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Faulkner phénoménologue

Claude Romano*

DEPUIS que la philosophie de l’art s’est comprise elle-même comme
« esthétique », c’est-à-dire depuis que l’œuvre d’art a vu sa portée
sévèrement limitée à la sphère de la sensibilité régie par le jugement
de goût – transformation concomitante à la naissance de la « littéra-
ture » au XVIIIe siècle – il semble que l’artiste, et exemplairement
l’écrivain, n’aient plus rien à apprendre au philosophe. Au mieux,
l’œuvre « littéraire » apparaîtra comme un réservoir d’exemples pour
une philosophie « éthique » dont l’inflation, aujourd’hui, ne semble
plus connaître de bornes. Tout autre est l’expérience et la revendica-
tion de l’écrivain :
L’art lui-même, écrit Conrad, peut se définir comme la tentative d’un
esprit résolu pour rendre le mieux possible justice à l’univers visible,
en mettant en lumière la qualité, diverse et une, que recèle chacun de
ses aspects. C’est une tentative pour découvrir dans ses formes, dans
ses couleurs, dans sa lumière, dans ses ombres, dans les aspects de la
matière et les faits de la vie même, ce qui leur est fondamental, ce qui
est durable et essentiel – leur qualité la plus lumineuse et la plus
convaincante – la vérité même de leur existence. L’artiste donc, aussi
bien que le penseur ou l’homme de science, recherche la vérité et
lance son appel1.
Le combat de l’écrivain est un corps à corps avec l’être : dans cette
épreuve – qui, comme toute épreuve, est épreuve de vérité –, il n’y a
ni « moyens » ni « fin », il n’y a pas de procédés qu’il suffirait de
mettre en œuvre pour porter à la lumière ce que Conrad ne peut nom-
mer ici qu’en empruntant ses tournures au lexique philosophique,
l’« essentiel », le « fondamental », « la vérité même de [l’]existence ».

* AUTEUR.
1. J. Conrad, le Nègre du « Narcisse », préface, dans Œuvres, t. I, Paris, Gallimard, coll.
« Bibliothèque de la Pléiade », p. 493.

1 Janvier 2009

au tohu-bohu de quelque chose que l’on ne peut ni circonscrire ni nommer. il ne présuppose pas l’être comme un point de départ assuré – l’être est plutôt ce vers quoi il s’efforce. sans pouvoir dire ni où ni comment. non pas une Weltanschauung partielle. À cet égard. mais une manière de s’installer en son cœur et d’en manifester le sens total. Elle œuvre. comme le dit Aristote. épiphanie. L’abrupt pur : à la naissance du roman Pour porter au jour la vérité. Faulkner refuse dans ses romans – qu’on peut à peine appeler des récits – de partir de quelque chose. affectif. il faut dire : c’est tout un coup que nous y sommes. livré à l’aplomb vertical. faudrait- il ajouter. non par le biais de concepts et d’idées (bien qu’il y ait beau- coup d’idées dans la littérature). mais seulement l’effort vide et quasi-désespéré de celui qui se trouve jeté au milieu du monde sans recours ni secours. L’écrivain n’imite rien. elle ne reste pas en arrière. Le Bruit et la fureur possède à cet égard une valeur paradigmatique. il nous jette dès l’abord au milieu de la mêlée. mais en faisant appel à notre être indivisiblement sensible. en ce sens. intellectuel. On ne commence pas de voir. et dans leur amoureuse rivalité. Et. elle se situe autrement – mais ne se situe pas sur un autre plan – que la philosophie : elle est irremplaçable pour la philosophie elle-même. sans limites et sans prises. de la manifestation. rappelant les « racines du monde » où Cézanne recherchait l’origine de la couleur. il est sans cesse en chemin. il faut dire ce que Heidegger affirmait de l’œuvre d’art en général : die Kunst ist ein Werden der Wahrheit (l’art est un advenir de la vérité). L’écriture doit se faire surgissement. avec ses moyens propres. une vision qui. ni procédés ni moyens. La littérature (si l’on veut à tout prix continuer d’employer ce terme) n’est pas une imitation. puisqu’il s’agit cette fois de l’existence nue du monde. il n’y a ni terme ni chemin. que nous y sommes plongés. Nous y sommes perdus d’emblée et le fait d’y être perdus est la seule manière d’y être tout court. Il en va ainsi du personnage de Benjy : ce qui intéresse Faulkner.a-Romano:Mise en page 1 2/12/08 14:51 Page 2 Faulkner phénoménologue De l’œuvre « littéraire ». mais se révèle souvent en avance sur cette dernière. englobe désormais tous les sens – il ne peut y avoir de préli- minaires. à l’abrupt pur. il nous expose au tumulte. la littérature comme optique et vision. charnel. de son bruit et de sa fureur. non pas une perspective limitée et subjective sur le monde. ce n’est pas de peindre la simplicité 2 . Pas plus en littérature qu’en peinture – et Faulkner porte à son apogée l’idée de Conrad et de Proust. mais. c’est en même temps que l’on voit et qu’on a vu. ce vers quoi. mais cette affirmation vaut mutatis mutandis pour tous les romans de Faulkner. mais une révélation : ce qui veut dire.

370). Elle est l’aire où nous ne sommes plus des observateurs fixes faisant face à des objets . les arbres. p. Il entend tout court. et je me suis mis à pleurer » (I. et puis nous avons encore entendu. et c’est comme tel qu’il marque de son sceau le roman. » Non pas des perceptions qui détachent et figent. Il ne ressent pas quelque chose. Une réduction phénoménologique bien plus radicale que celle de Husserl. il n’a pas des sensations. Benjy est peut-être un « idiot ». mais mes yeux se sont fermés » (I. p. Benjy est ici l’opérateur d’une réduction phénoménologique recon- duisant l’apparaître à sa pure donation dans le sentir. Benjy n’entre pas dans une chambre. n’est rien d’autre que cela : « Caddy m’a pris dans ses bras. Paris. 378). sur lesquels n’ont pas prise la raison ou l’intellect. éphémères. p. un maëlstrom de couleurs et d’ombres. où le seul lien logique qui demeure est celui. Il n’est plus que le chaos primordial de dia- logues initiés et interrompus. C’est une suite d’apparitions et de disparitions.a-Romano:Mise en page 1 2/12/08 14:51 Page 3 Faulkner phénoménologue d’esprit. Il suffit d’un geste. ou ne voit que des formes lumi- neuses. l’odeur de Caddy – « elle sentait comme les arbres » –. Sous le regard de Benjy. le monde retourne à l’état primitif. où il n’y a même plus « les choses ». et je me suis mis à pleurer (I. mais une indivise « perceptude ». un voile lumineux. 179 : « La perceptude ne peut être circonscrite et mise à distance. La fumée m’a chatouillé dans la bouche. de pure manifesta- tion sans cause ni raison. atmosphé- rique. le jardin. 378). p. Odile Jacob. p. 2. mais c’est d’abord un pur regard sur l’apparaître. et son voile lumineux. » 3 . l’idiotie d’un point de vue psychologique. La cuillère a monté à ma bouche. d’un bouillonnement à l’état inchoatif. sa sœur. voit tout court. Nul écrivain n’a peut-être été plus loin dans ce qui n’est absolument pas le compte rendu neutre de faits – même aperçus à travers un regard de primitif –. car se déployant en deçà de l’objectivité et de l’objectivation. mais une unique et indistincte appréhension où les choses communiquent entre elles. p. élémentaire. et nous nous sommes regardés les uns les autres. de mouvements naissants. ces reliquats d’objectivation qu’ont postulés les empiristes. d’une suite de conjonctions : La main de Versh avec la cuillère est entrée dans le bol. si l’on peut risquer ce néologisme2. et nous étions très sages. où le monde retourne à l’état climatique. tournoyantes. Caddy. une « brise lumineuse » (I. elle est le territoire dont nous par- ticipons pour en devenir une part insécable. sauvage. un scintillement d’étoiles. mais l’effort d’une écriture uniquement épiphanique où le monde en revient à l’état de parataxe. mais c’est la chambre qui vient à lui : « Et puis la chambre est arrivée. donc de toute subjectivité constituante. Je pouvais sentir » (I. un magma originaire : « Et je suis tombé du haut de la colline parmi les formes lumineuses et tourbillonnantes. 2003. Et puis nous avons cessé de manger. il sent tout court : « Je ne me suis pas arrêté. de situations partielles. 382). 383) . Nous l’empruntons à François Roustang. et je ne pouvais plus sentir les arbres.

414). La montre brisée de Quentin. et c’est en 4 . lui conférer sa cohésion temporelle. il est cette superposition. cet empiétement incessant. p. Mais pour revenir ainsi en deçà du temps de la chronologie vers un temps plus originaire. déferlant sur lui par vagues successives. la soumettant à d’incessantes tor- sions. qui ne cessent de se produire entre des temps incom- possibles et cependant simultanés . 457). renvoie. il faut commencer par détruire « la ronde et stupide assertion de l’horloge » (I. qui est celui de l’expérience et de la mémoire. chez Faulkner. Elles se contredisaient mutuellement (I. et c’est cette dramatique de l’événement qui vient constituer et ordonner le récit. C’est cette entrée dans le temps véritable que symbolise Quentin brisant sa montre. le temps véritable ne naît pas tant de l’arrêt des hor- loges que de la somme des décalages parfois infinitésimaux. Il n’y a que lorsque la pendule s’arrête que le temps se remet à vivre (I. 591 et 600). à la fin du roman. Il m’a dit que le temps reste mort tant qu’il est rongé par le tic-tac des petites roues. L’ordre du récit. qui ne possède qu’une seule aiguille. En réalité. une douzaine d’heures différentes. la mise en intrigue ou l’ordonnancement d’événements qui obéiraient à une chronologie objective . ce que l’on hésite à appeler « récit » ? Car le récit n’est pas. les convulsions de ce monstre informe. cette obscure stratification entre des durées hétérogènes qui ne cessent de se contredire : Il y avait une douzaine de montres en devanture. 422). au début de la deuxième partie du Bruit et la fureur : Parce que Papa m’a dit que les pendules tuaient le temps. 422). c’est plutôt la manière même dont des événe- ments déploient leur propre dramatique – une dramatique essentiel- lement rétrospective – empiétant sans cesse sur le présent. le temps phénoménologique. p. ce sont les soubresauts du temps. privée d’aiguilles. Car les pul- sations du temps ne sont pas sa progression mécanique . et toutes avaient la même assurance affirmative et contradictoire qu’avait la mienne sans ses aiguilles. déstructurant continû- ment le présent de la narration. et qui sonne cinq coups à huit heures et six coups à neuf (I. parfois considérables. p. au cartel de la maison Compson. p. et continuant pourtant à marcher. « ce mausolée de tout espoir et de tout désir » (I.a-Romano:Mise en page 1 2/12/08 14:51 Page 4 Faulkner phénoménologue La dramatique de l’événement Si nous tentons de nous placer à ce niveau de radicalité – à suppo- ser que nous puissions nous y tenir – comment comprendre le dérou- lement à l’œuvre dans les romans de Faulkner. p. portés par le mouvement d’une mémoire revenant sans cesse sur elle-même par-delà ses propres hia- tus et accomplissant son lent travail de sape.

c’est le chagrin que je choisis4. immémoriale. quand elle eut cessé d’être. car il ne saura pas ce dont il se souvient . pensa-t-il […] Ainsi c’est donc toujours la chair. précédant toute connaissance. identique au temps lui-même. architectonique : La mémoire croit avant que la connaissance ne se rappelle. elle n’est pas constituée. avec la perte et avec la lucidité . et non d’après sa révision par F. ne faisant qu’un avec nous-mêmes. Croit plus longtemps qu’elle ne se souvient. ce ne sera pas le souvenir . se constitue-t-elle ? Elle est le temps même de l’événe- 3. Gallimard. p. plus longtemps que la connaissance ne s’interroge (II. qui déferle sur nous comme la vague hérissée du Mississippi en crue sur le grand forçat des Palmiers sauvages. pensa-t-il. entre le chagrin et le néant. Mais il faut bien que ce soit quelque part. (Nous citons ce roman d’après la traduction de M. Les Palmiers sauvages. Paris. Pitavy. si le souvenir existe en dehors de la chair. elle est ce qui nous constitue : bien plus profonde que le souvenir. 331- 332. La rupture de Faulkner avec la chronologie ne relève donc d’au- cune « technique » : il ne s’agit pas de perdre le lecteur. 1952.) 5 . 4. la moitié du souvenir cessa d’être également . p. abyssal. de la coïncidence avec soi. Car la mémoire n’est pas faite. toute conscience – basale. mais une mémoire adhérant aux êtres. Faulkner. Ce n’est plus une mémoire représentée ou susceptible de l’être.a-Romano:Mise en page 1 2/12/08 14:51 Page 5 Faulkner phénoménologue oubliant le temps que nous pouvons commencer à y entrer. ne faisant qu’un avec leur chair. Car seule la chair se souvient – et ce souvenir qui n’en est plus un se confond avec la souffrance. et nous balaye sans espoir de retour . ce n’est pas le temps proustien du souvenir. c’est-à-dire le temps des retrouvailles. Ce n’était pas assez. 89). les fragments de passé ressuscités par le souvenir et « affranchis de l’ordre du temps ». lit-on dans Lumière d’août. 420). ou plutôt de l’y plonger. par essence inconnue et dérobée. Car. sur ce point. un Temps-mémoire sans fond. charnelle. Oui. Le souvenir n’était que la moitié. « L’imaginaire ». c’est-à- dire que nous sommes au seuil de l’histoire : Mais je suppose qu’il faut bien une heure entière pour perdre la notion du temps. leur don- nant forme. elle est ce qui nous fait . abrégée « PS ». et si je cesse d’être. à celui qui a mis plus longtemps que l’histoire à se conformer à sa progression mécanique (I. rééd. reste schopenhauerien : le doublet dans le temps/hors du temps. rejouent l’idéal schopenhauerien d’une pure contemplation soustraite à la durée et qui forme l’essence de l’art. donc aussi de ce suspens du temps auquel l’art permet d’atteindre3. telle est la vérité qui jaillit dans le monologue poignant de Harry à la fin des Palmiers sauvages : Donc ce n’était pas uniquement le souvenir.-E. qui nous charrie. ainsi. Mais comment cette mémoire sans image. p. si vieille qu’elle puisse être. Coindreau. mais de l’ini- tier au temps véritable. mais une durée qui nous emporte. alors tout souvenir cessera d’être aussi. Proust. abyssale. Le temps faulknérien est un Temps-méandre.

aussi sombre et inexorable que notre sang. 415). p. quand elle s’abat sur nous. sa dramatique intérieure. encore vivant. se dérobe à toute conscience. s’ex- primant tour à tour au futur. en effet. t. il nous défait. car sous-jacente à tout souvenir. pour Faulkner comme pour Proust. Faulkner semble répondre : Le Christ n’a pas été crucifié : il a été rongé par un menu tic-tac de petites roues (I. structurant tout . 6 . Le temps phénoménologique. coll. il n’est jamais passé. cette naissance immobile du temps. Proust. Paris. nous dépo- sant ailleurs que dans l’espace et le temps mesurables. Car l’événement est manqué aussitôt que vécu. encore brûlant quand bien même. « la réalité ne se forme que dans la mémoire5 ». à toute remémoration. « Bibliothèque de la Pléiade ». au double sens du terme. toujours la même. Même pas cette victoire apparente du souvenir. Le champ de bataille ne fait que révéler à l’homme sa folie et son désespoir. À Proust. en apparence.a-Romano:Mise en page 1 2/12/08 14:51 Page 6 Faulkner phénoménologue ment. et en même temps emportant tout sur son pas- sage. au présent. indestructible. Faulkner l’en- tend autrement que l’auteur du Temps retrouvé : le temps ne nous fait pas. parfois reconstitué après- coup – jamais vécu par les personnages. mais toujours hors champ ou hors cadre. ou plutôt. dans À la recherche du temps perdu. substitut de l’autre Résur- rection. venant y ins- crire sa brûlure vive. à toute connaissance et même à toute contempora- néité. par exemple. Ce qu’il s’agit de dire ou plutôt de restituer – défiant toute narration linéaire – c’est ce mouvement sur place. vivant de sa vie autonome. du viol à l’épi de maïs dans Sanctuaire : tout ce qui en tient lieu. il n’apparaît qu’après coup et ne prend forme que dans la mémoire. I. 414). l’événement ne soit jamais raconté. L’événement s’inscrit dans notre chair. p. Et un même temps. On ne les livre même pas. Si. et la victoire n’est jamais que l’illusion des philo- sophes et des sots (I. le mascaret des Palmiers sauvages qui. il est souvent plus présent que tout le reste. jamais présent. Gallimard. c’est l’événement venant trouer l’histoire et la chronologie. et de l’écriture elle-même comme résurrection artistique. Il n’est pas étonnant que. il ne cesse pas d’être quand il passe. fait de la même matière qu’elle. prophétisé. Sur lui. il n’en resterait rien. coulant dans nos veines avec notre vie. p. dans le roman. dans ses romans. nous soulevant comme un fétu de paille. les batailles ne se gagnent jamais. Il en va ainsi. c’est la stupeur et l’incrédulité angoissée de Temple. inaperçu. Un amour de Swann. dit-il. et au passé : 5. Il est annoncé. attendu. méconnu de prime abord. 265. pérenne. il n’existe qu’au passé : c’est cette vague. il n’y a pas de victoire possible : Parce que.

L’événement est cette lacune dans le temps et dans le texte : il en va ainsi du meurtre commis par Christmas dans Lumière d’août. son étoilement à travers le temps. Quand le person- nage prend conscience de ce qui lui arrive. sur l’instant révolu. « Je vous avais bien dit que ça arriverait ! ».a-Romano:Mise en page 1 2/12/08 14:51 Page 7 Faulkner phénoménologue … et elle se mit à dire : il va m’arriver quelque chose. par exemple. Harry ? – Je ne sais pas. p. même quand l’événement est rapporté ou nommé. qui appartient à la teneur même de 7 . Dans ce dernier texte. clamait-elle. Même la rencontre amoureuse. est cachée par un rideau . et ses paroles s’envolaient comme des bulles brûlantes et silencieuses dans l’éclatant silence qui les entourait (I. de ne rien entreprendre contre Harry. il échappe constitutive- ment : la scène originelle. ses interruptions. est décrite à travers ce qu’en imagine ce dernier (PS. le « coup de foudre » de Byron Bunch pour Lena Grove : « Elle n’a pas bougé. la dernière ren- contre. cette béance du temps qui se referme : Pour Temple assise parmi les cosses de coton et les épis de maïs. p. l’intrusion dans un présent lui-même éparpillé. 727-728). c’est la première fois que je suis amoureux » (PS. mais Byron est déjà amoureux bien qu’il ne le sache pas encore » (II. p. avec ses syn- copes. Sa voix est calme. la nuit où Caddy perd sa virginité dans les bras de Dalton Ames. les sentiments de Harry pour Char- lotte : « Qu’allons-nous faire. multiple. déchirante. le formule. de Charlotte Rittenmeyer avec son mari. se refermant sur la scène jouée. les mains croisées sur la poignée de son bâton. l’isolant définitivement. de l’avortement puis de la mort de Charlotte dans les Palmiers sauvages. traumatique. ses fulgurations permet de rendre la diffrac- tion de l’événement. étouffé. de la mort de la grand-mère et du mariage de Caddy dans le Bruit et la fureur. il est déjà trop tard pour s’y dérober : l’événement ne se donne qu’auréolé de cette lumière rétrospective. vespérale. 222). Ainsi. qui éclaire toute la conduite sexuelle de Christmas. p. « Il m’arrive quelque chose ! » hurla-t-elle au vieux assis sur sa chaise au soleil. invisible en pleine lumière. l’un des topoi les plus incontournables de toute fiction romanesque. irrévocablement du reste de la durée (I. dans les Pal- miers sauvages. est systématiquement éludée et ne se conjugue qu’au passé . seul le monologue. D’événement il n’y a que par cette déflagration silencieuse et immobile. un claquement bref. en est l’illustration parfaite. au cours de laquelle elle l’implore de lui rendre sa liberté et surtout. quoi qu’il arrive. le dialogue incroyablement abrupt par lequel l’écri- vain révèle pour la première fois. 44). p. cela ne fit pas plus de bruit qu’un craquement d’allumette. de cette bombe à frag- mentation : le monologue de Quentin. 727). au cours duquel prend forme la scène centrale du texte. Elle le dit au vieux dont les yeux n’étaient que deux glaires jaunâtres. 42) . ou encore.

p. « Je ne crois pas que personne puisse jamais reconstituer la scène » dit un personnage de Lumière d’août (II. Sartre. p. dans un article célèbre. mais dans celui du surgissement. par suite le temps n’a jamais existé. Et encore. 7. c’est comme l’instant de la virginité. « La temporalité chez Faulkner ». Sartre. l’agonie ? En tout cas. « La temporalité chez Faulkner ». c’est exactement l’instant de la virginité. à des principes de la représentation. Paris. I). l’évitement de l’événe- ment. Gallimard. relevait que « Faulkner montrait toujours les événements quand ils s’étaient accomplis » . avec Faulkner. p. et il ajoutait : « Tout se passe dans les coulisses : rien n’arrive. dans la tragédie classique. Une manière de ne pas le comprendre serait de croire qu’il a partie liée à l’opposition d’une liberté et d’un destin. « Folio essais ». Sont-ce seu- lement les règles du bon goût qui interdisent de représenter la mort d’Hippolyte ou de souiller la scène du sang d’Iphigénie ? Alors même que la tragédie ne cesse de mettre sous nos yeux la souffrance. rétroactif. nous sommes aux racines mêmes de l’être et non dans la conscience haute- ment consciente d’elle-même du dramaturge. son omission scénique ne ressortisse qu’à des règles de bien- séance. cet état. » Mais il mettait ce trait au compte d’une métaphysique faulknérienne ignorant toute liberté : « L’homme de Faulkner […]. Puis : Je suis et le temps commence. nous ne sommes plus dans l’ordre de la représentation. 143). le roman faulknérien n’a de cesse de mettre en scène cette impossibilité. tout est arrivé6. 8 . Sartre. J’étais donc. vous ne le trouverez pas en vous-même7. concluait Sartre. ces catégories éculées de la métaphysique. ce « courant du temps qui passe à travers la mémoire » des Palmiers sauvages : Vous savez bien : je n’étais pas. » Et si Sartre n’était pas descendu assez profond ? Ne pas montrer l’événement est la seule manière convain- cante et radicale d’en décrire la temporalisation. 333) .a-Romano:Mise en page 1 2/12/08 14:51 Page 8 Faulkner phénoménologue sa manifestation. il était et sera. cité. cette contempora- néité du sum et du fui. p. La lacune de l’événe- ment est son trait phénoménologique. Ainsi. 73. Faire remarquer l’influence sur l’œuvre 6. On ne comprendra rien à Faulkner si l’on voit dans cette caracté- ristique une simple technique littéraire. la folie. Il se peut que. Le tragique faulknérien Nous pouvons alors commencer à comprendre le tragique faulkné- rien. ou plutôt ce déphasage intime où le sum n’existe que dans le fui et par lui. 68. dans Critiques littéraires (Situations. art. je ne suis plus. ce fait qui n’existe vrai- ment qu’à la minute même où on sait qu’on le perd (PS. coll.

Il est. trad. Dupuy. pour y être nés. L. c’est l’enlise- ment des personnages dans une histoire dont ils ne peuvent pas. 107. Scheler. Sur ce point. ignorant la sexualité qu’il a découvert trop tôt sans la comprendre. d’apparence et de ténèbres sur soi-même. Voir la magistrale interprétation de K. 1971. un élément essentiel de l’univers lui-même8. 1964. « Le phénomène du tragique ». Mais la race humaine ne se laisse pas faire. chez Faulkner. de sa condition. Paris. le tragique faulknérien est affaire de compréhension et de lumière. de la vérité et de l’apparence. Reinhardt. Sophocle. Ce qui est profondément tragique. Hilleret. et l’ignorance d’eux- mêmes dans laquelle les plonge cette appartenance. ce qu’il tenta. 10. 137 sq. ignorant sa violence intérieure issue de la violence qui lui a été infligée. la tragédie d’Œdipe a son origine dans la coappartenance en l’homme de ces deux dimensions. le tragique faulknérien rejoint celui de Sophocle. Faulkner affirme : [Il] ne savait pas qui il était. Faulkner à l’Université. Christmas vit en dehors de lui-même. il devrait toujours l’ignorer. 9. le phénomène du tra- gique ne nous est pourtant pas révélé d’abord par la voie de l’art. F. Gwynn et J. l’un de ses personnages les plus tragiques. apercevoir les contours et le sens. p. Son seul salut pour vivre avec lui-même fut de répudier l’espèce humaine. de M. dans Mort et survie. De Christmas. 86. Il ne s’agit pas là d’un aspect de la tragédie humaine. de vivre loin d’elle. C’est pour moi la plus tragique des condi- tions dans laquelle peut se trouver un individu . L. Aubier. de la lucidité et de l’illusion. 1952. il convient de rap- peler ce qu’affirmait déjà Max Scheler : Quelque bénéfice qu’apporte à la connaissance de ce qui est tragique la méditation de toutes les formes de ce genre. mais de sa matrice la plus intime. au contraire.a-Romano:Mise en page 1 2/12/08 14:51 Page 9 Faulkner phénoménologue de Faulkner de l’idée calviniste de prédestination telle qu’elle imprègne le puritanisme américain. Paris. Minuit. M. Paris. p. qu’il soit grec ou shakespearien. Il savait qu’il ne le saurait jamais. de R. À l’encontre de telles lectures. 9 . par exemple. et notamment celui d’Œdipe-roi. Sa tragédie consiste en ce qu’ignorant ce qu’il était. trad. Blotner (eds). de son histoire . c’est s’en tenir au niveau de l’anecdote. Structurée tout entière par les antithèses de la compréhension et de l’incompréhension. indissociables de sa condition finie10. On ne découvrira pas non plus le tragique faulknérien dans une forme empruntée à l’art tragique. Comme dans la tragédie grecque qui ignore tout de l’opposition entre destin et liberté. p. C’est parce que l’homme est exposé sans mesure à la loi de la tukhè (finitude ?) qu’il ne peut jamais entièrement se rejoindre et qu’il sombre dans la 8. Gal- limard. ne pas savoir ce qu’il est9. et il faut que cette histoire se retourne contre lui pour qu’elle accouche de sa vérité monstrueuse. Ignorant son propre sang.

p. vient toujours trop tard. Paris. Ainsi. « la recherche extravagante et fiévreuse d’une conscience ». qui fait le tragique des personnages faulknériens. v. L.a-Romano:Mise en page 1 2/12/08 14:51 Page 10 Faulkner phénoménologue démesure par ignorance de lui-même. mais délaissé ou abandonné par le divin. et pour celui qui n’en a plus ni besoin ni désir. Eschyle. tragédie de l’éloi- gnement du dieu : En un tel moment. 15. mais de comprendre. Œdipe-roi. 872). Le roi Lear. cit. 1965. p. Faulkner écrit de Christmas qu’il ne savait pas lui-même s’il croyait en Dieu ou non. p. l’homme oublie : il s’oublie soi- même et oublie le dieu. 5. respectivement p. de F. F. Il n’y a pas non plus ici d’élus ou de damnés. en effet. 661). sans manquer certes à la piété. il renoue avec Œdipe-roi. ou encore « l’entendement de l’homme dans sa marche sous l’impen- sable11 ». la seule damnation de l’homme étant son enlisement en soi et son opa- cité à lui-même. je dis pas un15. 57 et 71. nous fait sortir de l’ordre tra- gique qui est justement celui où nulle appréciation morale ou juri- dique n’est possible. comme un traître16. 14. Quelque part. 11. Non plus que chez Shakespeare : « Il n’y a pas de coupables. qui précipitent Œdipe en deçà de sa propre condition. 13. jamais. habitant l’espace laissé vacant par le retrait de celui-ci. Hölderlin. non pas. « Mon idée est que personne n’est entièrement bon ou entièrement mauvais13 » . quand elle vient. Reprise pratiquement littérale du tô patheî mathos (?) d’Eschyle12. « athée ». pas un. le thème de la tragédie de Sophocle. En ce sens encore. quand il écrit. De même. est expulsé de soi. 154. Agamemnon. acte IV. op. op. ne se souvenir de rien sauf si c’est souligné par un trait sanglant (III. Remarques sur Œdipe/Remarques sur Antigone. Sophocle écrit qu’il est atheos (v. et fait volte-face. La compréhension. Blotner (éds). vers 177. 271. que son histoire doit sortir d’elle-même. Hölderlin. 12. sinon par la souffrance. Et justement parce qu’il ne s’agit pas ici de juger. D’Œdipe. sc.. folie. Fédier. Ibid. sous l’énormité de l’événement et de l’histoire. Faulkner retrouve le sens originaire de l’hamartia. « peut-être que l’écrivain n’a aucune idée de la moralité14 ». s’exclame le personnage de Lucas dans L’ours. ils ne peuvent rien apprendre. L.. On ne trouvera chez Faulkner aucun jugement. cit. bien évidemment. C’est justement cette marche sous l’impensable. mais aveuglement. 10/18. 16. qui n’est pas faute. Faulkner ignore si Dieu existe. jeté dans l’incompréhension. » Le jugement. 65. comme l’écrit admirablement Hölderlin. à l’origine. 63. 21. Faulkner à l’Université. qu’elle a besoin du détour de la souffrance pour accoucher de sa propre vérité : Évidemment. dont Hölderlin soulignait l’« athéisme ».. 10 . trad. écrit Hölderlin. Remarques sur Œdipe/Remarques sur Antigone. p. ce sont « l’ex- cès d’interprétation ». Gwynn et J. C’est parce que l’homme.

331. de la vacance de Dieu. pour saisir quelque chose à ce qui lui arrive. par saisir. de Harry Wilbourne et de Charlotte Rittenmeyer livrant une bataille per- due d’avance contre l’argent. Le tragique. p. mais pas encore tout à fait . « Et maintenant il était là. » Compréhension qui vient trop tard. c’est le thème de la compréhension. mais leur renoncement à la liberté sans savoir s’ils la possèdent ou non. Ça reviendrait. du souvenir. charnelle et déchirante. de ce fait même. la chair et le souvenir s’entrelacent. « Et maintenant il était sur le point de saisir. du grand for- çat. c’est un refus commun. n’a-t-il entrelacé avec autant de force les thèmes de la compré- hension défaillante. la société. il finirait par trouver. et de la déri- soire liberté laissée à l’homme. de retrouver le pénitencier d’où il a été chassé par la crue du « Vieux Père ». Le forçat ne comprend rien. et celle de l’évasion involontaire. et se referme sur les ténèbres du chagrin : car il y a une limite à ce que nous pouvons comprendre 11 .a-Romano:Mise en page 1 2/12/08 14:51 Page 11 Faulkner phénoménologue Peut-être aucun livre de Faulkner. qu’elle déploie en sculptant ou en faisant l’amour (« J’aime faire l’amour et fabriquer des choses avec mes mains »). simple et serein » (PS. tout au long de son périple. à portée de sa main. Toute la fin du roman est scandée par le motif lancinant de cet effort désespéré pour com- prendre. Quant à Harry. emporté par les eaux tumultueuses de sa passion. Ce mot. le mot de l’énigme lui avait échappé » . émaillée d’éléments comiques. Mais de nouveau. Mais plus encore que la liberté. « Pour la seconde fois. puis de mettre fin à ses jours. les ressources inépuisables d’une animalité qu’incarne aussi Charlotte dans l’his- toire parallèle par l’activité fébrile. il ne veut rien comprendre. c’est le chagrin que je choisis. où la compréhension. de la conscience. où la compréhension de Harry et l’acceptation de ce qu’il est revien- nent au même : « Entre le chagrin et le néant. ou ne sai- sit que le vide de la chair. irrécusable. il refuse par deux fois la possibilité qui lui est donnée de se soustraire à la justice. 332). il avait été sur le point de comprendre. mieux que les Palmiers sau- vages. outre la technique musicale du contrepoint soulignée par Faulk- ner lui-même. Ce qui rapproche ces deux histoires. 319. inconsciente d’elle-même. Harry. tard-venue. quand le moment serait venu » . apparemment sans aucun lien. et cela aussi c’était bien. il était sur le point de savoir. ce n’est pas l’ab- sence de liberté des personnages. 323. obstiné de la liberté. un sens qui pourrait peut-être apaiser sa souffrance : « Pour la première fois. la respectabilité. ne font qu’un. veut faire face au tragique de sa propre situation. puis attaché à Charlotte par les liens indissolubles de la mort et du souvenir. ce qui rapproche et oppose les deux personnages. de la connaissance. Il retrouve en lui. ne saisit rien. de son côté. Le forçat n’a de cesse. rien savoir de l’histoire qui l’entraîne. d’exprimer la chose par des mots » . celle.

Le vent est le vecteur de cette absence du divin. s’accumuleraient » (p. Ce qu’essaie de dire le tragique. Un monde dénué de sens. il n’est point d’autre mortel qui soit fait pour les porter » (v. un néant que le peu de vent qui y restait encore ne pouvait plus rem- plir » (p. qu’il est lui-même et que nul ne peut lui ôter ce fardeau – on songe encore à Œdipe-roi : « Mes maux à moi. comme si le cœur lui- même s’était retiré » (p. et le com- plète : celui du vide. le temps vide comparé à une « manche à air où les secondes irrévo- cables. inaccessible à toute compréhension. « rien qu’on pût voir » et qui paraît « ne sor- tir de rien » (p. la terre. un monde entièrement ordonné pareillement. Ni le sens ni le non-sens ne sont tragiques. et. rieur. 313) . 292) . 300) . où l’homme n’apprend qu’une chose. persifleur » (PS. dans ce retrait. la vaine. p. Coindreau a remarqué qu’à l’élément liquide du fleuve. évanouissement total sans laisser l’ombre d’une trace au-dessus de la poussière insatiable » (p. répondait l’élément impalpable du vent noir dans la tragé- die de Harry et de Charlotte. le battement du cœur de Charlotte. « cette curieuse résonance. s’engouffreraient. le claquement sec et sauvage des palmiers comme un bruit de désert. ironique. en referme la possibilité . au déferlement immense et matériel des événe- ments et de l’histoire. 302). comme si la mer elle-même s’était retirée de la mer . 295) . enfin. qui n’est plus qu’écailles d’huîtres (p. de ce défaut équi- voque. le ciel déserté. en supporter. Ni le sens. Mais il s’est peu interrogé sur le sens de cette allégorie sensible. ce Rien qui ne cesse de hanter toute la fin des pal- miers sauvages. mais aussi de la nature sauvage. où le divin ne cesse pas d’être là en s’absentant. « rieur. immatérielle agitation de sa retraite. C’est 12 . « venant de nulle part et n’allant nulle part » (p. le déplacement à vide. 320). « Le vent noir. constant ». vide à chaque pulsation. la « coquille vide » qu’est devenu le corps de Charlotte vidé de sa progéniture et de sa vie (p. « un globe vide. 320) . À ce thème d’une compréhension toujours sur le point de se faire et échouant au dernier moment. du rien. et ne laisse plus paraître que la béance. la nuit elle-même. c’est l’excès même du réel sur tout sens et non-sens. dans l’épopée du forçat. qui dis- paraît à son tour. Dieu est ce vide. 1414-1415) – s’entremêle dans toute la fin du roman un autre thème omniprésent qui lui répond. donc sur toute réconciliation. 290). n’a non plus « aucune intention de partir ». au-dessus de tout le reste. « départ. 298) est le vent de l’Esprit (ou celui du « Plaisantin cosmique ») qui se refuse à entrer dans la chambre où a eu lieu la tentative d’avortement. en endurer – de souffrance. Le vent. sur toute contradiction formulable. un monde absurde. de sable . ni le non-sens ne sont tragiques. cette blessure. mais. le trou d’air. la mer.a-Romano:Mise en page 1 2/12/08 14:51 Page 12 Faulkner phénoménologue de l’amour et cette limite est celle-là même de ce que nous pouvons justement en vivre.

il sombre par anéan- tissement de ses termes.a-Romano:Mise en page 1 2/12/08 14:51 Page 13 Faulkner phénoménologue pourquoi le conflit tragique n’est jamais dialectique. Claude Romano 13 . Seul le réel est tragique. ne débouche jamais sur la concorde – il éclate. Cette contradiction au-delà de la contradic- tion. c’est cela le réel. il se dissout.