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Danse populaire / danse savante... Par Claire R.

Angoisses d'une femme du peuple, et chorégraphe savante

Culture populaire... Le terme est à la mode, et fait rêver, à un monde où le


peuple, la "France d'en bas", est enfin hissé au statut de collectif pensant, et créatif. Il
laisse apparaître, après des siècles d'ethnocentrisme, la très séduisante idée de
relativisme culturel, qui rend aux différentes cultures de ce monde, une place
équivalente.
De fait, l'UNESCO, ne parle plus de la Culture, mais de "cultures", envisagées comme
des droits. Hélas... Quelques perspectives historiques, et réflexions, génèrent en moi
des angoisses.
Je suis chorégraphe, d'une danse que d'aucuns perçoivent encore comme
"élitiste", laissant entendre qu'il faut au moins dix ans d'études universitaires pour
regarder un de mes spectacles... Je fais de la danse contemporaine. Je pratique donc
une danse "savante", depuis des décennies, sans avoir vraiment réussi à déterminer
en quoi elle est plus savante, que le Hip-hop, par exemple, danse "populaire" par
excellence de nos jours, mais à l'heure actuelle, devant l'insistance des pouvoirs
publics à pratiquer l'art populaire, il est urgent que je comprenne.

Un passage par l'Histoire de la danse me donne quelques clés. La distinction


entre danse populaire et danse savante apparaît au douzième siècle, et se base sur un
critère simple. La danse "populaire" se produit dans les villages, et la danse "savante"
est réservée à la cour. Ainsi, les gestuelles diffèrent.
A la Renaissance, le "Ballo", que les Italiens ont diffusé à travers l'Europe, et que les
cours françaises développent avec brio, propose une gestuelle basée sur l'idéal
platonicien "Qui cherche le beau, cherche le vrai", ainsi sur que les idéaux moraux de
l'époque, le "Ni trop, ni trop peu". Les postures et mouvements, différents pour les
hommes et les femmes, règlent les rapports entre eux. Tous sont tenus à des attitudes
mesurées, toutes en retenue et finesse, mais les hommes doivent gonfler leur
poitrine, la main à l'épée (noblesse oblige), et les femmes danser les yeux mi-clos, et
baissés (soumission féminine oblige).
Les danses populaires, elles, ne s'encombrent pas des idéaux de soumission et de
maîtrise extrême des corps, prônés par l'Eglise. On y saute, par exemple, faisant fi des
recommandations d'élégance et de savoir-vivre de l'époque. Eh oui! Le saut,
aujourd'hui intégré dans tous les danses savantes occidentales, était à l'époque
considéré comme vulgaire, au sens étymologique du terme (réservé au peuple), signe
d'une éducation et d'une morale approximatives.
Agnès Izrine propose une interprétation éclairante des distinctions de l'époque,
marquée par le rapport au corps qui sous-tend encore nombre de savoirs occidentaux.
Il y aurait un corps "digne", maîtrisé, pondéré, et un corps "indigne", en proie à la
pulsion, et qu'aucune éducation n'est venue régler.
En somme, les corps aristocratiques, dressés par les très symétriques et codifiées
gestuelles de la danse de cour, s'assujettissent au discours dominant, celui du Roi,
tandis que les corps du peuple, se laissant entraîner dans la joie d'une farandole, et
dans l'ivresse du saut, sont livrés à la pulsion, et choquent l'idéal dominant de
l'époque. Ces distinctions du passé sont aujourd'hui lettre morte. On sait, par
exemple, qu'un saut n'est en rien plus pulsionnel, et relève tout autant d'un savoir,
que le "paso puntato" qui s'exécutait dans les cours. Peut-on tout de même retenir
que cette mini leçon d'Histoire de la danse, érige l'art populaire au rang de contre-
pouvoir?
Originellement, on peut penser que la distinction est là. L'art savant relaie le
discours officiel, tandis que l'art populaire explore des contrées plus sauvages, et plus
libres... Au fond, il s'agit bien moins de "savoir", que d'idéologie, ce qui explique que
je trouve quand-même un public sensible à mes spectacles en dehors des cercles
universitaires... Le peuple, apparemment, dispose d'un appareillage cognitif
suffisamment développé pour se laisser toucher par ma danse. Ouf!
L'angoisse s'empare cependant de moi, qui suis allée chercher dans la danse
contemporaine, la liberté que des siècles de judéo-christianisme ont brisée dans nos
corps. À pratiquer la danse "savante", je me ferais alors relais du discours dominant?
Le rouge de la traîtrise monte à mon front, de bouffon du roi. Mais bizarrement, les
rois de la culture moderne me boudent, moi et ma famille d'artistes, et regardent nos
danses ou productions artistiques en tout genre, aussi savantes soient-elle, d'un oeil
méprisant... à croire qu'elles ne correspondent pas tant que ça au discours qu'ils
attendent...
Pardonnez l'urgence de mon questionnement, mais un citoyen moderne et
honnête, peut-il bien dormir sans s'être rangé dans une case, et préalablement
recouvert d'une étiquette? Je ne rentre pas dans la catégorie des chorégraphes
officiels, en dépit de ma pratique "savante" de la danse. Alors? Peut-être suis-je une
chorégraphe "populaire"? Pardonnez mon désespoir aussi, de constater que je me
sens à l'étroit dans cette étiquette, que de toute façon, personne n'a l'idée de
m'attribuer.
Je jette un coup d'oeil, jaloux, en direction de mes collègues, ceux que les institutions
ont labellisés... Une danse émerge, et supplante les autres. Il s'agit du "Hip-hop".
Pardonnez mon état de décomposition avancée, lorsque je réalise que cette
danse, populaire par excellence, née dans les rues, accouchée par des corps rebelles
et stigmatisés par les couches sociales dominantes, est en train de s'institutionnaliser,
et passe dans les hauts-lieux des sphères culturelles officielles, la scène. Le choc n'est
pas tant d'envisager le Hip-hop comme une danse savante. La technicité des danseurs
est souvent époustouflante, il est évident que du savoir, le Hip-hop en recquiert. Le
choc est de voir certains chorégraphes vivre en parfaite harmonie avec le monde du
pouvoir, dont le Hip-hop se tenait si loin, à ses débuts... Je m'en remets, en
m'expliquant que la danse Hip-hop, originellement populaire, est devenue savante.
Retour à la case départ de l'enquête, donc... Je n'ai qu'à regarder du côté de la
chanson, dont la diffusion permanente, et internationale, permet une lecture plus
globale, et plus évidente. Je tape "chanteurs populaires actuels" sur le web, la page
s'ouvre sur une liste, sur laquelle on me propose d'écouter le très populaire Maître
Gims, en duo avec Roya. Je me réjouis, même l'UNESCO me reconnaît ce droit, celui
de les écouter. En avant, la chanson populaire!
Il est évident que le savoir ne différencie en rien l'art populaire et l'art savant. La
chanson conjugue technologie de pointe (talk-box, beat-box, délivrant des métriques
parfaites) et maîtrise des voix. Pas de fausse note, ni d'approximation rythmique. La
technicité est irréprochable. Je regarde le clip, car il y en a un, bien entendu.
Le décor est une salle de boxe, dans laquelle les chanteurs échangent quelques coups.
Entre temps, Maître Gims, exécute les traditionnels gestes de mains du rappeur
(autoritaires, et virils à souhait...), tandis que la chanteuse, que le hasard a douée d'un
physique de top-model, fait rouler son bassin, couvert d'un short de boxe,
étonnamment soyeux, et qui laisse apparaître ses longues jambes impeccables. Elle
bouge également ses épaules, sans se rendre compte, sûrement, que ses seins, aux
mensurations de rêve, n'en ressortent que plus gonflés et offerts.
Pardonnez mon besoin pressant de synthétiser la scène, mais je cherche
intensément le critère, à l'origine de la distinction entre art savant et art populaire, à
savoir, le rapport au discours dominant. Le corps de Maître Gims, recouvert de
vêtements à la mode, amples et chers, sûrement très chers, même, exsude sa virilité
brute, et son argent. Le corps parfait de Roya, lui, se règle sur une chorégraphie
moderne, à la gestuelle érotisée.
Au fond, il y a un homme, riche et puissant, en train de faire une cour, version
moderne, à une femme jeune et belle, et dont la gestuelle évoque tout le plaisir
qu'elle peut offrir aux hommes.
Pardonnez cette pensée ô combien peu orthodoxe, en regard de la réputation
de rebelles que les rappeurs se sont taillée au fil des ans, mais je ne vois dans le clip,
que réédition des idéaux patriarcaux, ceux de la puissance virile et de la soumission
de la femme. Nous étions invitées à danser les yeux mi-clos, autrefois, mais, évolution
des moeurs oblige, nous sommes sommées, aujourd'hui, de bouger nos fesses, et de
montrer nos seins, pour prouver notre valeur de femme.
Pardonnez l'accès de désespoir inconsolable qui s'empare de moi, lorsque j'en
déduis que les chanteurs populaires relaient le discours dominant du patriarcat.
Toutes mes constructions, pour différencier art savant et art populaire, qu'il s'agisse
du savoir, ou du rapport au discours officiel, s'effondrent, en un clin d'oeil... sur le
décolleté de la chanteuse.
On m'a répondu un jour que le critère de définition de l'art populaire, c'est
l'engouement qu'il suscite dans le peuple, tout simplement. Ce critère devient
caduque, dès lors qu'on pense à des Vivaldi, ou à des Ravel qui, par Quatre saisons ou
Boléro interposés, ont ravi les foules, du jour de leur création à aujourd'hui. Leur
musique "savante" était "populaire", donc?
Ce critère ne laisse cependant pas les programmateurs indifférents. Voilà qui est
parfaitement logique, ils ont des salles à remplir, et des comptes à rendre. Ils trouvent
l'argent où ils peuvent. On les pardonnera donc de laisser une incohérence dans leur
grille de définition de l'art populaire, et de privilégier les artistes rentables. On
retiendra seulement à quel point, la définition de la culture populaire comme contre-
pouvoir, échoue devant cette réalité, qui se superpose à celle du décolleté de la
chanteuse, et qui excède le monde de la culture: le discours dominant, c'est celui de
l'argent. Si les artistes populaires sont ceux qui rapportent de l'argent, ils servent ce
dieu, aussi bien que nos maîtres...
Pardonnez le vertige qui s'empare de moi, lorsque je m'avance au bord des
réponses que je trouve. Elles me font entrevoir le monde, bien au-delà de celui des
arts. J'y retrouve la même confusion, et le même vide. L'art populaire n'est pas moins
savant que l'art savant, il n'est pas dans le contre-pouvoir non-plus, ni du système
patriarcal, ni du système libéral. Je dois m'aigrir, et me fermer aux arguments
rationnels, à force de tenter de résoudre ma contradiction essentielle: je fais de la
danse savante, et je m'inscris pourtant en faux vis-à-vis des discours libéraux et
patriarcaux...
Ou, je suis stupide. C'est sûrement cela, la pensée ne me réussit pas... Plus je cherche
un sens logique, ou rationnel, à l'usage que nos hommes politiques actuels font du
terme "culture populaire", moins j'en trouve. Au contraire, ce mot se vide de tout
sens, et, tel un trou noir, aspire tous les autres: arts, savoir, humanité, vivre-ensemble,
diversité, pensée, partage... Plus rien n'a de sens. Je les comprends, finalement, de se
raccrocher à des chiffres, et à des décrets, pour décider de notre avenir. S'ils
commencent à faire comme moi, avant de voter des lois...
Il me reste forcément une inconnue à déterminer, dans l'équation, sans quoi
elle reste insoluble. L'idée, quoique folle, vous en conviendrez, me vient
immédiatement. Et si les tenants du pouvoir et de la culture, se foutaient de la gueule
du peuple?
Je sais, c'est impensable, paranoïaque, délirant, déplacé, insupportable, scandaleux,
tordu, d'imaginer que le monde politique puisse être gonflé de mépris à notre égard,
ou que l'art puisse être instrumentalisé à des fins politiques! Je suis moi-même
sidérée, que de telles idées puissent passer par ma petite tête de femme du peuple...
Je suis sûrement dépassée, une fois de plus. En témoigne cette idée, qu'avant, on
brûlait les livres, et qu'on mettait les artistes contestataires en prison... Ces temps sont
révolus, en France, tout du moins, n'est-ce pas? Plus de livres brûlés, et même les
artistes qui se permettent quelques approximations fiscales, ne partent pas en prison.
Alors?
Alors, alors... Justement, il y a aujourd'hui, grâce aux progrès sociaux, une façon
bien plus propre, et bien moins scandaleuse, de maîtriser le discours des artistes. À
bien y réfléchir, si je faisais partie des sphères que la liberté de pensée et d'expression
menace, je m'y prendrais de la façon suivante.
- J'amadouerais les plus rebelles à coup de subventions et d'entrées dans les
institutions. Je les guiderais subrepticement, avec un cahier des charges précis et
verrouillé, vers un discours standard, et uniformisant.
- J'officialiserais l'inaccessibilité des plus irréductibles. Qu'un artiste s'entête à évoluer
en-dehors des critères établis par les distributeurs de subventions? Il n'y a qu'à laisser
penser au peuple que son travail est incompréhensible, réservé à l'élite. Le public va-
t-il à la rencontre d'une oeuvre jugée obscure? Tout le monde conviendrait alors avec
moi du gaspillage que ce serait, de la diffuser. Tout cet argent, dépensé pour un artiste
que personne ne va voir...
Magnifique tour de passe-passe! Les artistes au service de mon discours,
seraient alors qualifiés de populaires, et les artistes qui sillonnent les contrées que le
pouvoir veut fermer, je les qualifierais de savants, pour les renvoyer à leurs
laboratoires de recherche, et qu'ils y restent!
Le peuple serait ravi, de voir ses représentants côtoyer les grands de ce monde, et ne
s'offusquerait en rien de l'abandon des artistes, qui, dans leurs sombres labos,
élaborent des oeuvres sans intérêt pour eux.
Le peuple serait également persuadé du respect de ses dirigeants, comme il a été
certain, à un moment donné de l'histoire, que la terre était plate.

Pardonnez les élucubrations de mon cerveau malade. Ne m'en veuillez pas trop,
pour cette imagination, ô combien paranoïaque, d'un scénario si pervers.
Tâchez de ne pas vous laisser convaincre par mon raisonnement, car alors, vous serez
aussi malade, et désespéré que moi, de penser que les hommes politiques ne
favorisent la culture "populaire", que pour promouvoir le système qui nous broie,
censurer les discours les plus libres, et annihiler tout effort de pensée, dans l'oeuf. Ne
me donnez surtout pas raison, lorsque je vous affirme qu'on attaque la liberté de
pensée, cette base essentielle de la démocratie, et de l'humanité en chacun de nous.
Vraiment, ne me croyez pas, sinon, vous allez finir comme moi... Citoyen malhonnête,
suspect, persona non grata.

Et méfiez-vous. La pensée est contagieuse.