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HISTOIRE

L’historien des sciences cherche à comprendre


comment fonctionne la science. Mais il ne peut se
contenter d’une description sociologique et doit se
garder de tout positivisme. Définition et méthode
avec Jean Dhombres.

La science
rongée et préservée
par le temps
eaucoup d’enseignants et chercheurs ont comment une petite communauté d’hommes af-

B découvert l’histoire des sciences pour ses


vertus pédagogiques. En effet, il est sou-
vent plus facile de faire comprendre aux
étudiants des notions abstraites ou complexes en
expliquant comment et pourquoi celles-ci ont été
fronte l’adversité. Après avoir lu ce roman, Syl-
vestre m’a demandé : «A quel âge as-tu lu Cinq
semaines en ballon ?» «J’avais une dizaine d’an-
nées, je crois.» «C’est donc là que tu es devenu
historien des sciences, dit-il. Je n’avais jamais lu
élaborées. Par-delà ce discours à la Jules Verne, un livre montrant aussi bien la science en train
l’histoire des sciences doit être considérée comme de se faire. Je t’ai toujours entendu parler comme
un domaine de recherche à part entière, comme le docteur Fergusson.»
l’explique Jean Dhombres, directeur de recher-
che au CNRS et directeur d’études à l’Ecole des Votre définition de l’histoire des sciences se-
hautes études en sciences sociales. rait donc : la science en train de se faire sur la
longue durée.
L’Actualité. – Comment êtes-vous venu à l’his- C’est un peu plus complexe que cela. L’histoire des
toire des sciences ? sciences est un des rares domaines où l’épistémo-
Jean Dhombres. – Par hasard. Quoique... En logie – c’est-à-dire les critères par lesquels on va-
1975, je dirigeais l’Institut de recherche en en- lide ce que l’on est en train de faire – est mise en
seignement des mathématiques de Nantes, tout œuvre en même temps et de façon constitutive. Car
juste créé. Quelle ne fut pas ma surprise de cons- en histoire des sciences, il n’y a pas d’objet. C’est
tater que les jeunes enseignants du secondaire l’historien qui définit son objet. Cet objet qui, se-
souhaitaient travailler sur les cours de math du lon lui, mérite d’être vu ; il le construit.
supérieur, alors qu’ils les avaient déjà étudiés à L’exemple de la conférence sur la quadrature du
l’université au cours de leur formation. Il me sem- cercle que j’ai donnée à Poitiers me servira. Il ne
blait vain de refaire ce travail qui avait déjà s’agissait pas pour moi de faire l’histoire de la
“échoué” une fois. C’est alors que j’eus l’idée de quadrature du cercle. L’enjeu était de montrer la
recourir à l’histoire, domaine qui m’était encore signification différente prise par l’idée de qua-
étranger, pour offrir un regard neuf sur des objets drature à différentes époques ; et mon objet,
mathématiques présentés aux élèves. c’étaient précisément ces différences, le range-
Je ne suis donc pas venu à l’histoire des sciences ment sous un même mot d’objectifs distincts.
par curiosité mais par souci d’efficacité, pour ré- J’aurais pu choisir un tout autre objet, par exem-
soudre un problème d’enseignement, pour faire ple l’algorithme qui préside à tout calcul du nom-
comprendre aux profs que les mathématiques bre π dont nous connaissons la signification de-
modernes étaient issues d’une évolution. puis l’école primaire (S = π R2 avons-nous répété).
Mon fils tient une autre hypothèse. Je lui ai con- Il faut alors faire attention. Tout thème n’est pas
seillé récemment de lire, ou de relire, Cinq se- nécessairement un objet possible en histoire des
maines en ballon de Jules Verne pour qu’il voit sciences. L’objet «Einstein» seul n’a pas de sens,

34 L’Actualité Poitou-Charentes – Hors série décembre 1997


A l’occasion du
quatrième centenaire
de la naissance de
Descartes,
L’Actualité a publié
un entretien avec
Jean Dhombres
intitulé
«Qu’est-ce que
l’esprit cartésien ?»
(n°32, avril 1996).
D’autre part, Jean
Dhombres a dirigé
l’ouvrage
Aventures
scientifiques,
Savants en Poitou-
Charentes du XVIe
au XXe siècle, publié
par les éditions de
L’Actualité.

ou est trop imprécis. Que veut-on, raconter un veut observer. Je m’oppose en cela à la tendance,
homme, un pacifiste, indiquer la pensée de la re- notamment chez des Anglo-Saxons, qui vise à
lativité, expliquer l’homme qui a dit que Dieu ne réduire l’histoire des sciences à une description
joue pas aux dés ? L’objet «théorie des ensem- sociologique. C’est comme si vous observiez la
bles» ne me paraît pas plus avoir de sens comme vie dans un monastère en vous limitant à la des-
objet d’histoire, alors qu’il en a un en mathéma- cription du suivi ou non de la Règle dans les re-
tiques. En revanche, il semble plus judicieux de lations entre les moines, de l’organisation de leurs
poser la question : «Quel a été le rôle de la logi- faits et gestes, en oubliant que la prétention du
que dans la formation de la théorie des ensem- moine, c’est l’éternité. Vivre dans un monastère
bles ?» A cette question, on ne peut répondre en – sans même parler de Dieu –, c’est fondamenta-
se contentant d’aller voir chez un seul auteur : il lement vouloir éliminer le temps. En le régulari-
faut rassembler un dossier comme un juge qui sant à l’extrême par la scansion de la cloche.
instruit un procès. Par exemple, je peux affirmer que Descartes a
L’histoire des sciences n’est donc pas l’étude de raison dans telle preuve compte tenu des connais-
tout ce qui a nom science, car, étant donné que sances de son époque, et compte tenu de ses ob-
ce qui a nom science a évolué et évoluera en- jectifs. Mais compte tenu de ce que je sais main-
core, l’histoire des sciences ne serait qu’une dis- tenant, sa démonstration n’est pas correcte. Peut-
cipline à géométrie variable. L’histoire des scien- être que dans un siècle on en jugera autrement,
ces, c’est le regard porté par des gens et cela peut paraître surprenant. Mais aujourd’hui
d’aujourd’hui, dans le passé, sur tout ce qui a on relit Leibniz avec en tête les techniques de
prétention à l’objectivité. l’analyse non-standard ; du coup on trouve du
sens à certains de ses énoncés qui, il y a peu,
Cette définition plus large de l’histoire des scien- étaient rejetés. Ainsi, je juge l’objectivité d’hier
ces suppose le contrôle de cette objectivité. en mes termes d’aujourd’hui.
Cela introduit la compréhension de ce que l’on Il n’y a donc pas d’histoire des sciences défini-

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HISTOIRE
tive. Alors qu’il y a prétention à l’explication L’historien des sciences n’a-t-il pas un rêve
définitive chez les partisans d’une histoire toute secret d’encyclopédiste ?
sociale des sciences ; au fond, ils recherchent une Le rêve de la culture encyclopédique, celui de
positivité, que les choses de science doivent être tout savoir sur ce qui a été pensé et d’aboutir à
ainsi par le lien social. une vision panoptique, existe toujours. Pour ma
part, je crois à un autre rêve, le rêve de mécani-
Comme l’histoire littéraire et l’histoire de l’art ? cien du cerveau : «Ça fonctionne comment l’in-
Exactement. Baudelaire est celui dont nous par- novation ?»
lons aujourd’hui. Le philosophe Gadamer dit Cela ressemble à du meccano. Je ne dispose pas
avec force qu’une œuvre d’art n’est pas simple- du cerveau d’Einstein, mais j’ai ses écrits avec
ment un objet concret offert à la contemplation lesquels je vais décomposer, puis recomposer
de chacun, c’est aussi toute la richesse de la vi- les choses. C’est pourquoi il est pratiquement
sion qu’en ont eue successivement les hommes impossible de faire l’impasse sur la vie de
depuis que l’œuvre est là. Nous ne voyons pas l’homme et la dissocier totalement de son œuvre.
la Joconde comme au temps du pontificat Cette volonté de reconstruction d’une mécani-
d’Alexandre VI Borgia parce que d’autres hom- que peut être terriblement positiviste. Ce pré-
mes ont vu ce tableau et en ont parlé. Dans supposé positiviste, qui habite tout historien des
l’image même de la Joconde, il figure, si j’ose sciences, est un défaut qui se combat. J’ai alors
dire, tous ces commentaires-là. Ce que l’œuvre parlé de meccano, parce qu’il y a souplesse : on
a suscité au fil des siècles la rend non pas diffé- peut faire bien des choses différentes avec les
rente, mais plus exposée. pièces mises à disposition.
Nous connaissons le même processus en science.
La Géométrie de Descartes de 1637 est une œuvre
en tant que telle, et elle est aussi ce que les autres «En France,
en ont fait, en particulier qui l’ont fait porter la la science est comme écartée
géométrie analytique. Et parce qu’elle est enchaî- de la culture, autonomisée ;
née au Discours de la méthode, cette œuvre au elle ennuie
sein même des mathématiques les dépasse. pour tout dire»
Considérez-vous cet objet comme une repré-
sentation culturelle ?
Bien sûr, car il est inutile d’essayer de retrouver N’est-ce pas aussi une tentative de trouver
l’authenticité d’une œuvre. En ce sens, l’histoire de nouvelles pistes pour la recherche ?
des sciences, ce n’est pas la science. Comme le serpent se mord la queue, l’historien
En art, on peut retrouver les coloris de Léonard des sciences retrouve toujours la science. Quand
de Vinci mais prétendre refaire l’œuvre de Léo- bien même cette démarche mènerait à une con-
nard de Vinci, c’est au mieux du pastiche, au tradiction. Au début du XIXe siècle, on a par
pire de la destruction. Car à vouloir ôter les cou- exemple relu les grands auteurs de l’Antiquité
ches successives du regard, c’est comme appli- non par curiosité historique ou par plaisir es-
quer de l’acide aux couches de résine protectri- thétique, mais par volonté scientifique, pour ten-
ces et attaquer la couleur même. Léonard a peint ter d’exhumer ce qu’on n’avait pas assez bien
dans un milieu, avec des idées, des techniques lu. On allait trouver dans les profondeurs
et une manière impossibles à reproduire, de sorte d’Euclide, d’Archimède, de Galien, d’Hippo-
qu’il est inutile d’essayer de remonter à cet «ur», crate, le secret ! C’était aussi pour donner un
à cette œuvre première. sens à la science d’alors, pour comprendre le
De la même façon, Einstein et son œuvre appar- progrès. Un élément très complexe pour l’his-
tiennent à l’histoire. Ils ont façonné notre siècle ; torien que le progrès, et inesquivable puisque
l’historien peut remonter les filiations, interpré- toujours associé à l’idée même de science.
ter les sens donnés, bref placer dans le temps. Certains, précisément à partir de l’idée de pro-
Vouloir l’originel, c’est sortir du temps ; c’est le grès, ont le complexe du grand-père. Ils font de
même péché de positivité que celui déjà discuté l’histoire des sciences pour justifier leur prati-
à propos de l’analyse proprement sociale. que actuelle, et se trouver des ancêtres. Il m’est
L’histoire des sciences permet de découvrir quel- agréable de penser que cette attitude est anti-
que chose d’extraordinaire : l’objectivité provi- positiviste.
soirement atteinte par la science, et le temps, Le positivisme se fonde sur une loi de dévelop-
qui a comme rongé cette objectivité. Tout en la pement inéluctable de la connaissance. Or, si je
préservant ! vais chercher chez le grand-père, j’admets im-

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plicitement qu’il y a, dans l’âge métaphysique de fond, c’est-à-dire de rendre plus clairs pour
– comme dirait Auguste Comte –, des choses nous des discours tenus dans le passé en les re-
que je n’avais su voir. Ainsi je dérègle la méca- liant les uns aux autres. Il ne s’agit pas de leur
nique positiviste. C’est étonnant à quel point les conférer une logique et prétendre que seul l’his-
scientifiques contribuent à l’histoire des scien- torien est susceptible de la découvrir, mais de
ces ! Jusque dans les disqualifications qu’ils pro- décrypter le passage du temps. L’historien des
noncent : les exemples sont nombreux à propos sciences fait avant tout une historia.
de la quadrature du cercle.
Prenons l’exemple de Lucy, cette descendante
N’y a-t-il pas aussi le désir de relier des cho- des grands singes d’Afrique considérée
ses apparemment éparses ? comme la mère de l’Humanité. Il est fasci-
Cette volonté de relier est moins perceptible en nant de constater à quelle vitesse la portée
France que chez les auteurs du nord de l’Europe, de cette découverte récente est entrée dans
et aux États-Unis, chez qui la connaissance par- la tête des gens, alors qu’au début du siècle,
ticipe avant tout d’une culture. Cette culture forme on refusait l’hypothèse que l’homme puisse
un tout qui fonctionne, par particularisations cer- descendre du singe. Il est vrai qu’il n’est pas
tes, mais avec une organisation interne. Dans ce besoin d’être paléontologue pour compren-
tout-là, il est intéressant d’essayer de compren- dre le sens de cette découverte.
dre comment fonctionne la science. En France, Vous avez raison. Les phénomènes scientifiques
la science est comme écartée de la culture, les plus intéressants sont extraordinairement ra-
autonomisée ; elle ennuie pour tout dire. pides dans le temps. La science n’est pas forcé-
Un historien des sciences ne peut éviter des pro- ment rapide, mais quand il se passe vraiment
blèmes comme science et religion, science et quelque chose d’important, c’est foudroyant.
philosophie, science et non science. Cette der- L’exemple de la théorie de la gravitation univer-
nière question demeure fondamentale puisque la selle de Newton est probant. Contrairement aux
science ne cesse de se délimiter. La science dit affirmations de la majorité des historiens des
constamment ce qu’elle n’est pas. Ce qui d’ailleurs sciences et de quelques philosophes, Newton la
la rend si différente d’une époque à l’autre. Sans définit en un an. Quand il la rend publique, c’est
pourtant que se perde cet air de famille. dans un vocabulaire incompréhensible, mais
l’idée est là. Cela passe dans toute l’Europe en
L’historien des sciences doit-il être historien moins de dix ans. Pourquoi ? Parce que cette idée
et scientifique ? est extrêmement simple et mécaniste : les mas-
Ainsi posée, cette question exaspère les histo- ses s’attirent. Ainsi la Lune ne tourne pas autour
riens car ils prétendent – selon la théorie de la de la Terre, elle tombe. Mais tomber à une cer-
représentation de certains – qu’on ne peut faire taine vitesse, c’est tourner.
de l’histoire que si l’on n’est pas impliqué dans La rapidité dont vous parlez doit être pensée jus-
cette histoire. Peut-être ont-ils raison pour l’his- ques et y compris dans la vulgarisation parce que
toire politique ou l’histoire religieuse, mais je c’est le même phénomène. Sachant que tout le
peux assurer qu’en ce qui concerne l’histoire des monde n’exige pas le même niveau de preuve.
sciences, il faut vouloir, à un moment donné, faire En effet, une représentation abstraite comme la
de la science. Ce qui n’exige pas du tout des con- gravitation universelle peut être éprouvée physi-
naissances préalables. En effet, quelqu’un qui n’a quement : tout le monde sait ce que tomber veut
pas de formation scientifique initiale peut faire dire. De même que l’homme n’a pas eu besoin
œuvre de science. Lorsqu’il est en train de cons- des images des satellites pour voir la Terre, car
truire son objet de recherche, il fait, dans ce do- après Copernic notre ciel a changé : on a vu l’om-
maine, de la science. bre de la Terre sur la Lune, et je dois dire «j’ai
vu» après qu’il m’a été donné de voir. Voilà qui
L’historien des sciences est-il un vulgarisa- fait histoire.
teur ?
La vulgarisation, c’est ce qui permet à un dis- Vous rejoignez ici l’esthétique, car les œuvres
cours, ayant été prononcé par une personne, d’être fortes changent notre regard.
compris par d’autres. L’erreur serait de croire que Exactement. La science, comme l’art, est créa-
la science n’est qu’un langage. Certes, la science trice de formes qui changent notre vision du
est langage, mais aussi capacité à articuler ce lan- monde. Ce qui n’enlève rien à son objectivité
gage de sorte que l’information soit reçue avec ou à sa recherche d’objectivité, car la science
Propos recueillis
un minimum de bruit de fond. L’histoire des puise les formes qu’elle crée dans la nature. Telle par Jean-Luc Terradillos
sciences est une façon d’enlever encore du bruit est la prétention scientifique. ■ (n°30, octobre 1995).

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