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La fin de la domination masculine Par Marcel Gauchet

Marcel Gauchet est le responsable de la rédaction du Débat. Il a récemment publié Comprendre le malheur français (Stock, 2016) et Le Nouveau Monde, volume IV de L’Avènement de la démocratie (Gallimard, 2017).

L’événement n’est pas petit, il est tellement énorme, même, qu’il suscite l’incrédulité, sur le thème « pareille chose ne peut pas arriver ». Et pourtant si : nous sommes en train d’assister à la fin de la domination masculine. Entendons-nous : elle est morte dans son principe, tout en laissant dans son sillage un cortège de séquelles qui peuvent cacher la profondeur de la rupture, voire permettre d’en nier l’existence. Elle est là, cependant, et il faut tâcher d’en prendre la mesure.

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Chose remarquable, le peu de regrets qu’elle provoque contribue à en voiler le relief. De violentes oppositions auraient pour effet d’en signaler l’enjeu. Au lieu de quoi l’indifférence apparente avec laquelle elle est accueillie, hors d’un carré restreint, aide à faire croire qu’il ne s’est rien passé. Ce semblant d’indifférence recouvre, en réalité, un soulagement quasi général, propice à l’oubli. Car ladite domination représentait une formidable contrainte pour tout le monde, à commencer par ses supposés bénéficiaires. Une dimension du phénomène primordiale à considérer.

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Il ne s’agissait pas, en effet, d’un obscur complot des mâles contre les femelles pour les tenir en sujétion, comme un certain féminisme est parvenu à en accréditer la légende, dans un langage plus policé. Et il ne s’agissait pas davantage d’un fait de nature, ancré dans on ne sait quelle physiologie des sexes. Son ébranlement, puis sa mise en liquidation permettent de l’entrevoir, il s’agissait d’un fait social d’un genre rare, de ceux qui engagent l’être-en-société dans ce qu’il a de plus profond, à savoir la manière dont il se constitue et se perpétue. Il nous est donné, pour la première fois dans l’aventure humaine, d’entrer dans les raisons qui ont présidé à cette organisation archi-millénaire des rôles sexuels, à cette entente de la différence des sexes et de sa place dans le fonctionnement collectif à ce point enracinée qu’elle a pu passer immémorialement pour inscrite dans l’ordre des choses. Possibilité qui ne se sépare pas de celle de saisir, dans l’autre sens, les raisons qui ont pu porter la remise en question d’un système de rôles et d’identités aussi solidement installé. C’est cette fenêtre d’intelligibilité que nous avons à exploiter.

Pourquoi la domination masculine ?

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L’interprétation la plus forte de la hiérarchisation des sexes a été avancée par Françoise Héritier. Elle la résume ainsi : « La valence différentielle des sexes et la domination masculine sont fondées sur l’appropriation par le genre masculin du pouvoir de fécondité du genre féminin et ipso facto sur la jouissance de la sexualité des femmes [1][1] Françoise Héritier, Masculin / féminin, II. Dissoudre

»

Sans entrer là dans la discussion de détail que mérite cette théorisation remarquable, on peut en retenir deux choses : la première, à laquelle on ne peut que souscrire, est l’identification de l’enjeu fondamental que représente « l’appropriation du pouvoir de fécondité » féminin ; la seconde, qui mérite elle, en revanche, d’être interrogée, est l’attribution de cette appropriation au genre masculin. Il est permis de penser, étant donné justement l’enjeu de cette appropriation, qu’il y a fallu une force plus large que l’intérêt, si impérieux soit-il, d’un groupe particulier. Une force qui ne peut être raisonnablement imputée, dès lors, qu’au groupe en son entier, au groupe en tant que tel, au- delà de ses composantes. Car encore faut-il qu’il existe et qu’il dure, la faculté procréatrice y étant non seulement intéressée, mais centrale. C’est dans cette direction qu’il faut chercher.

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Nous nous retrouvons sur le terrain d’un autre phénomène lui aussi parfaitement énigmatique, qui a lui aussi écrasé l’ensemble du passé humain jusqu’à tout près de nous et dont l’une au moins des fonctions était de répondre à la même nécessité : la religion. Elle a participé, elle aussi, sur un autre plan, de cette activité décisive de constitution et de perpétuation des communautés humaines. L’idée que je voudrais développer est qu’il existe un lien intime entre les deux phénomènes. La domination masculine s’insère dans le cadre de la domination des dieux. Elles ont modelé ensemble, à des niveaux différents, l’existence collective ; elles s’effacent de conserve.

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Le facteur religieux est absent des données premières de l’expérience humaine que Françoise Héritier appelle « les butoirs de la pensée », la différence des sexes au premier rang, à partir desquelles elle s’efforce de reconstituer la genèse de la domination masculine. Or, il existe pourtant une expérience tout aussi primordiale qui, de surcroît, spécifie la pensée humaine : l’expérience de l’invisible qui s’ouvre à elle avec le langage. Au-delà des réalités observables que lui livrent les sens, elle se sait d’emblée en contact avec un autre ordre de réalité. Elle en fait l’épreuve à son propre propos. L’invisible est d’abord celui de soi. L’expérience de soi est irréductiblement celle d’une dualité entre le corps visible et l’esprit invisible qui habite ce corps tout en lui échappant. L’intelligence peut vouloir ensuite dénoncer là une illusion et réduire cette étrangeté en ramenant cet esprit dans le corps ; l’expérience subsiste de ce qu’il y a autre chose en soi que le corps visible. Cet invisible se retrouve dans le monde environnant, comme système de forces à l’œuvre derrière les phénomènes visibles. La réflexion proprement religieuse commence, pourrait-on dire, avec la postulation d’un contact entre l’invisible de soi et l’invisible du monde. Et il est des expériences qui peuvent accréditer l’idée d’une telle jonction, celle du rêve au premier chef.

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Il ne s’agit pas ici de prétendre reconstituer l’origine de la religion en quelques lignes, mais juste de rappeler qu’elle s’enracine dans un vécu dont le caractère constitutif n’a rien à envier aux données troublantes relatives au partage des sexes et à leur rôle dans la reproduction que Françoise Héritier met à juste titre en exergue. Ces données tirent dans un sens qu’elle appelle « matérialiste ». L’ouverture sur l’invisible tire, quant à elle, dans un sens qu’on dira « idéaliste » pour la symétrie. C’est ainsi, l’espèce humaine est d’emblée écartelée, intellectuellement, entre naturalisme et mysticisme. Et il serait d’autant plus dommageable d’oublier cette seconde composante que c’est

elle qui a manifestement primé dans l’organisation de la vie collective, y compris en enrôlant et en se subordonnant la première. C’est qu’elle possédait une capacité de répondre au problème de l’institution même de la société plus englobante que la première, si cruciale que pouvait être celle-ci.

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La propriété fondatrice du social se laisse aisément repérer, dès que l’on prend la peine d’y réfléchir :

elle consiste dans la transcendance temporelle. Une société n’existe qu’à partir du moment où elle est capable d’assurer la continuité de sa culture et l’identité de son organisation au-delà du renouvellement de ses membres, qui naissent et meurent. C’est ce qui en fait une entité consistant par elle-même, en la distinguant d’un quelconque groupement volontaire, exposé à disparaître avec les raisons qui présidaient à sa formation. Or, force est de constater que la religion apporte une réponse remarquablement efficace au problème que représente la production de cette objectivité indépendante. Cela n’oblige nullement à y voir sa raison d’être ultime, mais c’est en tout cas son effet certain. Si l’ordre qui tient ensemble les présents-vivants ne dépend pas d’eux, mais les dépasse infiniment, puisqu’il est d’origine surnaturelle, puisqu’il provient des ancêtres et des dieux, de telle sorte qu’ils n’ont qu’à le recevoir pieusement et à le reconduire aussi fidèlement que possible, alors sa perpétuation est garantie. Les humains passent, l’ordonnance de leur société demeure, conçue qu’elle est, même, pour demeurer à jamais. Elle est d’avant eux et d’au-dessus d’eux, ils lui doivent d’exister humainement, leur devoir par excellence est de veiller à sa transmission. Le principe de tradition, saisi ici dans sa vigueur native, comme réitération d’une fondation extrahumaine, est le moyen le plus puissant qui soit de mettre l’ordre collectif à l’abri de sa dégradation dans le temps.

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C’est cet impératif de perpétuation, institutionnalisé par la structuration religieuse, qui va commander la compréhension et l’aménagement de la fonction de reproduction. Fonction qui en constitue la base indispensable, sous son double aspect de reproduction biologique et de reproduction culturelle. On conçoit, à partir de là, la place donnée à la parenté dans la vie sociale, qui ne doit rien à la nature, mais tout à la culture. On le sait depuis Lévi-Strauss, l’institution de la parenté se donne précisément sous le signe de l’arrachement à la nature, au travers de l’interdit de l’inceste et de la loi de l’exogamie. La domestication de la nature complète en la répercutant l’instauration selon la surnature. Elle introduit la culture sous l’aspect de liens explicites d’alliance et de filiation entre les êtres qui concourent à la production à la fois de la continuité des générations et de la cohésion collective. Car c’est l’autre face à ne pas perdre de vue de l’institution de la transcendance temporelle, de l’identité de la communauté à elle-même dans la durée. Elle est simultanément institution de l’unité de la communauté dans la subordination à une même loi indiscutée. Les liens du sang viennent ajouter le renfort de la solidarité organique à cette fabrique de la cohérence intime du groupe. La symbolique du corps lui fournira, du reste, son langage le plus ordinaire.

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C’est dans ce cadre qu’il faut comprendre la façon dont va se définir le maillon décisif de la chaîne, la conjonction procréatrice d’une femme et d’un homme et, avec elle, la hiérarchie des sexes. L’opération comporte plusieurs enjeux emboîtés les uns dans les autres. Le plus global est

évidemment de placer cette condition de survie du groupe qu’est le pouvoir de vie sous son contrôle, en codifiant strictement les modalités de son exercice. De proche en proche, cela implique de déterminer l’ensemble des places et des rapports des présents-vivants, de manière à les solidariser, non seulement entre eux, mais avec leurs morts et leur descendance future. Mais cela exige surtout, à la base, de fabriquer de l’unité avec cette énigmatique division des sexes.

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Les choses seraient simples s’il s’agissait d’une différence d’espèce, où les femmes engendrent des filles et les hommes des fils. Il y aurait des sociétés de femmes et des sociétés d’hommes. La complication vient de ce qu’il s’agit d’une différence à l’intérieur d’une identité dernière, la preuve en étant que les femmes engendrent des filles et des fils, ce qui veut bien dire qu’elles détiennent en propre une puissance qui regarde le tout de la condition humaine. Privilège exorbitant dont le constat va enclencher le mécanisme conduisant à leur subordination là-dessus, l’analyse de Françoise Héritier emporte la conviction –, mais signe aussi d’une foncière identité d’espèce, permettant tout autant, d’un point de vue logique, de se demander ce que les femmes et les hommes ont en commun par-delà leur dissymétrie. Il importe de le souligner, car si ce trait capital a été source d’une inégalité archimillénaire, il est en lui-même susceptible d’une lecture égalitaire. Dans l’abstrait, d’ailleurs, il eût pu consacrer la supériorité féminine au titre de cette faculté spécifique à laquelle le sort collectif est suspendu. Le fait est, c’est le contraire qui s’est passé et qu’il faut expliquer.

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L’appropriation sociale de ce pouvoir de vie s’est traduit par sa subordination parce que la création d’une unité sociale à partir de cette différence de nature s’est effectuée sur le patron religieux. Or celui-ci est d’essence hiérarchique : il y a unité grâce à la supériorité radicale d’un terme sur l’autre qui autorise leur parfaite conjonction dans l’assujettissement de l’un à l’autre. Le présent des vivants est un parce qu’il ne fait qu’un, en s’y soumettant, avec le passé des ancêtres fondateurs. Au niveau en dessous, à l’intérieur de cette subordination générale aux conditions d’existence de la société, masculin et féminin ne font qu’un grâce à la domination du premier sur le second.

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En pratique, la hiérarchie des sexes va se présenter comme une hiérarchie des reproductions. Si la reproduction biologique suspendue au pouvoir de vie des femmes est nécessaire, elle n’est pas suffisante pour produire des êtres capables de perpétuer le plus important, ce qui est véritablement destiné à transcender la relève des générations, à savoir la culture, l’ordonnance collective, le système des codes et des règles qui instituent l’humanité au-delà de la vie nue. D’où la subordination expresse de la reproduction biologique à la reproduction culturelle, reportée du côté de ceux qui n’ont pas le pouvoir de donner la vie, mais auxquels il revient de préserver l’intégrité de l’existence collective. Ajoutons-y le besoin logique, crucial dans la genèse de ces dispositifs primordiaux, de contrebalancer cette puissance totale puisque la survie du groupe en dépend des procréatrices de garçons et de filles, par une puissance au moins équivalente : la puissance, elle aussi totale dans son ordre, de ceux auxquels revient de protéger l’existence du groupe contre la menace de destruction par ses ennemis, grâce à leur pouvoir de mort, mais également d’en assurer la pérennité

de fond, en conformité avec sa fondation, grâce au pouvoir de l’esprit. Deux puissances qui plongent l’une et l’autre leurs racines dans des forces invisibles, mais dont l’une a vocation à se subordonner l’autre, puisque, en plus du simple fait d’exister du groupe, elle touche aux raisons dernières qui président à cette existence.

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La domination masculine, ramenée à son noyau essentiel, n’aura été autre chose à travers les millénaires que l’incarnation institutionnalisée de la supériorité de l’ordre culturel et de sa transcendance par rapport à la précarité de la vie biologique – et l’on sait à quel point cette précarité faisait sentir son aiguillon dans les sociétés anciennes. Aux femmes le don de vie, aux hommes la victoire sur la mort que représentent l’existence de la société et la prise en charge religieuse et politique de la perpétuation de cette existence.

La révolution du mode d’institution et de reproduction

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En d’autres termes, la domination masculine était un rouage de ce mode d’institution qui organisait la vie des sociétés autour de l’impératif de leur reproduction en tant que sociétés, mode d’institution dont la clé de voûte était la religion. C’est à partir de cet ancrage qu’il faut penser sa disparition et les conséquences qu’elle entraîne. Car ce mode d’institution dont elle dépendait a cessé d’exister. Il s’est évanoui avec le sentiment de fragilité de l’être-en-société autour duquel il gravitait et la hantise de son entretien qui en découlait. Ceux-ci nous sont devenus étrangers et même inintelligibles. Ce n’est pas que nos sociétés ont renoncé à se reproduire, on s’en doute, c’est qu’elles ont trouvé d’autres voies pour y parvenir. Elles ont changé de mode d’institution.

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C’est l’effet du processus de sortie de la religion parvenu à son terme. Pour résumer le changement d’un mot : ce qui passait par la religion depuis toujours passe désormais par le politique. Certes, la substitution ne s’est pas jouée en un jour, le transfert de fonctions était engagé de longue main. Il n’empêche. Le politique avait beau avoir acquis un rôle de plus en plus grand en matière de production de l’identité collective à travers le temps, le dégagement de l’emprise sacrale pouvait bien être à peu près acquis dans les esprits, la structuration religieuse, jusqu’à une date tout à fait récente, continuait d’empreindre le fonctionnement collectif, d’une manière aussi discrète que déterminante. Elle maintenait envers et contre tout l’esprit de l’ancien mode d’institution. Il était ébranlé, contesté, en bonne partie délégitimé, il n’en persistait pas moins à faire la loi, à inspirer les codes, à guider les conduites. L’événement qui a débloqué cette scène contentieuse, c’est l’imperceptible parachèvement de la sortie de la religion qui s’est opéré à la faveur du tournant global des années 1970. Cet aboutissement de la révolution moderne s’est joué à bas bruit. Il n’a été revendiqué par personne. Il n’en a pas moins bouleversé le sort de tous. Il constitue la vraie révolution de notre temps.

D’un seul coup, ces rémanences organisatrices de l’ancien mode d’institution se sont dissipées, libérant la place d’un nouveau en gestation depuis longtemps, mais qui restait dans l’ombre des ruines mourantes, et cependant agissantes, du système hérité. Le politique a pris intégralement en charge l’institution de la permanence collective, non sans se métamorphoser lui-même à cette occasion. Il est devenu l’instance exclusive de production de la transcendance temporelle, en délestant le reste de la vie sociale de cette contrainte qui la modelait largement. Sa manière de fabriquer l’identité à soi de la collectivité à travers le changement est aux antipodes de la continuité organique et de l’unité substantielle que recherchait la religion. Elle passe par l’instauration et l’entretien fonctionnel d’un espace-temps englobant qui n’exige ni l’adhésion des acteurs ni leur liaison explicite. Ce n’est pas le lieu d’en détailler les modalités, mais juste de suggérer l’ampleur sismique du déplacement. Il a transformé de fond en comble tant les conditions de la reproduction biologique que celles de la reproduction culturelle de nos sociétés ; il a radicalement changé, de ce fait, les repères du féminin et du masculin. Sexes, genres, sexualités en sortent révolutionnés.

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Tout le système d’obligations et d’interdits qui encadraient la sexualité et la reproduction s’est désagrégé de l’intérieur, à une vitesse stupéfiante quand on considère la formidable épaisseur de siècles dont il pouvait s’autoriser. C’est dans la famille, précisément, que les restes de l’ordonnance hiérarchique, battue en brèche partout ailleurs dans la société, gardaient le plus de vitalité, autour du nœud entre les sexes et les générations. Aussi faisait-elle figure de cellule-refuge aux yeux du sentiment conservateur, depuis le xixe siècle. Elle incarnait le conservatoire des vertus d’autorité et d’obéissance à partir duquel maintenir ou rebâtir un ordre social conçu selon la tradition. Ces dimensions qui la rattachaient au plus profond du passé humain, la famille les a perdues sans retour. Elle en a été dépouillée en cessant d’être une institution dans la rigueur du terme. Elle ne joue plus de rôle dans l’institution de l’être-ensemble. Il ne lui est plus rien demandé du point de vue de la formation du lien de société. La société n’est plus faite de familles, comme Auguste Comte pouvait encore le poser, contre ce qu’il regardait comme l’illusion individualiste. C’en est fini de la fameuse « cellule de base » sur laquelle l’existence commune était assise. La famille a été privatisée, au sens où elle a été remise à la libre disposition de ses membres, en se délestant de son enjeu collectif (l’intérêt public à son égard se limitant à la protection de l’enfant). D’où le double effet qui n’a pas manqué d’en résulter : d’une part, une plus grande instabilité de ses liens, d’autre part, le plébiscite de ses vertus d’abri affectif, les deux phénomènes étant liés, en dépit de leur contradiction apparente les lois du cœur sont plus exigeantes que les conventions publiques.

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Toujours est-il qu’à la faveur de ce changement de statut l’obstacle que la famille opposait à une individualisation généralisée, en maintenant envers et contre tout les femmes dans un état de minorité, a sauté. Il n’y a plus pour de bon, dans ce nouveau cadre collectif, que des individus de droit, abstraction faite de leur sexe. Et la liberté de ces individus se marque en particulier dans la libre disposition de leur sexualité, elle aussi intégralement privatisée, jusque dans ses éventuelles suites procréatrices – ou leur absence. La levée du tabou qui pesait sur l’homosexualité comme la figure antiprocréatrice par excellence en est l’illustration frappante. Mais le sens de la procréation en a été tout autant affecté. Faire un enfant n’est plus un acte qui engage l’existence de la collectivité, mais un choix qui ne regarde que ses géniteurs. Objectivement, l’enjeu de la reproduction de la population reste bien entendu le même, mais, subjectivement, du point de vue des significations

incorporées dans le fonctionnement social et vécues par les acteurs, il ne compte plus. Ce n’est pas pour rien que les sociétés européennes ont un problème de natalité. L’enfant du désir est plus rare que l’enfant du hasard. Il faut évidemment mentionner le rôle que la pilule contraceptive a tenu dans cette mutation, en procurant aux femmes le contrôle pratique de leur fécondité. Mais plutôt que comme une cause déterminante, elle a joué comme un facteur d’accélération et de concrétisation au sein d’une transformation beaucoup plus vaste du mode d’organisation et de fonctionnement collectif, selon une mystérieuse concordance qui s’observe souvent entre l’offre technique et les attentes sociales. Ce qui a fondamentalement changé, c’est la manière dont les sociétés assurent leur traversée du temps. Ses modalités inédites ont rendu inutile l’appropriation sociale de la sexualité qui structurait l’existence et l’identité intime des êtres depuis l’aube des sociétés humaines, pour autant que nous puissions le savoir.

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On entrevoit au passage l’étendue des conséquences qui en découlent pour la formation de l’identité personnelle. Il y va de la fin de l’identification des êtres par leur sexe. L’ancien système de rôles impliquait un mode de constitution des identités où l’assignation à un sexe était déterminante. Il était requis des êtres d’adhérer intimement à cette part de l’humanité que l’anatomie leur avait donnée comme destin. L’ordre des priorités s’est inversé. Il est tacitement posé que nous sommes d’abord des individus abstraitement identiques et ensuite, accessoirement, un être de sexe féminin ou masculin. À chacun de se débrouiller subjectivement avec cette part de lui-même et de lui donner la place qu’elle lui paraît mériter, étant entendu qu’elle ne saurait commander un destin social. C’est cette relativisation que traduit la fortune de la catégorie nouvelle de « genre », dans sa volonté de se démarquer de l’ancienne connexion entre le biologique et le social. Elle fait écho à cette distance intérieure ressentie par les personnes entre ce qu’elles sont en tant que personnes et leurs caractéristiques sexuées caractéristiques qu’elles peuvent revendiquer par ailleurs au titre d’une « identité » à faire reconnaître socialement.

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La fin de la domination masculine s’inscrit dans ce cadre. Fondamentalement, elle a perdu sa raison d’être. Maintenant, qu’une organisation pratique et symbolique aussi millénairement enracinée mette du temps à s’effacer, qu’elle laisse derrière elle des traces et une traîne considérables, qu’elle donne lieu ici et là à des résistances plus ou moins articulées, quoi d’étonnant à cela ? Mais il importe de ne pas se tromper sur la nature et la portée de ces inégalités subsistantes. Il n’est pas utile de leur prêter des proportions fantasmagoriques pour les combattre. Elles relèvent du poids des situations acquises, de l’inertie coutumière des façons d’être, de dire et de faire, ou, au pire, de combats d’arrière-garde sans plus d’âme ni de ressort. Ce qui doit plutôt retenir, à l’échelle d’un séisme anthropologique de cette ampleur et de cette profondeur, c’est la rapidité avec laquelle il impose son changement de normes et de valeurs.

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L’analyse est conduite, il est vrai, du point de vue de la dynamique interne du parcours occidental moderne. Il est justifié de s’interroger sur son extension possible à d’autres aires civilisationnelles, culturelles et religieuses, où les résistances au processus pourraient se montrer autrement plus

vigoureuses que dans l’univers qui nous est familier. L’importance conservée par la famille et la parenté dans la vie sociale, d’un côté, l’ancrage maintenu de la religion et, plus généralement, de la structuration religieuse des rapports sociaux, de l’autre côté, pourraient en effet opposer des barrières autrement solides au travail de l’égalité entre les sexes.

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On remarquera à ce propos que l’interprétation proposée permet de rendre compte de la focalisation obsessionnelle des fondamentalismes et, plus largement, des anti-modernismes religieux sur cet objet apparemment périphérique, du point de vue d’une vision sacrale du monde, qu’est le rapport des sexes. C’est qu’il est central, en réalité. Filiation, liens du sang, statut respectif du féminin et du masculin constituent bel et bien des pièces intégrantes du règne des ancêtres et des dieux. Non seulement elles sont au cœur de l’ordonnance hétéronome, mais ce sont celles qui subsistent quand ses expressions les plus en relief dans l’organisation politique, comme le pouvoir sacré ou l’inégalité des rangs, deviennent impossibles à soutenir. La subordination des femmes au service de la force du lien familial représente le seul support encore en mesure de donner une figure plausible à la hiérarchie des ordres de réalité et à la vocation de celle-ci de normer l’établissement humain. Elle a été première, elle reste la dernière dans la lice. Elle fait office d’ultime môle de résistance face au déferlement de la vague démocratique. Il n’est pas à exclure que ce bastion prenne valeur d’emblème identitaire et que sa défense donne lieu à une intense bataille des cultures. À l’échelle de la planète, la partie n’est pas jouée, même si l’on ne voit pas pour l’heure quels facteurs seraient assez puissants pour opposer une digue durable à la pénétration de la logique de l’individu. Elle avance irrésistiblement avec le reste.

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Il n’en va pas de même, en revanche, dans le monde occidental, où la page est tournée. Cela ne veut pas dire, encore une fois, que l’égalité s’est miraculeusement imposée sans partage. Cela veut dire que l’inégalité n’a plus le moindre ancrage légitime, ce qui libère la place pour le travail, toujours difficile, de l’égalité (dans un univers économique par ailleurs en proie à de puissantes dynamiques inégalitaires, qui ne sont pas que matérielles, ce qui ne simplifie pas la tâche). Encore faut-il, pour mener efficacement ce travail, savoir déchiffrer les données du tournant.

Feu le père

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S’il est un signe qui ne trompe pas de la radicalité de cette rupture, c’est la prompte dilution qu’a connue la figure du père. Elle était la pièce névralgique du dispositif, puisqu’il lui revenait d’opérer l’articulation de la cellule familiale et de l’organisme social. À l’intérieur de la petite société domestique, le « chef de famille » faisait figure de magistrat chargé d’en représenter les intérêts auprès de la grande société, en même temps que de représenter la loi de cette dernière et de la faire respecter. Dans l’autre sens, il fournissait le modèle « naturel » auquel toute autorité était supposée se conformer, à tous les niveaux, « Dieu le père » en personne donnant l’exemple dans notre tradition. C’est en ce sens qu’il était justifié de parler d’un ordre patriarcal. Celui-ci s’est évaporé sans laisser d’autres traces que celles qu’un primat millénaire est voué à léguer au sein du paysage

culturel. La désinstitutionnalisation de la famille a vidé de sens la magistrature paternelle, en même temps, d’ailleurs, que l’homologie entre la famille et la société. Le père, au sens de l’état civil, n’a plus à être un « chef » au sein d’un espace familial intimisé, et le chef, au sens institutionnel le « chef de l’État » – n’a plus à être un père. Le modèle de l’autorité s’est « dé-patriarcalisé » ou « dé- paternalisé ». Rien de plus éloigné de l’image que les citoyens se font aujourd’hui du pouvoir et de ses attributs que celle d’un « patriarche ». Le « paternalisme » s’est transformé en repoussoir en matière d’exercice de l’autorité.

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Aussi bien l’idée de « Loi du père », avec un L majuscule, telle que la psychanalyse l’avait élaborée et telle que Lacan, en particulier, l’avait portée à son expression la plus systématique, ne veut-elle à peu près plus rien dire. Ceux, parmi les psychanalystes, qui en déplorent les effets sont d’ailleurs ceux qui soulignent le plus fortement sa dissolution. Ce collapsus donne la mesure de la rapidité du processus. Car l’idée était crédible et paraissait testable il y a un demi-siècle encore. Elle correspondait à un contenu socialement palpable, même si l’on pouvait discuter de sa lecture. Elle renvoyait à une dimension du fonctionnement collectif et, partant, personnel, que l’erreur, on le discerne rétrospectivement, aura été d’hypostasier à la hauteur d’un invariant anthropologique, alors qu’elle ne relevait que d’un fait sociologique, certes historiquement enraciné, mais néanmoins révocable et, du reste, en pleine crise. La psychanalyse aura été la fille de l’ébranlement du système de la reproduction sociale que l’on a décrit et de l’entrée en crise de ses traductions familiales tardives. Elle a théorisé sur cette base un modèle en train de s’écrouler. Une bonne part des conflits psychiques auxquels ses patients venaient demander remède relevaient, en fait, des tensions entre une logique de l’institution et une logique de l’individu affectif tirant dans des sens opposés. Cela n’enlève rien à la percée qu’a représentée, sur un plan plus général, la découverte de l’inconscient, mais cela exige de reconsidérer une série de données tenues un peu vite pour intemporelles, tandis que leur relativité historique saute aux yeux, maintenant que la décantation de ce processus de transition est pour l’essentiel acquise.

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Le fameux « père séparateur », incarnant l’interdit fondateur de l’inceste et investi de la fonction de décoller l’enfant de la fusion avec la mère, n’était autre chose que le visage psychique du père médiateur faisant le pont entre le dedans privé et le dehors public de la famille-institution. L’impératif suprême qui parlait à travers lui était celui, en réalité, de se plier aux nécessités de la survie du groupe, sous leur double aspect de perpétuation de la vie et de défense contre la menace extérieure. La « Loi du père » était intimement solidaire, à cet égard, du droit de vie et de mort de la collectivité sur ses membres et de l’impôt du sang ; elle leur associait le devoir d’engendrer, tel que formalisé par la disjonction et la conjonction hiérarchique des sexes et garanti par l’autorité du chef de famille. Aussi n’est-il pas étonnant, soit dit au pas sage, que ces différentes attestations de l’incontournable primauté du collectif aient vu leur aura pâlir et s’éteindre de conserve. Il est permis de penser que pareil effacement de la réquisition intime par la loi du groupe, telle qu’elle se concentrait dans la figure du père, n’a pu aller sans bouleversements majeurs de l’économie psychique. Cependant, grand séparateur ou pas, l’humanisation des nouveaux venus continue de s’accomplir tant bien que mal et leur « accès au symbolique » de s’opérer. C’est donc que ces processus cruciaux qui pouvaient être modelés effectivement par ce système de règles empruntent des voies plus profondes et sont susceptibles de se reconfigurer selon un nouvel environnement, en

soulevant d’autres problèmes. C’est cette nouveauté qu’il conviendrait d’explorer, plutôt que de camper sur le constat d’une carence qui n’explique plus rien. Ce qui est acquis, en tout cas, c’est qu’avec cette clé de voûte du principe paternel la domination masculine a perdu son point d’appui le plus solide.

Masculin public

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Mais la masculinité ne se réduisait évidemment pas à la paternité, même si ses principaux fils trouvaient à se nouer autour de celle-ci. Pas davantage, d’ailleurs, ne se réduisait-elle à la « virilité », comme le cliché s’en est imposé récemment. Pour valablement envisager ce qu’elle représentait et ce qu’il en advient avec la fin de la domination masculine, il faut envisager l’autre face du processus de reproduction sociale, la reproduction culturelle, puisque c’est elle qui légitimait proprement la supériorité masculine. Or, elle n’est pas moins touchée par la révolution du mode d’institution que la reproduction charnelle, dont l’appropriation sociale déterminait la subordination féminine. L’appel que l’ancien mode d’institution faisait à de supposées vertus mâles n’a plus lieu d’être dans le nouveau : il s’en passe, elles sont désaffectées. Elles étaient de deux ordres, en vérité, on l’a déjà suggéré, deux ordres réunis par un même impératif, la prise en charge de l’existence du groupe comme tel, dans sa dimension physique et dans sa dimension morale. Car ce n’est pas le tout que des vivants naissent pour remplacer des morts, encore faut-il que le groupe lui-même survive, ce qui requiert le courage d’affronter la mort et de la donner en versant le sang. Mais le groupe étant fait d’esprit autant que de corps, la même tâche réclame sur un autre plan le savoir, la sagesse, le discernement afin de continuer, de nourrir, de transmettre l’âme commune qui transcende ses incarnateurs présents. Cette dualité se retrouve dans l’ambivalence, souvent notée, de la figure du pouvoir. Il est à la fois nocturne et solaire, destructeur et créateur, violent et pacificateur, bassement terrestre et aspiré vers le ciel. En quoi il est, ou plutôt était, un concentré de cette masculinité primordiale, telle que nous avons vu sa fonction tomber en déshérence. Le point donne l’idée de l’étendue des remaniements appelés à s’ensuivre.

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Ce noyau fondamental a donné lieu à mille et une mises en forme civilisationnelles, mille et une lectures de ses raisons, distributions des figures et des rôles entre lesquels se répartit cette autre œuvre de vie. Je m’arrêterai à celle de ces mises en forme qui nous concerne directement, celle qui s’est dessinée au fil de la modernité occidentale. En plus de nous toucher de près, elle est parlante sur le fond. Car il est de fait que la modernité intellectuelle, politique et sociale s’est grandement servie de ce matériau. Elle s’est bâtie pour une part notable au travers de la réélaboration des figures traditionnelles du masculin.

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Elle a redéfini l’obligation constitutive envers le collectif en fonction de cette dimension qui prend un vaste développement à partir du xviiie siècle et qui va lui conférer sa propriété la plus spécifique : la dimension du public. Celle-ci a trouvé ses bases cognitives légitimes dans l’objectivité scientifique – les résultats de la science sont conçus pour la publicité et s’adressent à n’importe quel être rationnel,

abstraction faite de ses caractéristiques sociales personnelles. Cette dimension du public a gagné le domaine politique, où elle a changé la définition des acteurs, constitués en citoyens, en même temps que la définition des pouvoirs et de leurs conditions d’exercice. Là où régnaient les « mystères de l’État » s’installe la délibération publique sur l’intérêt général, que les représentants du peuple sont chargés de mettre en œuvre sous son contrôle. Au-delà du domaine politique au sens strict, l’esprit de la chose publique s’est diffusé dans toute la sphère des institutions en y imposant l’exigence d’impersonnalité dans la gestion de ce qui intéresse l’institution en elle-même par rapport aux préférences singulières des gestionnaires. Pour finir, c’est l’ensemble des rapports sociaux qui a été remodelé par la dissociation tacite entre ce qui est susceptible de concerner tout le monde et ce qui ne regarde que soi. La dimension du public en est venue ainsi à capter et à ramasser en elle le souci du groupe comme tel qui définissait le masculin. Le service du public, sous ses différents visages, est devenu sa norme identifiante.

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L’illustration à la fois la plus ordinaire et la plus exemplaire en est la figure du citoyen. Le citoyen, celui qui se doit idéalement de s’élever au point de vue de l’intérêt général, à distance de ses intérêts propres et de ses inclinations particulières. Devoir et dette qui culminent dans le sacrifice de sa vie pour la collectivité. Le citoyen-soldat s’inscrit dans la lignée d’une des figures les plus enracinées de l’accomplissement mâle et des vertus associées, celle du guerrier. Mais il y ajoute la dignisupplémentaire d’une identification consciente aux intérêts vitaux de la collectivité. Le citoyen-soldat ne se contente pas de s’élever au-dessus de la peur et de la souffrance ; il prend sur lui le sort de sa patrie ; il se soumet volontairement à la discipline requise par le salut public.

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Cette exigence se retrouve sur le terrain du culte des vérités supérieures qui étaient traditionnellement le domaine du prêtre. Cette autre figure cruciale se voit soumise, elle aussi, à recyclage et réinterprétation en fonction de la valeur nouvelle d’objectivité issue de la science. Les vérités auxquelles celle-ci livre accès sont d’un ordre bien différent, puisqu’elles ne font appel qu’à la raison naturelle. Mais elles réclament une distanciation non moins grande, si ce n’est plus grande, vis-à-vis de soi, au profit de l’universalité qui les rend partageables avec l’ensemble des êtres rationnels. Une distanciation qui peut aller, chez le savant ou le clerc qui s’y consacrent, jusqu’à la dévotion exclusive et l’abnégation ascétique, voire l’héroïsme d’une conscience solitaire en butte à l’obscurantisme des autorités – Galilée face à l’inquisition romaine, exemple ici fondateur : « Et pourtant, elle tourne ! »

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L’impartialité attendue du juge relève d’un idéal voisin, avec la capacité qu’elle suppose de se dégager de ses préférences subjectives. Il faut en dire autant de l’impersonnalité requise par l’exercice d’une fonction publique, expressément distinguée de son détenteur, qui ne l’occupe qu’à titre représentatif, au nom de la personne morale d’un collectif. Idéal particulièrement exigeant, puisqu’il demande aux titulaires de ces fonctions de faire autant que possible abstraction d’eux- mêmes dans la poursuite du bien commun ou l’accomplissement de la mission qui leur a été confiée. Sans doute le souverain traditionnel, pour ne parler que du sommet de la hiérarchie des

commandements, devait-il veiller au bien général du royaume, au-delà de ses inclinations immédiates et de la pression de ses composantes particulières. Mais ce royaume était le sien, il en concentrait les intérêts en sa personne, au lieu que ses successeurs ont à dissocier leur individualité privée d’une chose publique objectivée en dehors d’eux.

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De manière générale, le remodelage de l’existence collective en fonction de ce principe du public a impliqué la séparation de la sphère domestique de la sphère sociale proprement dite et spécialement, au sein de celle-ci, de la sphère économique. À l’âge industriel, la production quitte le domaine familial pour des lieux à part, la manufacture, l’usine, à la différence de l’ancien univers paysan ou artisanal. Le travail social s’organise en un monde distinct, certes commandé par la « propriété privée » (des moyens de production), mais parfaitement extérieur, dans ses normes de fonctionnement, au monde « privé-intime » des relations familiales. Le masculin va globalement s’identifier à cette vie de labeur anonyme en dehors du foyer, avec ce qu’elle suppose de rôle à jouer pour s’intégrer dans les rouages de cette machinerie régie par la rationalité technique et le calcul économique (ou bien, dans le cas des appareils de gestion privée ou publique, par la rationalité de l’organisation bureaucratique).

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C’est en fonction de ce partage que la figure du médiateur entre petite et grande société évoquée plus haut va se recomposer pour acquérir la dernière physionomie que nous lui aurons connue, celle du « père pourvoyeur », selon la célèbre typification proposée jadis par Talcott Parsons [2][2] Voir,

en particulier, l’article intitulé « The American

unité domestique étroite, tournée vers l’éducation des enfants, sur laquelle règne une mère « reine du foyer ». De l’extérieur, en apparence, le rôle de lien entre le dedans privé et le dehors public reste le même, s’il ne se durcit en se clarifiant. Mais le statut de cette cellule familiale, supposée constituer toujours la cellule de base de la société, a changé à tel point, en réalité, que la place de son chef n’a plus grand-chose à voir avec celle du patriarche d’antan. Celui-ci commandait un groupe, une lignée, un clan qui représentaient une authentique composante du corps politique, ce qui conférait sens à sa magistrature. Le rétrécissement nucléaire de la famille s’est accompagné d’une réduction de son rôle dans l’existence sociale qui a amoindri d’autant le magistère paternel. Mieux, comme ce repli est allé de pair avec la « sentimentalisation » de la famille, désormais fondée sur le choix amoureux des conjoints, il a mis ce magistère sous la pression de la concurrence entre la chaleur des liens privés et la froideur des rapports sociaux placés sous le signe de l’impersonnalité publique. La figure paternelle est devenue le foyer d’une contradiction entre la valorisation croissante de la sphère intime et

l’impératif hérité de représentation de l’autorité sociale, impératif renforcé en un sens par la distance grandissante entre les deux sphères. Cela a donné ces images d’un père tantôt abusif et tantôt défaillant, qui ont fleuri dans la littérature psychanalytique du xxe siècle, à l’âge d’or de la névrose. La contradiction n’a pas eu besoin d’exploser du dedans pour se dénouer. Elle s’est défaite du dehors, sous l’effet de l’« intimisation » radicale du lien familial, qui, en vidant la famille de son rôle d’institution, a rendu inutile cette figure de représentant de l’institution des institutions.

Un père pourvoyeur assurant la substance d’une

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Le travail de la contradiction va s’exercer sur un plan encore plus général. Ce remodelage du masculin à l’enseigne de la dimension du public a eu pour retombée paradoxale de durcir la différence des sexes et d’inférioriser à certains égards la condition féminine, alors qu’il se réclamait de l’universalité rationnelle. L’essence de la masculinité, telle qu’elle ressort des différents visages sous lesquels on l’a vue se redéfinir, c’est le pouvoir proprement culturel de s’élever au-dessus de son sexe afin d’atteindre le statut d’individu universel, évoluant dans la sphère de l’impersonnalité publique. L’assignation virile ne disparaît pas, mais elle est érigée en support d’un appel à son dépassement au profit d’une neutralité supérieure, obtenu par abstraction de la nature en soi, neutralité posée comme la vraie marque distinctive de la masculinité. En d’autres termes, le masculin est le sexe de l’individu universel, celui qui est capable d’oublier qu’il a un sexe. C’est précisément cette faculté qui est présumée absente du côté féminin, ce qui conduit à définir la féminité par l’assimilation à son sexe et la soumission à un empire de la nature d’autant plus invincible qu’il engage les forces de la vie. Tel est le motif pour lequel les progrès dans la condition des uns ont pu aller de pair au xixe siècle, comme il a été souvent relevé, d’une relative dégradation de celle des autres.

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La promotion théorique de l’individu libre en général a pu s’accompagner ainsi d’un certain abaissement de la position des femmes en particulier, en fonction de cette présomption d’incapacité publique. La vision traditionnelle de la complémentarité hiérarchique des sexes, si lourdement inégalitaire qu’elle fût, reconnaissait cependant à chacun une identité et une place sociales. Alors que cette première vision moderne, tout en posant en principe l’égalité des êtres et en attribuant une individualité juridique aux femmes, leur dénie en pratique l’accès à un univers social public, monopolisé de fait par les hommes. Les justifications, ici, ne vont pas chercher leurs racines dans l’ontologie ; elles ne font pas appel à l’ordre des choses et à la grande chaîne des êtres. Elle procède juste d’un recyclage de l’opposition structurante entre nature et culture qui se traduit dans une physiologie imaginaire et une psychologie romanesque. Une physiologie et une psychologie qui auront été assez fortes, en dépit de leur caractère onirique, pour accréditer durablement l’idée d’une fragilité féminine légitimant l’enfermement domestique. Elles n’en constituaient pas moins de trop faibles appuis pour contenir une contradiction aussi béante et soutenir un monopole aussi exorbitant, tellement, d’ailleurs, qu’elles ont dû admettre d’emblée des exceptions en foule. Elles prêtaient le flanc à des contestations à ce point portées par les prémisses modernes qu’elles s’annonçaient irrésistibles à terme.

Émancipation individuelle et identité sexuée

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Le coup de grâce leur a été porté, toutefois, du dehors de ces luttes pour l’égalité, si important qu’ait été leur retentissement. Il est venu de là où l’on ne l’attendait pas, du niveau du fonctionnement social fondamental et, très précisément, de la révolution discrète du mode d’institution pointé plus haut. Celle-ci a consisté, rappelons-le, dans le basculement intégral de la production symbolique de la permanence collective du côté du politique. Ce faisant, elle a ruiné ce qui subsistait de l’immémoriale hiérarchie des reproductions. Elle a achevé de vider de sens l’opposition instituante entre nature et culture, telle qu’elle s’était recomposée en termes modernes au travers de la dissociation entre privé et public, dimension du public érigée en monopole masculin. Tout ce qui

restait de cette symbolisation primordiale plaçant la différence des sexes au cœur de l’être-en- société et de sa perpétuation s’est volatilisé dans l’air. L’absorption par le politique de ce travail instituant en a fait un processus englobant et neutre, au regard duquel n’existent que des individus de droit dépourvus de caractéristiques sexuées. Dans l’opération, ces individus se trouvent dégagés de l’obligation de participer à la production du lien qui les tient ensemble, production désormais assurée en dehors d’eux, ce qui les laisse libres d’évoluer à l’intérieur d’un cadre qui leur est donné sans qu’ils aient à contribuer à son instauration, alors que c’était leur astreinte constitutive. Tel est le fond du fond des « libérations » contemporaines, dont le dégagement des rôles associés à la sexuation n’est qu’un volet. Elles ont leur source dans la libération de cette réquisition première par l’institution de l’être-en-société qui présidait depuis toujours à l’assignation des places et des fonctions sociales, et, spécialement, des places et des fonctions impliquées dans la reproduction. C’est toute une culture de la dette, du devoir, du dévouement, du sacrifice à plus haut que soi – sacrifice féminin de la mère à ses enfants, sacrifice masculin du soldat à sa patrie – qui s’est effacée d’un seul coup. Elle gravitait autour de cette obligation des obligations ; elle s’est dissoute en même temps qu’elle.

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L’opposition entre nature et culture n’a pas disparu pour autant. Simplement, son point d’application s’est déplacé. Il se situait à l’intérieur de la société, sous l’aspect d’un travail rituel de symbolisation chargé de signifier expressément la réitération de la conquête de la culture aux dépens de la nature, travail requérant une mobilisation particulière des acteurs. Ce point d’application s’est reporté à l’extérieur, tandis que la production symbolique est devenue implicite et ne demande rien de spécial aux acteurs, confondue qu’elle est avec la vie même de la société. La dimension de la culture a été absorbée dans le processus social. Elle s’y est incorporée, elle lui est devenue coextensive, sous l’aspect du complexe juridico-technico-marchand dont l’expansion commande l’activité collective. Complexe qui confère au domaine humain sa dimension culturelle en tant que domaine pratique de l’artifice rationnel qui se démarque de l’environnement naturel. C’est dans sa croissance auto- alimentée que se loge l’affirmation tacite de la transcendance de l’ordre proprement humain, sans qu’il y soit besoin d’une activité spécifique et d’une mobilisation intentionnelle des acteurs. Cette dynamique exclut aussi bien une hiérarchisation formelle des domaines. Elle se traduit juste par une préférence muette, mais ô combien opérante, pour l’univers de l’artifice, sur fond de nostalgie pour une nature sans hommes, avec tous les périls qu’implique cette déconnexion des ordres.

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La distinction entre public et privé, qui s’était construite en se greffant sur cette opposition primordiale entre culture et nature, ne s’est pas davantage évanouie. Elle s’est même renforcée, d’un certain point de vue, en fonction de l’individualisation juridique concomitante de la révolution du mode d’institution qui a changé la façon d’affirmer l’artifice humain-social. Celle-ci a été simultanément, en effet, une révolution du mode de structuration qui a balayé ce qui perdurait d’appartenances contraignantes au profit d’une société des individus de droit. Il en est résulté une demande accrue de traitement égal de ces individus, abstraction faite de leurs particularités privées, justement, et donc de neutralité institutionnelle et d’impersonnalité publique. La société des individus est celle qui, par construction, porte à son expression radicale la dissociation entre ce que ses membres ont à mettre en commun, au titre de leurs droits identiques, et ce qui ne regarde qu’eux, au titre de leurs libertés singulières. Sauf que, dans le même temps, non contente de saper le

principe hiérarchique qui mettait sans ambages la sphère publique abstraite au-dessus de la sphère privée, elle lui enlève le porteur concret qui l’identifiait dans la vie sociale, à savoir le masculin comme dépassement de l’assignation sexuelle. Sauf que, dans le même temps, elle attribue une valeur au moins équivalente, si ce n’est prééminente, à la sphère privée comme sphère d’expression privilégiée des libertés personnelles. De telle sorte que l’opposition est à la fois confortée dans son principe et brouillée dans les faits. Fonctionnellement, elle tient une place plus importante que jamais, ce qui ne l’empêche pas d’être exposée en pratique à une concurrence qui la rend confuse et contentieuse.

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Il en va de même de l’ensemble des exigences dans lesquelles se diffractait l’impératif d’anonymat public, comme l’objectivité ou l’impartialité. Elles demeurent bien vivantes, leur appel n’a rien perdu de sa vigueur, mais elles ont dégringolé de leur piédestal (théorique), elles ont perdu leur caractère de normes organisatrices, concentrées dans un pôle prééminent de la vie sociale caractère, faut-il ajouter pour prévenir de vaines nostalgies, qui n’avait jamais suffi à garantir leur respect. Mais c’est un fait, elles ne font plus figure de surmoi collectif associé à la suprématie masculine et à son idéal officiel de dépassement. Par un côté, elles ont gagné en universalité opératoire, en devenant pour de bon des normes communes à observer par tous ; par l’autre côté, elles ont été relativisées dans leur exercice, concurrencées qu’elles sont par les valeurs issues de la promotion de l’individualité privée, l’éprouvé subjectif, l’émotion, l’empathie pour la singularité. On est passé de l’hypocrisie, qui les saluait par-devant pour mieux les contourner par-derrière, au litige ouvert sur les critères pertinents.

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Ce partage descend au niveau de la conscience intime et de l’identité sexuée des acteurs. Il n’y a pas plus de sens, dans ce cadre, à prétendre à un dépassement statutaire de la partialité sexuée qu’à postuler un enfermement dedans. La différence à cet égard passe non plus entre les sexes, entre la neutralité masculine et la partialité féminine, mais à l’intérieur des individus. Chacun d’entre eux est d’abord par-devers lui un individu abstraitement semblable aux autres et, à ce titre, ouvert sur le domaine public et, ensuite, un être concrètement tributaire d’une assignation sexuée. À chacun de se débrouiller intimement avec cette donnée qui, dans tous les cas, ne saurait représenter une assignation destinale. On ne choisit pas son sexe, mais on choisit, en revanche, liberté nouvelle, le rapport qu’on établit avec cette dimension de son être. On peut la mettre entre parenthèses ou la mettre en avant. On peut tantôt s’en distancier, au nom de l’égalité publique, et tantôt s’en revendiquer, en tant qu’identité ou bien subjective ou bien sociale – une identité, toutefois, qui ne définit pas et ne doit surtout pas définir un statut social.

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Sur ce terrain, l’émancipation féminine capte naturellement l’attention, en raison de ses effets spectaculaires de désenfermement domestique et d’ouverture sociale. Inutile de s’y étendre : elle est le cœur de l’avènement d’une société d’individus. Mais, pour être en forme de perte, ou de diminution apparente, l’émancipation masculine n’est pas moindre, en réalité. Car la domination et les privilèges qui lui étaient associés se payaient fort cher. Si elles servaient un rôle avantageux, les contraintes de l’assignation virile étaient rudes, et le système d’obligations qui entourait le monopole

de l’existence publique se montrait singulièrement pesant. De telle sorte que l’écroulement de leur règne a été accueilli sans déplaisir par le plus grand nombre des intéressés. Jamais dominants ne se seront accommodés avec autant d’aisance de l’abandon de leurs prérogatives. La vérité est qu’il a été le soulagement d’un fardeau pour eux aussi. Bien rare, du reste, sont les nostalgiques de l’ancien régime. Cette révolution a ceci de sympathique que les supposés perdants y trouvent leur compte.

La discordance des sexes

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Autre chose, maintenant, est d’apprécier les conséquences de ce détrônement tranquille pour le fonctionnement collectif. Il a bouleversé les rapports entre les sexes, nul n’en disconviendra, mais de quelle façon au juste, c’est beaucoup plus difficile à démêler, ne serait-ce que parce que les effets d’une rupture de cette portée se déploient dans la durée et que la situation est loin d’être stabilisée. Le jeu de « l’égalité des conditions » est en marche, la logique du semblable, par-delà la différence et à partir d’elle, est à l’œuvre, avec sa dialectique d’approfondissement de la ressemblance et de creusement de la dissemblance, loin d’une quelconque indifférenciation. Ces retombées se laissent encore mal décrire. Peut-être discerne-t-on un peu mieux, en revanche, les incidences du bouleversement sur ce qui reste, malgré tout, l’enjeu principal de la conjugaison des sexes du point de vue collectif, à savoir les conditions de la procréation. On s’excuse presque d’avoir à le rappeler, tellement ce qui faisait figure d’affaire publique par excellence depuis la nuit des temps est devenu une affaire privée, réputée ne regarder que les géniteurs.

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Le constat dont il faut partir en la matière est celui de la disparition des statuts sociaux que produisait la famille-institution. En cessant d’être une « cellule de base » de la société, elle a cessé de fournir une raison sociale à ses partenaires. La société des individus n’est plus une société des « mères de famille » et des « pères de famille ». Les faits de la maternité ou de la paternité peuvent bien rester les mêmes, leur lecture a changé. Ce ne sont plus que des faits privés, qui ne délivrent pas d’identité du point de vue du fonctionnement collectif. La gestion de la vie domestique ne représente plus une place dans la société. C’est au dehors, dans le travail, que les femmes vont chercher le statut d’acteur social. Dans l’autre sens, la paternité n’implique plus de mandat de la société pour assumer la responsabilité de la communauté domestique. Étant entendu que les choix de vie individuels sont libres et que chacun interprète sa partition comme il l’entend, y compris en recyclant les formes du passé. Rien n’interdit à une femme de se vouloir femme au foyer et à un couple de réinventer contractuellement le pater familias à l’ancienne. Le conformisme d’hier devient le comble du non-conformisme d’aujourd’hui.

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Les conséquences de cette désinstitutionnalisation de la fonction procréatrice vont loin. Elle détermine des attitudes et des perspectives existentielles potentiellement divergentes entre les sexes. Le lien contraint entre ceux-ci au sein d’une cellule hiérarchique, si insupportable qu’il nous apparaisse rétrospectivement, avait au moins pour effet d’impliquer les mâles dans la vie familiale, de les investir d’une responsabilité, de leur donner un rôle dans la conception et l’éducation des

enfants. Ce rôle représentait pour beaucoup d’entre eux l’axe et le ressort de leur existence, le but qui la justifiait. Endosser la charge d’une famille marquait le seuil de l’âge adulte, l’accès à la maturité. Toutes choses qui se sont défaites ou, plutôt, qui ont été radicalement relativisées par la privatisation de la famille et l’intimisation du couple. Les effets de ce déplacement des repères de la condition masculine sont malcommodes à mesurer. Ils sont diffus, voire souterrains ; ils sont très inégalement répartis dans la société, d’une manière qui contribue souvent à en brouiller le sens. Cela ne les empêche pas d’être considérables.

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Le plus frappant est sans doute la démobilisation scolaire d’une grande partie des jeunes garçons, dans un dégradé allant du peu de motivation à la franche désaffection [3][3] L’attention sur ce

décrochage a été attirée depuis

sont objectivement meilleures. Le point acquis, c’est que celles-ci sont portées par l’horizon de conquête tant personnelle que sociale qui s’ouvre devant elles, alors que leurs homologues masculins ont perdu un des ressorts essentiels qui les incitait à songer à leur place future dans la société. Ne pas oublier à quel point, dans les classes populaires, l’accomplissement paternel constituait une compensation à la subordination sociale.

Laissons de côté le point de savoir si les filles qui les surclassent

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Ce désinvestissement scolaire se prolonge dans une culture de l’immaturité masculine favorisée, il est vrai, par les conditions difficiles de l’entrée dans l’emploi et, plus largement, de l’entrée dans la vie des jeunes générations, mais indépendantes d’elles pour une notable part [4][4] Cette culture de

l’immaturité est au centre d’une abondante

gens pourvus de tout le bagage qu’il faut pour s’intégrer, mais modérément désireux d’en faire usage. Elle représente un style de vie dont le rayonnement s’étend bien au-delà de son creuset d’origine, jusque chez des gens parfaitement insérés, mais attentifs à dissocier leur vie personnelle de leur vie professionnelle. Mais chez ceux pour lesquels la déqualification du travail vient ajouter la disparition de la perspective d’une fierté professionnelle à celle de la responsabilité paternelle, cette contre-culture de l’immaturité revendiquée est non pas une option mais le recours naturel [5][5] Dossier instructif à ce propos dans The Economist du

La preuve en est qu’elle touche nombre de jeunes

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L’un de ses traits caractéristiques est la place qu’y tient la pornographie, symptôme lui-même d’un rapport à la sexualité placé sous le signe, non pas simplement de sa déconnexion d’avec la procréation, mais du refus d’un quelconque lien entre les deux. Cette déconnexion avait été consacrée par la pilule contraceptive, à l’avantage des femmes, dans un premier temps, en leur procurant, avec la maîtrise de leur fécondité, celle de leur destin. Ses retombées libératrices ont été plébiscitées par leurs partenaires masculins, dans un second temps – c’est un de leurs forts motifs de se féliciter de l’émancipation féminine –, avec un enthousiasme qui n’est pas forcément de nature à les satisfaire. Elle a libéré, en effet, une fantasmatique qui ne l’avait manifestement pas attendue pour exister, mais que le cadre familialo-patriarcal comprimait ou tenait en lisière et à laquelle l’explosion pornographique a donné son expression ouverte. Elle reste à décrypter. On n’y prétendra pas. On se contentera d’observer, dans les limites du présent propos, qu’elle témoigne d’une vision

de la sexualité où l’érotisme de la représentation prime sur la réalité, dans une indifférence au partenaire qui paraît faite pour illustrer l’adage lacanien selon lequel « il n’y a pas de rapport sexuel » – la conjonction objective des corps n’engageant pas la communication subjective des âmes. Ajoutons juste que dans l’esprit de ce non-rapport il doit encore moins comporter de suites, notamment sous l’aspect d’un éventuel enfantement. On pourrait parler d’un « machisme sans souci de domination » à propos de cet empire de l’image, puisqu’il y va bien d’une certaine subordination féminine à la tyrannie du désir masculin, mais sans souci le moindre de se prolonger dans une possession hiérarchique. Au contraire, même, puisque sa figure organisatrice, comme il a été souvent noté, est celle d’une lubricité féminine débridée, entreprenante et insatiable. Vieille figure, qui servait jadis à justifier l’enfermement féminin et qui resurgit ici à l’enseigne des bénéfices espérés de l’émancipation. Nul doute, donc, que l’imaginaire pornographique participe de l’esprit de la libération sexuelle. Au détail près qu’il se soucie comme d’une guigne de la réalité des attentes féminines. On peut se risquer à dire, semble-t-il, qu’elles ne se reconnaissent guère dans cette instrumentalisation érotique.

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Mais le foyer le plus brûlant de la discordance des désirs se situe, comme il se doit, au fond, sur le terrain du rapport à la paternité. Force est de constater qu’elle a perdu son sens pour, disons prudemment, un nombre significatif d’hommes. Alors que la grande majorité des femmes, selon tous les indices, aspirent à concilier une maternité maîtrisée avec une vie professionnelle, beaucoup d’hommes éprouvent de la répugnance à la perspective d’endosser le rôle de père, selon un dégradé allant de la réticence résignée d’avance à sa défaite au refus franc et massif. C’est l’un des plus forts motifs de désunion des couples. Cette résistance à la paternité ou cette fuite devant elle ont leur pendant, faut-il ajouter, dans la volonté d’un nombre non négligeable de femmes de faire famille en

se passant de père [6][6] Au-delà de son caractère individuel, du reste, ce choix raisons de la mésentente en la matière ne se logent pas d’un seul côté.

Comme quoi les

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De nouveau, maintenant, sur ce terrain comme sur les autres, tout existe et coexiste. La dynamique des choix individuels produit une dispersion des attitudes qui interdit quelque conclusion univoque que ce soit. Les traits qui viennent d’être dégagés correspondent à une tendance de fond, dont on repère les échos plus ou moins prononcés dans l’étendue entière du champ social. Mais cette tendance, pour autant, n’a rien d’un déterminisme. Elle s’accompagne de contre-mouvements. À côté, ainsi, de la désertion d’une place paternelle sans plus de contenu assignable, on trouve l’effort pour la réinvestir à nouveaux frais, pour la réinventer, pour la pourvoir d’une identité appropriée aux circonstances. À l’opposé de la discordance et de la déliaison des sexes, on voit à l’œuvre la quête d’alliances renouvelées, capables de transcender les motifs de cette mésintelligence chronique. Le désamour répétitif voisine avec d’héroïques approfondissements de l’amour amenant les êtres à affronter en commun une vérité d’eux-mêmes que les convenances commandaient, jusque-là, de garder sous le boisseau.

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Dans cette diversité de lignes de conduite, est-il besoin de le dire, la différence des niveaux d’éducation, c’est-à-dire des moyens de se poser comme individu, joue un rôle crucial, sans être exclusif. Une face encore peu explorée de « l’extension du domaine de la lutte », qui est aussi une extension du domaine de l’inégalité. Elle gagne la sphère intime, à la mesure de l’acuité des dilemmes que nous vaut notre fraîche émancipation. Les liens obligatoires du passé mettaient le couvercle sur ces questions, en décrétant l’harmonie préétablie entre les sexes à conjoindre. Les tabous associés à la loi d’airain de la reproduction achevaient de les ensevelir dans le silence et l’obscurité. Le mariage d’amour avait bien introduit une brèche dans le dispositif, depuis deux siècles, en donnant la parole aux préférences intimes contre la règle sociale, mais sans, au final, remettre celle-ci en question et libérer les interrogations qu’elle interdisait – sauf à les réserver au cabinet du psychanalyste. La dissolution du dispositif propulse, en revanche, ces interrogations immémorialement refoulées au centre des existences, à portée de tout un chacun. Elle fait de l’entente des sexes et de la concordance des désirs, au-delà de l’accord des plaisirs, l’enjeu de choix de vie concrets. Sauf que, pour le coup, la complexité de ces choix, l’étendue de leurs conséquences, l’inventivité qu’ils exigent font cruellement ressortir l’inégalité des moyens de les affronter. Là où l’ancienne discipline sociale instaurait une manière d’égalité dans le conformisme, la liberté que nous avons gagnée se solde par une inégalité secrète, mais vertigineuse, des capacités de bâtir une vie en accord avec soi-même et avec les autres. C’est un facteur qui pèsera lourd, et dans plus d’un sens, pour décider de ce qui sortira dans la durée de la phase de réapprentissage où nous sommes jetés.

L’autorité du maternel

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On ne peut pas ne pas évoquer, pour finir, les incidences symboliques de cette révolution tranquille de l’égalité. Elle a bouleversé la figure de l’autorité. Les mots qui viennent d’être avancés signalent assez que l’on entre ici dans un champ de mines, où l’indéfinition chronique des termes se prête à des explosions polémiques. Précisons donc bien ce dont il s’agit : de la figure de ce qui fait autorité dans la société, c’est-à-dire la figure qui représente, en dehors des pouvoirs institutionnels, des impératifs légitimes, communément tenus pour destinés à s’imposer à la conduite des acteurs sans recours à la contrainte. En ce sens premier, l’autorité est symbolique par essence.

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Cette figure se concrétisait traditionnellement sous les traits du père et, compte tenu des développements qui précèdent, il n’est pas très difficile de comprendre pourquoi. L’impératif qu’elle portait n’était autre que celui de la continuation de la société, impératif primordial dont les pouvoirs officiels n’étaient en somme que des administrateurs en second – raison pour laquelle ils revendiquaient volontiers un modèle paternel. Cette figure a été purement et simplement désaffectée. Elle n’est même plus contestée : elle a perdu son sens. Il n’y a même plus besoin de « meurtre du père » : il n’y a plus de père dans cette position le désignant à l’assassinat. La question à partir de là est de savoir si la figure de l’autorité a purement et simplement disparu dans l’opération ou si elle s’est déplacée. Question rendue encore plus difficile par le fait que cette évacuation du personnage s’est inscrite à l’intérieur d’un phénomène général de désymbolisation de la vie sociale – en réalité, un changement de régime symbolique par lequel on est passé d’une symbolisation explicite à une symbolisation implicite. Il serait vain, par conséquent, de chercher un équivalent de l’ancienne symbolique paternelle transportée ailleurs. Il ne peut s’agir que d’une formation d’un

genre différent, se présentant et agissant d’une autre manière. Elle existe bel et bien cependant. L’autorité n’a pas sombré corps et biens. Elle a perdu son visage officiel, mais elle a trouvé un visage officieux. Elle ne s’exerce plus sur le mode du commandement, mais elle n’en continue pas moins de prescrire et d’interdire, en empruntant des voies plus subtiles. Elle oriente et inspire, plutôt que de dicter.

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Elle s’est silencieusement recomposée à l’enseigne du principe maternel, en substituant la prégnance à la saillance d’autrefois, ce qui la rend peut-être plus efficace encore. Cette reconfiguration s’enracine dans la révolution même de l’égalité. Car celle-ci comporte un reste irréductible, un reste qui nous ramène, d’une certaine façon, à la case départ de notre histoire, mais un reste qui prend une signification différente et en fait opposée, dans le contexte qui est le nôtre. Si les femmes peuvent faire tout ce que font les hommes, les hommes ne font et ne peuvent pas faire tout ce que font les femmes. Il est une chose essentielle, vitale, dont la possibilité leur est fermée : mettre au monde des enfants. La neutralisation de la différence entre rôle féminin et rôle masculin du point de vue du fonctionnement social a pour effet de conférer un relief démultiplié à cette différence subsistante et point destinée à se résorber. On l’a vu, cette différence constitutive pourrait bien avoir été à l’origine de la domination masculine, celle-ci reposant sur l’enfermement du féminin dans le rôle maternel et la captation du reste. Elle acquiert forcément un autre sens dans un monde où les femmes sont devenues des acteurs sociaux à part entière. L’assimilation du féminin au maternel fait place à la dissociation. Le maternel devient une sorte de troisième terme vis-à-vis de la dualité des sexes, un pôle à part, un pôle en soi, avec lequel les femmes ont évidemment un rapport privilégié, mais nullement obligatoire un rapport problématique, même, puisqu’elles ont à choisir entre endosser le rôle ou le refuser. Elles sont promises à une vie dédoublée, entre le statut d’acteurs sociaux comme les autres et cette place d’exception liée à la puissance d’enfanter.

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J’entends l’objection : les hommes sont objectivement indispensables à la procréation. Sans gamètes mâles, pas de fécondation de l’ovule. La chose est à ce point notoire (explication scientifique mise à part) qu’elle a pu permettre aux hommes, dans des versions extrêmes du principe patriarcal, de se poser comme les véritables géniteurs, en s’annexant littéralement la matrice des femmes, réduite au rôle de simple réceptacle. Mais ce genre d’absorption / subordination n’est justement plus de saison. La déliaison égalitaire des êtres et des sexes est passée par là, et elle joue désormais dans l’autre sens, en marginalisant la place des mâles. Ajoutons-y la dissociation culturelle, de plus en plus prononcée, entre sexualité et reproduction, et l’enfantement acquiert l’image d’une affaire essentiellement, si ce n’est exclusivement, féminine, dans laquelle le rôle masculin se réduit à celui de fournisseur de spermatozoïdes [7][7] Cette dissociation et le malentendu entre les sexes Rationnellement, la coopération des sexes est de mise et, en pratique, la majorité des enfants continue d’être assumée par des couples. Il n’empêche que, symboliquement, la procréation fait figure de fonction propre aux femmes, même si elle représente par ailleurs une puissance indépendante, en quelque manière, de leur identité d’acteur individuel.

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Autre précision d’importance à introduire : les mères ont beaucoup changé à la faveur de ces multiples évolutions, et pas seulement dans leur comportement pratique, de telle sorte que le maternel dont il est question n’a plus grand-chose à voir avec son image traditionnelle. Celle-ci se

définissait en fonction de la primauté du principe paternel. Il revenait à la mère, dans ce cadre, une sorte de rôle d’intercession par rapport aux rigueurs de la loi sociale que le père était censé relayer. L’effacement de ce dernier a creusé un vide que la figure maternelle est venue remplir en se transformant, dans une société elle-même transformée. Elle est devenue la figure de la responsabilité par excellence en se recomposant autour de la prise en charge du destin social de cet être dépendant par excellence qu’est l’enfant – un être dont la figure a acquis, elle aussi, un relief inédit dans le contexte, à plus d’un titre [8][8] Sur cette promotion à multiples ressorts, je me

permets

à en devenir un, ce qui ne représente pas peu dans une société d’individus. C’est cette responsabilité, désormais réputée seule en première ligne, qui a haussé le rôle maternel à l’exemplarité et qui lui a

conféré son autorité. Elle l’a sorti de la pénombre de la sphère domestique pour en faire un rôle social à part entière et lui donner la portée d’un modèle général. Quiconque est en position d’exercer une autorité dans la vie collective est magnétiquement appelé à chercher l’inspiration de sa conduite du côté de cette conjugaison du sens de l’individualité à faire exister et de la conscience de l’obligation sociale à faire respecter – aussi bien est-ce à cette même aune qu’il sera reçu et jugé.

À commencer, justement, par sa dépendance d’individu qu’il s’agit d’aider à en être un et

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Telle est la cristallisation symbolique qui s’est opérée autour du pôle maternel et qui l’a érigé en support parlant, en référence emblématique de la nouvelle norme des rapports sociaux, une norme tacite, qui guide sans imposer. Car, insistons-y, nous ne sommes plus dans un monde structuré par une domination expresse et par une hiérarchie traduisant le principe de cette domination dans un système de subordination. Il serait absurde, en ce sens, de parler d’une domination féminine succédant à la domination masculine, ou d’un régime matriarcal venant s’établir sur les ruines du patriarcat. Ce serait rester prisonnier d’un cadre intellectuel qui est précisément révolu. Mais, pour autant, ce monde nouveau a une image puissante, même si elle demeure implicite, de ce qu’il doit être, et c’est le maternel qui la lui apporte pour partie – pour partie seulement, mais une partie cruciale. Le maternel ne définit pas la règle organisatrice d’ensemble. Celle-ci est fournie par le principe de légitimité général qui garantit justement l’égalité entre les sexes, à savoir les droits des individus. Mais cette règle fondamentale une fois posée, il reste à déterminer l’esprit dans lequel elle va être appliquée, le style de l’action publique qui va la mettre en forme, la facture des relations qui vont s’établir entre les individus – et c’est là que le maternel intervient. C’est sur ce terrain qu’il fait norme.

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Nul doute que le prestige immémorial attaché à la reproduction biologique continue d’agir, même s’il n’est plus au premier plan, absorbé qu’il est par la privatisation de la procréation. Mais c’est à autre chose que la fonction maternelle doit sa prééminence symbolique et sa nouvelle autorité. Elle la tire de son affinité avec l’idéal, si ce n’est l’utopie, qu’une société d’individus est vouée à entretenir à son propre sujet. La symbolique maternelle dit ce que la société des individus voudrait être et devrait être. Elle exprime, elle résume, elle concentre les valeurs officieuses que ses acteurs aspirent à voir présider à son fonctionnement, qu’ils le revendiquent ou pas, qu’ils se l’avouent ou non. La société des individus a ses principes officiels, qui ne sont pas en question. Mais à leur froideur abstraite et à

l’impersonnalité institutionnelle qu’ils organisent, les valeurs maternelles ajoutent la demande insistante d’une attention aux singularités et d’une empathie pour les personnes que ces règles tendent à ignorer, en même temps que la fermeté bienveillante dans la conduite des individus vers leur bien. Ces valeurs participent, à ce titre, de la légitimité officieuse qui double la légitimité officielle au sein de la société des individus, celle qui consacre leur indépendance. Car ce n’est pas le tout de proclamer dans l’abstrait l’égale liberté des individus, encore faut-il en réalité, pour que la formule soit viable, en produire et en préserver les conditions effectives. Il aura fallu un grand siècle d’âpres luttes pour que cet impératif constituant trouve sa traduction dans l’État social. Mais cet appareil institutionnel ne suffit pas, si cruciale que soit sa fonction. Il est agencé, à l’instar des autres institutions, comme une bureaucratie anonyme qui ne répond pas à la demande de prise en compte des individualités concrètes dans laquelle se prolonge cet impératif. La figure maternelle va symboliser cet indispensable souci de l’autre, elle va prêter ses traits sensibles à cette requête de proximité qui, dans une société d’individus privés, prend un caractère pressant. Elle va définir le modèle de la bonne autorité, celle qui prend soin des personnes auquel elle s’applique et qui se préoccupe de leur situation vécue ; elle va informellement donner sa norme à tout ce qui relève de l’action sur autrui. Un modèle et une norme suffisamment puissants, en dépit de leur nature officieuse, pour alimenter en permanence la contestation de principes institutionnels bâtis à l’opposé, sur l’égalité de traitement et l’indifférence aux particularités de ces mêmes individus. Des principes auxquels ils ne sauraient par ailleurs renoncer, puisqu’ils conditionnent leur existence d’individus de droit, mais des principes qui ont perdu, eux, en revanche, l’autorité symbolique qu’ils devaient à la figure paternelle, concentrée elle-même du monopole masculin de la chose publique. D’où le flottement qui affecte la vie des institutions, le brouillard dans lequel elles évoluent, les tensions confuses qui les traversent, tiraillées qu’elles sont entre des règles officielles qui ont la raison pour elle, mais seulement la raison, et une norme tacite qui les harcèle sans dire franchement son nom ni vouloir s’y substituer, mais qui a la force du cœur pour elle. Big Mother n’est pas au programme et ne peut pas l’être mais, dans l’autre sens, il est vrai que l’effacement de la figure paternelle a vidé l’autorité publique de l’évidence avec laquelle elle se présentait. Elle a perdu le référent par lequel elle communiquait avec la symbolisation primordiale de l’obligation envers le collectif. Il lui reste la logique du droit et des droits de ses commettants rempart solide, mais ressort faible.

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Ce modèle maternel de la bonne autorité, il faut le souligner, est ouvert à tous, à la différence du modèle paternel, qui restait une exclusivité masculine, en dépit d’exceptions assez rares pour devenir notables. C’est qu’il s’adresse, en fait, aux individus en général, indépendamment de leur sexe. Les hommes peuvent s’y référer et s’en inspirer aussi bien que les femmes, et ils ne s’en privent pas, même si les femmes entretiennent un lien électif avec lui, encore qu’aucunement obligé, qui leur assure un certain avantage en la matière et les dispose à s’orienter socialement vers les secteurs où son usage est requis.

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Le domaine par excellence où cette communauté de modèle se vérifie est naturellement celui de l’éducation des enfants. Les hommes n’ont rien de spécifique à faire valoir, lorsqu’il s’agit de s’occuper de leurs enfants. Aussi n’ont-ils pas d’états d’âme à se porter sur le terrain qui était traditionnellement celui des soins maternels et à lui emprunter ses façons de faire. Les pères sont bel

et bien en ce sens « des mères comme les autres », comme l’enregistre une formule devenue populaire – à cette réserve près, qui n’est pas nulle, que les mères ne sont plus ce qu’elles étaient quand il n’y a plus de pater familias avec lequel partager les tâches et qu’il faut tout prendre en charge. Elles aussi changent et sont appelées à changer. Au-delà de la prime éducation familiale, c’est toute la chaîne éducative, jusqu’à ses maillons les plus élevés, qui est concernée par cette métamorphose du modèle de l’autorité. Mais, à la vérité, au-delà du domaine éducatif, elle touche l’ensemble des rapports sociaux, à des titres et à des degrés divers, pour autant qu’ils engagent l’exercice d’une autorité. L’heure n’est pas éloignée où l’on pourra dire d’un bon général, d’une bonne générale, qu’il, ou qu’elle est une mère pour ses soldats.

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L’inexorable diffusion souterraine de ce modèle ne va pas sans susciter des réactions, des contradictions et des frustrations qui méritent l’attention, appelées qu’elles sont à compter dans le paysage social et à le façonner. Elles ne se réduisent pas, à loin près, à l’inertie routinière de l’acquis et aux nostalgies réactionnaires fustigées par les imprécations militantes. C’est typiquement le cas, ainsi, du masculinisme agressif qui donne le ton dans certains compartiments de la culture jeune. On en chercherait en vain des illustrations dans le passé. C’est un pur produit de son temps, aux antipodes du vieil esprit patriarcal. Il procède d’un ultra-individualisme aussi indifférent à la paternité qu’étranger au souci de la responsabilité sociale, identifié précisément comme un maternalisme insupportable. C’est par répulsion pour la figure du souci de l’autre que se détermine cette posture réactive à base d’affirmation de soi, dans le rejet de toute autorité et le culte de la compétition. Rien à voir avec la prouesse virile, les conduites de prestance ou le culte de l’honneur qui justifieraient de diagnostiquer un machisme résiduel. On est à mille lieues de pareilles motivations, par exemple, avec le jeu sérieux autour duquel s’ordonne le petit monde des traders, ou avec l’esprit de transgression ludique qui fédère la communauté des hackers, pour prendre deux illustrations bien répertoriées de ce nouvel exclusivisme masculin exclusivisme de fait qui ne se revendique même pas pour tel. Quoi de plus étranger au sérieux patriarcal que la bohème geek ? Si leur caractère extrême les met à part, ces micro-cultures n’en sont pas moins révélatrices. Elles donnent à lire des tendances encore inchoatives dans l’épaisseur de la société, dont on ne sait d’ailleurs quelle consistance elles sont appelées à prendre. Elles laissent entrevoir les contours d’un dimorphisme sexuel en train de s’ébaucher, dont la prééminence de l’économie et de la technique favorise l’éclosion. Elle encourage l’identification de la masculinité à la puissance de l’argent et à la concurrence sans entrave des intérêts privés, en renvoyant le soin de la chose commune et du bien-être des personnes au pôle féminin-maternel. Étant entendu que dans une société d’individus ce genre de partage est ouvert aux transfuges des deux bords. Il n’empêche que, même dans une société d’individus, la division des sexes continue d’être chargée de significations et d’orienter les activités, à défaut de déterminer les destins.

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Mais l’effet en retour le plus significatif de cette promotion du modèle maternel de l’autorité, l’effet le plus important par les suites qu’il est susceptible de comporter, est sans nul doute la frustration dont elle s’accompagne. Le modèle a beau être plébiscité, il a beau être le seul toléré, il laisse un manque, au-delà de la vertu d’humanité qui fait son succès. Il ne suffit pas. C’est que les rapports sociaux ne se réduisent pas à des interactions entre des personnes considérées dans leur singularité. Pour qu’existe cette scène de la reconnaissance mutuelle, il faut par ailleurs un cadre institutionnel

où les mêmes personnes sont regardées dans leur individualité abstraite, avec les règles impersonnelles que cela exige et la rigueur rationnelle dans l’administration de l’ensemble que cela réclame, mais aussi avec la capacité de distance à soi que cela demande à tous les acteurs, du citoyen de base anonyme aux représentants du pouvoir de tous. Cela, on l’a dit, tout le monde le sait, peu ou prou, et l’admet, fût-ce en rechignant. Il y a seulement que cette formule de raison est sans représentation efficace, sans visage sensible, sans véhicule incarné. Elle est dépourvue, en un mot, de figure symbolique. Aussi, bien que constitutive, ne fait-elle pas autorité. C’est l’absence qui hante notre monde. La révolution symbolique qui vient d’avoir lieu laisse un trou dans la symbolisation. Ce n’est sûrement pas la reviviscence de l’ancienne figuration masculine de la dimension du public qui viendra le combler. Elle n’est même plus comprise, comme les pauvres agitations de ses quelques nostalgiques ont pour unique résultat de le montrer. Mais quoi mettre à sa place ? Si tant est que la place puisse être remplie ? La question, une de ces questions qui travaillent sourdement les sociétés sans jamais être abordées de front, n’est pas près, en tout cas, de nous lâcher.

Notes

[1]

Françoise Héritier, Masculin / féminin, II. Dissoudre la hiérarchie, Odile Jacob, « Poche », 2012, p. 287. Rappelons que la première problématisation en bonne et due forme du sujet remonte à Engels, dont on lit toujours avec intérêt L’Origine de la famille, de la propriété privée et de l’État (Éditions sociales, 1974).

[2]

Voir, en particulier, l’article intitulé « The American Family : Its Relations to Personality and Social Structure », in Talcott Parsons et Robert Bales (sous la dir. de), Family, Socialization and Interaction Process, New York, Free Press, 1955, ainsi que son livre plus tardif, Social Structure and Personality, Londres, Macmillan, 1964. Sa problématique est reconstituée de manière éclairante dans l’ouvrage de Daniel Dagenais, La Fin de la famille moderne. Signification des transformations contemporaines de la famille, Montréal, Presses de l’Université Laval et Rennes, pur, 2000.

[3]

L’attention sur ce décrochage a été attirée depuis un bon moment, en vain, par Jean-Louis Auduc, avec son Sauvez les garçons !, Descartes et Cie, 2009. Pour les États-Unis, voir le constat analogue de Richard Whitmire, Why Boys Fail, Amacom, 2010.

[4]

Cette culture de l’immaturité est au centre d’une abondante littérature américaine dont le titre le plus célèbre et le plus éloquent est sans doute celui de Hanna Rosin, The End of Men and the Rise of Women, New York et Londres, Riverhead Books et Viking, 2012. On peut citer encore, sans prétention à l’exhaustivité, Kay S. Hymowitz, Manning Up. How the Rise of Women has Turned Men into Boys, 2011, et Helen Smith, Men on Strike. Why Men are Boycotting Marriage, Fatherhood and the American Dream and Why It Matters, 2014.

[5]

Dossier instructif à ce propos dans The Economist du 30 mai 2015 sous le titre « Men Adrift ». Ces informations ont été confirmées depuis par des études sur la sortie du marché du travail d’une fraction significative de la population des hommes jeunes peu diplômés.

[6]

Au-delà de son caractère individuel, du reste, ce choix porte à l’explicite l’entente implicite de la famille d’aujourd’hui, à savoir la réduction de son noyau au lien mère-enfant.

[7]

Cette dissociation et le malentendu entre les sexes dont elle est porteuse sont illustrés de manière exemplaire par les affaires de « paternité imposée » à la suite de relations sans lendemain. Voir les cas rapportés par Mary Plard, Paternités imposées, Les Liens qui libèrent, 2013.

[8]

Sur cette promotion à multiples ressorts, je me permets de renvoyer à l’analyse ébauchée dans « L’enfant imaginaire », Le Débat, n° 183, janvier-février 2015.

Plan de l'article

Pourquoi la domination masculine ?

La révolution du mode d’institution et de reproduction

Feu le père

Masculin public

Émancipation individuelle et identité sexuée

La discordance des sexes

L’autorité du maternel