutes les victimes avaient vécu un incendie dans un passé proche. On découvre que tu as raison. Tu suggères de contacter les pompiers, de vérifier les scènes de feux suspects, de chercher un gus en quête de sa prochaine victime. On fait comme ça, et bingo ! Tu repères ce type avec ce problème d’arrachage de cheveux, comment t’appelles ça, déjà ? Je détournai la tête, las et furieux de voir les épaves de l’affaire Adrian remonter en surface, et me tamponner le cul. – Comment s’appelait ce truc avec les cheveux, Carson ? Réponds. – La trichomanie, fis-je en serrant les dents. – C’est ça. Tu as repéré ce type sur la scène de l’incendie, qui s’arrachait les cheveux comme on effiloche un pull pourri. Et voilà notre homme, Joël Adrian ! Je mourais d’envier de me tirer. – J’étais là, Harry. Je m’en souviens très bien. – Il y a peut-être des trucs que tu as oubliés. Ou que tu voudrais oublier. Mon rire sardonique se brisa avant d’avoir franchi mes lèvres. – Tu crois que je deviens gaga, c’est ça ? – Ce que j’ai retenu, moi, c’est surtout l’après. Quand t’étais à l’hosto, complètement effondré, et que… Je joignis mes mains en T. – On se calme, là… C’était pas ça du tout. – Quoi donc ? – Ces conneries de dépression. C’était juste le stress et le manque de sommeil. Rien de plus, rien de mental. – Ai-je employé le mot « dépression », Carson ? Je ne crois pas. Je te parle d’effondrement, d’épuisement. Le stress, comme tu dis, le surmenage et les soucis, les insomnies. Je me souviens quand même du mot « déprime ». – Le manque de sommeil conjugué au stress peut faire penser à une dépression chronique. Me levant, je regardai ma montre sans noter l’heure.

– Et si on faisait quelque chose de notre journée ? Si on bossait un peu ? Ma voix était plus sèche que prévue. Harry posa les mains sur ses genoux et se dressa lentement, comme sous le poids d’un sac de ciment. – Tout ce que je dis, Cars, c’est que t’as déchiré dans l’affaire Adrian, mais que toi aussi, tu t’es déchiré. Alors tiens-moi au courant, fais-moi part de tes cogitations. Ça fait toujours du bien de s’appuyer sur son partenaire, pas vrai ? (Il indiqua son crâne.) Parfois on se sent seul là-dedans, Cars. Les gens prennent des décisions hâtives, sans en parler à quiconque. – Tout ce que tu voudras, Harry. Je lui répondais par-dessus mon épaule, m’éloignant cinq mètres devant, cherchant en vain la cause de ce sermon.

À 3 heures du matin, une fusillade fit deux morts et cinq blessés dans une boîte de nuit branchée. Si l’événement n’avait en soi rien d’extraordinaire, parmi les blessés se trouvait la fille d’un pasteur militant, et les premiers éléments laissaient à penser que cette jeune femme de vingt ans avait reçu une balle dans la cuisse en plein exercice du plus vieux métier du monde. Les médias étaient sur le pied de guerre, le QG des inspecteurs un pur chaos. Les flics couraient dans tous les sens, les gens hurlaient. Les téléphones sonnaient en continu : les corbeaux dénonçaient la terre entière et la presse essayait d’entrer par la fenêtre. Me retirant avec Harry dans une salle de réunion grande comme un cagibi, nous recouvrîmes la minuscule table de dossiers et de photos. N’ayant pu ni l’un ni l’autre visiter l’appartement de Nelson, ni eu l’occasion d’étudier l’inventaire de ses effets personnels, nous épluchâmes les notes des inspecteurs chargés de l’enquête. La liste des possessions n’était pas longue. Nous la passâmes au tamis, à la recherche de pépites reliant Nelson aux petites annonces, puisque ces dernières avaient conduit Deschamps à Talmadge. – J’ai quelque chose, dit Harry en plantant le doigt sur sa feuille. Page 3, article 27 : « Dans un placard, une boîte en métal argenté (aluminium ?) contenant des dossiers. Papiers personnels. Contrats

d’assurances. Talons de chéquiers et relevés de comptes. Correspondance. Coupures de journaux. » Coupures de journaux ? Je serais curieux de connaître le nom du canard. Imagine que ce soit le Newsbeat… – Je vais chercher la bagnole.

Le dernier logis de Nelson se trouvait dans une cité proche de l’aéroport Brookley. Les parties communes sentaient le graillon et la moquette était piquée d’humidité – à moins que ce ne fût la gale. Au fond du couloir, quelqu’un écoutait Whip It à fond. Harry et moi suivîmes le gardien Briscoe Shelton jusqu’à la porte numérotée 8-B au feutre indélébile. Shelton était un plouc décharné d’une bonne cinquantaine d’années, qui puait la clope et l’ammoniaque. Il portait un pantalon de peintre taché et un marcel qu’il avait dû acheter blanc. Une lourde chaîne reliait sa ceinture à sa poche revolver. Il tira un coup sec, et un gros trousseau bruyant jaillit de son futal pour atterrir dans sa main. On voyait qu’il avait passé des heures à répéter le mouvement. Harry s’assura que le ruban d’interdiction était intact, avant de le trancher au canif. – Je n’ai jamais apprécié ce petit con, vous savez, témoigna Shelton tandis qu’il essayait ses clefs les unes après les autres. Payait jamais son loyer dans les temps, mais se débrouillait toujours pour régler avant que j’aie le droit de l’expulser. Je demandai :

– Avait-il des invités réguliers, M. Shelton ? – C’était un putain de défilé, oui ! Hommes, femmes, garçons, filles, et des machins que je saurais même pas vous dire ce que c’était, si vous voyez le genre… – Personne ne sortait du lot ? – Il y avait un petit boudin, avec une tête de flanc à la vanille et la voix de Minnie. Elle a passé pas mal de temps ici, y a deux mois de ça. De vrais tourtereaux au début, mais à la fin ça se gueulait dessus. Il devait s’agir de Terri Losidor. Shelton loucha sur son trousseau et isola une clef. – Il y avait aussi un type, je me souviens de lui parce qu’il avait rien à voir avec la racaille et les pervers. D’un certain âge, comparé au

reste de la clique. Il venait toujours la nuit. Il entrait par l’arrière de l’immeuble et déboulait comme s’il avait le feu au cul. Au bout d’un moment ils ressortaient ensemble de l’appart, et parfois le petit con disparaissait plusieurs jours d’affilée. – Ça remonte à quand ? demandai-je. Il trouva la bonne clef et la porte s’ouvrit en grand. Un air chaud et croupi s’échappa, tels des souvenirs confinés. Le sprint de Harry vers la ventilation fit sans doute croire aux locataires du dessous que le plafond s’écroulait. – Je dirais que ça remonte à deux mois. Le type rôdait régulièrement pendant quelques semaines, puis je l’ai plus revu. Ça veut pas dire qu’il était pas là. C’est juste que je le voyais plus. Je suis pas le genre à espionner les gens, vous savez. Même les pervers. Shelton resta à la porte pendant qu’Harry et moi examinions les lieux. – Quand vous aurez fini, vous penserez à fermer. Faudra combien de temps avant que je puisse louer ce trou à rats ? – Je l’ignore, M. Shelton. Une semaine, peut-être. Sa mine pâteuse se renfrogna. – Ça veut dire que je louerai pas avant un mois, ça. – Pourquoi donc, monsieur ? demanda Harry. Shelton nous montra ses dents jaunes. – Parce qu’il faudra au moins trois semaines pour chasser l’odeur de pédale ! – Comique, le gars, dit Harry tandis que les bottes de Shelton disparaissaient dans le hall. Tu crois qu’il anime des mariages ? Pendant qu’Harry cherchait la boîte de dossiers, je me promenai dans l’existence d’Elton Nelson. Si on m’avait tendu un dictionnaire pour qualifier d’un mot cet univers, j’aurais entouré « misérable », avec une pensée pour Dickens. Le mobilier semblait provenir d’une saisie d’huissiers : il valait à peine une bouchée de pain. Un téléviseur dix-neuf pouces de marque inconnue ; des couverts chipés dans des restos minables ; un grand matelas sur un sommier à ressorts à même le sol. À côté du lit, un petit coffre contenait un billet de vingt, deux de dix, et une poignée de pièces, la plupart d’un cent. Un banc de musculation trônait au centre du salon, au milieu de poids, de barres

et d’haltères. Du lit, on se voyait dans les portes réfléchissantes de la penderie. La seule région d’abondance était la salle de bains. Nelson possédait plus de produits de beauté qu’un toiletteur pour chiens :

shampoings, après-shampoings, couleurs, sprays. Mais également bains de bouche, gommages, crèmes pour les mains, laits corporels, lotions, vaselines. Je dénombrai sept brosses et trois sèche-cheveux. Il possédait quatre sortes de pinces à épiler – mais qu’épilait-il au juste ? Comme je comptais ses eaux de toilette (j’en étais à onze) Harry me rejoignit avec la boîte en ferraille et me l’exposa sous tous les angles. Plus grande qu’une mallette à casse-croûte, plus petite qu’une valise. Une poignée. Un couvercle à charnière. – Et alors ? fis-je. Harry renversa la boîte et le couvercle s’ouvrit. Mais rien ne tomba. – Vide, hormis un léger écho. Ni contrats, ni relevés de banque, ni coupures de presse. – Ils sont forcément là, m’étonnai-je. Ils figurent sur la liste ! Harry balança la boîte sur le lit. – Je disais toujours ça à Noël, Cars. Quelqu’un nous a devancés et le contenu de cette boîte s’est volatilisé aussi sûrement que mon petit cul ferme. Planté au milieu du taudis, je me grattai le menton comme un parfait détective télévisé. – Ah ! ben ça alors…

Suite à la petite sauterie avec les pontes, Squill avait instauré des réunions quotidiennes à 16 h 30. Autour de sa personne étaient conviés Burlew, le lieutenant Guidry des crimes contre les personnes, Tom Mason, ainsi que tout enquêteur qui pensait avoir du nouveau. C’était aujourd’hui le cas de Jim Archibold et de Perk Delkus du D2. En général, cette réunion servait à rapporter les tuyaux provenant d’indics, lesquels reposaient, comme la plupart des tuyaux d’indics, sur des rêves et du flan. On gaspillait des centaines d’heures à chasser des fantômes nés de l’imagination de ces paumés. Squill rendait compte de nos travaux à la hiérarchie, ce qui lui

assurait la mainmise sur l’information. J’avais aperçu le grand chef une seule et unique fois depuis notre assemblée œcuménique – à la télé, dans une prestation calme et rassurante, dans le vocabulaire de Squill. Ce dernier entra dans la pièce et s’assit à la place du président, flanqué de l’omniprésent Burlew mâchouillant son papier. – Faisons vite, les amis. On est à deux doigts de la crise avec les pipes à cinq dollars de la môme du révérend Dayton. Du nouveau sur les affaires Nelson-Deschamps ? Son regard pétillait, sûrement parce que l’incident de la fille de pasteur l’avait poussé devant les médias, son seul vrai talent. La parole revint d’abord à des collègues d’autres équipes, et ce fut assez redondant. Il faut dire que nous avions déjà partagé nos infos le matin, sans grande table, sans Squill pour maître de cérémonie, et sans une perte cumulée de dix heures de boulot. Tobias et Archer avaient découvert que Deschamps intentait une procédure civile contre un mauvais client. Quant à Nelson, il avait été arrêté pour racolage deux ans plus tôt à Pensacola. On allait vérifier ces éléments, pour la forme, mais a priori ils étaient sans rapport avec les meurtres. Ce qui n’empêcherait pas Squill d’annoncer à la presse deux pistes prometteuses. Quand les collègues eurent terminé, j’ajoutai notre grain de sel :

– Nous avons eu une vilaine surprise, capitaine. Lors de l’inventaire de l’appartement, le rapport faisait état d’une boîte contenant des relevés bancaires, du courrier, des coupures de journaux, etc. Mais quand Harry et moi avons ouvert cette boîte, elle était vide. Squill agita une main dédaigneuse, et revisita une excuse taillée pour les discussions budgétaires :

– Une erreur au moment de la frappe ? Ça arrive tout le temps, qu’on le veuille ou non. Trop de boulot, pas assez de personnel, les yeux se fatiguent… – Mais le catalogage a été fait par Bill Harold et Jamal Taylor. Or, Taylor est catégorique : il se souvient d’avoir parcouru le contenu de cette boîte. – Alors il y a eu vol, Ryder. On ne peut pas poster des gardes en

permanence derrière chaque porte. – Le ruban était intact. Et votre voleur aurait renoncé à un téléviseur et à une cinquantaine de dollars pour une poignée de papelards ? Squill secoua la tête, comme amusé. – Où voulez-vous en venir, à la fin ? – C’est dans le rapport. Deschamps et Talmadge se sont connus via les petites annonces de Newsbeat. Je voulais voir si par hasard les coupures de presse inventoriées provenaient de ce journal, ou de la rubrique de rencontres du Register. Nelson a peut-être été contacté de la même façon. Il est possible que je m’égare, mais assurons-nous que les petites annonces ne sont pas le mode de sélection des victimes. Burlew émit une sorte de bruit, rot ou grognement. Squill le regarda avant de revenir à moi. – C’est pas votre boulot, bordel. Vous et Nautilus êtes censés incarner l’équipe psychopathologique. Si je m’en réfère aux missions de cette unité composite, telle est la direction que vous êtes chargés d’explorer : l’aspect psychologique. Ce que signifient les inscriptions sur les corps, par exemple… – Je n’en ai aucune idée. – Aucune idée ? Formidable. Et si je vous demande : savez-vous si ces marques ont une importance ? – Pour le tueur, oui. Mais elles peuvent revêtir un sens tellement intime que… Un sourire narquois :

– Vous estimez que c’est important, et vous êtes là à vous mordre la queue sur d’hypothétiques coupures de journaux ! – C’est tout ce que nous avons. Squill secoua la tête. – Tu m’étonnes. Vous êtes forts pour brasser de l’air, mais question résultat, c’est nada. Zéro. Qui est ce type ? Comment il fonctionne ? Que veulent dire ces mots sur les corps ? – S’il suffisait de les frotter pour qu’ils vous parlent… Des dents de requin crevèrent son rictus :

– Ne faites pas le malin avec moi, jeune homme.

– J’essaie d’expliquer en quoi des papiers subtilisés chez un mort peuvent être déterminants. Subitement gagné par l’ennui, Squill se renversa sur son dossier et rendit sa conclusion :

– Laissez les inspecteurs des districts faire leur travail, Ryder. Si la Bisbille ne fait que suivre les pas des autres équipes, (il leva ses paumes au ciel) à quoi ça sert, bordel ? Harry rétorqua :

– C’est pourtant en suivant les pas des autres équipes que nous avons découvert la disparition des papiers. Squill ignora la remarque et se leva. – Personne n’a rien à ajouter ? (Le ton de sa voix laissait entendre que le contraire serait fâcheux.) Bien. La séance est levée. Pour la prochaine fois, tâchons d’avoir des pistes sérieuses. Avant de sortir il cracha le mot Bisbille, juste assez fort pour que tout le monde entende. Harry et moi restâmes assis, à contempler nos mains pendant que la salle se vidait. Tom vint nous taper sur l’épaule. – Vous dégustez drôlement, les gars. J’ai hâte de vous récupérer. – Et on a hâte de revenir, grommela Harry. De retour dans notre antre, je balançai mes notes sur le bureau. – Squill nous sollicite, puis il nous rembarre. Il veut nous voir sur le terrain, puis il nous dégage. Il est complètement à la masse ! Harry se laissa tomber sur son siège. – C’est tout Squill, Cars. Crois-moi, il sait très bien ce qu’il fait. Et pas nous, voilà le problème. Mes pensées tournoyaient comme dans un lave-linge. – Imagine, Harry, que la BISPI dégotte des pistes mais que d’autres les torpillent. Tu crois que le travail de la cellule sera reconnu ? Le regard dépité de Harry valait toutes les réponses. Après avoir retourné ces énigmes nuit et jour, voilà qu’on se faisait traiter de catastrophes ambulantes – un avis qui allait à présent mousser dans les tuyaux hiérarchiques. Et quand bien même nous découvririons quelque chose, Squill pourrait toujours prétendre que ces pistes étaient apparues dans le cours normal de l’enquête, et ne devaient rien à la BISPI. Je commençais à entendre le tic-tac du compte à

rebours. Ou les premiers sons du glas.

Le Mobile Newsbeat avait son siège dans une galerie marchande du sud de la ville, coincé entre un passage piéton et une défunte boutique de modélisme. Une affichette manuscrite était scotchée à la vitrine, laquelle portait les stigmates du précédent occupant, AAA- Impressions. L’intérieur baignait dans le noir, et un écriteau magnétique m’informait que j’arrivais une demi-heure trop tard. Les mains collées contre la vitre, je distinguai un coin accueil équipé de vulgaires chaises en plastique, séparé de l’espace de travail par un long comptoir. Sur celui-ci, une pancarte : PUBLICITÉ – ENCARTS ET PETITES ANNONCES. On sentait la petite entreprise précaire, chancelante, dont l’employé type serait un journaliste capable de manier les rotatives tout en vendant des espaces de pub. L’heure d’ouverture en tête, j’attrapai un exemplaire du dernier numéro dans le présentoir extérieur et repris le chemin de la maison. Je descendais l’Interstate 10 vers le sud lorsque la bagnole fila par la première sortie et repartit vers le nord, comme pour répondre à un SOS venu d’un autre monde.

Ava habitait un petit pavillon créole au fond d’une impasse. Je roulai au pas, enfoncé dans mon siège, lunettes noires et casquette basse. Son allée était bordée de fleurs et d’arbustes – six myrtes de crêpe – et sur le perron se succédaient quelques jardinières. Un magnolia du Japon se dressait au milieu d’un lit d’aiguilles. Tout ce petit monde réclamait à boire, jusqu’au gazon jauni. Le journal du matin léchait la porte d’entrée. La Toyota était dans l’allée. J’appelai la morgue et tombai sur Vera Braden. Je lui parlai yankee, vite et nasal :

– Je dois joindre le Dr Davanelle, et tout de suite. – Désoléée, elle est absente aujourd’huiiiii, répondit Vera d’un long trait sirupeux. Puis-je prend’ un messaaage ? – Quoi, c’est son jour de repos ? Sanderson à l’appareil. Je suis le représentant de Wankwell Testing. Bon sang, je croyais qu’elle devait être absente demain. Écoutez, j’ai de nouveaux produits que j’aimerais montrer à vos gens…

Vera mit une goutte de venin dans sa crème sudiste :

– Elle était censée venir aujourd’huiiii, M. Sandeeers, mais il seeeeemble qu’elle soit souffraaante. Je lui dis de vous recontacter quand elle n’aura que ça à faire ? Clac. L’appel suivant fut pour Ava. Je raccrochai après le bip et repris la route. Mais au bout de deux pâtés de maison, je rebroussai chemin et me garai derrière sa voiture. Un tuyau pendouillait sur le côté de la maison ; je l’empoignai et payai ma tournée à la végétation. Je pouvais presque entendre boire le gazon, le voir reprendre des couleurs. N’est-il pas antinomique de dire « imbibé » pour « ivre », quand peu de choses dessèchent le corps et l’esprit comme l’alcoolisme ? Je m’attardai un quart d’heure, sans frapper à la porte. Si Ava était réveillée, elle savait que j’étais là. Libre à elle de montrer son nez.

Chapitre 14

Le lendemain, je commençai par me rendre au siège du Newsbeat, dans l’espoir d’y trouver matière à organiser ma journée. Harry allait partager la sienne entre le tribunal et le bureau du district attorney, au sujet d’une vieille affaire. Comme je m’approchais de la galerie marchande, me parvint une odeur de cendres mouillées. Là où résidait hier un journal alternatif, gisaient aujourd’hui des murs carbonisés. L’intérieur était un amas de débris détrempés, entre la carcasse noircie d’une presse offset et des classeurs roussis. À l’arrière du bâtiment, une grande asperge en chemisier noir, jean et gants de manutention shootait dans les cendres d’un air désespéré. La sirène d’une voiture de patrouille pépia en me frôlant, l’épais poignet de l’agent Bobby Neeland calé sur le volant. Neeland était un blanc-bec baraqué d’une trentaine d’années, qui préférait toujours les rictus narquois aux sourires et les ricanements aux rires. Même les pires adorateurs de flics du Flanagan prenaient soin de l’éviter, et l’appelaient Bleubite dans son dos. Les plaintes pour brutalités ajoutaient tout un tome à son dossier professionnel, mais puisqu’il n’y avait jamais d’autres témoins que les plaignants, il passait toujours au travers. Neeland baissa lentement sa vitre et regarda par- dessus ses lunettes noires. – Pourquoi t’es là, Ryder ? Personne n’est mort. Les points noirs de son nez ressemblaient à des mines de crayon. – Je suis sur une enquête, Bobby. C’est quoi, ce bazar ? Neeland fit glisser ses lunettes et planta une branche dans sa bouche. Suçant bruyamment, il dit :

– Quelqu’un a pété la vitre et jeté une bonbonne de gaz. (Petit ricanement.) Bye-bye, torchon hippie… – Une idée sur qui a fait le coup ? – Va voir le mur qui longe l’allée, Ryder. C’est signé.

Je me rendis au flanc de la boutique. Tagué à la bombe sur la brique décolorée, s’étalait un grand WHITE POWER[3] en caractères de cinquante centimètres. Ou, plus exactement, WHITE PO, les trois dernières lettres étant réduites en un trait horizontal pointé vers la contre-allée. À mon retour, Neeland mordillait ses lunettes de ses minuscules dents pointues. Le bruit était à gerber. – Ceux qui ont fait ça préféraient prendre la fuite que d’assener leur message, Bobby. – Hein ? De quoi ? – Laisse tomber. Aucune importance. Il rechaussa sa monture gluante et regarda à travers ses verres fumés. – Il paraît que ce canard avait parlé des White Power, récemment. Faut croire que ça n’a pas trop plu. Sérieusement, Ryder, toi qui as fait des études et tout, explique-moi un peu pourquoi les nèg… les Noirs ont droit à toutes ces conneries du genre NCPA[4], mais quand des Blancs veulent se faire entendre c’est tout de suite un scandale ? Sans déconner, où est la justice là-dedans ? À l’avant de ma cervelle se mit à bourdonner un frelon. – Tu sais qui est cette femme à l’intérieur ? – Elle possède le journal. Pardon, possédait. Elle est pas censée se trouver là. Ordre du capitaine des pompiers. J’ai botté son cul rachitique voilà une heure, et je m’apprête à remettre ça. Rate pas le spectacle, Ryder. Je te jure, j’ai rarement vu une salope aussi remontée contre les flics. – Laisse tes miches boutonneuses sur ton siège, Neeland. Et casse- toi. – Qu’est-ce qui te prend ? – Va astiquer ta petite bite de bleu. – Tu peux pas me parler comme ça, connard. Je baissai la tête au niveau de la sienne, grosse provocation pour les angoissés de son espèce. – Et pourtant je viens de le faire, Bobby. Ses mains broyaient le volant. Je sentis sa haine à travers ses verres teintés – défaut de polarisation ? Il en chevrotait, le bougre :

– Vire ta sale tronche, enculé, ou va y avoir du grabuge. J’arrachai ses lunettes et les jetai par-dessus mon épaule, tout en me reculant pour ouvrir sa portière. Privés des verres, ses yeux me lâchèrent et se mirent à cligner. Il avança son menton et hurla depuis l’habitacle :

– Je sais ce que tu cherches, gros taré ! Je te colle une raclée, et qui c’est qui se fait allumer ? Mézigue. Tu me feras pas tomber, Ryder. J’ai compris ton manège. J’offris à Neeland son moment rédempteur, celui où il attrape sa portière et la claque. Il déguerpit en crissant des pneus et en beuglant des jurons. Ses lunettes de soleil reposaient sur la chaussée, luisantes de salive. De peur d’attraper la rage, je les y laissai. Puis, de peur que les autres ne s’infectent, je les piétinai. Un auvent d’aluminium prolongeait le bâtiment. Je profitai de son ombre, le temps que la quadragénaire émerge des décombres. Je trouvais son visage extrêmement familier, avant de comprendre qu’elle ressemblait à Abraham Lincoln. Les yeux, tout d’abord, creusés sous une arcade saillante, noirs et francs comme du charbon. Des pommettes hautes et prononcées, le menton ferme et carré. Ses cheveux noirs montaient comme une vague avant de se tendre en arrière, noués derrière la nuque par un bandana bleu. Malgré la retenue de ses mouvements, elle avançait en levant haut les pieds, un peu gauche, son corps dégingandé suivant les grosses bottes comme si leur direction était une surprise. Elle s’assit sur la marche du parking et ôta ses gants pour révéler d’adorables mains. Elle se renversa sur les coudes et ferma les yeux. – Vous avez pu sauver quelque chose ? Elle rouvrit les yeux, éblouie par le soleil. – En quoi ça vous intéresse ? Elle m’avait vu avec Neeland, savait que j’étais flic. – Ça m’intéresse, c’est tout. – Vu le nombre d’articles assassins qu’on a publiés sur vous autres, permettez-moi d’en douter. Je m’assis à côté d’elle. Ses vêtements empestaient la fumée. – Nous autres ? Du côté de ma maman ou de mon papa ? Les deux pépites de charbon m’examinèrent.

– J’ai lu votre article sur le mouvement White Power, hier soir. – Et ? – J’ai ressenti de la colère contre les gens qui haïssent les autres pour des motifs aussi futiles que la couleur de peau ou les convictions personnelles. Puis je me suis dit que la plupart baignaient dans ces préjugés depuis leur naissance. – Ne leur cherchez pas d’excuses. Ils peuvent toujours changer. – Et beaucoup le font. Ceux qui ne passent pas leur existence à se vautrer dans leur fiel, en éternels insatisfaits incapables de devenir quoi que ce soit. Mais ces vies fondées sur la haine me semblent une punition suffisante pour le poison qu’ils répandent. Il n’empêche que ça reste insupportable. Elle réfléchit quelques instants, puis montra d’un index gracieux la devanture d’un salon de thé. – Un petit café ? Le trajet à pied fut l’occasion de présentations officielles : Christell Olivet-Toliver était directrice et éditrice de Newsbeat. Je lui confiai mes impressions, sans trop éventer ce que je savais. – Que je sois bien sûre de comprendre, dit-elle en touillant son jus fumant. Vous n’êtes pas convaincu que l’incendie soit un coup des White Power ? – Je fais un simple constat : sitôt que je me penche sur les petites annonces de Newsbeat, vos locaux brûlent. Les coïncidences m’ont toujours fasciné. Elle fronça un sourcil. – C’est sur ces fameuses décapitations que vous enquêtez ? – Sans entrer dans les détails, oui. – Et en quoi puis-je vous aider ? – En m’expliquant comment fonctionnent vos petites annonces, par exemple. Ses mains de violoniste enveloppèrent sa tasse. – Imaginons que vous vouliez en passer une. Il vous suffit de la rédiger et de l’adresser par mail au Newsbeat. Nous lui attribuons un numéro de code et nous la publions. Si quelqu’un, disons Zaza Beldinde, souhaite répondre… – Je ne pourrais jamais m’entendre avec une Zaza.

Elle pointa sa touillette sur moi. – Hortense se rend à la rubrique annonces de notre site et envoie sa réponse par mail. Que notre ordinateur dirige vers votre numéro de code. – Et comment paie-t-on ? – Cela fonctionne comme un club, avec une petite commission dans les deux sens. On règle en ligne, ou en envoyant un chèque ou un mandat au journal. – Ça n’a pas l’air très sûr, dites-moi, surtout par chèque ou carte bancaire. – Le public n’a aucun moyen de savoir qui passe l’annonce, ni qui y répond. Les gens nous font confiance, et nous ne les trahissons pas. J’agitai un index sceptique :

– Sauf que les ordinateurs seront toujours des ordinateurs. Je parie qu’au plus profond de ses entrailles, la machine a stocké les adresses électroniques des répondants. Un informaticien saurait sans doute retrouver ça. – Possible. Avec une ordonnance du juge… (elle pointa son pouce gracile vers les murs carbonisés)… et l’ordinateur en question. – Tout a péri ? Un sourire triste. – La poussière retournera à la poussière, etc. En somme, je pouvais dire adieu à mes annonces. Je changeai d’angle d’attaque :

– Pas de rôdeurs bizarres, ces derniers temps ? – Du genre White Power, vous voulez dire ? Des skinheads ? Des bourrins pleins de tatouages ? Vos collègues m’ont déjà posé la question. Je vois de drôles de zèbres tous les jours. – Pas de mauvais présage ? Elle joignit ses mains en triangle, deux ailes de papillons séchant au soleil. – Si, un léger détail. Il y a deux jours, j’ai repéré une voiture garée en face du journal, de l’autre côté de la rue. Déjà, en sortant les poubelles une demi-heure plus tôt, j’avais vu cette bagnole longer l’allée. – Quel genre de bagnole ?

– Une Jaguar. Série XJ. Avec Super V-8 de 370 chevaux et empattement allongé. Je la dévisageai. – Quoi ? fit-elle. Même les anarcho-stalino-hystéro-fémino- arbrophiles ont des rêves de gosse. – Vos titres tels qu’ils figurent dans l’ours ? Elle soupira. – Dans les mails que je reçois, plutôt. – Vous pourriez décrire le conducteur de la Jaguar ? – Je n’ai vu que le côté de la voiture, et elle avait des vitres fumées. Totalement opaques. – La plaque ? – J’ai dû la regarder une seconde ou deux, puis j’ai été distraite par un truc et pfft ! Ses mains décrivirent un mouvement volatil. – Vous vous êtes souvenue de cette voiture parce que c’est l’engin de vos rêves ? – En partie. Mais aussi parce que le trottoir d’en face ne propose qu’une friperie et une laverie murée. La voiture cadrait mal. Comme une légère fausse note.

Fausse note, fausse note… Les mots de M lle Olivet-Toliver résonnèrent dans ma tête tout le reste de la journée, jusque dans mes pénates. Ils me poursuivirent lors du ravitaillement – un bol froid de riz et de haricots rouges, debout à mon comptoir − et encore sur mon balcon, les pieds perchés sur la balustrade. Dans le jour déclinant, une poignée de chasseurs de trésors filtraient l’écume avec leurs épuisettes blanches. Tout en suivant leur partie, je compris peu à peu le message d’Abraham Lincoln : cette affaire était dissonante. Les mauvaises notes, peut-être. Ou les bonnes notes jouées dans le désordre, une erreur dans le tempo ou dans l’interprétation. Moi qui avais toujours connu la discorde, n’étais-je pas rompu à déceler les couacs ? Cette affaire avait été faussée dès l’instant où j’avais posé les yeux sur le cadavre sans tête de Jerrold Nelson. Ce qui me tarabustait était moins l’incongruité de ce corps décapité que l’inexpressivité du crime

et de la scène. S’il s’agissait d’un règlement de compte, comme Squill le répétait à l’envi, où était donc la vengeance ? Où était la colère ? Ni dans la perfection chirurgicale du geste, ni dans ces inscriptions corporelles si longues à réaliser. C’était davantage l’œuvre d’un comptable morbide que d’un tueur haineux ou d’un meurtrier ritualiste – quid de la sauvagerie, de la destruction gratuite ? Plus j’y pensais, plus la dissonance me sautait aux oreilles. Je fus sensibilisé dès mon plus jeune âge : mes antennes de gamin guettaient les infimes vibrations présageant un changement violent, de la même façon que les lasers et miroirs des sismologues traquent au cœur des montagnes les plus légers frottements rocheux. Nous voulons tous être prévenus avant le cataclysme. J’ai appris à le vouloir plus ardemment que la plupart. Pour tout vous dire, mon premier souvenir fut un séisme à sa façon. Personne ne l’a vu venir, et personne ne l’a ressenti en dehors de chez nous. Bien qu’il remonte à vingt-quatre ans, je m’en souviens avec une netteté imperméable au temps, sinon affûtée par son passage.

C’est la nuit. Somnolent, je quitte mon lit et remonte un étroit couloir gris qui semble faire des kilomètres. Non loin sur le côté, il y a un carré noir dans le mur qui se dresse jusqu’au ciel. Ce couloir est celui de notre pavillon près de Birmingham, rendu gris par la lune à travers les vitres, et le carré sombre est la porte de la chambre de mon frère Jeremy. De ce carré proviennent des cris. J’ai six ans, mon frère Jeremy douze. Planté sur le seuil de la porte, j’écoute sans faire de bruit, comprenant d’instinct qu’il ne faut pas entrer. J’ai besoin d’aller aux toilettes, alors je poursuis mon chemin et atteins la chambre de ma mère. C’est une couturière spécialisée dans les robes de mariage. Elle est assise derrière sa machine, qui avale et recrache des flots de tissu blanc. Ses mains sont figées sur l’ouvrage, le regard concentré sur la tâche. La plainte aiguë de la machine étouffe les râles et les hurlements du couloir. Mon pied fait craquer le plancher ; ma mère se retourne. Ouvrant de grands yeux mouillés, elle m’adresse la parole, sans se douter que ses mots resteront à jamais gravés dans ma

mémoire. – Je sais que c’est mal, siffle-t-elle entre ses dents. Mais il travaille si dur. C’est un homme brillant, un ingénieur. Qui aurait cru qu’une femme comme moi pourrait épouser… Un cri fend l’atmosphère telle une faux. Ma mère plisse le front, et l’espace d’un instant, ses mains s’envolent, hors de contrôle, comme des moineaux effarouchés. – Que puis-je faire, de toute façon ? Ma mère maîtrise ses mains et reprend sa couture, avant de s’immobiliser, tête baissée. Le tissu blanc recouvre ses genoux ; on dirait un fantôme dégonflé. – Retourne dans ton lit, chuchote-t-elle, il n’y en a plus pour très longtemps…

À un âge où la plupart des gosses apprennent à faire du vélo, je devins le scrutateur des transformations précédant ces événements – d’abord tous les deux mois environ, puis à une fréquence de plus en plus élevée. J’avais l’impression de sentir l’air de la maison se charger de particules négatives, qui gagnaient en force et en intensité jusqu’à éclater en un rideau de foudre noire. J’appris à m’abriter aux premiers signes annonçant la tempête, à me cacher dans ma cabane forestière ou bien, la nuit, à l’arrière de la voiture. La tempête passée, je rentrais sur la pointe des pieds, mes antennes déjà dressées en vue de la prochaine explosion, prêt à fuir. Puis un jour, dans la douceur oisive d’un après-midi d’été, ce fut terminé. … Les bois derrière la maison regorgent de pins, le sol est recouvert d’un tapis d’aiguilles brunes parsemées de cônes, et je passe mes journées parmi mes amis les arbres. J’ai bâti un fort dans un vieux chêne vert – un bric-à-brac de planches d’agglo, de rebuts divers et autres matériaux récupérés dans les poubelles de chantier, mais les robustes branches lui assurent une assise solide. C’est dans les bois que je me sens le plus en sécurité, dans ma petite forteresse cachée à quatre mètres du sol. Ces derniers temps, mon père me terrorise comme jamais. Il commence à me rendre visite, ce qui est totalement nouveau.

Ses yeux transpirent de rage. Il dit que je suis bête. J’ai neuf ans. Un jour à travers les planches j’ai vu mon frère… Jeremy en a quinze. Un jour, à travers les planches de mon fort, j’ai vu mon frère accourir dans les bois avec, sous son bras, un pourceau qui braillait, un bébé cochon venu de la ferme Henderson, en bas de la route. Couché sur le ventre, j’ai regardé mon frère ligoter l’animal à un tronc et lui faire des choses atroces à l’aide d’un grand couteau. À un moment il a levé les yeux, et j’étais sûr qu’il m’avait repéré dans le feuillage. Mais il devait regarder autre chose, car il a repris sa besogne. Ça a duré longtemps, puis il a enterré les trucs rouges bien profond sous le tapis d’aiguilles. Il a essuyé le couteau avec des feuilles avant de le ranger dans sa poche… Quelques jours plus tard, j’ai aperçu des lumières de gyrophare. J’étais seul dans mon fort, et j’ai couru pour trouver la police du comté devant la maison. De près, les rayons m’éblouissaient, alors j’ai préféré regarder les mains du policier. Ses jointures étaient dures comme des pierres et il tenait son chapeau devant ses parties. Ses yeux étaient cachés par des miroirs. Jeremy suivait la scène depuis la balancelle du porche, un pied sur le sol, se berçant doucement d’avant en arrière. – Nous ignorons comment… – Bouclez les routes du comté jusqu’à ce que nous ayons capturé… – Le coroner est arrivé, il va… – Je vous déconseille d’y aller… votre mari… un spectacle insoutenable… – Nous trouverons ce forcené, madame. Je suis sincèrement désolé… Les policiers finirent par s’en aller. Je relevai les yeux, et ne vis sur la route qu’un nuage de poussière. Ma mère sur la pelouse s’était muée en statue grise. Elle devait s’adresser au Seigneur, tant ses paroles étaient faibles. Puis Jeremy m’a fait un clin d’œil, en disant groïnk.

Chapitre 15

Dans une nouvelle de Sartre intitulée La Chambre, un certain Pierre est tourmenté par des statues malveillantes dont les voix bourdonnent autour de sa tête, l’enfonçant dans la folie. Son seul moyen de défense est son ziuthre, sorte d’araignée formée de bandes de cartons. Sur l’une de ces bandes est écrit le mot « Noir », sur une autre « Pouvoir sur l’embûche », et sur une troisième il a dessiné le visage de Voltaire. J’étais assis dans le noir, les visages de Jeremy et de mes parents dansant autour de mon crâne telles des statues floues, à rêver d’un ziuthre à moi, quand des pneus de voiture crépitèrent dans l’allée. Un long coup de klaxon, et je vis les phares d’un taxi dans la poussière de coquillage. Il klaxonna de plus belle. J’ouvris la porte en réclamant à Dieu un deuxième ziuthre pour les crétins de tacos du monde entier. – Je n’ai jamais appelé de taxi, criai-je. Vous vous êtes planté d’adresse. Un costaud coiffé d’un catogan noir se pencha par la fenêtre du conducteur. Il plaça sa main en visière, façon salut militaire, pour se protéger de mon lampadaire. – Vous me devez soixante-trois billets, lança-t-il. J’arrive de Mobile. – Écoute, bonhomme, je ne te dois… La portière arrière droite s’ouvrit et Ava s’extirpa gauchement. Elle hasarda deux pas vers la maison avant d’être trahie par ses genoux et de heurter le sol. – Aidez-moi, Carchon, gémit-elle dans un visqueux mélange de larmes et d’alcool. Le chauffeur m’aida à la hisser en haut des marches, et à l’installer sur le sofa. J’alignai quatre billets de vingt dans sa paume et il mit les voiles sans demander son reste. Ava tenta de se relever, s’époussetant

le visage et murmurant des propos à peine cohérents. – M’chuis choûlée, Carchon, ch’ai merdé, m’chuis choûlée et ch’allais pas recommencher mais m’chuis choûlée et… – Chuuut. Il n’y a rien à expliquer. – J’ai besoin d’aide. Elle puait l’alcool, la sueur et la peur. Je la déshabillai et la guidai en culotte et soutien-gorge jusqu’au bac de douche. Je fis couler un jet tiède, et la rinçai pendant qu’elle frissonnait et sanglotait, la tête sur ses genoux. Au bout de plusieurs minutes, je l’aidai à se relever et la recouvris d’un peignoir pendant qu’elle ôtait ses sous-vêtements. Elle retrouvait un peu de lucidité et ses propos dressaient un tableau fragmenté des dernières heures écoulées. Elle avait travaillé le samedi, et devait reprendre ce mardi après deux jours de repos. Mais en quittant la morgue samedi soir elle était allée se soûler, et depuis n’avait pu s’arrêter de boire. Ce matin elle s’était levée malade et honteuse. En appelant pour se faire porter pâle, elle était tombée sur Claire qui l’avait incendiée – chose de plus en plus fréquente. Ava me regarda avec des yeux plus rouges que blancs. – Je comptais me dégriser aujourd’hui, reprendre le travail demain et réussir à stopper ce… cette horreur. Hier, ce devait être le dernier verre. Elle serra les bras contre sa poitrine et frissonna. – Mais à peine aviez-vous raccroché que vous remettiez ça… Ses mains refirent le mouvement de crispation aperçu devant le bureau de Lindy. – Je ne peux pas m’arrêter. Qu’est-ce que j’ai bon sang, qu’est-ce que j’ai bon sang, qu’est-ce que j’ai… – Vous devez partir en cure de désintox, pour éliminer ce poison. Elle agrippa ma manche d’une poigne hystérique. – Non ! Je peux pas. Ça va se savoir. Je peux pas me le permettre. Non. NON ! – D’accord, pas de problème, calmez-vous. On pourra faire ça ici. – Vous n’avez rien dit à personne à propos de vendredi soir… Je m’attendais à ce que les gens me regardent bizarrement, vous savez. Mais vous avez promis de rien dire et vous avez rien dit…

– Bien sûr que non. Ça ne regarde personne. Elle s’essuya les yeux avec le dos de sa main. – Je connais personne d’autre ici… Je me sens tellement seule. Puis je vous ai vu devant chez moi, oui, je vous ai vu… Vous avez tenu votre langue et puis vous êtes venu et vous avez arrosé la pelouse. Je voulais… Je ne pouvais pas sortir, il ne fallait pas que les voisins voient que… – C’est l’heure de se coucher, dis-je en lui prenant la main pour l’emmener dans la chambre. On en reparle demain, et on vous remet d’aplomb. – Elle me déteste, lâcha-t-elle. Elle me hait. Oh, je lui en veux pas… J’ai fait tellement de conneries depuis mon arrivée. – Qui vous déteste, Ava ? – Le Dr Peltier. Même quand je suis au top, elle me hait. Je… Je… Je lui tendis la corbeille à papier pour qu’elle vomisse. Puis je la mis au lit. – Je ne demandais qu’à bien travailler, puis le soir j’étudierais encore et je réviserais et j’essaierais d’apprendre de plus en plus de choses mais plus elle m’en voulait plus je buvais et certains jours j’ai juste envie de mourir. J’ai juste envie de mourir, j’ai juste envie… Je l’apaisai, la couvris, et posai une bassine au pied du lit. Elle fixa le plafond tout en écrasant une balle invisible entre ses poings. Des larmes silencieuses coulaient sur ses joues. Je fermai la porte et m’éclipsai à pas de loup. Ava passa la majeure partie de la nuit à se retourner et à gémir, son sommeil saccagé par trois jours de boisson. Mais à l’aube elle trouva quelque répit et son visage semblait en paix lorsque j’entrouvris la porte. Il lui fallait reprendre des forces avant d’affronter de douloureuses décisions.

M. Cutter restait inerte sur une chaise pliante en acier, dans le noir de sa penderie. Seule sa cage thoracique était en mouvement. Le fait que personne ne le vît n’était pas une raison pour tricher. Dans son organisme, tout n’était que pompages, influx, écoulements. On n’y pouvait rien. Il était assis là depuis des heures, droit comme un piquet, les

genoux collés, les mains sur les cuisses. Un bon garçon. Jusqu’aux dernières soixante minutes. Il n’avait pas réussi à contenir sa vessie, et malgré tout ses efforts – ne pas trembler d’une phalange, ne pas remuer la jambe – il avait fallu céder. Ne serait-ce que de quelques gouttes. Mais loin de le soulager, celles-ci n’avaient fait qu’attiser le supplice, et pour finir il avait relâché l’abdomen et laissé filer le liquide. Il fut un temps où il l’aurait payé très cher, songea-t-il tandis que l’urine chaude et âcre se répandait sur ses jambes et s’accumulait dans le creux du siège. Mais plus maintenant. Tout changeait. Ses images devenaient réalité, il les réalisait. Il eut l’idée de se rendre dans la pièce secrète où il conservait et peaufinait son rêve. Mais aujourd’hui était un jour d’activité – un travail extérieur à accomplir, un visage extérieur à porter. Au bout de plusieurs minutes M. Cutter se leva péniblement, massa ses cuisses gelées et ses fesses engourdies. D’un pas raide, il gagna la salle de bains pour se doucher, choisissant en chemin la cravate du jour. Les chaussettes. Les chaussures. Il examina son pantalon, en retira les peluches – un bon garçon soigneux. Il allait traverser la cuisine sans s’arrêter – c’était une journée chargée, il fallait s’activer – mais il ne sut résister à l’appel de son tiroir préféré. Tout le monde avait un stimulant secret. Il sortit un long couteau, une scie à pain – celle de Maman. Elle faisait un bon pain, mais il fallait le mériter. Vu qu’il s’était pissé dessus, il n’y aurait pas droit. Chienne ! M. Cutter sortit ensuite un fusil de boucher, et y frotta sa lame. Le son était pure musique. Il avait assisté à un match de hockey naguère, et son cœur avait crié de joie en entendant les patins reproduire ce son sur la glace, semant dans leur sillage des flocons d’un froid parfait, slik, slik, slik.

Les bouteilles s’entrechoquèrent dans mon coffre lorsque j’entrai sur le parking. Il n’y avait plus un gramme d’alcool chez moi, puisque j’avais même embarqué le bain de bouche – pour un poivrot en manque, le flacon importe peu. En reconnaissant sa maladie, Ava avait atteint le seuil de la vérité. À moi maintenant de ceinturer cette vérité réfractaire et belliqueuse,

de la jeter en vrac sur les genoux de Claire, et de prier pour qu’à l’arrivée Ava ait encore un boulot. Je me garai dans la desserte des corbillards, près de l’issue latérale. Il était tôt et la porte était fermée. Je sonnai. Willet Lindy vint m’ouvrir, une boîte à outils dans la main. – Ne me dites que vous faites aussi de la plomberie, Will ! Il secoua sa mallette. – Si c’est pété, je le répare, si ça manque, je le réquisitionne, si c’est impossible, je baratine. – Il faut que je parle à Claire. Elle est arrivée ? Lindy grimaça. – Oui, oui. Mais c’est la période budgétaire, et on a un légiste en moins aujourd’hui. Alors évitez de vous faire arracher un bras. Remontant le couloir jusqu’à son bureau, je m’efforçai de coller un grand sourire sur mon visage, mais il ne cessait de retomber telle une moustache postiche. – Bonjour, Claire, lançai-je tout en jetant un œil par la porte entrebâillée. Elle portait une veste sombre et un simple chemisier blanc. Le plateau devait dissimuler une jupe et des talons. Juchées sur son nez, ses demi-lunes à cordon regardaient un stylo plume survoler un document d’aspect officiel. – Je suis occupée, Ryder. Pas le temps de papoter. – C’est très important, Claire. À contrecœur, elle me fit signe d’entrer. – Je peux fermer la porte ? Fronçant un œil perplexe, elle acquiesça. Je pris le vieux fauteuil de cuir à oreilles, face au bureau en chêne ancien. Étant donné son rang et sa fonction, Claire aurait pu exiger un ravalement intérieur complet, pour des milliers de dollars de meubles, de tentures, d’étagères. Mais ses seuls caprices s’étaient résumés au remplacement des néons du plafond par un éclairage plus chaud – lampadaire et lampe de bureau – et à un siège ergonomique qui avait dû coûter dix dollars de plus que ceux des grosses dondons du bureau des permis de conduire. Dans mon domaine d’activité, lire à l’envers est une faculté précieuse. Je déchiffrai le titre du rapport parcouru par le stylo plume : BLÂME.

J’indiquai le document. – Ce blâme s’adresse-t-il au Dr Davanelle ? – Je doute que cela vous… (Elle se tut et ferma les yeux d’un air las.) Pourquoi ai-je l’impression que cette sale matinée va empirer ? – Ava est chez moi, déclarai-je. Elle n’a pas pu bosser hier ni aujourd’hui car elle était ivre. Ça dure depuis samedi. Elle va très mal, Claire. Elle jeta son stylo sur le bureau et se frotta les yeux. – Cela explique beaucoup de choses. Elle s’est arrêtée sept fois en l’espace de six mois. Dont quatre lundis. Des lendemains de week- ends arrosés, j’imagine ? – J’imagine. – Vous savez dans quelles conditions je travaille, Ryder. Je dispose de trois labos pour gérer l’ensemble des procédures médicales, et l’essentiel de mon temps est bouffé par les tâches administratives. J’ai besoin de gens présents et efficaces. – Elle va se faire soigner. C’est une maladie, Claire. Elle reprit son stylo et le tint en équilibre au-dessus du blâme. – Je ne peux pas garder une alcoolique, Ryder, fût-elle sous traitement. Ce poste exige la plus grande attention, parce qu’au final, peu importe ses compétences ou sa bonne volonté, ce n’est pas son cul qui servira de fusible, mais le mien ! Il en va de mon département, de ma réputation. Alors elle dégage. La plume toucha la feuille. Avisant le mot « capable » dans l’exposé de Claire, je jouai mon va-tout :

– Le Dr Davanelle est un bon élément ? Capable, comme vous dites ? – Pour son âge et son expérience, c’est la plus douée que je connaisse. Parmi les autres candidats, un seul était à peu près de son niveau : le Dr Caulfield. Au moment de son embauche, voilà six ou sept mois, Caulfield était un pathologiste frais émoulu de la fac. Il autopsiait un certain Ernst Meuller, petite frappe portée sur le SM, lorsqu’une bombe logée dans le côlon de Meuller avait explosé. On supposa que ce dernier avait croisé la route d’un maître en explosifs à l’esprit inventif. Les flics cyniques surnommèrent le coupable le « Bombeur des bas-fonds », et conclurent qu’il avait soûlé Meuller

jusqu’à l’inanition avant d’introduire l’engin et d’abandonner Meuller à son sort – à savoir réveil, tentative d’extraction et mort atroce. Mais ce vieux briscard de Meuller contrecarra ces plans en faisant une crise cardiaque durant son sommeil éthylique. Le seul blessé de l’histoire fut Alexander Caulfield, qui y perdit trois doigts et une carrière. L’affaire restait un mystère, une énigme. – Si Ava était tellement douée, pourquoi avoir embauché le Dr Caulfield ? m’étonnai-je. Claire inspira profondément. Elle reposa son stylo, se leva et se rendit à la fenêtre. – Je doute que vous puissiez comprendre, Ryder. – J’en ai bluffé d’autres. Essayez toujours. Un long silence. Elle contemplait les nuages. – Je suis inflexible et intraitable, dit-elle sur un ton récitatif. De mes collaborateurs j’exige l’excellence, du matin jusqu’au soir. Pour ce qui est de leur vie privée, j’évite de m’en mêler. C’est un travail difficile, où que l’on exerce, et particulièrement pour une femme. (Elle posa la main contre la vitre, comme pour vérifier sa présence.) N’y voyez aucune pleurnicherie, Ryder ; le système est cruel par nature, et ce n’est pas près de changer. Je dois me montrer ferme pour que ça marche. (Elle se détourna de la fenêtre.) Or, je doutais de rester aussi intransigeante face à une pathologiste. Ça m’aurait rappelé mon propre parcours, j’aurais fait preuve d’indulgence, ou même… Sa main accrocha l’air, comme pour extraire les mots exacts. – D’empathie ? – Appelez ça comme vous voudrez. Toute la dynamique et l’esprit du bureau pouvaient s’en ressentir. – Tandis qu’avec un homme, vous pouviez garder de la distance. – C’est seulement suite à… l’incident du Dr Caulfield que je me suis demandé pourquoi je l’avais embauché, quels étaient mes motifs. – Et alors, vous avez recruté le Dr Davanelle. Elle se rassit à son bureau, posa les doigts sur son rapport. – Ça s’est toujours joué entre elle et Caulfield. Ils étaient nettement au-dessus du lot. – Vous avez pourtant réussi à éviter l’empathie, n’est-ce pas,

Claire ? Vous n’y êtes pas allée de main morte. Sa voix se durcit, défensive :

– Elle était nouvelle, et les nouveaux font des erreurs, Ryder. Ma gorge se noua. – Et vous teniez à pointer ses erreurs de manière juste et mesurée, bien sûr… – Quand elle se plantait, je le lui faisais savoir. Il le fallait bien. J’aplatis ma paume sur le bureau et serrai les dents :

– Et comment, qu’il le fallait ! Lui infliger ce que vous aviez traversé. Pas de sympathie, pas d’empathie, pas de quartiers ! Fouetter la petite garce. Lui montrer combien Claire Peltier l’avait mauvaise. Le lui cracher à la gueule ! Les mots affluaient sur ma langue sans que je sache d’où ils sortaient. Claire se leva d’un bond. – De quel droit me parlez-vous sur ce… – Elle croit que vous la détestez, depuis le début, et que vous regrettez de l’avoir embauchée. – Si vous croyez que vous… (Mes mots portèrent, troublant le regard noir de Claire.) Quoi ? Répétez ça, Ryder ! – Ava croit que vous la détestez et que vous souhaitez son départ. C’est vrai ? – Que je la déteste ? Elle parut chercher son équilibre, comme si le sol s’était ramolli. Elle se baissa, agrippa ses accoudoirs. – Mon Dieu, non ! Je… je la trouve exceptionnelle, je pense que… – Elle ne vous inspire aucune antipathie ? – Mais non, voyons. Je n’ai jamais voulu lui… (Elle détourna la tête et cligna des yeux plusieurs fois.) J’ai peut-être… – Il est temps d’essayer l’empathie, Claire. Si ce n’est pas déjà trop tard. Elle ferma les yeux et inspira profondément. Quand elle rouvrit les paupières, elle saisit le stylo et le tapota sur sa feuille. Quatorze coups. Puis elle le rangea dans sa poche. – Je lui laisse la semaine plus le week-end, Ryder. Je passerai ça en congé pour urgence familiale. Mais lundi prochain, je veux trouver une fille nette et sobre. Au premier écart, aussi mineur soit-il, ses

empreintes de chaussures n’auront pas refroidi qu’elle sera déjà dehors ! Poussant un grand ouf, j’avais un pied dans le couloir lorsque Claire ajouta :

– Ryder ? – Oui ? – Pourquoi s’est-elle tournée vers vous ? Vous sortez ensemble ? – Non. Disons qu’on est amis. Je refermai la porte, mais il y en avait encore :

– Carson ? Je ramenai ma tête dans l’entrebâillement. – Oui, Claire ? – Je sais que vous avez une double dose d’emmerdements avec ces décapitations, mais offrez-lui toute l’aide que vous pourrez. S’il vous plaît. J’opinai et refermai le bureau. Je ne l’avais jamais entendue dire « s’il vous plaît », et ne l’avais jamais trouvée aussi belle.

Chapitre 16

– J’opère quelques réattributions, annonça Squill en distribuant ses feuilles comme des cartes à jouer. J’interceptai celle qui volait dans ma direction. – Ne commencez pas à lire, Ryder. Je vais vous guider pas à pas. La réunion d’aujourd’hui rassemblait la faune habituelle, augmentée de Wally Daller, l’un des sergents de Blasingame. Burlew faisait des pompes contre le mur, torturant un peu plus les coutures de son costard marron fripé. Ça sentait la sueur grise, comme lorsqu’on ouvre un vieux casier de vestiaire. Il attendit que son maître ait diffusé tous ses papelards pour s’asseoir. Squill commença :

– L’une des raisons de notre absence de progrès, c’est la dispersion. Manque de cohérence, manque de communication. – Excusez-moi, capitaine, mais nous faisons le point tous les matins. Squill jeta ses papiers sur la table. – Une autre raison à ce merdier, c’est que je ne peux pas aligner deux mots sans que vous me contredisiez, Ryder. – Je ne contredis pas. J’éclaire. – Je n’en peux plus de vos finasseries. Harry me donna un coup de cuisse. – Nous vous écoutons, capitaine, dit-il. Squill laissa le silence s’alourdir avant de reprendre. – Tout le monde court le même lièvre. Nous devons nous spécialiser. Chaque équipe prendra une pièce du puzzle pour la disséquer. Je rouvris la bouche, mais le genou de Harry me fit taire. Squill retourna sa feuille d’un ongle immaculé. – J’ai donc fixé de nouvelles attributions. Je veux que Nautilus et

Ryder se concentrent exclusivement sur Deschamps. Je veux connaître toutes les personnes qui lui ont parlé au cours des six

derniers mois, tous les repas qu’il a avalés, à qui il pensait quand il souillait ses draps, etc. Ma main serra le bord de la table. Reste assis. Respire. Squill poursuivit :

– Concernant Nelson, je veux que l’on poursuive les investigations actuelles, mais sous l’autorité du sergent Daller.

Wally Daller ?

– T’énerve pas, Cars, chuchota Harry. J’appréciais Wally. Tout le monde appréciait Wally. C’était notre humoriste maison, dans un registre plus graveleux que les blagues de Mickey. Mais c’était un enquêteur à œillères ; demandez-lui d’examiner une route et il vous donnait le nombre exact de pointillés séparant les deux voies. Pour moi, Nelson se trouvait au croisement de plusieurs lignes invisibles, c’était la première victime, ses papiers avaient disparu, son style de vie l’exposait plus que d’autres aux personnalités déviantes… Mais Wally ne connaissait pas les psychés dysfonctionnelles, il connaissait Un prêtre, un rabbin et une pute sont dans un avion… – Sauf votre respect, capitaine, Harry et moi avions noué des contacts dans l’entourage de Nelson. Nous démêlons des fils susceptibles de… – Vous êtes devenus trop proches de ces gens. Nous avons besoin de regards neufs et de nouvelles pistes. – De regards neufs ? Vous voulez dire tout reprendre à zé… – Vous tournez en rond, ça ne mène nulle part, rétorqua Squill. – Dans l’affaire Adrian, j’ai évolué parmi les victimes afin d’établir… – Foutez le camp de cette pièce, Ryder. – Comment ça, on tourne en rond ? – Exécution. Sortez, Ryder. C’est terminé. – Il y a des morts. Je n’ai rien terminé du tout. Je sentais ma gorge se tapisser de sable brûlant, ma voix devenir râpeuse. – Bouge, murmura Harry.

Squill expliqua :

– Chaque fois que j’essaie de parler vous m’interrompez pour me dire que j’ai tout faux. L’insubordination est une faute grave dans mon département, jeune homme. Foutez-moi le camp tant que vous êtes encore inspecteur. – Insubordination ? Si vous croyez… – Bouge, putain, postillonna Harry. La feuille d’attributions finit en boulette dans mon poing tandis que je refermais la porte. Je regagnai mon bureau et attendis. Harry reparut au bout de dix minutes. Je l’assaillis :

– Wally ! Il a chargé Wally d’enquêter sur Nelson, Harry. Il veut nous éloigner de Nelson. Pourquoi ? Harry se laissa choir sur son siège et se pressa les tempes. – Vas-y, Harry, accouche. On va pas… – Ferme-la, Carson. Pour une fois. Aie pitié de mes pauvres oreilles. – Il y a un mec dehors qui tranche les têtes, Harry. Il frappa son poing sur le bureau. Toutes ses affaires sautèrent de deux centimètres. – Tu crois que je le sais pas ? Tu crois que je m’en fous ? Qu’est-ce que t’as ? Tu crois que t’es tout seul dans ce foutu département, Carson Grande Gueule Ryder, monsieur « Tope là, Harry, on les a bien niqués, Harry » ? Je pointai le doigt vers la salle de réunion. – T’as pas moufté, là-dedans. Sa mâchoire frémit. – Ne me dis pas quand je dois l’ouvrir. – Pourquoi tu m’as pas soutenu ? – Pour la même raison que je parie pas sur les bourrins à trois pattes. – J’essayais seulement de garder un pied dans l’affaire Nelson. C’est de là que viendra la faille. Harry leva la main, pinça l’index et le pouce. – T’étais à un poil de cul de nous faire virer de partout ! – Squill ne ferait pas ça. – C’est ce qu’il fait en ce moment même ! Seulement t’es trop con

pour le voir. Il te pique, tu cries, et il court dire à Hyrum que t’es un petit con d’insubordonné qui a peut-être eu du pot une fois mais qui maintenant fout sa merde. Là, Hyrum hoche la tête et lui dit : « Fais ce que t’as à faire, Terrence. » – On peut trouver la solution, pour peu qu’il nous laisse un peu d’air. Harry leva les yeux au ciel. – Quoi ? fis-je. Squill ne veut pas résoudre l’affaire ? – Seulement à sa manière, et en tirant toute la couverture à lui. La nouvelle va te scier, Cars, mais figure-toi que t’es pas le seul poulet dans ce département. – C’est une affaire pour la Bisbille, Harry. Elle est à nous. – Dis-moi, ces petits noiseaux étaient livrés avec ton berceau ? Ceux qui tournent au-dessus de ton crâne ! Grandis un peu, Carson. Est à nous ce que Squill nous donne, point. – Mais le manuel dit… – Et si le manuel disait qu’il allait pleuvoir des foufounes, tu te jetterais dehors avec ton filet ? J’ouvris mon tiroir dans l’unique but de pouvoir le claquer. Harry avait allumé le haut-parleur de son téléphone ; le standard annonça un correspondant :

– Un certain Jersey, Harry. Il dit que vous cherchiez à le joindre. Harry coupa l’amplificateur, saisit le combiné et me tourna le dos, cachant ses mots derrière sa main. Ce devait être ce bon vieux Poke Trenary, un gardien de l’hôtel de ville. Dans cette citadelle de glaces, j’avais déjà vu Harry arracher Poke à sa paresseuse serpillière pour une traite express dans un coin. Harry raccrocha le téléphone et soupira :

– Merde. – Quoi encore ? Des Yankees ? Des torpilles ? – Puisque Hyrum prend sa retraite en septembre, je pensais que le grand chef rendrait sa décision à ce moment-là. Je n’avais pas prévu la possibilité d’une phase préparatoire. En fait, la commission tranche assez tôt, avant de bricoler un machin transitoire. La décision sera prise lors de la prochaine séance à huis clos, dès qu’ils auront fermé la porte. Il n’y aura aucun vote, mais ils évalueront la situation,

arrêteront leur choix, et s’y tiendront jusqu’à l’annonce officielle dans quelques semaines. – Et ce sacre officieux est prévu pour quand ? – Dans huit jours à compter d’aujourd’hui. – Huit j… Voilà pourquoi on nous tire dans les pattes sans arrêt ! – T’as tout pigé. D’ici-là, Squill va continuer à nous faire danser. Après, il s’en foutra : il sera chef adjoint – ou pas. – Et quel est le pronostic de Poke ? Les fanas d’intrigue politique sont toujours un peu paranos. Harry balaya la pièce du regard, pour s’assurer qu’aucun micro ne nous espionnait. – Ça ne doit pas sortir de cette pièce, prévint-il à mi-voix. Je me frappai le front :

– Merde alors ! Dan Rather offrait cinquante mille dollars pour entendre ce que Poke avait déniché dans les poubelles de la mairie. Harry soupira. – Tu diras à ce cher Danny que la cote est d’environ cinq contre trois en faveur de Plackett… celui qui a un Squill suspendu au téton. – Donc, pendant neuf jours on va nous tenir à distance de Nelson ? Pour éviter qu’on élucide l’affaire et qu’on ramène la cote à… quoi – un contre un ? – Squill prépare un double saut, Cars. Il ne va pas se contenter d’une chance sur deux. – Va dire ça au prochain gus qui croisera la lame de M. Cutter ! Harry partit chercher un café. Je le regardai s’enfoncer lentement dans le dédale de bureaux, songeur. Il revint au bout de trois minutes, le regard décidé. – Tout indique qu’il va falloir bosser en clandé, frangin. Se taper le gros du boulot, sans récolter le moindre honneur. Ça te plaît, comme idée ? – C’est déjà ce qu’on fait, répondis-je en me levant pour retrousser mes manches. Allez, on va les faire twister. Il parut affligé :

– Ça ne veut rien dire, Cars. Il faut que ça ait un minimum de sens.

Le concierge Briscoe Shelton ne fut pas ravi de mon irruption en

pleine séance télé – un film de cul, à en croire les sons qui traversaient sa porte : musique de conserve pleine de basses et hululements geignards. J’étais revenu, frustré de voir Squill cracher sur notre fouille d’hier. Harry était sur le terrain, pour une nouvelle tournée des relations de Deschamps. Il faisait ce que nous étions censés faire, et je faisais ce que nous jugions utile − une dernière escapade avant que Wally ne débarque avec ses gros sabots. Si Squill l’apprenait, on me reverrait sur un derrick, à tendre des outils à Harry. – Et si vous en finissiez une bonne fois avec cet appart, que je puisse le louer ? gémit Shelton après avoir réitéré son super mouvement de clefs. – Et si vous rapatriiez vos miches ridées dans votre loge pour retrouver la veuve Poignet ? répliquai-je. Oubliez les relations publiques, parfois ça ne vaut pas le coup. À l’intérieur, c’était l’étuve. Le climatiseur de la fenêtre se réveilla en suffoquant ; j’enfonçai la mal nommée touche « fort » avant de chercher quelle friche labourer. Le contenu de la boîte n’étant pas revenu par enchantement, je m’intéressai au tiroir à bordel de Nelson, celui où vont mourir toutes les bricoles orphelines. En l’occurrence des pochettes d’allumettes, des peignes édentés, des brosses fichues, des pinces à épiler tordues, deux tournevis, des tenailles, des bougies craquelées, un demi-rouleau de ruban adhésif et une collection de menus. Tapi dans le souffle tiède de la clim, je feuilletai ces derniers. Pizzerias. Sandwicheries. Gargotes à gombo. Grills. Encore des pizzas. Beaucoup livraient à domicile. Logique : vu la rareté de ses ustensiles de cuisine, Nelson n’avait pas été apprenti chez Spago. J’allais passer à autre chose lorsque j’avisai une carte de service en chambre de l’hôtel Oaks, à Biloxi, dans la tentaculaire cité-casino de High Point. J’avais séjourné à l’Oaks en compagnie d’une amie quelques mois plus tôt, même si nous avions commencé par le Day’s Inn. Après un après-midi de cheddar sur crackers et d’expériences de dynamique des fluides, nous avions vogué vers le casino de High Point pour essayer les tables de black-jack. Nous avions alors délocalisé nos expériences vers l’Oaks, abandonnant le fromage et les biscuits à

quelque heureuse femme de ménage. Ces deux nuits à l’Oaks transformèrent ma félicité en jet de vapeur. Ou, plus romantique, en souvenirs. Je me souviens d’un lit assez large pour subjuguer un géomètre, d’un spa à la robinetterie plaquée or, et d’un authentique bidet qui continue à m’intriguer. Ce fut un épisode génial, et néanmoins je fus soulagé de repartir, comme si j’avais atteint une sorte de limite. La question était donc de savoir ce qu’un tapineur de rue riche de ses seuls rêves fabriquait à l’Oaks, à supposer qu’il y eût effectivement mis les pieds ? Comme je rangeais le menu d’une pichenette, me revint une image du casino, et le clin d’œil du valet borgne lorsque je levai le coin de la carte. Peut-être était-il temps d’avoir la main heureuse.

– Je suis occupé, bonhomme, grommelait la voix monocorde au bout du fil. Vous avez exactement une minute. Ted Friedman était le sous-directeur de la sécurité de l’hôtel Oaks, un type sinistre à l’accent du Midwest – Detroit, peut-être, ou les quartiers chauds de Chicago. Il parlait de part et d’autre d’un gros cigare. J’exposai rapidement l’objet de ma quête, et entendis crépiter les touches d’un clavier. – Tout dépend si le garçon a été client de l’hôtel au cours des douze derniers mois. Voyons voir… Nalen, Naughton, Navis, Naylor… Pendant que Friedman parlait, je me représentai une armoire à glace dans un nuage de fumée grise, parcourant un écran de noms, entre des murs de moniteurs filmant les couloirs et les ascenseurs. — Nebner, Neddles, Neeland, Neeler, Neffington, Nekler, Nelson. Nous avons eu trois réservations au nom de Nelson cette année. Linda Nelson, d’Opeleika, Russell et Patricia Nelson, de Green Bay, et John et Barbara Nelson, de Texarkana. C’est tout, bonhomme. Ça vous aide ? – Pas tellement. – Ce fut un plaisir, ciao. Je me rappelai soudain le goût de Nelson pour les pseudos. – Attendez, M. Friedman ! Mon gus a l’habitude de déguiser son nom.

– Temps épuisé. – L’affaire de deux minutes, M. Friedman. Cinq maxi. – Je raccroche, bonhomme. Ma pause vient de commencer. Le combiné quitta son oreille. – T’as été flic, gros lard ? Je jure l’avoir entendu relever son téléphone – la fumée devait rendre ses cheveux râpeux. – BATF[5], lança-t-il. Vingt ans de vraie police. – Z’avez toujours détesté bosser avec les agents locaux ? Un reniflement satisfait. – Surtout avec les blancs-becs. – Sans blague. Et ça fait du bien de se défouler ? Je pouvais l’entendre sourire. – Jolie diversion, apprécia-t-il autour de son cigare. C’est de bonne guerre. – Qu’est-ce que je vous ai fait, à la fin ? – Le double jeu. Les contraventions. Toutes ces conneries propres aux flics des petites villes. – Je crois pas me souvenir de vous. – Ce devait être un de vos frères. – Pourquoi tu crèves pas l’abcès, Friedman ? – Pourquoi tu me lâches pas la grappe, blanc-bec ? Je t’ai donné ce que tu voulais. – Tu vois, ce Nelson auquel je m’intéresse ? Eh bien, il est dans la boîte aux refroidis. Plus de tête. On a le même dans le tiroir d’à-côté. Et on attend des triplets d’un jour à l’autre. Quand on apprendra qu’un gros lard de l’Oaks aurait pu l’éviter, je te dis pas la une des journaux. Surtout quand on découvrira que c’est un ancien fédéral. Tu devrais peut-être soumettre la question à ton dir’com. Merci pour ton aide, Friedman. Cinq secondes de silence. – T’as acheté deux minutes supplémentaires, dit-il en serrant les dents. (Avait-il sectionné le cul de son cigare ?) Qu’est-ce que tu veux, bordel ? Je me repassai les mots de Hembree : Jerrold Elton Nelson, alias P’tit Jerry, alias Jerry Elton, alias Nelson Gerald alias Elton Jerson.

Je retiens parfaitement ces choses-là, puis lorsque l’affaire est bouclée, ka-whoosh, mon esprit tire la chasse. – Essayez avec Gerald. Vous pouvez aussi rechercher par prénoms ? Friedman soupira. J’entendis le cigare s’échouer dans un cendrier métallique, puis les touches d’un clavier. – Je n’ai aucun Gerald comme nom de famille, mais je l’ai deux fois comme prénom : Gerald Stanton de Montréal et Gerald Boyette de Memphis. – C’est pas ça. Cinq minutes durant, nous essayâmes toutes les combinaisons nom-prénom possibles. Puis Friedman se racla la gorge :

– Dites, je viens de remarquer un truc. Elton a pour anagramme Nolte, comme l’acteur. – Essayez. Une rafale de clavier, suivie d’une pause. – Voyons un peu… J’ai un certain E.J. Nolte, de Mobile. Les initiales de Nelson, et l’anagramme de son deuxième prénom. Mon cœur se bloqua quelques secondes. – Il a passé quatre nuits ici en mai, dit Friedman avant de préciser les dates. – Comment a-t-il payé ? Liquide ou carte ? – En liquide, au moment de rendre la chambre. – C’est inhabituel ? Je savais ce que Friedman allait répondre. – Non, non. Le clampin débarque, fait un tour, et décide de crécher ici plutôt qu’à l’Auberge du Chien qui pue. On fait une empreinte de carte bancaire, et si la note est réglée cash, on déchire l’empreinte. Autrement dit, on n’a plus la sienne, seulement sa feuille d’émargement. Il y a une case pour l’adresse personnelle et le nom de la société qui l’emploie. Nolte a écrit Bayside Consulting, 321 Water Street, Mobile. C’est tout. Je notai ces renseignements. – Autre chose, M. Friedman ? – Au vu de la facture, le Nelson s’est payé du bon temps. Service en chambre à gogo – tous les repas, semble-t-il. Beaucoup de

consommations, en chambre elles aussi. Ils ont claqué plus de trois mille dollars en quatre jours. – « Ils » ? – Le premier soir, on a monté une entrée avec salade ; les trois autres nuits, il y avait à manger pour deux. À moins que le garçon souffre de personnalités multiples en matière de bouffe… – J’ai compris. – Bref, il semble qu’ils étaient deux à commander dans la chambre 519 – qui est une suite, soit dit en passant, à 470 dollars la nuit. – Et donc, votre avis de professionnel est… ? – À mon sens, inspecteur Blanc-Bec, cela ressemble à deux larrons qui prennent une chambre, accrochent à la porte l’écriteau NE PAS DÉRANGER, et s’éclatent comme des bêtes sans même penser à prendre l’air.

L’annuaire ne connaissait pas de Bayside Consulting. Les renseignements non plus. L’adresse était bidon. Je fis chou blanc auprès de la Chambre de commerce et du bureau entreprise qualité. Si la boîte était enregistrée, il y avait forcément une trace quelque part. Mais je doutais de trouver quoi que soit. Le voyage de Nelson à Biloxi était probablement sans rapport avec les meurtres. Notre tapineur bi devait certes se produire dans les hôtels et motels de la région. Mais juste avant sa mort il s’était vanté d’avoir trouvé le filon en or, un papa ou une tata gâteau – le genre de bienfaiteur à même de claquer quelques milliers de dollars dans un long week-end de fête. J’appelai chez moi, en vain. Il était plus de 20 heures. À 18 h 30, Ava m’avait répondu d’une voix pleine de sommeil. J’avais promis de rentrer vite. Elle avait dû se rendormir, n’avait pas entendu le téléphone, ou se sentait trop vaseuse pour parler. Je laissai à Harry un mot résumant ma journée, et mis le cap sur Dauphin Island. Ma prochaine corvée serait d’expliquer à Ava que je l’avais balancée à sa chef. — Je vous fais confiance… Où était donc ce foutu ziuthre ?

Chapitre 17

Je rentrai peu avant 21 heures, les bras chargés de provisions pour remplir mes étagères faméliques, dont des boissons énergétiques pour mieux purger l’organisme d’Ava et la maintenir hydratée. J’avais aussi acheté de la thiamine et d’autres vitamines. C’est mon ex- coéquipier l’Ours qui m’avait recommandé les sodas et les comprimés. Je l’avais appelé sur le chemin du retour pour savoir à quoi m’attendre avec Ava. Il me prédisait un western spaghetti : le Bon, la Brute et le Truand. Le problème étant, d’après lui, qu’il fallait se farcir longtemps les deux derniers avant que le premier ne se pointe. La chambre était fermée, Ava devait en écraser. Voyant les placards de la cuisine ouverts, je la soupçonnai d’avoir cherché de la gnôle. J’avais bien fait de planquer le bain de bouche dans le coffre. Je frappai à sa porte. Pas de réponse. Je pénétrai dans la chambre. Personne. Je vérifiai les autres pièces, les placards. Elle n’était nulle part. Il manquait autre chose : soixante dollars dans le tiroir de la commode, remplacés par une vague reconnaissance de dette, gribouillée à la hâte sur une serviette en papier. Le téléphone sonna. Un scénario jaillit dans ma tête : les flics de Dauphin avaient retrouvé Ava dérivant dans les rues, et m’appelaient pour vérifier ses dires. Même s’ils l’avaient coffrée, je pourrais la faire libérer en me portant garant. J’attrapai le combiné. – Carson Ryder. – Salut, mon frère. Tu voudras jamais le croire, mais ces connards de gardiens ont encore perdu un portable ! Je l’ai bien caché, celui-là. Ils sont tellement petits ; il suffit d’un film plastique et d’un peu de… – Je te rappelle, Jeremy. J’ai une urgence. – Non, tu ne fais pas ça ! Chaque fois que j’appelle t’essaies de me raccrocher au nez !

– Je plaisante pas, Jeremy. Une amie a des ennuis. – Ah bon ? (Il se mit à chuchoter.) Une amie, dis-tu ? – Quelle importance ? – Elle s’en sortira. Elles sont faites pour survivre, Carson. Les cafards finiront sur le dos bien avant elle. Évite de leur demander de l’aide et tout se passera bien. – Je raccroche, Jeremy. Je rabaissais le combiné quand il hurla :

– Nelson et Deschamps, Carson ! Où est la passion, frérot ? Je repris l’appareil. – Salut, Carson, heureux de te retrouver. J’ai lu les journaux. Ils parlaient des jumeaux sans tête, jusqu’à ce que la fille du prêcheur et son pauvre feuilleton viennent leur piquer la vedette. Je n’ai rien appris, sinon qu’on leur a tranché la tête. On ne parle ni de balles dans la bidoche ni de haches, ni de bim-bam-boum à la batte. C’était propre et net, frérot ? – Mais pourquoi tu fais une fixation sur ces affaires, Jer… ? – Fixation, qu’il dit ? Je ne fais aucune fixation, frérot. D’ailleurs, comment serais-je fixé, puisque tu ne me dis rien ! (Il prit un ton détaché, celui d’un prof de fac.) Vois-tu, cher frère, quand tu me donnes des éléments, cela me permet d’échapper à ma présente réclusion – par procuration, bien sûr – en observant les sentiers du monde à travers tes yeux marron. Ça fait du bien de retrouver le dehors, comme au bon vieux temps de Joël Adrian. Je me suis dit que je pourrais de nouveau me rendre utile en faisant un peu de lecture de cartes. Ne t’ai-je pas aidé par le passé, frérot ? Je prendrai ton silence pour de l’approbation. (Sa voix devint celle d’une vieillarde.) Parle de ces cadavres à la voyageuse fatiguée, Carson. Allez, sois chou. J’inspirai un grand coup et consultai ma montre. Une minute, c’est tout ce que je lui accordais. Je me lançai. – Il n’y avait aucune… expression dans ces meurtres… – Toi, alors, t’es vraiment un mec fascinant. Mais il ne s’agit pas d’expression. Il s’agit de passion. Du sang ! De la peur ! Du sexe ! Du feu ! Il y a forcément de la passion, Carson. Des morsures. Ou des coupures. Ou des morceaux rikiki qu’on aura sectionnés et mis à sécher. Des reliques ! Des mots découpés dans le corps ? Des

messages ? Un doigt manquant ? Un bout de gland ? Des signaux de fumée recrachés par des culs défoncés ? Où est la passion, Carson ? Parfait amour ou parfaite haine, rage suprême ou joie suprême. L’une ou l’autre, l’une et l’autre, mais jamais d’entre-deux ! Je regardai la trotteuse entamer un nouveau cycle. – Nous supposons que l’express… que la passion s’est reportée ailleurs. Sur les têtes. – Ha ha ha ! fit Jeremy. Sur la tête[6]. La cabeza, gringo ! Emporte la toile, laisse le chevalet. – On a relevé quelques tentatives de communication, qui restent inintelligibles. – Ho ho ! Au compte-gouttes mon frère distille sa fable. Des mots ? J’entendis une sirène au loin. Ambulance. Ava titubant sur la chaussée… – Oui, putain, des mots sur les corps ! Je dois filer, Jeremy. – Donne-moi ces mots, Carson. Vite fait ! Je les lui récitai et il se mit à rire. – Quelque chose me dit que le p’tit gars n’en a pas terminé avec ses amis étêtés. Je parie qu’il attend davantage d’eux, frérot. Promets de me rendre visite. Promets, promets, promets. – Promis. Très bientôt. – On réfléchira sur ces mots. Ils me font déjà vibrer. Promets-le encore. – Promis ! – Ne me raconte pas de salades, Carson. Je connais les téléphones :

la langue se place devant le micro et sort un gros bobard. – J’ai dit que je viendrais te voir, Jeremy. Et je le pense, bordel de merde ! – Ahhh ! susurra-t-il. Une pointe d’émotion. Oui, je pense qu’on va se revoir. Ce sera quasiment l’anniversaire de notre dernière petite aventure. Il faudra que tu parles à mademoiselle Prussy. Qu’elle te réserve beaucoup, beaucoup, beaucoup de temps en tête à tête avec ton frère. (Il couvrit le combiné avec sa main.) Tu te rends compte, maman ? Notre garçon va revenir nous… Je raccrochai et faillis sortir en trombe avant de me raviser. Règle numéro un du pêcheur : pêche là ou se trouve le poisson. Règle

numéro deux : si tu ne sais pas où se trouve le poisson, prends un guide. Je rappelai l’Ours.

Ava, trébuchant au milieu de Bienville Boulevard ; une bagnole pleine d’ados fêtards, qui avale le bitume sans faire attention…

– Salut, Cars. En quoi puis-je t’aider, frangin ? Comment ça se

passe avec… – Elle s’est taillée avant mon retour. J’ai dû la rater de peu. Dans quel genre d’endroit se réfugierait-elle pour boire ? Sachant qu’elle vient d’un milieu de cols blancs, de professions libérales. – Dans le premier bouge qu’elle trouvera, Carson. Elle ne cherche pas la compagnie de ses pairs, mais de quoi stopper la douleur. Elle connaît le quartier ? – Non.

Ava, se promenant ivre sur la plage, décide de piquer une tête, mais un puissant courant l’aspire loin des rouleaux…

– A-t-elle croisé des bars ou des magasins d’alcool en se rendant chez toi hier soir ? – Un ou deux. Mais elle était pétée. – Elle était consciente, en tout cas. Capable de tenir une conversation ? – Oui. – Les yeux du poivrot repèrent les débits de boisson comme les chouettes repèrent les souris. Elle irait là-bas en rampant s’il le fallait. Quand elle aura ingurgité deux verres, elle se détendra, et peut-être qu’elle recherchera un peu d’ambiance. – Merci, l’Ours. – Encore un fois, Cars, j’ai une place toute prête pour ta copine. Dans un lieu on ne peut plus sûr. – Il n’est pas interdit d’espérer. À plus, l’Ours. En franchissant la porte, je me rappelai que ses fringues étaient dans mon sèche-linge. Qu’avait-elle sur le dos ?

Comme tous les bars « marins » de Boston à Boise, le Wharf Bar & Grill avait des filets au plafond, des bouées de sauvetage aux murs et de fausses colonnes bardées de sisal. Le personnel portait des

chapeaux de pirate. Le patron Solly Vincenza s’approcha en souriant. – Je cherche une nana, Sol. Brune, mince, environ un mètre soixante-dix… – Dans un tee-shirt mahousse disant Laissez les bons temps couler visiblement sans rien en dessous, et une casquette Orvis ? Mon tee-shirt. Mon couvre-chef. – C’est bien elle. Solly hocha sa tête d’Étrusque. – Elle s’est pointée il y a une heure. « Double vodka, jus de raisin ! » Elle a empoigné son verre à deux mains, l’a rabattu sur le comptoir au bout de cinq secondes, et réclamé la petite sœur. C’est là que j’ai remarqué ses yeux, des yeux mauvais, possédés. J’ai dit :

« C’est le dernier, mademoiselle, et je crois que vous feriez mieux de rentrer. » Elle m’a balancé un ou deux noms d’oiseaux, a jeté des billets sur le comptoir, et pris le large en flageolant. T’as des ennuis, Cars ? – Disons que j’ai connu des soirées plus sympas. Tu sais où elle partie, Sol ? La même mine triste. – Tout ce que j’ai vu, c’est qu’elle se dirigeait vers la crique, après la marina. Le bar le plus proche de la crique était un rade fréquenté par les ouvriers et les employés du coin, les équipages des bateaux de croisière, etc. Il me rappelait ces sinistres trous à bière où mes indics aimaient se terrer. L’intérieur était si glacial qu’il vous condensait l’haleine, sans pour autant neutraliser les relents de bibine et de vomi. Le barman était un balaise aux paupières tombantes, les joues rosies par le feu du rasoir, une chaîne bleue tatouée autour du cou. S’il avait été bouledogue, je l’aurais baptisé Spike. Spike comptait le montant de sa caisse tout en causant avec ses trois seuls clients, des couvreurs à en juger par le goudron sur leurs vêtements et chaussures. – Je cherche une femme, lançai-je par-dessus le hard rock eighties du juke-box, la soupe fétiche des lobotomisés. – On en est tous là, gars, coupa Spike. Je me fendis d’un sourire.

– Un mètre soixante-dix, mince, brune, un tee-shirt… – Like a vir-gin…, entonna un couvreur tandis que s’esclaffaient ses potes. Ce bouge était un vrai café-théâtre. – C’est important, insistai-je. Elle est peut-être en danger. – Surtout si t’es son mec, lâcha Spike. Je suis lent à la détente, mais je finis toujours par capter. Ayant commencé la journée par une visite chez Claire, je m’étais sapé, cravate et costume léger, ce qui chatouillait la conscience de classe de ces quatre baudets. C’est plutôt rare sur cette île destinée aux riches, mais lorsque ça pète, cela prend vite un tour détestable. On peut soit répliquer, soit encaisser, or encaisser me semblait la solution la plus rapide. Je sortis mon portefeuille, plaquai un billet de cinquante sur le bar et le retint avec l’index. Je souris d’un air gêné. – Allez, les gars. C’est important, je vous dis. Vous savez ce que c’est, on a eu une petite dispute, mais si vous me mettez sur la voie, c’est moi qui régale ce soir. Les voilà face à un choix : me vanner et perdre le biffeton, ou se torcher aux frais de la princesse. Spike fixait le billet d’un œil avide, puisqu’il finirait tout entier dans son tiroir-caisse. Il déclara :

– Elle a sifflé quelques godets, puis elle s’est barrée. Mal lunée, la demoiselle. – Et par où s’est-elle barrée ? – Elle s’est tirée avec les frères Gast. Ils ont un bateau sur le… – Je connais l’endroit, répondis-je en me sauvant tandis que les couvreurs commençaient à passer commande. Derniers mots de Spike avant que la porte ne claque :

– Évite de t’embrouiller avec les deux frangins, mon pote ! Si tu veux pas qu’ils t’arrachent la tête et qu’ils chient dedans.

Pour deux cents dollars, ou plus selon la saison, on peut s’offrir une demi-journée de pêche en mer, privée ou semi-privée. Cette somme sert à rétribuer un capitaine sérieux, qui connaît les marées, les courants et les zones riches en poisson. Entre quarante et soixante

dollars, on a une place debout sur un « bateau de fête », épaules contre épaules parmi une centaine de passagers, à tirer des bords pendant quatre heures. Vingt pour cent de la clientèle va forcer sur la bière et succomber à un violent mal de mer. Il s’agira de vos voisins. Les frères Gast étaient les propriétaires du Drunken Sailor[7 ], une épave à dalots qui, de tous les bateaux de fête de l’île, avait la pire réputation. Mais les touristes n’en savaient rien, et les Gast gagnaient leur croûte en faisant teuf-teuf sur quelques milles avant de tendre au client une canne à pêche vouée à se gripper, à lui revenir dans la tête ou à lui exploser dans les mains. S’il voulait emporter sa prise, les Gast lui facturaient une somme usuraire pour recouvrir le poiscaille de deux glaçons, plus un dollar pour le glisser dans un sac plastique. Les garde-côtes devaient sans cesse remorquer le rafiot des Gast jusqu’au port, et je soupçonnais là un stratagème pour économiser du fuel. Personne ne montait deux fois sur le Drunken Sailor. Les Gast étaient encore plus infâmes que leur bateau – de la racaille blanche aquatique, avec toute la morale d’un requin. Ils vivaient sur le continent, dans leur bauge en parpaings, et ne ralliaient Dauphin que pour gérer leur pocharde entreprise. Le Drunken Sailor ballottait contre des poteaux. Sur le rivage, je distinguai une aire de pique-nique, et des silhouettes dans la lueur grésillante d’un lampadaire. L’air était chargé d’une odeur de poisson pourri. Je coupai mes phares, me garai sur le macadam défoncé et fis les trente derniers mètres en trottinant. Ava était assise sur une table, tétant un litron de vodka Dark Eyes. Mon tee-shirt la recouvrait très mal. Johnny Lee Gast, monticule de fumier d’une centaine de kilos, avait sa sale patte sur la cuisse d’Ava. Earl, le nabot grande gueule, était collé contre elle, hilare, sirotant sa bière dans des bruits semblable à des gargarismes. – Allez, la fête est finie, lançai-je en pénétrant dans la lumière. Ava se retourna avec un sourire strabique. – Carchon ! Tu chais quoi ? Tchimmy et Lee vont m’emmener chur leur bateau. T’as qu’à venir ! Elle agita la bouteille comme pour sonner une cloche, avant d’engloutir une gorgée. – Allez, Ava, on rentre à la maison, dis-je sur un ton coulant, en

sachant très bien que la suite le serait beaucoup moins. Je connaissais les manières des Gast. Le petit Earl faisait l’appât et Johnny Lee l’hameçon. Je savais aussi qu’une fois lancé Johnny Lee ne s’arrêtait jamais de cogner – comme l’attestaient ses trois ans de réclusion pour homicide involontaire. – Rhaaah, vas-jy, Carchon. Viens trinquer avec nous. – Fête privée, Ryder, prévint Johnny Lee. – Allons-y, Ava. – J’ai dit fête privée, mec, grogna Johnny Lee. Casse-toi. La voix geignarde et chantante d’Earl sortait tout droit du bac à sable :

– Kes’tu vas faire, Ryder ? T’es peut-être inspecteur dans ton Mobile de merde, mais ici t’es que dalle. Si mon frère te dit de bouger, c’est que t’as intérêt à bouger, connard. – Choyez chentils les gars, dit Ava juste avant de roter. (Elle pouffa.) Pardon… La rue est riche d’enseignements pour le flic de terrain. Elle vous apprend entre autres que les bagarres n’obéissent à aucune règle :

l’astuce consiste à mater l’adversaire avant qu’il ne puisse vous faire mal. Et que celui qui rechigne à brandir son flingue trouvera en sa matraque une excellente alliée. J’ai appris à manier la mienne, de manière légale ou non, auprès de deux pros du bâton – un maître de karaté okinawa, et Akini mon pote briseur de glace. Ce dernier applique une technique de koga mâtinée d’une bonne dose de kendo. Je garde toujours une petite matraque dans mon coffre, pour assommer les poissons. Elle se trouvait présentement sous ma chemise, calée entre mes reins par mon pantalon. – Allez, Ava. Je t’offrirai un verre à la maison. Ses yeux s’illuminèrent. – Promis ? – Promis juré. Ava descendit gauchement de la table. Earl l’attrapa, lui mit la main sur le sein. Elle était surtout préoccupée par le niveau de la bouteille. – Au revoir, Ryder, insista Johnny Lee. Je le dirai pas deux fois. – Ch’crois qu’ch’fais rentrer avec Carchon, gazouilla Ava. Merchi

pour tout. Elle voulut s’écarter d’Earl. Il lui saisit le poignet. – T’as de la merde dans les oreilles, Ryder ? Johnny se rapprochait imperceptiblement de mon flanc. Earl serra Ava contre lui et roucoula par-dessus son épaule :

– Alors, Ryder ? La demoiselle dit qu’elle est toubib. T’as joué au docteur avec elle, Ryder ? Regarde-moi quand je te cause, Ryder. Je te demande si t’aimes jouer au docteur avec la donzelle ici présente. Une petite visite médicale en passant ? – Arrête de me cracher dans l’oreille, couina Ava en se débattant. Et vire ta main de mon nichon ! – Lâche-là, Earl, fis-je en dégainant la matraque. – Fils de pute ! postillonna Earl en projetant Ava sur moi. Johnny Lee me défonça les mollets telle une brouette pleine de briques. Ava virevolta tandis que je heurtais le sol. Mon menton cogna mon épaule et je vis jaillir des étincelles bleues. Le pied d’Earl ripa sur mon dos lorsque je roulai sur moi-même. Johnny Lee me fondit dessus ; je lui matraquai les tibias. Il sauta en arrière en hurlant. Les lumières de la marina plongeaient et tournoyaient comme je roulais vers l’eau huileuse. En chemin la matraque m’échappa. Johnny Lee me flanqua son pied dans la hanche et j’entendis un cri, le mien. Je tâtonnai dans le noir à la recherche de mon arme, mais Johnny Lee me shoota dans le biceps. S’il m’avait touché au visage, j’aurais été cuit. Grognant et roulant, je sentis soudain le bâton saillir sous mon dos. Je parvins à accrocher la lanière pendant que Johnny Lee me tombait dessus et m’étranglait d’un bras gros comme un jambon. Il m’enfonça la tronche dans le sable. Le monde se brouilla. Un goût de sang, un sifflement diffus annonçant l’évanouissement. J’entendais Earl se gondoler, à une centaine de kilomètres. Je me dressai sur les coudes, pour être aussitôt renvoyé dans le sable. Un trou noir aspirait mon cerveau. Je pris la matraque à deux mains et la plantai devant moi avec mes dernières forces. Le cri faillit me crever le tympan. Je sentis Johnny Lee reprendre son bras. Je me relevai, tombai, me relevai de plus belle, cherchant mon souffle, priant pour que le monde cesse de tournoyer. Johnny

Lee se tortillait comme un vers sectionné, les mains sur son œil, braillant qu’il était aveugle. Pour lui changer les idées je lui matraquai tibias et épaules, lui faisant part de mon jugement sur ceux qui abusent des femmes ivres. Earl s’était éloigné d’une trentaine de mètres, et courait de plus en plus vite. Quand mon bras fut las de marteler Johnny Lee, je le laissai ramper vers la vie sauve, dans une traînée de puanteur et de fluides corporels. Ava s’était évanouie au pied de la table de pique-nique. Je la hissai sur mon épaule et titubai jusqu’au pick-up, en y allant de mon petit sermon :

– Tu sais, Ava, ce serait superdrôle si c’était pas supergrave. Pour toute réponse elle me vomit dans le dos.

Chapitre 18

Avant de découvrir les après-cuites sismiques de l’Ours, je n’avais jamais soupçonné la puissance vénéneuse de l’abus d’alcool. À 6 heures du matin, comme je revenais de la terrasse pour empiler dans l’évier la vaisselle de mon petit déj, des râles plaintifs s’échappèrent du lit d’Ava. Entortillée dans les couvertures, les poings serrés sous son menton, elle était assaillie de spasmes : pic, répit, réplique. L’un de ces moments, disait l’Ours, où l’on avait l’impression d’être bouffé par des tronçonneuses. Je m’assis près de son oreille et dégageai les mèches de ses yeux. Elle remonta encore les couvertures. Je lui apportai un grand verre de jus de pomme et soulevai sa tête pour l’aider à pincer la paille entre ses lèvres de papier mâché. Elle aspira, puis retomba en arrière en jetant un bras sur son front. – Que s’est-il passé hier soir ? chuchota-t-elle sous le creux de son coude. – T’es allée te balader. Heureusement, j’avais épinglé mon adresse à ton col. Elle vit mon visage égratigné, referma les yeux. – T’aurais pas un truc à boire ? Je tapotai le verre posé à son chevet. – Jus de pomme. Eau gazeuse. Boissons énergétiques. Thé. Café. – Non, un truc plus fort, rien qu’un fond. Je déguste, Carson. J’ai vraiment besoin d’un verre. Allez, rien qu’un seul. Ça me permettra de retourner au boulot. – Tu n’iras pas bosser aujourd’hui. – Pour que je me fasse virer ? Il faut que rentre chez moi, que je me lave, et que je rapplique là-bas. Elle s’appuya sur un bras. Ses yeux se mirent à rouler. Je lui tendis la corbeille à papier et elle se vida l’estomac. Puis se laissa choir en

arrière, les yeux rouges et mouillés, le front perlé de sueur. – Allez, un seul et unique verre. J’en ai besoin. Je vais perdre mon poste, Carson ! Je fermai les paupières et pris une grande inspiration. – Ta présence n’est pas requise aujourd’hui, Ava. J’ai parlé de ton problème à Claire. Tout est arr… – Mon Dieu, non ! T’as pas fait ça ! Dis-moi que t’as pas fait ça… – Si tu parviens à rester sobre, elle… – Mais qu’est-ce qui t’as pris ? Oh mon Dieu ! Bon sang de merde… Je tentai de m’expliquer, mais elle ne voulut rien entendre et se tapit sous les draps. Le temps était compté, plus que cinq jours avant lundi, et ma seule aide ne suffirait jamais. Je regagnai la cuisine, joignis l’Ours, pris des dispositions et revins dans la chambre. Je voyais deux façons de pousser Ava à rencontrer l’Ours : la manière calme, raisonnable et rassurante, qui était sans doute la plus sûre. Ou bien la manière forte, à coups de sarcasmes, d’insultes, voire d’humiliations. Face à un esprit affaibli, atteint jusque dans ses fondations, c’était la seconde voie qui s’imposait. Je fis mon choix au moment de franchir la porte. Les prunelles rouges d’Ava irradiaient de douleur tandis qu’elle se débattait avec son pyjama de fortune. Sa chevelure semblait avoir croisé une tornade. Je lançai :

– Sors de là, où que tu te caches. – Va chier. Je me casse. Je suis déjà au chômage. Je m’adossai au mur, les bras croisés. – La décision t’appartient. – Sauf que c’est toi qui m’as balancée au Dr Peltier ! – Je lui ai dit la vérité. Tu n’es pas en état de bosser. Tu ne peux même pas tenir debout. – Je m’en serais sortie. J’aurais repris du poil de la bête dans la matinée. Mais non, il fallait que môssieu Carson Ryder aille cafter auprès du merveilleux Dr Peltier. – Ça doit être balaise, d’autopsier bourrée… – Je n’ai jamais travaillé ivre ! s’insurgea-t-elle avant de détourner les yeux en serrant les mâchoires. – Trop fière pour te pointer pétée, c’est ça ? Comme c’est

admirable. Approchez, approchez, et découvrez la fierté de la morgue du comté, j’ai nommé Ava Davanelle, reine de la gueule de bois et martyre d’exception ! Mais ne vous avancez pas trop près, surtout si vous avez des chaussures neuves. – T’es qu’un sale enfoiré. Je m’assis au bord du lit. Elle chassa ma main qui effleurait sa jambe couverte. – Jusqu’où faut-il que tu tombes, reine des cuites ? Ne me réponds pas à moi, mais à toi-même. Jusqu’où comptes-tu t’enfoncer comme ça ? Elle me fusilla du regard. Si elle avait eu un couteau, j’aurais fini dans une chorale de castrats. Je me relevai et coinçai mes pouces dans ma ceinture. – Alors voilà le programme, miss Vodka. Je t’ai pris un rendez- vous. Ne fais pas cette tête-là, il ne s’agit ni d’un hosto ni d’un centre de désintox, mais d’un ami surnommé l’Ours. On repassera par chez toi, pour que tu puisses faire un brin de toilette et te changer. – Tu peux te le mettre où je pense, ton rancard. T’as bousillé ma vie. Raccompagne-moi tout de suite. – On ne bougera pas d’ici tant que tu n’auras pas promis de rencontrer l’Ours. Rien ne garantissait qu’elle n’allait pas dire oui pour ensuite se dédire, mais j’étais plutôt confiant. – Dans tes rêves ! Je vais appeler un taxi. Je lui passai mon portable. Elle s’excita sur le clavier. – Ce truc ne marche pas ou quoi ? – J’ai retiré la batterie. Et enfermé le fixe dans la penderie. Je me baissai à temps pour éviter l’appareil, qui alla s’exploser contre le mur, répandant ses composants comme autant d’éclats d’obus. – Je vais appeler les flics, vagit-elle, pour leur dire que tu me retiens contre ma volonté. – Je te recommande le pain de mie. – Quoi ? – La prison est sous contrat avec le restaurateur Windbreaker Café. Leur pain de mie est succulent.

– C’est toi qui vas finir en taule ! Je me mis à rire. – Trop de gens t’ont vu écumer les bars comme une tapineuse avinée pour que les flics t’écoutent, bébé. Sans compter le chauffeur de taxi qui certifiera que tu ne pouvais pas le régler. Et les barmen qui t’ont vu dépenser du fric. Tu te souviens de m’avoir piqué soixante dollars ? Ou bien c’est tombé dans le trou noir, comme le reste ? J’omis de mentionner la vague reconnaissance de dette griffonnée sur une serviette. La bouche d’Ava s’ouvrit et se referma comme celle d’un poisson échoué. – Espèce de pourriture… – Tu as deux options pour rentrer à la maison, Ava. Ou bien tu promets de faire ce que je te demande, ou bien… (J’attrapai sa main pour l’examiner.) Ton pouce est-il assez dégrisé pour faire du stop ? Elle se dégagea et défia la pesanteur pour se redresser sur son séant. – Ça ira très bien, connard. Et elle perdit l’équilibre. Je résumai la situation à l’aide de trois doigts :

– Tu souhaites rentrer chez toi ? Dans ce cas j’exige que tu rencontres l’Ours. Et que tu me promettes de le faire. – Je veux rentrer immédiatement ! Ce qu’elle voulait réellement, d’après l’Ours, c’était endiguer la douleur et la culpabilité, autrement dit boire un coup. Je me sentais plus bas que les semelles d’un garçon d’écurie à me conduire ainsi, mais l’Ours m’avait dit de rester ferme. Il craignait qu’une nouvelle cuite ne ruine ses chances de reprendre le travail lundi. Les épaules d’Ava étaient plus dures que des briques. – Je veux me barrer, maintenant ! J’indiquai la porte. – La sortie est par-là, comme tu l’as appris hier soir. Mais attends voir… Tu n’as aucun souvenir de cette soirée, pas vrai ? Bon, je te la fais courte : notre jeune et jolie pathologiste a fait la tournée des bars. Elle a atterri chez les frères Gast, de sales et affreux marginaux. Elle portait un tee-shirt et une casquette, sans sous-vêtements. Je l’ai

retrouvée assise sur une table de pique-nique, les jambes écartées et les tétons qui gigotaient ; Earl Gast jouait avec les nichons de la demoiselle, mais elle était trop cassée pour s’en rendre compte. Le joyeux trio s’apprêtait à embarquer pour une petite croisière nocturne. (Je la regardai droit dans les yeux.) Une vingtaine de bornes au large du golfe en compagnie des frères Gast. Essaie de deviner ce que t’aurait coûté la promenade, Ava. T’aurais raqué d’un bout à l’autre de la nuit. Elle serra ses paupières, qui expulsèrent des larmes. J’entendis des vagues s’écraser une douzaine de fois avant qu’Ava ne rouvre la bouche. – Promis, maugréa-t-elle. T’as gagné, Carson. – Ce n’est pas un match, répondis-je. On est du même côté.

Ava me demanda quinze minutes avant se s’enfermer dans sa chambre. Je songeai trop tard qu’elle pouvait y planquer une réserve d’alcool. J’ouvris les rideaux du séjour et de la salle à manger pour laisser entrer le soleil. Ses meubles étaient éclectiques, de Shaker à plus contemporain, agglutinés les uns aux autres. Les murs étaient ornés de cadres : de belles repros de Van Gogh période arlésienne – fleurs et paysages de France − et des muguets signés Monet, plus une série de petits collages d’un artiste inconnu, des mélanges scintillants de peinture, de soie et de feuilles de métal, oiseaux abstraits figés dans le temps sur les murs rosés d’Ava. Je passai en revue les placards de la cuisine jusqu’à dénicher un magnum de vodka Dark Eyes à 40 degrés, aux deux tiers vide. Ni liqueurs ni eau gazeuse ; aucune bouteille de porto ou de whisky pour les occasions spéciales. Juste de quoi se décalquer la tête. Le breuvage finit à l’évier, après quoi je remis la bouteille en place. J’admirais l’une des œuvres d’orfèvre du salon lorsque Ava reparut. Son air renfrogné prouvait qu’elle n’avait rien planqué dans la chambre ni dans la salle de bains. Elle avait passé un jean et un tee- shirt siglé « St. John’s Hospital ». Ses cheveux étaient mouillés. Les lacets d’une Reebok blanche fouettaient le sol à chaque pas. Sitôt sur le porche, elle me tapota le bras. – Zut, j’ai oublié mon sac. Tu n’as qu’à démarrer la ventilo de ton

pick-up pendant ce temps-là. L’Ours m’avait appris que, pour les AA, la démence consistait à faire sans cesse la même chose en espérant chaque fois un résultat différent. Je grimpai dans mon camion et attendis qu’Ava découvre sa bouteille vide. Il y avait de fortes chances pour qu’elle se barricade jusqu’à ce que je décampe – l’échappatoire la plus commode. Mais elle revint au bout d’une minute, hors d’elle, claquant la porte si fort que même à six mètres je sentis l’onde de choc. Elle fondit sur le camion et se glissa sur la banquette, le visage glacé de colère. – Finissons-en une bonne fois, grogna-t-elle.

M. Cutter apporta les photos au bureau. Trêve d’atermoiements, il fallait se décider. Il restait trois candidats en lice, mais il suffisait d’un seul pour parachever le projet. Claquemuré dans son antre, il examina les visages. Les trois types étaient coulés dans le même moule : épaules larges, bassin étroit. Seul les distinguaient la couleur des yeux et des cheveux, et le volume des muscles. Mais quelque chose clochait. L’à-peu-près ne suffisait pas. Cette ultime phase de sélection était capitale : après le Garçon et l’Homme, il fallait choisir le Guerrier, une incarnation de la fureur et de la puissance, un colosse capable de défier Maman et ses regards qui faisaient fondre le métal. Mais en l’espace de quelques jours, le choix semblait s’être réduit à peau de chagrin. Avait-il placé la barre trop haut ? Une nouvelle image se forma dans sa tête, et il reposa les clichés face contre table. Il connaissait cet homme, l’avait déjà croisé, l’avait même entendu parler. On voyait tout de suite le combattant, le justicier. Serait-il un adversaire de taille ? Capable d’enlever, de tuer et de sauver Maman ? Affirmatif. C’était un guerrier, et c’était un costaud. M. Cutter se relaxa dans son fauteuil. L’univers lui avait une nouvelle fois répondu. D’abord Maman, puis le bateau, et maintenant le Guerrier. C’était magnifique. Tout ce qu’il avait à faire, c’était de s’emparer du bonhomme. Slik, slik, slik. Des pas dans le couloir, et les voix des collègues. Les emmerdeurs

étaient de retour, et ne tarderaient pas à venir gratter à sa porte, j’ai besoin de ci, j’ai besoin de ça… M. Cutter rassembla ses notes et ses photos désormais caduques, sortit une enveloppe de sa veste et y rangea les clichés avant de rabattre l’en-tête de l’expéditeur, Bayside Consulting.

– Je veux pas y aller. – Ça fait toujours ça la première fois. Après toi. J’ouvris la porte de service d’une petite église du quartier sud reconvertie en centre d’animation pour Alcooliques anonymes. Ava s’avança d’un pas rétif dans un grand espace nanti de tables, de chaises, d’un billard, d’un vieux flipper, et de deux distributeurs de sodas. Un panneau d’affichage annonçait les prochaines réunions et soirées non alcoolisées, à côté d’un présentoir garni de brochures. Derrière un comptoir, un homme d’âge mûr coiffé comme Einstein maniait un gros percolateur. Quatre types jouaient aux cartes dans un coin. Deux femmes faisaient une partie de billard tout en échangeant des vannes avec la table des joueurs. À un moment donné tous éclatèrent de rire. Un peu plus loin, un cadre en costard lisait le Wall Street Journal tout en sirotant son thé. Il sifflotait, tripotait sa cravate. Ava scruta les visages du coin de l’œil. – Où sont tous les… gens à problèmes ? – Ils nous encerclent. – Ils ont bu ? Ils n’arrêtent pas de rire. – C’est parce qu’ils n’ont pas bu qu’ils peuvent rire. Prise de tremblements, elle courut aux toilettes en se couvrant la bouche. Le type du comptoir me sourit. – Une nouvelle ? – Une novice, confirmai-je. – Alors elle frappe à la bonne porte. Vous faites partie du club ? – Non, mais je suis un fidèle supporter. Il me montra son pouce avant de vaquer à ses jus. Ava refit surface au bout de deux minutes, le teint rouge et le regard humide. Elle frissonnait toujours, terrorisée par des lieux qui, pour l’instant, lui disaient juste ce qu’elle était, non ce qu’elle pouvait devenir. – J’y arriverai pas, Carson. Tirons-nous d’ici. On repassera demain.

L’escalier du fond se mit à gronder, sous les grosses pattes d’un Ours en jean et sweat-shirt bleu, ses épis bruns cachés sous une casquette « Bass Pro Shops ». Une étreinte de cent trente kilos me décolla du sol aussi facilement qu’un sac de plumes. La joie de l’Ours était magnétique et contagieuse, de quoi rallumer n’importe quel moteur. – Bon sang, Carson, t’as pas changé : maigre, loqueteux, avec cet éternel sourire bêta. – Ce n’est pas mon sourire bêta, l’Ours, c’est une version améliorée. Il cria vers le bar :

– Eh, Johnny ! Voici mon vieux coéquipier, Carson. Einstein se traîna jusqu’à son comptoir. – C’est vous qui avez volé une brouette pour le ramener ici ? L’Ours se retourna vers Ava pour lui engloutir la main. – Bonjour, Ava. Je sais déjà tout sur vous. Elle me dévisagea comme si je l’avais de nouveau trahie. L’Ours lui couvrit délicatement les épaules. – Un peu chancelante ? demanda-t-il en l’orientant vers les marches. Vous auriez dû me voir le premier jour : Carson qui me renverse sur le sol comme un tas de briques, et moi qui hurle comme un dingue, tremblant comme un clebs en train de chier des noyaux de pêche… Il me lança un clin d’œil avant de guider Ava dans l’escalier, une marche après l’autre. Elle resta une heure, puis je la raccompagnai. Nous avions chacun rempli notre part du marché. – Ça va aller ? demandai-je. Son regard naviguait entre moi et sa maison. – Écoute, Carson. Je tiens à te dire… Je posai un doigt sur ses lèvres. – Prends soin de toi, c’est tout ce qui compte. S’ensuivit un moment bizarre, tout en murmures et hochements de tête, puis Ava descendit de voiture. Sitôt la portière refermée, un cri de détresse jaillit sous mon crâne. Je ne savais plus conduire, ni quelles manettes servaient à quoi. Mes mains étaient molles, mon esprit déboussolé. Après une grande inspiration, je parvins enfin à

coordonner mes gestes, et la voiture s’ébranla dans un air aussi rugueux qu’une toile de jute. – Attends, Carson ! Je pilai, me dévissai le cou, et la vis accourir d’une foulée raide. – J’ai peur de ce qui pourrait arriver. Est-ce que… Ce serait abuser si je te demandais… ? Elle m’agrippa le bras. Je voyais une femme au bout du rouleau, paumée, vannée, tiraillée de tous côtés. Mais je vis aussi autre chose :

une certaine détermination, fragile mais en progrès – comme un lit de débris qui, sous l’effet d’invisibles lois de l’attraction, se reconstituerait enfin par besoin d’être entier. – Allons faire tes bagages, déclarai-je. Et soudain l’air était de velours.

Chapitre 19

– Donc, d’après les infos de ce Friedman, tu penses que Nelson jerkait à Biloxi, résuma Harry tout en remisant sa cravate vert jaune dans sa veste, laissant pendouiller le bout telle une grenouille aplatie. – Et aux frais de la princesse, visiblement. Des agents de l’équipe de jour déboulèrent dans le Flanagan, braillant et beuglant, libérés de l’uniforme jusqu’au lendemain matin. Nous levâmes les yeux de la table le temps de saluer les visages connus. J’avais installé Ava dans mes pénates avant de retrouver Harry pour cogiter autour d’un gombo. Harry était d’humeur sceptique, suite à une journée remplie d’impasses. Il lâcha sa cuiller dans son bol vide. – Ça n’a sûrement aucun rapport. – Tu oublies l’homme mystère que Shelton a vu avec Nelson, insistai-je. Et les fanfaronnades de Nelson comme quoi il avait dégoté un pot de miel sans fond, et se préparait à la grande vie. – Et alors ? Messer a bien dit que c’était son refrain préféré. Toujours sur le point de décrocher le gros lot. – Nelson est la première victime. Et on a chouré des trucs dans son appart. Il y a forcément des lignes menant à lui. Harry pinça une corde invisible, façon harpiste. Un ange passa. – Ouais, je sais, soupirai-je en m’enfonçant dans la banquette. – C’est quoi qui te bouffe à ce point ? demanda Harry. Je regardai vers le bar, où un flic rejouait l’arrestation d’un conducteur incapable de réussir le test d’équilibre. Les bras en balancier, il se dandinait théâtralement en posant un orteil devant l’autre. Son public s’esclaffa et applaudit. – J’en reviens toujours à ce manque de passion, dis-je en citant mon frère, contraint une nouvelle fois de lui piquer ses idées. Il ne

s’agit ni d’une vengeance, ni d’un meurtrier en série. On a affaire à autre chose. Ces meurtres n’obéissent à aucune finalité. Le tueur attend davantage de ses victimes que leur simple mort. Harry darda un œil dubitatif. – Comme des zombies, tu veux dire ? Des morts-vivants ? – Des morts agents. Ils ont une tâche à accomplir. Mais va savoir laquelle… De l’autre côté de la salle, le patrouilleur conclut son sketch d’une pirouette pour s’étaler de tout son long. La foule s’enflamma. Harry les observa un instant, fronça les sourcils et détourna la tête. – Je sais pas trop, Cars. J’ai l’esprit en compote rien qu’à superposer les victimes et les cadavres, et à chercher des points de recoupement. – Les corps sont similaires, dis-je en faisant tinter mon cocktail avec l’agitateur, ding. Les âges sont assez proches… Ding. – Et c’est à peu près tout, coupa Harry. Les lieux de rendez-vous n’ont pas grand-chose en commun. Je marquai cet élément-là :

– L’un en extérieur, l’autre en intérieur. Ding. Ainsi que la plage horaire :

– L’un de jour, l’autre de nuit. Ding. La chevelure :

– Un type plutôt blond, l’autre brun. Ding. Le statut social :

– Un col blanc et un racoleur. Ding. Harry attrapa l’agitateur, le brisa et me le rendit. – Même pour la température, c’est le grand écart. On cuisait dans le parc, et on pelait chez Deschamps. J’y réfléchis un instant. – C’est vrai qu’on se les gelait. – J’ai même dû remettre ma veste. Une vraie glacière.

Un lointain pincement de corde, faible mais distinct :

– Ouais, malgré les portes ouvertes et le va-et-vient des flics. Et si le tueur avait poussé la clim à fond pour préserver la fraîcheur du corps ? – J’ai un oncle qui pourrait vivre à poil dans une chambre froide, objecta Harry. Quand t’es chez lui, tu peux voir ta propre haleine. Deschamps était peut-être comme lui. – Sa fiancée rentre de la côte ouest tous les jeudis. Si elle rate son vol, elle a facilement plusieurs heures de retard. Le tueur le savait peut-être. – Et le corps de Nelson, alors ? Comment voulais-tu qu’il se conserve ? Étalé dans un square par une nuit de canicule ? Sans ces deux mômes venus baisouiller, il aurait mijoté pendant des heures. Pendant que Harry fronçait le nez à mes suggestions, je revis la scène de Bowderie Park. Le corps dans la lumière. Le square désert. La peur sur le visage des badauds. Les joggers en nage, qui trottinaient sur place tout en regardant depuis la rue. Des joggers. Le sentier qui serpentait à travers le parc. Je me ruai sur le publiphone pour rafler l’annuaire. – Philips, Philips, Philips, ânonnai-je tout en parcourant du doigt la liste de noms. Les sourcils d’Harry formèrent un V. – La conseillère municipale ? – Elle habite le quartier de Bowderie Park. J’appelai M me Philips et lui expliquai la situation. Elle se montra ouverte, polie, et s’excusa le temps de vérifier son répertoire. Elle me fournit le nom de la personne qui m’intéressait – un certain Carter Sellers – et me pria de la rappeler s’il me fallait autre chose. Je me promis de voter pour elle la prochaine fois. – Résidence Sellers, annonça une voix sur un fond sonore de télé. M’étant présenté, j’allai droit au but :

– Je crois savoir, M. Sellers, que vous allez régulièrement courir entre voisins. – Les Cavaliers de la nuit, dit-il en riant. C’est le surnom qu’on s’est donné. On est très pris dans la journée, alors on se réunit

plusieurs fois par semaine pour cramer des calories dans le secteur. – Vous suivez un parcours particulier ? – Oui, on a établi un circuit d’environ cinq kilomètres. – Traverse-t-il Bowderie Park ? – Ce serait dommage de ne pas en profiter. Bien sûr. – Y seriez-vous allé jeudi soir s’il n’y avait pas eu ce meurtre ? – Oui, vers 22 h 45. – Quelle précision, M. Sellers. – Il y a un papy sur son perron qui nous appelle « le train de Mussolini ». On passe toujours à l’heure. – Tous les jeudis ? – Le mardi, le jeudi et le dimanche, qu’il pleuve ou qu’il vente. Je passai un dernier coup de fil, à une personne que je n’aimais pas déranger, puis j’affranchis Harry :

– Cheryl Knotts, la fiancée de Deschamps, dit que le thermostat avait été réglé sur dix degrés, à son grand étonnement. La température était de fait leur principal sujet de discorde : elle aimait la fraîcheur, alors que Pete était frileux. Harry hocha la tête, pigeant mon idée :

– Le tueur ne pouvait pas contrôler la température du parc, mais il savait de par ses repérages que les Cavaliers de la nuit viendraient faire la locomotive à 11 heures moins le quart. – Pétantes. Il a exposé la marchandise non seulement pour la montrer… – Mais pour qu’elle atteigne le frigo dans les meilleurs délais. Il ne voulait pas que la viande s’abîme. – Bon, qui entre en scène, quand un cadavre est découvert ? J’avais besoin d’entendre la réponse. Harry compta les corps de métier sur ses doigts :

– On verra débarquer les flics, les légistes, les criminologues, les techniciens, les inspecteurs, les ambulanciers et les badauds. – Puis à la morgue ? – Les garçons de salle, les pathologistes. Le Docteur P., peut-être d’autres légistes. Encore des flics. Puis les gus d’après, et le funérarium. – Peut-être que le tueur adresse des messages à certains membres

de cette chaîne, Harry. On peut sans doute écarter les badauds, ainsi que les pompiers et les ambulanciers, qui fonctionnent par roulements et ne font que passer. Idem pour les « gus d’après ». – Ce qui nous laisse la morgue et les criminologues. Sans oublier nous. Je dressai ma main en cornet. – Tu l’entends, Harry ? Il frappa son verre d’une pichenette. Ding.

Chapitre 20

– J’ai commencé à boire à la mort de mon frère, voilà deux ans. À boire vraiment, j’entends. J’avais toujours aimé l’alcool, depuis mon premier verre à l’âge de seize ans. Cela me procurait, disons, un sentiment d’intelligence. Car la plupart du temps je me trouvais plutôt bête, comme si ma réussite scolaire et ma vivacité d’esprit n’étaient qu’une imposture. Ava et moi longions doucement la plage. C’était le désert de minuit : rien que nous deux, les vagues et un infime filet de brise. Le sable sec croustillait sous nos pieds. – Je t’avais déjà entendue évoquer ton frère. Lonnie, c’est ça ? – Lane. C’était mon aîné de quatre ans. Je le surnommais Smoke pour ses mouvements éthérés, silencieux. Je pouvais bouquiner sur la véranda, et soudain il était là, le doigt pointé sur un nuage, qu’il se mettait à décrire sous toutes ses formes. Nous passions à peine la porte lorsqu’elle avait amorcé ce flot de propos disparates, dont le seul point commun était le besoin d’être dits. Ava souhaitait parler de son alcoolisme, le circonscrire pour mieux l’étudier. Elle voulait savoir garder pied lorsque les éclairs noirs grésillaient dans sa tête, savoir ramener le courant à la masse sans se brûler. – Nous pouvions passer l’après-midi à détailler les nuages. Ou bien je le regardais dessiner… Nous reprîmes le chemin de ma maison, dans la diagonale des dunes. – Aussi loin que je me souvienne, ce fut toujours un artiste, pas seulement un gosse qui pratique un art. Les adultes étaient sciés par son inspiration et son talent. J’ai six de ses tableaux chez moi. Je me rappelai les superbes collages abstraits dans son salon, une explosion maîtrisée de couleur et de joie.

– Oui, je les ai repérés. Que dis-je ? Ils m’ont littéralement happé. – Tu vois celui près du canapé ? Rouge, or et vert ? Il s’intitule Corbeaux. Là où la plupart des gens ne voyaient que de sales oiseaux noirs, Lane savait déceler leur part de beauté. J’avais la même impression à son contact : il me trouvait belle, mais dans des contrées auxquelles je n’avais pas accès. Pendant mes études, il m’appelait régulièrement et me rendait visite. Il m’aidait à avancer, à me concentrer. Je me sentais si vivante lorsqu’il était là… – De quoi est-il mort ? Elle s’immobilisa. Au bout de la grève derrière elle je vis tournoyer des étoiles. Sans doute des fusées de gamins : le 4 juillet approchait. – Il s’est suicidé, lâcha-t-elle. On a découvert qu’il consultait un psychiatre depuis des années. Pour dépression. Notre famille ne s’en est jamais relevée. Je regardai jaillir les étoiles sans dire un mot. – Je me suis repassé tous ces moments où il semblait si heureux, si vivant. Mais il était bouffé par ce… ce cancer mental, ce truc tentaculaire qui l’envahissait jusqu’à me l’arracher, l’arracher à notre famille, l’arracher à tout. C’est là que j’ai flanché pour la première fois. J’ai reporté ma colère sur la bouteille, et j’ai séché les cours pour passer tout le semestre dans le gaz. Soûle comme un cochon, malade comme un chien. La fac était informée du décès de Smoke – de Lane. Mais elle a simplement cru que je prenais le temps de faire mon deuil. Je lui enveloppai les épaules. – Mais c’était le cas, Ava. Même si la méthode était mauvaise. – Quand j’ai pris mes fonctions ici… il n’y avait plus de Smoke à appeler le soir, personne pour me dire que j’allais tenir le coup. Alors, après une journée tendue avec le Dr Peltier, je prenais un verre, et l’instant d’après je me réveillais sur le sofa, au petit matin, avec un cadavre de bouteille dans la cuisine. Je luttais jusqu’au week-end, avant de craquer de plus belle. Puis j’avais tellement honte que… (Elle baissa la tête.) J’ai un doctorat de médecine et je ne suis même pas fichue d’expliquer l’alcoolisme. La boisson est une conduite des plus irrationnelles. Et pourtant je m’y adonne, malgré tout ce qu’on m’a inculqué de science et de logique. C’est un truc de dingue…

Nous regardâmes en silence les pétards rayer le ciel, puis nous rentrâmes à la maison. À l’approche de l’allée, je distinguai de la musique : Louis Armstrong soufflant Stars Fell On Alabama à travers les embruns. Harry m’attendait dans son vieux break Volvo, une bière à la main. Il éteignit le poste en nous entendant piétiner le sable. – Je ne voulais pas te déranger, Cars, mais il y a deux ou trois choses que je tenais à te soumettre. Je fis les présentations tandis que nous grimpions les marches :

– Harry, Ava Davanelle. Ava, Harry Nautilus. – On a dû se croiser lors d’une autopsie, dit-il. – Je ne devais pas être d’une compagnie très agréable, désolée. – Ça ne m’a pas marqué, docteur. Je suis toujours assez distant à proximité d’un paquet de tripes. Ava prit son livret des AA et s’isola pour lire. Harry s’assit sur le divan et se pencha en avant, croisant les mains sur un genou frétillant. – Elle va mieux, Cars ? demanda-t-il lorsque l’intéressée eut refermé la porte de sa chambre. – Schlass et fragile, mais elle commence à en parler. L’Ours dit que c’est bon signe. Qu’est-ce qui t’amène au bord de l’eau, frangin ? Le thé glacé de la table basse lui inspira une moue. – T’as rien de plus fort, Cars ? – Dans mon coffre. – Je serais pas contre un doigt de scotch, alors. Je me rendis à la voiture pour chercher le Glenlivet. Les glougloutements de la bouteille me rappelèrent la fois où j’avais trouvé la vodka dans la bagnole d’Ava. Je restai planté là, sous la chambre, tendant l’oreille aux pas d’Ava sur le plancher. Mon cube planté au-dessus d’une île. Dans le reflux de la mer, les vagues susurraient à peine, lointaines d’une centaine de mètres. Les lattes craquaient sous les pieds d’Ava. J’espérais que ma modeste retraite lui apporterait le réconfort voulu, et tous les bienfaits que j’y avais puisés moi-même. Lors de ma première année d’université, las de devoir répondre et mentir à la sempiternelle question « Serais-tu de la famille de… ? », j’avais troqué mon patronyme Ridgecliff contre celui de Ryder, en

hommage à Albert Pinkham Ryder, un peintre du XIX e siècle qui aimait représenter des hommes sur de frêles esquifs au milieu de mers démontées. Ce choix fut l’une des nombreuses décisions visant à effacer l’ineffaçable : ma parenté avec un père sadique et un frère ayant tué cinq femmes. J’avais quitté la fac pour m’engager dans la marine, avant de reprendre mes études et d’enchaîner les spécialités comme on change de chemise, pour finalement creuser mon cursus en psychologie. Les petites amies se succédaient au même rythme que les repas. Je changeais de coiffure, de véhicule, de manière de parler, de magazines. J’ai occupé jusqu’à cinq adresses en une année, sans compter ma voiture. Et j’ai changé de nom. Mais le matin au réveil, j’étais toujours moi. À la mort de ma mère, j’ai pensé investir une partie de mon héritage dans un mobile home et m’assurer avec le reste une existence chiche mais correcte. Quand on dort près de douze heures pas jour, on vivote à peu de frais. Mais un soir que je pêchais dans la vague, j’ai repéré cette maison. Elle était juchée dans les airs, mais ses fondations étaient robustes. De grandes fenêtres. Une terrasse surplombant l’horizon marin. Avec une pancarte À VENDRE. Cette baraque me hanta, au point que j’en rêvais la nuit, tantôt sous la forme d’une maison, tantôt sous celle d’un casque à visière. Je l’achetai deux semaines plus tard, tout en sachant que je devrais bosser pour la garder. Alors, titillé par les propos d’Harry qui voyait en moi un bon flic, j’ai rejoint les forces de l’ordre, où j’ai découvert un boulot honorable et utile. Un boulot qui, pour la première fois de ma vie, m’a permis de voir ce que j’avais sous le nez depuis des années. Dès mes premiers mois de service, je compris qu’une large part de la misère ambiante venait de ce que les gens restaient prisonniers de leur passé. De vieux griefs tournaient en rancœurs, et les rancœurs en coups de feu. Les fumeurs de crack passaient leurs journées à ramper vers leur prochaine ampoule. Les prostituées se mettaient et se remettaient avec des macs qui les tueraient tôt ou tard, directement ou indirectement. Ne faites pas ça, implorais-je ces visages perdus, égarés sur des chemins qu’ils se sentaient tenus de prendre. Stop.

Réfléchissez. Il n’y a pas de fatalité. Le passé n’est rien qu’une série de souvenirs ; vous n’êtes pas sa chose. Réagissez avant qu’il ne soit trop tard. Mais c’est à moi que je parlais. Le propre d’un séisme en matière de conscience de soi – autrement dit, d’une révélation – c’est son aspect ineffable, indescriptible. Aussi vous dirai-je simplement que, voilà mille cinquante deux jours, par un après-midi ordinaire, j’ai défait le cadenas d’une cantine enfouie au fond de ma penderie, pour exhumer un couteau à manche noir que j’avais vu sévir dans le corps d’un pourceau hurlant. Un couteau que Jeremy avait planqué au sous-sol de la maison familiale. J’ai glissé l’objet sous ma chemise et pris le ferry qui traversait la grande bouche de Mobile Bay. À mi-parcours, sans cérémonie ni coup d’œil rétrospectif, j’ai envoyé le couteau rejoindre les vestiges de précédentes guerres. Le ferry me ramena chez moi, c’est-à-dire ici et non là-bas, maintenant et non alors. Si nous sommes prisonniers du passé, je me dis que nous en sommes également les geôliers. Je m’apprêtais à remonter quand le plancher grinça de nouveau. Ava s’arrêta pile au-dessus de moi, et l’espace d’un instant nous formions un axe reliant le sable aux étoiles. Mes phalanges furent prises d’un besoin inédit, qui me parut assez puéril, mais auquel je cédai en tendant la main jusqu’aux solives. Celles-ci sont à peine dégrossies et tout encroûtées de sel, mais à mes doigts elles firent l’effet de reliques sacrées, unissant fragilité humaine et foi inébranlable… Les os de la lumière, peut-être. J’entendis la porte s’ouvrir et Harry m’appeler dans la nuit, se demandant où j’étais passé.

Chapitre 21

Je servis à Harry son whisky-soda et nous reprîmes place au salon. Roulant son verre entre ses mains, il expliqua :

– Après ton départ, je me suis attardé au Flanagan. Et devine qui je vois débarquer. Rhéa Plaitt. – Du bureau du proc. – Un beau brin de vamp, envoûtante et sexy. On taille la bavette, Bayside vient sur le tapis, et elle me dit no problemo, l’État tient un registre des créations d’entreprises. Dans la seconde qui suit, Rhéa a son minuscule ordi branché au mur, et ses jolis petits doigts pianotent gaiement. Bingo, Rhéa tombe sur une boîte du nom de Bayside Consulting. Enregistrée il y a deux ans. Une société individuelle, dans le domaine des équipements médicaux. Plutôt vague. Une décharge me parcourut l’épine dorsale. Je me penchai en avant. – Individuelle ? Une petite affaire, donc. Et alors ? Harry considéra ses mocassins noirs pointure 50 et secoua la tête. – Quoi ? Vas-y, accouche. – Les lignes commencent à s’emmêler. – Hein ? Qu’est-ce que… Il me regarda droit dans les yeux. – Bayside Consulting appartient à Claire Peltier. Mon souffle se bloqua. Je fermai les paupières, entendis le ronron du réfrigérateur, le suintement de la douche, la respiration de Harry. J’entendais même Ava tourner les pages de son bouquin, derrière une porte distante de cinq mètres. – Il y a une explication toute simple, avançai-je. – Je crois savoir que notre toubib passe beaucoup de temps hors de la ville…

– Elle est expert-conseil, Harry. Elle officie un peu partout. C’est le job qui veut ça. Sans compter les séminaires et les colloques. – Je serais curieux de savoir si elle avait une sauterie pendant que Nelson se trouvait à Biloxi. Harry reparti, je voulus me détendre sur la terrasse, mais c’était une nuit sans vent et les moustiques vous attaquaient comme une couverture maléfique. Quand je me glissai dans mon lit, ma tête joua en boucle des films indésirables : Nelson, Claire, les ombres de mondes lointains mélangées en une tache boueuse. J’entendais les ressorts gémir sous le matelas d’Ava. L’Ours m’avait prévenu qu’elle aurait le sommeil difficile : l’alcool détraque l’horloge biologique et génère des rêves denses et lugubres. Rhabillé d’un tee-shirt et d’un caleçon, j’allai frapper à sa porte pour lui dire que moi non plus je n’arrivais pas à fermer l’œil, et proposer qu’on s’entraide en ne dormant pas ensemble. Remuant sous son plaid, elle tapota l’espace libre à côté d’elle. Je m’allongeai, et nous succombâmes tous deux à une heureuse obscurité.

L’aube léchait les rideaux lorsque s’évaporèrent mes rêves vagabonds. J’ajustai mon regard sur Ava, tournée vers moi, la tête enfoncée dans l’oreiller, ses fines mains pelotonnées sous son menton. Je quittai le lit en douceur pour ne pas rompre son sommeil. Je finis de me réveiller dans les vagues, rendues glaciales par un courant du large. Le sel me tapissait la bouche et me piquait les yeux. Le soleil était brumeux, mais déjà l’air se gorgeait de chaleur. Je me rinçai sous le jet froid installé au pied de la maison, puis remontai pour humer la douce odeur du café. Après m’être habillé, je trouvai Ava dans la cuisine, assise devant le journal. Son coude côtoyait un verre de jus d’orange et une assiette de miettes. – Je t’ai regardé nager, dit-elle. Mais pourquoi t’enfonces-tu si loin au lieu de longer la côte ? – Je nage vers le large jusqu’à l’épuisement, puis je fais demi-tour. Elle leva un sourcil. – Je déteste l’exercice physique, expliquai-je. De cette façon, sois je continue de nager, soit je coule. C’est assez motivant.

Elle hocha la tête. – Je comprends ce que tu veux dire. Je la regardai. – Tu es splendide. Elle indiqua ses fringues : débardeur rose à côtes, jean blanc, cheveux retenus par un chouchou doré. – AAKC. Tenues décontractées pour alcolos convalescents. – Je parlai de toi. Tu a repris des couleurs. Et tes… — … mains tremblent moins, termina-t-elle en levant son verre d’un mouvement quasiment stable. (Elle but une gorgée de jus d’orange et reposa son verre.) J’ai bien dormi, tu sais. D’habitude, dans les moments difficiles – c’est-à-dire les lendemains de cuites, autant parler franchement – j’ai le sommeil très perturbé. Mais là, quand je me suis réveillée, je t’ai entendu respirer, et je me suis dit tu es en sécurité. Du coup j’ai pu me rendormir. Je passai derrière elle et mes doigts trouvèrent ses épaules, pour les malaxer légèrement. Elle s’étira le cou d’un mouvement circulaire et reposa la joue contre ma main. À l’est, le soleil franchit la crête du toit, illuminant la cuisine à travers les voilages. Des grains de poussière scintillaient, nuée d’étoiles microscopiques. Je les regardai brûler, gagné par une étrange quiétude. Ava rouvrit la bouche :

– J’ai repensé à ce dont nous avons parlé le premier soir. C’est un peu embrouillé, mais je me souviens que nous méditions sur la ressemblance physique entre Deschamps et Nelson ; c’étaient grosso modo les mêmes, si ce n’est que Deschamps avait des muscles plus développés. Je m’assis à côté d’elle. – Oui, tu parlais de jumeaux, ou de frères, dont l’un se serait davantage entraîné que l’autre. – Un autre détail m’est venu à l’esprit. (Elle reprit une gorgée tout en sondant sa mémoire.) Le surlendemain de la réouverture des locaux, nous avons reçu un trauma crânien. Un garçon de dix-neuf ans retrouvé dans une fête au nord du comté. La police locale a livré le corps et j’ai pratiqué l’autopsie. Je me souvenais de l’épisode. Je n’y avais guère prêté attention,

puisqu’il ne relevait pas de notre juridiction. – Il avait le même type de morphologie, poursuivit Ava. Grand, de longs membres. Ainsi qu’une peau lisse, glabre et non marquée. – Musculature ? – Très proche de celle de Nelson. Il devait soulever des poids plus légers, et à un rythme soutenu, ce qui expliquerait cet aspect plus sculpté mais moins massif, notamment dans les bras et les épaules. – Cause de la mort ? – Frappé à la tête avec un objet rond et contondant. Une pierre de la taille d’une balle de soft-ball, vu la forme des blessures. Ou quelque chose dans ce goût.

La connexion était hachée avec le sergent Clint Tate de la police du comté : le signal peinait à atteindre son véhicule sur les routes de Citronelle. – Il y avait une rave, une bande de gosses dans un champ de pastèques, expliqua Tate dans un craquement permanent, comme si son coéquipier froissait un paquet de bretzels. Avec les raves, on est toujours au courant après coup, et quand bien même, je vois pas trop ce qu’on pourrait faire. Ils filent deux ou trois cents billets à un fermier pour louer quelques hectares, ils installent un groupe électrogène pour les lumières et la musique, et la fête peut commencer. La vic’ dont vous parlez est un môme du nom de Jimmy Farrier, inscrit à l’université de South Alabama. RAS, inconnu des services. Un brave gars qui a eu vent de cette soirée et s’est dit « pourquoi pas ? ». On continue de creuser, mais les gars ont d’autres chats à fouetter. – C’est arrivé comment ? – À ce stade de l’enquête, la seule hypothèse c’est qu’il aurait poussé quelqu’un à bout. Un trauma crânien bien senti, dans le lit d’un ruisseau asséché au milieu des bois, à une centaine de mètres de la rave proprement dite. Il aura mis du temps à mourir. – Qui a découvert le corps ? – Coup de fil anonyme vers 2 heures du matin. Voix maquillée. Une gamine. Affolée. Sans doute une raveuse défoncée qui aura trébuché sur le cadavre.

– Et vous n’avez rien constaté d’inhabituel sur le corps ? Des marques sur le cou, peut-être, laissées par une lame ? – Tout ce dont je me rappelle, c’est que les vêtements étaient… (il y eut une série de claquements, puis on aurait dit que Tate tombait en flammes)… sens… ouvert… cou. – Je n’ai pas compris, sergent. Vous pouvez répéter ? – J’ai dit : ses vêtements étaient tirés dans tous les sens. Le pantalon ouvert. Le tee-shirt retroussé jusqu’au cou. – Des pistes ? hurlai-je par-dessus le baroud électronique. La ligne redevint assez claire pour que j’entende Tate soupirer. – Deux cents mômes à moitié nus et camés qui dansent dans un rond de lumière, avec la forêt tout autour ? C’est l’endroit rêvé pour un tueur, inspecteur.

– Vous n’aurez qu’à me les redéposer quand vous aurez finiiii, Carson. Vera Braden me laissa les trois dossiers dans l’une des petites salles de conférence de l’institut médico-légal. Ni Claire ni Willy n’étaient présents ce matin – retenus par je ne sais quelle réunion budgétaire – et Vera ignorait l’heure prévue de leur retour. Je sortis le portrait facial de Farrier à son arrivée à la morgue. Un visage imberbe et poupin, criblé d’acné. Des oreilles décollées, les tempes rasées. Sa chute avait laissé de la terre sur ses lèvres et ses dents. Je troquai ce visage contre une photo en pied, que je disposai en regard de celle de Jerrold Nelson. J’avais sous les yeux deux jumeaux. Taille, muscles, silhouette, teint… Même les nombrils et les mamelons semblaient interchangeables. Farrier avait un espadon tatoué au-dessus du sein gauche, de la taille d’une grosse pièce de monnaie. Nelson, lui, avait un dragon oriental sur l’omoplate droite. Je sortis un cliché du dossier Deschamps pour l’aligner aux deux autres. On aurait dit qu’un troisième frère faisait irruption dans la pièce, peut-être un peu plus vieux, plus fort, renforcé au niveau des bras, des épaules et des cuisses. Je mis le Deschamps de côté pour me concentrer sur mes jumeaux. Pourquoi décapiter Nelson mais pas Farrier ?

J’étudiai les plans frontaux de Nelson. À l’instar de Deschamps, on l’avait trouvé allongé sur le dos. La lividité cadavérique était concentrée dans les reins. Remarquant deux taches plus sombres dans la stase sanguine de Farrier, je rouvris son dossier. Les plans rapprochés laissaient penser à des hématomes. Des bruits de pas derrière la porte. Je réprimai le réflexe de planquer les photos. La porte s’ouvrit sur Walter Huddleston, le garçon de salle. Ses yeux me transpercèrent tels deux lasers écarlates, avant d’obliquer sur les clichés. Il grogna et disparut en refermant derrière lui. Probablement pour regagner son cercueil. Je parcourus le rapport d’autopsie de Farrier, entendant en esprit

la voix d’Ava énoncer : Des contusions sur la cage thoracique, indiquant des coups aigus antérieurs à la mort, pouvant correspondre à une chaussure à bout rond, de style basket ou tennis – hypothèse : deux coups de pieds puissants portés sur le corps à

terre… Je rassemblai les documents et les rapportai à Vera. Les talons à peine tournés, je fis claquer mes doigts. – Au fait, Ver, je bosse sur une chronologie, et j’aurais besoin de consulter le planning du mois de mai. Elle me fixa par-dessus ses demi-lunes. – Tout ce bazar mensuel est regroupé dans un dossieeeer qui part directement chez le Dr Peltier. Elle les enfeeeerme dans son caisson à tiroirs. Je haussai les épaules. – Pas grave, j’y jetterai un œil la prochaine fois. En ressortant, je passai devant le bureau de Claire, ouvert. Je glissai la tête à l’intérieur, comme pour sentir l’empreinte d’une femme que j’admirais et pensais connaître.

Chapitre 22

– Je n’étais pas à cette rave, déclara Dale McFetters tout en caressant une moustache filiforme. Je bossais ce soir-là. Chez Pizza Junction. McFetters avait le crâne rasé, une défoliation récente à en juger par sa manie de tortiller des mèches invisibles. Il faisait les cent pas dans le séjour, palpant ses cheveux absents, tripotant sa boucle d’oreille argentée. Son jean semblait entamer sa deuxième décennie sans lavage. Dale était torse nu et maigre ; on pouvait compter ses côtes pour peu que le cœur nous en dise. Un barbelé d’encre bleue entourait son biceps de manche à balai. – Ça aurait pu tomber sur moi, vous savez. J’y serais allé si y avait pas eu le boulot. McFetters et Jimmy Farrier partageaient un désolant duplex près de l’université. Meublé pour vingt dollars, barbouillé d’une peinture jaune de troisième démarque. On se serait cru à l’intérieur d’un citron. – Mais c’est tombé sur Jimmy, répondis-je en m’adossant au mur criard. Et je veux savoir pourquoi. McFetters leva les mains au ciel. Elles étaient sales, et j’espérais ne jamais avoir mangé de pizza passée entre ces doigts-là. – J’ai déjà tout raconté à la police de l’État, ronchonna-t-il. – Et maintenant tu peux me parler à moi. C’est ton jour de chance. Il s’affala dans un fauteuil inclinable qui devait provenir d’une benne. – Je vous le dirais, si je saurais quelque chose d’autre. Il étudiait l’informatique. Je traversai la pièce jusqu’au panneau de liège du téléphone. Y étaient punaisés des menus de livreurs à domicile ainsi que quelques photos. L’une d’elles montrait Farrier et McFetters assis dans leur

petit jardin. Le torse nu, éblouis par le soleil. Jimmy semblait acculé, tandis que McFetters affectait une pose de gangsta-rappeur blanc. Le corps de ce dernier avait toute l’épaisseur et l’éclat de l’anorexie ; celui de Jimmy Farrier était tonique et bronzé, pour un visage plus enfantin qu’adulte – joues lisses, regard fragile, acné prononcée. On voyait qu’il faisait de la muscu : ses biceps et triceps étaient gonflés, ses épaules massives, ses pectoraux bombés, et son ventre ondulait comme une tôle au-dessus de son jean coupé. Un petit espadon se détachait sur son sein. D’après la date inscrite au dos, la photo avait presque un an. Je me retournai vers McFetters. – Jim devait retrouver quelqu’un là-bas ? Il haussa les épaules. – Y m’a pas dit. Peut-être. – Pas de copine attitrée ? Des fréquentations féminines ? McFetters scruta le plafond citron, caressa son cirrus labial. – Des meufs ? Disons qu’il avait plus d’espoir que de réussite… – Rien d’un tombeur, en somme. Son rire ressemblait au cri de l’otarie. S’il avait tapé dans ses mains, je lui aurais lancé un poisson. Je repris :

– Il n’a jamais essayé les petites annonces ? McFetters me fixa d’un drôle d’air, puis s’extirpa de son fauteuil pour gagner la chambre de Farrier. Il reparut avec un vieux Newsbeat ouvert à la page des rencontres. – Au pied de son lit, indiqua-t-il. Il épluchait chaque numéro. Il envoyait des lettres, mais… Ses épaules osseuses hoquetèrent. – Tu sais s’il obtenait des réponses ? Il secoua la tête. – Ses affaires sont toujours dans sa chambre ? – Sa mère a dit qu’ils allaient venir les prendre, mais ils l’ont jamais fait. Je me levai. – Tu permets que je jette un œil ? Il agita sa main vers la piaule. – Faites-vous plaisir.

Une chambre d’étudiant typique. Un lit défait. Des posters d’un groupe dont je n’avais jamais entendu parler : androgynes malingres en habits noirs, renfrognés au mascara, le nihilisme sponsorisé par une marque de bière. Dans le coin, un bureau soutenant un ordinateur, et une étagère de manuels lardés de bouts de papier. Des disques de fonte éparpillés autour d’un banc de musculation. Des vêtements ordinaires dans la penderie, ainsi qu’une planche de skim, des palmes, un masque et un tuba d’assez bonne qualité. J’ouvris le tiroir central du bureau. Crayons, stylos, trombones, Post-it. Emploi du temps scolaire. Un petit cadre montrant Farrier avec papa, maman et sœurette à la montagne, en ligne de mêlée, souriant à l’unisson. Il s’en dégageait une réelle chaleur, une complicité. Sous ce cadre se trouvait une photo volante : Farrier et sa mère le jour de la remise des diplômes, lui en toge noire, elle blottie contre l’épaule de son fils. Fiers, heureux d’être ensemble. Je notai que ces clichés n’étaient pas exposés sur le bureau, c’est-à-dire offerts à la vue de son coloc et des visiteurs, sans être pour autant relégués au fond du placard. J’inspectai les tiroirs latéraux. Celui du haut renfermait des cahiers de fac, celui du bas un pack de six bières et une boîte de douze préservatifs, intacte. Éclate-toi bien, Jimmy, où que tu sois. Je démarrai l’ordinateur et fis une recherche par mots-clés :

annonces, rencontres, Newsbeat… Sans résultat. Je passai à l’exploration fichier par fichier, et dans Divers je découvris un sous- dossier intitulé LetPers. Je compris qu’il s’agissait de l’abréviation de Lettres personnelles : on y trouvait plusieurs réponses à des annonces du magazine, soit sept au cours des huit mois d’existence du Newsbeat nouvelle formule. Ces courriers étaient une série de variations sur le même thème.

Chère [code de l’annonce], J ai lu ton annonce dans Newsbeat et j’adorerais te rencontrer. Je m’appelle JIMMY et j’étudie l’informatique à l’université de l’Alabama. J’ADORE la plage et je m’y rendrais tous les jours si je n’étais pas pris par les cours et le travail personnel. Je suis du genre calme, mais je peux aussi me lâcher si je suis avec la bonne personne.

J’ai les cheveux bruns, les yeux verts, et j’aime la musculation. J’ADORERAIS te rencontrer et je propose qu’on se donne rendez- vous. Je connais un endroit sympa près de la fac, le CUPPA, où on peut prendre un café et écouter de la musique live les mercredis, vendredis et samedis. On pourrait se retrouver là-bas, ou dans tout autre lieu de ton choix. J’espère avoir de tes nouvelles.

Jimmy

J’imprimai ces courriers ainsi que la liste des dates, et laissai Dale McFetters végéter dans son monde citron.

– Cutter les recrute par voie d’annonce, Carson ? Je croisai les bras derrière ma nuque pour contempler le plafond gris de la voiture. Il y avait une empreinte de pied au bord du plafonnier. De ma taille, visiblement. Un klaxon mugit derrière nous ; Harry enfonça le champignon. – C’est une supposition. Deschamps a rencontré Talmadge grâce aux annonces de Newsbeat. Et il s’avère que Farrier y répondait aussi. Je lui tendis une lettre par-dessus le siège. Il la parcourut tout en conduisant, ce qui me rend toujours nerveux, et me renvoya le document au bout d’une minute. – OK, Cars. Admettons que le tueur ait choisi Farrier par ce biais. Pourquoi le rejeter ensuite ? – J’en sais rien. Il devait y avoir un hic. Je regardai filer les arbres. Un truc me turlupinait, une dissonance floue à la lisière de ma conscience. Mes pensées revenaient sans cesse au tatouage de Farrier : précis, voyant, vif comme les dessins du supplément dominical. Je revis les sourires sur les photos de son bureau. Imaginai la voix inquiète de sa mère :

Un tatouage, Jimmy ? Tu n’as quand même pas fait ça ! Ce n’est pas toi. – Balise pas, maman, répond Jimmy dans un sourire, c’est juste une… Je battis mes poches pour trouver mon carnet, l’ouvris sur un numéro fraîchement ajouté, et empoignai mon téléphone. – Ouais ? répondit mon correspondant.

– Salut, Dale, c’est l’inspecteur Ryder. On vient de se voir. – Ouais, ouais, je me souviens. – Parle-moi du tatouage de Jimmy, Dale. L’espadon était vrai ? Un instant de confusion. – Le poisson, là ? Ben non, c’était un dessin. – Sans blague. Je veux dire : ce n’était pas un vrai tatouage ? L’otarie fit un bref retour. – Non, mec, pas Jimmy. C’était un tatouage temporaire, genre décalcomanie. On le colle avec de l’eau, et ça part à l’alcool. En général on voit que c’est bidon, parce que la couleur est trop intense. – Jimmy en portait souvent ? Une longue pause. – Ben… juste pour aller en soirée, en fait. Mais il les virait en rentrant, au cas où ses vieux débarqueraient à l’improviste. Ça leur arrivait. Jimmy avait peur qu’ils flippent en croyant que leur fils avait viré biker ou je sais pas quoi. – Encore deux petites questions, Dale. J’imagine que Jimmy joignait parfois une photo quand il répondait aux annonces ? Un nouveau silence, le temps que le cerveau mouline. – Des photos ? Ouais, ouais. J’en ai même pris quelques-unes sur la plage, au printemps dernier. – Il avait ôté son tee-shirt ? – Il était juste en maillot de bain. – Maintenant concentre-toi bien, Dale. Arborait-il un tatouage sur ces clichés ? Il aimait bien l’espadon, apparemment. Il le portait ce jour-là ? Nous longeâmes trois pâtés de maison. – T’es toujours là, Dale ? – J’essaie de réfléchir. Je lui demandai pardon. Trois nouveaux carrefours… – Ça y est, mec, je me souviens ! Il m’a dit que certaines meufs aimaient les tatouages, d’autres non. Et il ne voulait en faire fuir aucune, vous comprenez ? Pas de tatouage, donc. Pas sur les portraits adressés à Newsbeat, où Jimmy Farrier avait montré un torse aussi net que celui d’un bébé. Mais pour la rave, si, car là-bas ça le faisait bien. J’éteignis le

téléphone et le lâchai dans ma poche. Les yeux d’Harry m’observaient dans le rétro ; il avait des questions, mais savait que je planchais sur les réponses. Je me renversai sur la banquette, fermai les yeux. Arpente la scène, ordonnai-je à mon cerveau. Visualise la rave… Planté dans un champ de pastèques, j’observai la foule de danseurs, silhouettes en sueur munies de colliers phosphorescents et de bouteilles d’eau. Au loin j’avise un gosse aux traits juvéniles qui hoche la tête en rythme et tète une bière d’un air emprunté, un peu à l’écart. Il attend quelqu’un – c’est du moins ce qu’il espère. Soudain, sortie du noir de la forêt, une ombre se glisse derrière lui. Elle lui murmure ou lui montre quelque chose. Une bière, un joint, une ecsta. – Vas-y, man, détends-toi, c’est la teuf, sois cool… Sois cool, l’antienne irrésistible du charmeur de jeunes. Alors le duo se fraie un chemin dans les cultures, enjambe deux gamins accouplés, évite un vieux fou qui parle de Dieu à une pastèque. Dans la masse tourbillonnante, souriante et aveuglée de musique, le duo passe inaperçu. Puis les arbres brossent les visages et la rave n’est plus qu’un lointain bûcher. Une tape sur l’épaule de Farrier, et il se retourne pour connaître une explosion de douleur, doublée d’un goût visqueux tout au fond du palais. Il est à terre, dans un épais boqueteau à l’extrémité du champ, couché sur le flanc dans une rigole asséchée. L’ombre possède une lampe torche, un stylo, et cache une longue lame aiguisée. La braguette de Farrier est ouverte, prête pour les travaux d’écriture. On remonte le tee-shirt et… Tatouage. Sorti de nulle part, inattendu. Bleu, rouge et vert sur la peau rose-brun. Tout l’édifice s’écroule. Les préparatifs, la traque, les risques. C’était râpé depuis le début. Fou de rage, le tueur flanque deux coups de pied dans le ventre de la victime et la laisse crever en possession de sa tête. Alors la cervelle en miettes de Farrier recrache ses souvenirs, jusqu’à ne garder que l’instinct primal, et il meurt la bouche dans la terre, en esquissant un mouvement de succion. Je m’étais redressé pour taper sur l’épaule d’Harry. – Le Farrier que voulait le tueur n’est pas le Farrier qu’il a eu, déclarai-je. Range-toi. Harry braqua le volant et nous dérapâmes sur le parking d’une

station de lavage. Une demi-dizaine de Noirs astiquaient une Mercedes blanche. Ils me regardèrent quitter ma banquette pour passer devant, puis ils observèrent Harry, virent ses yeux de flic et reprirent leur besogne. – Cutter a sélectionné Farrier d’après la photo jointe à sa lettre, expliquai-je en refermant la portière. Or, Farrier n’était pas tatoué sur ce cliché-là. Le gosse s’appliquait de faux tatouages, style décalcomanies, et ne les portait qu’en certaines occasions, comme lors de cette rave. Cutter a piégé Farrier et l’a tué, mais en relevant le tee-shirt pour écrire… Harry hocha la tête :

– Surprise ! Le gosse a déjà de l’encre. – Pour une raison ou une autre, le tatouage l’a retenu de décapiter Farrier. Harry leva sa main d’avocat du diable :

– Cutter a peut-être été importuné. – D’après le sergent Tate, il avait les coudées franches. Harry cogita un instant. – Le Jerrold aussi avait un tatouage, Cars. Un beau dragon. Et ça ne l’a pas empêché de se faire raccourcir. Comment t’expliques ça ? Mon épine dorsale m’annonça l’imminence d’une idée. Cela se produit lorsque je sens approcher une ligne invisible et qu’il faut avancer à l’aveugle, les bras en sonde, pour l’agripper. Je feuilletai mentalement les photos de la morgue. Des taches postérieures sur Nelson et Deschamps, deux dos noirs comme des hématomes, tandis que les ventres étaient clairs, quasi intacts, dénués de stase sanguine. – Lividité cadavérique, murmurai-je. Nelson et Deschamps gisaient sur le dos. Ce n’est pas seulement pour écrire qu’il les met dans cette position, Harry. L’aspect de la face est primordial. Les pouces d’Harry pianotèrent sur le volant. – Alors Farrier était sur le flanc parce que ça ne comptait pas ? – Exactement. Dès que Cutter a vu le tatouage, et l’a cru véritable, Farrier est devenu inutile. – L’apparence, médita Harry. Body art, le corps comme objet d’art. Ce serait donc ça, son truc ? Son trésor ? Une simple photo de corps parfait ? Le cadavre parfait pour délivrer son message parfait à Dieu

sait qui ? – Le messager parfait. Merde, Harry, et s’il envoyait des avatars ? – Des copies de lui-même, tu veux dire ? – Ou plutôt des remplaçants. – Et ça nous mène où, Carson ? Je t’écoute. Je sentis quelque chose me glisser dans la paume, comme un fil d’araignée. Mais le temps que je ferme les yeux, c’était déjà parti. Je parlai à Harry des plannings de la morgue, que je comptais obtenir par l’entremise de Will Lindy. Puis nous nous penchâmes sur Farrier et ses rapports avec Newsbeat. – J’ai les dates des réponses de Farrier, mais pas les annonces correspondantes. Harry fronça les sourcils. – Juste les annonces, c’est tout ce qui te manque ? Celles parues dans le canard ? – Les archives sont parties en fumée. On possède uniquement les références. Ça ne nous apprend pas grand-chose, mais… Harry cogita une minute. – Dis, Cars, tu te souviens de ce gus, dans le secteur de Flomaton ? Sa maison était remplie de cartes géographiques et de plans de toutes sortes. Il collectionnait tous ceux qu’il trouvait. C’était dans le journal, l’année dernière. Bien sûr que je m’en souvenais. J’avais même découpé l’article pour mon classeur Drôle de monde. Des cartes de Tokyo, de Mourmansk, d’Oulan-Bator. Des cartes satellite, topographiques, sismologiques. Des densités de population, le nombre de chiens au kilomètre carré… – Un collectionneur de cartes. Ça t’inspire quoi, Carson ? Je remuai ma boîte à jargon. – Comportement obsessionnel compulsif. Ou pur délire, selon la fonction qu’il assigne à ces objets. Harry remit la voiture en prise et nous nous arrachâmes du parking sous le nez d’un troupeau de bagnoles délivrées d’un feu rouge. Des klaxons rageurs nous poursuivirent dans la rue. – À propos de fonction, dit Harry sans se soucier du tintamarre. Je vais te montrer un endroit, et tu vas me dire si t’y crois.

Chapitre 23

Le pavillon au toit de bardeaux s’élevait d’un terrain profond envahi de kudzu, dont les larges feuilles tapissaient les arbres, les poteaux électriques et l’essentiel du jardin. Nous nous garâmes dans la rue lézardée et remontâmes vers la maison. Deux vélos pourris dormaient contre un pacanier ; un chariot rouge était fixé à l’une des selles au moyen d’une bande de chiffon. Une vieille berline Checker dormait dans l’allée, si terne que la peinture semblait s’être volatilisée. Un mordu de bagnoles m’avait un jour raconté que lorsque les taxis jaunes de cette célèbre marque atteignaient les huit cent mille kilomètres, on les revendait à l’armée mexicaine qui en faisait des chars d’assaut. Mais je ne savais jamais quand ce type se payait ma fiole. Les grues du ferrailleur voisin lâchaient des épaves dans un concasseur. L’air embaumait la rouille et l’eau salée. Harry frappa trois coups à la porte, et au bout d’une minute j’entendis tourner les verrous. Apparut alors un Noir chauve et ratatiné en salopette bleue délavée, chemise blanche élimée et nœud papillon noir. Il pouvait avoir soixante ans comme il pouvait en avoir trois cents. Se courbant jusqu’à la taille, il déclara :

– Le Nautilus a refait surface. Trois fois de suite, comme une incantation. Nous pénétrâmes dans un grand vestibule aux murs lépreux. Dans une pièce sur la droite, j’avisai un bureau et une table à repasser. Sur celle-ci reposaient trois ou quatre quotidiens, et un fer préhistorique soufflant sa vapeur vers le haut plafond. Je jetai un œil dans les trois pièces attenantes. Les cloisons disparaissaient derrière d’immenses piles de journaux. Le vieil homme me fixait d’un air méfiant – craignait-il que je ne le morde ? – Vous m’apportez vos doutes ? susurra-t-il. Les errements de

l’État ? Je cherchai une citation ad hoc dans mes vieux cours de sciences politiques :

– Si j’avais à choisir entre un gouvernement sans journaux et des journaux sans gouvernement, je choisirais sans hésiter la deuxième solution. Le vieux scruta mes traits comme pour les mémoriser, puis souleva ma paluche et fit une courbette. – Je connaissais ce refrain dans la bouche de Thomas Jefferson, dit-il. Je ne pus qu’acquiescer. Harry exposa l’objet de notre visite, sur quoi nous fûmes conduits dans un dédale de pièces et de passages qu’il fallait traverser de côté, le nez sur les journaux jaunis. Le bonhomme avait une curieuse démarche, mélange de patinage sur glace et de saut de pierre en pierre au-dessus d’un ruisseau. Il manquait de nous semer à chaque virage. Les piles que nous longions étaient parfaitement alignées, les canards empilés en quinconce pour répartir de chaque côté l’épaisseur des plis. Si j’avais disposé d’un niveau, j’aurais parié qu’à chaque sommet la bulle se situait au milieu. Les titres déclinaient les noms de villes de l’Alabama, des plus grandes au plus petites : Mobile Register, Dothan Bugle, Jackson Daily News, Huntsville Times, Cullman Times. – New York Times ? demandai-je. Washington Post ? Il secoua la tête. – Ce n’est pas de mon ressort. Nous montâmes en crabe un escalier craquant, aux marches squattées par plusieurs décennies de Montgomery Advertiser. Un exemplaire montrait en une un Nixon jaune et desséché. La lumière jaillit sous les combles, et le vieux nous montra le coin où reposait une colonne de trente centimètres. – Mobile Newsbeat, récita-t-il d’après la fiche imprimée dans sa tête. Hebdomadaire paraissant le jeudi. Première date de publication :

11 mai 1996. Parution suspendue le 17 août 2002, pour raisons financières. Racheté en relancé en octobre dernier. Harry hocha la tête.

– Nous aimerions vous emprunter les numéros récents, si possible. Une nouvelle révérence :

– À vous, Harry Nautilus, je ne puis rien refuser. Pendant qu’Harry se penchait sur le trésor, le type me murmura :

– Il y a cinq ans, je menais mes activités à Mobile. Mais la ville criait à la nuisance publique et aux risques d’incendie, et voulait tout envoyer à la décharge. Mais Harry Nautilus a trouvé cette baraque et nous a aidés à déménager. (Il coula vers son sauveur un regard craintif avant de continuer.) Il peut être pire que le diable, mais parfois il lui pousse des ailes, à cet Harry Nautilus. Nous reprîmes le labyrinthe en sens inverse, la collection de Newsbeat couchée sur les avant-bras d’Harry telle une couronne sur un coussin de velours. L’ancêtre nous suivait, hochant la tête avec approbation. Comme nous frôlions les parois de papier, une modeste pile attira mon regard et je ramassai le journal du dessus. Me retournant vers le vieux, je brandis le récent numéro du Monde, et mon sourcil perplexe. – Un plaisir coupable, dit-il d’un air à la Mona Lisa.

De retour au bureau, nous chassâmes les deux gardiens qui tapaient le carton dans la petite salle de réunion. J’appelai Christell Olivet-Toliver au sujet des codes des annonces. Elle jubila d’apprendre que je pouvais lui prêter des exemplaires du Mobile Newsbeat remontant jusqu’à novembre, et ne sembla pas tiquer lorsque je la priai de me les rendre repassés. J’expliquai le codage alphanumérique de Christell à mon coéquipier, et nous compulsâmes les annonces, en commençant par les dernières ayant intéressé Farrier. Harry tendit les bras jusqu’à ce que le texte soit net. – Je suis à cinq centimètres de porter des lunettes, dit-il avant de lire l’annonce. « Besoin d’un ami. JF bl. célib. 24 a., ch. amit. voire RD avec JH drôl. et honn. 21 à 28 a. Aime promen. parc, danse, câlins, et adore la plage. » C’est quoi, RD ? – Relation durable. Harry grogna. – J’avais pensé à « Rodéo ». Une façon de dire qu’on veut se

marier, s’installer et pondre des lardons, en somme. – Farrier aussi est dingue de la plage. Ce détail à dû le décider. Harry feuilleta un autre numéro. – « Cherche âme sœur. JF bl. active, sorties, 27 a., blde, yeux mar., ch. gent. âme s. pour restau, ciné, plage au clair de lune. Doit être en forme et adepte muscu. D’abord amitié, puis… ? » – La plage, encore. Les muscles. Rien de probant. Nous survolâmes les quatre annonces suivantes. C’étaient des clones des deux premières, dans le ton comme dans les critères, et je sentais à nouveau les briques me cogner le front. Harry saisit le dernier Newsbeat du lot. Il l’ouvrit d’un coup sec et laissa son doigt courir sur la page, lisant en silence. Puis son doigt s’arrêta, revint en arrière. – Nom… de… Dieu, articula-t-il. Il tourna le canard de 180 degrés et tapota sur la bonne annonce. Alors je sus que les cauchemars, comme les prières, pouvaient être exaucés :

Nouvelle en ville cherche compagnon intime. JF bl ch. JH bl. Je rêve ardemment d’un homme 1,85 m-1,90 m, 80-85 kg, 20-30 ans. J’adore torses lisses, nets, quasiment imberbes, muscles prononcés, épaules rondes et fermes. Appendicite ou cicatrices s’abstenir. J’adore abdos plats. Je suis une JF bl., cadre, 1,70 m, 55 kg, blonde, longues jambes, poitrine généreuse, pleine de besoins secrets et intimes. Si vous êtes en couple, discrétion assurée. Si vous correspondez en tous points à la description ci-dessus, merci d’envoyer lettre avec photo (nu ou en maillot SVP – visage peut être hors champ si timide) et téléphone. Réponse garantie si reçue sous 8 jours.

Visage peut être hors champ, releva Harry, car vous n’allez pas le porter longtemps. – Tu penses qu’il aura eu combien de réponses ? demandai-je, frappé par la crudité de l’annonce. – Le seul critère que je remplisse est la taille, répondit Harry, mais j’aurais quand même passé la journée à lui écrire ! – Je suis sûr que Terri nous ment. Elle a rencontré Nelson via les

pages de rencontres. Cutter aussi. Harry me regarda. – Je ne connais que deux raisons de pipeauter, frangin. Quelque chose à perdre, ou quelque chose à gagner.

Ce coup-ci Terri fut plus réticente à nous laisser entrer. Elle stagna de longues secondes derrière le judas avant d’ôter la chaîne et de tirer la targette. – BFMF ? me chuchota Harry. Comprendre : « bon flic, mauvais flic ». – J’adore réviser mes classiques. Je prends le MF. – Oui ? fit Terri d’un œil méfiant à travers la porte entrouverte. – On a d’autres questions, lançai-je. Laissez-nous entrer. – L’affaire de quelques minutes, promit Harry. Puis nous disparaîtrons, M lle Losidor. Elle nous invita dans sa cuisine. Elle s’était arrêtée au supermarché après le travail et n’avait pas fini de ranger ses courses. – Je vous ai tout dit la dernière fois, soupira-t-elle tout en glissant un pack de cannettes light sous son comptoir. Je me calai contre l’évier. Harry lui passa le contenu des sacs entreposés sur la table. Je me lançai :

– On a fait circuler des photos de Jerrold au Game Club − où disiez-vous l’avoir rencontré, déjà ? Et figurez-vous que personne ne se souvient de lui. Vous pourriez nous dire à quoi ressemblait le serveur ou la serveuse ? On aurait des questions à lui poser. Terri se hissa sur la pointe des pieds pour ranger le beurre de cacahuètes. – Je ne m’en souviens pas bien, je… – M lle Losidor, attaquai-je, pourquoi ne pas avoir dit que vous aviez rencontré Jerrold via les petites annonces du Mobile Newsbeat ? Elle tourna brusquement la tête. Le beurre de cacahuètes alla rebondir sur le sol. – J’adore ces bocaux en plastique, s’égaya Harry. Terri pivota. – Je l’ai connu au Game Club. Comme je vous l’ai dit. – Vous l’avez rencontré via une annonce ! Je le sais, l’inspecteur

Nautilus le sait, et il serait peut-être temps que quelqu’un vous mette au courant, vous croyez pas ? Terri cogita un instant. Sa tête s’affaissa et elle se frotta les tempes. Le geste semblait repris d’une pièce de théâtre de lycée. – Vous avez raison, dit-elle en relevant des yeux de cocker. Je suis désolée. – Désolée que j’aie raison ? – Désolée de vous avoir induits en erreur, mais je voulais juste… – Aller en prison pour entrave à la justice ? Elle examina ses petits poings. – Ma mère m’a toujours dit que les petites annonces étaient destinées aux gens qui, comment dire, s’intéressaient davantage au sexe qu’aux relations. Alors, j’étais gênée. – Vous écrivez ces tirades toute seule ou vous avez un comédien dans l’équipe ? Je roulai des yeux et ricanai d’un air mauvais. Ça aussi, c’était peut-être dans la pièce. Harry dit :

– Restons aimable, Carson. La lumière est faite, maintenant. – Mais j’en ai marre qu’elle me bourre le mou ! – Eh, surveillez votre langage. Vous êtes chez moi, sans déconner ! – Ouaip, répliquai-je. Chez M lle Losidor et M. Puff. Vous vous rappelez, la dernière fois qu’on est venus ? Quand M. Puff a renversé un truc dans la chambre ? Son regard s’agita. – Il avait renversé un livre sur une étagère. Pourquoi ? – On parle bien du M. Puff qui aime ses poils longs et fournis, et qui préfère les colliers rose bonbon ? – Je ne vois pas le rapport avec… – Le même M. Puff qu’on a vu franchir la porte après notre départ ? La bouche de Terri Losidor forma des motifs silencieux. Il lui fallut plusieurs secondes pour allier le son et l’image. – Vous fouinez dans ma vie privée. Je vais vous demander de partir. – Vous avez tué Jerrold juste après l’histoire du pognon ? Ou vous

avez continué à le sau… à le voir ? Elle indiqua la porte. – Fichez le camp tous les deux. – On restera jusqu’à ce qu’on sache le fin mot de l’histoire, grognai-je tout en envahissant son espace vital. Sa mâchoire crispée voulut me tenir tête, mais ses pieds reculèrent. Harry me tapa sur l’épaule. – Calme-toi, Carson, et laisse-moi toucher deux mots à M lle Losidor. Je m’adossai au mur d’un air boudeur. Harry se tourna vers la jeune femme. – Nous cherchons simplement à établir des faits, mademoiselle. Terri répéta sa version, rôdée au mot près. Plus je la regardais et plus je percevais, sous ses dehors inoffensifs, une femme dure et entêtée. Je voulais la percer à jour, voir ce qu’elle cachait. Mais nous n’avions aucun levier, juste deux cailloux que nous ne savions même pas où lancer. Je me décollai du mur pour larguer le plus gros des deux :

– Je parie qu’elle sait ce que le Jerry faisait à Biloxi. Et à qui il le faisait. La pierre atterrit plus fort que prévu, et la peur fit ciller les paupières de Terri. Elle compensa par du bruit :

– Quoi ? Mais qu’est-ce vous me chantez encore ? – Écoutez, ma jolie, j’ai trois macchabées sur les bras, et un tueur qui fait son marché dans les petites annonces de Newsbeat. Pourquoi nous avoir caché que c’est là que vous aviez trouvé Jerry Love Machine ? Elle me planta son doigt dans le sternum, une fois par mot :

– Vous… êtes… malades ! Harry s’interposa. – Arrête, Carson, ça ne mène à rien. Détends-toi et laisse-moi faire. Terri se lamenta, Harry la consola, et je me repliai vers le comptoir. Dans un cendrier, deux mégots tachés de rouge à lèvres côtoyaient une forme grise semblable à une chrysalide. J’avais vu les mêmes dans les cendars du comico. Profitant de ce que Terri considérait Harry, je retournai la boule grise avec l’ongle.

Incroyable. Était-ce possible ? J’allais saisir l’objet quand Terri se retourna, toujours campée sur ses histoires de Game Club. Alors je traversai la cuisine en trombe, bousculant Harry au passage. – J’en ai ras le cul de votre baratin ! Encore un mensonge, ma belle, et je vous coffre avec plus de gouines que dans tous les Pays- Bas ! Elle poussa un cri et courut à la salle de bains. Je regagnai le comptoir, empochai l’objet suspect et fis un signe de tête à mon collègue médusé : on s’arrache. Losidor revint et s’appuya au chambranle de l’entrée, brandissant son poing et menaçant de lâcher les avocats si nous ne partions pas sur-le-champ. Harry lui montra ses paumes et battit en retraite, en feignant de me tirer par le col. – Nous partons, M lle Losidor. Navré pour le désagrément. Mon partenaire traverse une mauvaise passe, son hamster est mort ce matin. Merci de nous avoir offert de votre temps. Allez, au revoir. Sitôt dans la voiture, Harry s’écria :

– J’ignore ce que tu cherchais à faire là-dedans, mais ça méritait un Oscar ! La petite Terri nous cache un truc. Je le sens. – Un truc comme ça ? suggérai-je en sortant la boulette de ma poche. Harry ouvrit des yeux ronds. – Un vieux chewing-gum ? – Du journal mâchouillé, dis-je en faisant rebondir la pépite sèche dans ma main. Tu ne connais personne qui aurait cette curieuse manie ?

– Vous êtes venus me réclamer une boîte aux lettres ? grommela Briscoe Shelton. La chaîne retenait la porte entrebâillée. Il portait le même tee-shirt et le même pantalon de peintre que lors de mes précédentes visites. Et regardait le même film porno, à en juger par la bande son. Ce type avait grand besoin de vacances. – Vous disiez avoir vu Nelson en compagnie d’un type, quelqu’un qui passait de temps à autre ?

Une plainte masculine s’échappa : Oh, bébé, tu me donnes envie de… Shelton baissa les yeux et son cou s’empourpra. Il était donc capable de honte. Je lui fourrai sous le nez la photocopie du portrait figurant au dossier professionnel de Burlew. – C’est ce type-là ? Dans le poste une femme s’essayait au chant tyrolien. Shelton grimaça, haussa la voix :

– Nan. Trop joufflu. Il voit quelque chose à travers ces deux petites fentes ? Je glissai la photo dans l’ouverture de la porte. – Regardez bien. Histoire d’être sûr. – C’est pas lui, dit Shelton en me rendant le document. Vilain, le gars. – Un vilain costaud, oui. Mais encore plus vilain qu’il est costaud. Et croyez-moi, c’est un vrai costaud. Je rangeai le portrait dans ma poche. Les acteurs jouaient désormais en harmonie contrapunctique : le mâle grognait, la femelle lançait des imprécations monosyllabiques. – Costaud comme un joueur de football ? reprit Shelton. – Un bon mètre quatre-vingt-dix, dans les cent vingt kilos. Pourquoi ? – Ben, l’autre jour, j’étais en train de tailler la haie du bâtiment B – celui de Nelson – quand j’ai vu un gars monter dans une voiture. Ça doit faire une semaine. J’y aurais pas prêté attention, sauf que le type était un vrai gorille. Mais il me tournait le dos et j’ai pas vu son visage. – Et cette femme ? Je lui montrai une photo publicitaire de Claire. Shelton l’examina longuement. – Ah non ! Je m’en souviendrais. La fille du film vocalisa un orgasme de force 8, le garçon trompetant dans son sillage. Mon regard dut se teinter de pitié, car celui de Shelton parut soudain furieux. Je le remerciai, et il me claqua la porte au nez. J’arrivais dehors lorsqu’il rouvrit pour crier d’une voix étranglée :

– Vous pouvez penser toutes les saloperies que vous voulez,

monsieur le grand flic. Mais ma femme est à l’hosto, branchée à des machines, et tant qu’elle sera de ce monde je lui resterai fidèle ! Le trajet fut long jusqu’à la voiture.

J’enfilai le parking de la morgue. Ne voyant pas la Lexus dorée de Claire, je gagnai en hâte l’intérieur du bâtiment, où j’appris que le Dr Peltier avait été appelé sur une scène de meurtre à Mount Vernon mais ne pensait pas être retenu longtemps. Will Lindy était présent, en revanche, et je passai la tête dans son bureau pour le saluer. La pièce était vaste, remplie de classeurs et de meubles métalliques, avec un moniteur encastré dans un placard d’archives. Il était en train de classer des cassettes sur une étagère. – Vous êtes venu me dire qu’on a retrouvé la maudite bestiole ? – Quelle bestiole ? – La table. (Il scruta mon visage.) Vous n’étiez pas au courant ? On a été visités cette nuit. – Ici ? – Dehors. (Il secoua la tête, mi-amusé, mi-stupéfait.) Quelqu’un a chipé une table d’autopsie sur l’aire de chargement. – Mais qui peut bien vouloir d’une table d’autopsie ? Il haussa les épaules. – Elle se trouvait dans un carton anonyme, de la taille d’un gros frigo. Ça les aura peut-être induits en erreur. Je serais curieux de voir leur tête quand ils ouvriront la boîte… à supposer qu’ils reconnaissent la chose. J’imaginai une bande de junkies cassant la graine sur une table rutilante, en se demandant pourquoi elle était pourvue de gouttières. – Et depuis quand vous découpez les corps sur le quai de chargement ? Il rigola. – Nous n’avions pas eu le temps de l’installer avant la réouverture. L’assemblage est compliqué, et il faut un plombier. C’était prévu dans la semaine. Mais bon, mes petites histoires… En quoi puis-je vous aider, inspecteur ? – J’aimerais voir les plannings du mois de mai. Il hocha la tête.

– Savoir qui était de service et qui était de réserve ?

– Voilà. – C’est l’un des rares dossiers que je ne conserve pas. On appelle ça les rapports d’activités docimastiques, et c’est le Dr Peltier qui les garde. Il prit une clef sur son bureau et nous remontâmes le couloir. Je vis par la fenêtre que la Lexus n’était pas arrivée. – Il vous les faut pour une enquête ? demanda Lindy. Je soupirai, abonné comme lui à l’horreur administrative. – J’essaie d’établir une chronologie. Rien de crucial. – Tant mieux. Parce qu’ils ne sont pas gravés dans le marbre, vous savez. Ils servent surtout à s’assurer qu’on est en ordre de bataille. Le Dr Peltier veille toujours à ce que l’effectif soit au complet, que les vacances n’empiètent pas sur l’activité, etc. Comme elle passe beaucoup de temps à l’extérieur, il faut que ça puisse tourner sans elle. Trônant sur le bureau de Claire, un grand vase de fleurs fraîches parfumait l’atmosphère. Lindy sortit le dossier, referma le meuble à clef et me guida vers la salle de photocopie. Walter Huddleston recouvrait la machine de son ombre, tirant divers formulaires. Je hochai la tête. Il tenta de me cramer du regard avant de disparaître. Lindy me copia le dossier, replaça l’original chez la chef et retourna à ses cassettes. Comme je reprenais le couloir, je vis Claire pénétrer dans le bâtiment. Je bondis en catastrophe dans les toilettes des femmes. Cinq secondes plus tard, la porte se rouvrit derrière moi. Je me glissai dans une cabine et me perchai sur la cuvette, en me demandant ce que je dirais si Claire choisissait la même. – Si je parviens à couper l’arrivée d’eau, je pourrais mettre un clou de dix…

Mais elle prit la première cabine et ressortit au bout d’une minute fort efficace, ayant pu satisfaire un besoin naturel tout en appelant son paysagiste. Je m’esquivai à mon tour, moins honteux que j’aurais dû l’être. Je retrouvai la bagnole, posai le planning sur mes genoux et suivis les dates avec l’index.

Chapitre 24

Chez M. Cutter, la pièce du fond était toujours sûre et calme. C’était son deuxième lieu préféré, après le bateau bien entendu. Le bateau d’aujourd’hui ne ressemblait pas à celui de son enfance, et pourtant ils étaient pareils. L’univers vous retirait les choses, les faisait virevolter, parfois même changer d’aspect, puis il les replaçait sur votre chemin. Comme son bateau. Comme Maman. Il avait envie de glousser. Il roula son fauteuil en avant et actionna des commandes. Regarda Maman lui raconter des bobards, de la voix lente et détachée qu’elle affectionnait. Une petite manip et elle ravala ses paroles. Il pouvait arranger les mots à sa guise. Le visage de Maman se rapprocha. M. Cutter le figea, puis l’éloigna. Comme il aurait aimé faire tournoyer cette tête sur ce joli cou plein de haine… – Boston, dit-il avant d’étirer les syllabes : Booossstooon. Ça sonnait bien. Il essaya Kokomo, d’abord court puis allongé, avant d’inscrire ces deux noms sur un bristol. C’était un travail fastidieux. Écouter, analyser, seul dans le noir face aux images. Le temps passé à traquer Garçon-Homme-Guerrier n’était rien en comparaison. L’ombre et la lumière, les images et les mots. Maman et la vilaine fille. Cette partie du projet, les supplications de la vilaine, était la plus ardue. Il fallait assembler des fragments – des instants, des syllabes. Et empêcher le tableau d’apparaître d’un coup, car cette femme était trop puissante. Elle pouvait vous retourner le ventre et vous chambouler l’esprit, comme si vous vous évaporiez d’un endroit pour surgir dans un autre. Et merde. Voilà qu’elle remettait ça. Qu’elle chantait. M. Cutter ferma les yeux et retint son souffle. Obligea son cœur à

se calmer. Sa main cherchait sa ceinture, mais il se ressaisit. Contrôle-toi. Contrôle-toi. Il rouvrit les yeux ; ses mains se repositionnèrent. Il renvoya les mots dans le crâne de Maman, et tel un soleil de charbon sombrant dans une mer de neige, celle-ci laissa M. Cutter à sa nuit de travail.

– Burlew doit croire que nous menaçons Terri, et qu’elle risque de lâcher Dieu sait quoi. Je me retournai pour vérifier que personne n’écoutait. La salle des inspecteurs baignait dans un relatif silence : Naylor et Scott abattaient de la paperasse à leur bureau, Pendery chuchotait dans son téléphone, à l’oreille d’un indic ou d’une de ses interchangeables blondes pneumatiques. Tous les autres bossaient sur le terrain, ou s’employaient à en donner l’impression. Harry se fit l’avocat du diable :

– Et si on se plantait ? Qu’elle était nette, clean ? – Elle pue l’embrouille, Harry. Tu n’arrêtes pas de le dire. À moins que Terri n’eût un(e) ami(e) accro à la pâte à papier, Burlew et Losidor étaient de mèche. Les lignes disparaissaient dans l’angle mort, mais on voyait dépasser les extrémités. Il était temps d’attraper le bout le plus proche, de tirer un coup sec, et d’écouter ce qui dégringolait. – Quand nous avouerons avoir planché sur le dossier Nelson, Squill va péter un boulon, prédit Harry. On risque une DOD. La désobéissance à un ordre direct signifiait un mois sans traitement, et précédait en général une sévère rétrogradation. Ce serait la mort de la BISPI. – Je peux porter le chapeau tout seul, Harry. C’est moi qui ai fouillé l’appart de Nelson et contacté Friedman. Il secoua la tête. – Pas question, frangin. On est dans la même barque, et elle se manœuvre à deux. Il est temps de presser le Burlew. Le problème, c’est qu’on ne sait pas d’où ça va gicler. – Gardons un pébroc sous la main. Harry se tut, cherchant mon regard.

– Tu comprends qu’on risque aussi d’asticoter le Docteur P., n’est- ce pas ? Tu t’y sens prêt ? Le planning de la morgue avait confirmé mes pires craintes : Claire avait pris quatre jours de congé en mars, dont trois recoupaient le séjour de Nelson à Biloxi. Je hochai la tête. – Je suis prêt. – Non, tu ne l’es pas. Mais tu ne le seras jamais davantage.

Squill avait décalé nos réunions quotidiennes à 17 h 30. Pour retarder l’heure du dîner, disaient les râleurs, qui avaient sans doute raison. La faune habituelle était là, Burlew compris : adossé au mur, il serrait ses mains l’une contre l’autre, soit pour se muscler les trapèzes, soit pour s’autocongratuler. Harry feuilleta ses papiers, regarda Squill et se lança :

– Nous suivons une piste liée à Nelson. Nous pensons que cette femme, Terri Losidor, en sait plus qu’elle ne le prétend. – Nous souhaitons l’amener pour l’interroger, enchaînai-je. Elle fait la fière dans son séjour, mais que crachera-t-elle quand on lui raclera les amygdales ? Burlew relâcha ses paumes. Squill se releva à moitié, comme pris d’un coup de chaud. – Nelson ? Mais je vous ai demandé de vous concentrer sur Deschamps. Que dis-je ? Je vous l’ai ordonné. – Les deux victimes ne sont pas hermétiquement scellées, capitaine. Les chemins se croisent sous nos pas, et nous sommes retombés sur celui de Nelson. Sa voix se noua, tout juste audible :

– Ça vient de cette boîte à babioles, c’est ça ? Une pauvre histoire de papelards perdus ? – Non, répondis-je en prenant quelques largesses avec la vérité. C’est le fruit de nouveaux éléments apparus au cours de l’enquête. Les yeux de Squill me perforèrent tels deux tisons. Une veine bleue clignotait sur son front pâle. Nous y sommes, pensai-je. Démis de l’enquête… Un fauteuil grinça comme un violon meurtri, et tous les regards se

tournèrent vers Wally Daller. Il cessa de se balancer, croisa les doigts derrière sa nuque. Les pans de sa veste s’écartèrent, la cravate tombant de guingois sur son gros bidon. – Allons, capitaine, dit-il. Qu’est-ce que ça peut faire du moment

qu’on avance ? On est là pour ça, pas vrai ? Résoudre ce foutu casse- tête. Squill rouvrit la bouche mais il n’en sortit rien. Il y eut un long silence, et des hochements de têtes. Des grognements approbateurs. Rose Blankeship s’engouffra dans la brèche, sans doute aussi fatiguée de nous voir prendre des coups que nous-mêmes de les encaisser :

– Si vous pensez que cette Terri sait des choses, alors moi je dis :

ramenez ses miches ici. Blasingame tapa ses phalanges sur la table. – Mais ouais, les gars. J’en ai marre de me cogner la tête contre les murs. Le criminaliste Hembree ajouta :

– Les scènes étaient plus propres qu’un gosier de nonne. Si on a quelqu’un à cuisiner, faut pas hésiter. – J’adorerais décrocher un mandat de perquisition, déclarai-je. Aucun élément ne justifiait un tel document, mais je voulais voir la réaction de Burlew. Il était figé comme une statue de pierre, en apnée. – C’est impossible, objecta Tom Mason. À moins que tu ne gardes certaines infos sous le boisseau, Carson. – J’y travaille, répondis-je, manière de sous-entendre que ce pouvait être le cas, alors que ça ne l’était pas. Rose dit :

– Si nous l’amenons et qu’elle réclame un avocat, ce serait en soi une première indication. Acquiescement général. La dynamique glissait des mains de Squill vers le travail de flic. J’avais presque envie d’embrasser le grand front rose de Wally. Il me fit un clin d’œil.

Ah, Wally, vieux cabot…

Je poussai mon avantage :

– Je ne pense pas que cette femme soit directement impliquée. Disons qu’elle se situe à la marge, du fait qu’elle sait des choses sur

les derniers jours de Nelson. Pour l’instant elle nous tient la dragée haute, mais… (je décrivis un grand arc pour désigner nos locaux, les sons, l’odeur, les hommes et femmes au regard de pierre arborant de gros flingues)… nous savons tous ce qu’un peu d’ambiance peut faire. Harry attrapa les rênes :

– Terri n’a jamais eu maille à partir avec les autorités, et n’a probablement jamais mis les pieds dans ce type d’endroit. Elle tiendra une minute, puis elle passera à table. J’épiai Burlew du coin de l’œil. Derrière sa mine impassible je vis de la peur dans ses yeux minuscules, et des auréoles sous ses bras. Squill, lui, était désemparé ; il voyait la situation lui échapper, sans savoir s’il fallait charger ou reculer. Le sergent Bertram Funk passa la tête dans la salle. – C’est ici, la réunion sur les meurtres avec décapitation ? Cela permit à Squill de montrer un peu d’autorité :

– Nous sommes occupés, sergent. Qu’y a-t-il ? Funk lui tendit un message. Squill le lut en remuant les lèvres, et se leva aussitôt. – Il semble qu’on ait retrouvé une tête au bord de McDuffie Island. Celle-ci est en route vers la morgue, où l’attend le Dr Peltier. Il pourrait y avoir un rapport avec notre affaire. Voyons ce que le légiste en dira. Les collègues chargés de l’enquête ont une demi-heure pour filer à la morgue. Terri Losidor passa provisoirement au second plan. Burlew marmonna trois mots au sujet d’un rendez-vous ; nous n’étions pas debout qu’il avait disparu.

Il fallut moins d’un quart d’heure à Burlew pour frapper chez Terri Losidor, se précipiter à l’intérieur, et ressortir au bout de quelques instants avec un épais dossier sous le bras. Terri claqua la porte derrière lui. Burlew remonta en se contorsionnant dans sa voiture banalisée, glissa le dossier sous le fauteuil passager, et s’arracha dans une fumée bleue de caoutchouc brûlé. – J’ai comme l’impression qu’on va bientôt coincer ce porc, dit Harry alors que nous émergions de derrière une benne du parking, en laissant à Burlew un pâté de maison d’avance. Ça va guincher !

– Ça va smurfer ! renchéris-je. Il me regarda comme si je revenais des chiottes avec un pantalon trempé. – Irrécupérable, soupira-t-il en levant les yeux au ciel. Burlew se rendit droit à la morgue, sans toucher à son précieux dossier. Trois minutes plus tard il fut rejoint par Squill, et la paire se dirigea vers le bâtiment. Burlew entra d’un pas léger, comme soulagé d’un fardeau. Harry me déposa et je suivis mes deux collègues. Une fois à l’intérieur, je me retournai pour voir Harry se garer à côté de Burlew, sortir de voiture et faire quelques pas, un réglet plaqué contre sa cuisse.

La tête posée sur la table d’autopsie était en sale état : des fanons de chair grise aux allures de latex racorni. Claire la manipulait en douceur au moyen d’outils brillants. Squill se tenait contre le mur, le nez recouvert de trois masques chirurgicaux. Ce devait être la deuxième ou la troisième fois de sa vie qu’il mettait les pieds à la morgue. – Où est passé Nautilus, bordel ? Les trois épaisseurs de tissu n’étouffaient guère son agacement. – Il a fait halte aux gogues, capitaine. Squill parut écœuré, soit par le retard d’Harry, soit par la puanteur. Burlew était impassible, torturant de ses mâchoires une fraîche lamelle de papier. – C’est bien la tête de Deschamps, dit Claire en levant une radio à la lumière. Les clichés dentaires sont sans appel. Je demandai :

– La tête est endommagée, docteur ? Elle fronça les sourcils. – On l’a reçue voilà moins d’une heure, Ryder. Je peux juste vous dire qu’on a trouvé une perforation dans le lobe pariétal, qui peut-être due à calibre 22 ou 25. Mais aucune trace de sortie, à moins que la balle ne soit passée par l’oreille ou par une narine. Ça arrive, mais c’est rare. Je parie qu’elle est logée à l’intérieur. – Ça fait un bruit de maracas ? suggéra Harry en franchissant la

porte. L’odeur l’assaillit. Il sortit son mouchoir et me fit un clin d’œil sous un rideau de larmes. Il avait chopé le dossier. – Non, inspecteur Nautilus. Ça ne fait rien de tel. – D’autres agressions ? ajoutai-je. Enfin, compte tenu du temps que vous avez passé dessus, docteur Peltier. Des marques de coups, peut-être ? – Encore une fois, nous commençons à peine. Pour l’instant, il apparaît que la tête a simplement été sectionnée avant d’être jetée.

– Il ne sera pas content quand il verra que le dossier a disparu. J’étais assis à la place du mort, trop chargé d’adrénaline pour m’allonger derrière. Voyant que la tête de Deschamps ne révélait rien d’extraordinaire, Squill avait congédié les troupes, et Harry et moi de reprendre notre petite filature. Nous restions à bonne distance de Burlew, l’équivalent de trois quarts de pâté de maison. – Le magot était planqué bien profond sous le siège, expliqua Harry. Il ne compte pas y toucher avant d’être à destination. C’est-à- dire chez lui, visiblement. Burlew ralentit pour tourner dans sa rue. De petits pavillons coquets datant des années cinquante dormaient sous de grands arbres adultes. Les gazons verdoyaient. Une femme chenue promenait un chien d’arrêt au poil soyeux. C’était joli comme un décor de cinoche, une parfaite rue Disney. Avant qu’Harry ne se procure l’adresse de Burlew, je l’avais imaginé dans un pseudo-ranch crasseux, dans l’un de ces faubourgs de série bâtis dans les fifties. Ou alors dans une cave. Harry fit demi-tour dans une allée de garage avant la maison de Burlew. – Gare-toi quelque part, qu’on regarde un peu ce qu’on a péché. Nous nous arrêtâmes deux rues plus loin, derrière une école primaire. J’enfilai des gants et sortis du dossier une liasse de feuilles ainsi qu’une grande enveloppe. Parmi les papiers se trouvait une page d’annonces arrachée d’un Newsbeat. Je la lus à voix haute :

Homme superbe cherche ami affectueux. JH bl. célib. 22 a., bi, séronég. Yeux bleus, cheveux bruns, beau et viril bien bâti, joli sourire, peut être doux ou sauvage, traditionnel ou innovant, adore voyager, excellent compagnon. Cherche homme mûr, distingué et généreux…

– L’annonce de Nelson, comprit Harry. Généreux ? Ça veut dire ce que je pense, Cars ? Allonge l oseille si tu veux le miel ? Je hochai la tête et lus le reste du descriptif, qui était suivi d’une demande de photo. – T’as rien d’autre là-dedans, Cars ? Comme l’annonce de Cutter ? Ou un truc signé Losidor ? Je trouvai une nouvelle annonce, très proche de la première, mais destinée à l’autre sexe. Elles étaient aussi mirifiques l’une que l’autre. Avec un peu de formation, Nelson aurait fait un bon publicitaire. Mais hormis cette page, rien ne semblait concerner notre enquête. Comme si tous ces documents avaient été regroupés par simple souci de rangement. Je les reposai pour ouvrir la grande enveloppe. – Je parie que ce sont des photos de Nelson, dit Harry. En train de sourire pour la galerie. Un paquet de photos et une pochette de négatifs atterrirent sur mes genoux. J’examinai le premier cliché. Le deuxième. Puis je les fis défiler à la manière de cartes à jouer. – Ben merde, chuchotai-je en les filant à Harry. Il en regarda plusieurs avant de les reposer sur sa cuisse. – Ouais, comme s’il en pleuvait.

Chapitre 25

– Quelle épreuve, dit Zane Peltier. Assis sur un sofa de velours rouge, il fixait le tapis oriental. Le dossier cartonné reposait à ses côtés, et les photos devant lui, retournées, sur une table basse. Harry avait pris le tabouret d’un rutilant Steinway noir ; j’étais enfoncé dans un fauteuil ouvragé, un Louis quelque chose. Claire occupait une bergère à oreilles attenante au sofa. Zane lui montra des yeux mouillés. Elle détourna la tête. Ils habitaient la côte est de la baie, perchés sur un promontoire de la commune de Daphne. La Maison Peltier n’était qu’une orgie de colonnes, de voûtes et de hauts plafonds moulés. Les lustres semblaient être la norme, et la lumière des grandes fenêtres miroitait sur les pendeloques en cristal. Le mobilier était à la mesure des lieux : piano à queue, armoires imposantes, buffets en bois rares et noueux coiffés de plateaux de marbre. Des chevalets portaient à hauteur d’yeux des toiles impressionnistes. La moquette couleur neige était si régulière qu’on l’aurait crue non pas posée, mais coulée dans le plancher. Et pourtant, malgré cette richesse d’objets et d’effets, il ne se dégageait aucune impression de foyer, de vie conjugale ou de vie tout court. La seule bouffée d’air provenait d’une vieille paire de joggers jetés sous un cabriolet d’époque, des joggers de femme. C’était la fin de l’après-midi, l’heure où les évaporations du golfe gagnent les terres pour s’y déverser. Mais ce n’est qu’une pluie de poche : le soleil éclabousse la moitié d’un champ tandis que l’autre se fait rosser de gouttes grosses comme des billes. À travers les vitres de cathédrale je voyais de sombres cumulo-nimbus s’aligner à l’horizon, comme une armée de ventres gravides. Entre deux nuages filtraient des veines de ciel bleu, mais on ne les distinguait que lorsqu’elles

étaient tout près. Harry pivota sur son tabouret. Je m’éclaircis la gorge avant de m’adresser à Zane :

– Vous étiez donc chargé de la paperasse. Les prunelles humides de Zane inspectaient ses chaussures lustrées. – Je suis le businessman, Claire est le médecin. – C’est vous qui avez monté la boîte ? – Il arrivait à Claire d’évaluer du matériel pour des fabricants. Je lui ai suggéré d’en faire une vraie activité, enregistrée, déclarée, etc. Bayside Consulting, donc. J’observai Claire. Son visage était un masque de pierre, et je savais ce qu’il cachait. Nous étions venus parler à Zane, mais elle avait débarqué à l’improviste. Elle avait attrapé le dossier, scruté trois photos – bien plus qu’il n’en fallait pour raconter l’histoire – et rendu le tout à son mari sans décocher un mot. Il y avait dix longues minutes de cela. – Si la vue du corps de Nelson à la morgue vous a tellement ébranlé, c’est parce que vous le reconnaissiez. – Ses mains. Sa peau. Son… Zane plongea son visage dans ses mains. Ses ongles brillaient comme du mica. Il portait une fine alliance en or et une grosse chevalière argentée à l’auriculaire. Claire frissonna, détourna les yeux de plus belle. Je poursuivis :

– Quand il vous a fallu une couverture pour votre séjour à Biloxi, vous avez utilisé l’argent de Bayside. Claire ne consulte jamais les comptes ? Il se pinça l’arête nasale. – Elle signe quelques formulaires de temps à autre. – Et vous avez rencontré Nelson via le Newsbeat. – Je le feuilletais par hasard, quand je suis tombé sur une annonce… (Il regarda son épouse.) Je cherchais juste quelqu’un à qui parler, rien de plus. Les mains de Claire s’agitèrent, mais elle se reprit aussi sec. Zane continua :

– Nous nous sommes rencontrés, et c’est là que tout a commencé.

C’était… je ne sais pas… – Vous n’êtes pour rien dans sa mort, n’est-ce pas ? Il parut horrifié. – Mon Dieu, non ! Même si… – Même si lui et Terri Losidor s’étaient mis à vous faire chanter. Vous étiez son grand argentier, celui dont il se vantait partout. Je commençais à comprendre. Terri porte plainte contre Nelson, qui réagit en lui offrant de partager les fruits du racket de Peltier.

Mais à ce stade, Terri a compris que Nelson est plus cupide que rusé, et elle prend les choses en main.

La femme de Peltier s’absente quelques jours ? Alors écoute, Jerrold, tu pousses papy à t’emmener dans un hôtel prout prout et on planque un de ces appareils miniatures…

– Il réclamait cent mille dollars, dit Zane. – Ce ne doit pas être grand-chose pour vous. – Mais je connaissais suffisamment Jerrold pour savoir qu’il allait – qu’ils allaient revenir à la charge. Alors j’ai fait part de mes soucis à l’officier de police qui supervise la sécurité lorsque j’organise certains événements – réunions d’actionnaires, soirées caritatives… Le sergent Burlew. – L’un des avantages d’être le porte-flingue de Squill, lançai-je à Harry. Tu choisis les heures sup les plus pépères. Zane reprit :

– J’ai promis vingt mille dollars au sergent s’il retrouvait et détruisait les documents compromettants. Je voyais où cela menait :

– Mais Burlew a profité de la situation, n’est-ce pas ? – Quand Jer… Quand M. Nelson est mort, le sergent m’a expliqué que j’étais à présent mêlé au meurtre d’un homosexuel ayant versé dans la drogue et la prostitution. Bref, tous les ingrédients d’un effroyable scandale. J’aurais été ridiculisé à vie. – Alors Burlew a pris la relève de Nelson, en vous menaçant à son tour ? Les lignes n’avaient plus rien d’invisible : une rangée de piquets noirs dans un champ enneigé. Le fait que Terri eût conservé les photos après la mort de Nelson laissait supposer qu’elle avait trouvé

un nouvel associé en la personne de Burlew. Cette femme ne se laissait pas abattre. Zane opina :

– Le sergent Burlew exigeait deux cent mille dollars. Et un poste dans l’une de mes sociétés. – Comme directeur de la sécurité ? Pour la toute première fois, Zane me regarda en face :

– Il souhaitait devenir horticulteur. Je le dévisageai comme s’il parlait swahili. – Horticulteur ? Vous voulez dire… – Les plantes, inspecteur Ryder. Les arbres. Les fleurs. Je possède des parts chez un gros fournisseur pour paysagistes. Le sergent voulait être embauché en tant qu’horticulteur, avec une garantie d’emploi jusqu’au jour où il déciderait de prendre sa retraite. Il était inflexible. Zane haussa les épaules. – A-t-il jamais évoqué le capitaine Squill ? demandai-je. J’avais du mal à intégrer le coup de l’horticulture. Zane baissa les yeux. – Je ne m’en souviens pas. – Et l’incendie du Newsbeat ? – Le sergent craignait que le journal ne possède la trace de ma réponse à Nelson, ce que l’enquête aurait eu tôt fait d’établir. Mais j’ignore s’il est l’auteur de l’incendie. – Si votre aventure s’ébruitait, Burlew perdait son emprise sur vous, commentai-je. Mais vous-même, vous avez repéré les lieux, n’est-ce pas ? – J’y suis passé une ou deux fois, pour jeter un œil, réfléchir. En arrivant, j’avais aperçu l’arrière d’une Jaguar dans le garage à cinq places. Zane se mit à pleurer. Claire le rejoignit sur le sofa et lui posa la main sur l’épaule. Mais son regard à elle resta rivé aux nuages noirs. Soudain une voix surgit dans le hall :

– Mon petit doigt avait raison : c’est bien ici que ça se passe. Burlew apparut dans la pièce. Claire se leva, furax. Harry le dévisagea du tabouret. Je virevoltai, les poings dressés.

– Arrête ton cirque, Ryder. Grandis un peu. – Sergent, je vous demande de quitter cette maison sur-le-champ, gronda Claire. Burlew cligna ses yeux d’enfant et considéra Zane. – Il n’y a aucun problème, M. Peltier. Aucun. – Aucun problème ? s’étrangla Zane. Je vais être la risée de la ville, et vous allez finir en taule ! – Je ne me souviens de rien, articula lentement Burlew. – Vous me faisiez chanter avec… – Je ne me souviens de rien, répéta Burlew. C’est une phrase à savoir, M. Peltier. Je le voyais venir. Les narines de Zane se mirent à frémir, comme s’il flairait une source d’air frais. – De quoi parlez-vous, sergent ? – À moins que vous ne portiez plainte contre… je ne sais qui, il n’y a pas de procès. Pas de procès, pas de mauvaise publicité. Ni de photos jetées en pâture au public. (Burlew sourit d’un minuscule arc rouge.) Vous voulez connaître ma préférée ? Celle que j’appelle le canard, où vous… – Hors de chez moi ! tonna Claire. Tout de suite ! Harry se renversa en arrière, et son coude enfonça une basse du piano. Il regarda Burlew avec un léger rictus, puis se tourna vers moi. – Je t’ai jamais parlé d’un de mes anciens coéquipiers, Cars ? Il y a, quoi, douze ans de ça ? Burlew se crispa. – Ta gueule, Nautilus. Harry garda son calme :

– Tu ferais mieux de cavaler, Burl. Allez, hue ! Hue ! Les yeux de Burlew atteignirent presque une taille normale, et il devint rouge comme une tomate. Il voulut dire quelque chose, mais se ravisa, fit volte-face, et se retira sur deux jambes aussi raides que des poteaux. Quand nous l’entendîmes démarrer, Zane se leva et tira sur sa veste d’un air consterné. – Mais qui est ce bonhomme ? lança-t-il dans le vague. Et de quoi parle-t-il, bon sang ? Claire regarda son mari d’un air nauséeux, puis elle quitta la pièce.

Harry me tapota sur l’épaule et me fit signe de le suivre. Nous nous éloignâmes d’une dizaine de pas pour nous concerter. – Alors ? fit Harry. Le rapport avec notre enquête est-il celui que je crois ? – Absolument, confirmai-je. Peanuts. Rien à voir. Harry secoua la tête, maudit Burlew dans sa barbe et s’en alla. Je récupérai les photos et mis les voiles à mon tour. Mais Claire m’intercepta dans le vestibule. – Quels que soient les risques, je tiens à ce qu’on traite cette affaire comme n’importe quelle autre, déclara-t-elle. – Il n’y a pas d’affaire, Claire. C’est la parole de Zane contre celle de Burlew. Nous n’avons rien de plus contre le sergent, en dehors de Terri Losidor qui hélas roule pour lui. Claire émit un rire froid, métallique. – Zane ne parlera jamais. Il est en train d’inventer je ne sais quelle histoire pathétique pour gagner ma pitié. (Elle me toucha l’avant- bras.) Cette histoire vous a entraînés sur une mauvaise piste, n’est-ce pas ? – Nous cherchions toute personne ayant des liens intimes avec Nelson. Nous pensions qu’elle pourrait nous conduire au tueur, mais pas… – À mon mari. Je haussai les épaules. Elle secoua la tête. – Alors vous voilà revenus à la case départ ? – Disons que nous avons été… déroutés. Claire me précéda sur le perron. À treize kilomètres de là, sur la rive d’en face, Mobile se trouvait sous la pluie, raccordée au ciel par un épais rideau gris. Nous descendîmes un chemin dallé, jalonné d’azalées et de rosiers en pergolas. – C’est en grande partie ma faute, lâcha Claire en se figeant sous un treillage. Une faute idiote, ridicule et stupide. Le parfum des fleurs emplissait l’air, un contrepoint parfait à ces paroles amères. – Je ne vois pas pourquoi, Claire. Elle tourna son regard vers l’eau ternie par les nuages. – Je savais que Zane était un homme faible quand je l’ai épousé. Je

le soupçonnais même de bisexualité, comme le prétendaient certaines rumeurs, bien qu’en l’espèce il s’agisse plutôt d’asexualité. Mais pour une fille de mon milieu, c’était l’archétype du bon parti : la fortune, le prestige, l’influence… – Écoutez, Claire, vous n’êtes pas obligée de… Ses yeux bleus me coupèrent la chique. – Zane s’est vendu à moi en jouant la carte de l’élite, des grandes dynasties, et j’ai joué celle de la perle rare. Voyez-vous, comme beaucoup de gens de son monde, Zane n’a rien eu à faire pour obtenir ce qu’il possède, sinon ouvrir les yeux. Moi, j’ai trimé pendant des années pour acquérir mon savoir-faire et asseoir ma carrière. Tout ce qu’il me manquait, c’était une estrade pour montrer aux autres à quel point j’avais réussi. – Mais vous êtes réputée dans tout le pays, Claire. Et même au- delà. Un sourire triste :

– La vanité est un gouffre qui s’élargit à mesure qu’il se comble, Ryder. Professionnellement je me défendais, sans pour autant sortir du lot. Je ne suis qu’une femme talentueuse et respectée parmi d’autres. Mais dans l’univers de Zane, je faisais figure d’anomalie, une self-made woman dans un monde de crétins magnifiques, dont les accomplissements étaient à l’image de ceux de Zane : hérités, achetés, ou épousés. Or, comment faire pour ne plus les côtoyer, mais les surclasser ? Son regard me disait qu’elle attendait une réponse. – Devenir M me Zane Peltier. Elle poussa un rire sans joie. – Une vilaine sirène que la vanité. J’ai descendu les marches en pensant les gravir. De l’autre côté de la baie, le voile de pluie tirait une traîne dorée, brûlante de soleil. Claire l’admira quelques instants. – Ce travail d’introspection est tout récent, Ryder. Il a débuté quand vous êtes venu me parler du Dr Davanelle, d’Ava. Après votre départ, j’ai pris conscience que ma réaction première n’était pas :

« Comment lui venir en aide ? », mais plutôt « Je ne laisserai personne entacher mes états de service. » C’est une attitude

méprisable. Je ne suis qu’une sale nombriliste. Je secouai la tête. – Je pense, Claire, que vous avez placé la barre cinq centimètres trop haut, de sorte à ne jamais l’atteindre. Ça fausse les priorités. Elle leva la main pour caresser une rose. – Le dérapage de Zane, sa soumission à Burlew, c’est plus que je n’en puis tolérer. Non pas de lui, mais de moi. (D’un mouvement de tête, elle désigna la maison.) Ça n’a jamais été ma place, ni ma vie, cette obscène accumulation de choses. La seule chose que j’aime vraiment, c’est mon travail, mon aptitude à… (Elle se tut et serra les poings jusqu’à leur ôter leur couleur.) Et merde, voilà que je recommence, Ryder. Ma petite existence, mon travail, mon nombril. (Elle se tourna pour s’essuyer les yeux avec le poignet.) Où en est Ava ? Elle va s’en sortir ? Dites-moi qu’elle va bien, même si c’est faux. – Vous savez, Claire, je crois qu’elle… Son index vint me barrer la bouche. Son parfum me tournait la tête. Ou bien étaient-ce les roses ? – Juste pour aujourd’hui, dites-moi qu’elle va bien. Qu’elle va y arriver. Elle reprit son doigt. – Elle va y arriver, Claire. Je récoltai un sourire radieux, impressionnant de volonté. – Sans aucun doute. Elle est jeune, elle est forte. Elle sera formidable. Tout va s’arranger. Le monde n’est que roses et diamants, Ryder. Non, laissez tomber les diamants : ce ne sont que des graviers qui crânent. Voilà, le monde est un lit de roses. Son sourire se brisa comme du verre et elle me tomba dans les bras. Elle pleura doucement, davantage des soupirs que des larmes. Je sentis la chaleur de ses lèvres brosser ma joue. Puis elle se détacha, passa une manche sur ses yeux, et me poussa vers ma voiture en concluant par ces mots :

– J’ai à faire, très cher. Je la regardai redresser le dos, serrer les mâchoires, et regagner l’immense baraque. Je savais que c’était le signal pour le voyage que j’évitais. Notre enquête venait de heurter un mur, et c’était à présent

mon tour de me reprendre, de me raidir, et d’affronter mon destin. Je sortis le téléphone de ma poche, pour composer un numéro qui ne m’avait servi que cinq ou six fois dans ma vie, mais qui semblait gravé dans mon âme. Celui de Vangie Prowse.

Chapitre 26

Partout ailleurs, cette nuit de brise sourde et de fin croissant nacré eût été magnifique. Mais la lune et les étoiles semblaient incongrues en ce lieu. Un lieu fermé à la beauté, où même l’ombre était noircie, et la lumière une ironie. Sur le dernier kilomètre séparant la route de la grille, mes mains attrapèrent des crampes à force de serrer le volant. Tout en les secouant, je me rappelai être venu ici à quatre reprises, et m’être chaque fois juré que c’était la dernière. Le gardien du portail demanda mon nom, prit mes papiers et les compara à son registre, sa lampe torche braquée sur mon visage. Je ne m’offusquai pas : la nature de l’endroit exigeait de telles procédures. Pas le droit à l’erreur. Je me garai sur le parking et me présentai à la porte, où un deuxième vigile intensifia les contrôles, comme si son collègue n’avait fait qu’une mise en bouche. Puis j’entrai, dans un grasseyement métallique de verrous et de portes. Vangie m’attendait, malgré l’heure tardive. Elle connaissait mon humeur et s’en tint à quelques plaisanteries. Un troisième gardien m’escorta. Sauf ordre explicite de ma part, j’exigeai qu’il laisse la porte et l’œilleton fermés, mais aussi qu’on éteigne la caméra de la chambre, ce que Vangie finit par m’accorder :

– Il sait ce qu’il fait, dit-elle aux yeux sceptiques du vigile. – Ça vaudrait mieux, répondit ce dernier. Nous longeâmes un long couloir blanc bordé d’épaisses portes aux impostes fermées. Au fond du hall, une sirène émergea du silence, s’élevant dans les aigus. Je crus à une alarme d’incendie, avant de comprendre qu’il s’agissait d’une plainte humaine. Quelle vision d’horreur pouvait donc inspirer un cri pareil ? Le son se maintint dans les airs, comme piégé par des molécules, puis s’échappa vers une autre dimension. Le surveillant me fixait d’un petit sourire satisfait, et je compris qu’il exultait de bosser dans un monde où l’angoisse et

l’effroi étaient le pain quotidien. J’eus envie de cogner sa bouche tordue, de voir sa nuque se plier, son sang et sa salive tracer une comète sur le mur. Ces murs ne te réussissent pas, me dis-je. Reste calme. Nous stoppâmes devant la chambre de Jeremy. – Je ne bouge pas d’ici, confirma le garde avant d’ouvrir l’œilleton, de jeter un œil à l’intérieur et de glisser une carte dans le verrou électronique. La porte s’ouvrit en sifflant. J’entrai. À première vue, on aurait dit une chambre de cité U : des placards intégrés, une penderie, une chaise derrière une table servant de bureau, une seconde chaise dans un coin et un lit de type futon. Les meubles étaient en plastique souple. Il y avait une bibliothèque, remplie d’ouvrages soigneusement ordonnés, ainsi qu’un lavabo, une cuvette et une douche dans un recoin du mur. Le miroir en pied était fait de Mylar, qui déformait l’image telle une couche de mercure. Je trouvai Jeremy assis sur le lit, un livre vert dans les mains. Pâle et menu, les yeux bleu-jaune et les cheveux couleur de blé, il ressemblait à mon père, la carrure en moins. Il portait un survêtement gris, des chaussettes blanches, et les chaussons de l’institution. Il releva les yeux d’un air blasé, comme si je passais tous les soirs. Je m’adossai au mur, les bras croisés sur ma poitrine. Il tapota son livre. – T’as déjà lu du Lucrèce, Carson ? – Pas depuis ma deuxième année, je pense. – Ah oui ? Laquelle ? Je déconne. Tiens, une de mes préférées :

« Les enfants, en effet, dans les noires ténèbres ont peur de tout. De même en plein jour, quelquefois, nous craignons des objets pas plus dignes d’effrois que ce qui épouvante un gosse entouré d’ombres et qu’il attend de voir surgir. » (Il fronça les sourcils.) La question que je me pose est la suivante : qui devrait s’inquiéter lorsque les enfants apeurés voient juste, Carson ? Je regardai ma montre. – J’aimerais revenir sur… Sa voix chuta d’un octave :

– Qui devrait s’inquiéter, Carson, quand les gosses apeurés voient juste ? – J’ai eu une grosse journée, Jeremy. – Qui devrait s’inquiéter, Carson ? C’est pas de la chirurgie cérébrale, bordel ! L’émotion faisait chuinter son souffle. Je ne pus masquer ma colère :

– Les parents, Jeremy. T’es content ? Question, réponse. Action, réaction. Bruit, écho. T’as fini ? Il inclina la tête, comme s’il avait perçu quelques notes de musique. – Maman va bien ? Je soupirai. Toujours le même jeu. – Je t’ai demandé si maman allait bien. Elle va bien, n’est-ce pas ? – Elle est morte, Jeremy. Depuis trois ans. – Vraiment ? Quel dommage. Ce fut une grande souffrance ? – Oui, Jeremy, une grande souffrance. Une souffrance blanche, noire. Une souffrance qui transforma ses mains menues en nœuds d’acier, qui la rendit quasi transparente, jusqu’à ce que l’emportent les flammes couleur de neige. Elle ne prit jamais la moindre pilule, sauf à la fin lorsqu’elle n’en pouvait plus, et qu’elle me laissa tenter l’impossible. Elle avait besoin de vivre l’enfer, au cas où il y aurait un paradis. – Assez de souffrance pour trois ? demanda Jeremy. Je ne t’inclus pas dans la liste, bien sûr. Tu as échappé au feu. Bon, tu as peut-être connu un léger désagrément, un léger accès névrotique, mais ton âme n’a pas cramé. Les flammes t’ont épargné. Ton âme a grillé, Carson ? – Tu sais, Jeremy, tu aurais aussi bien pu m’envoyer un mail. « Question : ton âme a-t-elle grillé ? Merci de cocher la case OUI ou la case NON. » – Comment oses-tu te moquer ? C’est toi qui as besoin de moi, et non l’inverse ! Alors je recommence : ton âme a-t-elle grillé, Carson ? Je tirai la chaise de la table et m’installai face à lui, les yeux dans les yeux. – Non, Jeremy, elle n’a pas grillé. – Comme c’est étrange, avec ces flammes omniprésentes.

Comment ça se fait ? – À toi de me le dire, Jeremy. C’est visiblement l’une de tes rares préoccupations. Braquant son menton vers le ciel, il hurla comme un cochon :

– J’ai tué l’enfoiré, voilà pourquoi ! j’ai ligoté ce cri au cri et j’ai crié, jusqu’à ce que son cri, et son cri, et son cri se déversent le long de ses jambes comme des lombrics et du miel. J’ai plongé le visage dans son cri dégoulinant pour le regarder crever. Voilà pourquoi ton âme ne fut pas réduite en cendres, frérot. JE T’AI SAUVÉ !

Il bondit du lit pour faire les cent pas dans la pièce, puis il se planta devant le miroir, dans la position d’un batteur de base-ball, et m’adressa un clin d’œil dans le reflet mouvant de la glace. – On aurait peut-être évité tout cela si notre cher papa avait préféré jouer à la balle. Il baissa la voix, pour imiter à s’y méprendre le timbre paternel :

Eh, fiston, qu’est-ce que tu dirais d’aller faire quelques swings dehors ?

– Arrête ça, Jeremy. – Non, fiston, tu tiens mal ta batte. Tiens-la comme ça.

– Arrête. – Bon sang, fiston, je te dis de la tenir comme ça ! – Je t’aurai prévenu… Je me levai. – Non mais tu vas la tenir, petit con ! – Jeremy ! – Je vais te montrer, p’tit connard, tu vas voir un peu, p’tit connard, je vais te montrer, je vais te…

J’empoignai mon frère par le col. Il renversa la tête en arrière, et les cris d’un vieux couloir transpercèrent le présent. Ma mère pivote et me dit : Retourne dans ton lit, ce sera bientôt fini. Le volet de l’imposte coulissa. – Tout va bien ? s’enquit le gardien. Ses yeux scrutèrent la pièce. Jeremy souriait tranquillement, tandis que je tenais le mur, en nage. – Ne touchez pas à cet œilleton ! gueulai-je. L’imposte se referma lentement. Je m’aspergeai d’eau froide au

lavabo. Jeremy se rassit sur le lit d’un air guilleret. – Maintenant qu’on a expédié la cérémonie d’ouverture, de quoi souhaites-tu me parler, Carson ? Laisse-moi deviner… Des derniers incidents de cette bonne vieille Mobile ? Je savais qu’il te faudrait quelques lumières. T’as pensé à apporter les photos et les dossiers, que je puisse les éplucher un jour ou deux ? Ah oui, et un briquet ?

Il était minuit quand je regagnai Dauphin Island. Un gros orage approchait par le sud et la foudre tonnait en blanchissant les nuages. J’espérais qu’Ava dormait, que je pourrais me traîner vers mon lit et succomber enfin au noir. Mais parvenu au coin de la rue, je pilai en reconnaissant la Volvo d’Harry dans l’allée. Que faisait-il ici à cette heure ? Mon crâne se mit à gîter, mais j’atteignis ma destination. Monter l’escalier fut une épreuve, comme si l’espace entre les marches avait doublé. Harry et Ava semblaient pétrifiés. Une statue d’homme dans un fauteuil et une statue de femme sur le sofa, une tasse de thé calée entre la poitrine et la bouche. Au moment de franchir le seuil, de la paraffine chaude se déversa du plafond, qui ralentit mes mouvements en se refroidissant. – Pourquoi es-tu là demain ? demandai-je à l’Ava de marbre, entendant les mots quitter ma bouche dans le désordre, cherchant ce que j’avais bien pu vouloir dire. Enfin, Harry tard ici… Ma langue n’eut pas le temps de se ressaisir que le sol se mit à trembler, comme si un éclair silencieux avait frappé les fondations. Les pilotis durent s’embraser, car je vis sombrer l’extrémité de la maison. Les piliers s’écroulent, me signala une petite voix. Mais pourquoi les meubles ne glissent-ils pas vers le fond ? J’écarquillai les yeux devant ce mystère. – Là qu’elle part, murmurai-je. J’entendis sonner un carillon glacé. Les deux statues se levèrent de leurs sièges, et voletèrent vers moi à la manière de papillons.

– Maintenez-le comme ceci. Un peu plus ouvert. Voilà. La voix cotonneuse d’Ava s’échappait d’une bande craquante et sifflante.

– C’est grave ? demandait Harry sur la même cassette. – Brûlure au deuxième degré. Moins méchant qu’il n’y paraît. Le principal souci, c’est le risque d’infection. Les sons s’expliquèrent peu à peu. Un nouveau coup de tonnerre, sourd et lointain. Le sifflement, quant à lui, venait des trombes d’eau sur le toit. J’ouvris les yeux, remontai des eaux profondes vers la surface pétillante. Je voulus m’asseoir, mais Harry me bloqua la poitrine. – Ne bouge pas, frangin. On me piqua sous le biceps. Je n’avais plus de chemise et je gisais sur le divan. Ava m’appliqua une crème médicale qui sentait la peinture et le chou pourri. Harry me tenait fermement le bras tandis que j’enchaînais grimaces et tressautements. – Où as-tu passé la soirée, Cars ? – Réunion paroissiale, répondis-je alors que le salon sortait du brouillard. Ava me couvrit de gaze de l’épaule jusqu’au coude, Harry me redressa en douceur, et Ava cala des coussins sous mon bras avant de gagner la cuisine. Harry se rapprocha. – Il y avait Jeremy, à cette réunion paroissiale ? Mon haleine se congela. Harry savait. Je fermai les yeux. – J’ai parlé de lui quand j’étais dans les vapes, c’est ça ? – Tu n’as pas dit un mot. – Alors comment… ? – Je suis au courant, frangin. Depuis un an. Palliant le silence de ma bouche, mes yeux formulèrent la question qui s’imposait. – Les détectives détectent, Carson. Ava reparut, un whisky à la main. Elle s’agenouilla au pied du divan et porta le verre à mes lèvres. – Tu ne devrais pas toucher à ça, marmonnai-je. – Moi non, toi si. Bois. La chaleur de l’alcool se propagea dans mon ventre. Un éclair fit vaciller la lumière, suivi d’un bruit de foudre. Harry prit une chaise pour s’asseoir près de mon oreille. La douleur commença de refluer

dans mon bras, et avec elle la sensation d’être dans le cosmos. – Alors comme ça, l’an dernier, tu m’as suivi à l’hôpital ? – À l’époque, c’est à peine si tu aurais vu un poisson suspendu à ta visière, Cars. Je t’ai filé le train quasiment jusqu’à la porte. Et si ce truc est un hôpital, Fort Knox est un distributeur de billets ! – Tu ne voulais pas lâcher prise, hein ? C’est pas ton genre. – Est-ce que j’ai fouiné ? Un peu, que j’ai fouiné. Mais je ne suis pas bien sûr de ce que j’ai trouvé. Je sais juste que Jeremy Ridgecliff est ton frère. Tu allais lui demander des tuyaux sur l’affaire Adrian ? Je n’osais plus croiser son regard. – Je n’étais pas certain d’agir correctement, Harry. – Vous pourriez me dire de quoi il retourne ? s’impatienta Ava. Je fermai les yeux. Harry se chargea de répondre :

– Voici un an, un flic en uniforme a suivi des fumeurs de crack dans un égout infesté de rats. Là, il trébuche sur le corps de Tessa Ramirez, douze ans, une fillette de la cité. Ses yeux et son visage étaient calcinés. Les experts ont établi qu’on avait posé une bande de soie sur ses yeux avant d’y mettre le feu, alors que la fillette était encore en vie. Ces paroles ravivèrent d’affreuses images : Tessa Ramirez, étendue sur le dos parmi les rats et les bris de verre, consumant mon âme de ses globes carbonisés. À l’aide, criait-elle, bien qu’elle fût morte depuis huit jours. – Mon Dieu, fit Ava. – Un mois plus tard, continua Harry, un vieux poivrot fut retrouvé dans les mêmes conditions. – Et toujours aucune piste ? – Nib, nada. Et puis voilà qu’un petit agent sorti de nulle part m’explique que le coup de la soie brûlée peut être un procédé de rapprochement entre le tueur et ses victimes. Ce flic suggère en outre que celles-ci étaient choisies aux abords d’un « feu d’alliance ». Je pensais qu’il nous bavait des craques, mais on a vérifié, et les deux victimes avaient effectivement été témoins d’un incendie au cours des six mois précédents. On a prévenu la hiérarchie. Mais entre- temps celle-ci avait sollicité le FBI, et leurs profileurs soutenaient que les flammes jouaient un rôle de dissimulation – et que l’idée d’un feu

d’alliance était pure foutaise. – Et les incendies, alors ? – Simple coïncidence, ont répondu les chefs. C’étaient pourtant de gros incendies : un vieil immeuble du centre-ville et une ferme délabrée près de Saraland. Avec chaque fois des centaines de spectateurs. Mais je me suis fait botter le cul pour entrave, en même temps que cet agent. Ava me regarda. – C’était toi, l’agent en question. J’opinai malgré moi, et fus ravi qu’un roulement de tonnerre m’empêche de parler. Harry se resservit un Glenlivet et poursuivit son récit :

– On a ensuite trouvé les corps de Cynthia Porter et de sa fille de vingt ans, les yeux réduits en charbon. Le mari de M me Porter était un concessionnaire automobile réputé, grand donateur des partis démocrate et républicain. Contrairement aux précédentes, ces deux victimes appartenaient à la classe blanche aisée, ce qui donna un coup de fouet aux recherches. Le département diligenta une enquête parallèle, et nous offrit un peu d’espace, à Cars et à moi, pour explorer la théorie de l’alliance. Non parce qu’il y croyait, vous pensez, mais parce qu’il fallait protéger ses arrières, montrer au public qu’on ne laissait rien au hasard. Ava demanda :

– Les Porter avaient-elles été… sélectionnées… à proximité d’un incendie ? – Sélectionnées, comme vous dites. Un mois plus tôt, elles avaient assisté à un curieux brasier dans un centre commercial. Elles faisaient du shopping, ont vu la fumée, se sont arrêtées pour regarder. Carson s’est dit qu’il fallait écumer les sites d’incendies, notamment ceux d’aspect criminel. D’après lui, le feu pouvait être un moyen pour le tueur de débusquer ses futures victimes. Ava me considéra. – Et tu disais vrai, n’est-ce pas ? Une bourrasque chahuta la maison ; j’attendis qu’elle cesse pour répondre :

– Il y a eu ce grand feu dans un entrepôt désaffecté près des docks.

J’étais branché sur la fréquence des pompiers, et j’ai accouru sur les lieux. J’ai observé la foule, et j’ai remarqué un type qui semblait prêter moins d’attention aux flammes qu’aux badauds. Je me suis glissé derrière lui, et je l’ai vu s’arracher machinalement des mèches entières de cheveux. On appelle ça la trichomanie, et les trichomanes… – S’arrachent les cheveux pour le plaisir ou pour se calmer, compléta Ava. J’ai lu des articles là-dessus. C’est assez rare chez les adultes. C’est un trouble du contrôle des impulsions, au même titre que la manie du jeu, les colères violentes, la kleptomanie et… Elle s’interrompit, écarquilla les yeux. – Mais oui, Ava. La pyromanie. J’ai vu Joël Adrian sortir un carnet de sa poche et se diriger vers un docker. Celui-ci m’expliqua juste après que l’homme s’était présenté comme un reporter en quête de témoignages. Et qu’il avait pris son nom et son adresse pour vérification. – Et qu’a fait Adrian ensuite ? L’histoire touchait à sa fin. Sentant mon malaise, Harry me relaya. Je me renversai sur le coussin et tâchai d’écouter la tempête, mais j’entendais surtout la voix de Harry. – Cars a rattrapé Adrian et relevé sa plaque. Puis nous l’avons filé vingt-quatre heures sur vingt-quatre. Le quatrième jour, Cars l’a suivi au domicile du docker. Comme un vrai journaliste, Adrian a convaincu le type de le laisser entrer. Alors Carson a convoqué les renforts et s’est approché de la fenêtre. C’est là qu’il a vu le docker ligoté par terre. Ava me dévisagea. Je fermai les yeux, et vis les paroles d’Harry se muer en film. Adrian imbibe d’essence un carré de soie rouge pendant que le docker lutte contre ses liens. Adrian lui pose un tissu humide sur les yeux, lui embrasse le front, puis sort un briquet tabulaire déguisé en baguette magique. Je plonge dans l’entrée. Adrian allume le briquet tout en me lançant un sourire, comme si nous allions partager un somptueux festin… – Carson ? La voix d’Ava, distante, de nouveau sous la pluie. Mon flingue produit une détonation abrutissante. Je me débats

derrière le canapé, le cœur galopant, sans savoir ce que j’ai touché, ni si Adrian était armé. Une série de chocs sourds, comme de violents coups de marteaux. Je sors la tête. Adrian trépigne sur le sol, tambourine le plancher avec le crâne et les talons. Il gémit, convulsé, crache du sang. Puis la vapeur rose devient un torrent rouge. Il tente d’échapper à son sort, et répand une traînée d’hémoglobine large comme un balai… – Carson ? Tu l’as tué ? Ava me ramenait dans le présent. – Il a fait ce qu’il devait faire, répondit Harry. Ne rouvre pas ce vieux débat, Cars. Je secouai la tête, mais l’image était immuable. – J’aurais pu tenter une diversion. Attendre la cavalerie. On aurait pu l’étudier pour faire progresser la recherche… Harry se leva, l’index pointé sur ma figure. – Je ne veux plus entendre ces litanies à deux balles. T’es un flic, pas un étudiant en psycho. Une seconde de plus, et la tronche du docker devenait une boule de feu. Ava me caressa le dos de la main. – Tu n’as jamais parlé de ton frère à Harry ? De tes intuitions ? Je regardai mon partenaire. – Il l’a découvert par lui-même. Me revint en mémoire cet étrange épisode au cimetière de Church Street. En fait, Harry me demandait à mots couverts de ne pas retourner seul auprès de Jeremy, mais d’assumer jusqu’au bout l’esprit d’équipe. Je baissai les yeux. – J’ai menti, Harry. J’ai fait passer les idées de Jeremy pour les miennes. Comme si j’avais trouvé la piste d’Adrian tout seul. Harry renifla. – Il y a une différence entre se taire et mentir, Carson. Si un mec comme toi devait mentir pour bouffer, tu pèserais à peu près un kilo et demi. – Je n’ai pas été franc avec toi. – Et tu m’aurais dit quoi ? Que tu tenais tes idées d’un psychopathe ? Je les trouvais assez délirantes comme ça.

– Mais tu as compris d’où elles provenaient. Et tu n’as pas moufté. Son index pointeur refit son apparition. – Pas au début, Cars. J’ai pigé à qui tu rendais visite, mais j’étais loin de me douter qu’il te fournissait des tuyaux. Je l’ai compris à la longue, en voyant que tu étoffais ta théorie après chacune de tes virées. Crois-moi, si tu m’avais dit d’entrée de jeu que tu suivais les conseils d’un meurtrier en série, j’aurais pris mes cliques et mes claques. Ne surestime pas mon estomac, Cars. Assise au bout du sofa, Ava suivait l’échange d’un air tendu. Quelque chose lui brûlait la langue. Elle ouvrit la bouche, mais le tonnerre l’interrompit. Quand elle put enfin parler, ce fut sur un ton aussi triste que ses yeux. – J’ai vu que tu avais déjà été brûlé. Sur l’autre bras. Et sévèrement : la chair est cautérisée. Harry se glaça. Il la dévisagea, me dévisagea, et m’agrippa les bras pour examiner les cicatrices vieilles d’un an. – Seigneur, soupira-t-il. – Parle-moi du passé, dit Ava. Raconte-moi tout.

Chapitre 27

Le cœur de l’orage battait au-dessus de nos têtes et le vent gémissait par les fentes sous nos pieds. Une rafale culbuta un siège de terrasse, sous des cordes d’eau diagonales. – Mon père était ingénieur civil, commençai-je. Il passait de la sagesse à la folie aussi facilement qu’on enjambe un caniveau. C’était une sorte de diable, qui se nourrissait de peur, de douleur et de panique. – Les vôtres, devina Ava. – Celles de Jeremy, nuançai-je. Il a abusé de mon frère au-delà de l’imaginable. Ma mère était crucifiée de douleur, mais c’était une douleur purement morale. – Et toi, il te laissait tranquille ? – C’est à peine s’il me voyait. Jusqu’à ce que je me développe assez pour attirer son attention. Harry :

– Et quel âge avais-tu quand… ? – J’ai eu dix ans la veille du jour où Jeremy a entraîné mon père dans les bois pour le massacrer. Une sirène s’éleva au loin, celle des pompiers rappliquant sur quelque site foudroyé. – Mon père a découvert l’existence de Jeremy quand il a eu dix ans. Comme si son fils s’était subitement matérialisé. Je pense que cet âge revêtait une signification particulière pour lui. Liée à sa propre histoire. – Tu crois que Jeremy a tué ton père pour te sauver ? demanda Harry. – Et pour se sauver lui-même. Mais c’était trop tard, le passé l’avait englouti. – Et où était ta mère ? poursuivit Harry.

– Elle était couturière. Dès que la situation basculait en mode cauchemar, elle s’isolait dans son boudoir et cousait des robes de mariée, sa grande spécialité, de gros cocons éthérés de soie et de dentelle. C’était une femme simple dont la seule force fut une éphémère beauté juvénile, et qui se retrouva dans une posture aussi indicible qu’invivable. – Jeremy a continué de tuer, observa Harry. Des femmes. Le salon cessa de tournoyer ; je poussai sur mon bras valide. – Une fois le démon paternel exorcisé, il lui fallut tuer maman, encore et encore. Pour ne s’être jamais interposée entre papa et lui. – Mais pourquoi ne l’a-t-il jamais assassinée, Cars ? Sa vraie mère, j’entends. – Les autres meurtres n’ont débuté qu’au bout de cinq ans. Comme s’ils avaient fermenté en lui. Et puis, s’il avait tué maman, j’aurais été placé en foyer ou en famille d’accueil, ce qu’il ne souhaitait pas. – Pourquoi t’inflige-t-il ces brûlures ? Il y a un rapport avec Adrian ? – Pas directement, mais ça lui en a peut-être donné l’idée. C’est à ses yeux une façon de me faire partager la douleur, le fardeau. Pour le remercier de m’avoir offert une enfance. – Mais c’est barbare, c’est… monstrueux. Je me laissai retomber dans les coussins, l’avant-bras posé sur mon front. – C’est une maladie mentale, Harry, qui échappe à tout contrôle. Jeremy est extrêmement intelligent et connaît des phases d’apparente rationalité, mais sa vision du monde est déconnectée de ce que nous appelons le réel. – Comment as-tu pu le laisser faire ? – Si je ne lui avais pas accordé ce soi-disant moment d’égalité, Adrian courrait les rues à l’heure qu’il est. Ava traversa la pièce pour vérifier les portes. La pluie criblait les vitres avec une force de grêle. Ava toucha le carreau, regarda l’empreinte de son doigt stagner quelques instants, puis se retourna pour murmurer :

– Ce n’est pas terminé, n’est-ce pas ? Ça va continuer. – Mais si, c’est fini, répondit Harry. Regardez l’état de son bras. Il a

payé son écot. Ava revint se planter devant moi. – Non, ce n’est pas fini. C’était quoi, ce soir ? Un test ? Un acompte ? La prochaine fois, il va vraiment te brûler. Comme avant. Le vent fit un dernier assaut avant de s’éteindre en douceur. – Je lui ai prêté certains documents afin qu’il m’aide à élucider les décapitations… Ava m’observa, attendant la suite. Je regardai le sol. – Il faudra que je passe les récupérer. Ava se mit à trembler, puis des larmes coulèrent en silence sur ses joues. Sa poitrine hoqueta, et les sanglots éclatèrent tandis que ses poings boxaient dans le vide. Nous voulûmes l’aider, mais elle nous chassa tel un essaim de guêpes. À croire que ma maison s’était gorgée d’une insoutenable douleur, Ava ouvrit les portes-fenêtres et se réfugia sous la pluie. Je m’avançai pour la suivre. Plus psychologue que moi, Harry me retint par l’épaule. Une suite de plaintes sonores, comme si Ava cherchait la bonne tonalité. Elle agrippa la balustrade, jeta la tête en arrière, et poussa les cris d’un univers qui enfante. Elle s’empara d’un fauteuil en plastique et le lança dans le vide, s’égosillant pour mettre à sac la nuit et la tempête. La petite table vola à son tour. Les éclairs capturaient le monde en noir et blanc, et Ava semblait sombrer dans la folie. La foudre ébranlait les fondations de la maison, et les cris d’Ava semblaient la guérir. Elle ôta sa chaussure gauche et la lança contre la pluie. Elle semblait triste, furieuse, entière, défaite, mortifiée par la pluie, électrisée par la nuit. Elle balança sa deuxième chaussure. Le corps arqué de défiance, elle donnait la réplique au tonnerre. Avant de se dévêtir pour offrir ses fringues à Éole. Harry enfila son imper. Je sortis rejoindre Ava.

On aurait pu boire l’aurore tant l’air était pur. L’orage s’était retiré par le nord aux alentours de 3 heures, laissant pour seuls reliefs la brise dans les joncs et la vérole dans le sable. J’ouvris la fenêtre pour accueillir le chant des vagues.

Ava roula vers moi, le regard stable et paisible. – Tu sais, dit-elle, hier soir sur la terrasse, je n’y ai pas pensé une seconde, mais on aurait pu se faire électrocuter. Mon baiser goûta la chaleur de son front. – Imagine la perplexité de ceux qui nous auraient trouvés. Cette nuit le plaisir m’avait bluffé, en dépit d’un corps affaibli et d’un bras blessé. D’abord sur la terrasse inondée, la pluie à même la peau, puis un peu plus tard sur un lit malmené, pendant que l’averse se réduisait en un léger susurrement. Nous remettions ça au réveil, vouant les premières heures du jour à explorer la nouveauté. Fallait-il être timide au moment de s’habiller (ni l’un ni l’autre ne souffrions de fausse modestie) ? Fallait-il s’effleurer en passant (oui, légèrement) ? Lequel des deux engagerait- il le round suivant (égalité parfaite) ? Ava changea mes pansements, mais ni elle ni moi n’évoquâmes la cause de mes brûlures, pour ne pas faire de l’ombre à la petite oasis surgie dans nos vies. Elle n’y fit allusion qu’à mon départ pour le boulot :

– Quand tu retourneras là-bas, voir ton frère… – Oui ? – Je tiens à t’accompagner. Ne me regarde pas comme ça. Ce n’est pas négociable.

À 16 heures, Harry fit un saut à la banque pendant que je retournais interroger Billie Messer, la tante de Nelson. Je m’étais résigné à refaire le tour des témoins, dans l’espoir un peu vain de grappiller quelque chose, même des miettes. Mais mon téléphone sonna avant que je n’atteigne le mobile home. Harry. – Cars ? Y en a une nouvelle. Une décapitation. Je suis sur place. Il m’indiqua l’adresse d’une voix sèche, tendue. – Et la vic’ ressemble à quoi ? demandai-je. Il inspira un coup. – Tu vois la carrure de Burlew ? – La victime est bâtie comme Burlew ? – Au millimètre près. C’est Burlew.

Je n’avais jamais vu d’intérieur comme celui de Burlew, ou alors

sous une serre. Des orchidées foisonnaient de partout : étagères, tables basses, paniers suspendus, supports muraux en bois flotté. Certaines donnaient des trompettes roses, d’autres des cloches perlées. Il y avait des bols rouges, des soucoupes bleues, des lanternes jaunes et des lustres lavande. Un solarium attenant au salon semblait servir d’incubateur, où boutures et plants poussaient leurs racines dans de petits pots marron. Il régnait une odeur de fertilité, laissant penser qu’il suffisait de lâcher des graines pour les voir aussitôt germer. Le corps sans tête de Burlew gisait dans la cuisine, sur le dos. Squill était passé en coup de vent ; la réunionite devait battre son plein chez les huiles. Hembree et son équipe achevaient leur besogne et deux techniciens remballaient leur matériel. Harry et moi nous postâmes dans le séjour, à l’étroit au milieu des plantes. – Au fait, Harry, je voulais te demander à quoi tu faisais allusion, hier, quand tu as dit à Burlew de décamper en faisant « Hue ! Hue ! ». Harry admirait la paisible jungle. Il tendit le bras pour palper une cascade de fleurs blanches et tabulaires. – On dirait des bougies, tu ne trouves pas ? – Burlew et toi faisiez voiture commune ? Vous étiez coéquipiers ? – Il venait de quitter son formateur. J’avais vingt-huit ans, lui vingt-quatre. – Toi et Burlew ? Drôle d’attelage. – À l’époque ce n’était pas le Burlew que tu as connu. On pouvait lui parler. Même son apparence était différente : un bon gars de la campagne, grand et dégingandé. Une branche fixée au mur approchait une orchidée de la joue de Harry, une guirlande de clochettes pendues à un bouquet de feuilles. Harry les tapa d’une pichenette, et parut surpris de ne pas les entendre sonner. – Un jour, nous avons été appelés à Tallrico Apartments, ces cages à poules tentaculaires des quartiers nord-ouest, suite au signalement d’un rôdeur armé. Il devait être 2 heures du mat. On a sillonné la cité, Burlew a pris à gauche, moi à droite. Là, une nana épouvantée m’a parlé d’un type hilare qui courait dans tous les sens en brandissant un flingue. Je l’ai quittée pour voir ce que Burlew avait déniché, mais il

s’était volatilisé. (Hembree me convoqua d’un signe dans la cuisine. Je levai l’index : une minute.) Puis j’ai entendu du bruit sur la gauche, et je me suis précipité. Ça venait de l’arrière des bâtiments, et il y a avait aussi des voix. J’ai avancé jusqu’aux poubelles. (Harry s’assura que personne ne nous écoutait, et je me rapprochai si près que son haleine me chauffait l’oreille.) Burlew était à poil, à quatre pattes, et le petit maigrichon le montait comme un cheval. Le bonhomme était gavé d’amphéts et de speed, space comme un astéroïde. Il avait piqué l’arme de Burlew, et lui infligeait ses pires fantasmes anti-flics. Burlew chialait, se traînait dans les détritus, de la pisse plein les cuisses, les mains et les genoux écorchés par les bouts de verres. Le gus le matraquait avec son flingue, « Hue ! Yee-hah ! », et le forçait à hennir. Je visualisai la scène. – Alors t’as buté le type. – Ce maboule agitait son flingue comme une tapette à mouches. J’ai attendu qu’il l’ait éloigné de Burlew pour débouler en gueulant :

« Police ! Plus un geste ! » Encore quelques grammes de pression et ma gâchette partait. Le type m’a souri comme si j’étais sa daronne venue lui servir un bol de porridge, et il a posé le flingue par terre. Puis il s’est assis et s’est mis à se gratter le visage. Le releveur d’empreintes nous croisa, un sachet à la main. Hembree semblait se prendre pour un moulin. – Une minute, Bree ! J’arrive, bordel. – Ce soir-là, reprit Harry, Burlew a craqué, et m’a expliqué combien il détestait le terrain. Son flic de père l’avait plus ou moins obligé à reprendre le flambeau. Mais il avait aussi un oncle jardinier, ou paysagiste. C’est de ça qu’il rêvait en secret. – Ce fut son dernier jour de flic en tenue ? Harry opina :

– Le lendemain, il a postulé pour un job administratif. – Et quand est-il devenu la brute épaisse des derniers temps ? – Il s’est mis à la muscu intensive. Et plus il forcissait, plus il devenait méchant. Harry étudia une fleur tombant d’un panier suspendu, petit oriflamme vert-jaune de la taille d’un sou.

– Burlew s’est taillé un costume de muscles. Puis il a dû apprendre à marcher avec. Il a intégré la garde rapprochée de Squill il y a quelques années, pour vite devenir son bras droit. Je pense que Squill aimait se promener avec une armoire à glace comme Burlew, à la manière d’un nabot paradant avec un pit-bull. – Burlew n’a jamais reparlé de cette fameuse nuit ? – Il ne m’a plus jamais regardé, sauf pour viser par-dessus mon épaule. (Harry secoua la tête et laissa la fleur glisser de ses doigts.) Quand j’étais môme, tous les ans ma tante me lisait le Chant de Noël de Dickens. J’adorais ce conte, mais il me fichait les jetons. Ce qui m’effrayait le plus, ce n’était pas le fantôme de Noël, mais l’image que je me faisais de Jacob Marley, ce vieux gars décati empêtré dans les chaînes et les coffrets d’autrefois. Je pouvais presque entendre cogner et frotter ces merdes qu’il traînait ad vitam aeternam. Harry promena son regard dans la pièce, gonflant ses narines pour humer le parfum subtil qui avait baigné la vie cachée de Burlew, sa vraie vie. L’idée que je m’étais faite de Burlew excluait toute notion de passion, mais face à tous ces livres, ces vaporisateurs, ces sécateurs, ces sacs d’engrais et de mousse, mon incrédulité laissait place à de la peine, peine pour tous ces êtres égarés, déphasés, et pour ces hiers qui, une fois secs et fixés, traçaient froidement nos lendemains. – Il croyait que tu m’avais raconté l’épisode, compris-je. Voilà pourquoi il ne ratait jamais une occasion de m’écrabouiller les pieds. Harry haussa les épaules. Il jeta un œil vers le corps de Burlew, puis me considéra. – Tu crois qu’il est possible de briser les chaînes du passé, Cars ? – Jamais, Harry. Le truc, c’est d’ajouter sans cesse de nouveaux maillons pour ne pas avoir à le traîner. – Demain soir, je t’accompagne. Tu devais t’en douter. Je posai la main sur sa veste. – Gracias, amigo, mais Ava s’est déjà portée volontaire. Elle veut être mon ziuthre. – C’est quoi, cette connerie ? – Pouvoir sur l’embûche, Harry. Si tu le tiens comme il faut. – Allez, Carson ! cria Hembree. Ramène-toi, qu’on en finisse.

Je gagnai la cuisine en évitant les tables et guéridons envahis de tiges, de pétales et de panaches verts. Aidé par son assistant, Hembree tourna le cadavre sur le flanc pour me montrer les reins. En m’agenouillant je repérai une large zone de chair cramoisie, le fruit de la stase sanguine. Il y avait aussi du texte, mais cette fois-ci les caractères faisaient presque deux centimètres de hauteur et s’étalaient du cou jusqu’aux fesses, de larges sillons d’encre noire. – Il semble que le garçon soit passé à l’épître, commenta Hembree. Bonne lecture !

Chapitre 28

Phénomène classique, le moment qu’Ava redoutait tant – le retour au bureau, la confrontation avec Claire – passa comme une lettre à la poste. La chef était assise à son bureau, épluchant sa correspondance par-dessus ses demi-lunes. – Bonjour, Dr Davanelle. Heureuse de vous revoir parmi nous. – C’est merveilleux de revenir ici, répondit Ava. Claire se replongea dans sa paperasse sans autre cérémonie. Ava vérifia sa corbeille à courrier, isola quelques lettres, puis s’habilla pour l’autopsie de Burlew. La première procédure du matin lui avait été attribuée de longue date, avant que je ne parle de ses ennuis de boisson à Claire. Mais cette dernière avait maintenu son planning, même en sachant que ce serait le jour de reprise d’Ava. La foi triompha lorsque Ava entra en scène et déploya la maîtrise posée que je lui connaissais. Les gestes économes et puissants, le respect pour les défunts. J’examinai les clichés dorsaux de Burlew pendant qu’elle lisait les inscriptions à l’intention du magnéto.

Tu étais avec, n est-ce pas et la fille de vilaines choses à l’intérieur de toi Maman Nous devons nous assurer Faire elle pour douleur Il est temps de sortir les vilaines choses Maman encore cette fille te mentir te taire Sortir elle est là J’ai au fond sa peur nous rend purs Que sais-tu Que dis-tu Non moi j’ai mal en toi Non Ne va pas Ne va pas me Tu fais peur Très peur effrayé

Et tout en bas, sur le coccyx de Burlew :

S’il te plaît toucher Oui Lily Oui l’été à Boston ou dans L’Indi-ana ? Kokomo Bouh Piiii Maman

Squill nous rejoignit après avoir bichonné les médias, qui tenaient désormais un sujet en or. Harry et moi avions retracé la glauque succession d’événements devant Hyrum, Squill et trois adjoints, qui tressaillirent et grimacèrent d’un bout à l’autre de l’exposé. Un consensus se dégagea : ouvrir les carnets de bal de Burlew n’aurait fait que plonger le département et les Peltier dans l’embarras. Or, Claire n’était qu’une victime collatérale et Zane avait trop de fric pour être vraiment inquiété, d’autant qu’il n’était coupable de rien, sinon de coucherie et d’imbécillité chronique. Ne restait plus que Terri Losidor, mais l’inculper revenait à shooter dans la poubelle. Je suggérai à Zane de montrer son attachement au quatrième pouvoir en finançant la résurrection d’un canard alternatif. Sa réaction fut assez favorable, sans doute motivée par le fait que j’étais ressorti de chez lui avec ses photos dans ma poche. L’autopsie achevée, Ava partit se laver les mains, me laissant seul avec Squill. Le boss avait suivi la procédure campé au fond de la salle, à promener son regard partout sauf sur la table d’opération. – Dites-moi, vous vous êtes un peu penché sur Peltier ? demanda- t-il en s’approchant dans mon dos. Il est net ? – Zane ne serait pas foutu de couper une saucisse sans instructions détaillées. Et il a un alibi. À l’heure de la mort de Burlew, Zane Peltier se trouvait en présence de son avocat, pour fixer les modalités d’une séparation imminente. – Oubliez la Bisbille, Ryder. Le groupe mixte prendra le relais. Burlew a merdé, mais bon, c’est la vie. Je m’y attendais. Squill était sali par les basses œuvres de son bras droit, et la seule façon de se blanchir était de mettre un maximum de pression sur les gars du groupe mixte – et d’évincer la BISPI. Mais maintenant que les fils reliant Burlew, Losidor et Zane étaient démêlés, Harry et moi savions où chercher la suite.

Sans compter que ce soir j’allais recueillir l’avis d’un pro… – Je n’envisage pas les choses comme vous, capitaine. Harry et moi restons dans le coup jusqu’à la fin. – Justement, junior. Ça vient de finir. Je fixai le regard liquide de Squill. – Pourquoi vous êtes-vous échiné à nous éloigner de Burlew, capitaine ? – Qui a dit ça ? Je sortis de ma poche un document où les passages importants étaient surlignés en jaune. – Tenez, voici mes notes sur la réunion où nous avons signalé que des papelards manquaient. Toute personne qui lira ça pensera la même chose : vous ne souhaitiez pas qu’on retrouve ces fichus papiers. Vous vous rappelez ? Ceux qui menaient à Zane. Squill me considéra comme une crotte sur ses pompes. – Comment pouvais-je savoir que Peltier était pédé ? – Vous n’en saviez rien. Mais Burlew aura laissé entendre qu’il tenait Zane en laisse. Et qu’il pourrait le manœuvrer, en votre faveur, avant de quitter le département. Burlew vous devait beaucoup, vous l’avez dispensé d’être un flic pendant des années et des années. J’attendais de la colère, mais ne vis que du dédain :

– Vous prétendez que j’ai freiné l’enquête, Ryder ? C’est bien ce que j’entends ? – Si laisser courir un coupeur de têtes quelques jours de plus peut augmenter vos chances de devenir chef adjoint, vous auriez tort de vous gêner, pas vrai ? Il secoua la tête, ses fines lèvres visitées par l’ombre d’un sourire. – Vous vous prenez vraiment pour quelqu’un, pas vrai ? Mais moi je vais monter en grade, Ryder. Et quand je serai là-haut, je vous conseille de vous coiffer d’un seau. – Des fois que ça ne pisse pas loin ? répliquai-je. Quelqu’un m’a dit que Plackett avait une dette envers vous. C’est vous qui en auriez fait ce bon client médiatique, cet as de la formule. Et probablement le prochain boss. Squill s’assura que personne ne s’était glissé dans la pièce. – Tout à fait entre nous, Ryder, c’est moi qui ai fait Plackett. J’ai

pris une belle bouse et j’ai modelé le nouveau chef de la police. – Sans cesser de nous mettre des bâtons dans les roues. Il cligna de l’œil et sourit. – Il n’y a qu’un parano comme vous pour avoir de telles idées, Ryder. Allez, rejoignez donc votre unité, résoudre vos meurtres de nègres. – Vous savez que vous êtes un grand flic, Squill ? Si nous avions pu y voir clair sans les petits jeux de Burlew, il n’en serait peut-être pas là aujourd’hui. – La déveine, Ryder. Et ça me fend le cœur. Vous êtes démis de l’enquête. – Vous savez que Zane Peltier a un pied dans la commission de Police, n’est-ce pas ? Il plaqua la main sur son cœur en feignant la surprise. – Jamais de la vie… – Zane est le directeur général de Mobile Marine Resources. Or, le président de cette société siège à la commission. Mais vous le saviez, vous connaissez l’organigramme jusqu’au dernier atome. Burlew allait-il ajouter un dernier article à sa liste d’exigences ? Amener Zane à tirer quelques ficelles ? Juste au cas où ? – Je vais vous donner un petit conseil, Ryder : ne venez pas jouer dans la cour des grands. – Vous allez gagner à tout prix, pas vrai ? Il rit, me colla son poing dans le bras et se dirigea vers la porte. – Vous n’êtes qu’un perdant, Ryder, une pauvre fourmi que j’écrase. Ne pétez pas plus haut que votre cul.

Avant de préparer ma mission nocturne, je contactai les sections criminelles de Boston et de Kokomo pour savoir si elles avaient des cas plus ou moins semblables aux nôtres. Mais non, me répondit-on, absolument aucun. Bonne chance, et ravis que ça ne tombe pas sur nous. En repartant je fis un crochet par le bureau d’Ava pour la serrer dans mes bras et la féliciter. Un énorme bouquet embaumait la pièce, planté dans un vase en cristal, cadeau de Claire. Ava me tendit une grosse pochette contenant la copie de plusieurs dossiers. Je la rangeai

dans ma sacoche. – Et pour ce qui est de l’autre petite chose ? demandai-je. Tu nous as écoutés ? – Je vous entendais comme si j’y étais, dit-elle en me remettant une petite enveloppe blanche que je fourrai dans ma poche. – Demain, je t’emmène fêter ton retour dans le monde des vivants. – J’aurais préféré ce soir. – Mais ce soir nous devons aller quelque part, faire certaines choses. Tu te sens d’attaque ? – Si ça veut dire avoir peur, je le suis depuis ce matin.

Chapitre 29

– C’est quoi, ça ? Je gardai un visage affable, comme pour présenter deux amis rencontrés au marché :

– Ava Davanelle, voici Jeremy, mon frère. Elle tendit la main. – Bonjour, Jeremy, enchan… – Qu’est-ce que ça fout là ? (Il bondit du lit, désignant Ava d’un léger mouvement de tête.) On ne peut pas parler en présence de ça. – Elle s’assiéra dans un coin si tu préfères. En retrait. – Je ne parlerai pas. Pas question. Pas avec ça ici. Je haussai les épaules. – T’avais promis qu’on parlerait, Carson, puis qu’on… tu sais bien… Mon besoin. – Rien n’a changé. – Et elle, alors ? – Je l’ai invitée. Elle reste. Il ferma les yeux et croisa les bras. – Je ne dis plus un mot. – Dans ce cas notre accord est… Ma paume balaya l’atmosphère. Jeremy réagit en faisant mine de charger Ava, par saillies, claquant des dents et montrant ses gencives, comme certains singes face à un rival. J’allais intervenir, mais le regard d’Ava m’intima de rester tranquille. Alors Jeremy se mit à lui tourner autour, la langue tirée, haletant, aspirant, la menaçant. Il grogna, cria, se racla la gorge et cracha aux pieds d’Ava ; mima une masturbation, gémit et feignit de lui éjaculer dessus. Mais elle bâilla. Jeremy se tourna vers moi, l’air implorant :

– Ça peut pas rester ! S’il te plaît, renvoie-le, renvoie-la, Carson. J’ai mes besoins, notre… rituel. Il nous faut ces moments à deux. Je regardai ma montre. – Le moment est déjà entamé. Il croisa les bras et tapa du pied. – Puisque c’est ça, je ne te dirai pas ce que je sais. Car je sais, Carson. Je sais qui c’est. – Tu sais surtout manipuler. C’est ton seul vrai talent. Il se mit à chanter comme un gosse :

– Je sais qui c’est-euh, et toi aussi-euh… Me faisait-il marcher, ou son esprit tordu avait-il vraiment décelé quelque chose ? – Elle reste, déclarai-je. Jeremy serra les dents, mordit l’air à deux reprises, puis se retrancha dans un coin pour s’examiner les ongles tout en jetant des regards obliques à Ava. – Alors dites-moi un peu, chère demoiselle, vous tapinez beaucoup ? – Je ne tapine jamais, répondit-elle gaiement. – Toutes les femmes tapinent. C’est dans leur âme ! Que faites- vous donc pour penser que vous ne tapinez pas ? – Vous vous intéressez à mon travail, monsieur Ridgecliff ? Je suis pathologiste adjointe à la morgue du comté. Jeremy s’écarta du mur, reprit sa ronde menaçante. Je me raidis, me rapprochai. – Oh ! pour l’amour impie de Dieu ! beugla-t-il en se pressant les tempes. Quand cessera-t-on ce putain de politiquement correct ? Un joli p’tit bout comme vous, barbotant au milieu des cadavres ? Et vous leur faites des trucs ? Je touche un bout de chair par-ci, un morceau de tendon par-là ? Ou vous vous contentez de diriger un pauvre sous-fifre ? Dites, monsieur, vous pourriez arracher ce machin violet, là ? Le truc qui ressemble à une tomate graisseuse. Mettez-le dans un bocal à cornichons. Ce sera un chouette cadeau de Noël pour un amant. Sérieusement, que faites-vous de ces corps, trésor ? Ava lui coupa ses effets en s’avançant d’un pas. Il se décala mais elle lui bloqua le passage, un vrai numéro de salsa. Acculé, Jeremy se

figea. Alors elle décocha un sourire adorable. – Je fais des tas de choses avec les cadavres, monsieur Ridgecliff, mais par-dessus tout j’aime leur ouvrir le ventre, grimper à l’intérieur, et pagayer autour de la pièce. Jeremy tressauta, comme électrocuté. Il contracta son cou, aspira entre ses dents et se retrancha sur son lit. Là, il serra les paupières de toutes ses forces, comme pour empêcher toute pensée d’entrer. Au bout d’une minute il rouvrit les yeux, qui sous leurs paupières étaient restés braqués sur Ava. Sa voix était du givre sur une fenêtre d’ivoire, aussi froide que le rictus qui pointait sur ses lèvres. – Vous venez de vous payer une place à table, fillette. J’espère que la vue vous plaira. Il me jeta sa paume ouverte. – Le drugstore a développé les derniers posters, frérot ? Je sortis les photos de Burlew. Je lui avais précédemment confié l’ensemble du dossier décapitations, et il voulait à présent les rapports de tous les meurtres non élucidés commis au cours des douze derniers mois. Jeremy étala les documents autour de lui sur le lit, et commença par examiner les clichés de Burlew. Un sourire diabolique illuminait le visage de mon frère.

M. Cutter s’épongea le front, reposa le niveau à bulle sur l’étagère à outils et contempla fièrement le travail de la soirée. La nouvelle table d’autopsie rutilait au centre de la cabine, sous le spot accroché au plafond bas. L’acquisition de cette table était la plus pure des providences, un nouveau coup de pouce de l’univers. Il avait passé le tuyau d’évacuation à travers la coque pour un résultat plus soigné. La route goudronnée la plus proche se trouvant à trois kilomètres, aucune ligne électrique ne passait dans le secteur, aussi avait-il assemblé en fond de cale un système de batteries de voiture. Il les rechargeait à partir d’un petit groupe électrogène Honda, qu’il utilisait peu à cause du boucan. Il gagna le poste de pilotage. La roue, les instruments et la plupart des équipements avaient été raflés. Voilà plusieurs années, un bricoleur optimiste avait mis le bateau en cale sèche en vue de le retaper. Puis le rafiot tomba en décrépitude, jusqu’au jour où

M. Cutter vint naviguer dans le coin et comprit que l’univers lui restituait les pièces, dressait l’échiquier pour une nouvelle partie. M. Cutter regarda le clair de lune blanchir les champs, ainsi que le bras de rivière à cinquante mètres sur sa gauche. La rivière elle-même était cachée par les épaisses broussailles entourant le crevettier. Il retourna dans la cabine. Il était temps de monter les images finales. Celles qui racontaient l’histoire à Maman. Avec ses mots à elle. Il était même grand temps : ce maudit inspecteur commençait à poser des questions, il flairait quelque chose. Mais peu importe. Cette partie-ci du voyage, la seule que ce flic pouvait encore compromettre, serait bientôt derrière lui. Alors M. Cutter ôterait son masque, son maquillage, et brillerait de sa vraie personne.

Jeremy phosphora une demi-heure sur les photos, puis une heure sur les comptes rendus. Assis à l’écart, Ava et moi le regardions grogner, renifler les clichés, les palper comme si les couleurs renfermaient un message codé, quand il les lança par terre à la manière de confettis. – Pourquoi ne m’as-tu rien dit sur ce pathologiste qui s’est fait rogner les mimines par une bombe ? Ça change tout ! Jeremy brandit le rapport d’enquête pour l’étudier à l’aide d’une lorgnette imaginaire. Le document figurait en annexe du dossier Meuller. – Caulfield ? m’étonnai-je. Il y a bien eu tentative de meurtre, mais sur la personne de Meuller. – Je sais lire, frérot. Quelqu’un lui a coincé une bombinette dans le fondement, pour qu’au réveil il se fasse sauter l’échappement en voulant retirer le bouchon. Le style de vie du gaillard le préparait à de telles découvertes. (Il imita un type émergeant du sommeil.) « Bon, c’est quoi ce coup-ci ? Une pastèque ? Un cocker ? » Qui pouvait se douter que son cœur exploserait le premier, et qu’on l’enverrait à la morgue ? – La bombe n’était pas destinée à Caulfield, confirmai-je. Ce fut une tragique coïncidence. – Mets-toi à la place du bonhomme. Il a bossé des années et des

années en prévision de ce moment, on lui confie une autopsie qu’il n’était pas censé mener, et il se fait réduire les salsifis en purée. Adieu, jolie carrière… – Comment ça, il n’était pas censé la mener ? Je lui arrachai le document des mains. – Tout est là. L’autopsie de Meuller était initialement confiée au Dr Peltier. Mais elle s’est gracieusement retirée, pour laisser Caulfield se faire la main. (Il leva un sourcil.) N’aurais-je pas commis un lapsus ? Je parcourus le rapport. Au dernier moment, Claire s’était fait remplacer par sa nouvelle recrue. Je l’apprenais seulement, car je n’avais pas traité cette affaire. Jeremy ricana :

– Ce brave Dr Caulfield aurait-il gardé cette interversion en travers de la gorge ? – Mais les mots, alors ? Que viennent-ils faire là-dedans ? Où est le rapport ? – Ne commence pas avec les mots ! Ce n’est pas à toi de leur trouver une signification ! – Mais je veux leur trouver une signification ! répliquai-je, frustré de voir ces nébuleux gribouillis me résister, frustré de ne pas entendre le déclic magique, bon sang mais c’est bien sûr ! – Une signification ? s’étrangla Jeremy. Une signification ? Qu’est- ce que t’y connais, en significations ? Tu savais ce que signifiait la soie cramée sur les yeux de la poupée d’Adrian ? Tes petits copains soutenaient que c’était une façon de se cacher, quand moi je te disais que c’était un lien d’amour… Ne t’ai-je pas expliqué qu’Adrian aimait ses feux comme aucune femelle n’aimera jamais un mâle, et de là, ne t’ai-je pas envoyé traquer les incendies ? La première étape du processus de sélection de – tu permets que je l’appelle Joël ? Merci. Et t’ai-je dit, oui ou non, que Joël trouvait ses proies lors de ses feux, et qu’il les suivait jusqu’à ce que l’amour triomphe ? Voir le feu comme une entité spirituelle était absurde. Comme de croire qu’un incendie criminel désignait les personnes à tuer. Je n’y aurais jamais pensé. Mais Jeremy, si. Le monde de Joël Adrian m’était parfaitement étranger, et chaque jour j’en remerciais le ciel. Jeremy, en revanche, y avait accès. Alors, comment refuser de le

croire ? J’acquiesçai. – Tu voyais juste, Jeremy. C’est incontestable. Intervint Ava :

– Votre participation a sauvé des vies, M. Ridgecliff. Un rictus sarcastique tordit les lèvres de Jeremy. – Tu appelles ça sauver des vies, sorcière ! Moi, j’appelle ça trahir Joël Adrian ! Ava eut un mouvement de recul et laissa échapper son sac, qui se déversa par terre. Jeremy repéra le briquet rouge qui tournoyait sur le carrelage blanc. – Ne t’emballe pas, gazouilla-t-il. On y viendra, chérie. Il se releva pour faire les cent pas dans la pièce. – Caulfield a perdu sa carrière le jour même de ses débuts, Carson. Des années d’études ruinées… (il sourit) d’un claquement de doigt. Je crois que ton gaillard est légèrement en pétard contre son ex-boss pour lui avoir mis les poireaux dans le mixer. Considère les cadavres comme… comme des cartes postales, oui, c’est une chouette analogie. Des cartes postales de l’enfer. « Vous me manquez, j’aimerais que vous puissiez me rejoindre. » Mais elle le fera, pour peu que le garçon ait voix au chapitre. – Et pourquoi les décapitations ? demanda Ava. Il tourna brusquement la tête, la jugulaire enflée. – Parce qu’il faut bien un truc en moins, fillette, et qu’une main rabotée le montrerait du doigt ! Ne serait-ce pas un oxymore ? Et puis, réfléchissez : le corps le plus parfait du monde peut-il fonctionner sans tête ? Non. Le meilleur pathologiste du monde peut- il fonctionner sans mains ? Au fait, comment les têtes ont-elles été sectionnées ? – Avec une précision quasiment chirurgicale, répondis-je. Jeremy croisa les bras et tapa d’un pied impatient. – N’est-ce pas la signature d’un homme porté sur le coupe-coupe ? Ava fronça les sourcils :

– Je n’irais pas jusqu’à parler de précision chirurgicale. Il a hésité, dévié…

– Il ne lui reste qu’une demi-main, petite pute ! Soudain Jeremy heurtait le sol et je lui broyais la gorge. Mais il refusa de lutter. Ava se précipita pour nous séparer. – Arrête, Carson ! Je relâchai Jeremy. Il fixa Ava d’un air gêné. – Merci, ma chère, dit-il en se relevant avant de me fusiller du regard. – S’il la déteste à ce point, reprit Ava, pourquoi ne lui… – Coupe-t-il pas sa maudite cafetière ? Mais parce qu’il bâtit quelque chose, il jette des fondations. Il a souffert, et il entend lui faire payer avec des intérêts mahousses. Jeremy sourit et fit une révérence. – Mission accomplie, Scoubidou. Puis à l’adresse d’Ava :

– T’a toujours ton briquet, sœurette ?

Chapitre 30

– Mon frère t’aura peut-être expliqué notre petit arrangement, dit Jeremy en se frottant les paumes comme pour en tirer du feu. Mes paroles contre sa… musique. J’ai d’abord cru que ta présence entraverait notre rituel. Mais tu as, ma chère, touché les mignardises magiques, nagé parmi les fleurs puantes qui poussent à l’intérieur. Tu as plongé tes poignets délicats dans… (il tendit la main jusqu’à frôler les phalanges d’Ava)… le glorieux. Qui sait ? Tu pourrais même apprendre des trucs. Puis se tournant vers moi :

– Retire donc cette chemise, frérot. Tu dois avoir hâte de révéler les bêtises du Dr Grosdoigts, et moi j’ai mérité ma paye. Je fis un signe de tête à Ava. Elle ouvrit son sac et sortit le briquet, un simple Bic rouge, soixante-quinze cents de métal estampillé, de plastique et de butane. Elle le tendit à Jeremy, qui chercha comment saisir l’objet sans toucher la paume en dessous. – Assouvis tes désirs, lui dit-elle. Mais fais en sorte que ça te comble jusqu’à la fin de tes jours. Le bras de Jeremy se figea. – Comment ça, jusqu’à la fin de mes jours ? D’une manchette elle balaya les photos de la table, qui voletèrent jusqu’au sol telles des feuilles exotiques. – Mais qu’est-ce qui te prend ? – C’est tellement sympa, hein ? Recevoir des fleurs rares de l’extérieur… Il me dévisagea. – Mais qu’est-ce qu’elle raconte ? Ava lui présenta le briquet à la manière d’une offrande. – Respirez bien fort, monsieur Ridgecliff. C’est la dernière fois que vous humez les bourgeons magiques.

Les yeux de mon frère s’agitèrent comme des poissons menacés par un balbuzard. – Qu’est-ce qu’elle me chante ? Ça veut dire quoi ? Je regardai ailleurs. Ava continua :

– Tu sais, Jeremy, tu as vraiment de jolies mains. Regarde-les. Si douces, si roses. Mais imagine les mains d’un vieillard : blanches, bleuâtres, ridées comme des serres de rapace. Même lorsque tu auras ces mains-là, d’ici une cinquantaine d’années, elles n’auront rien touché hors de ces murs. Car ton seul moyen de toucher le dehors, c’est Carson. Mais avise-toi de le brûler ce soir, et je te garantis que c’est terminé. Elle rapprocha encore le briquet. Jeremy recula, navigua du regard entre le Bic et mon visage. Je me gardai d’intervenir, laissant Ava libre de se risquer tout au bord de la glace. – Observe bien tes mains, Jeremy. La prochaine chose qu’elles toucheront hors de ces murs, ce sera la tombe. Il loucha sur le briquet comme pour y lire l’avenir. Puis ses narines se gonflèrent et il dégomma le Bic d’une gifle. Il se rassit et croisa bras et jambes, l’air indifférent. – Très bien, la pathologiste, t’as gagné. Mais seulement parce que tu m’as délivré de ses griffes, B.A. et compagnie. Mon propre frère qui tente DE M’ÉTRANGLER ! Il sourit, du givre sur de l’acier, et se pencha pour me tapoter le poignet. – Afin que les choses soient bien claires, Carson, cette petite concession ne vaut que pour la présente transaction. La prochaine fois, je t’impose un règlement en béton armé. – Merci, répondit Ava. Jeremy chassa ces mots d’un revers de main. Il resta assis quand nous nous relevâmes. Son regard était effrayant, un jeu d’ombres tapies derrière un voile de fumée. Cette conclusion était trop rapide, trop facile. Jeremy aurait dû crier, tempêter, sa logique détraquée démolir chaque parole d’Ava. Je n’avais jamais pu quitter cette chambre sans qu’il braille des imprécations, entonne des refrains ineptes, ou me demande une dernière fois de décrire la douleur de maman. Une fausse note

m’ébranlait le crâne, la vibration sourde d’une cloche de plomb, et son timbre émoussé me poursuivit derrière la porte.

– Je procède toujours ainsi avec mes nouveaux pathologistes, m’expliqua Claire le lendemain matin. Je leur fais croire qu’ils consacreront leur premier jour à prendre leurs marques, à se familiariser avec les protocoles et la paperasse. Puis dès qu’une autopsie se présente, je la leur confie. Pour tester leur réaction. Il était 8 heures. Ava et moi étions dans le bureau de Claire, autour de pâtisseries que nous avions achetées en chemin. Incapable d’élucider les inscriptions sur les corps de Burlew, de Nelson et de Deschamps, j’étais contraint de me fier aux intuitions de mon frère, pour qui cette prose pouvait refléter l’état d’esprit d’un Caulfield. – J’étais morte de trouille quand vous m’avez confié l’autopsie, se souvint Ava. Mais aussitôt après, j’avais l’impression de faire partie du groupe, de l’équipe. – Cela revient à demander de traverser le grand bassin lors d’un premier cours de natation, admit Claire. Pauvre Dr Caulfield, il papillonnait d’un œil, tellement il avait le trac ! (Son sourire s’effaça.) Mais il n’a pas pu terminer… – J’ai remarqué que personne ne prononçait jamais son nom, nota Ava. Un vrai tabou. – Ça nous hante, dit Claire. C’est d’ailleurs ce qui m’a poussé à faire ravaler les locaux. Si vous aviez vu l’état du bloc, les murs couverts de sang… J’ai profité de cette tragédie pour obtenir une rénovation complète. Ça aura pris des mois, mais j’y suis arrivée. – Vous auriez l’adresse de Caulfield ? demandai-je. Elle hocha la tête et passa derrière le bureau. – Une boîte postale quelque part dans la chaîne de Talladega. Nous lui envoyons un chèque d’indemnité tous les mois. Claire me donna l’adresse, puis me montra la photo figurant sur le badge de Caulfield. Il avait une tête sympa, le genre de voisin de comptoir à qui l’on paierait volontiers une bière.

La route raide et accidentée me donna raison d’avoir mis cher dans un 4x4. À la manière d’un hors-bord remontant des rapides, le pick-

up tanguait, gîtait, virait tout en soulevant un nuage de sable gris. Après quinze minutes à punir mon camion et mes reins, je dénichai la maison de Caulfield à l’endroit indiqué par la gentille postière du village, sur une douce pente à ma gauche, au pied de versants abrupts. À droite, la montagne retombait comme une chute d’eau, et au milieu la route défoncée semblait offrir ses derniers mètres. Je me rangeai à côté d’une Cherokee poussiéreuse et frottai mes yeux épuisés par cinq heures de conduite. Le chalet était modeste mais soigné, fraîchement repeint de blanc, le jardin dépourvu des pneus et épaves que le ciel avait crachés sur les terrains précédents. L’appentis aurait pu gagner le concours du plus beau tas de bois. Il y avait un rocking-chair sur la véranda, à côté d’une table soutenant quelques revues. Je contemplai la vallée. La clarté de l’air montagneux resserrait les distances, faisant l’effet d’une lentille grossissante. Au loin, j’avisai une petite ville, une grappe d’habitations perçant la verdure. Des clochers et quelques structures plus élevées, d’aspect mercantile, émergeaient des cimes. À l’orée de la ville s’étalait un bâtiment de deux étages de type administratif, doté d’une allée circulaire et d’un vaste parking bondé – sans doute un complexe médical. Le terrain était fermé par un grillage bardé d’écriteaux :

PROPRIÉTÉ PRIVÉE, ENTRÉE INTERDITE, ATTENTION CHIEN MÉCHANT. Mais je ne vis aucune trace de déjections sur le gazon. Je m’écartai légèrement du pick-up, abrité par la portière qui cachait le neuf millimètres à mon poing. J’avais également un 32 à la cheville et un fusil sur la banquette. Un bruissement dans mon dos. Je virevoltai, les jambes fléchies. Un écureuil détala dans le jardin pour se réfugier dans les bûches. Mon cœur palpitait, et je me sentis ridicule. Levant mon badge de la main gauche, je déclamai vers la maison :

– Dr Caulfield ! Je suis Carson Ryder, de la police de Mobile. J’aimerais vous parler quelques minutes. Je guettai la porte, les fenêtres, m’attendant à essuyer des tirs de carabine. Mais non, rien. – Dr Caulfield ? Pourriez-vous sortir, s’il vous plaît ? C’est là que je le vis. L’infime plissement d’un rideau. Je fis un

grand signe à l’œil solitaire. – Je ne vous veux aucun mal. J’aimerais parler de… du jour où tout a basculé. Une minute entière s’écoula. Oiseaux et insectes faisaient chanter la forêt. La porte s’entrouvrit. – Allez-vous-en, gronda une voix caverneuse. – Je dois vous entretenir de quelque chose. – Trouvez quelqu’un d’autre. – C’est très important, docteur. Il pourrait y avoir un lien avec votre accident. Toujours les oiseaux, les insectes. Puis je vis émerger une main, ou ce qu’il en restait. La voix lança :

– Vous voulez me parler de ma pogne ? La voilà. Ça vous inspire tant que ça ? – J’ai quatre morts sur les bras, docteur. Trois ont été décapités, et je n’ai pas d’explication. Ce n’est pas à cela que vous avez été formé ? À faire parler les morts ? Un silence. Je vis un geai voleter entre les arbres. – Mobile vit un cauchemar, docteur. Je vous supplie de m’aider. La porte du chalet s’ouvrit lentement, et un homme svelte apparut sur le perron. Sweat-shirt noir trop grand, pantalon kaki, des cheveux de jais peignés avec soin, et un visage élégant pris entre méfiance et stupeur. Sa manche droite était roulée sur son biceps, tandis que la gauche recouvrait sa main mutilée. Craignant l’entourloupe, je fixai le tissu lâche, mais la paluche qu’il m’avait montrée n’aurait jamais pu tenir une arme. – Le temps que vous pourrez me consacrer me sera très utile, docteur. Il fixa quelques instants la cime d’un grand sycomore, puis soupira et revint à moi. – Du temps, j’en ai à revendre. Rangez ce flingue que vous croyez cacher et entrez donc. Je franchis le portail et gagnai le seuil, où la manche molle du médecin m’invita à l’intérieur. En foulant les planches du perron, je jetai un œil sur la table : le premier magazine de la pile était le Morbidity and Mortality Report, la revue des autorités sanitaires que

tout pathologiste se devait de lire.

– C’est vrai, murmura-t-il par-dessus la table du salon. Je n’étais pas inscrit sur le planning. Ma première autopsie était fixée au lendemain matin. Mais quand le Dr Peltier m’a proposé de me jeter à l’eau, que pouvais-je répondre ? J’ai dit oui, bien sûr. Le Dr Alexander Michael Caulfield ne correspondait en rien à ce que j’attendais. Ni regard fou ni débit effréné, ni froideur glaciale ni précision géométrique. Pas davantage accablé qu’abattu. Ses tables étaient couvertes de publications, non de couteaux. Ses murs n’était pas tapissés de photos de Claire ni barbouillés d’hémoglobine, mais ornés de paysages montagneux en noir et blanc. Le livre de cuisine légère posé sur une table basse me rassura tout autant : les tueurs assoiffés de vengeance se souciaient-ils du cholestérol ? Bref, j’étais scié de tomber sur un type comme vous et moi, un homme relativement équilibré. – Vous vous attendiez à ce que Claire vous laisse les rênes ? – Jamais de la vie. Mon œil s’est mis à trembler tellement j’avais peur. Rendez-vous compte : j’étais observé par le Dr Claire Peltier ! J’avais lu tous ses articles, l’avais vue intervenir dans trois colloques. J’ai appris par la suite qu’elle faisait cela pour témoigner sa confiance au nouveau venu. – Comment aviez-vous su qu’un poste se libérait là-bas ? – Les annonces étaient affichées à la fac de médecine, par spécialité, sur un tableau ad hoc. J’ai vu celle de Mobile et j’ai postulé. J’ai rencontré Peltier à deux reprises avant d’être embauché. Je pense que ça se jouait entre moi et une autre candidate. – Vous êtes descendu à Mobile, pour cette phase de sélection ? – J’y ai passé deux jours lors de ma première visite, et trois jours deux semaines plus tard. C’est le dernier jour qu’on m’a offert le poste. – Et où passiez-vous vos journées ? – Presque exclusivement à la morgue. Je me suis payé le tour complet : rencontrer le personnel, assister à quelques procédures. Grosso modo, je ne sortais que pour déjeuner avec Peltier, ou pour regagner l’hôtel le soir. (Il se recoiffa d’un geste.) J’ai comme une

petite soif, tout à coup. Je vous sers une limonade ? – Rapide, alors. Je dois reprendre la route, me remettre à creuser. Sitôt Caulfield hors de la pièce, je lâchai un soupir plein de déception. Jeremy avait tout faux sur Caulfield. C’était un coup d’épée dans l’eau, et maintenant je n’avais même plus d’épée. Caulfield reparut en portant d’une seule main un plateau branlant, à croire qu’il n’avait jamais songé à s’aider de son moignon. Je sifflai mon verre en deux fraîches gorgées, me levai, et demandai la permission de rappeler au cas où me viendraient d’autres questions. Quand nous regagnâmes le perron, je vis qu’on avait élagué certains buissons de sorte à révéler le grand bâtiment de la vallée. – C’est quoi, cette structure qu’on aperçoit là-bas, docteur ? – L’hôpital du comté, répondit-il sans même regarder. – Vous n’y allez jamais, histoire de jeter un œil, de vous présenter ? Il réussit un demi-sourire et agita sa manche vide. – Un homme brillant pourrait sans doute y faire de belles choses, docteur. Son regard s’aviva, pour aussitôt se dérober. – Écoutez, inspecteur Ryder, j’ai bien pensé à m’y rendre… Et il s’interrompit. Cette phrase en chantier cherchait encore sa fin. Je descendis du porche. – Sérieusement, doc. Les trois quarts du temps, je sais à peine comment je m’appelle, mais en tout cas je suis sûr d’une chose : un cerveau bien fait et une main valide, c’est bien plus que ne possèdent la plupart des gens. Caulfield considéra l’hôpital et prit une grande inspiration. – Ouais, ouais. Peut-être que j’irai pousser la porte un de ces quatre. Voir ce que ça donne… Je marchai jusqu’au pick-up et fouillai dans mon sac de sport pour sortir une chemise en coton. Blanche, propre, à manches courtes. Je la lançai à Caulfield, qui la bloqua contre son torse. – Il serait peut-être temps de bazarder les habits de deuil, vous ne croyez pas ? Je grimpai dans le camion et démarrai le moteur. Je passai la marche arrière, saluai Caulfield d’un geste. Il n’avait pas jeté la chemise par terre, et c’était déjà beaucoup.

– Inspecteur Ryder ! lança-t-il alors que je reculais. Je stoppai, me penchai par la fenêtre. – Je me demandais : il bosse toujours à la morgue, ce drôle de bonhomme ? Le type atrabilaire ? Je hochai la tête. – Walter Huddleston, absolument. Et tel que c’est parti, il y restera jusqu’à sa mort. Vers l’âge de cent vingt ans. La confusion plissa le front du docteur. – Walt Huddleston, le garçon de salle ? Atrabilaire ? Ce n’est pas ce que j’ai vu. C’était un type charmant, on s’entendait à merveille. Un jour il m’a invité à déjeuner, et on a parlé d’opéra, l’un de mes dadas.

Le bougre en savait dix fois plus que moi ! Non, je vous parle du type vraiment hargneux. Courtaud, dégarni… À moi d’être étonné :

– Will Lindy ? Le visage de Caulfield s’assombrit. – Lindy, c’est ça. Il avait l’air sympa et professionnel quand Peltier nous a présentés, mais dès que nous étions seuls, il ne m’adressait plus la parole, se contentait de pester entre ses dents. Parfois, il me jetait des regards noirs, de loin, et je suis certain de l’avoir vu m’espionner à deux ou trois reprises. – On parle bien du même Willet Lindy, l’intendant de la morgue ? Pour la première fois depuis mon arrivée, Caulfield parut vraiment troublé. – La seule chose qui me faisait hésiter à prendre le poste, c’était lui. Un type flippant de chez flippant. Je hochai poliment la tête, tandis qu’en moi une tempête chamboulait mes cases mentales. Will Lindy, type flippant. Ces mots ne s’accordaient pas, formaient un pur non-sens. Flippant Lindy type Will. Type Lindy Will flippant. Mais Caulfield avait posé ceci : Will Lindy égale type flippant. Une équation que je ne n’aurais jamais crue possible.

Willet Lindy ?

Chapitre 31

Soudain je ne savais plus qui était Will Lindy. Était-ce le Will Lindy calme et réservé que je croisais depuis un an ? Ou le Will Lindy de Caulfield, amer et furibond ? Le premier était un modèle de politesse, le second un épieur de l’ombre. Le mien se montrait affable en toutes circonstances ; le sien décochait des regards de sniper. Lequel était le véritable Will Lindy ? Willet Lindy. Will Lindy… Ce nom résonnait dans mon crâne.

Willet. Willy. Sur le dos massif de Burlew : Oui Lily, et Oui l’été à Boston ou dans L’Indi-ana ?

Les phonèmes s’affirmèrent à mes oreilles :

Oui l’ét… Willet. Seigneur… Et si les mots ne valaient que pour leur sonorité ? Oui l’été à Boston ou dans L’Indiana ? Oui l’ét… Willet. Puis supprimez l’ana final et vous obtenez L’Indi. Lindy. Willet Lindy, camouflé dans les folles inscriptions du dos de Burlew. Mon cœur s’emballa dans ma gorge, tandis que j’évaluais la probabilité d’une telle coïncidence, au regard de l’impérieux besoin de trouver une explication. Et supposons que… Supposons que Will Lindy ne veuille pas de Caulfield à la morgue – que, pour une raison quelconque, il lui voue une haine sans nom. Il ne peut pas l’attaquer : le gaillard passe ses journées aux côtés de Claire, et ses nuits dans un motel chic et sûr. Alors, il attend. Sitôt Caulfield embauché, Willy décide de lui bousiller les mains. Il connaît Meuller, ou le sélectionne au hasard. De par son expérience à la morgue, Lindy sait que certains produits peuvent faire croire à un infarctus. D’autre part, ses talents de bricoleur vont de la plomberie à l’électronique, et fabriquer un engin explosif basique, muni d’un détonateur à ressort et chargé de poudre à fusil, est somme toute assez simple. Les produits sont disponibles

chez n’importe quel droguiste, et les instructions abondent sur Internet. Claire doit assurer l’autopsie du matin, mais Lindy sait qu’elle aime se dessaisir au profit d’une nouvelle recrue. Lindy assassine donc Meuller, introduit la bombe, lui administre un produit chimique, et appelle le 911. Meuller atterrit à la morgue, où Caulfield lui ouvre le corps et déclenche l’engin. Mon Dieu, mais ça se tient… Question : pourquoi Lindy veut-il dégager Caulfield ? Pourquoi refuse-t-il de le voir à ce poste ? Soit parce qu’il déteste le jeune docteur, soit parce qu’il lui préfère quelqu’un d’autre. Or, Caulfield n’avait qu’une seule rivale. Ava. Je sautai sur le téléphone, m’emmêlai les doigts, et faillis m’envoyer dans le décor de ciel bleu. Alors je me rangeai sur le bas- côté, repris mon souffle et composai le numéro. Rien. Désert électronique, limbes cellulaires. Je repassai rageusement la première et dévalai la montagne, flanquant une peur bleue à deux gus qui venaient en sens inverse. Ils klaxonnèrent, jurèrent et me tendirent le majeur. Puis la pente s’adoucit. Je réessayai le portable. – Nautilus, aboya Harry. On aurait cru qu’il se trouvait aux confins de la galaxie. – Vérifie l’emploi du temps de Will Lindy les soirs des meurtres, Harry. Je crois qu’Ava est la cible des messages, mais il faut aussi protéger Claire. Je ne serai pas rentré avant quatre bonnes heures. Tiens-moi au courant, même si tu dois t’acharner sur le bigo : ici le réseau est un vrai gruyère. – Ça marche, Cars. Je rétrogradai, partis dans le gravier, me rétablis. – Attends, Harry ! – Je suis toujours là. – Fais gaffe à Lindy, frangin. Je crois que c’est un barjo. – Je le traiterai comme de la dynamite chaude. Ramène tes fesses, frangin. Je balançai le portable sur la banquette et le regardai rebondir vers le plancher. Mes pneus droits profitèrent de cette seconde

d’inattention pour s’enchâsser dans l’accotement, arrachant le volant à ma poigne. Les arbres me foncèrent dessus et je me cabrai sur le frein. Le pick-up chassa de l’arrière et finit dans le fossé, les roues gauches en l’air. J’alternai marche arrière et première, mais je manquais d’adhérence. Je martelai mon volant en maudissant la terre entière, puis sautai à terre au moment même où revenaient les deux gars que j’avais failli emboutir. – Désolé pour la frayeur, leur dis-je. Vous pouvez m’aider à repartir ? J’ai une urgence. Ils sautèrent de leur camion, rouges et fulminants. – Fils eud’ pute une putain d’queue d’poisson, on va t’en faire voir, nous, d’l’urgence… Le poing du premier me percuta derrière l’oreille, et j’atterris en vrille dans les bras du second. Lequel tenta un uppercut du droit, mais je le déviai sur l’extérieur et lui flanquai mon coude dans les dents. Il posa un genou à terre. Son pote farfouilla dans sa benne, dénicha une batte, et revint sur moi en faisant des moulinets. – Défoncer ta putain d’caboche… Je détachai le 32 de ma cheville. Leur pare-brise déjà craquelé s’effondra sur le tableau de bord à la manière d’un drap gaufré. – Remettez mon bahut sur la route, et tout de suite ! hurlai-je. Je leur pulvérisai un phare, histoire d’enfoncer le clou. Dociles comme des majordomes anglais, ils me rétablirent sur la piste en trente secondes chrono. Je leur perçai encore deux pneus, et remontai à bord tandis qu’ils plongeaient par-dessus le garde-fou. Mon téléphone sonna. Je l’attrapai, il m’échappa, je le ramassai. Dis-moi qu’elle est saine et sauve. Harry livra les faits d’un ton neutre :

– Le doc Peltier est avec moi, à la morgue. Mais aucun signe de Lindy. Il ne s’est pas pointé ce matin. C’est la première fois en trois ans. – Et Ava ? – Sa bagnole est là, mais… – Elle devrait être rentrée. Continue de chercher. Quatre heures de route jusqu’à Mobile… Je raccrochai, et tâchai de