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L'ÊTRE ET L'AUTRE ANALOGIE ET INTERSUBJECTIVITÉ CHEZ HUSSERL

Author(s): J.-F. Courtine


Source: Les Études philosophiques, No. 3/4, L'ANALOGIE (JUILLET-DÉCEMBRE 1989), pp. 497-
516
Published by: Presses Universitaires de France
Stable URL: http://www.jstor.org/stable/41581851 .
Accessed: 22/06/2014 16:59

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L'ÊTRE ET L'AUTRE
ANALOGIE ET INTERSUBJECTIVITÉ
CHEZ HUSSERL

Notre propos n'est pas ici d'examiner dans leur succession les ana-
lyses husserliennes,souvent différentes,voire contradictoires,de la
constitutiond'autrui comme alter ego, et pas davantage d'étudier de
manièretant soit peu exhaustivele rôle que joue dans l'élaboration de
cetteproblématique- à tous égards décisive pour le projet d'ensemble
de la phénoménologietranscendantale- l'analogie ou mieux le « trans-
fert analogisant » (analogisierende Uebertragung) du sens d'être « ego »
à autrui. - Plutôt que d'essayer de démêler l'écheveau apparemment
inextricabledes textes husserliens sur la similitude analogique entre
moi propre et étranger- egoet alterego- , au filde méditationset de
recherchesqui s'échelonnent sur une période de trenteannées (1905-
1935), nous voudrions ici proposer et mettreà l'épreuve de la discus-
sion une hypothèsede philosophie comparée ou de comparaison struc-
turale : l'hypothèseque Husserl, à traversla problématique de l'inter-
-
subjectivité,rencontrerait assurémentsans en avoir jamais explici-
tement conscience - une question semblable (j'allais dire analogue)
à celle qui, dans la traditionaristotélicienneet plus précisémentencore
chez les commentateursscolastiques latins du Stagirite,avait trouvé
dans un certain usage de l'analogie une solution, sinon entièrement
satisfaisante,du moins intelligible.L'hypothèse à examiner - encore
une fois simple hypothèsede recherchesoumise à la discussion - est
donc celle d'un recoupement,voire d'un recouvrementpartiel de deux
problématiquesévidemmentdistinctes: celle du type d'unité et d'iden-
tité requis par l'accès possible à ce qui est autre (das Fremde ), à autrui
(autre que moi), et celle de l'unité singulière des acceptions multiples
de l'être. Il s'agit donc, si l'on veut, de déchiffrer, sous l'élaboration
husserlienne(ratures et répétitionscomprises) l'emprise contraignante
LesEtudes , n° 3-4/1989
philosophiques

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d'une problématisationvenue de plus loin - celle de Yanalogiaentis


comme réponse formaliséeà l'antique question, métaphysiqueou pla-
tonicienne,du même et de l'autre, de l'identitéet de la différence, de la
dispersion/dissémination et de la récollection unitaire des acceptions
diverses de l'être.
C'est peut-êtrele travailde cetteancienne problématiqueà l'arrière-
plan du textehusserlienqui explique en partie (c'est-à-direcompte tenu
des discussions avec les auteurs contemporains : Benno Erdmann,
Th. Lipps, etc.) que Husserl passe si souvent du pour au contre,quand
il s'agit de statuer sur le rapport analogique entre Yegoet Ya/ter ego.
Dans quelle mesure,pourrait-onse demanderaussi, ce basculementdu
« oui » au « non », ce jeu du « dit » et du « dédit » appartiennent-ilseux
aussi à la logique profonde de la problématique de l'analogie ? - Un
seul exemple de ces perpétuelles(et nécessaires) corrections,emprunté
aux Méditations cartésiennes, d'où elles n'ont pas disparu :
« Der Andereverweist seinem konstituiertenSinne nach auf mich
selbst,derAndereist Spiegelungmeinerselbst,und doch nichteigentlich
Spiegelung; Analogon meinerselbst,und doch wieder nichtAnalogon
im gewöhnlichen Sinne. »3
Quelle nouvelle acception Husserl devra-t-il donner à Yanalogon
pour fonder légitimementla constitutionde l'intersubjectivité ? Was
bedeutetnun das Analogon? - demandait déjà Husserl en 1914-1915
(Hua., XIII, 269).
En posant cettequestion,en avançant cettehypothèsequ'il convient
de développer et de légitimerdans ce qui suit, nous ne méconnaissons
pas la pertinenceet la portée de la mise en garde d'Alwin Diemer,
quand il faisaitprécéder le remarquable paragraphe qu'il consacrait à
1' « analogie de l'être », de l'avertissementsuivant : « Quand, dans le
contextede la constitutiond'être,il est question chez Husserl d'analogie,
il faut ici renoncer à toutes référenceset à toutes comparaisons avec
les autres concepts de l'analogie et n'envisager sous ce terme que ce
que Husserl comprendlui-même.»2 Nous voudrions pourtantassumer
ici le risque de cettetranspositionou de cette traduction de la probléma-
tique husserlienne de l'intersubjectivitédans celle de Yanalogiaentis,
pour nous demander si et en quoi le geste husserliende redéfinitionde
Yanalogonrépète une décision qui s'est imposée à la traditiondu com-
mentarismearistotélicien.
Le vieil Heidegger qui, à partir des années 60 (Mein Weg in die
Phänomenologie y Briefan Kichardsony notamment),se plaisait à souligner

i. CM, § 44,Hua.,I, p. 125,36-39.- « L'autrerenvoie


de parsonsensconstitutif
à
moi-même,l'autre estun"reflet"de moi-même etpourtant,
à proprement ce n'est
parler,
pasunreflet;il estmonanalogon etpourtantce n'estpasunanalogonau senshabituel
du
terme.»
2. AlwinDiemer, Husserl
, Versuch
einersystematischen seiner
Darstellung ,
"Phänomenologie
Meisenheim a. Gl., 1965,p. 169n.

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Uêtre etVautre che%Husserl
. Analoge et intersubjectivité 499

l'importance de la lecture de la dissertationde Brentano ( Von der


mannigfachen Bedeutungdes SeiendennachAristoteles)pour l'ouverture de
son chemin de pensée, opposait volontiers « son » Brentano à celui
de son maître Husserl (l'auteur de la Psychologievomempirischen Stand-
punkt), où il redécouvraitla doctrinemédiévale de 1' « inexistenceinten-
tionnelle»3.Si rienne permet,à notreconnaissance,d'établirque Husserl
aurait lu ou médité la Dissertation,il n'en demeurepas moins légitime
selon nous d'examiner,à l'encontrede Heidegger, la question de savoir
si et comment la problématisationclassique de l'unité des acceptions
multiples de l'être a trouvé chez Husserl une expression ou une tra-
duction remarquablequi autorisentle rapprochementavec l'élaboration
historique de la doctrine de Yanaloga entis4.

Dans la perspective aristotélicienne,s'il est permis de résumer à


grands traitsla problématique ontologique du Stagirite,toute la ques-
tion est de savoir, après avoir établi la pluralitédes acceptions de l'être
(to öv XéysTocijcoAXax&ç),s'il est possible d'échapper au risque de com-
non
plète équivocité qu'entraîne une telle polysémie, comme à celui,
moins ruineux,de ne déterminerqu'une unité rhapsodique de signifi-
cations multiplesde l'être. Si en effetl'être se dit d'abord selon quatre
et l'èvépyeia,selon la substance et l'accidentalité
sens : selon la 8i>va[juç
- les figures de
(oucría-auiJiêsêvjxòç), l'être vrai ou faux, selon
selon
la prédication (essence, quantité, qualité, etc.), qu'est-ce qui unifie
et ordonne une telle multiplicité? On connaîtle principede la réponse
aristotélicienne: les acceptions de l'être, si elles sont bien distincteset
différenciées, ne succombentpas pourtantà la dispersion totale, à line
disséminationsans règle : entre la pure équivocité et l'univocité trop
étroite,il y a place pour un statutintermédiaire,à l'image de celui des
paronymes,au plan des noms : c'est celui d'une multiplicitéordonnée
en une suite réglée, celui d'une unité de « significationfocale » (focal
meaning) y selon l'heureuse formule de G. L. E. Owen5. Les termes
multiples regardenttous au premier,en direction du premier (npòç
te
sv),qui sert de référencecommuneà tous les autres.On sait qu' Aristo
ne caractérisejamais d'analogique cette unité focale, puisque l'unite
xocT'ávaXoyíav désigne toujours strictement(cf. EN , V, 6, 1131*31)

3. Cf.JeanBeaufret,Dialogue , t. III, p. 109-110.


avecHeidegger
4. Cf.dansle mêmesensl'article de jml.Jrieawig,
récent nusseriunaaie analogic,m
Zeitschrift
fürphilosophische , XXXVI,i, 1982,p. 77-86.Notreetudeestégalement
Forschung
redevableà quelques
suggestions deP. Ricoeur
remarquables dansunséminairedesannées
70
consacré derInter
à la Phänomenologie Subjektivität.
5. G. E. L. Owen,LogicandMetaphysics insomeearlier Works ot Aristoteles,
repris
inLogic,Science Collected
andDialectis. inGreek
Papers , éd.M. Nussbaum,
Philosophy Ithaca,
NY,1986,p. 192-193.

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500 /.-F. Courtine

une égalité de rapportsou mieux de deux rapports,et qui permetun


raisonnementpar quatrième proportionnelle,du type « X » est à C
ce que B est à A, si A/B = C/X.
En revanche, l'unité rrpoç!v xod àcp'èvoç(encore une fois jamais
nommée « analogie », ni par Aristoteni par les commentateursgrecs),
dans sa distinctionexpresse d'avec l'unité d'analogie proportionnelle
(EN, I, 6, 1096 b 27-28) - analogiaproportionsou ensuite analoga
attributionsvs analogiaproportionalitatis - , devait consister dans un
transfert direct de sens à partird'un terme premieren directiond'autres
termessusceptiblesde formerune série,une suite ordonnée (e.g. s'agis-
sant des catégories, la suite : 7rpcí>T r¡ oògíoc- SsÚTspa ouata, noióv,
7TÓOTOV, etc.). Un tel transfertétait destiné à rendre compte de l'unité
non générique qui pouvait existerentre tous les termesde la série en
vertu de leur commune référenceà un terme premier et propre (tò
xupicàçXeyó[jL£vov). Le transfertadvenant ainsi du propre au figuré,
de l'originaireau dérivé, du premierau second.
Dans la tradition aristotélicienne,ou si l'on préfère aristotélico-
scolastique, la question de l'unité des acceptions multiples de l'être
prend, comme on sait, tout son reliefdès lors qu'il s'agit d'assurer la
possibilité d'un discours théologique cohérent,qui puisse porter sur
dieu ou en généralles resdivinae , sur ce qui est « là-bas » (sxei), dans une
tout autre région, absolument transcendanteet séparée. Rappelons
seulementl'attaque plotinienne de la question (Ennèade s, VI, i, 1-3) :
Comment,demande Plotin, appliquer à Dieu et aux créatures,ou plus
exactementaux votqtoc et aux ou<j0y)t<x,
de façon univoque, les mêmes
prédicats? « Les dix genres [les catégories] sont-ilségalementdans les
êtres intelligibleset dans les choses sensibles? Ou bien sont-ils tous
dans les choses sensibles et quelques-uns seulement dans les êtres
intelligibles?... Quels sont alors ces dix genres qui sont dans l'intel-
ligible ? Sont-ilsles mêmes genres qui sont dans le sensible, ou bien la
substance dans le monde intelligiblen'a-t-elleque le nom en commun
avec la substance sensible » ? - Dans un cas, c'est la transcendance
même de Dieu qui risque de disparaître,mais dans l'autre, c'est le
discours sur Dieu qui devient lui-même impossible. Reste donc que
l'attributionne soit ni univoque, ni équivoque, mais « analogique »,
comme on dira dans la scolastique latine.
Certes, le contexte husserlien,le « lieu » de la problématique de
l'analogie est tout à fait différent de ce qu'il est en aristotélisme.Des
déplacements décisifs sont intervenus et l'enjeu de la doctrine s'est
radicalementmodifié.Le contextehusserlienn'est plus principalement
théologique (analogie dite transcendantale), mais résolumentégologique.
Pourtant,après que l'absoluité de Yego a été assurée par la réduction
(Ideen,I, § 49 : la conscience comme « résidu » de l'anéantissementdu
monde), la question qui se pose est de savoir comment,à partir de
l'auto-explicitationde Yego(CM, § 41, Hua., I, 116), commentà partir

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che% Husserl
Uêtre et l'autre. Analogieet intersubjectivitè 501

de l'explorationégologique de la « sphère de l'expériencetranscendan-


tale », de l'empire de l'auto-expériencetranscendantale,il est encore
possible et légitime de retrouverla transcendancedu monde et de la
natureobjective,et d'abord et avant tout celle des autreshommescomme
alterego. - Comment sortirdu cercle magique de la Selbstauslegung - ,
de l'autoréflexion? Commentéchapper à la fascinationdevant le « mer-
veilleux être-pour-soide l'ego » (das wundersame F ür-sich-
selbst-sein)
(Hua., I, 81, 27), devant le déploiementde sa vie de conscience« sous
la formede l'être intentionnellement référéà soi-même» (in Form des
(ibid.y81, 28-29)?
Auf-sich-selbst-intentional-%urückbe%pgen-sein)
L'enjeu majeur de la constitutionde l'intersubjectivitéchez Husserl,
c'est de rendre compte de la possibilité d'un monde commun (CM,
§ 55), monde objectifet monde de la culture,mais aussi nécessairement
d'un mondeen gênéraly même s'il arrive à Husserl, dans le cadre de la
« seconde » réduction (réduction-abstractive, réduction à la sphère du
propre, du primordial ou du primordinal), d'évoquer l'idée d'une
Welt - de ce monde primordial qui, comme tel, serait
primordinale
mieny qui me seraitproprey en deçà de et antérieurement à toute consti-
tution de l'étrangeret de l'autre que moi. Quelle serait la « monda-
) de ce « monde » tout entierréféréau pôle égoïque
néité » ( Weltlichkeit
et à son êtrepropre et absolu ? L'absoluité égologique n'implique-t-elle
pas d'emblée ici un acosmisme radical ? Laissons la question ouverte !
A vrai dire - et Husserl ne manque pas d'y insister- , seule la consti-
tution de l'intersubjectivitéouvre à Yego une authentique dimension
de transcendance.En régime de réductionprimordiale,de réductionà
la sphère du propre (Eigenheitssphäre) , la transcendancede la chose
- celle qui a si souvent servi de fil conducteur
(Ding)y par exemple
aux analysesde Husserl,à la mesurede la perception- , se révèlecomme
« transcendancedans l'immanence», comme« transcendanceimmanente».
« Le fait de l'expériencede ce qui m'est étranger(du non-moi) se pré-
sente comme expériencedu monde objectifoù l'on trouve ď « autres»
non-moi sous forme d'autres « moi »; et c'était un résultatimportant
de la « réductionà l'appartenance» de ces expériencesque d'avoir mis
en reliefleur couche intentionnelleprofonde où un « monde » réduit
se révèle comme « transcendanceimmanente»6.

II

Mais comment comprendrealors la possibilité et la légitimitédu


, comme substance
transfertde sens d'un premierego(egocommeprincipe ,

derErfahrung
6. CM,§ 48,p. 136,8-14: « Das Faktum vonFremden liegt
(Nicht-Ich)
voralsErfahrungvoneinerobjektiven vonAnderen
Weltunddarunter inder
(Nicht-Ich
Ich),undeswareinwichtiges
Form: anderes Ergebnis andiesen
Reduktion
dereigentlichen
Erfahrungen,dasssie eineintentionale zurAbhebung
derselben
Unterschicht gebracht
zurAusweisung
Transcendenz
lVeitals immanente
hat,in dereinereduzierte kommt. »

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comme instance privilégiée et unique de l'être - celui où s'entend


proprementle sumde Yegosum)à l'autre que moi, à l'étranger,à l'autre
moi ? Commentpasser - par quelle voie détournée,en vertu de quelle
transposition,de quelque « métaphore» - du Moi définidans sa pleine
propriété (Eigenheit) , sa proximité (le merveilleux être-pour-soide
l'ego,la réflexivitésans reste(FTL, § 103, Hua ., XVII, 279, 35-280, 5)7,
à l'autre ego, Yegoétranger- expressionqui fait d'abord et nécessaire-
ment figure d'oxymore, eu égard à l'absoluité de Vego propre, à sa
différencequ'on peut qualifier équivalemment ď ontologique ou ďégo-
logique ?
Sans doute, pour établir un parallèle entre la problématique hus-
serlienne de l'intersubjectivitéet la doctrine scolastique de l'analogia
entis, faut-ilnoter que nous nous trouvons ici dans une situation de
symétrieinverse par rapportà celle où s'élabore la question de la pré-
dicationanalogique : le point de départhusserliende la quête du monde
ou de la transcendanceest fixé d'emblée (i.e. après réduction) dans
l'absolu, le propre, l'éminent. Il en va bien différemment de la scolas-
tique médiévale qui part du fini,du créé, des « perfections» participées
pour remonter jusqu'à un et
signifiépremier propre8.
La méthode de la réduction - en tout cas dans sa formulation
canonique des Ideen,I - aboutit en effetà faireressortir,à isoler dans
sa pureté et à absolutiserYegopur ou la conscience (absolue), non seu-
lement eu égard à sa fonction,à sa prestation (Leistung), à ses actes,
comme instance transcendantale,mais encore dans son être (Sein),
et même comme cette instance qui décide en dernierressort de tout

7. « Toutexistant (...) estfinalement relatif


et,avectoutce quiestrelatif en unsens
courant quelconque, estrelatifà la subjectivité
transcendantale.
Maisseulela subjectivité trans-
cendantale estensoietpoursoi...Donctoutd'abordc'estentantquiegoqueje suisexistant
absolu"enmoietpourmoi".Jesuispourunautreexistant seulement dansla mesure où
lui,Valter , estlui-même
ego subjectivité transcendantalequi pourtant vientà êtreposée
nécessairement enmoientantqueje suisYego existantpoursoi déjàau préalable. D'une
manière analogue également, l'intersubjectivitétranscendantale transcen-
(la subjectivité
dantale ausensélargi)...estquant à sonsens(entenant compte delamodification qu'implique
l'intersubjectivitéparrapport à la subjectivité)
"ensoietpoursoi",avecle moded'être de
1'"absolu".'Jexistant absolu existe sousla forme d'unevieintentionnelle qui,quoiquece
soitqu'ilpuisseavoirde présent à la conscience,esten mêmetemps consciencede soi-
même. C'estprécisément pourcela...quel'existant absolupeut,paressence, entouttemps,
se réfléchirsurlui-même selontoutes lesformes qui se sontdétachées de lui-même, qu'il
peutse prendre pourthème, qu'ilpeutproduire desjugements etdesévidences qui sont
rapportés à lui-même. Son essenceimpliquela possibilité
dela "prise deconscience
desoi-même",
d'uneprisede conscience de soi-même quiva,pardévoilement, d'opinions vaguesau soi-
mêmeoriginal. »
8. Cf.parexemple, Thomas d Aquin,S.Th.,la, qu. 13,a. 2 : « Omnianomma dictade
Deo,perposterius dicerentur deipso...» Et l'Aquinate corrige: « nomina Deum,
significant
secundum quod intellectus nostercognoscit ipsum.Intellectus noster,cumcognoscat
Deumex creaturis sic cognoscit ipsumsecundum quodcreaturae ipsumrepraesentant...
Cognoscimus [essentiam Dei] secundum quod repraesentatur in perfectionibus creatu-
rarum. A
» proposdes« noms» prédiqués de Dieu,il fautdistinguer, quantà leursignifi-
cation propre ouimpropre, entre lesperfectiones etlemodus
significatae (ibid.,
significandi qu.13,
a. 3).

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che%Husserl 503

sens d'être, qui constitue et donne sens (Sinngebung)9. L'instance de


donation - et c'est par là aussi qu'elle se sépare radicalementde toutes
les autres« réalités» - doit pouvoir êtredonnée absolument,se donner
sans reste comme absolutesSein, absoluteWirklichkeit . Husserl établit
ainsi une « différence fondamentaleet d'essence »10 entre l'être comme
conscience et l'être comme réalité ('Ideen , I, § 42); en prenantpour fil
conducteur la « différenceprincipielle entre les modes de donation »
(cf. immanence vs transcendance), Husserl introduit une différence
« fondamentaleet d'essence » entre l'être comme conscience et l'être
comme « chose » (Hua., III, 1, 87, 8-9), différence( Unterschied ) à travers
laquelle « s'annonce die prinzipielleUnter schiedenheit der Seinsmisen »,
la différence la plus « cardinale» (die kardinalste ) , qu'il y ait en général
« entre la conscience et la réalité » ( ibid.) . - Cette différenceabsolu-
mentfondamentale- « la plus cardinale» - répond au contrastequi
passe entre la chose (Ding) et le vécu (Erlebnis), entre le blossphäno-
menalesSein des Transzendenten et YabsolutesSein des Immanenten , entre
ce qui se présente( sichdarstellen) à la mesure de la chose ( durchErschei-
nungen)et le vécu qui ne saurait jamais se donner par figuration11. La
différenceontologique qui sépare ainsi conscience et réalité ouvre
directementsur une « sphère de position absolue » (Ideen,I, § 46), en
sorte que Pabsoluité de la conscience, thétique et auto-thétique,résis-
terait même à l'hypothèse extrême de l'anéantissement du monde
(Weltvernichtung) : « Si nous évoquons la possibilité du non-êtreincluse
dans l'essence de toute transcendancede chose, il devient clair que
l'être de la conscience, et tout flux du vécu en général, serait certes
modifiési le monde des choses venait à s'anéantir,mais qu'il ne serait

9. Cf.Ideen, I, § 55(Hua.,III, 1, 120,4-10): « AllerealeEinheiten sind"Einheiten des


Sinnes". Sinneseinheiten setzen...sinngebendes Bewusstsein voraus, dasseinersetis absolut
undnichtAN selbst i- / durch
wieder 1 TT ist.
Sinngebung
1 nusseri » _
11» irm _ _1 : .. /Trr
10.un trouve littéralement cnez 1expression « ainerence ontologique » ^u,
= Il est
III, § 9 II, i, 248-249). possible queHeidegger, de manière plus ou moins directe,
renvoie dansSeinundZeità cettedistinction, etplusencore à cellequ'établissent lesIdeen
de 1913 entre conscience etréalité. Cf.notamment -
SuZ, § 83,p. 436-437. Surtoutceci,
v. l'article suggestif etconvaincant de J.-L.Marion, Différence ontologique ou question
de l'être?Unindécidéde SeinundZeit,in Tijdschrift voor 49,4, 1987,p. 602-645.
Filosofie,
il. « Das Erlebnis stelltsich...nichtdar.Dannliegt,die Erlebniswahrnehmung ist
schlichtes Erschauen vonetwas,das in der Wahrnehmung als "Absolutes" gegeben...
istundnichtals Identisches vonErscheinungsweisen durchAbschattung » (§ 44,p. 92,
29-33).Les Ideen, II, notamment § 23,compléteront cettedétermination de l'absoluité de
l'ego,ensoulignant qu'iléchappe « à la générationetà la corruption », puisqu'il estcarac-
térisé parla « propriété eidétique d'entreren scèneet de se retirer, de commencer et de
cesser de fonctionner de manière de régner
actuelle, ». Husserl notera également sa « sim-
plicité» : « L'egopurestdonnédansuneipséité absolue etdansuneunitéquinedonnelieu
à aucune esquisse; il doitêtresaisidefaçonadéquate, dansla conversion duregard propre
à la réflexion etquiopèreunretour surluientantquecentre de fonction. En tantcpi' ego
pur,il nerecèlepasde richesses intérieures il estabsolument
latentes, simple, il estdonné
au grand jour,toutesa richesse réside etdansle mode,quipeutêtresaiside
dansle cogito
façonadéquate, de sonfonctionnement» (Hua.,IV, 103,8-13;105,2-8).- Surtoutceci,
v. R. Boehm, Das Absolute unddieRealität, reprisin VomGesichtspunkt derPhänome-
nologie,La Haye,Nijhoff.

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pas atteintdans sa propre existence.» La conscience pure, « dans son


être absolu propre », demeure comme « résidu phénoménologique »
de la réduction: « elle demeure,bien que nous ayons mis "hors circuit"
le monde toutentier,avec toutesles choses,les êtresvivants,les hommes,
y comprisnous-mêmes» (§ 50, 107, 2-6). Il est donc légitimeet néces-
saire de reconnaîtrele « véritableabîme de sens » ( ein wahrerAbgrund
des Sinnes) qui s'insinue entrela conscience et la réalité : « Nous avons
d'un côté un être qui s'esquisse, qui ne peut jamais être donné abso-
lument,un êtrepurementcontingentet relatif,de l'autreun êtrenécessaire
et absolu, qui par principene se donne jamais par esquisse et en appa-
rence » (§ 49).
La déterminationhusserliennede l'être de la conscience comme être
absolu peut donc très logiquement trouver sa formulationla plus
aiguë en référenceà la définitioncartésiennede la substanceau premier
livre des Principes: « Par conséquent nul être réel, nul être qui pour la
conscience se figureet se légitime au moyen d'apparences n'est néces-
sairepour F êtrede la conscience
même(entendue en son sens le plus vaste
de flux du vécu) - L'être immanent est doncindubitablement un être
absolu, en ce sensquepar principenulla "re" indigetad existendum. »12 Mais
une telle détermination,dans sa référencecartésienneprécisément,ne
peut manquer de rencontreraussi du même coup la problématique
classique : en quel sens attribuerla catégorie de substance? S'agit-il
d'un termeéquivoque, univoque ou analogue ? C'est précisémentdans
cet horizon problématique que Descartes intitulaitson §51:« Quod
sit substantia et quod istud nomen Deo et creaturisnon conveniat
univoce », avant de proposer une véritabledéfinition: « Per substantiam
nihil aliud intelligerepossumus, quam rem quae ita existit,ut nulla
alia re indigeat ad existendum.» - Il est clair cependant qu'une telle
définition,prise strictementet à la lettre,ne peut s'appliquer qu'à un
étant déterminé: l'être absolu et suprême - Dieu. « Et quidem sub-
stantiaquae nulla plane re indigeat,unica tantumpotestintelligi,nempe
Deus. » Toutes les autres res ne peuvent en effetêtre dites et conçues
comme « substances » que sous réserve du « concours » divin qu'est
la creatiocontinua: « Alias vero omnes, non nisi ope concursus Dei
eixstere posse percipimus. » Ce qui implique déjà immédiatement
que ce terme de substance ne saurait s'entendreunivoquement de Dieu
et du créé. - Descartes, on le sait, ne sera pas trop explicite sur la
natureprécisede cetteprédicationnon univoque s'agissantdu « nom » :
substancey mais à tout le moins cette restrictiondécisive lui permet
d'échapper à l'unicité de 1' « objet » de sa définitiongénérale de la
substance : unesubstance unique, à savoir Dieu (at, VIII, i, 24).

12.« AlsokeinrealesSein,keinsolches,
dassichbewusstseinsmässig
durchErschei-
nungen darstellt
undausweist,istfürdasSeindesBewusstseins
selbst
notwendig.- Das
immanenteSeinistalsozweifellos
indemSinneabsolutes
Sein,dasses prinzipiell
nullare
»
adexistendum,
indiget

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. Analogieet intersubjectivitê
L'être et Vautre chez Husserl 505

Husserl,lui non plus, ne pourra pas se soustraireà la logique contrai-


gnantede sa définition: il fautsoit poser l'unité (unicité) de cettesphère
absolue, abstractionfaitede toute autre réalitétranscendante,y compris
celle de Dieu, soit renoncerau sérieux et à la rigueur de la définition,
menacée d'une équivocité sans recours. Husserl devra donc d'abord,
très logiquement, mettrehors circuit la transcendancede Dieu (Ideen,
I, § 58), tout en réservantla possibilité d'une prédicationéquivoque :
si un Dieu absolu et transcendantdoit être présupposé, ce sera en une
tout autre acception de la transcendanceet de l'absoluité : « Ce serait
un "absolu" en un tout autre sens que l'absolu de la conscience; ce
serait de même d'autre part un êtretranscendant en un tout autre sens
que l'être transcendant à la façon du monde. »13
La difficulté qu'entraîne cette« reprise» de la définitioncartésienne
de la substance est, semble-t-il,pleinement reconnue par Husserl et
encore aggravée dans certainstextespar la référenceà la détermination
spinozistede la substance( Ethica, I, déf. 3) : « Per substantiamintelligo
id, quod in se est et per se concipitur; hoc est id, cujus conceptus non
indiget concepta alterius rei, a quo formaridebeat. » C'est en effet
à cettedéfinitionque Husserl renvoie expressémentquand il veut établir
la hiérarchieontologique qui s'instaureentrela « réalité», 1' « idéalité»
et le sujet : « Die untergeordneteSeinsdignitätder Realität und Idealität
gegenüberder Seinsdignitätder Subjekte.»14Le Moi (sujet) est en effet
en tantque « höchste » (dignitéontologique suprême
undletzteSeinsdignität
et dernière)« in sich» et « für sich».
L'absoluité de la conscience, dans la mesure où elle définit,comme
nous l'avons rappelé, une sphère originale et originelle d'être (celle
de l'absolue position), délimite aussi une région ou mieux une archi-
- auxquelles répondront
région (Urregion)à laquelletoutes les autres,
autant d'ontologies matérielles , - ne pourront que se subordonner
et sur laquelleelles devront s'orienter.L'archi-régionEgo devient ainsi
le pôle de référence,le foyerou le point central,le point zéro de toute

13. Surle nécessaire entretranscendance


parallèle de Dieu et transcendance d'autrui,
cf.notamment FTL, § 99(Hua.,XVII,257,15-258, 19): « Le monde, l'existantengénéral
detouteespèceconcevable nepénètre pas0ùpa0£V dansmonego, dansla vie de ma cons-
cience.Toutce quiestextérieurestce qu'ilestdanscettevieinterne etreçoit sonêtrevrai
desdonations quile donnent "lui-même" et desconfirmations, toutcelaà l'intérieur de
La relation
cettevieinterne... de la conscienceà unmonde, ce n'estpasunfaitquim'est
imposéparun dieudéterminant cetterelationd'unemanière contingente, de l'extérieur,
ce n'estpasnonplusunfaitimposé parunmondeexistant d'unemanière contingenteau
préalableetparunelégalité causale L'apriori
luiappartenant. c'estce quiprécède
subjectif,
l'êtrede Dieuetdumonde, ettoutce quisansexception existepourmoi,êtrequipense,
Dieuluiaussi,estpourmoice qu'ilestde parmapropre effectuationde conscience; de
celaje ne peuxpasdétourner lesyeuxdansla crainte angoissée de ce qu'onpeutpenser
êtreunblasphème, maisau contraire je doisvoirleproblème, icicomme à l'égarddel'alter
de conscience"
ego: "effectuation ne veutpasditequej'invente etqueje faiscettetrans-
cendance suprême.»
14.« La dignité
ontologiquesubordonnée etde1idéalité
delaréalité enfacedeladignité
ontologique dessujets» {Hua.,XIV,256-257 et295).

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5o6 J.-F. Courtine

ordination,subordinationet hiérarchisation.La letzteundhöchste Seins-


dignitätoccupe à l'évidence la position du tijjucotoctovxai áxpÓTocTov ov
aristotélicien.- Là encore,il s'agit d'abord pour Husserl de bien mar-
quer la différence,l'écart ou l'abîme qui sépare Parchi-régionde la
conscience comme catégorie originellede l'être en général (Urkategorie
desSeinsüberhaupt)de toutes les autres régions ontiques, puis d'en tirer
les conséquences au fil de la multiplicitéet de la diversitécatégoriale
(Ideen,I, § 76) : « La réduction phénoménologique nous avait livré
l'empire de la conscience transcendantale: c'était en un sens déterminé
l'empire de l'être "absolu". C'est la proto-catégoriede l'être en général,
ou dans notre langage la proto-région;les autres régions viennents'y
enraciner;elles s'y rapportenten vertu de leur essence;par conséquent
elles en dépendent toutes. La doctrine des catégories doit donc inté-
gralementpartir de cette distinctionau sein de l'être qui est la plus
radicale de toutes,entrel'être comme conscience et l'être s*annonçantdans
la conscience,bref comme être "transcendant".»15

III

Une différence ontologique aussi tranchéeayant été ainsi établie, la


conscience envisagée dans sa pureté ayant été caractériséecomme « sys-
tème d'être fermésur soi », systèmed'être absolu dans lequel rien ne
peut pénétreret duquel rien ne peut s'échapper », être sans dehors ni
spatial ni temporel(Ideen,I, § 49), Yegoayantété ainsi réduità sa réalité
monadique, il apparaît clairementque la question cruciale est désor-
mais de savoir commentsortirde cette sphèreabsolue, commentpasser
de l'unité et de la complétude monadique à une authentique pluralité
monadologique ? Mais comment transférerêtre et sens d'être, si déci-
dément investis dans l'unité du sujet absolu, à d'autres ego, à d'autres
sujets ou co-sujets (Mitsubjekten) ? L'élargissement du privilège égo-
logique, l'extension à une vie étrangèreà la mienne de l'absoluité de
19egone relèvent-ilspas de la même sorte d'analogie que celle que les
scolastiques se sont efforcésde distinguer de l'analogie de propor-
tionnalité? L'analogie de proportionnalitésemble d'emblée exclue par
Husserl dans la mesure où elle impliqueraittoujours la mise en œuvre

15.« DurchdiePhänomenologie Reduktion hattesichunsdansReichdestranscen-


dentalen Bewusstseins als des in einembestimmenten Sinne"absolutes" Seinergeben.
Es istdieUrkategorie desSeinsüberhaupt (oderinunserer RededieUrregion),inderalle
anderen "Seinsregionen"wurzeln, aufdiesieihrem Wesen nachbezogen,vondersiedaher
wesensmässig alle abhängigsint...Die Kategorienlehremussdurchaus vondieserradi-
kalstenallerSeinsunterscheidungen- SeinsalsBewusstseinundSeinalssichimBewusstsein
"bekundendes", "transzendentes" -
Sein ausgehen, die,wiemansieht,nurdurchdie
Methode derphänomenologischen Reduktion in ihrer
Reinheitgewonnen undgewürdigt
werden kann.»

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L'être et Vautre
. Analogieet intersubjectivité
che%Husserl 507

de quelque chose comme un raisonnementpar analogie que Husserl


a toujours récusé s'agissant de la constitutiond'autrui16.
La pluralitédes egoposait sans doute à Husserl un problème iden-
tique à celui de la pluralitédes acceptions de l'être dans l'horizon aris-
totélicien: la significationegoest d'abord tout entièreréalisée dans une
instanceprivilégiéeet presque hégémonique - Yegopropreet proche - ,
et pourtant cette même significationdoit ensuite pouvoir se répéter,
se pluraliser(identité et différence)autant de fois qu'il y a d'ego,dans
ces instances semblables et incomparables,justementdésignées comme
alterego? La distinctionprincipielledu propre et de l'étranger(consé-
quence directe de la séparation du Moi pur, retranchédans sa sphère
d'absolue position) ayant non seulement brisé toute unité générique,
mais encore revendiqué exclusivementpour le Moi absolu tout « être»
et tout « sens d'être », la question est maintenantde savoir comment
transférer le sens d'être egosans aboutirpour autantà une dissémination
- On pourraitencore for-
pure simple dans la complète équivocité.
et
muler le même problème en ces termes: commenttrouverun accès à
l'autre (l'autre premier,c'est pour moi, l'autre moi, l'étranger),accès
qui permettetout à la fois de le reconnaîtrecomme tel dans son étran-
geté et son altérité,et de Yidentifier, en réintroduisanten lui le même,
l'identitétoujours foncièrement« égoïque » ? De telle sorte que l'autre,
comme autre que moi, prenne enfinla figurede l'autre moi, que Yaliud
se déterminecomme alter ego. L'autre, s'il est précisémentcelui qui
doit constituerune authentique transcendance(Hua., XIV, 8-9, 244,
246 sq., 442)17, demeure pourtant inaccessible par essence (« système
d'être clos sur soi »). L'accès à l'autre comme tel - comme ego,mais
aussi comme corps-de-chair (Leib), unité psycho-physique - n'est
donc jamais immédiatou direct; il ne se livre que médiatisé,ce qui ne
signifiepas pourtantqu'autrui ne se révèle ou ne se donne (s'il se donne)
qu'au terme d'un raisonnement ou d'une projection ( Einfühlung ).
Quelle sera donc la naturetout à fait spécifiquede l'évidence d'autrui ?
C'est, nous semble-t-il, cette différenceonto-égologique, jamais
remise en question, qui commande la refonte(cf. Krisis, § 55) de la
réduction phénoménologique-transcendantale en réduction abstractive
ou réductionà la sphère du propre18,même si Husserl dans les Carte-
sianischeMeditationennotamment caractérise celle-ci comme neuartige
La démarche« abstractive» de la cinquième Méditationn'implique
8710/7).
de nouveauté que relative dans la mesure où, dans la suite logique du

16.Cf.notamment Hua.,XIII,36sq.- Surlesinsuffisances dujugement


dela théorie
paranalogiedans ce contexte, Diemitmenschlichen
cf.aussiA. Gurwitsch, inder
Begegnungen
, De Gruyter,
Milieuwelt 1977,p. 14 sq.
17.Cf.Hua.,XIV,8-9: « DieEinfühlung dieerste
schafft wahreTranszendenz
(Transzen-
denzin einemeigentümlichen zumersten
dasBewusstsein
Sinne).Hierüberschreitet Mal
wirklichsichselbst.»
18. Cf.Hua.,I, § 44,125,4; 125,9; 127,12et14etpassim.

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5o8 /.-F. Courtine

privilège du « Je suis »19, la réduction s'accomplit comme réduction


solipsiste ou solitaire ( solitäre Deduktion ) 20. La démarche husserlienne
dans la cinquième Méditationcartésienne , sa force et, si l'on veut,
son habileté, consiste à prendre au sérieux et pour ainsi dire au pied
de la lettrel'objection du solipsisme. Mais en réalité, une telle objec-
tion ne surgitpas du dehors,elle n'est pas extérieure21, c'est bien plutôt
une suite directe du mouvementde la recherche,et en particulierdes
acquis de la quatrième Méditationoù, après que tout être a été réduit
à son sens d'être (cf. Ideen, I, § 55), le sens d'être se trouve incorporé à
la vie intentionnellede Yegoconcret.Le sens du monde n'est alors rien
d'autreque l'explicitationde l'ego,l'exégèse de sa vie (CM, § 41). - C'est,
si l'on veut, le monadismede la méthodequi faitnécessairementsurgir
l'aporie du solipsisme, ce monadisme qui en principe tend à résorber
toute altérité,tout être autre en moi-même. Il faut désormais et en
conséquence que tout sens naisse dans et à partir de moi-même. C'est
tout le mouvement interne de la phénoménologie husserliennequi
impose de tenirla gageure de constituerle sens alteregoà partirde moi
seul (cf. FTL , § 96, 244, 22-27). C'est cette logique paradoxale - qui
répond sans doute en profondeurau « paradoxe de la subjectivité»
explicité notammentdans la Krisis (§ 53)22,qui amène Husserl à éla-
borer et à reformulerune doctrine de l'analogie différentede celle
-
toujours critiquée, nous l'avons rappelé - , réglée par la propor-
tionnalitéet le raisonnementpar analogie. Cette doctrinedoit répondre
à une double tâche : - rendre compte de l'originalité,de la spécificité
de l'expérience d'autrui (en élucider 1' « intentionnalitémédiate »
(CM, 139, 15)), mais en rendrecompteà partirdu Moi et de son primat
propre, alors même que l'expérience qui doit être thématiséeest celle
de l'autre que moi. C'est ce partiqui tend à constituerl'autre comme tel,
comme autre, mais à le constitueren moi, qui induit la réduction à la
sphère d'appartenance,dans la mesure ou la suspension de la transcen-
dance d'autrui est un préalable à la constitutionde son sens23.C'est

19.Cf.FTL, § 95,Hua.,XVII,243: « Zuerst undallemErdenklichen voranbinIch.


Dieses"Ichbin"istfürmich, derichdassageundinrechtem Verstand sage,derintentionale
Urgrund fürmeineWelt...»
20. Cf.e.g.Hua.,XIV,263-264 : « Die phänomenologische Reduktion warnureineArt
methodischer Blende, umnichts wirksam werdenzu lassenals die Sinngebung undden
Sinnselbst[...] Ich vollziehenebenderphänomenologischen diesolitäre Reduktion auf
das solitäreIch (Monade).»
21. Cf.FTL, § 95(Hua.,XVII,243,31-244» 16).
22. Krtsis,
§ 53: « Die Paradoxie dermenschlichenSubjektivität: Das Subjektseinfür
die Weltundzugleich Objektsein in derWelt.» - Paradoxe de la subjectivitéhumaine
(Ego-Menscb) que nousretrouverons, puisquec'estlui qui implique que l'accèsà autrui
passéprécisément parle Leib- parce parquoije suis,noussommes dansle monde.
23. Cf.FTL, § 96,246,33-38: « Il s'agitde comprendre comment monegotranscen-
dantal,fondement primitifde toutce qui estvalablepourmoidu pointde vuede l'être,
peutconstituer en soi un autreegotranscendantal et doncaussiunepluralité illimitée
de
telsego- egoétrangers à moi,absolument à monegodansleurêtreoriginal
inaccessibles et
cependant reconnaissablespourmoi,comme existantetexistantde tellefaçon.»

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L'être et Vautre.Analoge et intersubjectivité
che%Husserl 509

en effetdans la sphèred'appartenancequ'il s'agit de trouverles ultimes


fondementsde la motivation pour la constitutionde transcendances
authentiques qui dépassent radicalementce qui appartienten propre
à l'ego.
Si la problématique de l'intersubjectivitédébouche sur la ques-
tion de l'analogie, jusqu'à renouveler, sans le savoir assurément,la
démarchearistotélicienne,c'est parce qu'il s'agit d'emblée pour Husserl
dans ce contexteparadoxal de mettreen lumière une filiationde sens :
le sens « autrui» est nécessairementempruntéà « moi », à sa significa-
tion originaire.Pour pouvoir donner sens à l'autre et à ce qui lui appar-
tient en propre, il faut d'abord expliciterle sens de ce qui est « mon
propre» (das mirEigene). Etrangeren effetil n'y a que parce qu'il y a
d'abord « propre » et non pas l'inverse. Et la question de l'alter ego
devient cruciale dans la mesure où la première figure de l'étranger
(das Fremde ), c'est l'autre moi. La réductionabstractivedoit permettre
à la fois de délimiterla sphère du propre et de dégager Pintentionnalité
spécifique d'autrui : « Dans cette intentionnalitétoute particulièrese
constitueun sens d'être ( S einssinn ) , un sens ontique nouveau qui trans-
gresse (überschreitet) l'ipséité propre (la propriétédu soi-même: Selbstei-
genheit) de mon ego monadique; il se constitue alors un ego non pas
comme moi-même,mais comme se réfléchissant(spiegelndes) dans mon
propre ego , dans ma monade » (MC, § 44, 125, 28-33). Etrange formule
en véritéqui associe les deux images complémentairesde la transgression
(Ueberschreitung) et du reflet(Spiegelung)si l'autre existencese rapporte
toujours à la mienne, alors même que je la pose dans sa singularité
unique.
Il y a dans l'expérience du moi solitairetous les signes d'une trans-
gression vers l'autre, vers un. autre moi. Il s'agit alors pour Husserl
de suivre toutes ces lignes de sens par lesquelles l'expériencedu propre
renvoie d'elle-même à l'autre, à l'étranger. La réduction au propre,
dans la mesure où elle met en évidence la sphèreprimordialeou mieux
« primordiale»24, représentele point de départ décisif de cette mise
en ordre, de cet ordonnancement(ordinatioad primum) qui fonde et
rend possible la filiationde sens recherchée.En effet,la réductionphé-
noménologique accomplie en réduction primordiale, réduction à la
sphère du propre, contribue à faire ressortir(Herausstellung) non seu-
lement la nature qui relève de ma sphère d'appartenance (eigenheitliche
Natur), mais encore et surtout mon corps-propreou corps-de-chair
« réduit à l'appartenance» (eigenheitlich Leib). Ce qui en effet
reduzierter

24. Kl. Heldnote,à justetitre(Das Problem unddieIdeeeiner


derIntersubjektivität
phänomenologischen in Perspektiven
Transzendentalphilosophie, transvgndentalphänomenolo-
Forschung,
gischer La Haye,1972,p. 31),quel'adjectif au latinpri-
» renvoie
« primordinal
mordiumquinecomporte pasle termeordo, husserlien
pasmoinsquele doublet
il n'enreste
« primordial» - « primordinal
» ne s'expliquequ'enéchoà Yordo en fonction
et surtout
de Yordinare ( invita
ad ou secundum latinitate
).

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5io /.-F. Courtine

du moi est le plus propre (das Ureigenste), c'est le corps-de-chair(Leib).


Or précisément,c'est PEgo-chair qui se voit assigner un rôle décisif
dans la saisie médiate, dans l'appréhension d'autrui, i.e. Papprésenta-
tion. La saisie de l'autredoit passerpar la médiationdu corps appréhendé
commechair (Leib). Or c'est précisémentce « comme », cet « en tant
que » (als) qui exprimeici la saisie analogisanteà partirde ce qui m'est
donné en propre : mon corps de chair25.Ce qui est proprementmien,
dans l'orbe de la réductionprimordiale,c'est le Leib donné originaire-
ment (originär) ou mieux « en original » ( originaliter ). Si le corps
d'autrui apparaît d'abord comme Ding et non point comme Leib, chair,
corps-de-chair,ce n'est pas simplementparce que, à titre de réalité
transcendante,il ne se présente qu'en esquisses (durchErscheinungen ),
mais c'est plutôtparce que le Leib comme tel n'est point donné leibhaftig,
en chair et en os. Le principede la Leibhaftigkeit - ce qui sertde pierre
de touche à l'évidence de ce qui s'offrede façon originaireà l'intuition
(cf. Ideen,I, § 24 : « Le principedes principes») - est comme mis en
échec par autrui dans sa chair. C'est parce que celle-ci ne peut être
donnée (Leibhaft) qu'une apprésentationanalogique est requise : « Le
corps-de-chair» étrangern'est pas donné « en chair-et-en-os» comme
chair, mais comme chose et sa corporéitéde chair est seulementappré-
sentée analogiquement26.Il en va exactement du « Moi étranger»
comme de son corps de chair,jamais « donné », toujours « interprété»
en référenceau mien, à ce qui m'est propre27.Et c'est encore ce carac-
tère de donation originaire qui fait de mon corps de chair proprele
foyerde toute « propriété», en fonction duquel un transfertde sens,
toujours en excédent par rapport au donné, pourra avoir lieu28.
Autrui, la subjectivité étrangèrene doivent précisémentpas être
reçus tels qu'ils se donnent d'emblée originär ; c'est seulementen fonc-
tion d'une interprétation(Deutung) supplémentaireque la « chair »
étrangère (derfremdeLeib) se révèle commetelle,comme ce qui ne se
donnepas. C'est justementparceque autrui- mêmesi son corps (Körper)
est donné originär- ne s'offrejamais originaliter (en original) qu'il est
besoin d'une saisie analogisanteà partirdu Leib, de celui qui est « ori-
ginairementmien », le « plus proche »29,et qui peut ensuite devenirà

25.Hua., XIII, 277,30-39: « Die Auffassung eineräusserenKörperals Leib/.../ist


nichteineunmittelbare Auffassung. Zu jedemKörper, derals Leib auffassbar
seinsoll,
gehörtzunächstdieäussere Leibesform,diealssolchenurauffassbaristdurchAehnlichkeit
mitdemeinzigen Leib,deroriginär gegeben ist: dasistmeinLeib.»
26.« Derfremde Leibistnicht"leibhaftig gegeben" alsLeib,sondern alsDing,und
seineLeiblichkeit
istnuranalogisch appräsentiert» {Hua.,XIV, 234).
27.« Dasfremde Ich...istmirebenfalls
nurappräsentiertgegeben,alsowederderfremde
Leibnochdiefremde mirgegeben,
istoriginaliter
Subjektivität, unddochinmeiner Umwelt
originär
gegeben» (souligné parnous).
28. Cf.Hrn.,XIV, 56-57: « Der Leibals dasursprüngliche Meine.- Einigung des
IchmitdemLeibin dersolipsistischen »
Selbsterfahrung.
29. Hua.,XIV,58: « MeinLeibistmirunter allenDingen »
dasNächste...

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L'être et Vautre
. Analogieet inter che%Husserl
subjectivité 511

bon droit « das ersteIntersubjektive »30. L'interprétationici, pour autant


précisémentqu'elle se règle analogiquement,n'effectueaucune « pro-
jection » ou « surimposition»; elle doit bien plutôt se borner à « lire »
ce qui s'annonce ou s'indique à même la « chose » : fremder Leibzl.
Husserl assigne d'emblée à l'imagination un rôle capital dans cette
« interprétation» (Deutung) qui se laisse conduire par l'analogie. La
transpositionanalogisante est en effetsous-tendue par la fictiond'un
possible déplacement( Versetzung ) : comme si j'étais moi-mêmelà-bas,
à cetteplace où se trouve à présentle corps d'autrui32.Cette transposi-
tion analogisante,dans sa premièreacception concrètede déplacement
dans l'espace, contribue à mettreen évidence à travers l'opposition
principiellede l'ici et du là-bas la centralitédu corps-de-chaircomme
foyer,point de référence(repoçšv), degré zéro de la manifestationet de
la phénoménalité ( Nullerscheinung) 33.
Pourtant à elle seule l'imagination, la fiction ( als ob) ne suffisent
pas à constituerle transfertde sens à partird'un point source dont il
y va essentiellementdans ce nouveau type d'analogie. L'imagination
conserve toujours, et par nature, un caractère non positionnel, non
thétique,alors qu'il s'agit d'abord dans la problématiquede l'intersub-
jectivitéà traversla saisie de ce qui est « autre » comme alterego, de la
thèse, de la positiond'autrui comme ego, comme sujet ou co-sujet (Mit-
subjekt ). - Autrui ne peut ressortircomme semblable à moi que par
sa position ou son positionnement,c'est-à-direà la fois sa situation,
sa place (là-bas - ici) et son pouvoir de poser et de se poser d'emblée
lui aussi comme ~Nullerscheinungy nouveau centre,nouveau foyer,nou-
veau point de référence,autre absolu. Pourtant à elle seule l'imagina-
tion, la fiction (als ob...J qu'elle crée, ne suffisentpas à constituerle
transfert de sens à partird'un point source dont il y va essentiellement
dans ce nouveau type d'analogie. L'imagination doit sans doute tou-
jours accompagner ce transfert, qu'elle soutientet qu'elle illustre,sans
en formerjamais à strictement parler la présuppositionindispensable
ou la condition de possibilité. L'imagination conserve toujours, et
par nature, un caractère non positionnel, non thétique, alors qu'il
s'agit d'abord dans la problématique de l'intersubjectivitéà traversla
saisie de ce qui est « autre » comme alterego, de la thèse, de la position
d'autrui comme egorcomme sujet ou co-sujet (Mitsubjekt). - Autrui
ne peut ressortircomme semblable à moi que par sa position ou son
-
positionnement,c'est-à-direà la fois sa situation,sa place (là-bas ici)

30.Hrn.,XIV, 110.
31.Hua.,XIV, 234: « Das DingträgtdieAuffassungeschichte Leib . Man
fremder
siehtzunächstdenfremden Leib,so wie maneinenWegweiser odereinWortsieht.»
- Cf.aussiIdeen
, II, Hua.,IV, 236.
32.Hua.,XIII, 274-275 istalsowohldie,dassich"mich"an jeden
: « Die Grundlage
Ort "versetzen"kann.»
33.Cf.e.g.Hua.,XIII, 277,329.

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512 /.-F. Courtine

et son pouvoir de poser et de se poser d'emblée lui aussi comme Nuller-


scheinung - , nouveau centre,nouveau foyer,nouveau pointde référence,
autre absolu.
L'illustration« spatiale» du Tcpoçlv et de son ordonnancementpeut
sans doute contribuerà expliquer le fait,assurémentétrange,que l'ana-
lyse husserliennede l'intersubjectivitéreste presque constammentaxée
sur la perceptionet son perspectivisme.Pourquoi négligerles ressources
que peut fournirdans l'étude de l'accès à autruile motifde YEinfühlung,
dans sa dimension directementaffectiveou émotionnelle? Pourquoi,
à quelques rares exceptions près, laisser entièrementde côté tout ce
qui relève de la communicationau sens obvie, de la voix, de la parole ?
Une exception notable mérite sans doute d'être relevée ici, dans la
mesure où, même si elle est sans conséquences particulièrespour le
développement de la problématique de l'intersubjectivitéproprement
dite,elle fournitune confirmation indirectedu faitque,pourHusserl,par-
delà Yanalogon du Leih, le statutd'autrui comme alteregon'est assignable
qu'à traversune filiationou une dérivationqui est toujours celle du sens.
Dans les Ideen, II, dans le contextetrès déterminéd'une discussion
relativeau concept de 1' « ego- homme », pris unitairementcomme âme
et corps, Husserl s'interroge sur le spectre (Gespenst) et la spécificité
de son corps de spectre: un pur « fantômespatial ». La question sous-
jacente à cette analyse, au premierabord surprenante,est sans doute
la suivante : non pas tellementde savoir si et commentun spectrepeut
apparaîtrephénoménalement,mais comment envisager une communi-
cation avec un « esprit». Une telle possibilité semble exclue dès lors
que précisémentle corps fait défaut. Le point décisif demeure ici la
corporéitéet donc la possibilité d'être donnée par la perception.Pour-
tant, et comme pour explorertoutes les éventualités,Husserl examine
encore une autre hypothèse: le spectrene pourrait-ilpas se présenter
phénoménalementpar la voix ? La réponse, négative, tombe immédia-
tement.Dans la mesure où la voix est elle-même essentiellementliée
au corps incarné,le fantôme,pas plus que l'esprit,ne peut parler.Même
si, dans une perspectivegénétique ou psycho-chronologique,on peut
soupçonner que l'extériorisationvocale, 1' « expressionà haute voix »,
constitue plutôt que le corps propre l'authentique et premieranalogon
du rapport à autrui.
« En vue d'une distinctionentreun spectreet une incarnationréelle
d'une subjectivitéavec son ego, le recours aux fantômesn'est pas tout
à fait correct.Car il n'est pas tenu compte du rôle, fondamentalquant
à l'essence, de Yexpression à hautevoix par la voix propre du sujet qu'il
produit lui-même et qui relève des kinesthèses propres et données
originairementdes muscles vocaux. C'est ce qui manque aussi à la
doctrine esquissée originairementde l'intropathie, qui devrait être
d'abord exposée. Il semble, d'après mon observation,que chez l'enfant,
c'est la voix produite par lui-même, puis entendue analogiquement,

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chez Husserl
Uêtre et l'autre. Analoge et intersubjectivité 513

qui forme d'abord le pont nécessaire à l'objectivation de Vego et par


conséquentà la formationde 1'alter, avant que l'enfantn'ait ni ne puisse
avoir déjà une analogie sensible de son corps visible avec celui de
1' "autre" et a fortioriavant qu'il ne puisse attribuerà l'autre un corps
tactile et un corps volontaire» (Hua., IV, 95).
Assurément,comme nous l'avons signalé, cette note qui mériterait
un commentairedétaillé fait figure d'exception; mais elle confirme
indirectementla priorité,donnée par Husserl dans ses analyses, de la
constitutionintersubjective,au plan esthésiologique et kinesthésique,
au détrimentde toute problématiquelangagièreou communicationnelle.
A cela on peut naturellementtrouverdes raisons profondément« méta-
- le privilège de la présence comme présence donnée en
physiques»
chair et en os (leibhaftig)et déterminéeéminemmentcomme « pré-
sence-à-soi», mais on doit surtoutsoulignerque si, à traversl'analogie,
la démarchehusserliennevise bien une filiationde sens, celle-ci est tou-
jours « idéale » et en aucun cas génétique ou généalogique.
L'analogisation, dans le contexte husserlien, a pour fonction de
rendre semblables et de rapprocher deux positions, l'une en orignal,
l'autre par dérivation. Un tel rapprochementimplique sans doute
toujours un moment« fictionnel» dans sa démarche ou sa procédure,
mais il ne relève pas strictementde l'imagination.Husserl souligne en
effetsouvent la vanité de la voie purementimaginativepour accéder à
autrui. Je ne pourrai jamais, à traversla fiction,me faireautre; je peux
sans doute « me » figurerautre, mais je ne me figurepas pour autant
existercommesi j'étais un autresujet,un second sujetet qui me faitface34.
L'imagination à elle seule ne suffitdonc pas à romprela sphère du
même; sans doute est-elle partie prenante de la saisie analogisante,
mais elle est essentiellementincapable d'instituerle transfertde sens
de moi à autrui. Elle reste prise, tout comme la remémoration,dans la
sphère du même35.Livrée à l'imagination,nous restonspris dans cette
alternativequi n'offrepas d'autre issue que l'univocité du même,répétée
ou transposée, et l'équivocité absolue de l'autre, incompréhensible
et impénétrable. L'autre que moi - demeurant alors foncièrement
étranger- se trouveraitfixé dans la position de l'équivocité pure et
simple,de l'homonymiearistotélicienne;la fiction,réduiteà elle-même,
ne réussiraitpas de son côté à s'arrachervéritablementà l'univocité,
à la synonymiedu même. - C'est ce double échec, cettedouble impos-
sibilité,qui impose, comme en creux,de déterminerune nouvelle figure
de l'analogie : l'analogie non proportionnelleou d'attribution(7rpóçhi).

34.Hua.,XIII, 289,4-14: « Ich kannmichnunauchals michverändernden insehr


Weisevorstellen
vielfacher undmichals andersseiendvorstellen,leiblichundgeistig.
Abermichals anders dasheisst
seiendfingieren, nicht,"einanderes
Subjekt,einzweites
einen"Anderen"
Subjekt, mirgegenüber fingieren. auchinderFiktion,
Ichbinnochimmer,
Ich.»
35.Cf.surce pointlesanalyses de Kl. Held,consacrées de la voieîntra-
auximpasses
temporelle(art.cité,p. 34 sq.).
ÉT.- 19

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514 /.-F. Courtine

IV

La tâche inattendueà laquelle Husserl se seraitvu confronteraurait


donc été d'élaborer, à côté de l'analogie au sens de Yanalogiapropor -
tionalitatis
qu'il ne cessera de au
critiquer titre de YAnalogieschlüsseune
voie médiane entre l'univocité du même et l'équivocité de l'autre,
de découvrir un rapport analogique différentdont la fonction serait
d'assurer la transpositiondu sens tel qu'il réside originairement( origi-
naliter) dans Yegopur ou YEgo-Mensch,celui qui toujours donne un sens.
Une telle transpositiondevant éviter l'écueil de la réductionau même
qu'imposerait finalementle modèle du souvenir (je me rapporte à
moi-mêmedans le passé comme à autrui dans le présent),et celui de
la confusionou de la fusion qu'induirait,au titrede YEinfühlung, com-
prise comme projection immédiate et émotionnelle, l'extension à autrui
des traitsde mon propre vécu. Sans doute le rapportanalogique qu'il
s'agira d'instituern'aura pas coupé les ponts avec l'imagination qui
reste la ressource principale pour amorcer le transfertde sens, mais
celle-ci devra apparaître comme une imagination quasi positionnelle.
Les difficultéspréalables que ce rapport doit permettrede surmonter
sont considérables: le doublementdu cogito(car c'est bien de cela qu'il
s'agit dans la problématique intersubjective)implique nécessairement
une contemporanéité, mais sans que celle-cine puisse jamais se convertir
dans l'unité d'un même fluxtemporel,l'unité du souveniret de l'attente,
constitutivede la temporalitéinternecomme absolu phénoménologique
ultime. Une telle confusion entraîneraiten effetimmédiatementunifi-
cation complète et univocité pure et simple. Le rapport analogique à
instituerdoit engendrer ou plus exactement exhiber l'autre comme
semblable à partirdu même (le moi-même) conçu comme original.
Le concept de « couplage » (Paarung) reçoit - comme on sait -
une mission décisive : il est chargé en effetde nouer le lien génétique
entre l'original et le semblable. Encore faut-ilpréciser que la mise en
œuvre de cette procédure d'appariementest préparée et soutenue par
la distinctiondécisive de deux types de saisie (Auffassung): en face
de la saisie originaire,il convient de reconnaîtrela spécificitéd'une
appréhensionen saisie compréhensivé: la verstehende Auffassung (Hua.,
Xin, 336-339). Ajoutons enfinque la constitutionen couple présup-
pose encore, à la faveurde la réductionau propre et de la mise en évi-
dence de la chair, la verweltlichende Selbstapper^eption(CM, § 45), qui
rendd'abord possible la transpositionaperceptiveà partirde mon propre
corps-de-chair.
Grâce à la mise en œuvrede cetteconfigurationen couple, l'analogie
du transfertou de la transpositionanalogisante thématisée dans la
cinquième des Méditations se trouve, par rapport au raison-
cartésiennes
nement par analogie récusé, dans la même situation que l'analogie

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L'être et Vautre
. Analogieet intersubjectivité
chez Husserl 515

d'attributionad unum , vis-à-vis de l'analogie de proportionnalité,à


savoir transfert« immédiat» d'un sens premier ou propre à un être
second ou dérivé. A vrai dire, plutôt que & analogiaad unum(npbç sv),
il faudraitsans doute parlerplus rigoureusementici d'une unité occp'èvôç,
à partirde l'un, du premier,du propre (xupitoç): Yegoou la monade
dans son absoluité séparée.
Sans doute la transpositionanalogique qu'exposera en détail la
cinquième Méditationcartésienne a-t-elle été entrevue par Husserl dès
les années 1914-1915, sous le titre de modification . A cette époque, il
note par exemple : « Je me représente...l'autre par une modification
spécifique de la perception de soi (modificationà ne pas confondre
avec une copie) » (Hua., XIII, 341). Cette dernièreprécision est parti-
culièrementimportanteparce que le rapport de modèle à copie nous
feraiten effetretomberdans l'identificationau sens de la Gleichmachung,
de la réductionau même. Le dédoublementou mieux le redoublement
du Moi ainsi opéré ne nous feraitpas quitterle plan univoque de l'iden-
tité. En revanche,l'accès à l'autre dans son authentiquealtéritéréagit
sur moi : le sens « autrui» que je découvre me renvoie à moi-même,à la
position absolue du sens premier et propre. « Il appert que je suis
renvoyéà moi, à mon auto-intuition,et que je transfèrecelle-ci,comme
si j'étais là-bas, sur l'autre » (ibid.). Le miroitementou le refletqui se
fait jour ici correspond à la Spiegelungévoquée dans les Méditations
cartésiennes. Mais il est clair aussi que la réflexionici à l'œuvre ne saurait
aboutir à un dédoublement véritable qui entraîneraitidentification,
répétition du même. Le coup d'arrêt au processus d'identification-
assimilationest marqué par le statutmême de Yego,dans son absoluité :
« Il est dans la nature de l'aperception et de sa présentification de ne
pouvoir être une identificationeffective.Je ne peux élever le composé
(das Mitgeset^te ) au rang de donnée originaire.»
Telle est l'idée centralequi guide l'élaborationde la nouvelle théorie
de l'analogie : le transfertde l'original au semblable, au niveau même
de la position du Moi (la position Je) et de son surgissementau
foyerinapparent de toute apparition (la Nullerscheinung ), au-delà donc
- telle seraitdu moins l'ambition dernièrede l'analyse constitutive-
de l'alternativedu même et de l'autre, de l'univocité et de l'équivocité
complètes et sans mélange.
L'enjeu est en effetde parvenirà poser un autreego, sans pour autant
étendre par là la sphère du même, au plan de la pure synonymie,ni
sacrifieraux prestigesde l'équivocité qui feraitde Yalteregoun simple
homonyme, définitivementretranché dans son opacité inintelligible.
Il importe donc de réussir à déterminerquelque réalité intermédiaire
((xsaov)entre l'homonymie et la synonymie,ou encore de fixerle statut
paradoxal d'une équivocité d'un genre unique, singulier,par transfert
de sens d'un original à ce qui se donne analogiquement - à la faveur
de Yanalogonprivilégié de la « chair » - comme mon semblable. Et le

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516 /.-F. Courtine

transfertpeut à son tour être qualifié d'absolu, dans la mesure où ce


qui est ainsi transposé,par transgressionde la sphère du propre, c'est
rien de moins que le pouvoir originaireet indérivable de Yego : celui
qui dit « Je ».
A traverscette analyse de la saisie analogisante,dont nous ne pou-
vons pas suivre ici le détail sinueux, Husserl s'efforced'appréhender
conceptuellementet d'éclairer le rapport absolument primitifet/ou
métaphysiquementsurdéterminéentre le « propre » et 1' « étranger».
L'analogie d'attribution,la mise en série en fonction du 7rpóçè'vet de
rá<p5èvóç,est elle-même sous-tendue, comme nous l'avons signalé
- et cela précisémentparce qu'elle se déploie de corps à corps, de
chair à chair - , par l'association en paire, l'appariement,le couplage
ou l'accouplement. Mais c'est dire aussi - et le point est décisifdans
le contextehusserlien- que l'analogisation, fondée qu'elle est sur un
processus d'association, est à l'œuvre au plan de la genèse passive. C'est
par là aussi que ce « couplage » décisif peut être considéré comme la
première condition de possibilité de toutes les expériences concrètes
dans lesquelles se laisse discernerune relationen couple. La reconnais-
sance de ce qui forme ainsi une collection spécifique (une paire), et
autorise par là le transfert de sens qui permetla transgressionde l'ori-
ginaire vers le non-originaire,n'est assurémentpas un acte de pensée,
mais un procédé général, où l'imaginationgarde un rôle déterminant,
et dont le lieu propre est l'expériencepréréflexive,antéprédicative.
C'est ce passage d'une analogie à l'autre (de la proportionnalité
critiquée continûment)à l'attribution(focal meaning)qui nous a paru
autoriserle rapprochement- au prix certesd'une transpositionet d'un
-
déplacementimportant entrele rôle et la fonction,en aristotélisme,
de l'analogie, comme réponse à la question de l'unité des acceptions
multiplesde l'être, d'une part, et de la saisie analogisante d'autrui, en
phénoménologie,d'autre part, comme pièce doctrinaleessentiellepour
la déterminationdes significationscomplètes et concrètes de Yego.
Est-il permis pour autant de parler, dans un contexte husserlien
strict,àí analogiaentis? Assurémentnon, sauf peut-êtreà condition de
préciserque l'étant y est toujours visé et compris sous son régime de
premièrepersonnedu verbe. Plutôt que d'analogie de l'être,il faudrait
évoquer alors l'analogie du s-um,lui-même entendu comme ego sum>
ou mieux : je suis incarné, corps-de-chair.U analogiadevrait alors être
qualifiée de carnalis: analogiacarnis([Leibanalogie
, Hua., XIV, 338).

J.-F. Courtine.

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