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ACTU

DÉCOUPLAGE

Des “vrais-faux” amendements ?


L’association UFC-Que choisir serait à l’origine
d’amendements pro-découplage insérés dans
le projet de loi agriculture et alimentation
tout juste voté par l’Assemblée nationale.
Revue de détail de ces arguments, qui n’ont
pas su convaincre la chambre basse.

L
e projet de loi agriculture et alimentation a
été voté par l’Assemblée le 30 mai. Lors des
débats, des amendements envisageant le dé-
couplage ont finalement été rejetés ou reti-
rés1. Il semblerait que quatre d’entre eux
aient été rédigés avec l’appui de l’Union fé-
dérale des consommateurs (UFC)-Que choisir. Pour
demander le découplage de la prescription et de la
délivrance de médicaments par des vétérinaires,
les signataires des amendements pro-découplage
© HEIKO119 - ISTOCK

pointent du doigt « les prescriptions excessives et au-


tomatiques d’antibiotiques aux animaux d’élevage ».
Voici un extrait de l’exposé sommaire de l’amen-
dement 2296, dont le contenu aurait été établi avec
l’association UFC-Que choisir : « Nous reprenons ici
une proposition d’amendement d’UFC-Que choisir, L’utilisation d’antibiotiques chez les animaux d’éle-
que nous avons rencontré, qui vise à alerter sur les vage est-elle en hausse, comme l’indique une étude
prescriptions excessives et automatiques d’antibio- de l’association UFC-Que choisir publiée en 2014 ?
tiques aux animaux d’élevage. L’efficacité des antibio- Jean-Yves Madec : Non, cette affirmation est fausse
tiques est aujourd’hui menacée dès lors que les bacté- et à contre-courant de tous les indicateurs que nous
ries pathogènes deviennent toujours plus résistantes. avons. En effet, l’exposition des animaux aux antibio-
(…) Cette hausse de la présence d’antibiotiques dans tiques ne cesse de baisser depuis plusieurs années,
les élevages se traduit par une présence massive de comme en témoignent les rapports annuels du suivi
bactéries résistantes dans la viande fraîche vendue en des ventes d’antibiotiques vétérinaires par l’Agence
grandes surfaces, multipliant ainsi la diffusion dans nationale du médicament vétérinaire (ANMV). Pour
le grand public de bactéries résistantes. En effet, selon autant, ce suivi se base sur les déclarations des ventes
une étude de l’UFC-Que choisir, sur 100 échantillons par les titulaires d’autorisation de mise sur le marché
de viande, plus de 25 % des morceaux contenaient des (AMM). De ce fait, il ne répertorie pas les utilisations
bactéries Escherichia coli qui, dans leur grande ma- “hors-AMM”, qui restent difficiles à quantifier.
jorité, sont résistantes aux antibiotiques. 61 % des
échantillons contaminés étaient porteurs de bactéries Cette même étude souligne une forte présence de
résistantes à une ou plusieurs familles d’antibiotiques, bactéries E. coli résistantes aux C3G dans des échan-
dont 23 % à des antibiotiques critiques, c’est-à-dire tillons de poulet prélevés en grande surface. Ces ré-
les plus cruciaux utilisés en médecine humaine en der- sultats sont-ils en accord avec ceux publiés par les
nier recours pour des pathologies graves. Loin d’être autorités sanitaires ?
anodins, ces résultats ne peuvent manquer de susciter J.-Y. M. : Oui, les données scientifiques internationales
l’inquiétude, dès lors que les manipulations inévitables sont nombreuses. De multiples études montrent la
de ces viandes avant cuisson par les consommateurs présence à des taux élevés (> 50 %) de souches de
contribuent à diffuser ces bactéries antibiorésistantes, E. coli résistants aux céphalosporines de dernières
sources de pathologies humaines graves non traitables générations (C3G) sur la viande fraîche de poulet. Les
par antibiotiques. Cet amendement tend ainsi à dé- résultats des analyses officielles dans la viande par
coupler la prescription des antibiotiques et leur vente les plans de surveillance européens vont dans le
par les médecins vétérinaires, garante d’une prescrip- même sens. Nos équipes ont également publié ré-
tion objective et raisonnée d’antibiotiques aux ani- cemment des résultats similaires à partir de viande
maux. » Alors, mythes ou réalité ? Ces arguments de poulet achetée en grande surface. Le plan Éco -
sont-ils fondés ? Jean-Yves Madec, directeur scien- antibio 2 s’est également saisi de cette question
tifique antibiorésistance de l’Agence nationale de puisqu’un objectif de réduction de 50 % en cinq ans
sécurité sanitaire (Anses) répond à nos questions de la colonisation de surface de la viande de poulet
pour tenter de démêler le vrai du faux. de chair a été fixé (action 14).

N° 1767 I 8 JUIN 2018 I LA SEMAINE VÉTÉRINAIRE I 13


ACTU

© PASCAL LE DOUARIN
Jean-Yves Madec, directeur scientifique antibiorésistance
de l’Anses.

Comment expliquez-vous la forte prévalence de ces bactéries


dans la viande fraîche de poulet si l’exposition des animaux
aux antibiotiques a diminué ?
J.-Y. M. : Plusieurs hypothèses peuvent être avancées pour
tenter d’expliquer ce phénomène. Dans le monde entier, la
sélection des E. coli résistants aux C3G chez le poulet de chair
a été reliée à l’utilisation du ceftiofur au couvoir. Il s’agit d’une
utilisation “hors-AMM” dénoncée depuis des années, et qui,
comme indiqué précédemment, n’est pas tracée par le suivi
des ventes d’antibiotiques. Nous pouvons donc supposer que
les industriels n’ont pas arrêté d’utiliser le ceftiofur en filière
poulet de chair. Une seconde hypothèse serait la persistance
de ces souches dans les élevages ou leur cosélection par d’au-
tres antibiotiques, malgré la baisse des usages. Une contami-
nation croisée par les manipulateurs le long de la chaîne
alimentaire pourrait également être envisagée, mais les ca-
ractéristiques moléculaires des gènes de résistances identifiés
sur le poulet à la distribution sont plus proches de celles des
animaux que de celles de l’homme. Enfin, cette forte préva-
lence de souches de E. coli productrices de ß-lactamases à
spectre étendu (BLSE) pourrait résulter d’une contamination
plus large de la viande par les bactéries à partir du stade
d’abattage, sans lien avec l’usage des antibiotiques en amont.

Une transmission de cette résistance à l’homme est-elle


possible ?
J.-Y. M. : Oui, d’autant que les gènes de résistance aux C3G
sont principalement localisés sur des plasmides qui sont très
diffusibles. Mais cela reste à démontrer, et le sujet fait encore
débat. Notamment, quand des gènes de résistance aux C3G
sont retrouvés chez l’homme, il ne s’agit majoritairement pas
de ceux identifiés chez l’animal. Finalement, d’un côté, on ne
peut pas se satisfaire d’un tel niveau de colonisation de la
viande de poulet par des E. coli présentant une résistance ac-
quise aux C3G. D’un autre côté, on manque d’analyse quan-
titative des risques pour estimer le danger pour l’homme via
la chaîne alimentaire. En effet, les similitudes ou les diffé-
rences moléculaires ne suffisent pas à conclure. •
PROPOS RECUEILLIS PAR MICHAELLA IGOHO-MORADEL

1
Voir La Semaine Vétérinaire n° 1766 du 1/6/2018, pages 10-11.

14 I LA SEMAINE VÉTÉRINAIRE I N° 1767 I 8 JUIN 2018