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CHAPITRES DE LA CHUTE

Saga des Lehman Brothers

VERSION N°2
17 septembre
(I CAPITOLI DEL CROLLO)

(LES CHAPITRES DE LA CHUTE)

de Stefano Massini
stefanomassini@libero.it

www.stefanomassini.it

S.I.A.E. © MAGGIO 2012 - Tutti i diritti riservati

Traduit de l’italien par

Pietro Pizzuti
L'Arche
est
agent
théâtral
du
texte



86
Rue
Bonaparte,
75006
Paris

Stefano Massini – “Lehman Trilogy” - 2


Premier volume
Trois frères
[ENTREE PUBLIC] Stefano Massini – “Lehman Trilogy” - 3


 SHUTTER FERME

MONTER SON

TOP RIDEAU OUVERT


Chapitre I
Luftmentsch
OUVRIR SHUTTER

Fils d’un marchand de bestiaux,


juif circoncis
une seule valise
debout immobile
droit comme un poteau télégraphique
sur le quai number four du port de New York.
Grâce à Dieu d’être arrivé : JUMP TO
Baruch ha shem.
Grâce à Dieu d’être parti : [PORT]
Baruch ha shem.
Grâce à Dieu d’être là, enfin, en Amérique :
Baruch ha shem! Baruch ha shem! Baruch ha shem!

Gamins vociférant, porteurs courbés sous le poids des bagages,


crissement de ferraille et grincement de poulies,
et au milieu de tout ça
lui
debout immobile
il vient de débarquer
ses plus belles chaussures aux pieds,
une paire jamais portée
réservée pour quand « je serai en Amérique ».

Il y est.
C’est maintenant « le moment où je serai en Amérique »,
c’est inscrit sur une horloge géante en fer et en fonte
là tout en haut
sur la tour du port de New York:
7h25 du matin.

Il sort de sa poche un crayon,


et sur un bout de papier
il note 7 et 25,
à peine le temps de remarquer
que sa main tremble,
C’est l’émotion
ou peut-être qu’après un mois et demi de traversée
ça fait bizarre d’être sur la terre ferme

Huit kilos de moins


perdus durant le mois et demi de traversée.
Stefano Massini – “Lehman Trilogy” - 4


Une barbe plus épaisse


que celle d’un rabbin,
il ne l’a jamais taillée
en 45 jours d’allées et venues
entre le hamac la couchette et le pont, le pont la couchette et le hamac.
Parti du Havre sans avoir jamais bu une goutte d’alcool,
arrivé à New York buveur expérimenté.
Parti du Havre sans savoir ce qu’est un jeu de hasard,
arrivé à New York champion de cartes.
Parti timide, taciturne, songeur,
arrivé convaincu de connaître le monde :
l’ironie des français, le côté fêtard des espagnols,
l’orgueil cinglé des mousses italiens.
Parti avec l’Amérique plantée dans la tête,
arrivé avec l’Amérique devant lui,
plus en pensées mais bien devant ses yeux.
Baruch ha shem.

C’est à ce moment-là
que quelqu’un le tire par le bras.

“Where do you come from ?”

“Rimpar.”

“Rimpar? Where is Rimpar ?”

“Bayern: Germany.”

“And your name ?”

“Heyum Lehmann”

“I don’t understand. Name ?”

“Heyum…”

“What is Heyum ?”

“My name is… Hey… Henry !”

“Henry, ok ! And your surname ?”

“Lehmann…”

“Lehman! Henry Lehman.”

“Henry Lehman.”

“Ok Henry Lehman: welcome in America. And good luck.”


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Et il met son cachet :


11 septembre 1844.

L’officier du port lui tapote l’épaule,


et part interroger quelqu’un d’autre.

Henry Lehman regarde autour de lui :


le bateau dont il est descendu, le Burgundy,
ressemble à un géant endormi.
Mais un autre bateau manœuvre dans le port,
prêt à décharger sur le quai number four
149 gars comme lui
des juifs sans doute
ou des allemands,
avec leur plus belles chaussures
et une seule valise,
surpris eux aussi de trembler,
un peu à cause de l’émotion
un peu à cause de la terre ferme
un peu parce que l’Amérique – la vraie-
vue de près
est un gigantesque manège
et fait un certain effet.

Il reprend tout son souffle


saisit sa valise,
et d’un pas décidé
-bien qu’il ne sache encore où aller-
entre
à son tour TOP 1
dans le manège
appelé Amérique. [PORT]

Chapitre II
Chametz

La pièce est petite.


Le sol en parquet.
Grandes planches clouées, l’une à côté de l’autre,
64 en tout – il les a comptées -

Une seule porte,


FERMER SHUTTER
en bois, vitrée,
qui donne –directement- sur la rue,

La clenche
en laiton rouge
Stefano Massini – “Lehman Trilogy” - 6


tourne fou, parfois elle se coince


alors il faut la lever, en la forçant, puis tirer :
et là elle se débloque tant bien que mal.

Le magasin, oui, il n’y a pas à dire, il est minuscule.


Il paraît d’autant plus petit
qu’il est séparé en deux
par le comptoir en bois,
solide massif
posé comme un catafalque
long interminable
entre ces quatre murs
recouverts
entièrement
jusqu’en haut
d’étagères.

Il y a un escabeau pour monter jusqu’à mi-hauteur.


Une échelle pour arriver plus haut – au cas où-,
là où se trouvent les chapeaux, les gants, les corsets, et encore plus haut les
cravates.
Parce qu’ici en Alabama personne n’achète jamais de cravate.
Les blancs en portent uniquement à la fête de la Congrégation.
Les noirs à la veille de Noël.
Les juifs – une minorité- au dîner de Hannukah.

À droite et en bas sous le comptoir


étoffes brutes
laine, jute, toile de chanvre,
coton
surtout du coton
ici
dans cette rue de Montgomery en Alabama,
où tout –on le sait- tient debout, grâce au coton.
Coton
en tous genres et de toutes les qualités :
le seersucker,
le chintz,
le doeskin qui ressemble au daim
et pour finir
celui qu’on appelle le denim,
une sorte de futaine robuste
un tissu de travail
-inusable-
arrivé ici, en Amérique, depuis l’Italie,
bleu avec la trame blanche,
c’est celui que les marins de Gênes utilisent pour emballer les voiles,
appelé blu di Genova
en français bleu de Gênes
en anglais ça devient blue-jeans :
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il faut l’essayer pour le croire : inusable.


Baruch ha shem pour le coton blue-jeans des Italiens.

Sur la gauche de la pièce


pas de tissus rien que de la confection :
vestes chemises jupons
pantalons
et quelques pardessus.
Mêmes coloris
gris, marron et blanc,
de toute façon ici à Montgomery la clientèle est pauvre :
dans leur armoire, ils ont une tenue pour les grandes occasions, une seule,
pour la messe du dimanche,
les autres jours, on bosse, tête baissée, sans chichis
parce qu’en Alabama on ne travaille pas pour vivre
on vit pour travailler, ça oui.

Il le sait bien
Henry Lehman,
vingt-six ans,
fils d’un marchand de bétail,
juif circoncis
qui depuis trois ans gagne sa vie
en bossant comme un baudet
derrière son comptoir.
Travailler, travailler, travailler.
En fermant boutique pour Shabàt, et encore
Mais surtout en restant ouvert, le dimanche matin, et comment.
En se rendant à la messe les femmes se souviennent
de telle ou telle jupe abîmée,
d’une nappe à recoudre
et puisque le dimanche n’est pas Shabàt :
bienvenue à tous, par ici, mesdames et messieurs, le dimanche Lehman est ouvert.

Chez Lehman.
C’est peut-être tout petit,
n’empêche, tout le magasin est à lui.
Petit, le strict minimum, minuscule, mais à lui.
C’est écrit en grand “H.LEHMAN” sur la vitre de la porte.

Il l’a ouvert à coup d’hypothèques, de garanties, de traites


en investissant tous les sous qu’il avait : tous.
Chaque jour il refait ses calculs à la main, Henry Lehman :
au moins trois ans pour amortir l’investissement,
payer les dettes,
rendre à qui de droit.
Mais d’abord travailler,
comme le dit le Talmud: jeter chametz, le levain,
et puis ?
On verra bien.
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Chapitre III
Bulbe

Fin de matinée de Rosh-hashanà.


Le seau de peinture posé par terre dans la rue,
devant l’entrée du magasin,
devant cette porte dont la clenche coince constamment.
“Hello, Têteronde! God bless you.”
“God bless you mister Lehman, vous peignez la nouvelle enseigne ?”

Henry leur a donné la consigne,


« pour cet après-midi vous me terminez l’enseigne ».
Six mètres sur un de hauteur.
Terminer de la peindre
tandis qu’Henry réceptionne le coton,
et en contrôle la qualité,
c’est lui qui fait ça, en personne, il le fait mieux que quiconque,
il le contrôle en montant sur la charrette avant qu’on ne la décharge,
le coton brut surtout,
parce qu’il l’achète directement
aux plantations :
il a un deal avec Têteronde Deggoo,
un grand noir de plus de deux mètres
nommé Têteronde parce qu’il a un crâne parfaitement rond
toujours enchâssé dans un chapeau troué en paille claire.
Têteronde Deggoo est le chef de la plantation Smith & Gowcer :
les blancs ont compris que les esclaves travaillent plus et mieux
si c’est un noir qui les commande,
il suffit d’en choisir un comme il faut
et pourquoi pas de le payer.
Têteronde Deggoo est de ceux là : un entre-deux
il est entre les esclaves et les blancs
et on lui paye un salaire en coton,
du coton brut, qu’il revend.
Chaque dimanche, ponctuel,
en chantant le psaume,
avec son chapeau troué en paille claire
et son habit pour la messe, où il joue de l’orgue,
Têteronde Deggoo
parcourt toute l’avenue de Montgomery
pour amener au magasin de Henry Lehman
une charrette de coton brut, d’écheveaux et de rouleaux :
Les écheveaux et les rouleaux viennent de la cotonnerie de son frère,
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Têtecarrée Deggoo
ou plus exactement
la cotonnerie où travaille son frère
parce que la cotonnerie bien sûr appartient à un blanc.
Et que Têtecarrée aussi est un entre-deux.

Le seau de peinture posé par terre dans la rue.


Pour la nouvelle enseigne
ils ont choisi la couleur jaune.
Réunion de famille chez les Lehman.
Tous ensemble, la veille.
Lettres jaunes sur fond noir.
Ça attire l’attention : ça ramènera du monde, a dit Henry.

Le « L » de Lehman sera majuscule.


Des deux c’est Emanuel qui le peint,
Emanuel Lehman,
huit ans de moins qu’Henry,
arrivé en Amérique il y a trois ans, plus ou moins,
quand l’horloge en fer et en fonte du port de New York
indiquait midi, le 6 septembre 1847.
Emanuel, oui. Ou plutôt Mendel qui est son vrai prénom.
Mais ici en Amérique, c’est connu, tout change, même les prénoms.
Un gaillard qui a grandi trop vite, Emanuel,
une moustache d’artilleur prussien,
caractère incendiaire,
il s’enflamme, comme dit Henry, mais si tu viens en Amérique, tu m’obéis
et il obéit, Emanuel,
penché par terre,
à genoux,
armé de pinceau,
en tablier pour ne pas salir son costume,
car pendant ce temps le magasin reste ouvert
Et un commerçant barbouillé de peinture
ça ferait fuir les clients
a dit Henry.
Et il a raison.

Le « B » de Brothers aussi sera majuscule,


majuscule comme avait été jusqu’à présent le « H » d’Henry
qu’il a décidé d’enlever, fini, suffit :
à partir d’aujourd’hui ce ne sera plus Henry Lehman mais Lehman Brothers.

Le « B » de Brothers
c’est le troisième et dernier des frères qui le peint
en sueur
plié en deux
avec la plus grande application,
débarqué en Amérique comme un paquet il y a à peine un mois,
encore traumatisé par le voyage, l’océan, les tempêtes,
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et même par le vieux rabbin à qui on l’avait confié,


pour qu’il l’amène aux frères, là-bas en Alabama,
parce qu’en Europe il faisait d’étranges discours de révolutionnaire
lui, oui, alors qu’il n’était qu’un môme.
Mayer Lehman
vingt ans tout au plus,
le portrait de sa mère,
les joues rouges
sans avoir rien bu
la peau lisse
encore imberbe,
aussi lisse qu’une patate à peine pelée
et son frère Emanuel
ne rate pas une occasion de l’appeler
en hébreux devant tout le monde
en sifflant comme s’il appelait un chien
“Mayer bulbe!”
“Mayer patate”
et de fait Bulbe était le nom d’un chien,
là-bas en Europe,
chez eux, en Allemagne, à Rimpar, en Bavière.

Trois gars, les Lehman Brothers.


Henry,
Emanuel,
Mayer,
Henry est la tête des trois – a dit son père, là-bas en Bavière-
Emanuel est le bras.
Et Mayer ?
Mayer bulbe est ce qui doit être entre la tête et le bras,
pour que le bras ne casse pas la tête
et la tête n’humilie pas le bras.
On l’a envoyé ici en Amérique pour cela aussi :
pour séparer les deux autres au cas où.
Une tête, une patate et un bras :
ils figureront tous trois
sur la nouvelle enseigne en bois prête à être accrochée
grande, belle, grosse,
recouvrant toute la façade
« Tissus et confection Lehman Brothers ».

Mais aujourd’hui Henry – la tête- a eu une idée :


désormais les Lehman ne vendront
plus seulement des tissus et de la confection, non, tissus et confection ne
suffisent plus :
« nous vendrons aussi tout ce qui est utile pour cultiver the King Cotton ».
Emanuel –le bras- a levé les yeux et l’a regardé de travers :
“Je suis venu en Amérique pour être commerçant, pas agriculteur.”
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“C’est ce que nous faisons : du commerce. Nous vendons, nous ne faisons pas autre
chose.”

“Je ne veux pas vendre les seaux et les bêches pour les esclaves.”

“Tu es là pour faire ce que je te dis de faire: c’est moi qui ai ouvert le magasin.”

“Sur l’enseigne il est écrit Lehman Brothers.”

“C’est moi qui l’ai voulu, c’est moi qui l’ai fait écrire, le magasin est à moi.”

“Je ne me salope pas avec des paysans : je veux vendre du tissu.”

“J’ai fait mes calculs : les patrons des plantations achèteront les graines, les outils,
les chariots.”

“Tes calculs ne sont pas les miens : je veux la sécurité.”

“Tais-toi, c’est moi qui…”

C’est là qu’intervient Mayer Bulbe,


lisse, inodore comme une patate :
« Eh oh ! Têteronde Deggoo : si nous vendions des graines et des outils vous nous
les achèteriez ? »

« Graines et outils, mister Lehman ? God bless you ! Je les achèterais tout de suite :
le fournisseur le plus proche est au-delà du Tennessee ! »

Emanuel crache par terre,


s’écrase et recommence à peindre l’enseigne,
« Lehman Brothers »
ça sonne bien,
ça sonne très bien.
Ça aussi c’est Henry qui l’a dit.
Et Baruch ha shem:
Henry Lehman a toujours raison.

Chapitre IV
Hanoucca (or what happened after the fire)
Stefano Massini – “Lehman Trilogy” - 12


C’est le soir de Hanoucca,


Baruch atah adonai
eloheinu melech ha'olam
asher kid'shanu b'mitzvotav
v'tzivanu l'hadlik neir
shel Chanukah
juste au moment où Henry allume le septième cierge.
Tout à coup on frappe très fort
à la porte des Lehman
on dirait que tout va s’écrouler.
Têteronde Deggoo est là, agité comme on ne l’a jamais vu,
il tremble, pleure, crie :
“God bless you mister Lehman: le feu ! Les plantations: en feu !”

En effet il y a dans la nuit noire


quand on sort dans la rue, à Montgomery,
de la fumée partout
qui brûle les yeux
mord la gorge, le nez
« Tout brûle, là-bas dans les campagnes ! »
tout Montgomery est dans la rue,
- Henry Emanuel et Mayer le voient -
La nuit s’est teintée de rouge,
Les explosions sont assourdissantes
Tout le monde court pour aider,
tandis que d’autres se précipitent
pour fuir,
les enfants dans les bras
à moitié nus
hommes et femmes
blancs et noirs en fuite
s’écroulent à terre
s’évanouissent,
on ne respire plus.
« Tout brûle, tout, le coton est foutu ! »
Les chevaux se cabrent
dans la fumée,
les diligences sont renversées
les roues volent en éclat
« Courrez vers le fleuve ! Aux canaux : de l’eau ! »
Poussière de cendres
jambes, bras, têtes brûlées
la chaleur dans l’air, la chaleur
- Henry Emanuel et Mayer la sentent -
Têteronde Deggoo avec sa charrette
met sa famille en sureté,
“God bless you ! Au secours !”
il y en a qui jurent
d’autres prient
il fait jour en pleine nuit
Stefano Massini – “Lehman Trilogy” - 13


Montgomery est réveillée.


Les plantations en flammes
partent en fumée.
Il n’en reste rien.
Il n’en reste rien.
Il n’en reste rien.

Tout le coton est en flamme


tout le coton est perdu.
Mais en même temps
Baruch ha shem
tout est à racheter neuf
tout est à refaire,
pour tout recommencer
graines, outils, chariots
Bienvenue Messieurs Dames : Lehman Brothers est ouvert,
Lehman Brothers a tout ce qu’il vous faut.

« Alors dis-moi Têteronde Deggoo : qu’est-ce qu’il vous faut chez Smith & Gowcer ? »

« God bless you mister Lehman : tout, il nous faut tout, depuis le début. »

« Mais si le feu vous a ruiné avec quoi payerez-vous ? »

« Les patrons s’engagent par un accord écrit.»

Emanuel – le bras- lève les yeux et fixe Henry, mauvais.

« Je suis venu en Amérique pour compter de l’argent, pas des bouts de papier. »

« S’ils n’ont plus d’argent avec quoi veux-tu qu’ils payent ? »

« S’ils n’ont plus d’argent on ne leur vend plus rien. »

« Tu es là pour faire ce que je te dis de faire. »

« Mais sur l’enseigne il est écrit Lehman Brothers. »

« Baisse d’un ton tu veux. »

« Je t’avais dit qu’il valait mieux vendre des tissus. »

« Nous vendrons de tout et ils nous achèteront de tout »

« Acheter oui, mais payer non ! »

« Tais-toi, c’est moi qui… »

C’est là qu’intervient Mayer Bulbe,


en se glissant
Stefano Massini – “Lehman Trilogy” - 14


lisse, inodore comme une patate :

« Écoute un peu, Têteronde Deggoo : si vous semez maintenant combien de temps


faudra-t-il attendre avant la récolte ? »

« Une saison mister Lehman, après quoi faudra encore vendre le brut… »

« Payez-nous avec le brut : un tiers de la récolte, au prix fixé, dès maintenant. Vous
nous le donnez et nous le revendons. »

“God bless you, mister Lehman!”

C’est le soir de Hanoucca,


quand quelque chose change la vie de tous :
ils vendaient des tissus et des vêtements,
les Lehman Brothers,
mais dès ce jour
le feu en a décidé autrement :
achat et vente de coton brut.
L’or de l’Alabama.
Ce sont les prodiges d’une patate.

Chapitre V
Shpan dem loshek!

Ça marche comme ça :
les Lehman donnent aux plantations les graines, les outils et tout ce qu’il leur
faut,
les plantations donnent aux Lehman du coton brut,
les Lehman bourrent leur magasin de coton
et à un prix plus élevé
- « un peu plus » dit Henry , « le double » pour Emanuel
« un tiers de plus : comme ça tout le monde est d’accord » -
ils le revendent aux industries.
Tu me donnes le coton, je le revends.
Tu me payes aujourd’hui avec du coton, demain je touche de gros billets.

Peu importe que d’autres tentent de faire pareil :


les Lehman le font mieux qu’eux.
Mieux que tout le monde.
Mieux surtout que certains autres,
juifs comme eux,
Allemands comme eux
arrivés en Amérique depuis les environs de Rimpar,
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les voilà, oui,


les familles Marcus Goldman
et Joseph Sachs.
Et ce fut très vite : chacun pour soi.
“Another day, another dollar!”

Le petit magasin
sur l’avenue de Montgomery
avec la porte à la clenche qui coince
et la grande enseigne noire et jaune « Lehman Brothers »
est plein d’allées et venues de gens les plus disparates.
Là, viennent d’entrer les chapeaux de paille des plantations,
mais aussi les cigares allumés des industriels ;
les noirs comme Têteronde Deggoo
et les blancs commerçants nordistes
comme Teddy Wilkinson,
un tonneau cravaté,
barbe blonde, toujours en sueur,
illico rebaptisé par Mayer Bulbe « Mainsparfaites »
parce qu’il n’arrête pas de se vanter
« je n’ai pas le moindre durillon aux mains, elles sont parfaites : jamais touché une
bêche, je ne fais que compter mes sous. »
Pour certains Lehman vend des graines et des outils,
pour d’autres Lehman revend du coton.

On l’achète à prix d’or, le coton.


De la côte Est, d’Europe et des autres États du Sud.
Les acheteurs arrivent en Alabama depuis le Mississippi et au-delà,
depuis les entreprises nordistes, celles qui prennent la matière première du Sud
et en tirent, comme ils disent, « les produits ».
C’est comme ça que dit Teddy Wilkinson Mainsparfaites : « les produits ».
« Donnez-moi huit chariots de brut, je vous le paye au tarif plein,
puis c’est mon problème de faire du bénéfice sur les produits,
c’est mon affaire et celle de mon entreprise.
Si ça vous va, on signe. »
Ils ont signé, les Lehman Brothers d’un côté
et Mainsparfaites de l’autre.
Marché conclu.
Baruch ha shem.
Fournisseurs de coton brut du Sud au Nord.

Depuis ce jour-là
on voit souvent Teddy Wilkinson :
Il achète à chaque fois huit chariots de brut.
« Mais si vous en aviez plus je les prendrais ! »
Il le dit à chaque fois en jetant sur le comptoir
ses deux liasses de billets.
Puis il essuie sa sueur, allume son cigare :
« L’un des Lehman viendra un jour voir mon industrie. »
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Et Emanuel Lehman un jour


accepta l’invitation.
Il partit vers le Nord,
pour voir l’industrie de Teddy Wilkinson Mainsparfaites,
pour se rendre compte, en personne,
de ce que devenait là, dans le Nord, le coton brut des plantations.
« Il y a du travail ici et toi tu fous le camp pendant dix jours ? »
lui avait dit Henry en tirant la gueule
un instant avant que Mayer Bulbe n’invente :
« Nous nous sommes déjà mis d’accord : je ferai son travail pendant ces dix jours. »

Et comme ça Emanuel est parti,


C’est une usine immense avec l’enseigne « Wilkinson Cotton »,
raconte-t-il à son retour,
pleine de monde, des salariés pas des esclaves,
« ma main d’œuvre » comme l’appelle Mainsparfaites
Un hangar de vingt mètres de haut,
avec une cheminée gigantesque qui sort du toit,
elle fume autant si ce n’est plus que le cigare de Mainsparfaites,
qui se balade dans l’usine tout de blanc vêtu pour tout contrôler,
au milieu d’un boucan infernal
provenant de dizaines de métiers à tisser à vapeur,
qui avec des peignes mécaniques de 7 mètres de long sur 4 de large
peignent et bobinent le coton,
sans cesse,
en avant en arrière,
« voilà le produit » lui aurait dit Mainsparfaites, en essuyant sa sueur,
parce que là-dedans
au milieu des bouffées de vapeur
on sue comme un bœuf.
« Et plus vous me trouvez du coton brut, mieux c’est, je vous achète tout, tout. »
À ce moment-là Emanuel – du moins c’est ce qu’il raconte-
aurait détourné son regard vers les machines à vapeurs,
en train d’avaler tout ce coton brut
- ces huit charrettes amenées depuis l’Alabama au tarif plein -
Elles l’ingurgitaient par brouettes entières,
voraces, gourmandes,
au point qu’Emanuel Lehman, fasciné,
ne put s’empêcher de penser
que s’il avait livré cent, deux cents, mille brouettes de plus
les machines les auraient avalées, toutes,
sans s’arrêter.

Quand Emanuel termine son récit,


Henry derrière son comptoir fait semblant de ne pas comprendre.
Uniquement parce qu’il est la tête et que son frère est le bras :
et pas l’inverse
et qu’un bras ne suggère pas d’idées à une tête.
Mais Mayer Bulbe – qui est et reste une patate-
peut se permettre de faire « un plus un égal… »
Stefano Massini – “Lehman Trilogy” - 17


avec la clarté ingénue d’un végétal :


« Bien, d’accord, si c’est vrai ce que tu dis, trouvons davantage de coton. »
Aucun des deux autres Lehman Brothers
n’exprime un semblant de réponse.
Pour le simple fait qu’aucune tête ni aucun bras
n’acceptent de conseils de la part d’un vulgaire tubercule.
Mais Mayer Bulbe - en tant que légume justement-
peut se permettre de faire « deux plus deux égal… » :
« Et si le brut qu’on nous donne ne suffit pas, achetons-en :
de toutes façons nous le revendrons à Mainsparfaites et le bénéfice sera garanti. »
Aucun des deux autres Lehman Brothers
ne semble avoir entendu quoi que ce soit.
Ils se fixent, ça oui,
l’un derrière le comptoir
l’autre contre le mur,
comme une tête et un bras qui s’étudient l’un l’autre
en présence d’une patate qui parle :
« Voyons : si la plantation de Têteronde nous vendait le coton
pour 15 dollars le chariot, nous pourrions en demander à Mainsparfaites 25.
Et il nous en resterait 10. Multiplié par 100 chariots, ça nous fait 1000 dollars.
Plus du double de ce que nous gagnons actuellement.
Qu’est-ce qu’il disait notre père ? Éperonner le cheval.
Et l’éperonner hardiment pour qu’il aille loin, jusqu’à La Nouvelle Orléans!»

Éperonner le cheval.
Shpan dem loshek.
Et c’est avec cette phrase
qu’une piètre patate de vingt et un an
réussit dans l’entreprise inouïe d’obtenir une réponse de deux humains.
Mieux
pour être précis
la tête répond en pure style cérébral :
« Sur l’enseigne dehors il n’est pas écrit achat et vente »
tandis que le bras le fait en pure style manuel :
« Je l’y inscris demain matin. Si tu veux ».

La conclusion « si tu veux » aplanit


de manière décisive
la tension
entre Henry Lehman et Emanuel Lehman
et le lendemain matin
à la première heure
-Shpan dem loshek!-
un seau de peinture
refait son apparition par terre dans la rue,
à côté de l’enseigne à peine démontée :
« Achat et vente, Coton Lehman Brothers »
avec toutes les initiales en majuscules,
comme l’ont décidé
d’un commun accord
Stefano Massini – “Lehman Trilogy” - 18


la tête et le bras.
Ceci dit, quelqu’un est prêt à jurer
que par terre
courbé,
en train de peindre l’écriteau
il n’y avait pas un bras
mais bien
une patate.

Chapitre VI
Shivà

Ici à La Nouvelle Orléans, l’air est sec.

Assis sur deux petits bancs en bois


adossés au mur,
les deux frères Lehman
attendent
saluent
remercient
La porte se ferme
puis se rouvre : un autre.

Pas rasés, ni l’un ni l’autre,


depuis le début du deuil,
depuis
qu’ici à La Nouvelle Orléans
sans frapper
en traîtresse
la fièvre jaune
a emporté l’un des trois frères
en trois jours.

« C’est la maladie des Antilles, si je ne me trompe. »


A dit le docteur Everson,
celui qui soigne la rougeole des fils des esclaves.
Il l’a dit en secouant la tête, avant-hier,
quand il est entré dans la chambre
et en augmentant l’huile de la lampe
il l’a regardé dans les yeux :
et a vu ce coloris,
plus jaune que le jaune de l’enseigne Lehman Brothers.

« C’est la maladie des Antilles, si je ne me trompe. »


Stefano Massini – “Lehman Trilogy” - 19


« Dieu veuille que je me trompe… »


Il n’a pas terminé sa phrase,
avant-hier, le docteur Everson.
Il est resté silencieux,
comme les deux frères à présent
assis sur deux petits bancs en bois.

Ils observent toutes les règles, ils l’ont décidé :


Shivà e sheloshim,
comme ils le faisaient en Allemagne,
toutes les règles comme si nous étions à Rimpar, là-bas, en Bavière.
Ne pas sortir pendant une semaine.
Ne pas cuisiner : demander aux voisins de le faire, recevoir à manger, c’est tout.
Ils ont déchiré un costume, comme c’est écrit,
À peine rentrés
de l’enterrement
au vieux cimetière,
fatigués, assoiffés, suants
parce qu’ici à La Nouvelle Orléans l’air est sec.

Ils ont aussi récité le Kaddish,


tous les jours,
matin et soir,
les deux frères Lehman,
depuis le début du deuil.

Le magasin à la clenche qui coince


aujourd’hui restera fermé.
Aujourd’hui tout comme hier et avant-hier.
Aujourd’hui et pour une semaine encore.
Ça fait dix ans qu’il existe,
et en dix ans il n’a jamais été fermé si longtemps,
le magasin Lehman Brothers
sur l’avenue de Montgomery en Alabama.
Les rideaux tirés.
La porte fermée. À double tour.
Pas d’écriteau, pas de faire-part :
tout le monde sait qu’un des trois frères est mort,
un des Lehman,
comme ça, inopinément,
de la fièvre jaune.
Maladie des Antilles, a dit le docteur Everson.

C’est le premier Lehman qui meurt ici en Amérique.


Il aura une pierre tombale en pierre noble,
gravée en anglais, en allemand et en hébreux.

Ça coûtera ce que ça coûtera, peu importe.


Quatre ? Cinq chariots de coton brut ?
Stefano Massini – “Lehman Trilogy” - 20


« Même cinquante »
« Même cinquante »
Habillés de noir.
Le chapeau sur la tête.
« Même cinquante »
« Même cinquante »
La porte se ferme
puis se rouvre : un autre.
« Même cinquante »
« Même cinquante »

Chapitre VII
Kish Kish

Martha sait compter jusqu’à cinq.


Cinq, oui.
Parce que maintenant qu’est venue s’ajouter celle de Mister Tennyson,
elles sont au nombre de cinq les plantations de l’Alabama
qui vendent le coton brut aux Lehman Brothers.

Elle sait compter jusqu’à cinq, Martha.


Quatorze ans.
Les Lehman l’ont achetée pour 900 dollars :
leur première esclave.
Un, deux, trois, quatre, cinq ! Bravo Martha !

Cinq plantations.
Un peu moins de 400 chariots de coton brut à acheter et revendre.
Deux cents chariots vont à Teddy Wilkinson Mainsparfaites,
ceux qui restent sont répartis entre deux industries en Atlanta et sur la côte, à
Charleston :
c’est un rabbin de Birmingham qui les leur a trouvées,
un certain Abraham Kassowitz:
ànu modim lakhem Rab Kassowitz !
Le bénéfice net pour les Lehman Brothers est de 12 dollars par chariot.
Au début ça faisait beaucoup.
En réalité, après avoir fait les comptes, c’est très peu.
Parce que transporter le coton brut – de l’Alabama jusque dans le Nord- ça coûte
cher.
Les chevaux coûtent, les chariots,
les porteurs, les déchargeurs aussi
même si Têteronde Deggoo, par accord,
utilise parfois les esclaves de la plantation Smith & Gowcer.
Mais même avec les esclaves, 12 dollars par chariot c’est une misère,
une aumône
Stefano Massini – “Lehman Trilogy” - 21


ils y perdent
trop
ça ne vaut pas la peine
avec 12 dollars
on y perd
calculs en main
avec 12 dollars
on ferme boutique et c’est tout.

Pour que ça rapporte il faudrait au moins 20 dollars par chariot.


Au moins.
Et au minimum 400, 500 chariots de coton brut.
Au minimum.
Ce qui veut dire le double de plantations.
Le double.
Voilà : si les dix plus grandes plantations de l’Alabama
étaient d’accord pour vendre le coton aux Lehman,
alors là oui
le commerce
commencerait
à rapporter
et comment.

Des deux frères qui restent


Emanuel Lehman est le plus convaincu.
Il veut agir, Emanuel,
comme tout bras qui se respecte,
les comptes sur papier ne lui suffisent pas, il veut des actes.
Au fond, mais oui, ce n’est pas bien compliqué !
Il suffit de se présenter chez les patrons du coton
et leur expliquer qu’ils y gagnent aussi :
parce que dès que la récolte est prête,
on la leur achète cash,
oui messieurs,
toute la récolte,
-à un prix modéré-
mais cash.
Et voilà qui est fait. Rien de plus simple !
Il veut agir Emanuel :
en effet c’est lui qui –barbu à cause du deuil-
est allé frapper aux portes de tous les patrons.
Il s’est assis sur leurs divans dans leurs salons
il a pris part aux dîners sous les vérandas
il a écouté les jeunes filles des propriétaires jouer du piano,
lui qui ne supporte pas la musique et encore moins le piano
“Bravo milady ! Votre fille est un prodige, jouez encore !”
Mais ces phrases
prononcées les dents serrés
le visage gris
et les courbettes durant les petits concerts
Stefano Massini – “Lehman Trilogy” - 22


représentent toute la diplomatie dont il est capable :


Emanuel Lehman n’est pas un fin communicateur,
ce n’est pas un politicien
ce n’est pas un homme souriant
son père n’arrêtait pas de lui dire là-bas à Rimpar, en Bavière :
« tu n’es pas un Kish Kish »
qui signifie « bisou bisou ».
De fait.
Sans aucun doute.
Aucun bras n’est un Kish Kish.
Emanuel moins que les autres.
Qui en effet se cabre, se fâche,
devient tout rouge,
terriblement rouge,
à chaque fois qu’un maître de maison,
propriétaire de plantations,
ne comprend pas l’offre
et dit « Laissez-moi réfléchir », « reparlons-en plus tard »
ou pire encore « Pourquoi devrais-je signer avec vous ? »
et en disant ça il appelle sa fille pour qu’elle joue du piano.
Toutes les bonnes familles américaines du Sud
ont une fille qui joue du piano.
Et toutes la font jouer pour leurs invités,
même pour ceux qui viennent parler coton.
L’idéal inatteignable
utopique
le mirage
serait un homme d’affaire qui puisse enseigner le piano aux jeunes filles.
Baruch ha shem!

L’hypothèse de mettre à l’essai


l’autre frère Lehman
n’est même pas envisageable.
Un peu parce qu’aucune patate ne s’y connait en diplomatie.
Un peu parce que Mayer Bulbe a tout autre chose en tête
depuis quelques temps,
depuis qu’à la fête de Purìm,
derrière la table des beignets,
il a embrassé sur le front Barbara Newgass surnommée Babette,
en lui chuchotant à l’oreille – dit-on-
“Babette yafa kmo pèraH”.
« Babette, belle comme une fleur »
Ce qui représente un exploit
pour un légume en veine de poésie.

Dix neufs ans, Babette.


Une petite tache de vin sur la joue droite, Babette.
Cheveux plus foncés que le bois du comptoir, Babette,
le comptoir où Mayer
depuis quelque temps
Stefano Massini – “Lehman Trilogy” - 23


rate même les additions et les soustractions


-Babette-
et – par distraction, rien d’autre-
interrompt le jeûne
en goûtant la soupe de Têteronde Deggoo.

Le père de Babette,
est assis dans un fauteuil,
entouré par ses huit garçons
alignés comme un peloton d’exécution
devant Mayer Bulbe
vêtu de son costume chic, celui de l’enterrement,
les cheveux coiffés,
un bouquet de fleurs à la main, sueur froide
et hélas une barbe épaisse à cause du deuil.
Son frère Emanuel se tient trois pas en arrière,
immobile, muet,
contraint d’être là :
représentation familiale oblige.

« Puisque vous vous déclarez,


j’aimerais savoir, jeune homme,
ce que vous faites exactement dans votre boutique. »

« Pendant un temps, nous y avons vendu du tissus, Monsieur Newgass, plus


maintenant. »

« Si vous ne vendez plus, à quoi vous sert la boutique ? »

« C’est que nous vendons encore, Monsieur Newgass. »

« Que vendez-vous ? »

« Du coton, Monsieur Newgass. »

« Et le coton ce n’est pas du tissus ? »

« Quand nous le vendons… ce n’en est pas encore, Monsieur Newgass. »

« Et si ce n’est pas du tissus qui vous l’achète ? »

« Qui en fera du tissus, Monsieur Newgass. Nous sommes un entre-deux, voilà.


Nous sommes vraiment l’entre-deux. »

« Ce n’est pas un métier ça : entre-deux ! »

« C’est un métier qui n’existe pas encore, Monsieur Newgass : nous le créons. »

« Baruch ha shem ! Personne ne vit d’un métier qui n’existe pas ! »


Stefano Massini – “Lehman Trilogy” - 24


« Nous si, les Lehman Brothers. Notre métier est… »

« Oui ? »

« C’est un nouveau mot : nous sommes… des gestionnaires, voilà, c’est ça. »

« Ah ! Et pourquoi devrais-je donner ma fille à un « gestionnaire » ? »

« Parce que nous gagnons bien notre vie, Monsieur Newgass ! Mieux : nous
gagnerons toujours davantage. Je vous le jure : faites-moi confiance. »

Et sur ce « faites-moi confiance »


a lieu le prodige
Mayer Bulbe arbore un tel sourire
si convaincu,
si sûr de lui,
si crédible,
que Monsieur Newgass et ses huit fils
de fait
se rendent
et qui plus est : lui font confiance
et en lui faisant confiance confient
à une patate
l’unique fille, l’unique sœur
qui à l’instant déboule de derrière la porte, l’âme en fête.

Le plus surpris par un tel exploit


c’est Emanuel Lehman.
Il fixe son frère,
avec admiration,
il le regarde adresser ses compliments à Madame,
il l’entend rigoler, se mettre à l’aise, blaguer
et même
ultra courtois
se répandre en bisous - Kish Kish Kish Kish …-
tout ce que lui, en bon bras, ne sait pas faire.

Le lendemain matin
- premier jour de fiançailles officielles-
- 720 jours avant le mariage -
Mayer Lehman
- un temps surnommé Bulbe, et maintenant Kish Kish -
est officiellement engagé :
au nom des Lehman Brothers
c’est à lui
de frapper aux portes de tous les patrons,
d’aller dans toutes les plantations,
de s’asseoir sur les divans dans les salons,
d’écouter les petites filles jouer du piano…
sans que tout cela ne lui pèse, car Babette – sa Babette-
Stefano Massini – “Lehman Trilogy” - 25


joue du piano
et enseigne le piano
comme aucune autre.

Septembre 1857
-274ème jour de fiançailles officielles-
-447 jours avant le mariage-
grâce à Mayer Kish Kish
à Babette et à Shubert
les plantations qui vendent du coton aux Lehman
passent de cinq à quinze.

Décembre 1858
-720ème jour de fiançailles officielles-
- il ne manque plus qu’un jour au mariage-
grâce à Mayer Kish Kish
à Babette et à Jean Sébastien Bach
les plantations qui vendent du coton aux Lehman
passent de quinze à vingt-quatre.

Mazel tov !
Vingt-quatre fournisseurs de coton brut.
De l’Alabama aux confins de la Floride.
De l’Alabama à la Caroline du Sud.
De l’Alabama à la Nouvelle Orléans.
Plantations, plantations, plantations :
étendues d’esclaves travaillant nuit et jour
2500 chariots par an de coton brut.
50.000 dollars de bénéfice
qui passent par un petit magasin de Montgomery
dont la clenche coince imperturbablement.
Acheter revendre.
Acheter revendre.
Entre les deux
exactement entre les deux
se trouvent les Lehman Brothers
« gestionnaires ».

« Fermé pour cause de mariage »


indique l’écriteau pendu à la porte.
Et Emanuel Lehman
en guise de cadeau de mariage
a fait venir de La Nouvelle Orléans
un très beau
OUVRIR
JUMP TO [NY]
piano à queue. SHUTTER
TOP SON Take Five

TOP Comédien derrière Porte

TOP 1 [NY]
Stefano Massini – “Lehman Trilogy” - 26


FERMER
Chapitre VIII SHUTTER
Something about New York

Quand Mayer y pose son pied pour la première fois,


il n’en croit pas ses yeux.
La clenche de la porte ici ne coince pas
et la pièce est certainement plus grande :
probablement le double
de celle qu’ouvrit pour la première fois il y a 15 ans Henry Lehman
en Alabama.

Mayer descend de sa diligence


pile là,
où son frère lui a dit d’aller :
Liberty Street numéro 119,
ce n’est plus Montgomery :
c’est New York.

On hisse l’enseigne :
noire et jaune, trois gars viennent de la peindre,
le seau de peinture est encore posé par terre dans la rue.
Mayer Lehman descend de sa diligence
et ça lui fait quelque chose
de s’arrêter pour la regarder
au 119 Liberty Street,
“Lehman Brothers Cotton from Montgomery Alabama”

Personne ne prétend fermer


le petit magasin de Montgomery.
Au contraire.
Le siège Lehman Brothers reste celui-là, à toutes fins utiles
parce que c’est en Alabama
que se trouvent les plantations, certes,
Mais les affaires,
les accords
les contrats
l’argent, oui,
le vrai
c’est ici qu’il rapporte :
il en est sûr Emanuel Lehman
qui a de nouveau
suivi le conseil de Teddy Wilkinson Mainsparfaites
et un beau matin
est parti à New York,
pour voir
la Foire du Coton
Stefano Massini – “Lehman Trilogy” - 27


que fréquentent les vrais acheteurs,


les industriels nordistes qui appellent ça le « produit »,
ceux qui ont des usines entières de main d’œuvre :
des gens payés, des salariés pas des esclaves.

« La foire de New York ?


Qu’est-ce que le coton a à voir avec New York ?
À New York ils n’ont jamais vu un champ de coton. »
Cette fois c’est Mayer qui lui a dit, en tirant la gueule :
« Ici il y a du boulot et toi tu fous le camp pendant dix jours ? »
mais puisqu’une patate ne sait pas parler en tirant la gueule
et qu’un bras est un bras même à quarante ans,
trois heures plus tard il était déjà dans la diligence.

Il n’avait jamais été à New York, Emanuel.


Une ruche, a-t-il pensé, depuis les vitres de sa diligence
New York
juifs orthodoxes et colonies de noirs,
prêtres catholiques, marins, chinois et italiens,
poupées aristocratiques,
clochards moribonds,
gentlemen anglais,
uniformes et tuniques,
cannes et baïonnettes,
tout et son contraire,
simultanément,
sans le moindre décorum : impudique et immense, colossale, céleste,
New York
Baruch ha shem!

On peut dire que la Foire du Coton


occupe tout un quartier.
Vendeurs et acheteurs
se pressent de partout :
tables de tractations, pancartes avec les tarifs,
rouleaux de tissus
et coton brut, à tous les stades de finition,
tableaux des prix, à peine inscrits et déjà corrigés,
des zéros des zéros des zéros des zéros
nuages de craie
accents divers
commerçants de partout :
costumes lignés aux couleurs criardes des propriétaires terriens
venus du Sud avec leurs femmes dodues,
et à l’inverse les complets blancs, gris, austères
des industriels nordistes
qui descendent jusqu’ici pour négocier,
signer et payer :
tintement de monnaie
liasses de billets
Stefano Massini – “Lehman Trilogy” - 28


cent fois plus que Teddy Wilkinson Mainsparfaites


et au loin, au-delà de la coupole en fer et en verre,
les bateaux du port de Manhattan
qui depuis l’Amérique embarquent du coton
vers le monde entier.

Emanuel marche au milieu de la foule


le menton haut,
l’air fanfaron alors qu’il n’est personne
parce qu’il sait
-il sait parfaitement-
que derrière son nom
derrière Lehman Brothers
là-bas en Alabama
attendent à présent
alignés en rang
2500 chariots annuels de coton brut.

« Je cherche du coton, bien sûr, mais la qualité que je recherche ne se trouve qu’en
Alabama. »

Cette phrase parvient


à Emanuel Lehman
depuis une table sur la droite
où négocient une douzaine d’hommes en cravate
enveloppés par la fumée de leurs cigares,
elle parvient très clairement
à son oreille
malgré la foule et le bruit assourdissant.
« Moi, si vous en voulez je vends le brut de l’Alabama. »
Un Monsieur très grand et distingué,
aux cheveux blancs
et une barbe de rabbin le dévisage :
« Vous ? Vous avez une plantation ? Vous ? »

« Je ne possède pas de plantation, mais je vends le coton de 24 plantations. »

Les autres vieux messieurs éclatent de rire.


« Has ! Messieurs ! Adonim nilhbadim! Qu’est-ce que ça veut dire ? Vous vous
moquez de nous ? »

«Je revends le coton de 24 plantations : on me le vend, je le revends. »

Les autres vieux messieurs éclatent de rire.


« Qu’est-ce que c’est que ce métier ? »

« Lehman Brothers : gestionnaires. »

Les autres vieux messieurs éclatent de rire de plus belle.


« À quel prix ? »
Stefano Massini – “Lehman Trilogy” - 29


« Le prix qui vous convient à vous et à moi. »

Plus personne ne rit.


« Bien jeune-homme : rencontrons-nous. Vous avez sans doute un bureau à New
York. »

« Pas pour le moment. Mais à partir de la semaine prochaine ce sera le cas. »

« Alors vous demanderez Louis Sondheim, à Manhattan. »

En disant cela,
le Monsieur très grand et distingué
reprend sa canne au pommeau en or et fait un signe
à quelqu’un dans la foule : il est tard, il veut rentrer.
De la foule apparaît,
en robe blanche et chapeau de paille,
une jeune fille aussi frêle que les branches de certains jeunes arbres à peine
plantés
là-bas en Allemagne, à Rimpar, en Bavière.
La jeune fille regarde Emanuel, un instant,
agacée
amusée
taquinée
intriguée
par ce jeune homme qui la fixe.
« Voici ma fille Pauline. »
a à peine le temps de préciser le monsieur à la barbe de rabbin,
avant de prendre sa fille bras dessus bras dessous
et de disparaître, au milieu de la foule.

À son frère Mayer


trois jours plus tard
Emanuel
a seulement raconté que dans Liberty Street au numéro 119
il y avait un local vide qui serait parfait comme bureau.
« Parce qu’il n’y a qu’à New York, Mayer,
rien qu’à New York,
que le coton se transforme en billets de banque. »

Il ne lui a rien dit


évidemment
il ne pouvait pas
il ne lui a rien dit au sujet de Pauline Sondheim.
De son chapeau de paille.
De sa robe blanche.
Il ne lui a rien dit.
Sauf qu’il devait retourner à New York,
au plus vite,
immédiatement,
Stefano Massini – “Lehman Trilogy” - 30


illico presto,
sans perdre une minute,
faire sa valise,
c’est ça non
oui c’est ça
maintenant
ou mieux encore demain matin.

Et l’autre Lehman
n’a rien compris.
Ou plutôt
Il a très bien compris
que parfois
même un bras
perd la tête.

Chapitre IX
Kiddushin

Mayer vit à Montgomery.


Emanuel à New York.
Ils sont deux les Lehman Brothers,
à des milliers de kilomètres de distance l’un de l’autre
mais c’est comme s’ils n’étaient qu’un seul,
soudé par le coton.

Mariage commercial
entre Montgomery et New York.

Mayer vit à Montgomery,


où le coton est une denrée connue,
Emanuel est à New York,
où le coton se transforme en billets de banque.

Mayer vit à Montgomery


entre les plantations du Sud.
Quand il passe en diligence sur l’avenue principale,
les noirs enlèvent leur chapeau par respect.

Emanuel vit à New York,


et quand il passe dans Manhattan avec sa diligence,
personne n’enlève son chapeau
parce que des comme lui à New York il y en a des centaines.
Stefano Massini – “Lehman Trilogy” - 31


Ça ne l’empêche pas de se sentir l’unique, le plus grand.

Et rien n’est plus dangereux qu’un bras


qui se sent le plus grand
parce qu’une tête dans le pire des cas « voit grand »
mais un bras, hélas, le fait.
On en a eu la preuve
le jour où Emanuel Lehman s’est présenté
officiellement
à Manhattan
un bouquet de fleurs à la main
là, à la porte de l’immeuble de Louis Sondheim
cherchant non pas le père,
mais sa fille Pauline :

« Bonjour, mademoiselle.
Vous ne me connaissez pas : je m’appelle Emanuel Lehman,
je deviendrai quelqu’un et je vous demande de m’épouser. »

La jeune fille
cette fois en robe bleu ciel
et sans chapeau de paille
l’a regardé beaucoup plus qu’un instant
agacée
amusée
taquinée
intriguée
avant de lui rire au nez :
« Je suis déjà fiancée ! »

« Ah oui ? Mais pas avec Emanuel Lehman.


Qui que ce soit il n’est pas pour vous. Moi si. »

« C’est vous qui le dites ! »

« Moi-même. Avec moi, vous ne pourriez pas prétendre à un meilleur mariage,


et en même temps à une meilleure affaire : nous vendons le coton de 24
plantations. »

« Mes compliments, mais en quoi cela me concerne ? »

« En tout, puisque nous nous marierons, vous et moi. »

« Vous et moi ? »

« Je laisse votre père décider de la date et de la kethubàh. »

« Et à moi vous laissez quoi ? »

« Pourquoi ? Que voulez-vous de plus ? »


Stefano Massini – “Lehman Trilogy” - 32


Quand la porte de la maison Sondheim


se referme
violemment
sur sa figure
Emanuel Lehman ne se décourage pas :
il se donne rendez-vous
là devant
moins d’une semaine plus tard
et met le bouquet de fleurs dans un vase
pour ne pas avoir à en racheter un.
Dans les six jours qui suivent
il rencontre les vendeurs et les acheteurs de coton
de tout New York,
il signe des contrats avec des hommes d’affaires de Wilmington, Nashville et
Memphis,
Dans le bureau du 119 Liberty Street
sous l’enseigne noire et jaune
« Lehman Brothers Cotton from Montgomery Alabama »
entrent les Rothschild et les Sachs,
les Singer et les Blumenthal
et même un soir, invité,
un monsieur très grand aux cheveux blancs avec une barbe de rabbin
et une canne au pommeau d’or :
Louis Sondheim
qui cherche du coton, mais uniquement en provenance de l’Alabama
et en trouve chez Lehman Brothers,
en grande quantité
et
qui plus est
à un prix, dans son cas,
plus que raisonnable
parce qu’un bras
si c’est un bon bras
sait agir
concrètement
et comment.

« Bonjour, mademoiselle.
Je suis venu il y a sept jours : je m’appelle Emanuel Lehman,
je suis le principal fournisseur de votre père et je vous demande en mariage. »

Pauline Sondheim
cette fois en robe lilas
l’a regardé beaucoup plus qu’un instant
agacée
amusée
taquinée
intriguée
Stefano Massini – “Lehman Trilogy” - 33


avant de lui rire à nouveau au nez:


« Ne vous ai-je pas déjà répondu ? »

« Oui, mais pas comme je l’aurais voulu. »

« Et alors ? »

“J’ai compris, mademoiselle : à dans sept jours.”

Et après sept jours il est revenu.


Et après sept autres encore.
Et encore après sept autres.

Au troisième mois,
nous sommes au vingt-quatrième retour,
Pauline Sondheim
cette fois en robe estivale
lui a fait trouver la porte ouverte
et une femme de chambre l’attendant à l’entrée.

« Mademoiselle Pauline Sondheim n’est pas chez elle aujourd’hui ? »

« Elle vous attend au salon, Monsieur Lehman, avec son père. Donnez-moi votre
chapeau. »

En moins de deux heures


ils ont décidé de tout :
de la date des noces,
à la couleur des nappes de la réception.

Le jour des noces


étaient présents des industriels de partout dans le Nord
et les patrons de 24 plantations du Sud,
mais il a fallu les séparer au beau milieu du repas
parce qu’ils ont commencé
à s’envoyer des insultes et des assiettes à la figure.
Son frère Mayer était là avec Babette Newgass et leurs enfants.
Têteronde Deggoo a envoyé une dinde de l’Alabama :
on en a fait cadeau aux domestiques
qui ne l’ont pas touchée
parce qu’elle venait du Sud
et que Jefferson Davis menaçait de déclarer la guerre.

Ce soir-là
Emanuel Lehman
allongé dans son lit
fixant le plafond
pense qu’en effet
les choses commencent à rouler maintenant.
Il a une femme.
Stefano Massini – “Lehman Trilogy” - 34


Un siège à Montgomery.
Un bureau à New York.
Des liasses de billets dans un coffre-fort.
Vingt-quatre fournisseurs de coton au Sud
et cinquante et un acheteurs au Nord.
Et bercé par ses pensées
voilà qu’il allait s’endormir,
sereinement,
lorsqu’un vent glacé
pendant une fraction de seconde
lui caresse l’oreille :
une seule chose au monde pourrait tout détruire :
la guerre
entre le Nord et le Sud.
Mais ce n’est qu’une vilaine pensée,
de celles qui caressent l’oreille avant de s’endormir.
Il l’enferme dans un tiroir
et JUMP TO OUVRIR
s’endort
tranquillement. [GUERRE] SHUTTER
TOP SON

Chapitre X
A little glass

Le premier coup de canon de la Guerre de Sécession


réveille Mayer Lehman
avant l’aube,
trois jours après que Montgomery se soit proclamée
capitale des États du Sud
« Le coton dit adieu au Nord de l’Amérique ! »

On enrôle tout le monde dans l’armée,


on organise les départs pour le front :
seulement ceux qui peuvent payer 300 dollars
sont exonérés,
parmi eux les frères Lehman.

Le premier coup de canon de la Guerre de Sécession


réveille Mayer Lehman à Montgomery
qui n’a qu’une pensée : les entrepôts de coton.
Il ouvre grand les fenêtres :
Montgomery est en proie à l’hystérie,
tracts et manifestes partout représentant Jefferson Davis :
la révolte a éclaté,
Les États du coton quittent l’Union, 1
partent, s’en vont, fuient l’Amérique,
indépendance !
Stefano Massini – “Lehman Trilogy” - 35


« Le coton dit adieu au Nord de l’Amérique ! »

Le premier coup de canon de la Guerre de Sécession


réveille Emanuel Lehman à New York
qui n’a qu’une pensée : les acheteurs de la société.
Si le Nord et le Sud se séparent,
tout d’un coup,
comment feront les Lehman pour rester entre les deux ?
Il ouvre grand les fenêtres :
New York est en proie à l’hystérie,
tracts et manifestes partout représentant Abraham Lincoln.
les États de l’Industrie demandent que justice soit faite,
fini l’esclavage, à bas les privilèges,
tous égaux : devant la Constitution et ses Droits ! 2
Et qui n’est pas d’accord
paiera par le sang
parce que l’Amérique est une seule nation
gouvernée par un seul président !

On court s’enrôler
à Montgomery comme à New York :
Abraham Lincoln pour l’Union
Jefferson Davis pour la Confédération

Le beau-père d’Emanuel Lehman


à New York
Louis Sondheim
se range convaincu
du côté d’Abraham Lincoln :
« Si le Sud gagne, les industries feront faillite
et alors cher Emanuel
vous ne vendrez plus la moindre livre de coton ! ».

Le beau-père de Mayer Lehman


à Montgomery
Isaac Newgass
entouré de ses neuf enfants
est effondré dans son fauteuil :
« Si le Nord gagne on fermera les plantations 3
et alors cher Mayer
vous n’achèterez plus la moindre livre de coton ! ».

Au milieu
entre les deux
comprimés
encastrés
comme un verre de cristal
les Lehman Brothers.

Emanuel Lehman
Stefano Massini – “Lehman Trilogy” - 36


à New York
lui qui est un bras
ne se résigne pas :
il veut agir.
Il s’inquiète pour ses sous
il s’inquiète pour ses affaires
tout ce qui l’intéresse c’est le coton 4
rien que le coton
sauver ce qui peut l’être :
entre les coups de canon,
-tandis que 120.000 hommes meurent à Chattanooga
désespérément un Lehman
-tandis que 70.000 hommes meurent à Atlanta
embarque
-tandis que 40.000 hommes meurent à Savannah
sept cent tonnes de coton
sur un bateau pour l’Europe
où il n’y a pas de guerre
où il n’y a ni Union ni Confédération
ni Nordistes ni Sudistes
mais surtout
où le coton
se vend encore !

Mayer Lehman
simultanément
à Montgomery
lui qui est Kish Kish et bulbe
c'est-à-dire une patate sentimentale
défend
à cœur ouvert
l’Alabama où il vit,
il s’en fout des sous
il s’en fout des affaires 5
il oublie le coton
-qui de toute façon est foutu-
et au milieu des coups de canon,
-tandis que 50.000 hommes meurent en Géorgie
héroïquement un Lehman
-tandis que 70.000 hommes meurent à New Orléans
se proclame
-tandis que 20.000 hommes meurent en Virginie
« Moi, Mayer Lehman, défenseur du Sud ! »
et avec l’argent de la Lehman
rachète les prisonniers
avec l’argent de la Lehman
finance les armements
avec l’argent de la Lehman
soutient les veuves, les orphelins et les blessés
mais surtout
Stefano Massini – “Lehman Trilogy” - 37


dit adieu
pour toujours 6
au coton !

Et c’est là que
sans le savoir
au milieu des coups de canon
Lehman Brothers
parvient
miraculeusement
à rester debout
parce que
tandis que la moitié de l’Amérique est en morceaux
d’un côté comme de l’autre
-Nord
-Sud
-Union
-Confédération
-Abraham Lincoln
-Jefferson Davis
les deux frères
Emanuel et Mayer
font
l’un le contraire de l’autre
et
à la fin du désastre
dans un océan de décombres
seul
un verre de cristal
parvient à rester debout. TOP 2ème Comédien sorti

JUMP TO FERMER
[NOIR] SHUTTER
Chapitre XI
Reb Lashon

Depuis que les nordistes ont gagné la guerre,


Mayer Lehman
sillonne l’Alabama de long en large
pour essayer de se persuader
que la guerre n’est pas perdue
et que le Sud
-avec le coton et tout le reste-
tant bien que mal
oui
Stefano Massini – “Lehman Trilogy” - 38


est encore debout


et n’est pas encore mort.

« Combien de coton me donnerez-vous avec la prochaine récolte, Mister Tennyson ?


Signons l’accord, tout reste comme avant, comme dans le temps. »

« Mais de quoi parlez-vous, Mister Lehman ? Quel coton ? Quelle récolte ? »

« Je vous achète tout, au même prix. »

« Il y a eu la guerre entre temps, vous n’avez pas remarqué ? »

« Bien sûr, mais elle est passée, finie : votre plantation est restée debout, je vous
l’achète… »

« Ouvrez les yeux, Lehman : regardez autour de vous.


Ce qui n’est pas détruit est foutu de toute façon.
Il faut tout recommencer à zéro : depuis le début, tout reconstruire. »

En rentrant à Montgomery,
avec son cheval fatigué,
Mayer Lehman ce soir-là
pour la première fois
observe le paysage :
plantations fermées
avec l’écriteau « À vendre »,
entrepôts brûlés,
les logements occupés jadis par les esclaves : vides,
clôtures démolies,
carcasses de charrettes
et surtout
partout
le silence,
un cimetière géant.
Mayer Lehman ce soir-là
pense
que peut-être
c’est comme la fois
où il y a quinze ans,
Henry était encore là,
l’incendie avait éclaté
et eux
les Lehman Brothers
avaient fait renaître Montgomery.

Le lendemain
en habit sombre
Mayer Lehman
est debout
souriant
Stefano Massini – “Lehman Trilogy” - 39


sous deux drapeaux


-il sait faire ça lui, Kish Kish –
devant la table du Gouverneur
qui le regarde perplexe
comme on regarde un fou :
« Reformulez votre offre, Mister Lehman : je crois que je n’ai pas très bien saisi. »

« Bien sûr excellence. Nous allons reconstruire. Tout. Du début, repartir de rien,
comme… »

« Pardon, calmez-vous. Vous voulez reconstruire avec l’argent de l’État ? »

« Parfaitement : vous nous donnez les capitaux. Et Lehman Brothers retape tout
l’Alabama, plus… »

« Calmez-vous, un moment, permettez : pour autant que je sache, Lehman Brothers


vend du coton. »

« Certes, nous sommes les premiers dans le commerce du brut, excellence, donc
c’est à nous de… »

« N’allez pas si vite, je vous prie : je ne peux pas vous suivre si vous parlez aussi
rapidement.
Moi, Gouverneur de l’Alabama,
je devrais donner les capitaux pour reconstruire… à une entreprise de tissus ? »

« Nous ne sommes pas dans les chiffons, excellence : nous sommes des hommes
d’affaires. »

« Mais experts en coton. »

« Parfaitement : nous sommes nés dans le coton. Comme vous du reste : n’aviez-
vous pas une plantation jadis ?
Si le coton peut conduire à la charge de Gouverneur,
il peut tout aussi bien conduire au métier de banquier, n’est-ce pas ? Faites-moi
confiance. »

Et sur ce « faites-moi confiance »


a lieu le prodige
Mayer Lehman arbore un tel sourire
si convaincu,
si sûr de lui,
si crédible,
que le Gouverneur de l’Alabama
de fait
se rend
et qui plus est : lui fait confiance
et en lui faisant confiance confie
à une ex-patate
des millions de dollars de capital.
Stefano Massini – “Lehman Trilogy” - 40


Seule condition :
au-dessus de cette porte
à la clenche qui coince
doit être changée
de nouveau
l’enseigne :
« Lehman Brothers »
et
jaune sur noir
doit être inscrit à côté
“Bank for Alabama”

Chapitre XII
Der boykhreder

Depuis que les nordistes ont gagné la guerre


New York
n’est plus la même.
Au 119 de Liberty Street,
on n’a jamais vu entrer autant de monde,
depuis que
Emanuel Lehman,
est devenu l’un des fondateurs
de la Bourse du Coton de New York.
Ici à New York,
où tout
se transforme en billets de banque à tel point
que the King Cotton désormais
-l’or du Sud-
comme dit Emanuel
« rapporte, certes, mais n’enrichit pas ».

Depuis que les nordistes ont gagné la guerre


New York
est littéralement
devenue folle
d’un liquide noir appelé café
et d’une fumée tout aussi noire appelée train.

À côté de la Bourse du Coton


s’est ouverte la Bourse du Café.
Baruch ha shem pour the King Coffee !
Substitut prodigieux du coton :
Stefano Massini – “Lehman Trilogy” - 41


le café part de New York


lève l’ancre et en avant, vers le reste du monde.
On en demande dans le monde entier.
Lehman Brothers avait 24 plantations de coton,
aujourd’hui elle a 27 fournisseurs de café.
Mais le café aussi,
comme dit Emanuel Lehman,
« ça rapporte, certes, mais ça n’enrichit pas ».

Ce qui enrichit
vraiment
Emanuel le sait
et son beau-père le confirme
c’est le chemin de fer
qui n’existe pas encore
mais bientôt existera :
il faudra remplir l’Amérique entière
de lignes et de gares,
du Nord au Sud,
d’Est en Ouest,
Même Teddy Wilkinson Mainsparfaites
a finalement transformé son industrie :
au diable le coton,
maintenant il fabrique les écrous et les boulons en fer pour les rails,
et ça lui rapporte le double.

« Un moment, mister Lehman : pour autant que je sache, Lehman Brothers vend du
coton. »
a dit l’Inspecteur en Chef des Chemins de Fer
quand Emanuel Lehman
lui a proposé d’être l’entre-deux,
le gestionnaire :
vous nous donnez l’argent, nous payons les constructeurs,
vous nous donnez l’argent, nous choisissons et réalisons
« Oui mais pourquoi donc moi, Inspecteur en Chef des Chemins de Fer,
je devrais donner les capitaux pour construire… à une entreprise de tissus ? »

« Je ne vous permets pas de m’insulter ! »


lui a crié à la figure
fâché tout rouge
Emanuel
qui à près de cinquante ans reste toujours un bras.

« Je ne sais pas, Lehman : je vais réfléchir. »

« Bien sûr Monsieur : je reviens dans une semaine. »


Et Emanuel
est revenu exactement sept jours plus tard,
avec la même offre :
vous nous donnez l’argent, nous payons les constructeurs,
Stefano Massini – “Lehman Trilogy” - 42


vous nous donnez l’argent, nous choisissons et réalisons


« Je ne sais pas, Lehman : je dois mieux comprendre. »
Et en avant
de six jours en six jours,
avec la stratégie typique du bras
infatigable
mais
hélas
dans ce cas-ci
désespérément
inutile
jusqu’à ce qu’un soir
dans son lit
avant de s’endormir
Emanuel Lehman
ne sente une brise
lui caresser l’oreille,
comme la meilleure des solutions,
c’est une brise
qui souffle depuis Montgomery
amenant une vague odeur de patate,
si forte et évidente
que le lendemain matin
à l’aube
il part illico
pour ce petit magasin du Sud
à la clenche qui coince.

« Écoute-moi bien, Mayer,


je ne suis pas venu jusqu’ici pour te faire coucou.
J’ai pris une décision et elle te concerne :
tu ne peux plus rester ici,
on a besoin de toi à New York. »

« Moi à New York ?


Nous étions d’accords pour que je reste ici
moi à Montgomery, toi là-haut à Liberty Street. »

« Que diable ! Espèce de patate !


Il y a eu la guerre, Mayer, tout a changé :
cette saloperie de coton c’est fini, maintenant il y a autre chose !
Et puis j’ai décidé : tu viens, j’ai besoin de toi, c’est comme ça et pas autrement. »

« Je suis en train de reconstruire l’Alabama avec l’argent de l’État. »

« Tu peux le faire aussi depuis New York !


Et même. Tu le feras mieux. Tout se passe à New York maintenant.
Ça suffit comme ça, je suis ton frère ainé, je sais ce qui est bon pour toi. »

C’est à ce moment précis


Stefano Massini – “Lehman Trilogy” - 43


que le docteur Everson


apparait dans l’embrasure de la porte.
Il fixe Emanuel,
son beau costume,
plisse les yeux dans ses sourcils épais :
« Mon Dieu c’est vous monsieur Emanuel : je ne vous reconnaissais pas, vous avez
changé.
Vous êtes à New York maintenant, ça se voit à votre costume.
Votre frère Henry quand il est arrivé ici à Montgomery,
avant d’ouvrir le magasin, vous savez,
disait toujours que son rêve était de se retrouver un jour à New York.
Il l’avait promis à son père… »

C’est tout ce qu’il dit


le docteur Everson
comme une marionnette
manipulée par on ne sait qui,
là-haut.

Emanuel Lehman ne regarde pas son frère :


il garde les yeux rivés
sur cette marionnette,
tout comme Mayer.
Tous deux,
en cet instant précis
sentent une brise
qui leur caresse l’oreille
et c’est une brise qui sent bon le matin,
le seau de peinture,
les pinceaux qui goûtent,
trois frères qui soulèvent une enseigne,
il y a mille ans
ensemble
comme là maintenant
une tête
une patate
un bras.

Ils restent en silence,


un instant infini,
en pensant à New York
qui les attend
parce que
« Henry a raison. »

Et cela suffit.
Stefano Massini – “Lehman Trilogy” - 44


Deuxième volume
Pères et fils

OUVRIR SHUTTER!!
Stefano Massini – “Lehman Trilogy” - 45


Chapitre I
Der bankir bruder Rideau ouvert à 50%

JUMP TO

[BROADWAY]
Yehudà Ben Temà
écrit
dans les Maximes des Pères :
tu auras cinquante ans pour devenir sage,
tu en auras soixante pour devenir savant.

Mayer Lehman
a cinquante ans
et ne sait pas ce qu’est la sagesse,
mais si c’est “observer sans bouger”
alors peut-être est-il sage.

Car tandis que


tout le monde devient fou
à force de faire,
construire,
inventer,
Mayer
ne bouge pas.

Là par exemple :
sur la porte d’entrée du bureau de New York
ils finissent déjà d’installer l’enseigne
sur laquelle est écrit :
“Lehman Brothers Bank”.

Mayer est là qui les fixe, assis sur une chaise.


Son fils Herbert
2 ans
est assis sur ses genoux,
il a un demi-siècle de moins que lui
il tire sur sa barbe avec sa petite main.
Mayer ne réagit pas :
il se laisse provoquer.
Peut-être parce que Herbert est le plus petit.
Et qu'il est né à New York :
dans son sang
pas une goutte
ni d'Allemagne
ni d'Alabama.
Tout nouveau, Herbert.
Comme un sous neuf, Herbert.
Fils de New York, Herbert.
Stefano Massini – “Lehman Trilogy” - 46


Et de fait
en les voyant ensemble,
-son père et lui-
ils ressemblent un peu à cette vieille enseigne “Lehman Brothers”
avec le nouveau bout à côté “Bank”.
C’est peut-être pour ça que les gens qui passent rigolent ?
Ils rigolent, oui.
Non pas parce que Mayer est drôlement habillé,
genre millionnaire du Sud,
avec des guêtres rayées

Non, c’est le fait qu’ici, en plein quartier d’affaire,


Liberty Street 119,
où chaque seconde peut rapporter un dollar clinquant,
Liberty Street 119,
où même les mouches sont cotées en bourse,
qu’ici
il y ait un quinquagénaire millionnaire juif
assis comme ça,
dans la rue,
à quoi faire ?
Rien.
Á se faire tirer la barbe.

“Si on tourne la page, cher Mayer, on la tourne vraiment et c’est tout »


Parfait.
Donc ?
Donc, peinture fraîche : nouveaux coloris,
on vire le jaune délavé qui fait vieux magasin de tissus,
“Je veux de grandes lettres, en doré, sur fond noir.
Et tu sais pourquoi, Mayer? Il y a une raison, bien sûr,
Je ne fais rien au hasard :
l’or ressort sur le fond noir,
c’est-à-dire sur la fumée des chemins de fer,
et le chemin de fer ça ne fait pas zéro-virgule plus zéro-virgule,
le chemin de fer nous rapportera un capital, Mayer.”

C’est son refrain,


- les zéros-virgule
zéros-virgule
zéros-virgule
à l’infini

Mayer fixe son frère


Ça fait un moment déjà
qu’il parle moins.

Parce qu’il y a des années déjà


en Alabama,
Stefano Massini – “Lehman Trilogy” - 47


l’idée de reconstruire le Sud après la guerre


s’était transformée
en un torrent de mots,
et au lieu de hisser des murs et des palissades
on faisait des projets.
Des plans de travail
dans le détail
des promesses à dix, vingt, trente, quarante ans,
“Comment je peux signer ça alors que dans quarante ans je serais peut-être déjà
mort ? »

“Aujourd’hui, Mister Lehman, tout bon investissement se fait à long terme.”

“Oui, mais comment puis-je signer si je ne vois jamais ce que j’ai payé ?”

“Sauf votre respect, Mister Lehman, tout ceci est négligeable au vu de l’affaire qui
nous occupe.”

“Pas pour moi.”

“Ce que l’on vous demande, Mister Lehman, en tant que banque, c’est un seul
engagement : votre parole.”

“Quelle parole voulez-vous que je vous donne ? La banque pourrait faire faillite dans
quarante ans !”

“Cela aussi est négligeable au vu de l’affaire.”

“Qu’est-ce qui ne l’est pas, alors ?”

“Le fait que vous prononciez le mot.”

“Quel mot?”

“Oui.”

Des mots, justement.

C’est devenu pire encore


quand Babette et lui
ont débarqué ici à New York,
où tout le monde parle et le silence n’existe pas.
Même au Temple, pendant les fonctions,
ça chuchote de tous côtés,
sans répits, des mots partout,
pendus aux murs, sur les affiches : des mots,
dans la rue, dans les lieux publics : des mots,
sur les comptoirs des commerces : des mots,
un cauchemar de sons
questions-réponses
Stefano Massini – “Lehman Trilogy” - 48


réponses-questions
des mots et encore des mots
un océan entier de discours
plus grand que la mer vue de Brooklyn,
au point que – pense Mayer - les gens se droguent avec des mots,
et à New York
en effet
même la nuit
tout le monde
parle dans son sommeil.

TOP 1
Chapitre II [BROADWAY]
Wall Street

L’équilibriste
est un jeune gars.
Il s’appelle Solomon Paprinskij,
son frère est le shames du Temple.
Solomon s’arrête
debout
devant le grand building.
Il choisit deux réverbères,
à cinquante mètres l’un de l’autre.
À un pas
de la porte d’entrée.
Solomon ouvre une valise,
en sort un fil d’acier,
le tend
en se hissant
au-dessus des réverbères.
La route est prête :
le fil est en place.
Qu’est-ce qu’il manque ?
Le courage.
Solomon Paprinskij s’en donne :
sort une bouteille,
avale une bonne rasade de cognac
puis
monte,
il se met en position,
et commence à marcher.
Parfait.
Aérien.
D’une légèreté inouïe.
Il ne rate pas un pas,
Solomon Paprinskij :
Il est le meilleur équilibriste
de tout New York.
Stefano Massini – “Lehman Trilogy” - 49


Et à partir d’aujourd’hui
il a décidé :
il viendra
s’exercer
tous les jours
matin et soir,
son fil tendu
entre deux réverbères

à un pas
de la toute nouvelle entrée
de la Bourse de Wall Street.

Parce qu’à présent


dans cette ville condamnée à parler
on a même ouvert
un endroit tout neuf
gigantesque
dans Wall Street,
qui s’appelle la Bourse,
la Bourse du Commerce.

“Idée géniale” a dit Emanuel.


“Idée newyorkaise” a pensé Mayer.

Au lieu de négocier
le fer à la Bourse du Fer,
le tissu à la Bourse du Tissu,
le charbon à la Bourse du Charbon
ils ont créé une Bourse unique,
immense,
énorme,
newyorkaise
une synagogue,
avec des plafonds plus hauts que ceux d'une synagogue,
dans laquelle des centaines, des milliers de personnes,
du matin au soir
de manière ininterrompue
parlent
expliquent
traitent
crient
Et ce qui est exceptionnel
-du moins c'est ce qu’a ressenti Mayer-
c'est que là dans Wall Street
tout se vend :
fer, tissu, huile, charbon,
et tout ce que tu peux imaginer
est en vente là
sur le comptoir
Stefano Massini – “Lehman Trilogy” - 50


exposé
même si en réalité
à dire vrai
on n’en voit pas la trace :
il n'y a rien à Wall Street
et pourtant
il y a tout à Wall Street
jeté
au milieu de montagnes
d’avalanches
de mots
des bouches ouvertes
qui soufflent, soufflent, soufflent de l'air
et
là dehors
devant ce temple de la parole
Solomon Paprinskij
à partir d'aujourd'hui
tous les jours
s'exercera
debout sur son fil.

Qui sait si l'air


expulsé de toutes ces bouches
ne finira pas un jour par créer une tornade
capable de le faire tomber.

C'est la seule pensée


que Mayer Bulbe
réussit à formuler,
tandis qu'il marche
avec ses guêtres rayées
sur le trottoir de Wall Street
en direction de la porte d'entrée.

Ou plutôt non :
ce n'est pas sa seule pensée.

L'autre
c'est que sûrement
Philip
son neveu
aimera Wall Street, lui, et comment.

Et Mayer a raison.
Parce que Philip,
fils d'Emanuel
est une machine parlante.
Puissante.
Philip aux yeux de son oncle est un autre mystère.
Stefano Massini – “Lehman Trilogy” - 51


Il est né d'un bras


mais ne bouge pas un doigt :
son pouvoir est au bout de ses lèvres.
Il maîtrise les mots, Philip,
à vingt ans
il est capable de faire des discours comme personne,
il égrène les questions et se donne -lui-même- les réponses,
probablement parce qu'il joue au tennis -depuis toujours-
et au tennis la balle doit toujours être en jeu,
elle ne doit jamais sortir :
il joue au tennis avec les discours, avec les mots,
sans jamais laisser retomber la balle.
Ainsi parle-t-il d'économie, Philip
il parle de politique
et de judaïsme
et de culture
et de filles
et de valeurs
et d’amitiés.

Un nouveau, Philip.
Un tout nouveau,
Fils de New York, Philip.
Oui,
sans aucun doute :
il aimera Wall Street.

Chapitre III
Chavouot

Yehudà Ben Temà


écrit
dans les Maximes des Pères:
tu auras cinquante ans pour devenir sage, BAISSER
tu en auras soixante pour devenir savant. 1 et 2
Emmanuel Lehman
qui a soixante ans
ne sait pas si la sagesse a quelque chose à voir avec les rêves,
mais il est un fait
que la nuit il rêve.
Et il rêve toujours de la même chose. TOP SON

Ça commence comme un jeu. JUMP TO [PORTE REVE]


Il y a une étable, avec des bêtes.
Parce que nous sommes sûrement en Allemagne
-Rimpar, là-bas, en Bavière-
Deux enfants, lui et Mayer
Stefano Massini – “Lehman Trilogy” - 52


jouent à leur jeu préféré :


place-ton-sou.
Très simple.
Il suffit de mettre une pièce de monnaie par terre.
Puis on en dépose une autre par-dessus
puis une autre -c'est au tour d'Emanuel-
puis une autre -c'est au tour de Mayer-
la colonne de pièces de monnaie
est en équilibre
elle croît
croît
en rêve la colonne est haute, très haute
tellement haute
qu’Emanuel monte dessus
et commence à l'escalader,
il se hisse
en haut
toujours plus haut
jusque qu’à ce que tout là-haut
il effleure le vent
et voilà que le ciel s'ouvre
tout à coup
se déchire
comme à Chavouot
et dans un grand fracas,
un bruit
assourdissant,
sort du ciel
à toute vitesse JUMP TO [TRAIN]
une locomotive
qui siffle
et fonce droit sur Emanuel
-le train! -
sur Emanuel
-le train! –

Il tombe, Emanuel
précipité
tout en bas
de la colonne de monnaie
renversé
déchiqueté
par le train.

Ce rêve revient chaque nuit.

Et Emanuel l’attend
mais dans son fauteuil :
il dort là, assis.
Parce que couché dans son lit
Stefano Massini – “Lehman Trilogy” - 53


il avait la sensation d’étouffer


dans la fumée du chemin de fer.

Mais ça c'est un secret.

On peut le comprendre :
comment voulez-vous qu’un bras
aille raconter à Wall Street
qu'il possède une banque,
mais qu’il n'investit pas dans le chemin de fer
parce que chaque nuit
il est terrorisé par le train ?
FERMER
SHUTTER
Il ne peut pas dire ça, Emanuel.

Il ne peut pas dire


que pour la première fois REMONTER
eh bien oui 1 ET 2
il a peur.

Et c'est un vrai problème.

Parce qu'à New York


tout le monde parle
du chemin de fer
et surtout
à Wall Street.

La seule consolation
- l’issue de secours -
pour Emanuel
c’est l’âge.

Parce qu'il a désormais compris


-il a dû le comprendre de force, Emanuel-
qu'un bras
en vieillissant
reste toujours un bras
mais le coude l'emporte sur le poignet
et la main -celle qui agit-
s'éloigne de plus en plus…
Donc
il est possible
qu'à un vieux bras
on ne demande plus de faire :
mais de faire faire.

Extra.
Ne plus agir,
mais stimuler les autres.
Stefano Massini – “Lehman Trilogy” - 54


Emanuel ne conduit pas lui-même sa diligence :


il donne ses instructions à son nouveau cocher
qui les exécute :
“Comme vous me l'aviez demandé, monsieur mon père,
j'ai emmené Lehman Brothers
encore plus au cœur du marché du charbon ;
il s’ensuit qu'à partir d'aujourd'hui nous avons le contrôle
sur tout le marché du combustible.
Je tiens toutefois à vous informer, monsieur mon père,
que j'ai conclu les négociations
uniquement
parce que vous me l'aviez demandé,
car personnellement je suis tout à fait convaincu
(et je ne suis pas le seul)
qu’investir dans le marché du charbon
n'a aucun intérêt pour nous
compte tenu du fait, monsieur mon père,
que ce marché sera d’ici quelques années
balayé par l'arrivée du tout puissant business ferroviaire
dont je pourrais vous faire la liste des innombrables atouts,
si du moins vous tenez à la sauvegarde de vos capitaux.”

“Toi aussi tu t'y mets avec cette idée fixe de marché ferroviaire ?
Nous les avons déjà les capitaux, mon fils :
nous avons le contrôle du fer, du tissu, du charbon et du café de tout New York.”

“Autant de marchés que je pourrais qualifier -si vous me le permettez-


de marchés du zéro-virgule, plus zéro-virgule, plus zéro-virgule.”

“Qui finiront tôt ou tard par faire des millions.”

“Après trente pages d’additions.”

“Si tu avais mon expérience, Philip…”

“Je n'ai pas les cheveux gris, mon père,


mais puisque justement les miens sont encore blonds
je vous dirais que si je dois employer le reste de ma vie à cette entreprise
je préfère le faire avec une traînée de chiffres avant la virgule,
plutôt qu’après.
Si vous êtes d'accord avec moi,
nous échangerons vite ce café fade contre le chemin de fer de l'avenir.
Si par contre vous préférez compter des grains torréfiés plutôt que des millions
je vous fais grâce de l'embarras de me le dire
sur ce
étant attendu ailleurs
je vous présente mes respects
monsieur mon père
et vous demande la permission de prendre congé de vous.”
Stefano Massini – “Lehman Trilogy” - 55


Et si le jeune cocher
défiait la locomotive de Chavouot ?
Peut-être qu’Emanuel
pourrait de nouveau dormir tranquillement.

Il suffirait
qu’Emanuel et Mayer
s’en remettent au cocher,
à son grand talent d'orateur.

Cela suffirait.

Ce qui est dommage c'est que plus Mayer


vieillit
et moins il oublie d’être un légume.
Planté dans le sol :
il a poussé au milieu des mottes de terre, sous le soleil, gorgé d'eau.
Et c'est pour cela
qu’il s'occupe de café.
Rien que de cela.
Et puis le café ça se pèse, dans des sacs :
comme le coton de jadis,
qu'on vient de retirer de l'enseigne.
Le café c'est de la matière, voilà,
et les chiffres qu'il rapporte ne s’évaporent pas dans quelque chose
qui deviendra tangible dans 40 ans.
Ces chiffres Mayer les note dans des registres,
des chiffres minuscules,
tellement petits
qu'il a fini par s’abîmer les yeux sur ces pattes de mouche
et qu’il porte à présent deux verres au bout de son nez.
Une patate à lunettes.
“Tu as abîmé tes yeux, mon frère,
et c'est la faute de ton maudit café.”

“Qu'est-ce que le café a à voir avec mes yeux ?”

“Les chiffres du café sont minuscules et sont tous après la virgule.


J'ai les cheveux gris, Mayer, et si je dois suer sang et eau pendant le petit bout de
vie qui me reste,
je veux le faire avec une traînée de chiffres avant la virgule et pas après.
C'est pour ça que nous laisserons tomber ton café pour le chemin de fer. »

“Le chemin de fer ce sont des mots.”

“Je n'ai pas fondé une banque pour compter des zéros-virgule.”

“Et moi je n'ai pas fondé une banque pour aligner des mots.”
Stefano Massini – “Lehman Trilogy” - 56


C’est à ce moment-là
que tout à coup Emanuel comprit.
Pour la première fois, ils comprit le sens
de son cauchemar
et de ce que voulait dire son frère
avec “le chemin de fer ce sont des mots” :
Ils avaient peur, tous les deux, du chemin de fer
parce qu'en réalité il ne l'avait jamais vu.
C'était une idée, pas une réalité.

Pour que leurs cauchemars cessent


ils devaient voir les rails plantés dans le sol,
les gares en construction
les écrous serrés
les vis vissées.

Il décida.
Il devait agir.
Il devait éclairer le cerveau végétal de son frère
exactement comme la visite à Teddy Wilkinson
avait éclairé le sien trente ans auparavant.

Un rendez-vous fut fixé


fin novembre.
Chemin de fer de Baltimore.
En construction.
L'enthousiasme d'Emanuel ? Impossible à contenir.
Pendant tout le voyage
il n'arrêta pas
un seul instant
de vanter à Mayer
ce qui les attendait :
“Une entreprise gigantesque, Mayer, comme celle des pharaons d'Égypte
qui de fait sont entrés dans l'histoire,
pas comme ton café qui mouille les lèvres et dégouline.”
il dépeint à son frère un tableau exceptionnel :
main-d’œuvre au travail, matières premières,
coulée de fer en fusion
et puis crissements d’acier
et puis vacarme infernal
et puis
et puis

Et puis à leur arrivée


le silence
les surprend.

Total.

Parfait.
Stefano Massini – “Lehman Trilogy” - 57


Ils descendent de leur diligence.

Trois ou quatre messieurs les attendent.


De la United Railways.
Élégants ? Plus que ça.
La classe.
Costumes taillés sur mesure.
Et un sourire immense.

“Archibald Davidson, pour vous servir”.


Il ouvre les bras
et montre le spectacle,
fièrement.

Mayer plisse les yeux.


Il pense que les chiffres du café -ceux après les virgules-
lui ont vraiment démoli la vue,
parce que le spectacle du chemin de fer en construction
lui semble
vraiment
comment dire ?
Inexistant.

Il n'y a rien.

Rien de construit.

Rien en construction.

Rien à construire.

Rien.

L'absence de toute chose.

Une vallée.
Un fleuve.
Des buissons.
Des mouches.

“Le chemin de fer courra là au milieu, le tracé est déjà noir sur blanc.
Voilà : vous pouvez le voir dessiné sur cette feuille.”

“Et le chantier ? Il s'ouvrira quand ?”

“Quand vous nous donnerez les fonds.”

“Et quand sera prêt le chemin de fer ?”


Stefano Massini – “Lehman Trilogy” - 58


“Dans les délais prévus par le contrat, même si pour vous, dans cette affaire, cela
est négligeable.”

“Dix ans ?”

“Ou bien vingt, trente, quarante : c'est négligeable.”

“Qu'est-ce qui n'est pas négligeable alors ?”

“Que vous prononciez un mot.”

“Quel mot ?”

“Le mot oui.”

Ce sourire énorme
appelé Archibald Davidson
ajouta plein d'autres choses
et ouvrit au moins six ou sept feuilles
grandes comme des draps de lit
sur lesquels le chemin de fer était parfaitement tracé.
Noir sur blanc.

Les Lehman firent oui de la tête, bien sûr.

Pendant qu'ils faisaient oui


Mayer pensa que l'encre
avait la même couleur que le café,
et que sur ces feuilles il en coulait tellement
que peut-être
-plutôt qu'aux trains –
il serait juste de s'intéresser
au marché de l'encre.

Emanuel Lehman,
ne perdit pas un instant de vue
les costumes taillés sur mesure
de la United Railways :
c’était des costumes de grande classe,
d’un tissu raffiné,
très recherché,
un splendide coton
très coûteux.

Et tandis qu'il se demandait


de quel coton il s’agissait,
une voix derrière lui
se fit entendre
forte
claire
Stefano Massini – “Lehman Trilogy” - 59


comme celle des cochers


qui rappellent un cheval à l’ordre :

“Très illustre Mister Archibald Davidson,


vos feuilles pleines de dessins
enchanteraient un enfant,
mais nous ne sommes pas venus de New York
pour regarder des dessins et vous féliciter :
Mon père et mon oncle, très cher Mister Davidson,
attendent tout autre chose de votre part :
des chiffres, des nombres, de la substance.
Combien vous faut-il ?
Combien êtes-vous prêts à payer en intérêts ?
Et quels sont vos délais pour le remboursement de notre capital ?
Vous avez devant vous les frères Lehman, ça ne vous a pas échappé :
mon père et mon oncle -je parle en leur nom-
accepteront d'investir dans le chemin de fer
uniquement
si les gains pour la Banque sont des nombres à huit chiffres.
Des millions, très cher Mister Davidson, vous avez parfaitement compris.
Si vous aviez pensé à cette unité de mesure,
le chemin de fer peut porter le nom Lehman,
et nous vous disons volontiers “construisez-le”.
Si par contre vous préférez le dessiner
nous vous ferons grâce de l'embarras de nous le dire
Sur ce
avec votre permission
étant attendus pour d'autres investissements
nous vous saluons bien bas,
très cher Mister Davidson,
et prenons congé de vous.”

“Un instant, s'il vous plaît.


Vous parlez de financer le chemin de fer :
vous voulez dire des obligations
émises par vous pour nous donner du capital ?”

“Très cher Mister Davidson,


Nous auriez-vous pris
pour des marchands de tissus ?
Mon père et mon oncle ici présents
parlent bien sûr d'obligations
que nous toucherons :
ceux qui y souscrivent nous donnent l'argent,
et nous le leur retournons majoré d'un faible intérêt.
Entre-temps vous disposez d’un capital que vous nous rembourserez majoré d'un
intérêt plus important.
La différence entre les deux constitue le gain.
En notre faveur, bien sûr. Mais vous n'y perdez pas non plus.”
Stefano Massini – “Lehman Trilogy” - 60


“La proposition de la United Railways est de cinq millions de gain.”

“Très cher Mister Davidson,


ni mon père ni mon oncle ici présents
ne vendent du café,
sur notre enseigne il est écrit “banque”,
je vous l'ai dit, les banques raisonnent en nombre de huit chiffres.
En clair cela signifie dix millions : le double.”

“Permettez-moi d’en offrir sept.”

“Mon père et mon oncle ici présents


ne descendront pas en dessous de neuf.”

“United Railways ne peut dépasser huit.”

“Lehman Brothers ne va pas en dessous de neuf.”

“Huit et demi est un juste compromis.”

“Pour mon père et mon oncle ici présents


cela représente une perte, désolé.”

“Vous restez à neuf ?”

“Ni mon père ni mon oncle ici présents


n’ont l'intention de se saigner.”

“C'est bon : neuf millions.”

“Mon père et mon oncle ici présents


seront heureux de signer l'accord,
très cher Mister Davidson.”

Et le père et l'oncle ici présents


serrèrent les mains.
Hypnotisés.
Flottants dans un océan de mots.

Mayer Lehman et Emanuel Lehman


d’un côté,
Archibald Davidson de la United Railways
de l’autre.
Une poignée de main
qui valait neuf millions.

Depuis cette nuit-là


Emanuel Lehman
ne dormit plus dans son fauteuil,
mais couché dans son lit.
Stefano Massini – “Lehman Trilogy” - 61


Il ne redoutait plus aucun train.


Parce que son cocher
était devenu
tout à coup
un chef de gare.

Chapitre IV
Bar-mitzvah

Yehudà Ben Temà


écrit
dans les Maximes des Pères:
cinq ans est le bon âge pour étudier les Écritures,
dix ans pour étudier la Mishnà,
à treize ans il est temps de respecter le mitzwoth.

Herbert Lehman
est le plus petit des fils de Mayer :
il ne tire plus la barbe de son père.
Il a neuf ans
et fréquente l'école juive.
il est assis au fond de la classe
toujours un peu distrait,
il oublie même de se lever
quand le rabbin Lewinsohn
-qui a plus de dents dans la bouche que de cheveux sur la tête –
une fois par mois descend dans la classe
et interroge les enfants :
“ Quand je vous appellerai, vous me direz
dans l'ordre
toutes les plaies d'Égypte :
en commençant par vous, jeune Rothschild.”

“Hashem transforma les eaux du fleuve Nil en sang, Rab Lewinsohn.”

“Bien Rothschild. La deuxième plaie, Wolf.”

“Hashem envahit l'Égypte de grenouilles, Rab Lewinsohn.”

“Bien Wolf. Troisième et quatrième plaie, Libermann.”

“Hashem envoya les moustiques, Rab Lewinsohn, puis les taons.”


Stefano Massini – “Lehman Trilogy” - 62


“La cinquième plaie est à vous, jeune Strauss.”

“Hashem fit mourir le bétail d'Égypte.”

“Très bien, Strauss. À présent votre frère me dira la sixième.”

“Ulcères sur les hommes et les bêtes, Rab Lewinsohn.”

“Bravo à tous les deux. La septième, jeune Altschul ?”

“Tomba la grêle.”

“Il en tomba énormément, Altschul. La huitième plaie, Borowitz ?”

“L'invasion des sauterelles.”

“Des sauterelles, tout à fait jeune homme. L'avant-dernière plaie, Cohen ?”

“Descendirent les ténèbres, Rabbin.”

“Et la dernière plaie je la veux de vous, Herbert Lehman.”

“Hashem fit mourir les enfants d'Égypte.”

“C'est faux, Lehman : Hashem ne fit pas ça du tout.”

“Mais je ne suis pas d'accord.”

“Comme toujours : vous voulez interpréter,


au lieu d'apprendre. Les Écritures disent :
“À minuit le Seigneur frappa chaque premier-né dans le pays d'Égypte.”

“Je ne suis pas d'accord, Rab Lewinsohn.”

“Dire “premier-né” ne veut pas dire “enfants”, Lehman!”

“Mais moi je ne suis pas d'accord avec la décision du Hashem, rabbin.”

“Lehman!

“Je ne suis pas d'accord avec aucune des plaies, voilà.”

“Qu'est-ce qu'il ne faut pas entendre !”

“Je ne suis pas d'accord avec la stratégie du Hashem :


pourquoi massacrer le peuple d'Égypte qui n'avait commis aucune faute ?”

“C'est intolérable !”
Stefano Massini – “Lehman Trilogy” - 63


“À mon avis Hashem - au lieu de perdre son temps avec toutes ses plaies –
il aurait dû directement tuer Monsieur le Pharaon,
et comme ça les Juifs auraient été libérés tout de suite, et…”

“Hashem n’a pas de conseils à recevoir d’Herbert Lehman !”

“Mais Herbert Lehman fait partie du peuple Élu.”

“Taisez-vous, vaurien ! Taisez-vous immédiatement !”

“Si vous voulez je me tairai, Rabbin,


mais je veux que l'on sache que je ne suis pas d'accord.”

Malgré ses neuf ans,


il y a peu de choses
avec lesquelles Herbert Lehman
est “d’accord”.

Il n'est pas d'accord


avec le fait qu’à Hanoucca
seul le chef de famille peut allumer les bougies.
Il n'est pas d'accord
avec le fait que les beignets
ne se mangent qu’à Purim.
Et par-dessus tout
il ne supporte pas
que ses frères
fassent la Bar-Mitzvah
dans le plein respect des règles
tandis que ses sœurs – elles pas question –
elles n'ont que la
Bat-Mitzvah
sans monter sur le podium
sans commenter la Torah,
uniquement en répondant à de petites questions sur la maison.

Ils ont essayé de lui expliquer


qu'il s'agit d'une tradition
et que les traditions, cher Herbert,
ne peuvent pas se jeter
comme de vieilles affaires
une femme juive n'est pas l’égale d’un homme juif
Tu voudrais même changer le rite, à présent?
Herbert secoue la tête :
il n'est pas d'accord
qu'un frère compte plus
qu'une sœur.
Stefano Massini – “Lehman Trilogy” - 64


Chapitre V
La farine

Au siège de Liberty Street 119


Charles Dow
le jeune journaliste
qui a doté Wall Street
d'un journal.
s'est présenté un jour
pour faire une interview
des deux vieux frères.
Philip s'est assis
au fond de la pièce
et a écouté sans un battement de cil.
Mais quand est arrivée la question :
“Si la banque était un four, quel en serait la farine ?”
Emanuel a dit “ Les trains !”
Mayer “Le café !”
Puis Emanuel encore “Le charbon !”
Et Mayer “Jadis le coton !”

Philip
alors
a levé la voix
et a commenté les Écritures
comme un gamin à la Bar-Mitzvah
pour être reçu parmi les grands :
“Illustre Monsieur Dow,
la farine dont vous voulez connaître le nom
n’est
ni le café
ni le charbon
ni l'acier de la voie ferrée :
mon père et mon oncle ici présents
craignent de vous dire que nous sommes commerçants d'argent.
Les gens normaux, voyez-vous,
utilisent l'argent uniquement pour acheter.
Mais ceux qui comme nous possèdent une banque
utilisent l'argent
pour acheter de l'argent
pour vendre de l'argent
pour prêter de l'argent
pour échanger de l'argent
et c'est avec tout cela
que nous faisons fonctionner le four,
croyez-moi.”
Stefano Massini – “Lehman Trilogy” - 65



OUVRIR BAISSER
Mayer sourit SHUTTER 2 ET 3
Emanuel fait pareil.

Comme deux boulangers


qui tout à coup
ne savent plus
ce qu'est le pain.

Chapitre VI TOP SON


Der kartyozhnik

Depuis qu’il a seize ans JUMP TO


Philip tient un agenda
toujours ouvert sur son bureau, [TRAVELLING]
dans lequel il note en majuscules
tous ses problèmes,
et jour après jour
il doit noter en majuscules
aussi la solution.

LA SOLUTION EST DEJA PRETE, IL SUFFIT DE LA TROUVER.


voilà la phrase
que Philip Lehman a écrite
en majuscules
sur la première page
de chaque agenda.
Il a eu l'idée de l'écrire
le jour où
à Liberty Street
a fait son apparition au coin de la rue
un nain coiffé d’un chapeau haut-de-forme
tout de jaune vêtu,
qui jouait au bonneteau
sur une caisse de fruits.
Philip l’a observé pendant des heures

sans bouger :
presque personne ne gagnait,
la bonne carte restait cachée.
C’est pourtant tout simple.
Il suffit de retourner la bonne carte.
il suffit de ne pas se laisser distraire.
Philip s'y est employé, ce jour-là :
il a rivé ses yeux aux doigts rapides du nain,
les a fixés sur ses mains
sur les cartes,
il a suivi la moindre passe,
Stefano Massini – “Lehman Trilogy” - 66


“La bonne carte est celle-ci.”


Et il a gagné.
Ce n’était pas de la chance, il le savait.
C’était de la méthode.

Philip n'a pas essayé de gagner :


il a décidé de gagner.

Depuis ce jour
Philip Lehman ne se distrait plus.
Il sait que s'il maintient le contrôle
la bonne carte ne lui échappera pas.
Suivre le moindre mouvement.
Fixer les doigts du nain,
ne pas perdre de vue le parcours des cartes,
maintenir le contrôle.
Et Philip Lehman garde le contrôle.
Toujours.

À vingt ans
-qui pour Yehudà Ben Temà est l’âge de la course –
Philip Lehman a couru
à toutes jambes TOP 1 [TRAVELLING]
derrière les trains en construction.
Il a écrit dans son agenda
en majuscules
“CHEMIN DE FER ÉGAL CAPITAUX, CAPITAUX ÉGAL CHEMIN DE FER”
et parmi tous les chemins de fer
il a choisi ceux qui vont de l’Est à l’Ouest,
pas ceux qui vont du Nord au Sud, FERMER REMONTER
parce que 2 ET 3
–sans perdre de vue les doigts du nain –
SHUTTER
Philip Lehman a compris
que la nouvelle frontière est l’axe Est-Ouest :
à quoi sert désormais le Sud ? Après la guerre ?
Le Sud est un souvenir, rien de plus.
Et puis il y a des milliers de fous
qui se ruent vers l’Ouest
tous à la recherche de l’or,
quoi de mieux que de leur donner un train ?
Le raisonnement tient la route.
La solution est à portée de main.
“La bonne carte est celle-ci.”

Et il a de nouveau gagné.

De la chance ?
Non.
De la méthode.
Stefano Massini – “Lehman Trilogy” - 67


À trente ans
-qui pour Yehuda Ben Temà est l’âge de la force –
Philip Lehman est devenu fort
grâce aux puits de pétrole.
Il a écrit dans son agenda.
en majuscules
“INDUSTRIE EGAL ENERGIE, ENERGIE EGAL PETROLE”
et parmi tous les gisements en bon financier
il n’a pas choisi ceux que tout le monde
a pris d’assaut,
et qui s’épuiseront vite :
lui en a cherché de nouveaux en Alaska, au Canada, parmi les glaciers :
parce que
–sans perdre de vue les doigts du nain –
Philip Lehman a compris
qu’il faut arriver le premier
là où personne n’est encore arrivé,
et planter là son drapeau.
Le raisonnement tient la route.
La solution est à portée de main.
“La bonne carte est celle-ci.”

Et il a de nouveau gagné.

À quarante ans
ensuite
-qui pour Yehuda Ben Temà est l’âge de la ruse –
Philip Lehman est devenu rusé
- et c’est son chef d’œuvre-
en écrivant
dans son agenda
en majuscules
“1900 ÉGAL NEVROSE, NEVROSE EGAL DIVERTISSEMENTS”
et parmi tous les divertissements en bon financier
il n’a pas choisi ceux qui sont le plus en vogue,
comme l’alcool
Non : trop facile.
Philip
–sans perdre de vue les doigts du nain –
a misé sur le tabac.
parce que les cigarettes seront bientôt aussi communes que le pain
et si tu veux gagner des sous
tu dois aller aux choses simples
avant qu’elles ne deviennent simples :
“La bonne carte est celle-ci.”

Et il a de nouveau gagné.

“Ce n’est pas de la chance, ma chérie :


c’est de la méthode, tu sais ? Rien que de la méthode !”
Stefano Massini – “Lehman Trilogy” - 68


C’est ce que dit Philip,


à sa femme,
à chaque fois.

Ils sont mariés depuis des années.


Parce qu’à ses dix-huit ans,
le lendemain de son anniversaire,
Philip Lehman
a écrit dans son agenda
“RÉSOUDRE PROBLÈME MARIAGE.”
et de là une flèche vers
“CHOISIR UNE BONNE ÉPOUSE”,
et ensuite il a remplacé “UNE” par “LA”.

Après mûre réflexion


Philip Lehman
–sans perdre de vue les doigts du nain –
en a conclu que les qualités requises essentielles étaient les suivantes :
1) qu’elle soit une jeune fille douce
2) qu’elle soit issue d’une famille du même rang
3) qu’elle n’ait aucune propension à la dépense
4) qu’elle ne soit pas une suffragette
5) qu’elle privilégie le thé au café
6) qu’elle apprécie l’art
et ainsi de suite
une liste bien réfléchie
d’environ quarante points
-du spirituel au domestique-
tous écrits en majuscules
numérotés de un à cinq
pour un total hypothétique
de 200 points
définissant la “femme parfaite”.

Contrôle.
Contrôle.

Non content.
Philip Lehman a planifié
une tactique scientifique
pour investiguer
parmi un échantillon de candidates
qu’il avait choisies lui-même
en épluchant la liste
des bienfaiteurs du Temple.

CANDIDATE : ADELE BLUMENTHAL


APPARENCE : MODESTE
CARACTERE : ENNUYEUSE
Stefano Massini – “Lehman Trilogy” - 69


CULTURE : SCOLAIRE
SYNTHESE : JEUNE GRAND-MERE
SCORE : 60 SUR 200.

CANDIDATE : REBECCA GINZBERG


APPARENCE : ACCROCHEUSE
CARACTERE : PIQUANT
CULTURE : POINTUE
SYNTHESE : GRANDE FATIGUE
SCORE : 101 SUR 200.

CANDIDATE : ADA LUTMAN-DISRAELI


APPARENCE : AUSTERE
CARACTERE : RENFROGNE
CULTURE : OPTIMALE
SYNTHESE : UN RABBIN
SCORE : 120 SUR 200.

CANDIDATE: CARRIE LAUER


APPARENCE : SOBRE
CARACTERE : TIEDE
CULTURE : MOYENNE
SYNTHESE : BONNE SOUPE
SCORE : 160 SUR 200.

CANDIDATE : LAURA ROTH


APPARENCE : COLOREE
CARACTERE : GAI
CULTURE : ÇA ET LA
SYNTHESE : RIT TROP
SCORE : 130 SUR 200.

CANDIDATE: TESSA GUTZBERG


APPARENCE : FEMININE
CARACTERE : PLAISANT
CULTURE : PLUS QUE BONNE
SYNTHESE : PARFAITE
NOTE : NE PEUT PAS AVOIR D’ENFANTS
SCORE : INUTILE

BILAN : 160 SUR 200, CARRIE LAUER.

“DEMANDER RENDEZ-VOUS DEMAIN MATIN


MONSIEUR BERNARD LAUER”

“Illustre Monsieur Lauer,


tout d’abord merci de me recevoir,
J’imagine que vous connaissez le motif de ma visite,
puisque Carrie, jeune fille adorable,
est la seule de vos filles encore célibataire.
Stefano Massini – “Lehman Trilogy” - 70


Vous pourriez me dire que nous sommes encore jeunes,


mais je vous dirais que si je dois me lier par le mariage pour la vie,
je souhaiterais le faire avec une traînée d’années devant moi et non derrière moi.
Vous pourriez me dire aussi qu’il n’y a pas eu assez de temps
pour faire naître une véritable affection entre nous,
dans ce cas je vous donnerais l’exemple du moteur à explosion,
car il se trouve que c’est moi –oui –
qui ai convaincu mon père et mon oncle d’investir dans le pétrole
sans savoir qu’on était en train de breveter un nouveau moteur à explosion,
qui nous rapportera en effet de jolis revenus;
il s’ensuit, illustre Monsieur Lauer,
que la cause ne précède pas toujours l’effet,
Aussi le sentiment peut découler des noces
sans les précéder pour autant.
Si vous êtes d’accord avec moi,
nous pourrions convenir d’un mariage des plus dignes.
Si par contre vous préférez attendre je ne sais quoi
je vous fais grâce de l’embarras de me le dire,
Sur ce
avec votre permission
étant attendu ailleurs
je vous présente mes respects,
illustre Monsieur Lauer,
et vous demande la permission de prendre congé de vous.”

Le mariage
eut lieu
-après des fiançailles idoines-
dans des temps et des modalités
établies en majuscules
dans l’agenda de Philip Lehman.
Il écrivit tout,
ne perdit le contrôle de rien,
depuis la couleur de la kuppah
jusqu’à la quantité de vaisselle nécessaire pour la réception
en passant par les noms des serveurs.

Carrie Lauer
de son côté
depuis le premier jour
se révéla la bonne épouse,
la bonne mère,
la bonne maîtresse de maison,
la bonne belle-fille,
la bonne bienfaitrice.
Rien de plus.
Rien de moins.
LA bonne.
Comme une balle de tennis,
qui ne tombe jamais hors du périmètre de jeu.
Stefano Massini – “Lehman Trilogy” - 71


Et une fois de plus


Philip Lehman
du reconnaître
qu’il avait tiré
la bonne carte.

“Ce n’est pas de la chance, ma chérie :


c’est de la méthode, tu sais? Ça se contrôle.”

Chapitre VII
Un tsvantsinger

Yehudà Ben Temà


écrit
dans les Maximes des Pères :
soixante-dix ans pour faire le bilan
quatre-vingts pour jouir du paysage.

Mayer Lehman et son frère


vont sur leurs soixante-dix ans
mais ce bilan
ils ne l’ont toujours pas fait.

Ils avaient pensé à tout,


sauf au fait de se retrouver un jour
avec les cheveux blancs
en train de manipuler des feuillets
où tout est calcul.

Ça marche comme ça,


maintenant ils l’ont plus ou moins compris :
la Lehman décide dans quoi investir,
mais au lieu de placer l'argent
elle le fait placer à des gens
sous forme de prêt :
toi tu me confies tes sous,
moi je te les rends dans un temps « X » majorés d’un intérêt.
Mais entre-temps je les utilise :
je fais crédit
et j’y gagne sur les intérêts.

Un beau jeu, bien sûr.


Mais c'est une nouvelle voie économique,
très subtile
Stefano Massini – “Lehman Trilogy” - 72


-peut-être trop-
pour deux frères
nés à Rimpar, là-bas, en Bavière,
où l’or c’était le bétail
et va-t'en prier Dieu que tes vaches ne meurent pas.
“Très cher monsieur mon père,
il n'y a pas de raison pour que vous vous fatiguiez autant :
laissons la vraie fatigue à notre personnel,
vous ici vous siégez plus haut :
n'oubliez pas que vous êtes propriétaire,
vous devez seulement gérer
déplacer les pions sur l'échiquier.”

Et en effet Emanuel ne bouge plus de son bureau,


il délègue aux autres,
il contrôle le travail
et le travail va bon train
pas un jour
qui, par rapport au jour précédent BAISSER
ne soit marqué d’un signe + 1 ET 3

sur ces registres
dans lesquels désormais Mayer a cessé de noter quoi que ce soit
Maintenant, pour marquer les chiffres
il y a un bureau
OUVRIR
de six personnes SHUTTER
que Philip paye
dix heures par jour
pour ne faire que ça. JUMP TO [SCARFACE]
“Très cher monsieur mon oncle,
il n'y a pas de raison pour que vous fassiez un travail d'employé :
laissons la comptabilité à nos salariés,
vous devez seulement signer »

Et Mayer signe,
chaque jour,
avec son frère,
à la fin de la soirée,
le bilan avec le signe +.
Pendant des années.
Toujours signe +
parce que l'Amérique
est un cheval qui s'est lancé au galop comme un fou
dans l'hippodrome de New York,
et Lehman Brothers
est son jockey.
“Très cher monsieur mon oncle, très cher monsieur mon père,
il n'y a pas de raison pour que vous fassiez les commissaires aux comptes :
vous devez seulement choisir
sur qui et sur quoi investir.
Stefano Massini – “Lehman Trilogy” - 73


Bien sûr, vous n'êtes pas tout seuls :


il y a un Conseil d'Administration,
à partir de maintenant.”

Conseil d'Administration.
Sage décision
pour ne pas faire de faux pas,
pour maintenir le cap,
pour ne pas s'emballer.

Bien sûr.
Mais quand le signe est toujours +,
comment faire pour ne pas s'emballer ?
Comment faire pour garder les pieds
sur terre ?
Si tu n'y prends pas garde
elle s'insinue
la maladie du dépassement
et tu ne peux pas l'arrêter.

Emanuel et Mayer
s'en sont rendus compte
tout à coup
quand il était déjà trop tard
et qu’ils n'avaient plus qu'à se résigner.

Eliah Baumann : entrepreneur en bâtiment.


Les deux frères Lehman l'ont rencontré
parce que l'investissement pouvait être intéressant.
Il y a pensé longtemps, Mayer
Emanuel aussi
Même pensée, même intuition :
l'industrie américaine est en pleine croissance,
donc le nombre d’usines augmentent,
donc le nombre d’ ouvriers augmentent,
donc le nombre d’immigrés augmentent
donc… où vont-ils habiter ?
Il faut doubler le nombre de maisons.
Construire le plus vite possible.
Bâtir des banlieues entières.
Un investissement sûr : des briques, de la chaux.
Rendement assuré, échéance à court terme.
Investir dans les maisons pour les ouvriers.
Parfait.
Miser sur Eliah Baumann : entrepreneur en bâtiment.

“Très cher monsieur mon père,


très cher monsieur mon oncle,
ce projet
jouit de la plus grande considération de notre part.
Stefano Massini – “Lehman Trilogy” - 74


Il n'en reste pas moins qu'en ce moment


nous engager dans la branche du bâtiment
serait tout à fait nouveau, inattendu,
et avant d'investir
dans des maisonnettes pour hispaniques
ne devrions-nous pas nous demander comment faire
pour soutenir – hé oui – le réseau des transports ?
Parce que le fait est, honorables messieurs,
que nous avons donné à ce pays le chemin de fer,
et ça a été une révolution
qui ne suffit déjà plus :
après avoir relié les deux côtes des États-Unis,
nous faisons le pari à présent de relier les continents.
C'est là que se trouvent les bénéfices de demain.
Un plan ambitieux, certainement :
je suis en train de le mener à bien personnellement.
Et cela mettra, je vous préviens, des années.
Mais l'idée pourrait se synthétiser ainsi :
nous constituerons un pool de commanditaires :
vingt, trente, cinquante banques
et avec l'aide de l’État
nous demanderons en location pour un siècle
à l'État de Panama
une bande de terre de 99 km de long
entre le Pacifique et le Golfe des Caraïbes.
À ce moment-là nous couperons en deux le continent,
de part en part,
d'un Océan à l'autre,
nous réaliserons un canal qui n'existe pas encore
et tous les navires
-la totalité du commerce mondial-
devront choisir entre nous payer un droit de passage
ou naviguer des jours et des jours
pour contourner le Cap Horn.
Devons-nous mettre au vote les deux propositions ?
Ou peut-être est-ce superflu ?”

Emanuel sourit :
pour lui c'est superflu.
Celui qui parle est son fils
après tout.

Mayer aussi sourit :


pour lui non plus il n'est pas nécessaire de voter,
ceux qui applaudissent à tout rompre sont ses fils
après tout.

Mais dans cette salle


aux parois vitrées serties de miroirs
au deuxième étage de Liberty Street
Stefano Massini – “Lehman Trilogy” - 75


depuis ce jour-là TOP 2 [SCARFACE]


les deux vieux
se rencontrèrent de moins en moins.
FERMER
SHUTTER

Chapitre VIII
Milah

Philip Lehman
s’avance,
lentement,
en serrant dans ses bras un nourrisson blanc
tout contre son costume sombre.
Il s'arrête.
Lève le nourrisson,
et la cérémonie peut commencer :
à partir d'aujourd'hui son fils
portera un nom
Comme le veut la loi,
Robert Lehman
sera circoncis

Tout serait parfait.


Si seulement il n'y avait pas
une autre silhouette
debout
en costume sombre
à côté de Philip Lehman.
Une silhouette
qui porte aussi
un nourrisson.

Les deux chefs de famille


Philip Lehman
Henry Goldman
se retrouvent
et c'est formidable
l’un à côté de l’autre
sans jamais se regarder.

“Hello Lehman.”

“Hello Goldman.”
Stefano Massini – “Lehman Trilogy” - 76


“Félicitations, Lehman.”

“Félicitations, Goldman.”

“Étrange coïncidence.”

“Très.”

“Fâcheuse.”

“Plutôt.”

“Mais inévitable, Lehman.”

“Hélas, Goldman.”

“On ne commande pas à la nature.”

“Malheureusement.”

“Ni aux préceptes.”

“Aux préceptes non plus.”

“Donc ce n'est pas vrai, Lehman.”

“Qu'est-ce qui n'est pas vrai, Goldman?”

“Que les Lehman peuvent tout.”

“Les Goldman non plus ne peuvent pas tout.”

“Donc tu l'admets?”

“Uniquement si tu en fais autant.”

“Admettons que je l'admette.”

“Dans ce cas nous serions deux.”

“Nous serions deux à admettre quoi ?”

“Que ni toi ni moi ne pouvons tout.”

“Séparément non, Lehman.”

“Séparément non, Goldman.”

“Mais si à l’occasion nous unissions nos forces, Lehman ?”


Stefano Massini – “Lehman Trilogy” - 77


“À l’occasion, Goldman ?”

“À l’occasion, Lehman.”

“De quoi parles-tu, Goldman ?”

“De Wall Street, Lehman.”

“À quoi penses-tu, Goldman ?”

“À la dernière nouveauté, Lehman.”

“Le marché des actions.”

“Le marché des actions.”

“Cotations.”

“Cotations.”

“Émissions de titres.”

“Émissions de titres.”

“Lehman Brothers ne l'a jamais fait.”

“Goldman Sachs non plus.”

“L’entrée en Bourse.”

“Qu'as-tu à dire, Lehman?”

“Que c'est la bonne carte, Goldman.”

“Baruch ha Shem, Philip.”

“Baruch ha Shem, Henry.”

Et ils se serrèrent la main.


Personne ne comprit pourquoi OUVRIR
mais ils se serrèrent la main
tandis que tous les autres SHUTTER
se regardaient droit dans les yeux
de part et d'autre
Lehman Brothers.
Goldman Sachs.
JUMP TO
On raconte que
les deux nourrissons, eux, [CIEL 1]
cessèrent de pleurer.
Stefano Massini – “Lehman Trilogy” - 78


Chapitre IX
Shivà

Assis sur une chaise en velours bleu


adossé au mur,
le dernier des vieux frères Lehman
attend
il salue
remercie
la porte se referme
puis s'ouvre à nouveau : un autre.

La famille Lehman
observe toutes les règles, elle l’a décidé :
Shivà et sheloshim,
comme elle le faisait en Allemagne,
toutes les règles comme s'ils étaient à Rimpar, là-bas, en Bavière.
Ne pas sortir pendant une semaine.
Ne pas cuisiner : demander aux voisins de le faire.
Ils ont déchiré un vêtement, comme cela est écrit,
dès qu'ils sont rentrés
du vieux cimetière.
Et ils ont même récité le Kaddish,
tous les jours,
matin et soir,
toute la famille,
les jeunes au premier rang,
depuis que le deuil a commencé.

Le siège de Liberty Street 119


avec ses vitres hautes jusqu'aux lampadaires
reste fermé aujourd'hui.
Aujourd'hui comme hier et avant-hier.

Cela fait presque cinquante ans qu'il existe,


il n'a jamais été fermé aussi longtemps,
le siège Lehman Brothers
de Liberty Street 119.
Et à Wall Street aussi
à la Bourse des Valeurs
tous les drapeaux sont en berne.
C'est drôle -pense le vieux Lehman-
car
ni lui ni son frère
n’y mettaient plus les pieds depuis un bon bout de temps,
depuis qu'on y parle plus
que d’actions et de titres et de Bourse.
Stefano Massini – “Lehman Trilogy” - 79


Tout va comme la Loi le prescrit,


tout comme à Rimpar, là-bas, en Bavière,
même si aujourd'hui
un seul
le seul qui est resté
se souvient de l'Allemagne.
Et la porte sur ses épaules,
pour entrer dans le nouveau siècle,
en 1900.

Chapitre X
Horses

Ici à New York


depuis qu'a commencé le nouveau siècle
le mot d'ordre est valeur.
Chaque chose
a un prix.
Mais le frisson
le vrai frisson
c'est que
ce prix
peut
doit
toujours
se transformer
changer.

Et Philip aime les prix qui changent :


“Très chers Messieurs du Conseil,
le concept de Bourse des Valeurs s’explique aisément :
un parapluie coûte trois dollars,
mais si le New York Times annonçait
à l'improviste
de la tempête pendant deux mois,
alors les parapluies se vendraient comme des petits pains
et leur prix augmenterait.
Par contre si le bruit courait
que les parapluies
attirent la foudre,
alors bien sûr leur prix baisserait quelque peu.
Bien, très chers Conseillers,
je vous assure que tout est là.
Les entreprises se cotent en Bourse,
c'est-à-dire qu'elles vendent leur nom :
celui qui croit en elles achète leurs actions,
qu’il peut ensuite garder ou décider de vendre.
Stefano Massini – “Lehman Trilogy” - 80


Si une entreprise est saine, si elle est forte,


ses actions seront précieuses
et personne ne les vendra.
Mais si
- pour des raisons étranges -
l’entreprise déclinait
alors celui qui possède ses actions les vendrait
pour récupérer son argent
et cette méfiance entrainerait la faillite.
C’est pareil pour un cheval
s'il ne gagne plus, il perd de sa valeur,
mais s'il triomphe, il vaut une fortune :
je souhaiterais que Lehman Brothers
devienne
justement
une écurie.”

Le plus vieux des Lehman


-le seul qui est resté-
se demande sans cesse
d'où vient
dans sa famille
cette grande passion pour les chevaux,
vu que là-bas à Rimpar
ils avaient tout le bétail qu’ils voulaient
mais personne pour l’élever.

Même
Robert, son petit-fils
à qui il demande
“qu’est-ce que tu feras quand tu seras grand ?”
répond
“jockey”.
Ce que
sa mère,
systématiquement,
sachant bien
que dans l’agenda de son mari
ce n’est pas exactement ce qui est prévu,
corrige
en souriant:
“jockey banquier”.
Ce que,
Philip Lehman
corrige lui aussi
en majuscules:
“jockey financier”.

Oui.
Parce que maintenant
Stefano Massini – “Lehman Trilogy” - 81


pour la Lehman Brothers côtée en Bourse


ces quatre lettres B-A-N-K
sont presqu’une insulte.
Il voudrait changer ce nom, Philip,
et il en a même fait la proposition
au Conseil d'Administration
dans cette salle toute en verre et en miroirs
au deuxième étage de Liberty Street.

“Je ne suis pas d'accord :


pour rien au monde je ne suis
ni ne serai jamais d’accord.”

C'est la réaction de son cousin Herbert,


entré dans le Conseil il y a quelques années,
à qui cette mode de la Bourse
ne plait vraiment pas :
“Pourquoi devrions-nous nous enfermer
derrière la porte de Wall Street ?
Le monde s’écrit hors de la Bourse,
et pas sur ces tableaux, Philip!”

“Le monde est un marché,


très cher cousin Herbert :
il y a ceux qui achètent et ceux qui vendent…”

“Je ne suis pas d'accord :


ton père et le mien
ont fondé une banque,
tu veux en faire un club de financiers.”

“Toi et moi nous parlons de la même chose,


seulement pour moi l'argent est peu de chose,
tandis que les actions sont capitales.”

“Je ne suis pas d'accord :


les actions sont un commerce réservé à la minorité
tandis qu'une banque est ouverte à tout le monde :
elle prête, elle fait crédit, elle fait de l'épargne.
Explique-moi pourquoi donc
nous devrions la transformer en un club de privilégiés !”

“La vérité c'est que tu t'obstines


à vouloir compter les zéros-virgule,
alors que moi j'ai déjà les cheveux blancs, Herbert,
et si je dois suer sang et eau toute ma vie,
je souhaite le faire avec une traînée de chiffres
avant la virgule, et pas après.”

“Je ne suis pas d'accord :


Stefano Massini – “Lehman Trilogy” - 82


pour rien au monde je ne suis


ni ne serai jamais d'accord.”

“Tenterions-nous alors d’arriver


à un compromis,
très cher cousin Herbert ?”

“Aucun compromis.”

“Dis-moi si tu aimes ça :
Lehman Brothers est une personne.”

“Justement : tu veux en faire une machine.”

“Au contraire :
si Lehman Brothers est une personne,
cela veut dire qu'elle a deux jambes et deux bras.
Je me trompe ?”

“Continue.”

“Les jambes seront la banque.


Les bras seront la Bourse.”

“Je ne suis pas d'accord, mais…”

“Mais ?”

“Tu peux toujours essayer de me convaincre


en sirotant un whisky.”

Ça se passa comme ça
à plusieurs reprises
entre Philip Lehman fils d'Emanuel
et Herbert Lehman fils de Mayer
une lutte acharnée.
entre l'héritier d'un bras
et celui d'un légume
inconciliables
mais
ponctuellement
réconciliés
par un whisky pur malt.

Jusqu'à ce que
la loi Volstead
en 1920
mit l'alcool
hors-la-loi
Stefano Massini – “Lehman Trilogy” - 83


Sans un gramme d’alcool


Les “je ne suis pas d’accord”
devinrent de plus en plus nombreux
et difficile à apaiser.

Qui sait ce qu’aurait alors dit


le vieil Emanuel
si au lieu de s'en aller
là-haut
parmi les Patriarches
il avait vu son neveu
laisser sa place dans la banque familiale
-renoncer-
pour entrer en politique,
oui monsieur !
Et prononcer son : “je ne suis pas d’accord”
non plus au deuxième étage de Liberty Street
ni au Rabbin Lewinsohn
mais, excusez du peu,
carrément
en tant que Gouverneur de New York.

Inutile de dire
que même dans ce cas
Philip a suivi les doigts du nain
et a tiré la bonne carte.
Parce qu’un beau jour,
il écrivit
dans son agenda
en majuscules
“HERBERT EST UNE RESSOURCE. MAIS PAS ICI.”
Il ne pouvait pas imaginer
qu’à ce moment-là
il venait de tirer non pas une
mais deux
bonnes cartes.
parce que la renommée de Lehman Brothers
était telle
que,
au faîte de sa carrière,
non seulement Herbert
devint Gouverneur,
mais son frère Irving Lehman
fut fait Juge Suprême
et
New York
devint
une seule et grande Lehman.
Stefano Massini – “Lehman Trilogy” - 84


REMONTER
Chapitre XI
1 ET 3
Model-T
JUMP TO
Yehudà Ben Temà [CIEL 2]
écrit
dans les Maximes des Pères :
tu auras cinquante ans pour devenir sage,
tu en auras soixante pour devenir savant.

Philip Lehman
qui a soixante ans
ne sait pas si être savant a quelque chose à voir avec les rêves,
mais le fait est
que la nuit il rêve.
Et il rêve toujours de la même chose.

Cela commence comme un jeu.


Dans le jardin d'une vieille maison
il y a Philip avec son père Emanuel.
Le soleil est aveuglant.
C'est la fête de Souccot :
pour ce soir la cabane
devra être prête
avec le toit plein de feuillages.
C'est comme ça qu'ils faisaient chaque fois
jadis
là-bas à Rimpar, en Bavière.
Le soleil est aveuglant.
Emanuel a déjà construit
toute la cabane :
JOUER SUR LUMINOSITE
à présent il faut décorer le toit.
“C'est ton tour, mon fils :
fait de cette sukkà
la plus belle sukkà que tu puisses imaginer,
je te regarde.”
Philip s'avance.
Le soleil est aveuglant.
Il monte sur une échelle :
dépose sur le toit
des feuilles de lierre
et des branches de palmiers
-Bravo Philip!
et des rameaux
et des fruits
et des guirlandes
-Bravo Philip!
Et tout à coup arrivent dans le jardin
Stefano Massini – “Lehman Trilogy” - 85


tous ses frères et sœurs


“Rendons le toit encore plus beau, Philip !”
ils lui amènent
d'autres branchages
d'autres feuilles
-Encore plus, Philip !
d'autres rameaux
d'autres guirlandes
-Encore plus, Philip !
Et tout à coup dans le jardin entrent
tous les juifs du quartier, une foule,
et eux aussi ont des feuilles
des branches
ils ont des arbres entiers
et le toit de la sukkà devient énorme
gigantesque
-Tout va s'écrouler, Philip !
Mais tout à coup dans le jardin entre
toute l'Amérique, des femmes blanches, des noirs, des Italiens
ils amènent des pierres, des branches, des troncs
- Tout va s'écrouler, Philip !

Il tombe, Philip
précipité
tout en bas
sous la sukkà
emporté
broyé
par l’écroulement gigantesque.

C'est un secret.
Qu'il ne faut dire à personne.
Il ne faut même pas l’écrire dans l'agenda.

Comment pourrait-on raconter


que le chef de la Lehman Brothers
se réveille terrorisé
au lieu de dormir sereinement
maintenant que tout le monde,
mais vraiment tout le monde
aux États-Unis
s’est laissé prendre
au jeu de la Bourse
parce que depuis qu’elle a gagné la guerre
-la guerre contre les vieux, là-bas en Europe-
n’est-ce pas l’Amérique
qui dirige le monde ?
N’est-ce pas l’Amérique
qui en cinq ans
a triplé sa production ?
Stefano Massini – “Lehman Trilogy” - 86


À Wall Street
c’est la fête,
toujours à la hausse.
Toujours le signe +
devant l’indice
inventé par
Charles Dow et par Monsieur Jones,
en mettant ensemble
les cours
des trente industries
les plus florissantes d’Amérique.
Toujours le signe +
pour l’indice Dow-Jones.

Qui ne voudrait pas s'enrichir


en achetant les actions
d'industries qui ont le vent en poupe
qui en deux, trois ans
triplent leurs bénéfices
donc “achetez aujourd'hui, Américains :
demain vous aurez un capital !”
à tel point que même
le shames du Temple,
le petit vieux qui allume et éteint les cierges,
frère de l'équilibriste,
s'est présenté
un matin
au guichet
“J’ai mille dollars
dans mon vieux portefeuille
mais je voudrais qu'ils deviennent deux mille :
dans quoi puis-je investir ?”

“Dans rien, absolument rien Monsieur Paprinskij :


à Yale on nous enseigne
que la Bourse parfois donne d’étranges mirages :
gardez vos mille dollars dans un endroit sûr.”

“Mon fils
a très certainement eu un moment d’égarement,
très cher Monsieur Paprinskij :
il existe des centaines d’actions
qui doubleront leurs bénéfices
en quelques années.”

“Je ne suis pas d’accord :


à Yale on nous enseigne
qu’aucun cheval
-même le plus puissant-
Stefano Massini – “Lehman Trilogy” - 87


ne peut être exploité à l’infini.


Le boom de la Bourse
tôt ou tard
implosera.
Gardez vos mille dollars bien en sécurité,
et vous les retrouverez tels quels, Monsieur Paprinskij.”

“Très cher Monsieur Paprinskij,


l’Amérique entière investit :
mon fils est trop prévenant.”

“L’Amérique investit trop :


donnez votre argent à la Lehman Brothers,
mais faites un dépôt, laissez tomber les actions.”

“Laissez-moi vous conseiller, Monsieur Paprinskij.”

“À Yale on nous enseigne


que la Bourse comporte un risque :
si tout le monde tout à coup
voulait récupérer son argent ?
Ça ne serait pas possible
Gardez bien vos sous, Monsieur Paprinskij.”

“Achetez des actions, Monsieur Paprinskij.”

“Réfléchissez, Monsieur Paprinskij.”

“C’est la bonne carte, Monsieur Paprinskij.”

“Ne faites pas cela, Monsieur Paprinskij.”

“Je vous montre le chemin, Monsieur Paprinskij.”

“À Yale on nous enseigne…”

“Mais ici nous ne sommes pas à Yale, Robert !”

Voilà pourquoi
au lieu de sauter de joie,
Philip Lehman /^\
dort désormais /!\
___
dans son fauteuil.

Et la cabane de Sukkoth
prise d'assaut
s'écroule
chaque nuit. TOP COMEDIEN DANS L'ASCENSEUR !!

TOP 1 FERMER
[CIEL 2] SHUTTER
Stefano Massini – “Lehman Trilogy” - 88


Chapitre XII
Der akrobatik

Solomon Paprinskij
a soixante-dix ans bien sonnés.
Pourtant
depuis cinquante ans
qu'il marche sur son fil
devant Wall Street
il n'est jamais tombé.

Philip Lehman
va lui aussi sur ses soixante-dix ans.
Pourtant
depuis cinquante ans
qu'il dirige la Lehman
à Wall Street
il n'est jamais tombé.

Solomon Paprinskij
n'a toujours pas besoin
de son fils équilibriste,
tout comme Philip Lehman
n'a pas besoin
de son fils économiste.

Mais si ça ne tenait qu'à Robert


la Lehman devrait tout arrêter.
Arrêter tout simplement.
arrêter avec les prêts à tire-larigot
-parce que de toute manière l'Amérique grandit,
arrêter avec les titres en cascade
-parce que n'importe qui peut être coté en Bourse
arrêter avec la Lehman Corporation
parce qu’elle marche sur un fil comme Solomon Paprinskij :
“Arrêter, monsieur mon père: voilà tout.
Ou bien voulez-vous faire semblant de rien ?”

“Ce n'est pas ton tour, Robert.”

“Parce que l'Américain était pauvre,


nous devons maintenant nous empiffrer comme des malades ?
Nous sommes comme une automobile
qui n'a pas de freins
-et vous le savez-
mais tout en le sachant, monsieur mon père,
Stefano Massini – “Lehman Trilogy” - 89


vous poussez son moteur pour qu’elle monte plus haut


toujours plus haut
tout en haut de la montagne
seulement parce que le moteur est puissant
seulement parce que le moteur est un bolide
et qu'il résiste -et comment !-
Il résiste très bien à l'effort…
Mais je vous le demande :
une fois arrivé là-haut
comment ferez-vous pour redescendre sans freins ?”

“Ce n'est pas ton tour, Robert.”

“Vous devriez pourtant le savoir


aucune montée n'est éternelle :
un jour ça redescend.”

“Ce n'est pas ton tour, Robert.”

“Vraiment :
je ne sais pas comment vous faites pour dormir tranquillement.”

La nuit,
Philip Lehman analyse la situation,
suit les doigts du nain
et conclut que la meilleure des choses
dans l’absolu
est
de faire comme si de rien n’était.
Parfaitement.

Le matin tôt
Philip Lehman
arrive à Wall Street
le sourire aux lèvres
comme si de rien n’était.

Chaque matin
il achète un journal
au jeune Italien
qui gueule au carrefour.
Le sourire aux lèvres.

Il boit un café
au comptoir
en feuilletant le journal
puis se dirige vers l'entrée.
Le sourire aux lèvres.

Solomon Paprinskij
Stefano Massini – “Lehman Trilogy” - 90


à cette heure-là est déjà prêt,


ce matin comme
tous les matins
debout sur son fil
tendu
droit
“Hello monsieur Paprinskij !”
“Hello mister Leh….”

C'est comme si le temps


était suspendu.

En cet instant précis.

Stop.
On ne bouge plus.

Solomon Paprinskij
pour la première fois
est tombé
tout en bas
il est tombé
par terre.

La cheville tordue,
s'est cassée
elle a lâché
pour toujours
mais son fils Mordechai
avec ses yeux verts
est déjà sur le fil
il a sauté dessus
il marche
en équilibre
léger
aérien
parfait
comme si Solomon
n'était pas tombé
comme si Solomon
ne s'était pas écroulé.

Nous sommes le jeudi 24 octobre.


De l'année 1929.
Stefano Massini – “Lehman Trilogy” - 91


AIDER POUR
CHANGEMENT PLATEAU

Troisième volume
L’immortel

OUVRIR SHUTTER
LANCER "indices_osc"
[PART3]
Stefano Massini – “Lehman Trilogy” - 92
TOP

RIDEAU PRESQUE 
OUVERT A FOND

JUMP TO BAISSER Chapitre I


Ruth
[BLACK 1 ET 3
THURSDAY]

Teddy
est le premier agent de change
qui se tue.
Dans les toilettes de Wall Street
il se tire une balle dans la bouche à 9h17 du matin.
Nous sommes le jeudi 24 octobre
de l’année 1929.

Il s'est enfui, Teddy.


À toutes jambes
dès qu'il a compris
que de l'autre côté, dans la salle des cotations,
tout à coup
tout le monde s’est mis à vendre
- mais qu'est-ce qui se passe aujourd'hui ?
Comment est-il possible qu’hier encore
les actions vous collaient aux mains
et maintenant
tout à coup
tout le monde s’en défait, tout le monde,
s'en débarrasse,
on veut voir l'argent, l'argent frais,
pas les cotations,
pas la valeur titre :
l'argent.
Point.
L'argent ?

Teddy n'est pas habitué à l'argent.


L'argent est invisible à Wall Street.
L'argent est implicite.
oui très bien,
d’accord.
Mais si tout à coup
il y en a qui vendent,
Teddy peut payer, bien sûr, mais en actions.
Et s’il y en a qui ne veulent pas d’autres actions,
mais rien que de l’argent ?
S’il y en a qui n’ont plus confiance,
qui veulent voir l’argent, ici, devant eux, maintenant…
Alors qu’est-ce que je fais ?
Stefano Massini – “Lehman Trilogy” - 93


Qu’est-ce que je fais?

Teddy s’est enfui.


Enfermé dans les toilettes.
Une balle.
La gâchette. TOP 1 [BLACK THURSDAY]
Le coup de feu.
TOP SON
Le coup de feu !
Et les chevaux se lancent dans la course !
Tous en groupe bien compact,
pour le moment il n’y en a pas un qui prend le dessus,
Nelson, le numéro un, deuxième Davis,
troisième Sanchez, quatrième Tapioca,
cinquième Vancouver, sixième…
le cheval de Bobbie Lehman est le numéro six,
le pur-sang, Wilson,
douze courses,
douze trophées,
douze podiums,
douze fois Bobbie Lehman assis dans la tribune,
costume blanc cravate blanche,
immaculée
avec ses jumelles,
sans s’agiter, l’air compassé –avec mesure-
“Vas-y Wilson, fonce Wilson…”,
mais les dents serrées,
impassible, sans un rictus,
même lorsque Wilson qui porte le numéro six se détache du groupe,
comme à son habitude,
et sans s'arrêter
sans s'arrêter
franchit la ligne d'arrivée,
Wilson gagne
Wilson gagne
une fois de plus
treizième fois
Wilson a gagné
Bobbie Lehman a gagné.
Aujourd'hui, même ici,
Churchill Downs, la meilleure course.
Bobbie sourit.
Rien d'autre. Il sourit.
Il a gagné ? Oui.
Il a triomphé ? Oui.
Le tout sans s'agiter.
Il a de la mesure.
Il ne lâche pas un mot, Bobbie Lehman.
Rien qu'un sourire.
Même lorsqu'il voit un petit chapeau vert avec voilette,
Stefano Massini – “Lehman Trilogy” - 94


et sous le petit chapeau deux yeux qui fixent sa bouche :


“Vous avez un petit filet de sang qui coule de votre lèvre, vous le savez ?”
“Pardon, Mademoiselle ?”
“J'ai dit que vous avez une goutte de sang, ici, sur le coin de la bouche.”
“Moi ? Ah bon ?”
“Vous, bien sûr. Comme si vous vous étiez mordu les lèvres.”
“Je ne me mords jamais les lèvres.”
“Vous permettez que je l’essuie ?”
“L'essuyer ?”
“Avec mon mouchoir : si elle coule plus bas, elle tâchera votre costume… Puis-je ?”
“Si vous l’estimez nécessaire.”
“Urgent !”
“Je vous en prie.”
“C’est fait.”
“Vous êtes très aimable, Mademoiselle : je suis votre débiteur.”
“Je suis peut-être aimable, mais je ne suis pas Demoiselle.”
“Vous êtes mariée ? Votre époux m’est-il connu ?”
“Jack Rumsey, mon ex-mari.”
“Désolé.”
“Pas moi. Vive le divorce. Je ne me lasse pas de le fêter.”
“Voilà qui est clair.”
“Réalisme, pur réalisme. Et si vous m'offriez un verre ?.”
“Je suis attendu pour la remise du prix.”
“C'est votre cheval qui a gagné ?”
“On dirait.”
“Mince, vous êtes Robert Lehman ?”
“Jusqu'à preuve du contraire.”
“Je veux bien croire que vous vous mordiez les lèvres.”
“ Vraiment, je ne me mords jamais les lèvres.”
“Bien sûr que vous le faites, vous n'arrêtez pas.”
“Vous vous trompez.”
“Et le sang sur votre lèvre ?”
“Hasard.”
“Nous parions ?”
“Je ne parie jamais.”
“Vous me faites rire ! Je viens avec vous à la remise du prix ?”
“Ce n'est pas autorisé.”
“Vous plaisantez ? Aux Lehman tout est autorisé, à commencer par se mordre les
lèvres.”
“Je vous ai déjà dit que…”
“Ne vous répétez pas : c'est d’un ennui. Allons, votre prix nous attend.”
“Mais si on me demande…”
“Si on vous demande qui je suis, dites Ruth Lamar.”
“Ruth Lamar.”
“Voilà, ne bougez pas : vous voyez que vous vous mordez les lèvres ? J'ai gagné.”

Vernon TOP SON


est le deuxième agent de change JUMP TO
qui se tue.
Au deuxième étage de Wall Street
[WS PANIC]
Stefano Massini – “Lehman Trilogy” - 95


il se tire une balle dans la tête à 10h32 du matin


dans son bureau.

Depuis qu’a commencé


ce jeudi infernal
et que tout le monde s'est mis à vendre à perte,
Vernon n’a pas arrêté une minute,
il n'a pas perdu son sang-froid :
pour l'instant ses titres se maintiennent,
il y a un krach, bien sûr, mais il est de 3%,
pour résister il suffit de rassurer :
dire que si tous les autres s’écroulent,
l'instant d'après on peut faire des affaires énormes.
le krach à présent est de 5%.
5 % ce n'est pas une grosse perte.
Il lit les chiffres au tableau :
Goldman Sachs est en perte de 30 millions.
Allume-toi une autre cigarette, Vernon.
Il vérifie ses actions : moins 15 % en une demi-heure à peine,
il lève à nouveau les yeux vers le tableau,
Goldman Sachs perd 50 millions.
Moins 25%
Moins 30%
Là je ne me relève plus.
Je ne me relève plus.
Allume-toi une autre cigarette, Vernon.
Il ouvre le tiroir,
projectile,
moins 40,
gâchette,
moins 44,
moins 47,
TOP SON
feu.

TOP 1
Moins 4, moins 3, moins 2, moins 1… Bravo !
[WS PANIC] Toute la rue applaudit.
On ouvre les portes,
c'est l'inauguration de l’Exposition de Peinture de la Collection Lehman.
La Peinture flamande, XVIe siècle.
Bobbie Lehman est à l'aise,
Bobbie qui pendant des années a sillonné l'Europe de long en large
à la recherche de tableaux de maîtres,
à présent c’est lui qui inaugure les musées et les galeries
en costume blanc cravate blanche,
immaculée
il a à peine fait l'éloge du clair-obscur,
“dans lequel on célèbre la synthèse du réalisme et de la transcendance de la
lumière…”
que toute la salle applaudit.
Stefano Massini – “Lehman Trilogy” - 96


À la fin de sa conférence
une foule de compliments adressés à Monsieur Lehman,
qui serre les mains, remercie et fait le baisemain aux dames.
Ruth Lamar est dans son dos,
elle fume sa Philip Morris
que Lehman Brothers finance aussi.
“Tu sais que quand tu prends la parole en public tu as les doigts qui tremblent ?”
“Laisse-moi saluer les gens : bonsoir Madame Thornby.”
“C'est bien ça : tes doigts tremblent, je t'ai observé, je le fais à chaque fois.”
“Tu ne devrais pas.”
“Interdit ? »
“Ça me gêne que les autres te voient m’observer.”
“Comme s'ils n'étaient pas au courant.”
“Parle moins fort. Pour beaucoup tu es encore une femme mariée.”
“Divorcée.”
“Ils ne le savent pas. Bonsoir Monsieur Guitty.”
“Voilà, tu vois que ta main tremble !”
“Parce que je ne suis pas tranquille, voilà tout.”
“Bon.”
“J'ai 37 ans, je ne veux pas qu'ils pensent que je fais le gamin avec …”
“Avec Madame Rumsey.”
“Parle plus bas. Bonsoir Madame Downs.”
“Alors épouse-moi.”
“Pardon ?”
“Marions-nous de grâce. Je l'ai déjà fait une fois, je sais qu'on n'en meurt pas.”
“Bonsoir Madame Meldley.”
“Si on se marie je pourrais te regarder ou pas ?”
“Oh professeur Rumoski.”
“Ce n'est qu'un échange de bagues, ni plus ni moins.”
“Très cher Monsieur Nichols.”
“La vie ne change pas tant que ça quand tu es marié, je t'assure.”
“Sénateur Spencer.”
“Seulement je te préviens, on se marie au Canada.”
“Général Holbert.”
“Et puis on file d'ici, on change d'air : j'exige au minimum un voyage en Europe.”
“Tu es une femme exigeante, tu ne trouves pas ?”
“Je suis une femme pratique, mon chéri. Et donc on y va : oui ou non ?”

Le matin du jeudi noir TOP SON


Grégory est le troisième agent de change qui se tue JUMP TO
d’un coup de revolver.
Peter est le quatrième. [STOCKS
Jimmy est le cinquième. CRASH]
Dave le sixième.
Fred le septième.
Mitch le huitième.
Comme chaque jour,
ils sont entrés dans la Bourse.
ils ont ouvert les listes de cotation
et là le désastre.
Stefano Massini – “Lehman Trilogy” - 97


Donc ?
Donc j'encaisse. Je vends.
Rendez-moi mon argent.
Quel argent ? Il n'y a plus d'argent.
L'argent est un mirage.
c’est des chiffres.
c’est de l'air.
Vous ne pouvez pas, là maintenant, tous, tous ensemble,
tous en masse vouloir votre argent en retour.
ils s'enfuient
Grégory, Peter, Jimmy, Dave, Fred, Mitch
la balle
la gâchette
le coup part

TOP SON
TOP 1 Quels beaux coups de feu font
tous ces pétards et ces feux d'artifice
[STOCKS qui éclatent dans la rue
CRASH] pour fêter les mariés !
Bobbie Lehman et Ruth, sa femme,
dans leur automobile
à peine rentrés de leur voyage de noces
sont accueillis par une foule
de photographes et de curieux
au 7 West 54ème Rue.
Lune de miel splendide.
L’Europe, outre-Atlantique,
d'ailleurs la Lehman investit dans les avions,
donc aucun problème pour voler.
Toute de vert vêtue, Ruth.
Bobbie costume blanc cravate blanche,
immaculée
derrière les vitres de leur Studebaker
ils saluent de la main.
“Ils ont du temps à perdre tous ces gens.”
“Ce sont les employés de la banque, Ruth.”
“Pire encore: ils te haïssent et viennent te saluer.”
“Je ne crois pas qu'ils me haïssent.”
“Aucun esclave n’aime son négrier.”
“Et je ne crois pas être un négrier.”
“C'est vrai, tu n’es qu’un vice-négrier.”
“Et le négrier-chef c'est mon père, c'est ça ?”
“Je n’ai pas le droit de le dire ?”
“Trop tard tu l'as dit.”
“Je suis réaliste, Bobbie, sainement réaliste.”
“Le monde n'est pas toujours aussi horrible que tu l'envisages.”
“En effet il est pire que ça.”
“Regarde ce gamin avec sa pancarte : il est écrit MERCI MISTER LEHMAN.”
Stefano Massini – “Lehman Trilogy” - 98


“Ce n'est pas pour toi, Bobbie : c'est sûrement pour ton père.”
“Pardon ?”
“À chaque fois qu'on cite ton père, tu clignes des yeux. Ça veut quand même dire
quelque chose.”
“Qu'est-ce que mon père a à voir là-dedans ?”
“Philip, l'immortel. Quand ils disent MERCI MISTER LEHMAN c'est seulement pour
lui.”
“Tu es très dure.”
“Je viens de l’Illinois, ne l’oublie pas.”

Hubert est le neuvième agent de change TOP SON


qui se tue à Wall Street JUMP TO
le jeudi noir.
Bill est le dixième.
[BILLIONS]
Peter, le onzième.

Ils se jettent par la fenêtre


des plus hauts étages du building
à la fin de la journée
quand il est clair que plus rien ne sera comme avant.
Hubert monte les marches quatre à quatre jusqu'au dernier étage.
Bill arrive au quatrième étage.
Peter ouvre grand la fenêtre.
Hubert sur la corniche.
Bill sur le parapet.
Peter sur le bord de la fenêtre.
Et on dégringole.

TOP 1 “On dégringole de combien, Bobbie ?”


[BILLIONS] “Je t'ai dit de ne pas me le demander.”
“Je n'ai pas le droit de savoir ?”
TOP CHUTE “Pas maintenant.”
DU COMEDIEN “Je suis ta femme.”
“La banque ne te regarde pas, Ruth.”
“Bien sûr : gardez-la bien pour vous.”
“Je te supplie de ne pas t'en mêler.”
“Pourquoi au lieu d'une femme tu n'as pas épousé ta banque ?”
FERMER “Tout s'écroule, tâche de comprendre.”
“Tout s'écroule et je devrais rester tranquille dans mon coin, c’est ça ?”
SHUTTER “Tu sauras tout en temps voulu.”
“Quand ?”
“Quand tout le monde saura.”
“Tu me blesses.”
“Ce n'est pas un jeu.”
“Tu me prends pour qui ?”
“Calme-toi.”
“Je fais partie des meubles, c'est ça ?”
“Je n'ai jamais dit ça.”
“Non, mais je viens de le comprendre.”
Stefano Massini – “Lehman Trilogy” - 99


“Ruth…”
“Combien avez-vous perdu ?”
“Beaucoup.”
“Combien ?”
“Des millions.”
“Combien ?”
“Je ne peux pas.”
“Je veux savoir.”
“Je ne suis pas autorisé.”
“Je m'appelle Lehman oui ou non ?”
“Mais tu n'es pas une Lehman !”
“Très bien, Bobbie, voilà qui est clair : nous divorcerons très vite.”

Chapitre II
Rainbow

Il reste dix minutes


avant l’heure convenue
du rendez-vous.

Philip Lehman
est arrivé dans son bureau
une heure et demie plus tôt :
il voulait noter la marche à suivre,
en majuscules, dans son agenda.

Il s'est assis
devant le mur de miroirs.
il s’est regardé dans la glace Philip
avec son agenda ouvert, une plume à la main :
pour la première fois
Philip Lehman
ne sait pas quoi écrire
dans son agenda.

Il déglutit.

Il se masse les tempes lentement,


fixe son regard dans le miroir,
il ne s’est jamais vu si vieux.

Comment se fait-il qu’aujourd’hui dans son bureau


il y ait un tel silence ?
Comment se fait-il que l’horloge suspendue au mur
fasse un tel vacarme,
Stefano Massini – “Lehman Trilogy” - 100


et que je ne l’aie jamais entendue auparavant ?

Philip Lehman le sait, au fond de lui, il le sait parfaitement,


le krach de Wall Street
n’a pas été un orage.
Ça n’a été qu’un ciel noir.
L’orage, le vrai, arrive.
Comment écrit-on ça,
dans un agenda de banquier ?
Comment écrit-on,
que parfois les orages sont tellement puissants
que le parapluie ne sert à rien ?
Comment écrit-on qu’au lieu de l’orage,
c’est probablement
un ouragan qui va déferler ?

Il reste trois minutes


avant l’heure convenue
du rendez-vous.

Philip Lehman se masse les tempes,


fixe son image dans le miroir,
s’efforce de sourire,
parce qu’à la réunion à laquelle ont pris part toutes les banques du pays
il a été décidé que l’ennemi numéro un est la panique.
Donc ils doivent sourire,
les Goldman-Sachs,
les Lehman,
les Merrill Lynch,
il faut contrecarrer la peur : sourire.

Comment écrit-on dans un agenda


que l’ouragan est là
et qu’on ne peut que sourire ?

On frappe à la porte.
Nous y sommes.
“Entrez.”

Bobbie entre, referme la porte,


s’assied devant son père.
Philip croise les jambes.
Bobbie baisse les yeux.
“Je t’écoute, Robert.”

“Pardon ?”

“Dis-moi. Ne me ménage pas.”


Stefano Massini – “Lehman Trilogy” - 101


“La situation est la suivante, Monsieur mon père :


de nos banques associées, douze ont déclaré faillite.
Les fonds d’investissement sont à zéro.
OUVRIR
Nous avons perdu huit fois ce qui était prévu. SHUTTER
Le marché des titres est bloqué,
James Riordan s’est tiré une balle dans la tête cette nuit
et la United States Bank annonce sa banqueroute.”
TOP Comédien monte sur
“Je t’écoute, Robert : ta prévision.” Praticable
“Ma prévision, monsieur mon père ?” JUMP TO
[WALL St 1]
“Ta prévision.”

“L’État rendra les banques responsables de la crise.


Beaucoup déclareront faillite, elles ne tiendront pas le coup,
d’autant que les industries commencent à fermer,
si les industries ferment ; elles ne pourront pas rembourser les prêts,
sans l’argent des prêts, les banques sauteront.”

“Est-il possible que Lehman Brothers fasse faillite ?”

“Je ne peux pas l’exclure.”


JUMP TO
“Continue.” [WALL St 2]
“Les premières banques qui atteindront le point critique
ils les laisseront couler à pic,
sans bouger le petit doigt :
l’État doit montrer qu’il ne nous aide pas.
Je dirais même, si je puis me permettre, je pense qu’il est dans notre intérêt
que quelques banques ferment :
elles donneront l’impression que le chaos est à son comble,
mais dès le lendemain, ce ne sera plus qu’un mauvais souvenir.
C’est pourquoi je déconseille d’aider les banques en crise :
si elles demandent des prêts à Lehman Brothers, refusons.
L’État fera pareil, vous verrez, et dira qu’il s’agissait de pommes pourries.
Après quoi par contre je crois
que l’État aura besoin de banques fortes, qui tiennent debout,
parce que sans les banques il n’y a pas de reprise possible.
Donc je suis convaincu que si Lehman Brothers survit au premier mois,
ils ne nous laisseront pas déclarer la faillite, et nous en sortirons plus forts.”

“À quel prix ?”

“Les banques ne seront plus libres :


l’État voudra garder le contrôle,
ils mettront des règles, des normes, des limites.
À partir d’aujourd’hui et en quelques mois l’économie se grippera,
le nombre de chômeurs grandira,
Stefano Massini – “Lehman Trilogy” - 102


le système risque la paralysie.” JUMP TO


“Pour combien de temps ?”
[WALL St 3]
“Trois, quatre, peut-être cinq ans.”

“Et que comptes-tu faire pour nous sauver ?”

“Moi ?”

“Toi, Bobbie.”

L'horloge au mur rend sourd.


Philip regarde par la fenêtre.
Et c’est à ce moment-là
qu’il commence à pleuvoir.
‫שנה מאות שש בן נח‬, ‫הארץ כדור את הציפו השטפונות מי כאשר‬.
“et voilà que Noé avait six cent ans
lorsque le déluge des eaux inonda la terre”
Genèse 7:6

Chapitre III
Noé

Il pleut à verse.
à la fenêtre de Bobbie Lehman
qui n’a plus en tête à présent
qu’une maudite Arche.

C'est facile à dire « une Arche ». JUMP TO


Une Arche.
Qui flotte sur les eaux. [ECLAIRS]
Qui ne coule pas.
Et pourquoi donc Noé doit-il construire une Arche ?
D'accord il faut sauver l'humanité,
d'accord il faut survivre au déluge, FERMER
mais pourquoi absolument sur un bateau ?
Bobbie Lehman hait les bateaux.
SHUTTER
Il préfère de loin les avions.
Parce que l'avion se détache du sol,
l'avion s'éloigne,
l'avion laisse tout derrière lui,
il s'en va, tout là-haut,
ciao Bobbie,
l'avion divorce de la terre.

Voilà, justement.
Il divorce.
Stefano Massini – “Lehman Trilogy” - 103


Autre problème.
Parce que Noé le patriarche devait sauver les hommes
- ce qui n'est pas peu -,
mais au moins il avait une famille.
Bobbie, non monsieur.
Bobbie, à la maison, a un champ de bataille.
Ruth n'a pas envie de jouer la femme du patriarche.
Ruth veut être le patriarche.
Et si vraiment on ne la laisse pas faire,
elle veut au moins donner un coup de main pour construire l'Arche.
Elle n'a aucune envie que Bobbie sauve le monde,
et rentre à la maison en disant “l’Arche avance”.
“Bien sûr que ça avance et moi je suis ici comme une potiche!”
“Tu sauras tout, en temps voulu.”
“Quand ?”
“Quand tout le monde saura.”
“Mais tu me prends pour qui ?”
“Calme-toi.”
“Je vaux moins que le dernier de tes bibelots, c’est ça ?”
“Je n'ai jamais dit ça.”
“Non mais je viens juste de le comprendre.”
“Ruth…”
“Fais gaffe, Bobbie, fais gaffe à toi : je pense sérieusement au divorce.”

Dure, dure la vie de patriarche.

Ce n'est pas chose aisée.


Sauver en même temps
l'humanité et son mariage.
Bobbie tente le tout pour le tout, bien sûr.
Mais ce n'est pas un hasard si depuis quelques mois
il se mord tout le temps les lèvres
sa langue colle constamment à son palais
elle ne se détache plus
si ce n'est pour dire
“je n'ai rien à voir avec un patriarche moi...”

C'est comme ça.


C'est ton tour, cher Bobbie.
Un jour les flots baisseront, Bobbie.
Et alors, tu verras Bobbie, l'humanité dira “Merci, Mister Lehman !”

Voilà.
Justement.
Il y a ça aussi.
L'humanité dira “Merci, Mister Lehman !”

Mais quel Mister Lehman ?


Stefano Massini – “Lehman Trilogy” - 104


C'est l'autre problème.


Parce que Noé le patriarche devait sauver les hommes
-ce qui n'est pas peu -
mais au moins il n'avait pas de concurrent.
Bobbie, si monsieur.
Bobbie a un cousin.
Qui s'appelle Herbert.
Mister Herbert Lehman.
À peine élu.
Gouverneur de l’Etat de New York.

Noé n'avait pas un cousin Gouverneur.


avec des milliers de fans,
qui lui volent la vedette,
Noé était le seul, le seul patriarche,
et ne trouvait pas
chaque jour
un cousin dans les journaux
faisant la une avec des titres tonitruants
“Moi et Roosevelt, nous sauverons l'Amérique”
“Nous vous sortirons de la tempête”
“Faites-nous confiance”
“Nous travaillons pour vous donner un futur.”
Et toute l'Amérique
dès maintenant
en chœur
“Merci, Mister Lehman !”

Non, Bobbie, ce n'est pas toi.


Ce n'est pas toi qu'ils remercient.
Retourne clouer ton Arche.
Et ne te distrais pas, Bobbie
car désormais sur la planète Terre
il pleut, il pleut, il pleut,
c'est le déluge
ininterrompu.
36 banques ont déclaré faillite, tu n'es pas au courant ?
Tu veux être la trente septième ?
Goldman Sachs a perdu 120 millions de dollars.
Un Américain sur cinq est licencié.
Cette Arche, Bobbie, où est-elle ?
Cette Arche, Bobbie, qu'est-ce que tu attends ?
Tu travailles du matin au soir, bien sûr.
Emmuré vivant au One William Street.
Des accords, des contrats,
sauver ce qui peut l'être,
relancer l'industrie.
Dommage que ton cousin
avec son ami Roosevelt
ait eu une meilleure idée :
Stefano Massini – “Lehman Trilogy” - 105


les banques fermées, toutes,


obligées, contraintes :
l'Amérique sans banques
pendant deux jours.
“Merci, Mister Lehman !”

Non, Bobbie, il ne s'agit pas de toi.


Ce n'est pas à toi qu'ils disent ça.

Noé, lui, avait la belle vie.


C'est facile de faire le patriarche
quand tu dois simplement clouer une Arche,
puis le soir
avec des cors aux mains
le dos cassé
mort de fatigue
rentrer à la maison
et savourer une vie paisible.

“Tu as fini par rentrer, Bobbie, ce n’est pas trop tôt »


“Ruth, je ne suis pas allé m’amuser.”
“Pardon, qu’est-ce que tu veux dire ? Parce que je me suis amusée toute la journée,
moi?”
“Je n'ai pas dit ça.”
“C'est écrit sur ton visage.”
“Aujourd'hui j'ai signé un accord avec la Schenley Distillers.”
“C'est-à-dire ?”
“Une distillerie. Maintenant qu'on peut boire de nouveau en toute légalité…”
“Tu veux sauver l'Amérique en la saoulant ?”
“Ruth…”
“J'ai entendu à la radio un discours de ton cousin.”
“Ah oui ?”
“Des idées claires, des mots percutants, des concepts forts.”
“Je vais me coucher.”
“Déjà ?”
“Bonne nuit.”
“Je me sens délaissée, Bobbie.”
“Allume la radio et écoute mon cousin.”
“Ton père aussi a dit qu'il était doué.”

Hé oui.
Un autre problème.
Faut-il préciser que Noé le patriarche n'avait pas de père ?

Bobbie, par contre oui.

Un père toujours là, prêt, aux aguets,


à contrôler l’Arche en construction,
à compter les clous,
à dire “comme ça, ça ne va pas, Bobbie”,
Stefano Massini – “Lehman Trilogy” - 106


“Tu es sûr, Bobbie ?”


“Je t'ai fait confiance, Bobbie”
“Tu vois cette plaque sur laquelle est inscrit MERCI MISTER LEHMAN ?
Un jour tu devras la mériter.”
“J'en suis conscient.”
“Je l'espère, mais j'ai reçu une drôle de nouvelle, cher Bobbie,
je souhaite qu'elle soit fausse :
tu ne voudrais tout de même pas dépenser l'argent de la banque
pour faire un film sur un singe ?”
“ Ce n’est pas un film, c'est plutôt une superproduction.”
“Sur un singe ?”
“Sur un gorille, nommé King Kong.”
“Tu veux sauver l'Amérique avec un gorille ?”
“C'est une production internationale.”
“Cher Bobbie, tu diriges une banque, pas un cirque : laisse les gorilles tranquilles.”
“Ça nous rapportera des millions.”
“Les gens sont en train de tout perdre : maison, épargne, travail. Et toi tu penses au
cinéma ?”
“Ce sont des affaires comme les autres.”
“Mais il nous faut penser à demain, Bobbie ! Le futur arrive, comme dit ton cousin
Herbert.”
“Bravo Herbert.”
“Sois prudent, je t'en prie : prudent.”

Dure, dure la vie de patriarche.


Dure, dure la vie de Bobbie Lehman.
Tout le temps la tremblote.
Parce que maintenant sur la planète Terre
c'est le déluge
ininterrompu.

Et dire que sur son Arche


pour agrémenter le voyage
il a même installé
à grand renfort de clous
une batterie de téléviseurs, absolument.
Flambant neufs.
Téléviseur domestique.
Une radio en images.
Autrement dit le cinéma à la maison.
Et puis tout le reste : du sport, de la musique, des nouvelles…
“Mon fils, tu ne voudrais quand même pas dépenser l'argent de la banque
pour financer des téléviseurs ?”
“Tout le monde voudra le sien dans son salon.”
“Tu en es sûr, Bobbie ?”
“Je crois, oui.”
“Tu veux sauver l'Amérique avec des téléviseurs ? Tu dois faire attention à ne pas
faire de faux pas.”
“Un téléviseur dans chaque maison : Ruth et moi nous avons déjà le nôtre.”
Stefano Massini – “Lehman Trilogy” - 107


Eh bien, oui.
Un téléviseur dans la maison des Lehman.
toujours allumé,
afin que, Noé, chaque soir, dans son salon,
des cors aux mains, mort de fatigue,
puisse voir son cousin sauver l'Amérique du déluge.
Et, hélas, pas seulement l’Amérique !
“Tu as vu, Bobbie ? Regarde, ton cousin Herbert est en Allemagne !”
“Moi, à sa place, je n’y serais pas allé.”
“Mais qu'est-ce que tu racontes ?”
“Je n'aime pas cet Adolf Hitler.”
“Il n'est pas en Allemagne pour Hitler.”
“Ah non ?”
“Herbert transmet les hommages de l'Amérique à l'Europe démocratique.”
“Gouverner l’Etat de New York ne lui suffit pas ? Il veut devenir Gouverneur à
Berlin, ou quoi?”
“Tu es jaloux, je crois.”
“Je vais me coucher.”
“Déjà ?”
“Bonne nuit.”
“Je me sens veuve, Bobbie.”
“Regarde mon cousin à la télévision.”
“Demain je demande le divorce.”

Sitôt dit, sitôt fait.


Divorce.
Dans un petit entrefilet du Fortune
“SEPARATION DOREE, ENTRE RUTH LAMAR ET LE COUSIN DU GOUVERNEUR LEHMAN ”.

Chapitre IV
Goliath
OUVRIR
SHUTTER
Quand une baignoire est pleine,
tu retires le bouchon
et elle se vide illico.

Il en fut ainsi pour le déluge universel :


à un moment donné Hashem retira le bouchon
et l'eau s’en alla.

Bobbie le patriarche
-il faut le reconnaître-
a réussi son coup.
Il n'a peut-être pas construit son Arche,
Stefano Massini – “Lehman Trilogy” - 108


mais sa barque est restée à flots.


Puis l’eau a commencé à baisser
et nous voilà de nouveau sur la terre ferme.

Ça fait bizarre de fouler à nouveau le sol


on avait presque oublié ce que ça faisait,
C'est peut-être pour ça que Bobbie ne dort pas ?
Ou plutôt, qu’il dort mais se réveille en sursaut.

Dans son rêve toujours pareil


il y a un gorille gigantesque JUMP TO
pendu à la cime
de One William Street,
[AVIONS]
tout là-haut
au-dessus de l'enseigne Lehman Brothers.
Les avions préférés de Bobbie,
passent,
et le monstre les attrape comme des moucherons,
les écrabouille et les flanque par terre,
puis se tambourine le torse,
assourdissant, JUMP TO
il va détruire tout le reste
-la banque de famille !- [KINGKONG]
quand tout à coup une jeune femme
blonde
sort par la fenêtre
et elle est tellement belle
tellement sexy
que le gorille
hypnotisé
s'arrête
la regarde
la cueille dans la paume de sa main JUMP TO
la caresse. [AVIATEUR]
Voilà, c'est à ce moment-là
que d'habitude Bobbie apparaît,
à l’angle de la rue,
il est armé d'une fronde
et de cinq gros cailloux lisses
il vise le monstre d'en bas,
il sait qu'il peut, il peut le tuer, JUMP TO
il tend la fronde
de toutes ses forces [MAINKONG]
et il tire,
mais le caillou se brise en mille morceaux
et le voilà à nouveau
tremblant, Bobbie,
en sueur, Bobbie,
la langue collée au palais
il crie, il crie, terrorisé,
Stefano Massini – “Lehman Trilogy” - 109


il crie à la jeune femme de sauter,


lui la sauvera,
là, maintenant, qu'elle saute
car le monstre est fou
et l’écrabouillera tout comme ses avions,
“Saute, Ruth! Saute, Ruth!”

Ruth. TOP 1
Deuxième femme.
Même prénom. [MAINKONG]
Épousée un mois après le divorce.

Ruth Owen.
Déjà mariée.
Mère de trois filles, Ruth.
Très bonne famille.
Sa mère ambassadrice.
Son père chef de parti.
“Tu sais, dans la famille nous sommes tous démocrates, Bobbie chéri”
“Vraiment Ruth chérie ?”
“Démocrate jusqu'au bout des ongles, Bobbie chéri.”
“Jusqu'au bout des ongles, Ruth chérie ?”
“Démocrate comme ton cousin Herbert !”
Bobbie sourit.
Il ne peut pas dire ce qu'il pense.
“Vive mon cousin Herbert.”
“Vive le New Deal !”

Ce n'est pas mal d'avoir des appuis en politique,


Parce que sans la politique,
Bobbie l’a bien compris,
il n'y a pas de banque.
Qu'est-ce que tu peux y faire, Bobbie ?
C'est le système.
Est-ce ta faute
si ton cousin Herbert et son ami Roosevelt
ont mis des règles partout ?
On ne peut pas licencier.
On ne peut pas exploiter.
On ne peut pas sous-payer.
Du beau travail : comment veux-tu que l'industrie se relève avec ça ?
“Tu sais, dans la famille, nous sommes tous démocrates, Bobbie”
Fin du travail au noir.
Fin de la main-d’œuvre bon marché.
Des garanties, des garanties pour tout le monde.
“Démocrates, jusqu'au bout des ongles !”
Plus aucune liberté, tout est contrôlé.
Des droits,
des contrats,
des assurances, vieillesse, maladie,
Stefano Massini – “Lehman Trilogy” - 110


“Merci Mister Lehman !”


merci pour quoi ?
Voilà qui tuera les entreprises
C’est ça le New Deal ?
Le vieux était mieux : il coûtait moins cher.
“Démocrates comme ton cousin Herbert !”
Bobbie sourit.
Il ne peut pas dire ce qu'il pense.
“Vive mon cousin Herbert !”
“Je me trompe ou parfois tu as les lèvres qui tremblent, Bobbie ?”

La vérité
c'est que dès que Hashem a vidé la baignoire 1 s
là en-dessous a poussé une sorte de forêt
pleine de monstres et de gorilles. JUMP TO
L’un d’eux est gigantesque
il s’est collé à la façade de la banque [VISAGE
et s'apprête à tout démolir.
KONG]
Donc Bobbie,
a endossé la cuirasse de David
et a pris sa fronde.
Il faut apprendre à tuer, c'est ça qu'il faut.

Maintenant que la baignoire est vide


et que l'industrie est bloquée à cause des droits minimaux
Lehman Brothers investira, oui monsieur, dans la guerre.

Et contre un monstre on ne peut pas tirer des cailloux.


il faut des armes, des bombardiers, des chars d'assaut,
qu’on expédiera là-bas très loin
en Europe, en Normandie,
contre les Allemands
parce que depuis quelques mois
le gorille du rêve
porte une petite moustache au-dessus de ses grosses lèvres.

Voilà, tout est prêt à présent.


Bobbie a armé sa fronde. TOP 1
Cette fois il vaincra son rêve
Il court vers le monstre, [VISAGE
tourne à l’angle de la rue. KONG]
Il s'arrête devant l'immeuble
et…
Mais qu'est-ce que c'est que ça ?
Il y a un autre David
à sa place,
déjà posté,
il tend sa fronde,
et n'a même pas le temps de viser
Stefano Massini – “Lehman Trilogy” - 111


qu'une foule de gens


descend dans la rue
et le porte en triomphe :
“Merci Mister Lehman !”

Non, Bobbie, ce n'est pas à toi qu’ils disent ça.


Et pendant qu’ils le portent en triomphe,
c'est à toi de tuer la bête.

Mais si dans les Textes Sacrés


David parvient à tuer Goliath,
le monstre qui se balance là-haut, lui,
n’a aucune intention de mourir
non monsieur.

Et si au lieu d'une fronde


nous essayions avec une bombe atomique ?

Financer la fronde avec un F majuscule.


Pas mal comme idée, Bobbie.
Cette fois MERCI MISTER LEHMAN
serait pour toi.
TOP SON
‫אותו והרג אותו הכה דוד אז‬, ‫ברחו הפלישתים‬.
JUMP TO “Et comme ça David le frappa et le tua (…) Et les Philistins s’enfuirent.”
I Samuel, 17, 50
[Thank You]
TOP GESTE COMEDIEN

TOP 1
[Thank You]
Chapitre V
Shivà

La famille Lehman FERMER SHUTTER


est en deuil.

Dehors, dans la rue,


une banderole est suspendue au mur.
Il y est inscrit “Merci Mister Lehman”.

Ils l’ont mise ce matin,


au début de cette journée sombre,
pluvieuse,
grise
comme les visages qui passent le seuil de cette porte.
Stefano Massini – “Lehman Trilogy” - 112


Dans la rue la foule.


Les employés de la banque.
Les épouses, les maris.
Avec leurs parapluies ouverts.
“Merci Mister Lehman”.

Dans la maison, la famille se recueille,


elle est au complet,
tous ensemble ils sont nombreux :
les jeunes, les vieux, les enfants.
L’ancien rituel dicte que :
les parents proches devraient rester assis
sur des chaises adossées au mur
ils devraient attendre
saluer
remercier
et rester là toute la journée.
En réalité ils ne le feront pas.
L’ancien rituel est dépassé.

Ils n'ont pas non plus


laissé pousser leur barbe,
la barbe du deuil,
de Shivà et sheloshim,
une barbe non soignée comme cela se pratiquait en Allemagne, il y a un siècle,
avant que ne partent les trois frères
dont les portraits, aujourd'hui sont suspendus au mur,
et puis qui sait si Rimpar
est encore debout
après la fin d’Hitler
ou si la ville n’a pas été rasée.

Le rituel imposerait de ne pas sortir pendant une semaine.


Penses-tu ! Comme si l'économie pouvait s'arrêter et attendre.
Il faut remettre sur pied la moitié du monde, et l'Amérique pense à tout.
Lehman Brothers désormais signe des contrats sur toute la planète,
parce que la guerre a été un vrai business,
mais reconstruire le sera encore plus.

Le rituel voudrait que l'on déchire un vêtement,


au retour du vieux cimetière
après l’enterrement.
Penses-tu ! C'est du folklore,
tout au plus des histoires de rabbins,
que pratiquent les juifs
arrivés en Amérique depuis peu.
Ceux qui ont fui l'Europe
parce qu’ils étaient tués dans les camps.
Tu les reconnais tout de suite,
Stefano Massini – “Lehman Trilogy” - 113


rien qu’à leur façon de s’assoir au Temple.

Maintenant qu'ils ont du sang américain, les Lehman,


comment veux-tu qu'ils se souviennent encore des rituels d'Europe ?
Des juifs réformés, ils tiennent à le souligner :
“Nous avons nos coutumes”.
Et selon celles-ci, on ne déchire pas les vêtements.
Le Kaddish par contre oui.
Ils l'ont récité,
matin et soir,
toute la famille,
depuis que le deuil a commencé.

Le siège de la banque au One William Street


est resté ouvert aujourd'hui, malgré tout.
Oui, parce qu’à la Lehman Brothers
tout se décide au lunch du lundi,
c'est-à-dire un déjeuner somptueux
en présence de tous les partners.
Et les partners ont décidé
à la majorité :
Trois minutes de silence, pour tout le personnel.

Ni plus ni moins :
le monde entier nous regarde,
l'Amérique est une grande entreprise
et Wall Street ne peut pas se coucher
parce que la terre tourne autour du soleil
et que sur les marchés il ne fait jamais nuit.

Les partners le savent bien.


Eux qui survolent la planète de long en large,
pour représenter Lehman Brothers,
parce que les partners sont tout simplement ceux
qui ont mis de l'argent
dans la banque,
tellement d'argent
qu’ils en possèdent une part.
Un pourcentage.
Une part du gâteau.
Paul Mazur, John Hertz, Monroe Gutman
et une dizaine d'autres
actionnaires
hommes d'affaires
pas une goutte de sang Lehman,
parce qu'une banque est une banque
et requiert des capitaux.
Rien à voir avec la famille.
Rien à voir avec le deuil.
Nous ne devons pas nous émouvoir
Stefano Massini – “Lehman Trilogy” - 114


nous ne suivons qu'un principe :


le pourcentage.
Même les réformes des démocrates
-droits minimums, assistance, vieillesse, maladie-
nous les avons transformées
à notre façon
en une machine à millions :
tu souhaites garantir ton futur en toute sécurité !
Fonds de Pension Lehman Brothers.
Tu souhaites garder le sourire en toute circonstance ?
Compagnie d’Assurances Lehman Brothers.
Et encore : Assurance Maladie,
Couverture Familiale…

Bref,
si Lehman Brothers parie sur le sourire,
si elle demande de l'argent pour garantir des sourires ad vitam,
comment veux-tu ensuite fermer pour cause de deuil ?
Ce serait une piètre stratégie publicitaire.
Et les partners ont l’image dans le sang,
parce qu’à présent
il y a des millions et des millions de téléviseurs,
un dans chaque maison
si tu ne soignes pas ton image
tu es hors-jeu.
Voilà pourquoi,
assis à la table de cristal,
dans leurs fauteuils noirs,
les partners Lehman Brothers
ne perdent pas un mot
du discours du Directeur de la Publicité.

“Je réfléchis avec vous aujourd'hui


sur le sens du mot confiance.
La confiance c’est partager quelque chose d’important, chers Messieurs.
Si j'ai confiance en quelqu'un,
je cesse de me poser des questions à son sujet,
parce que l'être humain a besoin d’alliés,
un besoin profond.
pour ne pas être seul.
Si nous parvenons à transformer la confiance entre les hommes
en une confiance envers une marque
nous obtiendrons bien plus que de nouveaux clients :
nous obtiendrons des personnes confiantes qui ne se poseront plus de questions à
notre sujet.”

Comment penser à fermer pour cause de deuil


alors que quelqu’un
assis à une autre table
Stefano Massini – “Lehman Trilogy” - 115


a répondu à la question de la confiance en fondant


“Standard & Poor’s”:
un immeuble plein d’employés
pour dire au monde
en qui on peut avoir confiance
et à quel point
“Standard & Poor’s”,
sera le thermomètre de cette confiance
glissé
sous le bras de l’économie,
pour dire au monde
si tu es classé A
si tu es classé B
si tu es insolvable
si tu es un tas d’ordures
ou la poubelle puante du marché.

Bravo le marché !
Aujourd'hui à la Bourse
les drapeaux seront en berne.
Qui sait si quelqu'un le remarquera.

Pour ceux qui ne seraient pas au courant,


Philip Lehman est mort.

Chapitre VI
Jonas

Nous avons gagné la guerre,


nous avons tué Goliath,
la nuit nous dormons tranquillement
et pourtant…
Bobbie se sent coincé,
enfoui,
lui et l’Amérique entière,
sans lumière
sans air
dans le ventre d'une baleine.

Ce n’est pas rien


de se retrouver dans le ventre d'un poisson.
D’abord parce que la voix résonne,
Stefano Massini – “Lehman Trilogy” - 116


comme dans une caverne,


du coup tout le monde est au courant de tout,
on te contrôle, on t'espionne,
tu n'es plus libre de dire quoi que ce soit
qui ne soit interprété.
Serrés comme des sardines
toute une nation
à l'intérieur de cette saloperie de poisson
qui plus est aux mains de McCarthy.
Communistes dehors,
communistes dedans,
partisans,
listes, procès, espions,
ça pue le poisson partout.

Bobbie Lehman ne respire plus.


On lui a retiré son passeport :
rapports suspects avec l’ennemi.
Bobbie ? Bobbie.
C’est un fait : il ne peut plus prendre l’avion.
Il doit rester à terre, prisonnier,
et pour Bobbie, cette saloperie, c’est un coup dur.
Tous ses contacts avec l’étranger sont bloqués.

Bobbie sait ce qu’il faut faire.


Il a été Noé, puis David,
à présent il sera le prophète Jonas, OUVRIR SHUTTER
et il se fera vomir par la baleine sur une plage,
avec toute la nation,
alors enfin le ciel redeviendra clair, limpide.

Le psaume que Jonas devra entonner


pour se faire éjecter
n’est pas une comptine. JUMP TO
Ce coup-ci il faut aider l’Amérique à rebondir.
[HERBERT]
C’est vite dit.
Bobbie n’est pas un homme de grands discours.
Il parle peu, Bobbie,
et quand il parle il se mord les lèvres,
Bobbie n’est pas de ceux qui suscitent le silence autour d’eux quand ils prennent
la parole,
Bobbie n’est pas de ceux qui… “je suis charmée, Bobbie, par la façon dont parle ton
cousin.”
“Moi aussi, Ruth, moi aussi.”
“Et depuis qu’il est sénateur, il parle encore mieux.”
“C’est bien vrai, Ruth.”
“Et comme il a pesté contre McCarthy !”
“Heureusement qu’en Amérique il y a Herbert.”
“Je le pense.”
Stefano Massini – “Lehman Trilogy” - 117


“Moi aussi, Ruth, moi aussi.”


“Si nous nous sauvons nous le devrons à des gens comme Herbert.”
“Nous lui dirons tous merci.”
“Hier soir il m’a littéralement hypnotisée.”
“Hier soir ?”
“Il parlait à la télé, Bobbie, tu t’étais endormi.”

Il parle toujours à la télévision, le sénateur Lehman.


Il parle dans les téléviseurs que Bobbie Lehman a mis dans chaque maison.
“Ton cousin passe très bien à l’image, si tu veux savoir, Bobbie.”
“Bien sûr Ruth, il pourrait même jouer la soubrette.”
“Tu fais de l’humour, Bobbie ?”
“Absolument pas : si tu veux ruiner ta carrière aujourd’hui tu peux soit conspirer
avec les communistes soit te mettre Herbert Lehman à dos.”
“Ta lèvre saigne, Bobbie.”
“Va savoir pourquoi, Ruth.”
“Et ta main tremble.”
“Je suis atteint d’Herbertite aigüe.”
“Je ne te suis pas là-dedans, Bobbie, je ne te suis pas.”
“Pourquoi ne vas-tu pas chez le sénateur Lehman ? Il y a la queue.”
“Tu es blessant.”
“Bonne nuit.”
“Je vaux moins qu'un bibelot.”
“Je n'ai jamais dit ça.”
JUMP TO
“Mais je viens de le comprendre…” [NOISE]
“Ruth.”
“Tu joues avec le feu, Bobbie : je pourrais demander le divorce.”

Jonas dans le ventre du poisson


n'avait pas de femme heureusement. REMONTER
Et n'avait pas de cousin télégénique
À qui tout le monde dit “merci Mister Lehman”. 1 ET 3
Ce n'est pas à toi qu'ils disent ça, Bobbie.
Ne te distrais pas :
Donne tout.

Bon d'accord.
Pour commencer, reprenons le contrôle des antennes.
Ainsi la moitié de l'Amérique entendra ce sacro-saint psaume.
Il suffit d'utiliser les téléviseurs.
Lehman Brothers a financé les appareils,
maintenant elle doit faire son entrée dans les émissions.
“Tu es en train de nous proposer de financer des producteurs de télévision ?”

“Nous devons évaluer les marchés, Bobbie, les bénéfices.”

“Nous devons peser le pour et le contre avant de te dire oui.”

“Je vous propose de financer des projets novateurs, de donner de l'oxygène.”


Stefano Massini – “Lehman Trilogy” - 118


“De quels projets novateurs parles-tu, Bobbie ? Le Conseil est désorienté.”

“L’électronique.
Des calculatrices, des ordinateurs, des centrales téléphoniques,
l'Amérique fabrique encore tout à la main,
avec l'électronique, nous pourrions déclencher un court-circuit tel
que la baleine nous vomira !”

“Nous voudrions évaluer ce que ça nous coûtera et ce que nous en retirerons.”

“Miséricorde, nous n’en retirerons rien si nous continuons à rester enfermés ici.”

“Nous ne nous exposerons pas au risque sans avoir fait de projection.”

“Alors misons sur les transports.”

“Si tu voulais bien nous expliquer ce que tu entends par transports.”

“John Hertz m'a proposé un montage financier sur la location de voitures.


Donnons une automobile à chaque famille, je vous en prie,
donnons une camionnette à quiconque en veut et quand il veut,
nous remplirons la nation de gens mobiles,
le mouvement détruit la peur
et le bruit dans les rues sera tel
que le poisson nous vomira !”

“Ça ne nous semble pas une stratégie gagnante.”

“Ça va, d'accord, alors écoutez ceci :


si vous voulez une stratégie gagnante
misons tout sur la guerre.”

“Explicite devant le conseil le concept de guerre, Bobbie.”

“Si vraiment vous devez vous trouver un ennemi,


qu'au moins il soit en dehors du pays pour que nous le réduisions en morceaux.
Je propose de financer les armes et les troupes.
Contre la Corée, contre le Guatemala.

“Tu peux répéter, Bobbie ?”

“Et avec l'uranium du désert mexicain


finançons des armes nucléaires contre la Russie.”

“Il nous semble que pour ce projet les possibilités de gains sont assurées »

“Nous ferons de l'Amérique


la gardienne de la planète,
armée jusqu'aux dents, et…”
Stefano Massini – “Lehman Trilogy” - 119



JUMP TO
[AVIONS 2]
Et voilà.
Ce fut à cet instant-là
que tout à coup
le poisson vomit Jonas et les États-Unis avec.

Peut-être parce que la peur chasse la peur.


Et la peur de garder dans le ventre un arsenal nucléaire
fut plus forte que tout.
Et le vomi fut.

‫הדג אל יהוה וידבר‬, ‫היבשה על יונה את הקיא והוא‬.


JUMP TO “Comme cela Hashem parla au poisson et le poisson vomit Jonas sur la terre ferme.”
[NEWS] Jonas, 2:11

DONNER TOP AU SON

Chapitre VII FERMER


Migdal Bavel
SHUTTER

L'enseigne sur la façade


est en noir et blanc,
linéaire,
parfaite,
LEHMAN BROTHERS
longue
étendue de part en part
au-dessus des fenêtres
de ce nouveau siège,
à 3500 miles de New York,
au cœur de Paris.

Bobbie est ici, il fait les honneurs de la maison.


Six cents invités.
Et il sourit, Bobbie, il sourit.
Il serre des mains, salue et fait le baisemain aux dames.
Sa femme est dans son dos,
elle fume sa Philip Morris :
“Cher Bobbie, pourquoi n'installez-vous pas au siège de New York un café à la
française ?”
“C'est une excellente idée. Bonsoir Madame Lefebvre.”
“Je trouve que le siège de New York est vieillot, Bobbie.”
“Eh bien nous allons le moderniser. Bonsoir Monsieur Guineau.”
“Outre le café nous devrions y installer un restaurant.”
“Bien sûr, pour les déjeuners d'affaires. Très cher, Rothschild.”
“Un restaurant et une librairie.”
“Occupe-toi de tout, chère Lee, tu veux ?”
Stefano Massini – “Lehman Trilogy” - 120


Lee Anz Lynn est la nouvelle femme de Bobbie.


La précédente a divorcé il y a un an.
Le Fortune avait écrit
“Divorce à six chiffres pour le cousin du Sénateur Lehman.”
Mais cette fois Bobbie a éclaté de rire

Bobbie est intéressé par bien d'autres choses,


par le monde, par exemple,

Hier soir,
Bobbie était en Arabie.
Après-demain
Bobbie sera au Pérou,
et après le Pérou à Sumatra.
À bord de son Boeing 707
Bobbie rebondit
comme une balle
d'un bout à l'autre
parce que le monde est petit
comme une table de billard,
et si aujourd'hui il joue au golf avec Eisenhower
demain il ira à un cocktail,
à Singapour, et voilà !

L'économie c’est être mobile, avant tout,


l’économie ce sont les aéroports, les palaces, les hôtels,
Nous sommes Lehman Brothers à Tokyo
à Londres
en Australie
à Cuba
eh oui
même au milieu des communistes.

Bobbie Lehman
tient le monde entier
dans la paume de sa main.

Peut-être est-ce pour ça que ta main tremble, Bobbie chéri?

‫בבל נקרא הוא זו מסיבה‬, ‫הארץ כל שפת מבולבל' ה שם כי‬


“Pour cela on la nomma Babel, parce que là le Seigneur confondit la langue de la terre.”
Genèse, 11, 9
Stefano Massini – “Lehman Trilogy” - 121


Chapitre VIII
I have a dream

Autour de la table,
en cristal
au grand complet
les partners Lehman Brothers
ne perdent pas un mot
du discours du Directeur Marketing.

“Je réfléchis aujourd'hui avec vous au sens du verbe acheter.


Que veut dire acheter ?
Ça veut dire donner de l'argent en échange de quelque chose.
Ce quelque chose a une valeur, cette valeur est un prix.
Le prix c'est l'argent que tu donnes.
Ni plus, ni moins.
Parfait.
Si tu veux que les gens achètent
tu dois leur dire tout le contraire.
Tu dois leur dire qu'ils ne sont pas en train d'acheter.
Tu dois leur dire “toi et moi nous ne faisons pas un échange,
en fait c'est toi qui y gagne,
moi j'accepte ce prix à contrecœur
mais je l'accepte quand même
même si -que ça se sache- j'y perds.”
Voilà la nouveauté, Messieurs.
Ça c'est la philosophie du marketing.
Dire à tout le monde qu'en achetant on gagne de l'argent
et qu'en vendant on en perd.
Le Marketing c’est
dire à tout le monde que si tu achètes,
tu triomphes
tu me bats
Si nous réussissons à faire entrer dans le crâne
du monde entier
qu’acheter, c'est vaincre,
alors acheter deviendra le maître mot de la vie.
Parce que l'être humain, chers Messieurs, ne vit pas pour perdre.
Vaincre est son instinct.
Vaincre c’est exister.
Si nous réussissons à faire entrer dans le crâne
du monde entier
qu’acheter, c'est exister,
nous réussirons à renverser, chers Messieurs,
l’ultime vieille barrière du « besoin ».
Notre objectif
c'est une planète Terre
sur laquelle on n’achète plus rien par besoin
Stefano Massini – “Lehman Trilogy” - 122


mais par instinct.


Ou si vous préférez, pour faire court, par souci identitaire.
Et à ce moment-là, Messieurs,
les banques deviendront immortelles.”

Extraordinaire.
Bobbie en bout de table sourit.
parce que quand son grand-père Emanuel et ses frères
ont fondé la banque
ils rêvaient d’un empire de coton et de café,
et quand son père Philip
l’a faite entrer en Bourse
il rêvait de train et de kérosène,
mais maintenant,
maintenant le plan est tout autre
ici on parle de vie éternelle, Messieurs,
on parle de donner un sens au monde,
vous comprenez
I have a dream, yes
I have a dream
et le rêve
n'est
rien de moins
que l'immortalité.

Tandis que le monde entier


en ces années 60
est terrifié à l'idée d’exploser
tout d'un coup
à cause d'une nouvelle bombe atomique
nous, nous prenons notre élan
nous sautons par-dessus le fossé
et voilà
non seulement nous sommes partout
mais nous y serons
dorénavant
pour l'éternité.

Lehman Brothers en fait le pari.


“Vote favorable”
À l'unanimité.

En avant alors avec le nouveau plan marketing :


dorénavant
le mot d'ordre
est feindre
feindre, oui,
faire semblant
que n'importe qui peut acheter n'importe quoi,
que le luxe est à tout le monde
Stefano Massini – “Lehman Trilogy” - 123


qu'il n'existe pas de pauvres


que rien n’a de prix
puisque tout est à portée de main.

Quel métier immense que de s'occuper de choses immortelles.


Bobbie sourit.
Lehman Brothers pour l'éternité.
Puis mord sa lèvre.
Bobbie a les cheveux blancs.
Lehman Brothers pour l'éternité.
Mais au fait après moi
qui poursuivra ?

Chapitre IX
Egel haZahav

D’accord
pas un jour
sans que nos militaires
ne meurent au Vietnam

D’accord John Fitzgerald Kennedy


est mort
là-bas, à Dallas,
comme ça, devant tout le monde.

D'accord, deux semaines plus tard,


Herbert Lehman
est mort
lui aussi
tout d'un coup,
mais il est un fait
que toute cette mort qui rode
ne fait plus aucun effet à Bobbie Lehman.
Au contraire : il sourit.
De plus en plus souvent.
Parce que Bobbie a fini par se convaincre :
à présent il sait bien
il sait parfaitement bien
qu'il ne peut pas mourir.

Les patriarches sont morts oui,


mais à l'âge de cinq, six cents, sept cents ans
si ce n’est plus
Stefano Massini – “Lehman Trilogy” - 124


ce qui revient à dire


qu'ils sont immortels
eux aussi
comme la banque
et c'est juste,
très juste,
par ce que Hashem ne peut pas faire mourir
celui qui conduit le peuple Élu.

Peut-être est-ce pour ça


que les doigts de Bobbie ne tremblent plus ?
Est-ce pour ça qu'il ne se mord plus la lèvre ?
Et sa langue -miracle- ne colle plus à son palais.
Il sourit, Bobbie, il sourit.

Il sourit parce qu'il a 74 ans.


Ce n'est rien 74 ans par rapport à cinq, six cents, sept cents ans.

Tu es très jeune, Bobbie Lehman.


Et comme tous les gamins
tu peux ne pas être d'accord, c’est très tendance,
tu peux le faire, c'est ton tour,
révolution ?
À fond la caisse !

Peu importe si les partners


au lunch du lundi
font la grimace :
le président est le patron oui ou non ?
ouvrir grand les portes aux jeunes
nous rapportera davantage.

Ce jeune homme,
par exemple,
qui entre à l'instant dans son bureau
avec des joues comme des melons
il a à peine plus de trente ans.
Le regard perçant, même un peu trop,
un air arrogant,
un sacré culot,
il cassera les couilles au monde entier celui-là
à coups de marteau, à moins qu’il ne préfère la hache,
“Mon nom de famille, oui, je sais, il est hongrois.
Nous ne sommes pas des lâches comme ceux qui changent leur nom.
Et puis vous les Lehman vous étiez des juifs allemands, je le sais.
Si vous étiez allemands, je peux bien être hongrois.
Ou bien les Hongrois ne vous reviennent pas ?
S’ils ne vous reviennent pas, dites-le moi, et je m’en vais,
parce que, dans cette banque, vous avez beau avoir une montagne de fric
moi, j’ai une montagne d’idées,
Stefano Massini – “Lehman Trilogy” - 125


et je ne les lâche que là où je suis bien.”

“Vous ne faites pas de cadeaux, Mister Glucksman.”

“On dit que vous vous y connaissez en chevaux;


bien, alors vous savez mieux que moi
que les meilleurs chevaux sont ceux qui ruent.”

“Et ce cheval qui est ici devant moi


est à la recherche d'une écurie ?”

“Une écurie, peut-être. Une cage sûrement pas.”

“C'est moi qui suis venu vous chercher, Mister Glucksman,


parce que votre réputation vous précède :
vous semblez être le meilleur trader
de toute l'Amérique.”

“Vous avez un département Trading, ici ?”

“Pas encore.
Mais je voudrais en ouvrir un, justement.”

“ À mon avis, vous ne savez pas de quoi vous parlez.


Les personnes comme moi
ne font pas un métier de fils à papa
ne vont pas aux dîners de gala
et ne portent pas de boutons de manchettes.”

“Alors expliquez-moi, que faites-vous exactement, vous les traders.”

“Nous sommes devant des ordinateurs, Mister Lehman,


avec un téléphone dans cette oreille
et un autre dans celle-ci.
Nous achetons et vendons des actions,
simultanément,
dans dix Bourses différentes dans le monde entier
pas seulement à Wall Street,
nous achetons là où c'est le plus intéressant
et nous revendons là où nous gagnons le plus,
nous déplaçons des titres et des valeurs,
des centaines par jour,
mieux encore,
le plus souvent,
nous faisons en sorte
qu'un titre de merde,
un déchet,
passe pour une valeur en hausse
et quand il vaut le double
nous le refilons à ceux qui tombent dans le panneau.
Stefano Massini – “Lehman Trilogy” - 126


Vous dirigez la reine des banques,


ici tout brille,
il y a un tas de fric, c’est très class partout,
nous, nous faisons le sale boulot
celui dans lequel ne comptent que l'argent et la ruse.
Un Département Trading
peut vous rapporter des millions par jour,
mais oubliez de nous faire entrer dans vos salons :
nous sommes des mécaniciens,
les bonnes manières, c'est pas notre rayon.”

“Vous m'avez convaincu, Mister Glucksman :


quand croyez-vous que nous pourrions commencer ?”

“Pour vous créer un Département à partir de rien


il me faudra au moins deux mois.
Je choisirai moi-même les traders, que des fins limiers.
Et puis, je vous le répète :
nous ne pouvons pas rester dans vos velours. OUVRIR
Donnez-nous un autre siège, ce sera notre QG.”
SHUTTER
“Il est déjà prêt, si vous le souhaitez,
à cinq minutes d’ici, dans Water Street.
Vous désirez le voir tout de suite ?”

Bravo, Bobbie. JUMP TO


Morgan Stanley est une banque de grabataires. [BOURSE]
Goldman Sachs est un hospice à ciel ouvert.
Lehman Brothers non.
Lehman Brothers aura un Département Trading,
un siège détaché dans Water Street,
l'empire de Hongrie,
loin des velours,
loin des boutons de manchettes,
et quand Paul Mazur
L’un des plus vieux partner
y est entré
avec Bobbie
il a manqué de s'évanouir, ce bon vieux Paul :
“Que signifie tout ça, Bobbie ?”

Mais Bobbie ne répond pas, non :


Bobbie sourit.
Il prend Mazur bras dessus, bras dessous,
et l'emmène avec lui
“Tu veux bien m'expliquer, Bobbie ?”
Des bureaux grands comme des hangars
“Qui contrôle tout ça ?”
des écrans d'ordinateur,
l'un à côté de l'autre,
Stefano Massini – “Lehman Trilogy” - 127


des restes de take-away chinois,


et des sachets de donuts partout
“Combien nous coûte cette folie ?”
Des jeunes gars partout,
qui rigolent, qui courent,
qui hurlent comme des forcenés
“Bobbie, tu as vu là-haut : qui est cet homme ?”
Parce qu'il y a un homme
là-haut
debout, en effet,
sur une mezzanine,
un homme avec des joues comme des melons,
qui dirige l'orchestre dans cette fosse infernale,
mais sans baguette,
on dirait qu’il manie une hache plutôt.
Derrière lui
suspendue au mur
une immense photo
d'une négresse nue
avec le corps enduit d'or
sur laquelle est inscrit
“La Déesse de la Bourse.”

Paul Mazur
partner historique
a juré
qu’il ne mettrait plus jamais les pieds
à Water Street
empire de Hongrie
et au lunch du lundi
il fera part à ses collègues
de son incommensurable dédain.

Mais le Département Trading


en un seul mois
a triplé les bénéfices.
C'est en tout cas ce que Bobbie a rapporté,
graphiques à la main,
en souriant,
parce que Lew Glucksman
justement
n’avait pas le temps.

Tripler les bénéfices


plait beaucoup aux partners Lehman.
même si là-dedans
en Empire de Hongrie
on idolâtre une autre déesse.

Paul Mazur
Stefano Massini – “Lehman Trilogy” - 128


76 ans
meurt peu de temps après.

Bobbie sourit :
ce n’est plus son problème.

‫אלילים כאן האנשים את עשו ואהרן‬, ‫הזהב עגל‬.


“Et voilà que Aaron fit pour le peuple une idole, un veau d’or.”
Exode, 32

Chapitre X
Twist 2s APRES DEBUT MUSIQUE

JUMP TO
Bobbie Lehman a 78 ans.
Et il danse le twist. [TWIST]
Il n'est pas le seul.
Le monde entier danse le twist.

Les maisons dansent, les cottages, les petites villas,


parce que chacun doit avoir un toit
sous lequel danser !
Les frigos dansent, les shakers, les machines à laver,
parce que le courant électrique
donne l’énergie pour danser !
Les cinémas dansent, les téléviseurs,
parce que personne ne danse sans se montrer !
Et les actions dansent, les titres, les échanges
parce que la Bourse,
elle, oui, elle est faite pour danser !

Lew Glucksman danse,


il danse, une hache à la main,
Il danse avec tout le Département Trading,
qui se trouve, là, dans Water Street,
l’empire de Hongrie,
où ceux de One William Street
ne montrent pas le bout de leur nez,
parce que cette affaire-là,
non merci,
cette pagaille infernale
ce n'est pas Lehman Brothers.
Dommage du coup, parce que Lehman Brothers
danse quand même le twist
en sautillant sur les zéros
que la Hongrie multiplie, « en veux-tu en voilà ».
Stefano Massini – “Lehman Trilogy” - 129


Bobbie Lehman a 80 ans.


Et il danse le twist.

Il a passé sa vie à trembler,


qu’y a-t-il de mal
si aujourd'hui
le patriarche
a une sacro-sainte
une frénétique envie de danser ?

Il arrive même à faire danser


ceux qui n'en ont plus envie,
comme les vieux partners
de One William Street,
ceux qui ont choisi
de danser un peu de sirtaki
sur la table de cristal
et qui pour l'apprendre
ont appelé
Pete Peterson
grec
pardon
suédois
Son père Georghios Petropoulos
avait dû changer son nom
parce que le Ku Klux Klan
oui Monsieur,
incendiait la nuit
les snacks des immigrés.

Il danse Pete Peterson


un banquier pur porc
il danse avec son salaire de 300,000 $
il danse avec la banque Lehman Brothers
qui, pour lui, est celle de One William Street
celle-là uniquement,
il ne danse pas avec Lew Glucksman,
Peterson hait Glucksman,
Glucksman hait Peterson,
la Banque hait la Bourse,
la Bourse hait la Banque,
mais ils dansent quand même
en se haïssant
parce que ce qui compte c'est de faire de l’argent.

Bobbie Lehman a 90 ans


et il danse le twist.
en fait il en a 100.
Peut-être 140.
Stefano Massini – “Lehman Trilogy” - 130


Il danse le twist, Bobbie,


il danse comme un forcené,
peut-être ne s'est-il pas rendu compte
qu'en dansant le twist TOP GESTE COMEDIEN
le dernier des Lehman
est mort.
TOP 1
[TWIST]
‫כמשה בישראל עוד נביא עולות לא כבר זה‬
“Il n'est plus né en Israël un prophète comme Moïse.”
Deutéronome, 34

TOP LUMIERE
Chapitre XI
Squash JUMP TO BAISSER
[BLANC] 1 ET 3
Sur la plaque accrochée à la porte d'entrée du bureau
il est inscrit “Président”.

Jadis elle était


sur la porte de Bobbie Lehman.
À présent, elle désigne quelqu'un d'autre,
depuis au moins dix ans.

Le fauteuil sombre
n'a pas changé
c’était celui d'Emanuel Lehman.
Le divan est le même,
c’était celui de Philip.
À présent tout appartient
au nouveau boss de Lehman Brothers.
Pourtant dans l'air
il n'y a rien de grec
ni de suédois.

Quand on frappe à la porte,


le président Pete Peterson
se lève,
ajuste sa cravate
“Entrez.”

Lew Glucksman
n'est jamais de bonne humeur
tôt le matin.
Aujourd'hui, il l’est encore moins que d'habitude,
Stefano Massini – “Lehman Trilogy” - 131


parce que les bureaux des étages supérieurs


il ne les a jamais beaucoup aimés
et comme dit son pupille Dick Fuld
“plus ils sont hauts, plus je les écrase”.

Glucksman traverse la pièce.


Il ne réajuste pas sa cravate,
il n'en porte pas.
Et s'assied.

Le Grec et le Hongrois :
l'un devant l'autre.
L’un est un banquier parfait.
L'autre est un trader de choc.
L’un est le Président de Lehman Brothers.
L’autre fait marcher la mine d’or,
et comme l’a déclaré à la presse
son pupille Dick Fuld
“sans nous ce ne serait rien que de la fumée, sans feu”.

Le Grec et le Hongrois :
l'un devant l'autre.
Un silence qui dure un siècle.
Peterson sourit.
Quand il était dans le Gouvernement de Richard Nixon
il a appris à sourire même aux ennemis,
il a un don pour ça,
il sourit sur commande.

Glucksman non, pas lui.


Lui, son sourire, il ne le commande pas,
et, de fait, il est là, assis,
comme un rhinocéros
qui pointe sa corne,
et fait de drôles de bruits avec son nez
parce que, comme dit son pupille Dick Fuld :
“L'économie se divise en cravates et en brutes,
et vu que les cravates respirent très mal
il est largement préférable d'être une brute.”

Peterson se souvient bien


-il était dans le Gouvernement de Nixon-
il se souvient bien
du temps où les États-Unis
ont ouvert les marchés chinois tous azimuts
en envoyant à Pékin
une équipe de ping-pong.
Maintenant, ici, il veut faire pareil.
C'est une idée, non ?
Ping-pong
Stefano Massini – “Lehman Trilogy” - 132


gréco-hongrois.

Balle en jeu.

“De quoi veux-tu parler, cher Glucksman ?”


“Moi ? De rien.”
“Que me vaut le plaisir, alors ?”
“Tu le sais.”
“Une vague intuition.”
“Ne te débines pas.”
“Bien.”
“Parle clairement.”
“Vas-y, je t’en prie.”
“Tu es le Président.”
“Je le suis.”
“Justement.”
“Continue.”
“Tu ne devrais pas l’être.”

Balle hors-jeu.
La Hongrie a riposté trop fort.
Peterson sourit.
Il sait très bien faire ça.
Un zéro pour la Grèce.
Il remet la balle en jeu.

“Qu'entends-tu par-là, cher Glucksman ?”


“Que maintenant, ça suffit.”
“Qu'est-ce qui suffit ?”
“Avec les rois du passé.”
“Je suis donc un roi ?”
“Tu es Président.”
“Tu voudrais par hasard...”
“Je veux la Banque.”

Balle hors-jeu.
La Hongrie est nerveuse.
Peterson sourit.
Il sait très bien faire ça.
Deux zéro pour la Grèce.
Il remet la balle en jeu.

“Tu ne trouves pas que tu exagères, cher Glucksman ?”


“Pas du tout.”
“Une banque est une banque.”
“C'est nous qui la faisons fonctionner.”
“Tu crois ?”
“J'ai les chiffres.”
“Je considère que...”
“Ça suffit.”
Stefano Massini – “Lehman Trilogy” - 133


La Hongrie jette sa raquette.


Elle prend la balle et l'écrase avec le talon.
Le match est terminé
parce que le ping-pong c’est un sport de danseuses
et comme dirait le jeune Dick Fuld
“Le squash, ça, c’est un sport de mecs.”

Parfait.
Maintenant, c'est Glucksman qui mène le jeu.
Et ce sera du squash, jusqu'au dernier coup,
le gagnant est celui qui tape le plus fort.
Balle en jeu.

“Donc, Peterson, je mérite la Banque.”


“Toute la Banque dans les mains de tes troupes, c’est ça ?”
“C’est mieux que de la voir croupir dans votre moisissure.”
“Ne serait-ce pas mieux de séparer les tâches ?”
“La moitié du gâteau ne me suffit pas.”
“Tu veux t’empiffrer jusqu’à te rendre malade ?”
“Plutôt ça que d'en laisser une miette à ces rats de banquiers.”
“Et si le gâteau n'était pas d'accord ?”

Balle perdante pour la Hongrie.


Avantage à la Grèce.
Peterson sourit.
Il sait très bien faire ça.
La balle est de nouveau en jeu.

“Je voudrais que tu saches que tu n’es pas aimé, Glucksman.”


“Tu veux dire par les partners ? Je me contrefiche des momies.”
“Et si les momies retiraient leurs parts ?”
“Ils ne le feront pas, et s’ils le faisaient je payerais.”
“S'ils sont dix à te laisser tomber, ça représentera un petit capital.”
“Il y en a suffisamment dans la caisse, ce ne sera pas une grande perte.”
“Mais tu démarrerais avec un handicap.”
“Je veux la Banque, je veux ton fauteuil.”
“M’écarter te coûtera des millions.”
“Dis-moi combien, tu les auras demain.”

Un point en faveur de la Hongrie.


Mais voilà que la Grèce
interrompt le jeu,
elle prend la balle.
“Je veux une traînée de zéros
et un pourcentage sur ta faillite.”

“C'est-à-dire ? Des chiffres.”

“Si tu dois vendre les parts Lehman Brothers,


Stefano Massini – “Lehman Trilogy” - 134


si tu dois les céder pour avoir des liquidités,


je veux un pourcentage sur chaque vente.

“C’est un deal stupide.”


“Affaire conclue ?”
“Affaire conclue.”
“Lewis Glucksman, tu es le nouveau Président.”

Là où le ping-pong fit un flop


le squash fit un boom.
Là où la Hongrie déclara faillite
La Grèce triompha JUMP TO
[SONNETTE]
Parce que moins d'un an
après cette rencontre
Lehman Brothers,
le label immortel,
était vendu aux enchères
au plus offrant.

American Express
l’a racheté
à un bon prix.

TOP 1
[SONNETTE]
Épilogue
Monday Lunch

Autour de la table,
en cristal,
longue comme toute la pièce FERMER SHUTTER
sur les fauteuils noirs
on dirait le lunch du lundi
même s'il fait nuit
ou plutôt non tiens,
voilà l’aube.

Dans la pièce règne le silence.

Six vieux hommes.


Attendent la nouvelle.

Henry préside.
C’est sa place, depuis toujours.

Mayer Bulbe
Stefano Massini – “Lehman Trilogy” - 135


est assis à ses côtés.

Emanuel est un bras,


il veut agir,
dans des journées comme celle-ci
il est hors de question de rester assis

Son fils Philip


tient un agenda
devant les yeux,
une plume à la main,
il écrit des phrases en majuscules.

Bobbie Lehman
assis devant son père,
a de nouveau la main qui tremble,
et se mord la lèvre.

Herbert le sénateur
remet l'horloge au mur
à l’heure juste,
mais de toute façon ici le temps
est un étrange concept.

Dans la pièce règne le silence.


Six vieux hommes
attendent la nouvelle.

Henry se mouche,
plie son mouchoir en coton et le remet dans sa poche,
puis regarde ses frères :
“Et comment s'appelle-t-il ? J'oublie toujours son nom.”

“Je demande : qui est finalement le dernier Président ?”

“Dick Fuld.”

“J'espère quand même qu’ils voudront bien la sauver.”

“Je ne vois pas comment.”

“En 29 nous n'avons sauvé aucune banque, nous autres.”

“Elle est morte, il y a une minute, me dit-on.”

Il se lèvent.
Autour de la table.
Tous.

Dans les prochains jours,


Stefano Massini – “Lehman Trilogy” - 136


ils laisseront pousser leur barbe


comme le veut le rituel
Shivà et sheloshim.
Ils respecteront la loi
comme cela est écrit
dans chacun des préceptes.

Matin et soir
ils réciteront le Kaddish
tout comme il le faisaient à Rimpar,
là-bas, en Bavière.