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Frontières

Georges Bataille et la question du corps mort


Gilles Ernst

Résumé de l'article
Enquêtes sur le cadavre
Volume 23, numéro 1, automne 2010 Le mort hante l’oeuvre de Georges Bataille (1897-1962). Il y fait
l’objet d’une description volontairement provocante. La raison
en est simple : il appartient au monde du sacré. D’où les deux
URI : id.erudit.org/iderudit/1004021ar
rites – l’un, affreux, l’autre, plus attendu – marquant son
DOI : 10.7202/1004021ar apparition : la nécrophilie et la veillée mortuaire. Ces deux
rites, en apparence très différents, sont en fait identiques : ils
soulignent la nécessité, comme l’a enseigné Hegel, un des
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maîtres à penser de Bataille, de garder à l’esprit la négativité
de la mort. Situé dans le contexte actuel, Bataille a donc
pressenti le « déni » de la mort et du mort qui caractérise, selon
les spécialistes, la société contemporaine, déni que l’auteur de
Éditeur(s) l’article illustre par son expérience personnelle (cas d’un
village français affecté par la « déritualisation » des
Université du Québec à Montréal funérailles). Pour remédier à cette crise, Bataille propose le
maintien d’une morale où le vivant ne se détourne pas du
mort.
ISSN 1180-3479 (imprimé)
1916-0976 (numérique)

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Citer cet article

Ernst, G. (2010). Georges Bataille et la question du corps mort.


Frontières, 23(1), 40–46. doi:10.7202/1004021ar

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r e c h e r c h e

Résumé

GEORGES BATAILLE
Le mort hante l’œuvre de Georges
Bataille (1897-1962). Il y fait l’objet d’une
description volontairement provocante.
La raison en est simple : il appartient au

et la question
monde du sacré. D’où les deux rites – l’un,
affreux, l’autre, plus attendu – marquant
son apparition : la nécrophilie et la veillée
mortuaire. Ces deux rites, en apparence

du corps mort
très différents, sont en fait identiques : ils
soulignent la nécessité, comme l’a ensei-
gné Hegel, un des maîtres à penser de
Bataille, de garder à l’esprit la négativité
de la mort. Situé dans le contexte actuel,
Bataille a donc pressenti le « déni » de la
mort et du mort qui caractérise, selon
les spécialistes, la société contemporaine,
déni que l’auteur de l’article illustre par
son expérience personnelle (cas d’un vil-
lage français affecté par la « déritualisa-
tion » des funérailles). Pour remédier à
cette crise, Bataille propose le maintien
d’une morale où le vivant ne se détourne
pas du mort.
Mots clés : « thanatocentrisme »  –
nécrophilie – veillée mortuaire – effroi –
sexe – rite – sacré – déni – socialisation – Gilles Ernst, Les yeux de ces morts
communauté. agrégé de Lettres modernes, docteur en Littérature épuisent le cœur
française (Thèse d’État), professeur émérite,
tête aveugle aphone
Nancy-Université (Université Nancy II).
Abstract démence sans être (OC, t. IV, p. 20,
Death haunts the works of Georges Cela fera bientôt cinquante ans que v. 7-10)
Bataille (1897-1962), where it is the Georges Bataille (1897-1962) est mort. On qu’il a, pour citer une de ses expres-
object of deliberately provocative descrip-
sait que l’ensemble de son œuvre1, écrits sions, rendu l’air « peu respirable » autour
tion. The reason for this is simple : death
belongs to the world of the sacred. It is
littéraires (récits, poèmes) ou théoriques de beaucoup de ses lecteurs d’emblée
from here that we get the two rites – the (essais comme L’Expérience intérieure conviés à regarder la vérité en face. Et pas
one horrific, the other more expected – ou La Part maudite), témoigne d’une seulement en lisant ce qu’il a écrit. Non,
which mark its appearance : necrophilia réflexion sur la mort qui lui vaut une place ce serait trop commode ; le fondateur en
and the wake. These two rites appear to à part parmi les écrivains du xx e siècle. Je 1946 de Critique, revue ouverte à tous les
be very different, but they are, in fact, dis bien : réflexion sur la mort et non : fas- savoirs, ne s’est jamais détourné du monde
identical : they both underline the neces- cination, terme employé par certains cri- et ne doutait pas que ce qu’il écrivait dût
sity, as pointed out by Hegel, an inspira- tiques en mal de terminologie ou enclins à avoir des applications dans le réel.
tion to Bataille, of bearing in mind the attribuer à un tempérament morbide ce qui C’est suggérer qu’une lecture anthro-
negativity of death. Placed in a contem-
au contraire procédait chez lui d’une cons- pologique de son œuvre est souhaitable.
porary context, Bataille seems to have
thus anticipated the “denial” of death
cience lucide. Car Bataille a pris la mort S’agissant du cadavre, elle est même la
and of the dead body which, according to – mort comme fin de la vie, mort comme seule possible vu que Bataille a toujours
the experts, characterizes today’s society, puissance négatrice dans l’existence où procédé en approche globale, confrontant
a denial which the author of the article elle s’appelle alors l’« Impossible2 » – au les données historiques, philosophiques,
illustrates through his personal experi- sérieux. Cela vaut déjà pour le cadavre qui sociales et économiques. Par exemple
ence (case of a French village affected est la meilleure incarnation de la mort et dans La Limite de l’utile et Théorie de la
by the “de-ritualization” of funerals). To duquel le regard et l’esprit le plus souvent religion, deux essais où il est précisément
remedy this crisis, Bataille proposes that se détournent, faute de pouvoir affronter question du mort et dont l’un constitue
the living not turn away from the dead. son regard vide. la première version de La Part maudite,
Keywords : “thanatocentrism” – On peut même avancer que c’est par tandis que l’autre esquisse une approche
necrophilia – wake – fear – sex – son attention au corps mort, telle qu’elle sociologique du religieux.
rite – sacred – denial – socialisation – apparaît par exemple dans cette séquence Sans prétendre à l’exhaustivité, la pré-
community. poétique : sente étude voudrait tenter de revenir sur

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le pouvoir de happement qu’a chez lui histoire d’un prêtre dévoyé, est centré sur sière » de la Genèse, qui, sautant les étapes
le corps mort. Elle le fera en analysant le suicide du héros éponyme. de la décomposition, n’a au fond rien
d’abord sa représentation dans les récits et On m’objectera sans doute qu’à compter d’effrayant (certains conservent d’ailleurs
les essais ; puis en interrogeant cet effroi les cadavres de papier on ne prouve rien de l’urne funéraire de leurs parents dans leur
sacré qu’il suscite et qui est pour Bataille très original. Après tout, nombre de grands salon6 ). Mais c’en est une tout autre de
une de ces « expériences intérieures » romans les convoquent en guise de belle décrire le mort, ce qui est le cas de Bataille,
qui font basculer l’être dans l’au-delà du conclusion. Comme un livre qu’on clôt avec soit qu’il multiplie les détails, comme dans
« Possible » ; et enfin en soulignant, à la la pierre d’un tombeau… Bataille a toute- ce portrait de la cycliste d’Histoire de l’œil
lumière de l’actuelle crise de la mort qui fois ceci de particulier qu’il ne referme pas (« L’impression d’horreur et de désespoir
est déjà celle du mort escamoté à la vue le tombeau sans avoir regardé ce qu’il y a provoquée par tant de chairs sanglantes,
et rapidement débarrassé, tout ce que les dans le cercueil. « Un mort mal rasé, ce écœurantes en partie, en partie très belles
vues de l’écrivain avaient de prémonitoire. n’est pas beau », dit par manière de plai- […] », Romans, p. 52), soit qu’il ne sou-
santerie Troppmann, qui se rappelle sans ligne qu’un trait, mais particulièrement
« UN JE NE SAIS QUOI doute qu’il est d’usage de rendre le mort expressif : « […] le cadavre de Granero [le
D’HORRIBLE ET D’EXSANGUE » présentable le temps qu’on lui rende visite matador tué dans l’arène] dont l’œil droit
Au risque d’énoncer à nouveau une évi- (Romans, p. 154). Mais après, est-il tou- pendait hors de la tête » ; « Elle [Simone] se
dence que tous ses lecteurs connaissent, il jours présentable ? À en croire ces lignes remit à cheval sur le cadavre nu et examina
faut rappeler que dans la plupart des cas le extraites d’un article où Bataille, inspiré le visage violacé avec le plus grand intérêt
récit de Bataille raconte la rencontre entre de toute évidence d’un passage d’une orai- […] » (Romans, p. 88 ; 97).
un vivant et un mort. L’intrigue d’Histoire son funèbre de Bossuet 5, rend compte du On l’aura deviné avec ce « plus grand
de l’œil3, son premier récit publié en 1928, célèbre livre L’Homme et la Mort devant intérêt », le cruel Bataille, rare exemple
va ainsi d’une cycliste, écrasée par la voi- l’Histoire, d’Edgar Morin, paru en 1951, d’un écrivain du xx e siècle renouant
ture du narrateur et de son amie Simone, « un je ne sais quoi d’horrible et d’exsangue avec la tradition de l’époque baroque7,
à Marcelle, jeune amie qu’ils poussent par s’agglutine au corps qui se décompose et à remet sous les yeux ce que les pratiques
leurs extravagances sexuelles à se pen- l’absence de celui qui nous parlait et dont actuelles de la thanatopraxie, venues des
dre, puis à un matador tué d’un coup de le silence atterre » (OC, t. VIII, p. 513). États-Unis en Europe dans les années 1960
corne de taureau, et enfin à un prêtre que Et, de fait, ce « je ne sais quoi », qu’on en même temps que les funeral homes,
les deux comparses, assistés d’un riche a au xvie siècle utilisé pour épiloguer sur veulent à tout prix cacher : cette « thana-
seigneur anglais, assassinent sadiquement la naissance mystérieuse de l’amour – ce tomorphose », ou vie à l’envers, qui attaque
par strangulation pour ensuite profaner qui était bien plus rassurant, convient par- le cerveau dans les dix minutes qui sui-
son corps. Même schéma dans Le Bleu faitement pour définir ce qu’est le corps vent la mort, comme le remarquait dans
du ciel (1957), mais sur un mode moins sans vie. Plus exactement, il définit le Le Cadavre (1980, p. 20) Louis-Vincent
spectaculaire (encore que…) : son héros, devenir du cadavre, corps aussitôt livré Thomas. Celui-ci m’a d’ailleurs confié que,
Troppmann (nommé comme un célèbre à la déconstruction. « Chose immonde », devant décrire tous les signes cliniques
assassin du xix e siècle !), à l’origine trau- « charogne », « forme sans forme », dit pour qui entament la décomposition, il avait
matisé par sa masturbation devant le sa part Vladimir Jankélévitch en 1966 éprouvé le plus grand malaise… On le
cadavre de sa mère, va à la fin répéter cette (p. 251 ; 93). Jankélévitch qui ne souhaite comprend. Comme on comprend le lec-
affreuse expérience en faisant l’amour avec pas qu’on s’occupe du mort force évidem- teur d’­Histoire de l’œil, effrayé à la seule
sa maîtresse Dirty dans un cimetière. Et ment le trait. Et Bataille le force égale- mention du tableau du peintre macabre
de surcroît un deux novembre, jour des ment. Mais pas pour les mêmes raisons espagnol Valdès Leal (1622-1690). Titré :
Morts ! puisqu’il veut au contraire qu’on s’occupe Finis gloriæ mundi (« Fins des gloires du
Ailleurs, et plus tard, à un moment un peu du mort. De là une manière parti- monde »), il est accroché dans la sacris-
où la réflexion sur ce que le mort peut culière de le présenter, et qui le distingue tie de l’église de la Caridad de Séville où
nous apprendre se développe davantage des autres écrivains de son temps. Non les deux héros vont se livrer à diverses
dans les essais, il n’y a plus d’événements que ceux-ci éludent la présence du mort. profanations avant d’étrangler le prêtre :
aussi affreux. Mais il y a une présence qui « Je ne veux pas de ce cadavre », s’écrie par il montre deux cadavres pourrissant dans
construit la narration sur le modèle de ce exemple Bérenger Ier, quand on lui pro- leur cercueil, et « dans l’orbite oculaire
« thanatocentrisme » dont j’ai parlé jadis met de l’embaumer, dans Le roi se meurt de l’un d’entre eux, note le narrateur, on
(voir Ernst, 1993, p. 122) : corps du père de Ionesco (1997, p. 73) : convenons, sans voyait entrer un rat ». « Mais, remarque-t-il
de B. étendu dans son château (Histoire même évoquer Jeux de massacre, autre aussitôt, dans toutes ces choses il n’y avait
de rats, première partie de L’Impossible) ; pièce de Ionesco où les corps fauchés par rien à découvrir de comique » (Romans,
corps de Dianus autour duquel rôde, pris la peste tombent en scène du début à la fin, p. 91).
par le « charme », au sens premier, des morts qu’avec cela, tout est dit. Tout, sauf l’aspect En effet, autant le squelette, qui appa-
(Romans, p. 541), son frère Monsignor physique du mort. raît comme allégorie de la mort et du mort
Alpha (Dianus, seconde partie). Et par- Car (on voudra bien excuser cette vers le xiiie siècle, est une figuration très
tout, il y a ces femmes qui, telle Dirty « pâle expression familière), il y a cadavre et propre, voire très décente (au point que
comme une morte » (Romans, p. 131), ne cadavre. En effet, une chose est de men- les Mexicains s’en amusent dans leurs
sont belles que parce qu’elles sont des tionner sa présence, ce qui arrive souvent fêtes), autant le mouvement liquéfiant les
cadavres avant l’heure… J’ajouterai que la dans la littérature contemporaine où, organes les plus fermes a quelque chose
genèse du Mort, le bien titré, doit quelque sauf exception, l’écrivain préfère décrire d’insupportable. Signe que cet innomma-
chose aux restes calcinés d’un aviateur le mourir (ces scènes d’agonie si fré- ble reste cependant à l’horizon de Bataille
allemand découverts en 19424, et que ce quentes depuis l’irruption du réalisme au bien après la rédaction d’Histoire de l’œil,
petit récit commence, si je puis dire, sur le xix e siècle), que ses suites immédiates ; et il écrit vers 1959-1951 dans L’Histoire de
cadavre d’Édouard, l’amant de Marie, et se c’en est une également de citer, avec des l’érotisme :
finit sur celui de Marie. Enfin, L’Abbé C., accents élégiaques, le fameux « Tu es pous-

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Nous n’avons pas de phobie plus de ces domaines. La raison ni le souci du nécrophilie s’exprime ensuite avec moins
grande que ces matières mouvantes, progrès ne le caractérisent. Il provoque à de précision, mais avec la même violence,
fétides et tièdes où la vie ­fermente la fois la terreur et le désir, et ne demande dans Le Bleu du ciel, lors de la scène du
ignoblement. Ces matières où pour s’emparer de l’être qu’un geste tou- cadavre maternel racontée par Troppmann
grouillent les œufs, les germes et les jours à la portée de celui-ci, à savoir cette (« J’enlevai mon pyjama… je me suis… tu
vers ne nous serrent pas seulement, transgression des interdits qui, quoique comprends… », Romans, p. 156). Et enfin
mais nous lèvent le cœur. La mort n’est nécessaires à l’évolution humaine dont ils elle se fait plus sournoise, ou plus douce,
pas réduite à l’amer anéantissement de veillent depuis le début à ce qu’elle aille comme on voudra, dans L’Impossible,
l’être […] : c’est aussi ce naufrage dans dans le bon sens, exigent d’être réguliè- où Dianus fait l’amour avec sa maîtresse
le nauséeux (OC, t. VIII, p. 70). rement violés. Ainsi, allant de l’ordre au B. dans la chambre jouxtant celle du père
Même insistance dans l’article cité plus désordre et inversement, l’homme accède mort, et où son frère Monsignor Alpha, mis
haut sur le livre d’Edgar Morin (sans doute à cette « Totalité » sans laquelle il resterait en émoi par le corps de ce même Dianus
parce que son auteur, spéculant sur la mutilé. couché parmi les seringas dont le parfum
présence dans l’organisme de cellules non Le contact avec le mort est un de ces se mêle à l’« odeur de lessive de la mort », se
affectées par la destruction, soutenait alors moments privilégiés où tout se délie et bas- rue à la fin sur sa maîtresse E. dont il soup-
naïvement la thèse de l’amortalité ou vie cule dans l’excès. Cet excès prend dans les çonne qu’émue autant que lui elle ait peu
physique sans limites chez l’homme, thèse récits de Bataille deux formes à première avant cette scène tenté de se suicider. C’est
dont il devait se repentir en 1970) : « Sous vue très distinctes. La première, terrible, que les cadavres de Bataille ne suscitent
nos yeux la mort incarnée par le mort par- renversante, consiste dans cette nécrophi- pas que le désir ; ils font également perdre
ticipe de toute une horreur gluante, elle lie plus ou moins affirmée qui hante peu la tête soudain prise par le « tournis de
est proche des vers, des serpents ou des ou prou tous ses grands héros et qu’il serait tombes », comme le dit un des poèmes (OC,
araignées » (OC, t. VIII, p. 513). trop facile d’attribuer à la seule influence t. IV, p. 25, v. 8). On peut au demeurant
Que pareils propos aient pu choquer de Sade (auteur que Bataille découvre pré- perdre la tête sans envie suicidaire : pour
nombre de lecteurs du temps, il n’est guère cisément au moment où il rédige Histoire preuve, le narrateur de Madame Edwarda,
besoin de le souligner : l’aura de scandale de l’œil) ; la seconde, tout compte fait pas qui ne trouve l’héroïne éponyme (une fille
qui entourait le nom de Bataille et ce fré- moins scandaleuse, réside dans cette sorte de bordel) si séduisante qu’à l’instant où
missement de dégoût qui secouait certains de fête qui se célèbre autour du mort. C’est « sa nudité [a] l’absence de sens, en même
universitaires français – « Quoi ? Vous tra- d’ailleurs celle-ci qui est exposée dans les temps que l’excès de sens d’un vêtement
vaillez sur Bataille ? Mais c’est obscène ! » essais, tout se passant comme si, tirant de morte » (Romans, p. 335). Décidément,
– venaient en partie de là. Pour qui veut, parti du grand coup frappé dans la fiction le mort ou la morte ne sort pas de son « je
ainsi que cela se passe maintenant, que (tout, et surtout le mal, est selon lui permis ne sais quoi ».
le mort soit chose propre et indolore, en littérature où a lieu symboliquement Peu importent cependant les manières
Bataille choque d’ailleurs tout autant ; et ce qui est prohibé dans le réel), Bataille de procéder : il s’agit toujours de faire
s’il n’était pas reconnu qu’il est un écri- pouvait en venir à des vues plus sereines. Il l’amour avec ou près du mort, ce qui est
vain de gauche, ses dires lui vaudraient, n’est d’ailleurs pas certain que nécrophilie la définition au sens large de la nécro-
comme à Ionesco qui pourtant ne va pas et dévotion pour le mort soient si oppo- philie dans les traités spécialisés qui en
aussi loin que lui dans le rôle qu’il donne sées qu’elles le semblent au premier abord, parlent. Ou plutôt qui osent en parler,
au mort, de passer pour un écrivain réac- puisqu’il y a toujours de la liturgie dans car cette perversion, dont tout le monde
tionnaire. De l’avis de certains, il est en la première et que le sexe n’est pas absent sait qu’elle donne par exemple lieu à
effet bien connu que seule la droite, qui dans la seconde. De là à parler d’une ritua- ­d’étranges fêtes dans le cimetière pari-
se détourne de l’avenir et de la vie, cette lisation du sexe et d’une sexualisation du sien du Père-Lachaise, demeure curieu-
vie que les connaissances médicales pro- rite, il y a un pas que je franchirai aisé- sement – curieusement parce qu’il n’y a
mettent d’allonger sans cesse, pense à la ment, du moins en me tenant à l’intérieur pratiquement plus rien à cacher du sexe
mort… Mais laissons cela. Aussi bien, la du système de Bataille qui n’a cessé de dire – un sujet tabou. J’ajouterai pour en finir
mort et le mort demeurent et, sauf à vivre que la découverte de la sexualité et celle de avec ce chapitre que Bataille indique dans
comme les bêtes dont Bataille, fasciné la mort coïncident dans le temps et consti- Le Petit, petit texte autobiographique, qu’il
(ici, on peut employer cet adjectif) par le tuent le premier acte de l’anthropogenèse. s’est lui-même abandonné à ce rite devant
moment magique où l’homme s’est séparé Reste que la nécrophilie est historique- le cadavre de sa mère (Romans, p. 364) ;
des animaux, remarque souvent qu’elles ment première dans son œuvre puisqu’elle mais que dans d’autres textes, il cite plus
ont la chance de n’y pas penser, il faut apparaît dès 1928 dans Histoire de l’œil prudemment le cas d’un homme que le seul
quand même réintroduire le mort dans le et se prolonge ensuite dans les autres fait d’assister à l’enterrement de son père
cercle des vivants. Ce que dit Bataille de la récits. Son rituel perd certes progressi- ou de celui d’un inconnu mit dans le même
conduite à tenir dans ce moment solennel vement de sa brutalité mais ne change trouble (OC, t. II, p. 285-287 ; 312), ce qui
n’a pas d’autre sens. pas dans le fond. Elle s’affiche avec har- est une façon à la fois de jeter un doute
diesse en 1928, quand Simone et son ami sur sa propre conduite et de rappeler aux
L’EFFROI SACRÉ : (qui prend bien soin de noter que jusque- personnes bien-pensantes que la nécrophi-
LE SEXE ET LE RITE là ils s’étaient contentés de se caresser) lie n’est pas chose rare chez les humains.
Dans un monde que Bataille croit font soudain l’amour pour la première Kraft-Ebing l’avait d’ailleurs déjà suggéré
déserté par Dieu et qui risque de verser fois près du corps dépendu de l’infortu- dans sa Psychopathia sexualis (1969), que
dans les tâches les plus ordinaires (se née Marcelle, avant d’éprouver la même Bataille avait naturellement lue8.
nourrir, se divertir, s’enrichir), le sentiment transe lors de la mort du matador et sur- De toute façon, et on n’insistera
naguère éprouvé par l’homme religieux tout lors de celle du prêtre dont le cadavre jamais assez sur ce point, le geste compte
est toujours là et ne demande qu’à se réin- devient un objet érotique (faut-il rappeler chez lui moins que l’effet qu’il produit.
vestir dans d’autres domaines. Le sacré que Simone exige l’excision de l’œil qu’elle Autrement dit, la jouissance physique
tel que le conçoit Bataille est le maître introduit aussitôt dans son ventre ?). La du nécrophile de Bataille, pourtant très

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nette si l’on songe par exemple à ce que religion où il y a ceci : « C’est l’essence au sens de pur négatif, reste « ce qui se
ressent Simone en jouant avec l’œil d’un même de l’esprit que révèlent l’impuissance dérobe » (OC, t. XII, p. 457-458). Soit.
mort – « La caresse de l’œil sur la peau définitive et l’absence du mort […] » (OC, Mais le mort, lui, ne se dérobe pas. Alors,
est en effet d’une douceur complètement t. VII, p. 305). Lisant cela, qui fonde la que faire de lui ? La question est aussi
extraordinaire avec en plus un certain force de la conscience à la fois sur la mor- vieille que l’homme, et la réponse qu’on
côté cri de coq horrible […] », (Romans, talité (le fait biologique d’être mortel) et lui a apportée varie selon les époques et
p. 98-99) –, s’efface devant le vertige de sur la finitude (savoir qu’on est mortel), on les civilisations. Seule certitude – si, pour
l’esprit contemplant dans le corps détruit songe évidemment à Hegel que Bataille a ne pas trop compliquer les choses, on
ce que la raison, ou le simple instinct de vraiment découvert en suivant les cours de laisse de côté la solution eschatologique
survie, ne peut accepter. On n’explique Kojève de 1934 à 1939 et dont il dira qu’il (croyance en une survie dans quelque au-
pas autrement l’extase des deux amants l’a brisé. Et pour cause, puisque Hegel écrit delà), laquelle est bien consolante mais
d’Histoire de l’œil quand ils constatent que dans la préface de La Phénoménologie de n’empêche pas de mourir ici-bas comme
l’« impression » que leur cause le corps san- l’esprit ceci, qu’on retrouve dans la phrase le remarque Heidegger –, cette réponse est
glant de la cycliste est la même que celle de Théorie de la religion citée plus haut : fonction de divers facteurs : économiques
qu’ils ont « en [se] voyant » ; ou l’attitude Ce n’est pas cette vie qui recule d’hor- (le coût des obsèques est plus élevé pour
d’un Troppmann avouant : « J’étais terrifié, reur devant la mort et se préserve pure les pauvres que pour les riches) ; politiques
mais j’avais beau trembler, je restai devant de la destruction, mais la vie qui porte (les guerres ou les troubles multiplient les
ce cadavre » ; ou encore celle de B. que le la mort, et se maintient dans la mort décès et partant les traumatismes) ; his-
corps de son père « fascine », moins parce même, qui est la vie de l’esprit. L’esprit toriques (existence de civilisations plus
que, comme le pense son amant, elle a conquiert sa vérité seulement à condi- acclimatées à la mort que d’autres) ; ou
commis l’inceste avec lui, que parce que ce tion de se retrouver soi-même dans culturels (sauf pour les grands et les rois
mort qui frappe par sa « rigidité postiche » l’absolu déchirement (1941, t. I, p. 29). qu’on enterrait dans les églises ou apud
a encore et toujours quelque chose à dire Et c’est également Hegel qui, dans un sanctos, contre leurs murs, les tombes indi-
(Romans, p. 52 ; 130 ; 528 ; 531). superbe passage sur la signification des viduelles et les nécropoles n’apparaissent
La seconde pratique mortuaire du héros funérailles, montre comment l’endeuillé, en France qu’au xviiie siècle où elles rem-
de Bataille va dans le même sens. Sans placé devant cette « opération déshono- placent le fameux ossuaire du Moyen Âge,
exclure, comme on l’a vu, les plaisirs du rante » qu’est le mort livré aux forces des- lieu où l’on entassait pêle-mêle ou en ordre
sexe, elle tient davantage du cérémonial de tructrices de la nature, « pose sa propre les ossements). Mais cette réponse est sur-
la « veillée mortuaire ». Le mot, maintenant opération » à la place de celle de la nature, tout liée à des facteurs sociaux, c’est-à-dire
tombé dans l’oubli en même temps que le parle devant le mort, l’enfouit en céré- à la capacité plus ou moins grande qu’a le
rite qu’il recouvrait (sauf dans certaines monie et, ce faisant, le réinsère dans la groupe de prendre en charge le mort et ses
provinces de France où la mort est encore « communauté » des vivants (II, p. 21) : proches. On peut même dire que plus le
un événement communautaire), est dans belle illustration dialectique de ce qu’est lien social est fort, mieux on traite le mort
L’Impossible pour définir la célébration de le rite mortuaire tant pour le mort que et mieux se portent ses proches. Bref, le
Monsignor Alpha (Romans, p. 536). C’est pour le vivant. Et sans doute plus pour le traitement du cadavre est un bon indice du
une fête à l’ancienne, un moment arraché vivant puisque, après tout, le mort n’est fonctionnement harmonieux d’une société.
au temps profane : la maison, où « l’énigme plus, alors que le vivant continue provi- Et nous voici au cœur d’un des plus
est entrée comme un voleur » (Romans, soirement d’être, ce que Bataille traduit graves problèmes de la société occiden-
p. 535), baigne dans une atmosphère ainsi dans L’Érotisme : « Pour chacun de tale contemporaine. Ce problème tient
étrange ; le corps de Dianus est étendu sur ceux qu’il fascine, le cadavre est l’image en quelques mots : le mort et la mort
un lit de parade, et son frère, conscient de de son destin » (OC, t. X, p. 347). À condi- intéressent de moins en moins les gens.
tenir un rôle d’officiant et « tenant le cierge tion, évidemment, de ne pas se détour- Pourquoi ? Les réponses, de nature dif-
de cire » en main (Romans, p. 538), va ner du cadavre. Or l’époque où Bataille a férente, se trouvent chez ceux, écrivains,
régulièrement le contempler ; et, puisque écrit était précisément celle où, rompant historiens, anthropologues ou sociologues
la mort est toujours ce bon tour que joue un usage qui durait depuis longtemps, on qui ont parlé de la crise (je citerai à des-
aux vivants la présence d’un corps privé de avait plutôt tendance à ne pas regarder les sein ceux qui l’ont diagnostiquée avant ou
souffle (quelle surprise, il était là, il n’est morts. Ce silence dure d’ailleurs toujours. après la mort de Bataille). Celui-ci meurt
plus là !), Monsignor Alpha, qui admire les Pour des causes qu’on verra plus bas, il en 1962, et la même année a lieu en France
oiseaux d’avoir une cervelle si peu raison- s’est même accru. Mais comme on n’a pu la première du Roi se meurt, pièce pleine
nable, n’a garde de goûter l’ironie noire du abolir la mortalité, la leçon que Bataille de dures vérités (le temps ne ramène pas en
spectacle offert à sa vue : tire du mort demeure plus actuelle que arrière, nous mourons tous, le médecin qui
[…] la bêtise un peu compassée et jamais. peut tout ne peut soudain plus rien, chacun
majestueuse de la mort, un je ne sais est seul à mourir, je serai un cadavre…)
quoi de saugrenu, de malicieux du « CE MONDE OÙ NOUS MOURONS » qui valent aussitôt à son auteur bien des
mort sur un lit – comme l’oiseau sur Lisant en 1957 un album de la revue reproches de la part des aristarques épris
la branche, il n’est rien qui ne soit sus- Life titré : The World We Live In, qui de nouveautés révolutionnaires. À les en
pendu, un silence de fée… (Romans, détaille avec de belles photographies croire, Ionesco n’a aligné que des lieux
p. 537). toutes les conquêtes de l’homme, Bataille communs. C’est un obsédé, un thanato-
Tels sont donc dans les récits de Bataille dit que l’album aurait pu tout aussi bien mane, et pis encore, un « petit-bourgeois ».
les pouvoirs du mort. Sur un mode moins avoir pour titre : The World We Die In, « Le Il faut passer outre puisque la mort est
ostentatoire (mais, encore une fois, il fallait monde où nous mourons ». Il ajoute qu’« il vraiment peu de chose. Est-il d’ailleurs cer-
d’abord frapper un grand coup), les essais y a toutefois une difficulté » puisque dans tain qu’elle arrive un jour ? Est-il seulement
qui, eux, ont en vue la réalité, développent un monde, où tout est grâce à la « science » pensable que ce corps, rendu si sexy par le
le même thème. Ainsi dans Théorie de la objet de « possession », la mort, entendue bodybuilding ou les ­machines à bronzer

AUTOMNE 2010 43 FRONTIÈRES ⁄ VOL. 23, No 1


ou les produits pour rester mince, puisse ET NOUS VOICI AU CŒUR D’UN DES PLUS GRAVES PROBLÈMES
un jour devenir un cadavre ? Ces critiques
bienveillants reflètent la mentalité d’un DE LA SOCIÉTÉ OCCIDENTALE CONTEMPORAINE.
temps qui dure encore.
En 1963, autre symptôme du déni des CE PROBLÈME TIENT EN QUELQUES MOTS :
morts, paraît aux États Unis Death, Grief
and Mourning in Contemporay Britain, LE MORT ET LA MORT INTÉRESSENT DE MOINS EN MOINS LES GENS.
de Geoffrey Gorer. L’auteur, frappé par la
réduction du rituel des funérailles et des
marques du deuil, y annonce une étrange cain disant lors d’un colloque sur le sida gravité (la mort d’un homme jeune tombé
nouvelle : le silence qui frappait naguère que bientôt on enlèverait les morts dans d’un cerisier était évidemment ressen-
le sexe ne le frappe plus, le sexe s’affiche une benne à ordures), il notait que, dans le tie plus dramatiquement que celle d’un
partout, et c’est la mort naguère publique cadre d’une économie dominée par le pro- vieillard dont tout le monde s’accordait à
qui maintenant se couvre d’ombre. Traduit fit et la loi du travail, « il n’est pas étonnant dire qu’il avait fait son temps).
en langage bataillien, cela veut dire qu’il que les pratiques relatives aux cadavres Commençaient ensuite, selon la saison,
n’y a plus d’interdit sur l’érotisme qui perd ressemblent étrangement aux opérations deux ou trois jours où le corps toiletté
pour cela tout son intérêt (quel plaisir à relatives aux ­ordures » (p. 99) … (certaines grand-mères avaient depuis
faire une chose qui n’est pas défendue ?) ; Mais arrêtons-là l’appel aux spécialistes longtemps réservé une chemise de den-
et trop d’interdit sur la mort et le mort, ce pour souligner que toutes leurs explica- telle fine) était exposé dans la maison10 et
qui prive les vivants d’une forte expérience. tions, si on veut bien considérer comme où la famille, bible posée sur la table chez
Trois ans plus tard, en 1966, Jankélévitch Bataille que la mort d’un proche n’est pas les protestants, eau bénite et crucifix chez
publie La Mort, livre ardent, violent même, un événement neutre, se ramènent toujours les catholiques, recevait les condoléances
très sartrien du point de vue métaphysique à la dislocation du lien social, phénomène et priait avec les visiteurs qui tenaient le
(qu’ai-je à m’occuper du cadavre puisque que, rien ne valant un fait vécu, l’auteur de langage approprié. Il n’était même pas rare
celui-ci n’est que le produit d’une fatalité cet article se permettra d’illustrer par son qu’on menât les enfants voir le mort parce
biologique que je ne puis abolir ?), mais expérience personnelle. qu’il n’avait rien de repoussant bien qu’il
également rempli de dures vérités (en gros, Cet auteur a passé la première partie fût tout raide.
les mêmes que celles de Ionesco). Quatre de sa jeunesse, de 1947 à 1960, en Alsace, Venait enfin le jour de l’enterrement où
ans plus tard, donc en 1967, Philippe Ariès, dans un village traditionnel9, alors peuplé il convenait que chaque maison envoyât un
historien catholique spectaculairement ral- aux deux tiers de protestants luthériens et représentant et où, devant les villageois
lié aux vues de Gorer, se rend célèbre par pour un tiers de catholiques, et formant, endimanchés (hommes en cravate, femmes
un article dont le titre : « La mort inversée. malgré les hostilités de clan, un groupe avec chapeau) et la famille vêtue de noir,
Le changement des attitudes devant la mort relativement soudé. Lorsqu’un fidèle d’une le pasteur en toge, escorté des confirmés
dans les sociétés occidentales » se passe de des deux religions était de l’avis du méde- de l’année dont l’un portait la croix de
commentaire. Son contenu, repris dans des cin sur le point de mourir, un premier signe bois qui serait plantée sur la tombe, ou
livres ultérieurs, consiste à constater que le alertait la communauté puisque le pas- le prêtre accompagné des chantres et des
temps de belles morts cérémonielles chré- teur et le prêtre (celui-ci portant le saint cinq enfants de chœur, ceux-ci tous revê-
tiennes, qui entouraient le mourant puis le viatique sous sa cape noire sous laquelle tus des ornements noirs, se rendait au son
mort de la compassion du groupe social, est on devinait l’étole violette était accueilli des cloches sonnant à la volée devant la
passé et que « ce qui était connu est désor- dans les rues par un grand silence) se maison mortuaire. Ils procédaient alors
mais caché », tandis que « ce qui devait être rendaient auprès du mourant entouré des à la fameuse « levée du corps » (cantiques
solennel est escamoté » (p. 170). « La vie siens et même des voisins. Dans la plupart et citations bibliques d’un côté, De pro�
dans la pensée de la mort, cette pédagogie des cas, le mourant, voyant le médecin se fundis, eau bénite et encens de l’autre).
qui a imprégné tout un héritage, n’est plus retirer, avait compris ce qui allait arriver. Puis se mettait en place le cortège. En tête,
de saison », remarque pour sa part en 1983 Il était d’ailleurs content de mourir chez la croix ; derrière, l’officiant, les confir-
l’historien marxiste Michel Vovelle, dans lui et d’échapper à cette mort honteuse més ou les enfants de chœur précédant la
un livre où il mentionne aussi l’influence qu’était alors la mort à l’hôpital. Sitôt sa charrette avec le cercueil conduite par six
de la médicalisation et de l’hospitalisation mort constatée, le glas (en dialecte alsa- hommes du village pour lesquels c’était un
dans l’isolement du mourir contemporain cien : Scheidzeichen, « signal de la sépara- honneur (il n’y avait pas encore de pom-
(p. 707). tion ») sonnait par trois fois, selon un code pes funèbres) ; puis la famille disposée en
Mais c’est sans doute le grand anthro- qui permettait de connaître tout de suite ordre décroissant de parenté, ; et enfin le
pologue Louis-Vincent Thomas qui passe le sexe du mort (la grande cloche pour groupe des hommes et celui des femmes
le mieux l’étrivière. Prenant acte en 1985, un homme, la moyenne pour une femme marchant deux par deux.
dans Rites de mort. Pour la paix des et la petite pour un enfant). Si le mort La procession (où il n’était pas inter-
vivants, du fait que le « monde moderne » était protestant, la nouvelle était ensuite dit de parler d’autre chose que du mort)
a perdu la « sagesse » traditionnelle – cette portée dans chaque maison, catholique avançait gravement dans les rues du village
sagesse que son Anthropologie de la mort, ou pas, par l’annonceur de la mort qui où ceux qui n’assistaient pas à l’enterre-
parue en 1975, avait retrouvée en Afrique indiquait sous la forme d’une sorte de ment se découvraient ou se signaient ; elle
où l’on est plus poli avec les morts –, il pro- récitation (commençant par : « Je vous faisait halte devant la porte de l’église le
pose, par un néologisme très utopique, une apporte le compliment de la famille Untel temps qu’on charge le cercueil – qui, conte-
« resocialisation des funérailles » (p. 257- […] ») l’identité et l’âge du mort, le jour et nant le corps d’une personne et non une
258). Il l’avait déjà fait en 1980 dans Le l’heure des obsèques. Ainsi tout le village casserole, ne devait pas être roulé mais
Cadavre où (peut-être comme moi frappé où quelque chose changeait dans la façon porté – sur les épaules ; elle entrait ensuite
par une remarque d’un spécialiste améri- de se tenir ou de parler était concerné et au son de l’orgue dans l’église où avait
commentait l’événement en fonction de sa lieu la fastueuse liturgie des morts (chants,

FRONTIÈRES ⁄ VOL. 23, No 1 44 AUTOMNE 2010


lectures et sermon retraçant la biographie cette ennuyeuse promenade11. Il n’y a plus (p. 226 ; 252) que je cite encore parce
du défunt chez les protestants, messe de non plus de repas rituel. Juste une collation qu’il fait un peu trop vite litière du mort.
requiem et absoute chez les catholiques) ; dans un restaurant. Et la famille jadis au Jankélévitch fait d’ailleurs tout autant
puis, sortant de l’église au son des c­ loches, complet jusqu’aux arrière-petits-cousins se litière des rites mortuaires, « gestes ineffi-
elle gagnait tout aussi dignement le cime- limite aux plus proches endeuillés. Enfin, caces » (p. 251), et, plus généralement, du
tière où tous, après avoir assisté à la mise on ne porte plus du tout le deuil ; on trou- culte des morts, qui détournent de vivre.
en tombe rituelle, accomplissaient le der- verait de plus très indécent de consoler la Non qu’il faille le critiquer : l’ironie dont il
nier geste de solidarité devant la famille jeune veuve qu’il était autrefois normal fait preuve, et qui est encore sensible dans
toujours présente (poignée de terre jetée d’aider à guérir sa blessure en lui parlant tel passage où il compare les endeuillés
dans la tombe chez les protestants, eau de son mari mort ; et ceux qui ont assisté devant le cercueil à un « détective bre-
bénite chez les catholiques). à l’enterrement y sont allés sans être endi- douille » constatant après le passage d’un
À la suite de quoi, chacun rentrait chez manchés. cambrioleur attiré par un « diadème » que
soi en commentant plus ou moins ce qui En somme, et pour parler comme Pierre « l’écrin […] est vide et qu’il n’y a plus
venait de se passer pendant que la famille Chaunu en 1978 dans La Mort à Paris de diadème » (p. 250-256), force l’estime
se réunissait pour le repas d’enterrement (p. 14), la « dédramatisation », la « déritua- parce qu’elle est celle de la tradition épicu-
dont le menu ne comportait chez certains lisation », l’« éclatement » du tissu social et rienne pour laquelle, la mort n’étant rien,
pas de dessert et qui était évidemment l’abandon du « christianisme festif » ont le mort n’est rien non plus. Mais enfin,
l’occasion de reparler du mort et de pro- contaminé ce village. Épicure et Lucrèce étaient des esprits
diguer à ceux qui le pleuraient les conso- Bataille, auquel il faut maintenant reve- d’élite, plus faciles à admirer qu’à imiter.
lations d’usage. Puis la famille se rendait nir, et qui disait « que nous voulons vivre De mauvais esprits diront même qu’à une
de nouveau sur la tombe, par exemple comme si déjà la mort n’existait plus » (OC, époque où, sauf exception, le mort n’est
pour admirer les fleurs offertes, et, chez t. VIII, p. 189), n’eût pas parlé autrement. vraiment plus rien du tout, il vaut mieux
les catholiques qui croient à l’interces- En considérant à nouveau ce que, d’un ne pas trop se référer aux épicuriens : lus
sion et à la réversibilité des mérites, pour côté, il met dans ses récits – où je ne retiens trop rapidement, ils pourraient donner des
prier afin que le défunt ne restât pas trop que le caractère symbolique de la nécro- idées à ceux qui estiment que le cadavre
longtemps au purgatoire. philie et, pour le dire tout net, sa fonction est vraiment de trop. Bataille, qui était en
C’était cependant loin d’être fini spirituelle – et, de l’autre, ce qu’il met dans un sens épicurien quand il rappelait que le
puisque débutait alors la période du grand ses essais – où je retiens tout –, il est aisé corps pourrissant retombe dans la nature
deuil, soit un an au moins, où les femmes de deviner que le regard qu’il jette sur le qui le récupère pour le recycler ailleurs, est
restaient vêtues de noir tandis que les monde de son temps est trop aigu pour de ces mauvais esprits qui déconseillent
hommes portaient la cravate noire, voire qu’il n’ait pas pressenti ce qui se passe aux gens simples de lire les épicuriens.
un brassard de même couleur, ce qui, signe maintenant. On peut donc estimer qu’il Il pense donc que le rite hérité des reli-
que c’étaient bien des personnes à part, y a chez lui deux leçons éthiques étroite- gions reste utile et que le mort, considéré
faisait qu’on les abordât autrement que s’ils ment liées. non comme résidu mais comme compo-
étaient vêtus normalement. « Ils sont en La première, contrairement à ce que sante de la troupe des vivants, ne doit pas
deuil », disait-on, et cela voulait beaucoup conseille par exemple Jankélévitch que je être enterré sans cérémonie. Le terme est
dire. Et enfin, comme le veut un proverbe prends comme contre-témoin parce qu’il faible si j’en juge d’après ce passage, qui
bien connu, la vie reprenait son cours et refuse en bloc la méditation sur la finitude est encore extrait de La limite de l’utile
telle jeune veuve que tous avaient plainte et la dramatisation de la mort, consiste, (p.  246) :
pouvait même, comme dans la célèbre d’abord, à rendre à la mort son dû en se Chaque communauté prend la charge
fable de La Fontaine, souhaiter de retrou- tenant, comme il le dit souvent, à « hauteur du cadavre, et sous une forme imper-
ver un second mari puisque le premier de mort » ; et, ensuite, quand elle se mani- sonnelle, elle doit répondre à celui
avait eu, comme on disait aussi, un « bel feste dans le mort, à ne pas se refuser au que la mort a dérangé : « Je sais ce
enterrement ». Comprenons : un enterre- tremblement que décrit ce paragraphe de qu’il en est ». Ce qu’elle serait inca-
ment où ni elle ni son mort n’avaient été La limite de l’utile (OC, t. VII, p. 245), qu’il pable de dire sans avoir elle-même
laissés seuls. faut pour cela citer en entier : une vie violente, au niveau de la vio-
Mais depuis les années 1960, les choses Le changement physique qui résulte lence décisive de la mort.
ont bien changé dans ce même village dont de la mort frappe beaucoup plus Le soldat et le prêtre sont alors les
pourtant la population n’a guère augmenté que d’autres changements : il rejette seuls à pouvoir parler comme il
même si des gens venus de la grande ville entre terre et ciel. Nous mesurons convient. Le premier affronte la mort,
voisine y ont élu domicile. Bien que le en un seul temps la rapidité du le second appartient à l’outre-tombe.
pasteur et le prêtre assistent toujours le mouvement qui nous emporte. La Les attitudes profanes sont devenues
mourant et que le glas sonne comme avant, présence sensible de ce mouvement inadmissibles quand la mort est là. Le
il n’y a plus de veillée funèbre ni d’annon- donne le vertige et prive de réalité glissement hors de soi devant un mort
ceur de la mort ; plus de cortège funèbre celui qui regarde un mort autant que exige un monde sacré.
ni de levée du corps qui est conduit direc- le mort lui-même. S’il voit son sem- Inutile de gloser ce passage. Il est assez
tement à l’église par l’entrepreneur des blable m
­ ourir, un vivant ne peut plus clair. C’est plus que jamais une réponse à
pompes funèbres qui a offert ses services ­subsister que hors de soi. ceux qui, parce qu’ils s’imaginent sous-
dès qu’il a appris la mort et souvent a pris Quant à la seconde leçon, qui découle traits à la mort, jettent un regard ahuri sur
le corps dans son établissement ; le service de la première, elle consiste à ne pas traiter le mort qu’ils expédient rapidement pour
religieux dure moins longtemps ; et, sauf le cadavre comme cette chose qu’il n’est courir à leurs affaires. Mais si je devais
la famille ou les très proches embarqués pas, bien que la vie se soit retirée de lui. quand même commenter ces lignes, je met-
comme le prêtre en voiture, personne ne « Poupée », « momie » qu’on confectionne trais en italique les mots « communauté »,
va plus au cimetière. L’incinération qui en « pièce montée » et qu’on manie avec « cadavre », « dérangé », « violence déci�
commence à se répandre évite d’ailleurs une « piété nécrophile », dit Jankélévitch sive », « profanes », « sacré » et « prêtre » :

AUTOMNE 2010 45 FRONTIÈRES ⁄ VOL. 23, No 1


c’est la chaîne sémantique qui relie Bataille ERNST, G. (1993). Georges Bataille. ���� Ana� 3. Que je cite exclusivement, parce qu’elle est
au mort. lyse du récit de mort, Paris, Presses univer- à la fois plus drôle et plus tragique que la
Frontières étant une revue aux positions sitaires de France, coll. « Écrivains ». seconde publiée en 1947, dans la première
version. Celle-ci est donnée dans Bataille,
hardies, aucun de ses lecteurs ne m’en vou- GORER, G. (1963). Death, Grief and
2004, p. 51-106.
dra d’y avoir parlé de Bataille. Il avait sa Mourning in Contemporary Britain, New
York, Doubleday. 4. Dans un projet de préface pour ce récit,
place dans le présent numéro. Il était connu
Bataille indique qu’en 1942, lors d’un séjour
pour prendre le contre-pied des mentalités HEGEL, G.W.F. (1941). La Phénoménologie
en Normandie, il découvrit dans la campagne
du temps. Et il le faisait d’une manière de l’esprit, traduit par Jean Hyppolite, t. I-II,
les restes calcinés du pied de l’aviateur, « chose
Aubier, Éditions Montaigne, coll. « Philoso-
très incisive. Surtout quand, constatant […] diabolique […] irréelle, dénudée, indé-
phie de l’esprit ».
que la mort précipitait ce reflux qui, selon cente au dernier degré » (Romans, p. 405).
certains historiens, a commencé au der- IONESCO, E. (1997). Le roi se meurt, édi-
5. « Notre chair change bientôt de nature ; notre
tion établie, présentée et annotée par Gilles
nier quart du xix e siècle, quand le mourir corps prend un autre nom ; même celui de
ERNST, Paris, Gallimard, coll. « Folio
est livré aux médecins et aux nettoyeurs, cadavre, dit Tertullien, parce qu’il nous
Théâtre », no 42.
il s’efforça de rappeler quelques vérités montre encore quelque forme humaine, ne
IONESCO, E. (1991) « Jeux de massacre », lui demeure pas longtemps ; il devient un je
premières. Parmi ces vérités, l’expérience dans Théâtre complet, éd. de E. JACQUART, ne sais quoi qui n’a plus de nom dans aucune
commune nous apprend que celle touchant Paris, Gallimard, coll. « Bibliothèque de la langue » (Bossuet, 1961, p. 173-175).
au corps mort est évidemment une des Pléiade », p. 959-1035.
6. Mais, pour des motifs hygiéniques, une loi
plus difficiles à supporter. Elle met en effet JANKÉLÉVITCH, V. (1977). La Mort, Paris, votée en France cette année interdit cette
chacun au pied du mur derrière lequel il Flammarion, coll. « Champs », no 1. pratique, les cendres devant désormais être
disparaîtra nécessairement. De là l’insis- conservées dans un columbarium ou répan-
KRAFT-EBING, R. VON (1969). Psycho�
tance de Bataille, dont le très catholique pathia sexualis, trad. par R. LOBSTEIN, dues dans un « jardin du souvenir ».
Philippe Ariès me disait que rien que pour Paris, Payot. 7. Cette époque, qui va en gros des années 1580
cela il l’admirait, à faire du cadavre, dans ROUSSET, J. (1961). Anthologie de la poé� à 1630, se caractérise, notamment en poé-
ses récits, le moteur d’un certaine forme sie baroque française, t. II, Paris, Librai- sie, par ses descriptions véristes des morts.
d’amour liturgique (sexe et piété mêlés) ; et, rie Armand Colin, coll. « Bibliothèque de Voir par exemple ce premier quatrain d’un
dans ses essais, celui d’une émotion sacrée Cluny » sonnet de Chassignet, titré : Un cors mangé
de vers : « Mortel, pense quel est dessous la
en tout point identique à celle qui étreint le THOMAS, L.-V. (1985). Rites de mort. Pour couverture/ D’un charnier mortuaire un cors
croyant placé devant Dieu. Mais, dans les la paix des vivants, Paris, Fayard. mangé de vers/ Descharné, desnervé, où les
deux cas, et si éloignée que soit du réel son THOMAS, L.-V. (1980). Le Cadavre. De os descouvers/ Depoulpez, desnouez, delais-
œuvre de fiction qui est cet éden où rien la biologie à l’anthropologie, Bruxelles, sent leur jointure » (Rousset, 1961, p. 114).
n’est interdit, il n’était pas écrivain à fuir ­Éditions Complexe. 8. Le Cadavre maternel (OC t. II, p. 129-130),
le monde. Raison pour quoi tout ce qu’il a THOMAS, L.-V. (1975). Anthropologie de court fragment où il avoue également qu’il
dit du cadavre est finalement conçu pour la mort, Paris, Payot. s’est masturbé devant le cadavre de sa mère,
servir les vivants. Étrange paradoxe, diront est précédé par un fragment titré : Le Mon�
VOVELLE, M. (1983). La Mort et l’Occident
nos modernes fossoyeurs. Ils oublient que sieur de cinquante ans, fragment inspiré du
de 1300 à nos jours, Paris, Gallimard, coll.
traité de Kraft-Ebing nommément cité (cas
parler de/du mort revient tout simplement « Bibliothèque illustrée des histoires ».
d’un homme se masturbant devant des pros-
à parler de la vie. tituées déguisées en belles mortes).
Notes
Bibliographie 9. Pour ne pas le nommer, Westhoffen, dépar-
1. Les références à cette œuvre se font dans cet
tement du Bas-Rhin, à 25 kilomètres de
ARIÈS, PH. (1967). Essais sur l’histoire de article de la manière suivante : toutes les cita-
­Strasbourg.
la mort en Occident du Moyen Âge à nos tions concernant les récits de Bataille, signa-
jours, Paris, Éditions du Seuil. lées par Romans suivi de la page, sont tirées 10. En Lorraine où je vis maintenant, on lais-
du volume Romans et Récits de l’édition de sait même, pour bien marquer que la maison
BATAILLE, G. (2004). Romans et Récits, la Pléiade (Bataille, 2004) et toutes celles qui mortuaire était devenue un lieu public, les
J.-F. LOUETTE (dir.), Paris, Éditions Gal- concernent les essais, signalées par OC suivi portes ouvertes la nuit, non sans avoir au
limard, coll. « Bibliothèque de la Pléiade ». de l’indication du tome et de la page, sont préalable voilé les miroirs pour que l’âme du
BATAILLE, G. (1970-1988). Œuvres com� extraites de l’édition des Œuvres complètes mort, suspectée de ne pas vouloir s’envoler,
plètes, t. I-II, Paris, Éditions Gallimard, coll. (Bataille, 1970-1988). ne pût s’y voir, ce qui était la trace de cette
« Blanche ». 2. Par opposition au « Possible », terme hégélien peur du cadavre qui caractérise selon Bataille
définissant chez lui le réel exploré et construit l’homme des origines et pousse celui-ci à le
BOSSUET, J.-B. (1961). Oraisons ­f unèbres,
progressivement par l’esprit prenant cons- traiter comme un être sacré.
édition de Jacques TRUCHET, Paris,
­Éditions Garnier Frères, coll. « Classiques cience de ses pouvoirs, l’« Impossible », qui 11. Je m’empresse de dire, pour éviter toute équi-
Garnier ». est devenu en 1962 le nouveau titre d’un récit voque, que si je regrette ce qui s’est passé
publié en 1947 (La Haine de la poésie), et dans ce village, je n’ai rien contre l’inciné-
CHAUNU, P. (1978). La mort à Paris. 16 e ,
qu’il faudrait écrire en fait : l’« Im-p­ossible », ration. Celle-ci, telle que je l’ai par exemple
17e , 18e siècles, Paris, Fayard.
désigne ce qui est le « Non-Possible » ou vu pratiquer au Père-Lachaise, soit lors des
ERNST, G. (2010). « La Mort dans la pensée plutôt ce qui est au-delà du « Possible », soit obsèques « à l’africaine » de L.-V. Thomas, soit
contemporaine sur la mort », Présence de toutes les conduites humaines que la philo- lors de celles d’amis, donne lieu à un rituel
Vladimir Jankélévitch. Le Charme et l’Occa� sophie idéaliste, notamment celle de Hegel très respectueux du corps, et en tout cas plus
sion, Paris, Beauchesne éditeur, p. 137-158. dont la découverte fut déterminante chez digne que celui des inhumations qui, pour
ERNST, G. (2004). Textes
��������������������
établis, pré- Bataille entre les années 1930 et 1940, n’a les catholiques vivant dans les grandes villes
sentés et annotés d’Histoire de l’œil, de pu prendre en compte : folie ; états mystiques ; françaises, se passent maintenant sans que
L’Impossible et de La Scissiparité, dans dépenses improductives ; littérature arrachée le prêtre se rende au cimetière où c’est alors
G. BATAILLE, Romans et Récits, Paris, au politique ; érotisme toujours destructeur ; et l’entreprise de pompes funèbres qui propose
Éditions Gallimard, coll. « Bibliothèque de mort non dialectisée (non mise au service du un rituel destiné à solenniser cet instant…
la Pléiade ». « Possible » comme cela se passe chez Hegel
qui fait de la conscience du Négatif la base
de l’action humaine) et donc maintenue dans
son mystère.

FRONTIÈRES ⁄ VOL. 23, No 1 46 AUTOMNE 2010

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